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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 13:06

      Le philosophe américain, qualifié souvent de néo-pragmatique, autant auteur d'oeuvres de philosophie politique que d'épistémologie, se réclame de l'héritage intellectuel de William JAMES, de John DEWEY, de Friedrich NIETZSCHE, de Martin HEIDEGGER, de Michel FOUCAULT, ou encore de W.V.O. QUINE et de Donald DAVIDSON.

Libéral sur l'échiquier politique des États-Unis, il refuse toutefois la justification, métaphysique selon lui, de la démocratie par les Lumières. Il déploie dans chacune de ses oeuvres une interprétation particulière - que d'aucuns jugent parfois erronée, mais il s'en explique aisément - des pensées de ses prédécesseurs, pour  en reprendre les conclusions et souvent les contester.

Partisan d'un dialogue philosophique soutenu avec d'autres philosophies, notamment européennes, et entre philosophes, Richard RORTY influence profondément la pensée philosophique actuelle par sa manière de présenter le projet philosophique lui-même, en avançant un pragmatisme assez radical dans ses grands écrits, Philosophy and the Mirror of Nature, 1979 (L'homme spéculaire en traduction française) et Consequences of Pragamatism, 1982.

Dans Contingency, Irony and Solidarity, en 1989, il abandonne la tentative d'expliquer ses théories d'un point de vue analytique et propose un schéma conceptuel censé remplacer celui des "Platonistes". Ce schéma est fondé sur l'idée qu'il n'y a pas de formulation intelligible possible de la vérité objective, et qu'elle ne doit pas être une finalité en elle-même. La philosophie, et en cela, il amplifie un des caractères de la philosophie américaine en général, doit être utilisée pour nous permettre de nous créer et de nous recréer, d'agir. C'est une philosophie, selon lui, "post-analytique".  En terme de philosophie politique, sa philosophie est celle d'une communauté diversifiée qui est mise en opposition à la cruauté plutôt que par des idées abstraites comme la justice ou l'humanité commune. D'abord "analyste" convaincu de l'espèce "linguistique" en 1967 (The Linguistic Turn) - les problèmes philosophiques sont des problèmes que l'on peut résoudre (ou dissoudre) soit en réformant le langage, soit en étudiant davantage le langage utilisé - Richard RORTY met en avant un pragmatisme beaucoup plus proche de celui de William JAMES que de celui de John DEWEY.

 

       Dans Consequences of Pragmatism, Richard RORTY suggère de renoncer une fois pour toutes à essayer de répondre à une question qui n'a probablement plus aucun sens, à savoir celle qui consiste à se demander ce que la philosophie est réellement ou ce qui doit être réellement considéré comme un philosophe.

Partisan de ne plus défendre la philosophie comme discipline autonome, définitivement contre tout argument d'autorité, le philosophe américain ignore complètement les frontières, les divisions, les incompatibilités et les antagonismes, au point qu'il peut être difficile, voire impossible pour l'étudiant ou le citoyen de connaître la pensée d'un auteur à travers ses écrits. Et cela précisément parce qu'il pense que la pensée d'un philosophe, à partir du moment où elle est rendue publique, n'est déjà plus la sienne propre : elle est celle de ses lecteurs et de ce que ses lecteurs en font. Poussant jusqu'au bout la dynamique de l'appropriation de n'importe quelle oeuvre par le lecteur, la pensée d'un philosophe, de toute manière, est déjà déconstruite lorsqu'elle est partagée.

Jacques BOUVERESSE insiste beaucoup sur cette particularité de la pensée de Richard RORTY, qui parvient à prêter à certains auteurs des pensées et des orientations - mêmes politiques - qu'ils n'auraient pas voulu avoir. "Les histoires que racontent Rorty et tous les historicistes qui raisonnent de la même façon que lui (autrefois nous avons cru en Dieu, mais nous avons continué à croire à des choses comme la raison, la vérité, l'histoire, etc, aujourd'hui nous sommes en train de renoncer également à croire à des choses de ce genre) ont justement cette particularité qu'on ne sait pas ce qu'il faut entendre par "nous" ni jusqu'à quel point les changements qu'elles décrivent ont réellement été effectués." 

 

    Dans Philosophy and the Mirror of Nature, Richard RORTY soutient que, puisque le monde n'est pas un langage ni écrit dans un langage, qu'il ne se décrit pas lui-même d'une façon quelconque et ne peut rien nous dire sur ce qu'il est réellement, nous devrions renoncer à l'idée que la science cherche à se rapprocher progressivement de quelque chose comme une vraie nature de la réalité.

Toute tentative philosophique dans ce sens doit être abandonnée. "La nature, pour ce que nous en savons, engendre nécessairement des êtres connaissant qui la représentent, mais nous ne savons pas ce que cela voudrait dire pour la nature que d'avoir le sentiment que nos conventions de représentation deviennent de plus en plus semblables aux siennes, et par conséquent qu'elle est aujourd'hui représentée plus adéquatement que dans le passé. Ou plutôt, nous pouvons donner un sens à cela uniquement si nous suivons jusqu'au bout les idéalistes absolus et admettons que le réalisme épistémologique doit être fondé sur le panthéisme personnaliste."  Du coup, ce que nous savons du monde peut être aussi faux ou aussi vrai qu'avant, malgré toutes les formes de réalisme scientifique...  Les lois de la nature sont plus inventées que découvertes. 

Le dernier chapitre de ce dernier livre, D'une philosophie spéculaire, est une longue attaque contre une philosophie des connaissances. Il y défend une conception conversationnelle de la philosophie, à l'opposé d'une philosophie tentant d'édifier un système d'explication de l'univers, qui outre le fait qu'il risque de figer la réflexion, ne fait que prétendre objectiver ce qui n'est que contingence.

 

     Dans L'espoir au lieu du savoir - Introduction au pragmatisme, 1995, Richard RORTY défend une vérité sans correspondance avec la réalité, un monde sans substance ni essence, une morale sans obligations universelles. 

"Le but de l'enquête scientifique, ou de toute enquête, n'est pas la vérité, mais plutôt une meilleure aptitude à la justification, une meilleure aptitude à traiter les doutes qui entourent ce que nous disons, soit en étayant ce que nous avons déjà dit, soit en décidant au contraire de dire quelque chose de légèrement différent. Le problème, avec la vérité, c'est que nous ne saurions pas que nous l'avons atteinte même si, en fait, nous l'avions déjà atteinte. Mais nous pouvons viser à une justification sans cesse accrue, au soulagement d'un nombre croissant de nos doutes."

Richard RORTY oppose le pragmatisme classique au néo-pragmatique qu'il veut promouvoir. "Certains, comme Peirce, James et Putman, ont déclaré qu'il était possible de conserver une signification absolue au mot "vrai" en lui donnant le sens d'une "justification dans une situation idéale" - cette situation que Peirce appelait "la fin de la recherche". D'autres, comme Dewey (et ainsi que je l'ai soutenu, Davidson), ont suggéré qu'il n'y a pas grand chose à dire de la Vérité, et que les philosophes doivent se limiter à la justification, à ce que Dewey appelait "assertibilité garantie". Il ne condamne pas l'enquête deweyenne : "Il n'y a rien à dire de général sur la nature ou les limites de la connaissance humaine, pas plus que sur la connexion de la justification et de la vérité. Et s'il n'y a rien à dire sur ce dernier point, ce n'est pas parce que la vérité est intemporelle et la justification temporelle, mais parce que nous opposons le vrai à ce qui est simplement justifié afin d'opposer un futur possible au présent réel."

Son pragmatisme est anti-essentialiste : "... établir une distinction entre les choses qui forment des relations et ces relations proprement dites n'est qu'une autre façon de distinguer entre ce dont nous parlons et ce que nous en disons." 

Sa morale n'a rien à voir avec une quelconque universalité : "Plus spécifiquement, nous n'envisageons pas le progrès intellectuel et le progrès moral comme une progression vers le Vrai, le Bon, ou le Juste, mais comme un élargissement du pouvoir imaginatif. L'imagination, pour nous, est la point acérée de l'évolution culturelle : c'est le pouvoir qui - en période de paix et de prospérité - opère sans trêve pour rendre le futur de l'homme plus riche que son passé. L'imagination est à la fois la source des nouveaux tableaux scientifiques de l'univers physique et des nouvelles conceptions de communautés possibles."

 

       Il peut être difficile de suivre la pensée de Richard RORTY dans la mesure où ses écrits ne suivent pas un déroulement didactique où une notion s'enchaînerait sur la précédente. Poussant jusqu'au bout sa conception de faire de la philosophie, il mène dans ses ouvrages un dialogue constant, non seulement avec les auteurs des États-Unis, mais beaucoup avec différentes voix de la philosophie européenne moderne. Ainsi le dialogue est permanent avec Jürgen HABERMAS, Karl-Otto APEL, Michel FOUCAULT et Jacques DERRIDA. il s'appuie souvent sur une perception de la philosophie européenne pour soutenir son néo-pragmatisme, sans d'ailleurs revendiquer ni affirmer qu'il possède une parfaite connaissance de la pensée de ces derniers.

 

       Dans Trotsky et les orchidées sauvages, 1992, Richard RORTY exprime clairement sa philosophie politique, ou plutôt son engagement politico-philosophique, en référence directe avec la participation de John DEWEY à la commission internationale d'enquête sur Léon TROTSKY, suite à son assassinat en 1938.

"En ce moment, aux États-Unis, il existe deux guerres culturelles pour lesquelles on mène campagne. la première est celle que mon collègue James Davidson Hunter décrit  avec force détail dans son livre pénétrant et riche d'informations : Culture Wars : The struggle to Define America. Cette guerre-là est importante. Il dépendra d'elle que notre pays poursuive la trajectoire définie par la Déclaration des Droits, les réformes de Reconstruction, la constitution d'établissements d'enseignement supérieur, le vote des femmes, le New Deal, la constitution de collèges de premier cycle, la législation des droits civiques de Lyndon Johnson, le mouvement féministe et le mouvement des droits des homosexuels. Si cette trajectoire est poursuivie, cela voudra dire que l'Amérique pourrait continuer d'offrir un exemple de progrès dans la tolérance et l'égalité. Mais il n'est pas interdit de penser qu'elle ne pourra l'être que si le revenu réel américain moyen continue d'augmenter. Or 1973 pourrait avoir bien marqué le début de la fin : aussi bien la fin des espoirs de croissance économique que du consensus politique engendré par le New Deal. Il se peut que l'avenir de la politique américaine ne soit plus qu'une série de variations de plus en plus éhontées et de plus en plus efficaces autour de spots du style Willie Horton. Le livre de Sinclair Lewis : It Can't Happen Here pourrait bien fournir un scénario de plus en plus plausible. A la différence de Hunter, je ne me sens nullement obligé de me montrer judicieux ni mesuré dans mon attitude envers les deux camps de ce genre inédit de guerre culturelle, celui qu'il nomme "progressiste" et celui qu'il nomme "orthodoxe". Pour moi, les "orthodoxes" (ceux qui pensent que le fait de chasser les homosexuels de l'armée favorise les valeurs familiales traditionnelles) sont du même acabit que les gens qui votèrent pour Hitler en 1933, et les "progressistes" représentent à mes yeux la seule Amérique dont je me soucie. La seconde guerre culturelle est en train d'être menée dans des revues qui, comme Critical Inquiry et Salmagundi possèdent un grand nombre d'abonnés, mais ne bénéficient que d'une faible diffusion. Cette guerre oppose ceux qui estiment que la société libérale moderne est fatalement imparfaite (ceux que l'on met facilement dans le même sac que les "post-modernes") et les professeurs type de la gauche démocrate, comme moi, qui considèrent la nôtre comme une société dans laquelle la technologie et les institutions démocratiques peuvent, avec un peu de chance, contribuer à accroître l'égalité et à diminuer la souffrance." 

 

Richard RORTY, L'homme spéculaire, Editions du Seuil, 1990 ; Contingence, ironie et solidarité, Armand Colin, 1993 ; Conséquences du Pragmatisme, le Seuil, 1993 ; Objectivisme, relativisme et vérité, PUF, 1994 ; Essais sur Heidegger et autres écrits, PUF, 1995.

Jacques BOUVERESSE, Vincent DESCOMBES, Thomas MACCARTHY, Alexander NEHAMAS, Hilary PUTMAN, Richard RORTY, Lire RORTY, Le pragmatisme et ses conséquences, Editions de l'Eclat, 1992. On trouve dans ce livre de dialogues entre différents auteurs et Richard RORTY (que nous conseillons de suivre comme un pré-guide en lisant les ouvrages du philosophes américains) le texte Trostky et les orchidées sauvages.

Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998.

 

 

Relu et corrigé le 3 juillet 2019. Relu le 19 avril 2020

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 10:11

Une carrière dans le Droit

    Le philosophe, jurisconsulte et réformateur anglais Jeremy Chaulveron BENTHAM, considéré comme le fondateur de l'utilitarisme, est un de ces auteurs relativement peu cité qui exercent encore une influence certaine sur la philosophie, la philosophie politique et le droit occidentaux.

D'abord juriste, car sa formation dérive d'études de droit, il conserve dans toute son oeuvre un certain mépris d'une pratique judiciaire de son pays et s'attache à constituer de nouvelles bases pour la législation et la politique tout court. Il fait partie d'un ensemble de philosophes des Lumières et ses idées inspirent plus d'un réformateur, même s'il n'est pas le seul à favoriser une refonte du droit dans maints pays d'Europe. Opposé à Jean-Jacques ROUSSEAU, il rejette la notion de contrat social et justifie l'existence et l'intervention de l'État par sa seule utilité. Théoricien du droit et précurseur du libéralisme, il s'exprime en faveur de la liberté individuelle, de la liberté d'expression, de la liberté économique, de l'abolition de l'usure, de la séparation de l'Église et de l'État, du droit des animaux, de l'égalité des sexes (même s'il ne s'y appesantit pas trop....), du droit du divorce, de la décriminalisation des rapports homosexuels, de l'abolition de l'esclavage et de l'abolition des peines physiques, y compris celle des enfants.

    Élève précoce, étudiant le latin à 3 ans et maitrisant le français à 7 (rappelons tout de même qu'à l'époque le Français est la langue hégémonique de l'Europe), il mène ses études au Collège de Westminster, puis à partir de 1760, au Queen's College d'Oxford où il reçoit un Bachelor (1763) et un Master of Arts (1766) à respectivement 15 et 18 ans. Il y suit les cours du célèbre professeur de droit naturel de l'époque, le jurisconsulte William BLACKSTONE.

Avocat en 1769, il se détourne rapidement du droit tel qu'ils se pratique et préfère consacrer sa vie à réformer les lois. Imbu des doctrines de Claude-Adrien HÉLVÉTIUS, il pose comme principe fondamental qu'en législation et en morale on ne doit admettre d'autre règle que l'utilité (d'où son nom de père de l'utilitarisme). Il fait paraitre son premier ouvrage en 1776 (A Fragment on government), qui lui assure la bienveillance du comte SHELBURNE, William Petty FITZMAURICE dont il aura bien besoin tout au long de sa carrière, tant il accumule les mécontents puissants. Entre 1785 et 1788, BENTHAM voyage à travers l'Europe et se lie aux philosophes tels que Jean Le Rond D'ALEMBERT. Defense of Usury (1788) rencontre un certain succès ; il y démontre l'absurdité du contrôle des taux d'intérêt recommandé par Adam SMITH dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il publie encore en 1789 son oeuvre majeure Introduction to the principles of Morale.

Bien que farouchement opposé aux notions de droit naturel qui soutiennent la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, il accueille avec bienveillance la Révolution française. Fort lié avec le conventionnel Jean Pierre BRISSOT, il est proclamé citoyen français par ka jeune République le 26 août 1792. C'est en France, malgré ses obligations issues de la mort de son père (ce qui lui assure par héritage les moyens de bien vivre), qu'il déploie sa grande activité : il y fait de nombreuses propositions concernant l'établissement du droit, le système judiciaire, pénitentiaire, l'organisation politique de l'État, et la politique dans les colonies, dont on peut retrouver aujourd'hui les écrits.

Jeremy BENTHAM écrit nombre de ses oeuvres en français. Un de ses disciples, le Suisse Étienne DUMONT, ministre calviniste à Genève, se consacre à leur publication.

De retour au Royaume-Uni, après l'avènement du Premier Consul, BENTHAM continue son oeuvre et propose au gouvernement un projet pénitentiaire novateur, le Panopticon, qui inspire l'architecture de nombreux ouvrages par la suite.

A partir de 1822, il débute, à titre personnel, la rédaction d'un "code constitutionnel" qu'il veut donner en modèle.

  

 

Une oeuvre influente qui inspire de nombreux auteurs

    Se situant dans la ligne des économistes prônant le libéralisme (Adam SMITH, John Stuart MILL, son disciple, Jean-Baptiste SAY), partisan d'une grande liberté dans les moeurs (Essai sur la pédérastie, 1785), il pose les bases d'un État qui garantisse un revenu minimum pour tous, protège les biens et personnes, défende les citoyens des agressions extérieures, encourage la croissance économique (augmentation du bonheur collectif) et démographique (pour une meilleure défense nationale, facteur de bonheur collectif) et assure une redistribution des richesses propre à augmenter le bonheur collectif (partisan d'une taxe progressive sur les héritages). Il s'agit de pratiquement planifier, suivant une certaine lecture de son oeuvre, donc d'exercer un bon contrôle social, les actions qui donneront au plus grand nombre le plus grand plaisir. Il favorise une certaine humanisation des conditions carcérales en même qu'il propose une meilleure adéquation entre le système pénal et les objectifs de diffusion du plaisir au plus grand nombre.  

Son oeuvre se répartit donc entre philosophie politique (A fragment on Government, 1776 ; Introduction au principe de morale et de législation, 1789 ; Tactique des assemblées délibérantes, 1816 ; Des sophismes politiques, 1816 ), économie (Défense de l'usure, sous forme de lettres, 1787) et de droit (civil, constitutionnel et pénal) (Traité de législation civile et pénale, 1802 ; Le panoptique, 1786, édité en 1791 ; Théorie des peines et des récompenses, 1811 ; Code constitutionnel, 1830 ; Déontologie ou Science de la morale, 1834, texte établi par John BOWRING).

 

             Le Westminster Review, revue fondée en 1832 par Jeremy BENTHAM dans le fil droit de l'activité d'un véritable parti qui influence profondément la politique anglaise de 1824 à 1832, et qui donne au principe d'utilité un rang de principe de gouvernement.

Pour Emile BREHIER, il se situe dans la mouvance d'HUME (Traité de la nature humaine), d'HELVETIUS (L'esprit) et de BECCARIA (Traité des crimes), dans une tradition que l'on doit faire remonter à l'épicurisme. "Chez Bentham, son usage (de la notion d'utilité) primordial est d'établir une liaison entre un fait primitif de la nature humaine, à savoir que le plaisir et la peine sont les seuls motifs d'action, et la règle du bien et du mal. Il s'agit de démontrer par la raison que l'obéissance à ces règles produira la plus grande somme de plaisir ; ou, s'il n'en est pas ainsi (car Bentham est un réformateur), il faut transformer ces règles de manière que cesse une opposition qui les rend entièrement vaines. Cette thèse suppose une part énorme faite à la raison calculatrice dans la recherche du plaisir, qui résultera de l'obéissance ou de l'infraction ; et il faut examiner toutes les circonstances du plaisir, son intensité, sa durée, sa certitude, sa proximité, et considérer aussi sa fécondité (la possibilité de produire d'autres plaisirs) et sa pureté (un plaisir pur est celui qui a la chance de ne pas engendrer de peine) ; enfin il faut tenir compte de son étendue, c'est-à-dire du nombre de personnes qu'il affecte. Ainsi on peut faire la balance des peines et des plaisirs, et se décider pour l'acte, qui, tout compté, produira le plus grand excès de plaisir. Par un calcul de ce genre, Bentham pense faire de la morale et de la législation une science précise comme les mathématiques."

Son radicalisme politique n'est lié à l'utilitarisme dans l'esprit de Jeremy BENTHAM qu'en 1808, lorsqu'il fit la connaissance de James MIL. "l'esprit corporatif, écrit-il, est par définition, hostile au principe de l'utilité générale, et l'aristocratie politique est une corporation fermée." Toujours pour Émile BREHIER, "L'utilité est un principe de réforme plus que de conservation : le calcul qu'il impose serait tout à fait inutile, si les intérêts de tous étaient naturellement identiques ; il faut donc, par la législation, le Code pénal, les identifier artificiellement, et Bentham n'a cru cette opération possible qu'en recourant au suffrage universel où tous étaient représentés."

 

        Dans la ligne des Encyclopédistes, Jeremy BENTHAM considère que la condition humaine devait inévitablement s'améliorer du fait de la seule diffusion de la connaissance entendue comme une information encyclopédique, jointe à des principes abstraits pour classifier l'information et la faire servir à la réforme de la société.

Timothy FULLER estime que le philosophe anglais considère que l'ignorance constitue le principal obstacle à l'amélioration de la condition humaine. Il réfute la réticence de la tradition philosophique - elle-même obstacle à la diffusion des connaissances selon lui - le SOCRATE de PLATON par exemple mettant en avant la difficulté d'harmoniser la recherche de la sagesse avec les nécessités pressantes de la prise des décisions en politique. Pour Jeremy BENTHAM, il est possible de s'informer convenablement, parce que le fondement universel de l'action humaine peut être aperçu dans tout ce que les gens font et disent.

     C'est probablement, si l'on suit toujours Timothy FULLER, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation de 1789, qui forme, dans le vaste ensemble des écrits, son ouvrage le plus important.

La réserve philosophique de René DESCARTES à la réforme de la société (la violence potentielle et l'incertitude entoure toute tentative de ce genre) est négligée par Jeremy BENTHAM, même s'il tire de son rationalisme une partie de ses ressources intellectuelles. Il ne se préoccupe pas non plus des débats sur la beauté d'un ordre conventionnel longuement élaboré entre BLACKSTONE et BURKE. Ce qui lui importe, c'est le fait - c'est tout-à-fait l'optimisme des Lumières - que plus on a rassemblé de données, plus il est facile de construire un modèle simple du monde. Il n'a que faire de la prétendue supériorité de la tradition, que ce soit dans le droit, la politique ou la philosophie..."Cette différence de points de vue sur la tradition juridique anglaise, et sur la validité de la coutume et de la tradition en général, est cruciale pour comprendre un certain nombre de débats dans la philosophie politique et juridique moderne depuis l'époque de Bentham et de Burke. Auparavant, le règne de la loi signifiait que les personnes pouvaient nourrir des espérances raisonnables sur ce que les règles gouvernant leurs transactions exigeaient d'eux. Ces règles s'exprimaient dans les décisions particulières des juges qui étaient influencés par la pratique coutumière des localités où ils exerçaient. L'idée d'une source centralisée de législation uniforme, fondée sur une science de la nature humaine, était absente.

Bentham voulut introduire cette idée." Il faut se libérer du poids d'une tradition afin de faire régner le principe de l'utilité. Une réforme est nécessaire pour permettre l'expression des découvertes scientifiques. "L'une des significations centrales de l'appel au principe d'utilité se révèle ici. La science de Bentham est universelle, mais elle doit être adaptée aux conditions historiques auxquelles on l'applique. Cependant, en même temps, on ne peut donner aux conditions historiques un droit de veto sur l'application de la législation scientifique. Si cela devait être le cas, alors le préjugé pourrait légitimement prévaloir sur la science, ou pourrait se prévaloir d'une pénétration inaccessible à la science. Cette tension entre la coutume et la tradition d'un côté, et le progrès scientifique de l'autre, est au coeur du débat politique moderne. L'opposition entre conservateurs et progressistes doit être résolu en faveur du progrès pour Bentham et ses disciples : la recherche du bonheur qui s'appuie sur la science se justifie en disant que l'on n'a encore mis en évidence aucune limite empiriquement démontrable de l'épanouissement ou de l'amélioration de l'homme."

"Dans l'utilitarisme, il n'y pas de limite intrinsèque à l'usage de la puissance gouvernementale visant à promouvoir des réformes sociales. Mais cela signifiait pour Bentham en premier lieu la disparition des restrictions arbitraires et passées de mode à la confiance des individus en leurs propres facultés dans la recherche prudente de leurs intérêts. La législation scientifique avait pour but de libérer en direction de l'individualisme démocratique. On espérait qu'elle conduirait à ce que John Stuart MILL (...) appellerait plus tard la société qui se développe et s'améliore spontanément." Du coup, la tension entre l'intérêt personnel et la considération d'autrui se trouve au coeur de l'utilitarisme et elle ne peut être résolue en faisant appel à un devoir moral transcendant du type kantien, même si celui-ci peut être utile. "Pour les utilitaristes, il faut peser les conséquences toutes les fois que surgissent des arguments justifiant des autres actions possibles. Toutes les fois que les individus se permettent d'exprimer mutuellement leurs opinions, ou trouvent qu'ils ne peuvent y échapper, il leur faut argumenter sur les mérites relatifs d'actions différentes en fonction de leurs résultats possibles." Le remède à une certaine anarchie morale qui pourrait naître d'une confrontation entre opinions différentes sur les plaisirs à rechercher et à promouvoir, Jeremy BENTHAM propose la délibération en commun, une démocratie, à la condition, pour ne pas tomber dans des manoeuvres politiciennes, de respecter le principe de la parole donnée, le principe du respect des promesses. 

     Le juriste et philosophe anglais rejette toute l'argumentation d'une partie de la philosophie antique, PLATON en particulier, sur la recherche du bonheur, du souverain bien, dont on ne peut trouver la définition nulle part. Par contre, les plaisirs - jugés sévèrement comme dangereusement proches de la passion à combattre par toute cette tradition, très concrets, peuvent constituer la base d'une philosophie morale et politique réellement adaptée à la nature humaine. Il considère que la volonté générale de Jean-Jacques ROUSSEAU est une "forme moderne de la tentative ancienne d'imposer la "vertu" aux individus au prix de leur compréhension du bonheur."

Pour Jeremy BENTHAM, toujours interprété par Timothy FULLER, "un ordre politique rationnel est un ordre dans lequel il existe une distinction de plus en plus précise entre ce qui est obligatoire et ce qui relève du choix privé. On verrait que l'ordre n'a pas besoin de dépendre d'importantes obligations légales mais, plutôt de l'assurance que les obligations qui existent peuvent être défendues indépendamment de tout intérêt particulier. En retour de la garantie que les citoyens se conforment aux lois, les limites de leur libre choix dans le domaine moral pourront être indéfiniment reculées."

On se rend compte à quel point cette pensée puisse inspirer nos sociétés modernes. L'art de la législation consiste à connaître quand il faut et quand il ne faut pas légiférer : "L'objet général de toutes les lois ou celui qu'elles devraient avoir en commun, est d'augmenter le bonheur total de la communauté..., d'exclure... toute chose qui tend à enlever quelque chose à ce bonheur..., d'exclure tout dommage. Mais toute punition est un dommage : toute punition est en soi un mal. Sur la base du principe d'utilité... on devrait seulement le permettre dans la mesure où il est susceptible de prévenir un plus grand mal." (Principles of Morals and Legislation). 

          

      C'est surtout dans Introduction aux principes de la morale et de la législation que, si nous suivons également Alain RENAUT, que se trouve la mieux exposée la conception du droit et sa théorie des gouvernements.

Cette Introduction s'ouvre sur la mise en place du "principe de l'utilité". "L'originalité de Bentham consistera moins dans l'établissement du "principe de l'utilité" que dans la volonté d'en tirer certaines implications nouvelles" par rapport à Thomas HOBBES, HELVETIUS, BECCARIA et d'autres. Jeremy BENTHAM développe un très sévère critique des théories du droit naturel et de leurs prolongements politiques. Dans le chapitre III notamment, il s'attaque directement aux thèses qui prétendent faire de la loi naturelle, et non de l'utilité, le principe de la législation : "dire que "il y a une règle éternelle et immuable du droit", évoquer le "droit naturel, l'équité naturelle, les droits de l'homme, etc ", c'est en fait juger arbitrairement que telle action est bonne et mauvaise, "non parce qu'elle est conforme ou contraire à l'intérêt de ceux dont il s'agit", mais parce que "elle plaît ou déplaît à celui qui juge". Le principe du droit naturel n'est en vérité qu'un "principe de sympathie ou d'antipathie" - puisque ceux qui se réclament du droit naturel et de la loi naturelle ne font, grâce à ces notions arbitraires qui sont de pures fictions (car - empirisme oblige - qu'est-ce qu'un raisonnement qui ne s'appuie pas sur les données, variables et relatives, des sens?), que "dicter leurs sentiments comme des lois et s'arroger le privilège de l'infaillibilité".

En réalité, la nature même de nos facultés de connaître, dont le fonctionnement suppose un travail sur les données des sens, exclut toute déduction par la seule raison de règles ou de lois qui seraient inscrites éternellement dans la conscience de l'homme comme tel. Si la condition naturelle de l'homme est la sensibilité, ses seuls sentiments éternels sont la recherche du plaisir et la fuite de la douleur - et donc le politique (le "législateur"), loin d'avoir à spéculer sur une prétendue loi naturelle, antérieure aux lois positives, et avec laquelle ces lois devraient s'accorder, cherchera seulement la meilleure harmonisation possible, la meilleure combinatoire possible des plaisirs et des peines. (...) Ce sont donc les lois positives, mises en place par le législateur en vue de "maximiser" ou "maximer" les plaisirs, qui seules, "donnent une existence aux droits" : "les lois réelles donnent naissance aux droits réels" alors que le droit naturel n'est que "la créature de la loi naturelle", qui n'est elle-même qu'une fiction - donc puisque ex nihilo nihil sequitir, le droit naturel n'est rien. Du principe de l'utilité se déduit donc, selon une argumentation dont, on le voit, le ressort principal est une théorie empiriste de la connaissance, une définition du droit comme ce que seule la loi positive crée en déterminant les conditions du bonheur du plus grand nombre. On comprend dès lors pourquoi l'oeuvre de Bentham a pu être interprétée comme une étape décisive vers le positivisme juridique."

 

       Fragment on Gouvernment (1776), An Introduction to the principles of Morals and Legislation (1789), On laws in general (1782), concentrent l'essentiel de l'apport juridique de Jeremy BENTHAM.

Il s'agit de l'utilitarisme appliqué à la science de la législation. Pour Jean-Louis HALPERIN, "Bentham est positiviste dans la mesure où il rejette l'idée du droit naturel, où il reconnaît la légitimité d'une description des lois dans leur relativité factuelle et où il entend édifier une science du droit selon le modèle des sciences naturelles ou des mathématiques. Il affirme sa volonté de rigueur dans le choix d'un critère objectif du juste et de l'injuste, dans l'utilisation d'une méthode logique d'exposition - faisant appel aux distinctions fondées le plus souvent sur une "bifurcation" décomposant tout élément en deux sous-éléments - et dans l'attention portée au langage avec l'idée que les concepts juridiques sont des entités fictives sans existence en dehors du droit. En même temps, sa théorie est "prescriptive" et sa distinction entre ce qui est et ce qui doit être n'est pas la préfiguration de l'opposition du normativisme kélsénien entre le Sein et le Sollen.

Bentham reproche à Blackstone d'être un ennemi de la réforme qui s'est fait le complice des aberrations du common law en fabriquant des raisons pour approuver tout ce qui se fait. Sous le gouvernement des lois, le bon citoyen doit "obéir scrupuleusement" - et Bentham rejette tout droit de résistance au nom de prétendues lois de la nature -, mais il doit aussi "censurer librement" et c'est la justification de son attachement à la codification du droit".

Cette codification du droit est conçue comme souverain remède à tous les arbitraires, et de poser les bases d'une coopération entre le juge et le législateur. Elle donne l'occasion à l'autorité légiférante de mettre en harmonie l'activité judiciaire, après avoir pour première qualité de faire connaître les lois et d'assurer ainsi la certitude du droit pour le plus grand nombre, face à la pratique obscure pour les justiciables anglais de son époque de toute une magistrature et de toute une avocature concentrées sur ses joutes oratoires. Cet instrumentalisme judiciaire est fondamentalement aussi au service de la réforme, face à toutes les injustices et à toutes les incohérences que le juriste-philosophe relève dans son pays. Qualifié parfois de "Luther de la jurisprudence", il lutte pour la primauté du législatif, la réforme électorale en soutenant à partir de 1818 l'idée du suffrage quasi universel (masculin, mais sans écarter l'hypothèse du vote des femmes). Dans le domaine civil, malgré une certaine inconstance, il défend certaines idées comparables à celle du Code Napoléon sur le recours à l'intérêt pour canaliser les passions.

Mais c'est surtout dans le domaine pénal, à travers le Panoptique, qu'il met en application son principe utilitariste. Le Panoptique est conçu comme une "maison de pénitence" dans laquelle les prisonniers isolés, astreints au travail, rééduqués par l'instruction et la religion sont surveillés par un inspecteur depuis le centre d'un bâtiment circulaire ou polygonal. Ce modèle doit combiner une certaine "douceur" - par opposition aux supplices, monnaie courante à l'époque - et la rigueur à l'égard des délinquants. Le souci de la peine utile l'anime tout entier : souci de l'adéquation, de la proportionnalité, de la peine au délit ou au crime, souci de l'économie maximum dans l'exécution de la peine. 

 

       Pour Jean-Pierre CLERO et Christian LAVAL, si l'utilitarisme de Jeremy BENTHAM "consiste bien à promouvoir l'utilité en valeur majeure sur le plan politique, social, économique, si le principe d'utilité - le plus grand bonheur pour le plus grand nombre - doit devenir la règle de l'action collective, si ce principe ainsi axiomatisé tend à transformer les valeurs en fictions, le père de l'utilitarisme a très tôt voulu faire la théorie de ces fictions, sans subir leur mouvement, mais en prenant le contrôle de leur notion, pensée dans sa positivité - car les fictions ne sont pas toutes des erreurs - ; il s'agit alors de classer les entités fictives parmi d'autres entités, réelles et imaginaires, dans une philosophie qui ne donne pas le primat à la conscience de soi et qui ne conçoit pas l'histoire comme le simple développement de la conscience de soi."

L'utilitarisme, loi d'être une recherche effrénée vers le bonheur, est une méthode pour repérer ce que sur quoi on a réellement prise en société. Les deux auteurs centrent leur propos sur la longue lignée des réflexions sur le langage de philosophes anglais comme John LOCKE, BERKELEY, HUME, BURKE, SMITH. Pour eux, l'utilitarisme est fondamentalement une théorie du langage. Dans le Manuel des sophismes politiques, il montre toutes sortes de pièges linguistiques qui détournent de la recherche du plaisir et qui fausse la distribution des efforts de l'homme dans la balance plaisir/douleur. Son inspection de l'articulation du symbolique et de l'affectif se fait par une recherche sur la sémantique des mots. "Les décalages, imperçus de celui qui les vit, les pratique ou les subit, sont les véritables lieux et les forces qui les provoquent, sont les véritables moteurs de l'asservissement du plus grand nombre.

Plus généralement, les fautes de logique, les relâchements de l'argumentation, les ambiguïtés du langage profitent invariablement au despotisme. Bentham dit de la fausseté qu'elle est "un instrument dans les mains de la délinquance". Bentham a pensé que la "guerre des mots", qui, toujours, prélude et succède à la guerre tout court, se jouait là et qu'il convenait, pour l'utilitariste, d'y développer ses stratégies. Le caractère invisible de cette guerre ne provoque nullement chez lui la résignation, qui conduirait à ne rien faire sous prétexte que les choses pourraient être pires encore si on s'avisait de les changer.

L'immense travail philosophique, juridique, économique, politique de Bentham  - dont les onze volumes de l'édition Bowring donnent déjà une image! (Bentham Project de The Collectied Works of Jeremy Bentham) - s'explique entièrement par la volonté de connaître et maîtriser ces décalages. le souci de correctement énoncer les lois (nomographie), celui d'exprimer exactement les problèmes politiques et d'en débattre en pleine lumière, sans masquer les difficultés, la volonté de transformer l'éthique en un lieu d'argumentation, plutôt que d'affrontement de convictions et d'intérêts partisans, le conseil donné au législateur de "travailler par les intérêts, les affects et les passions" constituent les conditions de la marche de l'utilitarisme vers le bonheur du plus grand nombre. L'utilitarisme, sous sa forme native, est une symbolique du bonheur. Bentham a, par ses réflexions sur le langage, sur la logique, sur les mathématiques, autant insisté sur le travail symbolique que sur le bonheur, dont il s'est tardivement avisé qu'il aurait pu faire, pour être mieux compris, un principe, de préférence au mal nommé de principe de l'utilité."

 

     Pour préciser l'influence de l'oeuvre juridique de Jeremy BENTHAM, étant dit que la proximité de ses idées sur le droit et les orientations des rédacteurs du Code Civil et du Code Pénal en France tient plutôt de la coïncidence ou de l'air du temps favorisé par les rencontres fréquentes entre philosophes des Lumières, qu'aussi son influence sur l'évolution du droit anglais n'est pas forcément nette, même si des réformateurs des différents codes se réfèrent à lui, elle est plus perceptible en Espagne ou en Amérique du Sud.

Par contre, les thèses positivistes et utilitaristes de Jeremy BENTHAM ont nourri la tradition libérale des juristes anglo-américains (sa théorie de la justice sociale est pratiquement dominante jusqu'aux travaux de John RAWLS) et alimenté des théoriciens du continent européen comme Pellegriono ROSSI, JEHRING, Karl BINDING ou Hans KELSEN.

C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que vient un intérêt nouveau pour sa pensée, de la part d'Alf ROSS, de HART et de l'École de Francfort. Michel FOUCAULT érige le panoptique (dans Surveiller et punir notamment) en modèle de contrôle social. Les économistes dits "Law and Economics" sont séduits par son approche en terme de calcul des coûts et des bénéfices. Sur l'utilisation de critères utilitaristes, notamment dans la distinction entre droit et morale, comme sur l'analyse de la forme législative et de l'interprétation judiciaire, la pensée critique de Jeremy BENTHAM conserve un fort potentiel d'attractivité. (Jean-Louis HALPERIN).  Max WEBER élabore sa théorie de la domination en partie grâce à une interprétation de ses travaux. 

Du côté des auteurs marxistes, Georges LABICA indique que Karl MARX ne méprise pas la catégorie d'utilité, même si "elle doit disparaître sous celle d'intérêts, de valeur, de valeur d'usage et d'exploitation."  Il considère qu'il existe un déguisement du langage. "Les Français, dit Marx, portent (...) la théorisation économique anglaise à l'universalisme philosophique. Mais c'est à MILL qu'il appartiendra de fusionner la théorie de l'utilité et l'économie politique, dans l'utilitarisme. "L'utilitarisme avait d'emblée le caractère de la théorie du bien commun, mais ce caractère ne prit toutefois un contenu concret que lorsque les éléments économiques lui furent intégrés, en particulier, la division du travail et les échanges. Dans le cadre de la division du travail, l'activité privée des individus devient l'intérêt général ; l'intérêt général de Bentham se réduit à l'intérêt général tel qu'on l'évoque dans la concurrence (...) Le contenu économique transforma peu à peu l'utilitarisme en simple apologie de l'ordre existant (ce qui est un comble, pensons-nous, alors que Bentham passe son temps à vouloir le réformer de manière radicale), tendant à démontrer que, dans les conditions actuelles, les rapports des hommes entre eux, sous leur forme présente, sont les plus avantageux et les plus utiles à tous".

 

      L'attention en France sur l'oeuvre de jeremy BENTHAM s'est concentrée longtemps sur une de ses contributions, Le Panoptique. Anne BRUNON-ERNST attire l'attention sur une vision peut-être déformée introduite par une lecture trop rapide de Surveiller et punir de Michel FOUCAULT (comme de la mauvaise connaissance d'un second texte où il présente Le Panoptique : Naissance de la biopolitique). Michel FOUCAULT présente le panoptique comme le modèle de la société disciplinaire - ce qu'il est d'une certaine manière. Mais cette vision brouille la perception de l'oeuvre dans son ensemble et surtout introduit une perplexité : comment Jeremy BENTHAM peut-il promouvoir un dispositif de surveillance très profitable à tout gouvernement désireux d'effectuer un contrôle social précis et en même temps prôner l'utilitarisme, censé au service de la recherche du bonheur? 

Le Panoptique est une idée d'architecture, d'ailleurs produite par son frère Samuel au service du prince russe POTEMKIN pour améliorer la surveillance du travail des ouvriers, bâtiment d'abord de forme circulaire qui permet à un inspecteur central de surveiller les pensionnaires dans leurs cellules situées sur le pourtour. Jeremy BENTHAM compose Panopticon en Russie en 1786-1787 et ne publie son premier ouvrage sur cette idée qu'en 1791. En fait, il y a en tout 4 Panopticons, le panoptique des prisons (1791), le panoptique des pauvres (1798) pour la gestion des indigents, le panoptique d'internat (Chrestomathia, 1817) pour gérer les étudiants et le panoptique constitutionnel (1830), dispositif pour assurer la surveillance des ministres par leurs électeurs. Ces panoptiques, expériences de philosophie pratique, veulent , dans une époque caractérisée par la dureté des conditions imposées aux prisonniers, aux pauvres et aux pensionnaires des internats, assouplir les conditions d'enfermement en les rendant en même temps plus efficaces.

L'interprétation de Michel FOUCAULT sur l'instauration d'une société de surveillance (notation, enregistrement, transmission et accessibilité des informations sur les catégories de populations menaçant l'ordre établi), celle de deux universitaires américains G. HIMMELFARB et C. BAHMUELLER qui ne reprennent pas le concept de discipline sociale, mais analysent plutôt les restrictions de liberté et les atteintes aux droits de l'homme permises par ces dispositifs, sont l'objet de vives critiques de la part des chercheurs du Bentham Project de l'University College de Londres, comme de ceux du Centre Bentham de l'Université Paris 10. Pour eux, il y a de la part de Jeremy BENTHAM la volonté de rendre possible un double contrôle interne et externe, pour l'application généralisée du principe d'utilité, de tous les acteurs sociaux, du contribuable au criminel, sans oublier les gouvernants eux-mêmes... Pour G. TUSSEAU par exemple, qui relève la similitude entre les dispositifs carcéraux et constitutionnels, "la théorie politique de Bentham met donc en présence un gouvernement qui sait tout de la société, et une société qui sait tout de l'activité des gouvernants (par la présence d'une information transparente)". Un certain glissement se fait dans les milieux universitaires et éditoriaux d'une vision "quasi-totalitaire" du Panoptique vers une vision de contribution à la gouvernementabilité, qui ne manque pas, sans doute, selon nous, d'alimenter certaines visions de la gouvernance. Ces visions-là font l'impasse sur la disproportion en terme de doctrine et de moyens matériels entre l'usage des différents "panoptiques" par les différents pouvoirs politiques et économiques (dans les entreprises) et cet usage pour contrôler l'activité gouvernementale. Michel FOUCAULT écrit bien qu'au fond Jérémy BENTHAM a été le "grand théoricien du pouvoir bourgeois". Les Panoptiques sont bien, selon Anne BRUNON-ERNST, le lieu des métamorphoses (sociales).

 

 

 

Jeremy BENTHAM, Catéchisme de la réforme électorale, traduction d'Elias Régnault, 1839 ; Traités de législation civile et pénale, Éditions Dumont, 1802 ; Traités des peines et des récompenses, Dumont, 1811 ; Tactique des Assemblées parlementaires, Dumont, 1816 ; Traité des preuves judiciaires, Dumont, 1823 ; Déontologie, traduction de B. Laroche, 1834 ; Le panoptique, Éditions Belfond, 1977 ; Fragment sur le gouvernement, suivi du Manuel des sophismes politiques, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1996 ; De l'ontologie, à partir des manuscrits de Bentham, Le Seuil-Points, 1997 ; Garanties contre l'abus de pouvoir et autres écrits sur la liberté politique, Éditions Rue d'Ulm, 2001.

Georges LABICA, article Utilitarisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.  Jean-pierre CLEO et Christian LAVAL, article Bentham dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne (XVII-XVIIIe siècle), Ellipses, 2002. Jean-Louis HALPERIN, article Bentham Jeremy dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008. Alain RENAUT, article Bentham dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Timothy FULLER, article Jeremy Bentham et James MIL, dans Histoire de la philosophie politique, PUF, Quadrige, 1994. Émile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome III, PUF, Quadrige, 2000. Cahiers critiques de philosophie n°4, Jeremy BENTHAM, Hermann/Paris VIII, Philosophie, 2007.

 

Relu et complété le 11 avril 2020

 

 

 

 

 

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 10:38

            Jacques de GUIBERT, général de l'armée royale française, écrivain prolifique par ailleurs de très nombreuses oeuvres dramatiques très moyennes et de journaux de voyage, est l'auteur de deux oeuvres marquantes dans le domaine de la stratégie et de l'organisation des armées : Essai général de tactique (1770, 1772), suivi de Défense du système de guerre moderne (1779) et De la force publique considérée dans tous ses rapports (1790).

Ces deux oeuvres préludent à une véritable révolution dans les armées, le passage d'une armée dynastique à une armée nationale. A l'époque de leur première diffusion, malgré la perception négative d'un officier militaire se mettant à écrire dans une société à ordres figée, du fait qu'ils constituent une analyse très partagée dans certains milieux pré-révolutionnaires et même au plus haut niveau de l'État royal (malgré encore les périodes alternées de pouvoir et de disgrâce pour la mise en oeuvre des réformes proposées), elles connurent un très grand succès et jusqu'aux années 1870, elles constituent des oeuvres de référence. Si Essai général de tactique ne possède plus qu'un intérêt historique, De la force publique constitue encore une source d'inspiration, car elle place le débat au niveau de la signification de l'engagement du citoyen dans la défense.

 

          Selon le général Henri MENARD (1919-1989), préfacier de ses Écrits militaires rassemblés pour la période 1772-1790, "Guibert ne peut sans doute être classé parmi les grands capitaines. Il n'a atteint qu'un grade modeste et, de 1763 à 1793, la France n'a participé à aucune guerre en Europe. Son mérite et sa valeur d'exemple, c'est d'avoir recherché dans l'histoire les constantes d'ordre psychologique et moral qui font la grandeur d'une nation, la force d'un État ; c'est d'avoir situé ses préoccupations d'ordre militaire dans le contexte général des institutions politiques et sociales ; c'est d'avoir, en dominant le passé et le présent, dégagé les lignes essentielles des réformes à entreprendre pour que la nation soit maîtresse de son avenir. A bien des égards son oeuvre est prophétique. la résonance qu'elle trouve encore en nous indique bien la permanence des thèmes abordés".

Théoricien visionnaire, il se situe avec CLAUSEWITZ parmi les rares penseurs militaires à avoir une vision globale, alimentée d'ailleurs par sa fréquentation assidue des milieux philosophiques des Lumières. Non sans problème interne à son oeuvre : Robert Roswell PALMER (1909-2002), historien américain, dans l'ouvrage d'Eward Mead EARLE consacré aux maîtres de la stratégie, estime qu'entre Essai général de tactique et Défense du système de défense existe des contradictions : dans l'un il propose d'entrer dans la guerre de mouvement et une armée de citoyens, dans l'autre il justifie le système de guerre de son époque par opposition à la guerre de l'antiquité classique et réfute l'idée de citoyens-soldats. Outre qu'entre 1770 et 1779 il y a la révolution américaine où une armée professionnelle combat des insurgés civils et qu'il ne croit pas possible de défaire une armée dans une insurrection civile, Robert Roswell PALMER explique surtout cela par le caractère même de l'auteur : "Guibert était un personnage instable, orgueilleux, imprévisible et brillant, un littérateur et philosophe, considéré par ses contemporains comme l'incarnation du génie. Il était inconséquent, passionné, emporté par l'enthousiasme du moment. Avant d'écrire son Essai, il avait servi comme officier en Allemagne et en Corse (contre l'insurrection anti-française). A l'instar d'autres philosophes, il admirait profondément Frédéric II, qui, à leurs yeux, représentait la modernité et les lumières (pendant un temps seulement toutefois...)." Le fait qu'il rencontre l'empereur admiré après la publique des Essais n'a peut-être pas été pour rien d'un changement d'attitude et d'opinion exprimé dans Défense du système de défense. Quoi qu'il en soit, la postérité retient surtout Essai général de tactique et De la force publique.

 

Essai général de tactique

          C'est dans un contexte de stagnation de l'art de la guerre que Jacques de GUIBERT rédige Essai général de tactique. Une stagnation qui dure depuis bien deux siècles, où les moyens de combat sont relativement simples et ne nécessitent ni une technologie évoluée, ni une instruction individuelle très poussée, réduite à suivre les instructions données au cours du combat (au son des tambours et des trompettes) de manière automatique et où domine la discipline stricte. Les armées peuvent être très volumineuses, mais la masse n'a qu'un rôle accessoire.

Ce que l'auteur critique, c'est une façon de combattre. Les formations géométriques sont de rigueur, même si à partir du XVIIe siècle, les carrés massifs cèdent peut à peu la place à des rectangles de plus en plus allongés. Ces déformations sont imposées par le développement de la puissance de feu. Elles aboutissent à des lignes extrêmement minces qui ne peuvent plus se mouvoir sans désordre. Au XVIIIe siècle, l'excès de puissance de feu impose un remède que Jacques de GUIBERT propose et que BONAPARTE applique lors des guerres révolutionnaires et impériales. 

          Deux grands thèmes sont développés dans cet Essai : la nécessité d'une armée de patriotes ou de citoyens et la réponse aux nouvelles évolutions techniques par la guerre de mouvement.

Sur le terme tactique, il faut simplement rappeler qu'à cette époque, il signifie l'évolution des troupes, englobant la "grande tactique, que nous appelons de nos jours stratégie et la "tactique élémentaire", pour nous la tactique. Pour l'auteur, la tactique inclue presque toute la science militaire. Elle comprenait la levée et l'entraînement des troupes et l'art du général. C'est ainsi que Jacques de GUIBERT aborde dans son livre, après un (long) discours préliminaire et une (longue) introduction, la tactique élémentaire : éducation des troupes, tactique de l'infanterie, tactique de la cavalerie, la question du volume des troupes, et surtout, la tactique de l'artillerie, promue là au rang d'une véritable arme. Ensuite, la grande tactique : marches de l'armée, ouverture des marches, disposition des ordres de marche, disposition des troupes et de l'artillerie dans les ordres de marches, ordres de bataille (ordre parallèle et ordre oblique), formation des armées (nécessité d'en rassembler en temps de paix dans des camps destinés à être les écoles de la grande tactique), manoeuvres, application de ces manoeuvres et de la tactique aux terrains et aux circonstances. Suivent des Rapport de la science des fortifications avec la tactique et avec la guerre en général, Rapport de la connaissance des terrains avec la tactique, Rapport de la science des subsistances avec la guerre et particulièrement avec la guerre de campagne. L'auteur attache une très grande importance à la question du ravitaillement des troupes en manoeuvre.

       L'auteur met l'accent sur une conception de la discipline dans la formation du soldat très différente de celle alors en vigueur. Il ne s'agit pas seulement d'obéir aux ordres de manoeuvre comme l'automate militaire recherché alors, mais de trouver l'expression dans l'armée de l'homme de la vertu et de la raison. Il faut aux armées des soldats intelligents.

      Dans sa conclusion, l'officier clame l'importance d'établir une véritable encyclopédie de la chose militaire.

    Nous pouvons lire dans le tableau de la guerre dressé en tête d'ouvrage : "La science de la guerre moderne, en se perfectionnant, en se rapprochant des véritables principes, pourrait donc devenir plus simple et moins difficile. Alors les armées, mieux constituées et plus manoeuvrières, seraient moins nombreuses. Les armes y seraient réparties, dans une proportion sagement combinée avec la nature du pays et l'espèce de guerre qu'on voudrait faire. Elles auraient des tactiques simples, analogues, susceptibles de se plier à tous les mouvements. De là, l'officier d'une arme saurait commander l'autre arme. On ne verrait que des officiers généraux, ignorant le détail des corps dans lesquels il n'ont pas servi, démentir le titre qu'ils portent, ce titre qui, en leur donnant le pouvoir de commander toutes les armes, leur suppose l'universalité des connaissances qui les dirigent. Les armées étant ainsi formées, elles seraient plus facile à remuer et à conduire. On quitterait cette manière étroite et routinière, qui entrave et rapetisse les opérations. On ferait de grandes expéditions. On ferait des marches forcées. On saurait engager et gagner des bataille par manoeuvres. On serait moins souvent sur la défensive. On ferait moins de cas de ce que l'on appelle des positions. Les détails topographiques n'auraient plus la même importance. Ils ne surchargeraient plus au même point la science militaire. Les embarras étant diminués, la sobriété ayant pris la place du luxe, les détails des subsistances deviendraient moins compliqués et moins gênants pour les opérations. La science du munitionnaire consisterait à traîner le moins d'attirails possible et à tâcher de vivre des moyens du pays. L'artillerie, les fortifications, s'éclaireraient de plus en plus. Elles suivraient, dans chaque siècle, les progrès des mathématiques qui leur servent de base. Mais elles n'élèveraient, ni l'une ni l'autre, des prétentions exclusives et dominantes, des systèmes qui multiplient les dépenses et les embarras. Elles ne tiendraient, dans les armées et dans les combinaisons militaires, que le rang qu'elles doivent avoir. Elles ne seraient, dans les mains des généraux, que des accessoires utilement employés à fortifier les troupes et à les appuyer. Enfin, toutes les branches de la science militaire formeraient un faisceaux de rayons. C'est ce concours de lumières qui, réuni dans l'esprit d'un seul homme, le constituerait général, c'est-à-dire capable de commander les armées (...)."

Dans la Formation des armées, il écrit  qu' "il faut que l'ennemi me voit marcher, quand il me croira enchaîné par des calculs de subsistances. Il faut que ce genre de guerre nouveau l'étonne, ne lui laisse le temps de respirer nulle part et fasse voir, à ses dépens, cette vérité constante, qu'il n'y a presque pas de position tenable devant une armée bien constituée, sobre, patiente et manoeuvrière." Jacques de GUIBERT règle en grande partie la question du ravitaillement en le faisant pratiquement sur les régions des manoeuvres. Il prend garde que règne une "discipline de fer" afin de réprimer les moindres désordres, souvent occasionnés précisément par cette habitude qu'ont les troupes, éparpillées sur un territoire, de se fournir chez l'habitant par le pillage. Le service d'intendance doit être le plus rigoureux possible.

 En résumé, cet Essai a pour but principal de réclamer un nouveau type d'armée, dans l'idéal une armée populaire, mais en tout cas une armée plus mobile parce qu'elle vivrait sur le pays, plus libre d'agir parce que indépendante des places fortes, plus facilement manoeuvrable du fait de son organisation en divisions. A la guerre de position succède la guerre de mouvement. C'est la Révolution française qui produit ensuite ce type d'armée. (R. R. PALMER).

 

De la force publique....

            De la force publique considérée dans tous ses rapports se concentre sur l'institution militaire proprement dite. Cette institution repose alors sur un recrutement des troupes et des officiers soudé par des liens communautaires qui ont fait leurs preuves depuis Louis XIV. Mais la guerre de sept ans a mis en lumière l'effritement de ces mêmes liens, un appauvrissement du corps des troupes suite à des guerres ruineuses, une généralisation de la vénalité des charges qui se traduit par une baisse de la qualité du commandement, soucieux de se plier alors à des routines lui assurant le moins de risques possibles.

La rénovation de cette armée est donc nécessaire à plusieurs titres. Jacques de GUIBERT veut faire prendre conscience de l'opposition entre la solution de l'armée de métier, plus apte à exploiter rationnellement des techniques évoluées, mais dangereuses entre les mains d'un pouvoir mal contrôlé par le peuple, et la solution de la milice de conscription qui entraîne une charge personnelle pour tous les citoyens et dont le rendement technique est moindre, de la nécessité d'une intimité qui doit lier les institutions politiques et les institutions militaires. Loin de trancher, tout en exposant de nombreux éléments pour prendre une décision, le comte de GUIBERT hésite à opter pour le régime républicain, le seul dont soient dignes des hommes éclairés et vertueux. La milice nationale dans laquelle tout citoyen se retrouve soldat est pour lui la seule force capable de garantir l'indépendance d'un pays mais il prône tout de même l'armée de métier car une vision l'épouvante, celle de guerres de peuples inexpiables qui succéderont aux guerres limitées que se font les rois. Concrètement, dans ses fonctions intermittentes dans l'État, il s'efforce d'améliorer ce qui existe, toujours dans le cadre de la guerre limitée. 

      Pour l'auteur, quatre grandes considérations composent ce problème de la constitution de la force publique qui "le compliquent au point d'en faire quatre problèmes inséparables qui se fondent et se réunissent en un seul :

- Envisagé du côté de la protection que la force publique doit donner aux lois, et du danger dont cette force publique peut devenir pour la liberté nationale, c'est un problème constitutionnel.

- Envisagé sous le rapport de la meilleure organisation et de la plus efficace quantité d'action et de puissance contre les ennemis du dehors, c'est un problème militaire.

- Calculé dans ses rapports avec les intérêts des nations étrangères et avec les combinaisons qui peuvent appartenir à notre état de paix, de guerre, ou d'alliance avec elles, c'est un problème politique.

- Enfin, considéré sous le rapport de la dépense, et en réfléchissant que c'est la plus forte charge publique de la nation, celle qui, de plusieurs manières, pèse le plus onéreusement sur elle, et que par conséquent il est le plus important de régler avec intelligence et avec économie, c'est un problème de finance et d'administration."

  Tous les termes de ces considérations sont pesés dans cet écrit. Il commence par s'efforcer de clarifier la différence, à l'intérieur de cette force publique en général, entre la force du dehors et la force du dedans, nécessairement distinctes. La force du dehors doit être constituée de manière permanente aux frontières et être capable de se projeter au-delà très rapidement, cette force du dehors étant soumise au pouvoir exécutif de manière stricte.

    Et avant d'examiner ce que doit être la force de dedans, il examine la question des rapports de l'armée avec la nation. Deux questions sont déterminantes : les membres de l'armée doivent-ils avoir le droit de citoyen actif? (Il n'en est pas favorable, ne le donnant qu'aux soldats retirés de l'armée...). L'armée doit-elle prêter un serment? A qui doit-elle le prêter, et quelle doit être la nature de ce serment? (Le serment civique devrait être destiné à la loi, mais en tant que telle l'armée devrait sans doute ne pas prêter serment, mais l'auteur reste au niveau... des doutes). Le premier objet de cette force du dedans doit être la conservation de la liberté publique et le second, le maintien des lois, "sous la protection desquelles les citoyens vivent, possèdent, travaillent ou jouissent." Il est nécessaire que soit constituée alors une milice nationale, universelle dans tout le royaume, auquel participe tout citoyen actif de 16 à 50 ans, inscrit dans un tableau. Cette milice est dotée d'une hiérarchie la plus simple possible et est strictement réservée au dedans. Il insiste de nombreuses fois sur cette séparation entre la milice et l'armée, qui ne doivent pas se gêner l'une l'autre.

En examinant la question du droit d'être armé, il opte, contrairement à la solution américaine, pour la limitation étroite de ce droit, en dehors des cadres de la milice et de l'armée. Chaque municipalité possède sa milice qui intervient dans un strict espace géographique. La garde citoyenne ainsi établie constitue le premier degré de la force de police, les maréchaussées capables d'agir sur des territoires plus étendus en étant le deuxième. Un troisième degré de police est constitué de troupes réglées et des milices nationales.

Tout cela est coiffé par des barrières constitutionnelles relatives à la force publique en général "qu'il convient d'opposer au monarque pour la conservation de la constitution et de la liberté". Il  examine à la fin de l'ouvrage le droit de faire la guerre. C'est l'Assemblée, expression de l'opinion publique, seule capable d'édicter des instructions populaires qui doit posséder ce droit : "Sous l'ancien gouvernement, la force publique tirait sa puissance d'une obéissance aveugle à l'autorité du roi. Dans la nouvelle constitution, la force publique doit tirer la sienne d'une obéissance éclairée à la loi."

C'est sur la loi que Jean de GUIBERT termine, dans un style propre aux encyclopédistes dont il est très proche (Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert figure d'ailleurs une entrée Guibert...) : "Ce sont donc les lumières, mais des lumières à grands flots à qui, comme le soleil frappent les yeux de tous, qu'il faut appeler à l'appui de la nouvelle constitution, et de la force publique qui doit la maintenir. (...) C'est par ces lumières qu'il faut que le peuple apprenne :

- Ce que c'est que la liberté, afin de ne pas la confondre avec la licence.

- Ce que sont les droits de sûreté et de propriété.

Que ces droits ont été, par la nouvelle constitution, assurés à tous les citoyens et que c'est dans cette partie des droits de tous les citoyens, quels que ces citoyens puissent être, que consiste cette égalité annoncée sous le nom d'égalité des droits de l'homme.

- Que la loi a pour objet de maintenir ces droits et que la force publique est faite à son tour pour protéger la loi.

- Que chacun doit respecter la loi, même sans l'appui de la force publique.

Mais ce qu'il ne peut, sans crime, résister à la force publique, qui devient quand elle se montre, le signal extrême et la dernière sommation d'obéir à la loi, sous peine de rébellion.

- Qu'en désobéissant à la force publique, on obligerait à la constituer ou à la convoquer en plus grande quantité, ce qui ne ferait qu'augmenter d'autant le fardeau commun dont chacun porte ou paie sa part.

- Que, dans le pays où l'on aime la liberté et où les esprits sont ouverts à la fois aux idées d'ordre, de raison et de justice, on pousse la vénération pour la loi jusqu'à n'avoir pas besoin qu'elle se manifeste ou se fasse appuyer par une force armée ; que la force morale de la loi y suffit ; que le magistrat y proclame ou y réclame la loi et qu'à ce nom sacré, chacun se retire ou obéit en silence.

- Que cet empire de la loi, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer la force publique à son appui, est un des plus beaux et des plus évidents caractères auxquels on puisse reconnaitre un peuple libre. En sorte que partout où la loi ne se montre jamais qu'environnée d'hommes armés, on n'est encore que chez des esclaves qui viennent de secouer leurs chaines, ou chez des peuples qui ne se sont pas élevés à ce que la liberté a de plus conséquent et de plus sublime.

- Que cette soumission à la loi ne peut jamais être, pour un peuple libre, ni humiliante ni oppressive ; ni humiliante, puisque c'est lui qui fait la loi ; ni oppressive, puisque, si la loi est injuste ou sujette à inconvénients, il est sûr d'en obtenir le redressement par les formes de la constitution (...)."

 

Jacques de GUIBERT, Ecrits militaires, 1772-1790, Préface du Général Henri Ménard, Copernic, collection Nation armée, 1976. Cet assemblage comprend Essai général de tactique, précédé d'un discours sur l'état actuel de la politique et de la science militaire en Europe avec le plan d'un ouvrage intitulé "La France politique et militaire" et De la force publique, considéré dans tous ses rapports, ces deux textes presque dans leur intégralité. On peut trouver des extraits de ces deux textes dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Robert Roswell PALMER, article Frédéric le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les maitres de la stratégie, tome 1, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

Relu le 27 mars 2020

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 17:37

        Le médecin chirurgien et neurobiologiste français qui introduit l'utilisation des neuroleptiques en 1951 est surtout connu du grand public pour une vulgarisation des neurosciences dans une conception globale du conflit qui combine éléments biologiques, physiologiques et psycho-sociologiques. Parallèlement à ses écrits scientifiques consacrés surtout à l'anesthésie, réservés aux spécialistes de la médecine, qui le conduisent d'ailleurs à l'étude des mécanismes du stress (notamment dans la revue Agressologie), il publie des ouvrages généraux à l'intention du public, de philosophie scientifique et sur la nature humaine. Pionnier de la théorie de la complexité et de l'auto-organisation du vivant, il mène des activités socio-politiques progressistes.

Même si parfois des aspects purement biologiques ou médicaux apparaissent dans ses livres destinés au grand public, demandant de lui une certain effort de réflexion scientifique, nous pouvons partager son oeuvre entre ouvrages scientifiques (spécialisés) et ouvrages sociologiques (généraux).

 

      Dans le registre purement professionnel, cela va de Physiologie et biologie du système nerveux végétatif au service de la chirugie de 1950 à Les récepteurs centraux et la transduction des signaux de 1990. En passant entre autres par Réaction organique à l'agression et choc (1952), Résistance et soumission en physio-biologie : L'hibernation artificielle (1954), Bases physio-biologiques et principes généraux de réanimation (1958), Physiologie humaine (cellulaire et organique) (1961), Les régulations métaboliques (1965), Biologie et structure (1968), Neurophysiologie, Aspects métaboliques et pharmacologiques (1969), Les Comportements : Biologie, physiologie, pharmacologie (1973), L'inhibition de l'Action (1979).

       Dans le registre plus général, ses ouvrages sociologiques, sur l'agressivité notamment, nous intéresse plus particulièrement, dans ce blog sur le conflit : Les destins de la vie et de l'homme. Controverses par lettres avec P. Morand sur les thèmes biologiques (1959), Du soleil à l'homme (1963), L'homme imaginant : essai de biologie politique (1970), L'agressivité détournée : Introduction à une biologie du comportement social (1970), L'homme et la ville (1971), La société informationnelle : Idées pour l'autogestion (1973), La Nouvelle grille (1974), "Éloge de la fuite (1976), Discours sans méthode (1978), Copernic n'y a pas changé grand chose (1980), L'Alchimie de la découverte (1982), La colombe assassinée (1983), Dieu ne joue pas aux dés (1987), Les bases biologiques des comportements sociaux (1991), L'esprit du grenier (1992), Étoiles et molécules (1992), La légende des comportements (1994).

Un ouvrage auto-biographique, Une vie - Derniers entretiens, avec Claude GRENIÉ est paru également en 1996. Nous n'oublions pas bien entendu la participation du professeur LABORIT au film Mon oncle d'Amérique, d'Alain RESNAIS de 1980, basé sur ses travaux sur le conditionnement.

 

        L'homme imaginant, de 1970, constitue sans doute l'ouvrage où l'auteur livre de la manière la plus extensive sa conception proprement politique de la société. Il explique ses sympathies pour les idées progressistes, par la nécessité qu'à l'homme, s'il veut continuer à vivre, de prendre conscience des conditions (biologiques) mêmes dans lesquelles il mène les différentes révolutions qu'elles soient sociales ou politiques. Il ne cache pas ses préférences pour une société socialiste (notamment dans le chapitre La droite et la gauche), même s'il montre qu'il est plus facile pour la droite de gouverner dans une société repue : la révolution, si elle doit se faire est d'abord une révolution des mentalités.

 La caractéristique fondamentale de l'organisme humain parait être l'association originale, dans la création de structures nouvelles, des éléments mémorisés et imposés par l'expérience abstraite de l'environnement. Cette faculté d'imaginer ne le libère pas de ses déterminismes génétiques, biologiques, sémantiques, économiques et socio-culturels, mais lui permet d'en prendre conscience. En ne plaçant ses espoirs que dans la transformation, par ailleurs indispensable, de son environnement socio-économique, il ne résoudra qu'imparfaitement le problème de son aliénation. Seule la connaissance de ses déterminismes biologiques et de leur organisation hiérarchisée, lui permettra la transformation de sa structure mentale, sans laquelle toutes les révolutions risquent d'être vaines.

Complétant cette présentation de son livre, l'auteur, dans l'Introduction, écrit qu'"adepte d'une certaine discipline, celle des sciences de la vie, j'essaie d'appréhender les faits humains. Cette attitude me conduit parfois à voir ces faits humains sous une lumière qui peut déplaire à toute personne dont le système nerveux est déjà fortement structuré par son expérience antérieure de la vie. Ma vision est peut-être fausse; mais les visions antérieures le sont peut-être aussi. Et puis, la vérité ou prétendue telle, n'est jamais monolithique. Elle est fragile et changeante. Il faut lire cet essai en le comprenant comme une tentative de structuration autre, à partir d'informations souvent incomplètes mais différentes, motivées par un déterminisme unique, le mien." C'est dans cet état d'esprit de modestie, qu'Henri LABORIT propose une compréhension des relations entre biologie et politique, des effets de différents conditionnements sur l'évolution humaine. Ses idées sur l'engagement et l'individualisme, sur les sciences humaines, sur les régimes socio-économique contemporains portent la marque de cette préoccupation majeure sur les conditionnements. Il insiste toujours sur la faculté de l'imagination humaine à trouver des solutions à ses problèmes, même les plus difficiles à résoudre. "Ce qui distingue profondément les sociétés humaines des société animales, ce n'est pas leur travail, même avec la puissance intermédiaire de l'outil ; ce n'est pas non plus une liberté individuelle permettant à l'homme d'agir sur le monde matériel, si l'on comprend sous le terme de liberté la notion de libre arbitre, mais un déterminisme d'un niveau d'organisation supérieur, celui de l'imagination."

Délibérément optimiste, d'un optimisme qui fait vraiment défaut dans le monde actuel, le biologiste pense que c'est dans la nature même des déterminismes qui orientent l'activité humaine que se trouve les meilleures chances de l'humanité.

 

           L'agressivité détournée, de la même année, est un ouvrage de vulgarisation particulièrement clair et complet d'une approche biologique de la sociologie. Dans plus de la moitié de ce livre, Henri LABORIT entre dans les grandes lignes du fonctionnement de notre système nerveux et montre comment il conduit aux comportements, devant les agressions les plus diverses, de fuite ou de lutte. Exposant les bases physiologiques de l'affectivité, il indique différentes voies d'activation et d'inhibition de ces comportements. Cette description d'une machine complexe cybernétique comme le cerveau, système ouvert par essence sur l'environnement, ancrée dans son expérience d'anesthésiste, permet de comprendre (et en même temps de relativiser) les notions d'individu et de liberté, de justice. Il explique à la fin de l'ouvrage en quoi consiste le vieillissement et la mort. 

 

               L'homme et la ville (1971) se situe dans le cadre de réflexions collectives (à l'Université de Vincennes) sur Urbanisation et Biologie. C'est l'ouvrage le moins unifié de l'auteur qui lance surtout des pistes de réflexions. Produit d'une recherche de groupe, le livre part de l'ABC de cybernétique pour étudier les relations entre la ville et le groupe humain, et pour "envisager le rôle fondamental de la structure socio-économique du groupe humain fondateur ou utilisateur urbain. L'urbanisme pose avant tout un problème sociologique. Or une société se réalise par un groupement d'individus. Sur quelles bases s'établissent les relations interindividuelles? Nous pensons que pour répondre à cette question, c'est du niveau d'organisation biologique qu'il faut partir. Un individu entre en relation avec les autres individus grâce au fonctionnement de son système nerveux. Comment fonctionne-t-il? Par quelles étapes successives est-il passé au cours de l'évolution? Que reste-t-il dans nos cerveaux d'hommes modernes des cerveaux plus primitifs qui les ont précédé? Quelles conséquences en résulte-t-il sur leur fonctionnement? Ce sont bien là des connaissances indispensables à posséder, semble-t-il, pour celui qui veut comprendre les lois qui gouvernent les comportements humains en société, celles qui président à l'établissement des structures sociales elles-mêmes enfin, donnent naissance à la ville et organisent l'espace qui les entoure." Loin des travaux sur l'hygiène urbaine, loin aussi d'un rapprochement analogique entre la ville et les organismes vivants, entre structure urbaine et structure biologique (qualifié de poétique...), cet ensemble de réflexions veut étudier la ville non comme un organisme, "mais elle représente un des moyens utilisés par un organisme social pour contrôler et maintenir sa structure."

 

                 En 1974, il propose, dans la logique de L'agressivité détournée, un modèle biologique, physiologique et psycho-sociologique des comportements agressifs. Il l'expose en grande partie dans La nouvelle grille.

A partir des notions d'énergie, de masse et d'information, l'auteur propose une explication du fonctionnement du cerveau humain. La "nouvelle grille" qu'il expose (Chacun a besoin d'une grille de lecture des différents événements auxquels il est confronté)  est une grille biologique permettant "d'entrevoir comment déchiffrer la complexité de nos comportements en situation sociale". Elle vient tout droit de son expérience en laboratoire. Ce livre est la vulgarisation de Les comportement, Biologie, physiologie, de 1973, et se compose de beaucoup d'éléments scientifiques déjà présents dans Réaction organique à l'agression et au choc de 1952. Il expose d'abord donc les notions de Thermodynamique et d'information physique en biologie. De l'homéostasie au fonctionnement du système nerveux central, c'est l'information qui avant tout régi les comportements. 

Dans son modèle, il défini l'agression comme "la quantité d'énergie capable d'augmenter l'entropie (le désordre, l'agitation) d'un système, autrement dit d'en détruire plus ou moins rapidement la structure. La structure est ainsi définie comme l'ensemble des relations existant entre les éléments d'un ensemble. L'agressivité est alors la caractéristique d'un agent capable d'appliquer cette énergie sur un ensemble organisé." L'agressivité n'est pas conçue par Henri LABORIT comme un concept unitaire, car les mécanismes qui sont à l'origine de la libération énergétique déstructurante sont variés. Ce sont des mécanismes différents qui ont conduit de nombreux auteurs à établir une liste des types d'agression. Mais ils l'ont fait le plus souvent sans préciser les mécanismes nerveux centraux en jeu, se fondant surtout sur les situations déclenchantes. Ce sont les liens entre ces situations environnementales et le mécanisme de la réponse qu'il tente d'établir.

Dans ces processus, la mémorisation du résultat des réactions est essentielle : c'est elle qui détermine si une action est récompensée ou mise en échec, c'est elle qui détermine les comportements de lutte ou de fuite. Toute la question est de savoir quels processus provoquent l'activation ou l'inhibition des comportements, et comment sur le long terme, un organisme est amené à avoir une orientation d'action plus ou moins agressive à son tour, comment en fin de compte la dominance s'établit d'un organisme sur un autre. Le système nerveux permet par essence à un organisme d'agir sur un environnement. Si cette action est rendue impossible ou dangereuse, il assure aussi l'inhibition motrice. Or, il apparait que c'est cette dernière qui est à l'origine des bouleversements biologiques persistants, des maladies psychosomatiques en particulier, hypertension neurogène et ulcérations gastriques. Quelle que soit la complexité que le système nerveux a atteint au cours de l'évolution, sa seule finalité est de permettre l'action, celle-ci assurant en retour la protection de l'homéostasie, la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur, le plaisir. Quand l'action qui doit en résulter est rendue impossible, que le système inhibiteur est mis en jeu, et en conséquence la libération de noradrénaline, de ACTH et de plucocorticoïdes avec leurs incidences vaso-motrices, cardiovasculaires et métaboliques périphériques, alors nait l'angoisse.

Henri LABORIT reprend les catégories d'agressivité prédatrice, d'agressivité de compétition, d'agressivité inter-mâles, avec l'établissement des hiérarchies sociales, d'agressivité défensive, d'agressivité d'angoisse ou irritabilité, pour en expliciter les mécanismes neurobiologiques. Et aborder les conditions spécifiques d'apparition du phénomène de la guerre. Cette dernière est finalement définie comme "résultant de l'affrontement de deux informations-structures, de deux système fermés pour établir leur dominance, nécessaire à l'apparition de leur approvisionnement énergétique et matériel nécessaire lui-même au maintien de ces structures." 

 

             Dans Éloge de la fuite, de 1976, Henri LABORIT reprend les enseignements du modèle de l'agressivité pour en développer les conséquences dans divers domaines très divers : l'amour, l'enfance, les autres, la liberté, la mort, le plaisir, le bonheur, le travail, la vie quotidienne, le sens de la vie, la politique, le passé, le présente et l'avenir, la société idéale... Sur les ressorts de ces phénomènes, qui avant la conscience que nous en avons, sont déterminés biologiquement. Contrairement à la forme d'exposé didactique des précédents ouvrages, l'auteur exprime ici sa philosophie profonde de la vie et des relations sociales. A la fin du livre, quelques pages sur la réflexion du croyant chrétien à propos du marxisme reflètent bien ses interrogations d'homme public et très actif, en même temps que déjà, une interrogation sur le sens même de son parcours intellectuel, affectif et moral. Le message du Christ possède une autre signification, lumineuse, après l'acquisition de tant de connaissances scientifiques : "Car le signifié que nous croyons découvrir aujourd'hui dans le message du Christ est celui que nos connaissances actuelles du signifiant nous permettent de comprendre. Cependant, le phénomène le plus troublant, c'est que cet imaginaire incarné, qui en conséquence ne peut être autre chose que ce que nous sommes, puisse contenir un invariant suffisamment essentiel pour, toujours et partout, guérir l'angoisse congénitale de l'Homme." 

      

             La Colombe assassinée, édité en pleine crise internationale des euromissiles, se veut surtout une présentation d'une réflexion de trente ans sur l'agressivité et la violence, à l'intention des lecteurs des Cahiers de la Fondation pour les Études de Défense Nationale. Ainsi, dans des chapitres relativement courts, clos par un épilogue qui aborde quantité de problèmes sociaux (des pensées de l'auteur sur l'évolution sociale surtout), le lecteur peut retrouver sa démarche habituelle : Niveaux d'organisation, régulation et servomécanisme ; Signification fonctionnelle des centres nerveux supérieurs, Bases neurophysiologiques et biochimiques des comportements fondamentaux, Inhibition motrice et angoisse, Les moyens d'éviter l'inhibition de l'action, Passage du biologique au sociologique, du niveau d'organisation individuel au collectif... Dans la seconde partie, sont abordés les agressivités et la violence, d'abord chez l'animal, puis chez l'homme.

            

             Parmi les livres scientifiques destinés à un public spécialisé, notons Inhibition de l'action (Masson, 1980) où l'auteur évoque le programme Biologique de Survie (PDB) de tout organisme vivant. Ouvrage de référence quant à la pensée de Henri LABORIT où se trouvent exposés les différents comportement humains face à une épreuve, il reste très accessible pour tous, si l'on veut bien faire l'effort habituel nécessaire. 

 

     Henri LABORIT fonde en 1958 la revue Agressologie qu'il dirige jusqu'en 1983.

 

   L'influence de l'oeuvre d'Henri LABORIT, après son décès notamment, est diverse et relativement éparse. Elle est nourrie autant par les deux types d'ouvrages (scientifiques et grand public), d'autant que cette oeuvre s'inscrit aussi dans un mouvement intellectuel d'ensemble, auquel participent bien d'autres auteurs, en faveur d'une vision globale de l'homme et de la société (approche pluridisciplinaire), dans une perspective progressiste et une sensibilité politique de gauche.

On peut percevoir cette influence à travers le site Internet Nouvellegrille.info, lancé en 2014 par David BATÉJAT. Elle existe tant au niveau de la recherche (Bernard CALVINO, Edmond ESCURET, Claude GRENIÉ...) qu'en économie (René PASSET dans son ouvrage L'économique et le vivant, Jean-François BOUSSARD à travers la création d'entreprises de biotechnologie). Également en biosémiotique (Simon LÉVESQUE, (Laboratoire de résistance sémiotique..), en littérature de science-fiction (Serge JADOT...), en arts multidisciplinaires (Patrick BERNATCHEZ...)... 

 

Henri LABORIT, L'homme et la ville, Flammarion, 1971 ; L'homme imaginant, Essai de biologie politique Union Générale d'Editions, 10/18, 1978 ; L'agressivité détournée,  Initiation à une biologie du comportement social, Union Générale d'Editions, 10/18, 1981 ; La nouvelle grille, Pour décoder le message humain, Robert Laffont, collection "libertés 2000", 1981 ; Éloge de la fuite, Gallimard, folio essais, 2001 ; Un modèle biologique, physiologique et psycho-sociologique, Polycopié, 1974 ; La colombe assassinée, Les Cahiers de la fondation pour les études de défense nationale, n°27, 1983.

 

Actualisé le 25 février 2016. Relu le 10 mars 2020

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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 07:11

  Halford John MACKINDER est un géographe britannique généralement considéré comme le père fondateur de la géopolitique. Comme beaucoup de géographes de son époque, c'est également un explorateur (il accomplit en 1899 la première ascension du mont Kenya).

 

Homme politique et de relations publiques, développeur de la géographie comme discipline

   Halford John MACKINDER, fils de médecin, entre en 1880 à la Christ Church d'Oxford où il étudie les sciences naturelles et plus particulièrement la biologie? Après un brillant parcours, il devient président de l'Oxford Union. Après avoir quitté Oxford, il s'inscrit à l'Inner Temple, l'une des principales facultés de droit de Londres, et obtient un diplôme d'avocat en 1886. En tant que conférencier pour l'Oxford Extension Movement - une institution créée pour dispenser un enseignement aux personnes ne pouvant suivre, faite de moyens financiers, les cours à l'université -, il voyage à travers toute l'Angleterre, en particulier auprès des ouvriers du nord du pays, exposant ce qu'il appelle la "nouvelle géographie". Ses idées particulièrement originales et argumentées, qui font de la géographie un pont entre les sciences naturelles et les humanités, attirent l'attention. Son Britain and the Britain Sea (1902, réédité en 1930), écrit avec style et conviction, fait date dans l'histoire de la littérature scientifique.

  A cette époque, des membres de la Société royale de géographie s'efforcent de promouvoir la géographie au rang de discipline universitaire et de lui ménager une place adéquate dans le système éducatif anglais. Informés du succès remporté par MACKINDER, ils l'invitent à venir exposer ses thèses. Il relève le défi, exposant d'une façon très persuasive ce qu'il entende par "le but et les méthodes de la géographie". En 1887, il devient chergé d'enseignement de géographie à Oxford, le premier poste attribué à cette discipline dans une université britannique. Quand en 1899, la société royale de géographie et l'université créent le Collège de géographie d'Oxford, il en prend naturellement la direction. La même année, il organise et conduit une expédition en Afrique de l'Est au cours de laquelle il devient le premier à réussier l'ascension du mont Kenya. Selon lui, l'esprit du temps exige que la géographe soit à la fois "un explorateur et un aventurier".

    MACKINDER, qui intervient aussi à Reading et à Londres, reste à Oxford jusqu'en 1904. A cette date, il est nommé directeur de la nouvelle faculté d'économie et de science politique de l'université de Londres. Là, pendant quatre ans, il se consacre à des tâches administratives. C'est notamment grâce à lui que le centre universitaire est installé à Bloomsbury, au coeur de Londres, et non à la périphérie de la ville. Tout en continuant à enseigner la géographie économique pendant 18 ans, il démissionne de son poste de directeur et entame la troisième partie de sa carrière. Membre du Parti unioniste (conservateur), il entre au Parlement en 1910 en tant qu'élu de la cicrocnscription de Camlachie à Glasgow. Partisan convaincu de l'idée impériale, il compte parmi ses intimes le politicien L. S. AMERY et l'administrateur impérial Lord MINER. Au Parlement, MACKINDER n'a guère d'influence. S'il conserve son siège lors des élections de 1918, après avoir qualifié son adversaire de "défenseur zélé des bolcheviks" (sans nuances...), il est battu en 1922.

   Étudiant les conditions nécessaires au règlement d'une paix durable pendant la Première Guerre mondiale, il affine une théorie géopolitique qu'il avait déjà exprimé devant la Société royale de géographie en 1904 dans une conférence intitulée "Le Pivot géographique de l'histoire". Il y soutenait que l'Asie et l'Europe de l'Est (heartland) étaient devenues le centre stratégique du monde, résultat du déclin relatif de la mer comme lieu de pouvoir par rapport à la terre, et du développement industriel et économique du Sud sibérien. Il expose cette thèse dans un bref ouvrage (Democratic Ideals and Reality) publié au début de l'année 1919, pendant que se tient la conférence de la paix à Paris. Selon lui, la Grande-Bretagne et les États-Unis se doivent de préserver l'équilibre entre les puissances en compétition pour le contrôle du heartland. Il propose ainsi la création d'une série d'États indépendants entre l'Allemagne et la Russie. Cet ouvrage contient également des considérations qui devaient se révéler prémonitoires sur la notion d'un monde unique, sur le besoin d'organisations régionales regroupant les puissances mineures et sur le fait que le chaos au sein d'une Allemagne vaincue conduirait inévitablement à la dictature. Ce livre passe presque inaperçu en Angleterre, moins aux États-Unis. Il a cependant une conséquence inattendue : le concept de heartland est employé par le géopoliticien allemand Karl HAUSHOFER pour justifier son grand projet de contrôle du monde. Pendant la Seconde guerre mondiale, certains se crurent en droit d'accuser MACKINDER d'avoir inspiré HITLER à travers HAUSHOFER. Des études plus objectives ont démontré l'absurdité (et le simplisme) d'un tel grief, et la théorie de MACKINDER a été reconnue comme particulièrement stimulante pour comprendre la stratégie au niveau mondial. Ayant retenu les leçons de la Grande Guerre, MACKINDER souhaite dès 1924 la création d'une communauté atlantique, qui devient une réalité après la Seconde guerre mondiale avec la naissance de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Il est en effet persuadé que le pouvoir de l'Eurasie pouvait être compensé par celui de l'Europe et de l'Amérique du Nord, lesquelles constituent à plus d'un titre une "communauté de nations unies".

   En 1919, MACKINDER, en tant que haut-commissaire anglais, se rend dans le sud de la Russie pour tenter d'unifier les troupes de l'armée blanch. Il est anobli à son retour, l'année suivante. Sa carrière universitaire achevée en 1923, il prend la présidence du Comité impérial économique, qu'il exerce de 1926 à 1931. Il est également nommé conseiller privée (charge honorifique) en 1926. (Gerard Roe CRONE)

   Halford John MACKINDER est un authentique représentant de l'impérialisme britannique, dans sa facette conservatrice, souvent teintée de racisme.

 

Une oeuvre féconde...

         L'amiral britannique enseignant la géographie développe une pensée géopolitique conforme aux inquiétudes anglaises. Depuis très longtemps, au moins depuis la stabilisation de la monarchie anglaise par rapport à la monarchie française, au sortir de la guerre de Cent ans, la Grande-Bretagne maintient une politique dite d'équilibre des puissances sur le continent européen afin de sauvegarder ses propres capacités d'extension impériales. Promoteur de l'enseignement de la géographie dans son pays, il est considéré comme l'un des principaux fondateurs de la géopolitique opérationnelle. Il considère la planète comme une totalité sur laquelle se distinguent une "île mondiale", le Heartland, des îles périphériques, au sein d'un "océan mondial". Pour dominer le monde, il faut essentiellement tenir ce Heartland, principalement la plaine s'étendant de l'Europe centrale à la Sibérie occidentale, qui rayonne sur la Méditerranée, le Moyen-Orient, l'Asie du Sud et la Chine. 

    Halford John MACKINDER expose sa thèse centrale dans un article du Geographical Journal de 1904, Le pivot géographique de l'histoire. Dans Democratics Ideas and Reality de 1919, il s'inscrit dans la lignée initiée par Theodore ROOSEVELT, par opposition aux idéaux de WILSON. C'est surtout dans The Round World and the Winnig of the Peace, de 1943, qu'il revient sur sa thèse centrale, en la complétant sur la base de l'expérience de la première guerre mondiale et du milieu de la deuxième. 

 

       Dans The Geographical Pivot of History, publié en 1904, il définit ce heartland (l'Allemagne) menaçant pour la puissance maritime (la Grande-Bretagne).

"Lorsque l'on considère cet examen rapide des courants généraux de l'histoire, une certaine permanence des liens géographiques ne devient-elle pas évidente? N'est-elle pas la région-pivot de la politique mondiale, cette vaste zone euroasiatique inaccessible aux navires, qui dans l'Antiquité était ouverte aux cavaliers nomades et qui, aujourd'hui, est en voie de se couvrir d'un réseau ferroviaire? Là ont été et sont les conditions d'une puissance économique et militaire mobile d'un caractère considérable bien que limité. La Russie remplace l'Empire mongol. La pression qu'elle exerce sur la Finlande, la Scandinavie, la Pologne, la Turquie, la Perse, l'Inde et la Chine, remplace les raids centrifuges des hommes de la steppe. Elle occupe dans l'ensemble du monde la position stratégique centrale qu'occupe l'Allemagne en Europe. Elle peut frapper dans toutes les  directions et être frappée de tous les côtés, sauf du nord. Le développement complet de sa mobilité ferroviaire n'est qu'une question de temps. (...) Le bouleversement de l'équilibre des puissances  en faveur de l'État-pivot, avec pour résultat son expansion sur les terres marginales de l'Eurasie, permettrait l'utilisation de vastes ressources continentales pour la construction navale, et l'empire du monde serait alors en vue. Cela serait possible si l'Allemagne s'alliait à la Russie." "En conclusion, il peut être opportun de souligner le fait que la substitution de quelque prédominance nouvelle dans la zone continentale à celle de la Russie ne tendrait pas à réduire l'importance politique de la position-pivot. Les Chinois, par exemple, organisés par les Japonais, en viendraient-ils à renverser l'empire russe et à s'emparer de son territoire, ils pourraient alors représenter le péril jaune pour la liberté du monde, ne serait-ce que parce qu'ils ajouteraient une façade maritime aux ressources du grand continent, avantage jusqu'ici refusé à l'occupant russe de la région-pivot."

 

         Dans The Round World and the Winning of Peace de 1943, l'amiral britannique affine sa perception géopolitique. Avec ce qu'il appelle la "première grande crise de notre révolution mondiale", il revient sur les contours du Heartland (pour lui la partie nord et l'intérieur de l'Eurasie), en justifiant les limites géographiques qu'il lui donne, et pense que ce Heartland "offre une base physique suffisante à la pensée stratégique" et prévient qu'on s'égarerait en simplifiant artificiellement la géographie, se démarquant en cela d'une géopolitique ratzélienne trop ancrée dans les déterminismes géographiques.

"Pour notre présent propos, il est assez exact de dire que le territoire de l'URSS équivaut au Heartland, sauf dans une direction. Afin de délimiter cette exception - d'une étendue considérable -, traçons une ligne d'environ 9 000 kilomètres allant, vers l'Ouest, du détroit de Béring à la Roumanie. A 5 000 kilomètres du détroit du Béring, celle ligne coupe le fleuve Iénissï qui, des frontières de la Mongolie, va vers le nord jusqu'à l'océan arctique. A l'Est du Iénisseï, on trouve un pays généralement accidenté de montagnes, de plateaux et de vallées presque entièrement couvert de forêts de conifères ; je l'appelerai Lenaland, du nom de son trait le plus caractéristique, la présence du fleuve Lena. la Russie du Lenaland s'étend sur environ neuf millions de kilomètres carrés, mais sa population n'excède pas six millions d'individus (...). A l'Ouest du Inisséï se trouve ce que j'appelerai la Russie du Heartland, une plaine s'étendant sur plus de 6 000 kilomètres du nord au sud et 6 000 kilomètres d'est en ouest. Sa superficie est de 10 millions de km2 et sa population, qui dépasse 170 millions, s'accroît au rythme de 3 millions par an. La façon la plus simple et probablement la plus efficace de présenter les valeurs stratégiques du Heartland russe est de les comparer à celles de la France. Dans le cas de ce dernier pays, cependant, l'arrière-plan historique à considérer doit être la Première Guerre mondiale, alors que c'est la Seconde dans le cas de la Russie." "Tout bien considéré, la conclusion s'impose : si l'Union Soviétique sort de cette guerre en conquérant l'Allemagne, elle se classera comme la première puissance terrestre du globe. Elle sera en outre celle dont la position défensive est la plus forte. Le Heartland est la plus grande forteresse naturelle du monde. Pour la première fois de l'histoire, cette forteresse a une garnison suffisante à la fois en effectifs et en qualité."

 

      Aymeric CHAUPRADE et François THUAL estiment que plutôt que géopolitique, la pensée de Halford John MACKINDER doit être considérée comme géohistorique, car il donne à son Heartland des changements qui tiennent compte de l'histoire et de leurs grandes découvertes.

"Mais en même temps, alors même qu'elle installe la compréhension des dynamiques géopolitiques dans la ligne droite des mutations de l'Histoire, elle fait abstraction de l'histoire des États eux-mêmes. Ainsi l'idée centrale de Heartland, si l'on admet la puissance gigantesque qu'elle impliquerait, porte à s'interroger sur la possibilité même de son existence. Y-a-il eu, en effet, un seul moment de l'Histoire durant lequel, les géopolitiques de l'Allemagne et de la Russie ont pu durablement - c'est-à-dire plus durablement que l'éphémère pacte germano-soviétique de 1941 - converger jusqu'à permettre la formation cohérente d'une immensité terrestre, dont on peut imaginer qu'elle n'aurait pu alors être autre chose qu'un empire allemand dominant le slavisme, ou qu'un empire slave dominant le germanisme, et s'avérer être qu'un épiphénomène dans le temps?" La question mérite bien entendu d'être posée, mais n'oublions pas qu'il s'agit-là de géopolitique opérationnelle qui tend à empêcher par tous les moyens, précisément, qu'une telle puissance devienne effective. Halford John MACKINDER veut indiquer les dangers possibles pour la Grande Bretagne.  Les deux auteurs poursuivent : "Mackinder eut raison durant le contexte bipolaire : il y avait alors un pivot, le bloc soviétique encerclé par des nations maritimes - États-Unis, Grande-Bretagne - s'appuyant sur les coastlands - France - dans le cadre d'une alliance atlantique destinée à endiguer - doctrine du containment - le Heartland communiste. L'existence de ce pivot russe étendant son influence dans sa périphérie Ouest fut rendue possible par la coupure géopolitique de l"Allemagne." Ils concluent que "la théorie du Heartland stimule sans conteste la réflexion géopolitique ; mais en postulant que l'ensemble des phénomènes géopolitiques résulte d'un seul épicentre moteur, et faisant, du même coup, fi des géopolitiques propres aux États eux-mêmes, la pensée de Mackinder présente le risque de construction aussi fantasmatiques que l'Eurasie, parce que n'ayant aucune réalité ni historique, ni géographique."

 

      La pensée de Harold John MACKINDER stimule nombre de réflexions géopolitiques, effectivement, et notamment celle du journaliste Nicholas John SPYKMAN (1893-1943). Celui-ci théorise la doctrine américaine de l'endiguement - containment - appliquée par les États-Unis au début de la Guerre froide (Géographie et politique étrangère, in American Political Science Review, 1938 ; Objectifs géographiques dans la politique étrangère, in Political Science Review, 1938, America's strategy in World Politics, 1942 ; The geography of space, 1944).

Cette filiation n'est pour Aymeric CHAUPRADE, toutefois que partiellement fondée : "la géopolitique de Spykman est essentiellement centrée sur le comportement extérieur des Etats. Elle se veut critique de la pensée d'HAUSHOFER, trop marquée par le déterminisme, et de MACKINDER, à laquelle elle conteste la centralité du Heartland comme coeur des dynamiques géopolitiques." Critiquant cette théorie en s'appuyant sur l'histoire des deux guerres mondiales (il ne s'est pas réalisé...), sa démarche est toutefois proche de celle de l'amiral britannique : elle s'attache à comprendre la géopolitique en donnant à celle-ci une centralité, mais la zone-pivot est pour lui le Rimland. Soit la région intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines. C'est dans cette zone du Rimland que se jouerait le vrai rapport de forces entre la puissance continentale et la puissance maritime.

 

Halford John MACKINDER, The geographical pivot of history, The Geographical journal, 1904 ; Democratic Ideals and Reality, Holt, 1919 ; The Round World and the Winnig of the peace, Foreign Allairs, 1943. Dans Anthologie mondiale de la stratégie sont traduites The geographical pivot of History  et The Round World and the Winning of Peace (Traductions de Catherine Ter Sarkissian), Sous la direction de Gérard CHALIAND, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique,  Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999. Gerard Roe CRONE, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu et complété le 17 février 2020

 

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23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 15:51

 Le géographe français Paul Marie Joseph Vidal de LA BLACHE est, à la fin du XIXe siècle, avec son disciple Lucien GALLOIS, le fondateur d'une géopolitique française, notamment à travers le rayonnement des Annales de géographie.

 

Un historien devenu géographe, apôtre de l'enseignement universitaire et scolaire

   Très brillant élève du lycée Charlemagne, il entre en 1863 à l'école normale supérieure (à l'âge de 18 ans) où il est reç premier en 1866 à l'agrégation d'histoire et de géographie. Nommé à l'École française d'Athènes, il profite de cette affectation pour voyager dans le bassin méditerranéen, en Italie, en Palestine, en Égypte... De retour en France, il enseigne notamment à Angers. Juste après la Commune, il présente sa thèse en 1872 en Sorbonne, puis la publie sous le titre Hérode Atticus. Étude critique sur sa vie. Cette thèse prélude à une réorientation de son parcours vers une discipline universitaire encore secondaire en France, qui connait alors un développement considérable, la géographie.

   Après la défaite dans la guerre contre la Prusse, un mouvement s'élève en France pour développer l'étude et l'enseignement de la géographie à l'université et dans le système scolaire. Très peu défendue au XIXe siècle, la géographie est encore balbutiante quand on considère ses succès en Allemagne. Les géographes d'Outre-Rhin, Alexander von HUMBOLDT, RITTER, RATZEL, Von RICHTHOFEN... sont des modèles enviés qui servent d'exemple à la rénovation universitaire de la géographie française, élément de la reconquête scientifique nationale. Quant à Élisée RECLUS, plus vieux de 15 ans et le plus célèbre géographe français dans la seconde moitié du XIXe siècle, il est alors à bien des égards l'antithèse de Vidal de LA BLACHE : comme anarchiste, il se place délibérément en dehors de toute institution universitaire (en revanche, il est lelbre de nombreuses sociétés savantes), vit banni (1872-1879) puis expatrié (1879-1890) en Suisse et par la suite en Belgique (1894-1905), préfère s'adresser directement au grand public, ne défend aucune visée nationaliste ni aucun canon disciplinaire et n'a pas l'intention d'être un "maître" faisant "école". Jugé trop jeune de LA BLACHE ne devient professeur qu'en 1875, titulaire d'une chaire de géographie "débarrassée" à sa demande, de son association traditionnelle avec l'Histoire. C'est progressivement qu'il devient "incontournable" au sein de cette discipline. Maitre de conférences puis sous-directeur de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm (1877-1878), professeur à la Sorbonne (1898-1909), maître direct de nombreux historiens et géographes normaliens, éditeur de matériel scolaire, il publie tout au long de sa vie de nombreux écrits - ouvrages ou articles - qui constituent autant de références pour les chercheurs, y compris aujourd'hui.

   Surtout, en 1891, VIDAL fonde, avec Marcel DUBOIS et Lucien GALLOIS, la revue Annales de géographie. En 1894; il publie le monumental Atlas d'histoire et de géographie, un des premiers ouvrages constitués essentiellement de cartes accompagnées de courts commentaires synthétiques. Il présente ensuite le célèbre Tableau de la géographie de la France en 1903. Celui qui sert d'introduction à l'Histoire de France de LAVISSE, volume qui a un grand retentissement dans l'opinion publique. Il se sépare en 1895 de son élève Marcel DUBOIS, partisan de la géographie coloniale et adversaire d'une géographie régionale trop naturaliste selon lui. Dès lors la communauté des géographes est traversée par la rivalité de LA BLACHE/DUBOIS, ce dernier, antidreyfusard, attirant nombre d'entre eux tandis que l'attachement à de LA BLANCHE est un facteur d'unité au sein de la profession.

     Le géographe français, historien de formation, écrit en 1917 ce qui est considéré comme le premier ouvrage de géopolitique en France (La France de l'Est), marque surtout encore les mentalités dans l'hexagone par sa contribution aux idées de France aux frontières naturelles. Nationaliste convaincu, ardeur partisan du retour de l'Alsace et de la Lorraine dans le giron français, il fonde l'École française de géographie. Il développe en France, par son influence immense dans l'enseignement (c'est l'éditeur des fameuses cartes murales affichées dans toutes les écoles) et dans les milieux universitaires, la géographie telle qu'on la conçoit dans notre pays jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Paul Vidal de LA BLACHE fonde avec Lucien GALLOIS, les Annales de géographie en 1891. Il présente un célèbre Tableau de la géographie de la France en 1903, qui sert d'introduction à l'Histoire de France de LAVISSE, et établit dès 1910 le plan de la Géographie universelle publiée après sa mort durant plus de 20 ans (1927-1948).

 

Une oeuvre prégnante

          C'est tout à fait de manière symétrique à l'oeuvre de RATZEL et de Karl HAUSHOFER, qu'il inscrit sa réflexion qui aboutit à La France de l'Est en 1917. La géopolitique français à ses débuts prend donc une orientation non seulement bien entendu antagoniste au nationalisme allemand, mais également inverse dans la conception des relations entre la géographie et la société. Il tente de bâtir une géographie aux contours humains et éloignée des seuls déterminismes physiques. Lucien FEBVRE, dans La Terre et l'Evolution humaine de 1922 qualifie son approche de possibilisme, un même élément naturel (fleuve, mer, montagne) recélant des potentialités d'obstacles et d'échanges qui peuvent être exploitées par les sociétés humaines de manières très différentes. Alors que la tradition allemande exploite facilement le thème de l'espace vital, reliefs géographiques à l'appui, la tradition française souligne la fluidité de ceux-ci.

La conception de Paul Vidal de LA BLACHE est tellement prégnante dans la société française que cela retarde la prise en compte en France de la géopolitique proprement dite, telle qu'elle se développe en Allemagne, en Grande Bretagne et aux États-unis. C'est surtout une cartographie de détail que son oeuvre favorise, et d'ailleurs le Service géographique des armées fait appel à lui pour préparer l'action de géographes comme Emmanuel de  MARTONNE à la future Conférence de paix qui doit dessiner la nouvelle carte de l'Europe politique.

 

            Aymeric CHAUPRADE et François THUAL soulignent une autre tradition "issue de la géographie française, la propension à la micro-géographie, la tendance à définir des unités minimales géographiques, la région, le pays, une petite patrie aux horizons multiformes, où le paysage monotone encadre en tous ses recoins des oeuvres humaines similaires". Ces sortes de cellules de civilisation, que Paul Vidal de LA BLACHE appelle les "genres de vie". Cette conception apparait bien dans une contribution publiée en 1902 dans la revue Annales de géographie. Dans Les conditions géographiques des faits sociaux, l'auteur cite différents climats, différentes végétations, en Europe ou en Asie qui influent sur la forme des sociétés qui y vivent. Si le lien est plus délicat à saisir dans les sociétés industrialisées d'Europe, il insiste sur les formes prises par des sociétés rurales fortement dépendantes des conditions du relief.

Un des reproches qui lui est d'ailleurs fait est d'éviter souvent de discuter des effets de l'industrialisation sur les sociétés humaines, ayant tendance à mettre surtout en valeur les permanences des paysages qui forgent jusqu'aux caractères des habitants, qui fixent les styles de vie, plutôt que les bouleversements opérés par l'activité intense des hommes sur précisément ces paysages.

Selon les deux auteurs du Dictionnaire de géopolitique, "cette tendance atomistique que l'on retrouvera chez certains refondateurs, Yves LACOSTE en particulier, tend à surestimer la réalité géopolitique des régions au détriment des nations et des espaces plus vastes - ces derniers intéressant au contraire les Geoplitiker allemands." Il est frappant de constater toujours selon eux que, "tandis que les écoles de géopolitique allemande et américaine souligneront l'essor des panismes (...) voués à étirer l'espace - conception continentale, voire impériale -, les géographes français de la première moitié du XXe siècle, si républicains furent-ils, construisirent une géopolitique des féodalités ; à cet égard, la centralité du concept d'aménagement de l'espace dans la réflexion lacostienne marquera un certain retour à la géographie des "genres de vie" de Vidal de La Blache."

 

       Contrairement à d'autres géographes, notamment allemands, de LA BLACHE, conscient du relatif et du contingent, ne généralise pas. il laisse davantage des modèles d'analyse et de description, difficilement imitables en raison de ses qualités remarquables d'écrivain, que des théories. Le livre de l'historien Lucien FEBVRE, La Terre et l'évolution humaine, conçu avant la Première Guerre mondiale, mais publié seulement en 1922, dresse un excellent bilan de cette géographie moderne parvenue à maturité à travers des tendances diverses : ridiculisant le déterminisme rigide de certains géographes anglo-saxons, il crédite Vidal de LA BLACHE d'une doctrine "possibiliste".

 

Paul Vidal de LA BLACHE, La terre, géographique physique et économique, Delagrave, 1883 ; Etats et Nations de l'Europe autour de la France, Delagrave, 1889 ; Atlas général Vidal de La Blache, Histoire et Géographie, Armand Colin, 1894 ; Tableau de la géographie de la France, Hachette, 1903 ; La France de l'Est, Armand Colin, 1917. A noter que le site de l'UQAC continue la reproduction électronique des oeuvres du géographe. 

Sous la direction de Paul CLAVAL et de André-Louis SANGUIN, la Géographie française à l'époque classique (1918-1968), L'Harmattan, 1996. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

Complété le 20 février 2020

 

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 17:40

          Le pédagogue brésilien Paolo FREIRE marque la pensée sur l'éducation de la seconde moitié du XXe siècle, surtout par ses multiples interventions orales ou écrites tout d'abord lors de ses activités dans les années 1960 pour l'alphabétisation des adultes en milieu paysan, puis ensuite lors de sa participation dans la lutte aux EÉats-Unis pour l'intégration des Noirs et dans l'opposition à la guerre du VietNam, et enfin de retour dans son pays dans son activité socio-éducative. Plus sans doute que par ses livres phares tels L'éducation comme pratique de la liberté (1964), Pédagogie des opprimés (1974), La Pédagogie de l'autonomie (1991). Education for Critical Conscioussness paru à New York en 2002 reprend l'ensemble des idées de son oeuvre. 

      L'éducation populaire n'est pas présentée comme un système théorique avec tout son appareil intellectuel universitaire, mais plutôt concrètement dans le cadre d'une lutte globale pour leur libération des opprimés, dans n'importe quelque partie du monde. C'est un processus de conscientisation que son oeuvre dessine, propose, de même que son action bien concrète. Il s'appuie sur les facultés créatrices de l'homme et sur ses aptitudes à la liberté au milieu de structures politiques, économiques et culturelles oppressives.

Il puise ses idées dans de nombreux courants philosophiques - phénoménologie, existentialisme, personnalisme chrétien, marxisme humanisme et hégélianisme. Son oeuvre, très diffusée dans de nombreux pays, en Amérique Latine, en Europe ou aux États-Unis, continue de susciter des débats sur la pédagogie critique. Parce que l'activité et les écrits de Paolo FREIRE se rapportent à des cultures pédagogiques bien déterminées, beaucoup de sociologues, mais pas seulement, ont le sentiment qu'il a développé uniquement les aspects de sa théorie applicables à la situation sociale où il se trouvait, et qu'ils ont affaire non pas à une véritable sociologie ou philosophie de l'éducation, mais "seulement" à une synthèse de perspectives de l'éducation en rapport avec ces cultures. Il faut reconnaitre que ce qu'il a écrit se rattache à ses convictions et n'est pas toujours argumenté avec soin, selon les canons traditionnels des travaux universitaires. Il n'y a pas de présentation systématique de sa théorie par lui-même, ce qui en fait un système très ouvert aux multiples expériences futures. 

 

        Pédagogie des opprimés, écrit en 1969 et publié en 1974, constitue un approfondissement de l'essai publié en 1967, L'éducation, pratique de la liberté. Paolo FREIRE se démarque au sein de l'UNESCO dont il est le conseiller depuis 1968, du courant officiel de l'alphabétisation fonctionnelle (rappelons que pour les fonctionnaires internationaux comme pour la majorité des ministères de l'éducation, l'alphabétisation est le passage obligé de l'éducation) : il érige systématiquement l'alphabétisation en instrument de révolution culturelle, en moyen de faire prendre conscience aux masses à instruire de la situation objective d'exploitation, dans laquelle elles sont plongées. Sous la guidance de moniteurs politiques, aussi peu directifs que possible, celles-ci doivent pouvoir comprendre les ressorts de cette situation d'exploitation. Paolo FREIRE insiste beaucoup contre une vision simpliste de ce qui pourrait n'être qu'un instrument d'un activisme même révolutionnaire. Il s'agit de prendre en compte également les aspirations affectives des peuples, en dehors de toute conception technocratique. "L'étude de la pensée du peuple ne doit pas être faite sans le peuple, mais avec lui, en tant que créateur de sa propre pensée". L'action révolutionnaire, du coup, prend une signification humaniste, tendue vers la conquête de la liberté. La pédagogie que Paolo FREIRE propose refuse les notions d'urgence et de performance pour favoriser l'ancrage du changement social dans les profondeurs de la mentalité populaire. Elle est un ensemble de moyens de transformer le monde utilisé conjointement par l'éducateur et son interlocuteur. C'est un effort permanent de démystification des relations sociales pour dépasser une aliénation culturelle séculaire. Il faut pouvoir dépasser une certaine peur de la liberté elle-même : la conscientisation est d'abord un travail sur la liberté, de la liberté. Cette tâche d'éducation pour la libération est un effort de dépassement sans fin. Si la révolution est au coeur du processus éducatif, le dessein ne sera pas réalisé seulement par un quelconque transfert d'avantages matériels, mais aussi par une conversion radicale de mentalité, une véritable "métanoïa", qui fait que les hommes se regardent de façon différente, sans rivalité ni appétit de domination ou de convoitise. Tel sera l'homme nouveau, "ni oppresseur, ni opprimé, l'homme en voie de libération". 

 

         Pédagogie de l'autonomie, Savoirs nécessaires à la pratique éducative, publié en 1991, est rédigé au plus fort de la vague néo-libérale qui déferle sur le monde. "L'idéologie fataliste et immobilisante qui anime le discours néolibéral parcourt librement le monde, elle insiste pour nous convaincre que nous ne pouvons rien contre la réalité qui, d'historique et sociale, passe pour être ou devenir "quasi naturelle"". Contre l'ambiance générale, Paolo FREIRE poursuit sur sa lancée d'éducation pour la libération, en indiquant qu'il n'y a pas d'enseignement sans apprentissage. Enseigner exige une rigueur méthodique, une posture de chercheur, le respect des savoirs des apprenants, l'esprit critique, un sens de l'esthétique et de l'éthique, une acceptation de risques, soit... toute une série d'aptitudes et de vouloirs qui dépassent de très loin le bagage du fonctionnaire éducatif. Enseigner exige le respect des savoirs des apprenants, écrit le pédagogue, soucieux comme toujours de la qualité de pratiques émancipatrices. Toujours, il faut parler de la réalité concrète, des difficultés quotidiennes, pour comprendre comme les choses peuvent être changées. Par cette discussion, il s'agit toujours de renforcer la capacité critique de l'apprenant, sa curiosité et son insoumission. 

 

          Les différents ouvrages de Paolo FREIRE, et pas seulement les quelques livres phares traduits en langue française (une quantité impressionnante d'écrits traitent des relations entre alphabétisation et conscientisation) permettent de voir, selon John LYONS, 8 "théories" de l'éducation :

- Théorie de la valeur : Quelles sont les connaissances et les compétences qui en valent la peine? Quels sont les objectifs de l'éducation? L'éducation doit sensibiliser les étudiants afin qu'ils deviennent des sujets, plutôt que des objets, du monde. 

- Théorie de la connaissance : Qu'est-ce que la connaissance? Quelle est la différence avec la croyance? Qu'est-ce qu'une erreur? Qu'est-ce qu'un mensonge?  La connaissance est une construction sociale, avec ce que cela implique d'aspects moraux et instrumentaux.

- Théorie de la nature humaine / Qu'est-ce qu'un être humain? Comment est-elle différente des autres espèces? Quelles sont les limites du potentiel humain? "Nous sommes... les seuls êtres capables d'être à la fois les objets et les sujets des relations que nous tissons avec les autres et avec l'histoire, que nous faisons et qui fait et nous refait. Entre nous et le monde, les relations peuvent être critique, naïvement, comme par magie ou perçue, mais nous sommes conscients de ces relations dans une mesure qui n'existe pas entre tout être vivant et le monde."

- Théorie de l'apprentissage : Qu'est-ce qu'apprendre? Comment sont les compétences et les connaissances acquises? "l'enseignement ne peut pas être un processus de transfert des connaissances de l'enseignement de l'un à l'apprenant. C'est le transfert mécanique par mémorisation des résultats, que j'ai critiqué. Il s'agit d'étude critique en corrélation avec l'enseignement qui est tout aussi critique, qui exige forcément une manière critique de comprendre et de réaliser la lecture de la Parole et celle du monde, la lecture du texte et du contexte." L'apprentissage est un processus où la connaissance est présentée, puis mise en forme par la discussion et la réflexion.

- Théorie de la transmission : Qui enseigne? Par quels moyens? Quel sera le programme?  L'enseignement est un processus politique. Il doit être un processus démocratique afin d'éviter la dépendance envers une autorité enseignante.

- Théorie de la société : Qu'est-ce que la société? Quelles institutions sont impliquées dans le processus éducatif? Une société démocratique est difficile à établir. Les écoles deviennent facilement des outils utilisés par les parents, les entreprises et la communauté pour imposer leurs valeurs et leurs croyances. Et cette tendance favorise la domination et l'oppression des personnes les moins favorisées.

- Théorie des chances : Qui doit être éduqué? Qui doit être scolarisé?  Paolo FREIRE est complètement tendu vers l'objectif de fournir le plus de possibilités possibles aux gens pauvres de s'instruire, notamment dans son pays, le Brésil. L'accès à l'éducation est la seule voie de la libération sur le long terme.

- Théorie de consensus : Pourquoi les gens sont-ils en désaccord? Comment le consensus peut-il être obtenu? Le désaccord est normal. Le conflit est lié à l'existence humaine. Tenter d'échapper au conflit, c'est préserver le statu quo, c'est-à-dire une société injuste. L'éducation s'insère dans un monde de conflits et ne peut se concevoir sans tactique et stratégie.

 

      L'oeuvre de Paolo FREIRE continue d'inspirer de nombreux éducateurs dans le monde. De multiples expériences, isolées ou coordonnées, existent et enrichissent la pratique d'enseignants qui se rencontrent régulièrement pour partager les différents éléments de leurs combats. Des séminaires réunissent différents groupes pour prolonger et approfondir les pratiques émancipatrices inspirées de l'oeuvre du pédagogue brésilien. La caractéristique de ces différents séminaires, très loin d'un académisme universitaire, est d'être au plus près des aspirations des paysans et des ouvriers concernés, examinant surtout les pratiques concrètes locales et pas seulement dans les pays les plus pauvres. Comme la transformation sociale ne connait pas de frontières, beaucoup de ces enseignants qui participent à ces séminaires sont impliqués dans des organisations politiques et syndicales internationales. L'UNESCO reste très impliquée dans de nombreuses actions émancipatrices s'inspirant de l'oeuvre de Paolo FREIRE.

 

Paolo FREIRE, Pédagogie des opprimés, suivi de Conscientisation et révolution, François Maspéro, 1974 ; Pédagogie de l'autonomie, Savoirs nécessaires à la pratique éducative, Editions érès, 2006.

Sous la coordination de Françoise GARIBAY et de Michel SEGUIER, Pratiques émancipatrices, Actualités de Paulo FREIRE, Editions Syllepse, collection Nouveaux regards, 2009.

 

Relu le 6 février 2020

 

 

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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 13:25

            Figure de proue du mouvement de l'éducation nouvelle, courant pédagogique qui défend le principe d'une participation des individus, dont les enfants, à leur propre formation, Maria MONTESSORI consacre sa vie à une nouvelle perception de l'enfance et de l'éducation, donc du coup à une nouvelle perception des conflits impliquant les enfants.

Première femme italienne médecin et première femme diplômée de médecine en Italie, elle travaille plus de dix ans en psychiatrie infantile (à partir de 1896), avant de s'intéresser aux enfants "normaux". Entreprenant en 1901 des études de psychologie et de philosophie - Jean-Jacques ROUSSEAU, à travers L'Émile l'inspire beaucoup - elle se consacre surtout aux activités pratiques (fondation de Maisons des enfants...) qui lui permettent d'acquérir une expérience très concrète de l'évolution des enfants, notamment des jeunes enfants, dans la vie scolaire. Elle se fait connaître dès 1913 par des conférences internationales où elle diffuse ses idées sur les nouveaux principes pédagogiques et les pratiques nécessaires au développement de l'être humain. Elle-même et de nombreux collaborateurs et collaboratrices formulent ce qu'on appelle la Pédagogie Montessori, une pédagogie reprise notamment en Inde où elle séjourne de nombreuses années à partir de 1936 (suite à la fermeture par le gouvernement fasciste de toutes les écoles italiennes). Cette pédagogie est utilisée de par le monde par environ 4 500 écoles, dont seulement quelques unes se trouvent aux États-Unis et en France. Les idées de Maria MONTESSORI sont surtout bien accueillies en Inde.

 

             Ses oeuvres sont pour la plupart publiées après son décès, grâce aux efforts de sa famille notamment. Mais déjà, elle se fait connaître dès 1935 par des écrits plus techniques que généraux (psycho-geometrica, psycho-grammar, psycho-arithmetica, ce dernier publié en 1971) où elle expose une nouvelle manière d'apprendre les mathématiques ou la langue, en tenant compte des aptitudes de l'enfant, et en faisant de lui un acteur du monde qu'il découvre. L'enfant, de 1935, livre déjà une vision d'ensemble de sa pédagogie, qui se complète au fil des ans par d'autres ouvrages, De l'enfant à l'adolescent (1958), Pédagogie scientifique (1958), Découverte de l'enfant (1969), L'enfant créateur (1972), L'école pour enfants (1976),  The secret of chilhood, 1986 en Inde, The formation of Man, 1991, toujours en Inde, To Educate the Human Potential, toujours en Inde, L'esprit absorbant de l'enfant, traduction en français de 1959, qu'elle présente comme son oeuvre définitive.

Dans le foisonnement des écrits, souvent tirés directement ou résumés de ses conférences, deux ouvrages retiennent notre attention, Education and Peace, 1972 en Inde encore et surtout le plus accessible pour le public français, L'Education et la paix, publié en 2002, car ils lient précisément les conditions de l'éducation de l'enfant et l'évolution sociale vers la paix ou vers la guerre. 

 

            La pédagogue italienne, influencée les idées de Peter NUNN ou d'Ovide DECROLY, veut surtout développer des attitudes envers l'enfant, beaucoup plus qu'élaborer une théorie éducative. Elles s'appuie sur une connaissance très précise de l'évolution psycho-sociale dans la première enfance (jusqu'à 6 ans environ), montrant la nécessité, par l'observation attentive et bienveillante, d'utiliser très tôt les aptitudes à la découverte du monde. Elle élabore une théorie de la perception très proche de celle de PESTALOZZI, qui doit permettre à l'éducateur en général de proposer le développement des "embryons intellectuels". Avec son langage médical, elle propose d'aider l'enfant à se construire psychologiquement, dès sa naissance, à utilisant son "esprit absorbant" dans les meilleures conditions possibles.

      Un des concepts de base du système éducatif de Maria MONTESSORI est l'"activité indépendante". "Un individu est ce qu'il est, non point à cause des maîtres qu'il a eus, mais du fait de ce qu'il a accompli lui-même." Elle va jusqu'à introduire l'idée d'"autocréation" qu'elle applique non seulement à la perception sensorielles et à l'intellect, mais aussi à la coordination de tous les aspects humains du développement de la personnalité. Ce processus ne peut réussir que s'il se déroule dans la liberté, laquelle s'entend comme alliant de pair avec la discipline et la responsabilité. Les enfants sont doués d'une compréhension intuitive des formes d'épanouissement par l'activité indépendante. "Les enfants semblent avoir la sensation de leur croissance intérieure, la conscience des acquisitions qu'ils font en se développant eux-mêmes. Ils manifestent extérieurement, par une expression de joie, le fait supérieur qui s'est produit en eux". Pour elle, "cette prise de conscience toujours croissante favorise la maturité. Si l'on donne à un enfant le sentiment de sa propre valeur, il se sent libre et son travail ne lui pèse plus." (De l'enfance à l'adolescence, cité par Hermann RORHS). 

 

                   L'éducation et la paix se compose des textes des conférences (entre 1932 et 1939) où Maria MONTESSORI lie l'éducation et la paix, en soutenant l'idée positive d'une réforme sociale constructive. A la base de ces discours il y a la conviction que l'humanité doit s'organiser dans une coopération universelle, car la frontière la plus vulnérable n'est pas la limite géographique séparant deux pays, mais l'impréparation de l'homme et l'isolement des individus. 

  Pierre CALAME introduit ainsi ce recueil de textes : "Plus que jamais la paix reste à faire. Plus que jamais, peut-être, elle sera dans les prochaines décennies un enjeu de survie de l'humanité. Plus que jamais elle se fera dans la tête des hommes. Car la paix, comme l'avait bien compris Maria Montessori, n'est pas la non-guerre. Ce n'est pas seulement affaire de diplomatie, d'armée et de cessez-le-feu. Nous le savons bien, trop souvent les peuples qui gagnent la guerre perdent la paix qui suit car les valeurs nécessaires pour gagner la guerre - simplification, obéissance aux ordres, clarté de la distinction entre amis et ennemis, etc - n'ont rien à voir avec les valeurs nécessaires pour construire une paix durable - la capacité à admettre et comprendre la complexité, la capacité à coopérer avec l'autre, l'esprit critique, le sens du compromis, la perception aigüe de l'unité et de la diversité simultanée du monde. Oui, la paix n'est pas le résultat de négociations, c'est une construction. Maria Montessori parlait de la nécessité de redéfinir le concept de paix. Elle le reliait au progrès de la raison et n'hésitait pas à parler de science de la paix. (...) La paix s'apprend. Elle s'apprend d'autant plus que (...) dans la construction de la paix, il n'est pas de petite chose et de petite échelle. Elle soulignait que la construction de la paix commençait par la construction de l'harmonie entre l'enfant et l'adulte. Elle avait compris le caractère profondément fractal, dirait-on pour faire moderne, de la question de la paix : ce qui se joue entre les femmes et les hommes, entre les enfants et les adultes, entre les enfants eux-mêmes ; à l'échelle de la famille, de la classe, du quartier, se retrouve à l'échelle des rapports entre nations. La tolérance, la capacité à reconnaître que l'autre est à la fois semblable à moi et digne du même respect, se pose à l'échelle des rapports interindividuels comme à l'échelle des rapports entre les civilisations et les religions.(...). Ceux qui, à l'école primaire, apprennent à huit ans à être médiateurs entre leurs camarades seront certainement ceux qui, à une toute autre échelle, apprendront demain à être médiateurs entre les peuples."

  A Genève en 1932, à l'Office international de l'éducation, au centre alors du mouvement européen pour la paix, elle dénonce le fait que la paix n'a jamais fait l'objet d'une démarche cohérente de recherche qui puisse porter le nom de science et souligne l'importance de mettre clairement en lumière la profonde différence entre les objectifs moraux contradictoires de la guerre et de la paix. Toutes les nations de la terre, au lieu de former une alliance en vue d'éviter un conflit armé (ce qui est une critique indirecte de la vision limitée de la Société des Nations), demeurent aveugles aux causes premières de la guerre car nous vivons dans un état de paralysie morale qui obscurcit la raison. Pour éliminer ces manques, il faut donc prendre l'enfant comme point de départ et surtout croire en sa capacité de régénérer la race humaine et la société : la déficience, la faiblesse, la servitude et l'arrêt de la personnalité sont toujours le résultat d'une éducation qui n'est qu'un affrontement aveugle entre le fort (l'adulte) et le faible (l'enfant). Voilà pourquoi est indispensable la construction d'un environnement qui puisse libérer l'homme de ses frustrations et qui ne pose pas de limites à ses aspirations infinies.

  A Bruxelles en 1936, au cours d'une conférence toujours, devant le Congrès européen pour la paix, elle salue la naissance de l'humanité en tant que organisme et dénonce en même temps l'incapacité de l'homme à grandir au rythme des progrès qu'il a accomplis dans son environnement matériel. 

  A Copenhague en 1937, au sixième Congrès international Montessori, elle dénonce la condition de l'enfant comme celle d'un "citoyen oublié" et considère l'éducation de l'enfant et le développement de son autonomie comme une question sociale de la plus haute importance. Ce processus de libération est extrêmement important car l'enfant qui est libre d'agir se guérit de toutes ses déformations psychiques et devient le maître de ses propres dynamismes : l'amour n'est pas la cause mais l'effet du développement normal de l'individu. Nos efforts doivent se consacrer à aider l'enfant à se perfectionner lui-même par le contact avec la réalité car nous ne pouvons pas élever le niveau de l'humanité seulement par la culture.

   En 1937, sous les auspices de la Société scientifique d'Utrecht, elle fait trois conférences devant l'École internationale de philosophie.

   En 1939, elle fait une conférence devant la Fraternité mondiale des croyances, une organisation religieuse internationale.

 

    Pour Maria MONTESSORI, les rapports de soumission caractérisant nos sociétés et engendrant la guerre nous sont imposés surtout au moyen de l'éducation et pas exclusivement au moyen des institutions. Dans cette optique, les injustices que nous subissons au sein de notre environnement sont les mêmes que nous reproduisons à chaque génération, car nous n'avons pas eu la possibilité de développer librement notre autonomie individuelle. La reproduction à chaque génération de relations conflictuelles et ressenties comme telles entre enfants et adultes enferme l'humanité dans un cercle vicieux dont elle doit sortir, sous peine de renouveler des événements aussi catastrophiques qu'une guerre mondiale. il s'agit de substituer aux relations souvent violentes entre générations des formes de coopération qui tiennent compte des potentialités de l'enfant. Elle considère que les remèdes à l'inhumanité de la guerre doivent être recherchés non au sein de la culture, produit des adultes, mais au sein d'un éducation favorisant le développement des forces positives présentes à chaque génération. (Diego SALCO, 2005).

 

Maria MONTESSORI, L'enfant, Desclée de Brouwer, 1935 ; De l'enfant à l'adolescent, Desclée de Brouwer, 1958 ; L'Education et la paix (Traduction d'Educazione e Pace, 1949), Editions Charles Léopold Mayer, Desclée de Brouwer, 2001, préface de Pierre CALAME. 

 Une grande partie des oeuvres en anglais ou en allemand n'ont pas été encore traduites en français.

Gilbert GIANNONI, Encyclopedia Universalis, 2004. Diego SALCO, www.montessorien.net, 2005. Hermann ROHRS, dans Perspectives, revue trimestrielle d'éducation comparée, UNESCO, 1994 (n°1-2). 

 

Relu le 23 janvier 2020

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 11:50

           L'économiste autrichien Joseph Aloys SCHUMPETER est considéré comme le chef de file de toute une série d'économistes "hérétiques" qui refusent à la fois des enseignements "définitifs" des écoles libérales, keynésiennes et marxistes, tout en y puisant une grande partie de leur inspiration. Il ne fonde pas à proprement parler une "école" économique et se situe comme l'un des derniers grands économistes "généralistes" qui refusent les frontières entre disciplines.

Aussi son oeuvre, de La théorie de l'évolution économique de 1912 à son Histoire de l'analyse économique (inachevée, publiée en 1954) est emplie de considérations sociologiques. Même s'il eu pour maîtres BOHM-BAWERK, MENGER et Von WIESER, auquel il faut ajouter COURNOT, QUESNAY et WALRAS, il déborde de loin la seule analyse économique pour comprendre le capitalisme. il ne s'agit pas pour lui de rechercher les conditions de l'équilibre mais plutôt les lois du changement. Se situant dans le débat entre tenants du marxisme et tenants de l'économie politique libérale emprunteurs de notions keynésiennes, il dégage les éléments d'une comparaison critique entre capitalisme et socialisme.

C'est d'ailleurs en plein conflit mondial et en pleine gestation de qui sera la guerre froide, qu'il publie son oeuvre maîtresse et récapitulatrice, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Son oeuvre englobe plusieurs niveaux de rationalité (jean-Marie ALBERTINI), et veut communiquer une vision systémique, dotée d'une grande profondeur historique. Joseph SCHUMPETER réfute la possibilité d'une "science économique" pure, qui serait dégagée des conflits sociaux et préfère rechercher les enchaînements dynamiques des structures qui reflètent réellement la réalité socio-économique. Plutôt favorable au capitalisme, il constate avec regret que les évolutions sociales tendent plutôt vers le socialisme. De nombreux écrits ne parviennent traduites en France que relativement tardivement, ou ne le sont même pas encore, et son influence se mesure plutôt aux États-Unis (Université de Harvard) où il réside de 1932 à 1950.

 

             Théorie de l'évolution économique de 1912 n'est pas son premier ouvrage, même si c'est celui qui le fait connaître dans le monde universitaire (Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalokonomie date de 1908).

Dès le début, l'auteur affirme son penchant pour l'hérésie ; il prend à contre-pied toute l'économie politique qui recherche les conditions de l'équilibre. Au centre du circuit économique, se trouve le capital. "Le capital n'est rien d'autre que le levier qui permet à l'entrepreneur de soumettre à sa domination les biens concrets dont il a besoin, rien d'autre qu'un moyen de disposer des biens en vue de fins nouvelles, ou qu'un moyen d'imprimer à la production sa nouvelle direction". D'emblée, Joseph SCHUMPETER situe l'action de l'entrepreneur au premier plan du système capitaliste, et cela dans un contexte de conflits de volonté entre entrepreneurs qui veulent tous disposer des fonds de pouvoir d'achat suivant des directions différentes et concurrentes. "Nous définirons donc le capital comme la somme de monnaie et d'autres moyens de paiement, qui est toujours disponible pour être concédée à l'entrepreneur".  L'économie se présente comme une succession d'équilibres, ou plutôt de déséquilibres, le passage d'un équilibre à un autre se faisant sous forme de crise, où les vagues de l'essor de production s'oppose aux vagues précédentes, les vagues nouvelles succèdent aux vagues anciennes. L'équilibre est toujours menacé car l'essor est continuel.

 

             Economie, Doctrine and Method, de 1954 est la traduction anglaise d'un ouvrage paru en 1914.

 

                L'essai de 1918 sur La crise de l'État fiscal, a pour point de départ les difficultés financières de l'État faisant suite à une guerre., qui obligent à sortir du système économique antérieurement en vigueur. "Ce système économique se présentait d'ailleurs comme un agrégat d'éléments disparates et ne méritait guère que par abstraction la dénomination d'"économie de libre concurrence". Cependant, toutes les réussites et tout le dynamisme qu'on pouvait porter à son actif relevaient de ce qu'il comptait encore de libre concurrence, en dépit des tentatives dirigistes de l'État qui se sont manifestées (...) dès avant la guerre et que celle-ci n'a fait que renforcer. Ce système économique va-t-il et doit-il s'écrouler sous le poids des dépenses de guerre ou faut-il que l'État intervienne pour le transformer en quelque chose de nouveau? Dans bien des cas, ce n'est pas l'analyse sereine qui dicte la réponse à cette question. Comme dans d'autres domaines, chacun attend des suites de la guerre la réalisation de ses désirs particuliers : pour les uns l'effondrement du grand capitalisme dont la guerre n'aurait été que l'aboutissement, pour d'autres une liberté économique plus grande qu'auparavant, pour d'autres encore une "économie dirigée" mise au point par les "experts". Il était inévitable, ajoute-t-on, qu'on en arrivât là parce que l'État (...) ou l'économie libérale (...) a échoué. Ni les uns ni les autres, et encore moins les socialistes, ne tentent de fonder ce jugement à l'aide d'arguments qui relèverait un tant soit peu de la démarche scientifique". L'auteur tente de comprendre ce que signifie véritablement la "faillite de l'État fiscal", question tragique en Autriche de cette époque, et quelles conséquences il faut en tirer. Il plaide pour une sociologie des finances qui permette de le faire, dans une perspective sur le long terme, en commençant par la fin du Moyen-Age. L'étude de l'histoire fiscale montre que l'acceptation des impôts n'impliquait pas la généralité de l'obligation fiscale, ni tout le temps, ni dans la totalité de l'espace occupé par une autorité, ni tout le monde... Très au fait des diverses positions et propositions à l'égard de l'avenir de l'EÉat (lecteur attentif par exemple du Manifeste communiste), il considère que l'attention doit se concentrer sur les conditions de l'épargne (lutter contre les entraves de la législation), mais est très sceptique sur les chances d'un retour à une quelconque libre concurrence, n'écartant pas les "mesures drastiques" nécessaires.

Présent précisément dans les responsabilités étatiques du moment, (ministre des finances de 1919-1920 de la coalition social-démocrate et social-chrétien d'Otto BAUER), l'auteur termine son étude sur une conviction présente par la suite : "Les conditions préalable à l'apparition d'une société socialiste, c'est que le capitalisme ait accompli son oeuvre, c'est-à-dire qu'il existe une économie nationale saturée de capitaux et rationalisée par les entrepreneurs, en sorte qu'elle soit capable d'absorber le ralentissement du développement économique inévitablement induit par le socialisme. Le socialisme implique en effet que la vie sociale s'affranchit des contraintes de l'économie et même se détourne de ses exigences. Mais cette heure n'a pas encore sonné. Elle a même été retardée par la guerre. L'époque actuelle appartient à l'entreprise privée et au travail productif ; par l'intermédiaire de l'entreprise privée, elle appartient également à l'État fiscal. A n'en pas douter, on ne pourrait changer de système qu'au prix de lourds sacrifices pour tous et même aux dépens des intérêts de la classe ouvrière. D'ailleurs, l'heure du socialisme viendra. Peu à peu le développement de l'économie et l'élargissement du cercle des solidarités sociales qu'il entraîne feront perdre à l'économie privée sa signification historique. Ce processus s'annonce déjà et vient s'inscrire dans les tendances de la deuxième moitié du XIXe siècle, dont les dernières erreurs ont peut-être connu leur paroxysme avec la guerre. La société dépassera peu à peu l'entreprise privée et l'État fiscal, mais, à coup sûr, ce sera en dépit et non par suite de la guerre."

 

            Contribution à une sociologie des impérialismes de 1919 examine, au-delà des slogans, l'impérialisme à l'oeuvre, notamment l'impérialisme dans la monarchie absolue des temps modernes. Pour en tirer une définition et un contenu qui le lie au capitalisme. "Telle est (...) la base sociale de l'impérialisme contemporain du capitalisme : il ne coïncide pas avec la nationalisme et le militarisme, mais une fusion s'est opérée entre eux, le capitalisme reposant sur ces phénomènes au même titre qu'ils reposent sur lui. L'impérialisme moderne, comme le militarisme et le nationalisme, constitue un héritage de l'époque dominée par l'État monarchique : en lui survivent, non sans transpositions, des éléments structuraux, des formes d'organisation, une configuration d'intérêts et des attitudes qui ne sont compréhensibles que par référence à l'État monarchique.

L'impérialisme moderne constitue le point d'arrivée de forces pré-capitalistes que l'État monarchique réorganisa, en partie grâce aux méthodes du capitalisme naissant : il n'aurait jamais pu naître de la "logique interne" du capitalisme lui-même." L'auteur dessine là les contours d'un appareil d'État qui possède sa logique propre, qui favorise la guerre, qui rend possible une alliance, qui ne peut exister que dans des conditions sociales précises, entre une partie de capitalisme et les éléments militaristes de la société. Cette alliance fait peser sur l'Europe une menace de guerre constante. La disparition des intérêts monopolistiques n'empêchera sans doute pas la guerre, mais celle-ci sera autre sans leur action en tant qu'avant-garde, comme l'écrit l'auteur, dans le déclenchement de la plupart des guerres.

 

            Les classes sociales en milieu ethnique homogène, de 1927, se veut un examen le plus complet possible d'une "théorie des classes sociales", débarrassée des présupposés ethno-racistes très présents à cette époque dans la société européenne. Parmi les problèmes que soulève la théorie des classes, Joseph SCHUMPETER en retient quatre :

-  la nature du phénomène de classe, et lié, celui de la fonction des classes dans le fonctionnement  de la totalité sociale ;

-  la cohésion des classes sociales, les facteurs qui font de chaque classe sociale particulière une individualité et qui empêchent ses membres d'agir dans n'importe quel sens ;

-  la formation des classes : pourquoi et comment le système social n'a t-il jamais été homogène, et comporte toujours une stratification ;

-  les causes concrètes et les conditions d'existence d'une structure de classe déterminée et historiquement observable.

   Après un long parcours historique, qui met en relief les familles dans lesquels les individus agissent concrètement, il parvient à quelques conclusions : hiérarchisation, évolution et cohésion des classes obéissent à certains principes relativement simples. Une classe sociale déterminée naît et disparaît sur le même mode que s'améliore ou décline sa position sociale et ce n'est que parce que des classes particulières naissent et disparaissent qu'il y a une structure de classes et une évolution de cette structure.

Mais "l'explication dernière du phénomène de classes sociales réside dans les différences entre aptitudes individuelles." Ces aptitudes individuelles ne sont pas absolues, mais, strictement encadrées dans des familles ou dans des lignées, correspondent à des valeurs sociales. Dans la fin de ce texte assez dense, l'auteur insiste sur les conditions économico-sociales de la transmission de ces aptitudes individuelles (par cristallisation ou consolidation d'apprentissages, encore une fois dans la famille ou dans la lignée).

 

              Business Cycles : a Theorical Historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, de 1939, prolonge et amplifie les analyses et les conclusions du livre de 1914 (Economie, Doctrine and Method). L'économiste autrichien expose la superposition de trois cycles économiques, des cycles courts (de 40 mois environ) et qui s'expliquent par la variation des stocks, des cycles moyens (entre 6 et 11 ans) et des cycles longs (qui s'étalent sur 40 à 60 ans), résultat d'innovations majeures, machines à vapeur, rail, automobiles, électricité, chimie par exemple. La longueur et l'intensité des cycles est due à l'intensité des innovations techniques, mais celles-ci ne peuvent agir (réussite) que par l'action des entrepreneurs dans des conditions de disponibilités de capitaux et également dans des conditions sociologiques précises qui vont bien plus loin que de simples rapport d'offres et de demandes.

L'existence des crises proviennent notamment de l'irrégularité d'apparition de ces innovations techniques qui agissent sur l'ensemble des structures économiques. Les possibilités de profit résultant de l'application des techniques se tarissent au fur et à mesure de leurs diffusion, comme l'apparition de techniques nouvelles peuvent court-circuiter les calculs de réalisation de ces profits. A chaque nouvelle technique correspond bien entendu des investissements qui, pour être profitables aux entrepreneurs, doivent tout juste être novatrices et au moins novatrices le temps qu'il faut pour que les retours sur investissements se réalisent. Dans cette perspective, on peut comprendre que des techniques qui tardent à être relayées par d'autres techniques, leurs effets s'étant réalisés (baisse des prix puisque tous les entrepreneurs les proposent), cela entraîne une baisse de profit généralisée, de même que si elles sont relayées bien trop tôt, des investissements auront été réalisés en pure perte... Et c'est ce qui arrive fréquemment! D'où les diverses crises capitalistes... Ce qui explique que pour que le capitalisme survive, et que se maintienne un niveau de prix élevé, la course technologique doit rester intense et même s'accélérer, la diffusion des techniques étant de plus en plus rapide. L'explication des rythmes économiques et des rythmes technologiques proposée par Joseph SCHUMPETER, si elle est bien acceptée par l'ensemble des économistes, a fait l'objet de nombreux compléments par la suite... comme de nombreuses interprétations...

 

               Capitalisme, Socialisme et Démocratie, de 1942, indique une perspective finalement assez proche de celle de Karl MARX sur l'inévitabilité de l'effondrement du système capitaliste, même si l'auteur le regrette. Son analyse, cependant, diffère beaucoup de celle de ce dernier dans la mesure où ce qui provoque cette chute, c'est moins la montée de la concentration capitalistique dans tous les secteurs et toutes les branches de l'industrie, du commerce et de la banque que les conditions dans lesquelles elle se déroule, tant du côté des entrepreneurs, qui deviennent plutôt des rentiers que des innovateurs, que du côté de la société en général, où les excès des inégalités entraînent une hostilité généralisée contre le système. Ayant exposé dans la première partie ses convergences et différences avec l'analyse marxiste, et dans une seconde son questionnement sur la possibilité de survie du capitalisme, Joseph SCHUMPETER demande, presque a contrario, comment le socialisme peut-il fonctionner, et dans une dernière partie expose les conditions de la réussite d'un socialisme compatible avec la démocratie.

En faisant ce dernier chapitre, il livre finalement les conditions de fonctionnement d'un système économique viable : un environnement démocratique réel. Et parmi les conditions de succès de la méthode démocratique, il en dégage quatre groupes :

- que le matériel humain de la politique doit être de suffisamment bonne qualité (aptitudes et nombre adéquat) ;

- que le domaine effectif des décisions politiques ne doit pas être exagérément élargi (que le contrôle soit réel mais modéré) ;

- qu'un gouvernement, dans les sociétés industrielles, doit disposer des services d'une bureaucratie bien entraînée, "jouissant d'une bonne réputation et s'appuyant sur de solides traditions, douée d'un sens vigoureux du devoir et d'un esprit de corps non moins vigoureux" ;

- qu'un autocontrôle démocratique soit sérieux et efficace, dans le respects des rôles entre élus et électeurs.

 

          Ten Great Economists from Marx to Keynes est un essai de 1951, consacré à Karl MARX, WALRAS, MENGER, PARETO, BOHM-BAWERK, FISHER, MITCHELL et KEYNES.

 

            The History of Economic Analysis est publié en 1954. 

 

              L'influence des écrits de Joseph SCHUMPETER est finalement considérable, bousculant à la fois les traditions libérales, marxistes et keynésiennes, obligeant chacune de ces traditions à évoluer profondément.

Très peu d'économistes refusent l'approche macroéconomique qu'il a impulsée, quitte à tenter de la relier à une approche micro-économique. En France, c'est François PERROUX - qui explore le plus grand nombre des pistes ouvertes - qui fait connaître son oeuvre. Des auteurs comme Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM sont profondément influencés par son approche systémique.

"Des préoccupations identiques se retrouvent au centre de l'oeuvre du démographe A. Sauvy qui s'est toujours joué d'un orthodoxe découpage de la réalité. Bien entendu, l'acuité des problèmes de développement du Tiers-Monde durant les trois dernières décennies a renforcé toutes les explorations, en termes de structure et d'articulation, entre l'économique et le social. La crise de la croissance qui a éclaté en 1973 incite à nouveau les écononomistes à des propos hérétiques. Certains auteurs, tel M Aglietta, A. Orléan et J. H. Lorenzi, ou encore et, surtout J. K. Galbraith qui fait la jonction entre les keynésiens et les hérétiques "à la Schumpeter" se rattachent par leurs analyses à l'hérésie schumpétérienne. (...) De leur côté, d'autres économiste tel J. Attali et H. Bartoli ou encore le récent prix Nobel Amartrya Kunar Sen, à partir de perspectives et de fondements théoriques différents, participent à l'ouverture du champ économique par une critique épistémologique tout en refaisant de l'économie une science morale. Elle rejoint celle des radicaux américains". .

 

Joseph Aloys SCHUMPETER, Impérialisme et classes sociales, Flammarion, collection Champs, 1984 (ce livre rassemble trois oeuvres - Contribution à une sociologie des impérialismes, Les classes sociales en milieu ethnique homogène, La Crise de l'Etat fiscal, présentés par Jean-Claude PASSERON ; Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Petite Bibliothèque Payot, 1969 ; La théorie de l'évolution économique, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC : htpp//classiques.uqac.ca (Introduction très longue de François PERROUX) ; Business cycle : a Theoretical, historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC ; Théorie de la monnaie et de la banque, 2 tomes, Editions l'Harmattan, 2005.

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Claude JESSUA, SCHUMPETER, Encyclopedia Universalis, 2004.

 On ne sautait trop conseiller de consulter l'ouvrage de François PERROUX, La pensée économique de Joseph SCHUMPETER, Les dynamiques du capitalisme, 1965, même si son analyse critique se fait plutôt du point de vue des économistes libéraux.

 

Relu le 3 février 2020

 

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 17:18

     L'oeuvre de l'économiste marxiste (et anti stalinien) belge Ernest MANDEL se veut le prolongement à la fois théorique et militant de l'oeuvre des fondateurs du marxisme. Non seulement, l'un des fondateurs de la IVe Internationale socialiste, trotskyste, renouvelle l'étude des conflits économiques du XXe siècle, mais aborde de manière conséquente la place grandissante du complexe militaro-industriel dans les pays industrialisés. Du Traité d'économie marxiste de 1962 à "Power and money" de 1991, le continuateur de la grande tradition marxiste de Karl MARX, de LENINE,  de Rosa LUXEMBOURG, de Léon Trotsky, ne cesse de confronter l'analyse économique aux facteurs politiques (guerres, révolutions, bureaucratie) qui orientent la marche du capitalisme. Très loin d'une lecture orthodoxe ou universitaire des oeuvres marxistes, puisant son inspiration à des sources à peu près inconnues en France jusque dans les tardives années 1980 (que l'on songe aux travaux du Grundrisse de MARX ou des écrits de ROUBINE, ROSDOLOVSKY, PARVUS, KORSCH, KONDRATIEF...), Ernest MANDEL est l'un des meilleurs pédagogiques et analystes économistes que nous puissions trouver encore aujourd'hui. Son influence s'opère non seulement par des traités d'économie largement diffusé mais aussi par de très nombreux articles théoriques ou/et politiques dans de nombreuses revues (La gauche, Critique communiste, Imprécor...) même si ces écrits là sont encore d'une audience restreinte.

 

       Le Traité d'économie marxiste de 1962, véritable revisite critique de la lecture marxiste de l'histoire du capitalisme (lire Le Capital en ayant ce Traité à portée de la main est très vivifiant intellectuellement), constamment réédité depuis, se partage en quatre volumes.

Le premier traite du Travail, de l'Échange, de l'Argent, du Capital et de la Plus-value dans des termes très éclairants. Le développement du capital et les contradictions du capitalisme sont revus à la lumière de récentes études historiques, en n'hésitant pas ici ou là à s'interroger de manière critique sur toutes ces notions de base.

Le deuxième aborde, toujours un peu dans le même ordre que Le Capital, du Commerce, du Crédit, de la Monnaie, de l'Agriculture... La Reproduction et la croissance du revenu national et les crises périodiques y sont expliqués en tenant compte du développement de l'économie de guerre, de manière d'ailleurs plus systématique que dans l'oeuvre de Karl MARX, le recul du temps aidant bien entendu, mais aussi parce que l'évolution technique des industries de l'armement est bien plus avancée que dans la période où ce dernier écrit. Ernest MANDEL le fait d'autant plus librement par rapport à la vulgate orthodoxe qu'il analyse l'économie soviétique comme possédant également des caractéristiques impérialistes.

Le troisième aborde les crises périodiques du capitalisme, le capitalisme des monopoles, l'impérialisme et l'époque du déclin capitaliste. Dans le chapitre 13 de ce volume, L'impérialisme, l'auteur parcourt non seulement la période de l'impérialisme d'entre les deux-guerres mondiales, mais aussi le commencement de la période néo-impérialiste qui débute dès le lendemain de la seconde guerre mondiale.

Le quatrième volume, qui a le don de mettre en fureur à l'époque les alliés de l'Union Soviétique, traite de l'économie soviétique, de l'économie de la période de transition, de ce que pourrait être l'économie socialiste. Le dernier bon tiers de l'ouvrage porte sur les Origines, l'Essor et le Dépérissement de l'économie politique.

Notons que les quatre volumes comportent des notes très précises qui sont autant de possibilités pour le lecteur d'aller plus loin dans l'étude critique de l'économie capitaliste.

   Dans le deuxième tome, l'économie de guerre figure en bonne place dans la reproduction et la croissance du revenu. "C'est l'économie de guerre qui représente l'exemple typique de reproduction rétrécie en régime capitaliste. En effet, l'économie de guerre implique qu'une partie des ressources productives du capital constant et de la main d'oeuvre soit consacrée à la fabrication d'engins de destruction dont la valeur d'usage ne permet ni la reconstitution de machines ou de stocks de matières premières ni la reconstruction de la force de travail, mais tend au contraire à la destruction de ces ressources. De ce fait, l'économie de guerre peut atteindre un point où soit le maintien (amortissement du point financier, remplacement du point de vue physique) du capital constant n'est plus assuré, soit la force de travail ne se reconstitue plus entièrement, parce que la consommation ouvrière tombe trop bas, et la productivité du travail baisse, à quoi peut s'ajouter d'ailleurs l'effet d'une diminution absolue du nombre des travailleurs. (...) On voit (dans les exemples de l'évolution du revenu national britannique et américain de 1938 à 1945) que l'économie de guerre peut être accompagnée d'un accroissement du revenu national réel et de la valeur du produit national brut (...). La production de tanks, d'avions et d'obus, vendus par les capitalistes engagés dans le secteur des biens de destruction, est une production de marchandises dont la valeur est réalisée sur le marché. Mais ces marchandises n'entrent pas dans le processus de reproduction, cet accroissement du revenu national est accompagné d'une diminution absolue du stock du capital constant existant et d'une diminution très forte de la productivité du travail." Ernest MANDEL présente des schémas qui introduisent ce troisième secteur de production des biens de destruction, aux côté des deux secteurs de biens de production et de biens de consommation. "La reproduction rétrécie de biens de consommation et de certains biens de production, sous l'influence de la production de biens de destruction dans le cadre de l'économie de guerre se manifeste de façon très nette" (Tableau sur les différentes branches industrielles en Allemagne de 1936 à 1944). 

    Dans le troisième tome  sur l'époque de déclin du capitalisme figure l'importance croissante de l'économie d'armements et de guerre. C'est une véritable ère de capitalisme de guerre que l'auteur décrit ainsi. "Le capitalisme en déclin est incapable de mettre en valeur "normalement" l'ensemble des énormes masses de capitaux qu'il a accumulées. Mais le capitalisme ne peut exister et croitre sans une telle mise en valeur, sans une expansion constante de sa base. Au fur et à mesure que se précise cette crise de structure, la classe capitaliste, et avant tout les couches dirigeant les monopoles, recherchent de manière de plus en plus systématique des marchés de remplacement, qui peuvent assurer pareille expansion. L'économie d'armements, l'économie de guerre, représentent les marchés de remplacement essentiels que le système de production capitaliste a trouvé à son époque de déclin. L'absence de marchés nouveaux, les pratiques monopolistiques des grands trusts qui impliquent une tendance à la limitation de la production, l'absence de nouveaux champs d'investissements pour les capitaux "disponibles" créent côte à côte un retard du développement industriel global et un surplus de capitaux dans les grands pays impérialistes. L'industrie de l'acier s'est trouvée sans grand marché nouveau à exploiter après le développement mondial des chemins de fer. C'est la politique d'armement des grandes puissances pendant les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale qui a conditionné l'essor de la sidérurgie, notamment en France et en Allemagne. Parfois, comme en Russie et au Japon, d'autres commandes d'État jouaient fondamentalement le même rôle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la production d'autos a en partie rempli ce vide, mais la grande crise économique de 1929-1932 n'a été définitivement surmontée dans l'industrie lourde que par le réarmement de l'Allemagne, entrainant à sa suite un réarmement international. De même dans l'industrie américaine, seule le réarmement accéléré après 1940 a réussi à éliminer la stagnation à un niveau de sous-emploi de l'industrie lourde. Le marché de remplacement, c'est essentiellement un pouvoir d'achat nouveau, créé pour l'achat de produits de l'industrie lourde par l'État." Ce pouvoir d'achat a comme source, même dans le cas d'accroissement de la masse monétaire, qu'une "redistribution du revenu national réel, redistribution qui peut naturellement aboutir à une augmentation de la production, c'est-à-dire à des revenus réels globaux, qui deviennent ainsi une source supplémentaire de pouvoir d'achat nouveau." Les liens particulier noués pendant la guerre entre l'État et l'industrie lourde, prennent une forme spécifique dans la phase de déclin du capitalisme. "L'État (...) garantit le profit des monopoles non seulement par une politique de subsides ou d'assurances contre les pertes, mais encore et surtout en leur assurant des débouchés stables et permanents : les commandes publiques, qui sont, dans leur grande majorité, des commandes pour la "défense nationale"." "Si l'économie de guerre poussée à sa logique extrême implique nécessairement un processus de reproduction rétrécie, il n'en est pas ainsi d'une économie d'armements plus ou moins permanente, d'une militarisation permanente de l'économie maintenue dans certaines limites. Au contraire : les commandes d'État stimulent, dans ce cas, non seulement la production et l'expansion de capacité dans les secteurs directement "militaires", mais encore dans les secteurs des matières premières et même, par l'accroissement de la demande générale ainsi créée, dans les secteurs des biens de consommation. Aussi longtemps qu'il y a des ressources non employées dans la société, ce "stimulant" aura tendance à en assurer le plein emploi, tout en sapant à la longue la stabilité de la monnaie". Ernest MANDEL explique ensuite dans le chapitre suivant la tendance permanente à l'inflation monétaire, mais auparavant indique un fait historique difficile à occulter : l'existence persistance de guerres... Le capitalisme se présente alors dans un cycle de crises et de guerres.  

 

         Ce grand Traité est suivi d'Initiation à la théorie économique Marxiste en 1964, de La conception marxiste de l'État de 1965 et de La formation de la pensée économique de Karl Marx de 1967. Ces écrits d'exposés clairs et en même temps critiques, sont complétés en 1975 par une Introduction au marxisme en 1975.

 

        Avec De la bureaucratie de 1967, Ernest MANDEL récapitule tous les éléments qui caractérise celle qui se développe alors tant à l'Est qu'à l'Ouest.

 

       Une Anthologie sur l'Autogestion, occupation d'usines et contrôle ouvrier de 1970 est surtout un outil politique et militant, dans une période où les idées du socialisme autogestionnaire sont très débattues à gauche de l'échiquier politique français.

 

      Le troisième âge du capitalisme, de 1972, en trois volumes, réédité de nombreuses fois lui aussi, c'est toute l'oeuvre du Traité d'économie marxiste qui se prolonge dans une analyse très "actuelle" de la crise des années 1970.

Il s'agit en fait d'un seul ouvrage partagé en trois parties qui s'efforce de  comprendre les lois du développement du capital. C'est dans cet ouvrage que Ernest MANDEL développe une analyse des "ondes longues" du capitalisme, chacun des âges du capitalisme possédant ses propres caractéristiques  technologiques. L'économie de réarmement permanente est constitutif de ce troisième âge, où le taux de profit s'essouffle une fois de plus. Faisant référence à la fameuse loi de la baisse tendancielle du taux de profit, l'auteur propose une synthèse de ses principales thèses : "La hausse de la composition organique du capital conduit à la chute tendancielle du taux moyen de profit. Celle-ci peut être partiellement compensée par diverses contre-tendances, la plus importante d'entre elles est la tendance à l'accroissement du taux de plus-value (le taux d'exploitation de la classe ouvrière) indépendamment du niveau des salaires réels (qui peuvent augmenter dans les mêmes circonstances, étant donné un taux suffisant d'accroissement de la productivité du travail). Cependant, à long terme, le taux de plus-value ne peut augmenter proportionnellement au taux d'accroissement de la composition organique du capital, et la plupart des contre-tendances tendent au moins périodiquement (et aussi à très long terme) être supplantées à leur tour". Même si cette formulation n'est pas vraiment satisfaisante (Michel HUSSON), il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'expliquer des crises  économiques qui sont bien réelles et dont l'ampleur semble s'accroître avec l'internationalisation du capital. 

     Dans le chapitre IX de cet ouvrage, Ernest MANDEL présente les relations entre l'économie de réarmement permanente et le troisième âge du capitalisme. Notant que ni la production d'armes ni les guerres ne constituent des faits nouveau dans l'histoire du capitalisme depuis ses origines, l'auteur montre un changement "de quantité en qualité" : "l'augmentation de la quantité d'armements a sans aucun doute créé une nouvelle qualité du point de vue économique". Pour le démontrer, l'auteur redéploie sa démonstration des trois secteurs (biens de production, biens de consommation, biens de destruction).  Il en fait ressortir le fait que "la création du pouvoir d'achat total nécessaire à l'achat des armes et des biens de destruction doit s'effectuer par ponction sur la plus-value sociale, le salaires réel de la classe ouvrière demeurant inchangé". Cette ponction entraîne une tendance à la baisse du taux de profit global. Mais l'existence d'une économie permanente de guerre peut favoriser la croissance à long terme, en raison de l'accélération de l'innovation technologique présente dans la course aux armements. "Nous pouvons conclure que l'économie d'armements permanente ne peut, à la longue, résoudre aucune des contradictions fondamentales du mode de production capitaliste et ne peut supprimer aucun des éléments de crise qui lui sont inhérents. L'affaiblissement passager de ces contradictions et de ces éléments de crise ne se produit lui-même que par leur déplacement d'une sphère à l'autre - surtout de la surproduction proprement dite à celle de l'inflation et de la capacité de production excédentaire. A long terme, ce déplacement est même de moins en moins efficace (à cause de l'inflation permanente). L'économie d'armements permanente a contribué de façon importante à l'accélération de l'accumulation du capital dans l'onde longue de 1945-1965. Mais elle ne l'a pas déterminée de manière fondamentale." Les éléments purement économiques du poids de l'économie d'armements doivent être relativisés en regard de la fonction très concrète de protection armée des formidables investissements de capitaux dans les pays moins ou pas du tout industrialisés. Autant il faut mettre en articulation la spécificité de l'économie de guerre dans le fonctionnement du capitalisme, notamment à travers le commerce d'armements qui tend à persister même dans les temps de "paix", autant il ne faut pas oublier la fonctionnalité première des biens de destruction : faire la guerre ou menacer de la faire.

 

         Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes de 1979 se concentre sur des aspects bien précis qui indiquent comment s'articulent les conflits sociaux et les conflits de représentation de ses conflits dans le monde intellectuel.

 

          La pensée politique de Léon TROTSKY, de 1980 constitue une bonne introduction de sa réelle pensée, au-delà des déformations académiques ou politiques.

 

         La crise, 1974-1982, les faits, leur interprétation marxiste, de 1982,  prolonge directement Le troisième âge du capitalisme. Les derniers chapitres comportent une explication marxiste des crises de surproduction en général et reviennent sur l'explication marxiste des cycles 1971-1975 et 1976-1982. Constamment, Ernest MANDEL indique à la fois les causes profondes de ces crises et les ressorts utilisés par le capitalisme pour en sortir, quitte à replonger de manière plus importante ensuite, malgré des périodes de "croissance" qui peuvent paraître stabilisante au premier abord.

 

     La place du marxisme dans l'histoire de 1986 précède Où va l'URSS de Gorbatchev de 1989, livres plus politiques que économiques.

 

      Power and money, de 1991, actuellement en cours d'édition en français (Les éditions de La Brèche), donne un éclairage sur le capitalisme financier actuel.

 

   Les éditions successives du Traité d'économie marxiste et de Le troisième âge du capitalisme témoignent de l'intérêt porté à l'oeuvre d'Ernest MANDEL, qui, comme les écrits marxistes en général recommencent aujourd'hui à susciter des études croissantes, suite aux échecs du néo-libéralisme constaté en ce moment même par d'anciens partisans de la financiarisation de l'économie. Des colloques comme celui de 2005 continuent ce nécessaire travail de critique économique qu'il n'arrêtait pas de promouvoir, travail qui va toujours de pair avec une utilisation critique des outils marxistes à notre disposition. 

 

Ernest MANDEL, Traité d'économie marxiste, 4 tomes, Union Générale d'Editions, 10/18, 1974 ; Le troisième âge du capitalisme, 3 tomes, Union Générale d'Editions, 10/18, 1976 ; La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982. Michel HUSSON, La théorie des ondes longues et le capitalisme contemporain, contribution au Colloque Ernest Mandel du 19 novembre 2005.

De très nombreux écrits, surtout des articles de journaux ou des contributions aux différentes instances de la IVe Internationale, sont disponibles sur le site www.ernestmandel.org.

 

Relu le 1 Janvier 2020

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