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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 09:59

     Économiste américain considéré comme l'un des plus influents du XXe siècle, Milton FRIEDMAN, par un long et patient travail de harcèlement envers les keynésiens, qui s'étale sur un demi-siècle, est le principal artisan de la restauration des thèses pré-keynésiennes. Il influence encore les politiques économiques monétaristes occidentaux et même au-delà, dans ce qu'il appelle, selon une formule très contestée, "le cadre monétaire et fiscal pour la stabilité économique". Dès 1948, dans un article de l'American Economic Review, il avance l'idée d'imposer aux autorités monétaires le respect d'une norme de croissance de la masse monétaire calée sur le taux de croissance "naturel" de l'économie. En un sens, si l'on s'en tient à cet objectif, la stabilité monétaire et des masses de capitaux n'est pas réellement au rendez-vous au bilan de toutes ces politiques monétaristes promues à grand renfort de médias et de chaires d'université. Il n'est d'ailleurs pas certain que ses observations aient été réellement suivies dans la réalité : il y a loin du discours libéral aux politiques effectivement mis en oeuvre. 

 

La crise des années 1970 favorable à une diffusion de ses idées

     Christian TUTIN situe son activité dans un contexte bien précis : "La crise des théories et des politiques keynésiennes, mises en difficulté par la coexistence, dans les années 1970, de l'inflation et du chômage, l'ont fait passer du statut d'apôtre isolé du libéralisme économique à celui de grand inspirateur de la révolution néo-libérale.

Jusqu'à sa mort en 2006, il a été de tous les débats internationaux. Partisan résolu des changes flexibles lorsque le système de Bretton Woods s'est effondré, convaincu de l'échec inéluctable de la monnaie unique européenne, il a aussi été l'ardent propagandiste, de par le monde, des politiques néolibérales. Les "chicago boys" qui ont sévi dans divers pays du tiers-monde, dont le Chili de Pinochet, étaient des disciples de Friedman.

Au plan théorique, l'oeuvre de Friedman a consisté à reprendre la tâche que s'était fixée Fisher quarante ans plus tôt : réhabiliter la théorie quantitative de la monnaie, et ce faisant imposer peu à peu l'idée que Keynes et les keynésiens péchaient par leur "ignorance de la monnaie".

Dans son offensive contre ces derniers, il a d'abord multiplié les arguments empiriques en faveur de la stabilité de la fonction de demande de monnaie, affirmant contre Keynes, qui y voyaient une source majeure d'instabilité, que celle-ci était toujours et partout une fonction stable du revenu réel, et qu'en conséquence la relation entre masse monétaire et niveau général des prix devait être considérée comme une relation causale allant de la première au second. Il s'est également attaqué à la fonction de consommation pour montrer l'instabilité de la relation entre consommation et revenu courant, et ruiner ainsi la notion de multiplicateur sur laquelle s'appuient les politiques keynésiennes de relance. Enfin, il a remis complètement en cause la possibilité même d'un arbitrage entre inflation et chômage, tel que le visaient les politiques de "pilotage en douceur" (fine tuning) des années 1960. Cette thèse est exposée dans un article de 1968 sur "le rôle de la politique monétaire" (...) où il soutient que la politique monétaire ne doit viser aucun objectif réel (emploi ou taux de croissance du PIB) mais exclusivement le contrôle de la masse monétaire, et par là la stabilité des prix. Ainsi les effets potentiellement néfastes de la monnaie seront-ils neutralisés et l'équilibre "naturel" pourra être atteint sur les marchés, à condition évidemment qu'ils soient concurrentiels. Le maintien d'une politique monétaire "activiste" ne peut, selon lui, que déboucher sur l'accélération de l'inflation. Parce qu'elle est potentiellement dévastatrice, la politique monétaire doit donc consister à n'en avoir aucune, ou plus exactement à assurer la "neutralité" de l'offre de monnaie.

Cet article a marqué une étape essentielle du débat entre keynésiens et libéraux ; en remettant en cause la validité théorique de la "courbe de Philippes", qui établissait une relation inverse entre inflation et chômage et confortait une explication de l'inflation par les coûts, il sapait en effet les fondements mêmes des politiques de réglage conjoncturel de la demande globale.

L'article de Friedman laissait toutefois subsister une "fenêtre" d'efficacité de la politique monétaire "à court terme", le temps que les agents économiques adaptent leurs anticipations d'inflation. La critique s'est radicalisée avec les nouveaux classiques, qui tenteront de montrer, en adoptant la double hypothèse d'anticipations rationnelles (c'est-à-dire dépourvues d'erreurs systématiques) et d'ajustement immédiat des marchés,que même à court terme la politique monétaire ne peut rien contre le chômage. On passe ainsi de la neutralité de la monnaie "à long terme" à la "super-neutralité", c'est-à-dire à la négation de toute influence de la monnaie sur l'équilibre réel."

 

Le travail théorique de FRIEDMAN

    Jean-Marc DANIEL précise les éléments de son travail théorique en tant que monétariste : "Auteur abondant, Milton Friedman cultive plusieurs registres, celui de l'universitaire rigoureux comme celui du militant et du polémiste habile qui soutient le Parti républicain et tient une chronique dans le magazine Newsweek. Ses ides trouvent leur cohérence dans l'opposition systématique au keynésianisme dominant des années où il commencer sa carrière. Il s'emploie à démontrer que la politique économique inspirée par John Maynard Keynes et ses discipline n'a aucun impact sur la croissance, que ce soit par l'usage de la politique monétaire, de la politique de change ou de la politique budgétaire.

Son raisonnement porte principalement sur l'aspect monétaire de l'économie. Friedman part de ce que les économistes appellent l'équation quantitative de la monnaie dans sa forme p.T = M.V (p comme prix, T comme Volume des transactions, M comme la Masse monétaire et V comme vitesse de circulation de la monnaie), qui exprime une relation de proportionnalité entre la quantité de monnaie nécessaire pour réaliser des transactions au cours d'une période donnée et la valeur monétaire de ces transactions. Dans une monumentale étude historique qu'il publie en 1963 avec Anna Schwartz (Une histoire monétaire des États-Unis, 1867-1960), il établit qu'à long terme V décroit, tandis qu'à court terme elle croit, si bien que V est constante en moyenne dans la période d'efficacité de la politique économique. Il considère, en outre, que le mécanisme monétaire déterminant est celui de la demande de monnaie, c'est-à-dire des besoins en monnaie estimés par les agents économiques et non pas celui de l'offre de monnaie, c'est-à-dire de la quantité de monnaie mise en circulation par la banque centrale. Toute augmentation de la masse monétaire, décidée par les autorité monétaire et non désirée par les agents économiques est sans effet sur le comportement de ces derniers et donc ne modifie pas T ; V étant constante, elle se traduit par une hausse des prix.

A partir de là, Friedman développe une théorie de l'inflation qu'il résume dans la formule : "l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire", formule qui lui vaut le qualificatif de monétariste. Il s'oppose en particulier aux économistes qui, s'inspirant des travaux du Néo-Zélandais Alban William Phillips, font de l'inflation un moyen de réduire le chômage. Pour Friedman, l'inflation traduit une augmentation de la masse monétaire et n'a aucun lien avec le chômage. Elle le ferait baisser si elle conduisait à une baisse du salaire réel. Mais, si les salariés se laissent d'abord surprendre, n'attachant d'importance qu'à leur salaire nominal, ils réalisent vite la situation et demandent des hausses de salaire afin de rétablir leur salaire réel.

En ce qui concerne la politique de change, Friedman s'oppose là encore à la vision keynésienne d'un système de change fixe dans lequel la dévaluation, augmentant les débouchés à l'exportation et donc la demande, a un effet de relance. Pour lui, les changes fixes sont dépassés : le prix d'une devise, comme les autres prix, relève du marché et non d'un accord entre les autorités monétaires. Il préconise l'adoption d'un système de changes flottants, c'est-à-dire de laisser le cours des monnaies se fixer librement, au jour le jour, sur le marché des changes. Il en attend, en particulier, la possibilité pour les banques centrales de concentrer leur action sur les problèmes monétaires internes.

En ce qui concerne la politique budgétaire, il se fonde sur sa théorie du revenu permanent. Il considère que la consommation n'est pas un acte instantané mais que chaque consommateur inscrit ses dépenses dans une perspective longue, dans laquelle il intègre l'évolution probable de son revenu. Par conséquent, toute mesure de relance par injection de revenus supplémentaires liée à une augmentation des dépenses publiques ou à une baisse des impôt modifie la situation de court terme, mais peu le revenu permanent, si bien qu'elle n'a aucun impact durable.

Selon Milton Friedman, l'intervention de l'État perturbe donc l'économie de marché plus qu'il ne la régule, y introduisant soit l'inflation, soit la déflation, comme en 1929."

 

Un oeuvre plus lue comme opinion que comme science source de programmations publique

     L'oeuvre de Milton FRIEDMAN a plus d'impact dans la presse économique spécialisée ou dans la presse d'opinion que sous la forme de livres. Toutefois, on peut suivre la cohérence forte de sa pensée à travers une vingtaine d'ouvrages, de Taxing to Prevent Inflation : Techniques for Estimation Revenue Requirements, avec Carl SHOUP et Ruth P. MACK publié en 1973 (Columbia University Press) à Money mischief : episodes in monetary history publié en 1992 (Harcourt Brace Jovanovich), en passant notamment par The Quantity Theory. A Retastement (La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation) de 1968 ou Capitalisme and Freedom (Capitalisme et Liberté) de 1962 (traduction française en 1971, chez Calmann-Lévy) ou encore Free to Choose (Penguin Books) de 1980 (La liberté du choix, Belfond, 1980).

On remarquera une relative dispersion et une certaine parcimonie dans l'édition française de ses oeuvres. Le texte de la Théorie quantitative de la monnaie, par exemple est disponible seulement dans l'édition de textes choisis par R. S. THRON (Dunod, 1971). Toutefois sont également disponible en langue française La monnaie et ses pièges (Dunod, 2002), Inflation et systèmes économiques (réédition 1985, Presses Pocket) et Prix et Théorie économique (Economica, 1983). Free to Choose (La liberté du choix) qui n'est qu'une sorte de novellisation d'une série de dix émissions télévisées du même nom, rédigé conjointement par Rose et Milton FRIEDMAN, constitue plus une sorte d'allégorie du marché et du capitalisme qu'une argumentation scientifique de leurs mérites face à d'autres systèmes économiques. Diffusée en pleine résurgence du libéralisme, elle est rediffusée en 1990, émission qui semble alors, de par le changement de conjonctures économiques plus une défense qu'autre chose... Elle est disponible sur le site Ideachannel.com.

 

La théorie quantitative de la monnaie

   La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation, de 1956 marque le retour au coeur des débats macroéconomiques de l'après-guerre de cette théorie. C'est d'ailleurs la première grande contre-attaque théorique d'envergure à l'encontre de l'orthodoxie keynésienne. Il s'agit en fait de l'article introductif d'un ouvrage édité sous la direction de Milton FRIEDEMAN la même année, Studies in the Quantity Theory of Money, qui rassemble principalement des contributions empiriques, dont une étude importante de Philip CAGAN (The Monetary Dynamics of Hyperinflation). 

   Jean Sébastien LENFANT présente le double objectif de l'économiste : "à la fois prendre des distances avec la version traditionnelle de la théorie quantitative de la monnaie et (...) contrer les positions anti-quantitativistes des keynésiens orthodoxes." 

La tradition en économie, explique t-il, "considère que la quantité de de monnaie M nécessaire pour réaliser des transactions pendant une période donnée est dans une proportion fixe avec la valeur monétaire de ces transactions. De plus, la production Y de l'économie est toujours suffisante pour qu'il n'y ait pas de chômage. Par conséquent, toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation (suite à une augmentation de l'offre de crédit bancaire, par exemple) sera sans effet sur le niveau de la production. La même quantité de produit sera achetée avec une plus grandes quantité de monnaie. Puisque la vitesse de circulation de la monnaie V est une constante (une donnée institutionnelle invariable à court terme, qui indique le nombre moyen de transaction par unité monétaire), le niveau des prix P est la seule variable d'ajustement aux variations de l'offre de monnaie. Selon les keynésiens orthodoxes, l'équation quantitative (MV=PY) est pertinente, mais, lorsque le taux d'intérêt est trop faible, en situation de "trappe à liquidités", toute augmentation de l'offre de monnaie est conservée sous forme d'encaisses spéculatives. Ce n'est plus P qui sert de variable d'ajustement, c'est la vitesse de circulation.

La réhabilitation qu'entreprend Friedman de (cette théorie) consiste à concilier plusieurs contraintes. Tout d'abord, se départir du caractères mécaniques de ces explications. Ensuite, théoriser une hypothèse empirique : la stabilité de la demande de la monnaie et de la vitesse de circulation, conçues comme des fonctions et non comme des constantes. Enfin ne pas négliger l'explication du niveau des prix. Pour cela, Friedman présente la théorie quantitative comme une théorie de la demande de monnaie. La monnaie est un actif parmi d'autres, une manière de détenir de la richesse, que l'on peut traité formellement comme la demande de n'importe quel bien, à condition d'introduire une dimension intertemporelle. La demande d'encaisses réelles d'un agent (demande de monnaie exprimée en valeur réelle, (c'est-à-dire déflatée du niveau général des prix) est une fonction qui dépend, de manière simplifiée :

1 - de la contrainte de richesse, la richesse étant assimilée par Friedman au revenu permanent, c'est-à-dire à la valeur actualisée des revenus présents et futurs des agents ;

2 - du rendement relatif de la monnaie par rapport aux autres actifs financiers (actions, obligations) ;

3 - des anticipations d'inflation ;

4 - des préférences des ménages.

Finalement, à la différence de la version traditionnelle, "la quantité moyenne de monnaie détenue par dollar de transactions est elle-même considérée comme résultant d'un processus économique d'équilibrage (entre l'offre et la demande de monnaie), et non comme une donnée physique". Dans ce cadre général, Friedman définit un quantitativiste comme celui qui suppose que la fonction de demande de monnaie est stable, ce qui n'est pas incompatible avec des variations importantes de la vitesse de circulation, comme le montre Philip Cagan ; que les facteurs qui affectent l'offre et la demande de monnaie sont indépendants ; que la fonction de demande de monnaie demeure très sensible à de faibles taux d'intérêt, ce qui revient à nier les situations (keynésiennes) de "trappe à liquidités". 

   Notre auteur précise, dans cette origine de la contre-révolution monétariste, que en 1968, dans The Role of Monetary Policy (American Economic Review, vol 58, 1968), Friedman livrera les implications politiques de sa théorie. Dans les faits, l'hypothèse empirique de stabilité de la demande de monnaie permet de rétablir les propositions politiques essentielles d'un quantitativiste : la variation de la demande étant lente et graduelle, les modifications importantes du revenu à court terme proviennent nécessairement des variations de l'offre nominale de monnaie, et elles alimentent les phénomènes inflationnistes. Dans l'Histoire monétaire des États-Unis, 1867-1960 (de 1963), Milton Friedman et Anna Schwartz soutiennent que les variations monétaires ont généralement été la cause, plus que la conséquence, de récessions majeures. Se succèdent alors de nombreuses études empiriques sur la demande de monnaie. Le débat attire l'attention sur l'aspect déstabilisateur des politiques d'accompagnement monétaire des relances expansionnistes keynésiennes. La conclusion théorique est qu'il vaut mieux assurer la stabilité des prix à long terme en faisant croître la masse monétaire à un taux fixe correspondant à celui de la production. Ces recommandations inspireront directement la politique monétaire de la Réserve fédérale aux États-Unis, particulièrement dans les années 1980, sous les présidences de Ronald Reagan, et la stabilité des prix figure dans les tout premiers objectifs de la Banque centrale européenne."

 

Capitalisme et liberté

    Dans Capitalisme et liberté, publié en 1962, Milton FRIEDMAN expose sa thèse de la liberté économique comme condition nécessaire à toute liberté politique. Ce livre, qui s'adresse à un large public, fait l'apologie (très intelligente) du libéralisme en y exposant les travaux de ses collègues de l'Université de Chicago (Frank KNIGHT, Froedrich HAYEK et George STIGLER). Il y défend, plus que dans d'autres ouvrages d'économie, ses convictions philosophiques et politiques. Écrit à une époque où la Grande Dépression était encore dans tous les esprits, à un moment où les dépenses fédérales d'infrastructures, sociales et de la défense augmentaient fortement. Il se situe dans une vision du libéralisme philosophique où le gouvernement a un rôle très limité et peu centralisé. Sont abordées successivement :

- les relations entre liberté économique et liberté politique ;

- le rôle du gouvernement dans une société libre ;

- le contrôle de la monnaie ; 

- le commerce international et les accords commerciaux où il défend la fin du système de Bretton Woods et son remplacement par un système de changes flottants (régime dans lequel nous vivons aujourd'hui), ainsi que la fin des barrières protectionnistes (très loin à l'heure actuelle de l'être... même et sans doute surtout, aux États-Unis) ;

- la politique fiscale ;

- le rôle du gouvernement dans l'éducation (chèque éducation pour les étudiants...) ;

- capitalisme et discrimination, celui-ci étant le meilleur système pour éviter celle-ci ;

- monopole et responsabilité sociale des entreprises et des travailleurs, où l'auteur distingue 3 types de monopoles : public, privé et de réglementation publique. Ces derniers doivent être très limités et les entreprises doivent, dans sa "doctrine de responsabilité sociale" se préoccuper de la "société" et non du profit seul, ceci ne pouvant mener qu'au totalitarisme. Nous nous demandons si Milton FRIEDMAN joue au naïf ou considère réellement l'entreprise comme le centre de la responsabilité sociale. Dans ce cas, on pourrait parler de défaite idéologique, en provenance du monde des entreprises lui-même! ;

- professions réglementées réduites au strict minimum, le marché devant seul permettre de distinguer les meilleurs avocats, médecins... des autres ;

- redistribution des revenus : thèse de l'impôt progressif, qui permet une réelle redistribution des richesses produites, jusqu'à un impôt négatif... ;

- mesures de l'État providence qui freine la réelle redistribution que seule un système fondé sur la "responsabilité des entreprises" peut assurer ;

- réduction de la pauvreté, avec l'instauration d'un revenu minimum. Cette disposition est défendue par une fraction de la gauche américaine, au-delà de celle qui adhère au propositions de FRIEDMAN. Une partie du libertarisme américain lutte pour celle-ci).

 

Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, collection Champs, 2009. On y trouve des extraits de l'article de FRIEDMAN sur le Rôle de la politique monétaire (American Economic Review, vol 58, 1968, traduction d'André CABANNES).

Jean-Sébastien LENFANT, La Théorie quantitative de la monnaie, 1956 ; Jean-Marc DANIEL, Milton Friedman, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu le 26 septembre 2021

 

 

 

 

 

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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 13:21

    Le stratège américain (et pas seulement stratégiste), conseiller direct des trois armées (air, terre, mer) des États-Unis en matière de stratégie nucléaire, qui a pratiquement établi les bases de sa doctrine de défense, n'a cessé d'être l'un des auteurs les plus lucides et les plus pénétrants de la pensée stratégique américaine. Stratège car dans ce domaine (défense nucléaire), l'élaboration d'une doctrine de dissuasion a autant d'impact que la préparation et l'exécution d'une stratégie classique. On sait la valeur déclaratoire, leur impact direct sur les relations internationales, des stratégies officielles en matière de défense nucléaire. Son influence a été profonde et se concrétise encore aujourd'hui. Qualifié parfois de "Clausewitz américain", il est l'un des fondateurs de la stratégie de Destruction Mutuelle Assurée (MAD) et s'opposa tout au long de sa carrière aux tenants d'une possible guerre nucléaire gagnable, comme Herman KAHN, partisan d'une véritable stratégie de guerre nucléaire.

 

     Historien et politiste de formation, il se tourne d'abord vers la stratégie maritime : il écrit deux grands livres de référence : Sea Power in the Machine Age (1941) et A Guide to Naval Strategy (1943). Bien qu'il présente ses deux ouvrages comme une simple mise à jour des théorie de MAHAN, leur portée est beaucoup plus grande. Il s'agit d'une théorie globale qui se signale par des jugements beaucoup moins dogmatiques que ceux de l'amiral américain, sur la place de la guerre sur mer dans la stratégie générale et sur les moyens d'acquérir et de conserver la maitrise de la mer. Bernard BRODIE est le premier à théoriser la distinction entre les stratégies de maîtrise (ses control) et d'interdiction (sea denial), ces dernières étant mises en oeuvre par la puissance la plus faible.

 

      Dès 1945, il se tourne vers l'étude de la stratégie nucléaire. Avec Arnold WOLFERS et William T R FOX, The Absolute Weapon (1946), il développe l'idée, révolutionnaire et qui mettra quelques années à véritablement s'imposer, que l'objectif de l'appareil militaire n'est plus désormais de gagner la guerre mais de l'empêcher, un échange nucléaire ne pouvant être que catastrophique, aussi bien pour le vainqueur que pour le vaincu. Il travaille en étroites liaisons avec les forces armées américaines, notamment l'Air Force à travers la Rand Corporation, et est associé à la définition des doctrines d'emploi. Certains de ses conférences sont même classifiées au plus haut niveau.

A travers ses nombreux ouvrages, il ne cesse d'exercer son influence, favorisant notamment le passage des représailles massives à la doctrine de riposte graduée et théorisant, avec d'autres, la maîtrise des armements (arms control) :

- Strategy in the Missile Age (1959) ;

- Escalation and Nuclear Option (1966) ;

- From Cossbow to H Bomb (1966) ;

- Bureaucracy, Politics and Strategy (avec Henry KISSINGER) (1968) ;

- The future of Deterrence in US Strategy (1968) ;

- War and Politics (1973).

 

 

   Pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "A la différence de Thomas C. Schelling et, encore plus de Herman KAHN, son immense érudition historique et une longue fréquentation de Clausewitz le préservent du dogmatisme doctrinal dans lequel verseront tant de ses homologues. C'est ce sens de la nuance et cette richesse d'exemples historiques qui ont permis à ses ouvrages de devenir des classiques et d'échapper à la caducité qui a frappé la plus grande partie de la littérature stratégique des années 1960-1970."

 

   Peu traduit en français, on peut trouver toutefois, La guerre nucléaire, Stock, 1965.

 

The Absolute Weapon, Atomic Power and Woeld order (L'arme absolue, le pouvoir atomique et l'ordre mondial)

    Dans The Absolute Weapon, Atomic Power and World order, de 1946, il développe avec ses deux co-auteurs, l'idée que le nucléaire est l'arme absolue et estime qu'il faut en tirer toutes les conséquences sur le plan de la stratégie militaire.

"La plupart de ceux qui ont retenu l'attention du public à propos de la bombe atomique se sont contentés de supposer que la guerre et l'annihilation sont maintenant complètement synonymes, et que l'homme moderne doit par conséquent être considéré comme complètement démodé ou parfaitement mûr pour l'âge d'or. Il ne fait pas de doute que l'annihilation - si cela doit vraiment être le destin à venir de pays qui ne peuvent résoudre leurs conflits - offre peu de perspectives pour l'analyse. Quelques degrés de différence sont de relativement peu d'importance. Mais étant donné la résistance, vérifiée par l'histoire, de l'homme à des changements profonds de comportement - en particulier dans une direction favorable - on a quelque excuse à vouloir examiner les diverses possibilités inhérentes à la situation avant d'en considérer aucune comme assurée.

Nous savons déjà tous qu'une guerre avec emploi de bombe atomique serait incomparablement plus destructrice et horrible que tout ce que le monde a connu jusqu'ici. Voila un fait sinistre et paralysant pour beaucoup de gens. Mais en tant que donnée pour la formulation d'une politique, ce fait est en lui-même de fort peu d'utilité. Il souligne l'urgence qu'il y a à parvenir à des décisions pertinentes, mais il ne nous aide pas à découvrir quelles sont ces décisions. (...). (...) une série de questions se pose. La guerre est-elle plus ou moins probable dans un monde qui contient des bombes atomiques? Dans le deuxième cas, est-elle suffisamment improbable, suffisamment, c'est-à-dire de façon à donner à la société l'occasion dont elle a un besoin pressant d'adapter sa politique à l'état de la physique? Quelles sont les procédures propres à réaliser cette adaptation dans les limites des possibilités qui s'offrent à nous? Et comment pouvons-nous accroitre ces possibilités? Pouvons-nous transformer ce qui semble être une crise immédiate en un problème à long terme, dont il est à supposer qu'il permettrait l'application de correctifs plus variés et mieux pensés que les quelques mesures lamentablement inadéquates qui semblent possibles actuellement?

C'est précisément afin de répondre à ce genre de questions que les effets de la bombe sur le caractère de la guerre retiennent notre attention. Nous savons par avance que la guerre, si elle éclate, sera très différente de ce qu'elle a été par le passé, mais ce que nous voulons savoir, c'est dans quelle mesure et de quelles façons. L'étude de ces questions devrait nous aider à trouver les conditions qui gouverneront la recherche de la sécurité dans l'avenir et la possibilité d'application des mesures proposées pour poursuivre cet objectif. En tout état de cause, nous savons que ce n'est pas la simple existence de l'arme mais plutôt ses effets sur le caractère traditionnel de la guerre qui détermineront les ajustements auxquels les États procèderons dans leurs relations réciproques."

Les auteurs exposent en plusieurs points des éléments de la nouvelle situation :

- "La puissance de cette arme est telle que n'importe quelle ville du monde peut être effectivement détruite par des bombes, au nombre de une à dix."

- "Il n'existe pas de moyen efficace de se défendre contre la bombe, et la possibilité qu'il en existe dans l'avenir est extrêmement éloignée."

- "Non seulement la bombe atomique accorde une primauté extraordinaire au développement du nouveau type de vecteurs (les auteurs mentionnent l'avion ou le V-1, l'ancêtre des missiles), mais encore elle étend la portée destructrice de ceux déjà existant."

- "Bien qu'offrant en soi une assurance plus réelle que la supériorité navale ou terrestre, la supériorité aérienne n'en offre pas pour autant une garantie de sécurité totale."

- "Dans la guerre atomique, la supériorité en nombre de bombes ne représente pas en soi une garantie de supériorité stratégique."

- "En dépit des décisions des États-Unis sur le maintien des secrets qu'ils détiennent actuellement, d'autres puissances, outre la Grande-Bretagne et le Canada, sont à même de fabriquer des bombes en quantité d'ici cinq ou dix ans."

 

     Bernard BRODIE et ses collègues en tirent les premières conséquences :

Ils reprennent les propos du professeur OPPENHEIMER, responsable du programme nucléaire américain : "(...) Le modèle d'emploi des armes atomiques a été fixé à Hiroshima. Ce sont des armes d'agression, de surprise et de terreur. S'il arrive qu'on les emploi à nouveau, il se peut fort bien que ce soit par milliers ou peut-être par dizaine de milliers. Leur méthode d'envoi peut être différente et refléter de nouvelles possibilités d'interception, la stratégie de leur emploi peut être différente de ce qu'elle fut contre un ennemi en réalité déjà vaincu. Mais c'est une arme d'agression, et les éléments de surprise et de terreur lui sont aussi intrinsèques que la fission nucléaire."

"La vérité contenue dans (cette) déclaration dépend d'un hypothèse essentielle mais inexprimée, à savoir que le pays qui se proposera de lancer l'attaque ne devra pas craindre de représailles. S'il doit craindre des représailles, le fait qu'il détruire les villes de son adversaire quelques heures ou même quelques jours avant que les siennes ne soient détruites offre peu d'intérêts.". Après avoir discuté de la position de l'un et de l'autre adversaire, frappant ou non en premier, ils concluent que "Par conséquent, le première et la plus importante mesure de tout programme américain de sécurité pour l'âge atomique est de prendre les dispositions nécessaires pour nous assurer la faculté, en cas d'attaque, de riposter de la même façon. En disant cela, nous ne nous préoccupons pas pour l'instant de savoir qui gagnera la prochaine guerre dans laquelle on emploiera la bombe atomique. Jusqu'ici, l'objectif essentiel de nos chefs militaires a été de gagner des guerres. A partir de maintenant, leur but principal doit être de les prévenir. Il ne peut guère être de but plus utile."

Dans une discussion sur les modalités d'utilisation des armes nucléaires selon le type de régime politique du pays qui l'emploie, les auteurs écrivent qu'on peut soutenir "qu'un État totalitaire sera plus disposé qu'une démocratie à accepter de voir la destruction de ses villes plutôt que de céder sur une question politique essentielle. On peut cependant aisément exagérer les faits politiques réels d'une telle disparité, si toutefois elle existe, ce qui est douteux. Car, en aucun cas, la crainte des conséquences d'une attaque atomique n'a de chances d'être négligeable. Ce qui est important, c'est qu'il est très vraisemblable que les pays totalitaires puissent imposer à leurs peuples, plus facilement que ne le peuvent les démocraties, les mouvements massifs de populations et d'installations industrielles nécessaires à la dispersion des concentrations urbaines." Car dans leur esprit, la seule possibilité de jouer sur les probabilités différentielles de destruction des pays adversaires réside dans la dispersion du tissu urbain, dans la dissémination des cibles. Ceci, joint à la nécessité de garder des forces suffisamment mobiles pour échapper aux frappes de l'adversaire et d'effectuer des ripostes efficaces est de disposer d'un arsenal maritime important. Mais "la question de savoir dans quelle mesure leur propre sécurité (de ces forces maritimes) est en jeu n'est pas le point essentiel. Car il est encore possible que les flottes perdent toute raison d'être même si elles jouissent elles-mêmes d'une immunité complète". Car même si ces forces gardent leur potentiel destructeur, l'essentiel est inchangé : le territoire terrestre constitue la cible te l'enjeu qui compte réellement.

S'appuyant sur la psychologie et la politique constitutionnelle des États-Unis, les auteurs estiment qu'il est fort probable "que ce n'est pas nous qui porterons le premier coup, mais c'est nous qui le recevrons. Par conséquent, notre problème militaire le plus urgent est de nous réorganiser pour survivre à un Pearl Harbor autrement destructeur que celui de 1941. A défaut, nous seront bientôt incapables de prendre l'offensive. 

La bombe atomique sera introduite dans le conflit qu'à une échelle gigantesque (...)". Du coup, "la capacité à contre-attaquer après une attaque atomique dépendra de la mesure dans laquelle les forces armées seront rendues indépendants pour leur ravitaillement et leur soutien logistique des communautés urbaines et de leurs industries.". Les auteurs soulignent la grande désorganisation introduite par une attaque atomique et précisent les grandes catégories des forces nécessaires suivant leurs fonctions respectives : la première est prévue pour des attaques de représailles avec bombe atomique, la seconde pour l'invasion et l'occupation du territoire ennemi et la troisième pour la résistance à l'invasion ennemis et l'organisation des secours aux régions dévastées. 

"(...) en fin de compte, on ne peut guère supposer que le monde restera longtemps ni ignorant des accumulations de stocks considérables de bombes atomiques ni disposé à les accepter. Si l'organisation internationale existante s'avérait incapable de régler le problème du contrôle de la fabrication de la bombe - et il serait prématuré de prédire qu'elle en serait incapable, en particulier compte tenu de l'accueil favorable officiel et public, réservé au rapport du Conseil consultatif en date du 16 mars 1946 -, une compétition effrénée dans ce genre de fabrication ferait certainement entrer en scène des forces nouvelles. Dans le présent chapitre et dans le précédent, nous ne nous sommes par fait d'illusion sur la valeur d'une solution purement militaire.

Le souci de l'efficacité de la défense nationale est manifestement insuffisant en lui-même pour aborder le problème de la bombe atomique. Dans la mesure où un tel souci l'emporte sur la nécessité bien plus fondamentale d'éliminer la guerre, ou au moins d'en réduire les risques, il va à l'encontre de son objet. Cela a peut-être été toujours vrai, mais c'est une vérité qui s'impose plus aujourd'hui que jamais auparavant. Les nations peuvent encore, grâce à leurs forces armées, se sauver de l'asservissement, mais pas d'une destruction assez colossale pour les anéantir. Il n'en reste pas moins vrai également qu'une nation déterminée à se défendre autant que cela est raisonnablement possible, ne constitue pas un objectif tentant pour un agresseur. cette nation est par conséquent mieux à même de poursuivre activement l'amélioration progressive des affaires mondiales qui seule pourra lui offrir une véritable sécurité."

 

Bernard BRODIE, the Absolute Weapon. Atomic Power and World Order, New York, 1946. Traduit par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Sous la direction de Gérard CHALIAND, Robeert Laffont, Collection Bouquins, 1990.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Article Bernard Brodie, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

 

Relu le 16 septembre 2021

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 17:40

   DAI ZHEN, alias DAI DONGYUAN, l'un des plus grands érudits du XVIIIe siècle chinois, participe au grand mouvement de réforme du confucianisme qui s'attaque au néo-confucianisme de l'école de ZHU XI, devenu doctrine orthodoxe officielle depuis plusieurs siècles.

Influencé par les leçons de jeunesse d'un lettré de sa province, versé dans les sciences européennes que les missionnaires jésuites avaient introduites en Chine, ses premières oeuvres portent sur les mathématiques, discipline laissée en désuétude par la scolastique officielle. Son attention se porte ensuite sur les disciplines philologiques : paléographie, phonologie et sémantique historiques, qu'il estime alors indispensables pour retrouver le sens authentique des textes antiques, des "classiques" confucéens qu'il vénère comme bible canonique. Cette philologie n'est qu'un moyen d'accéder à la philosophie : sa plus grande oeuvre, Exégèses de termes techniques du Mencius (1769-1777) est un ouvrage de philosophie dans lequel il entend restituer les vrais sens des choses. Il s'agit de retrouver la voie du Dao, celle des Anciens, non obérée par les interprétations médiévales et néo-confucianistes.

    Dans un autre de ses traités, Vers le principe du bien (1776), il expose les conceptions éthiques qui découlent de ses théories : la discussion porte surtout autour des rapports entre le li, l'ordre rationnel, le monos qui préside au cosmos, et le qi, le pneuma, l'énergie matérielle  par laquelle le li se manifeste sur le plan physique. Le Moyen-Âge, sous l'influence du bouddhisme, et l'école de ZHU XI, en dépit de ses prétentions d'antibouddhisme, avaient fait du li un absolu transcendant. DAI ZHEN montre un li immanent au qi, à la nature : d'où, en morale, une réhabilitation de la vie naturelle, de l'instinct, de la passion, du désir, inhérents à la nature humaine, mais condamnée par le puritanisme néo-confucianiste. L'obligation morale n'est pas contraire à la nature ; elle en est l'accomplissement. Ignorer cette nature, notamment la nature humaine, c'est s'empêcher précisément de découvrir le vrai sens de la vie et une vraie relation avec les autres. Le bien, pour l'homme, est de se confronter aux lois de la nature, tout en les contrôlant. En méconnaissant précisément cette nature, l'homme est empêché de faire le bien et celui des autres. Et de contrôler ses propres passions dans ses relations avec les autres...

il importe donc de scruter la nature pour en déceler l'ordre et les lois, ce qui est un programme proprement scientifique. L'oeuvre de DAI ZHEN reste mal connue en Occident, bien qu'elle soit rédigée en un style d'une clarté toute mathématique. (Paul DÉMIÉVILLE)

 

   Dans la voie tracée par MEI WENDING (1633-1721) qui avait comparé les mathématique occidentales, introduites par Matteo RICCI, avec les mathématiques chinoises, contribuant ainsi à les réhabiliter, DAI ZHEN se passionne pour l'histoire de cette discipline, tout en faisant la preuve d'un savoir aussi vaste qu'intransigeant en philologie, phonologie, dialectologie. De bout en bout dans son oeuvre, le lettré reste conscient de l'enjeu éthique et philosophique de l'érudition critique. Pour lui, la rigueur philologique ne constitue pas une fin en soi mais une pratique morale visant à une connaissance parfaite des Classiques. Seule cette connaissance permet d'"entendre le dao", c'est-à-dire l'enseignement des saints de l'Antiquité (CONFUCIUS et MENCIUS principalement). 

  Après avoir été formé à l'orthodoxie zhuxiste, DAI ZHEN se montre de plus en plus critique au fil de ses écrits qui, en reprenant les mêmes thèmes dans des termes chaque fois plus précis, manifestent le souci d'approcher peu à peu la formulation la plus juste. Dès le Yuanshan (L'Origine du bien), probablement entrepris sous le coup de sa rencontre en 1757 avec HUI DONG, il se livre à une relecture décapante du Mengzi qui visa à faire réapparaitre, sous les scories des commentaires Song, la puissance du message originel. Avec une vigueur et une clarté de style digne des Royaumes Combattants, DAI ZHEN s'en prend en particulier au dualisme du principe et de l'énergie qui transforme les désirs en obstacles à la moralité. 

Il prend dans ce livre (traduction en anglais : CHENG Chung-ying, Tai Chen's Inquiry into Goodness, Honolulu, East-West Center Press, 1970) le contrepied des moralistes de la fin des Ming et des débuts des Qing, qui, en réaction contre le laxisme engendré selon eux par l'innéisme de WANG YANGMING, avaient tenu à distinguer les désirs (relevant de l'énergie) des émotions (relevant de la nature et du principe). Affirmer sans équivoque "qui dit désirs dits émotions" revient à reconnaitre la nécessité de tout englober dans la nature humaine, y compris les désirs : dès lors que l'on éprouve le besoin de laisser de côté le moindre aspect, le moindre résidu, on court le risque de perdre l'unité de la nature qui n'est autre que le bien originel.

Les études successives de DAI ZHEN sur la pensée de MENCIUS culminent dans son testament philosophique, le Commentaire critique du sens des termes dans le Mengzi, achevé à peine quelques mois avant sa mort, alors qu'il est devenu l'un des directeurs du projet impérial du Siku quanshu. Cet ouvrage constitue une sorte de glossaire de termes clés comme "principe", "Dao céleste", "nature"... à la manière du Beixi ziyi de CHEN CHUN (1159-1223). Le lettré s'emploie à retrouver leur sens premier, celui qu'il attribue à CONFUCIUS et MENCIUS, et à montrer la distorsion apportée selon lui par les "confucéens des Song". Dans cet ouvrage éminemment polémique, la pensée de CHENG YI et de ZHU XI est présenté sous un jour volontairement tendancieux, réduite le plus souvent à l'orthodoxie dans laquelle elle s'est figée afin de mieux servir de repoussoir. 

DAI ZHEN, en se débarrassant d'un certain nombre de notions cardinales des élaborations réalisées sous les Song et les Ming, construit sa propre philosophie autour de l'énergie vitale (qi), souvent désignée sous l'appellation concrète de "sang et souffle". C'est à partir d'elle, du donné de toute vie et non d'un principe posé a priori, que DAI ZHEN trace toute sa quête de la sainteté, depuis la spontanéité de ce qui est "de soi-même ainsi" jusqu'à la nécessité de ce qui "ne peut être qu'ainsi". Ce cheminement n'est possible que si l'on suppose que tout ce qui va dans le sens de la vie est bon. Contrairement à ZHU XI qui laisse supposer une délimitation entre le domaine du principe "en amont des formes visibles" et celui de l'énergie en avant, DAI ZHEN conçoit le principe comme opérant des distinctions qui coupent à travers l'intégralité du réel dans toute son épaisseur. Le lettré écrit dans son Commentaire critique... que "le Yin/Yang et les Cinq agents sont la réalité constitutive du Dao ; énergie vitale et faculté mentale sont la réalité constitutive de la nature humaine. Dès lors qu'il y a réalité constitutive, on peut y opérer des distinctions". Il y a là sans doute, selon nous, une pensée matérialiste qui tente de s'établir à contrecourant de tout un fatras spiritualiste trainé depuis des siècles. 

En faisant du li un principe de distinction, DAI ZHEN revient à la conception antique d'un XUNZI. Toute la réflexion chinoise sur le li part de l'idée qu'il n'opère pas des distinctions de l'extérieur : il est la veine même des choses. Il n'est donc ni à poser a priori, ni à superposer a posteriori, il s'impose de lui-même puisqu'il représente à la fois ce qui est et ce qui doit être. En reprenant précisément l'image des veines et des tissus corporels, appelée par l'étymologie supposée du terme li, le lettré chinois suggère que c'est en se remettant dans le sens du "principe de ramification" que l'on accomplit sa nature, réalisant ainsi la parfaite adéquation entre spontanéité et nécessité.

      Il rejoint la grande intuition de MENCIUS : étant donné que "tout est déjà là" en puissance, il s'agit simplement - mais là réside toute la difficulté - de ne pas le perdre de vue ou de le retrouver.

Là où DAI ZHEN pousse la réflexion plus loin, c'est sur le processus qui mène à la sainteté et que la tradition confucéenne appelle l'"étude". Il s'efforce de prendre pleinement en compte tous les facteurs qui, relevant de la dure réalité, sont susceptibles de faire obstacle à la belle intuition première d'une nature humaine foncièrement bonne : la présence des désirs qui font partie intégrante de notre nature ; les capacités ou talents propres à chaque individu qui posent inévitablement la question de l'inégalité entre les êtres. L'auteur établit non seulement un lien de continuité, mais une adéquation pure et simple entre désirs (ou émotions) et principe, faisant ainsi écho - sciemment ou non - à celle que le bouddhisme Mahâyâna pose entre phénomènes et absolu. Le principe n'est pas une entité ou un idéal transcendant, accessible uniquement par induction, puisque toute émission d'énergie (désirs, émotions, sentiments) comporte de façon inhérente son propre principe de différenciation et d'équilibre. Si ZHU XI donne l'impression de parler d'un Principe au singulier et avec une majuscule, pour DAI ZHEN, il s'agirait plutôt de principes au pluriel et sans majuscule. Or, ces "lignes de découpe sans effrangement", c'est notre faculté mentale qui nous permet de voir et de savoir où elles passent. La place centrale que DAI ZHEN lui accorde dans la définition de notre humanité le situe dans le sillage de XUNZI, de même que celle qu'il assigne à la connaissance dans notre quête de sagesse fait de lui, fût-ce à son corps défendant, le digne successeur de ZHU XI.

Au lieu d'être compris comme une entité distincte et première par rapport à l'énergie vitale, le principe désigne pour lui un ordre universel et harmonieux, inhérent aussi bien à la nature humaine qu'au monde objectif. Pas plus qu'entre principe et énergie, il n'y a de distinction qualitative à faire entre la nature intrinsèque, entièrement pure et bonne, et une nature matérielle, pétrie d'émotions et de désirs. Tout comme les penseurs iconoclastes de la fin des Ming, DAI ZHEN est amené par sa critique du dualisme zhuxiste à en récuser les incidences sur la morale sociale, à commencer par la tyrannie des hypocrites, pharisiens et autre bien-pensants, qui font de leur prétendue connaissance du principe un monopole. Pour lui, seule la connaissance objective des choses donne accès à leurs principes et prévient du danger que constitue un Principe posé comme transcendant, mais de fait soumis à toutes les interprétations, exploitations et "obstructions" dues aux préjugés, collectifs ou individuels. Or, le meilleur chemin qui mène à la connaissance des principes reste l'étude des Classiques, conviction que DAI ZHEN partage avec ZHU XI contre XANH YANGMING. En revanche, rien ne semble satisfaire l'exigence d'objectivité de DAI ZHEN pour qui l'esprit critique des "études Han" bien que salutaire dans sa démythification de la tradition (très encadrée tout de même par l'appareil impériale, rappelons-le), fait en revanche la part trop belle à l'érudition des Han, sujette elle aussi à caution. Si les Classiques sont la clé du principe, il s'impose - et c'est une obsession chez l'auteur - d'en connaitre parfaitement chaque caractère (très précisément, littéralement, en philologue...). Alors que pour ZHU XI, la connaissance des Classiques n'était qu'une sorte de tremplin pour atteindre le principe moral en une sorte d'illumination, ce processus graduel et cumulatif représente en lui-même, aux yeux de DAI ZHEN, la pratique morale par excellence.

   

     Mais c'est précisément sur le terrain de cette assimilation de l'érudition classique à la discipline morale que DAI ZHEN n'est pas suivi par ses contemporains.

Pour son ami QIAN DAXIN (1728-1804) ou son beau-frère WANG MINGSHENG (1722-1798), l'érudition "des vérifications et des preuves" est une fin en soi, et ne doit justement pas céder à la tentation spéculative "des discours creux sur le sens moral et le principe". Des conceptions philosophique de DAI ZHEN qui puisent si hardiment aux sources vives de la pensée chinoise, ses confrères ne semblent avoir retenu que la tradition de critique érudite qu'il transmet à son disciple DUAN YACAI (1735-1815) et qu'illustrent encore au début du XIXe siècle WANG NIANSUN (1744-1801) et WANG YINZHI (1766-1834).

L'historien ZHANG XUECHENG (1738-1801), l'un des rares à avoir compris son projet, rapporte les propos acerbes d'un DAI ZHEN exaspéré par la tyrannie de la pure érudition érigée en dogme. 

   Le mérite de DAI ZHEN aura été précisément d'être à la fois le grand personnage et le porteur de chaise, d'avoir eu une vision puissante du Dao étayée par des connaissances critiques et objectives, incarnant ainsi l'idéal du lettré moderne tel qu'il se vit encore aujourd'hui. (Anne CHENG)

 

    Assez peu suivi dans ses conceptions philosophiques qui ne semblent pas avoir rencontré beaucoup d'écho à son époque, DAI ZHEN devait avoir en revanche d'éminents successeurs dans le domaine des recherches érudites.

Trois grands philologues poursuivent son oeuvre à la fin du règne de QUIANLONG et jusque dans les premières années du XIXe siècle (les trois cités précédemment), derniers représentants célèbres de cette école des "études critiques" qui brillent d'un si vif éclat au XVIIIe siècle mais qui commence à perdre sa position prééminente à partir du début du XIXe siècle. (Jacques GERNET)

 

Jacques GERNET, Le monde chinois, Tome 2 : Xe siècle-XIXe siècle, Armand Colin, 2010. Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. Paul DEMIÉVILLE, Dai Zhen, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu le 13 août 2021

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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 09:52

  Même si l'on ne partage pas ni ses préoccupations ni ses orientations politiques et idéologiques (et les auteurs de ce blog ne les partagent pas du tout!), Mircea ELIADE livre tout au long de sa vie d'écrivain mystique, de mythologue, de philosophe et d'historien des religions une oeuvre incontournable par son sens et sa portée. Figurant parmi les fondateur de l'histoire moderne des religions, l'écrivain roumain élabore une vision comparée des religions, en trouvant des proximité entre différentes cultures et moments historiques. Plus, des éléments dans ces différentes cultures et moments historiques constituent de véritables expressions de mêmes principes qui remontent aux origines de l'humanité et qui viennent de la nature profonde de l'homme, qui est, sans doute avant tout, un Homo religiosus. Dans une société - il s'installe en France en 1945 et aux États-Unis en 1959 - où l'ambiance est plutôt à la "mort de Dieu", il attire tous ceux en soif de recherche de valeurs éternelles et spirituelles. 

    Aux idées politiques franchement orientées à droite, et même à l'extrême droite, il fait publier des écrits qui font l'apologie des régimes dictatoriaux dans les années 1930 et 1940 (attaché culturel de son pays à Londres puis à Lisbonne, il écrit en 1942 L'État chrétien et totalitaire de Salazar - non traduit en français). Dans les années 1970, il patronne la revue Nouvelle École du Groupement de Recherche et d'Études pour la Civilisation Européenne (GRECE) aux côtés notamment de personnalités comme Jean MABIRE et Roland GAUCHER et des représentants de l'ésotérisme et du mysticisme comme Raymond ABELLIO ou Louis PAUWELS. Il fait partie des maitres à penser de la Nouvelle Droite avec Julius EVOLA et divers auteurs allemands appartenant à la mouvance de la Révolution conservatrice. Sur le plan littéraire et philosophique, il est influencé par Émile CIORAN et Eugène IONESCU, qu'il rencontre en 1928 à l'université de Bucarest. Antimaçonnique, anticommuniste, antiparlementaire et anti-Lumières, il le reste toute sa vie, même s'il évite de l'argumenter et même de l'exprimer dans ses écrits sur les idées et les croyances religieuses. Ces écrits-là se veulent scientifiques, et en adoptent la rigueur, et c'est sans doute pourquoi sa perception de l'évolution des religions dépasse de très loin le champ de ses "familles" politiques et idéologiques. Bien entendu, dans ses études sur les croyances religieuses, pas l'ombre d'une préoccupation sociale ni même sociétale (il ne se préoccupe pas de savoir - savoir difficile à acquérir il est vrai - si ces croyances sont partagées par la société entière ou est seulement l'apanage de catégories privilégiées de la population). 

 

      C'est en Inde que l'étudiant en philosophie effectue une initiation qui marque tout son oeuvre, initiation dont il tire son premier grand texte, Yoga, essai sur les origines de mystique indienne. Mystique lui-même, ce que révèle ses nombreuses oeuvres littéraires et romanesques, il s'efforce de garder une attitude scientifique dans l'étude des religions. Très influencé par les approches de Georges DUMÉZIL, il cherche néanmoins dans ses textes universitaires à trouver une synthèse entre les thèmes qu'il aborde, le sacré et le profane, les différents mythes chez de nombreux peuples qu'il étudie... Même si nous préférons son analytique Histoire des religions (en trois tomes), c'est dans Traité d'histoire des religions (1949), Le mythe de l'éternel retour (1949, 1969), Le Sacré et le Profane (1956), La Nostalgie des origines (1970), Les mythes du monde moderne (1953), que se concentrent ses principales idées. Son oeuvre littéraire proprement dite, romans et écrits sur l'ésotérisme, voire le fantastique, prolonge ses idée., Au volume assez impressionnant, elle est, dans plusieurs pays, plus connue que son oeuvre politique. 

 

      Julien RIÈS propose un regard d'ensemble de l'oeuvre de Mircea ÉLIADE, son histoire des religions en tant que phénoménologie et herméneutique.

  "... En 1949, la publication du Traité d'histoire des religions, préfacé par Dumézil, est l'affirmation d'une méthode et d'une recherche nouvelles sur le sacré, sur le symbole et sur la cohérence intérieure du phénomène religieux. Le coup d'essai est un coup de maître.

L'exploration de la pensée et de la conscience de l'homo religosius amène Eliade à s'intéresser aux peuples sans écriture. A ce stade de ses investigations, en 1950, il rencontre Jung et découvre une série d'interprétations communes. Comme Jung, il est frappé par l'importance de l'archétype. A partir de cette donnée, il ouvre une voie nouvelle et s'y engage résolument : un essai d'identification du transcendant dans la conscience humaine. Dans ce but, il tente d'isoler de la masse de l'inconscient ce qui, à ses yeux, est transconscient. Pour Eliade, c'est l'orientation décisive vers l'étude du sacré, du mythe et du symbole. Il est persuadé que les nombreux phénomènes historico-religieux de l'humanité ne sont que les expressions infiniment varies de quelques expériences religieuses fondamentales. Professeur à Chicago à partir de 1956, Eliade va pouvoir se consacrer entièrement à sa recherche et montrer que l'histoire des religions - à ses yeux une discipline totale - est appelée à jouer un rôle de premier plan dans la vie culturelle d'aujourd'hui.

Toute expérience religieuse se situe dans un contexte culturel et socio-économique déterminé ; tout phénomène religieux est un phénomène historique. Aussi, en histoire des religions, la première démarche est celle de l'historien. Il s'agit d'abord de reconstituer l'histoire des formes religieuses et, pour chacune d'entre elles, de dégager son contexte social, économique et politique. Dans l'optique d'Eliade, les sources documentaires les plus importantes sont d'une part les grandes religions d'Asie, d'autre part les cultures des peuples sans écriture. Dès lors, la documentation des orientalistes, des historiens et des ethnographes s'avère indispensable. Cependant ces documents sont hétérogènes : textes, monuments, inscriptions, traditions orales et coutumes en provenance de milieux fort différents. En face de cette hétérogénéité historique et structurale des matériaux, il est nécessaire de dresser tout l'appareil de la méthode critique. Par ailleurs, il faut savoir que chaque document révèle en soi une modalité du sacré et se présente comme une hiérophanie. Cette hiérophanie est un véritable document historique qu'il s'agit de replacer dans son contexte, car toute expérience religieuse est exprimée et transmise dans un cadre historique déterminé. Le phénomène religieux n'existe pas à l'état pur. Chaque phénomène religieux est un événement de l'histoire humaine. Dès lors, l'historien des religions doit d'abord être historien.

La deuxième démarche est celle du phénoménologue. Partant  du principe de la science moderne que "c'est l'échelle qui crée le phénomène", Eliade revendique l'échelle religieuse pour l'étude de tout phénomène religieux qu'il considère comme irréductible à cause de son caractère sacré.

Essayer de le cerner par la psychologie, par la sociologie, par la philologie constitue une erreur de méthode : un phénomène religieux doit être appréhendé dans sa modalité propre, le sacré. S'il s'avère indispensable d'étudier la complexité des faits religieux, leurs structures fondamentales et la diversité des cercles culturels dont ils relèvent, il faut aussi veiller à étendre de plus en plus le champ de la recherche en y incluant notamment les phénomènes archaïques et primitifs. Car si la théologie peut se limiter aux religions historiques révélées, l'histoire des religions, elle, doit multiplier l'étude du plus grand nombre possible des faits religieux. Ici, Eliade met en garde contre l'optique évolutionniste qui place aux origines les formes élémentaires de la vie religieuse et explique une croissance allant du simple au composé. Aussi, au lieu de voir dans les religions des peuples sans écriture, soit un pensée religieuse élémentaire proche d'un commencement absolu, soit une religion en dégénérescence par rapport aux à une situation idéale primitive, l'historien des religions doit essayer de comprendre l'histoire sainte de ces peuples pour lesquels les actes mystiques et créateurs des origines ont fondé leur civilisation, leurs institutions et ont ainsi conféré un sens à l'existence humaine.

En vue de cerner le phénomène religieux, Eliade utilise un mot qu'il trouve adéquat et commode : hiérophanie. Tout phénomène religieux est une hiérophanie, c'est-à-dire un acte de manifestation du sacré. "C'est toujours le même acte mystérieux : la manifestation de quelque chose de "tout autre", d'une réalité qui n'appartient pas à notre monde, dans des objets qui font partie intégrante de notre monde "naturel" et "profane". Le sacré se montre comme une réalité qui relève d'un autre ordre que l'ordre de la nature. Cependant, il ne se présente par à l'état pur mais il se manifeste au moyen d'êtres ou d'objets qui, tout en restant eux-mêmes et sans cesser de participer à leur milieu naturel, deviennent autre chose. Ainsi, l'homme en qui se manifeste le sacré - chaman, prêtre - reste un homme. Cependant, aux yeux de qui se révèle le sacré, cette réalité immédiate, de l'être ou de l'objet en ce qui se révèle le sacré se transmue au contact de la réalité surnaturelle. C'est le sens fondamentale de l'expérience religieuse. Selon la théorie éladienne, dans toute hiérophanie, il faut distinguer trois éléments : l'objet naturel qui continue à se situer dans son contexte normal ; la réalité invisible ou le "tout autre" qui forme le contenu révélé ; le médiateur qui est l'objet naturel revêtu d'une dimension nouvelle, la sacralité. Celle-ci fait de l'objet, le révélateur du "tout autre". Le rôle de la phénoménologie est de comprendre l'essence et les structures des phénomènes religieux, d'interpréter le sens de chaque hiérophanie puis d'en dégager le contenu révélé et la signification religieuse. "Les phénoménologues s'intéressent aux significations des données religieuses" (La nostalgie des origines). Eliade fait sienne la théorie de Pettazzonie qui fait voir dans "la phénoménologie religieuse la compréhension religieuse de l'histoire, l'histoire dans sa dimension religieuse". Ainsi, la phénoménologie reconstitue la diachronie de chaque forme religieuse et en donne la signification. 

En histoire des religions, le travail du phénoménologue est un essai de déchiffrement du sens profond de chaque hiérophanie. Entre la recherche historique d'une part et la recherche du psychologue, du sociologue, de l'ethnologue, du philosophe et du théologie d'autre part, Eliade situe l'historien des religions dans sa démarche phénoménologique, cas c'est lui "qui dira le plus de choses valables sur le fait religieux en tant que fait religieux" (Le chamanisme). Cette démarche doit décrire la morphologie et la typologie de chaque hiérophanie, elle doit en reconstituer la diachronie et en donner la signification. Dans cette perspective se situe la publication avec Ernst Jünger de la collection Antaios dont les douze volumes (1960-1971) constituent une recherche pluridisciplinaire autour du mythe et du symbole.

Au-delà de la démarche historique et de la recherche typologique, Eliade s'engage résolument sur une troisième voie, celle de l'herméneutique. Le phénoménologue s'interdit le travail de comparaison réservé à l'herméneute. A partir des documents bien établis par la recherche historique et correctement interprétés par l'étude phénoménologique, l'herméneute doit procéder à un travail comparé en vue d'expliciter le message et d'en faire une synthèse. Il s'agit donc de déchiffrer le message contenu dans les faits religieux afin de le rendre accessible à l'homme d'aujourd'hui. Si la morphologie et la typologie permettent d'identifier une fait religieux en tant que religieux, l'herméneute essaie de dégager des faits religieux ce qu'ils ont de trans-historique. Eliade insiste sur la place prépondérante qu'il assigne à l'herméneutique, l'aspect qui reste le moins développé en histoire des religions. "Ce n'est que dans la mesure où elle accomplira cette tâche - en particulier en rendant la signification des documents religieux intelligibles à l'esprit de l'homme moderne - que la science des religieux remplira sa véritable fonction culturelle" (la nostalgie des origines). Aux yeux d'Eliade, la synthèse est aussi scientifique que l'analyse. Cette dernière se contente de comprendre et d'interpréter. Par contre l'herméneutique est transformante : elle essaie de changer l'homme. Dévoilant les significations, elle crée des valeurs nouvelles et modifie la qualité même de l'existence. Sur le lecteur, l'herméneutique exerce une action de réveil car elle le met en contact avec le monde spirituel. Aussi, pour Eliade, l'histoire des religions peut être la base d'une nouvel humanisme. C'est dans cette optique qu'avec ses collègues J M Kitagawa et Ch. M. Long, il a fondé en 1961 History of Religions, un périodique international pour l'étude comparée en histoire des religions.

Eliade se montre préoccupé par le rôle que l'histoire des religions est appelée à jouer dans la vie culturelle contemporaine tant par la compréhension des religions archaïques, ethnologiques et des grandes religions de l'humanité que par l'intelligence des situations existentielles vécues par l'homme au cours de son histoire. En 1969 déjà, il écrivait ces phrases significatives : "Quel qu'ait été son rôle dans le passé, l'étude comparative des religions est appelée à jouer un rôle culturel de la plus haute importance dans l'avenir immédiat... Notre moment historique nous oblige à des confrontations qu'on n'aurait même pas pu imaginer il y a cinquante ans. D'une part, les peuples de l'Asie ont récemment fait leur rentrée sur la scène de l'histoire et, d'autre part, les peuples dits 'primitifs' se préparent à faire leur apparition à l'horizon de la 'grande histoire' en ce sens qu'ils cherchent à devenir les sujets actifs de l'histoire au lieu de ses objets passifs, rôle qu'ils ont tenu jusque là"  (La nostalgie des origines). Dans l'histoire des religions considérés comme discipline totale, Eliade voit le moyen idéal pour faire comprendre la permanence de l'homo religiosus et sa situation existentielle. Il y voit aussi une discipline humaniste capable de contribuer à l'élargissement sz l'horizon culturel occidental ainsi qu'au rapprochement des cultures occidentales, orientales et ethnologiques. (...)".

 

   Parmi les ouvrages de Mircea ELIADE, il est une catégorie qui revient régulièrement, celle qui traite du Yoya. On peut en citer ici quatre, qui viennent directement des premières expériences en Inde : Yoga, essai sur les origines de la mystique indienne (Bucarest-Paris, Bibliothèque de la philosophie roumaine, 1936), Techniques du Yoga (Gallimard, 1948), Le Yoga. Immortalité et liberté (Payot, 1954, réédité en 1968, 1972, 1977, 1938, 1991, avec des corrections et augmentations presque à chaque fois), Technique du Yoga (Gallimard, 1959, nouvelle édition en 1975)...

   On peut aussi distinguer ses ouvrages majeurs où l'auteur tourne autour de cette hiérophanie et les études au long court :

D'une part :

- Le Mythe de l'éternel retour. Archétypes et répétition, traduit du roumain par Jean GOUILLARD et Jacques SOUCASSE (Gallimard, 1949, avec une édition augmentée en 1969) ;

- Traité d'histoire des religions (Payot, 1949, réédition 1964, 1974, Petit Bibliothèque Payot, 1977, réédition 1983, 1989) ;

- Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase (Payot, 1950, édition augmentée en 1968, réédition en 1978) ;

- Mythes, rêves et mystères (Gallimard, 1957, réédition en 1972) ;

- Aspects du mythe (Gallimard, 1963, réédition en 1988) ;

- Le Sacré et le Profane (Gallimard, 1965, réédition en 1987) ;

- La Nostalgie des origines. Méthodologie et histoire des religions (Gallimard, 1971, réédition 1978) ;

D'autre part :

- Histoire des croyances et des idées religieuses, en trois volumes. Tome 1 : De l'âge de pierre aux mystères d'Eleusis (Payot, 1976, réédition 1983, 1996) ; Tome 2 : De Gautama Bouddha au triomphe du christianisme (Payot, 1978, réédition 1983, 1989) ; Tome 3 : De Mahomet à l'âge des Réformes (Payot, 1983, réédition 1989) ;

- Dictionnaire des religions (Plon, 1990).

 

    Le Mythe de l'éternel retour est pour beaucoup d'auteurs l'oeuvre majeure de Mircea Eliade. Dans ce livre divisé en quatre chapitres, l'écrivain roumain étudie le concept de réalité dans les sociétés dites primitives et archaïques indo-européennes. IL part du principe que dans ces sociétés un objet ou un geste n'est réel que parce qu'il répète une action effectuée à une époque mythique originelle. Il acquiert un sens parce que le rituel, qui fait référence à un archétype, le lui confère en le dotant d'une fonction ou d'une force sacrée. Dans le dernier chapitre, l'auteur se propose de "confronter l'"homme historique" (moderne) qui se sait et qui se veut créateur d'histoire avec l'homme des civilisations traditionnelles qui avait à l'égard de l'histoire une attitude négative."

 

     Dans le Traité d'histoire des religions, Mircea ELIADE, très lu par les profanes comme par les spécialistes, décortiqué, critiqué, déploie des réflexions fécondes. Il élabore sa "théorie" à partir de sources discutées car parfois fourmillant de préjugés (comme l'ouvrage de HARVA qui fait montre d'un certain mépris des distances historiques et géographiques). Même très critique, Jean-Paul ROUX, dans un notice bibliographique publiée dans la Revue de l'histoire des religions (tome 158, 1960), estime que cette oeuvre peut "rendre service à ceux qui ne la connaissent pas encore. Quoiqu'elle ne puisse absolument pas être considérée comme vulgarisation, elle peut être lue par un public beaucoup plus vaste que celui des spécialistes, étant entendu qu'il faudra s'accoutumer au vocabulaire parfois assez personnel de l'auteur". Il signale que l'auteur lui-même met en garde qu'on ne saurait se servir de ses pages comme d'un répertoire et que leur portée ne peut-être saisie qu'au prix d'une lecture intégrale. Il faut dépasser l'aspect de succession de monographies (prendre absolument comme point de départ la table des matières...) pour apprécier le sens d'histoire des religions de cet auteur.

 

     Le Sacré et le Profane rassemble nombre de réflexions de l'auteur. Il puise ses sources dans de nombreuses civilisations pour "présenter les dimensions spécifiques de l'expérience religieuse, de faire ressortir ses différences d'une expérience profane du Monde. Nous n'insisterons pas sur les innombrables conditionnements que l'expérience religieuses du Monde a subis au cours de l'âge. Ainsi il est évident que les symbolismes et les cultes de Terre-Mère, de la fécondité humaine et agraire, de la sacralité de la Femme, etc., n'ont pu se développer et constituer un système religieux richement articulé que par la découverte de l'agriculture ; il est également évident qu'une société pré-agricole, spécialisée dans la chasse, ne pouvait pas ressentir de la même manière, ni avec la même intensité, la sacralité de la terre-Mère. Une différence d'expérience résulte des différences d'économie, de culture et d'organisation sociale ; en un mot, de l'Histoire. Pourtant, entre les chasseurs nomades et les agriculteurs sédentaires, ils subsiste cette similitude de comportement qui nous semble infiniment plus importante que leurs différences : les uns comme les autres vivent dans un Cosmos sacralisé, participent à une sacralité cosmique, manifestée au bien dans le monde animal que dans le monde végétal. Il n'est que de comparer leurs situations existentielles à celle d'un homme des sociétés modernes, vivant dans un Cosmos désacralisé, pour se rendre aussitôt compte de tout ce qui sépare ce dernier des autres. Du même coup, on saisit le bien-fondé des comparaisons entre des faits religieux appartenant à des cultures différentes : tous ces faits relèvent d'un même comportement, qui est celui de l'homo religiosus. 

Ce petit livre peut donc servir d'introduction générale à l'histoire des religions, puisqu'il décrit les modalités du sacré et la situation de l'homme dans un monde chargé de valeurs religieuses. Mais il ne constitue pas une histoire des religions dans le sens strict du terme car l'auteur n'a pas pris la peiner d'indiquer, à propos des exemples qu'il cite, leurs contextes historico-culturels. S'il avait voulu le faire, il lui aurait fallu plusieurs volumes. (...)." (Introduction, 1956).

 

    Depuis qu'en 1949 le public français a découvert à la fois Le Mythe de l'éternel retour et le Traité d'histoire des religions, écrit Maurice OLENDER, "des générations de lecteurs, venus de tous les horizons, se sont abreuvés à la science d'Eliade autant qu'à sa vision de l'univers. Celui-ci ne cesse de dire le paradis perdu, qui est à recréer. Si les voies d'accès au jardin des origines sont innombrables, on retrouve sous la plume du savant des variations sur un thème unique : une volonté d'abolir le temps et l'espace de l'histoire et de redécouvrir les territoires du "tout autre", le ganz andere de Rudolf Otto (1860-1937), qui eut tant d'influence sur Eliade. Désormais, le "sacré" sera le lieu où s'enracine une sympathie avec l'univers des éléments et où, comme en transparence, l'être coïncide avec l'apparaitre du monde. On y respire enfin la fraîcheur des aurores en récitant Le Mythe de l'éternel retour, en réitérant indéfiniment l'instant primordial par des rites dont l'efficacité assure un présent intemporel, sauvé du temps linéaire et de l'espace profane. C'est ce souffle de La nostalgie des origines (Gallimard, 1970) qui traverse l'oeuvre d'Eliade.

Cette harmonie symphonique, Eliade en crédite les peuples "archaïques". Il aime y reconnaître une mémoire ancestrale scandant les mythes et les rites qui ordonnent les réalités cosmiques. C'est ici qu'il situe les origines de sa "dialectique du sacré et du profane", matrice première de l'homme religieux et, pour lui, source de l'humanité pensante. Ce sacré, qui est au coeur de son ouvrage le plus célèbre (Le Sacré et le profane, Gallimard, 1956), n'est ni le signe d'un stade particulier de la conscience humaine, ni le fait d'une "mentalité primitive" mais un élément fondamental dans la structure de la conscience de l'Homo sapiens. Ainsi conçu comme un invariant universel, il se manifeste dans des images, des symboles, des comportements, qui s'inscrivent dans des formes historiques particulières. Dans sa morphologie du sacré, l'historien des religions doit lever le voile de l'illusion pour révéler la face cachée d'un objet, d'un paysage ou d'un geste rituel, qui deviennent alors autant de "hiérophanies" (...). Le "sacré" d'Eliade se constitue donc avant tout comme ce qui s'oppose au "profane", comme une expérience radicale du "tout autre" qui fait irruption dans le quotidien.

Si Mercea Eliade est lu aussi bien par les populations universitaires que hors des campus c'est précisément en raison de cette conception du sacré et de sa manière de présenter l'Homo religiosus. Pour lui, au fond de chaque être humain demeure un besoin, plus ou moins en éveil, de sacralité et de religiosité. Cela explique que l'homme occidental moderne reconnaisse sans effort, dans les temps et les espaces lointains, les phénomènes religieux comme tels. Ainsi, pour Eliade, ce qui donne un sens humain à toute chose, c'est précisément ce sentiment diffus du sacré que l'on porte en soi et qui se dévoile ici dans n objet rudimentaire, ailleurs dans une figure de dieu. Cette chasse aux épiphanies du sacré, il la conduit jusqu'aux portes du monde contemporain, où il voit du religieux se camoufler dans les abstractions de l'art moderne aussi bien que dans les pratiques vestimentaires ou culinaires et dans le nudisme des hippies des années 1960 aux États-Unis. Eliade place donc le lecteur face à un comparatisme qui, comme chez les savants du XIXe siècle, fait flèche de tout document. L'admirateur qu'il fut de Dumézil n'a pas eu le souci de la comparaison historique. Son terrain est celui d'un sacré polymorphe qui ne connait d'autres limites que l'universel humain. Là où un mythe raconte la création du monde, là où un rite met en scène de l'originel, il reconnait la marque d'une aube sacrée que l'humanité ne cesse de rejouer. A l'écart de toute anthropologie sociale et à la façon des romantiques, il fait de la course aux origines le thème central de son oeuvre. Sa nostalgie, il la veut créatrice et la fonde en un concept dynamique, dont ses écrits autobiographiques témoignent. (...)".

 

Mircea ELIADE, Le Sacré et le Profane, Gallimard, idées nrf, 1965 ; Dictionnaire des religions, Plon, 1994 ; Aspects du mythe, Galimard, 1974 ; Images et symboles. Essais sur le symbolisme magico-religieux, Gallimard, 1972. Traité d'histoire des religions, Payot, 1959 ; Histoire des croyance et des idées religieuses, tome 1, Payot, 1978, tome 2, 1994, Tome 3, 1991.

 

Maurice OLENDER, Mercea ELIADE, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Paul ROUX, recension de Traité d'histoire des religions, Revue de l'histoire des religions, tome 158, n°1, 1960. julien RIES, Histoire des religions, phénoménologie et herméneutique, dans Mircea ELIADE, L'Herne, 1987.

 

Relu le 29 août 2021

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 10:05

     Chercheur en sciences de la communication, spécialiste des médias, de l'espace public, de la communication politique, et des rapports entre sciences, techniques et société, l'intellectuel français, fondateur et directeur de la revue Hermès, chercher à valoriser une conception de la communication qui privilégie l'homme et la démocratie plutôt que la technique et l'économie. Il entend participer au renouvellement des sciences de l'information, trop centrées encore sur les techniques. Ses recherches vont en fait dans beaucoup de direction, même s'il privilégie dernièrement les problématiques de la communication.

 

     En effet, de la sexualité (Le nouvel ordre sexuel, Le Seuil, 1974), du sens du progrès (Les dégâts du progrès, en collaboration avec la CFDT, Le Seuil, 1977), de l'évolution du monde (L'autre mondialisation, Flammarion, 2003), à l'évolution des langues (Demain la francophonie, Flammarion, 2006), il caractérise ses réflexions, non dans une discipline précise, mais comme une Indiscipline (Indiscipliné, 35 ans de recherches, Odile Jacob, 2012) face à certains évolutions sociales. Il a exploré dix grands thèmes : l'individu et le couple, le travail, les médias, l'espace public et la communication politique, l'information et le journalisme, Internet, l'Europe, la diversité culturelle et la mondialisation, les rapports sciences-techniques-sociétés, la connaissance et la communication.

La majeure partie de son oeuvre concerne tout de même les médias : Les réseaux pensants. Télécommunications et société (avec Alain GIRAUD et Jean-Louis MISSIKA) (Masson, 1978), L'information demain. De la presse écrite aux nouveaux médias (avec Jean-Louis LEPIGEON) (La Documentation française, 1979), Terrorisme à la une. Média, terrorisme et démocratie (avec Michel WIEVORKA) (Gallimard, 1987), War game. L'information à la guerre (Flammarion, 1991), Penser la communication (Flammarion, 1997), Internet, et après? Une théorie critique des nouveaux médias (Flammarion, 1999), La télévision au pouvoir. Omniprésente, irritante, irremplaçable (Universalis, 2004), Il faut sauver la communication (Flammarion, 2005), McLuhan ne répond plus. Communiquer c'est cohabiter (Entretien avec Stéphane PAOLI et Jean VIARD) (Editions de l'Aube, 2009), Informer n'est pas communiquer (CNRS Editions, 2009)...

 

   Dans un numéro de la revue Hermès (n°38, 2004), il énonce les dix chantiers de la communication qui devrait permettre de valoriser le rôle de la connaissance :

- Ne jamais rester au niveau des pratiques et des discours mais essayer d'avoir une approche théorique pour hiérarchiser, mettre en perspective. Bien distinguer par exemple les deux philosophies de la communication : celle qui insiste sur la technique et le "progrès" économique et celle à perspective anthropologique. Distinguer une approche humaniste et technique de la communication, c'est retrouver l'opposition qu'il effectue entre deux philosophies de la communication dans Penser la communication : la philosophie normative et la philosophie fonctionnelle de la communication.

- Associer les thèmes liés aux techniques et usages aux questions plus théoriques des rapports entre connaissance et représentation, information et opinion, stéréotypes et idéologies.

- Valoriser la problématique du récepteur.

- L'individualisation et l'interactivité devraient permettre l'émergence d'une société plus personnalisée : on retrouve au contraire, les problèmes collectifs. le surgissement de la culture au sens large comme enjeu des conflits depuis une génération illustre les limites du processus de modernisation et de rationalisation qui devait se produire avec l'émergence du "village global", thème développé entre autres dans McLuhan ne répond plus.

- Réfléchir au statut de l'Autre rendu plus visible par la généralisation des échanges, ce qui entre dans son combat, mené par exemple avec Jean-Marue LUSTIGER pour le dialogue entre les cultures et pour le pluralisme culturel.

- Puisque dans la communication l'essentiel n'est pas du côté des techniques et de l'économie, mais du côté des modèles culturels, il est essentiel d'introduire une perspective historique et comparative, notamment au niveau mondial.

- Au niveau des principes, la distinction entre les dimensions normatives et fonctionnelles de la communication, perspectives humaniste et technique sont d'autant plus nécessaire à maintenir que dans la réalité, tout est beaucoup plus mêlé.

- Aujourd'hui, culture et communication sont inséparables.

- pour affronter toutes les ambivalences de la communication, dualités, séductions, le rôle des connaissances gratuites, de la recherche et de la formation est indispensable.

 

   Il vaut mieux ignorer, pour aborder les divers aspects de l'oeuvre de cet auteur, les différentes joutes contre d'autres auteurs qui, comme lui, s'efforcent de penser la communication (contre Pierre BOURDIEU par exemple), et qui font partie de la lutte... communicationnelle entre les acteurs médiatiques, qu'elles que soient leur profession, qui interviennent régulièrement dans les... médias, pour discuter de la communication. 

  Nous retiendrons particulièrement par exemple, ses différents appels à éviter de croire dans les fausses promesses des nouveaux médias et qui invitent à "sortir de la communication médiatisée" Dans Le Monde diplomatique de Juin 1999, nous pouvons lire notamment : "La communication, longtemps facteur d'ouverture et de rapprochement entre les idées et les peuples, peut aujourd'hui devenir une cause d'antagonisme,voire de haine car, dans un monde où tout circule, elle met encore plus en évidence les différences. Et supporter autrui est beaucoup plus difficile quand il est proche et visible que lorsqu'il est lointain et peu visible. Pour préserver la communication comme valeur d'émancipation, il faut donc réfléchir aux bonnes distances à conserver. Ce qui obligera l'Occident à respecter davantage d'autres identités et d'autres hiérarchies de valeurs, sous peine d'être rejeté en même temps que ses systèmes d'information, identifiés à un impérialisme culturel. Il faut donc protéger la communication et ne pas s'abandonner au stéréotype actuel : "C'est vrai parce que c'est sur le Net". Comme si le système technique rendait, par nature, vraies les informations qui y circulent (l'auteur fait référence alors à Ignacio RAMONET, pour son livre La Tyrannie de la communication, Galilée, 1999). Comme si les fournisseurs, autant que les utilisateur, devenaient d'un seul coup honnêtes, soucieux de la vérité, du bien d'autrui, ennemis du mensonge et des ragots de toute sorte. On nage ici en pleine idéologie technique : le support créerait la vertu. Il suffit pourtant de regarder l'Internet rose, le rôle du réseau dans la spéculation financière internationale ou dans la criminalité pour se persuader du contraire. L'enjeu est moins la liberté individuelle, certes toujours fragile mais admise au panthéon des valeurs démocratiques, que la préservation des conditions de l'identité collective, rôle éminent de l'État-nation. Or on dénigre volontiers cet État-nation, pour célébrer l'"ouverture", sans se soucier du délitement des liens sociaux qu'elle provoque. Car la globalisation encourage la fragmentation en autant de communautés que de repères identitaires et de marchés potentiels. Demain, le problème principale ne sera plus l'expression, mais bien la capacité à sortir de la communication médiatisée pour éprouver une communication directe, humaine, sociale."

 

Dominique WOLTON, Les fausses promesses de "société Internet", Sortir de la communication médiatisée, dans Le Monde diplomatique, Juin 1999 ; Les dix chantiers de la communication, dans La communication, Les Essentiels d'Hermès, CNRS Éditions, 2011.

 

Relu le 28 juin 2021

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 09:37

       Professeur de philosophie (en classe terminale) et philosophe, au sens qu'il précise dans ses ouvrages, Michel ONFRAY, athéiste, hédoniste et anarchiste individualiste, démissionnaire de son poste de professeur depuis 2002, fondateur de l'Université populaire de Caen, est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages, qui forment une oeuvre contestataire d'un "ordre philosophique officiel" dominant. 

 

         Michel ONFRAY dit renouer - et à notre avis, il le fait réellement! - avec le vrai sens de la philosophie : philosopher est à la portée de tous. Il s'appuie sur la pratique des grands philosophes grecs, qui s'inscrivent dans la vie publique et qui font de la philosophie polémique à longueur d'écrits. Ces philosophes grecs indiquent une manière de raisonner de manière autonome et de mettre sa vie même en conformité avec sa pensée. Combattante et argumenteuse, battant en brèche les idées reçues, c'est comme cela que le philosophe français comprend la philosophie. C'est aussi une certaine manière de philosopher qu'il prône, en prise avec les connaissances de son temps, dont la psychanalyse. Ses écrits traitent de l'hédonisme, des sens, du corps, de l'athéisme.

Il défend un athéisme inconditionnel et sans concession, considérant les religions comme indéfendables, tant elles sont des outils de domination et de coupure avec la réalité. Chroniqueur dans la presse écrite, audiovisuelle, électronique, éditeur (La collection La Grande Raison aux Éditions Grasset-Mollat), il diffuse ses réflexions notamment dans des médias classés à droite, où il est considéré comme "l'athée de service". Il semble être rejeté par une grande partie de la mouvance intellectuelle qui se situe à gauche et même par certaines tendances anarchistes. On lui prête souvent des opinions plutôt classées à droite de l'échiquier politique, malgré un certain nombre d'écrits où sa position est plus nuancée. C'est précisément sans doute parce que l'argumentaire de ses opinions est long, fouillé, obligeant à réfléchir, que les médias n'arrivent pas à la restituer... La participation de Michel ONFRAY lui-même à de certaines polémiques n'y est pas pour rien. Dire qu'il est favorable à une "gestion libertaire du capitalisme" (un post-anarchisme) peut être l'occasion de relever sans doute quelques contradictions, s'il n'ajoutait pas "par opposition à la gestion libérale du capitalisme".  

Son soutien à Olivier BESANCENOT, candidat de la Ligue Communiste Révolutionnaire, pendant la campagne présidentielle de 2007 dénote tout de même une orientation générale à gauche, et même à la gauche de la gauche française... Mais l'essentiel, par-delà une certaine impression qu'il "enfonce des portes ouvertes" (qui ne le sont pas pour tout le monde!) se situant finalement dans le courant séculaire de laïcisation, comme l'écrit le philosophe Michael PARAIRE (Michel ONFRAY, une imposture intellectuelle), son oeuvre représente une constante critique de la manière universitaire dominante de philosopher (sans prise souvent avec la réalité sociale), et une entreprise de démolition d'une certaine présentation de l'histoire de la philosophie.

    Influencé par une myriade d'auteurs comme SPINOZA, Baron D'HOLBACH, Karl MARX, Frederick NIETZSCHE, Pierre HADOT, Diogène de SINOPE, et aussi par Vladimir JANKÉLÉVITCH (dont il redéfinit la notion d'Hapax existentiel), Gilles DELEUZE (dont il reprend la notion de "personnage conceptuel"), il en tire (de certaines de leurs oeuvres) une philosophie que l'on pourrait qualifier de composite si elle n'avait pas une certaine unité profonde

 

    Nous pouvons opérer un classement de la plupart de ses oeuvres par collection, toutes abordant souvent les mêmes sujets :

- La Contre-histoire de la philosophie ; à l'origine de 6 titres, mais à ce jour de 9 livres ;

- La philosophie féroce, avec Exercices anarchistes (Galilée, 2004), Trace de feux furieux (Galilée, 2006) et Philosopher comme un chien (Galilée, 2010) ;

- Le Journal hédoniste, avec Le désir d'être un volcan (Grasset, 1996) ou Le magnétisme des solstices (Flammarion, 2013) ;

- Oeuvres axées sur l'autonomie et la résistance : Politique du rebelle. Traité de résistance et d'insoumission (Grasset, 1997),

- Revue des philosophes "alternatifs" : Anti-manuel de philosophie. Leçons socratiques et alternatives (Bréal, 2001), Traité d'athéologie. Physique de la métaphysique (Grasset, 2005), 

- Oeuvres axées sur un philosophe ou une philosophie, souvent reliée au monde des arts, moins connues du grand public : Georges Palante. Essai sur un nietzschien de gauche (Folle Avoine, 1989), L'Oeil nomade. La peinture de Jacques Pasquier (Folle Avoine, 1993), Métaphysique des ruines. La peinture de Monsà Desidero (Mollat, 1995), Physiologie de Georges Palante. pour un nietzschéisme de gauche (réédition, Grasset, 2002), Célébration du génie colérique. Tombeau de Pierre Bourdieu (Galilée, 2002), Splendeur de la Catastrophe. La peinture de Vladimir Vélikovic (Galilée, 2002), Les Icônes païennes, Variations sur Ernest Pignon-Ernest (Galilée, 2003), Epiphanies de la séparation. La peinture de Gilles Aillaud (Galilée, 2004), Oxymoriques. Les photographies de Bertina Rheims (Jannink, 2005), La Sagesse tragique. Du bon usage de Niestzsche (LGF, 2006), Fixer les vertiges. Les photographies de Willy Ronis (Galilée, 2007), L'innocence du devenir. La Vie de Frédéric Nietzsche (Glailé, 2008), Le Chiffre de la peinture. L'Oeuvre de Valerio Adami (Galilée, 2008), La Vitesse des simulacres. Les sculptures de Pollès (Galilée, 2008), La Religion du Poignard. Éloge de Charlotte Corday (Galilée, 2009), L'Apiculteur et les Indiens. La peinture de Gérard Garouste (Galilée, 2009), Le recours aux forêts. La tentation de Démocrite (Galilée, 2009), Nietzsche. Se créer liberté (biographie en BD par Maximilien Le ROY, éditions Le Lombard, 2010), L'ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus (Flammarion, 2012), La Sagesse des abeilles. première leçon de Démocrite (Galilée, 2012), La Raison des sortilèges. Entretiens sur la musique, avec jean-Yves Clément (Autrement, 2013)... Michel ONFRAY partage avec Frédéric NIEZSCHE son intérêt pour la musique (finalement comprendre Nietzsche sans avoir lu ses oeuvres sur Wagner et la musique semble difficile...)

S'en dégage Le Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne (Grasset, 2010), car objet d'une large polémique, suivi d'Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non freudienne (Grasset, 2010). 

- Oeuvres sur la philosophie hédoniste et sur le corps : le Ventre des philosophes. Critique de la raison diététique (Grasset, 1989), Cynismes. Portrait du philosophe en chien (Grasset, 1990), L'Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (Grasset, 1991), La Sculpture de Soi. La morale esthétique (Grasset, 1993), La Raison gourmande. Philosophie du goût (Grasset, 1995), Théorie du corps amoureux. pour une érotique solaire (Grasset, 2000), L'invention du plaisir. Fragments cyrénaïques (LGF, 2002), Archéologie du présent. Manifeste pour une esthétique cynique (Adam Biro/Grasset, 20033), La Puissance d'exister. Manifeste hédoniste (Grasset, 2006), La Pensée de midi. Archéologie d'une gauche libertaire (Galilée, 2007), Le Souci des plaisirs. Construction d'une érotique solaire (Flammarion, 2008), Manifeste hédoniste (Autrement, 2011),  Un requiem athée (Galilée, 2013).

  Sur la façon de philosopher, nous pouvons distinguer La Communauté philosophique. Manifeste pour l'Université populaire (Galilée, 2004), suivi de Suite à la Communauté philosophique. Une machine à porter la voix, avec Patrick BOUCHAIN (Galilée, 2006). Également, Rendre la raison populaire. Université populaire, mode d'emploi (Autrement, 2012).

   La problématique du génocide fait l'objet de plusieurs passages de divers livres, mais on note sur le sujet Le Canari du nazi. Essais sur la monstruosité (Collectif, Autrement, 2013).

 

La Contre-histoire de la philosophie

   La lecture des oeuvres de Michel ONFRAY, étant donné leur bonne lisibilité, le refus d'utiliser un langage spécialisé et les thèmes concernant directement  l'individu, peut commencer par n'importe quel ouvrage. Même si notre préférence va à la série sur la Contre-histoire de la philosophie (à part l'un de nous, fou de musique qui va directement aux ouvrages touchant l'art), parce que c'est là que l'on peut trouver le plus rapidement et sans doute de la manière la plus ouverte, facilitant la réflexion ultérieure, et l'interprétation et les sources de l'auteur.

Le premier volume sur Les sagesses antiques comporte un préambule général qui éclaire sur sa manière de philosopher. Il se positionne fortement contre l'enseignement académique et propose une voie ouverte sur la philosophie, qu'il faut arrêter de considérer comme ennuyeuse... "L'historiographie, une polémologie. L'historiographie relève de l'art de la guerre. Pas étonnant, dès lors, qu'alentour règne l'ambiance des secrets-défense. La discipline participe donc de la polémologie : comment envisager le combat, mesurer les rapports de force, mettre au point une stratégie, une tactique pour y parvenir, gérer les informations, taire, passer sous silence, souligner l'évidence, feindre, et tout ce qui suppose des affrontements à même de déterminer vainqueur et vaincu? L'histoire est fable avec les gagnants et sans pitié à l'égard des perdants. Élargissons : l'historiographie de la philosophie n'échappe pas à cette loi du genre. La philosophie, un peu arrogante, souvent sûre d'elle-même, assez donneuse de leçons, se présente habituellement comme la discipline couronnant toutes les autres. Les fonctionnaires de la matière actifs dans l'Inspection générale ne se privent pas d'entonner cette antienne et de justifier ses enseignement dans les seules classes de terminale du cursus scolaire en arguant de la nécessité d'un bagage minimum de culture générale pour pouvoir commencer à philosopher." Il s'insurge contre l'absence "dans la discipline fragmentée - éthique et esthétique, épistémologie et anthropologie, logique et politique, etc - ou dans les études adjacentes des sciences dites humaines (d') un secteur consacré à l'examen des conditions de son écriture. Nulle part on n'interroge les présupposés des auteurs qui écrivent l'histoire, donc, d'une certaine manière, la font." Il peste contre une répétition des mêmes auteurs, des mêmes textes et des mêmes périodisations (un Démocrite présocratique qui lui survit de trente ou quarante ans!).  Pour lui, "l'historiographie dominante dans l'Occident libéral est platonicienne. Comme on écrivait l'histoire (de la philosophie) du seul point de vue marxiste-léniniste dans l'Empire soviétique au siècle dernier, dans notre vieille Europe les annales de la discipline philosophique s'établissent du point de vue idéaliste. Consciemment ou non." Il dénonce cette distorsion et cette focalisation sur les thèmes philosophiques de PLATON, de DESCARTES, de KANT, de HEGEL. "L'idéalisme, la philosophie des vainqueurs depuis le triomphe officiel du christianisme devenu pensée d'État (...) passe traditionnellement pour la seule et unique philosophie digne de ce nom." Il reprend l'analyse d'Alfred North WITEHEAD (Process and Reality, 1929) pour qui "la plus sûre description d'ensemble de la tradition philosophique européenne est qu'elle consiste en une série d'annotations à Platon". "Face à l'histoire des vainqueurs, devant la domination sans partage de l'historiographie dominante, pour faire pièce à la doctrine officielle et institutionnelle, il manque évidemment une histoire des vaincus, une historiographie des pensées dominées, une doctrine officieuse et alternative. En tout logique, elle n'existe évidemment pas, la coutume des seigneurs de guerre s'y oppose. Logique du massacre intégral oblige". C'est ce à quoi veut s'atteler Michel ONFRAY dans sa série de la Contre-histoire de la philosophie. Il propose en même de remettre en chantier la manière même de philosopher et de revenir en fin de compte, dans cette façon "nouvelle", à une façon très ancienne... "c'est celle de l'agora et du forum. Elle définit la manière antique de pratiquer une philosophie ouverte à destination du passant ordinaire : Protagoras le docker, Socrate le sculpteur, Diogène l'assistant banquier, Pyrrhon le peintre, Aristippe l'enseignant, s'ils sont de vrais philosophes - créateur d'une vision du monde, auteurs d'ouvrages théoriques, ils vivent leur pensée au quotidien et mènent une vie philosophique -, ne sont pas des professionnels de la profession sur le mode postmoderne. De même, ils ne s'adressent pas à des spécialistes qui se destinent à l'enseignement ou à la recherche philosophique. Ils parlent au poissonnier, au charpentier, au tisserand qui passe par là et qui, parfois, s'arrête, écoute, adhère, puis se convertit à un mode d'existence spécifique tendu vers la création de soi comme une subjectivité heureuse dans un monde dominé par la négativité." Loin d'être le musée habituellement proposé, la philosophie ne se constitue pas obligatoirement contre le corps, malgré lui, mais avec lui, à la manière de SPINOZA, de Gilles DELEUZE et de NIETZSCHE. il adopte pour ce faire, le genre de la biographie existentielle, qui nous permet ainsi de participer, dans la recherche de sources qui constituent sans doute, par leur rareté, le principal obstacle à cette grande entreprise. Si cette rareté s'atténue dans le temps, problématique pour l'Antiquité, moins contraignante pour les temps modernes et même auparavant, l'invention de l'imprimerie permettant la multiplication des copies de ces sources, elle demeure encore, tant les destructions furent et sont encore nombreuses, du fait du temps, des intempéries mais aussi de la volonté des vainqueurs dont il parle. 

Neuf volumes sont déjà parus de cette Contre histoire : outre le premier volume sur les Sagesses antiques (2006), dans l'ordre, Le Christianisme hédoniste (2006), Les libertins baroques (2007), Les Ultras des Lumières (2007), L'Eudémonisme social (2008), Les radicalités existentielles (2009), La Construction du surhomme (2011), Les Freudiens hérétiques (2013) et Les Consciences réfractaires (2013), tous aux Éditions Grasset.

 

Anti-manuel de philosophie

    Dans Anti-manuel de philosophie, le professeur de philosophie tente de réconcilier les lycéens avec cette discipline en indiquant un certain nombre d'auteurs et de textes autour de thèmes en prise avec la réalité ou le vécu quotidien. Avec une présentation humoristique et rompant avec des questions qu'il juge aussi absconse de Pourquoi y-a-t-il de l'être plutôt que rien (Leibniz, Heidegger) ou Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? (Kant), il aborde des sujets clés discutés par maintes philosophies mais qui ne trouvent pas de place adéquate dans les manuels scolaires : Qu'est-ce que l'homme? (Reste-t-il beaucoup de babouin en vous? ou A quel moment une pissotière peut-elle devenir une oeuvre d'art?), Comment vivre ensemble? (Laisserez-vous les sites pornographiques d'Internet accessibles à vos enfants? ou Croyez-vous utile de juger d'anciens nazis presque centenaires?) et Que peut-on savoir? (Qu'est-ce qui s'évapore quand vous perdez conscience (seul ou à deux)? ou Faut-il être obligatoirement menteur pour être Président de la République?). "Dans les programmes officiels, on transmet des valeurs sûres, classiques. La plupart du temps elles dérangent peu l'ordre social, moral et spirituel, quand elles ne le confortent pas nettement. Mais il existe aussi, et en quantités, des philosophes marginaux, subversifs, drôles, qui savent vivre, manger et boire, qui aiment l'amour, l'amitié, la vie sous toutes ses formes - Aristippe de Cyrène (vers 435-350 av J-C.) et les philosophes de son école, les Cyrénaïques, Diogène de Sinope (Ve siècle av JV) et les Cyniques, Gassendi (1592-1655) et les Libertins, La Mettrie (1709-1751), Diderot (1713-1784), Helvétius (1715-1771) et les Matérialistes, Charles Fourier (1772-1837) et les Utopistes, Raoul Vaneigem (né en 1934) et les Situationnistes, etc."

 

Traité d'archéologie

    Par le Traité d'athéologie, Michel ONFRAY analyse toute une série de notions autour de la croyance religieuse, sans mépris pour les croyants, avec beaucoup de virulences envers les profiteurs des croyances. Il estime que les Lumières se sont arrêtées en chemin, avec une vision bien plus déiste qu'athéiste, que Kant, excellent dans La Critique de la raison pure, n'ose pas s'attaquer au final à Dieu, à l'immortalité de l'âme et à l'existence du libre arbitre, "trois piliers de toute religion".  il entend renouer avec l'ambition de Georges BATAILLE (qui voulait dès 1950 publier en trois volumes chez Gallimard La Somme athéologique), mais qui laisse le corpus inachevé. "Au-delà de ce Traité d'athéologie liminaire, la discipline suppose la mobilisation de domaines multiples : psychologie et psychanalyse (envisager les mécanismes de la fonction fabulatrice), métaphysique (traquer les généalogies de la transcendance), archéologie (faire parler les sols et sous-sols des géographies desdites religions), paléographie (établir le texte de l'archive), histoire bien sûr (connaitre les épistémès, leurs strates et leurs mouvements dans les zones de naissance des religions), comparatisme (constater la permanence de schèmes mentaux actifs dans des temps distincts et des lieux éloignés), mythologie (enquêter sur le détail de la rationalité poétique), herméneutique, linguistique, langues (penser l'idiome local), esthétique (suivre la propagation iconique des croyances). Puis la philosophie évidemment, car elle parait la mieux indiquée pour présider aux agencements de toutes ces disciplines. L'enjeu? Une physique de la métaphysique, donc une réelle théorie de l'immanence, une ontologie matérialiste.".

 

Politique du rebelle

     C'est dans Politique du rebelle, que l'on peut trouver le versant politique de la pensée de Michel ONFRAY, car dans les autres livres, les préoccupations socio-politiques, et encore plus sociales, semblent laissées dans l'ombre au profit de ce qui intéresse le plus profondément l'individu. C'est à la recherche d'une mystique de gauche, ancré dans l'esprit de résistance, que se livre l'auteur, qui situe une telle recherche dans le sillage (en tentant d'y découvrir un achèvement), de Mai 68. Cela considéré dans une fin de siècle convaincue de la mort des idéologies collectives. 

 

   Toute son oeuvre, et ses conférences à l'Université populaire de Caen, prône un athéisme argumenté et militant. Il décortique à longueur d'ouvrages ce qu'il appelle l'idéalisme ascétique platonicien, néo-platonicien, puis chrétien, et enfin allemand, qui influence notre manière de penser et de concevoir le monde. Sans pour autant négliger d'autres sphères culturelles, allant souvent vers l'Islam ou le Judaïsme. 

 

Michel ONFRAY, Politique du rebelle, Traité de résistance et d'insoumission, Grasset, 2004 ; Traité d'athéologie, Physique de la métaphysique, Grasset, 2005 ; Antimanuel de philosophie, Leçons socratiques et alternatives, Bréal, 2001 ; Les sagesses antiques, Contre-histoire de la philosophie 1, Grasset, 2006.

 

Relu le 9 juin 2021 (mais pas complété!, attendre quelques articles prochains cette année, sauf si l'épidémie nous frappe!)

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11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 12:35

        Professeur américain d'entomologie et de zoologie, Alfred Charles KINSEY est célèbre pour avoir fait publier deux importantes études sur le comportement sexuel de l'homme et de la femme : Sexual Behavior in the Human Male (1948, réédité en 1998) et Sexual Behavior in the Human Female (1953, réédité également en 1998).

Fondateur en 1947, au sein de l'Université de l'Indiana à Bloomington, d'un Institute for Research in Sex (Institut pour la recherche sur le sexe), financé par la Fondation Rockefeller, rebaptisé plus tard Kinsey Institue for Research in Sex, Gender and Reproduction (couramment appelé Kinsey Institute, le professeur américain, avec ses collègues, ouvre la voie par ses rapports à toute la sexologie clinique, à commencer par les travaux de MASTER et JOHNSON.

Premier professeur important à produire des études sur la sexualité humaine sous cet aspect, dans une ambiance plutôt hostile, il provoque le scandale dans beaucoup de couches sociales de la population des États-Unis. Si ses travaux sont critiqués sur des questions de méthodologie qui obèrent certains de leurs résultats, le faisceau d'attaques vise le fait même de mener de telles recherches sur la sexualité. Sous couvert de critiques scientifiques (en elles-mêmes parfaitement valides), c'est son impact sur la perception de la sexualité, au détriment de l'influence d'institutions traditionnelles, qui soulève les protestations. Parfois ouvertement, sous forme d'attaques judiciaires pour violation de la loi de certains États, souvent à mots couverts, sous l'impulsion de voix religieuses. Ces voix religieuses protestent notamment contre l'enseignement de la sexualité dans les institutions éducatives et contre la libéralisation de la législation dans de nombreux États des États-Unis sur le divorce, l'adultère, les relations sexuelles hors mariages...

       L'influence de ces rapports, imités souvent dans d'autres pays, même si ces derniers n'utilisent pas les mêmes méthodes (notamment sur l'organisation des entretiens), sur l'ensemble de la société, et pas seulement américaine, est très importante. Même si d'autres courants sociologiques ne reprennent pas ses analyses, ces rapports ouvrent l'expression jusque là étouffée de réflexions sur la sexualité humaine. Nombre de courants de libération sexuelle (féminisme, homosexuels...) y trouvent des aliments pour leur développement. Ils provoquent encore aujourd'hui d'intenses discussions, même s'il est difficile d'établir avec certitude quels effets ils ont eu sur le public. En tout cas, ils sont très discutés tant sur la scène académique que dans la culture populaire. Du vivant de l'auteur, les critiques sont d'autant plus vives que celui-ci refuse de répondre à nombre d'entre elles et met même fin à des collaborations de confrères critiques. Le mélange des conflits d'ordre professionnels et d'ordre scientifique fait presque des rapports Kinsey un cas type dans nos réflexions sur le conflit.

   Certains auteurs estiment, pour le dénoncer, comme Judith A? REISMAN et Edward W. EICHEL (Kinsey, Sex and Fraud, 1990) que ses études sont le point de départ de toute une révolution sexuelle et ont servi de base aux récriminations du mouvement gai. Plus, ils jouent un rôle majeur directement ou indirectement dans l'établissement des valeurs de la majorité des Américains d'aujourd'hui.

 

     Les rapports Kinsey remettent en cause la vision hétérocentrée qui prédominait aux États-Unis dans les années 1950. Ces travaux de recherche mettent en évidence la diversité des orientations sexuelles : ainsi, d'un tiers à la moitié de la population américaine aurait eu une expérience homosexuelle, sans que cela ne remette en cause les rapports hétérosexuels. Si ces propositions sont sans doute exagérées, elles mettent en cause tout une vision dominante religieuse et conservatrice. Sur deux plans : qu'une proportion importante s'adonne à des expériences homosexuelles (ce qui peut être vrai tant les institutions non mixtes abondent aux États-unis) constitue déjà en soi un scandale, mais qu'en plus ces expériences n'endommagent pas les relations hétérosexuelles par la suite est encore plus scandaleux... 

     Les découvertes des deux rapports Kinsey peuvent être énoncés de la manière suivante :

- Orientation sexuelle: Différentes parties de ces rapports à propos de la diversité de l'orientation sexuelle sont régulièrement mises à contribution pour affirmer qu'environ 10% de la population humaine est homosexuelle. Cependant, le Professeur KINSEY évite et désapprouve l'utilisation de termes comme homosexuel et hétérosexuel pour décrire les individus, affirmant que la sexualité évolue au fil du temps et que le comportement sexuel peut à la fois être vu comme un contact physique et une manifestation de la pensée (désir, attirance sexuelle et surtout fantasme). A la place de 3 catégories - hétérosexuel, bisexuel et homosexuel - largement utilisé dans la communauté scientifique, il propose un système à 7 degrés. Son échelle catégorise les comportements sexuels de 0 à 6, allant de complètement hétérosexuel à complètement homosexuel. Par le suite, ses collègues crée une catégorie 7 pour catégoriser les asexuels. Cette échelle est par la suite souvent utilisée dans les études de sexologie.

- Fréquence des rapports sexuels dans le mariage et hors mariage. Il établit, pour les hommes comme pour les femmes la fréquence moyenne des coïts au sein des couples mariés. Étudier cette fréquence est un passage maintenant obligé des rapports sur la sexualité. Certains par la suite mettent en relief la baisse tendancielle de cette fréquence d'une génération à une autre, baisse variable suivant les âges, mais qui se manifeste également par des taux de fécondité décroissants.

Alfred KINSEY estime qu'environ la moitié de tous les hommes mariés ont eu des relations sexuelles extra conjugales. Mais comme il avait catégorisé les couples qui avaient vécu ensemble pour au moins un an comme étant mariés, cela biaise les résultats.

- Qualité des rapports sexuels. 12% des femmes et 22% des hommes ont rapporté avoir eu une relation sadomasochiste. La catégorie sadomasochiste étant soumise à définition variable dans les rapports qui suivront, il est difficile d'établir le degré des violences - réelles ou fantasmées - des relations sexuelles.

     Le premier rapport Kinsey, fastidieux et lourd de mille vingt pages, a tout de même rencontré une réussite commerciale inattendue aux États-Unis. Il est divisé en trois parties : historique et méthode ; facteurs déterminant l'activité sexuelle ; sources des manifestations sexuelles.

Le second rapport, instruit par le succès du premier, s'adresse plus au grand public : plus concis (730 pages), écrit sur un style plus léger, il abrège la première partie sur la méthode, s'attarde sur les comportements sexuels des femmes tandis que la troisième partie compare les femmes aux hommes. Le spectre des stimulations et activités sexuelles est assez large puisqu'il englobe les rêves érotiques nocturnes, la masturbations, le coït, les pratiques hétérosexuelles et homosexuelles, le recours à la prostitution, les pratiques avec des animaux. Les caresses se multiplient dans une variété que les traducteurs peinent à rendre. 

 

       Les critiques ne portent pas surtout réellement sur les résultats eux-mêmes mais sur la méthodologie suivie, ce qui influe évidemment sur les résultats. On peut noter d'ailleurs dans les différents rapports publiés à la suite que les mêmes objets de recherche sont poursuivis : orientation sexuelle, fréquence des rapports sexuels, qualité des rapports sexuels...

    Les données furent principalement recueillies lors d'interviews, codées pour maintenir la confidentialité. Les journaux intimes de personnes condamnées pour avoir eu des relations avec des enfants (mineurs de moins de dix-huit ou seize ans en fait...) furent aussi mis à contribution. Les données furent saisies dans des banques de données pour faciliter leur traitement. Tout ce matériel incluant les notes des premiers chercheurs, peut encore de nos jours être consulté au Kinsey Institute par les chercheurs autorisés. Les problèmes ne résident donc pas sur la confidentialité.

Les travers méthodologiques reprochés aux travaux de KINSEY sont de trois ordres :

- Échantillonnage : Une proportion significative des sujets étaient des prisonniers ou des prostitués. Les personnes qui ont participé aux interview sur des sujets tabous étaient probablement volontaires, du coup d'opinions plutôt libérales ou tolérantes, ce qui crée bien entendu un biais statistique vis-à-vis de la population étudiée (l'ensemble de la population américaine). Par la suite, les successeurs d'Alfred KINSEY, notamment Paul GEBHARD, à l'Institut ont procédés à l'élimination des données provenant des détenus.

En 1979, Paul GEBHARD et B JOHNSON publient The Kinsey Data : Marginal Tabulations of the 1938-1963 Interviews Conducted by the Institute for Sex Research. Ils indiquent qu'aucune des valeurs originalement estimées par KINSEY n'était perturbée de façon significative par ces biais. Pour eux, les prisonniers, les prostitués mâles et ceux qui avaient volontairement participé aux études sur les tabous sexuels avaient les mêmes tendances sexuelles que la population en général... D'autres études, cependant, minorent très fortement ensuite la proportion de contacts homosexuels. 

- Fraudes concernant les sources : Des observations sur la sexualité infantile sont entachées de survalorisation statistique (un seul témoignage de pédophile condamné aurait été transformé en observation d'expériences d'orgasmes pré-pubères et présenté comme synthèse de plusieurs témoignages...). Il semble que, dans les deux rapports, des généralisations son faites à partir de cas-limites...

- Motivations personnelles de l'auteur. Des buts cachés de KINSEY (appétit pour du sexe hors norme et dédain de la morale sexuelle traditionnelle de l'époque, l'incitant à éliminer la culpabilité autour du sexe et à miner la morale traditionnelle) orientent les travaux de l'Institut.

Le flot de "témoignages" biographiques dénigrant son travail n'est finalement qu'un exemple de la banalisation des attaques personnelles dans les milieux scientifiques aux États-Unis (on passe très facilement du qualificatif de faussaire à celui d'amoral...). Ce genre d'attaque, en provenance de groupes fondamentalistes, se sont multipliées dans les années 1990, en parallèle avec les développements de la "révolution conservatrice". De toute manière, il fallait sans doute une bonne dose d'attitude critique par rapport à la morale traditionnelle pour oser faire publier à l'époque de tels rapports...

 

      Sylvie CHAPERON, Maitre de conférence d'histoire contemporaine à l'Université de Toulouse II, dans son étude sur la réception des rapports Kinsey en France, explique que dans l'histoire des sexualités féminine et masculine, "les rapports Kinsey marquent un tournant. Pour les chercheurs d'aujourd'hui (qui sont surtout des sociologues), Alfred Kinsey et son équipe sont les fondateurs de la sexologie moderne. (...) Alfred Kinsey prend pour objet le plaisir - qu'il mesure par l'orgasme - et non plus la reproduction. La sexualité se détache ainsi d'un modèle biologique pour rejoindre une vision démocratique. Déplacement qui s'accompagne d'une nouvelle morale, non plus soucieuse de normalité des pratiques mais de respect égalitaire du ou des partenaires. (...)

Toute la seconde partie du Comportement sexuel de l'homme montre (...) les "facteurs déterminant l'activité sexuelle" : âge, situation matrimoniale, niveau social, situation rurale ou urbaine, formation religieuse. Mais il est vrai que la personnalité psychique de l'individu importe peu pour cette comptabilité sociale. Sous disposer d'autant de recul, les contemporains du chercheur américain perçoivent aussi sa radicalité nouveauté, pour la déplorer ou s'en féliciter. Bruce Bliven, journaliste au New Yorker, pense que le rapport Kinsey contient plus de dynamite qu'aucun autre document scientifique publié depuis le livre de Darwin sur l'origine des espèces (cité par ERNST et LOTH, La vie sexuelle en Amérique et le rapport Kinsey, Paris, SFELT, 1948)." 

      Sur la longue latence des questions sexuelles en France, elle remarque que "les délais de traduction sont, pour une fois, exceptionnellement courts. Sexual Behavior in the Human Male, sorti en 1948 aux Etats-Unis, est imprimé en décembre de la même année par les éditions du Pavois et Sexual Behavior in the Human Female, paru en 1953, sort un an plus tard aux éditions Amiot-Dumont.

Pourtant les ouvrages de sexologie ont d'ordinaire peu de succès en France. Le fondamental Psychopathia écrit par Kraff-Ebong en 1886, et considéré par beaucoup comme l'acte de naissance de la sexologie, est traduit une première fois en 1931 (...). Cette exception s'explique à la fois par la nouveauté des rapports et par le contexte d'après-guerre. Alfred Kinsey ne se place pas sur le même terrain que ses prédécesseurs. Il ne veut produire ni un tableau clinique des normalités ou déviations sexuelles (...) ni une théorie de la libération (...). Plus modestement, il veut brosser à grands traits le tableau des pratiques sexuelles de ses contemporains, à partir d'un large échantillon de la population. Cette volonté descriptive rebute moins que les jargons scientifique ou politique des autres sexologues. De plus, à la Libération, l'édition connait un dynamisme inhabituel. (...). (L')histoire mouvementée (rachats de départements des maisons d'éditions qui disparaissent, rachetés par d'autres) rend très difficile l'étude de la réception des rapports Kinsey en France.

Les publications ultérieures sur les rapports Kinsey n'ont pas non plus laissé d'archives ou celles-ci ont été perdues. Les dossiers de presse, les chiffres des tirages et des ventes, la correspondance entre les auteurs et les traducteurs, tous ces documents précieux sont hors de portée. Heureusement, Daniel Guérin, auteur d'une remarquable étude sur Kinsey et la sexualité, qui sort en librairie peu de mois après le second rapport, a conservé de très nombreux documents, classé et remis à la BDIC. (...).

      Contrairement au cas américain, les analyses pionnières de Kinsey ne semblent pas voir provoqué en France, dans un premier temps du moins, de nombreuses prises de position. Jusqu'au début des années 1950, seule la presse à sensation, les humoristes ou les amateurs de littérature érotique se sont emparés du premier rapport. (...) Ce relatif silence tient à l'état de la sexologie dans la France des années 1960 et 1970.

Depuis la fin du XIXe siècle, l'étude scientifique de la sexualité connait un fort essor (dans les pays protestants notamment), (mais) en France ces idées s'imposent difficilement. (...) De surcroit, le climat particulier de la guerre froide suscite des conflits qui occupent déjà bien assez les uns et les autres. Dans ces années où la morale la plus étroitement conformiste triomphe, la psychanalyse, accusée de n'être que propos complaisant sur la sexualité, est prise à partie aussi bien par les communistes que par les catholiques. (...). Mais d'un côté comme de l'autre, ces attaques contre la psychanalyse visent en fait l'émergence d'une nouvelle attitude devant la sexualité. Ces discours nouveaux parés des vertus scientifiques, qu'elles soient sexologiques ou psychanalytiques, tentent d'extraire la sexualité de la morale du péché et de faire du plaisir un des moteurs humains fondamentaux. (...) Ainsi les années dures de la guerre froide n'autorisent pas un vrai débat autour du premier rapport Kinsey.(...). En 1954, lors de la publication du second rapport, un climat politique et culturel plus serein permet cette fois l'émergence de la discussions. Outre le second rapport Kinsey et le commentaire de Daniel Guérin, cette année voit sortir une profusion d'ouvrages sur la sexualité. C'est aussi en janvier 1954 que parait le premier numéro d'Arcadie, revue littéraire et scientifique "homophile". (...)." Parmi les communistes, la croisade contre la psychanalyse décline et parmi les catholiques, bien des voix réclament aussi une réhabilitation des plaisirs de la chair, pourvu qu'ils prennent place dans le cadre légitime du mariage.

Sylvie CHAPERON met en évidence la radicalisation des propos du biologiste américain en opérant une relecture, comme Daniel Guérin le fait, de ses écrits à travers les réflexions de Wilhelm REICH. Des rapprochements entre KINSEY et MARX suscitent des réactions fortes. De même, le rejet des théories freudiennes sur la sexualité, notamment féminine, provoque des débats féroces entre certaines sexologues et psychanalystes. Par exemple, Alfred KINSEY conteste le monisme sexuel de FREUD et réfute, le premier, totalement l'orgasme vaginal. Par ailleurs, Alfred KINSEY estime que si la sexualité des filles est moins précoce, plus discontinue, moins variée que celle des garçons, c'est parce qu'elle subit une répression bien supérieure. Il est proche d'une certaine manière de la démarche de Simone de BEAUVOIR, et d'une partie du mouvement féminisme qui trouvent dans le deuxième rapport, matière à étayer les revendications égalitaires. En réaction, sur cette question de la sexualité féminine, l'ouvrage de BERGLER et KROGER, l'un psychanalyste, l'autre gynécologue (L'erreur de Kinsey, ce qu'il n'a pas dit sur la femme et son comportement sexuel, Paris, Pierre Horay, 1955), parmi d'autres, se veut une réfutation de la "masculinisation des femmes" que l'auteur américain opère. Mais, toujours d'après Sylvie CHAPERON, "le débat le plus important concerne l'homosexualité.

Kinsey introduit une rupture importante avec la vision que la sexologie avait progressivement imposées depuis le fin du XIXe siècle. A la suite de Michel Foucault, les historiens insistent sur "l'invention" de l'homosexualité, opérée par la psychiatrie. Prenant le relais des théologiens, de la police et des juges, la médecine investit le terrain des crimes et délits sexuels en établissant une taxinomie des perversions (terme qui apparait en 1885). Le sodomite, simple adepte d'une pratique sexuelle, devient alors l'homosexuel, "individu réduit à une particularité sexuelles (F. TAMAGNE, Histoire de l'homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Seuil, 2000). Il cesse d'être un criminel mais pour devenir un malade. (...). Une altérité se met en place entre le normal, l'hétérosexuel, et le pathologique, l'homosexuel."

Alfred KINSEY pousse plus loin que ses prédécesseurs les réflexions sur l'homo, l'hétéro et la bi sexualités. "Guidé par la variabilité des comportements, il instaure tranquillement un continuum des pratiques qui gomme toute altérité." Même si la plupart des auteurs (même Donald Webster CORY, auteur de L'homosexuel en Amérique, après une étude de l'intérieur de la communauté homosexuelle - Pierre Horay-Editions de Flore, 1952) estiment la proportion des homosexuels (10%, mais presque le tiers a une expérience homosexuelle) dans la population américaine exagérée, le débat tourne désormais autour de la libération sexuelle et au moins de la fin d'une stigmatisation. Même si, encore de nos jours, aux États-Unis comme en Europe, des résistances s'organisent contre cette libération sexuelle, au nom souvent de la morale. 

En conclusion, Sylvie CHAPERON écrit : "L'oeuvre de Kinsey préfigure par bien des aspects les revendications des nouveaux mouvements sociaux qui émergeront des années plus tard dans les société occidentales. Tout comme lui, les Women's Lib nieront l'existence de l'orgasme vaginal, tout comme lui les mouvements homosexuels lutteront contre les discriminations. Pourtant aujourd'hui encore les conclusions d'Alfred Kinsey trouvent des adversaires. Le Monde s'est ainsi fait l'écho d'une biographie à scandale qui tendait à décrédibiliser le biologiste américain par des allusions à sa vie privée, d'où la réponse d'Eric Fassin "pour faire oeuvre de savant, un brevet de bonnes moeurs serait-requis?" (E. Fassin, A propos de Kinsey : la science a-t-elle un sexe?, Le Monde, 30 avril 1998). 

 

Alfred KINSEY et collaborateurs, Le comportement sexuel de l'homme, 2ditions du Pavois, 1948 ; Le comportement sexuel de la femme, Le Livre contemporain Amiot-Dumont, 1954.

Sylvie CHAPERON, Kinsey en France : les sexualités féminine et masculine en débat, Le Mouvement social, n°198, 2002, La Découverte. (disponible sur le site Cairn.info).

 

Relu le 20 juin 2021

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 06:46

      Climatologue américain, également ornithologue, professeur à l'Université Stanford (à partir de 1992), rédacteur de centaines de notes scientifiques, de rapports et d'ouvrages sur la question du changement climatique, Stephen SCHNEIDER est l'un des premiers scientifiques à alerter le monde sur la manière dont les émissions de gaz à effet de serre produits par l'homme menacent le climat de la Terre. Membre fondateur du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) en 1988, il est un des spécialistes de cette structure qui partage avec l'ancien vice-président Al GORE le Prix Nobel de la paix en 2007, pour leur travail d'éducation du public sur le changement climatiques. 

    Il se lance dès les années 1970 dans la climatologie en raison de son engagement en faveur des causes environnementales et du faible nombre de scientifiques menant des recherches expérimentales dans ce domaine. Dans ses ouvrages scientifiques (ce qui est bien rapporté exemple par exemple dans son ouvrage Encyclopedia of Climate and Weather, Oxford University Press, 1996), il analyse les répercussions des particules générées par les activités industriellles et domestiques sur le climat et met au met au point des modèles mathématiques afin de prévoir les retombées éventuelles du réchauffement de la planète. Il étudie également les aspects économiques des politiques climatiques.

    Un grand nombre de ses ouvrages vulgarise les questions climatiques auprès d'un large public. Il participe également au lancement du projet climatique au National Center for Atmospheric Research à Boulder, dans le Colorado, ainsi qu'à la création du périodique Climatic Change, dont il demeure le rédacteur en chef jusqu'à sa mort. 

      Parmi ses ouvrages les plus marquants, citons Global Waening (1989) ;  Où va le climat? Que connaissons-nous du changement climatique? (1996) ; La terre menacée, un laboratoire à risques (Laboratory Earth : the Planetary Gamble We Can(t Afford to Lose, 1997), Editions Hachette, 1999 ; Climate Change Policy : A Survey, 2002 ; Scientists debate Gaia : the next century, MIT Press, 2004 ; Défendre le climat, un sport de combat, National Geographic, 2011 (Science as a Contact Sport, 2009). Il est aussi l'auteur de The Patient from Hell (2005), récit de sa victoire contre une forme rare de lymphome non hodkinien (forme de cancer).

 

       Dans Défendre le climat, un sport de combat, il relate son travail de recherche et de sensibilisation du public. Il y expose les différents enjeux du climat sur la scène politique et les progrès scientifiques accomplis dans la connaissance du réchauffement climatique. Une lutte de trente cinq ans, pour faire admettre la véracité scientifique sur l'existence d'abord, puis sur les causes et les conséquences de ce réchauffement, contre une opinion du monde scientifique mitigée au départ, contre une opinion publique réticente à admettre ses responsabilités et contre les différents lobbies industriels directement concernés par les émissions de gaz à effet de serre. Il raconte ses batailles contre les différentes déformations des communications scientifiques sur le sujet, rattachées à la difficulté à communiquer des informations relativement complexes, obstacles à la formation et à l'exécution de politiques environnementales efficaces.

Une grande étape pour lui de la prise de conscience sur la planète Terre, "alors que le réchauffement planétaire multipliait les signaux avant-coureurs de ses foudres" est l'avertissement brutal de l'ouragan Katrina de 2005. "Vivement critiqué pour sa gestion de la crise, le gouvernement Bush accumula les faux pas, tandis que le monde exigeait de ses dirigeants qu'ils passent à l'action. La quatrième réunion du GIEC allait faire état d'un bilan toujours plus alarmant que les scientifiques tenaient à porter à la connaissance du public contre une farouche opposition. Malgré la campagne d'Al Gore et le retentissement de son film Une vérité qui dérange, il faudrait attendre un changement de gouvernement pour que les États-Unis prennent le taureau par les cornes."

Sur la guerre des médias, il écrit que "la stratégie de désinformation reste un grand classique dans l'arène du changement climatique. Au fil des années, mes collègues et moi-même avons appris à parer les attaques et à démentir les fausses informations et les interprétations tendancieuses financées par les lobbies et par les grande entreprises, ainsi qu'à affronter bien d'autres violations de l'éthique journalistique. Et les choses n'ont fait qu'empirer." 

Dans le dernier chapitre : Pourquoi tirer le signal d'alarme, nous pouvons lire : "Pendant toutes les années retracées dans ce livre, j'ai sillonné le monde du Groenland au Japon en passant par la Nouvelle-Zélande. J'ai donné des dizaines de conférences et d'interviews, j'ai assisté à des conseils tribaux, discuté avec les chefs religieux, témoigné devant les politiques, participé à des forums sur la gouvernance de la planète, à des réunions au sommet, à des conférences universitaires, des évaluations scientifiques, des tables rondes avec les chefs d'entreprise et je me suis entretenu à huis clos avec les décideurs et les industriels. Jamais nous n'avons entrevu de solution miracle au changement climatique - seulement des pis-aller. Deux grands défis nous occupent aujourd'hui. Tout d'abord, protéger les ressources de la planète pour la postérité. Ensuite trouver des solutions pour venir en ide aux premiers touchés par les impacts du réchauffement planétaire et gérer les politiques climatiques aussi bien nationales qu'internationales."

 

 

Stephen H. SCHNEIDER, Défendre le climat, un sport de combat, National Geographic, 2011.

Hanne COOK, article Schneider Stephen H, dans Encyclopedia Universalis, 2013.

 

Relu le 5 juin 2021

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 10:02

     L'imprimeur, journaliste politique, polémiste, économiste, philosophe et sociologue français Pierre Joseph PROUDHON constitue au fil de ses oeuvres un système de pensée qui rejette le socialisme utopique et forge le concept de socialisme scientifique, fondé sur une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement articulée. Il est le premier à se qualifier d'anarchiste.

     Dans son oeuvre, foisonnante mais d'une cohérence interne rigoureuse, tous les sujets et les problèmes de l'humanité sont abordés avec un sens certain de la projection et de la prospective. La confrontation de PROUDHON et de MARX provient, outre le conflit entre anarchisme et marxisme, de la cohérence de leurs systèmes de pensée à bien des égards antagoniques.

 

Du socialisme scientifique et de l'anarchie...

Science et liberté, socialisme scientifique et socialisme libéral, libéral car scientifique et pluraliste parce que libéral : telle est l'originalité de sa pensée, par rapport aux socialistes utopiques de son siècle et aux conséquences dogmatiques de la pensée scientifique de MARX. Dans Premier Mémoire de l'histoire de 1840, il écrit que "La souveraineté de la volonté cède devant la souveraineté de la raison, et finira par s'anéantir dans un socialisme scientifique" et "La liberté est anarchie parce qu'elle n'admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l'autorité de la loi (...). La substitution de la loi scientifique à la volonté (...) est, après la propriété, l'élément le plus puissant de l'histoire." Il forge et applique le concept de socialisme scientifique et lui oppose, dès 1846, le nouveau terme de "socialisme utopique". La société, pour lui, produit les lois et les matériaux de son expérience". Aussi la science sociale et le socialisme scientifique sont-ils, corrélativement, auto-découverte et auto-application par la société réelle des lois inhérentes à son développement.

"La science sociale est l'accord de la raison et de la pratique sociale" (Contradictions économiques, 1846) ; leur séparation est donc la cause de toutes les utopies et de toutes les aliénations : "Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. A ce double titre je suis socialiste", écrit-il (Voix du peuple, 1848). La même logique qui transforme le socialisme critique en socialisme scientifique conduit celui-ci à être un socialisme libéral. Pour éliminer l'arbitraire capitaliste, le socialisme tend à un collectivisation sociale. Parallèlement, pour supprimer l'arbitraire étatique, il amène une libéralisation sociale. C'est à la société tout entière s'auto-gérant et s'auto-administrant qu'il appartient de préparer et d'instaurer cette "révolution permanente" (Toast à la révolution), cet évolutionnisme révolutionnaire, et d'inférer du pluralisme organique social un pluralisme organisateur.

La clé de la pensée proudhonienne ne réside pas dans un apriorisme intellectuel, un dogme métaphysique, mais dans une théorisation fondée sur l'observation scientifique : le pluralisme. En effet, "le monde moral social" et le monde physique reposent sur une pluralité d'éléments, et c'est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie, le mouvement de l'univers", la possibilité de la liberté pour l'homme et la société. "Le problème consiste non à trouver leur fusion, ce qui serait la mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable comme le développement des sociétés" (Théorie de la propriété, 1865). L'antagonisme autonomiste et l'équilibration solidariste sont "la condition même de l'existence" : sans opposition, pas de vie, pas de liberté ; sans composition, pas de survie, pas d'ordre. Le pluralisme est donc l'axiome de l'univers ; l'antagonisme et l'équilibration, sa loi et sa contre-loi (La Guerre et la paix, 1861). Le monde, la société sont pluralistes. Leur unité est une unité d'opposition-composition, une union d'éléments diversifiés, autonomes et solidaires, en conflit et en concours. De ce pluralisme physique et sociologique effectif, PROUDHON induit un pluralisme social efficient. (Jean BANCAL).

 

La liberté équivaut à la négation du pouvoir

     Sur la thèse que la liberté équivaut à la négation du pouvoir, le raisonnement de PROUDHON s'articule à un vigoureux talent polémique contre la pensée politique moderne. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles peut se développer ensuite une pensée conservatrice comme progressiste inspirée de ses oeuvres. Contre Jean-Jacques ROUSSEAU dont il cite la formule "Commençons donc par écarter tous les faits" (dans son Second Discours), il faut les rétablir. Car seule la connaissance permet de s'affranchir de leur emprise.

Les philosophes jusqu'à présent n'ont su qu'exposer les raisons du pouvoir pour en aménager les formes. Avec le révolutionnaire indigné, l'humanité réclame un renversement du sens même de l'interrogation politique : "Pourquoi prétendez-vous régner sur moi et me gouverner?" (Idée générale de la révolution au XIXe siècle). Ses griefs sont essentiellement tournés vers le citoyen de Genève, les rodomontades outragées de son âme fragile et surtout ce mouvement qui le caractérise ainsi que ses frères penseurs. Absoudre la société que l'on accuse : tel est bien le fond d'une critique radicale de l'autorité qui ne déteste rien plus que ces fausses intransigeances de la liberté qui restaurent au dernier moment le pouvoir et qui s'en tiennent quitte avec lui pour l'avoir déposé dans les mains de tous. Mais telle est aussi une part du destin de l'anarchisme, puisque c'est ce reproche que MARX retournera contre PROUDHON, après avoir pris acte de son effort pour déplacer la question de l'aliénation humaine du terrain de l'illusion politique vers celui de la réalité économique. (Pierre BOURETZ)

 

Qu'est-ce que la propriété?

   Son oeuvre la plus connue, Qu'est-ce que la propriété? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement (1840), fait de lui un révolutionnaire conscient et revendiquant de l'être. Son oeuvre la plus élaborée, Système des contradictions économiques (1846), constitue une explication de la société fondée sur l'existence de réalités contradictoires. La propriété manifeste l'inégalité, mais est l'objet même de la liberté. Les Confessions d'un révolutionnaire pour servir à l'histoire de la révolution de février (1849) met en relief sa conviction que "l'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir".

Outre ces trois ouvrages, il est l'auteur, au milieu de nombreux articles où il polémique tant avec BOUKARINE qu'avec MARX, de propositions pour aboutir précisément à cet ordre : de Avertissement aux propriétaires (1841), Dispositif des contradictions économiques ou Philosophie de la misère (1846, auquel Karl Marx répond ensuite dans son Misère de la philosophie, Solution du problème social (1848), Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1851), à Le Manuel du spéculateur à la Bourse (1853), De la justice dans la révolution et dans l'Eglise. Nouveaux principes de philosophie pratique (1858), Théorie de l'Impôt (1861), La Guerre et la Paix (1861), La Fédération et l'unité en Italie (1862), Du principe fédératif et de l'obligation de reconstituer le parti de la révolution (1863), De la capacité politique des classes ouvrières (1865), Du principe de l'art et de sa destination sociale (1865), Théorie du mouvement constitutionnel (à titre posthume, 1870), La pornocratie ou Les Femmes dans les temps modernes (1872) à La célébration du dimanche, il n'y a pas beaucoup de thèmes qu'il n'aborde pas et souvent de manière prémonitoire... 

 

    Dans Qu'est-ce que la propriété?, Pierre-Joseph PROUDHON développe une réflexion iconoclaste restée célèbre, qu'il poursuit sous forme de deux autres mémoires, en 1841 dans sa Lettre à M. Blanqui et en 1842 dans Avertissement au propriétaires (Lettre à M. Considérant), puis dans son ouvrage Théorie de la propriété de 1862. Succès de librairie, Qu'est-ce que la propriété? est aussitôt réédité et vaut à son auteur une brusque notoriété. Il échappe de peu d'ailleurs à la suppression de la bourse Suard attribuée par l'Académie de Besançon en 1838, grâce notamment à Adolphe BLANQUI qui vante les mérites scientifiques de l'ouvrage dans un rapport à l'Académie des sciences morales et politiques.

    L'ouvrage, dont les 5 chapitres sont divisés généralement en deux parties, est dans la première critique et la seconde dogmatique, cette première partie étant de loin la plus commentée.

Après avoir servi à lancer la fameuse formule, empruntée d'ailleurs au girondin BRISSOT de la Révolution Française, le premier chapitre introductif entreprend, sur le constat de la prédominance dans l'entendement de l'habitude et des préjugés sur les catégories kantiennes, une généalogie de l'idée du juste qui, "mal déterminée et incomplète", explique "les mauvaises applications législatives, la politique erronée, le désordre et le mal social". Parmi les trois principes fondamentaux qui persistent encore malgré la Déclaration des droits de 1789 et la Charte de 1830, la souveraineté dans la volonté d'un homme, inégalité des fortunes et des rangs, propriété, c'est ce dernier dont il importe de démonter l'injustice, celles des deux autres en dépendant.

Au chapitre suivant, il s'agit de critiquer le Code Napoléon, qui, comme le droit romain, fait de la propriété un droit absolu d'user et d'abuser d'un bien. La propriété semble se situer "en dehors de la société", se distinguant des droits naturels (liberté, égalité et sûreté). Elle ne trouve pas de fondement ni dans la loi civile, ni dans l'occupation, contrairement à ce que soutient REID, Destutt de TRACY et DUTENS.

Le chapitre III s'attaque en trois temps à l'argument qui consiste à légitimer la propriété à partir du travail : d'abord, la terre, "bien indispensable à la conservation et donc chose commune", ne peut être appropriée ; ensuite, le consentement universel ne suffit pas à justifier la propriété ; enfin, la prescription n'est jamais acquise en la matière. Le travail n'a aucune puissance d'appropriation, conduit à l'égalité des propriétés et "détruit la propriété".

Le chapitre IV vise à le démontrer en dix axiomes. Ces dix axiomes sont :

- La propriété est le droit d'aubaine que le propriétaire s'attribue sur une chose marquée par lui de son seing ;

- La propriété est impossible, parce que de rien elle exige quelque chose ;

- La propriété est impossible, parce que là où elle est admise, la production coûte plus qu'elle ne vaut ;

- La propriété est impossible, parce que sur un capital donné, la production est en raison du travail, non en raison de le propriété ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est homicide ;

- La propriété est impossible, parce qu'avec elle la société se dévore ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est mère de la tyrannie ;

- La propriété est impossible, parce qu'en consommant ce qu'elle reçoit, elle le perd, qu'en l'épargnant, elle l'annule, qu'en la capitalisant, elle le tourne contre la production ;

- La propriété est impossible, parce que sa puissance d'accumulation est infinie et qu'elle ne s'exerce que sur des quantités finies ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est impuissante contre la propriété ;

- La propriété est impossible, parce qu'elle est la négation de l'égalité.

     Dans le dernier chapitre, PROUDHON ébauche, à partir de trois types de sociabilité (liée aux sentiments, à la justice et à l'équité), une philosophie de l'histoire où se succèdent la communauté (où l'égalité nivelle et la loi uniformise), la propriété (que le droit d'aubaine permet d'identifier à un vol) et un régime à venir et régi par la liberté.

 

  A la lecture de l'ouvrage, on se rend compte que nous avons plus affaire à une longue diatribe qu'à une démonstration scientifique. Pourtant, il s'agit bien de l'esquisse d'une théorie de la plus-value ainsi que l'apparition sous la plume de PROUDHON de l'expression "socialisme scientifique". Cet ouvrage demeure une grande référence ; Karl MARX lui-même consacre 60 pages élogieuses dans La Sainte Famille (1845). Par la suite, le fondateur du marxisme regrette le non aboutissement de cette critique dans Misère de la philosophie (1847). C'est surtout dans les milieux travaillistes et le militantisme syndical que l'ouvrage trouve un écho positif et durable. (Eric LETONTURIER)

 

De la capacité politique des classes ouvrières

    le dernier ouvrage paru de son vivant, en 1865, De la capacité politique des classes ouvrières, peut être considéré comme la synthèse de ses travaux antérieurs et l'ultime formulation de sa pensée politique. Si ce livre ne reproduit ni le détail des analyses économiques développées dans le Système des contradictions économiques (1846), ni l'ensemble de l'argumentation anti-étatique contenue dans l'Idée général de la Révolution au XIXe siècle (1851) ou dans les Confessions d'un révolutionnaire (1849), on y trouve, en termes condensés, les conclusions de ces analyses critiques. Il y formule aussi, avec précision, le modèle social qu'il n'a cessé d'élaborer et qu'il nomme alors "démocratie socialiste", "mutuellisme" ou encore "démocratie ouvrière". 

Il condense la réponse de la question de la mutation d'une classe économique en classe politiquement agissante, en trois points :

- Sur la "conscience de classe" : Une classe sociale accéderait tout d'abord à la "capacité politique", à condition d'être parvenue à une certaine conscience de soi, conscience de sa place et de son rôle dans la société, des intérêts qu'elle représente et de sa "valeur" propre. PROUDHON estime que les classes ouvrières ont "acquis conscience d'elles-mêmes" et que l'année 1848 symbolise clairement la formation et la manifestation de cette conscience de classe ;

- Sur l'"idée de classe" : Une classe sociale accéderait à la capacité politique lorsqu'elle serait en mesure de formuler, conformément à sa conscience, la théorie de sa situation historique, de ses rapports avec la totalité sociale, et l'"idée", le projet central de son action. S'il estime que "les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes, et qui est en parfait contraste avec l'idée bourgeoise", PROUDHON pense que la théorie ouvrière n'a pas été suffisamment systématisée ni suffisamment développées dans toutes ses conséquences ;

- Sur la "pratique de classe" : sur la question de savoir si la classe ouvrière a , en 1865, une pratique en tous points conforme à son projet et si elle serait capable, en cas de situation révolutionnaire, "de créer et de développer un nouvel ordre politique, PROUDHON répond négativement. Il en donne pour preuve les comportements électoraux où l'on voit des ouvriers voter pour les candidats bourgeois résolus à défendre une politique anti-socialiste.

  Il oppose, à l'économie capitaliste, aux rapports de classe, à la politique centralisatrice du Second Empire, l'économie mutuelliste, le modèle d'une société égalitaire et enfin le projet d'une société fédérale et décentralisé. 

  Le mutuellisme économique et social devrait avoir son complément et sa confirmation dans un régime politique résolument anti-centralisateur et confédéral. L'auteur construit avec ferveur le modèle d'une société plurielle dont la Commune serait le fondement et la Confédération le sommet. Les communes devraient avoir une large autonomie, le pouvoir d'organiser leur vie quotidienne, leurs écoles et leur police. Les provinces devraient constituer des zones d'autonomie, possédant leur mode de représentation et gérant leurs échanges avec les autres provinces, confédérales ou extérieures. Les anciens États disparaîtraient pour laisser la place à un échelon national de consultation et d'information. Les provinces conserveraient le droit de se retirer de la Confédération selon leur propre volonté. Un tel système réaliserait ce que PROUDHON appelle une "Démocratie ouvrière, mutuelliste et fédérative", destinée non seulement à libérer les classes ouvrières de l'aliénation capitaliste, à multiplier les échanges et les relations sociales, mais aussi à conjurer les menaces de guerres internationales.

   Cet ouvrage devient l'ouvrage théorique essentiel pour les ouvriers français de la Première Internationale, puis l'un des grands ouvrages de référence pour les théoriciens anarchistes. Par-delà les discussions inachevées sur la place de cet ouvrage et, plus généralement, sur le prolongement de la pensée proudhonienne dans le mouvement socialiste depuis la Commune de Paris jusqu'aux mouvements révolutionnaires du XXe siècle, on est frappé par la permanence des problèmes et des thèses formulés : critique du capitalisme et de ses conséquences sur les liens sociaux, critique des États centralisateurs, qu'ils soient capitalistes ou déclarés socialistes ou communistes, appel à une société mutuelliste (ou autogestionnaire), recherche d'une société où le socialisme et la liberté ne seraient pas incompatibles... (Pierre ANSART)

 

La postérité des idées de PROUDHON

   C'est une descendance contrastée qu'a cette pensée proudhonienne:

- Elle influence, voire détermine l'éclosion, de nombreuses pensées qui se disent socialistes ou communistes, malgré la rageuse polémique, plus sur la question de la prédominance au sein du mouvement ouvrier que sur le fond, entre PROUDHON et MARX (heurté par ses conseils sur le dogmatisme autoritaire, le romantisme révolutionnaire et l'esprit d'exclusion...). Même dans sa préface de 1890 au Manifeste du Parti Communiste, ENGELS reconnaît l'étendue de cette obédience proudhonienne, qui imprègne l'Italie, l'Espagne, la Belgique, l'Allemagne. En Russie, où se diffuse le plus largement la doctrine de PROUDHON (grâce à HERZEN et ses amis), s'en inspire largement l'anarchisme de BAKOUNINE ou de KROPOTKINE, et même la littérature de TOLSTOÏ.

Lors de la révolution russe, les proudhoniens ont une influence déterminante sur la formation des soviets de base, supprimés ensuite assez vite sous la pression de STALINE et de TROTSKI. En France, de JAURÈS à nos jours, toutes les nuances du mouvement socialiste et des démocrates réformateurs se reconnaissent dans ce socialisme libéral, ce pragmatisme travailliste et cette justice idéo-réaliste. Il influence la forme que prennent les différents syndicalismes. Cette influence va jusqu'au catholicisme social à travers PÉGUY, MOUNIER et des artisans de l'ouverture de l'Église catholique. Les idées d'autonomie ouvrière, de fédéralisme professionnel, de séparation de l'économique et du politique, du parti et de l'État, d'autogestion passent dans l'héritage syndicaliste avec les proudhoniens VARLIN, PELLOUTIER, GRIFFUELHES, SOREL, JOUHAUX, fondateurs, théoriciens et praticiens du syndicalisme français.

   Ses idées "révolutionnaires" mais non "bousculeuses", sa foi en l'action organisée d'un véritable "réformisme révolutionnaire" plus qu'à une "action révolutionnaire" gagnent également un courant réformiste et même un courant traditionaliste. L'inflation des couples antinomiques de sa descendance contrastée semble bien souligner cette dualité : syndicalisme et socialisme réformistes ou révolutionnaire, fédéralisme et régionalisme de droite ou de gauche, travaillisme et adeptes de la participation, anarchisme et partisans de l'autogestion... Cependant, dans ces oppositions si souvent perverties par de fallacieuses annexions, apparaissent, en fait disjoints, les deux éléments toujours accouplés de l'évolutionnisme révolutionnaire de PROUDHON : nécessité absolue des transformations continues (la révolution permanente) et refus de la violence arbitraire, sens du temps ("les révolutions durent des siècles").

Les idées filtrent peu à peu dans toute la société moderne, avec parfois de véritables détournements idéologiques ("anarchistes de droite").

 

Pierre-Joseph PROUDHON, Qu'est-ce que la propriété? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement. Premier Mémoire, Éditions Garbier-Flammarion, 1966 ; De la capacité politique des classes ouvrières, Éditions Rivière, 1924.

Une grande partie de l'oeuvre de PROUDHON est disponible sur le site de l'UQAC. 

Jean BANCAL, article Proudhon et proudhonisme et Eric LETONTURIER, article Qu'est-ce que la propriété?, dans Encyclopedia Universalis, 2004. Pierre ANSART, Proudhon, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

Relu le 15 mai 2021

 

 

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 08:55

        Le philosophe allemand Arthur SCHOPENHAUER est probablement le penseur à la plus grande influence sur les intellectuels de la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Moins sur le plan de la philosophie universitaire que sur celui de la philosophie des artistes, des hommes de sciences et surtout des écrivains.

Méconnu par ses contemporains, souvent violemment attaqué ou exclu de la galerie des grands philosophes, il est particulièrement difficile à situer dans l'histoire de la philosophie. Classé parfois parmi les romantiques, car écrivant beaucoup sur les thèmes de la douleur universelle et du spleen ou tout simplement marqué par l'époque où il rédige ses thèses. Post-kantien, il s'affirme lui-même dans le prolongement de l'idéalisme de KANT, en critiquant de manière polémique HEGEL, il rédige ses textes dans un style bien plus accessible qu'eux, n'hésitant pas d'ailleurs à attaquer le "verbiage" des hégéliens de manière générale.

       Dans son oeuvre centrale Le monde comme volonté et représentation (1818) comme dans maints autres ouvrages, il s'attache à renouveler l'approche philosophique de la réalité, influencé qu'il est par sa lecture des Vêdas, textes fondamentaux de l'Hindouisme

Influencé par les poètes grecs et latins - et par GOETHE - et par son professeur à l'Université de Goettingen, SCHULZE (antidogmatique qui craint la dégénérescence de l'idéalisme transcendantal en idéalisme absolu), qui lui conseille d'étudier d'abord KANT, PLATON, ARISTOTE et SPINOZA, il en garde une attitude critique vis-à-vis de l'enseignement universitaire de son époque.

D'une certaine manière, nous pouvons recommander aux étudiants et non-étudiants (surtout non-étudiants...) qui aborde l'idéalisme de commencer par la lecture de ses oeuvres, mais bien entendu, et nous insistons là-dessus, de ne pas s'y arrêter. C'est une porte ouverte dans un langage débarrassé de références très lourdes et difficilement assimilables par notre XXIe siècle, qui permet, souvent a contrario, de comprendre la pensée de KANT, de HEGEL et de leurs continuateurs.

 

Un successeur de KANT

    Il se veut le véritable successeur d'Emmanuel KANT, capable selon lui de résoudre la crise ouverte par la philosophie critique sans en trahir les résultats. Jean LEFRANC explique que "A ses yeux, l'acquis définitif du kantisme est la dualité irréductible du phénomène et de la chose en soi. Le post-kantisme de Schopenhauer est donc radicalement distinct de celui d'un Fichte, d'un Schelling ou d'un Hegel, qui croient pouvoir surmonter cette dualité. Or l'idéalisme transcendantal retient la connaissance philosophique dans le monde de l'expérience ; il ne peut pas se développer en idéalisme absolu. Quelles qu'aient été les timidités d'un Kant imprégné de croyances bibliques, sa critique même, comprise en son principe, interdit toute transcendance ; désormais, Dieu est mort.

Dans un violent pamphlet sur La philosophie universitaire, (qui lui sera difficilement pardonné), Schopenhauer dénonce dans l'idéalisme dialectique, dans la philosophie de l'esprit absolu, une régression en deçà du kantisme, un retour à une idéologie théiste de professeurs au service de l'État qui les emploie. (...) Schopenhauer fait de la volonté non pas une nouvelle dénomination de l'absolu (terme qu'il a souvent ridiculisé), mais la meilleure approximation que le sujet connaissant puisse atteindre de la chose en soi. C'est le monde tout entier que le métaphysicien va penser, analogiquement, comme volonté, depuis les règnes minéraux et végétaux jusqu'au règne animal. L'intellect se développe chez l'homme avec le langage et le raisonnement, mais il apparaît chez l'animal dès la première ébauche de cerveau, et il reste entièrement au service du vouloir-vivre. C'est donc une même volonté qui ne cesse de s'affirmer, de s'objectiver en une multitude de phénomènes, dans une perpétuelle lutte pour survivre qui ne donne qu'une apparence d'ordre, puisqu'elle se dévore elle-même aveuglément hors de tout plan divin." 

 

L'importance de la connaissance des arts, surtout de la musique...

L'auteur développe une anthropologie souvent qualifiée de pessimiste, et dans le plan général de Le monde comme volonté et comme représentation, la contemplation est présentée comme une étape vers l'abolition du vouloir-vivre. C'est beaucoup dans le domaine artistique qu'Arthur SCHOPENHAUER puise sa réflexion. La connaissance esthétique, à l'inverse de ce qu'en pense KANT, est pour lui connaissance métaphysique et contre HEGEL, il l'estime indépendante de l'histoire. Il n'y a pas pour lui de système des beaux-arts.

      Jean LEFRANC indique aussi : "D'ailleurs, il existe un art capable d'atteindre directement la volonté elle-même, sans passer par l'objectivation de l'idée : "La musique nous donne ce qui précède toute forme, le noyau intime, le coeur des choses". Elle est le plus profond, le plus puissant de tous les arts. Nul mieux que Schopenhauer n'a justifié la signification universelle du génie de Mozart et de Beethoven. Bien au-delà d'une sentimentalité individuelle, c'est le monde même, comme volonté, qui est répété dans ses harmonies et ses dissonances. En dehors de tout concept, le langage immédiat de la musique est "un exercice métaphysique inconscient". Il n'en résulte pas que la philosophie doive faire place à l'art ou se transformer en philosophie de la musique, mais le rapport du philosophe et de l'artiste est posé en termes nouveaux. "Si la philosophie a été longtemps cherchée en vain, c'est qu'on voulait la trouver par la voie d'une science et non par la voie de l'art." Si, comme tout art, elle est répétition du monde comme volonté, elle retient aussi de la science la rationalité et l'abstraction du concept. Le retentissement de cette métaphysique de l'art ne se limitera pas au "wagnérisme" de la fin du XIXe siècle, mais il se prolonge, au moins indirectement par Nietzsche, dans une interrogation qui est encore la nôtre, de la philosophie sur son langage."

 

Un idéalisme : au coeur de cette conception philosophique...

    Le système d'Arthur SCHOPENHAUER est un idéalisme, analyse Alain ROGER, "dans la mesure où il considère le monde comme le produit de ma représentation, c'est-à-dire de mon entendement, lui-même régi par le principe de raison suffisante (espace, temps, causalité). Cette thèse s'énonce comme une évidence indubitable et un gage de probité intellectuelle : "le véritable philosophe doit être idéaliste ; il doit l'être pour être seulement honnête" (le Monde comme représentation et comme volonté)." 

"Il ne s'agit pourtant pas, poursuit-il, de n'importe quel idéalisme. Si Berkeley "est le père de l'idéalisme, base de toute vraie philosophie" (Fragments sur l'histoire de la philosophie), "le véritable idéalisme (...) n'est pas l'idéalisme empirique" de Berkeley, "mais l'idéalisme transcendantal" de Kant (Le Monde...), dont le corrélatif est le "réalisme empirique" qui affirme l'existence d'une "chose en soi", déterminée comme volonté  dans le système de Schopenhauer, tandis que le "phénomène" kantien prend le nom de "représentation".

A l'instar de son modèle, l'idéalisme schopenhauerien est donc un dualisme ; mais à la différence de Kant, qui s'y emploie longuement (Critique de la raison pure), Schopenhauer juge inutile de réfuter l'idéalisme radical, celui qui nie l'existence de toute réalité extérieure au sujet, et qu'il nomme "égoïsme théorique" : "On ne pourra réfuter l'égoïsme théorique par des preuves ; toutefois, il n'a jamais été employé en philosophie que comme sophisme sceptique, non exposé comme conviction. On ne le rencontrerait, à ce titre, que dans une maison d'aliénés ; et alors ce n'est pas par un raisonnement, c'est par une douche qu'il faut le réfuter (Le Monde...). Il faut le traiter "comme un petit fort de frontière, qui sans doute est toujours imprenable, mais aussi dont la garnison ne peut jamais sortir ; c'est pourquoi on passe sans l'attaquer. Il n'y a aucune danger à l'avoir sur ses arrières" (Le Monde...). On ne perdra pas davantage son temps à réfuter les élucubrations des "trois sophistes", Fichte, Hegel et Schelling, adeptes de l'idéalisme absolu, une imposture sans précédent dans l'histoire de la philosophie. Hegel, pour n'évoquer que lui, est un "Caliban intellectuel" (le Monde...), "un grossier charlatan" (Fondement de la morale), "une créature ministérielle" (Essai sur le libre arbitre) et ses disciples ne sont que des valets, abusés ou corrompus.

    L'idéalisme schopenhauerien n'en demeure pas moins problématique, dans la mesure où il s'inscrit délibérément dans un cercle épistémologique : "Il est aussi vrai de dire que le sujet connaissant est un produit de la matière que de dire que la matière est une simple représentation du sujet connaissant" (Le Monde...). "Sans doute, dans mon explication, l'existence du corps suppose le monde de la représentation, en tant que comme corps ou objet réel il n'est que dans ce monde ; et d'autre part, la représentation suppose tout autant le corps, puisqu'elle ne nait que par une fonction du corps" (Le Monde...). Certes, le cercle n'est pas vraiment circulaire, ni l'antinomie équilibrée, puisque l'avantage reste toujours à la métaphysique. "La volonté est métaphysique, l'intellect physique" (le Monde...). Mais le problème n'est pas entièrement résolu. Faut-il parler, avec Frauenstaedt, ami et confident de Schopenhauer, d'un "idéalisme matérialiste"? Les commentateurs sont partagés. Pour les uns, "l'idéalisme est le dernier comme le premier mot du Monde (Th. RUYSSEN, Schopenhauer, Alcan, 1911...). Pour d'autres, et en dépit de ses professions de foi idéalistes, accentuées dans la seconde édition du Monde, et de ses critiques acerbes du matérialisme contemporain, Schopenhauer serait profondément réaliste, comme en témoignent l'érudition et la passion scientifiques dont il fait montre dans son ouvrage de 1836, De la Volonté dans la nature. L'idéalisme n'en a pas moins le dernier mot : "Les processus géologiques ayant précédé toute vie sur terre (...) n'avaient donc pas, par manque de tout sujet, d'existence objective, c'est-à-dire qu'ils n'existaient pas du tout : or, que signifie alors leur "s'être effectué"? C'est au fond une simple hypothèse. Si, dans ces temps primitifs, une conscience avait existé, de tels processus s'y seraient représentés" (Philosophie et Science de la nature).

 

Une carrière littéraire et philosophique et... universitaire

     Après sa grande thèse de 1813, De la Quadruple Racine du principe de raison suffisante à l'Université d'Iena, il rédige en 1815, un essai après sa rencontre avec GOETHE, Sur la vue et les couleurs, édité en 1816. C'est juste après qu'il découvre la philosophie hindoue, grâce à l'orientaliste Friedrich MAJER et la lecture des Upinishads. De 1814 à 1818, il rédige sa grande oeuvre Le Monde comme Volonté et comme Représentation, publié en 1819, puis en 1844 et en 1859 (des échecs éditoriaux...). Chargé de cours à l'Université de Berlin, il enseigne les oeuvres d'HEGEL... qu'il critique vigoureusement dans ses ouvrages (démission au bout de six moins, fautes d'élèves!). Il est récompensé par la Société royale des sciences de Norvège en 1839 pour son mémoire Sur la liberté de la volonté humaine, joint à son essai Sur le Fondement de la morale, pour les publier sous le nom de Les Deux problèmes fondamentaux de l'éthique en 1841. Il fait publier en 1851 Parerga et Paralipomena. A noter que ce dernier ouvrage, traduit en 9 volumes est publié sous les titres suivants : Aphorismes sur la sagesse dans la vie (PUF, 1964), Ecrivains et style, Sur la religion, Philosophie et philosophes, Ethique, droit et politique, Métaphysique et esthétique, Philosophie et et science de la nature, Fragments sur l'histoire de la philosophie, Essai sur les apparitions et opuscules divers, tous traduits par A. DIETRICH et parus chez Alcan (1905-1912).

C'est vers la fin de sa vie que l'importance considérable de son oeuvre est reconnue, à un moment où les philosophes se détournent de la philosophie hégélienne. 

A noter aussi L'art d'avoir toujours raison (1830-1831). Un Essai sur le libre arbitre, traduit en 1877, attire l'attention sur le fait que l'homme est prisonnier de lui-même et que la seule liberté dont il puisse disposer est une reconnaissance approfondie de soi, leçon que retient ensuite Sigmund FREUD. De la volonté dans la nature, de 1836, montre une grande érudition scientifique.

 

Le monde comme volonté et comme représentation

   Dans  Le Monde comme volonté et comme représentation, Arthur SCHOPENHAUER place la souffrance et l'ennui au coeur de sa réflexion. le monde n'est que le leurre de celui qui croit naïvement qu'il correspond à ses représentations, tandis que la volonté, véritable "chose en soi", est l'essence de la vie qui ne cherche obscurément rien d'autre qu'à persévérer par tous les moyens dans son être. 

La composition de l'oeuvre est justifiée par l'auteur dans sa Préface à la première édition : métaphysique, éthique, esthétique y forment un tout destiné à déployer "une pensée unique". La dispersion en parties (qui frappe en premier le lecteur quand il ouvre ce gros livre) relève des nécessités de l'exposition qui semblent entrer en contradiction avec l'intuition initiale dont elles ne sont que le déploiement organique : seule la compréhension du tout peut permettre de donner sens aux parties.

Orchestrée en quatre livres (1,Le Monde comme représentation, 2, Le Monde comme volonté, titres dupliqués pour les 3ème et 4ème parties, pour exprimer d'abord un premier point de vue, puis un deuxième point vue...), l'oeuvre explore et creuse cette "pensée unique" obligée de reconnaître la dualité du phénomène et de la chose en soi. Ce vocabulaire kantien ne doit pas faire oublier les infléchissements que l'auteur fait subir à la pensée de KANT, infléchissement qui fait d'ailleurs l'objet d'un très long appendice (Critique de la philosophie kantienne). Avec nos représentations, nous n'avons affaire qu'à l'apparence des choses : "L'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation".

A ce monde apparent et illusoire auquel la catégorie de causalité sert d'armature métaphysique, il faut opposer le monde comme volonté. "La volonté est la substance de l'homme, l'intellect en est l'accident." Considéré hors du principe de raison (objet du troisième livre), le monde de la représentation est pur objet de contemplation esthétique. Une contemplation désintéressée, échappant à la discursivité abstraite de la représentation courante, et dont les artistes, grâce à leur génie, offrent l'expérience. La musique, art privilégié, nous permet de déchirer le "voile de Maya" des illusions et de pénétrer au seuil de la connaissance de soi, du "vouloir-vivre".

C'est cette connaissance qui fait l'objet du quatrième livre. Connaissance débarrassée de toute illusion, prête à avouer que "la souffrance est le fond de toute vie", elle doit ou abdiquer et persévérer "entre souffrance et ennui" dans le cycle infernal du quotidien, ou "s'affirmer puis se nier". Cette alternative est laissée au libre choix de l'individu, aucune raison supérieure n'étant là pour le guider. Le livre s'achève sur ces phrases : "Pour ceux que la Volonté anime encore, ce qui reste après la suppression totale de la Volonté, c'est effectivement le néant. Mais, à l'inverse, pour ceux qui ont converti et aboli la Volonté, c'est notre monde actuel, ce monde si réel avec ses soleils et tous ses voies lactées qui est le néant."

   Le philosophe allemand est considéré généralement comme un philosophe pessimiste (le maximum de causes produisant le minimum d'effets), surtout en regard de ceux qui le précèdent. Il répond notamment à l'optimisme de LEIBNIZ (un minimum de causes pour un maximum d'effets). Cette perception, qui se diffuse notamment dans toute la littérature non philosophique universitaire, influence des esprits aussi divers que WAGNER, NIETZSCHE, BERGSON, FREUD, ADORNO et beaucoup d'écrivains comme Thomas MANN, HUYSMANS, PROUST, BECKETT, CIORAN... (Francis WYBRANDS)

 

Arthur SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation, PUF, collection Quadrige, 2006 ; Essai sur le libre arbitre, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 1992

Alain ROGER, Schopenhauer, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Philosophie moderne (XIXe siècle), Ellipses, 2002. Francis WYBRANDS, Le Monde comme volonté et comme représentation et Jean LEFRANC, Schopenhauer, dans Encyclopedia Universalis, 2002.

 

Relu le 19 avril 2021

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