Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 09:26

    Friedrich Adolf Julius Von BERNHARDI, général prussien et historien militaire allemand, était un auteur best-seller en Allemagne avant la première guerre mondiale, pour son livre L'Allemagne et la prochaine guerre de 1911. Avocat d'une guerre d'agression "vitale pour le peuple allemand", il est d'abord  lieutenant de cavalerie pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Attaché militaire de 1891 à 1894 à Berne et à la tête du département d'histoire du grand général STAFF à Berlin et sert comme général pendant la première guerre mondiale successivement sur le front Est et sur le front Ouest. Tout au long de sa carrière, il préfère grandement son travail d'écrivain et de propagande à celui d'officier sur le terrain, qu'il mène toutefois avec la même ardeur.

     

     Von Friedrich BERNHARDI est souvent comparé à CLAUSEWITZ lorsqu'il publie son ouvrage La Guerre moderne en 1911 (suivi de peu par La Guerre d'aujourd'hui), considéré comme un des théoriciens allemands les plus stimulants du premier entre deux-guerres, entre les deux premières guerres franco-allemandes de 1870 et de 1914. 

A son analyse théorique de la guerre, il ajoute une vision prophétique des conflits à venir. pour lui, la guerre est un phénomène en évolution constante mais qui, comme tout phénomène social, possède ses propres lois. Il faut déterminer quelles sont ces lois puis réadapter sans cesse la doctrine au cadre mouvant de la guerre. Les conditions dans lesquelles se produisent les guerres sont toujours différentes, selon la nature des belligérants et le théâtre des opérations, même si la forme de la guerre change; sa substance reste la même. L'expérience pratique du soldat étant toujours limitée, il fait donc fouiller dans l'étude des combats du passé tout en restant conscient du fait que les leçons tirées n'ont qu'aune valeur limitée pour le présent et plus encore pour le futur. L'expérience de la guerre fournit une base d'informations utiles sur des éléments tels que les facteurs moraux, le rôle du hasard ou celui de l'individu. Mais il fait encore savoir appréhender les divers facteurs capables d'affecter la nature du prochain conflit et comprendre les changements survenus depuis la dernière guerre.

"L'expérience, écrit BERNHARDI, montre que, s'il est, d'une part, très important de se donner des principes pour faire la guerre, il est, d'autre part, extrêmement difficile de découvrir la loi des phénomènes de la guerre future dont se déduisent ces principes." Il est donc difficile pour une nation d'établir sa supériorité numérique et matérielle de manière telle qu'elle soit sûre de vaincre. En revanche, le théoricien allemand reste persuadé que les qualités morales des grands généraux, résolution, courage, hardiesse, constituent le facteur déterminant de la victoire. Il importe également d'être bien préparé et d'apprécier avec justesse ses propres forces et celles de l'adversaire.

L'application de principes nouveaux est l'autre élément ayant assuré aux plus grands généraux l'avantage nécessaire à la victoire. L'utilisation de principes oubliés peut également s'avérer décisive, comme ce fut le cas pour l'ordre oblique, utilisé jadis par EPAMINONDAS, et que FRÉDÉRIC LE GRAND remit à l'ordre du jour. En revanche, l'application rigide de certains procédés est néfaste. Le principe d'enveloppement appliqué par MOLTKE et SCHLIEFFEN, par exemple, est un principe de guerre cohérent, mais son élévation au rang de dogme stratégique (par l'état-major allemand) est, selon lui, ridicule.

Au-delà de la théorie, BERNHARDI est préoccupé par le sort de l'Allemagne dans la prochain de guerre. Partisan de l'offensive à la fois tactique et stratégique, il préconise une politique belliqueuse qu'il défend par des arguments moraux, historiques et scientifiques, notamment dans L'Allemagne et la prochaine guerre, de 1912. L'Histoire démontre que la nation qui attaque la première s'octroie un net avantage si elle parvient à conserver l'initiative pendant tout le conflit. L'Allemagne, pense-t-il, doit donc agir la première. Pour cela, elle doit évaluer intelligemment le caractère de la prochaine guerre et la valeur de ses ennemis potentiels, qu'il décrit avec soin. Trois éléments nouveaux vont déterminer la nature de la guerre :

- Tout d'abord, le prochain conflit sera un conflit de masse avec une participation populaire sans précédent.

- Ensuite, la capacité de destruction des armes modernes atteindra un seuil inconnu jusqu'alors.

- Enfin, la qualité des moyens de communication connaitra des progrès énormes.

L'emploi de "masses" accroit la puissance mais réduit l'efficacité tactique. En même temps, la taille des armées et les nouveaux moyens de destruction contribueront à rehausser le facteur psychologique, et les nouveaux moyens de communication devraient rendre les troupes totalement dépendantes de l'acheminement de vivres et de munitions. En conséquence, la nation qui saura se doter d'une armée mobile et efficace au niveau tactique devrait pouvoir s'assurer la victoire. Comme il sera impossible de mouvoir la totalité des troupes, la victoire se jouera en un point décisif où l'avantage incombera à l'armée sachant concentrer le maximum de forces le plus rapidement possible.

Von BERNHARDI est l'un des rares penseurs militaires à avoir su entrevoir, en temps de pais, les transformations fondamentales qui s'effectueraient à son époque, comme l'avait fair un siècle auparavant un autre prophète de la guerre, Jacques de GUIBERT. (BLIN et CHALIAND)

Nul doute que ce penseur dû étudier avec attention les évolution de la Guerre de Sécession américaine, notamment grâce à la présence sur place de nombreux observateurs/conseillers militaires européens, dont beaucoup allemands. Les trois éléments nouveaux énoncés sont bien des caractéristiques essentielles de la guerre lors de ce conflit armé.

Sans conteste également, les écrits du général BERNARDHI ont contribué à préparer de nombreux officiers et l'opinion publique allemands à considérer la guerre comme nécessaire (quasiment une nécessité divine...) pour le bien de l'Allemagne. Dans l'Allemagne et la prochaine guerre notamment, il expose pratiquement toutes les conditions nécessaires à cette guerre...nécessaire. Maints commentateurs estiment qu'il porte, par ses écrits, une certaine responsabilité dans le déclenchement (au niveau intellectuel) de la Première guerre mondiale. 

 

Von Friedrich BERNHARDI, L'Allemagne et la prochaine guerre, Editions du Trident, 1989. Disponible sur le site Gallica (BNF) ; Les ambitions allemandes et la guerre. Notre avenir, avec une préface de Georges CLEMENCEAU, Edition L. Conard, 1915.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, 1948.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

Partager cet article
Repost0
29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 06:48

   August Wilhelm Neidhardt von GNEISENEAU, général prussien, succède à SCHARNORST, après sa mort en 1813, comme chef d'état-major de l'armée et poursuit sa politique de réforme de l'armée. 

Débutant sa carrière militaire au sein de l'armée autrichienne, il combat en Amérique du côté des Anglais (trop tard pour combattre les insurgés) avant de passer dans l'armée prussienne, sur la demande de FRÉDÉRIC II en 1786. Cette pratique qui pourrait passer pour étrange dans le monde contemporain (mais dans le mercenaire international, on voit des cas analogues...) était à l'époque assez courante, et cela à tous les niveaux hiérarchiques, les nationalismes n'étant pas affermis comme aujourd'hui.

Il se fait remarquer lors des guerres napoléoniennes au cours desquelles il manifeste des qualités de commandement (Kolberg, 1807 et Leipzig, 1813). Contribuant à la défaite de NAPOLÉON à Waterloo (chef d'état-major de BLÜCHER), il est animé d'un sentiment de haine à l'égard des Français. Toutefois, il est persuadé que l'Allemagne doit tirer les leçons de la révolution stratégique découlant de la Révolution française. Devenu partisan de la stratégie d'anéantissement, il refuse toute restriction à la violence. 

Pour lui comme pour nombre des officiers supérieurs de sa génération (notamment STEIN et SCHARNORST), la Révolution française a su mettre en oeuvre la force vive de la nation et ils veulent puiser pour la Prusse aux mêmes sources. La réforme de l'armée passe par la réforme de l'Etat. Le peuple doit être entrainé à la guerre et animé d'un esprit militaire ; seul le service militaire obligatoire - très difficile néanmoins à mettre en pratique - peut amener à un tel résultat. Ces idées émises dès la déroute de 1806 commenceront à avoir un début d'application seulement dans la loi de 1814. 

Homme de terrain avant tout, GNEISENEAU est moins attentif aux considérations théoriques et philosophiques de la guerre que ne le sont ses amis SCHARNHORST et CLAUSEWITZ. Au sein de l'état-major, il rompt avec les vieilles habitudes en faisant participer un plus grand nombre d'officiers aux décisions, tout en dégageant le haut commandement de certaines de ses responsabilités les moins importantes. Il permet ainsi aux officiers subalternes de faire preuve de plus d'initiative, et crée dans son armée une cohésion et un esprit de corps beaucoup plus forts qu'auparavant. Quelques décennies plus tard, cette approche trouve son champion en la personne de MOLTKE. (BLIN et CHALIAND ; Jean DELMAS)

Dans la pensée militaire allemande, il n'occupe pas une position prédominante sur le plan théorique mais sa pratique, qui ne manque pas d'être conceptualisée dans nombre d'écrits, répond à la fois à la trop grande mobilité des officiers qui passent d'une armée à l'autre au gré des appels de carrière ou des conflits "professionnels" et à la "maladie" des armées, à savoir une désertion endémique qui connait des pics lors des batailles, notamment en cas de rumeurs de défaite ou de vraie défaite. Comme beaucoup d'officiers de son niveau (gouverneur de Berlin en 1818, comte en 1814), il produit quantité de rapports et de notes à l'appui de sa politique de réforme. Si ce genre du littérature n'est évidemment pas à la portée directe de l'opinion publique, il constitue souvent la base d'écrits plus théoriques écrits par d'autres. 

 

Eugène CARRIAS, La pensée militaire allemande, Paris, 1948. Hans DELBRUCK, Das Leben des Feldsmarschalls Gafen Neidhardt von Gneiseneau, Berlin, 1880. Rudolph FAHRNER, Gneiseneau, Munich, 1942. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean DELMAS, Gneiseneau, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 07:38

  Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, de la maison des Hohenzollern, roi de Prusse de 1740 à 1786, et premier à posséder ce titre (ces prédécesseurs se font connaitre surtout sous le titre de Grand Électeurs...). Agrandissant notablement le territoire de ses Etats tout en rendant l'ensemble de la Prusse plus homogène, il fait entrer son pays dans le cercle des grandes puissances européennes. Écrivain prolifique, il aborde les domaines de la stratégie - politique et militaire - des arts, de la culture et de toutes les affaires administratives de son pays. S'il est beaucoup connu même aujourd'hui, c'est aussi à cause de toute une littérature écrite ou inspirée par lui. En matière de stratégie militaire, il émet une véritable doctrine d'emploi des armées et en matière de stratégie politique internationale, une théorie des équilibres européens. Enfin en matière de stratégie politique intérieure, il jette les bases d'un despotisme éclairé, dans la pratique comme en théorie.

 

  L'art de la guerre tel qu'il se pratique sous Frédéric le Grand marque à la fois l'apogée et la fin d'une époque. L'approche de la guerre du roi de Prusse, empereur en son royaume, est issu d'une tradition qui remonte aux débuts de la Renaissance et qui, malgré les variations au niveau de la tactique, reste fondée sur des principes stratégiques quasiment inchangés. La Révolution française de 1789, la levée en masse de 1792, les guerres napoléoniennes mettent fin à une longue période de guerres à objectifs et moyens limités. 

Grand admirateur d ela culture française, il rédige plus de la moitié de ses textes militaire et politique en français. Il correspond avec VOLTAIRE qui l'aide notamment à écrire son Anti-Machiavel. Lorsqu'il accède au trône, Frédéric II, comme plus tard NAPOLÉON auquel il sera souvent comparé, il tient entre ses mains pouvoir politique et puissance militaire. Théoricien de la guerre, historien - il relate soigneusement ses propres compagnes militaires -, le roi est avant tout un homme de terrain aimant l'atmosphère de la guerre. Son génie réside principalement dans sa capacité à exploiter des ressources économiques et militaires limitées. Lucide quant aux moyens dont il dispose, Frédéric sait s'adapter à toutes les situations de guerre qu'il peut rencontrer.

La guerre au XVIIIe siècle est fondée sur une stratégie défensive, acceptée pratiquement dans toutes les cours européennes. Le général à cette époque mène ses campagnes de façon méthodique. Avec des effectifs peu nombreux, il veut à tout prix éviter des pertes d'hommes importantes. En conséquence, il essaye de maitriser tous les paramètres de la guerre dans laquelle il va s'engager afin de réduire au maximum les risques. L'objectif de telles guerres est le gain de territoires plutôt que la destruction de l'ennemi. Le but est de provoquer la décision lors de l'affrontement direct. Toutefois, les stratèges affectionnent l'effet de surprise pour prendre l'ennemi de flanc. La connaissance du terrain est primordiale dans ces guerres où l'avantage se gagne par le mouvement. Favorisant l'approche indirecte, le général tente de détruire les réseaux de communications adverses afin de déséquilibrer l'ennemi et de l'attaquer en son point le plus faible. Comme chacun des adversaires s'attachent aux mêmes tactiques, il est essentiel de s'en garder, notamment en contrôlant étroitement le ravitaillement des troupes en vivres et en munitions. Il vaut mieux apporter dans ses campagnes de quoi ravitailler ses troupes plutôt que de compter vivre sur les territoires traversés.

C'est dans cet environnement stratégique qu'évolue Frédéric II qui en maîtrise toutes les subtilités grâce à une expérience militaire qu'il complète par une réflexion permanente sur la guerre. Cependant, il comprend que ses propres limites financières et humaines, ainsi que la position stratégique vulnérable de la Prusse, réclament une approche différente de la guerre. IL comprend que la guerre de mouvement ne favorise guère son armée et qu'il ne pourra jamais s'assurer l'avantage dans une guerre de mouvement. Il ajoute à ce constat rationnel un goût pour l'offensive et privilégie une approche tactique encourageant une décision rapide. Toutefois, cette approche tactique offensive est appliquée dans le contexte d'une stratégie défensive. Frédéric dispose d'une armée de taille modeste, surtout si on la compare à celles de ses voisins, notamment l'Autriche, mais il reste persuadé qu'un petit Etat peut parfaitement se défendre. Sur le plan politique, il comprend mieux que personne la notion d'équilibre des forces. Il engage rarement plus de 40 000 hommes dans la bataille, et compte sur la discipline et l'entraînement supérieur de ses troupes pour surprendre et dominer ses adversaires dans une guerre de mouvement où la rapidité reste son arme principale. Il doit compter sur les services de troupes mercenaires pour lesquelles il a peu de respect, mais le manque de ressources humaines en Prusse le contraint à employer des troupes auxiliaires. Cet élément impose certaines contraintes. La désertion constitue un véritable fléau pour qui commande une armée de mercenaire. La peur de la désertion oblige Frédéric à réduire le nombre de marches de nuit, limitant ainsi la rapidité de manoeuvre qui fait sa force.

Frédéric le Grand établit sa supériorité à travers la puissance de feu de son infanterie. Ses fantassins sont techniquement supérieurs à ceux des autres armées, particulièrement dans leur capacité à tirer et à recharger (qualité de l'armement). Il change la configuration de ses armées pour exploiter au maximum la vitesse d'exécution de ses troupes d'infanterie. Celles-ci avancent dans un alignement parfait, tirant par rafales sur le front adverse et achevant leur charge à la baïonnette. Les formations prussiennes sont très étendues mais délibérément dénuées de profondeur : les hommes avancent sur deux lignes par rangs de trois. Les formations de Frédéric son conçues pour déborder l'ennemi sur ses flancs. Sa propre expérience en Silésie et sa lecture de l'Histoire lui font adopter un ordre de bataille dit "oblique", employé dans l'Antiquité par le général grec Epaminondas. Dans cet ordre, une aile est renforcée alors que l'autre est "délaissée". C'est par l'aile forte que Frédéric espère surprendre l'adversaire, le déséquilibrer et entamer ainsi son encerclement total. Le succès de cette opération repose sur l'ignorance de l'adversaire quant à la provenance et la direction de l'attaque. Simple en théorie, l'offensive par ordre oblique requiert une discipline irréprochable et un entrainement rigoureux pour être mené à bien. La connaissance du terrain où l'attaque doit avoir lieu détermine en grande partie les chances de succès. C'est là qu'inter vient le "coup d'oeil" de celui qui organise et commande les troupes. Cette capacité à jauger terrain et adversaire est une des qualités de Frédéric.

La cavalerie occupe une place importante dans les armées prussiennes (depuis longtemps) et constitue un quart des troupes. Elle est utilisée principalement pour des actions de choc. Frédéric est réticent quant à l'utilisation de l'artillerie, en grande partie pour des raisons financières. Il doit cependant s'engager lui aussi dans la courses aux armements qui se poursuit tout au long du XVIIIe siècle, mais il cantonnera ses troupes d'artilleurs dans un rôle auxiliaire. Il utilise néanmoins son esprit inventif dans un domaine qu'il dédaigne en introduisant l'artillerie attelée. Sur le tard, il considèrera l'artillerie comme une arme égale en importance à l'infanterie et à la cavalerie. Finalement, il en fera un élément majeur de sa stratégie.

Du choc et du feu, la pensée stratégie du roi évolue au cours de sa vie. Ces changements suivent les transformations de la guerre et subissent l'influence provoquée par l'accumulation de ses connaissances théoriques et pratiques. Sa pensée militaire est contenue dans différents ouvrages. Ses principes généraux de la guerre, de 1746, sont tirés de son expérience des deux premières guerres de Silésie. cet ouvrage est adressé à ses généraux (normalement par des voies discrètes ou secrètes) mais les Français l'interceptent et ils sont publiés en 1760. Frédéric écrit en 1752 son Testament politique destiné à ses successeurs et suivi en 1768 d'un Testament militaire. Enfin en 1771, il destine à ses généraux son traité Éléments de castramétrie et de tactique. Comme tous les stratèges et commandants militaires à cette époque, il contribue aussi à la très vaste littérature formée de multiples rapports techniques, tactiques ou/et stratégiques, dont sont très friands d'ailleurs tous les services d'espionnage de l'Europe. 

Au fil des années, l'ensemble de sa pensée stratégique évolue. Au départ, lorsqu'il décide d'envahir la Silésie en 1740, Frédéric II se montre combatif, et il prend d'énormes risques pour la Prusse. Lors de la deuxième guerre de Silésie (1744-1745), il pense un moment à détruire la monarchie autrichienne mais doit y renoncer. Il conserve cependant la Silésie. La guerre de Sept ans (1756-1763) est au départ favorable à Frédéric qui profite de l'effet de surprise pour envahir la Saxe en 1756. Il marche ensuite sur Prague où il lutte contre les troupes autrichiennes. Il doit battre en retraite, menacé chez lui par les Russes et les Français. A Rossbach, il obtient l'un de ses plus beaux succès militaires, infligeant aux forces alliées une perte de près de 8 000 hommes (chiffre énorme pour une bataille à l'époque) pour seulement 500 victimes du côté prussien. A Luthen, il remporte une victoire grâce à son ordre de bataille oblique, la discipline de ses troupes et son utilisation du terrain. Avec seulement 33 000 hommes, il repousse 65 000 soldats autrichiens. Trop faible par rapport à la coalition à laquelle il fait face, il ne peut tirer bénéfice de ses victoires. A partir de là, la guerre de Sept ans devient pour la Prusse une guerre défensive. La guerre de Succession de Bavière (1778-1779) est avant tout une guerre de position, sans batailles décisives.

Au vu de ses campagnes militaires, Frédéric II évolue et entend maitriser le plus de paramètres possibles et manifeste moins d'enthousiasme devant le risque qu'à ses débuts. Bien que son tempérament le pousse vers l'offensive qui lui donne le sentiment de garder une plus grande liberté d'initiative, il ne se lancera dans des batailles décisives que muni de renseignements ey de connaissances topographiques de premier ordre lui permettant de s'assurer un avantage conséquent ainsi qu'une grande marge de manoeuvre. Au fil du temps, plutôt que de provoquer la décision sur le champ de bataille, Frédéric préfèrera jouer habilement sur les rivalités politiques et les rapports de forces entre les nations européennes.

La pensée stratégique et l'expérience militaire de Frédéric auront une certaine influence sur l'art de la guerre au XIXe siècle, malgré les bouleversements intervenus entre temps. Carl von CLAUSEWITZ s'inspire en partie de l'expérience du roi qu'il compare et oppose à NAPOLÈON BONAPARTE, ainsi que le feront d'autres historiens ou théoriciens de la guerre comme Hans DELBRÜCK ou Theodor von BERNHARDI. Le premier fera de Frédéric le stratège génial de la guerre d'usure (et limitée). CLAUSEWITZ est admiratif devant le génie guerrier du Frédéric, en particulier sa capacité à jauger l'adversaire ainsi que de sa façon de s'adapter aux circonstances, favorables ou défavorables. Il souligne le goût de l'offensive et l'audace, mais aussi la modération et la sagesse du monarque prussien. Il admire sa rapidité de décision, la supériorité morale qu'il possède sur ses adversaires et la manière dont il définit ses objectifs par rapport à ses propres moyens et ceux de ses rivaux. En revanche, il lui reproche un excès de confiance dans certaines circonstances. La plupart des critiques formulées à l'encontre de Frédéric, par CLAUSEWITZ et d'autres, concernent son incapacité à anéantir l'adversaire lorsque c'est possible, mais le roi appartient à une autre univers mental aristocratique. Le débat sur la stratégie d'anéantissement qui va devenir le mode de pensée dominant par la suite, oppose Hans DELBRÜCK, partisans de Frédéric, à d'autres théoriciens militaires allemands, notamment Theodo von BERNARHI, et ce débat reste encore ouvert aujourd'hui. (BLIN et CHALIAND).

  Si Frederic II est considéré durant son règne comme roi-philosophe, c'est que son habileté ne se limite pas à la stratégie militaire. En matière de stratégie politique, il réalise un certain nombre de réformes qui permettent non seulement de renforcer sa posture militaire mais également assure à la Prusse un rayonnement politique et culturel. Non seulement, il ne néglige aucun point de la nécessaire intendance des armées, mais il ordonne l'organisation de l'instruction publique (unification de l'enseignement), la mise en place d'un système judiciaire (code civil), la rationalisation de l'hygiène et de la sécurité des grande villes, et s'assure de la bonne marche du système fiscal (en donnant par exemple une importance accrue à l'impôt indirect, plus indolore et plus facile à gérer), bref dote son royaume de tous les éléments qui en font un véritable empire. A la base de tout cela, c'est l'assurance de son autorité par la réduction, comme l'avait fait Louis XIV en France en son temps, de l'importance et de l'influence de la noblesse en général et des minorités religieuses et politiques (catholiques, juifs...). A ceux-ci ils garantit des droits (pour les nobles sur leurs terres, quasiment inaliénables à leurs familles) en échange de leur obéissance. Il s'assure de tous les moyens d'un despotisme éclairé.

 A bien des égards son Testament politique se trouve bien au niveau de son Testament militaire. Nombre d'écrits sont consacrés aux moeurs, aux coutumes, au commerce, à l'industrie, à la législation. Dans le même esprit, il écrit également sur les ouvrages contemporains (Avant-propos de l'Histoire ecclésiastique de Fleury, Commentaire sur Barbe-Bleue), sur la morale et la philosophie. Il se targue de faire venir à la cour tout ce qui compte d'esprits brillants en Europe, tout en incitant à la construction d'une mémoire nationale (théâtre, musique, écoles, universités...). 

FRÉDÉRIC LE GRAND, Instructions militaires à ses généraux, sous la direction de LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome V, 1844. Extraits dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. On retrouve des extraits tirés directement de ses oeuvres dans les livres ci-après. 

Jean-Paul BLED, Frédéric le Grand, 2004. Christopher DUFFY, The Military Life of Frederic the Great, 1986, réédition à Emperor's Press, 1996. Gehrard RITTER, Friedrich der Grosse : Ein Historiches Profil, Heidelberg, 1954. ASPREY, Frédéric le Grand, Hachette, 1989. R.R. PALMER, Frédérick le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les Maitres de la stratégie, sous la direction de E.M. EARLE, Berger-Levraut, 1980. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Frédéric le Grand, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

Partager cet article
Repost0
25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 07:01

    Gerhard Johan David von SCHARNHORST est un général prussien réformateur. Avec le comte August von GNEISENAU, il réforme de façon décisive l'armée prussienne en instituant  par exemple une armée de réserve, qui augmente notablement l'effectif potentiellement mobilisable. Il abolit en 1807, dans la foulée de sa réflexion sur le soldat, les châtiments corporels dans l'armée.

 Plus praticien que théoricien, SCHARNHORST est GNEISENAU, le grand réformateur de l'armée prussienne après la défaite d'Iéna (1806). Il est aussi le père spirituel de Carl Van CLAUSEWITZ sur lequel il exerça une influence considérable ainsi que sur toute une génération de disciples moins connus aujourd'hui (TIEDEMANN, BOYEN, RÜHLE, KLEIST).

Hanovrien, il sert d'abord dans l'armée de son pays (1778) avant de passer au service de la Prusse en 1800. Officier de cavalerie à ses débuts, il se retrouve ensuite dans l'artillerie et s'établit bientôt une solide réputation, à la fois comme théoricien de la guerre et comme technicien ne matière d'armement. Il se distingue dans la guerre contre la France, notamment à la bataille de Hondschoote (1793), puis au siège de Menin (1794). Son intérêt pour la théorie militaire et surtout son expérience pratique de la guerre le poussent à étudier de près le rapport entre la théorie et la pratique de la guerre. A travers son étude de l'Histoire, il va tenter de constituer une théorie "unifiée" entre ces deux aspects mais ne parviendra jamais à produire une doctrine théorique.

La Révolution française révèle à SCHARNHORST les avantages stratégiques que peut s'assurer une nation débarrassée des dogmes du passé. Il note la supériorité de la nouvelle armée française en matière de recrutement, d'organisation, de tactique et aussi de motivation par rapport aux autres armées européennes fonctionnant selon le modèle de l'Ancien Régime et dont l'exemple le plus brillant était incontestablement la Prusse. Affecté au 3ème régiment d'artillerie à Berlin dès son adhésion à la cause prussienne, il rédige un manuel d'artillerie et donne son avis sur la réorganisation de l'armée. A partir de 1801, il exerce son influence en tant qu'instructeur à l'Ecole des sciences militaires de Berlin qu'il réorganisera avec, entre autres, la création de l'Académie de guerre (1804) dont il devient le directeur. Il fonde la prestigieuse Société militaire en 1802 avec sept autres membres dont l'objectif est d'échanger des idées sur l'art de la guerre. Trois ans plus tard, la société comptera déjà près de deux cent adhérents. Ses conférences sur la stratégie et la tactique obtiennent un grand succès, et leur enseignement sera incorporé dans la nouvelle politique militaire de la Prusse. Les thèmes principaux de son enseignement seront repris et approfondis par CLAUSEWITZ. Ses innovations s'appliquent aux niveaux stratégique et tactique, et il s'intéresse aux problèmes concernant l'éducation des officiers et l'organisation de l'armée.

Bien qu'il soit à la recherche de fondements théoriques applicables universellement au phénomène de la guerre, il se propose tout d'abord de préparer ses officiers à la réalité du combat, en particulier à l'imprévu et à l'imprévisible. Selon lui, le soldat ne doit pas s'enfermer dans une conception anticipée et définie des événements. Plutôt que d'estimer les forces de l'adversaire, il est préférable de comprendre sa psychologie. Cet aspect de la guerre est le plus important, bien que SCHARNHORST soit conscient que "la partie psychologique de la guerre (soit) d'ailleurs un terrain très peu connu". Il importe au stratège de connaitre le "coeur humain", et c'est à l'aide d'une étude approfondie de l'Histoire qu'il y parviendra. Il substitue la méthode expérimentale à la méthode analytique qui dominait jusque là l'éducation militaire. Le seul champ expérimental disponible à celui qui étudie la guerre demeure l'Histoire, et c'est elle qu'il place au centre de son système éducatif. Cette conscience historique le contraint à interpréter la guerre comme un phénomène social dont les transformations vont de pair avec les changements dans l'ordre politique et social. C'est cette vision globale qui l'aide à comprendre l'évolution brutale de la guerre engrendrée par la Révolution française, et il va être le premier à mettre en relief la relation entre politique et stratégique que popularisera CLAUSEWITZ.

Un autre thème le préoccupe tout particulièrement, la concentration des forces. Le dilemme à résoudre consiste à disperser ses troupes avant l'attaque pour pouvoir les concentrer au maximum au moment de la bataille, soit "ne jamais se tenir concentré, mais toujours se battre concentré", conséquence directe de l'importance prise par l'artillerie. Dès 1797, dans une étude sur la réussite des armées françaises, il examine tous les éléments, du plus grand au plus infime, ayant un rapport, même lointain, avec la guerre. Chacun de ces éléments a son importance et aucun ne doit être négligé. Ainsi, il préconise l'abandon de l'ordre linéaire et rejette la colonne unique. Il encourage le ravitaillement combinant magasins et réquisitions. Nommé à la tête de la commission de réorganisation de l'armée en 1807, il propose de rompre avec l'esprit du XVIIIe siècle en organisant une armée moderne selon le modèle français. Convaincu que l'avenir de la guerre est lié au concept de nation armée, il préconise un système de conscription universel, radical pour l'époque par son étendue à toutes les classes sociales. Alors que les troupes étaient auparavant composées de nombreux étrangers, il préfère instituer un système de recrutement national. Momentanément reporté à cause du traité de Tilsit qui limite le nombre de recrues à 42 000, ce système sera finalement adopté en 1814, après sa mort, grâce à l'action d'un de ses anciens élèves, Hermann von BOYEN. SCHARNHORST répartit ses troupes en brigades composées de 7 bataillons d'infanterie, 12 escadrons et 7 pièces d'artillerie. Convaincu de l'importance que revêt le feu, il développe son artillerie. Enfin, il veut donner à l'officier l'esprit d'initiative et les moyens de ses décisions. En 1809, il est chargé de la réorganisation du ministère de la Guerre bien qu'il soit privé, pour des raisons politiques, du titre de ministre. Il crée une division spéciale chargée des plans d'organisation et de mobilisation de l'armée ainsi que l'entrainement et de l'éducation des troupes en temps de paix. L'état-major de l'armée est incorporé au ministère mais deviendra autonome à partir de 1821. En opposition avec la noblesse, qui craint pour ses privilèges, il tente de faciliter l'accès à la carrière d'officier à d'autres classes de la société. Malheureusement, il ne vivra pas assez longtemps pour voir appliquer ses réformes, mourant de ses blessures à la bataille de Lützen, le 28 juin 1813. 

Malgré tout, et surtout malgré les manoeuvres de la noblesse, en enseignement demeurera après sa mort grâce à ses anciens élèves qui le transmettront aux générations suivantes sous une forme ou sous une autre. MOLTKE, SCLIEFFEN et BERNHARDI seront animés par les principes qu'il a établi, remaniés et approfondis par GNEISENAU, BOYEN et surtout CLAUSEWITZ. (BLIN et CHALIAND)

Ses travaux théoriques dont des Mémoires pour servir à l'art militaire défensif (1775) constituent des références jusque dans l'Empire allemand de BISMARK, même s'ils sont rapidement plus que complétés par d'autres théoriciens. Tout le long de sa carrière, l'affrontement entre les armées de l'Absolutisme et celles de la Révolution française suscite, comme dans les Etats allemands, en Prusse un vastes débats d'idées - qui dépassent d'ailleurs les questions purement militaires - entre les partisans des conceptions frédériciennes et ceux qui estiment qu'il faut s'inspirer du modèle nouveau mis en oeuvre par la France. Il critique, après avoir pris part à la guerre de Sept ans,  brillamment et impitoyablement dans ses Betrachtung über die Kriegskunt (1797) les conceptions tactiques et le mode d'instruction frédériciens. Selon lui, et c'est le sentiment d'un certain nombre d'autres penseurs prussiens, le roi n'a remporté ses victoires que lorsqu'il a agi contre ses propres principes. Il plaide pour une tactique simplifiée pratiquée par une armée populaire, motivée par l'enthousiasme patriotique. Ce qui compte désormais, ce n'est plus la perfection de l'ordre linéaire, mais l'intensité de la force morale. En même temps, il attache une importance démesurée au rôle du hasard à la guerre qui, à ses yeux, n'est qu'un art extrêmement flou. Peu d'ouvrages théoriques allemands ont suscité de telles polémiques et ont été autant lus. Les partisans de l'ancien y voyaient une provocation, ceux du nouveau un traité génial et prophétique. Il va, entre autres, exercer une influence décisive sur H.D. von BULOW. F. von DECKEN, en dernier défenseur du système militaire de l'Absolutisme, fait entendre sa voix dans les Betrachtungen übes das Verhältnis das Kriegsstandes zu dem Zwecke der Staaten (1800). Pour lui rien ne doit changer car l'Absolutisme, avec son type particulier d'armée, marque un achèvement qu'il est impossible de dépasser. Mais les auteurs qui plaident pour l'armée de milice, pour le système de tirailleurs, pour le "soldat naturel" remplaçant le "mécanique" se font toujours plus nombreux. Une multitude d'écrits techniques vont tous dans le même sens de la réforme, et dès 1806, les réformateurs vont oeuvrer pour le renouveau de l'armée prussienne. (Jean-Jacques LANGENDORF)

 

Peu d'oeuvres du réformateur sont traduites en Français. Notons toutefois un Traité sur l'artillerie, publiée à Paris en 1840.

Engène CARRIAS, La pensée militaire allemande, 1948. Max LEHMANN, Scharnhorst, Leipzig, 1887. Rudolph STADELMANN, Scharnhorst, Shicksal und geistige Welt, ein Fragment, Wiesbaden, 1952. Hansjürgen USZER, Scharnhorst, Theoretiker, Reformer, Patriot, Berlin, 1979. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Jacques LANGENDORF, Théoriciens allemands et prussiens, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

Partager cet article
Repost0
22 octobre 2017 7 22 /10 /octobre /2017 07:34

     Von BERENHORST, dont les écrits ne sont pas encore traduits en français, mais qui est évoquée par certains auteurs d'histoire allemande, fait l'essentiel de sa carrière d'officier et d'écrivain en Prusse.

      Après avoir rejoint (à l'âge de quinze ans, mais ce n'est pas exceptionnel à l'époque pour un soldat), l'armée prussienne de FREDERIC LE GRAND, il participe à la guerre de Sept ans au sein de son état-major. Après une carrière diplomatique, il écrit des ouvrages stratégiques et philosophiques ainsi qu'un autobiographie.

Il s'intéresse tout d'abord à la théologie et à la philosophie ; il subit l'influence de KANT et tente d'appliquer certains de ses principes à ses propres analyses stratégiques. BERENHORST fait publier son premier volume de Réflexions sur l'art de la guerre en 1796, qu'il complète par un deuxième (1798) et un troisième volumes (1799). Ses aphorismes sont publiés en 1805. 

Dans ses écrits, il se montre sévère à l'égard des doctrines militaires de son époque, en particulier toutes celles qui visent à faire de la guerre une science exacte. D'après lui, l'application de certains principes de guerre, au niveau de la tactique, peut être justifié dans certains cas, lorsqu'un conflit oppose deux armées de natures fondamentalement différentes. Le combat antique, qui opposait les armées grecques et romaines à des armées moins bien organisées, pouvait voit triompher l'utilisation de certains principes guerriers appliqués de façon plus ou moins rigide. Lorsqu'une armée adopte une approche de la guerre nouvelle qui s'avère supérieure à celle qui prévaut chez ses voisins, comme la Grande Armée de NAPOLÉON, elle est victorieuse jusqu'au moment où les autres armées commencent à combattre selon les mêmes méthodes. A partir de ce moment, son avantage initial disparait.

Selon BERENHORST, la guerre ne peut être assimilée aux sciences exactes (on peut d'abord à la géométrie en deux dimensions...) parce que l'expérience historique démontre que les exceptions aux lois de la guerre sont trop nombreuses pour que l'on puisse raisonnablement établir des lois générales. La guerre ne peut donc être réduite à une science, comme le voudraient les modernes, ni à un art, comme le croyait les anciens. L'analyse de la guerre selon les règles de l'art  ou selon les principes prétendus scientifiques aboutit à des conclusions qui sont en contradiction avec la réalité. La guerre de Sept ans, par exemple, démontre qu'une armée combattant au mépris des lois fondamentales de la guerre peut vaincre une armée qui applique les principes à la lettre. Pourquoi cette contradiction? s'interroge-t-il. Parce que les théoriciens se sont trompés sur la véritable nature de la guerre et sur les facteurs qui déterminent réellement l'issue d'une bataille ou d'un conflit. Les facteurs moraux et psychologiques jouent un rôle essentiel dans la guerre tout comme l'imprévu et le hasard. C'est à la fois la force spirituelle qui animait ses hommes et sa propre chance qui permirent à FREDERIC de mener son armé à la victoire lors de la guerre de Sept ans, plutôt que ses qualités de général. Dans le débat opposant les adeptes du choc aux partisans du feu, BERENHORST défend la tactique du choc qui met en avant la force physique et morale des troupes, et il minimise le rôle de l'officier tout en élevant celui du simple soldat. En général, son analyse limite le rôle de l'individu et met en relief celui des masses populaires. Il se montre critique envers FREDERIC, l'accusant de ne pas avoir su exploiter certains éléments importants, comme le nationalisme. L'analyse critique de BERENHORST annonce les théories de CLAUSEWITZ, en particulier celles qui mettent en lumière les facteurs psychologiques et moraux et le rôle du hasard dans la guerre. Méfiant à l'égard de toute approche réductrice de la guerre, il appréciera néanmoins le système de JOMINI dont il approuve l'analyse des principes de guerre napoléoniens. (BLIN et CHALIAND)

 

     BERENHORST fait partie d'une importante vague de penseurs allemands, qu'ils soient prussiens ou non, dont la réflexion est boostée par la défaite des Alliés devant les forces de NAPOLÉON. Nombreux sont les théoriciens militaires prussiens comme lui qui sont convaincus de la nécessité de réformes, même s'ils ne sont pas toujours d'accord entre eux sur l'ampleur à leur donner. Parmi eux, c'est sans doute lui qui émet le plus grand nombre d'idées qui seront développées ensuite par CLAUSEWITZ.

Par ailleurs, et cela influe beaucoup sur son parcours intellectuel, il est le mentor du prince Franz Von ANHALT-DESSAU. Il est engagé à sa cour et l'accompagne lors de son Grand Tour (1765-1768) que BERENHORST relate ensuite en 1775. Dans son livre sur ce grand voyage, BERENHORST fait part de ses réflexions personnelles sur le plan militaire et sur beaucoup d'autres. Il transplante l'esprit des Lumières à la cour du prince. Son esprit cosmopolite ne l'empêche pas d'être foncièrement prussien. La lecture de cet ouvrage montre bien que l'hégémonie culturelle française n'implique nullement de la part des autres pays une acculturation. 

 

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, éditions perrin,  tempus, 2016.

Edward von BULOW, Aus dem Nachlasse, Dessau, 1845. Ernst HAGEMANN, Die Deutsche Lehre vom Kriege, von Berenhorst zu Clausewitz, Berlin, 1930. Eberhard KESSEL, "Georg Heinrich von Berenhorst", Sachsen und Anhalt, IX (1933). Françoise KNOPPER, traduction de BERENHORST, Die Grand Tour des Fürstein Franz von Anhalt-Dessau und des Prinzen Johan Georg durch Europa Aufgezeichnet im Reisejournal des Georg Henrich von Berenhorst 1765 bis 1768, www.perspectivia.net (Institut historique allemand de Paris). 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 09:23

   PLOTIN ou PLOTINUS, philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive est le représentant du courant philosophique "néoplatonisme". Son oeuvre nous est connue surtout par un de ses disciples dans son école à Rome, PORPHYRE de Tyr, qui la regroupe dans les Ennéades. Sa relecture des oeuvres de PLATON est une source d'inspiration importante pour la pensée des fondateurs de l'Eglise chrétienne (les Pères, AUGUSTIN parmi les plus importants). L'originalité de sa pensée tient dans sa réflexion sur la nature de l'intelligence et de l'univers, conçus  comme provenant de l'Un, et destinés à revenir à l'Un, pensée qui séduit les promoteurs du monothéisme dans l'Empire romain. Fortement influencée par la philosophie indienne et l'ensemble des auteurs grecs anciens, il influence plusieurs lignées de philosophes, jusqu'à HEGEL, LÉVINAS ou JERPHAGNON. Sans doute pour bien comprendre la philosophie occidentale est-il indispensable de passer par l'étude des Ennéades, au même titre que les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE. 

   Les Ennéades se composent traditionnellement de neuf parties, mais la recherche actuelle (Pierre HADOT), permet de les restituer dans l'ordre chronologique. Il est possible que cette restitution facilite la compréhension de l'oeuvre, mais l'édition traditionnelle perdure encore.

   Maurice de GANDILLAC écrit que "reprenant la doctrine e Platon avec des éléments aristotéliciens et stoïciens, en même temps qu'elle subit l'influence de courants ultérieurs, la philosophie de Plotin représentent une recherche du salut autant que de la vérité, un épanouissement du platonisme autant qu'une véritable création. Elle s'impose surtout, à travers une interprétation originale du Parménide de Platon, par sa doctrine de l'Un et par sa conception du double - et unique - mouvement de la procession qui est effusion d'unité et de la conversion ou ascension purificatrice vers le Principe.

Après bien d'autres, Jaspers soulignait naguère toutes les contradictions du plotinisme, cet Un et cette matière qui sont parallèlement indétermination et puissance de tout déterminé, ce monde qui naît presque d'une faute et dans la beauté duquel on doit pourtant reconnaître un signe divin, ce mal qui n'est en principe qu'un moindre bien et qui le présente néanmoins comme séduction et même bourbier. Dans sa perspective éternise, Plotin ne saisit ni le tragique des "situations limites" ni le malheur des opprimés, "tourbe vile" dont il semble lier le sort à quelque immoralité antécédente (Ennéades III, IX, 9). S'il évoque en termes poétiques l'Un, qui est à la fois "aimable et amour même et amour de soi" (VI, VIII, 15), il ne traduit cet Eros sublimé ni dans une agapè fraternelle ni dans une compassion universelle, moins encore dans une volonté révolutionnaire de justice. Cependant, par des entremises comme celles de Proclus et d'Augustin, Plotin a marqué de son empreinte un vaste secteur de la spiritualité chrétienne : grâce à lui, les philosophes arabes et les soufis ont pénétré d'une dimension mystique le rationalisme aristotélicien et le fidéisme coranique. Depuis la Renaissance, de Ficin et de Bruno à Hartmann et à Bergson, diversement entendu et transposé, il a continué d'inspirer tout ensemble maintes expériences intimes et plus d'un rêve spéculatif."

    

     PLOTIN, connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois hypostases :

- l'Un ou le Bien ;

- L'Intelligence (ou l'Intellect) ;

- L'Âme du monde.

   Le terme d'hypostase est introduit tardivement par PORPHYRE. Les trois hypostases désignent les trois principes fondamentaux à l'origine du monde intelligible, bien que PLOTIN lui-même n'utilise le terme hypostase autrement que dans l'acception courante de son époque, l'Existence. Les trois hypostases fonctionnent comme trois niveaux distincts de réalité. 

La première hypostase, l'Un, est simple, infinie, illimitée en puissance et en perfection, supérieure à l'être, à la pensée, à l'essence, à la forme... Cette hypostase peut être définie comme puissance universelle.

La seconde hypostase, l'Intelligence, est l'Etre total. Elle possède en elle-même les formes intelligibles. De ce fait, elle contient le monde intelligible au sens strict du terme : les Idées, les Formes, les essences ou les êtres véritables. Les Idées sont conçues toutes à la fois par l'Intelligence, mais sont pourtant différentes les unes des autres. En tant qu'essences, elles sont, par rapport au monde sensible, des modèles ou encore les formes intelligibles des choses. En tant que puissances, elles sont les formes premières et créatrices, les raisons que l'Intelligence transmet à l'Âme universelle pour que la matière sensible puisse participer au monde intelligible.

La troisième hypostase a moins d'unité que l'Intelligence et est d'un niveau ontologique inférieur. Cette hypostase est double, à la fois éternelle et temporelle. L'Âme universelle contient toutes les âmes et les formes individuelles, c'est ce qui explique la sympathie par laquelle sont unies toutes les parties de l'univers sensible. Ainsi l'Âme a une fonction rationnelle, qui est de penser, et une fonction génératrice qui est de donner à la matière sensible l'existence tout en diversifiant les êtres mondains à l'aide des raisons séminales.

  Toute cette conception se rapproche de façon frappante d'une partie de la philosophie indienne, dont s'inspire d'ailleurs PLOTIN. Pour Olivier LACOMBE (1904-2001), indianiste et philosophe français, par exemple, il y a une "affinité profonde", "aux résonances multiples" entre des aspects importants des Ennéades et des Upanishad de la pensée indienne. (Notes sur Plotin et la pensée indienne, Annuaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1950-1951) D'ailleurs plusieurs auteurs grecs s'intéressent de près à la philosophie indienne, résultat sans doute (ou au moins cela l'accéléra-t-il) des expéditions d'Alexandre le Grand dans la vallée de l'Indus. Ce qui rapproche PLOTIN des Upanishads, c'est la volonté d'abolir les relations de l'ego avec le "cosmos", "les autres consciences" et "le principe suprême et universel". 

    Pour Agnès PIGLER, docteur en philosophie, enseignante au Lycée le Castel et à l'Université de Dijon, "la lecture des Énnéades de Plotin est complexe, elle implique au moins deux niveaux  : le premier est celui d'une lecture qui tend à comprendre le texte par et pour lui-même, en retenant la cohérence du discours et celle des images employées par l'Alexandrin ; le deuxième niveau est plus subtil, quittant l'immanence du texte il nous invite à repérer, à l'intérieur même de sa densité philosophique, les références constantes aux grands ancêtres, de l'emprunt, par Plotin, de leurs concepts.

C'est ainsi qu'apparaissent des concepts du pythagorisme, de l'orphisme, du platonisme, de l'aristotélisme, ou du stoïcisme. (...) Etudier un concept, c'est aussi bien le restituer au texte unique et prodigieusement dense de Plotin, qu'indiquer la présence constante de la référence au passé en montrant que (son) vocabulaire est tout entier nourri par la tradition philosophique. (...)" Il faut prendre en compte, pour la lecture de l'oeuvre de PLOTIN, "l'arsenal de notions qui ont leur sens plotinien propre, comme (ayant) ont aussi leur passé propre qui ajoute au sens philosophique précis que l'Alexandrin leur confère les stratifications sémantiques déposées par l'histoire de la philosophie. En bref, la présentation des notions employées par Plotin oblige à un effort d'interprétation, mais aussi à un effort d'approfondissement, de diversification et de précision."

    La postérité des Ennéades est une postérité éclatée. "Dans les deux siècles et demi qui ont suivi la mort de Plotin, écrit Emile BREHIER, dans son Histoire de la philosophie, le néoplatonisme a une histoire fort complexe non seulement par ses doctrines, souvent divergentes chez les très nombreux maîtres qui les enseignent, mais aux points de vue religieux et politique.

Au point de vue religieux, le néoplatonisme se fait peu à peu solidaire des religions païennes, qui finissent au milieu du triomphe croissant du christianisme. L'enseignement de Plotin contenait (...) une doctrine religieuse distincte de sa doctrine philosophique ; elle se distingue par deux traits : la divinité des êtres célestes, des astres ; un ensemble d'actes religieux, prières, évocations des âmes, incantations magiques, dont l'efficacité découle d'une manière en quelque sorte mécanique de l'observation exacte des rotes prescrits." PLOTIN se situe dans le courant des idées communes qu'il agrège à sa philosophie. Il participe, d'une certaine manière, aux luttes, mais c'est bien après sa mort que tout cela s'intensifie rapidement, entre religions orientales concurrentes et entre culte impérial et ces religions. Les néoplatoniciens "cherchent parfois à aller à la rencontre de ces croyances, en se faisant eux-mêmes plus populaires ; de là naissent des écrits comme le petit écrit de Sallustre, Des dieux et du monde, sorte de catéchisme néoplatonicien qui s'adresse aux gens du commun et sur les mythes connus de tous, avec un évident souci de clarté." 

 

PLOTIN, Ennéades, texte grec et traduction française d'Emile BRÉHIER, 7 volumes, Les Belles Lettres, 1924-1938. Rééditions nombreuses, souvent en morceaux, comme Du Beau, Ennéades I,6 et V, 8, Agora Pocket, 1991. Egalement Ecrits, sous la direction de Pierre HADOT, Cerf, 1988.

 

Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome 1, Antiquité et Moyen-Âge, PUF, collection Quadrige, 1981 (voir aussi La philosophie de Plotin, 1928, réédition Vrin, 1982. Agnès PIGLER, Plotin, dans le Vocabulaire des Philosophes, ellipses, 2002. Maurice de GANDILLAC, Plotin, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

Partager cet article
Repost0
26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 08:19

   Bertrand Arthur William RUSSELL, mathématicien, logicien, philosophe britannique, est également un philosophe, homme politique et moraliste très engagé tout le long de sa vie à la fois dans la recherche scientifique et la lutte contre la guerre et les injustices. Il est considéré comme l'un des plus importants philosophes du XXème siècle, influencé par de multiples penseurs et influençant également de multiples chercheurs et de multiples hommes politiques. 

    On présente souvent sa pensées suivant trois axes :

- La logique, fondement des mathématiques ; avec FREGE, il est l'un des fondateurs de la logique contemporaine. Son Principia Mathematica (1903), écrit avec Alfred North WHITEHEAUD fait autorité dans le monde universitaire ;

- La philosophie scientifique ; il propose d'appliquer l'analyse logique aux problèmes traditionnels comme l'analyse de l'esprit, de la matière et de la relation entre l'esprit et la matière, de la connaissance et de l'existence du monde extérieur. Père de la philosophie analytique, il rejette l'idéalisme ;

- L'engagement dans le siècle, sa libre pensée : agnostique de coeur et d'esprit (proche de l'athéisme), il combat contre toutes formes de religion et par ailleurs toutes formes de guerre. Il défend des idées proches du socialisme tout en, à une étape de sa réflexion, condamnant le régime soviétique. Il s'appuie sur une philosophie rationaliste oeuvre pour la paix et l'amour et s'engage dans de nombreuses polémiques. Il est parfois considéré comme le "Voltaire anglais" ou le "Voltaire du XXème siècle". Son activité, notamment pour le désarmement nucléaire et contre la guerre du VietNam, se poursuit sous l'égide du Tribunal Russel (après avoir été le Tribunal Sartre-Russel). 

     Sa vie, longue, tumultueuse et féconde est toute entière gouvernée par trois passions : "le besoin d'aimer, la soif de connaitre et le sentiment presque intolérable des souffrances du genre humain" (A1, Prologue). Son oeuvre immense, multiple et décisive est encore en traduction et en publication (37 volumes en tout...). On y trouve des travaux théoriques relevant de la logique mathématique et de la philosophie, mais aussi des études de morale et de politique, et même des nouvelles et des romans. Le commentateur de cette oeuvre se trouve devant la difficulté particulière de la variation des thèses soutenues et à la transformation constante de son système. (Denis VERNANT). C'est ainsi que sur la croyance, le jugement et la vérité, il ne cesse de rechercher, passant par quatre conceptualisations successives : l'affirmation initiale de l'anti-psychologisme et du réalisme ; l'appréhension discursive du jugement (1910-1912) ; sa réinterprétation béhavioriste et moniste (1921) et l'approche langagière (1940). Demeure toutefois son rejet de l'idéalisme et l'affirmation constante d'une philosophie analytique. 

Il mène de front les trois axes de ses réflexions et actions, s'activant notablement dans les années 1940 et 1950. Sa première oeuvre porte sur la sociale démocratie allemande (1896) et ses premiers travaux mathématiques débutent sur la géométrie (1897). Il alterne alors publications scientifiques et publications politiques. Pour notre part, retenons Principle of Social Reconstruction (1916) republié en 2008 par Presses de l'Université de Laval, Justice in War-Time (Open Court, Chicago, 1916), Political Ideals (1917, New York), Roads to freedom : Socialism, Anarchisme, and Syndicalism (Londres, 1918), traduit en français sous le titre le monde qui pourrait être, The Problem of China (1922, Londres, Allen & Uniwin), The Prospects of Industrial Civilization (avec Dora RUSSELL, 1922, Londres), What I believe (1925), Selected Papers of Bertrand Russell (1927, New York), Sceptical Essays (1928, Londres), Mariage and Morals (1929), Education and the Social Orders (1932), Religion and Science (1935), Which Way to Peace? (1936), A History of Western Philosophy and Its connection with political and social circomstances from the earliest times to the present day (1946), The impact of science on Society (1952), Why I am not communist? (1956), Has Man a Future? (1961), Essay in Skepticism (1963), Unarmed Victory (1963), On the philosophy of science (1965); War crimes in VietNam (1967). A noter un The Autobiography of Bertrand Russell, en trois volumes, parus en 1967-1969. 

  Être philosophe pour RUSSELL ne saurait se limiter à élaborer une méthode d'analyse logique et à rendre compte des possibilités de connaissance. Homme politique (un temps député à la chambre des Lords en 1937), moraliste et militant anti-religieux et anti-guerre, il élabore une oeuvre politique au moins aussi importante que son apport en logique et en mathématique. Soucieux d'efficacité, aux essais abstraits et savants, il préfère délibérément les ouvrages (et les articles de journaux) destinés au grand public. 

Très tôt, la réforme de la morale sexuelle est pour lui une des nécessités vitales de son époque. Opposé à la "morale du tabou", qui puise sa sources dans des "superstitions" en partie religieuses; il prône la suppression de toute censure. A cette morale du tabou, il oppose une morale de libération, qui, sur le modèle de l'approche scientifique, se veut rationnelle et objective. Ce qui lui vaut des campagnes de presse, orientée par des autorités religieuses (protestantes) le faisant passer pour un "suppôt de Satan". Bertrand RUSSEL reste fidèle à lui-même en intervenant sur l'institution du mariage et sur les relations familiales.

C'est en héritier d'une grande famille de la noblesse anglaise que Bertrand RUSSELL entre en politique et n'en sort jamais. A ses débuts, tout en poursuivant sur les traces radicales et libre-penseuses de celle-ci, il défend d'abord un libéralisme aristocratique accordant une grande place à la liberté et à la justice, étranger à l'esprit démocratique et égalitaire des Temps . Modernes. Même lorsqu'il promeut des valeurs socialistes, il reste foncièrement aristocrate. C'est pendant la Grande Guerre que se concrétise ses nouvelles idées pacifistes et qu'il s'engage dans une action militante, abandonnant un certain patriotisme (et même... impérialisme...) qu'il avait affiché auparavant notamment pendant la guerre des Boers et juste avant la conflagration mondiale. Autant il défend dans ses écrits des idées socialistes et de justice social, autant, suite d'ailleurs à un voyage en URSS (en 1920) où il est frappé par le dogmatisme "communiste", il refuse le marxisme. Au terme d'une grande critique, RUSSELL considère que le socialisme russe est pire que le capitalisme lui-même dans la mesure où, nouvelle religion, il foule aux pieds ce qui à ses yeux fait toute la valeur de la "civilisation" : l'esprit scientifique, la tolérance et la démocratie. Dans Roads to Freedom (1918), déjà, il prône plutôt un socialisme de guilde ; il développe une augmentation en faveur de l'anarcho-syndicalisme, étant bien plus proche des thèses de BAKOUNINE et de KROPOTKINE que de LÉNINE...  

C'est après la deuxième guerre mondiale la menace atomique qui le mobilise le plus fortement, et cela dès 1945. La course aux armements nucléaires constitue la plus grande menace contre l'humanité ; son action (et ses écrits) se dirigent dans deux directions complémentaires : l'opinion publique et la communauté scientifique. Il plaide également, de manière alternative à cette course aux armements, pour un gouvernement mondial, seul capable à ses yeux de permettre d'apporter les solutions à tous les graves problèmes sur notre planète. 

Bertrand RUSSELL, Histoire de mes idées philosophiques, tel Gallimard, 2003 ; Le pouvoir, Editions Syllepse, 2003 ; Ma conception du monde, Gallimard, Idées, 1962 ; La connaissance humaine, sa portée et ses limites, Vrin, 2002 ; Science et religion, Gallimard, 1971 ; Le mariage et la morale, 10/18, 1970 ; Pratique et théorie du bolchevisme, Mercure de France, 1969 ; Le monde qu'il pourrait être, Denoël, 1973 ; 

Denis VERNANT, Bertrand Russell, GF Flammarion, 2003.

    

Partager cet article
Repost0
19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 06:55

   Jean-Claude CHESNAIS, de formation économiste et démographe est l'auteur de nombreux ouvrages et articles (notamment dans la revue Population) consacrés aux problèmes démographiques. Il est par ailleurs auteur d'une Histoire de la violence. Chercheur à l'institut national (français) d'études démographiques (INED) de 1975 à 1984, directeur de recherches de cet institut depuis 1985, enseignant à l'Ecole Nationale d'Administration, sa thèse de 1976 porte sur Les morts violentes.

   Ses ouvrages principaux portent sur la démographie et les différents dangers qui se rattachent à son évolution : La population du monde : enjeux et problèmes (co-directeur) en 1997, La démographie en 2002, La population du monde : géants démographiques et défis internationaux (2002), Le crépuscule de l'Occident (1995). On notera, en ce qui concerne ses articles, celui qui porte sur la Géopolitique de l'Eurasie : le point de vue du démographe, fresque des situations démographiques de la zone la plus peuplée du monde de l'Europe à l'Asie (sur diploweb). Il y aborde les problèmes démographiques qui tient compte des conditions dans lesquels se passent les mouvements migratoires (rôle des réseaux mafieux, des systèmes plus ou moins décentralisés, des niveaux différents d'évolution économique, des systèmes politiques plus ou moins autoritaires, des politiques de certains Etats pour attirer dans leur pays les élites, des situations de conflits...). Il s'y montre particulièrement critique par rapport aux données démographiques produites par certains Etats (notamment la Chine, "experte en falsification statistique")

   Dans Le crépuscule de l'Occident, réédité en 2005 (Laffont), Jean-Claude CHESNAIS veut à la fois exposer les tendances fortes démographiques et lancer un avertissement sur un déclin relatif de l'Occident. Il écrit que l'évolution de la population n'est pas exponentielle. Le mythe de sa croissance continue est donc pure illusion : elle s'est accéléré jusqu'en 1965, avec 2% de taux de croissance ; maintenant, celui-ci tend vers 1% au niveau mondial. Il tombera à 0% en 2040. Une diminution globale de la population humaine s'ensuivra.

Face à ce constat, l'ensemble des pays du globe ne se trouve pas logé à la même enseigne. En matière démographique, deux grandes zones planétaires peuvent être considérées : une première, en phase de croissance rapide, recouvre l'Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient ; une seconde, l'Europe et l'Asie, entre en phase de maîtrise démographique plus ou moins forte. Dans cette dernière zone, la Corée a la plus basse fécondité du monde avec un niveau de remplacement des générations de l'ordre de 50%.

L'augmentation à venir de la population sera caractérisé par une croissance des populations âgées, voire très âgées. Les personnes de plus de 85 ans, à l'échelle du monde, seront multipliées par un facteur 10 à l'horizon 2050. Au contraire, l'augmentation globale de la population entre 2006 et 2050 sera de l'ordre de 40%. La pyramide des âge subira donc un retournement complet.

Par ailleurs, la carte du peuplement va se modifier de manière beaucoup plus importante en 50 ans qu'elle ne l'a fait en plusieurs millénaires. Ainsi, les déplacements humains entre la planète en expansion démographique et la planète en contraction démographique vont croître. Ce qui se passe actuellement en Amérique du nord le monde : son noyau de peuplement autour des WASP (White Anglo-Saxons Protestants) est minoritaire en Californie, dans les Etats de l'Ouest et du Sud. Des phénomènes similaires se produisent aussi en Europe : le sud de l'Espagne est en train de se peupler de migrants en provenance de l'Afrique. Ainsi, ces cinq dernières années la population espagnole a augmenté de 4 millions d'individus en raison de mouvements humains de l'Afrique vers l'Espagne alors même que ce pays est en situation de sous-fécondité.

Ces phénomènes de migration s'accompagneront également d'une reconfiguration des identités humaines à l'échelle des pays. Une déseuropéanisation du peuplement va se produire au profit d'une asiatisation, d'une africanisation et d'une islamisation (Notons qu'au passage l'auteur semble mélanger démographie et religion - rien ne dit que l'Islam ne va pas subir le sort de la Chrétienté en tant qu'entités identitaires...) des groupes de populations. Dans de grandes villes européennes, vers 2030, les habitants de type européen, au sens le plus varié, deviendront minoritaires. L'exemple de la Russie est pertinent : un scénario projette que son peuplement deviendrait à majorité musulmane. Sur 140 millions d'habitants, actuellement présents à l'intérieur des frontières russes, 25 millions sont déjà d'origine musulmane.

Enfin, autre conséquence : les tendances démographiques futures aggraveront certainement les tensions sur l'exploitation des matières premières. Parmi celles-ci, l'eau sera au centre des enjeux (notons que c'est déjà vrai...). Pénuries et stress hydriques évolueront de manière conjointe et importante à l'heure actuelle. Il est à craindre que la courbe de croissance de certains zones de peuplement sur Terre, et notamment en Afrique, n'accentue cette situation.

 

Jean Pierre CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident, de 1800 à nos jours, Laffont, 1981 ; La démographie, PUF, collection Que sais-je?, 1990 ; La population du monde de l'Antiquité à 2050, Bordas, collection Atlas, 1991 ; Le Crépuscule de l'Occident, Démographie et politique, Laffont, 1995.

Partager cet article
Repost0
14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 15:07

    Le colonel et théoricien français Charles Jean Jacques Joseph Ardant du PICQ, d'une famille sans tradition militaire particulière, participant à plusieurs guerres (Crimée, Algérie, guerre franco-allemande où il est abattu) est l'auteur d'une doctrine qui va à l'encontre des courants dominants de l'époque. Théoricien militaire de grand talent, il est l'auteur d'un des livres les plus originaux du XIXème siècle.

    Fortement influencé par la pensée du Maréchal BUGEAUD, le militaire le plus en vue à l'époque où il commence sa carrière militaire et d'ailleurs protégé et conseillé par lui, Ardant du PICQ connait parfaitement le livre du général TROCHU, L'armée française en 1967, dont un important chapitre est consacré aux problèmes du combat et de la panique, et à la psychologie militaire en général. De plus, il conjugue souvent des apports du Maréchal de SAXE, de GUIBERT, du prince de Ligne et au Maréchal MARMONT. Ardant du PICQ navigue d'ailleurs dans un milieu aux tendances monarchistes ou/et aristocratiques, et considère qu'une société aristocratique est nécessaire pour aviver un véritable esprit militaire. Cet esprit traditionaliste explique que l'on ne mentionne que très peu dans les écoles militaires républicaines qui suivent  les années 1900... 

     L'essentiel de sa doctrine est exprimé dans Etudes sur le Combat, publié en 1880. Cet ouvrage compare "guerre ancienne" et "guerre moderne", commentent les feux d'infanterie et l'action des compagnies du centre (dans le dispositif adopté par l'armée française). Il se conclue par un ensemble de lettres et par le résultat des questionnaires qu'il a fait parvenir à des militaires. Il faut dire que le résultat de ce questionnaire n'est guère satisfaisant et c'est une des raisons pour lesquelles il se tourne surtout vers l'Antiquité et les expériences militaires des Grecs et des Romains. De fait, l'obsession de la légion romaine l'a atteint, comme il a atteint d'ailleurs nombre des théoriciens militaires avant lui. 

Son idée principale consiste à démontrer qu'alors que le combat ancien est fondé sur le duel face à face (hormis tout de même les divers tirs de traits...), le combat mode,e, à cause de la technologie employée, éloigne les belligérants qui ne se voient plus et qui agissent l'un sur l'autre à distance. Le fait de ne pas voir son adversaire induit que le combattant est livré à lui-même et que sa puissance repose sur sa force morale. Autrement dit, le combat repose avant tout sur l'être humain et notamment sur sa psychologie. En effet, pour lui, la défaite est avant tout une rupture psychologique due notamment à la peur et qui génère le désordre, la confusion et la panique. Pour lutter contre cette peur et prendre l'ascendant, il faut éduquer la force morale des soldats à travers la discipline, la confiance et la solidarité. La victoire se fonde donc sur une éducation du soldat qui doit être solidement commandé par des officiers convaincus de leur rôle. 

    De son vivant, Ardant du PICQ n'a publié que ses Etudes sur le combat antique, complétées après sa mort par les notes qu'il avait esquissées sur le combat moderne. Les Etudes sur le combat ont un impact important auprès des officiers français du premier entre-deux-guerres, dont la plupart sont animés d'un désir de revanche vivace. Rédigées avant la guerre franco-prussienne, les chapitres du livre soulignent de manière prophétique les points faibles de l'armée française - qui sont la cause militaire de la défaite face à la Prusse, au moins sur la tactique. 

Déçu par ce qu'il observait dans sa propre armée, Ardant du Picq se tourna vers le passé pour chercher les solutions aux problèmes contemporains, ainsi que le firent avant lui d'autres théoriciens de la guerre comme MACHIAVEL et FOLARD. Il ajoutait à cette réflexion théorique les leçons qu'il tirait de l'expérience en Crimée et en Afrique et qui l'avaient rendu profondément sceptique à l'égard des théories sur la supériorité du nombre. Conscient des limites de son expérience vécue, Ardant du PICQ fut l'auteur d'un questionnaire qu'il fit circuler parmi les officiers de l'armée française, à une époque où ce genre de sondages n'était guère courant. L'analyse de la guerre et le style littéraire qui caractérisent son oeuvre forment un contraste saisissant avec la plupart des écrits militaires produits à la même époque, où domine la pensée de CLAUSEWITZ et de JOMINI. Ardant du PICQ préfère citer BUGEAUD ou MACHIAVEL et se montre souvent critique envers NAPOLÉON, grand inspirateur des doctrines militaires du XIXème siècle. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

Ses remarques sur la nature des Etats démocratiques et leurs rapports ambigus avec la guerre auraient pu être écrits aujourd'hui, et son habileté à décrire la guerre dans toute son horreur, est digne des meilleurs ouvrages sur le sujet. Pour lui, toute théorie de la guerre doit prendre pour base l'être humain. Le progrès technique ou les particularités sociales et culturelles sont importantes, mais il reste que la guerre est toujours menée par des hommes, avec leurs faiblesses et leur appréhension de la mort. Le courage, bien qu'il existe chez certains, ne suffit guère à garantir la victoire, surtout face à une adversité prolongée. Le seul moyen de vaincre la peur naturelle du soldat reste la discipline, ce qu'avaient compris les Romains. Face à un adversaire dangereux, des hommes organisés et sachant compter les uns sur les autres ont un net avantage sur des individus plus courageux mais qui n'ont pas forcément confiance les uns dans les autres. La confiance et la solidarité doivent s'allier avec une discipline irréprochable et un commandement de premier ordre, l'ensemble constituant la force morale, composante essentielle de la victoire militaire. le combat n'est pas seulement une confrontation physique entre deux adversaires mais surtout un affrontement entre deux volontés opposées. C'est la supériorité morale qui décide de la victoire, même avec un handicap physique. La solidarité et la confiance ne s'improvisent pas, écrit Ardant du PICQ ; en revanche, elles peuvent être générées par un entraînement et une éducation militaires servant à créer une armée psychologiquement solidaire. Des troupes non préparée se retrouvant précipitamment au coeur d'un conflit peuvent combattre de manière héroïque mais rarement victorieuse. Cette insistance sur la psychologie collective et sur la qualité des troupes l'amène à critiquer les armées de masse de type napoléonien. Il leur préfère des armées de taille plus modeste,composées de troupes supérieurement entrainées et disciplinées qu'il oppose aux armées de masse "désordonnées".

Pour Ardant de PICQ, la force morale est encore plus importante à l'époque moderne que dans l'Antiquité. Il n'est pas seulement le critique prophétique de l'armée française de 1870 ou le précurseur de FOCH et de DE GAULLE. Ses propos ont une qualité de permanence que l'on ne retrouve pas chez les plus grands théoriciens de la guerre dont la lecture ne satisfait pas seulement notre curiosité historique mais nous aide efficacement à mieux comprendre les conflits de notre propre époque. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

      La postérité de la pensée d'Ardant du PICQ pose question : ni FOCH et le commandement militaire ne donnent, notamment pendant la première guerre mondiale, à l'armée française le primat de l'éducation militaire - il répugne même à utiliser les réserves plus entrainées que les soldats en ligne - sur les effets de masse et du nombre. Seules ses considérations sur la discipline sont intégrées dans l'organisation des troupes. Pourtant les pertes auraient été moins considérables si ses conseils avaient été suivis. Toutefois, la célèbre école française de l'offensive à outrance s'est inspirée d'Ardant du PICQ, et notamment de sa maxime : "Celui-là l'emporte qui sait par sa résolution marcher en avant". Elle a interprété cette phrase dans le sens que l'offensive, partout, à tout moment, quelques que soient les moyens de l'entreprendre, conduit obligatoirement à la victoire. Cette interprétation mécanique et étroite de sa doctrine est bien entendu erronée. En fait, celui-ci a plus à l'esprit la supériorité des manoeuvres en offensive comme en défense. Sur le long terme, sa volonté de mettre en lumière nombre de problèmes de la guerre moderne (notamment dans la conduite à distance de la guerre et sa mécanisation indéfinie...), et son éclairage sur la nécessité de l'éducation militaire d'une armée nombreuse, puissante et intégrée composée en grande majorité de civils inspire encore la problématique de la formation dans les armées occidentales. Il s'agit d'inculquer la résistance à la terreur du champ de bataille, trouver de nouvelles méthodes de discipline tenant compte du fait qu'"aujourd'hui il faut avaler en cinq minutes (la quantité de terreur) que sous Turenne on prenait en une heure". (Stefan T POSSONY)

Ardant du PISCQ, Etudes sur le combat, Combat antique et combat moderne, Champ libre, 1978. Accès libre sur Gallica.bnf.fr.. Extrait de Etudes sur le combat, chapitre VI, dans Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général CHASSIN, édition Charles-Lavauzelle, Limoges-Paris-Nancy, 1950, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Pierre LEHAUTCOURT, Le colonel Ardant du Picq, dans La revue de Paris (mai-jui 1904). Etienne MANTOUX et Stefan POSSONY, Du Picq et Foch : l'école française, sous la direction de Edward Mead EARLE, Les Maitres de la stratégie, volume 1, Berger-Levraut, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

Partager cet article
Repost0
9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 10:12

   Le philosophe et sociologue allemand Georg SIMMEL écrit une sociologie atypique et hétérodoxe, abordant de nombreux sujets, de manière souvent transversale et plurididisciplinaire, et ne se rattache à aucune école. A partir de nombreuses observations et discussions lors de séminaires publics et privés (Université de Berlin de 1885 à 1901), il écrit sur plusieurs thèmes : l'argent, la mode, la parure, l'art, la ville, l'étranger, les pauvres, la secte, la sociabilité, l'individu, la société, l'interaction, le lien social, le conflit, son principal ouvrage demeurant Philosophie de l'argent (1900). Peu reconnu par les autorités universitaires officielles, il suscite toutefois l'intérêt de l'élite intellectuelle berlinoise. Il n'est nommé professeur à l'université de Strasbourg, ville allemande, qu'en 1914. 

    Alors qu'il influence les intellectuels de son époque et continue d'avoir une influence aujourd'hui (Max WEBER, Karl MANNHEIM, Alfred SCHUTZ, Raymond ARON, Erving GOFFMAN, Howard BERCKER, Anselm STRAUSS, Isaac JOSEPH...), sa pensée, critiquée par Emile DURKHEIM et Georg LUKACS, n'est redécouverte dans le monde francophone qu'à partir des années 1980. Il constitue une référence importante pour l'école sociologique de Chicago. 

    Il est, avec Max WEBER, une des figures les plus importantes de la sociologie allemande classique. Georg SIMMEL est surtout reconnu comme le promoteur de la sociologie "formelle", notion souvent mal comprise bien qu'elle soit bien acceptée dans les sciences sociales contemporaines. Mais il est d'abord, et c'est une priorité qu'il partage avec Max WEBER, un des pionniers de la sociologie de l'action.    

 

Une auto-présentation...

    Georg SIMMEL expose dans une "Autoprésentation inachevée" un résumé de sa philosophie, à la demande de son éditeur : 

"Je suis parti d'études épistémologiques et kantiennes qui allaient de pair avec des études historiques et sociologiques. Le premier résultat en fut le thème fondamental (développé dans Les problèmes de la philosophie de l'histoire) : que l'"histoire" signifie la mise en forme de l'événement immédiat, qu'on ne peut que vivre, d'après les a priori de l'esprit scientifique, de même que la "nature" signifie la mise en forme par les catégories de l'entendement de l'ensemble du matériau donné par les sens. 

Cette séparation entre forme et contenu du tableau historique, qui m'est venue de façon purement épistémologique, se prolongea ensuite chez moi en principe méthodique au sein d'une science particulière : j'acquis une nouvelle conception de la sociologie en séparant les formes de l'association de ses contenus, c'est-à-dire les pulsions, les buts, les contenus objectifs qui ne deviennent sociaux que lorsqu'ils sont assumés dans les interactions entre les individus ; j'ai développé ces genres d'interaction comme objet d'une sociologie pure dans mon livre.

Mais partant de cette signification sociologique de l'interaction, celle-ci prit peu à peu l'ampleur d'un principe métaphysique absolument global. La dissolution temporelle de tout ce qui est substantiel, absolu, éternel dans le flux des choses, dans la mutabilité historique, dans la réalité qui n'est plus que psychologique, me semble ne pouvoir être garantie contre un subjectivisme et un scepticisme sans bornes que si, à la place de ces valeurs substantielles fixes, on place l'interaction vivante des éléments, lesquels sont à leur tour soumis au même processus de dissolution à l'infini. Les concepts centraux de vérité, de valeur, d'objectivité, etc, se révélèrent à moi comme des interactions, comme les contenus d'un relativisme qui ne signifiait plus la dissolution sceptique de tout point fixe, mais bien au contraire leur assurance contre celles-ci par le biais d'une nouvelle conception de point fixe (voir Philosophie de l'argent).

Ce principe cosmique et épistémologique du relativisme, qui substitue à l'unité substantielle et abstraite de la représentation du monde l'unité organique de l'interaction, est lié à mon notion personnelle de la métaphysique que expose dans les pages suivantes." (dans Sous la direction de GASSEN K. et LANDMANN M., Livre de remerciements pour Georg Simmel, Duncker & Hublot, Berlin, 1958)

   

La perception de la sociologie des années 1980-1990

     Il faut bien comprendre que les principes qu'il formule, et en cela nous nous démarquons un peu de sa pensée, sont peu compatibles avec les mouvements d'idées qui, comme le structuralisme et le néo-marxisme, ont exercé une influence importante en France entre 1960 et la fin des années 1970.

Mais en dehors de ce démarquage notamment avec une certaine phraséologie marxiste, le principal obstacle à la diffusion de sa pensée réside dans son caractère interdisciplinaire, réelle difficulté à une époque lorsque dans les universités françaises notamment, on opère entre disciplines des séparations tranchées doublées de rivalités professionnelles. Certains de ses livres comme les problèmes de philosophie  de l'histoire (1892) et une partie de Questions fondamentales de la sociologie (1908) concernent la philosophie des sciences sociales. D'autres, comme la Philosophie de l'argent, traitent de sujets microsociologiques, en ignorant d'ailleurs les frontières entre sociologie et économie. Plusieurs de ses ouvrages enfin, ceux qui sont les plus connus, tel!vent plutôt de ce qu'on appelle aujourd'hui la psychologie sociale. C'est essentiellement sur ces essais microsociologiques que l'influence de SIMMEL s'est appuyée aux Etats-Unis, alors que son succès dans la France dans l'entre-deux-guerres était surtout dû à ses travaux épistémologiques qui ont pour objet le problème de l'explication en histoire.

Mais la notion la plus marquante de l'oeuvre de SIMMEL est celle de sociologie "de la forme" ou de "sociologie formelle". Pour cerner cette notion, nous explique Raymond BOUDON, qui figure parmi les sociologues trop contents de trouver en lui un théoricien non suspect de marxisme, "il faut en premier lieu prendre conscience de son origine kantienne. De même que la connaissance des phénomènes naturels n'est possible, selon Kant, que parce que l'esprit y projette des formes (par exemple l'espace et le temps), de même la connaissance des phénomènes sociaux n'est possible, selon Simmel, qu'à partir du moment où le sociologue organise le réel à l'aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l'esprit, exactement comme pour Kant l'expérience du réel se réduirait à une "rhapsodie de sensations", si elle n'était organisée par les "formes" de la connaissance. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici une idée voisine de celle qui transparait dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type idéal est en effet également une construction mentale, une catégorie, qui permet d'interroger la réalité sociale. 

Selon Simmel, cette conception néo-kantienne s'applique aussi bien à la recherche historique qu'à la sociologie. Ni l'historien ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s'intéressent sans projeter des "formes" dans la réalité. Mais cela ne signifie pas que la sociologie soit indistincte de l'histoire. Simmel est au contraire convaincu qu'il peut exister une connaissance du social intemporelle. Il soutient, plus exactement, qu'on peut émettre sur le social des propositions intéressantes et vérifiables - scientifiques en un mot - bien qu'elles ne se réfèrent à aucun contexte spatio-temporel déterminé. Ainsi, on observe que lorsqu'un groupe d'intérêt atteint une certaine taille, celui-ci est souvent "représenté" par une minorité, un groupe de faible dimension ayant davantage de liberté de mouvement, de facilité pour se réunir, d'efficacité et de précision dans ses actes. (...)." Il s'agit d'identifier et d'analyser des modèles susceptibles d'illustrations multiples. 

"En définitive, poursuit Raymond BOUDON, la notion simmelienne de sociologie "formelle" préfigure de manière explicite la notion moderne de modèle. Un modèle est une représentation idéalisée dont on présume qu'elle peut permettre de mieux comprendre certaines situations réelles, à condition de prendre conscience des simplifications que sa construction introduit. Il possède la double propriété d'être général - dans la mesure où il peut s'appliquer à des contextes spatio-temporels divers - et idéal - pour autant qu'il ne s'applique textuellement à aucune réalité concrète. Il faut donc bien prendre soin de distinguer la notion de modèle de celle de loi. Une loi est une proposition qui a l'ambition de représenter un énoncé empirique (alors que le modèle se veut idéal) et d'être de validité universelle (alors qu'un modèle prétend seulement s'appliquer à une pluralité de situations et avoir ainsi une valeur générale). Simmel est parfaitement conscient de la distinction entre ce que nous appelons "modèle" et ce qu'il appelle "forme", d'une part, et ce qu'on désigne communément par la notion de "loi" d'autre part : "la manie de vouloir absolument trouver des "lois" de la vie sociale, écrit-il, est simplement un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens : toute connaissance doit être absolument universelle et nécessaire."

La sociologie "formelle" de Simmel tourne ainsi complètement le dos à la sociologie durkheimienne, dont un des objectifs principaux est, au contraire, de déterminer des lois empiriques et universelles. Aussi n'est-il pas étonnant que la réaction de Durkheim (Texte, Minuit, tome 1 13 sqq.) à la notion simellienne  de sociologie "formelle" soit un chef-d'oeuvre de méconnaissance et d'incompréhension."

Il n'y a là dans le mot "modèle" aucune sens mathématique. SIMMEL ne facilite pas pour autant la tâche du lecteur, désignant indistinctement les constructions mentales, qui permettent au sociologue d'analyser la réalité sociale, et les constructions qui sont le produit de l'interaction sociale...

Il découle de ce qui précède que l'histoire est toujours une reconstruction par laquelle l'historien rend le réel compréhensible en y projetant des "formes". Le réalisme est une position intenable, celui-ci tend à vouloir reconstruire l'activité de milliers d'individus, comme dans le cas d'un champ de bataille, aussi bien que la volonté de découvrir des "lois", régularités macroscopiques. Il ne peut y avoir que des régularités microscopiques, psychologiques, et l'on voit là ce qui séduit Raymond BOUDON et beaucoup d'autres, plus ou moins partisans de l'individualisme méthodologique... Mais on voit bien dans les oeuvres de SIMMEL qu'il s'agit plus d'une attitude criticiste et relativiste face à l'explication historique. La connaissance historique peut être scientifique, à la condition de prendre toujours conscience de ses limites et de ne pas prétendre ni à la reproduction du réel, ni à une rationalisation du devenir historique par la mise en évidence d'introuvables régularités empiriques au niveau macroscopique.

Dans le détail toutefois, on voit bien des similitudes, dans La philosophie de l'argent par exemple, entre des développements de SIMMEL et ceux de DURKHEIM (avec La division du travail...). Mais SIMMEL reste au niveau d'une grande quantité de modèles partiels, mettant en évidence un nombre important de conséquences ou d'effets de l'apparition de l'argent, sans systématiser l'ensemble, à l'inverse de DURKHEIM qui recherche une loi dynamique de l'ensemble. Pour autant, contrairement à certaines lectures américaines, SIMMEL ne tombe pas dans un psychologisme ou même n'entend pas faire oeuvre de psychologie de la vie quotidienne. Il s'agit plus d'établir, comme Max WEBER, une sociologie de l'action, qui concurrence d'ailleurs la sociologie durkheimienne, la sociologie marxiste ou la sociologie structuraliste (Raymond BOUDON).

 

Une diffusion tardive en France

      Georg SIMMEL ne rencontre pas un grand écho en France, en bute aux reproches des partisans de DURKHEIM qui lui reprochent le caractère philosophique et psychologique de ses théories, tandis que sa sociologie connait une diffusion plus large en Italie, en Russie et surtout aux Etats-Unis.

        En 1917, SIMMEL publie Les Questions fondamentales de la sociologie, où il reformule ses thèses et une typologie distinguant sociologie générale et sociologie "pure" ou "formelle". La même année parait Le Traité de Sociologie générale de PARETO et le début des travaux de WEBER intitulés Economie et Société, consacrés aux concepts fondamentaux de la sociologie. C'est aussi l'année de la mort de DURKHEIM. SIMMEL reprend ses thèses du début de son oeuvre : l'étude des formes sociales est la conséquence d'une construction intellectuelle des objets de la science. C'est l'intention de connaissance, le point de vue, qui délimite l'objet. WEBER défend cette position perspectiviste dès son article sur l'Objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociale (1904).

On peut écrire sans danger que la première guerre mondiale, en regard du débat foisonnant autour du développement de la sociologie en Europe constitue bien le suicide de toute une intelligentsia et de toute une façon de penser le monde. Le coup d'arrêt au développement culturel et intellectuel que constitue la première guerre a d'ailleurs été bien pressenti par de nombreux auteurs de cette nouvelle discipline. Il faudra attendre longtemps (après la seconde guerre mondiale en fait) pour que renaissance un débat de cette ampleur et que l'Europe retrouve un rang occupé (en grande partie encore aujourd'hui) par les Etats-Unis. 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL présentent cette reformulation : "Georg Simmel affirme sa théorie des actions réciproques en montrant qu'il faut analyser non seulement celles qui sont objectivantes dans des figures uniformes comme l'Etat, la famille... mais aussi les formes de socialisation qui e glissent en-dessous, qui relient sans cesse d'heure en heure les individus et dont les premières ne sont que des consolidations.

Ansi la méthode sociologique inaugure une troisième voie, entre l'explication traditionnelle qui impute les formes sociales au génie d'individus particuliers et celle qui les attribue à des forces transcendantes (Dieu, héros, nature). Cette méthode génétique est d'ailleurs propre aux sciences de l'esprit (économie politique, histoire de la culture, éthique, théologie), thèse défendue par Simmel, dès 1908 (Sociologie).

Dans ce cadre il réinterprété également le matérialisme historique. Le conditionnement économique est seulement la "manifestation d'une orientation fondamentale qui aurait également trouvé son expression dans un certain art et dans une certaine pratique politique sans que l'une ait immédiatement conditionné l'autre (...). La forme économique n'est, elle aussi, qu'une "superstructure" par rapport aux relations et transformations de la structure purement sociologique, qui représentent la dernière instance historique et qui doit façonner les autres contenus de l'existence dans un certain parallélisme avec la structure économique". Cette démarche constitue le premier cercle de problèmes de la sociologie, à savoir le conditionnement social des diverses sphères de la vie : économique, politique, spirituelle, etc.

Cette vision est unilatérale et ne doit pas faire oublier d'autres dimensions possibles inhérentes à la nature des choses (il y a ne logique de l'art, de la science, de la religion, etc.). Ainsi se constitue un autre cercle d'analyse sociologique.

Par une abstraction supplémentaire on aboutit à la sociologie générale en étudiant les traits communs des réalités qui en découlent dans un groupe social, par exemple les étapes des évolutions historique : Simmel fait référence à la loi des trois états d'Auguste Comte mais aussi à F. Tannise et son thème du passage de la communauté organique à la coexistence mécanique.

Enfin, le dernier cercle est lié à une autre direction de l'abstraction, la description des formes que prennent les actions réciproques des individus. Cette sociologie pure ou normale, "science de la société", le plus étroit et le plus vrai du terme de "société" se donne pour objectif de décrire la production des formes de socialisation. Dans le flux du vécu opère comme un principe de différenciation et d'individuation". 

 

Une re-situation de l'oeuvre de SIMMEL

    Frédéric VANDENBERGHE et beaucoup d'auteurs en sociologie à partir des années 2000 n'acceptent la présentation proche de l'individualisme méthodologique qui en a été faite dans les milieux universitaires dans les années 1980-1990. Ils entendent revenir à une re-situation dans le contexte de la naissance et de l'élaboration de l'oeuvre de SIMMEL. Ainsi, parmi les fondateurs de la sociologie, SIMMEL est avec TARDE le plus philosophique de tous. "Non pas parce qu'il ne peut s'empêcher, écrit VANDENBERGHE de philosopher ou parce qu'il puise constamment dans le patrimoine philosophique de l'humanité, traitant Platon, Kant, Goethe, Hegel, Marx, Nietzsche et Bergson comme des interlocuteurs privilégiés, mais parce que sa sociologie, tout comme son épistémologie, son esthétique et son éthique d'ailleurs, ne prennent tout leur sens que si elles sont prises, interprétées et comprises à l'intérieur du cadre philosophique, voire proprement métaphysique, qui les englobe et leur donne leur unité. (...) En replaçant Simmel dans la tradition sociologique allemande, entre Marx et Weber, (il entend) rétablir la dimension critique de son oeuvre. la notion de critique étant entendue ici aussi bien au sens kantien d'analyse des conditions de possibilité de la connaissance qu'au sens marxiste de recherche inspirée par ce que Habermas appelait autrefois l'"intérêt de la connaissance émancipation". (Il) s'efforce (avec d'autres) de penser avec Simmel (et Weber) contre un marxisme dogmatique, toujours enclin à hypostasier son propre point de vue, et, avec Marx, contre un vitalisme d'obédience nietzschéenne qui enfonce l'irrationalité de la société capitaliste dans les profondeurs irrationnelles de la vie.(...) Contre les philosophies hégélo-marxistes et autres théories causalités de l'histoire qui réduisent celle-ci à un simple "spectacle de marionnettes", Simmel avance une sociologie compréhensive ou interprétative de l'action et des acteurs historiques."

"En transformant très kantiennement les principes premiers (comme le matérialisme et l'idéalisme, l'individualisme et le holisme) en principes régulation, Simmel fait valoir le pluralisme méthodologique contre toutes les formes possibles de réductionnisme - du marxiste à l'individualisme méthodologique. Inspiré par une tentative pour dépasser les oppositions unilatérales dans une dialectique sans synthèse, ce corrélativisme ou relativisme épistémologique permet de développer une approche véritablement multidimensionnelle du social, capable de prendre en compte à la fois les structures et l'action et de comprendre l'une en fonction de l'autre."

 

Redécouverte : entre critiques et valorisations

    Juste après sa disparition, alors qu'il jouit depuis les années 1890 une reconnaissance depuis les années 1890 en dehors de l'Allemagne, où il persiste à se placer intellectuellement en dehors du système universitaire et qu'il y reçoit assez tardivement cette reconnaissance, sa philosophie tombe dans l'oubli. Son oeuvre devient un puits d'où l'on puise, thème après thème, de manière parcellaire, sans jamais le citer. Il y aurait d'ailleurs toute une étude à faire sur les raisons pour lesquelles les héritiers spirituels d'une facette ou d'une autre de son oeuvre, ne le cite pratiquement jamais. Ses élèves Ernst BLOCH et Georg LUKACS portent une part de responsabilité dans la "censure" de SIMMEL, du fait qu'ils jouent un rôle important dans le développement de la philosophie en Allemagne après la deuxième guerre mondiale. 

Pour LUKACS, qui s'oriente vers le marxisme des années 1920, nie la valeur de sa pensée, considérée comme bourgeoise. Et son opinion joue sans doute un rôle chez ceux qui oppose SIMMMEL au marxisme, notamment en France, alors même que dans l'oeuvre du philosophe et sociologue allemand les références aux travaux de Karl MARX sont nombreuses. Qualifiant sa philosophie d'idéaliste et de subjective, et exprimant trop l'idéologie individualiste de la bourgeoisie, il communique sa perception à ADORNO, et malgré les vues de BENJAMIN, l'École de Francfort a tendance à dévaloriser l'oeuvre de SIMMEL. 

Pour Ernst BLOCH, dont l'attitude envers SIMMEL est perceptible dès son livre Esprit de l'Utopie de 1918, sa philosophie est brillante mais creuse; sans but fixe, et désirant toute chose, sauf la vérité. Cette vue persiste longtemps jusqu'à une période récente chez les écrivains marxistes. 

De ce fait, on peut comprendre pourquoi SIMMEL perd sa place dans la culture intellectuelle de l'Allemagne, puisqu'elle est influencée par PARSONS et la philosophie de l'École de Francfort. Seul, Michael LANDMANN, un philosophe allemand à qui la recherche actuelle sur SIMMEL doit beaucoup, travaille sérieusement sur son oeuvre. La situation de la philosophie et de la sociologie de SIMMEL perdure d'autant plus que l'édition de ses oeuvres est fragmentaire, tant en Allemagne qu'en France. Aux Etats-Unis, la situation apparaît différente, car dans la sociologie américaine, elle sert de source abondante dans la formulation d'hypothèses destinées à la recherche empirique. (Heinz-Jürgen DAHME)

Mais là aussi, c'est la sociologie des petits groupes, la sociologie des conflits, la théorie des échanges, l'analyse des réseaux qui en bénéficie, sans que l'on cherche à aborder l'ensemble de la cohérence de l'oeuvre de SIMMEL. 

Ce n'est que récemment que, par le biais souvent de thématiques d'une partie de son oeuvre, que la recherche en sociologie s'intéresse au projet global d'interactionnisme de SIMMEL. Dans l'étude même de l'individualisme moderne, on retrouve sa critique globale et son analyse des mécanismes de sa formation.

Le succès de la redécouverte de la sociologie de SIMMEL s'insère situe dans l'évolution même de la recherche sociologique. Processus de socialisation, dimensions de la socialité font l'objet d'un renouveau de l'attention issu parfois de la préoccupation d'auteurs comme HABERMAS sur l'éclatement, la fragmentation du discours sociologique. En écartant le discours épistémologique de SIMMEL, on repère des schèmes généraux d'interprétation, notamment sur la polarité individu et société. Même si la vision de WEBER est différente de celle de SIMMEL, l'un résolvant le tragique du monde moderne dans l'éthique du choix alors que l'autre le fait dans l'éthique de la contradiction, les auteurs contemporains ont tendance à faire le rapprochement entre les deux sociologies. On retrouve par ailleurs chez SIMMEL, la tentative de trouver de nouvelles voies pour la sociologie qui semblait s'être perdue dans les années 1980-1990, voire 2000, dans une sorte de mimétisme des primats des économistes néo-libéraux. Ces dernières décennies, la crise de la sociologie ne s'est pas résolue, au contraire dans la recherche des éléments d'individualisme méthodologique (à la manière de ce qu'a recherché Raymond BOUDON par exemple), elle semble même s'être aggravée. Aussi on retrouve dans les idées directrices de l'oeuvre de SIMMEL des préoccupations tout à fait contemporaines des années 2010. Il s'agit de retrouver une image de la société, à la fois globale et rendant compte de ses multiples aspects, en ayant conscience du fait que la modernité à tendance à unifier-uniformiser et à différencier-éclater à la fois les relations sociales. On peut retrouver là les préoccupations qu'exprimait déjà dans les années 1980, Carlo MONGARDINI.

Georg SIMMEL, les problèmes de la philosophie de l'histoire (traduction Raymond BOUDON), PUF, 1984 ; Philosophie de l'argent, PUF, 1987 ; Sociologie et épistémologie, avec une introduction de FREUND, PUF, 1981 ; Les grandes villes et la vie de l'esprit, Petite Bibliothèque Payot, 2013 ; Philosophie de la mode, Allia, 2013 ; Le conflit, Circé, 1992.

F LÉGER, La pensée de Georges SIMMEL, Kimé, 1989 ; Frédéric VENDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2009. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON, Georg Simmel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Carlo MONGARDINI, Georg Simmel et la sociologie contemporaine ; Heinz-Jürgen DAHME, A propos de l'histoire des études simmelliennes en Allemagne et de l'actuelle redécouverte de sa sociologie et de sa philosophie, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Méridiens Klincksieck, 1986

 

Complété le 16 octobre 2017.

Complété le 4 avril 2018.

 

 

 

 

 

Que ce correcteur orthographique est péniiiiiiible!!!!!!!!!

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens