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13 avril 2018 5 13 /04 /avril /2018 07:27

    Jean SOUVENANCE, pseudonyme de Serge GRÉGOIRE, est un ouvrier, pacifiste et (auto)éditeur français particulièrement actif, qui a également écrit des ouvrages contre la guerre.

      Se revendiquant breton et militant pacifiste, libre penseur et libertaire, il collabore à de très nombreuses publications anarchistes, entre autres Le Semeur, La Voir libertaire, L'idée libre, L'Unique, Ce qu'il faut dire, Défense de l'Homme. Fondateur, après la seconde guerre mondiale, du Parti Pacifiste Internationaliste et président de la Libre pensée des Côtes du Nord, il est l'auteur de nombreuses brochures, dont une Anthologie de textes pacifistes (1933) en trois volumes, réalisée avec d'autres auteurs.

    Il écrit notamment tout au long de son combat contre la guerre, Réformé 100% : tragique histoire d'un ancien poilu (La Vie mondiale, 1931), Rêve et combats (Scorpion, 1961), et également Amour d'enfance (Figuière, 1926), Mirage, Pour l'idéal, Jours sombres, tristes souvenirs de la vie militaire (Brumauld), Entre les sens et l'âme (Debresse), Bretagne, terre humaine, Les hommes déculottés... 

    Dans l'Anthologie des écrivains pacifistes (dont nous ne connaissons que les deux volumes), réalisé avec l'apport, suite à appel de contributions, de nombreux écrivains, notamment dans poètes, on peut lire dans le volume deux, la préface de Félicien CHALLAYE nous informe que Jean SOUVENANCE, "qui veut aussi contribuer à faire connaitre les oeuvres d'autres écrivains pacifistes qui n'ont pas toujours eu la chance de trouver l'éditeur rêvé", a voulu là rassembler des poèmes, des contes, des essais... "Entre la littérature ou, plus généralement, l'art (dont la littérature est une branche), écrit-il encore, et la guerre, il y a incompatibilité profonde. Entre la littérature ou l'art et la paix, il y a intime harmonie". Il fait référence là à une évolution historique, sans doute propre à l'Occident, mais pas seulement, à propos de la perception de la guerre et de la paix. Alors qu'à une certaine époque, il y a foisonnement de poèmes guerriers (et ce jusqu'à l'orée de la première guerre mondiale), juste après le carnage de 1914-1918, ce sont les poètes contre la guerre et pour la paix qui sont mis à l'honneur, et ici notamment dans cette Anthologie. 

Dans un avant-propos, Jean SOUVENANCE écrit : "Malgré les difficultés de l'heure, l'Anthologie des Écrivains Pacifistes devait se compléter, s'élargie par la collaboration de nouveaux auteurs. Oeuvre de pensée libre, elle ne relève d'aucune école littéraire, et les "as", sans nul souci de préséance, y voisinent avec les jeunes militants. Cette fraternité intellectuelle, qui fait des grands les soutiens des petits, favorise largement notre idéal. Pour avoir compris qu'il ne fait pas décourager aucune bonne volonté, pour s'être tous placés sur une même ligne de combat, les poètes et les prosateurs de cette anthologie ont donné à leur talent une valeur plus humaine et plus profonde.

Soulager les malheureux, servir les humbles, guider les masses hésitantes vers un peu plus de lumière et de bonheur, tel est le véritable but des Lettres. Le poète et le romancier qui l'ignore abuse d'une foule aveugle. Il se fait l'esclave d'une société égoïste et perverse. La gloire qu'il achète détruit sa conscience. Plus il croit s'élever et plus il s'avilit.

L'anthologie des Écrivains Pacifistes repousse pareilles célébrités. Viennent à elles les apôtres de l'universel amour, les sculpteurs de l'avenir, les héroïques défenseurs de l'Homme. 

Demain leur rendra justice."

Cet ouvrage est assez représentatif de l'état d'esprit d'une partie des pacifistes de l'entre-deux-guerres mondiales, celle des libertaires, anarchistes...

 

Jean SOUVENANCE, Réformé 100% : tragique histoire d'un ancien poilu, La Vie mondiale, 1931. Sous la direction de Jean SOUVENANCE et René de SANZY, Anthologie des Écrivains pacifistes, tome 1, avant-propos de Victor MARGUERITE, Édition de l'Union des Intellectuels pacifistes, 1933. Sous la direction de Jean SOUVENANCE, Anthologie des évents pacifistes, tome 2, préface de Félicien CHALAZE, Éditions R. Debresse, 1937. 

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11 avril 2018 3 11 /04 /avril /2018 14:13

  François Jean de Graindorge d'ORGEVILLE, baron de MENIL-DURAND, dit François-Jean de MESNIL-DURAND est un collaborateur du Maréchal de BROGLIE, partisans de l'ordre profond. Ses vues sont critiquées par le colonel de GUIBERT. 

 

     Disciple de FOLARD, François de MESNIL-DURAND publie en 1755 son projet d'un ordre français en tactique, un des ouvrages militaires les plus populaires de son époque, dans lequel il ravive le débat entre l'ordre profond et l'ordre mince. La controverse qu'il provoque est plus intense encore après la guerre de Sept Ans. Il se fait l'avocat de l'ordre profond ou ordre français (en opposition à l'ordre prussien) et se propose de développer encore plus la colonne de FOLARD qu'il rebaptise "plésion", d'après la terminologie grecque issue de la phalange.

Selon MESNIL-DURAND, la seule tactique possible est fondée sur la supériorité absolue dans le choc. Pour cela, une armée doit être d'une solidité à toute épreuve. Et, pour qu'elle soit solide, elle doit éviter à tout prix d'exposer ses flancs, points faibles des armées de l'époque. Afin d'y réussir, l'ordre doit être le plus profond possible afin de créer un centre de gravité quasiment inviolable d'où émane la force de cette masse imposante. La base de cet ordre en profondeur est la colonne ou plésion, constituée par 770 hommes répartis en unités interarmées combattant les unes avec les autres. Il rejette l'utilisation de l'artillerie. Il favorise l'utilisation de piques (longues) mais se montre très méfiant à l'égard des armes à feu. Convaincu de la supériorité de son système, et peu soucieux d'examiner les autres aspects de la stratégie, il décrète l'invisibilité de la plésion. Son approche systématique de la stratégie, où la guerre est réduite à un exercice de géométrie, représente la tendance extrémiste d'un mouvement général chez les stratèges de cette période qui atteint son paroxysme, mouvement qui provoque une réaction violente de la part des grands penseurs militaires de l'après-1789, comme SHARNHOST et CLAUSEWITZ.  (BLIN et CHALIAND).

     Vu les progrès techniques en armes à feu et en artillerie, qui ne sont pas perçus toujours par les tacticiens, on peut trouver regrettable la popularité de MESNIL-DURAND qui entraine avec lui tant d'officiers en les prenant dans une sorte de débat proto-nationaliste entre Français et Prussiens. 

 

François-Jean de MESNIL-DURAND, Projet d'un ordre français en tactique, ou la phalange coupée et doublée, soutenue par le mélange des armes, Imprimerie d'Antoine Boudet, 1755 ; Fragments de tactique, ou six mémoires... précédé d'un Discours préliminaire sur la Tactique et sur les Systèmes, en deux volumes, Librairie Ch-Ant. Ambert, 1774.

Eugène CARRIAS, L a Pensée militaire française, Paris, 1960. Émile LÉONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, Paris, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 11:58

  Jean-Charles ou Charles de FOLARD, dit le chevalier de FOLARD, parfois surnommé "le Végèce français", est un stratégiste, ingénieur et homme de guerre français. Il prend part à toutes les guerres de la fin du règne de Louis XIV et donne aux généraux sous lesquels il sert tantôt des plans de défense de places, tantôt des plans de campagne. 

 

Un des théoriciens militaires les plus marquants de la première moitié du XVIIIe siècle

    Le Chevalier de FOLARD exerce son influence auprès des grands stratèges français pré-révolutionnaires, en particulier Joly de MAIZEROEY et GUIBERT. Il est à l'origine du débat, qui domine tout le XVIIIe siècle, opposant les défenseurs de l'ordre mince aux partisans de l'ordre profond de rangs de l'infanterie. 

C'est un homme de terrain qui accumule une expérience de plus de trente ans comme soldat. Depuis qu'il rejoint à 18 ans le régiment du Béarn, il participe à de nombreuses campagnes militaires : Palatinat, Italie et Flandres. Durant cette période, il écrit son traité sur la guerre des partisans, L'Art des partis de guerre, et se fait connaitre grâce à ses inventions ingénieuses destinées à améliorer le franchissement des rivières. Il combat les musulmans à Malte (1714) avant de passer l'année suivante au service du roi de Suède, Charles XII, avec lequel il combat les Espagnols (1719), et au contact duquel il devient un adepte de l'offensive, à une époque où prédomine encore la tactique des sièges et la technique des fortifications. Après avoir quitté l'armée de Charles XII en 1719 avec le grade de mestre de camp (colonel), FOLARD met à profit sa longue expérience pour rédiger ses textes théoriques sur l'art de la guerre.

Il publie ses Découverte de la guerre en 1724, dans lesquelles il s'oppose à l'ordre linéaire et à la séparation des armes, tout en proposant une formation beaucoup plus profonde, en échiquier, avec des groupements toutes armes reliés par des éléments légers. Son oeuvre principale reste sa monumentale Histoire de Polybe (dans laquelle figure le Traité de la colonne, la manière de la former et de combattre dans cet ordre) (1727-1730) qui devient l'un des ouvrages militaires les plus populaires du siècle dans toute l'Europe, FREDERIC II consacrant lui-même un livre entier au théoricien français, L'Esprit du chevalier Folard (1761).

La contribution de FOLARD à l'étude de la guerre est extrêmement riche. Il débat sur les Anciens et les Modernes, le choc et le feu, le commandement en chef et l'instruction des officier, et traite, prophétiquement, de la supériorité de l'offensive et de la stratégie d'anéantissement. Il nourrit, comme MACHIAVEL, une admiration sans bornes pour le combat antique, bien qu'il ait, à l'inverse du Florentin, une préférence pour les Grecs par rapport aux Romains. Les Anciens, selon lui, avaient compris que la qualité des troupes était un élément d'une importance suprême. Leur tactique aussi était supérieure à celle des Modernes. Cette fascination pour le passé lui est d'ailleurs reprochées, en particulier par le Maréchal de SAXE, mais d'autres, comme FRÉDÉRIC, appliquent certains principes tactiques des Anciens redécouverts par FOLARD, comme l'ordre oblique employé jadis par ÉPAMINONDAS.

L'approche stratégique de FOLARD a pour objectif principal l'anéantissement de l'adversaire. A cette fin, la conduite des opérations doit être menée avec vigueur et rapidité comme dans l'Antiquité où les "guerres étaient fortes et courtes mais vives". La décision doit se faire au moyen d'une offensive illimitées où domine la bataille : "La guerre n'a qu'un but au point de vue militaire : c'est la bataille décisive. Le résultat final ne s'obtient pas au moyen de manoeuvres savantes, de feintes et de temporisation. Plus la guerre est courte et moins elle est onéreuse.Puisqu'il faut en venir tôt ou tard à la crise, qu'elle soit dénouée d'une manière rapide, simple et brutale." La bataille doit être recherchée dès le début des hostilités, l'issue de la guerre étant souvent déterminée par la façon dont elle est entamée. Si l'on doit choisie la défensive, celle-ci doit être active, afin d'exploiter tous les moyens disponibles pour affaiblir l'ennemi. Ses principes tactiques sont fondés sur le choc et il est opposé à l'emploi excessif du feu, la destruction de l'ennemi ne pouvant être obtenue, selon lui, que par l'assaut et le corps à corps. Plus le contact avec l'ennemi est rapide, et plus tôt les troupes pourront se mettre à l'abri du feu. Le choc contribue à disperser l'adversaire qui doit alors être poursuivi jusqu'à l'anéantissement de ses troupes. FOLARD préconise le retour à la colonne grecque et à l'ordre profond, la puissance de l'attaque résidant dans la masse qui réussit toujours, selon lui, à percer une ligne. Son ordre de bataille classique est constituée par trois corps disposé en colonnes sur les ailes et au centre avec une petite réserve à l'arrière. La colonne est un corps d'infanterie extrêmement compact, sorte de "rempart mobile" rangé sur un carré long et capable de se subdiviser en sections selon les circonstances et les accidents de terrain. La colonne comprend ainsi entre un et six bataillons. L'autre éléments essentiel du système tactique de FOLARD est l'ordre mixte, soit la liaison entre les armes, infanterie et cavalerie, armes à feu et armes blanches (il veut réintroduire l'usage massif de la pique. Il veut disposer ses fantassins et ses cavaliers, ses fusiliers, ses piqués et ses dragons de telle façon que toutes les unités combattent ensemble, exploitant au mieux les qualités de chacun pour produire le choc le plus puissant capable de percer les lignes adverses le plus rapidement possible. D'après lui, ces formations devraient être entièrement hermétiques et invulnérables, opinion qui lui est abondamment reprochée par ses contemporains (car le feu prend de plus en plus d'importance dans la réalité du terrain). Enfin, il souligne l'importance du commandant en chef qui doit être maitre de toutes les décisions sur le terrain afin de manoeuvrer avec toute l'indépendance nécessaire à la bonne conduite des opérations : coup d'oeil, intelligence, expérience, adaptabilité, et rapidité dans l'exécution des décisions.

L'approche de la guerre de FOLARD est similaire à celle de MACHIAVEL, non seulement par la manière dont il applique la méthode des Anciens au combat moderne, mais aussi par l'erreur qu'il commet de nier l'impact que peut avoir le progrès technologique sur la guerre moderne. Toutefois, au niveau de la stratégie générale, il anticipe la guerre d'anéantissement ou "à caractère absolu" qui marque ensuite le XIXe siècle et la première partie du XXe. En ce qui concerne la tactique, ses principes sont semblables aux principes de la guerre éclair (Blitzkrieg) qui émergent au cours de l'entre-deux-guerre (1918-1939) et où l'offensive à outrance, la rapidité d'action, la puissance du choc et la proche collaboration interarmes constituent un moyen redoutable pour transpercer les lignes ennemies. FOLARD influe notamment MESNIL-DURAND et GUIBERT, et sans doute, NAPOLÉON. (BLIN et CHALIAND)

 

Échapper à l'immobilisme des batailles d'Ancien Régime

    Lorsque FOLARD écrit son premier traité, le système militaire en vigueur est l'ordre mince, une disposition des troupes conçue dans le double but d'éviter le débordement par les ailes et d'exploiter au maximum la puissance de feu. Les bataillons sont étirés sur trois ou quatre rangs et, une fois l'armée déployée, avec des effectifs considérables, il devient presque impossible de modifier l'ordre de bataille. Les lignes ne peuvent se mouvoir sans risquer de perdre leur cohésion, ce qui interdit toute action décisive. La réaction que constitue sa théorie repose sur une réhabilitation de l'offensive et du mouvement, aux échelles tactique et stratégique.

A l'échelle tactique, il s'agit donc d'échapper à un immobilisme. Mais cet immobilisme n'en est pas moins meurtrier : lorsque deux adversaires "se passent réciproquement par les armes" pendant des heures, les pertes finissent par être considérables, même si l'efficacité d'une salve est très limitée (portée et précision médiocres). D'où l'intuition de FOLARD : réhabiliter le choc par rapport au feu, seul le premier ayant selon lui une action décisive. Concrètement, il faut parvenir le plus vite possible au contact de l'adversaire pour faire taire son feu, ne pas perdre de temps en "tireries" et l'affronter par le choc à la baïonnette. L'instrument de cette tactique en profondeur, "surpressée" selon son expression, composée de deux à six bataillons, dont le but est de percer la ligne adverse. Le dispositif de FOLARD se compose de plusieurs colonnes, auxquelles sont adjoints - "entremêlés, dit-il - des escadrons de cavalerie, les deux armes s'appuyant mutuellement, car il refuse à cette dernière tout autonomie tactique. Pour lui, la manoeuvre idéale, eu égard à son effet psychologique, consiste à percer au centre, et il nie qu'une décision puisse être obtenue par les ailes. L'historiographie a beaucoup caricaturé ses théories. On lui a même attribué une colonne unique... Sa pensée n'a rien de mécanique. Ce qu'il cherche, c'est un système offrant la possibilité de se plier au terrain, de changer le dispositif au gré des circonstances, et de fait, les colonnes se déplacent plus aisément que les lignes. Il s'agit d'abord de rétablir la mobilité pour accélérer la décision. Ensuite et surtout, son système vise à ne jamais opposer à l'ennemi "une disposition et une distribution semblable à la sienne", donc à entretenir l'incertitude - ce qu'il appelle donner jalousie à l'adversaire - et cette notion essentielle se retrouve à l'échelle stratégique.

Pour cela, FOLARD prône un fractionnement des troupes et comme GUIBERT, il préconise des armées à faibles effectifs (un maximum de 30 000 hommes) : elles sont d'une parti physiquement plus manoeuvrières, et d'autre part elles peuvent vivre sur le pays, ce qui augmente leur mobilité. Celle-ci est la condition nécessaire à la surprise. Il insiste beaucoup sur cet effet, aussi bien dans l'attaque des places que dans celle des troupes. Tomber à l'improviste sur une armée en ordre de marche est le plus sûr moyen d'obtenir une décision rapide, nette et peu coûteuse en hommes. Ce que FRÉDÉRIC II réalise à Russbach en 1757. Offensive, mobilité et anticipation à tous les échelons de l'art de la guerre ; concentration des efforts au niveau tactique ; conservation de l'initiative dans le domaine stratégique, tels sont les traits essentiels d'une pensée militaire les plus audacieuse du siècle des Lumières. (Thierry WIDEMAN)

 

A la tête des "folarites" 

    Le débat sur la colonne qui domine le débat tactique en France pendant la première moitié du XVIIIe siècle (ensuite, on passe à d'autres considérations, surtout à partir de 1770-1780, même si le débat tactique reste intense, tant que niveau naval que terrestre) met aux prises, dans toute une littérature qui a de plus en plus de lecteurs, partisans et adversaires des théories du chevalier de FOLARD. Pour ce dernier, la colonne est censée procurer des résultats décisifs, dans ses Nouvelles Découvertes sur l'art de la guerre comme dans son Histoire de Polype. Durant plusieurs décennies, son oeuvre est au coeur du débat militaire. Il est en relation avec son "adversaire" le maréchal de SAXE, il est lu et commenté partout et dans tous les milieux en Europe qui se préoccupent des affaires militaires. L'Allemand Quintus ICILIUS relève "les erreurs du chevalier de Folard" dans ses Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains (1758) qui sont réfutées par les folarites italiens (duc de SANT'ARPINO, comte de BRÉZÉ) dans des ouvrages de 1763 et de 1772, et par le chevalier flamand de LO-LOOZ (Recherches d'antiquités militaires, 1770). En Hollande, il est critiqué par le général de SAVORNIN et le colonel TERSON (Français au service de la Hollande). Au Portugal, son système est diffusé par André Ribeiro COUTINHO. Le grand FRÉDÉRIC, dont on a déjà dit l'engouement pour les théories du chevalier de FOLARD, parle de "diamans enfouis au milieu du fumier". Son disciple le baron de MESNIL-DURAND pousse son système jusqu'à ses plus extrêmes conséquences : son Projet d'un ordre français en tactique ou traité des plésions (1777) est tourné en dérision par le comte de GUIBERT, qui théorise, lui, l'ordre oblique imaginé par FRÉDÉRIC II dans son Essai général de tactique (1772), suivi d'une Défense du système de guerre moderne (1779), qui s'oriente "vers une tactique mixte, qui s'efforcerait de combiner les avantages de chaque ordre en fonction du terrain, des troupes et des circonstances". (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Chevalier de FOLARD, Découvertes sur la guerre, 1724 ; Histoire de Polype, nouvellement traduite du grec par Dom Vincent Thuillier, avec un commentaire de science militaire enrichi de notes critiques, 1729 ; Abrégé des Commentaire de M. de Folard sur l'histoire de Polype, 1754. On trouve dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, un extrait De la colonne et de l'ordre profond tiré du Traité de la colonne et de l'ordre profond, dans LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome IV, Paris, 1846. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Jean CHAGNIOT, Le Chevalier de Folard, la stratégie de l'incertitude, Paris, Le Rocher 1997. Ch. de COYNARD, Le Chevalier Folard, Paris, Hachette, 1914. Robert QUIMBY, The Background of Napoleonic Warfare, The Theroy of Military Tactics in 18h Century, France, New York, 1957.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Frédéric WIDEMAN, Folard jean Charles, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 09:17

   Issu d'une famille juive à très longue lignée de prêtres, JOSÈPHE, ou Ben MATTHIAS, est un historiographe romain, de confession juive, du Ier siècle de l'Empire Romain.

 

Dans le contexte de l'occupation romaine de la Palestine

    Il est envoyé en 64 en ambassade à Rome pour obtenir la libération de prêtres juifs qui y sont détenus. Il mène à bien sa mission grâce à l'intercession de l'impératrice POPPÉE à laquelle il avait été présenté.

    En 66, entraînés par les zélotes (secte radicale opposée à tout compromis avec Rome), les Juifs de Judée se révoltent. JOSÈPHE, après avoir conseillé la modération, finit par se joindre à la rébellion et se retrouve à la tête du commandement militaire de la Galilée.

Les Romains, sous la direction du futur empereur VESPASIEN, brisent la résistance juive en 67. Au terme d'un siège, les quarante survivants juifs décident de renoncer à la vie, mais JOSÈPHE, après la mort de ses compagnons, préfère se rendre. Capturé, il prédit que VESPASIEN deviendra empereur, et deux ans plus tard, il est affranchi lorsque VESPASIEN, à la mort de NÉRON, est proclamé empereur par ses troupes. 

A partir de cette date, JOSÈPHE, qui adopte le nom de FLAVIUS, se range du côté de Rome. Il est l'interprète de TITUS lors du siège de Jérusalem en 70, mais sa médiation est rejetée par les Juifs qui le considèrent comme un renégat.

 

Un écrivain assidu et une source d'information précieuse sur l'histoire de Rome

    Après la chute de Jérusalem, JOSÈPHE s'installe à Rome où il se consacre à une oeuvre d'historien. Il est l'auteur de trois ouvrages, Contre Apion, Les Antiquités des Juifs, Autobiographie, et surtout, La Guerre des Juifs, achevé vers 77-78. La Guerre des Juifs couvre la période de 175 av JC à 75 après JC. L'essentiel de l'ouvrage relate la révolte de 66-70. Source fondamentale sur l'insurrection juive mais aussi remarquable document sur l'armée romaine, sa stratégie, ses tactiques et, d'une façon globale, sur son organisation qu'il juge invincible, La Guerre des Juifs reste une des meilleures sources des historiens sur cette période de l'Empire, (car seule son oeuvre a survécu aux destructions) même si son oeuvre pose problème aux historiens actuels. Les acquisitions de l'archéologie (manuscrits de la mer Morte, 1947 ; forteresse de Massada, 1964 ; Hérodion, 1968-1969 ; fouilles de la cité de David et du Mur méridional du Temple de Jérusalem) corroborent les descriptions de JOSÈPHE et éclairent sa narration. Les travaux historiques contemporains, prenant en compte la partialité de l'auteur et le fait qu'il soit personnellement engagé dans les événements qu'il relate, s'accordent à souligner la valeur de l'oeuvre pour la compréhension de l'histoire politique et sociale d'Israël comme de l'Empire romain.  (BLIN et CHALIAND, Mireille HADAS-LEBEL)

 

Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains

     Écrit (en 75?) sans doute à la demande de l'empereur VESPASIEN, comme c'est l'usage à cette époque d'ordonner aux serviteurs et esclaves des écrits que les dirigeants politiques seraient bien en peine d'écrire eux-mêmes (étant parfois moins lettrés que leurs esclaves), cette oeuvre est d'abord destinée à dissuader de toute révolte les Juifs des marches orientales de l'Empire. La seconde version, en grec, la seule qui ait survécu, veut également prouver aux Romains et aux Grecs, que les Juifs - certes guidés par des meneurs irresponsables - ont été de vaillants adversaires. 

Bien que JOSÈPHE ne soit guère objectif, son récit apporte un témoignage précieux non seulement sur la guerre elle-même, mais sur la période qui l'a précédée (règne des Hasmonéens et d'HÉRODE) et sur celle qui l'a immédiatement suivie. Sans lui, on ne saurait rien sur la guerre que la brève évocation malveillante de TACITE (Histoires, V) et l'in ne connaitrait rien de l'épisode héroïque de Massada et a fortiori on n'aurait rien écrit sur le fameux complexe de Massada. Les sources juives en hébreu et en araméen (Talmud, midrash) n'ont en effet gardé que des échos semi-légendaires du siège de Jérusalem. Une histoire cohérente des faits n'est transmise en hébreu que par une adaptation tardive (IXe-Xe siècles) d'une traduction latine de La Guerre, Le Josippon.

 

Les Antiquités juives

     Après La Guerre des Juifs, JOSÈPHE entreprend f'écrire toute l'histoire de son peuple des origines jusqu'à la veille du conflit avec Rome, dans un vaste ouvrage en vingt livres. Dans Les Antiquités juives, il s'agit de démontrer que ce peuple vaincu et donc décrié est d'une très haute antiquité (ce qui est signe à l'époque de noblesse) et possède de grands hommes. Dans la première partie (I à X), il suit de près les récits bibliques, mais les modifications qu'il y apporte laisse entrevoir l'apport de toute une tradition orale, que l'on retrouve plus tard dans le midrash. On y décèle aussi quelques explications rationalistes destinés à son public romain et grec (comme le passage de la Mer Rouge). Dans la seconde partie (XI à XX), qui correspond pour l'auteur à l'époque contemporaine, il suit d'abord le livre I des Macabres, puis il développe le règne des derniers Hasmonéens, celui d'HÉRODE, l'ère des procurateur dont il est question brièvement au débit de La Guerre des Juifs. Sur cette période, il est la seule source de nos jours, ce qui explique l'importance historique de son oeuvre?. Au chapitre XVIII des Antiquités apparaît un bref passage relatif à JÉSUS connu sous le nom de Testimonium Flavinium. C'est à lui sans doute que l'oeuvre de JOSÈPHE soit sa survie, puisque l'Eglise a pu la considérer de ce fait comme une sorte de "cinquième évangile". Cependant, il ne fait aucun doute aujourd'hui que ce passage (comme on le soupçonne dès le XVIe siècle) constitue, sinon dans sa totalité, du moins partiellement, une interpolation due à une main pieuse (probablement celle d'un copiste...). 

Dans une autre oeuvre plus clairement apologétique, le Contre Apion (93), JOSÈPHE répond à une série d'écrits alexandrins qui répandaient des calomnies sur les origines et les moeurs des Juifs. Ce faisant, il transmet à la postérité les noms de ces calomniateurs (dont Apion) et quelques extraits de leurs récits.

Dans son Autobiographie, qui répond à un autre ouvrage d'un de ses adversaires (juifs), il ne couvre que les premiers mois de son action en Galilée. C'est un récit confus qui contredit sur certains détails La Guerre des Juifs écrit vingt ans plus tôt. 

 

    L'oeuvre de FLAVIUS JOSÈPHE, longtemps ignorée et rejetée par les Juifs, est essentiellement transmises par les Chrétiens, intéressés par des récits en rapport avec l'origine de leur religion. Apparaissent au cours de l'Histoire de nombreuses versions de chacun de ses ouvrages, comme ce pseudo-Hégésippe, produit par un chrétien au IVe siècle où des remarques hostiles ou revanchardes à l'égard des Juifs sont ajoutées. C'est durant tout le "Moyen Âge" que dans les langues vernaculaires européennes, sont traduites et diffusées, à la demande souvent de l'entourage de la Couronne (Charles V entre autres), mais pas seulement, de nombreuses parties de ses ouvrages. Les textes originaux grecs, conservés par les Byzantins (Bibliothèque de PHOTIUS par exemple), sont redécouverts au XVIe siècle, et depuis nombre d'éditions sont bilingues. En 1958, une édition du "Josèphe latin" est commencées par Franz BLATT aux presses de l'Université d'Aarhus, mais l'entreprise n'est pas menée jusqu'au bout. 

 

FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, en 5 tomes, 1975-1980-1984, Nouvelle traduction, Minuit, 1977, réédition 1981 ; Antiquités juives (I à XI), Cerf, Paris, 1992-2010 ; Contre Apion, bilingue, Les Belles Lettres, 1930 ; Autobiographie, Les Belles Lettres, 1959. On trouve de nos jours de nombreuses éditions partielles de ces ouvrages. 

On peut lire dans l'Anthologie mondiale de la stratégie (Robert Laffont, collection Bouquins, 1990), un extrait de La Guerre des juifs, qui porte sur L'organisation de l'armée romaine, issu de la traduction du grec réalisée par David SAVINEL, précédée dans cette publication dans Les Éditions de Minuit de 1977, du texte "Du bon usage de la trahison", écrit par Pierre VIDAL-NAQUET. 

Pierre VIDAL-NAQUET, Flavius Josèphe ou le bon usage de la trahisons, Préface à Flavius-Josèphe, La Guerre des Juifs, Paris, 1981.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Mireille HADAS-LEBEL, Flavius Josèphe, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 12:44

   Antoine de Pas de FEUQUIÈRES, écrivain militaire français, est issu d'une famille de diplomates et de militaires.

Il se signale par sa bravoure sous Louis XIV et sert sous LUXEMBOURG, TURENNE et CATINAT. Il contribue à la victoire lors de la bataille de Neerwinden (1693) où il commande comme lieutenant-général.

Son oeuvre Mémoires sur la guerre est utilisé par VOLTAIRE pour son propre ouvrage Siècle de Louis XIV. Elle n'est publiée qu'en 1736 après trois éditions clandestines et fautives. 

A noter qu'il fut soupçonné d'implication dans l'affaire des Poisons de 1780, mais cela n'eut pas d'influence sur sa carrière militaire. 

Sa carrière se déroule dans un contexte où, malgré les réformes qui entrainent des modifications profondes dans l'art de la guerre, avec une croissance spectaculaires des effectifs, il n'y a pas de réflexion de haut niveau. Ce n'est qu'en 1715, lorsque la paix est revenue que la pensée militaire (tactique et stratégique) se développe véritablement en profitant des progrès de l'édition et de l'existence d'un public important intéressé à ces questions.

 

Une carrière militaire longue, une oeuvre influente

   Le marquis de FEUQUIÈRES, au cours d'une longue carrière militaire, sert sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Promu lieutenant-général en 1693, il est mis à l'écart lors de la guerre de Succession d'Espagne, mais profite de ce répit pour rédiger ses Mémoires, en fait un traité sur l'art de la guerre où il se propose d'établir des "règles certaines de théories sur la guerre. 

Il théorise l'art de la manoeuvre savante caractéristique de l'Ancien Régime. Sa méthode est historique ; connu pour son caractère difficile, il se livre à une critique sévère des erreurs commises par le commandement durant les guerres récentes. C'est sans doute la raison d'ailleurs de sa disgrâce. Pourtant, il est l'un des très rares auteurs, sinon le seul à cette époque, à s'attacher à la conduite générale des opérations.

Prudent, FEUQUIÈRES se garde toutefois de formuler des principes généraux pour une activité qui, selon lui, est le plus souvent régie par des principes particuliers. Il réagit contre la conduite des sièges, en vogue au XVIIe siècle, et préconise une tactique fondée sur la bataille décisive. la bataille représente l'effort suprême de la guerre et nécessite une longue préparation. cet effort suprême contre l'ennemi devrait être, selon lui, fourni à l'endroit où l'adversaire met le plus d'acharnement à se défendre. 

FEUQUIÈRES distingue la guerre "qui se fait entre Puissances égales" des guerres défensives et offensives ; dans ce genre de guerre, le général doit être "continuellement attentif à se procurer la supériorité par de petits avantages ; il arrivera toujours à son but, qui est celui de la ruine de l'Armée ennemie ; auquel cas il changera la nature de cette guerre et en fera une offensive". Mais il ne s'agit que d'une limitation de l'offensive imposée par le rapport de force, qui impose le recours à une stratégie d'usure, non d'un genre différent. Le marquis tente d'établir un troisième terme à la dialectique offensive/défensive, mais comme certains de ses successeurs, n'y parvient pas. 

Les Mémoires ont un grand succès chez les militaires, jusqu'à FREDERIC LE GRAND qui s'en inspire pour formuler sa propre doctrine de guerre. (BLIN et CHALIAND, COUTEAU-BÉGARIE)

 

Une oeuvre influente même si elle est encore peu citée dans le grand public mais reconnue en histoire militaire.

     Le marquis de FEUQUIÈRES fait partie des premiers et rares militaires à avoir mis en théorie leur savoir - il est vrai qu'il en a eu le temps lors de sa longue mise à l'écart. Il prend pratiquement la tête d'une longue lignée de fondateurs de la science militaire moderne terrestre, avec PUYSÉGUR, FOLARD, JOLY DE MAIZEROEY, GUIBERT... Ses Mémoires sont transmises parfois sous le manteau, sous une grande quantité d'éditions, parce que ceux-ci attaquent nombre de chefs militaire encore en exercice. Car sous Louis XIV, les rivalités bassement matérialistes et les jalousies (à la Cour) prennent le pas sur le mérite. Le Roi maintient ainsi en fonction le maréchal de VILLEROI, qui accumule les fautes et les défaites, alors que FEUQUIÈRE reste sans emploi.

 

Antoine de FEUQUIÈRES, Mémoires, contenant ses Maximes sur la Guerre, et l'Application des Exemples aux Maximes, 1740, Disponible sur le site de la BnF, www.gallica.bnf.fr. Il semble que soit mise à disposition la version de 1740 publiée à Londres. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 08:42

  Philosophe et théoricien socialiste et communiste allemand, grand ami et collaboration de Karl MARX; qui assure à la mort de ce dernier l'édition de ses dernières oeuvres, Friedrich ENGELS est militant de la Ligue des Communistes et de l'Association Internationale des travailleurs. 

  Issu d'une famille d'industriels, tout en étudiant particulièrement la philosophie de HEGEL qui prédomine alors en Allemagne, il travaille dans l'entreprise de son père lorsqu'il s'installe en Angleterre en 1842. Il est au premières loges pour écrire La situation de la classe laborieuse en Angleterre qu'il publie en 1845. C'est à cette même année qu'il fait connaissance à Paris avec Karl MARX qui édite le journal Annales franco-allemandes. Son histoire se confond presque alors avec celle de son nouvel ami pour la constitution de la théorie marxiste. 

  Il est le grand spécialiste de stratégie militaire dans la pensée marxiste. Contributeur et parfois plus que Karl MARX (qui se concentre sur les questions économiques et sociales et qui s'intéresse peu aux questions militaires), partageant avec lui la même philosophie, il se charge pratiquement seul d'étudier les problèmes stratégiques.

 

Le matérialisme historique

   En dehors d'une polémique, très partisane d'ailleurs, sur l'attribution de la paternité du matérialisme historique à ENGELS ou à MARX, l'exposition dans notamment Le Capital du matérialisme historique est marquée par le fait que l'édition des Livre II et III, après la mort de Karl MARX, en 1885 et 1894 respectivement est du ressort de Friedrich ENGELS qui a dû se livrer à une gros travail de déchiffrage et de montage des manuscrits qu'il lui a laissés. C'est un travail de connaissance auquel ENGELS se livre dans les dernières années de sa vie. Dans les préfaces notamment, il fait oeuvre de théoricien de l'histoire des sciences. Appliquant à MARX les concepts épistémologiques qui permettent, par exemple, de comprendre la place de LAVOISIER dans l'histoire de la chimie, il étudie le mécanisme de la révolution théorique opérée par MARX en économie politique par la définition du concept de surévaluer (ou plus-value), et ses conditions de possibilité.

Son activité théorique, comme celle de son ami et collaborateur d'ailleurs, s'étend à une série de domaines que l'actualité ou les nécessités de la lutte politique mettent au premier plan, mais  qui requièrent chaque fois une science éprouvée. D'où de très nombreux article et plusieurs livres.

On doit citer notamment une série d'ouvrages historiques, étudiant principalement les origines de la question paysanne en Europe. 

Dans l'Anti-Dühring de 1878, il écrit contre la philosophie éclectique d'un privatdozent à l'université de Berlin qui avait acquis une grande influence dans la social-démocratie allemande; ENGELS expose systématiquement les principes du matérialisme historique et l'histoire du passage du socialisme utopique au socialisme scientifique, donc de la fusion du mouvement ouvrier et de la théorie marxiste. Devenu (surtout par sa réédition partielle, d'abord parue en français sous le titre Socialisme utopique et socialisme scientifique 1880) le texte le plus lu du marxisme classique avec le Manifeste communiste, cet ouvrage polémique devait suggérer à beaucoup de théoriciens et de militants une lecture évolutionniste, bien que très éloignée de l'évolutionnisme spencérien (les chapitres sur DARWIN, remarquables de précision, conduisent précisément ENGELS à critiquer toute extrapolation sociologique des concepts biologiques, a fortiori tout "social-darwinisme"). Définissant l'économie politique comme "science des conditions et des formes dans lesquelles les diverses sociétés humaines ont produit et échangé, et dans lesquelles en conséquence les produits se sont chaque fois répartis"; il assigne au matérialisme historique comme objet l'étude des lois d'évolution internes à chaque mode de production. Mais celles-c-, à leur tour, apparaissent comme autant d'étapes du développement de la contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction qui se traduit alors en antagonismes de classes. Particulièrement opposé aux thèses anarchistes sur l'"abolition de l'État" (bien qu'il adopte la formule saint-simonienne du "passage du gouvernement des hommes à l'administration des choses"), ENGELS définit alors la dialectique de la transition au communisme comme un "dépérissement" progressif de l'État, qui interviendra lorsque celui-ci aura assumé, par suite d la concentration du capital et des luttes des classes, l'ensemble des fonctions économiques et sociales "générales", sous la direction du prolétariat.

L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) est inspiré par la lecture de l'ethnologue américain Lewis H. MORGAN qui, "en Amérique, avait redécouvert à sa façon", et sur un objet nouveau, le matérialisme historique, ENGELS prend comme fil conducteur la thèse matérialiste que "le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate", selon la double articulation définie dans Le Capital : production des moyens de production, production des moyens de consommation. Il montre que les formes de la famille sont historiquement relatives à la nature des rapports de production dominants, que le fonctionnement des rapports de parenté communautaires est   incompatible avec l'exploitation de classe qui engendre au contraire l'État comme forme institutionnalisée de répression des classes exploitées par la classe dominante.

Beaucoup plus nettement que MARX dans ses manuscrits de 1857-1858 (dont il remanie les énoncés en supprimant de sa préconisation de l'histoire universelle le concept du "mode de production asiatique" et en fixant la série esclavage-servage-travail salarié comme types fondamentaux d'exploitation), ENGELS contribue à fonder la possibilité d'une anthropologie historique (à la fois économique et politique), tout à fait distincte de l'anthropologie philosophique telle qu'elle avait régné de LOCKE à ROUSSEAU, à KANT et aux propres oeuvres de jeunesse de MARX et ENGELS. Il faut noter qu'elle comporte en même temps les rares indications du marxisme classique quant à la domination des femmes par les hommes, indications qui doivent beaucoup non seulement au "féminisme" pratique d'ENGELS, mais à sa lecture de FOURIER dont il reprend largement la critique du "mariage bourgeois". On peut faire la même remarque en ce qui concerne l'ouverture du matérialisme historique aux problèmes ethniques et linguistiques, pratiquement ignorés de MARX. (Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY)

 

Stratégiste marxiste

    Au fil des années, ENGELS se passionne pour une matière qui le laissent indifférent dans la jeunesse. Son expérience militaire se limite à une année passée dans l'artillerie prussienne. Il termine son service en 1842 et il faut attendre les révolutions de 1848 pour qu'il commence à s'intéresser aux affaires militaires. A partir de là, il produit une oeuvre stratégique considérable, disséminée dans ses nombreux écrits. Il ne rédige pas de véritable traité, ce qui explique en partie pourquoi cet aspect de la pensée marxiste soit resté en marge des études consacrées à ses deux fondateurs. 

Peu instruit en matière de stratégie, ENGELS décide de s'éduquer lui-même. En l'espace de quelques mois, il lit tous les traités militaires qui lui tombent sous la main, notamment ceux de MONTECUCCOLI, William NAPIER, JOMINI et CLAUSEWITZ. On a beaucoup parlé de l'influence de CLAUSEWITZ sur la pensée militaire marxiste. Bien que cette influence ait été importante ultérieurement, chez LÉNINE notamment, et bien que MARX et ENGELS aient mentionné le stratège allemand dans leur correspondance, il est difficile de bien cerner celle-ci dans les textes militaires produits par ENGELS (ou MARX). CLAUSEWITZ et ENGELS partagent  une certaine approche de la philosophie et d la politique : ils envisagent les choses dans leur totalité et de façon absolue, et perçoivent la guerre comme une continuation ou comme un instrument de la politique. Toutefois ENGELS ne semble pas attacher plus d'importance à la pensée de CLAUSEWITZ qu'à celle d'autres théoriciens de la guerre, et rien n'indique que MARX ou ENGELS aient apprécié De la guerre a sa juste valeur.

Les événements de 1848 confortent ENGELS dans l'idée qu'une connaissance approfondie de la problématique de la guerre est essentielles pour parvenir à la victoire révolutionnaire. C'est ainsi qu'il devient l'un des observateurs les plus perspiscaces de son époque sur la guerre. Il se met à écrire de nombreux articles, certains signés par MARX, pour divers journaux, notamment le New York Daily Tribune et Die Presse, pour lequel il commente la guerre civile américaine. Il écrit sur la guerre de 1866 entre l'Autriche et la Prusse pour le Guardian et sur la guerre de 1870-71 pour le Pall Mall Gazette. Son analyse de ces diverses campagnes militaires est étrangement dénuée de toute espèce de connotation marxiste. ENGELS interprète les principes de guerre comme ses contemporains, c'est-à-dire selon les principes de guerre établis par JOMINI, le penseur militaire le plus influent à cette époque. ENGELS commettra d'ailleurs les mêmes erreurs que les autres spécialistes militaires et sera surpris, comme eux, par la victoire de la Prusse - et par sa stratégie qui viole certains principes établis - sur l'Autriche théoriquement supérieure.

La pensée d'ENGELS suit une évolution constante. Ses théories sur le rapport entre la guerre et la révolution tiennent compte des divers événements qu'il observe au cours de sa vie. Au départ, il s'inspire du modèle révolutionnaire français pour établir la relation entre la guerre et la révolution. Les révolutions de 1848 et 1849, pense-t-il sur le moment, vont provoquer une guerre généralisée qui se conclura par la mise en place d'un pouvoir révolutionnaire centralisé en Allemagne. Avec une économie qui augmente la productivité du travail, un État socialiste bénéficie de plus de main-d'oeuvre utilisable à des fins militaires et donc, à long terme, s'arrogera un et avantage sur le plan militaire par rapport aux États bourgeois. Influencé par le concept de nation armée qui émerge au XIXe siècle, ENGELS prévoit une levée en masse d'un degré encore jamais atteint qui transformerait complètement les modes de combat. Toutefois, il doit constater que ses prévisions ne se réalisent pas, et il est obligé d'accepter le fait que, à court terme, une nation révolutionnaire doit se contenter de combattre selon les méthodes traditionnelles de la guerre moderne.

Peu à peu, ENGELS et MARX vont relativiser le rôle de la guerre par rapport à la révolution. Le type de guerre que MARX et ENGELS espéraient voir se profiler dans un horizon plus ou moins proche est en fait de plus en plus éloigné des types de conflits qu'ils observent eu Europe. Au lieu d'une guerre totale et généralisée, les conflits continentaux, jusqu'en 1870, sont de type limité. La guerre franco-prussienne, dont le résultat (annexion de l'Alsace-Lorraine) ne fait qu'exacerber l'antagonisme entre la France et l'Allemagne, les deux nations disposant du plus grand potentiel révolutionnaire, provoque chez MARX et ENGELS un rejet de la guerre comme instrument de la révolution, les moyens pacifiques étant jugés préférables. Bien qu'il envisage dès 1885 l'éventualité d'une guerre mondiale qui aurait pour effet d'anéantir le système capitaliste et l'État bourgeois, ENGELS reste confiant qu'un tel résultat est réalisable, et préférable, à travers des moyens plus pacifiques.

L'autre aspect de la ^pensée d'ENGELS, en matière de stratégie militaire, a pour objet l'étude du rôle des armées dans l'évolution des sociétés, ainsi que de leur apport révolutionnaire. A partir de 1851, il concentre ses efforts sur l'étude de ce phénomène particulier. le rôle de l'armée, pense-t-il, doit être replacé dans son contexte social. Historiquement, l'organisation militaire précède l'organisation des classes sociales. Les changements d'ordre technologique et social constituent les deux matrices de l'évolution de la guerre. Les Athéniens, par exemple étaient intellectuellement prédisposés à l'infanterie légère, alors que les Spartiates ne pouvaient utiliser d'autre formation que la phalange. Quant aux inventions techniques, elles peuvent bouleverser l'ordre militaire. Une telle vision minimise le rôle de l'homme, c'est-à-dire du "génie guerrier", du stratège, si fortement prisé dans beaucoup de milieux. C'est d'ailleurs ce que veut faire ENGELS en étudiant minutieusement les changements sociaux et les progrès techniques de son époque. C'est ce qui explique son intérêt pour la guerre de Sécession américaine, première guerre à caractère absolu et utilisant la technologie moderne à des fins destructrices. La relation entre technologie et stratégie militaire est l'un des thème développé dans son Anti-Dühring (1878). L'invention de l'arme à feu qui, progressivement, a complètement changé la nature de la guerre, est avant tout une innovation industrielle, d'onc d'ordre économique. Dans un texte sur les tactiques d'infanterie écrit au même moment, ENGELS tente de démontrer comme l'évolution de la puissance issue de la révolution de 1789 sont directement responsables de la place prise par l'infanterie au XIXe siècle. ENGELS a plus confiance envers le simple soldat dans sa capacité à découvrir et à exploiter instinctivement ces changements qu'envers l'officier qui fait obstacle à tout changements pouvant affecter la tactique.

C'est donc en partie par le bas que ces changements tactiques se réalisent. L'évolution technologique, pense-t-il en analysant la guerre franco-prussienne, a atteint ses propres limites de perfectionnement, tout au moins dans son potentiel à transformer le combat terrestre. La conscription "universelle" est le moyen le plus efficace que possède une nation pour se défendre. C'est également la meilleure façon de s'assurer que les masses s'arrogent un savoir militaire qui n'est plus l'apanage des seules élites gouvernementales. La conscription est donc aussi avantageuse d'un point de vue stratégique que révolutionnaire. Le service national réduit à la fois les risques de guerre, qu'à cette époque ENGELS perçoit comme dangereux pour la révolution, et prépare les masses ouvrières au combat. l'armée de masse est inévitable, tout comme la fin du capitalisme dont elle sera l'instrument de la destruction. ENGELS, sous couvert idéologique, développe en fait des théories sur la guerre souvent semblables à celles qui émanent au même moment d'autres théoriciens militaires plus "classiques" comme Helmut von MOLTKE, le grande stratège allemand de cette époque. (BLIN et CHALIAND).

 

Politique et philosophie

    Comme toute révolution ouvrant à la connaissance scientifique un nouveau "continent", et cela malgré les dénégations de bon nombre de philosophes et sociologues "anti-marxistes"; l'oeuvre de Karl MARX, produit nécessairement une rupture en philosophie. Lorsque cette science est celle de l'histoire, elle comporte à terme la possibilité d'une histoire scientifiques des sciences et de la philosophie, et la reconnaissance du caractère essentiellement politique de toute philosophie. Contrairement à l'affirmation de beaucoup de philosophes, universitaires ou non, la philosophie en soi n'existe pas, elle s'inscrit dans une histoire, au demeurant conflictuelle, et il existe des philosophies dominantes et des philosophies dominées, comme il existe des classes dominantes et des classes dominées (même si les unes et les autres ne se recoupent pas nécessairement). D'où l'oeuvre philosophique d'ENGELS (L'Anti-Dühring, les manuscrits de la Dialectique de la Nature, et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie politique allemande de 1888) qui pose ces problèmes en fonction d'un thème privilégié : l'histoire de la catégorie de dialectique et des rapports entre la dialectique idéaliste (hégélienne) et la dialectique matérialiste (marxiste). Dans ce domaine, ce sont surtout les questions qui sont posées, sans être résolues. Si cette oeuvre sert plus tard à la constitution d'une ontologie dogmatique (lectures de LÉNINE, puis de STALINE, notamment par le Diamat, philosophie officielle de l'URSS), cette dialectique inachevée et probablement inachevable n'importe pas tant par son "application" aux sciences de la nature que par son rapport à l'histoire et à la politique. Plus que la "négation de la négation", source prodigieuse de gloses, ses catégories centrales sont l'"unité des contraires" et l'"action en retour". Le lien est immédiat avec les tentatives du dernier ENGELS pour constituer une théorie des idéologies et de l'État, une histoire des "conceptions du monde" (religieuse, juridique, prolétarienne), et par là pour développer une analyse des mouvements de masses (et non seulement des antagonismes de classes) qui constituent les "forces motrices" concrètes du procès historique.

   L'activité d'ENGELS est en même temps théorique et pratique. On peut le considérer comme le premier dirigeant effectif du prolétariat universel, même si titre peut apparaitre ronflant. En 1864, il participe à la fondation de l'Association Internationale des Travailleurs. Puis, conseiller des socialistes marxistes de tous les pays, il intervient notamment de très près dans la constitution des partis socialistes allemand et français, dans le développement du socialisme russe et italien. Jusqu'à sa mort à Londres, son rôle est d'orientation et de rectification politique (notamment sur la question décisive de la dictature du prolétariat), d'éducation (la plupart des dirigeants de la IIe Internationale sont ses élèves directs), enfin de centralisation des luttes et des programmes.

    Dans ses derniers textes (notamment la Critique du Programme d'Erfurt, de 1891), où il est dit que "la République démocratique est la forme spécifique de la dictature du prolétariat", et la Préface à la réédition des Luttes de classes en France de MARX, en 1895, baptisée le "Testament d'Engels" par la social-démocratie allemande, qui l'édite avec des coupures significatives), ENGELS commence d'analyser les formes de lutte politique de la classe ouvrière adaptées à une nouvelle époque historique, bien différente de 1848 ou de 1871, caractérisée par de nouveaux développements du capitalisme, mais aussi des syndicats et des partis ouvriers de masse, potentiellement majoritaires, donc capables d'accéder au pouvoir par la voie du suffrage universel, quitte à le préserver par la force. Ces formulations, même rétablies dans leur intégralité, laissent place à différentes interprétations ; elles débouchent directement sur le conflit des différents "marxismes" de la IIe Internationale : le "révisionnisme" de BERNSTEIN, l'"orthodoxie" de KAUTSKY, les "communismes" de Rosa LUXEMBOURG et LÉNINE. (BALIBAR, MACHEREY)

 

Friedrich ENGELS, Oeuvres complètes, Editions Brake, 13 volumes, 1930-1947 ; Correspondance avec Paul et Laura Lafargue, 1868-1895, 1956-1959. On trouve un certain nombre d'écrits sur le site uqac.ca, Classiques en sciences sociales. Voir aussi www.marxists.org.

A. CORNU, Karl Marx et Friedrich Engels, Leur vie et leur oeuvre, 3 volumes, 1957-1962. Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, Syllespse, 2007. Mohamed MOULFI, Engels, philosophie et science, L'Harmattan, 2004. 

Martin BERGES, Armies and Revolution, The Revolutionary Tactics of Classical Marxism, Manden, Conn., 1977. Ivanoé BONOMI, Federico Engels e i problem de la guerra, Nueva antologia, 1918. Jehuda WALLACH, Die Krieslehre von Friedrich Engels, Francfort, 1968. Gerhard ZIRKE, Der Genera.l Friedrich Engels, der erste Militartheoriker der Arbeitklasse, Berlin, 1957.

Pour la polémique sur l'"engelsianisme", voir Dictionnaire Critique du Marxisme, Sous la direction de LABICA-BENSUSSAN, PUF, 1999.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY, Engels, dans Encyclopedia Universalis. 

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 10:55

    Dominicain français, connu comme historien de l'art et homme de lettre, théologien, auteur de nombreux ouvrages d'art religieux et de théologie spirituelle, Pie-Raymond RÉGAMEY se préoccupe beaucoup de non-violence. 

A ce dernier titre, il fait figure d'incitation aux autorités religieuses à une réflexion sur l'apport spirituel et pratique de la non-violence, non seulement à travers ses ouvrages ou des revues, mais aussi par l'intermédiaire du réseau des Frères Dominicains auquel il appartient, l'Ordre des Prêcheurs. 

Né dans une famille protestante, il se convertit au catholicisme en 1926. Élève au collège Chaptal, il prépare une licence d'histoire en 1921, après son engagement volontaire et se démobilisation en 1919. Il commence à suivre les cours de l'École du Louvre, mais doirtabandonner avant la thèse car il devient soutien de famille.

Il entre dans les ordres fin 1928, au noviciat d'Amiens où il choisit Pie comme nom de religion et de 1929 à 1934 entreprend des études théologiques au Saulchoir à Kain en Belgique. C'est là qu'il se lie avec le père Marie-Alain COUTURIER. Assigné en 1936 au convent de Saint-Jacques à Paris, il entre en 1937 dans l'aventure de la revue L'Art sacré fondée par Joseph PICHARD en 1935, passée aux éditions du Cerf en 1937 et qu'il dirige, (avec une interruption de 1939 à 1945) jusqu'en 1954 avec le Père COUTURIER. 

Mobilisé en 1939, prisonnier de juin à décembre 1940 dans le mouvement de débâcle de l'armée française, il écrit sous l'Occupation de nombreux ouvrages de spiritualité. Dans le monde intellectuel de l'art sacré catholique, il occupe de plus en plus une place centrale et a un rôle important dans l'organisation d'expositions, qu'elles soient officielles (France-Vatican) ou non. Pris entre ses activités autour de l'art sacré et ses études de théologie chrétienne, Raymond RÉGAMEY vit cela comme un dilemme. 

Il rédige de nombreux ouvrages sur la spiritualité : Se garder libre (1962), L'Évangile est à l'extrême (1970) et surtout le grand ouvrage projeté pendant longtemps Redécouvrir la vie religieuse, dont le premier tome lui vaut d'être appelé à Rome pour rédiger le texte préparatoire à une Lettre du pape Paul VI (Evangelica testificatio du 29 juin 1971).

Au sein de l'Ordre dominicain, il a surtout une position conservatrice, qui le met en conflit à la fin des années 1960 avec les partisans d'une évolution à laquelle il est résolument hostile (abandon de rites, modification de la règle monastique). D'un caractère difficile, il se retire progressivement de son activité. 

    Une partie de ses activités est consacrée au développement et à la diffusion des idées de non-violence. 

En 1955, le cours Saint-Jacques "Non-violence et amour des ennemis" séduit les militants de la non-violence qui le contactent. Il s'implique dans le mouvement durant près de dix ans, avec des journées de réflexion, des colloques, des conférences à Paris, en province, à Lourdes et en Suisse. Il rejoint le comité des Amis de Gandhi et se lie avec Lanza del VASTO, Danilo DOLCI, Jean GOSS. Il s'intéresse à des thèmes parents, tels le jeûne, l'objection de conscience, l'arme atomique. Il publie en 1958 Non-violence et conscience chrétienne et collabore à divers ouvrages. Il n'hésite pas à donner de sa personne : la télévision retransmet l'épisode d'une manifestation où il est ramassé sur le trottoir par les agents de police - sans doute en 1960. Outre cet engagement, on retrouve Pie RÉGAMEY pour des actions plus ponctuelles dans divers groupes : Comité Vatican (1958) ; Cercle Saint-Jeanne (1960), Centre Interdisciplinaire de recherches et études chrétiennes (CIREC), en 1961 et 1963, Cercle Saint-Jean-Baptiste (1969 et 1970). Il s'implique durant quelques années avec la Paroisse universitaire qu'il connait depuis longtemps ; on le retrouve dans des sessions des Équipes enseignantes des instituteurs publics. Il s'intéresse au mouvement "Vie nouvelle", dans le sillage d'Emmanuel MOUNIER qu'il a rencontré après la guerre et donc l'oeuvre semble l'avoir marqué ; il participe dans les années 1960 à des journées de rencontre, et conserve des liens avec la veuve et la fille de MOUNIER. Le Centre catholique des intellectuels français (CCIF) le sollicite pour ses "Semaines". Il s'engage enfin dans le mouvement "Fidélité et Ouverture" ; de 1974 jusqu'aux années 1980, il en suit les réunions annuelles et participe aux sessions d'été.

     Pie-Raymond RÉGAMAY, même au-delà de la période où il quitte progressivement ses activités au sein des Dominicains, suscite l'intérêt et même des vocations pour la non-violence au sein de l'Église catholique. 

 

Pie-Raymond RÉGAMAY, la pauvreté, introduction nécessaire à la vie chrétienne, Anbier, 1941 ; Non-violence et conscience chrétienne, Cerf, 1958 ; L'exigence de Dieu, Cerf, 1969 ; Redécouverte du jeûne (collectif), Cerf, 1959 ; Face à la non-violence : pour un statut des objecteurs de conscience, avec Jean-Yves JOLIF, Cerf, 1962 ; Non-violence et objection de conscience (avec Marilène CLÉMENT et Henri FRONSAC), Casterman, 1962. Il préface aussi de nombreux ouvrages, dont celui de Camille DREVET : Gandhi interpelle les chrétien, Cerf, 1965. 

 

Françoise CAUSSÉ, Pie Régamay, dans Encyclopedia Universalis, 2014 ; Régamay Pie-Raymond, dans Dictionnaire biographique des frêres prêcheurs, rubrique Dominicains des provinces françaises (XIXe-XXe siècles), http://journals.openedition.org, 2015.

 

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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 13:47

    Jean DU TEIL de BEAUMONT est un général français de la révolution et de l'empire, théoricien de l'artillerie. Actif de 1743 à 1813, issu d'une famille de militaire, il participe à la révolution tactique de l'époque.

Il ne faut pas négliger son importance : en modifiant les conditions de l'utilisation de l'artillerie, il modifie à la fois le rapport entre les trois armes, que sont la cavalerie, l'infanterie et l'artillerie, et intensifie l'usage du cheval dans les armées. Cet usage augmente la mobilité de l'artillerie et permet également la manoeuvre en divisions; La cadence imposée à l'infanterie dans la marche et dans la manoeuvre est accrue d'autant. Sans compter bien entendu, l'intensification de l'usage du feu et l'augmentation sérieuse des pertes dans les batailles...

 

Un théoricien de la tactique de l'artillerie

    Le chevalier DU TEIL fait partie du courant réformateur qui aime les militaires français dans la  seconde partie du XVIIIe siècle. Il publie son ouvrage De l'usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne en 1778 pour proposer des solutions nouvelles pour l'emploi de l'artillerie, arme de prédilection dans les campagnes de BONAPARTE. Il préconise la mobilité pour les batteries et souligne la valeur des tirs obliques. Selon lui, l'artillerie doit être employée presque exclusivement comme arme offensive. A cet effet, l'armée doit se doter d'une capacité de feu importante. DU TEIL encourage la concentration de l'artillerie dans les secteurs stratégiques plutôt que sa répartition dans divers secteurs de moindre importance où il est préférable de donner l'illusion d'attaquer, sans véritablement engager un nombre de forces trop élevé. Le but est d'assommer l'adversaire sous une pluie de projectiles pour mieux l'anéantir par la suite. La mobilité doit permettre au commandant en chef de contrôler le mouvement de ses batteries et de les placer rapidement en position de tir. cette manoeuvre était accomplie au galop, les pièces étant placées à mille mètres des lignes ennemies. Il envisage l'artillerie comme un instrument idéal pour déstabiliser l'adversaire, à la fois physiquement et psychologiquement.

   Le jeune BONAPARTE sert sous les ordres du baron DU TEIL, frère du chevalier, à Auxonne, et devient l'un de ses élèves les plus doués. C'est à ce moment qu'il est initié aux doctrines du chevalier, lesquelles ont une influence durable sur son approche de la guerre, au même titre que celles de GUIBERT et de BOURCET, les autres grands novateurs français de l'époque dans le domaine militaire. (BLIN et CHALIAND).

 

Jean DU TEIL, Manoeuvres d'infanterie pour résister à la cavalerie et l'attaquer avec succès, 1782 ; Usage de l'artillerie nouvelle dans la guerre de campagne ; connaissance nécessaire aux officiers destinés à commander toutes les armées, 1788. Ces deux ouvrages sont disponibles sur le site de BNF, Gallica.net. 

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 09:54

     William Lloyd GARISSON est un abolitionniste non-violent et philanthrope américain, le leader le plus prestigieux dans ce domaine à son époque. Il est parmi les (nombreux) leaders américains des organisations pacifistes et non-violentes du XIXe siècle celui qui laisse le plus de traces dans l'histoire des Etats-Unis. Il prône une réforme morale et apolitique (entendre bipartisane) pour l'émancipation de tous les esclaves.

    Journaliste à Baltimore, puis à Boston, il est en contact avec les prédicateurs du Réveil Lyman Beecher en particulier. Il devient partisan d'une émancipation radicale des noirs : il considère qu'en bon chrétien, on ne peut accepter l'immoralité de l'esclavage. Fondateur de son propre journal, le Liberator, en 1831, dans lequel il milite pour la suppression immédiate de l'esclavage sans compensation pour les propriétaires, il contribue fortement à la création de The American Anti-Slavery Society, qu'il préside de 1843 à 1865, date à laquelle il arrête la publication du Liberator, le Président LINCOLN ayant proclamé l'Émancipation. Contre la plupart des abolitionnistes, qui prônent une émancipation graduelle des esclaves et leur retour en Afrique, il estime qu'ils ont les mêmes droits que les autres hommes libres, sur le sol américain. 

Pendant 30 ans, à coup d'articles et de pamphlets, il dénonce les abus et les injustices de l'esclavage, ma médiocrité et la mesquinerie de ses concitoyens, prônant une politique de non-violence, parfois en contradiction avec ses propres propos. En juillet 1854, le 4 très symbolique (date anniversaire de l'Indépendance américain, équivalent du 14 juillet français par l'importance des manifestations culturelles), il brûle un exemplaire de la Constitution en criant haut et fort qu'"Ainsi périt avec la tyrannie une longue série de compromis". Avec un discours très radical, il fait l'amalgame, qu'on peut considérer avec le recul du temps, comme prophétique, entre le combat anti-esclavagiste et celui des femmes pour leur émancipation. Son concurrent direct, Frederik DOUGLASS (1818-1895), né esclave, autodidacte, réussit à devenir l'une des figures marquantes de l'Abolitionnisme, éditeur et plus tard Consul des Etats-Unis. Dirigeant avec GARRISON la société pour l'abolition, il soutien contre ce dernier, de plus en plus ouvertement le droit des esclaves à se libérer par la violence. Ces différences entre GARRISON et DOUGLASS continuent jusqu'à la guerre de Sécession, malgré les efforts de leurs relations communes qui sont appelées à l'aide, comme Harriet BEECHER-STOWE, pour les réconcilier.

     Notamment avant la guerre de Sécession, c'est l'orateur et l'activiste le plus écouté et aussi le plus méprisé (pas par les mêmes...) dans le public des classe aisées des Etats-Unis. Si son combat, mené parfois dans beaucoup de tourments, pour l'abolition de l'esclavage en tant que tel est victorieux en fin de compte, il n'en est pas de même pour la ségrégation raciale. Beaucoup d'auteurs américains estiment que son oeuvre d'éducateur moral de l'opinion publique et de polémiste est la clé de voûte du grand mouvement historique qui permet le lien entre la Déclaration d'Indépendance et la Constitution des Etats-Unis, en ce qui concerne la citoyenneté et les droits civiques, mais les versions superficielles de l'histoire - comme celle qui se transmet malheureusement en Europe - romantiques et patriotiques, n'en retiennent généralement que l'aboutissement, soit le décret du XIIIe amendement d'Abraham LINCOLN en 1865. 

Son oeuvre est rapidement tombée dans l'oubli après la Guerre de Sécession, même si de son vivant, Anbraham LINCOLN, Victor HUGO et John Stuart MILL en font l'éloge. Henry David THOREAU s'en inspire et Léon TOLSTOÏ la situe en lien direct avec sa philosophie chrétienne. Martin Luther KING en est le continuateur en joignant l'agitation politique à la "vision" d'un idéal moral.

   Durant son combat, il s'efforce d'expliquer les ressorts et les modalités de la non-résistance, mais beaucoup d'abolitionnistes, et même collaborateur et lecteurs de son journal Le Liberator   ne comprennent pas le lien qu'il fait entre cette non-résistance et l'abolition de l'esclavage. A travers le journal bimensuel Le Non-Résistant, il tente de combler cela.  Avec lui, Edmund QUINCY (1808-1877), Henry CHAPMAN (décédé en 1842), de Henry Clarke WIRGHT, qui traite de l'incompatibilité entre la guerre et l'enseignement du Christ, et Charles WHIPPLE, publient un certain nombre d'écrits sur le rôle de la non-résistance, ainsi d'ailleurs qu'un pamphlet sur "les maux de la guerre révolutionnaire" (1839). Adin BALLOU donne à ce sujet plusieurs de ses développements. 

En choisissant de se cantonner aux principes moraux et en refusant de s'impliquer réellement dans le débat politique, William GARRISON se détache des abolitionnistes qui choisissent pour faire avancer la cause de l'abolition de l'esclavage de participer à la vie des deux grands partis Whig et Démocrate. Comme ni l'un ni l'autre de ces deux partis dominants ne sont pour l'abolition, nombreux choisissent de fonder un nouveau parti, le "Parti de la Liberté" en 1840. Alors que leur choix ne se situe pas du tout dans une problématique principalement morale, mais pratique, la plupart des abolitionnistes ne sont pas pris, comme William GARRISON, dans des difficultés de conciliation de la non-violence avec la lutte contre l'esclavage.

     Les détracteurs de la non-violence ne se font pas faute de mettre en avant ces difficultés, oubliant du même coup tous les fauteurs de guerre sans scrupules dans les deux camps, prenant l'esclavage comme prétexte à la guerre. Les tourments d'Abraham LINCOLN qui entre dans la guerre pratiquement à reculons, cherchant sans cesse des compromis pour éviter ce qui pourrait être la fin des Etats-Unis, sont moindres en comparaison, même si évidemment leur niveau de responsabilités est sans commune mesure...

Au moment de la crise du Kansas, il critique durement STEARNS et ceux qui se prononcent en faveur de la résistance armée contre les bandes armées provenant du Sud : quand ils se justifient en affirmant que leur violence ne frappe que des "bêtes sauvages", ils ont exactement la même argumentation que les esclavagistes, lesquels déshumanisent les Noirs pour pouvoir les priver de leur liberté ; dans tous les cas la trahison des principes évangéliques est claire, ceux-ci imposant d'"aimer" et non pas de "tuer" ses propres ennemis. Dans les années immédiatement postérieures, GARRISON condamne le fait que les abolitionnistes sont en train de "devenir de plus en plus belliqueux et tendent de plus en plus à répudier les principes de la paix" et à s'abandonner à l'"esprit de la violence", en s'engageant dans une "oeuvre sanguinaire" et en compromettant ainsi leur "pouvoir moral". Tout cela est inacceptable : "Bien que je déteste l'oppression exercée dans le Sud par le propriétaire d'esclaves, celui-ci est quand même un homme, pour moi sacré. Il est un homme, et il n'est pas permis de lui nuire ni par ma main ni par mon jugement." Par ailleurs : "Je ne crois pas que les armes de la liberté aient jamais été et puissent jamais être les armes du despotisme". Survient alors en octobre 1859, l'irruption en Virginie de John BROWN, fervent abolitionniste venu du nord et protagoniste d'une tentative vouée à l'échec de pousser les esclaves du Sud à l'insurrection. C'est le moment du virage dans l'évolution de GARRISON. Dans l'organe de presse du mouvement qu'il dirige (Liberator), après avoir jugé l'initiative de BROWN "mal conçue, sauvage et semble-t-il insensée (c'est vrai et d'ailleurs à plus d'un titre...), bien que désintéressée et bien intentionnée", il écrit : "Notre point de vue sur la guerre et sur l'effusion de sang, même pour la meilleure cause, est trop connue pour qu'il soit nécessaire de le répéter ici ; mais aucun de ceux pour qui la lutte révolutionnaire de 1776 est un objet de fierté n'osera refuser aux esclaves le droit de suivre l'exemple de nos pères."

Dans les Etats-Unis d'alors, peu de gens peuvent condamner le recours à la violence lors de cette révolution, mais cela n'empêche pas de rester lucide quant aux chances de réaliser la libération des esclaves par la violence. Mais l'opinion publique, enflammée par de nombreux écrits qui "montent en sauce" la pendaison de John BROWN, après laquelle les propriétaires du Sud exulte, car elle symbolise (et pourtant dans les faits la situation reste inchangée) le rétablissement de l'ordre. William GARRISON résiste de moins en moins à l'ambiance générale et à son habitude, use d'arguments religieux et moraux pour défendre alors les opprimés qui se dressent par la violence contre leurs oppresseurs. 

Malgré tout, dans la mesure où il est possible de s'orienter dans ce dédale d'arguments, de doutes, d'oscillations et de déchirements, des auteurs comme Domenico LOSURDO pense possible de résumer l'orientation qui en émerge : la non-résistance continue à être la plate-forme "sublime, voire divinement inspirée". Mais quelle attitude prendre face à l'éventualité d'une insurrection des esclaves (qui pourtant est très loin de débuter au Sud), entreprise de façon autonome? Même si oppresseurs et opprimés utilisent la même violence, quel choix opéré, au nom de quelles valeurs? Les opprimés en utilisant la violence, même si elle ne les aide guère à se libérer, n'opèrent-ils pas un progrès, malgré tout? Leur violence ne serait-elle pas l'instrument de la colère divine contre tant d'injustices? 

Après l'attaque de Fort Sunter, GARRISON semble ne plus avoir de doutes. La vague d'indignation patriotique et de fureur guerrière,provoqué par le bombardement du fort par les troupes du Sud, voit l'entière participation de l'ex-théoricien de la non-résistance, qui ne cache pas sa joie devant l'effervescence collective. Le langage évangélique prend des accents d'Ancien Testament. Les abolitionnistes avaient prévenu longuement et longtemps les esclavagistes : le Dieu vengeur s'exprime maintenant. Dans cette perspective, même les éventuelles violations du droit dans la guerre (respect des prisonniers et des populations civiles), semblent trouver une justification ou une consécration théologique. 

En fait, le parcours du leader du mouvement engagé dans la cause de l'abolition de l'esclavage et de la non-résistance renvoie au tournant d'une génération entière. Des romans (La Case de l'Oncle Tom), des figures exemplaires documentées sur tout le Nord (Nat TURNER, l'esclave rebelle le plus célèbre des Etats-Unis). Alors que le sort des esclaves, dans un Nord qui n'en compte pas autant qu'au Sud et dans des secteurs d'activités non stratégiques économiquement, laissait auparavant l'opinion publique proche de l'indifférence, le bouillonnement intellectuel, journalistique, littéraire, et partant politique qui fait de l'esclavage l'élément emblématique (et souvent le prétexte) de l'opposition entre le Nord et le Sud, ne peut qu'enthousiasmer les militants de longue date qui avaient l'impression de prêcher auparavant dans le désert. Cela n'empêche pas, avec le temps, de considérer deux choses importantes. Une argumentation uniquement morale et religieuse, le peu d'intérêt apporté par les abolitionniste à l'analyse économique et politique, est finalement assez vulnérable à l'air deux temps ; une analyse est nécessaire pour éradiquer l'esclavage et l'empêcher de se transformer après son abolition juridique en ségrégation. Il est très dommage précisément qu'après l'abolition de lois esclavagistes les abolitionnistes ait considéré que leur combat était terminé, à l'image de GARRISON arrêtant la publication de son journal à la proclamation d'Abraham LINCOLN ; plus tard, mais assez tard, une autre génération de militants lutte contre la ségrégation, le temps que au nom de la réconciliation entre le Nord et le Sud après la première guerre moderne sanglante de l'Histoire, on panse des blessures que beaucoup ne veulent pas rouvrir en remettant sur la place publique les injustices qui perdurent contre les Noirs, dont beaucoup à cause de la guerre de Sécession, voient leur situation matérielle s'aggraver notablement. 

 

William GARRISON, Adress at Park Street Church, Boston, July 4, 1829 (Premier discours anti-esclavagiste) ; The Liberator, 1831-1865, tous les numéros sont disponibles en format pdf à htpp://fair-use.org/the-liberator). De nombreux écrits sont disponibles à https://archive.org. Un texte est en version française : Déclaration de sentiments, disponible à Wikisource. 

W. P & F. GARRISON & F.J. GARRISON, William Garrison, The Story of His Life Told by His Children, Fisher, Londres, 4 volumes. 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015. 

 

 

 

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 13:17

     David Low DODGE, fermier, instituteur puis commerçant en marchandises non périssables dans le Connecticut aux Etats-Unis, pacifiste et non-violent américain, participe à la création de la New York Peace Society avant de fonder la New York Bible Society et la New YorkTract Society. Il est considéré comme l'auteur en 1812, en pleine guerre anglo-américaine, du premier manifeste publié du mouvement non-violent naissant : War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ.

      Avant cela, il publie en 1809 un autre pamphlet sur le futilité de la guerre. The Mediator's Kingdom not of this World, suivit par bien d'autres. DODGE est le président de la New York Peace Society fondée en 1815. C'est le premier dans le monde (anglophone au moins) - quatre mois avant l'association de Noah WORCESTER (Massachusetts Peace Society et un an avant l'English Peace Society - à créer ainsi une organisation pacifiste à vocation politique, précurseur de la New National Society de 1829 à la formation de laquelle il participe également. Il est président et membre de cette Society jusqu'à sa mort. 

      Alors qu'il ne bénéficie que d'une maigre instruction, il lit à fond (en possède à la fois la lettre et l'esprit) les quelques livres à sa disposition, une Bible, quelques livres de géographie et d'histoire. Dans un environnement parental de forte religiosité, il acquiert un véritable sens de la théologie et de la logique. Doté de facultés pédagogiques certaines, il quitte la ferme pour des écoles où il enseigne, comme on enseignait à l'époque, c'est-à-dire suivant une pédagogie collective et avec peu de moyens, centré sur la lecture et l'écriture... et la Bible. C'est contraint par des obligations familiales - mauvaise santé de plusieurs membres de sa famille - qu'il se voit contraint d'exercer plusieurs petits métiers dans le commerce, jusqu'à être sollicité pour diriger quelques petites entreprises. Doté d'un réel sens commercial, ses affaires deviennent florissantes et il utilise sa richesse pour militer en politique, fréquentant plusieurs politiciens du Congrès local. Il parvient à tisser un réseau de relations tel qu'il trouve facilement les financements aux associations pacifistes qu'il crée. Que ce soit dans ses affaires politiques ou dans ses entreprises politiques, il sait s'entourer de véritables associés qui pensent dans le même sens que lui : ferveur religieuse et pacifisme vont de pair pour une grande partie de ses amis.

Il faut se représenter l'époque : tout est à faire et presque et les multiples pionniers dans tous les domaines s'activent, quel que soit leur niveau d'instruction ou d'éducation. Et parmi ces pionniers, David Low DODGE, sa famille et ses amis, sont particulièrement actifs, consacrant leurs ressources à la cause qui leur est chère. Les prières, prêches, tracts, sermons, toutes les occasions sont bonnes pour promouvoir la cause pacifiste. 

Le succès des entreprises commerciales créées, gérées et transmises par David Low DODGE est tel qu'elles figurent longtemps parmi les entreprises les plus importantes de la région (commerce extérieur), à l'image des Quakers qui font commerce de leurs célèbres céréales. Et les fils, petits-fils... poursuivent dans le même esprit, s'attirant de généreux donateurs (Carnegie par exemple) pour financer des centres ou maisons pour la paix. 

 

David Low DODGE, The Mediator's Kingdom do not of This World, 1809 ; War Inconsistent with the Religion of Jesus Christ, 1812. Les deux textes sont disponibles (non traduits en Français) en format Kindle (voir amazon.fr à faible coût). On y trouve une biographie détaillée due à Edwin D. MEAD (1904)

Peter BROCK, Pacifism in the United States : from the colonial era to the first World War, Princeton University Press, 1968. 

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