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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 08:39

  Menno, Baron van COEHHOORN, est un soldat et ingénieur militaire néerlandais d'origine suédoise, issu d'une famille de militaires. Il est à l'origine de nombreuses innovations dans les armes de siège et les techniques de fortifications. 

     Avec Sébastien de VAUBAN, le Néerlandais Menno Van COEHOORN est l'ingénieur militaire le plus talentueux du XVIIe siècle, période qui marque l'apogée de la guerre des sièges et de l'art des fortifications.

Dès l'âge de seize ans (mais déjà à cet âge-là à l'époque on peut être considéré comme presque adulte...), il rejoint le régiment d'infanterie de son père à Maastricht. Très vite, il manifeste un goût prononcé pour les mathématiques et le dessin, mais sa carrière d'officier est d'abord laborieuse. Néanmoins, il participe à de nombreuses campagnes militaires. En 1673,  il est blessé alors qu'il défend Maastricht. 

Pendant longtemps, le prestige dont jouissent les ingénieurs étrangers, en particulier les huguenots, lui porte ombrage. En 1685, il fait publier son ouvrage Nieuve Vestingbouw (Nouvelle Fortification) qui établit sa réputation. Un peu plus tard, il s'impose comme tacticien lors du siège de Bonn. Il construit ensuite la forteresse de Namur, et, grâce à ce succès, est commandité pour établir les plans de nombreuses autres villes dans les Provinces-Unies, dont ceux de Bergop-Zoom, qui constitue son chef-d'oeuvre.

Il est également l'inventeur d'un petit mortier portable, manipulable par une seule personne, baptisé "Cohorn-mortier". Il réorganise les corps d'ingénieurs néerlandais qui s'affirment plus tard parmi les meilleurs d'Europe.

Sa période féconde est beaucoup moins longue que celle de VAUBAN : il ne bénéficie pas, comme le Français, de l'appui d'un LOUVOIS. Sa réputation posthume souffre de la comparaison avec celui qui est de son vivant, son grand rival. Il est souvent qualifié d'ailleurs de Vauban hollandais. Il fait partir de la vague des ingénieurs du XVIIe siècle dont c'est l'âge d'or, âge de travaux de fortifications nombreux, à un moment où les sièges des villes et des place-fortes deviennent la séquences centrale des opérations militaires. 

 

Menno Van COEHOORN, Nouvelle fortification, La Haye, Henry Scheurleer, 1711 (en français).A. BLANCHARD, Dictionnaire des ingénieurs militaires, 1691-1791, Montpellier, 1981. 

Arnaud BLIN et gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 10:03

      Homme de guerre, Philippe de CLÈVES, seigneur de Ravenstein, Wijnendaele et Enghien, amiral des Pays-Bas (1485-1488) est un noble et chef militaire des Pays-Bas bourguignons et conseiller de Maximilien de Habsbourg. Aristocrate ombrageux (comme beaucoup à cette époque) et indépendant (moins courant) auquel sa pensée et la fermeté de son caractère lui valurent bien des disgrâces, c'est essentiellement un guerrier ambitieux, au service des ducs Valois de Bourgogne à la cour desquels il mène grande vie. Fidèle à la dynastie bourguignonne, il choisit cependant le pari de l'autonomie des villes contre les volontés centralisatrices de l'empereur Maximilien de Habsbourg, après que Marie de Bourgogne ait prématurément disparu. 

Même si la présentation de sa carrière est faite souvent du point de vue d'une France en formation, sa carrière se déroule surtout aux Pays-Bas (naissant lui aussi). S'il entre au service du roi Charles VII de France, puis de Louis XII, c'est en fonction des désordres dans ce pays, provoqués par la volonté d'unification des Habsbourg. Il n'est pas très heureux dans ses entreprises militaires, sauf au moment où les Hameçons et la principauté de Liège s'allie à lui, lui permettant d'entrer victorieux dans les villes brabançonnes de Bruxelles et de Louvain. Il est défait dès 1492.

 

       Philippe de CLÈVES met à profit une expérience militaire très variée pour écrire l'un des meilleurs traités sur l'art de la guerre du XVe siècle, Descriptions de la forme et la manière de conduire le fait de guerre, publié à Paris en 1558 sous le titre instructions de toutes les manières de guerroyer tant par terre que par mer.

Il se bat dans le nord de l'Europe comme dans le sud, sur mer et sur terre. Entré au service des Français, il est gouverneur et amiral de Gênes, amiral du royaume de Naples et de Jérusalem, avant de se retrouver à la tête d'une flotte qu'il dirige contre les Turcs. Sa carrière militaire s'étant de 1477 à 1501. Du passé médiéval, Philippe de CLÈVES conserve la distinction morale et religieuse de la guerre, avec tout de même un large éventail des prétextes ou justifications de la guerre. Il tente de se libérer de ses préjugés intellectuels pour écrire un traité fondé sur sa propre expérience. Les innovations techniques requièrent une vision de la guerre adaptée aux nouvelles données. C'est ce qu'il tente de faire en fournissant une analyse critique de la guerre à son époque.

Philippe de CLÈVES évoque en détail les nouvelles fortifications et recommande l'ordre de bataille le plus populaire de l'époque : piqûres, hallebardiers, infanterie légère entourée par les cavaliers avec des pièces d'artillerie à l'avant. Il préconise un ordre de bataille profond formé en un seul corps, se démarquant ainsi de l'ordre de bataille du passé, espacé en trois corps et en rangs moins serrés. Son approche générale de la guerre est moderne plutôt que médiévale. Il envisage sa préparation de manière professionnelle et complète son traités par des détails techniques, notamment sur la logistique et les coûts. Ses recommandations constitues l'aspect le plus original du traité. Il s'adresse presque uniquement aux chefs de corps d'armées, préconise la prudence et la modération, se montre réticent devant le risque et souligne l'importance d'une bonne préparation. Il invite le commandant à se mêler à ses troupes afin de s'assurer lui-même de la bonne marche de son armée et de fortifier son moral. Il attache beaucoup d'importance à l'évaluation de l'adversaire ainsi qu'aux connaissances topographiques et météorologiques, et il insiste sur la nécessité de tout répertorier par écrit. Son exposé sur le combat naval est le premier de ce genre à se débarrasser de l'emprise des textes classiques de stratégie - en particulier du traité de Flavius VÉGÈCE. Il y décrit les manières de disposer l'artillerie et de s'en protéger. Il a compris que le combat naval moderne n'est plus réduit à la seule tactique d'abordage, mais passe davantage par la victoire à distance.

   L'intérêt de l'auteur et du chef militaire qu'est Philippe de CLÈVES ne se limite pas aux renseignements précieux sur l'art de la guerre au carrefour du Moyen-âge et de la Renaissance, ni d'ailleurs à sa bibliophilie importante qu'il lègue aux générations suivantes, l'une des plus importantes bibliothèques, de manuscrits notamment, mais s'étend à sa position entre révoltes de villes et volontés d'hégémonies monarchiques. 

Jelle HAEMERS, auteur d'une étude sur l'aristocrate au coeur d'une révolte urbaine (1477-1492), décrit les méandres de son action stratégique, même si elle n'est pas pensée en tant que stratégie bien calculée. Ces choix stratégiques "sont l'expression - typiquement aristocratique - des événements politiques. Fermement soutenu par ses partisans et convaincu de son "devoir de révolte", Philippe aspire à mener, à la manière d'un chevalier, l'opposition et la résistance militaire contre un ennemi politique - mais sans pour autant, bien entendu, négliger ses propres intérêts financiers. Dans de telles situations à l'issue incertaine, l'aristocratie doit faire des choix si elle veut garantir ses possessions. Le nouveau "prince" de Philippe de Clèves - le Conseil de régence des villes flamandes et la noblesse traditionnelle - lui assure à la fois le pouvoir, les réseaux et les ressources financières pour "vivre noblement". Comme en témoigne son Instruction de toutes manières de guerroyer rédigée dans la fleur de l'âge, Philippe est un ambitieux chevalier doté d'un véritable esprit guerrier. Durant sa jeunesse, Philippe n'hésite pas à choisir une carrière militaire qui va lui permettre d'accéder aux honneurs. Pour un homme de son "estat", la gloire acquise sur les champs de bataille figure au panthéon des plus nobles vertus. En somme, au coeur d'une période de vide politique, Philippe de Clèves a réagi en aristocrate. Le désir de s'assurer son propre "estat" noble face aux événements politiques éclaire les raisons de sa prise d'armes." Le type d'existence qu'il mène est sans doute assez répandu dans cette période d'émiettement de ce qu'on appelle déjà Pays-Bas (notez le pluriel qui subsistera...), et on comprend comment les notables des villes sincèrement attachées à leur autonomie ont dû faire des choix difficiles en termes d'alliances face à des aristocrates de la trempe de Philippe de CLÈVES... 

Philippe de CLÈVES, L'instruction de toutes les manières de guerroyer sur mer, H. Champion, 1997. 

Jean-Marie CAUCHIES, Philippe de Clèves en son temps : féodalité et service des princes, Brepols  Publishers, 2007. J.HAEMERS, H. WIJSMAN, C. van HOOREBEECK, Entre la ville, la noblesse et l'Etat, Philippe de Clèves, homme politique et bibliophile, Paperback, 2007, bilingue. 

Philippe CONTAMINE, L'art de la guerre selon Philippe de Clèves, seigneur de Raventein (1456-1528) : innovation ou tradition?, Paris, 1980. Arie de FOUW, Philip van Kleff, Ein bijdrage tot de kennis van zijn leven en karakter, Groningue, 1937.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Traité de stratégie, temps, 2016.

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20 janvier 2018 6 20 /01 /janvier /2018 10:49

   Disciple direct de GANDHI, dont il poursuit et amplifie l'action, notamment dans le domaine économique, Vinoba BHAVE, fils d'une famille pieuse de brahmanes, met en oeuvre une philosophie fortement marquée par l'ahimsa et la compassion envers tout homme. Après avoir participé de nombreuses années à des ashram (communauté) gandhien, il met en oeuvre dans les villages une politique de destruction des castes et de réforme agraire vis la redistribution volontaire des terres par leurs propriétaires. 

  Peu connu en Europe, mais extrêmement populaire dans son pays, il s'oppose directement à la politique d'industrialisation à outrance des dirigeants indiens (dont Jawaharlal NEHRU) et aux tendances marxistes autoritaires influentes dans certains États de l'Inde. Il lance le mouvement de Buchan (don de terre) liée à une autonomisation des villages.

  C'est en 1940 qu'il sort d'une vie ascétique vouée au service (tâches matérielles) et à l'étude, sous l'impulsion de GANDHI, pour ouvrir la campagne de désobéissance civile individuelle. Rien ne distingue (et il fait tout pour ne pas s'y distinguer!) l'"héritier spirituel" pendant les années d'incarcération (1940-1944) par l'administration britannique soucieuse de briser toutes velléités d'opposition durant la guerre, ou pendant les événements qui ensanglantent l'indépendance (1947), ou même les trois années qui suivent la mort du Mahatma (janvier 1948).

   En 1951, inspiré par ce qu'il croit être un signe du ciel, il se met à prêcher dans un pays de jacqueries (où vivent de nombreux brigands) le don des terres, parcourant toute l'Inde. Seul au départ, VINOBA est très vite épaulé par de nombreux volontaires et par la Sarva Seva Sangh, association apolitique vouée au service, et conforme aux dernières instructions de GANDHI ("Testament"). Le gouvernement facilite la législation nécessaire et en 6 ans, les dons de terre atteignent 1,7 million d'hectares. Mais les difficultés causées par la distribution (notamment vu le très faible niveau d'instruction et d'hygiène des paysans) et la mise en valeur des dons font évoluer le bhoodan en gramdan. 

La politique du don du village succède à celle du don de terres : plusieurs centaines de villages se "donnent" tout entiers à VINOBA en l'espace de quelques mois (1955), rendant possible une "reconstruction" économique du village selon des principes gandhiens. Prêché d'abord dans sa forme pure de 1957 à 1960, le don du village amène la mise en commun des terres données. Mais le mouvement se ralentit jusqu'à ce que VINOBA relance, par une "campagne-cyclone, un "gramdan-rendu-facile" (sulabh gardant). Désormais, si le titre de propriété passe toujours à la communauté, le signataire garde toujours la jouissance de ses biens - exception faite du vingtième, auquel il renonce entièrement - et le droit de la transmettre à ses héritiers, si ceux-ci consentent à leur tour au gramdan. Une assemblée élue par le village doit gérer un fonds commun alimenté par les revenus de tous ou par des journées de travail.

Le passage d'une déclaration formelle à une reconstruction non violente n'est le fait que de quelques centaines de villages. Les difficultés de la tâche et l'évolution de la situation politique à partir de 1972 provoquent la division de la Sarva Seva Sangh, tentée de suivre J.P. NARAYAN dans l'opposition politique au gouvernement d'Indira GANDHI. VINOBA, qui ne parvient pas à obtenir des décisions adoptées à l'unanimité et à échapper au sytème des partis, refuse une action non-violente précipitée. La chute du Premier ministre met fin au dilemme sans trancher ce problème.

   VINOBA, malgré les difficultés, continue jusqu'à sa mort, provoquée délibérément par un inanition, se privant de nourriture pendant de nombreux jours, selon la pratique sacrée commune aux ascètes hindous et jaïns, de prônée la révolution non-violente en économie. La politique et la religion, selon lui causes de dissensions entre les hommes, doivent être dépassées et remplacées par la science et la spiritualité, qu'il importe de réconcilier. Il désire l'avancement de la science, mais sous l'égide de la connaissance spirituelle, noyau de toutes les religions. 

Quoique son programme présente avec celui des communistes une grande similitude, il en diffère cependant très sensiblement : VINOBA croit en Dieu et est apôtre de la non-violence. "Les communistes sont mes frères, écrit-il, et je suis prêt à collaborer avec eux. Nombreux sont parmi eux de vrais amis de l'homme. Beaucoup sont pour la force. Avec ceux-là je ne m'entends pas. Mais ils sont aussi mes frères."  Dans son livre La révolution de la non-violence, écrit sous le nom Acharya Vinoba, qui est surtout une compilation de ses nombreux dires publics, édité en France avec une préface de Lanza Del VASTO, il décrit le rôle du gouvernement, sa conception de la décentralisation, ses préceptes de solidarités villageoises. Il y décrit précisément "nos deux institutions", le Sarva Seva Sangh et le Sarvodaga Samâdj. "Ce dernier fonctionne de manière impersonnelle, comme un mot exprimant une idée-force, alors que le premier fonctionnera de façon concrète. Les deux sont complémentaires et font, ensemble, avancer notre cause." Il s'exprime sur à peu près tous les sujets de société  et insiste sur les manières de faire avancer, de façon non-violente, la coopération entre tous les hommes et les femmes du village, qu'ils placent sur un plan d'égalité et de fraternité. Dans ces villages, tout le monde participe et personne n'est exclu : les castes doivent disparaitre car elles constituent un obstacle à l'avènement d'une société de bonté.

 

Acharya VINOBA, La révolution de la non-violence (Actes et Paroles), Éditions Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, Série Hindouisme, 1958.

Myriam ORR, ils vivent pour la paix, chapitre consacré à Vinoba Bhavé, Perret-Gentil, 1962. Lanza Del Vasto, Vinôbâ ou Le nouveau pèlerinage, Gallimard, collection folio, 1982 (réédition du livre de 1954 paru chez Denoël). Vinoba Bhave, Encylopedia Universalis, 2014. Sumit KUMAR, Acharya Vinoba Bhave, ePub pour Kobo (voir sur le site de la Fnac), 2015. Hallam TENNYSON, Le Mendiant de justice : Vinoba, Denoël, collection "Pensée gardienne", 1966.

 

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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 16:18

   L'historien de l'art et essayiste allemande d'origine juive émigré aux Etats-Unis (en 1933), Erwin PANOWSKY est considéré comme le plus éminent représentant de l'iconologie, méthode d'étude de l'art  créée par Aby WARBURG et ses disciples, en particulier Fritz SAXL, à l'institut Warburg de Hamburg. Référence pour son application à l'art de la Renaissance du concept de forme symbolique, élaboré par Ernst CASSIRER pour penser les rapports entre les formes de pensée religieuse ou artistique et scientifique, PANOFSKY enseigne à l'université de New York et plus tard à l'Université de Princeton (New Jersey). 

    Selon ses propres dires, l'atmosphère intellectuelle des Etats-Unis joue un grand rôle dans l'approfondissement de sa pensée. Pratiquée par des spécialistes venus d'autres disciplines, l'étude de l'art y est alors dégagée du cloisonnement traditionnel dont elle souffre en Europe. Le "racisme" anglo-saxon" y encourage, par ailleurs, des débats fondamentaux sur la finalité de la discipline, par rapport auxquels l'"Européen transplanté" devait définir sa propre pensée. Si ses supports de travail sont américains, les sources profondes et la dynamique de sa réflexion demeurant cependant allemandes. Il tente, dès les années 1920, à commencer avec son article sur "le Concept de volonté d'art" (1920), de trouver une synthèse entre les grandes directions dans lesquelles s'orientait alors la réflexion germanique sur l'oeuvre d'art. 

   Erwin PANOFSKY prend ses distances par rapport à l'idéalisme (hégélien) implicite, à l'abstraction et au "psychologisme" latent dans l'analyse exclusivement formelle de l'oeuvre d'art. Attentif à ancrer fortement l'oeuvre dans son contexte socioculturel, il se rattache à Aby WARBURG. Valorisant la fonction sociale de l'oeuvre et liant l'image au système de représentation qui lui est contemporain, WARBURG ne fait pourtant pas de l'art la simple conséquence d'une situation historique : l'art est un facteur du complexe culturel, à la définition et à la perception duquel il contribue de manière essentielle. Fruits panofskiens de cette approche, le magistral Saturne et la Mélancolie (dont les esquisses date de 1920 mais dont la rédaction est conjointe avec R. KLIBANSKY et F. SAXI en 1964) et les Essais d'iconologie de 1939 (rédigés en partie depuis 1932 - l'auteur prend beaucoup de temps de réflexion avant la publication d'une oeuvre).

     Le refus de séparer forme et contenu se fonde sur la réflexion d'Ernst CASSIRER à propos des formes symboliques, symboles d'une culture et formes à travers lesquelles "un contenu spirituel particulier se trouve lié à un signe concret et intimement identifié avec celui-ci." Dès 1924-1925, dans l'Essai sur la Perspective comme forme symbolique, il montre coque l'histoire de l'art peut retirer de ce concept et aboutit à une définition des significations philosophiques propres à la perspective linéaire progressivement mise au point dans l'Europe des XIVe et XVe siècles. Toute la réflexion sur la peinture de la "première Renaissance" en est orientée, encore aujourd'hui.

    Erwin PANOFSKY synthétise les trois approches différentes énoncées par RIEGL, WARBURG et CASSIRER, dans ce qu'il appelle en 1939, Iconologie. Il reprend le terme à WARBURG et à Cesare RIPA, pour en définir le premier les contours tels qu'ils sont compris aujourd'hui. Soit dans ses monographies et surtout dans L'Oeuvre d'art et ses significations de 1955, il joue un rôle décisif et fondamental par sa rigueur théorique. Il définit donc la situation épistémologique de l'histoire de l'art à partir d'une triple situation organique :

-  Comparable au physicien qui organise le chaos des phénomènes naturels en "cosmos de nature", l'historien "humaniste" de l'art organise le chaos des documents en "cosmos de culture". Première opération de ce travail, l'observation dépend elle-même d'une conception qui pose l'objet comme observable. Cette première "situation organique" est essentielle à toute démarche scientifique : la découverte ne prend son sens que dans un ensemble structuré qu'elle contribue à enrichir, à affiner. C'est essentiel dans un monde où peuvent émerger tout d'un coup une oeuvre d'art, avec les progrès de l'archéologie ou tout simplement parce qu'elle avait jusque là camouflée dans les marchés clandestins de l'art...

- Le physicien observe des phénomènes naturels, tandis que l'historien humaniste à affaire à des documents humains (extrêmement divers). Il affronte donc une deuxième "situation organique", celle qui lie l'intuition inévitablement subjective et synthétique des "qualités" humainement signifiante de l'oeuvre et l'équipement culturel qui en permet la perception. La re-création esthétique de l'oeuvre n'est pas arbitraire, elle fait écho à la création artistique dans la mesure où la sensibilité et l'intuition s'enrichissent, se contrôlent sans cesse au moyen de l'érudition historique. Et aussi se sont développés beaucoup les méthodes scientifiques d'exploration d'un objet d'art, faisant émerger des "qualités" parfois nouvelles...

- La troisième "situation organique" est propre à l'oeuvre d'art elle-même, celle qui, dans l'image, relie le sujet primaire ou motif - objet de la description pré-iconographique -, le sujet secondaire ou histoires et allégories - objet de l'analyse iconographique et la signification intrinsèque ou contenu - objet de l'interprétation iconographique. Ces trois catégories "se réfèrent en réalité aux aspects divers d'un phénomène unique : l'oeuvre d'art dans sa totalité.

    Cette volonté de clarification théorique fonde ce que l'on appelle l'école de Princeton ; son activité renouvelle profondément la compréhension que l'on a de la Renaissance comme du Moyen-Age et enrichi la perception des multiples "niveaux de sens" dont étaient alors susceptibles les images. cette méthode a démontré, dans la pratique, son efficacité mais aussi ses limites. Elles sont de deux ordres :

- La vérification d'ordre historique qui organise pas à pas le dévoilement du sens des images se fait par la connaissance des thèmes contemporains et des concepts figurés dans l'oeuvre. Le sens est, donc, toujours dégagé à l'aide de textes ou de documents extérieurs à l'oeuvre elle-même, étrangers à la façon dont l'image signifie, fabrique du sens, étrangers à la façon dont elle se situe par rapport à une problématique spécifiquement figurative. PANOFSKY permet ainsi de saisir comment l'oeuvre est un lieu de condensation signifiante, comme elle est un documents culturel ou individuel souvent irremplaçables ; mais il néglige le plus souvent, malgré sa théorie initiale, la fonction signifiante de la configuration plastique.

- L'objet même visé par l'iconologie - les "tendances essentielles de l'esprit humain" - semble un concept quelque peu inadéquat à la réflexion historique qui s'est articulée en diverses "sciences humaines". A condition d'être contrôlées avec la même rigueur que l'iconologie elle-même, les notions de "réalité figurative", de "pensée plastique" pourraient être l'apport décisif de la pensée panofskienne, adaptée aux exigences théoriques qui se sont fait jour depuis les années 1930.

Erwin PANOKSKY, La Perspective comme forme symbolique, Editions de minuit, 1976 ; Essais d'iconologie, Gallimard, 1967 ; Architecture gothique et pensée scolastique, Editions de Minuit, 1967 ; L'Oeuvre d'art et ses significations, Gallimard 1969 ; La Renaissance et ses avant-courriers dans l'art d'Occident, Flammarion, 1955 ; Corrège, La camera di San Paolo à Parme, Bibliothèque Hazan, 2014 ; La boite de Pandore, Les métamorphoses d'un symbole mythique, Bibliothèque Hazan, 2014.

On retrouvera au Editions Hazan d'autres études de Panofsky et également de Daniel ARASSE

Daniel ARASSE, Erwin Panofsky, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 12:26

        L'oeuvre de l'archéologue, antiquaire et historien de l'art allemand est le point de départ d'une nouvelle conception de l'art, appelée néo-classicisme. Théoricien, il est considéré comme le fondateur de l'histoire de l'art et de l'archéologie en tant que disciplines modernes. Défenseur inconditionnel de l'art grec, il y voit les caractéristiques absolues du beau ; il apparait comme un adversaire du baroque et du rococo. Il considère comme sa mission de former le goût de l'élite intellectuelle de l'Occident et se heurte aux tenants de la nature sensuelle de l'art, comme manifestation des passions de l'âme. Il invente carrément le "beau antique" en marbre blanc (ignorant comme ses contemporains qu'il était à l'époque antique recouvert de polychromie), dont l'esthétique est fondée sur l'idéalisation de la réalité et conditionnée par la liberté politique, la démocratie. Se basant sur les travaux du comte de CAYLUS en qui il reconnaît une influence importante, il contribue à faire de l'archéologie une science plutôt qu'un passe-temps de riche collectionneur.

    Alors qu'il végète d'abord après avoir étudié la théologie protestante comme instituteur et précepteur, il se convertit au catholicisme afin de pouvoir visiter les antiquités romaines. Admirateur de Pierre BAYLE et de VOLTAIRE, déjà convaincu de sa mission esthétique, il se fait connaitre, notamment des milieux du Vatican, par la publication de son premier écrit en 1755, Réflexions sur l'imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la peinture, qu'il fait "mousser", en bon stratège littéraire en faisant lui-même une réplique, suivie elle-même d'une réponse... Vite traduit en français puis en anglais (1755-1756), attaché à la cour pontificale, il se met service du cardinal ALBANI, refusant les offres de princes allemands, pour décorer sa villa de sculptures antiques. Il fait une très courte carrière car il est assassiné en 1768 par un jeune homme qui tente de la voler (sans doute une version officielle). 

   Il écrit un certain nombre d'ouvrages qui développent les aperçus esquissés dans ses premiers écrits, tous reliés à ses activités du moment (qui ne sont pas seulement artistiques... sauf si on peut qualifier d'artistiques ses multiples aventures coquines) : parmi eux le catalogue d'une collection de gemmes, Description des pierres gravées du feu baron de Stosch (1760) ; suite à la découverte de trésors à Herculanum deux ouvrages remarques sur l'architecture des Anciens (1762); à un jeune ami Des réflexions sur le sentiment du beau dans les ouvrages de l'art et sur les moyens de l'acquérir, traduit en français en 1786), qui fait ressortir au maximum l'alliance de réflexion esthétique et d'enthousiasme pédagogique-érotique qui caractérise toute son oeuvre.

    Son oeuvre maîtresse demeure Histoire de l'art de l'Antiquité, de 1764, puis les Anmerkungen de 1767 (Remarques). Décrivant l'art dans une trame historique, il n'écrit plus contrairement à ses prédécesseurs, et certainement contre beaucoup d'offres dans ce sens, d'histoire des artistes, mais de l'art. Les erreurs commises dans l'attribution de certaines oeuvres (attention, faites des vérifications avec d'autres sources) à des périodes stylistiques différentes s'expliquent en partie par son goût néo-classique, en partie par le fait que de nombreux monuments, surtout ceux des époques archaïques et classiques, lui étaient encore inconnus (comme le Parthénon). Une familiarité prodigieuse avec les auteurs classiques étaye sa classification, fondée sur l'évolution stylistique et son intelligence esthétique.

La réussite de l'ouvrage réside dans le revirement que WINCKELMANN y opère. Il aboutit à ses résultats non point à l'aide des méthodes érudites du temps mais par un acte de renouvellement méthodique. "A l'instar de Pétrarque, explique Horst RÜDIGER, qui avait provoqué l'avènement de l'humanisme italien non pas dans le sillage d'école ou d'universités, mais en allant à contre-courant de l'organisation scolastique de son époque, il fonde le néo-classicisme et le néo-humanisme en prenant le contre-pied du système d'enseignement établi par le baroque tardif (Spätbarock) et le siècle des Lumières. Et, de même que l'humanisme italien était issu de l'apport original de Pétrarque, à savoir sa sensibilité aigüe à l'harmonie de la langue latine, de même le néo-classicisme fut inauguré à son tour par une expérience de la perception esthétique. Ce qui distingue Winckelmann de ses prédécesseurs et de ses contemporains n'est pas tant son intelligence acérée que son don d'une lucidité supérieure qui faisait défaut aux "doctes pédants". A leur érudition livresque il oppose inlassablement la contemplation vivante exercée au contact des antiquités romaines, l'observation intense, le regard vigilant. C'est dans ce contexte qu'il convient de comprendre le strict impératif qui ordonne de distinguer l'oeuvre authentique des faux et des adjonctions ultérieures, ce à quoi Montfaucon et Caylus n'avaient pu encore parvenir. Il n'usurpe donc pas la réputation d'avoir fait "oeuvre originale", bien avant que le culte préromantique de l'"original" et du "génie originale" soit devenu vaine rhétorique." 

Une petite note là pour dire qu'il est inutile de tenter de refaire son parcours esthétique, les oeuvres (sculptures surtout) sur lesquelles ils portaient son regard acéré ont depuis été mutilées par ordre du catholicisme romain puritain du XIXe siècle...

"Les contradictions internes, poursuit notre auteur, de l'Histoire de l'art veulent que WINCKELMANN idéalise et canonise l'art grec, bien qu'il décèle clairement le caractère unique et non récurrent des conditions géographiques, climatiques, historique et sociales qui présidèrent à sa formation. Aux yeux de ce républicain au service d'absolutistes, la naissance et l'épanouissement de l'art postulent la liberté politique qu'il a glorifié dans un passage fameux de l'Histoire de l'art (IV, I) (et qui justifie à lui seul déjà la présence de cet auteur dans un blog sur le conflit) : "Aussi la liberté semblait-elle avoir établi son siège dans la Grèce ; elle s'était maintenue même auprès du trône des rois (...). La façon de penser du peuple s'éleva par la liberté comme un noble rejeton qui sort d'une tige vigoureuse". De ce fait, le chef d'oeuvre de Winkelmann a pu, en dépit des intentions qui s'entrecroisent et se chevauchent, servir également de modèle éthique aux générations suivantes et leur apporter plus qu'un simple savoir factuel vite dépassé. (...)".

 

Horst RÜDIGER, Johan Joachim Winckelmann, dans Encyclopedia Universalis, 2014.        

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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 12:29

  Caius Julius Caesar ou Jules CÉSAR est un général, homme d'Etat et écrivain romain. Son destin exceptionnel marque le monde romain et l'historie universelle : ambitieux et brillant, il s'appuya sur le courant réformateur démagogue pour son ascension politique ; stratège et tacticien habile, il repousse les frontières romaines jusqu'au Rhin et à l'Océan Atlantique en conquérant la Gaule, puis utilise ses légions pour s'emparer du pouvoir. Il se fait nommer dictateur à vie et est assassiné peu après par une conspiration de sénateurs. Il est diviniser et son fils adoptif, Octave, vainqueur de Marc-Aurèle, achève la réforme de la République Romaine qui laisse la place au Principat et à l'Empire.

Une carrière de consul et de stratège militaire et politique de premier plan

      Jules César est considéré comme le plus illustre des généraux et hommes d'Etat romains. Issu d'une famille patricienne, il servit en Asie avant de rentrer à Rome après la mort de Sylla (-78) - qui l'avait obligé à fuir - dans le but de faire une carrière politique. En route pour Rhodes, où il comptait suivre des cours de rhétorique, il fut capturé par des pirates (ce qui n'était pas très original à l'époque...). Il réussit à lever lui-même le prix de sa rançon, puis il se constitua une petite flotte avec laquelle il capture ses ravisseurs avant de les faire crucifier (châtiment très répandu alliant l'exercice de la peine capitale à l'encontre du condamné et du terrorisme en direction de ses "collègues"...). Il travailla ensuite, avec Pompée, à défaire la constitution de Sylla et commença son ascension politique : prêteur en -62, propreté d'Espagne en -61, il forma le triumvirat avec Pompée et Crassus, et devant consul en -59. Il se fit attribuer le proconsulat de la Gaule cisalpine (plaine du Pô) et de la Narbonnaise. Sa campagne en Gaule cisalpine lui permit de se constituer une base militaire.

Afin de renforcer son pouvoir politique, César était désireux de briller sur le champ de bataille. Il décida d'entreprendre la conquête de la Gaule (en fait des Gaules), menacée par les Germains (et pas seulement par eux). César entrait véritablement dans la carrière militaire, à près de 44 ans.

La Gaule se divisait en trois provinces, la Gaule belgique au nord, la Gaule celtique au centre et l'Aquitaine, en plus de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise qui étaient déjà sous contrôle romain. Les Héveltes (établis en Suisse occidentale), poussés par les Germains vers l'Ouest, menaçaient le territoire (situé entre la Loire et la Saône) occupé par les Éduens qui réclamèrent le secours de Rome, avec laquelle ils étaient alliés. Profitant de l'occasion, César investit la Gaule, obligea les Héveltes à regagner leur pays et écrasa le Germain (Suève) Arriviste qu'il repoussa de l'autre côté du Rhin (-58).

César installa alors ses troupes en Gaule, mais il dut faire face à une coalition belge. A partir de sa base de Vensontio (Besançon), il remonta vers la Belgique (dont la frontière sud se situait au nord de Paris) où il allait livrer un rude combat. Surpris par les ,reviens au bord de la Sambre, il redressa la situation après avoir payé de sa personne (-57). La coalition belge était dissoute. Alors que Publius Crassus, un lieutenant de César, soumettait l'Aquitaine, les Romains affrontèrent un nouvel adversaire, les Vénètes (région de Vannes), dont la puissante flotte fut détruite lors d'une bataille navale (-56). cette victoire permet à César d'envisager la conquête de la Bretagne (Angleterre) dont l'accès maritime était désormais libre.

Après sa campagne du Rhin, où il étouffa une nouvelle menace des Germains, et ses deux expéditions en Bretagne (-55 à -54), César doit affronter une nouvelle fois les Gaulois. Ayant anéanti non sans mal, une armée belge dirigée par le chef des Éburons, Ambiorix, il trouva une nouvel obstacle sur son chemin, en la personne de Vercingétorix, chef de la tribu des Arvernes, placé à la tête d'une coalition gauloise.

Vercingétorix opta pour une tactique de harcèlement tout en cherchant à nouer de nouvelles alliances avec les tribus gauloises, stratégie destinée à épuiser son adversaire physiquement tout en l'isolant politiquement et militairement. Alors que Vercingétorix parvenait à créer des foyers d'insurrection de part et d'autre de la Gaule, les deux hommes se retrouvèrent face à face à Avaricum (Bourges) qu'assiégeaient les Romains. Malgré l'échec cuisant subi par les Gaulois, Vercingétorix parvint à échapper à l'emprise de son adversaire et poussa ses troupes vers le sud, chez lui, en plein territoire arverne. César le poursuivit, mais le siège de Gergovie (au sud de Clermont Ferrand), où s'était réfugié Vercingétorix, se solda par un échec pour les Romains lorsque l'attaque surprise sur la forteresse gauloise échoua, obligeant César à se retirer (printemps -52).

Quelques semaines plus tard, lors du siège d'Alésia (Alise-Sainte-Reine), le général romain eut plus de succès. l'armée gauloise avait tenté de surprendre son adversaire après la retraite de Gergovie, mais la charge de sa cavalerie avait échoué et Vercingétorix se retrouvait à nouveau assiégé. César avait décidé d'affamer l'armée gauloise et les populations civiles réfugiées dans la place forte. Au départ, Vercingétorix pratique la tactique d'harcèlement contre l'assiégeant, depuis la forteresse, avec notamment les assauts de sa cavalerie. Mais ne pouvant empêcher l'ennemi d'effectuer l'encerclement complet de la place, il fit appel à des renforts extérieurs pour le délivrer de l'étau romain. C'est alors qu'il commit ce qui sera son erreur la plus grave, décidant d'envoyer tous ses cavaliers chercher de l'aide extérieure, et affaiblissant ainsi considérablement sa propre position. Lorsque les renforts, venus en grand nombre de toute la Gaule (environ 250 000 fantassins et 8 000 cavaliers), arrivèrent, les assiégés étaient à court de vivres alors que les Romains, eux-mêmes désormais assiégés, aussi commençaient aussi à épuiser leurs provisions. En nette infériorité numérique (de l'ordre de un à six) (mais ce fut presque toujours le cas durant la campagne des Gaules...), les Romains repoussaient héroïquement trois attaques des Gaulois et finissaient par l'emporter. Vercingétorix rendit les armes. La Gaule était (pratiquement, car de nombreuses révoltes eurent lieu encore ensuite) soumise. César pouvait retourner à Rome en héros.

Les campagnes de César en Gaule et ses expéditions en Grande-Bretagne, lui donnèrent l'occasion - qu'il recherchait âprement - de se forger une réputation militaire et de conquérir un pouvoir politique qui lui permettaient de rivaliser avec Pompée, son principal adversaire après la mort de Crassus et la dissolution du triumvirat (-53). César déclencha la guerre civile au cours de l'hiver (-50/-49), après avoir franchi le Rubicon (Alea jacta es, Le sort en est jeté!), et repoussa les troupes de Pompée hors d'Italie avant de les écraser en Espagne. Les combats se poursuivirent sur le théâtre oriental, la bataille décisive ayant lieu à Pharsale, en Thessalie (août -48), et la victoire revenant à l'armée de César face à des troupes deux fois plus nombreuses. César poursuivit Pompée jusqu'en Egypte avant que celui-ci ne soit assassiné par les hommes du roi Ptolémée, qui fut chassé par César et détrôné au profit de Cléopâtre. La célèbre phrase (mais beaucoup de ses phrases furent célébrées à Rome...) de César, Veni vidi, vinci (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu) a été prononcée à propos de la campagne qu'il mena en Anatolie à son retour d'Egypte, face au roi Pharnace Ier qu'il vainquit à Zana (-47). A peine rentré à Rome, où il se fit conférer la dictature, il dut s'embarquer pour l'Afrique (Tunisie) où ses opposants s'étaient ralliés. A nouveau vainqueur (-46), il mena ensuite une dernière campagne militaire en Espagne qui se termina par son succès à Munda (-45), avant de revenir à Rome pour poursuivre les réformes qu'il avait entreprises. Il fut assassiné l'années suivante, alors qu'il se préparait à partir en guerre contre les Parthes, qui avaient humilié Crassus quelques années auparavant.

César était avant tout un stratège politique, et ses campagnes militaires durent surtout un moyen pour lui de s'approprier le pouvoir suprême. Contrairement aux autres grands capitaines de l'Histoire, il entama sa carrière militaire relativement tard et il ne dut qu'à lui-même d'apprendre les fondements de l'art de la guerre. César savait très exploiter l'instrument militaire en vue des objectifs politiques qu'ils s'étaient fixés, et en ce sens, il possédait l'intelligence de la stratégie à son niveau le plus élevé. Mais il était aussi un remarquable tacticien qui savait se montrer audacieux et tenace. Il était passé maître dans la tactique des sièges lors de ses campagnes en Gaule et savait exploiter l'effet de surprise, comme il le démontra face à Pompée. la rapidité avec laquelle il déplaçait ses troupes surprit un grand nombre de ses adversaires. Il savait bien redresser une situation défavorable et il fut presque toujours vainqueur, n'ayant guère subi que deux échecs importants, à Gergovie et à Dyrrachium. Jules César était sans conteste le plus grand  général de son époque et un incomparable meneur d'hommes.

Toutefois, s'il passa maître dans la conduite de la guerre, César ne fut pas un grand organisateur militaire et moins encore un novateur. S'il exploita au mieux les qualités de ses troupes de légionnaires, il ne sut jamais distinguer les limites que lui imposaient un système reposant presque exclusivement sur le choc de l'infanterie lourde. Il ne changea pas l'organisation des armées romaines et ne tira pas les leçons de la défaite de Crassus face aux troupes de cavaliers-archers parties. face à la cavalerie humide qu'il affronta en Afrique, il avait effectivement modifié son organisation tactique, mais de façon très limitée (il avait créé des corps d'infanterie légère). (BLIN et CHALIAND)

A ce portrait manque toutefois le talent de propagandiste et la fabuleuse fortune qui lui permit de financer des troupes dont le recrutement ne reposait plus sur la conscription. Il sut utiliser ses rapports au Sénat pour magnifier ses hauts faits d'armes sans cacher ses difficultés et relater sa propre expérience de la guerre dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules et La guerre civile. A un tel point qu'aujourd'hui encore, ce sont les presque seules sources (heureusement l'archéologie permet de corriger beaucoup de choses) historiques sur cette période de l'Histoire. La romanisation a effacé les traces qui pouvaient exister au niveau littéraire et nous ne connaissons même pas un seul avis non romain sur cette histoire de conquête de la Gaule. Quant à la fabuleuse fortune, elle provient de ses fonds personnels familiaux et d'une grande habileté des équipes d'armée chargées de la répartition des butins, notamment dans les régions les plus riches sans doute du continent européen de cette époque, tant sur le plan agricole (mais l'Egypte est encore le grenier du monde connu, bien avant les désertifications) que sur le plan minier (notamment parce que les autres sources de métaux sont encore inaccessibles aux Romains). On oublie souvent ce dernier aspect, on ne retrouve nulle part dans l'Histoire, une telle appropriation de richesses, avant, et cela va faire dresser la tête de certains, l'occupation allemande de la France durant la Seconde Guerre Mondiale...

 

Le fondateur d'une nouvelle Rome.

   Il y a bien un avant César et un après César dans l'Histoire de Rome. Il se situe entre la République et l'Empire, entre une Rome exclusivement méditerranéenne et une Rome européenne, qui élargit ses frontières et se trouve au contact direct, politiquement notamment, avec des peuples, notamment les Germains, qui avec elle vont faire l'histoire de l'Europe d'après l'Antiquité, et enfin entre un univers social dominé par les conflits entre plébéiens et patriciens, à l'issue souvent incertaine, à un autre univers social, alimenté par d'immenses richesses jamais prises auparavant, où domine la figure d'une classe impériale s'appuyant, contre les rivaux patriciens, notamment au Sénat, sur les leaders de la Phèbe, pourtant écarté de la réalité du pouvoir politique. 

Sa campagne politique abouti à un césarisme, nom de sa méthode pour accéder au pouvoir et le garder. Tant et si bien popularisé que son nom César deviendra attribut impérial et que ce césarisme est repris à leur compte sciemment par de nombreuses figures politiques au long des siècles par la suite, et par contre-coup est devenu une stigmatisation d'une forme personnelle de pouvoir. 

Trop occupé par la politique de l'immédiat, CÉSAR n'a pas le temps d'organiser de façon systématique ses pouvoirs, d'autant que jusqu'à la fin subsiste, dans les camps adverses, une "légitimité" qui conteste la sienne. Cependant, malgré le rythme harcelant des campagnes militaires, il déploie, dès janvier 49, une activité politique, législative et administrative prodigieuse, quoique souvent improvisée, et il songe sûrement à établir son pouvoir quasi absolu sur des bases nouvelles et à accomplir des réformes politiques et sociales fondamentales. Lorsqu'il passe le Rubicon, en janvier 49, César n'est plus que grand pontife ; son proconsulat a expiré et son pouvoir sur ses armées n'est qu'un pouvoir de fait. Il profite de ses pouvoirs religieux pour invalider les élections, y compris celles de son successeur, et retrouve ainsi son proconsulat. Mais pour parer à l'absence de la plupart des sénateurs et des magistrats, aux dérobades de ceux qui restent, il se contente d'utiliser sans ménagement ses droits de vainqueur et prend des mesures de circonstance. Ce n'est que pendant la première campagne d'Espagne qu'une loi lui confère une dictature extraordinaire semblable à celle de Sylla ; il l'utilise pour régler des problèmes économiques et administratifs, pour distribuer à ses partisans les provinces qu'il tient, mais la dépose à la fin de 49, pour se faire élire régulièrement conseil pour 48 - années où il ne met pas les pieds à Rome, le gouvernement en Italie étant assuré par son collègue P. Servilius Isauricus. Après Pharsale, sur proposition de son collègue, il est nommé dictateur une seconde fois, pour un an. En 46, c'est comme consul qu'il combat en Afrique et célèbre ses triomphes (ce qui veut dire festivités plus ou moins "énormes" pour la population...) ; il est encore consul en 45, sans collègue, jusqu'en octobre. Mais entre-temps, sans doute en avril 46, il est nommé dictateur pour la troisième fois, pour dix ans, avec renouvellement chaque année. Il renouvelle en effet cette dictature en avril 45, jusqu'en janvier 44, où il est nommé dictateur à vie.

Sans doute la puissance de CÉSAR, pendant toutes ces années, est le plus souvent une puissance de fait, et il ne s'encombre guère de légalisme. Pourtant il prend soin de se faire octroyer, outre la dictature et le consulat, d'autres pouvoirs ou d'autres titres. Ainsi apparait nettement une marche vers le pouvoir monarchique (aspect qui éclate et déplait beaucoup lors de ses liaisons avec CLÉOPÂTRE), qui devait peut-être, selon des partisans sans doute, aboutir en mars 44 à la restauration de la royauté. Quels que soient les pouvoirs qu'ils disposaient, CÉSAR a en tout cas réalisé, de 46 à 44 surtout, une mainmise totale sur le Sénat, les assemblées populaires, les magistratures. De 47 à 44, entre ses campagnes, il entreprend une série de réformes profondes, en partie inspirée par le "programme" que lui trace alors SALLUSTRE dès 49, et portant sur la composition du Sénat, très élargi, ouvert à des Italiens non romains et même à des Gaulois, portant sur les tribunaux, sur la liste des citoyens (réduction du nombre des bénéficiaires de l'annone), sur la vie économique de l'Italie (mesures en faveur des travailleurs agricoles libres, réduction du nombre des esclaves, lois somptuaires, établissement de colonies). Sont mises en route également des mesures concernant les gouvernements des provinces, sur l'accroissement, au moins provisoire, du nombre des questeurs et des prêteurs, l'apparition des consulats suffects. Sans oublier sur le plan économique, des mesures nettes concernant la dette. Il est évident que jusqu'à sa mort en 44, CÉSAR apparait comme le vainqueur d'une guerre civile et que chacun aspire à l'établissement d'une nouvelle constitution (CICÉRON...). Par-dessus les textes, CÉSAR gouverne grâce à son armée, à sa popularité parmi la plèbe urbaine, à ses clientèles dans la bourgeoisie italienne, grâce à un état-major officieux de partisans souvent remarquables, grâce au ralliement aussi, sincère ou non, de beaucoup d'adversaires, que permet sa fameuse "clémence". Tous ces traits, ce mélange d'absolutisme et de démagogie, caractérisent ce qu'on appelle le césarisme.  Sa mort ne fait que retarder l'établissement d'une monarchie qui ne dit pas son nom; monarchie essentiellement militaire, mais qui est encore loin de pouvoir étre héréditaire. (Claude NICOLET)

 

Jules CÉSAR, La guerre civile, Paris, traduction de P. FABRE, 1936, réimprimée régulièrement, notamment en 1959 ; La guerre des Gaules, Paris, traduction de L.A. CONSTANT, 2 volumes, Les Belles Lettres, 1926, réimprimé régulièrement également, notamment en 1984. Les deux livres sont également disponible librement sur Internet (sur Wikisource par exemple), mais sans l'appareil critique nécessaire pour leur évaluation. Ce ne sont pas les seuls écrits de Jules CÉSAR. Parmi ceux qui nous sont restés on peut citer : Sur la guerre d'Alexandrie, Sur la guerre d'Afrique, Sur la guerre d'hispanic, ainsi que des morceaux (parfois brefs) de plusieurs ouvrages politiques qui s'inscrivent dans l'activité polémique romaine. La propagande de l'Empire a réalisé un trou parmi ses oeuvres et c'est sans doute à cause d'elle qu'on en trouve seulement des traces. Même les Commentaires sur la guerre des Gaules et les Commentaires sur la Guerre Civile demeurent sans doute incomplets, même si ce que nous en avons est déjà bien conséquents. 

John Frederik Charles FULLER, Julius Caesar : Man, Soldier, Tyrant, New Gersey, 1965. Yvan Le Boec, César, chef de guerre, 2015. PLUTARQUE, Vies parallèles, Paris, 1950. SUÉTONE, Vie des douze Césars, Paris, 1961.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Claude NICOLET, Jules César, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 13:07

  Herbert RICHMOND, officier de Marine royale de 1885 à 1931, décrit parfois comme le plus brillant officier de sa génération, est également un historien et un stratégiste naval, reconnu comme le MAHAN britannique. Brillant intellectuel, il n'hésite pas à prendre le contrepied de sa hiérarchie, menant une révolution intellectuel à la royal Navy, qui lui vaut tôt une retraite comme cadre d'active. C'est sans doute rendre un grand service à ses idées, car loin d'être un exil doré comme le conçoivent beaucoup le cantonnement à des tâches d'enseignement, cela lui permet de multiplier les interventions hors et en direction de publics variés.

Il est reconnu en fait comme un stratégiste qui ajoute bien des éléments aux réflexions de MAHAN, notamment en 1992 lorsque le Naval War College de Newport (Rhode Island), réunit des experts du monde entier pour examiner ses oeuvres . 

 

Une carrière soutenue dans l'enseignement militaire grâce à des amitiés et de solides convictions

    Herbert RICHMOND, officier et intellectuel autodidacte a bien connu CORBETT, lequel l'a encouragé, en 1907, alors qu'il est seulement capitaine de vaisseau, à commencer son ouvrage fondamental d'histoire maritime, The Navy in the War of 1739-1748. La publication est retardée jusqu'en 1923 à cause de la guerre, mais entre-temps, en 1912, RICHMOND apporte sa contribution à la création de la revue Naval Review, publication de diffusion restreinte et moyen de promotion de la réflexion parmi les officiers. Malgré ses heurts avec les autorités militaires, cette revue a prospéré et continue encore. 

Quand éclate la Première Guerre Mondiale, il est adjoint au directeur des opérations navales au War Staff pour la création du quel il fut très enthousiaste. Malheureusement, il lui est impossible de travailler avec les deux grandes figures qu'étaient alors FISHER et CHURCHILL, et il quitte l'Amirauté sur sa demande. La réputation de RICHMOND, le "jeune Turc" au franc-parler, le provocateur, le tient à l'écart de la politique navale globale pour le restant de la guerre.

En tant que commandant d'un cuirassé de la Grand Fleet, il peut cependant avoir quelque influence sur la pensée de l'amiral BEARRY et sur son état-major après que ce dernier succède à JELLICOE à la fin de 1916. RICHMOND a alors quelques idées intéressantes sur une politique un peu plus offensive en Méditerranée capable de dissuader les sous-marins allemands d'attaquer les navires de commerce ; il est aussi partisan de l'utilisation de la flotte aérienne pour attaquer la flotte allemande dans ses bases. Cependant, étant un ami de CORBETT, il n'est pas favorable à une action qui ferait courir des risques à la flotte elle-même. 

Les bonnes relations qu'il entretient avec BEATTY permettent à RICHMOND de diriger le Naval ,War College au moment où il se reconstitue à Greenwich en 1920 ; il devient alors contre-amiral. Il commande la station des Indes orientales de 1923 à 1929 et, par la suite, il est le premier commandant de l'Imperial Defence College (aujourd'hui le Royal College of Defence Studies). Il voit parfaitement que l'intérêt de la Grande Bretagne appauvrie se porte sur les navires de ligne de moindre tonnage et RICHMOND va jusqu'au bout dans ses idées. Dès 1921, pendant la Conférence de Washington, sous l'anonymat, dans le Times, il remet en question le besoin des grands tonnages et les navires de ligne de 35 000 tonnes. En novembre 1929, il demande l'abandon des navires de ligne existants et leur remplacement par des croiseurs de 10 000 tonnes. Ses idées ne heurtent pas seulement une partie de l'état-major britannique ou même américain, elles gênent considérablement les plans des industriels rattachés aux chantiers navals et RICHMOND reçoit un blâme officiel. Après cela, on se doute qu'il quitterait le service, et lorsqu'il est amiral, il prend sa retraite et se met à écrire et faire des conférences. Il est nommé à la chaire d'histoire navale et impériale à Cambridge en 1934. Deux ans plus tard, il devient principal du Downing College de Cambridge et le reste jusqu'à sa mort. 

Après avoir quitté le service, RICHMOND écrit des livres, des articles et des textes de conférence sur l'histoire maritime et la politique navale contemporaine. Dans tous ses écrits, il se situe dans le sillage des COLOMB et des CORBETT, insistant sur la suprématie des communications maritimes, élément crucial à la fois pour la compréhension de la stratégie et pour la sécurité de lEmpire britannique. Il souligne avec force l'importance des leçons d'histoire, convenablement et scientifiquement dispensés, pour comprendre les forces dynamiques de la stratégie maritime. RICHMOND reconnait l'importance des navires de ligne (quel qu'en soit le tonnage) pour la maîtrise des mers, mais il est d'accord avec CORBETT "dans son refus de penser que la grande bataille qui amenait la décision était le but de toute guerre navale".

Herbert RICHMOND souligne l'importance des opérations combinées et les facteurs de succès comme une planification sérieuse, une bonne liaison entre le commandement à la mer et le commandement à terre, éviter les défenses fixes, la nécessité de s'emparer de la maîtrise de la mer en contenant au moins les forces navales adverses partout ailleurs. Dans le contexte des leçons de la Première Guerre Mondiale, il est naturel de souligner plus particulièrement la défense du commerce maritime, le blocus et les droits des belligérants ; il attire l'attention sur l'importance des bases navales. Les écrits de RICHMOND reflètent les problèmes d'une marine face à un monde où les contraintes de la stratégie maritime devenaient de plus en plus nombreuses et diversifiées, mais où les ressources économiques de la puissance britannique n'étaient clairement plus en mesure de défense la sécurité de l'Empire. (Eric GROVE)

   

Herbert RICHMOND, Tne Navy in the War of 1739-1749, Cambridge University Press, 1920, en deux volumes consultables sur le site archive.org ; Sea Power in the Modern World, 1934. Voir dreadnought Project.org. 

Arthur MARDER, Portrait of an Admiral, Londres, 1952. D. M. SCHURMAN, the Education of a Navy : The deveelopment of British Naval Strategic Thoughts, 1867-1914, Chicago, 1965.

Eric GROVE, Herbert Richmond, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 13:01

      Méconnu en France, voire inconnu, le professeur américain Hugo Adam BEDAU est bien connu en revanche aux Etats-Unis pour son activité contre la peine de mort et son ouvrage, beaucoup utilisé, sur la désobéissance civile. 

Professeur de philosophie émérite à l'Université de Tufts (près de Boston, Massachusetts, Etats-Unis), il est appelé par Stuart TAYLOR Jr, comme une "autorité dans la lutte contre la peine capitale". Il obtient son diplôme de doctorat en 1961 à l'Université Harvard et enseigne ensuite au Dartmouth College, à l'Université de Princeton et au Reed College avant de rejoindre Tufts en 1966. Retraité depuis 1999, il est membre fondateur de l'American Civil Liberties Union pour qui il écrit sur la peine de mort. Il est l'auteur de nombreux livres sur la peine de mort, non traduits en Français, comme The Death Penalty in America (1964), the Courts, the Constitution, and Capital Punishment (1977), Death is Different (1987) et Killing as Punishment (2004). Il est co-auteur également de In Spite of Innocence (1992).

A l'occasion de la retraite de Hugo BEDAU, Norman DANIELS écrit, à propos de son livre sur la peine de mort en Amérique, que "c'est le premier exemple dans ce siècle de l'application systématique de compétences philosophiques académiques pour une question pratique, et donne le point de départ dans l'éthique pratique de l'étude philosophique de la peine de mort" (approximatif). Il écrit en 1969 (éditions Pegasus) Civil Disobedience : Theory and Practice, suivi d'un dernier volume sur la théorie de la désobéissance civile en 1991 (Civil Disobedience in Focus, Routledge). 

      Il définit dans son article On Civil Desobedience, publié dans Journal of Philosophy en 1961, l'acteur de la désobéissance civile. "Un individu commet un acte de désobéissance civile si et seulement si il agit de manière illégale, publique, non-violente, et délibérée dans l'intention de s'opposer à une des lois, politiques ou décisions de son gouvernement". Dans Civil Disobedience in Focus, il détaille les questions entourant la désobéissance civile, discutée  et pratiqué depuis au moins 399 av JC, et dans la foulée d'événements récents comme la protestation sur la Place Tienanmen en Chine. Ces questions sont toujours d'une grande pertinence. Il présente tous les matériaux de base, classiques et philosophiques, nécessaires à une évaluation de la nature et de la justification de la désobéissance civile. Il présente également une interprétation de la réflexion d'éminents penseurs contemporains comme RAWLS. Hugo Adam BEAU expose dans son introduction les enjeux contemporains de la désobéissance civile.

Hugo Adam BEDAU, Civil Desobedience in Focus, Taylor & Francis Ltd, 1991 ; Civil Desobedience : Theory and Practice, Macmilan Pub Co, 1969. On peut se procurer ce dernier livre sur le site AbeBooks.fr. 

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 08:56

   Alfred Thayer MAHAN est un officier de marine, historien et stratège naval des Etats-Unis, connu surtout pout son ouvrage The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, paru en 1890. Il influence la stratégie militaire de son pays et, au-delà, de nombreux officiers de marine de plusieurs pays en Europe et en Asie. Sa carrière et son action se situe dans l'expansion impérialiste des Etats-Unis juste après la guerre de Sécession auquel il participe. 

 

Un officier de marine de carrière et un théoricien de la stratégie navale.

   Dans les années 1880, la situation de la marine américaine n'est guère brillante. Ses vaisseaux sont pour la plupart de vieux croiseurs en bois datant de la guerre de Sécession et quelques cuirassés monitors subissent de multiples réparations. L'avancement est extrêmement lent, et l'existence même de l'US Navy est mise en question. Cet état de la marine n'est pas isolé car l'armée de terre, même si elle est privilégiée, est elle aussi amoindrie, c'est là une des conséquence de cette guerre de Sécession pourtant terminée depuis plus de quinze ans qui laisse l'ensemble du pays en convalescence.

Quelques officiers supérieurs entreprennent alors de réformer la marine en poursuivant un double objectif. Ils veulent d'abord développer leur profession en lui donnant une science et une pratique spécifiques. En même temps, ils entendent prouver la nécessité de la marine en montrant qu'elle joue un rôle crucial dans le bien-être de la nation. Le chef de file de ces réformateurs est alors Stephen Bleecker LUCE. Ce dernier est le premier penseur américain de la stratégie navale. Il le fait en suivant les traces de JOMINI. Le Naval War College précède l'US Army War College, qui n'est créé qu'en 1901, et il devient un modèles pour les marines européennes où l'équivalent n'existe pas. Enfin, LUCE sut choisir, pour enseigner la guerre navale, Alfred Thayer MAHAN. 

Après des cours de l'art de la guerre et de l'histoire militaire à l'Université de Columbia et l'obtention d'un diplôme de l'Académie navale en 1859, il participe durant la guerre de Sécession au blocus des côtes sudistes. Il sert sous les ordres de LUCE à l'Académie navale et sur le navire Macedonian. Il publie en 1883 son premier ouvrage consacré aux opérations navales de la guerre civile. C'est la lecture des oeuvres de JOMINI à New York en 1886 qui entraine véritablement le départ de sa réflexion stratégique, notamment L'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution et le Précis de l'art de la guerre.

Se décidant à faire une analyse critique des campagnes et des batailles navales, il utilise surtout JOMINI, l'archiduc CHARLES, HAMLEY, mais pas CLAUSEWITZ. Comme Stephen B. LUCE, il réagit contre le technicise ambiant et veut insister sur les éléments humains de la guerre. Il ambitionne de donner bien plus de rôle à l'US Navy, laquelle avait dans les années 1880 une mission purement défensive des côtes et de protection du commerce. En étudiant l'histoire européenne des XVIIe et XVIIIe siècles, MAHAN montre comment la "puissance maritime" (sea power) s'est révélée vitale pour la croissance, la prospérité et la sécurité des grandes nations. Son étude historique lui permet de découvrir, par une méthode comparative, les "principes immuables" de la stratégie navale. Il s'établit comme directeur du Naval War College en 1886, tout en retrouvant le commandement de l'escadre de l'Atlantique Nord. Il y appelle à une investigation scientifique des problèmes de la guerre navale, et entend faire pour cette science navale ce que JOMINI a fait pour la science militaire. Son intervention se situe dans l'activité de forces politiques aux Etats-Unis prêtes, dans ces années-là, à pousser les intérêts du pays hors de ses frontières. Dans la foulée de ses Cours, il publie en 1890 son Influence of Sea Power qui a tout de suite un très grand succès, assurant la survie encore menacée du Naval War College.

L'influence de JOMINI sur MAHAN est surtout visible dans la partie de sa réflexion qui concerne les moyens d'assurer la puissance maritime et de l'utiliser au mieux, c'est-à-dire la stratégie navale. L'amiral LUCE avait comme objectif de transposer sur mer les méthodes de la guerre terrestre. MAHAN le fit dans ses leçons de stratégie et de tactique. Rudimentaires au début, elles deviennent peu à peu le fondement de l'instruction au Naval War College. L'ensemble de ces leçons est publié en 1911 sous le titre Naval Strategy.

Le principe de concentration est l'ABC de la stratégie, c'est "le résumé de tous les facteurs de la guerre", "la base de toute puissance militaire". MAHAN souligne que, lors de la bataille navale de Tsoushima, l'attaque des Japonais eut lieu sur une aile, l'avant de la ligne russe. Il veut que la flotte des Etats-Unis soit concentrée sous un seul chef, en un seul corps. A l'époque où il écrit, la concentration s'opère dans l'Atlantique, mais, dit-il, "les circonstances, c'est-à-dire le développement de nos relations internationales, nous fixeront à chaque époque, sur l'endroit où nous devrons grouper nos forces". Une puissance maîtresse de la mer, comme le fut fréquemment la Grande Bretagne, peut se jeter en force sur n'importe quel point. Elle profite alors de sa position centrale. Il accorde beaucoup d'importance aux positions, aux "lignes intérieures". Les positions, les points stratégiques représentent pour lui des éléments très importants. Cuba, par exemple, surveille le golfe du Mexique, et les croiseurs américains peuvent s'appuyer sur la base de Guantanamo. Par la suite, précisément sur cette zone, les Etats-Unis, même lorsque la révolution "marxiste" cubaine éclate et perdure, tiendront à cette position, et ses voisins seront obligés de la respecter. 

MAHAN ne croit pas cependant que la possession de points stratégiques soit l'élément le plus important de la puissance maritime. "Ce qui la constitue en premier lieu, écrit-il, c'est la marine qui flotte" et qui circule. L'occupation de positions ne suffit pas, JOMINI a bien montré que NAPOLÉON avait comme premier objectif la force organisée de l'ennemi, c'est-à-dire son armée en campagne. Les places doivent être tenues pour inférieures à l'armée en campagne, et JOMINI a bien dit que, lorsqu'un Etat en est réduit à jeter la plus grande partie de ses forces, il est près de sa ruine. MAHAN transpose les idées de JOMINI à la guerre sur mer : "En matière de guerre maritime, la marine représente les armées en rase campagne ; les ports vers lesquels elle se retourne pour s'uy réfugier après une bataille ou une défaite, pour s'approvisionner ou pour se réparer, correspond aux places fortes (...). Dans la guerre sur mer, l'offensive appartient à la marine ; et, si celle-ci se confine dans la défensive, elle ne fait qu'emprisonner une partie des hommes spécialisés dans les garnisons, où des hommes sans compétence spéciale agiraient aussi bien". MAHAN n'est pas d'accord avec CLAUSEWITZ, pour qui "la défensive est une forme de guerre plus forte que l'offensive". Le désavantage radical de la défensive est évident, car elle amène à disséminer ses forces. Le privilège de l'initiative appartient à l'offensive, de même que la concentration. Pour lui, il ne fait pas confondre les domaines politique et militaire. Politiquement, les Etats-Unis ne sont pas agressifs. Mais la conduite de la guerre est une question militaire, et les plus grands maîtres en la matière enseignent qu'une guerre purement défensive mène à la ruine. Une armée préparée à l'offensive a, de plus, une valeur dissuasive. Sur mer, l'objectif doit toujours être la destruction de la flotte ennemie par la bataille.

L'art de la guerre, estime encore MAHAN, doit être conçu de façon vivante. Il a sa source dans l'esprit de l'homme et doit tenir compte de circonstances très variables. Loin d'exercer une contrainte rigide, les principes sont simplement des guides qui avertissent que l'on fait fausse route. L'habileté de "l'artiste en matière de guerre", dit-il, consiste à appliquer correctement les principes en fonction de chaque cas particulier. ces principes, MAHAN les reprend à JOMINI, et il les redéfinis simplement en termes de stratégie navale. Les deux stratèges croient au caractère immuable de ces principes et à la validité des leçons de l'Histoire. Cela empêche sans doute MAHAN de percevoir toutes les implications des progrès technologiques. Il ne vit pas le rôle que pourraient jouer les sous-marins, alors qu'à la fin de sa vie ceux-ci étaient déjà des instruments de guerre perfectionnés.

Quoi qu'il en soit, l'oeuvre de MAHAN eut des conséquences immenses pour la politique et la stratégie navale des Etats-Unis, au point que l'on peut parler de "révolution mahanienne". L'oeuvre de MAHAN donne sa caution scientifique à une école de pensée qui rejette un rôle de pure défensive côtière et de "guerre de course" pour la marine. La cathédrale de cette foi proclamée dans le rôle premier du cuirassé (battleship) fut naturellement le Naval War College. Ses adeptes reçurent le nom d'"Ecole de l'eau bleue"("Blue Water School"), car ils ne concevaient l'action des flottes qu'en haute mer, et pas le long des côtes. En 1890, la construction des premiers cuirassés était autorisée par le Congrès, donnant le coup d'envoi à la formation d'un complexe militaro-industriel naval de premier plan. En quelques années, la politique navale des Etats-Unis devint celle préconie par MAHAN. La bataille décisive devait avoir lieu quelque part au milieu de l'Océan, loin des côtes américaines, mais sans trop allonger les lignes de communication de la flotte.

Les idées de MAHAN furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique, cautionné par l'Histoire. L'US Navy était également satisfaite, non seulement de faire parts égales avec l'Army, mais également de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettait de réclamer tout l'équipement et les financements nécessaires. l'expression "maîtrise" de la mer" (command of the sea) flattait l'ego. De plus, la stratégie de MAHAN semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leur énergie aux détails pratiques de la conception des navires, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible. Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons : - elle promettait de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, le sanctuarisant bien mieux que d'amples forces terrestres massées aux longues frontières ; - de le faire rapidement et de façon décisive ; - et d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt que des troupes nombreuses. A la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence états-unienne dans le monde entier et pour commencer sur tout l'Amérique. Les théories de MAHAN venaient à point. Elles eurent une influence énorme, même en dehors des Etats-Unis. (Bruno COLSON)

 

Une influence sur l'évolution des marines militaires et les stratégies navales dans le monde

   Si les auteurs en général insistent sur l'influence de l'oeuvre de MAHAN sur la stratégie navale de la Grande Bretagne, de la France et de l'Allemagne, le thème du Sea Power influence également la pensée stratégique d'autres pays, notamment du Japon. Et de manière plus générale, souvent par ricochets, suivant les nombreux accords de défense (notamment sur la formation des cadres) entre pays qui se signent à la fin du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, ce thème est sous-jaçents au développement de nombreuses marines dans le monde. D'autant qu'à ce support intellectuel et idéologique s'ajoute l'activité de nombreuses firmes spécialisées dans la fabrication et l'entretien des navires. 

C'est en Grande-Bretagne que la popularité des écrits de MAHAN est la plus immédiate et la plus forte, et sans doute la plus unanime, compte tenu des oppositions qui se manifestent aux Etats-Unis quant au développement d'une forte marine. Pendant les années 1880, l'intense concurrence que se font les nations européennes pour les marchés et les matières premières donnent naissance à un nouvel impérialisme. L'accroissement des intérêts britanniques en matière de commerce extérieur et de navigation, de prêts et de concessions et autres questions se heurtent inévitablement aux intérêts similaires des autres nations. Cet affrontement favorise une tendance générale au réarmement naval. pour les Britanniques, qui considèrent leur marine comme une "nécessité vitale" et celle des autres nations continentales comme un "simple luxe", ces flottes en expansion "ne pouvaient qu'être destinées à lancer une agression contre eux" (voir les ouvrages de MARDER, The anatomy of British Sea Power et de PULESTON). 

Après les Etats-unis, c'est en Allemagne que les écrits de MAHAN ont le plus d'influence sur la pratique politique. Au moment où y parait L'influence de la puissance maritime dans l'histoire, l'empereur GUILLAUME II vient de congédier BISMARK, fervent partisans d'une puissance continentale terrestre. La nouvelle marine allemande constitue alors un élément capital d'une nouvelle politique au début modeste d'expansion au-delà des mers. L'intérêt pour la marine de guerre est éveillé et stimulé artificiellement par des forces étatiques et industrielles qui doivent mener, pour aboutir à une politique navale, une propagande relativement intense. Dans un pays qui n'a pas de tradition historique maritime, elles sont constamment aux prises avec d'autres intérêts, liés à l'armée de terre et cela se ressent jusqu'au coeur de la Seconde Guerre Mondiale, avec une certaine inaptitude des dirigeants politiques à percevoir la haute importance d'une marine adaptée aux menaces du moment. Ainsi, pour ne citer que lui, HITLER néglige trop longtemps les appels de la Kriegsmarine à développer les sous-marins, préférant les logiques terrestre et aérienne. Et encore, les plus importants partisans de la marine, y compris l'amiral TIRPITZ, figure dominante en Allemagne dans ce domaine, de 1897 à la Première Guerre Mondiale, ne fait qu'une lecture superficielle des oeuvres de MAHAN. Il identifie totalement la puissance maritime avec les forces navales et insiste sur l'importance politique d'une marine de guerre, capable d'attirer des Alliés dans les entreprises impérialistes. Il néglige l'avertissement de MAHAN  qui déclare souvent qu'une nation ne peut espérer être à la fois une grande puissance terrestre et une grande puissance maritime.

Les analyses de MAHAN ont également une influence décisive dans le développement de la Geopolitik allemande. Cette nouvelle conception allemande du gouvernement implique une théorie du pouvoir d'Etat et de la croissance fondée sur l'expansion de la puissance terrestre, analogue en gros à la doctrine de la puissance maritime de MAHAN. Pour Robert STRAUSZ-HUPÉ (Geopolitics : The Struggle for Space and Power, New York, 1942), les auteurs de la géopolitique allemande, dont en premier HAUSHOFER, ont étudié l'histoire de la puissance maritime "uniquement pour être en mesure de conclure catégoriquement que le temps des empires insulaires touchait à sa fin et qu'à l'avenir la puissance terrestres allait prendre l'ascendant". Ils saisirent, avant les partisans de la puissance maritime, les changements géographiques stratégiques produits par le chemin de fer et ensuite par la guerre terrestre mécanisée. C'est reprendre en leur faveur, en la retournant, la pensée de MAHAN. Ironiquement, mais cela s'est déjà produit de nombreuses fois dans l'Histoire, la théorie de MAHAN sur la puissance maritime inspirent une théorie antithétique de la puissance terrestre. (Margaret Tuttle SPROUT)

 

Alfred MAHAN, The Gulf and Inland Waters, The Navy in the Civil War, en 3 volumes, Charles Schribner's Sons, New York, 1880 ; The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Little, Brown & Co, NY, 1890, réédition en 1987 chez Dover Publications. Disponible sur le projet Gutenberg  ; The Influence of Sea Power upon the French Revolution and Empire, 1793-1812, Little, Brown & Co, Boston, 1892 ; The Interest of America in Sea Power, Present and Future, Little, Brown & Co, Boston, 1897 ; From Sail to Steam - Recollections of Naval Life, Harper and brothers, NY, 1907 ; The Strategic Features of the Gulf of Mexico and the Caribbean Sea, dans Harper's Magazine, NY, octobre 1897. 

Compte tenu de l'importance et de la masse de documents produit par Alfred MAHAN, il existe assez peu de traductions en Français. Il faut noter notamment : L'influence de la puissance maritime dans l'Histoire, Société française d'Edition d'Art, 1900 ; La guerre hispano-américaine, 1898. La guerre sur mer et ses leçons, Berger-Levrault, 1900 ; Stratégie navale, Fournier, 1923 ; Le salut de la race blanche et l'empire des mers (!), Flammarion, 1905 (traduction de The Interest of America in Sea Power). Plus récemment, on peut recommander Herbert ROSINSKI, Commentaire de Mahan, Economica/ISC et la traduction par E. BOISSE du livre de MAHAN, Influence de la puissance maritime dans l'Histoire, C. Tchou, 2001. Par ailleurs, dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990, est reproduit un très long texte de MAHAN, parmi ceux choisis et présentés par Pierre NAVILLE dans Mahan et la maitrise de la mer (éditions Berger-Levraut, 1981) : Stratégie navale. 

Charles Carlisle TAYLOR, The Life of Admiral Mahan, New York, 1920. William LIVEZEY, Mahan on Sea Power, Norman, Ok, 1981. Robert SEAGER, Alfred Thayer Mahan : The Man and his Letters, Annapolis, MD, 1977. Edition de Mitchell SIMPSON, The development of Naval Thought : Essays by Herbert ROSINSKY, Newport, RI, 1977. Margaret SPROUT, Mahan : l'apôtre de la puissance maritime, dans Les Maîtres de la stratégie, volume 2, Sous la direction de E. MEAD EARLE, Paris, Berger-Levrault, 1980. Jean-José SÉGÉRIC, Marine Éditions, L'amiral Mahan et la puissance impériale américaine, 12 octobre 2010. 

Bruno COLSON, Mahan, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction d'Arnaud BLIN et de gérard CHALIAND, tempus, 2016.

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22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 10:17

    Julian Stafford CORBETT est un historien naval et géostratégique britannique qui contribue aux réformes de la Royal Navy à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ami et conseiller du Premier Lord de la flotte, l'amiral John "Jackie" FISCHER qui commande la marine britannique durant la Première Guerre Mondiale, il est choisi pour écrire l'histoire officielle des opérations navales durant cette guerre. 

   Sir Julian CORBETT est considéré comme le plus éminent stratégiste naval britannique du XXe siècle. C'est aussi les des premiers spécialistes civils de la défense.  Avocat de profession, mais peu fortuné, il écrit des nouvelles qui n'eurent que peu de succès mais que des connaisseurs peuvent lire au détour de leurs recherches littéraires. Puis, à la fin des années 1880, il est attiré par l'histoire maritime et son premier et principal ouvrage Drake and the Tudor Navy a un grand succès à sa parution en 1898. A la suite, il écrit The Successors of Drake, dans lequel il introduit un thème dont il souligne depuis l'importance dans son oeuvre ultérieure : les relations réciproques entre la terre et la mer, entre les forces terrestres et les forces maritimes dans le cadre d'une stratégie "maritime". Ses études d'histoire navale sont de fait beaucoup plus documentées que celles de MAHAN. 

L'aile progressiste des penseurs navals de l'époque l'accueille pour faire des conférences au sein du War Course, fondé à Portsmouth en 1906, qui reçoit tout particulièrement des officiers supérieurs en vue de leur montrer l'importance des leçons stratégiques que l'on peut tirer de l'Histoire. Le fait d'avoir reconnu l'existence de relations réciproques entre le militaire et le politique attire l'attention de CORBETT sur les travaux de CLAUSEWITZ, et l'un de ses succès est de replacer les concepts du stratégiste prussien dans un contexte maritime. Les conférences d'histoire maritime de CORBETT deviennent de vrais cours de stratégie représentant l'essentiel des études du War College. Afin d'aider les élèves, il écrit un opuscule, Strategical Terms and Définitions Used in Lectures of Naval History, qui devient ensuite le fondement de son ouvrage classique, Some Principles of Maritime Strategy, publié en 1911.

L'esprit logique de l'homme de loi qu'est CORBETT s'exerce d'abord dans l'analyse de ce que peut rapporter le combat, les "buts" politiques plus larges d'une "grande stratégie" et les "objectifs" opérationnels plus étroits d'une "petite stratégie". La stratégie navale est alors une subdivision de la petite stratégie et non une fin en soi, ce qu'avait essayé de démontrer Philip COLOMB (Naval Werfare, 1891). La nature du but définit la stratégie : elle peut être "offensive" avec un but "positif... chercher à conserver ses positions ou essayer d'en gagner d'autres", ou "défensive", avec un "but négatif... chercher à refuser à l'ennemi un avantage ou l'empêcher de s'emparer d'une position". L'offensive reste la forme la plus efficace de la guerre (elle mène le plus directement à la décision finale) ; celle-ci, en règle générale, doit être adoptée par l'adversaire le plus fort. "La défensive est cependant naturellement la forme de guerre la plus convaincante car elle requiert moins de force, et elle peut être choisie par l'adversaire le plus faible".

CORBETT affirme que les avantages de la défense, la proximité d'une base, la connaissance du terrain et les moyens pour monter une contre-attaque sont accrus dans la guerre navale moderne avec l'arrivée des nouvelles armes sous-marines. Bien qu'il souligne que la solution pour une "vraie offensive" consiste à attendre "d'avoir la chance de frapper", l'opposition instinctive de ses auditeurs à de telles vérités clausewitziennes le contraint à tempérer légèrement ses arguments. Dans la deuxième édition de son opuscule, en 1909, il qualifie la position défensive de "la plus durable" comparée à la forme "la plus forte" de la guerre ; toutefois, il continue de souligner que "la puissance de la défensive est particulièrement forte dans la guerre navale du fait que la mobilité des flottes leur permet de passer instantanément de la défensive à l'offensive, sans crier gare".

Cette insistance à traiter de la défensive montre que l'idée fait son chemin en Grande-Bretagne que la Royal Navy ne peut plus être garante de sa suprématie au XXe siècle ; les forces navales doivent être concentrées en des points stratégiques vitaux et déployées avec attention et circonspection. La maxime de CORBETT répète : "Si vous n'êtes pas relativement assez fort pour vous permettre de passer à l'offensive, restez sur la défensive jusqu'à ce que vous deveniez potentiellement offensif en prenant les dispositions suivantes :

- inciter l'adversaire à s'affaiblir par des attaques ou de toute autre façon ;

- ou bien augmenter sa propre force avec de nouveaux renforts ou encore en se faisant des alliés."

Il affirme ensuite : "Quand on est trop faible pour passer à l'offensive, il est souvent nécessaire d'adopter la défensive, et attendre que le sort des armes tourne en notre faveur et nous permettre de concentrer suffisamment de forces pour acquérir la supériorité sur l'adversaire ; c'est alors que nous passons à l'offensive, pour laquelle la défensive a été la préparation... Une position défensive prise dans un ou plusieurs secteurs secondaires permet d'y réduire nos forces à un minimum et, en revanche, de les concentrer au maximum pour l'offensive sur le théâtre le plus important". 

Même si ses recommandations frisent souvent la simple transposition de principes établis par CLAUSEWITZ et sans doute aussi par les théories de ce dernier sont parfois mal ou incomplètement incomprises, de telles idées scandalisent les penseurs les plus simplistes de l'époque, nourris de l'idéologie fondée sur la suprématie de la Grande-Bretagne. cependant, elles reflètent exactement les réalités stratégiques contemporaines.

CORBETT analyse froidement la nature des guerres, limitées ou illimitées, suivant leurs buts finaux ; une fois la nature d'une guerre d'une guerre déterminée par la nature de son but, offensive ou défensive, limitée ou illimitée, le système d'opérations est décidé en conséquence. Si le "but dans un quelconque théâtre d'opérations" consiste "à contrôler une certaine zone maritime dans laquelle l'adversaire maintenait une force navale, cette force navale deviendra l'objectif". D'habitude, il est clair en ce qui concerne les finalités de la stratégie maritime, soit la maitrise des communications et non la destruction de la flotte ennemie. Il précise que la maîtrise de la mer ne peut jamais être comme la domination d'un territoire, le but final de la guerre, à moins que ce soit une guerre strictement maritime, comme l'ont été les guerres avec les Hollandais du XVIIe siècle, mais ce peut être un but premier ou immédiat, et même le but final d'une opération particulière. CORBETT considère cela comme un correctif, non seulement à ce qu'écrit COLOMB et à son penchant pour exagérer l'importance des opérations navales en soi, mais aussi à MAHAN. Le fait que la pensée de ce dernier se concentre sur la "puissance maritime" exclusivement est considéré par lui comme élément d'un point de vue généralement rudimentaire et non conforme à l'Histoire. Sa propre interprétation de l'Histoire lui permet de tirer des preuves inductives de l'importance de la "la liberté de navigation et des communications." Les véritables fonctions de la flotte en temps de guerre ont été "d'empêcher ou d'assurer des alliances" et "la poursuite des opérations à terre ou leur interdiction".

Les forces navales remplissent cette fonction de deux manières, soit par des attaques directes du territoire ennemi, soit en s'emparant de la "maîtrise de la mer", c'est-à-dire en "occupant une position qui permettra de contrôler nos communications maritimes et celles de l'adversaire, de telle façon qu'on puisse monter une opération maritime contre son territoire, son commerce et ses alliés en l'empêchant de faire de même". La puissance nécessaire pour s'emparer de la maîtrise de la mer est "hors de proportion" avec la puissance nécessaire pour une attaque directe. La maîtrise de la mer peut être exercée globalement ou localement, temporairement ou d'une façon permanente ; on peut se la disputer au moins au cours des premières phases de la guerre, et fréquemment pendant tout le conflit. Contrairement à ceux qui avancent que la maîtrise de la mer est un préalable, CORBETT affirme avec fece que "la maîtrise générale de la mer n'est pas indispensable pour monter des opérations navales outre-mer". Souvent, avoir localement ou temporairement la maîtrise de la mer s'est révélé suffisant pour atteindre un objectif déterminé.

Ceci le conduit à s'interroger sur le dogme qui exige que le but recherché en toute circonstance soit la poursuite de la force navale ennemie et sa destruction. Il fait remarquer que la plupart des grandes actions sur mer menées avec succès l'ont été en contraignant l'ennemi à protéger ses lignes de communications essentielles des attaques de la flotte adverse.

Malgré les oppositions internes et externes au sein de la Navy, CORBETT affine sa critique de l'école qui prône la "bataille décisive" que MAHAN avait envisagé à la fois par sa passion pour la description des actions et sa critique des solutions françaises pour la recherche de la décision. Dans son Principles, il analyse sérieusement les possibilités du blocus et livre une brillante réflexion sur l'idée de fleet in being que le vicomte TORRINGTON avait développé en 1690 comme moyen "d'empêcher l'ennemi d'acquérir une position avantageuse jusqu'à ce qu'on soit en mesure de le combattre avec une chance raisonnable de succès". Et il ajoute avec enthousiasme : "Rien ne pourrait être aussi profondément en accord avec les proincipes d'une saine stratégie telle que nous l'entendons maintenant".

CORBETT souligne fortement la nécessité de posséder le maximum de croiseurs destinés à protéger le commerce maritime ; cependant la plus grande faiblesse de sa thèse réside dans le peu de cas qu'il fait du système des convois. Dans Somme Principles, il affirme qu'il est "douteux que cette protection supplémentaire du système des convois soit suffisante pour contrebalancer les inconvénients dans le domaine économique et les perturbations dans la planification stratégique". Cela aurait pu être une hypothèse correcte tant que la menace sur le commerce maritime britannique n'était représentée que par quelques croiseurs, mais elle s'est révélée catastrophique à peine six ans plus tard en 1917, quand les sous-marins, arme récente et pleine d'avenir, se lancent dans la guerre de course. (Eric GORVE, Martin MOTTE) On peut penser que les thèses de CORBETT sont également pour quelque chose dans le retard que prit l'Amirauté britannique (et même américaine) pour former des convois pendant la Seconde Guerre Mondiale afin de protéger le flux des approvionnements des Etats-Unis vers la Grande-Bretagne... 

 

     Les travaux sur l'oeuvre de Julian CORBETT sont très nombreux. Il existe même un Prix Julian Corbett en "Naval History". Jusqu'à la publication de l'étude de Joseph HENROTIN, il est pourtant peu connu en France. Parmi les plus importants travaux publiés sur son oeuvre figurent les livres de D. M. SCHURMAN, ceux de John HATTENDORF (essai Sir Julian Corbett on the Signifiance of Naval History, publié en 1971, réédité en 2000), sans compter bien évidemment la biographie récemment révisée de Corbett dans The Oxford Dictionary of National Biography de 2004. Eric GROVE est l'auteur d'une édition commentée de Some Principles of Maritime Strategy (Classics of Sea Power séries, US Naval Institue Press, 1988).

 

Julian CORBETT, Some Principles of Maritime Strategy, London, Green and Company, 1911 ; History of Great War Naval Operations, Based on Official Documents, London, Green and Company, en 3 volumes, 1920 à 1923. On trouvera dans Anthologie Mondiale de la Stratégie, Robert Laffont, 1990, le texte, assez long, le plus original de cet auteur : The Green Pamphlet de 1906, Traduction en Français de Catherine Ter SARKISSIAN, issu de Some Principles of Maritime Strategy, 1ère et 2ème partie, Introduction et notes de Eric GORVE, Naval Institute Press, Annapolis, Mas., 1988. 

Joseph HENROTIN, Julian Corbett, Renouveler la stratégie maritime, Argos, collection Biographies stratégiques, 2013. D.M. SCHURMAN, Julian S. Corbett, 1854-1922, Historian of British Maritime Policy from Drake to Jelicoe, Londres, 1981 ; The Education of Navy : The development of British Naval Strategic Thought, 1867-1914, Chicago, 1965. 

Eric GROVE, Corbett Julian, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Martin MOTTE, Corbett Julian, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

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