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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 12:47

   L'économiste britannique John HICKS est considété comme l'un des économistes les plus importants et influents du XXe siècle. Modélisateur (avec des distorsions...) des théories de John Meynard KEYNES, il en initie une interprétation néo-classique (baptisée néo-keynésienne parfois). Son modèle IS/LM est repris, amélioré, complété par toute une série d'économistes et intégré dans beaucoup de manuels d'économie. Etudiée par des générations d'étudiants et d'universitaires, son oeuvre économique et historico-économique traverse des décennies, de Mr Keynes and the "Classics" : A Suggested Interpretation de 1937 à "IS-LM : An Explanation de 1980, en passant par des ouvrages tels que Capital et croissance de 1965 et Le temps et le capital de 1975. Ses livres sont traduits avec un certain retard en France.

 

   John HICKS mène de front activités de professeur à Manchester puis à Oxford et la rédaction de nombreux ouvrages de qualité.

Dès 1932, il publie La Théorie des salaires (Theory of Wages), où il développe sa conception des "inventions induites" ; selon lui, les entrepreneurs sont peu enclins à consacrer des efforts à la recherche d'améliorations techniques et d'innovations dans une conjoncture caractérisée par un taux de chômage élevé. Il dégage les implications fâcheuses de cette situation.

Malgré sa fameuse modélisation (en 1937) qui traduit de manière plus que tendancieuse les travaux de KEYNES, le faisant classer parmi les tenants de l'école néo-classique, il conserve une attitude critique sur les théories de l'équilibre général, notamment celle promue par Léon WALRAS. Dans Value and Capital de 1939, il s'agit pour luiu de montrer l'effondrement de la presque totalité de la théorie de l'équilibre général. Toutefois, loin de renier l'enseignement des classiques, il procèse à un approfondissement de leurs enseignements, allant jusqu'à amalgamer à leur système les travaux de KEYNES, mû par la recherche d'une synthèse générale. 

John HICKS porte ses recherches sur des problèmes très variés. Après avoir abordé la question des salaires et les divers aspects de l'équilibre économique, il se consacre à l'analyse du cycle des affaires (A Contribution to the theory of the trade cycle, 1950), de l'utilité et de la demande (A Revision of Demand Theory, 1956), de la croissance (Capital and Growth, 1965), de la monnaie (Critical Essays in Monetary Theory, 1956) et du capital (Capital and Time, 1973).   (Christine BARTET)

 

      Notons aussi Une théorie de l'histoire économique (1969) traduit aux éditions du Seuil en 1973, La Crise de l'économie keynésienne (1974), traduit chez Fayard en 1988.

 

    Son livre de 1937, M Keynes et les "classiques" : propositions d'une interprétation, énorméménet "corrigé", dans l'un de ses derniers ouvrages (1980), intervient juste après la parution de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de John Meynard Keynes. Centrée sur la notion de préférence pour la liquidité, l'interprétation proposée par John KISCK fournit un cadre de référence à la macroéconomie kéynésienne jusque dans les années 1960 ; il y introduit le fameux diagramme IS-LM qui décrit la formation de l'équilibre simultané sur le marché des biens et sur celui de la monnaie. Il ouvre la voie à la "synthèse néo-clasique, autour de Paul SAMUELSON.

   L'économiste britannique procède en trois temps. Il établit d'abord une version monétaire (section I), à court terme, de la théorie "classique", qui doit servir de point de comparaisons avec la théorie de KEYNES. Ensuite, il construit un modèle schématique de la théorie générale (sections II et III), censé en résumer les principales conclusions. En fin, il discute d'une politique monétaire expansionniste (section IV). 

Les deux modèles présentent une économie à deux secteurs : un secteur des biens d'investissement, un secteur des biens de conscommation. A court terme, le stock de capital physique est fixe dans chaque secteur, ainsi que le salaire nominal. A ce taux de salaire, John HICKS suppose qu'il y a sous-emploi.

Dans le modèle classique, le revenu nominal de l'économie (la valeur totale du produit, c'est-à-dire des transactions dans les deux secteurs) est proportionnel à la quantité de monnaie en circulation, car la monnaie est demandée uniquement pour réaliser des transactions. L'investissement dépend négativement du taux d'intérêt tandis que l'épargne en dépend positivement. La propriété principal du modèle classique est que la quantité de monnaie détermine directement le revenu monétaire. A taux de salaire donné, l'expansion monétaire (au moyen du crédit bancaire, par exemple) augmente simultanément le produit (donc l'emploi) et le niveau des prix (baisse du salaire réel), et elle réduit le taux d'intérêt. Il conclut ainsi à l'efficacité de la politique monétaire dans le modèle classique.

En revanche, dans le mdoèle keynésien, la demande de monnaie répond, en plus du motif de transaction, à un motif de spéculation qui la fait dépendre du taux d'intérêt. L'efficacité de la politique monétaire ne se vérifie alors plus dans toutes les configurations. Plus les taux d'intérêts sont élevés, plus nombreux sont les agents qui anticipent une baisse future des taux d'intérêts et par conséquent une augmentation de la valeur des titres ; ils préfèrent alors détenir des titres plutôt que de la monnaie. Comme dans le modèle classique, une politique monétaire expansive est alors efficace. Mais, à l'inverse, pour des niveaux faibles de taux d'intérêt, les agents préféreront au contraire conserver la monnaie plutôt que détenir des titres. Cette préférence pour la liquidité peut même être si forte que, pour un taux d'intérêt plancher, l'accroissement de l'offre de monnaie est intégralement conservé sous forme d'encaisses spéculatives : c'est une situation de "trappe à liquidités", dans laquelle l'expansion monétaire est sans effet sur le revenu et donc sur l'emploi.

John HICKS représente le modèle keynésien au moyen d'un diagramme reliant deux courbes SI (S pour Saving et I pour Investment) et LL (L pour Liquidity offer et L pour Liquidity demand) dans le plan (revenu, taux d'intérêt) et qui deviendra IS-LM. SI donne les conditions d'équilibre sur le marché des biens (de consommation et d'investissement). Elle est décroissante puisque l'augmentation du taux d'intérêt réduit les perspectives de profits, donc les investissements, donc le produit. LL donne les conditions d'équilibre de l'offrre et de la demande de monnaie. Elle sera croissante, avec une portion horizontale (situation de trappe à liquidités) et une portion ascendante (situation classique) : toute augmentation du revenu, qui accroit la demande de monnaie pour motif de transaction, doit être compensée par une augmenation du taux d'intérêt (qui réduit la demande de monnaie pour motif de spéculation), afin que l'équilibre du marché de la monnaie soit maintenu. Ce diagramme permet d'examiner l'efficacité d'une politique monétaire expansionniste (qui, graphiquement correspond à un déplacement de LL vers la droite) dans toutes les situations, du cas kéynésien au cas classique. C'est seulement dans la situation de trappe à liquidité que le modèle classique et les modèle keynésien conduisent à des conclusions opposées. Pour le reste, la théorie classique devient une bonne approximation de la théorie keynésienne. 

   Le modèle IS-LM est en nette rupture avec certains aspects de la Théorie générale. A la différence du projet initial de KEYNES, la théorie classique ne s'interprète plus comme un cas particulier de plain-emploi. C'est au contraire l'équilibre keynésien de sous-emploi qui devient un cas particulier de la théorie classique : "la théorie générale de l'emploi est l'économie de la dépression".

Cette présentation de KEYNES et de l'économie classique laisse de côté la question du fonctionnement des économies de marché et de la formation des anticipations des agents, au profit d'une approche d'équilibre général, qui oriente l'analyse vers des questions de politique économique. John HICKS aboutit finalement à des conclusions de court terme qui défient l'intuition. La politique monétaire est efficace dans le cas classique, alors qu'elle ne l'est plus dans le cas keynésien de trappe à liquidité. Ces conclusions vont totalement à l'encontre de l'esprit des théories : la théorie classique reposant sur l'hypothèse d'une dichotomie entre les sphères réelle et monétaire, intuitivement, on s'attend donc à ce qu'une politique monétaire soit sans effet sur l'emploi ; quant à la théorie de KEYNES, elle revendique, au contraire, de la intégrer étroitement et la politique monétaire devrait donc agir sur le niveau de l'emploi, même si KEYNES ne la considère jamais en elle-même et seulement à titre d'accompagnement. 

Il n'en reste pas moins que le renversement de peerspective et surtout l'intégration de la vision classique et keynésienne dans un même modèle expliquent largement le succès du modèle IS-LM. Repris et développé par Alvin HANSEN (1887-1975) et Franco MODIGLIANI (1918-2003), il donne lieu ensuite à la synthèse néo-classique de Paul SAMUELSON (1915-2009) et inonde les manuels de sciences économiques. (Jean-Sébastien LENFANT).

 

    Valeur et capital, de 1939, est l'un des ouvrages d'éconopmie mathématique les plus connus du XXe siècle. Après un demi-siècle de domination dans le monde anglo-saxon de la méthodologie marshallienne, centré sur l'analyse d'équilibre partiel, John HICKS propose de reprendre le programme de la théorie de l'équilibre général après Léon WALRAS (1834-1910) et Vilfredo PARETO (1948-1923). Il a l'ambition d'aller le plus loin possible dans l'analyse d'un système de marchés interdépendants (marchés de biens, de fonds prêtables, de la monnaie), d'un point de vue statique et dynamique (dimension intertemporelle), sur la base d'une analyse microéconomique du producteur et du consommateur. Il ne se détourne pas pour autant de la pensée d'Alfred MARSHALL (1842-1924), soucieux d'obtenir des propositions de statique comparative et des applications macroéconomiques. Cette contribution importante à la théorie de l'équilibre général lui vaut le Prix Nobel d'économie, conjointement avec Kenneth ARROW (né en 1921). (Jean-Sébastien LENFANT)

 

John Richard HICKS, Valeur et Capital : Enquête sur divers principes fondamentaux de la théorie économique, Dunod, 1956 (1968) ; Monnaie et marché, Economica, 1991 ; Capital et croissance, PUF, 1965 ; Une théorie de l'histoire économique, Seuil, 1973 ; Le temps et le capital, Economica, 1975 ; La crise de l'économie keynésienne, Fayard, 1988.

Christine BARTET et Jean-Sébastien LENFANT, articles sur John HOCKS et son oeuvre, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

On trouvera dans L'imposture économique, de Steve KEEN, Les éditions de l'Atelier, 2014, une critique radicale de l'apport de l'auteur aux sciences économiques.

 

 

 

     

 

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 14:45

  Economiste italien, professeur en Angleterre et proche dans les années 1920 de John Meynard KEYNES, proche d'Antonio GRAMSCI et de Ludwig WITTGENSTEIN, est l'auteur de nombreux ouvrages d'histoires économiques et traducteur et commentateur de RICARDO, Piero SRAFFA est considéré comme un point de repères dans l'histoire de la pensée économique. Nombre de ses recherches portent sur les lois de la productivité économique. On peut citer parmi ces écrits, dont nombreux constituent des articles dans des revues, La crise bancaire en Italie (1922), M Hayek sur l'argent et des capitaux (1932), Malthus sur travaux publics (1955), Introduction à David Ricardo, travaux et correspondance (1951-1955), Production de matières premières au moyen de produits de base. Prélude à une critique de la théorie (1960), Une édition posthume des principaux écrits publiée en 1922-1970, sous le nom d'essais (Il Mulino, Bologne, 1986) existe. Beaucoup de ses ouvrages sont traduits en italien et assez peu de ses écrits en français.

    Une des critiques de l'économie néo-classique les plus importantes de cet auteur - faite dès 1926 - réside dans le fait que la "loi des rendements marginaux décroissants", théorie clé de cette économie, ne s'applique pas, en général, dans une économie industrielle. Au contraire, il explique que la situation ordinaire reposerait sur des rendements marginaux croissants, et donc sur des courbes de coûts marginaux horizontaux (plutôt que croissantes). Disqualifiée par les économistes néo-libéraux, son analyse se concentre pourtant sur les hypothèses néo-classiques selon lesquelles, premièrement, il existe des "facteurs de production" qui sont fixes à court terme et, deuxièmement l'offre et la demande sont indépendantes l'une de l'autre. Pietro SRAFFA explique que ces deux hypothèses ne peuvent se réaliser simultanément. Cette explique sape non seulement des fondements théoriques de l'économie néo-classique mais rend caduques également de nombreuses études qui se fondent sur les mêmes postulats, dont celle, après lui, de SONNENSCHEIN, MANTEL et DEBREU...

A sa suite, notamment après sur ouvrage Porduction de marchandises par des marchandises, une véritable école économique sraffienne se forme, des auteurs utilisant sa démonstration pour critiquer les autres écoles (tout particulièrement l'économie néo-classique et le marxisme). L'analyse du professeur italien constitue, dans l'histoire de la discipline économique, la plus détaillée et la plus attentive des mécanismes de production, dans l'économie réelle. Son analyse comporte de nombreuses subtilités qui échappent aux autres écoles : la dépendance de la "quantité de capital" au taux de profit, et non l'inverse, le phénomène du "retour des techniques"... Acune autre école n'accorde la même importance qu'elle à la rigueur de l'hypothèse de liberté supplémentaire.

Mais les sraffiens font l'hypothèse que l'économie peut être analysée en utilisant des outils statiques. Par conséquents, même si le traitement rigoureux du temps constitue une composante essentielle de la critique de SRAFFA envers l'économie néo-classique, l'économie sraffienne moderne ne fait aucune usage du temps et de la dynamique, comme Ian STEEDMAN. Du coup, cette école parvient vite à ses limites et si elle est très influente jusqu'en 2000, elle ne se développe que peu depuis, surtout par comparaison avec la croissance des contributions de l'école post-kynésienne depuis cette date. (Steve KEEN)

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. 

 

 

 

    

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 11:08

   Considéré comme un des penseurs de l'école évolutionniste en économie, le critique social, l'économiste et le sociologue Thorstein Bunde VEBLEN, né en Norvège, professeur dans plusieurs universités des Etats-Unis, est assez peu connu.

Et pourtant, face aux dérives et aux échecs du néo-libéralisme, ses écrits, et notamment The Theory of the Leisure Class (1899), analyse critique de la vie sociale des hommes d'affaires, le placent parmi les auteurs qui méritent d'être redécouvert. Il a lors de son enseignement un rôle stimulant pour l'élaboration de notions fondamentales telles que celle de relative deprivation et par son ébauche des théories modernes de l'action sociale. Il écrit également dans sa sociologie critique du capitalisme d'autres ouvrages tels que Theory of Business Enterprise (1904), The Instinct of Workmanship (1914) et The Engineer and the price System (1921). (Daniel DERIVRY).

    Dans le monde francophone, le travail de ce théoricien est encore peu connu, même si la situation commence à changer. L'une des raisons de cette méconnaissance est due à un certain dédain en France envers toute pensée se réclamant du pragmatisme, made in USA. Il faut attendre les travaux sur l'habitus de Pierre BOURDIEU pour que le pragmatisme soit reconsidéré. Mais, malgré cela, trop peu d'ouvrages francophones ont été consacrés à cet auteur et peu de ses ouvrages aussi sont traduits dans notre langue. C'est surtout dans le sillage de mai 1968 et de l'intérêt porté aux théories critiques de l'économie et de la sociologie qu'un plus grand intérêt est porté à son oeuvre. Plusieurs ouvrages sont alors traduits en français : La théorie de la classe de loisir (1970), Les ingénieurs et le capitalisme (1971), qui incluent ses deux articles sur la Nature du Capital. Si la pensée de Thorstein VEBLEN commence alors à diffuser dans l'espace francophone dans les années 1970, on en retient surtout une analyse sociologique de l'ostentation et du loisir ainsi qu'une critique radicale des élites parasites, mais on continue à perdre de vue la dimension philosophique et la profondeur économique de son oeuvre ainsi que sa théorie du processus de l'évolution institutionnelle de la société. C'est seulement au tournant des années 1980-1990 qu'un véritable regain d'intérêt pour son oeuvre s'observe lorsqu'on commence à explorer les dimensions moins connues avec entre autres la soutenance de plusieurs thèses doctorales. On ne soulignera pas assez à ce propos le travail de fond de nombreux auteurs, plus ou moins importants et plus ou moins connus, qui en font connaitre d'autres, et notamment celui-ci : Dominique AGOSTINI (1987), Diane-Gabrielle TREMBLAY (1989) et Véronique DUTRAIVE en font par exemple partie. A partir de ces travaux, plusieurs chercheurs aux intérêts convergents, basés pour la plupart à Lyon, fondent le Collectif de Recherches sur l'Economie Institutionaliste (COREI) et publient un ouvrage d'introduction à l'économie institutionnelle en 1995. Une Association des Amis de Thorstein Veblen créee en 2002 et fondée par Olivier BRETTE. (Dimitri Della FAILLE et Marc-André GAGNON).

    Thorstein VEBLE estime que l'économie devrait être une science évolutionniste (Quarterly Journal of Economics, vol 12, n°4, 1898), mais si effectivement l'économie est dans la réalité un système évolutionnaire, mais ses théoriciens, à la suite de cet auteur, peinent à modéliser dans ce sens. La difficulté à laquelle les économistes évolutionnistes sont confrontés est de parvenir à développer des outils analytiques qui soient cohérents avec l'évolution, et qui permettent cependant de proposer des énoncer significatifs à propos des problèmes économiques. En général, ces outils incluent la simulation informatique, mais malheureusement, les économistes n'ont aucune formation en programmation informatique. Par chance, beaucoup d'étudiants arrivent à l'université en disposant déjà de ces compétences, et certains outils de programmation pour la modélisation évolutionnaire, tels NetLogo et Repast, sont bien plus accessibles pour eux que pour les générations précédentes. (Steve KEEN)

     Le chercheur américain développe une analyse originale de la société américaine au début du XXe siècle. L'analyse vébléenne tient son originalité du regard d'étranger que pose l'auteur sur sa société ainsi que sur les sources intellectuelles diverses où puise ses influences. Son regard sur le capitalisme sauvage diffère radicalement des autres auteurs de son époque. Ses sources principales sont la philosophie kantienne, le pragmatisme, l'Ecole historique allemande, les théories évolutionnistes et le socialisme. On peut préférer l'analyse marxiste, bien plus élaborée et autant mordante, mais la sienne présente des aspects non négligeables. Ces influences lui permettent d'élaborer une théorie des institutions économiques, supérieure à bien des égards aux théories néo-institutionnalistes contemporaines, le poussant à critiquer radicalement une Amérique dominée par des institutions "imbéciles".

  Alors que l'analyse marxiste présente un socle bien unifié et ramifié, les éléments de la pensée de Throstein VEBLEN sont répartis, éparpillés, dans plusieurs de ses écrits.

Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE s'efforcent d'en faire la synthèse.

S'inspirant d'Emmanuel KANT, il développe l'idée que, pour donner un sens et une cohérence à leur expérience et à leurs actions, les individus imputent pas raisonnement inductif une téléologie sur le monde qui permet de systématiser l'ensemble des connaissances et ainsi donner un sens à la vie. "Les actions individuelles peuvent donc être intentionnelles puisque la systématisation téléologique que nous posons sur le monde nous permet de déterminer un principe de causalité dans nos actions. Une telle systématisation conduit à la mise en place d'habitudes de pensé, ou institutions, qui ne sont rien d'autre que le système de sens qui sous-tend nos actions. Ces habitudes de pensée sont le matériau de base du facteur humain, dont la rationnalité n'est pas donnée dans l'absolu, mais est plutôt construite à travers les habitudes en vigueur. Avec les pragmatistes, Veblen considère que ces habitudes de pensée ne peuvent en rien prétendre à la vérité. Elles n'existent que parce qu'elles s'avèrent adaptées au milieu matériel dans lequel évolue la communauté. Mais puisque ce milieu change, les institutions se transforment aussi pour s'y adapter. L'évolution institutionnelle doit prendre en compte trois facteurs :

1 - les habitudes de pensée (institutions) ;

2 - les agents humains ;

3 - le milieu matériel. 

Les trois éléments se déterminent constamment sans fin dans un processus qui n'a pas de finalité. Les habitudes de pensée déterminent les modes d'action des agents humains, constitués de la somme des individus de la communauté ; par leurs actions, ceux-ci influencent, construisent et donnent forme à leur milieu matériel ; par son évolution, ce dernier oblige l'adaptation des habitudes mentales, qui conduira à des nouveaux modes d'action, etc. Inspiré du darwinisme philosophique, Veblen considère que, puisque la vie de l'homme en société est une lutte pour l'existence, "l'évolution de la structure sociale a été un processus de sélection naturelle des institutions". L'évolution de la structure sociale est en fait "un processus où les individus s'adaptent mentalement sous la pression des circonstances". Si les habitudes mentales font que les actions individuelles sont toutes téléologiques, le processus d'évolution des habitudes mentales n'a aucune finalité en soi et évolue au rythme des contingences et des impératifs du moment.

Cette théorie de l'évolution institutionnelle distingue Veblen de l'Ecole historique allemande. Bien que cette dernière insistait sur l'importance du facteur institutionnel dans l'économie, elle ramenait toujours celui-ci à l'Etat sans être capable d'en théoriser l'évolution ; tâche à laquelle Veblen s'est attelé. Toutefois, présenté si rapidement, la théorie de Veble semble un effrayant ramassis de structurale et de déterminisme socio-biologique. Ce n'est cependant pas du tout le cas! Et ce, pour les trois raisons suivantes.

Premièrement, rappelons que dans les théories du "darwinisme social", le processus de sélection s'appliquait aux individus et légitimait de ce fait le laissez-faire et le maintien des classes laborieuses dans la misère. Veblen applique plutôt le processus de sélection aux institutions, où le laissez-faire et la légitimité de la misère doivent eux-mêmes être soumis au processus de sélection en tant qu'habitudes mentales. Bref, si dans la pensée de Spencer les individus doivent être soumis à la sélection naturelle, Veblen croit plutôt que c'est la pensée de Spencer qui doit être soumise à ce processus de sélection. De cette manière, Veble permet de remettre en mouvement la réflexion sociale et les aspirations des différentes classes sociales plutôt que de s'enfermer dans un système idéologique posé comme naturel et nécessaire.

Deuxièmement, la théorie de Veblen n'est pas une théorie structuraliste de la société. L'individu n'est pas purement et simplement déterminé par les structures sociales. S'il existe des institutions dominantes, il existe aussi des institutions alternatives, à savoir des aspirations et des modes d'action non-dominant qui remettent en cause les institutions dominantes et qui cherchent à la transformer. (...) L'individu devient acteur, il est l'instigateur (prime mover) d'un processus vivant cherchant constamment à transformer un monde qui le transformera à son tour. (...).

Troisièmement, la principale déficience des théories de l'évolution socio-institutionnelle construite sur un principe de sélection est qu'elles deviennent rapidement des apologies de l'ordre existant. En effet, si les institutions en place sont le produit d'un processus de sélection pour adapter les institutions aux réalités matérielles, il ne reste qu'un pas pour affirmer que les institutions existantes sont donc les meilleures et les plus efficientes. C'est dans ce piège plaglossien que tombent normalement les théories socio-économiques évolutionnistes comme  celle de Hayek (1988) ou des néo-institutionnalistes comme Williamson (1985) ou North et Thomas (1973). Veble tombe-t-il dans ce piège? Non, au contraire, Veblen a recours à la métaphore darwinienne de la sélection naturelle justement pour éviter ce piège. (...) Pour Veblen, la lutte pour la survie ne doit pas être entendue comme une lutte pour l'obtention de biens de nécessité. Il considère plutôt que, sous les conditions modernes, la lutte sociale pour la survie est devenur une lutte pour maintenir et accroitre son statut social. (...). Les institutions dominantes dictent non seulement les modes d'action pour assurer la survie de la communauté mais aussi ceux pour se distinguer à l'égard d'autrui et dans le regard d'autrui. Les institutions peuvent donc être absolument inefficientes en termes matériels tout en nourrissant la logique d'émulation sociale. (...)" Il s'attaque, notamment dans sa Théorie de la classe de loisir, à la notion de conservatisme social entendu comme principe d'hérédité dans le processus évolutionnaire.  Il considère en effet que les classes conservatrices cherchent à ralentir ou saboter le processus de sélection naturelle des institutions. Ces classes, l'élite sociale tire profit des institutions existantes et n'ont pas intérêt à les modifier. La sélection naturelle des institutions devient en fait une sélection artificielle des idées par l'élite en place, qui ne consent à une évolution des habitudes dans la communauté que si elles n'ont aucun autre choix face aux possibilités de fracture dans le système social, ou si elles peuvent elles-mêmes en tirer profit. (...)."

 

Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE, La sociologie économique de Thorstein Veblen ; pertinences et impertinences d'une pensée à contre-courant ; Introduction : Thorstein Veblen : héritage et nouvelles perspectives pour les sciences sociales, dans Revue Interventions économiques, n°36, 2007. Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. Daniel DERIVRY, Veblen Thorstein, dans Encyclopedia Universalis, 2015.

 

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:22

      Le sociologue allemand, professeur à l'université de Munich, connu surtout pour son ouvrage La société du risque (1986), s'est positionné en faveur d'un Etat supranational et d'un Parlement mondial ; il s'est exprimé dans la presse en faveur de l'approbation de la Constitution européenne proposée au vote des Français en 2005, et surtout, sans s'étendre sur des aspects économiques néo-libéraux,s'est montré favorable à une Europe post-nationale, en participant à la création du Groupe Spinelli au Parlement européen.

Ses écrits indiquent une volonté de dépasser la théorie du conflit de classe, explication sans doute d'une certaine popularité chez les sociologues désireux de se démarquer du marxisme. Il est l'auteur par ailleurs de plusieurs ouvrages plus politiques que sociologiques : Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation (Aubier, 2003 ; Flammarion, 2008), La vérité des autres. Une vision cosmopolitique de l'altérité, dans Cosmopolitiques (Editions de l'Aube, Pratiques cosmopolitiques du droit, décembre 2004), Qu'est-ce que le cosmopolitisme? (Aubier, 2006), Pour un empire européen (Flammarion, 2007), Non à l'Europe allemande, dans Autrement, 2013.

Sociologue parmi les plus connus, Ulrik BECK, collaborateur d'Anthony GIDDENS pendant sa longue direction de la London School of Economics, il a accepté peu avant sa mort de diriger un des premiers programmes du Collège d'études mondiales, aux modestes moyens, fondé avec Alain TOURAINE et Michel WIEVIORKA. Il s'est engagé notamment dans la lutte contre la montée actuelle des nationalismes, du racisme et de l'antisémitisme. Fondamentalement, il s'agit pour lui de penser les nouveaux risques majeurs (liés aux changements climatiques entre autres) dans une société  mondiale caractérisée par une irresponsabilité de plus en plus grande, notamment parmi les élites.

Dans son dernier livre, World at Risk (Policy Press, 2008), il propose l'analyse des trois grands risques contemporains : les changements climatiques, le terrorisme et les crises financières. Dans ce contexte d'inégalité globale et de vulnérabilité locale, le cosmopolitisme n'est plus seulement une notion politique, comme à l'époque des Lumières. Il devient une méthode de travail et d'analyse qui doit permettre de dépasser un nationalisme méthodologique inadapté à ces risques globaux. On pourrait d'ailleurs rapprocher ce nationalisme de l'individualisme méthodologique qui enracine les politiques économiques dans des présupposés néo-libéraux.

 

   Sa thèse exposée dans La Société du risque déclasse de manière radicale la théorie du conflit de classe. On peut au passage regretter que les diverses explications sociologiques ont tendance à se penser comme se subsituant les unes aux autres plus anciennes, alors que les conflits évoqués précédemment perdurent, si les conditions et les rapports de force ne changent pas fondamentalement, et c'est souvent le cas à l'intérieur des entreprises, mais il est vrai que la poussée des techniques et des risques induits par la science sur l'environnement étudiée par Ulrich BECK revêt un caractère d'urgence. Ce n'est plus la seule usine qui expose ses salariés et les populations environnantes, "c'est la vie sur cette terre que les risques menacent, et ce dans toutes ses formes". Se modifient selon lui du coup les situations de classes, elles deviennent des situation de risques. Car il n'y a pas une "classe" des non-exposés au risque, s'opposant à la "classe" des exposés : l'opposition aujourd'hui entre "ceux qui sont exposés aux risques et ceux qui en profitent", mais aussi entre ceux qui les dénoncent et ceux qui les minorent et les occultes. La "société du risque" recèle donc en son sein de nouvelles sources de conflits et de compromis à propos de ces risques, de leur définition et de leur traitement. "L'enjeu de ces conflits est de déterminer si nous pouvons continuer à exploiter abusivement la nature (y compris la nôtre), et si les notions de "progrès" et de "prospérité" et de "rationalité scientifique" ont encore un sens dans ce cadre". Ulrich BECK conclut que "les conflits qui éclatent ici prennent la forme de guerres de religion civilisationnelles dans lesquelles il s'agit d'opter pour le bon chemin vers la modernité."

Ce passage de la société (industrielle) de pénurie (avec sa logique de répartition inégale des richesses) à la société (post-industrielle) du risque (et sa logique de répartition égale du risque - "une entité unique, regroupant bourreaux et victimes") a une conséquence pratique : la modernité devient réflexive, car c'est en son sein - et non contre la tradition, ou du fait de menaces externes (Dieu, la nature) que survient la rupture. La science et la technique, loin de nous protéger, génèrent les risques que nous redoutons ; la frontière entre nature et société s'estompe, et les risques liés à cette modernisation "déploient aujourd'hui une dynamique de conflit qui s'émancipe de l'organisation schématique de la société industrielle". Les priorités s'inversent : si risques et inégalités étaient compatibles dans la société industrielle, les secondes prédominant les premiers, dans la société du risque, répartition des richesses et répartition des risques sont désormais en concurrence - et ce sont les premiers, les risques, qui mènent le jeu. A ce stade, nous devons souligner que dans nombre de régions du monde (Inde, Chine, par exemple) les risques, loin de se substituer aux conflits "classiques" s'y surajoutent. Par ailleurs, l'exemple de nombreux dirigeants soucieux de se préserver des risques indique l'éclosion d'une foule de technologies visant à les isoler des conséquences de leurs propres politiques économiques. Jusque dans les logiques de cette société du risque se mêlent des dynamiques auparavant à l'oeuvre dans les société industrielles occidentales et qui sont le lot de millions de travailleurs dans les pays qualifiés autrefois de Tiers-monde, en Asie notamment. 

  Pour poursuivre ce qu'écrit Ulrich BECK, ce qui était stable devient mouvant, et l'"incertitude s'est immiscée jusque dans les cathédrales des arcles de foi économiques", les entreprises. Il estime que "les analyses fonctionnalistes, la sociologie des organisation et le néomarxisme raisonnent encore sur les "certitudes" de la grande organisation et de la hiérarchie, du taylorisme et de la crise qui sont depuis longtemps minés par les évolutions et les possibilités du monde de l'entreprise". Il en déduit "une surabondance de possibilités de changement structurels" du monde économique et du fonctionnement des entreprises et l'apparition de "nouvelles configurations organisationnelles", moins pensantes, plus petites, aux objectifs "contrôlables" et où les ordres et l'obéissance sont remplacés par "l'auto-coordination" électroniquement contrôlée de "responsables" qui obéissent à des objectifs de rentabilité et d'intensification du travail prédéfinis". Emergeront alors, mais il semble bien que ce soit plus un voeu politique qu'une réalité présente dans l'esprit de la majorité des responsables d'entreprise,  des "entreprises transparentes" emplies "d'autonomie horizontale" et où l'information sera un "médium central de cohérence et de cohésion de l'unité de production". Dans les conflits qui agiteront les entreprises, les luttes de pouvoir pour la répartition et les clés de répartition des flux d'information seront une source d'affrontement essentielle. Conséquence : l'entreprise se "politise". Mais cette politisation n'est pas une réédition des luttes de classes. "Dans les années à venir, les conflits entre management, comité d'entreprise, syndicats et personnes risquent de porter sur les décisions entre "modèles sociaux" internes à l'entreprise." Se propageront et s'expérimenteront, mais là encore il semble s'agir d'un souhait de la part de l'auteur, des modèles différents de production et d'organisation ; les mondes du travail et les formes de travail, plurielles, vont se faire concurrence ; et l'entreprise, plus qu'elle ne l'a jamais été, sera soumise, à "la pression de la légitimation". Pour l'instant, étant donné l'état des luttes "écologiques", il semble bien que cette pression viennent encorre plutôt de l'extérieur que de l'intérieur des entreprises...

 

www.college-etudesmondiales.org

Christian THUDEROZ, sociologie du conflit en entreprise, PUR, 2014.

 

 

 

 

 

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 13:36

    Pierre NAVILLE, dans l'histoire des idées du XXe siècle, se rattache au mouvement surréaliste et au développement de la sociologie du travail. Influencé par Philippe SOUPAULT au point d'interrompre ses études), collaborateurs de plusieurs revues d'avant-garde, co-fondateur en 1924 du surréalisme, directeur avec Benjamin PÉRET de La Révolution surréaliste avant sa rupture avec celui-ci en 1926, il s'oriente vers le marxisme, version trotskiste (ce qui lui vaut l'expulsion du PCF en 1928). pendant et après la seconde guerre mondiale débute sa deuxième période intellectuelle, celle des études sociologiques, d'abord sous un angle psychologie (Science du comportement, 1942) puis sociologique (Théorie de l'orientation professionnelle, 1945). L'ensemble de ses oeuvres, à part quelques éclairages sur les questions militaires ou de défense, tourne alors autour des causes, des fonctions et des conséquences de l'automation.

 

    La période surréaliste est marquée par une activité déterminante, même si finalement ses options ne sont globalement pas retenu par le mouvement (opposé à André BRETON sur son orientation, ce dernier préférant dissocier la connaissance de l'action et se détachant, avant lui d'ailleurs, du mouvement communiste monopolisé alors par le Parti Communiste Français).

  Dans cette période, il fait publier La Révolution et les intellectuels en 1926 (réédité chez Gallimard en 1974), alors que son activité rédactionnelle est surtout orientée vers les articles de l'Oeuf dur (fondé avec Philippe SOUPAULT, Francis GÉRARD (Gérard ROSENTHAL), Max JACOB, Louis ARAGON, Blaise CENDRARS et Mathias LÜBECK en 1922). où il y pratique l'écriture automatique alors élément essentiel du surréalisme littéraire (poèmes surtout, Les Reines de la main gauche). Son activité est concentrée ensuite dans la rédaction de La Révolution surréaliste, avec André BRETON (1924). 

  Dans La Révolution et les intellectuels, sa position sur la révolution, déjà distante de celle d'André BRETON dans le troisième numéro de La Révolution surréaliste en 1925, est marquée nettement par ses doutes sur les possibilités d'une seule révolution artistique, sur les possibilités qu'à le surréalisme de "changer la vie". L'idée de révolution doit prendre le pas surl'idée surréaliste. Il ne peut y avoir de révolution, de plus, que dans la seule voie marxiste.

 

   Du surréalisme, il conserve le projet d'une libération totale de l'individu et d'une certaine idéalisation du marxisme. Il s'oriente d'ailleurs plus vers les idées de TROTSKI auquel il consacre plus tard en 1962 son ouvrage Trotski vivant (Editions Julliard). Cette sympathie, qui lui vaut son exclusion du PCF, reste sensible dans la suite de son oeuvre, même s'il ne la met pas en avant. 

 

   Pendant la Seconde Guerre mondiale il aborde dans une optique antifreudienne la psychologie. Avec Science du comportement (1942), il commence à étudier le travail humain. Et il participe aux recherches engagées sur ce thème à son entrée au CNRS en 1947. Il travaille avec Georges FRIEDMANN avec lequel il publie en 1961-1962 le Traité de sociologie du travail (Editions Armand Colin). Il lie toujours questions psychologiques à questions socio-politiques, comme dans son ouvrage de 1948, Psychologie, marxisme, matérialisme.

 

    Dans ce traité à deux voix différentes, voire divergentes, s'élabore la toute nouvelle discipline de sociologie du travail. Il pose un certain nombre de principes, mais surtout définit tout un programme de recherches.

Les deux sociologues développent des points de vue différents et même contradictoires sur un certain nombre d'objets liés au travail et à son analyse. Les qustions de la qualification, des activités tertiaires, de la machine, ou encore de l'aliénation furent autant de ces objets et autant d'épisodes d'un débat constant, bien que souvent implicité.

Ces divergences, si on suit bien Pierre TRIPIER, dépassent la simple question de personnes. "Elles ont profondément marqué les travaux de la discipline et sans aucune doute les marquent-elles encore (l'auteur cite Pierre ROLLE, Travail et salariat. Bilan de la sociologie du travail, tome 1, Presses Universitaires de Grenoble, 1988)".

Ces divergences vont jusqu'au programme de recherches. "Georges Friedmann voulait très clairement construire une nouvelle discipline. Pour lui, le travail était devenu un phénomène social de première importance à l'instar de phénomènes tels que la famille ou la religion. Il exigeait donc des analyses spécifiques que les premiers sociologues n'avaient, de fait, pas réalisées. Autre point : il existait des analyses sur le travail, mais elles étaient menées souvent de façon isolée et parfois limitée. La nouvelle discipline devait donc regrouper ces travaux, en ouvrir d'autres, et donner ainsi les moyens d'une accumulation et une démarche réellement scientifique. Le Traité était donc pour Georges Friedmann un acte fondateur. La définition qu'il donne de l'objet de la sociologie du travail est révélateur d'un souci de consensus qu'il juge nécessaire à son institutionnalisation : l'étude, sous ses divers aspects, de toutes les collectivités qui se constituent à l'occasion du travail. 

Le projet de Pierre Naville est tout autre. Il ne s'agit pas de fonder une discipline, mais de poser des questions, de débattre, à partir du travail, sur l'évolution des sociétés. S'il accepte l'idée d'une domaine spécifique de la sociologie réservé au travail, ce ne peut être qur provisoirement, le temps de convaincre les sceptiques de la place du travail dans les structures fonctionnelles des sociétés. car il est leur élément ordonnateurs essentiel et la source de toute vie sociale. Le travail est donc au coeur des logiques de production et de repréoduction des sociétés comme enjeu fondamental de rapports sociaux. Comprendre le travail, c'est comprendre le système de relations sociales dont il est l'enjeu, soit un objet éminemment sociologique. Pierre Naville préfère d'ailleurs l'expression "travail étudié par la sociologie" à celle de "sociologie du travail". Enfermer le travail dans un champ spécifique, c'est faire l'hypothèse qu'on y tient également ses éléments explicatifs. C'est, pour Naville, prendre le risque de ne jamais le comprendre.

Ces deux options ont chacune produit leur chemin de recherche. georges Friedmann a privilégié les études empiriques décrivant les réalités du travail et dénonçant la dégradation du travail standardisé. Assez tôt, ses observations ont pris sens dans le cadre de l'émergence d'une civilisation technicienne généralisée dans laquelle les machines sont centrales et où il faut tenter de réaliser l'épanouissement des individus. C'est-à-dire, leur conserver une autonomie et une créativité. Les sciences humaines doivent participer de ce combat. Pierre Naville de son côté a également dirigé des études empiriques dont la plus connue sans doute porte sur l'automation. Mais il réalise un tout autre travail théorique. Notamment une réflexion méthodologique sur laquelle il ouvre sa première contribution au Traité. car, l'homogénéité du travail que suppose l'expérience immédiate n'est qu'apparente. C'est un objet complexe dont l'analyse revient à articuler des espaces, des groupes, des institutions pour comprendre comment et dans quelles conditions les individus sont façonnés, mobilisés, partagés en groupes et rémunérés. Soit un exercice difficile que la sociologie n'est pas encore en état de réaliser. Pierre Naville y contribuera en tentant dune réflexion sur une sociologie des relations tout au long de son oeuvre. 

Compte tenu de ces positions, l'apparition de l'automation dans les années cinquante avait tout lieu de susciter un débat exemplaire entre les deux sociologues. Pour Friedmann, elle est interrogée en rapport avec l'émancipation des travailleurs qui suppose leur autonomie et leur maitrise des produits et des outils. Certes, dit-il, les développement les plus sophistiqués de l'automation autoriseraient cette émancipation, l'homme dominant la machine qui remplace ses gestes. Mais la généralisation d'une telle automation n'est que pour demain, voire après demain. L'actualité du travail, c'est l'émiettement et la dégradation des savoirs. Seuls, les loisirs peuvent offrir des possibilités d'épanouissement. Il faut maintenir la lutte sur le terrain du travail, notamment par l'amélioration des conditions de son exercice, mais sans illusion. L'espoir réside hors de cet espace et la sociologie du travail doit s'y ouvrir.
Attaquant cette position, Pierre Naville qualifia Georges Friedmann de proudhonien. Il dénonçait ainsi, comme Marx l'avait fait en son temps envers Proudhon, le caractère an-historique des notions utilisées, notamment celle de machine. L'automation, pour Naville, n'est pas et ne sera jamais l'antithèse de la parcellisation des tâches, le recouvrement possible d'une maitrise perdue. C'est une forme historique de production qu'il faut reconnaitre et connaitre pour comprendre la société qui l'emploie. L'évolution technologique ne se fait pas toute chose étant égale par ailleurs. L'automation n'apparait que dans des sociétés qui disposent, par exemple, des capitaux suffisants, de personnels compétents ou de marchés protégés. Le travail et le système de relations dont il est l'enjeu y sont totalement différents qu'au XVIIIe siècle. Ils le sont d'autant plus que l'automation introduit une rupture entre opérations machiniques et opérations humaines qui n'ont plus de proportionnalité entre elles. Les différences et les hiérarchies qu'on observe dans le travail sont donc de moins en moins explicables par les données technologiques. Autement dit, le travail est de plus en plus socialement produit. C'est ce qu'il faut comprendre, plustôt que la mesure de l'épanouissement humain. Du reste, pour Naville, cet épanouissement n'est nulle part concevable sans un système de salariat maintenu. Or, l'automation qui sépare davantage encore les travailleurs de leurs outils et de leurs produits remet en cause, de l'intérieur, ce régime et le porte à ses limites. Elle est, en ce sens, proprement révolutionnaire. Elle porte la possibilité pour les collectifs humains, et pour la première fous de leur histoire, de s'organiser hors des contraintes de la production. Les capacités individuelles pourraients alors s'épanouir dans des conditions socialement et historiquement inédites.
De ces deux projets qui furent à l'origine de la sociologie du travail, seul celui de Georges Friedmann a pu réellement se développer. La proposition de Pierre Naville n'a jamais pu se réaliser vraiment et lui a même coûté cher. Il faut aujourd'hui réactiver cette "formalisation" (Pierre ROLLE, Le travail et sa mesure, dans travail, n°29, 1993) et la confronter encore à celle qu'à initiée Friedmann. Il n'est que d'entendre le débat actuel sur la "crise du travail" et "sa perte de valeur" pour en mesurer l'urgence."

 

   Parallèlement à ce travail sur le travail, Pierre NAVILLE mène une recherche sur la guerre. Ainsi il préface la traduction de De la guerre, de Carl Von LAUSEWITZ, qu'il réalise avec Denise NAVILLE et Camille ROUGERON et écrit un certain nombre d'ouvrages sur le sens de la guerre. Ainsi La Guerre du Viet-Nam en 1949 (Ed de la Revue internationale), L'Armée et l'Etat en France en 1961, La guerre et la révolution en 1966 (E.D.I.) La guerre de tous contre tous en 1977(Editions Galilée)... Cela en cohérence avec le développement de ses options politiques (fondateur de La Revue internationale, il tente de créer une gauche marxiste démarquée du stanilisme, membre du Parti socialiste unitaire (PSU) sous la IVe République et du Parti socialiste unifié (PSU) sous la Vème) : Les Etats-Unis et les contradictions capitalistes, de 1952, par exemple. Ses derniers ouvrages L'Entre-deux-guerres (1976, E.D.I.), Autogestion et planification (1980), Sociologie d'aujourd'hui (1981), La Maitrise du salariat (1984) font partie de cette même recherche à la fois politique, sociale et sociologique.

 

    Généralement présenté comme un ensemble composite, en fait à l'image de la société dans laquelle il veut agir de manière révolutionnaire, son oeuvre sociologique manifeste en fait la continuité et l'unité de ses intérêts. Elle traite essentiellement, si nous suivons Bernard VALADE, "des conséquences de l'automation, avec, en amont, la prise en compte des mécanismes d'apprentissage et, en aval, un regard sur l'évolution de la classe ouvrière. Publiée en 1945, la Théorie de l'orientation professionnelle montre qu'à la mesure des aptitudes doivent être associées d'autres considérations concernant la structure de l'emploi, les fluctuations de la conjoncture, la prévision économique ; l'Essai sur la qualification du travail (1956) met encore l'accent sur "l'importance de la formation dans la qualification du travail". S'agissant des effets sociaux de l'automation, Naville a tiré d'enquêtes qu'il a dirigées - L'automation et le travail humain (1961, Editions du CNRS)) - une interrogation générale - Vers l'automatisme social (1963, Gallimard, réédité chez Antrhopos en 1976) - sur l'instauration de nouveaux rapports entre le travailleur, la machine, la hiérarchie, et la possible relève des procédures classiques d'intégration par des processus de désaliénation. La "nouvelle classe ouvrière" décrite par André Andrieux et Jean Lignon, dont il préfaça l'ouvrage paru en 1960, était donc appelée à connaitre de profonds changements ; son comportement politique devait également se modifier ainsi que l'exposent les articles réuinis sous le titre La Classe ouvrière et le régime gaulliste (1964, Etudes et Documentations Internationales - EDI).

Mis en chantier après la publication de Psychologie, marxisme et matérialisme, Le Nouveau Léviathan (Editions Anthropos) donne à ces différents travaux leur armature théorique. La première partie, De l'aliénation à la jouissance (1957), issue d'une thèse d'Etat soutenue l'année précédente, se présente comme une étude globale de la fonction du travail dans "la société de transition du capitalisme au socialisme". Six autres volumes suivront, tous d'inspiration marxiste (Le salaire socialiste, I. Les rapports de production en 1970 ; Le salaire socialiste, II. Sur l'histoire moderne des théories de la valeur et de la plus value, en 1970 ; Les échanges socialistes en 1975 ; La bureaucratie et la révolution, en 1974 ; La guerre de tous contre tous, en 1977. Un septième ne sera pas publié, inttitulé Esquisse d"une théorie des relations). La pensée de Marx n'aura pas été, cependant le seul guide de Naville dans cette exploration minutieuse de la machinerie sociale. Les spéculations de La Mettrie sur "l'homme-machine", la philosophie scientifique du XVIIIe siècle, et très précisément celle du baron d'Holbach auquel il a consacré un ouvrage paru en 1943 (chez Gallimard, réédité en 1967), sont à situer à l'arrière-plan d'une réflexion qui vise à élucider la nature des sociétés. Les combats que se livraient ces dernières - capitalistes, sociales ou de régimes mixtes - devaient logiquement conduire le penseur de la révolution et de la guerre à conceptualiser leurs stratégies sur le modèle des théories dues à Sun Tzu, au maréchal de Saxe et surtout à Clausewitz (Introduction et postface, de l'ouvrage De la guerre). (...)

  On peut certes s'interrogeer sur la carrière posthume du Nouveau Léviathan, alors que se dissipe l'illusion d'une harmonie sociale engendrée par une planification générale de la production - et se dissout l'idée même de travail. Mais la valeur du témoignage fourni par les Mémoires (Mémoires imparfaites (Le Temps des guerres), paru en 1987) est indiscutable."

 

Bernard VALADE, article Pierre Naville, Encycpedia Universalis, 2014. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, VIgot, 2002. 

 

 

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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 09:23

   Evêque catholique brésilien, archevêque d'Olinda et Recife de 1964 à 1985, figure de la théologie de la libération, Helder Pesson CÂMARA (Dom Helder), prône toute sa vie la défense de opprimé par l'action non-violente.

Défenseur des droits de l'homme au Brésil, il participe en1955 à la cration du Conseil Episcopal d'Amérique Latine (CELAM). proche du cardinal Montini, futur pape Paul VI, il participe activement au concile Vatican II, s'opposant fermement à la tendance conservatrice. Une grande partie de ses écrits est consacrée à ce combat interne. Marginalisé dans l'épiscopat brésilien et opposant à la dictature des généraux (1964-1985), il fait des séries de conférence en Europe et spécialement en France (1970-1980), pendant lesquelles il dénonce la situation de pauvreté du tiers-monde, les ventes d'armes à son pays, la guerre du VietNam et la violence de la dictature brésilienne, contenu de nombreux de ses ouvrages.

Se référant souvent à GANDHI et Martin LUTHER KING, il met en place une pastorale dirigée vers le service des pauvres, qui s'appuie sur le mouvement Action Justice et Paix (voir notamment son livre Spirale de violence, 1970) et sur un séminaire populaire dans lequel les futurs prêtres sont dormés aussi bien à l'action sociale qu'à la théologie. Après 1985, l'ensemble des institutions qu'ils avaient mises en place es balayées en partie par la hiérarchie catholique brésilienne. 

 

    Si l'on se refère à l'AssociationDom Helder Mémoire et Actualité créée en 2000 en France, dix-neuf livres sont représentatifs du parcours et de la lutte de Dom HELDER CÂMARA (577 conférence, 2 750 programmes radiophoniques, 7 547 courtes méditations poétiques, 2 122 "circulaires" ont été recensés... sans compter les multiples correspondances...). La plupart de ces dix-neuf livres qui ont été publiés de son vivant et dont il a assumé la paternité sont composés de textes choisis par des éditeurs parmi ses conférences, ses émissions ou ses méditations. L'évêque ne se sentait pas une vocation d'auteur.

Sur ces livres, 14 ont été publiés en français (version originale ou traduction) :

- Le Tiers monde trahi (Desclée de Brouwer, 1968) ;

- Révolution dans la paix (Le Seuil, 1970) ;

- Spirale de violence (Desclée de Brouwer, 1970) ;

- Pour arriver à temps (Desclée de Brouwer, 1970) ;

- Le Désert est fertile (Desclée de Brouwer, 1971) ;

- Les conversions d'un évêque (Le Seuil, 1977, réédition par L'Harmattan en 2002) ;

- Mille raisons pour vivre (Le Seuil, 1980) ;

- L'Evangile selon Dom Helder (Le Seuil, 1985) ;

- Des questions pour vivre (Le Seuil, 1985) ;

- A force d'amour (Nouvelle Cité, 1987) ;

- Prières à Marie (Nouvelle Cité, 1988) ;

- Croire, c'est simple (Le livre ouvert, 1992) ;

- Le Rosaire de Dom Helder (Desclée de Brouwer, 1997) ;

- Lettres conciliaires (2 tomes, Le Cerf, 2006).

  Il faut citer aussi Une journée avec Dom Helder Camara (Desclée de Brouwer, 1970) ainsi que Regards sur la vie (Médiaspaul, 2010.

      Tout un travail de traduction et de publication est entrepris actuellement par l'IDHeC sur des écrits inédiats : les Circulaires.

Les 290 premières ont été écrites à Rome, pendant les quatre sessions du Concile Vatican II (1962-1965). Elles constituent trois tomes en édition brésilienne (2004-2009). Les éditions du Cerfont publié ces Lettres conciliaires en deux tomes en 2006. Une autre série de 250 Circulaire sa été publiée à Recife en 2009, en trois tomes, sous le titre Lettres interconciliaires, écrites en 1964 et 1965, pendant les intersessions du Concile, soit pendant les premiers mois de la dictature militaires, les premiers mois de vie commune d'un évêque avec son diocèse.

Ces publications constituent un événement littéraire, culturel, écclésial, mondial, selon le Père COMBLIN. Elles interviennent précisément à un moment où la réaction conservatrice à Vatican II s'épuise et où l'Eglise catholique semble prendre un nouveau tournant, notamment avec le pape François (Le processus de sa béatification est d'ailleurs en cours).

 

    Les conversions d'un évèque, notamment sans sa réédition de 2002, portent un éclairage très instructif sur le parcours personnel et public de Helder CAMARA. Dans cette série d'entretiens avec José de BROUCKER, l'archevêque évoque sa vie de séminariste, d'homme religieux engagé en politique, puis d'évêque et de missionnaire pour un monde plus juste. Conversions, car il part d'abord de positions extrêmement conservatrices, tout à fait dans la ligne de l'Eglise dominante de l'époque, pour parvenir à une position critique vis-à-vis de l'ensemble de l'Eglise, porte parole de toute une fraction de l'Eglise brésilienne engagée dans une politique d'éducation du peuple pour sa libération culturelle, politique et économique. Tout au long de ce parcours, et depuis l'enfance, sa personnalité est guidée par une lecture non culpabilisatrice des Evangies (à son époque et même encore aujourd'hui en Amérique latine, beaucoup sont à l'affût de tout péché et de toute possibilité de péché, notamment dans le domaine sexuel...) et une volonté constante d'être proche du peuple. C'est d'ailleurs cette proximité effective que même lorsqu'il prêche dans le sillage de la Contre Réforme et contre le communisme ou milite au plus haut niveau dans l'Intégralisme (sorte de mouvement intégriste et fasciste), qui l'amène à se pencher sur les causes profondes de sa misère. Au fil des pages, on saisit à la fois son parcours et l'évolution culturelle et politique de tout le Brésil. Lorsque José de BROUCKER l'interroge sur l'élan d'une partie de la hiérarchie catholique vers une religion populaire, Dom HELDER indique avoir commencé vers 1964 à approfondir les problèmes sociaux et à comprendre que le grand affrontement "ce n'était pas l'affrontement du capitalisme contre le communisme, de l'Est contre l'Ouest. 

"Ce conflit Est-Ouest était abusivement exploité par le capitalisme qui se présentait et se présente encore chez nous, et dans toute l'Amérique latine, comme le sauveut de la civilisation chrétienne. C'est du pharisaïsme, parce que toutes les racines du capitalisme sont matérialistes. Ce n'est pas sérieux de se présenter de cette manière-là. Nous désirions faire face aux grands problèmes humains. Nous voulions faire comprendre qu'au-dedans même du pays, et du continent, il y a le scandale d'un colonialisme interne, et qu'au niveau international, il y a le scandale des pays riches qui maintiennent leur richesse aux dépens de la misère des pays pauvres. Alors, dire ou penseer que ce qui nous a amenés à nous mettre aux côtés de opprimés, avec le peuple, c'était la préoccupation politique de ne pas perdre le peuple, de garder notre influence sur lui, non, non, ce n'est pas possible, parce que ce n'est pas vrai. Absolument pas vrai. Notre grande préoccupation, c'était de ne pas permettre que le peuple continue à être exploité. Nous nous souvenions que nous-mêmes nous avions manoeuvré le peuple, nous l'avions utilisé par la défense d'une certine morale, pour la défense de ce que nous appelions les principes religieux, pour défendre par exemple la  famille contre le divorce, et l'enseignement religieux dans les écoles, ou la présence d'aumôniers dans les armées ou dans les hôpitaux... Nous étions tellement aveuglés par le besoin de maintenir, de soutenir, d'offrir un support à l'autorité et à l'ordre social que nous n'étions pas capable alors de voir les affreuses, les énormes injustices que cette autorité, que cet ordre social permettaient. Mais à partir du moment où la réalité brutale a commencé à nous secouer, où nous l'avons regardé en face, nous ne pouvions plus continuer à penser et à agir ainsi."

Commentant l'échec des révolutions violentes en Amérique Latine (et celle de son ami Camilo TORRÈS), il estime que le peuple n'a pas suivi la faible partie de la jeunesse persuadée de l'efficacité de la violence, tout simplement parce qu'à la racine ce peuple n'a les moyens ni matériels (de s'acheter des armes capables de repousser les armées des dictatures) ni culturels de vouloir s'opposer à des pouvoirs séculaires (avec toute l'expérience maitrise des rebellions que cela comporte) où se mêlent armée, pouvoirs religieux et partis politiques. Dom HELDER ne date pas le moment de son adhésion à la non-violence. Il a recherché longtemps les moyens de s'opposer à tout l'appareil oppressif et répressif et évoquer les deux "armes" conjointes, utilisées par exemple par César CHAVEZ en Californie, de la grève et du boycott. Il a découvert qu'il est difficile de faire bouger les institutions, même celles où les minorités sont très présentes. L'objectif est d'abord de conscientiser le peuple sur les origines de sa misère et sur les moyens de s'en dégager. tant que ce travail de conscientisation des masses populaires (ouvrières et paysannes) n'a pas été réalisé, toutes les révolutions (et il y en a eu en Amérique Latine!) ne feront rien bouger. 

Tout au long de cetouvrage, Dom HELDER fait souvent référence à Saint François d'Assise, qui, comme lui, est allé d'erreur et erreur, avant de parvenir à la vérité.

 

Dom HELDER CÂMARA, Les conversions d'un évêque. Entretiens avec José de BROUCKER, L'Harmattan, collection Chrétiens autrement, 2002. Site de l'Association Dom Helder Mémoire et Actualité, www.heldercamara-actualites.org.

Richard MARIN, Dom Helder Camara, Les puissants et les pauvres, Les Éditions de l'Atelier, 1995.

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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 14:59

  De son vrai nom Desiderius Erasmus Roterodamus, Érasme de Rotterdam est un chanoine régulier de saint Augustin, philosophe, écrivain latin, humaniste et théologien des Pays-Bas bourguigon (mais en fait de l'Europe chrétienne...), considéré comme l'une des figures majeures de la Renaissance. De notoriété très grande de son vivant et sur plusieurs générations après lui, il est considéré par ses contemporains comme l'âme de la "République des Lettres", qui se met en place au début du XVIe siècle, et en tant que tel, sollicité dans le tout début du conflit qui oppose protestants et catholiques. Martin Luther le sollicite et il est constamment pressé à l'inverse par la hiérarchie écclésistique, notamment à Louvain où il séjourne souvent, de prendre position pour ou contre la Réforme. Il refuse de prendre parti, et tout en se situant dans une droit ligne de la Chrétienté (il est l'auteur d'une traduction du Nouveau Testament qui se diffuse fortement) et de l'éducation du Prince dans les saints principes, critique fortement la tendance de son époque à l'intolérance et au dogmatisme. Il s'élève notamment contre la guerre, tant entre chrétiens que contre les Infidèles. Il le fait dans de très nombreux écrits, où la parodie, la satire, le pamphlet, le dialogue et les correspondances prennent une très grande place.Même s'il écrit surtout dans le latin, véhicule obligatoire de la pensée savante et de la pensée religieuse, il est fortement favorable à la diffusion parmi le peuple par les langues vernaculaires (nationales en formation). ÉRASME n'est pas un bâtisseur de système philosophique, il entend faire oeuvre d'éducation par de multiples maximes, souvent commentées dans ses livres, à travers des oeuvres poétiques.

   Jean-Claude MARGOLIN écrit que c'est "à de véritables travaux d'hercule que s'est attelé cet homme chétif sans qui la Renaissance et l'humanisme auraient eu un autre visage : il a laissé une oeuvre multiforme d'éditeur, de traducteur, de commentateur, de prosateur et de poète, sans parler des milliers de lettres (il converse notamment avec Thomas MORE) qui nous le font connaître ; une oeuvre qui doit surtout à la varité novatrice de ses points d'application l'immense crédit dont elle a jouit auprès de Montaigne, de Descartes, de Leibniz. Mais l'éramisme est aussi un "esprit" qui est devenu en Europe le bien commun de plusieurs générations." Encore aujourd'hui, l'esprit érasmien imprègne ou influence nombre de réflexions chrétiennes sur la guerre et la paix, malgré la nette temporalité (sur la forme, le latin et sur le fond, il écrit dans un univers entièrement chrétien) des écrits.

 

    Influencé notamment par Thomas MORE, John COLET et Jean VITRIER, il fait partie de ces humanistes qui orientent nettement les conceptions chrétiennes vers une critique des pouvoirs et de la guerre, à un moment où la Papauté ne se distingue plus des Princes "temporels" dans leurs pratiques. Ses oeuvres principalement connues aujourd'hui, Eloge de la Folie (1511), Les Adages (édition définitive en 1533), Les Colloques (première version, 1522), Le Manuel du soldat chrétien(1504), Le libre arbitre (1524), forment seulement des éléments de son oeuvre. Parmi ses multiples ouvrages, dont beaucoup ressortent de commentaires ou de traductions des Evangiles, connaissent un fort retentissement également ses ouvrages sur la musique ou la peinture (des jugements sur leur caractère impie (peinture) ou glorificateur (musique)...) et sur l'éducation (des enfants), son Dialogue ciceronianus (1528), Sur l'interdiction de manger de la viande, De l'aimable concorde de l'Eglise, La préparation à la mort, La complainte de la paix, Faut-il ou non faire la guerre aux Turcs?...

 

     Dans Eloge de la folie (Enconium Moriae. Sultitioe laus), fiction burlesque et allégorique, qui doit sans doute à l'oeuvre De triumpho stultitae de l'humaniste italien Faustino Perisauli de Tredozio (près de Forli) (mais à cet époque les droits d'auteurs ne figuraient pas vraiment en tête des soucis des lettrés...), ERASME fait parler la déesse de la folie et lui prête une critique virulente des diverses professions et catégories sociales, notamment les théologiens, les maitres, les moines et haut clergés et les multiples courtisans. Oeuvre dense, elle fait se rencontrer des genres multiples, de l'exercice rhétorique à la scène de théâtre en passant par le jeu carnavalesque et le discours apologétique, également des thèmes infinis, les vues sur l'éducation croisant les appels politique et l'élévation mystique. Le livre représente la questinscence du nouvel esprit humaniste, veut plutôt faire réfléchir que de donner des sermons, dans une véritable entreprise de démystification souvent iconoclaste. 

     Conçu en 1509 et rédigé en latin la même année, dédié en 1510 au juriste anglais Thomas MORE, imprimé pour la première fois à Paris en 1511, puis enrichi dans plusieurs éditions bâloises jusqu'en 1532, ce livre fut l'un des best-sellers (excusez l'anachronisme, car la diffusion n'est pas à cette époque affaire de vente, principalement) européens de la Renaissance. Rapidement traduit, il reste son oeuvre la plus connue. certains y voient le détonateur du mouvement de réforme évangélique qui ébranle l'Europe chrétienne du XVIe siècle. La recherche d'authenticité et d'exactitude philologique, d'abord appliquée par ERASME à l'éhritage littéraire alors en pleine redécouverte de l'antiquité païenne, l'a rapidement entrainé à soumettre les textes bibliques à un pareil examen et à formuler une critique des institutions de l'Eglise romaine qu'il juge peu fidèle au message du Christ. le retour au texte original des Ecritures débouche aussi sur un appel pressant à un renouveau de la foi, qui s'exprime dans l'Eloge de la folie de façon aussi ingénieuse que plaisante. (Jean VIGNES).

 

      "La double fonction qu'Erasme donne à la Folie - être un "je" authentique et qui dénonce sa propre imposture - a l'effet recherché sur la réception du texte : elle provoque l'identifiation de l'auditeur ou du lecteur qui se reconnait soudain dans cette parole folle. Mais comme la Folie se dérobe en tant que référence (là elle dirait le sens de ce défilé des follies humaines), la référence - puisqu'elle n'est pas la parole de Folie - ne peut plus être que la parole du Christ. La dernière partie de l'Eloge le dira explicitement : "Mais le Christ interrompra ces glorifications qui sans cela ne finiraient jamais" ; ce que tout le monde sentait déjà, sans quoi la declamatio serait illisible. Si bien que le masque qu'a revêtu l'auteur, devient la condition d'un nouveau mode de dire la vérité. Autant le masque de la rhétorique cicénonienne - qui fait aussi son oeuvre dans cette declamatio - est obscurcissant, autant ce masque de dérision apparait soudain comme le chemin le plus direct pour accéder à la vérité, car il est, par lui-même, la folie de l'homme pêcheur et en même temps aussi présence de la parole du Christ telle que l'entend chacun, au fond de lui-même, où parle le Deus interior intimo meo de Saint Augustin. Dans l'extraordinaire syncope initiale du Stultitia loquitur, Erasme venait d'inventer la seule voie que pouvait emprunter un laïc pour faire entendre la parole sacerdotale sans le signer en un temps où celle-ci se dérobait parfois à son devoir d'enseignement. Il inventait une manière d'écouter le Christ, loin des hiérarchies dogmatiques et des intermédiaires d'autorité ; une manière somme toute évangélique d'écouter la parole de Dieu, à travers une voix humaine, la voix de chacun, hantée par celle du Christ. C'est déjà le "je" moderne qui se fait entendre du fond de cette oeuvre, un "je" solitaire et mélancolique, fasciné par son identité divisée, s'échappant à soi, et ne saisissant plus, finalement, que dans une tension vers la transcendance qui s'épanouit dans le silence de la contemplation. (...)" (Charles BLUM)

 

 

Eloge de la folie, Adages, Colloques, Réflexions sur l'art, l'éducation, la religion, la guerre, la philosophie, Correspondance, Edition établie par Claude BLUM, Angré GODIN, Jean-Claude MARGOLIN et Daniel MÉNAGER, Robert Laffont, collection Bouquins, 1992.

Jean VIGNES, Eloge de la folie ; Jean-Claude MARGOLIN, Érasme, dans Universalis Encyclopedia, 2014. 

 

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1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 12:32

  Hu Shi, ou Hou Che,philosophe chinois qui fait partie des penseurs libéraux influencés par le pragamatisme américain qui ont joué un grand rôle en 1919 dans le mouvement du 4 Mai, présente dans son oeuvre une pensée réformatrice et occidentaliste. Contrairement aux néoconfucéens, ces penseurs libéraux étaient convaincus que seules une plus grande scientificité de la pensée chinoise dans tous les domaines et une occidentalisation totale de la civilisation chinoise, alliées à l'adoption du libéralisme politique et d'un capitalisme contrôlé, permettraient à la chine de retrouver sa grandeur passée. Influencé par John DEWEY (qui est son professeur), il est le premier à préconiser une structure politique fédérale fondée sur l'autonomie des provinces plutôt qu'un système politique centralisé. Mais sa position s'est avérée vulnérable aux attaques à la fois du conservatisme traditionnaliste et des révolutionnaires radicaux, notamment marxistes. Ses écrits, autres que ceux qui portent sur l'éducation et la réforme littéraire,  n'ont pas de succès auprès du gouvernement nationaliste (qui établi un système de parti unique), pas plus d'ailleurs que parmi la plupart des intellectuels qui se convertissent de plus en plus au marxisme.

    Sa thèse de doctorat, effectuée aux Etats-Unis, The Development of the Logical Method in Ancient China, publiée à Sanghai en 1922, contient certains des thèmes qu'il développe amplemant par la suite. Dans Chinese Renaissance (Chicago, 1934) regroupement de conférences, il préconise l'usage de la langue parlée pour remplacée la langue écrite dans la littérature. Lorsqu'il envoie en 1917 à la revue La Jeunesse (Xin quingnian) un essai que l'on retrouve plus tard dans ce regroupement, il est pratiquement tout de suite devenu le "père de la révolution littéraire". Rentré en Chine, professeur à Pékin, il se distingue par une série d'essais dans lesquels il veut faire adopter des réformes pour moderniser le pays : l'émancipation de la femme ("ibsenisme"), l'emploi de méthodes pragmatiques et scientifiques dans l'étude des sciences humaines et dans la vie politique et sociale. Il joue un rôle de premier plan le 4 Mai 1919 sous la double bannière de "science et démocratie" et reste résolument opposé aux mouvements révolutionnaires, de droite ou de gauche. Il quitte d'ailleurs rapidement la rédaction, avec LU XUN, de la revue Nouvelle Jeunesse en 1920, en désaccord avec CHEN DUXIU, partisan d'une révolution politique et sociale.

Humaniste aussi bien que réformateur, HU SHI tente ensuite de retrouver dans le passé de la Chine des éléments qui appuient ses réformes "occidentales" : il développe sa thèse américaine pour en faire le premier volume (seul paru) d'une histoire de la philosophie chinoise (Zhongguo Zhexue shi dagang, 1919) ; il réhabilite les romans en langue vulgaire (Shuihu zhuan kaozheng, 1920, par exemple), écrit le premier volume (seul paru) d'une histoire de la littérature chinoise en langue vulgaire (Baihua wenxue shi, 1928) et publie une foule d'articles sur des sujets nouveaux qui ont considérablement stimulé les recherches ultérieures. Ces articles sont rassemblés ensuite dans Hu shi wencun (3 séries, 12 volumes, 1921-1926).

   Pendant toute sa carrière universitaire, il reste proche des pragamatiques américains. Il continue de traduire les écrits de John DEWEY et de ses proches, tout en gardant la même vicacité dans l'arêne politique.

Président de son collège de jeunesse, le Zongguo gangxue, en 1928-1930 (après être allé en Europe et retourné aux Etats-Unis), doyen de la faculté des lettres de l'université de Pékin de 1930 à 1937, il donne à ses écrits une tournure de plus en plus politique, de plus en plus en opposition avec les partis de gauche. Tout en gardant une certaine distance avec la Parti nationaliste (Guomingdang). Il appuie néanmoins certains aspects de leur politique et part comme ambassadeur de la République de Chine aux Etats-Unis (1938-1941). il est relevé de ses fonctions (sans explication officielle, mais personne ne doute des motifs...) en 1942, il retourne en Chine comme président de l'Université de Pékin (1946-1948). Il fuit l'arrivée des communistes en 1948 et gagne les Etats-Unis jusqu'en 1958, année où il est nommé président de l'Acamamia Sinica à Taïwan. Il y vit, à moitié exilé, jusqu'à sa mort. Les attaques dont il est l'objet en Chine (continentale bien entendu) indiquent que ses idées y trouvent toujours un écho (gênant pour les autorités chinoises).

    Ses oeuvres, non traduites en français, sont redécouvertes aujourd'hui, sans qu'ils aient, avec le temps, autant d'impact qu'auparavant. Les écrits politiques, notamment dans la Revue Nouvelle Jeunesse témoigne de la vivacité des débats pendant cette période charnière de l'histoire politique moderne chinoise.

 

 

Jerome B GRIEDER, Hu Shi and the Chinese Renaissance, Harward Univesity Prss, 1970, disponible à OPEN LIBRARY BOT, 2010, Intellectuals and the State in Modern China (Transformation of Modern China Series), Freepress, 1983. Werner MEISSNER, Réflexions sur la quête d'une identité culturelle et nationale en Chine, du XIXe siècle à aujourd'hui, dans Perspectives chinoises, 97/2006. 

Donald HOZMAN, Hu Shi, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 08:28

   Cornelius (Corneille en français) Francisccus de PAUW, philosophe et géographe hollandais et diplomate à la Cour de Frédéric Le Grand de Prusse, est l'auteur de plusieurs ouvrages à notoriété forte et brève en Europe durant les années 1770-1790. S'opposant aux opinions de nombreux philosophes des lumières, dont MONTESQUIEU, sur l'Amérique, aux réflexions originales sur la démocratie, même si par ailleurs il partage avec eux une sorte de "racisme ordinaire" vis-à-vis des peuplades "autochtones", ses idées sur la démocratie athénienne antique renouvellent brièvement la perception de ses contemporains sur la démocratie en général. Formé dans les collèges jésuites, il s'inscrit précisément dans l'environnement de ces générations de jésuites missionnaires qui se chargent alors de diffuser la Bonne Parole aux Amériques et en Chine, et qui rapportent de leurs voyages de nombreuses observations.

      Critiqué pour certains de ses commentaires et "informations" sur les Amériques, notamment par ceux qui un contact direct avec elles, il est surtout connu pour son ouvrage publié en 1771 à Londres, Recherches philosophiques sur les Américains, ou Mémoires intéressants pour servir à l'histoire de l'Espèce Humaine. Avec une dissertation sur l'Amérique et les Américains. Ecrivain prolifique, il fait publier en 1774 à Londres, Lausanne et Genève, Recherches philosophiques sur les Egyptiens et les Chinois et en 1788 à Paris et à Berlin Recherches philosophiques sur les Grecs. C'est surtout ce dernier ouvrage qui lui vaut une très importante et brève popularité, notamment dans les milieux radicaux, au point  d'être proclamé citoyen français par l'Assemblée nationale législative le 26 août 1792.

A noter qu'il réfute dans Recherches... Chinois, la thèse très en vogue à l'époque, soutenue par De GUIGNES, selon laquelle la cicilisation chinoise serait issue de la civilisation égyptienne en s'appuyant sur l'analyse des anciens systèmes d'écriture de ces deux civilisations.

     Chercheur renommé, même si ses ouvrages sont parsemées d'erreurs factuelles, d'ailleurs bien mises en évidence par des écrivains critiques souvent rebutés par sa franchise et sa sympathie pour le peuple, correspondant des grands philosophes de son temps, y compris VOLTAIRE, contributeur d'articles dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, le philosophe et géographe hollandais donne des réflexions très originales et souvent à l'encontre d'un esprit optimiste courant dans les salons des Lumières. Quant aux progrès des arts et des techniques, du commerce et des grandes découvertes, par exemple. Il met en effet plus l'accent sur les conflits provoqués par l'afflux des Européens dans les terres découvertes et les destructions causées par eux dans ces territoires. 

 

   Dans le "Discours préliminaire" de Recherches philosophiques sur les Grecs, De PAUW explique pourquoi après avoir publié un livre sur "des peuples sauvages et abrutis" (les Indiens d'Amérique) et des "nations condamnées à une éternelle médiocrité" (les Egypriens et les Chinois), ce qui peut choquer aujourd'hui mais qui se retrouve dans maints passages d'oeuvres d'auteurs plus illustres comme MONTESQUIEU ou TOCQUEVILLE, il choisit de "compléter cette longue suite de discussions relatives à l'histoire naturelle de l'homme" par des recherches sur les Grecs, "qui portèrent à un tel degré la culture des arts et des sciences que nos regards aiment toujours à se diriger vers ce point du globe, qui fut pour nous la source de la lumière." Mais il tient à souligner que cela ne concerne pas tous les Grecs, mais les seuls Athéniens. Il décrit les trois parties du territoire de la cité, le caractère et les moeurs des Athéniens, le développement du commerce, des arts, de la philosophie. On peut s'arrêter, comme le fait Claude MOSSÉ à qui nous devons l'attention portée sur cet auteur (son nom ne figure même pas dans les Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel DELON ou dans Histoire et Dictionnaire au temps des Lumières, de Jean de VIGUERIE), au fonctionnement de la justice à Athènes et au "gouvernement des Athéniens".

On retrouve le nom de SOLON, à l'origine des lois régementant le fonctionnement de la justice et des tribunaux, lois qui furent respectées par PISISTRATE et par CLISTHÈNE. Concernant le tribunal de l'Héliée, De PAUW, signale le fait que les tribunaux aient été formés d'un grand nombre de juges, garantie pour la sécurité des accusés, à la différence de ce qui se passe là où le droit de vie ou de mort est entre les mains d'un petit nombreu d'hommes obscurs qui ont acheté leur emploi. C'est précisément ce recours à un grand nombre de juges, pouvant aller jusqu'à six mille, qui justifie le procès intenté à des généraux qui s'étaient mal acquittés de leur devoir ou à des amiraux qui avaient mal gouverné le flotte, et qui justifie également l'ostracisme, tant décrié par de nombreux auteurs, "qui sera toujours d'une nécessité absolue dans les véritables démocraties. D'où l'éloge des orateurs qui s'illustrèrent dans le fonctionnement de cette justice, l'un d'eux, LYSIAS, bénéficiant d'un jugement particulièrement positif. Il met en question l'Aéropage. Simple tribunal criminel à l'origine, SOLON, pour des raisons difficiles à comprendre, en fit un Sénat dirigeant. Or les termes mêmes de la loi de SOLON sont vagues et pourraient donner lieu à des "prétentions illimitées de la part des Aréopagistes". C'est pourquoi PÉRICLÈS a eu raison de "diminuer l'influence outrée" de l'Aéropage. De PAUW va même jusqu'à attribuer à l'Aéropage le fait d'avoir soumis à révision les lois de SOLON et ajoute : "Cette néglogence de l'Aéropage qui est cause que nous n'avons plus aujourd'hui que le texte corrumpu des lois de Solon". Ce qui l'amène à dénoncer l'erreur que commirent les Romains en imitant l'Aéropage pour former leur Sénat, au lieu de copier le véritable Sénat d'Athènes dont tous les membres étaient élus (ou tirés au sort...) pour un an. Il conclut sur le fonctionnement de la justice : "Si l'on renonce, comme il faut raisonnablement renoncer, aux idées d'une perfection absolue où il n'est pas donné aux hommes d'atteindre, on avouera que, malgré les abus qui s'étaient introduits dans quelques institutions des Athéniens, leur ensemble forme un tableau très intéressant pour l'esprit humain ; et il n'est guère possible d'aller au-delà, ni de trouver dans toutes les combinaisons imaginables, des règlements plus sages ni des mesures mieux concertées."

La section qu'il consacre au "gouvernement des Athéniens" renforce ce jugement positif. A la question posée de "savoir dans quelles formes de gouvernement les hommes ont fait les plus grandes choses", il est aisé de répondre : Athènes et Rome, "les deux villes du monde connu qui ont fait indubitablement les plus grandes choses, étaient l'une et l'autre des Etats démocratiques et populaires". Encore faut-il ne pas commettre d'erreur en ce qui est d'Athènes sur le moment où ce régime fut établi. Là, l'auteur n'hésite pas à critiquer ARISTOTE pour avoir qualifié le régime établi à Athènes par SOLON de démocratie, et les Modernes qui le répètent et ne se sont pas aperçus "que Solon ne fit qu'une constitution mixte, où le gouvernement populaire était fortement enchaîné par l'aristocratie". Ce fut pour lui seulement après la bataille de Platées qu'on "ouvrit la porte de toutes les magistratures à tous les citoyens de tous les ordres, sans aucun égard à leurs moyens, à leur forme, à leur naissance". C'est à partir de là que commence vraiment la grandeur d'Athènes. De PAUW ne peut s'empêcher là de faire l'ironie aux dépens de ROUSSEAU, "le raisonneur le plus inconséquent qui ait jamais paru, qui prétendait que les Dieux seuls peuvent vivre dans une démocratie." Il fait également l'éloge du tirage au sort, bien supérieure à l'élection : "Le sort prévenait les brigues, rendait la corruption impuissante, égalisait les espérances de tous les candidats et consolait tous les mécontents." Et, après ROUSSEAU, c'est MONTESQUIEU qui est accusé de "n'avoir aucune notion de toute la république d'Athènes due au fait de son ignorance du grec". Et de citer l'exemple d'un de ces erreur : avoir écrit que le Sénat était formé tous les trois mois.

L'auteur convient cependant que la démocratie pouvait se transformer en "laocratie" si le petit peuple de la ville prenait trop d'importance dans les délibérations. Par laocratie, il entend un régime dominé par le petit peuple (laos) et l'oppose à démocratie, c'est-à-dire le système politique où la souveraineté était entre les mais de la communauté des citoyens (démos). On retrouve là l'opposition historique entre les agriculteurs et les commerçants (maritimes notamment) qui formaient deux groupes bien distincts dans le fonctionnement de la démocratie, les uns devant se déplacer parfois sur de longues distances et abandonner leurs travaux des champs et les autres pouvant plus aisément participer aux débats, pesant donc de plus en plus dans les décisions. A cela, la cité sut porter des remèdes en rétribuant la présence aux assemblées, afin d'y faire revenir les gens de la campagne. A noter que cette rémunération fait partie des nombreuses récréminations contre la démocratie, accusée de ponctionner de cette manière des revenus des riches vers les pauvres, ceux-ci devenant à cause de cette rémunération, qui devait être consistante, la décadence dans le luxe et l'oisiveté (!). 

De PAUW pointe un autre danger : la présence de démagigues comme CLÉON. Mais la plupart d'entre eux étaient d'abord des ministres des finances et gestionnaires de la trésorerie. Claude MOSSÉ indique la différence à ce propos entre l'érudition de BARTHÉLEMY (auteur d'un "roman" sur Athènes) et les connaissances parfois approximatives de De PAUW, qui attribue des fonctions aux personnages sans mesurer les évolutions des pratiques athéniennes. 

  L'image que donne De PAUW des Athéniens dans son livre se distingue de l'image traditionnelles véhiculée par les auteurs de l'époque des Lumières en ce sens que loin de se limiter à l'hommage rendu à la grandeur d'Athènes sur le plan culturel, suivant d'ailleurs en cela tous les auteurs de la période romaine, il considère qu'une des origines de cette grandeur réside dans le système démocratique lui-même, qui a permis aux pauvres, autant qu'aux riches de prendre part aux décisions de l'assemblée. PÉRICLÈS, souvent dénoncé comme responsable d'une politique qui détruisait l'oeuvre de ses prédécesseurs, apparait au contraire comme l'homme sage qui a su diminuer les pouvoirs de l'Aéropage injustement accrus par SOLON, et consacrer l'argent de la cité à l'embellir. Au cours de son livre, De PAUW dénonce régulièrement les erreurs de PLATON et d'ARISTOTE et des Modernes qui leur font confiance comme ROUSSEAU et MONTESQUIEU. 

 

    Ottmar ETTE, rendant compte d'un colloque de 2010, Réflexions européennes sur deux phases de mondialisation accélérée (Revue d'Etudes Humboldtiennes) cite Cornelius de PAUW avec Georg FORSTER, Guillaume-Thomas RAYNAL et Alexandre de HUMBOLDT comme contributeurs d'un vision globale, tenant compte de deux phases de mondialisation accélérée, à savoir la période des Découvertes des Amériques et l'essor du commerce international au XVIIIe siècle. Cornelius de PAUW pointe dans ses réfléxions philosophiques sur les Américains, dès les premières pages, des oppositions et peint en couleurs crues une représenation riches en contrastes et antinomies.

"Cette opposition qu'il a construite et soulignées plusieurs fois entre deux hémisphères entièrement différents s'etend aux éléments naturels des espaces des "vieux" et "nouveaux" continents et à toutes les formes de vie qui ont pu se développer dans ces deux "Mondes". De Pauw a tenté d'inclure dans l'icipit de son livre touts les isotopies qui marquent ses Recherches philosophiques dans leur ensemble. Un travail volontairement rhétorico-littéraire qui avec ses éléménts souvent polémiques - auxquels de Pauw doit aussi bien la rapidité de sa célébrité que celle de don oubli - a dû sûrement produire un effet sur le lectorat international de l'époque. L'Ancien et le Nouveau Mondes se trouvent ainsi dans un face à face implacable.

Les superlatifs et les oppositions ne concernent pas seulement la nature du nouveau Monde dans lequel tout semble "dégénéré ou monstrueux", mais aussi précisément les processus historiques. Si la "Découverte de l'Amérique" est "l'évènement le plus mémorable de l'histoire de l'humanité" la "conquête du Nouveau Monde" constitue immédiatement après "le plus grand des malheurs qui l'humanité ait essuié". Un hémisphère de la force qui n'hésite pas à utiliser la violence d'une façon brutale s'oppose à un hémisphère de faiblesse. L'Ancien Monde s'oppose au Nouveau Monde dominé en tous domaines et qui sera rapidement soumis. De Pauw insiste plusieurs fois sur la rapidité, l'immédiateté de la destruction qui signifiait pour les Américains l'arrivée fatale des Européens. Un combat entre les forts et les faibles qui, dans une perspectuve actuelle, pourrait être considéré comme darwinien connait l'issue à prévoir.

Nulle note d'harmonie dans la gravure de Pauw, la terre est une planète des oppositions, à un point que les penseurs de l'antiquité n'auraient jamais pu imaginer - c'est-à-dire les penseurs d'un monde qui ne pouvaient pas encore avoir conscience de l'existence de cet autre monde. Dans le cadre de mises en scènes spectaculaires, on ne peut guère faire mieux que De Pauw dans son incipit. Celui-ci ouvre un débat mené en langue française tout d'abord à Berlin, qui certes reprend les discussions du XVIe siècle en Espagne mais les dote cependant des apports des science du Siècle des Lumières et en particulier de ceux de l'histoire naturelle au sens de Buffon. Nous pourrions nommer cette pahse de discussion le "débat berlinois" (...) sur le monde extra-européen - ce débat ne s'étant évidemment pas uniquement déroulé à Berlin et Potsdam.

Cependant ce monde divisé en deux n'en forme qu'un et, les deux hémisphères, comme cela va rapidement devenir évident, sont dèsl lors inséparablement entremêlés et enchainés l'un à l'autre. Cornelius de Pauw se révèle être, dès le début de son livre, un penseur de la globalité ou plus précisément le penseur d'une globalité qui est marquée par une structure profondément asymétrique. Cette asymétrie eut comme conséquence la disparition de "l'ancienne Amérique" que les contemporains de la Conquista connaissait encore, puisqu'elle fut "entièrement bouleversée par la cruauté, l'avarice, l'insatiabilité des Européens". Les conquistadors espagnols sont devenus les Européens et leur violence dévastatrice débouche de suite chez de Pauw sur de possibles catastrophes de dimension mondiale. Un anéantissement de l'ensemble du genre humain dont la responsabilité lui incomberait devient tout à coup imaginable, une "extinction totale" qui ne serait pas conséquence d'une catastrophe naturelle mais celle de l'action humaine. Car, se basant sur l'expansion coloniale des XVe et XVIe siècles, de Pauw met en garde contre les conséquences de la deuxième vague d'expansion de l'Europe vers le reste du globe dont l'Abbé hollandais était lui-même le contemporain et l'observateur. L'Europe est en train de s'accaparer aux niveaux politique et scientifique des "Terres australes", sous la direction des "Politiques" et les applaudissements de certains "Philosophes" sans considérer la quantité de malheurs qui va nécessairement s'abattre sur les peuples vivant dans ces contrées. Cela ne concerne pas uniquement la politique d'expansion européenne comprise dans les sens militaire et économique mais, précisément et surtout, les sciences établies en Europe et leurs propres intérêts. Pour l'élucidation de questions géographiques épinenses ou pour la réalisation vérifiable de mesures de température, on est prêt à prendre en compte "la destruction d'une partie du globe". Les sciences européennes apparaissent ici nettement au sein de leur logique interne devenue autonomle, comme à la fois aiguillons et moyens d'une politique d'expansion européenne. Il conviendrait cependant de contrecarrer une telle évolution : "Mettons des bornes à la fureur de toute envahir, de tout connaitre", ici le savoir n'est pas seulement l'équivalent du pouvoir, il porte en lui - tout précisément dans la soif des connaissances des sciences européennes - le germe et la puissance d'une destruction, d'une auto-destruction.

Ces propos ne déclenchèrent pas de débat international. Car Cornelius de Pauw à cet endroit fait ressortir son point de vue considéré jusqu'alos, à savoir la réflexion critique sur la première expansion globale des Européens à la lumière de leur nouveau mouvement d'expansion dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle - non plus seulement "accompagnée" par la recherche scientiique et sa "percée" mais promue et mue par elle. Le clerc hollandais, qui ne machait pas ses mots, qui à deux reprise tout d'abord en 1767 et 1766 puis en 1775 et 1776 bénéficia de la faveur royale à la cour de Frédéric II à Berlin et Potsdam, qui fut nommé plus tard par Antonello Gerbi en considération des années qu'il passa ensuite à Wanten "abbate prussiano", avait reconnu la logique destructrice et auto-destructrice d'une évolution dans le contexte de laquelle ce qui se produit en Europe peut avoir des suites directes et des conséquences sur le monde entier, sur l'humanité entière. Les collisions d'intérêts entre les Européens concernant les domaines coloniaux sont si exacerbées qu'il suffirait d'une éticelle pour que toute s'embrase.

Comme cela s'était déjà vu au XVIIIe siècle, les conflits dans le commerce mondial peuvent dégénérer en confrontations militaires que l'on peut considérer à juste titre comme des guerres mondiales. Les moindres sujets de discorde peuvent occasionner des conflits européens globaux et déclencher des guerres dans des régions qui semblent les plus éloignées et les plus reculées des deux hémisphères. Il est tout à fait significatif que de Pauw dans son premier volume des Recherches philosophiques, paru en 1768, prenne comme exemple de déclencheur de mondialisation de la guerre, le commerce des fourrures en Amérique du Nord, dans la mesure où il aborde ainsi une zone de conflits permanents entre les intérêts britanniques, français et espagnols. La bataille pour les peaux de castor, n'est-ce pas là un xemple mal choisi pour illustrer la thèse d'un possible embrasement mondial?"  

Mais, il n'est pas le seul à prendre ce commerce comme un élément de discorde et un germe de guerres. Il est par contre bien isolé dans le concert d'enthousiasme des Lumières qui considère, à l'instar de MONTESQUIEU ou de TOCQUEVILLE que l'Europe aborde des rivages "presque déserts", des contrées peuplées de "tribus nomades erratiques", auxquelles il manque de toute évidence les lumièrs de la civilisation occidentale... Ce qui va bien harmonieusement avec l'expansion commerciale dont n'est sans bénéficier les louangeurs philosophes célébres... Il n'est pas étonnant que cette approche proprement radicale ne soit pas prise réellement en compte par l'opinion publique internationale d'alors. 

 

Corneille de PAUW, Recherche philosophique sur les Américains, ou Mémoires intéressants pour servir à l'histoire de l'Espèce humaine. Avec une dissertation sur l'Amérique et les Américains, Londres, 1771 ; Recherches philosophiques sur les Egyptiens et les Chinois, Londres, Lausanne et Genève, 1774 ; Recherches philosophiques sur les Grecs, Paris, 1788, Berlin, 1787-1788. Ces ouvrages sont disponibles sur Google (accès gratuit). Il furent d'abord publiés par les éditeurs Georges Jacques Decker et Fils à l'époque (pour ce qui est en tout cas des Recherches sur les Grecs). Ils pêuvent être aussi disponibles chez des éditeurs de livres anciens comme La Librairie Ancienne Manosque (Christian Carayon, 2, bis rue des Marchands, 04100 MANOSQUE - consulter son site Internet)

Ottmar ETTE, Réflexions européennes sur deux phases de mondialisation accélérée chez Cornelius de Pauw, Georg Forster, Guillaume-Thomas Raynal et Alexandre de Humboldt, Revue d'Etudes Humboldtiennes, HIN XI, n°21, 2010. Claude MOSSÉ, Regards sur la démocratie athénienne, Perrin, 2013.

 

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 09:59

     Economiste américain considéré comme l'un des plus influents du XXe siècle, Milton FRIEDMAN, par un long et patient travail de harcèlement des keynésiens, qui s'étale sur un demi-siècle, est le principal artisan de la restauration des thèses pré-keynésiennes. Il influence encore les politiques économiques monétaristes occidentaux et même au-delà, dans ce qu'il appelle selon une formule très contestée, "le cadre monétaire et fiscal pour la stabilité économique". Dès 1948, dans un article de l'American Economic Review, il avance i'idée d'imposer aux autorités monétaires le respect d'une norme de croissance de la masse monétaire calée sur le taux de croissance "naturel" de l'économie. En un sens, si l'on s'en tient à cet objectif, la stabilité monétaire et des masses de capitaux n'est pas réellement au rendez-vous de toutes ces politiques monétaristes promues à grand renfort de médias et de chaires d'université. Il n'est d'ailleurs pas certain que ses observations aient été réellement suivies dans la réalité : il y a loin du discours libéral aux politiques effectivement mis en oeuvre. 

 

     Christian TUTIN situe son activité dans un contexte bien précis : "La crise des théories et des politiques keynésiennes, mises en difficulté par la coexistence, dans les années 1970, de l'inflation et du chômage, l'ont fait passer du statut ds'apôtre isolé du libéralisme économique à celui de grand inspirateur de la révolution néo-libérale.

Jusqu'à sa mort en 2006, il a été de tous les débats internationaux. Partisan résolu des changes flexibles lorsque le système de Bretton Woods s'est effondré, convaincu de l'échec inéluctable de la monnaie unique européenne, il a aussi été l'ardent propagandiste, de par le monde, des politiques néolibérales. Les "chicago boys" qui ont sévi dans divers pays du tiers-monde, dont le Chili de Pinochet, étaient des disciples de Friedman.

Au plan théorique, l'oeuvre de Friedman a consisté à reprendre la tâche que s'était fixée Fisher quarante ans plus tôt : réhabiliter la théorie quantitative de la monnaie, et ce faisant imposer peu à peu l'idée que Keynes et les keynésiens péchaient par leur "ignorance de la monnaie".

Dans son offensive contre ces derniers, il a d'abord multiplié les arguments empiriques en faveur de la stabilité de la fonction de demande de monnaie, affirmant contre Keynes, qui y voyaient une source majeure d'instabilité, que celle-ci était toujours et partout une fonction stable du revenu réel, et qu'en conséquence la relation entre masse monétaire et niveau général des prix devait être considérée comme une relation causale allant de la première au second. Il s'est également attaqué à la fonction de consommation pour montrer l'instabilité de la relation entre consommation et revenu courant, et ruiner ainsi la notion de multiplicatieur sur laquelle s'appuient les politiques keynésiennes de relance. Enfin, il a remis complètement en cause la possibilité même d'un arbitrage entre inflation et chômage, tel que le visaient les politiques de "pilotage en douceur" (fine tuning) des années 1960. Cette th!se est exposée dans un article de 1968 sur "le rôle de la politique monétaire" (...) où il soutient que la politique monétaire ne doit viser aucun objectif réel (emploi ou taux de croissance du PIB) mais exclusivement le contrôle de la masse monétaire, et par là la stabilité des prix. Ainsi les effets potentiellement néfastes de la monnaie seront-ils neutralisés et l'équilibre "naturel" pourra être atteint sur les marchés, à condition évidemment qu'ils soient concurrentiels. Le maintien d'une politique monétaire "activiste" ne peut, selon lui, que déboucher sur l'accélération de l'inflation. Parce qu'elle est potentiellement dévastatrice, la politique monétaire doit donc consister à n'en avoir aucune, ou plus exactement à assurer la "neutralité" de l'offre de monnaie.

Cet article a marqué une étape essentielle du débat entre keynésiens et libéraux ; en remettant en cause la validité théorique de la "courbe de Philippes", qui établissait une relation inverse entre inflation et chômage et confortait une explication de l'inflation par les coûts, il sapait en effet les fondements mêmes des politiques de réglage conjoncturel de la demande globale.

L'article de Friedman laissait toutefois subsister une "fenêtre" d'efficacité de la politique monétaire "à court terme", le temps que les agents économiques adaptent leurs anticipations d'inflation. La critique s'est radicalisée avec les nouveaux classiques, qui tenteront de montrer, en adoptant la double hypothèse d'anticipations rationnelles (c'est-à-dire dépourvues d'erreurs systématiques) et d'ajustement immédiat des marchés,que même à court terme la politique monétaire ne peut rien contre le chômage. On passe ainsi de la neutralité de la monnaie "à long terme" à la "superneutralité", c'est-à-dire à la négation de toute influence de la monnaie sur l'équilibre réel."

 

    Jean-Marc DANIEL précise les éléments de son travail théorique en tant que monétariste : "Auteur abondant, Milton Friedman cultive plusieurs registres, celui de l'universitaire rigoureux comme celui du militant et du polémiste habile qui soutient le Parti républicain et tient une chronique dans le magazine Newsweek. Ses ides trouvent leur cohérence dans l'opposition systématique au keysianisme dominant des années où il commencer sa carrière. Il s'emploie à démontrer que la politique économique inspirée par John Maynard Keynes et ses discipline n'a aucun impact sur la croissance, que ce soit par l'usage de la politique monétaire, de la politique de change ou de la politique budgétaire.

Son raisonnement porte principalement sur l'aspect monétaire de l'économie. Friedman part de ce que les économistes appellent l'équation quantitative de la monnaie dans sa forme p.T = M.V (p comme prix, T comme Volume des transactions, M comme la Masse monétaire et V comme vitesse de circulation de la monnaie), qui exprime une relation de proportionnalité entre la quantité de monnaie nécessaire pour réaliser des transactions au cours d'une période donnée et la valeur monétaire de ces transactions. Dans une monumentale étude historique qu'il publie en 1963 avec Anna Schwartz (Une histoire monétaire des Etats-Unis, 1867-1960), il établit qu'à long terme V décroit, tandis qu'à court terme elle croit, si bien que V est constante en moyenne dans la période d'efficacité de la politique économique. Il considère, en outre, que le mécanisme monétaire déterminant est celui de la demande de monnaie, c'est-à-dire des besoins en monnaie estimés par les agents économiques et non pas celui de l'offre de monnaie, c'est-à-dire de la quantité de monnaie mise en circulation par la banque centrale. Toute augmentation de la masse monétaire, décidée par les autorité monétaire et non désirée par les agents économiques est sans effet sur le comportement de ces derniers et donc ne modifie pas T ; V étant constante, elle se traduit par une hausse des prix.

A partir de là, Friedman développe une théorie de l'infation qu'il résume dans la formule : "l'inflation est partout et toujours ub phénomène monétaire", formule qui lui vaut le qualificatif de monétariste. Il s'oppose en particulier aux économistes qui, s'inspirant des travaux du Néo-Zélandais Alban William Phillips, font de l'inflation un moyen de réduire le chômage. Pour Fridman, l'infation traduit une augmentation de la masse monétaire et n'a aucun lien avec le chômage. Elle le ferait baisser si elle conduisait à une baisse du salaire réel. Mais, si les salariés se laissent d'abord surprendre, n'attachant d'importance qu'à leur salaire nominal, ils réalisent vite la situation et demandent des hausses de salaire afin de rétablir leur salaire réel.

En ce qui concerne la politique de change, Friedman s'oppose là encore à la vision keynésienne d'un système de change fixe dans lequel la dévaluation, augmentant les débouchés à l'exportation et donc la demande, a un effet de relance. Pour lui, les changes fixes sont dépassés : le prix d'une devise, comme les autres prix, relève du marché et non d'un accord entre les autorités monétaires. Il préconise l'adoption d'un système de changes flottants, c'est-à-dire de laisser le cours des monnaies se fixer librement, au jour le jour, sur le marché des changes. Il en attend, en particulier, la possibilité pour les banques centrales de concentrer leur action sur les problèmes monétaires internes.

En ce qui concerne la politique budgétaire, il se fonde sur sa théorie du revenu permanent. Il considère que la consommation n'est pas un acte instantané mais que chaque consommateur inscrit ses dépenses dans une perspective longue, dans laquelle il intègre l'évolution probable de son revenu. Par conséquent, toute mesure de relance par injection de revenus supplémentaires liée à une augmentation des dépenses publiques ou à une baisse des impôt modifie la situation de court terme, mais peu le revenu permanent, si bien qu'elle n'a aucun impact durable.

Selon Milton Friedman, l'intervention de l'Etat perturbe donc l'économie de marché plus qu'il ne la régule, y introduisant soit l'inflation, soit la déflation, comme en 1929."

 

    L'oeuvre de milton FRIEDMAN a plus d'impact dans la presse économique spécialisée ou dans la presse d'opinion que sous la forme de livres. Toutefois, on peut suivre la cohérence forte de sa pensée à travers une vongtaine d'ouvrages, de Taxing to Prevent Inflation : Techniques for Estimation Revenue Requirements, avec Carl SHOUP et Ruth P MACK publié en 1973 (Columbia University Press) à Money mischief : episodes in monetary history publié en 1992 (Harcourt Brace Jovanovich), en passant notamment par The Quantity Theory. A Retastement (La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation) de 1968 ou Capitalisme and Freedom (Capitalisme et Liberté) de 1962 (traduction française en 1971, chez Calmann-Lévy) ou encore Free to Choose (Penguin Books) de 1980 (La liberté du choix, Belfond, 1980). On remarquera une relative dispersion et une certaine parcimonie dans l'édition française de ses oeuvres. Le texte de la Théorie quantitative de la monnaie, par exemple est disponible seulement dans l'édition de textes choisis par R S THRON (Dunod, 1971). Toutefois sont également disponible en langue française La monnaie et ses pièges (Dunod, 2002), Inflation et systèmes économiques (réédition 1985, Presses Pocket) et Prix et Théorie économique (Economica, 1983). Free to Choose (La liberté du choix) qui n'est qu'une sorte de novellation d'une série de dix émissions télévisées du même nom, rédigé conjointement par Rose et Milton FRIEDMAN, constitue plus une sorte d'allégorie du marché et du capitalisme qu'une argumentation scientifique de leurs mérites face à d'autres systèmes économiques. Diffusée en pleine résurgence du libéralisme, elle est rediffusée en 1990, émlission qui semble alors, de par le changement de conjonctures économiques plus une défense qu'autre chose... Elle est disponible sur le site Ideachannel.com.

 

   La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation, de 1956 marque le retour au coeur des débats macroéconomiques de l'après-guerre de cette théorie. C'est d'ailleurs la première grande contre-attaque théorique d'envergure à l'encontre de l'orthodoxie keynésienne. Il s'agit en fait de l'article introductif d'un ouvrage édité sous la direction de Milton FRIDEMAN la même année, Studies in the Quantity Theory of Money, qui rassemble principalement des contributions empiriques, dont une étude importante de Philip CAGAN (The Monetary Dynamics of Hyperinflation). 

   Jean Sébastien LENFANT présente le double objectif de l'économiste : "à la fois prendre des distances avec la version traditionnelle de la théorie quantitative de la monnais et (...) contrer les positions anti-quantitativistes des keynésiens orthodoxes." 

La tradition en économie, explique t-il, "considère que la quantité de de monnaie M nécessaire pour réaliser des transactions pendant une période donnée est dans une proportion fixe avec la valeur monétaire de ces transactions. De plus, la production Y de l'économie est toujours suffisante pour qu'il n'y ait pas de chômage. Par conséquent, toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation (suite à une augmentation de l'offre de crédit bancaire, par exemple) sera sans effet sur le niveau de la production. La même quantité de produit sera achetée avec une plus grandes quantité de monnaie. Puisque la vitesse de circulation de la monnaie V est une constante (une donnée institutionnelle invariable à court terme, qui indique le nombre moyen de transaction par unité monétaire), le niveau des prix P est la seule variable d'ajustement aux variations de l'offre de monnaie. Selon les keynésiens orthodoxes, l'équation quantitative (MV=PY) est pertinente, mais, lorsque le taux d'intérêt est trop faible, en situation de "trappe à liquidités", toute augmentation de l'offre de monnaie est conservée sous forme d'encaisses spéculatives. Ce n'est plus P qui sert de variable d'ajustement, c'est la vitesse de circulation.

La réhabilitation qu'entreprend Friedman de (cette théorie) consiste à conciler plusieurs contraintes. Tout d'abord, se départir du caractères mécaniques de ces explications. Ensuite, théoriser une hypothèse empirique : la stabilité de la demande de la monnaie et de la vitesse de circulation, conçues comme des fonctions et non comme des constantes. Enfin ne pas négliger l'explication du niveau des prix. Pour cela, Friedman présente la théorie quantitative comme une théorie de la demande de monnaie. La monnaie est un actif parmi d'autres, une manière de détenir de la richesse, que l'on peut traité formellement comme la demande de n'importe quel bien, à condition d'introduire une dimension intertemporelle. La demande d'encaisses réelles d'un agent (demande de monnaie exprimée en valeur réelle, c'est-à-dire déflatée du niveau général des prix) est une fonction qui dépend, de manière simplifiée :

1 - de la contrainte de richess, la richess étant assimilée par Friedman au revenu permanent, c'est-à-dire à la valeur actualisée des revenus présents et futurs des agents ;

2 - du rendement relatif de la monnaie par rapport aux autres actifs financiers (actions, obligations) ;

3 - des anticipations d'inflation ;

4 - des préférences des ménages.

Finalement, à la différence de la version traditionnelle, "la quantité moyenne de monnaie détenur par dollar de transactions est elle-même considérée comme résultatnt d'un processus économique d'équilibrage (entre l'offre et la demande de monnaie), et non comme une donnée physique". Dans ce cadre général, Friedman définit un quantitativiste comme celui qui suppose que la fonction de demande de monnaie est stable, ce qui n'est pas incompatible avec des variations importantes de la vitesse de circulation, comme le montre Philip Cagan ; que les facteurs qui affestent l'offre et la demande de monnaie sont indépendants ; que la fonction de demande de monnaie demeure très sensible à de faibles taux d'intérêt, ce qui revient à niers les situations (keynésiennes) de "trappe à liquidités". 

   Notre auteur précise, dans cette origine de la contre-révolution monétariste, qu'"en 1968, dans The Role of Monetary Policy (American Economic Review, vol 58, 1968), Friedman livrera les implications politiques de sa théorie. Dans les faits, l'hypothèse empirique de stabilité de la demande de monnaie permet de rétablir les propositions politiques essentielles d'un quantitativiste : la variation de la demande étant lente et graduelle, les modifications importantes du revenu à court terme proviennent nécessairement des variations de l'offre nominale de monnaie, et elles alimentent les phénomènes inflationnistes. Dans l'Histoire monétaire des Etats-Unis, 1867-1960 (de 1963), Milton Friedman et Anna Schwartz soutiennent que les variations monétaires ont généralement été la cause, plus que la conséquence, de récessions majeures. Se succèdent alors de nombreuses études empiriques sur la demande de monnaie. Le débat attire l'attention sur l'aspect déstabilisateur des politiques d'acccompagnement monétaire des relances expansionnistes keynésiennes. La conclusion théorique est qu'il vaut mieux assurer la stabilité des prix à long terme en faisant croître la masse monétaire à un taux fixe correspondant à celui de la production. Ces recommandations inspireront directement la politique monétaire de la Réserve fédérale aux Etats-Unis, particulièrement dans les années 1980, sous les présidences de Ronald Reagan, et la stabilité des prix figure dans les tout premiers objectifs de la Banque centrale européenne."

 

    Dans Capitalisme et liberté, publié en 1962, Milton FRIEDMAN expose sa thèse de la liberté économique comme condition nécessaire à toute liberté politique. Ce livre, qui s'asresse à un large public, fait l'apologie (très intelligente) du libéralisme en y exposant les travaux de ses collègues de l'Université de Chicago (Frank KNIGHT, Froedrich HAYEK et George STIGLER). Il y défend, plus que dans d'autres ouvrages d'économie, ses convictions philosophiques et politiques. Ecrit à une époque où la Grande Dépression était encore dans tous les esprits, à un moment où les dépenses fédérales d'infrastructures, sociales et de la défense augmentaient fortement. Il se situe dans une vision du libéralisme philosophique où le gouvernement a un rôle très limité et peu centralisé. Sont abordées successivement :

- les relations entre liberté économique et liberté politique ;

- le rôle du gouvernement dans une société libre ;

- le contrôle de la monnaie ; 

- le commerce international et les accords commerciaux où il défend la fin du système de bretton Woods et son remplacement par un système de changes flottants (régime dans lequel nous vivons aujourd'hui), ainsi que la fin des barrières protectionnistes (très loin à l'heure actuelle de l'être...même et sans doute surtout, aux Etats-Unis) ;

- la politique fiscale ;

- le rôle du gouvernement dans l'éducation (chèque éducation pour les étudiants...) ;

- capitalisme et discrimination, celui-ci étant le meilleur système pour éviter celle-ci ;

- monopole et responsabilité sociale des entreprises et des travailleurs, où l'auteur distingue 3 types de monopoles : public, privé et de réglementation publique. Ces derniers doivent être très limités et les entreprises doivent, dans sa "doctrine de responsabilité sociale" se préoccuper de la "société" et non du profit seul, ceci ne pouvant mener qu'au totalitarisme. Nous nous demandons si Milton FRIEDMAN joue au naïf ou considère réellement l'entreprise comme le centre de la responsabilité sociale. Dans ce cas, on pourrait parler de défaite idéologique, en provenance du monde des entreprises lui-même! ;

- professions réglementées réduites au strict minimum, le marché devant seul permettre de distinguer les meilleurs avocats, médecins... des autres ;

- redistribution des revenus : thèse dy l'impôt progressif, qui permet une réelle redistribution des richesses produites, jusqu'à un impôt négatif... ;

- mesures de l'Etat providence qui freine la réelle redistribution que seule un système fondé sur la "reponsabilité des entreprises" peut assurer ;

- réduction de la pauvreté, avec l'instauration d'un revenu minimum. Cette disposition est défendue par une fraction de la gauche américaine, au-delà de celle qui adhère au propositions de FRIEDMAN. Une partie du libertarisme américain lutte pour celle-ci).

 

Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, collection Champs, 2009. On y trouve des extraits de l'article de FRIEDMAN sur le Rôle de la politique monétaire (American Economic Review, vol 58, 1968, traduction d'André CABANNES).

Jean-Sébastien LENFANT, La Théorie quantitative de la monnaie, 1956 ; Jean-Marc DANIEL, Milton Friedman, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

 

 

 

 

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