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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 10:14
            Le général Lucien POIRIER, un des théoricien et des fondateurs de la stratégie française de dissuasion, est l'auteur d'ouvrages clé dans ce domaine. Croyant jusqu'au bout à la vertu rationalisante de l'atome, même dans le cas d'une prolifération de ces armements nucléaires qui restent terrifiant, qu'elles que soient leur miniaturisation, il participe tout au long de sa carrière à l'élaboration et à la défense de la doctrine de dissuasion du faible au fort, avec Pierre GALLOIS, AILLERET ou BEAUFRE, pour citer les principaux initiateurs.

         Ses ouvrages, dont la plupart exige une lecture attentive et avertie, touchent à la fois à la stratégie nucléaire proprement dite et à la théorie de la stratégie. Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne (1966) et Des stratégies nucléaires (1977, réédité en 1988), plusieurs fois remanié par ce perfectionniste rigoureux loin des projecteurs de l'actualité, examinent en effet plus spécifiquement les questions nucléaires, tandis que les Essais de stratégie théorique (1983), Les voies de la stratégie (1985), La Crise des fondements (1994) et Le Chantier stratégique (1997, réédité en 2008) élargissent les horizons jusqu'à tous les aspects de la stratégie. Dans tous ces ouvrages, l'auteur ne cesse d'approfondir le sens et les évolutions de la stratégie, élaborant ce qu'il appelle une boite à outils, "aussi rigoureuse que celle d'une science de la nature" (Gérard CHALIAND). Citons également La Réserve et l'attente : l'avenir des armes nucléaires françaises, écrit avec François GÉRÉ (Economica, 2001).

      Des stratégies nucléaire, qui prolonge son premier ouvrage-clé, Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne, est un des livres les plus clairs qui aient été publiés dans ce domaine et demeure certainement une référence pour étudier les stratégies nucléaires américaines, soviétiques et françaises. Publié en pleine crise des euromissiles, mal reçu évidemment par le mouvement pacifiste et les mouvements de paix, Des stratégies nucléaires couvre toute la période depuis les origines, juste après les explosions nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki en Japon, jusqu'à cette crise précisément des euromissiles.
Rappelons qu'il s'agissait à l'époque d'une phase de la course aux armements entre États-Unis et Union Soviétique visant à installer sur le territoire européen, dans leurs sphères d'influences respectives, des armements nucléaires dites de moyenne portée, s'adressant à des cibles situées en Europe et dans la partie européenne de l'URSS.
 
Dans le chapitre Genèse, on peut lire : "Au concept de pouvoir égalisateur (de l'atome) trop radical et prêtant à équivoque, je crois préférable celui de pouvoir compensateur ou réducteur : l'arme nucléaire réduit les inégalités de puissance militaire entre États dans la mesure où ils peuvent définir un domaine stratégique, nécessairement borné, dans lequel elle interviendrait effectivement, mais là seulement, comme un facteur compensateur des inégalités des puissances totales : la stratégie de dissuasion nucléaire, dite du faible au fort, repose sur ce principe." Cet axiome, selon lui, justifie à lui seul la prolifération nucléaire.
 Ce livre comporte de nombreuses explications  du jargon employé par les spécialistes, de nombreuses notes et des tableaux qui sont d'ailleurs beaucoup utilisés... par les détracteurs de la stratégie nucléaire en appui technique de leur argumentation.

       Les voix de la stratégie se divise trois parties distinctes, qui permettent à l'auteur de couvrir une grande surface du domaine étudié : exercice selon les termes de l'auteur "de la pensée stratégique sur elle-même"; il aborde successivement la Généalogie de la stratégie nucléaire, la pensée stratégique de Charles Benoit de GUIBERT (1715-1786) et celle d'Antoine Henri JOMINI (1779-1869). Dans cette dernière partie, il dessine les grandes lignes d'un chantier stratégique toujours à poursuivre. C'est toute une méthodologie pour aborder la stratégie que le général propose : "La généalogie de l'historien n'est pas celle de l'acteur condamné à faire, sauf à n'être que spectateur. Le premier est invinciblement induit à chercher les enchaînements, à rétablir des continuités, à combler les vides d'un savoir lacunaire. Le stratège ne peut inventer qu'en pensant la rupture, par la critique et la négation du passé et la projection dans le futur. Si la généalogie n'est plus réductible à la classique histoire militaire, si elle se constitue en matériau d'une critique éveillée au maniement des armes, cela est dû, évidemment, au fait que nous naviguons à l'estime dans une zone de turbulences. Il serait tentant de croire que notre époque ne connaît pas de précédent. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de la généalogie que de nous ramener à l'humilité. Elle rappelle que, dans tous les grands moments de ruptures, praticiens et théoriciens ont connu le même désarroi ; que leurs interrogations et leurs essais de solutions n'étaient pas plus simples que les nôtres ; qu'ils durent dire et faire "quelque chose" avec les outils du moment."

     C'est précisément cette démarche qui fait accueillir par Lucien POIRIER la fin de la guerre froide, les bouleversements géopolitiques et stratégiques de la fin de l'URSS, avec lucidité et sérénité. Dans La Crise des fondements, comme dans le livre-entretien avec Gérard CHALIAND qu'est Le Chantier stratégique, le théoricien prend acte du fait que la stratégie des quarante dernières années est devenue caduque. Les turbulences actuelles ne remettent pas en question le statu quo impérial dont les États-Unis sont le garant, le premier bénéficiaire et le gardien, mais obligent à penser une autre stratégie adaptée à de nouvelles menaces. Reprenant ses réflexions théoriques, l'auteur livre dans notamment Le Chantier stratégique des réflexions à la portée du grand public.

      Lucien POIRIER, notamment à travers ses activités de directeur d'étude de la Fondation pour les Études de Défense Nationale (jusqu'en 1992, jusqu'à la mise à pied du personnel), à l'Ecole Nationale d'Administration, influence encore de nombreux auteurs de stratégie, tel que Hervé COUTEAU-BEGARIE et François GERE. Créateur selon Gérard CHALIAND de "langage politico-stratégique", le général continue d'inspirer à travers ces ouvrages, souvent à vocation non-immédiate car volontairement insistant sur le terrain de l'épistémologie, obligeant à ne pas se contenter comme certains à adapter tout simplement leurs théories au nouvel environnement international (Les théories de Samuel HUNTINGTON sont ici directement visées).


     Selon le Dictionnaire de stratégie, "un des principaux mérites de l'oeuvre est d'avoir établi la notion de structure politico-stratégique qui décline les niveaux de la conception et de l'action : politique, stratégique, opératique et tactique. Cette structure est parcourue par des effets récurrents permanents, agissant en boucle et rétroaction les uns sur les autres. La stratégie générale intègre les composantes de la stratégie militaire, permettant de distinguer un sous-ensemble nommé "voies et moyens" intégrant deux composantes : la stratégie des moyens et la stratégie opérationnelle." C'est la stratégie napoléonienne, à travers l'étude d'auteurs tels de JOMINI, GUIBERT, CLAUSEWITZ ainsi que d'autres moins connus comme les généraux Jean COLIN et Hubert CAMON, qui inspire beaucoup Lucien POIRIER.
 
   Dans un entretien de 2003, intégré par la suite dans l'ouvrage rédigé par VERLUISE (diplo-web) et GÉRÉ (Une nouvelle Europe : comprendre une révolution géopolitique, Karthala, 2006), Lucien POIRIER, interrogé par le directeur de diplo.web (la revue géopolitique on line), fait part de ses opinions sur la crise irakienne (2002-2003) et sur l'attitude de l'Europe. Il estime que cette crise, qui n'a pas fini de modifier les règles du jeu au Moyen Orient, "nous apprend que le projet d'une Europe unie - très théorique bien qu'il ait été sanctionné par le traité d'Amsterdam et les projets d'élargissement - n'est pas pour autant en accord avec les réalités mondiales qu'il pouvait paraitre initialement." Il estime que l'OTAN possède depuis la fin de l'URSS "un statut exorbitant" qui sert avant tout les intérêts des États-Unis, qui par cet outil maintiennent leur hégémonie sur le Vieux Continent. Cet appareil militaire constitue en fait une pièce maitresse des USA pour empêcher l'Europe de la défense de réellement se faire. 
 
 
Lucien POIRIER, Eléments pour la théorie d'une stratégie de dissuasion concevable pour la France, Centre de Prospectives et d'Evaluation (CPE), 1966 ; Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne, 1967, texte dans Stratégie théorique, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale (FEDN)/Economica, 1997 ; Des stratégies nucléaires, Paris Hachette, 1977 ; Essais de stratégie théorique, Institut de stratégie comparée (ISC), 1982 ;  Les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988 ; La Crise des fondements, ISC/Economica, 1994.
Lucien POIRIER et Gérard CHALIAND, Le Chantier stratégique, Hachette, 1997 ; Editions André Versailles (en ligne sur Internet), 2008.
Gérard CHALIAND, préface de Le Chantier stratégique, "Un stratège dans le siècle" , 2008 ; François GERE, Dictionnaire de la stratégie, article Lucien POIRIER, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000.
 
Révisé et complété le 27 mars 2015
Relu le 2 Août 2019



      
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:09
     Un des meilleurs spécialistes français des questions militaires et stratégiques, et plus largement de défense, directeur d'étude et fondateur du Groupe de sociologie de défense à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fondateur de l'ARESPA, mais surtout du CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques) qui multiplie depuis 1982 études précises et analyses globales, Alain JOXE est l'auteur de nombreux ouvrages qui font références jusqu'aux cercles de spécialistes et très prisés dans le monde étudiant qui s'intéresse aux affaires militaires autrement que sous l'angle des préoccupations et des objectifs des institutions officielles.
Influencé par Raymond ARON et GRAMSCI, marxisant critique et militant très à gauche, à la culture éclectique, cet auteur est très attentif aux "hearings" de la Commission de la défense du Sénat des Etats-Unis comme aux débats européens. Ce chercheur en sciences sociales est en fait un des plus informés des variations de la doctrine américaine de défense. Promoteur d'une vision de la défense qui englobe l'ensemble des faits et des dynamismes sociaux qui s'y rapportent et d'une politique de distance vis-à-vis des impérialismes de toute provenance, comme d'une recherche active sur les alternatives populaires de défense, Alain JOXE continue d'inspirer de nombreuses réflexions de fond. En règle générale, ses écrits veulent forcer le lecteur-chercheur à aller au fond des choses et aux mouvements à long terme, loin d'une actualité journalistique qui oublie assez vite les problèmes essentiels.

               Le Rempart social (1979) et plus tard Voyage aux sources de la guerre (1991), traitent des fondements de la guerre, de ses fondements politiques, économiques et sociaux.  Il veut relier les phénomènes globaux aux événements issus des batailles.

        Dans l'avant-propos du premier livre, Alain JOXE indique que "nous sommes habitués, par les luttes passées, à penser le fascisme comme un national-socialisme. Aujourd'hui, il faut parler d'impérial-militarisme si on veut désigner l'espace et les moyens du totalitarisme nouveau qui menace de gérer la crise du capitalisme par l'établissement de la coercition à toutes les échelles du tissu social. De même pour le totalitarisme gérant la crise du "socialisme réel". "On critique ici, comme difficilement utilisables, certains concepts marxistes devenus trop "fermés", trop abstraits ou trop économistes, comme celui de mode de production. On propose le concept de formation impériale comme forme générale élémentaire du pouvoir de domination des classes sociales dans l'histoire et ceux de forces, relations et modes de destruction comme lieux d'une définition de la violence comme "facteur économique", proposée succinctement par MARX. La dimension impériale du pouvoir militaire exige que des analyses empiriques portent une attention prioritaire aux contradictions qui traversent non les classes fondamentales, mais les remparts et les casemates sociales qui sont constituées par les classes moyennes, dans la société civile où se déploie le travail hégémonique et dans la société politique où s'organisent les moyens de la coercition. La militarisation relative du rempart social est un bon indicateur du taux de fascisation."
        Économie de la violence, Théorie de l'Empire, Modes de destruction, Menaces de mort, Formation impériale, Militarisation sont déjà les maîtres-mots de ses préoccupations.
          Dans sa conclusion, il écrit qu'"il est nécessaire de montrer que la suspension de la grande guerre qu'on observe depuis 1945, n'est pas due à la nucléarisation mais que c'est plutôt la nucléarisation qui est permise par la suspension de la grande guerre. Depuis qu'on s'oriente (...) vers la nucléarisation des armements et des tactiques de champ de bataille "de pointe", cela signifie que le danger de grande guerre est de nouveau menaçant, mais l'origine de ce danger n'est évidemment pas dans les armements mais dans le développement sur tous les plans de la crise du capitalisme et surtout sur le plan de l'hégémonie, qualitativement érodée par le progrès de la délocalisation et de l'indifférenciation du marché.".
Lors de la rédaction de ce livre, nous sommes en plein débat sur la défense populaire et sur l'autogestion : "Comme l'offensive capitaliste actuelle s'attaque à l'État-nation, la défense populaire peut s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'État-nation. Mais elle s'organise aussi dans le cadre des "régions-nations" et de tous les échelons d'organisation définissables géographiquement, dans la mesure où la défense populaire est toujours défense de ce droit vital à la localisation et lutte contre la militarisation du temps qui comprend, aujourd'hui, la destruction et la négation de l'histoire locale. Dans cet espace civil de défense populaire, la bourgeoisie transnationale a déjà placé ses pions et ses moyens d'attaque décentralisés : "l'expérimentation sociale" et centralisée : le contrôle informatique pédagogique et policier des grandes masses. Mais à ces deux niveaux peut déjà s'exercer un contrôle populaire et se préparer une contre-offensive populaire". "Bref, par des cheminements technico-militaires, on voit apparaître dans le développement possible du système militaire contemporain une alternative qu'on peut résumer en : défense populaire ou défense anti-populaire. C'est dire que la défense populaire au sens général a certains atouts dans cette sorte d'affrontement qui met face à face les forces populaires et les armées et dans lequel les forces populaires sans armes n'ont pour s'opposer aux armées que leur capacité indestructible d'être la base de recrutement nécessaire de tout système de défense et de peser dans les débats professionnels des militaires sous la rubrique "moral des troupes"."
         
         Voyage aux sources de la guerre se veut "un guide pour la compréhension du système contemporain du désordre, de la guerre et de la paix, qui soit illustré de quelques références dans l'Histoire. En effet, l'érudition stratégique, les comptabilités de bombes nucléaires, de chars et d'avions, lassent les esprits les plus attentifs par un mélange d'abstraction et de monotonie dans l'horreur de salves imaginaires. La relation entre le formalisme de la stratégie nucléaire et les enjeux et conflits réels devient de plus en plus mince, tandis que, sous nos yeux, le poids de l'histoire toute entière reprend son importance comme matrice des forces morales et des invariants éthiques qui continuent de guider la politique des peuples.".
Arbres des batailles suivant leurs caractéristiques sociales en amont et leurs résultats en aval, Code de conquête, Projection de la bataille sur la société vaincue, Fortification et Désordre, Géométrie de la peur sont les concepts qu'Alain JOXE tente d'expliciter à partir de l'histoire des civilisations.
"Le sens de cette enquête en histoire ancienne est de servir de point d'appui pour une réflexion sur le pouvoir de guerre contemporain et de permettre de fonder une démarche analytique critique visant à modifier ce qui peut être considéré comme pathologique dans le code actuel d'acquisition des armements et dans l'application de la science fondamentale à l'art de la destruction.
Les guerres dépendent aujourd'hui d'armements liés au développement des branches les plus sophistiquées de l'industrie et de la recherche, qui sont toutes sous le contrôle des États. Cependant nous ne sommes pas naïfs au point de croire, comme les anciens, que les conflits éclatent avant tout du fait des tensions internes entre les groupes et les classes et entre les pays et que ces tensions expliquent l'existence d'une "demande d'armes" en forme de marché. Les conflits peuvent aussi éclater par des interventions et des manipulations externes qui ne sont pas des causes suffisantes mais des causes nécessaires à la montée de la violence aux extrêmes de la barbarie. Ces manipulations s'appuient bien sur le champ archaïque des représentations de la communauté ou de la cité ou même de l'Empire, mais elles sont pensées dans un champ transnational d'intérêts qui s'accommode de la montée régionale du désordre dans certaines zones, comme contre-parties d'une organisation particulière de l'ordre mondial."

       Socialisme et Crise nucléaire (1973) et Le cycle de la dissuasion (1990) montrent l'évolution des stratégies et des armements nucléaires.
     Le premier livre, très dense et très précis sur le plan du déroulement des faits, est issu "d'une étude à chaud dès Novembre 1962, pour comprendre rapidement, au-delà des versions stéréotypées et contradictoires fournies par les Soviétiques et les Américains, ce que les deux Grands avaient bien pu négocier en coulisse pendant qu'ils donnaient au monde le spectacle dramatique d'une crise nucléaire. La crise se prêtait aussi à une étude sur l'application pratique par l'équipe kennedienne de certains principes d'action rationnelle, dont la "théorie" avait été ébauchée à l'avance par des auteurs civils comme Thomas SCHELLING et Herman KAHN, au cours des années précédentes." Le mystère de l'équivoque des motivations américaines et soviétiques ne pourra s'éclairer que "par une étude de l'interaction des deux systèmes de décisions ambiguës, sans se limiter au départ à l'examen kremlinologique ou "casablancologique" des comportements." "Tout système d'explication de la crise cubaine qui parviendrait à sa perfection, grâce à l'accès à ces quelques mystères en dissipant les doutes sur l'état des intentions des acteurs à la veille de la crise nous parait strictement dénué d'intérêt. Notre intérêt réside dans la définition de la manière dont la confrontation hégémonique à Cuba comme ensemble historique concret (et non pas hypothétique) et comme système d'interaction concret d'intérêts déterminés, permet  d'ajouter quelque chose à la compréhension du système des relations mondiales dans lequel nous vivions. Pourquoi la crise de 1962 est-elle considérée aujourd'hui encore comme le tournant, l'aube de l'époque où nous vivons, alors que tant de choses ont changé? Pour répondre à cette question, en allant au-delà des stéréotypes, il faut d'une part confronter les conduites aux théories stratégiques en vigueur, que l'action, par hypothèse, est censée pouvoir expérimenter. On doit alors traiter les théories stratégiques comme des mythes logiques chargés  de donner une structure à l'avenir, et considérer leur confrontation dans une crise comme une ordalie."
     Le cycle de la dissuasion, écrit à la fin de la guerre froide par victoire par forfait de l'empire américain, décrit le système et la représentation du monde qui a pesé sur tous les esprits pendant 45 ans. "Il ne s'agit pas seulement d'une nouvelle atmosphère diplomatique, mais de la fin d'un cycle, d'un changement d'époque. L'explication de ce retournement est cachée dans les replis de l'histoire de la dernière phase de la guerre froide, mais il faut remonter plus haut, creuser plus profond. Que s'est-il passé? Quelle est cette formidable capacité de changement politique qui paraissait arrêtée, depuis une génération, et qui parait aujourd'hui se remettre en marche?" "La course aux armements a permis 45 années de domination de l'imagination politique par la stratégie militaire onirique de la "guerre nucléaire éclair" ; cette guerre est réduite, dans la réalité, à des manoeuvres d'acquisition des moyens, qui sont des opérations lentes s'étalant sur dix-quinze ans pour chaque matériel. Il y a plusieurs "temporalités" dans la stratégie nucléaire. Elle organise la coexistence du temps long des représentations politiques, du temps moyen de la réalité industrielle et du temps ultra-court de l'imaginaire "décisionnel" de l'utilisation militaire des armements. C'est pourquoi elle est un fait de civilisation."
Alain JOXE insiste sur le fait que la stratégie nucléaire "n'est qu'un langage, elle n'est pas action." Ce langage unifie les temporalités, parvient à rendre raisonnable le système de croissance des armements (pourtant aberrant du point de vue militaire).
 Avec la fin de ce cycle, Alain JOXE pense que se termine aussi celui de l'hégémonie américaine, ce qui ne veut pas dire la fin de la domination américaine : "Le cycle du pouvoir impérial américain, nucléaire et anticommuniste désormais clos, s'offre à nous un monde fini de 45 années, qu'on peut visiter avec la curiosité d'un anthropologue, pour comprendre les cheminements et les mécanismes logiques et absurdes par où la civilisation industrielle s'est astreinte à accumuler des moyens inutilisables de destruction."
 "Pourquoi cette exploration est-elle nécessaire? Parce que nous ne sommes pas sortis définitivement de l'absurde et nous pouvons y retomber. C'est seulement dans cette période de mutation qu'une prise de conscience politique peut évaluer certains mécanismes et prétendre les maîtriser. C'est un moment fugitif de lucidité critique. Il faut le saisir d'autant plus vivement que les logiques aberrantes de l'organisation de la mort peuvent se remettre en marche autour d'une nouvelle forme de course aux armements, de nouvelles formes de guerre et d'un nouveau système de domination mondial, centré sur cette partie du génie des États-Unis qui tourne le dos aux Lumières et entraîne vers ce que j'appelle "l'empire du désordre".

        C'est précisément cet "empire du désordre" que traitent L'Amérique mercenaire (1992) et L'Empire du chaos (2004).
    Ce premier livre revient sur les fondements des conceptions militaires des États-Unis. De la Révolution américaine, de la Guerre de Sécession à nos jours, des ruptures se sont faites d'avec les conceptions des Lumières. L'Amérique impériale se fait voir au grand jour dans ses représentation stratégiques à la veille de la Guerre du Golfe et ses options offensives dans les années 1990 sont analysées tout au début de leur mise en application.
Dans cet essai, nourri de documents issus du Sénat, de la Chambre des Représentants et du Pentagone, Alain JOXE remet en cause l'idée que les États-unis dominent le monde. Dans leurs propres écrits, les responsables américains des questions de défense s'interrogent sur la réalité de la puissance de leur pays. Ils se demandent si leur leadership militaire "ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action armée au-dehors."
    Dans l'Empire du chaos, écrit donc après les attentats du 11 septembre 2001, Alain JOXE s'essaie à "un bilan stratégique et politique des douze années écoulées depuis la Guerre du Golfe. J'y reprend notamment certaines réflexions surgies au fil des désastres balkaniques et des analyses plus ciblées sur les petites guerres atroces et les paix en panne qui continuent de surgir au XXIe siècle dans toutes les zones "sud". "On voit que la stratégie américaine d'évitement des responsabilités de protection des sociétés d'États-nations et la stratégie de répression des symptômes de désespoir - plutôt que d'attaquer les causes - mènent tout droit à l'impasse ou à l'avènement d'un régime antidémocratique mondial. C'est ce qui s'est ébauché dans les stratégies globalistes sous Clinton et confirmé sous Busch Jr. L'Empire, à l'offensive économique sous Clinton, s'est donné avec son successeur une forme offensive militaire et expéditionnaire tout à fait nouvelle." "Comme le terrorisme n'est pas un adversaire, mais seulement une forme de violence politique, sa suppression n'est pas un but politique clausewtzien pouvant se terminer par une victoire et une paix. D'autant plus que les actions contre-terroristes sont toujours liées à un terrorisme d'État ou d'Empire, et à des violations des droits de l'homme, mesures qui sont toujours aussi à l'origine des résistances les plus extrêmes et du terrorisme. Sans s'attaquer aux causes, on renforce ce cycle."
     L'auteur distingue notamment deux écoles impériales au moins à l'oeuvre dans le monde, deux tendances qui tentent de maitriser le chaos mondial qui se développe  :
- l'empire par enlargement du libre marché, qui repousse au-delà des États-Unis et de l'Europe les frontières du chaos et agrège de nouveaux espaces à la zone de prédictibilité des acteurs sociaux ; mais l'empire se défend alors par la violence aux échelles "micro" ou "nano" du tissu social, plutôt qu'aux échelles, comme avant, "macro" ou "giga" des "États ou des empires ;
- l'empire par la gestion du choc entre civilisations, qui doit s'efforcer de recréer et de renforcer des nouvelles fermetures quasi biologiques, qui triomphe avec Bush Jr.
   Bien entendu, chacune des deux tendances s'oppose à toute autonomie des entités autres que les États-Unis.
     
       A la suite de l'Empire du chaos où il évoque l'antiterrorisme global issu de l'hégémonie américaine après le 11 septembre 2001 comme un nouvel état du monde source d'inquiétudes liées à un retournement de tendance dans la représentation du "progrès", Les guerres de l'Empire global (2012) aborde la situation mondiale dix ans plus tard. "le système global, écrit-il dans l'Introduction, est entré en crise ouverte, aussi profonde que celle de 1929. Cette crise est celle d'une nouvelle forme d'impérialisme, qui ne repose plus sur aucun empire national. Ce pouvoir n'est plus un empire américain ; il ne peut porter ce nom, car il ne repose pas sur une conquête militaire du monde par les États-Unis et doit accepter de la part de la Chine des remarques critiques insolentes convenant à son statut de "rival de rang égal" (...). Le centre de ce pouvoir financier est partout, et sa configuration sans tête, l'irresponsabilité politique des "marchés" et les désordres de la spéculation augmentent la probabilité d'une catastrophe économique mondiale".
Dans ce livre, Alain JOXE analyse à la fois l'économie et la guerre, dans ce qu'elles ont de semblable par leur mode opératoire : toutes deux se sont informatisées et le court terme domine toute perspective stratégique. "Le monde capitaliste, informatisé et global, cherche à l'emporter par la spéculation, en usant de la violence et du dol - tromperie volontaire sur la nature des contrats -, visant ainsi à dégrader tous les autres types de souveraineté, d'autonomie ou d'économie. Parler encore d'Empire est simplement une façon de dire que ce système de pouvoir mondial est, comme les empires d'hier, à la fois guerrier et financier. 
Qu'il soit un réseau plat plutôt qu'une pyramide ne facilite pas le retour à un contrôle politique démocratique de ce nouveau système, fondé sur une gouvernance "insécuritaire" ; une insécurité qui renvoie au fait qu'un vaste groupe d'entreprises privées, à l'échelle globale, cherche à assurer en tous lieux la prédation et l'accumulation de profits, sans se sentir obligé de maintenir, par prudence sociale, un investissement local ni une redistribution des profits dans tel ou tel compartiment national. Cette délocalisation des intérêts et de la nationalité des actionnariats rend la politique sociale impossible, ou plutôt rend la politique antisociale incontrôlable. C'est là un vieux rêve oligarchique, donc antidémocratique : rendre la politique insaisissable, se débarrasser du contrôle rationnel du peuple en le privant de l'information stratégique sur les flux de profits et l'assiette réelle de l'impôt, la redistribution des ressources dans la collectivité localisée des citoyens. C'est en effet devenu (partiellement) possible aujourd'hui, grâce à la capacité de délocalisation "en temps réel" des entreprises et à la dénationalisation de l'actionnariat."
Le stratégiste centre son propos sur la spéculation financière en tant que mode impérialiste de gestion du monde, et se pose la question de la possibilité d'une guerre "dont le nouvel Hitler ne sera pas visible", faisant référence aux analyses d'Elias CANETI (1981, "Hilter nach Speer", dans Das Gewissen der Worte, Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort). Il veut montrer comment est née, en moins de trente ans une société insécuritaire globale, comment s'insèrent dans (et alimentent) cette nouvelle société les stratégies militaires et policières et leur globalisation sous le leadership des États-Unis, et pourquoi, dans le désordre créé par la financiarisation de l'économie et l'informatisation des spéculations et des actions de guerre, le soulèvement éthique et l'indignation qui exigent le retour à la démocratie comme but et moyen de la paix deviennent un nouveau réalisme à l'échelle globale.
Mutations économiques, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler ni la finance ni la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe en union fédérale solidaire, qui seule, selon lui, pourra restaurer la démocratie sociale à bonne échelle en maîtrisant la crise économique. 

      D'un pessimisme mesuré et combatif, Alain JOXE demande que l'on conserve l'espérance, tout de même plus loin des possibilités de "changer le monde" que dans ses premiers ouvrages. Il se situe plus dans une logique de résistance au chaos néo-libéral que dans une perspective de changement social plus ou moins socialiste. On note bien qu'au delà du stratégiste et de l'expert en sociologie de défense travaille toujours le militant toujours très près du combat mené par les forces "progressistes" actuelles.

    
Alain JOXE, Socialisme et Crise nucléaire, L'Herne, collection Théorie et stratégie, 1973 ; Le rempart social, essai sur l'impérial-militarisme, Editions Galilée, 1979 ; Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie théorique, Editions La Découverte/Fondation pour le études de défense nationale, collection Textes à l'appui, 1990 ; Voyage aux sources de la guerre, Presses Universitaires de France, collection Pratiques Théoriques, 1991 ; L'Amérique mercenaire, Editions Stock, collection Au vif, 1992 ; L'Empire du chaos, Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Editions La Découverte/poche, 2004 ; les guerres de l'Empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, La Découverte, Cahiers libres, 2012.
On consultera avec profit, malgré toutes les limites de l'exercice, Regards croisés sur Alain Joxe, Mélanges, à l'occasion de son 90e anniversaire, sous la direction de Gabriel GALICE, avec le concours de Nelly VANSTAEN et le soutien multiforme de Cecilia JOXE, Cahier du GIPRI N*10, L'Harmattan, 2020.
 
Actualisé le 17 mai 2012. Révisé le 20 mars 2015. Relu le 9 juin 2019. Complété le 23 février 2021
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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 13:23
           A la fois philosophe politique, sociologue, stratégiste, critique idéologique, journaliste, historien... Raymond ARON constitue une des figures marquantes depuis le début des années 1950... jusqu'à aujourd'hui, en France et aux Etats-Unis. Son oeuvre reste une référence, surtout pour les milieux libéraux, mais pas seulement, car elle est multiforme et très proche de son travail d'enseignant universitaire. Deux volets de celle-ci nous intéresse ici : sa philosophie politique et sa vision de la stratégie.

       Dans son Introduction à la philosophie de l'histoire (1983), dans ses trois livres Dix-huit leçons sur la société industrielle (1963), La lutte des classes (1964) et Démocratie et Totalitarisme (1965) qui forment en fait un seul ouvrage, sa grande étude sur Les étapes de la pensée sociologique (1967) et dans l'ouvrage posthume Le Marxisme de Marx (2004), le normalien et éditorialiste par ailleurs aux journaux Le Figaro et L'Express, développe une vision critique de la sociologie, sans laisser lui-même une théorie sociologique.
 
   Influencé par Max WEBER, puis par les philosophes phénoménologiques HUSSERL et HEIDEGGER, dialoguant pendant plus de 40 ans comme il l'écrit avec la pensée de Karl MARX - bataillant d'ailleurs contre le marxisme-léninisme et les idées de Jean Paul SARTRE - rejoignant par bien des côtés la pensée d'Alexis de TOCQUEVILLE, Raymond ARON est d'abord un sociologue des sociétés industrielles. Tout comme Max WEBER cherche à voir les affinités entre l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, il s'interroge sur les relations entre l'attitude des sujets économiques et l'esprit de la civilisation industrielle. (Jean-François CHANLAT).
   Sur l'économie, il rejoint les idées de SCHUMPETER, même si dans son combat contre l'Union Soviétique, il parait endosser un idéologie plutôt libérale. Aujourd'hui que le monde est débarrassé d'une variante bureaucratique et dénaturée du marxisme, nous sommes mieux à même d'évaluer l'apport de sa pensée, qui est d'abord une pensée critique et sceptique.

  "Parti à la recherche des origines de la sociologie moderne, j'ai abouti, en fait, à une galerie de portraits intellectuels. (...) Au lieu de m'interroger, à chaque instant, sur ce qui relève de ce que l'on est en droit de baptiser sociologie, je me suis efforcé de saisir l'essentiel de la pensée de ces sociologues, sans méconnaître ce que nous considérons comme l'intention spécifique de la sociologie, sans oublier non plus que cette intention était inséparable, au siècle dernier, des conceptions philosophiques et d'un idéal politique" écrit Raymond ARON dans sa préface de Les étapes de la pensée sociologique, étudiant là les théories politiques et/ou sociologiques de MONTESQUIEU, d'Auguste COMTE, de Karl MARX, d'Alexis de TOCQUEVILLE, d'Émile DURKHEIM, de Vilfredo PARETO et de Max WEBER.
 "Il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science, qu'il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité. La réalité historique, parce qu'elle est humaine, est équivoque et inépuisable. Equivoques, la pluralité des univers spirituels à travers lesquels se déploie l'existence humaine, la diversité des ensembles dans lesquels prennent place les idées et les actes élémentaires. Inépuisables, la signification de l'homme pour l'homme, de l'oeuvre pour les interprètes, du passé pour les présents successifs."
 "On pourrait dire, en un sens général, que toutes les relations causales sont en sociologie, partielles et probables, mais ces caractères prennent, selon les cas, une valeur différente. Les causes naturelles n'impliquent jamais aux sociétés humaines telle ou telle institution exactement définie. Les causes sociales sont plus ou moins adéquates, et non nécessaires, parce que rarement un effet dépend d'une seule cause, parce que, en tout cas, le déterminisme parcellaire ne se déroule régulièrement que dans une constellation singulière qui ne se reproduit jamais exactement."
Comme dans la plupart de ses livres, celui-ci regroupe les notes des cours qu'il donne en nombre, à l'Institut Politique de Paris, à la Faculté des lettres et sciences humaines de l'Université de Paris ou à l'École pratique des Hautes Études. Et c'est ce qui donne souvent le caractère de très longs commentaires érudits à ses oeuvres, dans un jugement nuancé sur la portée des sociologies qu'il étudie, avec une très grande méticulosité sur les sources commentées. Il garde constamment une distance par rapport aux discours qu'il commente, tente d'éviter de se faire taxer (mais parfois c'est impossible) d'anti-marxiste lorsqu'il commente Karl MARX ou de tocquevillien lorsqu'il parle de TOCQUEVILLE. Dans tous les cas, il garde cette distance même dans ses écrits les plus polémiques et les plus discutés, comme dans son fameux L'opium des intellectuels (1955). Certaines pages gardent une résonance contemporaine : Au critiques nombreuses suite à la publication de ce dernier ouvrage qui l'accusent de couvrir de son scepticisme le statu quo social, il répond dans Trois Essais sur l'âge industriel (1965) : "L'opium des intellectuels, livre essentiellement négatif visait avant tout les marxistes-léninistes, et plus encore les progressistes. Contre une intelligentsia qui m'excommuniait parce que je dénonçais le stalinisme et adhérais à l'Alliance Atlantique, je n'éprouvais pas le besoin de chercher les fondements de valeurs auxquelles je souscrivais comme les progressistes, je ne discutais ni avec les fascistes ni même avec les réactionnaires, mais avec la gauche - avec la famille spirituelle dont j'étais originaire et que j'accusais de trahison." (Les étapes de la pensée sociologique)

       On peut regretter l'engagement pro-américain de Raymond ARON tout au long des guerres froides et oublier ses positions courageuses par rapport à la droite qui le lisait sur l'Algérie française (La Tragédie algérienne - 1957), il reste un des présentateurs et un des pédagogues les plus talentueux sur les questions de stratégie. Souvent, l'auteur du Traité de Stratégie, Hervé COUTEAU-BÉGARIE s'y réfère.
    La société industrielle et la guerre (1959), Paix et Guerre entre les Nations (1962), Le Grand débat, Initiation à la stratégie atomique (1963), Penser la guerre, Clausewitz (1976) et Machiavel et les tyrannies modernes (1993) constituent des références en matière de pensée stratégique au sens large.
             Paix et Guerre entre les Nations est issu du fait que "jamais il n'est apparu aussi évident que le changement quantitatif (l'apparition de la bombe atomique) entraîne une révolution qualitative". "L'humanité peut-elle poursuivre son aventure si elle continue de vivre dispersée en États souverains qui se définissent eux-même en référence à l'éventualité de la guerre?" "C'est parce que cette interrogation m'obsède depuis des années que j'ai entrepris une enquête globale, je l'espère, sur ce phénomène mystérieux qui emplit la chronique des siècles : la guerre".
Ce gros livre rassemble les éléments de l'analyse théorique inspirée de Carl Von CLAUSEWITZ, des rapports entre guerre et diplomatie, des relations entre unités politiques, dans leurs dépendances et dans leurs antagonismes. il reprend tous les déterminants sociologiques de l'espace, du nombre, des ressources, des régimes et veut dégager les racines de l'institution belliqueuse. Il analyse les antinomies de l'action diplomatico-stratégique, de manière théorique et de manière bien concrète, dans la situation de son temps. Parce qu'il aborde de très nombreux thèmes, dans une clarté exempte de jargon technique, ce livre reste un ouvrage de référence toujours utilisé. Après la disparition du monde bipolaire dans lequel il vit, son "enquête" expose des problèmes qui restent encore à résoudre.
            Penser la guerre, Clausewitz, décortique toute l'oeuvre connue du stratégiste et constitue une bonne introduction à l'oeuvre stratégique de référence par excellence. Divisé en deux parties (L'Âge européen, L'Âge planétaire), ce n'est pas un ouvrage d'érudit destiné aux seuls spécialistes. Théorie politique de la guerre, enseignements tirés de cette oeuvre de ses nombreux lecteurs, de LÉNINE à LIDDEL-HART, l'application de cette pensée à l'âge atomique, tout cela y est abordé, dans la même distance que pour ses ouvrages sociologiques. De longues pages sont consacrées à la dissuasion comme à la guérilla.
Raymond ARON se montre un théoricien capable de ne pas s'enfermer dans des questions étroites de stratégie et de tactique, moins obnubilé par la montée aux extrêmes ou par la bataille d'anéantissement, bien sensible aux freins politiques qui permettent des guerres limitées. Dans la deuxième partie, l'auteur est animé par la préoccupation majeure d'empêcher l'inversion de la formule "La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens" en "La paix est la continuation de la guerre par d'autres moyens", principe qui justifie toutes les subversions et tous les terrorismes.

          Même dans ses analyses les plus froides, Raymond ARON reste un moraliste. il admire THUCYDIDE, MACHIAVEL, CLAUSEWITZ, MARX, mais ce sont pour lui des auteurs dangereux. Comme l'écrit Bernard GUILLEMAIN, il est resté kantien et dissimule son intention philosophique sous l'analyse politique et sociologique.
 
        Comme le rappellent Ariane Chebel d'APPOLONIA et Igor KRAVTCHENKO, la pensée de Raymond ARON est marquée par son expérience de la seconde guerre mondiale. Le grand schisme, écrivent-ils, "produit par cette immense catastrophe a donné à Aron les sujets les plus graves de son investigation : la philosophie de l'histoire, la conscience historique, l'avènement de la société industrielle et, toujours, la menace de la guerre qui plane sur le monde en mouvement."
La contributrice, comme son collègue, du colloque de 1988 sur la guerre et les philosophes organisé par l'Université de Vincennes, met bien en évidence son parcours intellectuel et politique. Dès 1930, il analyse la montée puis le succès du national-socialisme allemand et étaye toujours ses réflexions, au-delà du rejet de l'antisémitisme au tant que Juif, par des arguments rationnels très loin d'une affectivité qui pour lui ne mène nulle part. Rigueur de l'analyse, clarté de l'argumentation ; "en un mot, faire usage de raison quand la Raison quittait les hommes". "Partisan des idéaux pacifistes jusqu'en 1931, il quitte Berlin avec le sentiment que les thèses d'Alain ou de Félicien Challaye flottaient entre ciel et terre et que le refus de la guerre à tout prix pouvait mener à brader des valeurs comme l'honneur et la liberté".
Dans un article de 1934, Réflexions sur l'objection de conscience (revue de métaphysique et de morale), il n'accepte pas ce "pacifisme du croyant", acceptable seulement sur le plan de la morale pure, qui est de peu de poids face à un Hitler, non plus que le "pacifisme des révolutionnaires", miné par la contradiction selon lui entre le refus de la guerre étrangère et l'acceptation de la guerre civile. Il garde ces convictions et les développe lors de son séjour à Londres (dès 1938) où il collabore à la revue gaulliste (mais ouverte à tous les courants politiques) La France libre, où il se distingue par une grande indépendance d'esprit, jusqu'à la critique de "l'ombre des Bonapartes" (article de 1940), où il analyse, faisant scandale, les composantes du despotisme plébiscitaire, bonapartisme et boulangisme d'une part, fasciste d'autre part. Il garde après la Libération cette indépendance d'esprit de "spectateur engagé", à la fois philosophe et sociologue pour penser globalement et concrètement la guerre.
 
     On ne peut comprendre l'oeuvre de Raymond ARON si l'on oublie le contexte de leur écriture. Tous ses travaux accompagnent ou suivent une importante activité de journaliste, dans la presse quotidienne, les magazines, les revues. Avant la seconde guerre mondiale, il collabore à Europe. Après, il écrit dans Point de vue (1945), Combat (1946-1947), le Figaro (1947-1977), l'Express (1977-1983) où l'auteur de ces lignes fit sa connaissance intellectuelle. En outre, il a donné des articles à Liberté de l'esprit, puis à Preuves et à Commentaires dont il est successivement l'inspirateur.
 
       Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND écrivent dans leur Dictionnaire de la stratégie : "Témoin de son siècle, donc à la fois des totalitarismes et des "guerres en chaîne" - son expression - qui le définirent en grande partie, Aron fut aussi un penseur stratégique. Paix et guerre entre les nations (1962) s'est imposé comme l'un des classiques des relations internationales et comme l'un des textes fondamentaux de la pensée dite réaliste, même si le réalisme aronien est plus complexe que celui exposé par ses figures les plus emblématiques, comme Hans Morghentau ou Henry Kissinger. Ses nombreux écrits sur la guerre, notamment sur la connexion entre totalitarisme et guerre totale, ont nourri et posé les bases d'une réflexion qui se poursuit encore aujourd'hui. 
Mais c'est surtout à travers la pénétrante étude qu'il consacra à Clausewitz (Penser la guerre : Clausewitz) qu'Aron consigna sa rigueur intellectuelle exemplaire. Aron tente d'aller au fond de la complexité clausewitzienne, et donc au-delà des schémas réducteurs dans lesquels on a souvent enfermé le penseur prussien. A partir de la définition trinitaire de la guerre élaborée par Clausewitz (la raison de l'autorité politique, l'action du chef de guerre et les passions du peuple), Aron articule sa conception du rapport entre guerre et politique, fournissant non pas une doctrine, mais une méthode de penser la guerre, et même de penser toutes les guerres, y compris celles qui dépassent et transcendent le carcan historique dans lequel évoluait Clausewitz.
D'une certaine façon, Aron reconnait dans la démarche de Clausewitz celle qui a guidé sa propre existence : "Les problèmes que se pose Clausewitz", dit-il en substance, "caractérisent par excellence l'entreprise philosophique" et, à travers son oeuvre, Aron trouve la clef qui lui permet de résoudre la grande question qui l'avait accaparé depuis les années 1930, soit l'élaboration d'une théorie philosophique de l'action historique.
Ainsi, Aron appliquera la méthode du Prussien pour appréhender et mieux comprendre les conflits de son époque - guerres mondiales, guerre froide, conflit du Proche-Orient, décolonisation. De cette manière, convergeront le philosophe, le stratégie et l'observateur de son temps. Écrite à la fin de sa vie, son étude de Clausewitz constitua peut-être son chef-d'oeuvre."

Raymond ARON, Les étapes de la pensée sociologique, Editions Gallimard, collection Tel, 1967 ; Le Marxisme de Marx, Éditions du fallois, Le livre de poche, collection références, Histoire, 2002 ; Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard, Idées nrf, 1962 ; La lutte des classes, Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Gallimard, idées nrf, 1964 ; Démocratie et totalitarisme, Gallimard,  idées nrf, 1970 ; Paix et Guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 ; Penser la guerre, Clausewitz,  I l'Âge européen, Gallimard nrf, 1989 ; Penser la guerre, Clausewitz II l'Âge planétaire, Gallimard nrf, 2001 ; La société industrielle et la guerre, Plon, 1959.
Bernard GUILLEMAIN, Article Raymond Aron, Encyclopedia Universalis, 2004. Jean-François CHANLAT, Raymond Aron, l'itinéraire d'un sociologue libéral, dans Sociologie et sociétés, vol XIV, 2. La guerre et les philosophes de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vicennes, 1992. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016. Nicolas BAVEREZ, Raymond Aron : Un moraliste au temps des idéologies, Flammarion, 1993.
 
Révisé le 3 mars 2015
Complété le 15 septembre 2017
Relu le 30 avril 2019
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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 13:48
      Fondateur d'une Société de Psychologie Individuelle en 1913, après la rupture avec Sigmund FREUD en 1911, suite à une divergence profonde sur la théorie de la libido, Alfred ADLER déplace l'explication des comportements névrosés de la théorie sexuelle à une théorie du sentiment d'infériorité. Intraverti et sobre, voire laborieux dans son écriture, dixit Carl JUNG, à l'opposé de l'extraverti et volontiers exalté, sans compter un charisme sans doute écrasant du fondateur de la psychanalyse, le médecin autrichien laisse une oeuvre dont s'inspire beaucoup la profession des psychologues, notamment en pédopsychologie.

   Alfred ADLER rejette donc l'ensemble de l'approche de Sigmund FREUD, notamment son dualisme, et provoque la première scission importante du mouvement psychanalytique. Il considère l'individu dans sa totalité en y incluant des aspects sociaux et sociologiques. Il part du sentiment d'infériorité du petit enfant, de sa compensation et de la recherche du pouvoir et de la suprématie ainsi que du sentiment d'appartenance à la collectivité, premier sentiment, de l'individu. Il considère le développement psychique comme la formation d'un plan de vie inconscient, voire un style de vie, dès la prime enfance et les symptômes ultérieurs doivent être compris pour lui sous cet angle, dans une conception finaliste. (Helmut GROGER).
   
      Selon Rudolf DREIKURS, la psychologie adlérienne "propose plus qu'une technique de traitement et d'éducation. Son but est de surmonter les défauts d'adaptation sociale chez l'individu et dans les groupes. Adler a insisté sur l'autonomie, sur la nécessité de résoudre les conflits sur la base d'un respect mutuel ; il a affirmé que la "logique de la vie en communauté" exige la reconnaissance de l'égalité des hommes entre eux. C'est pour cela que la psychologie adlérienne est efficace et nécessaire dans la société démocratique." La psychologie d'Alfred ADLER peut être définie aussi comme une téléoanalyse, "car nous considérons la connaissance et la modification des objectifs d'un individu comme la base de nos efforts pour corriger le comportement, que ces efforts soient d'ordre éducatif, pédagogique ou thérapeutique."

      Dans Le tempérament nerveux (1912) comme dans Connaissance de l'homme (1923), Alfred ADLER ne considère pas le symptôme nerveux comme un fait pathologique circonscrit et isolé, mais comme la manifestation inhérente au comportement unifié de la personne. Aussi son analyse tend à s'éloigner du symptôme pour comprendre l'individu dans sa totalité. Comme l'écrit Alfred MEYER, "lorsque les causes organiques ont été éliminées avec certitude, se pose la question de la signification d'un symptôme morbide. (Ce symptôme) ne devient intelligible que lorsque nous saisissons le système de référence de toute la vie de l'individu : la conduite de l'individu est gouvernée, malgré les apparences, non par les événements, d'après l'appréciation que nous pouvons avoir de ceux-ci selon le sens commun, mais par son opinion subjective sur les événements (...). Cette opinion, inhérente à la loi dynamique propre à l'individu, se manifeste d'une manière unifiée dans tout son comportement. Façonnée dans son passé le plus lointain, elle émane des remarques inconscientes au travers desquelles l'individu a précocement édifié son style de vie, sa conception originale du monde, et donné ensuite une forme automatisée à ses relations entre sa conduite actuelle, apparemment non motivée, et sa conduite dans son enfance." "C'est pourquoi, poursuit le même auteur, dans la méthode de travail de la psychologie individuelle d'Adler, les symptômes névropathiques ne sont pas considérés dans une optique causale (au contraire de la méthode courante psychanalytique). L'activité de l'être humain, issue de son inconsciente et permanente préoccupation, est orientée vers l'édification de son avenir. elle n'est pas déterminée, mais fondée sur un but à atteindre (...)"

        Au lieu de chercher les constituants de la personnalité dans un jeu de conflits internes, le psychologue propose de rechercher la logique des conduites personnelles, même névrotiques, dans la constellation d'abord de la famille de l'enfant, pris dans un complexe d'infériorité lié à sa constitution organique. On perçoit ce qu'il peut y avoir de normatif dans cette approche, ce constat étant accentué à la lecture des "vulgarisations" de sa pensée. Dans l'explication de la psychologie adlérienne par Rudolf DREIKUS, à propos de la névrose, on peut lire :
  "Pour le malade mental et pour le criminel, il n'y a pas de conflit entre vouloir et agir. Tous deux agissent comme ils le veulent, l'un parce qu'il a remplacé les ordres de l'entourage par les fantasmes de sa propre logique privée, l'autre parce qu'il ne reconnait pas les ordres de l'entourage. Un conflit entre vouloir et agir n'est possible que dans les névroses. Le fait que la plupart des gens connaissent une telle contradiction intérieure prouve simplement qu'ils sont névrosés, qu'ils ont besoin de faux-fuyants parce qu'ils ne sont pas disposés à accomplir certaines tâches de la vie."
  Le succès aux États-Unis de la psychologie adlérienne n'est pas étonnant dans un contexte conformiste où cette vision de la psychologie humaine, cohérente en soi, évite de poser les questions sur la sexualité, notamment infantile. Mais l'apport d'Alfred ADLER ne se résume pas à cet évitement. Par une caractérologie fine, basée sur l'analyse de différents affects (la colère, la jalousie, l'avarice...), sur les relations entre membres de la famille (surtout entre frères et soeurs), le psychologue s'efforce d'approcher une connaissance opérationnelle de l'homme.
   Mû par un réel souci de médecin, Alfred ADLER affirme posément, dans Connaissance de l'homme, que "le caractère d'un individu n'est jamais pour nous le motif d'un jugement moral, c'est une connaissance sociale, constatant comment cet individu agit sur le milieu qui l'entoure et quelle est sa solidarité avec ce milieu."
Dans L'enfant difficile (1930), une véritable technique de psychologie individuelle comparée s'élabore, avec exemples tirés de l'expérience à l'appui. Que ce soit à travers l'analyse d'une élève qui redouble sa classe ou celle d'un père qui empêche le développement du sentiment social de son enfant, ou encore celle du benjamin découragé ou de l'enfant détesté, Alfred ADLER communique forces conseils pédagogiques et compréhension de l'enfant. Cette manière d'expliquer le comportement doit amener ceux qui sont en charge de l'éducation à prendre les bons moyens d'accompagner le garçon ou la fille dans son difficile vécu du sentiment d'infériorité.
    
   Notamment dans Le sens de la vie (1933), Alfred ADLER expose une conception téléologique du devenir humain en général, porté vers le futur et non par le passé. "En insistant sur les fins de la conduite de l'homme, Adler a fait plus que d'ouvrir la voie à une nouvelle orientation de la psychologie qui, depuis, a été confirmée de différents côtés. L'opposition que rencontra cette orientation est caractéristique de la polémique qui concerne, non seulement la nature de l'homme, non seulement la formulation d'une méthode scientifique et la mise au point de mesures pédagogiques et thérapeutiques, mais encore l'ensemble de notre civilisation, qui appelle une nouvelle image de l'homme. Les néo-vitalistes ont bien été les premiers à reconnaître la finalité de l'évolution des espèces et des organes, et surtout de la physiologie. Les symptômes de toutes les maladies ne leur apparaissent pas comme des phénomènes pathologiques ou les suites de quelque influence nuisible, mais comme moyens permettant d'annuler cette influence."(Rudolf DREIKURS).

Alfred ADLER, Connaissance de l'homme, étude de caractérologie individuelle, Petite Bibliothèque Payot, 1968 ; L'enfant difficile, Petite Bibliothèque Payot, 1968. Les éditions Payot ont publiés également Le tempérament nerveux (1948) et Le Sens de la vie (1968).
Rudolf DREIKURS, La psychologie adlérienne, Boud & Gay, 1971. Alfred MEYER, Article Alfred Adler dans Encyclopedia Universalis, 2004. Helmut GRÖGER, Article Alfred Adler dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, collection Grand Pluriel, 2002.

                                                                                      PSYCHUS
 
Revu le 17 octobre 2014. Relu le 11 avril 2019.
 
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 13:01
   L'ensemble de l'oeuvre, et chacun des ouvrages, de Sigmund FREUD marque la pensée d'une empreinte aussi forte que celle de GALILEE pour les sciences physiques, de MARX pour la philosophie politique et l'économie, de DARWIN pour les sciences naturelles ou de CLAUSEWITZ pour la stratégie. Après lui, nous ne pouvons plus penser le monde et l'homme de la même façon, surtout l'homme qui n'est plus l'être de Raison recherché par de nombreux philosophes, ni l'être pour l'harmonie avec la nature. Plaçant le conflit au coeur de la personnalité humaine, il permet, passé le moment de la désillusion, de rendre "conscient" de la prégnance et du poids de l'inconscient ; il permet finalement de mieux rechercher cette Raison et cette harmonie, même si cette recherche reste pessimiste.

     Nous pouvons distinguer quatre phases dans le déroulement de la pensée du fondateur de la psychanalyse, même si ce découpage ne sert qu'à clarifier les idées (il en existe d'autres...) :
- Une première phase (1883-1893), de la pratique de l'hypnose à la méthode de la catharsis. Sigmund FREUD travaille dans différents services de l'hôpital de Vienne, puis chez le professeur CHARCOT à Paris (stage de neurologie). C'est dans cette période que Sigmund FREUD trouve sa voie, en expérimentant l'hypnose. Il se lie avec Wilhelm FLIESS et Josef BREUER avec lequel il signe Études sur l'hystérie en 1895.
- Dans une deuxième phase (1893-1905), il s'installe comme médecin et commence à forger ce qui va devenir la psychanalyse, un nouveau champ de pratiques thérapeutiques et d'études théoriques. Il étude les rêves, commence à publier et prépare Psychopathologie de la vie quotidienne qu'il publie en 1901. Ses recherches aboutissent à la publication des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) qui rassemble ses hypothèses sur la place de la sexualité et son devenir dans le développement de la personnalité humaine.
- La troisième phase (1905-1920) est celle de l'institution psychanalyse, de nombreux médecins germanophones utilisant déjà ses publications pour développer leurs propres pratiques thérapeutiques. Parmi eux Max EITINGTON, Ludwig BINSWANGER, Carl Gustav JUNG, Karl ABRAHAM, Sandor FERENCZI, qui forment le noyau de ses futurs adeptes. Le premier Congrès psychanalyse de Salzbourg de 1908 marque le début du développement d'une véritable école, où de fil en aiguille, se forment les premiers psychanalystes et s'organisent les principes des cures psychanalytiques. C'est la période des premières élaborations conceptuelles (première topique) et des premières hypothèses concernant à la fois le développement individuel et l'évolution de la société.
- Dans la quatrième période (1920-1939), la psychanalyse s'étend, et sous la poussée des polémiques et de nouvelles constatation, Sigmund FREUD élabore de nouvelles conceptions de l'organisation de la personnalité (Au-delà du principe du plaisir, 1920). Une deuxième topique est proposée, ainsi que des extrapolations anthropologiques (Malaise dans la culture, Malaise dans le civilisation, Moïse et le monothéisme). Les préoccupations pessimistes s'accumulent parfois, à propos de la guerre notamment. Avec l'extension de la psychanalyse viennent les différentes scissions du nouveau mouvement de pensée... qui donnent lieu à la diffusion d'autres interprétations du développement humain.

    Différentes oeuvres phares de Sigmund FREUD, parmi son abondante littérature (tous ses écrits ne sont pas publiés et chaque écrit livré au public par ses héritiers ouvre de nouvelles recherches sur son oeuvre...) marquent les étapes de la psychanalyse et constituent autant de repères pour les praticiens et les théoriciens d'aujourd'hui.

        - Étude sur l'hystérie (1895) porte sur l'affect, le conscient et l'inconscient, suite directe de l'expérience médicale à Vienne et à Paris. Sur ce sujet, il dépasse l'opposition de l'époque entre rapporter les symptômes hystériques à la suggestion ou à la simulation (absence de lésion organique) et donner à cette maladie le statut d'une affection neurologique. Sigmund FREUD considère l'hystérie comme une maladie psychique bien définie exigeant une étiologie spécifique. La mise au jour de cette étiologie amène la (re)découverte de l'inconscient, du fantasme, du conflit défensif, du refoulement, du transfert, des mécanismes d'identification...
       - L'interprétation des rêves (1899, daté de 1900) expose les découvertes des fragmentations et associations d'idées pendant le sommeil. Dans ce livre, Sigmund FREUD fait du rêve un objet d'étude à part entière et met en évidence les mécanismes de refoulement. Il fait du rêve le paradigme de la formation inconsciente, dont le sens n'est pas l'inconscient, mais l'entre-deux de la pensée du rêve et du contenu manifeste. C'est là que le fondateur de la psychanalyse tente d'expliquer les relations entre Conscient et Inconscient, avec l'intervention de la censure ; c'est ce mécanisme qui rend possible la défense et la relation avec le monde extérieur.
       - Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), avec les deux précédents écrits, expose les premiers cheminements de la nouvelle théorie psychologique, en insistant beaucoup sur la notion de refoulement.

      Un ensemble d'ouvrages situe le cheminement de Sigmund FREUD dans l'élaboration de sa théorie sexuelle.
C'est le désir sexuel qui se trouve être à l'origine des hystéries, névroses et psychoses, qu'il est amené à traiter dans son cabinet de médecin, ou précisément la rencontre de ce désir sexuel, aux formes multiples et changeantes, et de la société. Des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) au Clivage du Moi dans le processus de défense (1939, publié en 1940), Sigmund FREUD élabore un nouveau vocabulaire, présente une nouvelle façon de voir la place de l'homme dans la société.
        - Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) tourne autour de la libido et du complexe d'Oedipe. La théorie de la libido permet de voir se développer les phases de la sexualité infantile, orale, anale, phallique, avec des périodes de latence et d'expression, des mouvements de fixation et de régression. Prenant comme élément d'exposition la légende d'Oedipe, Sigmund FREUD veut montrer comment s'organise l'affectivité de l'enfant entre père et mère. Paul-Laurent ASSOUN, dans son Vocabulaire de FREUD écrit : "Le complexe d'Oedipe met en évidence la dimension inconsciente fondamentale de l'amour, prise dans cette dimension incestieuse fantasmatique. Il ne s'agit pas simplement d'une sorte de difficulté d'apprentissage affective, mais bien d'une clause structurante du désir humain, ce qui permet de donner toute sa signification à l'idée que "l'enfant est le père de l'homme"".
     - Actes obsessionnels et pratiques religieuses (1907) relie l'ambiance religieuse à ces phénomènes de censure du désir. Dans toute son oeuvre, surtout à partir de 1905, Sigmund FREUD ne cesse pas de mettre en relation évolution de l'individu et évolution de la société, et singulièrement l'influence de la religion sur le psychisme individuel.
 Il fait observer que l'on retrouve la notion de cérémonie dans deux contextes apparemment différents, à savoir les activités des croyants pieux et les dispositifs protecteurs des actes obsessionnels. Dans le second cas, l'activité peut avoir la fonction psychologique de protéger d'une impulsion et de porter le châtiment auquel elle est liée inconsciemment. Seule une répétition inlassable de l'acte obsessionnel peut maintenir l'auto-duperie et satisfaire la culpabilité. Il faut rappeler que Sigmund FREUD côtoie plus une tradition doloriste de l'Église catholique que la pratique protestante, vivant en Vienne catholique. (Paul ROAZEN).
    - La dynamique du transfert (1912) met en relation le phénomène psychologique du transfert dans les relations affectives, processus de déplacement de l'affect d'un objet à l'autre, et la méthode du psychanalyste pour obtenir ou essayer d'obtenir la guérison, ou tenter de soigner la névrose ou la psychose. Il s'agit de faciliter ce transfert sur la personne de l'analyste au cours de la cure, afin de pouvoir effectuer tout un travail de suggestion. La méticulosité de l'analyse psychanalytique exige toute une discipline dans le déroulement et la durée de la cure, tant ce transfert peut être volatile.
     - Pour introduire le narcissisme (1914) institue cette notion suite à un débat entre Sigmund FREUD et Carl JUNG autour de la libido et du Moi pour expliquer certaines figures cliniques, l'homosexualité, l'hypocondrie, les paraphrénies, le choix d'objet aimé...Cela introduit l'activité dynamique entre deux pôles, le Moi et l'objet.
     - Névrose, psychose et perversion (1914) précise l'étiologie des névroses, entre névroses dites "actuelles" qui ont leur source dans la frustration sexuelle brute (hystérie) et les psychonévroses issues de la symbolisation d'un conflit psychosexuel (névrose obsessionnelle). Sigmund FREUD insiste sur le fait que la névrose n'est pas seulement une pathologie, c'est le témoignage d'un conflit désirant.
   - Métapsychologie (1915) est un livre qui veut montrer que toutes les constructions psychanalytiques sont essentiellement des hypothèses de travail (work in progress) qui relaient les constatations cliniques. C'est aussi un effort d'avoir une vue d'ensemble, topique et économique du psychisme humain, autour de la théorie pulsionnelle.
    - Au-delà du principe du plaisir (1920), outre le fait qu'il reformule la théorie sexuelle, réaffirme la rupture de Sigmund FREUD avec l'idée classique de plaisir, qui n'est pas pour lui un principe hédonique. "C'est plutôt le facteur recteur de l'économie psychique - tendance à l'épargne de l'excitation." (Paul-Laurent ASSOUN). Cette reformulation théorique, dans son esprit s'ajoute, se superpose aux précédentes sans les annuler. Mais cela entraîne des obscurités et des difficultés qui alimentent différentes interprétations, notamment entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN.
   - Le Moi et le ça (1923) est suivi de Les problèmes économiques du masochisme (1924). Ces deux livres tentent de préciser la nouvelle conception. Inhibition, symptôme et angoisse (1926) et le clivage du Moi dans les processus de défense (1940) achèvent ce travail de précision... sans convaincre ni les inconditionnels du père de la psychanalyse, ni surtout les adversaires de cette nouvelle théorie, pessimiste d'ailleurs. Ce qui fait problème, l'introduction d'une pulsion de mort face à une pulsion de vie, qui ne cesse jusqu'à aujourd'hui d'opposer nombre d'écoles psychanalytiques.

     Parallèlement et liée à la réflexion sur le psychisme individuel, s'élabore une conception anthropologique qui marque également le regard que l'on porte encore aujourd'hui sur les sociétés humaines dans le temps.
    - Totem et tabou (1912) vient directement à l'encontre du courant principal développé chez les anthropologues à cette époque depuis un siècle. Sigmund FREUD ne fait aucune différence entre les coutumes des peuples contemporains sans écriture et celles des premiers ancêtres de l'homme. Par la "horde primitive", il transcende l'histoire pour accéder à une vérité psychologique, d'autant plus facilement qu'il croyait fermement à l'hérédité des caractères acquis. Son histoire sur le meurtre du père, qui fonde la civilisation, demeure encore une référence, même si évidemment, la plupart des auteurs veulent se fonder sur d'autres conceptions de l'évolution et non, comme Sigmund FREUD, se fier à des sources secondaires d'information.
   - Psychologie des foules et analyse du Moi (1921) qui porte sur les dynamismes de l'identification collective. Bien que l'agressivité engendre une culpabilité qui pousse les hommes à accepter la société, ils le font de manière rationnelle, dans un but d'auto-conservation. Prenant comme point de départ la régression, il veut résoudre le problème de la cohésion des sociétés et révèle là en partie ses conceptions sociales et politiques. Dans les groupes sociaux, les hommes peuvent renoncer à la maturité et en revenir à des stades antérieurs de dépendance et de réflexion enfantine. Il veut expliquer la soumission des masses à l'ordre social par la crédulité de l'amour, et fait dériver celle-ci, non à des pouvoirs magiques et de suggestion que posséderaient les chefs des sociétés, mais de la libido elle-même. "Nous allons essayer, écrit le viennois, "d'admettre que les relations amoureuses (...les attachements affectifs) forment également le fond de l'âme collective". La cohésion sociale provient d'attaches libidinales inhibées quant à leur but. La participation à un crime accompli en commun peut par ailleurs être un puissant élément d'identification dans un groupe. (Paul ROAZEN).
     - L'avenir d'une illusion (1927) montre qu'il est juste de dire que ses théories mettent l'accent sur les divisions de l'esprit humain. "FREUD s'écarte de la tradition libérale classique dans la mesure où il n'envisage pas l'homme comme une unité mais comme un jeu d'oppositions. Il est juste de dire aussi, cependant, qu'il pensait trouver, profondément enfoui en l'être humain, un noyau infrangible, une part centrale irréductiblement en lutte contre la société" (Paul ROAZEN). Effectivement, dans cette charge contre la religion, qui est partie dominante de la société, de la civilisation, Sigmund FREUD veut montrer qu'il est vain de se bercer d'illusions car au bout du compte, plus les désirs sont contrariés, détournés, niés, plus ils ressurgissent et leur répression provoquent à terme des catastrophes de plus en plus grandes. Malaise dans la civilisation (1929) et Malaise dans la culture (1930) reprennent cette perception pessimiste. L'énergie pulsionnelle de l'individu peut être déplacée par rapport à son but primaire (sublimation). "Le problème, écrit-il, consiste à transposer de telle sorte les objectifs des instincts (des pulsions?) que le monde extérieur ne puisse plus leur opposer de déni ou s'opposer à leur satisfaction. Le travail offre un excellent dérivatif, mais son effet de sublimation est faible car la majorité des hommes ne travaillent que sous la contrainte de la nécessité.
    - Moïse et le monothéisme (1939) poursuit la réflexion de Totem et Tabou. Sa relecture de l'histoire montre un Moïse tyrannique suscitant la révolte du peuple. "Si grande que fut l'admiration de Freud pour Moïse, son travail analytique était (...) destiné à le saper. Le message de Freud était en grande partie celui d'une libération de la vie pulsionnelles, d'une rébellion contre la loi mosaïque" (Paul ROAZEN).

     Une série d'ouvrages est consacré, en direction du public à l'explication de la psychanalyse, sous ses divers aspects. Cinq leçons de psychanalyse (1909), Cinq psychanalyses (1918), Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1933), Abrégé de psychanalyse (1938).

   Très spécifiquement, quelques livres sont consacrés à la guerre, ainsi Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), Pourquoi la guerre? (avec Albert EINSTEIN) (1933).

    La postérité de l'oeuvre de Sigmund FREUD commence de son vivant : En Europe, les praticiens prennent l'habitude de s'approprier une bonne part de ses travaux, de les présenter dans une nouvelle forme et une nouvelle terminologie et de les publier ensuite comme une oeuvre personnelle. Ce qui explique une sorte d'acharnement de la part de l'École psychanalytique nouvelle à publier dans les revues médicales ou d'autres, mises au point, anathèmes, mises en garde, voire menaces... à l'encontre de ceux qui déforment, volontairement ou non le contenu de ses oeuvres. Aujourd'hui encore, combien d'ouvrages sur la psychanalyse sont stigmatisés par les "professionnels". Les idées de la sexualité infantile et de l'activité des pulsions, de l'interaction entre les pulsions et la disposition plus ou moins bien disposée de la société à leur égard, de la répression sociale des désirs sont maintenant ancrées dans les mentalités comme autant de lieux communs. Mais sans doute, le travail des "spécialistes" est de garder l'impact du fond de ces idées qui restent toujours actuelles, discutées, contestées... parfois détournées... Car non seulement une partie de la société a refusé d'admettre complètement leur portée, les dévalorisant ou les minimisant, mais a choisi de les réinterpréter souvent pour les amoindrir. Toutefois, le développement de la psychanalyse, toutes écoles confondues, a eu tellement d'effet sur la mentalité du corps médical lui-même, sur celle des publics les plus éloignés, qu'elle a comme prolongement une multitude d'effets sociaux, dont le moindre n'est pas la libération entamée des femmes d'oppressions séculaires. Toutefois, on note souvent des tentatives de dénier le caractère scientifique à la psychanalyse, qui cachent mal des retours à des pratiques sociales répressives. Ou, comme aux États-Unis d'en faire l'otage d'une profession médicale qui y pioche ce qu'elle veut en termes de pratiques et de théories.
     Mais l'oeuvre de Sigmund FREUD en tant que telle n'a eu d'effet que conjointement aux autres interprétations qui en sont issues de la personnalité humaine. Car en ce qui concerne Sigmund FREUD lui-même, même ses contemporains restent dubitatifs sur les liens entre ses conceptions de la psyché humaine et ses opinions sociales et politiques. Sigmund reste convaincu de l'utilité du contrôle social, comme il le dit dans son Essai sur la guerre. Les contraintes et restrictions sont finalement au service de besoins psychiques internes de caractère constructif et positif.
  Selon Paul ROAZEN, "l'apport de Freud à notre intelligence de la relation entre individu et société est bien plus complexe qu'on ne l'a généralement supposé. On met souvent en relief son ambivalence à l'égard des contraintes culturelles parce que, bien qu'étouffant fréquemment la personnalité des hommes, la coercition est, selon lui, l'instrument qui a, au premier chef, permis la civilisation. Mais personne n'a remarqué que, sur un mode implicite dans l'oeuvre de Freud, et tout à fait explicitement dans la théorie analytique depuis sa mort, les limites ont acquis un aspect positif de direction à imprimer. Freud articule toujours mieux ses propos sur l'utilité des restrictions quand il parle des pulsions agressives."
        Dès le départ, par ailleurs, il pense toujours que marxisme et psychanalyse font mauvais ménage. Le mouvement psychanalytique est étouffé en Russie dès 1929. Et pour lui, la barbarie fleurit à nouveau sous la bannière du progrès. Si par la suite un freudo-marxisme important se forme, ce n'est pas de son fait. Freud, tout en se servant d'une relecture anthropologique, pour cerner le complexe d'Oedipe à la dimension d'une société, avec une grande prudence que n'ont pas d'ailleurs certains de ses continuateurs, n'a pas de vision à proprement sociale. Tout en se prononçant en faveur d'une plus grande égalité économique, il n'en escompte pas de changements positifs sur la nature humaine.
   Tout cela mérite bien entendu de grands développements. Nous y reviendrons.

 Paul ROAZEN, La pensée politique et sociale de FREUD, Editions Complexe, 1976. Roger PERRON, Histoire de la psychanalyse, PUF collection Que sais-je?, 1988. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, sans la direction de Daniel LAGACHE, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Paul-Laurent ASSOUN, Article FREUD, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Editions Ellipses, 2002. Alain de MIJOLLA, Article Sigmund FREUD dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, Collection Grand Pluriel, 2002.

L'oeuvre de Sigmund FREUD est éditée de manière éclatée, et notons-le avec des traductions parfois différentes. On se référera utilement à la traduction des Oeuvres Complètes, sous la direction d'André BOURGUIGNON et de Pierre COTET, sous la direction scientifique de Jean LAPLANCHE, aux Presses Universitaires de France (depuis1988). Mais il existe d'autres traductions dans d'autres maisons d'éditions, notamment chez Payot.
 
 
Relu le 15 avril 2019
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 13:01
      Jurisconsulte français, Jean BODIN est considéré comme quasiment le fondateur de la conception moderne de la souveraineté. En pleine guerre des religions, il conçoit l'Etat tel que nous le connaissons - sans toutefois les aspects fortement religieux, voire mystiques qu'il lui donne. Il est l'un des premiers défenseurs du mercantilisme et ses écrits sur la sorcellerie sont encore perçus comme parmi les meilleurs.
  Sa conception du droit de la République ne se détache jamais d'une métaphysique naturaliste où chaque être et chaque chose prend place dans un ensemble harmonieux. Dans un monde où les conflits sanglants sont la règle, il recherche les clés de l'harmonie universelle, en accord avec les commandements de Dieu. Il le fait très concrètement, s'appuyant sur la tradition et l'ensemble des connaissances historiques de son temps, dans un système juridique clair qui est aussi une défense de la monarchie royale (Simone GORYARD-FABRE). Son oeuvre embrasse donc non seulement des aspects juridiques ou politiques, mais aussi économiques, musicologiques, religieux...

     La Méthode pour étudier l'histoire (1566) et Les six livres de la République (1576) forment un ensemble cohérent. Le premier décrit et interprète, le second théorise, propose et prescrit.
    
    La Méthode pour étudier l'histoire a pour finalité la construction d'une vision d'ensemble de l'histoire, synthétique et ordonnée, qui doit permettre aux lecteurs son bon usage. L'histoire est elle-même conçue comme mémoire de l'humanité, conservatoire de toutes les connaissances sans exception. Jean BODIN entend faire preuve d'érudition, qui justifie ses Six livres de la république et de pédagogie.
Il s'interroge sur la notion de justice. Il distingue une justice corrective (égalité arithmétique entre personnes) et une justice distributive géométrique : "Tous deux (PLATON et ARISTOTE) ont pareillement oublié la proportion harmonique (...), pourtant la plus belle de toutes et qu'il convient (...) de considérer comme le principe du meilleur gouvernement". Or, pour Jean BODIN, ni la République de TITE-LIVE, qu'à l'instar de MACHIAVEL il cite beaucoup, ni les conceptions aristocratiques d'ARISTOTE (Politea), de XENOPHON ou de SENEQUE, ne sauraient constituer un bon gouvernement. Celui-ci requiert l'"entremêlement" du public et du privé, ce qui implique une troisième forme de justice qu'il appelle justice harmonique. Qui lit aujourd'hui le texte peut être un peu dérouté, car Jean BODIN mêle des considérations musicologiques aux impératifs politiques, suivant d'ailleurs en cela toute une tradition qui remonte à l'Antiquité. Rappelons aussi que dans les textes de PLATON et d'ARISTOTE se mêlent aussi à cela des considération tenant aux nombres, une numérologie.
"L'institution politique - dont il est assez remarquable que BODIN souligne le critère juridictionnel - est donc bonne ou "droite" lorsqu'elle réalise, comme l'harmonie musicale ou comme le rapport harmonique des nombres selon PYTHAGORE et PLATON, l'accord des différences : pas n'importe quel accord, mais l'accord merveilleux où les extrêmes (l'octave) sont unis par les intermédiaires qui les conjoignent : c'est le discord, dit BODIN qui donne grâce à l'harmonie. Il est dès lors facile à BODIN d'expliquer que le rôle du législateur en la Cité est d'équilibrer et d'accommoder les uns aux autres des forces antagonistes : princes et sujets, maîtres et serviteurs, justes et méchants, forts et faibles..., de sorte que l'État constitue un choeur au sein duquel se trouvent conciliés, en un harmonieux mélange, le juste selon la similitude géométrique et le juste selon l'identité arithmétique." (Simone GOYARD-FABRE).

      Les Six Livres de la République connaissent un succès immense jusqu'en 1641, c'est dire qu'il influence beaucoup d'élites intellectuelles proches des pouvoirs politiques qui émergent de la féodalité. Jean BODIN élabore ce que MACHIAVEL initie comme manière de penser la souveraineté.
   "République est un droit (de) gouvernement de plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. Nous mettons cette définition en premier lieu, parce qu'il faut chercher en toutes choses la fin principale : et puis après les moyens d'y parvenir. Or, la définition n'est autre chose que la fin du sujet qui se présente : si elle n'est bien fondée, tout ce qui sera bâti sur elle ruinera bien tôt après." écrit Jean BODIN au début de son livre. En un millier de pages, le théoricien politique veut combattre deux préjugés :
- Il suffit d'un seul chef, un centre d'autorité ultime pour que ce chef soit souverain ;
- Il faut une forme politique telle que la division gouvernés-gouvernants soit établie, préservée et maintenue ;
   Or, non seulement, il faut un seul chef, mais encore il faut un transcendance du prince et des sujets, mais il faut que cette souveraineté soit perpétuelle, qu'il y ait unicité dans l'État. "La souveraineté est puissance absolue et perpétuelle d'une république.. Il est ici besoin de former la définition de la souveraineté, parce que ni jurisconsulte ni philosophe politique ne l'a définie : j'assure que c'est le point principal, et le plus nécessaire d'être entendu au traité de la République. Et d'autant que nous avons dit que la République est un droit (de) gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. J'ai dit que cette puissance est perpétuelle parce qu'il se peut faire qu'on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certain temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujets : et tant qu'ils sont en puissance, ils ne se peuvent appelés Princes souverains, vu qu'ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu'à ce qu'il plaise au peuple ou au Prince la révoquer : qui en demeure toujours saisi". En clair, l'État est inchangé, garde toutes ses prérogatives quels que soient les types de gouvernements mis en place successivement. (Gérard MAIRET).
Il s'agit d'établir la théorie de l'indivisibilité de la souveraineté, même si celle-ci est imitation de la souveraineté de Dieu sur le monde. Les lois divines sont justes, le Roi est à l'image de Dieu, donc les lois du Roi sont justes.
   Toute cette argumentation ne serait pas complète aux yeux de Jean BODIN si n'existait pas cette "justice harmonique", cette harmonie secrète des nombres qui gouverne les hommes. Encore une fois, ce conseiller de prince est bien l'homme de son siècle, perclus de superstitions et d'idées qui peuvent nous paraître étranges, non rationnelles. Si la postérité ne retient que la souveraineté, l'auteur des Six Livres de la République ne dissocie pas le monde des esprits, des démons et des anges du monde des hommes et leur donne une même réalité tangible.

     Avec Paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses (1568) et Réponse aux paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier (1578), Jean BODIN complète sa fondation de la souveraineté sous l'angle économique. Face à la montée des prix, en même temps que les métaux deviennent plus abondants, venant des Amériques, devant le grande désordre des monnaies et des prix surtout à partir de 1520 dans toute l'Europe, les monarques formulent de multiples édits.
"Parallèlement se développent la réflexion et la discussion sur les monnaies et les prix. (...) Un débat confus s'engage où sont accusés pèle-mêle de la cherté des prix les fermiers, les intermédiaires, les exportateurs, les étrangers (ou pourrait même dire beaucoup les étrangers), les marchands et les usuriers, mais aussi les "rehaussements monétaires" qui réduisent le contenu des monnaies en métal précieux. De ce débat, se dégage (...) l'analyse de Jean BODIN, juriste angevin, selon lequel "la cause principale et presque unique" de la montée des prix était "l'abondance d'or et d'argent qui est aujourd'hui plus grande qu'elle ne l'a jamais été pendant les quatre siècles précédents (...). La cause principale de l'élévation des prix est toujours l'abondance de ce avec quoi le prix des marchandises est mesuré".
Cette théorie, qui permettait d'éviter d'évoquer les dépenses somptuaires et militaires des princes, est progressivement admise, coexistant avec l'autre idée-force du XVIème siècle, pourtant peu compatible, selon laquelle l'abondance des métaux précieux fait la richesse du royaume. (Michel BEAUD). Elle permet aux Rois de justifier leur action mercantiliste. Le mercantilisme français cherche à perfectionner le système d'un contrôle sur les  entrées des métaux précieux en agissant indirectement sur le stock métallique par le canal de l'industrie. Sur les conseils de Jean BODIN, comme de ceux d'Antoine de MONTCHRETIEN, homme d'épée et manufacturier et de Barthélémy de LAFFEMAS, les initiatives royales ne vont pas cesser de se multiplier. (Joseph LAJUGIE).

    Dans sa Démonomanie des sorciers (1580) et dans différents autres textes, Jean BODIN participe à la sinistre chasse aux sorcières qui perdure jusqu'au XVIIIème siècle. Il fait partie de tous ces juristes et conseillers de princes les plus divers qui contribuent à remodeler l'ordre social et les mentalités : l'effort de rationalisation va jusqu'à établir une hiérarchie entre les démons et dans la gravité des actes d'alliances entre les forces démoniaques et les hommes. Cela s'inscrit dans son schéma général de la justice harmonique qu'il définit dans son Amphithéâtre de la nature (1595).
      Le déisme qui sous-tend toute son oeuvre et l'opposition évidente de la souveraineté du principe à des  commentaires édictés par ceux qui s'estiment les dépositaires de la Parole de Dieu à Rome valent à celle-ci l'inscription à l'Index Librorum Prohibitorum.

        La postérité de l'oeuvre de Jean BODIN, toute entière baignée dans la mystique d'un ordre universel, est assez exemplaire : elle ne retient souvent qu'une petite partie de celle-ci (là la construction juridique) pour en oublier une très grande (ici la description d'un ordre naturaliste). Très justement, Bengt BROMS rappelle que "les princes trouvèrent cette théorie de la souveraineté qui leur permettait de réaliser leurs desseins et d'obtenir la suprématie à l'intérieur de leurs entités, en même temps de se considérer sur un pied d'égalité avec les autres princes. C'est ainsi qu'apparut la doctrine de l'égalité (des États), en liaison de la souveraineté.
 
     Pour Robert DESCIMON, directeur d'études à l'EHESS, "l'oeuvre de Bodin est singulière : on continue de discuter de son insertion dans la tradition médiévale ou de son originalité créatrice. Les intérêts cognitifs qui ont mobilisé sa passion d'écrire restent très difficiles à reconstituer. Peut-être est-il vain de rechercher dans une oeuvre aussi diverse une cohérence, par exemple dans les notions de "justice harmonique" ou de "religion naturelle". Dans une approche topique, Bodin variait les instruments intellectuels de ses investigations selon les sujets qui retenaient sa pensée. Seuls les esprits rationalistes voient une contradiction entre la République (1576) et la Démonomanie des sorciers (1580). Ce n'est pas dire que ces esprits aient tort. (...).  L'anachronisme des réflexions sur la cité ou sur l'Empire romain et l'écroulement de la communauté transféodale qu'était l'Église universelle menèrent Bodin, dans sa République, à penser la souveraineté comme monopolisation du droit positif. Il formula parmi les premiers le principe de l'unité de la puissance publique et l'idée d'indivisibilité du pouvoir. Une telle rupture permettait de donner au concept d'État un sens nouveau. La notion de souveraineté ("puissance absolue et perpétuelle d'une république") se rattache à celle de res publica. "Droit gouvernement", la république est l'instrument qui permet de gérer ce qui est commun dans une communauté politique. Bodin a sans doute réalisé cette révolution conceptuelle grâce à un bricolage incertain. Mais, depuis, épurée par un constant dialogue intertextuel auquel juristes et philolosophes ont contribué, la souveraineté a hanté la politique occidentale jusqu'à son congédiement partiel dans les toutes dernières années (l'auteur écrit en 2008).
La notion de souveraineté moderne est née de l'oeuvre de Bodin, n'en déplaise aux médiévistes. Mais plusieurs lectures de la République ont été en concurrence au XVIIe siècle. le savant juriste allemand Althusius en tira un des éléments de sa "démocratie corporative". Cependant, la pensée de Bodin se trouva finalement incluse dans le courant absolutiste. Bayle le récupéra au service de la tolérance. Bodin fut un auteur incontournable partout en Europe jusqu'au XVIIIe siècle. Par la suite, la fortune de sa philosophie politique tarda ; elle fut jusqu'aux années 1980 un terrain d'élection de l'histoire des idées en langue anglaise. Sa redécouverte en France s'affirma avec l'oeuvre de Pierre Mesnard (1935) et elle ne s'est confirmée que dans les vingt dernières années."

Jean BODIN, La Méthode pour étudier l'Histoire, 1566 (dans Oeuvres philosophiques, PUF, 1951) ; Paradoxes de M, de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses, 1568  (Armand Colin, 1932) ; Les Six Livres de la République, 1576 (Corpus, Editions Fayard) ; Réponse aux paradoxes de M de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier, 1578 ; Démonomanie des sorciers, 1580 (reprint, 1979) ; Amphithéâtre de la nature, 1596 ; Colloquium heptaplomeres, 1587, mais édité seulement en 1858 ; 

Bengt BROMS, article Les Etats dans Droit International, Bilan et Perspectives, tome 1, sous la direction de Mohammed BEDJAOUI, Editions A PEDONE, UNESCO, 1991. Simone GOYARD-FABRE, article Jean BODIN, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, 2000. Joseph LAJUGIE, Les doctrines économiques, PUF, collection Que sais-je?, 1973. Gérard MAIRET, article Jean BODIN, Les six livres de la République, dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986. Robert DESCIMON, Jean Bodin, dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008.
Pour une étude de Jean BODIN, il est conseillé de se référer à Oeuvres philosophiques, PUF, 1951.
A signaler l'ouvrage d'Yves ZARKA, Jean BODIN, Nature, histoire, droit et politique, PUF, 1996.
 
Complété le 20 août 2014. Relu le 12 mars 2019

                                         PHILIUS

     
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 12:02
             Considéré parfois (Morton WHITE) comme le père de la philosophie américaine, John LOCKE, philosophe anglais de la connaissance et philosophe politique, place la notion de consentement plutôt que celle de contrat au centre de ses réflexions. Il fournit aux philosophes anglais et aux penseurs des Lumières "une nouvelle langue philosophique dont la syntaxe renouvelle la philosophie de la connaissance grâce à l'articulation fondamentale idées simples/idées complexes" (Marc PARMENTIER). Le thème de la liberté, caractéristique de tous ses ouvrages, est autant celui de la liberté politique que de la liberté religieuse et de la liberté économique. (Léo STRAUSS).
            
             John LOCKE inspire à la fois les "Pères pèlerins" de la colonie américaine dans leurs relations avec les Indiens, les premiers occupants, et les "Pères" de l'indépendance américaine quand ils proclament comme "évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructrice de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront propres à lui donner la sécurité et le bonheur". (Gérard DELEDALLE). Cette partie de la Déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776, rédigée et traduite par JEFFERSON montre à quel point l'influence de John LOCKE est grande aux Etats-Unis. Libéralisme et empirisme se développent indéfiniment à partir de cette Déclaration chez quasiment tous les philosophes américains.

        L'Essai sur l'entendement humain (1689) traite des fondements de la connaissance. Une des principales sources de l'empirisme philosophique encore de nos jours exprime, largement contre les idées de René DESCARTES, la conviction qu'aucun savoir pour l'homme n'est inné.
John LOCKE ne parle qu'en termes d'idées, qu'elles soient de sensation ou de réflexion. Chez lui, la connaissance est "la perception de la liaison et de la convenance ou de l'opposition et de la disconvenance qui se trouve entre nos idées. La définition stricte de la connaissance comme rapport entre deux idées passe sous silence le rapport idées/choses caractérisant les connaissances réelles. Une relation binaire dissimule ici une relation ternaire (connaissances/idées/choses). Le rapport connaissance/choses n'est pas de même nature que le rapport connaissance/idées. Ce dernier est un rapport "immédiat", au sens où les idées constituent les seuls objets immédiats de l'esprit ; le rapport connaissances/choses est au contraire indirect (les idées pouvant être considérées comme les "intermédiaires" entre les connaissances et les choses), oblique et partiel, parce que certaines connaissances réelles (les connaissances de mode) sont indépendantes de tout rapport aux choses et ne reposent que sur un agreement entre des idées. (Marc PARMENTIER).
Tout le dualisme cartésien est mis en question. John LOCKE, soucieux de rester au plus près de l'expérience vécue, remarque que, pour dire "je", ou parler d'une même personne, un même corps est tout aussi nécessaire qu'une même conscience. Lorsque René DESCARTES affirme que l'âme est plus aisée à connaître que le corps, John LOCKE s'insurge contre cette "pleine obscurité". Au lieu de déclarer  a priori qu'il y a le pur cogito d'une part, et l'animal machine d'autre part, il faut reconnaître qu'il est impossible par le seul examen de nos idées, de découvrir si Dieu n'a pas disposé certains systèmes matériels de telle sorte qu'ils puissent percevoir et penser. (Geneviève BRYKMAN)  Autant dire que devant le doute sur les choses, doute que René DESCARTES tente de lever méthodiquement, John LOCKE préfère lui, de manière pessimiste, considérer que toute l'expérience de l'homme ne peut devenir connaissance, tant l'homme apparait limité, fini.
 Mais l'essentiel de la pensée de John LOCKE n'est pas dans la philosophie, mais dans la philosophie politique.

            Le Traité du gouvernement civil (1690), consacré à la légitimité politique, se compose en réalité de deux textes distincts et publiés séparément, aux destins d'ailleurs très différents. Le premier, essentiellement polémique, réfute le Patriarcha de Robert FILMER (1588-1653) favorable à la monarchie absolue de droit divin. Le second, plus théorique, vise à établir positivement "l'origine, les limites et les fins véritables du pouvoir civil".
          Considérant que contrairement aux sciences de la nature, où les causes des choses naturelles ne sont pas du fait des hommes, les sciences morales qui traitent de choses dont les hommes sont les causes, les idées morales et politiques s'enchaînent dans des démonstrations rigoureuses. Ainsi par exemple "il ne saurait y avoir de l'injustice où il n'y a point de propriété, est aussi certaine qu'aucune démonstration qui soit dans EUCLIDE, car l'idée de propriété étant un droit à une certaine chose et l'idée qu'on désigne par le nom d'injustice étant l'invasion ou la violation d'un droit, il est évident que ces idées étant ainsi déterminées et ainsi nommées, je puis connaître aussi certainement que cette proposition est véritable que je connais qu'un triangle a trois angles à deux droits. Autre proposition d'une égale certitude : nul gouvernement n'accorde une absolue liberté, car, comme l'idée du gouvernement est un établissement de société selon certaines règles ou lois dont il exige l'exécution et que l'idée d'un absolue liberté est à chacun la puissance de faire tout ce qui lui plaît, je puis être aussi certain de la vérité de cette proposition que d'aucuns qu'on trouve dans les mathématiques." (cité par Philippe RAYNAUD).
    On a beaucoup opposé les idées de John LOCKE et celles de Thomas HOBBES.  Mais en fait, pour ce dernier, le sens original du contrat est au moins de préserver la sécurité, puisque c'est elle que les hommes ont recherchée en quittant l'état de nature, et pour le premier, dont la peinture de l'état de nature est moins noire que celle du Léviathan, les droits subjectifs que le gouvernement civil doit respecter et préserver sont d'autant plus étendus. John LOCKE rejoint Thomas HOBBES sur la même nécessité ; toutefois le philosophe empiriste ne pense pas que l'état de nature soit complètement un état de guerre de tous contre tous.
     Au centre de la conception de John LOCKE se trouve le consentement. Pour lui, seul un pouvoir reposant sur un consentement peut répondre à ce qui constitue sa raison d'être et sa finalité. Toutefois, même si la volonté collective tend à devenir la norme du droit, le consentement ne constitue pas à lui seul un fondement suffisant à l'autorité politique ; celle-ci reste soumise à la loi de nature, qui s'impose aussi bien aux gouvernants qu'aux sujets. Le recours aux intentions implicites permet d'éviter toute contradiction entre deux sources de légitimité : les hommes ne peuvent pas être supposés, à travers leur consentement, avoir renoncé à la préservation de leur propriété au sens large, c'est-à-dire à la loi de nature la plus fondamentale. (Marc PARMENTIER). C'est la propriété, en effet, qui joue un rôle déterminant dans sa philosophie.

        La conception de la propriété, complexe, est à la source d'interprétations divergentes (comme celles de Léo STRAUSS et de James TULLY). En effet :
- la loi naturelle repose sur le fait que les hommes sont la propriété de leur créateur, et ne dispose pas complètement de leur vie (interdiction du suicide) ;
- la préservation de la propriété au sens large  (leur vie, leur famille, leurs biens) constitue le motif poussant les hommes à entrer en société. Sans propriété, pas de société civile ;
- la propriété constitue la limite infranchissable pour tout pouvoir ;
- la propriété, dès qu'elle existe, dès que les hommes entendent en jouir, engendre l'abandon de leur pouvoir au magistrat civil ;
 - l'origine et le fondement de la propriété privée et sa légitimité résident dans le travail.
         Pour Léo STRAUSS (1899-1973), John LOCKE justifie en fait le déploiement sans limites de l'esprit du capitalisme ; les références constantes au christianisme lui paraissant hypocrites. Toutefois, l'essentiel qu'il trouve dans le Traité du gouvernement civil est qu'il cherche à "libérer l'humanité de toute forme de pouvoir arbitraire absolu. Il cherchait à fournir l'explication vraie et complète de la mise en oeuvre de la civilisation par l'homme à partir des matériaux presque sans valeur qui lui sont donnés. Dans cette explication, la forme principale qui aiguillonne l'homme dans la voie de sa propre libération est une passion, le désir de conservation. (Contrairement aux philosophes politiques de l'Antiquité qui considéraient les passions comme tyranniques), LOCKE reconnaissait la passion comme la puissance suprême dans la nature humaine et il prétendait que la raison ne peut faire plus que servir le désir le plus puissant et le plus universel et l'orienter vers la satisfaction. C'est seulement lorsque l'on comprend cette organisation des choses comme l'organisation vraie et naturelle qu'il peut y avoir une perspective de succès dans le combat de l'humanité pour la liberté, la paix et l'abondance."
           Pour James TULLY (né en 1946), au contraire, la référence à la loi naturelle d'entraide instituée par Dieu permet de comprendre que la jouissance de la propriété ne consiste pas dans la passion de l'acquisition, mais dans un devoir chrétien de libéralité et de charité. D'ailleurs, pour lui, la fonction lockienne de l'État civil est de rétablir un ordre conforme à la loi naturelle et divine que l'apparition de la monnaie perturbe.

       Contrairement à Thomas HOBBES, opposé à toute forme de gouvernement mixte, John LOCKE déduit le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, conforme en cela à toute la tradition du Common Law anglais. Il écrit que "ce serait tenter la fragilité humaine, qui est prompte à l'ambition, que de confier le pouvoir de faire exécuter les lois à ceux-là mêmes qui détiennent le pouvoir de les faire". La séparation des pouvoirs doit remédier à une partie de la loi de nature. Tout repose sur la "mission de confiance", rendue nécessaire par les aléas des circonstances politiques, qui ne doit conférer aucune supériorité à l'exécutif sur le législatif tout en lui donnant les moyens de son action.
   Le prince qui use de sa prérogative de décréter l'urgence et le peuple qui en appelle au ciel devant les abus de pouvoir ont en commun de s'arroger le droit de décider que la loi ordinaire ne peut pas faire face aux circonstance (Philippe RAYNAUD). Comme décider de ce qui est exceptionnel est le propre du souverain, comme le rappelle Carl SCHMITT, on peut conclure que le libéralisme de John LOCKE se trouve, dans ces circonstances exceptionnelles, dans son acceptation simultanée de la souveraineté et du droit de résistance. La théorie du gouvernement limité, à l'inverse de la République de Thomas HOBBES, doit permettre de faire en sorte que la situation d'urgence précisément ne se déclare jamais. L'équilibre des pouvoirs doit permettre l'expression modérée des conflits qui en neutralise les effets. Mais, il ne faut pas oublier que John LOCKE écrit aussi pour justifier le plein exercice de la propriété, dans une période d'expansion du capitalisme, lui-même étant plein acteur politique.
     Si John LOCKE, en France, en tant que philosophe politique est assez connu, il n'en est peut-être pas de même de l'économiste. Fondateur du libéralisme politique, serait-il également le fondateur du libéralisme économique, malgré l'épithète de mercantiliste attaché à son nom.
Contributeur de la mise en place du système bancaire anglais et par là même d'un système bancaire tout court dans sa conception moderne, conseiller de Lord SHAFTESBURY, à l'influence importante dans la vie politique anglaise dans la période de restauration qui va de la mort de CROMWELL, en 1658, à la proclamation du Bill of Rights en 1689, il est le théoricien de la monarchie constitutionnelle incarnée par Guillaume III d'Orange. Pour Christian TUTIN, il est considéré pour  cela "comme le fondateur du libéralisme politique, (mais) (serait-il) aussi le véritable fondateur de l'économie politique?" En l'absence, dans ses écrits économiques, de théories du marché et du capital, cette thèse est difficilement soutenable. Mais, à ne considérer que ses écrits sur la monnaie et sur l'intérêt, elle serait acceptable. En affirmant que l'invention de la monnaie permet, sans enfreindre la loi morale, d'accumuler au-delà du besoin, Locke représente en effet une étape essentielle vers la légitimation de l'enrichissement monétaire illimité.
Les questions relatives à la moralité de la propriété privée, de l'accumulation indéfinie et du gain monétaire - profit ou intérêt - sont encore largement débattues à la fin du XVIIème siècle. Avec lui et quelques autres, la philosophie politique réalise ce dépassement de l'opposition entre la morale et les pratiques des marchands et des financiers, cette sécularisation de la réflexion monétaire sans laquelle tout développement autonome de la pensée économique était impossible."  "Pour les penseurs du XVIIIème siècle, LAW, CANTILLON, HUME, GALIANI et SMITH, LOCKE est l'auteur de référence sur les questions monétaires. Il est encore cité comme une autorité en la matière par THORNSTON, SAY et RICARDO. Après la formation de l'orthodoxie ricardienne, ce sont RICARDO et, en contrepoint, THORNSTON qui deviendront les auteurs de référence." Christian TUTIN, dans son anthologie des textes sur la monnaie présente des extraits de Le deuxième traité du gouvernement civil (1690) et des Réflexions sur l'intérêt et la monnaie (1691).
    Claude ROCHE, docteur en philosophie et professeur à l'ISEN de Lille, estime la pensée économique de John LOCKE mécomprise et  effectue un travail important de relecture et de réhabilitation de sa pensée.
"Locke est le fondateur du libéralisme ; et pourtant l'économiste Locke est toujours méconnu. dans ce paradoxe gît l'origine première des difficultés de la pensée moderne. Notre propos a été de comprendre en quoi et de réhabiliter cette pensée". Auteur de La connaissance et la loi dans la pensée économique libérale classique (L'Harmattan), il analyse l'historiographie de l'oeuvre de John LOCKE (notamment les travaux de Mark BLAUG, Joseph SCHUMPETER et Michel FOUCAULT) et diverses approches contextualistes (Il faut lire le long article très argumenté, sur le site de L'Harmattan, La mécompréhension moderne de Locke) . Le principal texte économique de LOCKE, "Considérations sur la base de l'intérêt", constitue bien une base de la connaissance du marché et d'une théorie de la valeur, à une époque "où le raisonnement objectif était très mal connu". Car si l'on connaissait bien la différence entre la valeur d'un bien (value), qui renvoie à un bien générique comme le blé et l'évaluation subjective et conjoncturelle de ce bien toujours particulier (cette quantité de blé), John LOCKE tente de penser la valeur d'une manière "révolutionnaire", exposée en trois points par Claude ROCHE :
- Tout d'abord l'hétérogénéité radicale de la valeur par rapport à la matière physique d'un bien ;
- Ensuite la distinction entre la valeur et le prix, notion conjoncturelle ;
- Et enfin définir "positivement" et objectivement la valeur par une notion très proche du taux de rotation des stocks commerciaux (globalisé à l'ensemble du marché).
 La valeur d'échange de la monnaie renvoie aux mêmes rapports que ceux gouvernant la valeur des marchandises "normales". John LOCKE formule la fameuse théorie quantitative de la monnaie, qui n'a de sens que par rapport à l'explicitation de la deuxième valeur de la monnaie, son taux d'intérêt. Tous les efforts du philosophe anglais sont tendus vers l'institutionnalisation du marché. Le Traité de Gouvernement civil a pour fonction de poser les fondements de cette démarche institutionnelle, et débouche sur la fondation de la Banque d'Angleterre. 
    La méconnaissance de ce moment de l'histoire économique, Adam SMITH étant plutôt considéré comme le fondateur du libéralisme économique (ce dernier étant le principal contradicteur toujours selon Claude ROCHE), proviendrait directement du projet même de la pensée libérale (à la radicalisation de son projet) : "Avec Locke, l'économie politique - ou ce qu'elle va devenir - s'est d'abord voulue rationnelle. Rationnel signifie ici que ses conclusions devaient être argumentées, car partageables en conscience par l'ensemble des acteurs de la société civile - du moins ceux, pour employer la langue de l'époque, réputés indépendants économiquement (Nous n'oublions jamais que ses écrits sont ceux de propriétaire s'adressant à d'autres propriétaires...). C'est ce qui fit sa grandeur et elle gardera cette référence pendant longtemps. Mais progressivement, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, elle s'est voulue discipline scientifique. Le changement est imperceptible mais clair : une science économique est une discipline d'expert où l'efficacité pratique de la prévision prime sur l'universalité de l'argumentation. D'ailleurs la "main invisible" est-elle autre chose qu'une hypothèse logique nécessaire? Une proposition indémontrable mais légitimant la position du scientifique?". 

Philippe RAYNAUD, article John LOCKE dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. Marc PARMENTIER, article LOCKE dans le Vocabulaire des philosophes, Ellipses, 2002. Geneviève BRYKMAN, article John LOCKE de l'Encyclopedia Universalis, 2004. Philippe RAYNAUD, article Deux traités du gouvernement civil de John LOCKE dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Léo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998. Christian TUTIN, Une histoire des théories monétaires par les textes, Flammarion, collection Champs Classiques, 2009. Claude ROCHE, La connaissance et la loi dans la pensées économique libérale classique, L'Harmattan.1991.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 19 mars 2019

          

 
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 08:51
          Considéré tour à tour comme démocrate et totalitariste, Jean-Jacques ROUSSEAU met en lumière nombre de débats qui agitent les sociétés politiques modernes. En cela, dans les réflexions sur le conflit, qu'il soit abordé sous l'angle politique, économique ou social, l'oeuvre du philosophe genevois est aujourd'hui encore incontournable.

        Longtemps, on a considéré que ses écrits étaient épars et inachevés et aujourd'hui, plusieurs auteurs reconsidèrent la question et, à l'aide de nouveaux manuscrits, reconstituent une pensée très structurée et très méditée. Si cette oeuvre touche également à la musique (Projet concernant la musique, 1742 ; articles sur la musique de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1755 ; Dictionnaire de musique, 1767) et au langage (Essai sur l'origine des langues, posthume), ce sont surtout les arguments politiques, économiques et sociaux qui nous intéresse ici.

        Son Discours sur les sciences et les arts (1750), rédigé sur concours d'Académie comme il en existait beaucoup à son époque, tranche avec l'opinion courante de la philosophie des Lumières. Pour lui, la société dominée par les arts et les sciences est une société pleine d'inégalités. Cela en premier lieu parce que les talents dont on a besoin pour les poursuivre deviennent des marques de distinctions (n'oublions pas que nous sommes alors dans une société qui multiplient les privilèges de toutes sortes) entre les hommes, et ensuite parce que de grandes sommes d'argent sont nécessaires pour en supporter les frais. La société est transformée en vue de soutenir ces arts et sciences, et cette transformation elle-même engendre une vie pleine de vaines préoccupations de soi et d'injustice.

       Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) poursuit cette réflexion. A la question posée par l'Académie de Lyon qui demande si cette inégalité est autorisée par la loi naturelle, Jean-Jacques ROUSSEAU répond contre les attentes des autorités intellectuelle et religieuses (Il refuse notamment toute référence au péché originel). Sa conception de l'état de nature s'éloigne de celle de HOBBES, à qui il reproche de confondre l'homme primitif, très proche de la nature, et l'homme social, déjà construit par la société. Sa réflexion l'amène à rechercher très en arrière dans le temps la nature de l'homme. Dans un temps, où, isolés, éparpillés, peu nombreux, sans grandes attaches les uns aux autres, les hommes étaient égaux par nature. C'est à la suite de catastrophes naturelles qu'est née une société constituée, par les hommes mus par leur liberté de la volonté et leur perfectibilité. Résumant l'argumentation du philosophe, Léo STRAUSS écrit : "En plus de la première conscience de l'obligation morale, l'homme dans sa nouvelle situation communautaire commence à pratiquer la vengeance. Parce que les hommes sont en contact quotidien, il y a davantage d'occasions de frictions : et, parce qu'il n'y a pas de loi, chaque homme est juge de son propre cas. La pitié naturelle, racine de l'humanité dans l'état de nature, s'affaiblit dans le conflit entre l'amour de soi et la pitié et en de tels cas, c'est toujours l'amour de soi qui l'emporte. Mais ce ne sont pas ces conflits qui firent que les hommes établirent une société civile, mais l'institution de la propriété privée. (...) Avec l'établissement de la propriété privée, apparut également la prévoyance. Lorsque champs et rivières fournissaient la nourriture, le vêtement et l'habitat, l'homme ne pensait pas au futur. Mais l'agriculteur doit le faire et le désir de protéger et d'augmenter sa récolte multiplie à la fois ses désirs et le pousse à rechercher le pouvoir.".

        Ce que l'on nomme aujourd'hui son Discours sur l'économie politique (1755) est en fait un article (long) publié dans le tome V de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Contre Adam SMITH, John LOCKE et bien d'autres, Jean-Jacques ROUSSEAU rejette l'idée que les inégalités sont tolérables si les plus pauvres en profitent. Il remet en cause la prétendue supériorité des sociétés développées fondées sur ces inégalités et argumente sur les bienfaits d'une confédération sociale. Par ailleurs, également dans d'autres manuscrits, on trouve cette affirmation du caractère individuel du droit de la propriété, "le plus sacré des droits individuels". Mais, en laissant entendre que ce n'est que dans les républiques que la sécurité des personnes et des biens est véritablement garantie, il indique que l'accord entre l'intérêt et la justice suppose la dimension politique du commun, non la simple réciprocité des échanges. (Catherine LARERE). Léo STRAUSS estime qu'en fin de compte, l'opinion de Jean-Jacques ROUSSEAU n'est pas entièrement différente de celle de Karl MARX.

        C'est dans son texte Du contrat social que se trouve concentré un grand nombre des conceptions politiques du philosophe, élaborées de manière aboutie. Au lieu de placer le modèle de contrat sur la condition que le souverain protège sa vie (HOBBES) et ses biens (LOCKE), Jean-Jacques ROUSSEAU place la préservation de la liberté au coeur de son système. Selon lui, les citoyens ne concluent pas le pacte entre eux, de particulier à particulier, mais avec le souverain dont ils sont en même temps les membres. Autrement dit, le peuple en train de constituer sa souveraineté est l'une des parties contractantes (André CHARRAK). Le philosophe écrit : "l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public envers les particuliers, et sous un double rapport : à savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l'État envers le souverain". Chaque citoyen est soumis au souverain et membre de l'État envers le souverain : il ne peut donc y avoir oppression. "Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède". C'est ce qu'appelle Jean-Jacques ROUSSEAU l'expression de la volonté générale. La solution consiste donc en ce que chaque homme se donne entièrement à la communauté avec tous ses droits et tous ses biens (Léo STRAUSS). La loi est bien le produit de la volonté générale, lorsque tous les individus participent à son élaboration. La société civile est purement et simplement l'accord d'un groupe d'hommes pour que chacun devienne partie de la volonté générale et lui obéisse. Le droit de gouverner de tout gouvernement vient du peuple et ne s'exerce qu'aussi longtemps que cela convient au peuple. Cette souveraineté est inaliénable : les volontés particulières, les factions, les groupes d'intérêts, les partis n'ont pas leur place dans un tel système. Conscient de la tension existante entre la stabilité dont la loi a besoin et le réexamen constant impliqué par l'assemblée du peuple, et de l'idée que la loi étant le produit de sa propre volonté affaiblit la terreur presque sacrée qui est nécessaire au maintien du respect de la loi, Jean-Jacques ROUSSEAU propose que ces processus de changement soient difficiles et que l'éducation facilite le respect de ces institutions, et que le peuple soit finalement conscient des implications des changements qu'il voudrait introduire... Dans son système que le philosophe tente de rendre parfait, les moeurs et la religion entrent dans le champ du politique, la religion doit être donc une religion naturelle et les moeurs soumis au contrat social.
            Ce que le philosophe tente d'élaborer, c'est un contrat social dans lequel l'égalité puisse être rétablie, sans nuire à la liberté. Beaucoup se sont interrogés bien entendu sur la validité d'un tel système, et si pendant la révolution son nom est sanctifié littéralement, on le rend responsable par la suite d'une interprétation totalisante de ses écrits. Il ne faut jamais oublier que dans l'esprit de Jean-Jacques ROUSSEAU, ce contrat social s'applique à de petits États (Corse, Suisse) où les conditions de participation directe à la démocratie sont réunies.  Sa préférence d'ailleurs va à la Sparte antique. Car le contrat social peut se lire à double tranchant : comme proposition positive d'un système de relations entre individus, ou comme critique virulente d'une souveraineté qui ne reflète que des intérêts particuliers. En cela, ce système s'oppose à la conception de nombreux auteurs anglo-saxons qui font dériver la souveraineté de la convergence des intérêts particuliers.
          La conception de la loi de Jean-Jacques ROUSSEAU est finalement aussi rigoureuse que celle de HOBBES, sous la condition qu'elle soit l'expression de la volonté générale, et qu'elle ne soit pas seulement le fruit de l'impératif de la protection des biens et des personnes. La loi est au-dessus de toutes les parties. Reste à savoir comment une telle philosophie politique peut être opérationnelle dans les conditions d'aujourd'hui, dans des sociétés complexes, où la population est importante et concentrée. Cela confère, selon Alexis PHILONENKO par exemple, une tonalité pessimiste (il parle même de philosophie du malheur) à cette philosophie.

       Julie et La Nouvelle Héloïse (1761) est un roman beaucoup plus publié au XVIIIème siècle que Du contrat social. Il traite de l'opposition entre l'amour et le mariage. On comprend qu'une odeur de soufre entoure cet ouvrage pour certains milieux ecclésiastiques de l'époque. Il annonce pour certains les problématiques du conflit intérieur et dépasse les thèmes rebattus de l'amour courtois. Il prépare une partie du Romantisme.

      Émile ou De l'Education (1762) est à destination des maîtres et précepteurs. Il explique la nature de l'enfant et l'éducation qu'il peut recevoir, dans le respect de cette nature précisément, pour devenir un bon citoyen. La fonction éducative prend le relais de la forme juridique : il ne s'agit pas alors de rétablir l'égalité, mais d'instituer des citoyens, en les dépouillant de leur particularité qui les pousse à l'égoïsme et à l'injustice, en transportant leur moi naturel dans l'unité collective, dont il ne sont qu'une unité fractionnaire. Développer l'amour de l'ordre et développer l'esprit de participation à la vie citoyenne sont deux impératifs de cette éducation. Elle doit développer notamment l'amour de soi et l'amour propre dans le sens d'une solidarité avec les autres hommes. "Étendons l'amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, et il n'y a point de coeur d'homme dans lequel cette vertu n'ait sa racine. Moins l'objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l'illusion de l'intérêt particulier est à craindre ; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, et l'amour du genre humain n'est autre chose en nous que l'amour de la justice."

      Le Jugement du Projet de paix perpétuelle de Monsieur l'abbé DE SAINT PIERRE (1756) constitue seulement une des oeuvres du philosophe sur la guerre, la paix et les relations internationales. Par ailleurs, des Principes du droit de la guerre de des Fragments sur la guerre apparaissent dans les manuscrits. Selon Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, qui se référent au projet initial de Jean-Jacques ROUSSEAU d'écrire une grande oeuvre intitulée Institutions politiques, dont Du contrat social ne serait qu'une partie, on peut reconstituer sa pensée dans ces domaines, plus élaborée qu'on aurait pu le croire.
     - Les Principes du droit de la guerre témoignent des lectures du philosophes de deux auteurs, GROTIUS et HOBBES. Il leur fait le reproche de n'avoir pas su comprendre la nature même de la guerre. La guerre, selon lui, apparait avec l'État, et n'est donc pas naturelle. Le droit inter-étatique doit être compris comme droit de la paix. Pour lui, il n'y a pas de sociabilité naturelle, au sens d'une inclination naturelle à respecter les droits d'autrui suffisamment puissante pour empêcher les conflits, tant pour les individus que pour les sociétés. Ce n'est que par de nouvelles associations à l'échelle des sociétés que nous pouvons corriger "le défaut de l'association générale". Jean-Jacques ROUSSEAU veut chercher à l'intérieur même des États, dans leur nature même, les principes qui relèvent à la fois de la légitimité et de la nécessité factuelle.
      - Le Jugement sur le projet... est relativement sévère envers celui-ci. "Il ne faut pas non plus croire avec l'Abbé DE SAINT-PIERRE que même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n'auront jamais, il fût aisé de trouver un moment favorable à l'exécution de ce système. Car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l'emportât pas sur l'intérêt commun et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu'il ne peut espérer pour lui-même."  Selon Hervé GUINERET, le philosophe genevois ne se contente pas de critiquer le projet, mais étend son analyse aux raisons pour lesquelles il le trouve inapplicable. Il indique que l'indépendance des souverains est une indépendance par rapport aux lois. Le souverain décide dans l'arbitraire le plus total et dans les rapports de force entre souverains, il n'existe pas de lois. Contre MACHIAVEL, Jean-Jacques ROUSSEAU pense que les souverains sont des pilotes insensés, n'ayant absolument pas les capacités de lutter réellement et durablement contre la fortune (l'infortune), esclaves de leur désir de puissance, désir autant tourné vers la domination de leurs sujets que vers l'écrasement de leurs concurrents. En cela, les propos de l'abbé DE SAINT-PIERRE viennent directement contredire les pratiques, les désirs et les opinions des puissants.

    Le modèle machiavélien est un modèle guerrier. C'est ce modèle que jean-Jacques ROUSSEAU refuse dans ses deux apports principaux à la théorie républicaine : l'adéquation de la république et de la loi, l'idée que les citoyens se lient par le droit. Il définit le projet politique, dans le rapport à soi, dans la conception de l'amour-propre, non comme exclusion de l'étranger, mais dans une conception universaliste. Au-delà des polémiques avec les autres intellectuels des Lumières, comme VOLTAIRE par exemple, Jean-Jacques ROUSSEAU livre une oeuvre à vocation universaliste.
 
     Cette oeuvre trouve des échos grandissants à une époque où sont dénoncés le progrès des sciences et l'accumulation des richesses comme causes des déséquilibres de la nature. De manière plus longue, elle influence la manière depuis son époque de concevoir l'éducation, l'enfance et le développement humain, la fonction des institutions politiques et sociales, les moeurs, le droit et même la religion. Surtout d'ailleurs à travers le dialogue qu'il engage avec les intellectuels de son temps, bien plus que par son propre exemple de vie - sujet de polémiques pas toujours très claires. C'est en grande partie à travers ce dialogue contradictoire et parfois véhément qu'il élabore sa propre pensée. L'attention apportée à l'ensemble de son oeuvre, et pas seulement aux ouvrages édités (sa correspondance abondante par exemple) montre aujourd'hui combien le dialogue avec DIDEROT, lequel lui doit nombre de ses réflexions est important. Le chercheur américain en littérature Roger D MASTERS, cité d'ailleurs par Victor GOLDSCHMIDT (Anthropologie et politique, Les principes du système de Rousseau, Vrin, 1974), effectue en 1968 une lecture globale de son oeuvre et estime que le pivot de son oeuvre est constitué par l'Émile : "Sans nier l'importance du Contrat social, sur lequel Rousseau travailla pendant au moins dix ans, et qui devait constituer une partie du projet des Institutions politiques (dont il espérait qu'elle mettrait le "sceau" à sa réputation), il semblerait que la structure essentielle de la pensée de Rousseau puisse - et en vérité doive être étudiée d'abord en fonction de l'Émile (qui contient un résumé du Contrat social) et des deux Discours", le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (second discours) et le Discours sur les sciences et les arts (premier discours). Dans l'esprit même de Jean-Jacques ROUSSEAU, toujours selon cet auteur, l'effort accompli dans le Contrat social n'est pas à proprement parler une partie intégrante du grand principe (que la nature a fait l'homme heureux et bon mais que la société déprave et le rend misérable), mais plutôt une atténuation de l'inéluctable dépravation de l'homme. 
  "Le point de départ philosophique de Rousseau était la critique des effets d'un développement scientifique débridé. Sa pensée demeure donc extrêmement pertinente face aux problèmes contemporains. (...). Rousseau a essayé de découvrir un moyen de faire retour à la pratique classique de la vie sociale et politique, en présupposant qu'on pouvait définir le bien pour l'homme en se référant à sa nature. Pourtant, pour y parvenir, il fit fond sur une étude scientifique de l'évolution de l'espèce humaine (le second Discours) et sur une analyse du développement humain individuel en termes de sensations et d'expériences (l'Émile). Il s'ensuit que les faiblesses et les forces du système philosophique de Rousseau éclairent les questions toujours actuelles de la philosophie politique. Cela ne signifie pas que ce système soit satisfaisant pour la période contemporaine, comme le fait remarquer Bertrand de Jouvenel (Rousseau, évolutionniste pessimiste, Rousseau et la philosophie politique, Annales de la philosophie politique, volume 5, PUF, 1965)".
De fait, l'évolution de la civilisation européenne a été à l'inverse de ce qu'il souhaitait. Il semblerait toutefois que les conceptions de la volonté générale et de la souveraineté du peuple aient eu une influence persistante, malgré (en raison de?) le manque de pertinence généralement admis de ses propres conclusions pratiques. Il faut mettre de côté l'idéal rousseauiste de la petite société agraire privée des Lumières pour comprendre l'impact sur une longue période de ses conceptions sur la société politique. Même si les soupçons de "totalitarisme" sont assez infondés (il s'inscrit tout de même dans une longue tradition de défense de la liberté de pensée...), "ses principes s'exposent à une subversion de ce genre parce qu'il sépare les fins propres de l'homme et de la société de ses principes de droit politique. Après avoir défini une logique de l'obéissance civile purement formelle, Rousseau admit tacitement que la science prudentielle définissant la bonne société civile n'était pas une partie intrinsèque ou nécessaire de ses principes politiques, mais ne constituait qu'un guide pour leur mise en oeuvre. Rousseau fut ainsi forcé - de compagnie avec Machiavel et Hobbes - de traiter la différence entre les formes de gouvernement comme un problème technique dont la solution dépend de la connaissance des "tendances naturelles" des phénomènes politiquement pertinents. Mais dès que le triomphe de la technologie moderne permit à l'homme de maitriser des relations naturelles que Rousseau considérait comme "invincibles", sa définition de la supériorité nécessaire de cité agraire simple devint une préférence anachronique et purement personnelle (...) qu'on peut rejeter sans pour autant abandonner son principe de la souveraineté populaire."


Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762 (Flammarion, 1966) ; Jugement sur le projet de paix perpétuelle de l'abbé DE SAINT-PIERRE, 1756 (Ellipses, 2004).
Quasiment l'ensemble de ses oeuvres est disponible sur le site des classiques en sciences sociales : www.uqac.ca.
Catherine LARRERE, article ROUSSEAU dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. André CHARRAK, article ROUSSEAU dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Leo STRAUSS, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Alexis PHILONENKO, article Du contrat social, ROUSSEAU dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Blaise BACHOFEN et Céline SPECTOR, Jean-Jacques ROUSSEAU, la guerre et la paix, Editions Vrin, collection Textes et Commentaires, 2008. Roger D MASTERS, La philosophie politique de Rousseau, ENS Editions, 2002.

                                                                               PHILIUS
 
Complété le 24 juin 2014. Relu le 24 mars 2019


        
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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 12:57
      Contemporain de René DESCARTES, Baruch SPINOZA (Benedictus de Spinoza) est vraisemblablement un de ces philosophes et philosophes politiques dont l'influence est la plus prégnante dans les conflits à caractères politiques et religieux du XVIIème siècle à nos jours. De même que les philosophes se déclarent hégéliens ou kantiens dans les conflits les plus divers, la plupart des personnes font du spinozisme ou de l'anti-spinozisme sans le savoir. Juif d'Amsterdam d'une famille descendante des marranes (Juifs chassés d'Espagne au XVème siècle par les Rois catholiques), à l'éducation juive et philosophique, SPINOZA porte "à l'extrême le mouvement d'idées et d'exigences nouvelles qui animait à la fois les libéraux juifs et les oppositionnels protestants. (...)  Il  finit par se séparer ouvertement de tous les dogmatismes, juif ou chrétien" (Robert MISRAHI). Son oeuvre agit en silence, par propagation continue des ses écrits, écrits au contenu paradoxal et subversif.

     C'est à plusieurs titres qu'un tel philosophe intéresse une étude sur le conflit, tant à travers son oeuvre, à la diffusion largement posthume, qu'au travers des multiples interprétations données à celle-ci par ses vulgarisateurs, ses détracteurs et ses prosélytes...
Pour Leo STRAUSS et Joseph CROPSEY, Baruch SPINOZA "est le premier philosophe à avoir écrit une défense systèmatique de la démocratie. Elle se trouve dans son Traité Théologico-politique, qui fut publié en 1670. Cette défense apparait comme une conséquence nécessaire de la position métaphysique de Spinoza et de sa répudiation explicite de la philosophie politique traditionnelle. L'expression la plus précise des fondements métaphysiques de la pensée politique se trouve dans l'Ethique, l'oeuvre majeure de Spinoza, qui étudie la structure fondamentale de la réalité ou la Substance, et donc de la relation entre l'existence humaine et l'ordre éternel. Le rejet de la philosophie politique traditionnelle par Spinoza s'exprime de la manière la plus claire dans les premières pages du Traité politique et il le conduit à remplacer ce qu'il tient pour les conceptions imaginaires et inutiles des philosophes traditionnels par les analyses réalistes, scientifiques, de la vie politique, qui caractérisent des hommes au premier rang desquels se trouve Machiavel. 
La métaphysique scientifique de Spinoza conserve dans une certaine mesure l'aspect de la tradition politique classique selon lequel un ordre éternel sous-tend et règle l'ordre simplement humain. Selon la compréhension classique, l'ordre éternel devient d'abord accessible grâce à une analyse de cet ordre humain. Mais l'analyse de Spinoza, en se tenant à son acceptation des procédures scientifiques modernes, implique une négligence de principe de l'ordre humain, afin que l'ordre éternel puisse devenir visible. L'observation des phénomènes politiques, en tant que distincts de l'ordre, tente d'éliminer la distorsion propre à la perspective simplement humaine : les phénomènes politiques sont rassemblés et analysés exactement comme les phénomènes de n'importe quelle autre science. L'ordre humain est ainsi "déduit" de l'ordre éternel scientifiquement dévoilé."

     Son Traité de la réforme de l'entendement (publié en 1677, rédigé en 1656 ou 1662...), qui précède (?) ses Principes de philosophie de Descartes dont il enseigne l'oeuvre, porte sur la recherche d'une méthode pour connaitre le vrai et le faux. "(Cette) recherche serait vaine, quel que soit notre amour du vrai, si elle devait nous laisser par ailleurs dans l'état où nous sommes, qui regardons comme le souverain bien le plaisir des sens, la richesse et l'honneur, biens pourtant incertains, qui venant à manquer nous plongent dans la tristesse, que nous avons tort de chercher pour eux-mêmes. La réforme de l'entendement serait vaine, si elle n'était pas elle-même une éthique, si la connaissance qu'elle se donne pour fin n'était pas telle qu'elle fût par elle-même, en nous égalant à notre vraie nature, le souverain bien." (Jean LECHAT).
    Établir une méthode est au coeur de cet ouvrage. Il résout le problème de la recherche de celle-ci par la pratique : le faux se montre lui-même dans l'échec de la déduction, et le vrai dans son succès. L'origine de la réalité se trouve dans "une puissance native de l'entendement". L'idée vraie donnée, c'est bien sûr, par excellence l'idée de Dieu. Mais SPINOZA "ne dit jamais que la méthode doive partir seulement de l'idée de Dieu, à l'exclusion des autres idées : tout au contraire, il précise bien (...) que la méthode peut partir de la considération d'une idée vraie "quelconque". La bonne méthode est donc finalement celle qui montre comment l'esprit doit être dirigé selon la norme d'une idée vraie donnée". (Charles RAMOND). Il y a un fondement autonome au vrai qui ne nécessite pas, comme chez DESCARTES, de se référer à Dieu, ultime recours ou nécessaire justification.

     Dans l'Éthique (rédigé entre 1663 et 1675, publié en 1677), Baruch SPINOZA examine, selon le plan traditionnel du traité de théologie, une théorie de Dieu, une théorie de l'âme, une théorie des "effets" des modes de connaissance, une théorie du salut pour l'amour de Dieu.
A partir de l'opinion des grands philosophes et de la connaissance fine de la Bible, dans le latin pour que l'écrit ne circule qu'entre personnes averties, il subvertit en fait la notion de Dieu. Dieu est Nature et la Nature est Dieu, écrit-il, en centrant d'un bout à l'autre son propos sur l'homme. "Substance, attributs, modes infinis et modes finis sont le système conceptuel qui permet de n'expliquer la Nature que par la Nature (sans mystère ni transcendance), tout en respectant l'opposition fondamentale entre le fini et l'infini. Mais c'est sur un plan homogène horizontal et méthodologique (celui de la raison) que ces deux aspects du réel s'opposent ; ils sont instruments de connaissance et détermination d'une même nature, et non pas régions ontologiques hétérogènes. Le système rationnel et structuré de l'unité de la Nature permet donc à la fois de se libérer du mystère et des arrière-mondes, et d'instaurer une maitrise rationnelle de l'homme sur la Nature et l'Etre. Il n'y a pas de contradiction entre l'homme et l'Etre parce que l'Etre n'est rien d'autre que cette totalité structurée dont l'homme est une partie finie, fort intelligible." (Robert MISRAHI).
  L'imagination des hommes remplace leur connaissance de la réalité, leurs idées générales sont des idées confuses, car ils se laissent trop facilement emporter par la lecture de choses imaginaires. Affirmant que les hommes se croient libres parce qu'ils ignorent qu'ils sont déterminés, le philosophe renverse les arguments de ses prédécesseurs. L'idée vraie de la liberté ne peut être celle d'un décret libre, car il n'y en a pas du tout, ni en l'homme, ni en Dieu. C'est que la liberté n'est pas le contraire de la nécessité, c'est le contraire de la contrainte. Pour Baruch SPINOZA, tout ce qui tourne autour de la liberté, la contrainte et la nécessité, n'est en rien lié à un parcours classique de l'itinéraire spirituel qui va de l'obscurité initiale, de la douleur de l'entrée dans la réforme, suivie de l'illumination progressive puis totale, et retour de l'esprit ou de l'âme éclairée dans la réalité commune. A l'inverse de la logique de la Caverne de PLATON, SPINOZA ne fait pas de cette recherche ascétique de la connaissance une méthode pour parvenir à la vérité, et surtout pas par une sorte de discipline de l'esprit et du corps, familière à la majeure partie du christianisme. Il n'y a qu'une possibilité d'acquérir la vérité vraie, c'est de participer pleinement aux lois universelles de la nature. La vertu d'un être, c'est sa puissance. Non le pouvoir, mais sa puissance.
"La critique spinozienne des positions de DESCARTES vise fréquemment la notion de "pouvoir", si bien qu'en en viendrait à voir dans le spinozisme une philosophie de la puissance par opposition à une philosophie du "pouvoir". Les textes (...) obligent à une appréciation plus nuancée. (Néanmoins) l'opposition entre puissance et pouvoir est (...) particulièrement visible là (...) où SPINOZA reproche à DESCARTES et aux Stoïciens d'avoir conçu la maitrise sur les passions sous la forme d'un "pouvoir absolu" de la volonté, avant de défendre sa propre thèse d'une "puissance" de la raison." (Charles RAMON).

    Le Traité théologico-politique (1670) écrit dans l'urgence de se défendre contre les accusations d'athéisme, veut d'abord montrer "que la prétention d'une théologie fondée sur la seule autorité de l'Écriture de gouverner les consciences n'est rien d'autre que la confusion de l'historique et du rationnel, de la philologie et de la philosophie ; que la liberté de penser et de parler ne menace, ni la piété, ni, tout au contraire, la paix de l'Etat." (Jean LECHAT).
Le Traité montre la nécessité de préserver la liberté du citoyen et prouve rationnellement, pour tous les temps et tous les lieux, que la finalité de l'association politique, indispensable pour sortir d'un état de nature, tel que décrit par ailleurs par Thomas HOBBES, n'est pas la domination (présentée comme nécessaire par tous les dominants), mais la liberté, et que de tous les régimes, le démocratique est le meilleur. Dans le fil droit de sa conception de la puissance, Baruch SPINOZA prône non pas l'abdication de la puissance de chacun pour la sécurité de tous, mais l'union de tous en un corps dont la puissance fait la puissance de tous. Sa conception du Pacte social est celle où tous les hommes expriment leur puissance ensemble. Trop souvent, le Pacte social imite la raison sans aller jusqu'à la lumière, pour reprendre la phraséologie de Baruch SPINOZA. La philosophie de SPINOZA est considérée à juste titre comme un "rationalisme absolu" qui met le désir en avant, compris comme l'impulsion de l'homme à satisfaire les besoins de son intelligence. Il s'agit, dans la composition d'autant de forces en l'homme qu'il y a de désirs, de permettre l'expression d'une puissance, seule capable de permettre l'accession individuelle et collective à la lumière. On peut comprendre les foudres des  prêtres ascètes  de la foi pour qui l'accession précisément à la lumière nécessite de brider les esprits et les corps.

     C'est dans le Traité politique (1677), inachevé, comme beaucoup de ses écrits d'ailleurs, que SPINOZA va le plus loin dans sa conception de la société la meilleure.
 Pour Antonio NEGRI, cet ouvrage est "un ouvrage de fondation théorique : fondation de la pensée politique démocratique de l'Europe moderne. Affirmation rigoureuse : on ne saurait tout d'abord ramener à une identité générique l'idée moderne de démocratie, fondée sur le concept de multitudo, et de démocratie chez SPINOZA, et bien davantage encore du concept de multitudo, c'est l'universalité humaine." Cette vision pratiquement dithyrambique du Traité politique est partagée aujourd'hui par beaucoup, même chez ceux qui n'entrent pas dans une problématique marxisante.
  SPINOZA fixe les bornes naturelles de la puissance souveraine et déclare que les États sont naturellement ennemis. Dans le traité théologico-politique, déjà, on trouve des passages qui inspirent par la suite nombre de révolutionnaires.

       Déclarés au XIXème siècle comme l'une des oeuvres les plus grandes (SCHELING, SCHOPENHAUER, HEGEL, NIETZSCHE), redécouverts et réhabilités au XXème siècle (FREUD, BERGSON, Michel HENRY, DELEUZE, NEGRI), les ouvrages de Baruch SPINOZA sont d'abord décriés, condamnés, détournés, utilisés sans mention de source, plagiés au XVIIème et au XVIIIème siècle, que ce soit dans la littérature des philosophes reconnus par les Universités ou dans les littératures clandestines.
    La réaction est vive du côté des "chrétiens officiels". Cet athéisme, panthéisme... suscite des réfutations innombrables - qui le réfute se fait sans doute bien voir des autorités "morales" - qui ont l'effet paradoxal ensuite de surmultiplier les publications de ses ouvrages. La discussion de ses écrits - au milieu de conflits religieux et politiques - participe même à ces conflits. Dans la lutte antireligieuse, la formation du matérialisme et de la pensée révolutionnaire, l'influence du Traité politique comme du Traité théologico-politique notamment, est grande. Même si se réclamer complètement et ouvertement de SPINOZA reste encore honteux, à voir l'article qui lui est consacré dans l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, des auteurs comme MONTESQUIEU et sa philosophie déterministe, ou encore plus, d'HOLBACH qui édifie une philosophie purement matérialiste, s'en inspirent largement. Certains pensent même que comprendre ROUSSEAU sans SPINOZA est difficile... L'influence directement politique, au-delà de la philosophie, est importante également dans le mouvement révolutionnaire que connait la France en 1789 et même au-delà : le marquis de MIRABEAU et SEYES s'en inspirent.
   C'est évidemment sur la question du christianisme que les arguments spinozistes continuent encore aujourd'hui de faire leur oeuvre. L'idéalisme rationaliste de HEGEL et l'existentialisme de KIERKEGAARD, dans des sens divergents, en découlent en partie.
   Dans sa comparaison entre PLATON et SPINOZA, Robert MISRAHI écrit : "...si PLATON a beaucoup fait réfléchir, il n'a jamais sérieusement mis personne en danger. SPINOZA, au contraire (...) pousse toutes choses à l'extrême : philosophe, il l'est totalement (...), mais dangereux et subversif tout autant (...), il parvient à la sérénité, mais il bouleverse les siècles, les institutions et les moeurs ; il est ignoré, barré, rayé, mais omniprésent ; il écrit peu et il provoque néanmoins des révolutions, non seulement dans les gouvernements, mais aussi dans les esprits. En un mot, il semble être, avec SOCRATE, comme l'incarnation de la philosophie éternelle, ou plutôt, de la naissance éternelle de la philosophie"... Ouf !  Sans prétendre que rien ne serait arrivé sans SPINOZA, il fait partie de ces auteurs qui forcent à exprimer la puissance potentielle vers la connaissance et le "bien souverain". Il force les hommes ainsi à penser leurs coopérations et leurs conflits.

SPINOZA, Traité de la réforme de l'entendement, 1661, publié en 1667 (Vrin, 1992)  ; Traité théologico-politique, 1670 (dans Oeuvres complètes, sous la direction de Pierre-François MOREAU, PUF, collection Epithémée, 2009) ; Principes de la philosophie de DESCARTES, 1663 ; L'Ethique, 1677 (Gallimard, 1954, collection idées nrf) ; Traité politique, 1677 (PUF, 2005).
Antonio NEGRI, article SPINOZA, Traité politique, dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, Sous la direction de François CHATELET, Olivier DUHAMEL et Evelyne PISIER, PUF, 1986. Jean LECHAT, article SPINOZA, dans Philosophes et philosophie, tome 1, Nathan, 1992. Robert MISRAHI, article SPINOZA, Encyclopedia Universalis, 2004. Charles RAMOND, article SPINOZA dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophies classique et moderne, Ellipses, 2002. Léo STRAUSS et Joseph CROPSEY, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1999.
Signalons qu'un site très intéressant est consacré sur Internet entièrement à ce philosophe, http//hyperspinoza.caute.lautre.net, où l'on trouve beaucoup de textes en ligne et en consultation libre de SPINOZA. Pareillement, les sites www.spinozaetnous.org et www.aspinoza.com  de l'Association des Amis de SPINOZA offrent des perspectives intéressantes.

                                                                       PHILIUS
 
Complété le 1 juin 2014. Relu le 4 mars 2019
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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 10:09
      De son vrai nom Ernest-Edmond LOHY, Manuel DEVALDES fait partie de ces auteurs-acteurs du pacifisme dont l'oeuvre laisse des traces dans la formation d'un antimilitarisme, d'un anarchisme et d'un pacifisme scientifiques. Ne se contentant pas (!) d'objecter et de déserter de France, sa "patrie", pendant la Première Guerre Mondiale, selon un individualisme qu'il théorise par ailleurs ; typographe méticuleux et amoureux de la langue française, il approfondit les raisons de son pacifisme en s'inspirant, entre autres, de nombreux auteurs comme MALTHUS, DRYSDALE, Adelyne MORE, Teresa BILLINGTON-CREIG, Anton NYSTROM, Félix Le DANTEC et Gabriel GIROUD.
      Pensant que "pour abolir la guerre, la limitation mondiale des naissances est nécessaire" et que "la course à la population, à la surpopulation plutôt, est aussi absurde que la course aux armements", Manuel DEVALDES rédige en 1925 La cause biologique et la prévention de la guerre : essai de pacifisme, petite brochure d'une trentaine de pages. Et en 1933, Croître et multiplier, c'est la guerre, un pavé de 318 pages. Poursuivant sa démarche néo-malthusienne, il fait paraître en 1937, La guerre dans l'acte sexuel et Une guerre de surpopulation : les enseignements de la guerre italo-éthyopienne.
   Manuel DEVALDES marque une préférence pour les contes et les poèmes pour faire réfléchir sur les causes et les conséquences des guerres. Ainsi, Les contes d'un Rebelle (1925), La fin du marquis d'Amercoeur (1931) et Chez les cruels (1947), dont la prose s'apparente à celles de Barbey d'AUREUILLY (1808-1889) ou de Guy de MAUPASSANT (1850-1893).

       Pour Manuel DEVALDES, dans La cause biologique et la prévention de la guerre, c'est parce que tel pays est surpeuplé (déséquilibre entre population et ressources) qu'il fait la guerre. Il invite tous ceux qui luttent contre la guerre à propager l'idée de la limitation mondiale des naissances comme première propagande à faire, puisque dans cette solution repose le salut de l'humanité. Dans la Maternité consciente (1927), on peut lire :
   "La guerre détruit les hommes les plus robustes, les mieux portants. Elle est donc éminemment dyagénique puisqu'elle assure ainsi la survivance des moins aptes, des faibles, des vieillards, des débiles mentaux.". Mais ce n'est pas seulement la guerre qui est dyagénique, car les bellicistes réclament une reproduction abondante qui ne peut se faire qu'au détriment de la qualité des individus. "Toute personne qui milite pour une amélioration de la race doit tenir compte que la guerre est dyagénique et que, pour l'éviter, l'équilibre entre la population et les vivres dans chaque pays est dispensable, mesure qui serait réalisée par la génération consciente, par la maternité consciente. Par cette dernière, chaque femme peut faire sa part de l'oeuvre de pacification du monde." Le pacifiste dénonce bien entendu le commandement du Décalogue : Croître et multiplier.
       Dans Croître et multiplier, c'est la guerre (1933), il systématise tous ces éléments, s'appuyant sur un arsenal de références autorisées et de statistiques. Manuel DEVALDES, dont on ne connaît pas de particulière sympathie envers les socialistes (!), vers la fin de livre, s'en prend aux "conceptions mystiques" de lutte contre la guerre, visant les partisans de l'insurrection qui ignorent les véritables moyens de prévention contre la guerre. Beaucoup reprochent à Manuel DEVALDES d'exclure du coup d'autres formes de lutte contre la guerre, notamment l'objection de conscience, qui pendant la guerre d'indépendance de l'Algérie, constitue un des moyens utilisés par une mouvance assez large d'opinions, contre l'engagement des troupes françaises.

       D'autres auteurs ont repris l'idée de la surpopulation, qui est tout de même loin d'être une idée neuve (PLATON, ARISTOTE...) en même temps ou après lui, comme Arthur THOMPSON, Adelyne MORE, J.B HALDANE, Herbert CROLY... Jusqu'au fondateur de la polémologie française, Gaston BOUTHOUL (1896-1980), qui fait, lui aussi, sans être aussi catégorique que Manuel DEVALDES, de la surpopulation une des causes de la guerre (La surpopulation (1964, Traité de Polémologie, 1970).
 
       Outre son apport aux idées néo-malthusiennes, Manuel DEVALDÈS est l'auteur de biographies, d'études, de traductions, de critiques, d'essais, d'analyses et d'articles répandus depuis 1895 dans quantité de revues : L'Ere nouvelle, Le réveil de l'esclave, La revue des lettres et des arts, Les Humbles, L'Ecole émancipée, L'Anthologie des écrivains réfractaires (1927), La Bibliothèque de l'Aristocratie, L'En-dehors, L'Unique où sa chronique "Haute Ecole" était très suivie. Ses études sur NIETSZSCHE, STENDHAL, BALZAC, SHELLEY, Bertrand RUSSEL... étaient éditées sur de simples fascicules et plaquettes comme il en circulait alors énormément, de même que La Chair à canon (1908),  Maternité consciente (1927), L'Education et la liberté, Le christianisme et l'Eglise, parmi d'autres. Il écrivit beaucoup de contes, genre littéraire qu'il préférait : Des cris sous la meule, Hurles de haine et d'amour, Chez les cruels, Chef-d'oeuvre de Balthazar Maracone, Histoires tragiques, Contes d'un rebelle (1925)... DEVALDÈS n'est pas cependant un rêveur noyé dans sa poésie, comme le sont beaucoup d'auteurs, même à notre époque. Romantique, mais surtout théoricien d'intellect exigeant, écrivain soucieux de la forme et du déroulement logique de la pensée, il s'appuie le plus possible sur de patientes recherches, des documents dont il vérifie toujours l'authenticité. (Jeanne HUMBERT, La Libre-Pensée des Bouche du Rhône, octobre 1981).
 
     Réflexions sur l'individualisme (1910) le fait classer parmi les anarchistes individualistes, mais il y fait preuve d'une pensée originale. Il s'efforce de définir et de défendre l'individualisme, suivant une logique un peu datée aujourd'hui (sur la propriété et sur la religion) mais qui marque bien sa perception du changement de la répartition des pouvoirs à son époque, des propriétaires terriens et de l'Eglise catholique à l'Etat. Il parle de d'Etat comme de la nouvelle Eglise, préconisant l'arrivée de l'Etat collectiviste. Son texte débute par la distinction forte entre Individualisme libertaire et Individualisme autoritaire.
  "Il est peu de mots qui soient plus diversement interprétés, écrit-il, que celui d'"individualisme". Il est, par suite, peu d'idées plus mal définies que celles représentées par ce vocable. L'opinion la plus répandue et que les ouvrages d'enseignement populaire se chargent de confirmer, c'est que l'individualisme est un "système d'isolement dans les travaux et les efforts de l'homme, système dont l'opposé est l'association".
Il faut reconnaitre en cela la conception vulgaire de l'individualisme. Elle est fausse et, en outre, absurde. Certes l'individualiste est l'homme "seul", et on ne peut le concevoir autre. "L'homme le plus fort est l'homme le plus seul", a dit Ibsen. En d'autres termes, l'individualiste, l'individu le plus conscient de son unicité, qui a su réaliser le mieux son autonomie, est l'homme le plus fort. Mais il peut être "seul" au milieu de la foule, au sein de la société, du groupe, de l'association, etc, parce qu'il est "seul" au point de vue moral, et ici ce mot est bien synonyme d'unique et d'autonome. L'individualiste est ainsi une unité, au lieu d'être comme le non-individualiste une parcelle d'unité.
Mais la grossièreté des incompréhensifs n'a pu voir la signification particulière de cette solitude, ce qu'elle a d'exclusivement relatif à la conscience de l'individu, à la pensée de l'homme ; elle en a transposé le sens et, dans son habitude du dogmatique et de l'absolu, l'a attribué aux actions économiques de l'individu dans le milieu social, faisant de lui un insociable, un ermite, - d'où le mensonge et l'absurdité de la définition précitée. Que l'on dise "seul" avec Ibsen, ou "unique" avec Stirner, pour caractériser l'individualiste, les béotiens adopterons la lettre et non l'esprit de ces vocables. Leur incapacité d'interpréter justement le mot a engendré l'erreur, qu'il importe de faire surgir, avec à côté d'elle, la vérité.
Si cette conception vulgaire de l'individualisme est fausse, ce n'est pas du fait que les hommes qui se disent, dans le présent, individualistes, vivent comme les autres en société, car les sociétés actuelles imposent à l'individu une association déterminée : l'individu subit cette association, mais là s'arrête sa participation, qui n'est nullement bénévole. De quoi l'on peut inférer que l'individualisme n'est pas, par conséquent, l'opposé de l'association, c'est de ce nombre d'anarchistes communistes, donnant enfin à l'expression de "communisme" un sens moins religieux, moins chrétien, qui s'affirment également individualistes. Max Stirner lui-même, une des lumières de la philosophie individualiste, préconise dans son immortel livre, L'unique et sa propriété, l'"association des égoïstes". Enfin, ce qui est surtout convaincant, c'est d'approfondir la question, après quoi on voit qu'étant donné le caractère de l'individualisme, cette conception de la vie n'exige point dans sa pratique l'isolement physique ou économique des individus et, par suite, ne s'oppose pas à leur association.
La plupart des opinions et des convections de la "majorité compacte" est basée sur des définitions de cette sorte, qui, passant à la dignité de clichés, formulent des préjugés difficilement déracinables, que l'ignorance prétentieuse de certains "intellectuels" et aussi l'intérêt de certains autres plus éclairés transmettent à l'ignorance humble des gens du troupeau. Pour être intellectuel, on n'en demeure pas moins homme, c'est-à-dire soumis aux lois naturelles. Or, il est d'ordre naturel que le fort absorbe le faible. C'est alors que certains intellectuels peuvent apparaitre comme des demi-savants aux hommes du peuple émancipés eux-mêmes et passionnés de vérité. Mais ce que ceux-ci sont parvenu à apprendre et à surprendre, les savants en question ne l'ignorent pas ; seulement, ils ne le diront point, parce qu'ils ont, chacun pour son propre compte, intérêt à ce que l'état des choses actuel, d'où naissent leurs privilèges bourgeois, se perpétue, et comme il ne dure que grâce à la demi-science servie à la masse, que, pour mieux dire, grâce au mensonge, ils se taisent ou ne livrent que des vérités incomplètes.
Observez dans les sociétés actuelles la différence d'éducation des prolétaires et des privilégiés. (...).
De l'individualisme qui, par essence, est libertaire, il fera une philosophie bâtarde et à double face (activité en haut, fatalisme en bas de la société), justifiant tous les méfaits de la classe régnante. De là la distinction relativement juste que l'on a été contraint de faire, pour être compris d'un public mal informé, entre l'individualisme libertaire et l'individualisme bourgeois ou autoritaire. Mais en définitive, il n'est qu'un individualisme, qui est essentiellement libertaire, foncièrement anarchique.
Alors que l'individualisme libertaire, l'individualisme réel, donne des armes aux faibles, non de manière à ce que, devenus forts, ils oppriment à leur tour les individus demeurés plus faibles qu'eux, mais de telle façon qu'ils ne se laissent plus absorber par les plus forts, - le prétendu individualisme bourgeois ou autoritaire s'efforce uniquement de légitimer par d'ingénieux sophismes et une fausse interprétation des lois naturelles les actions de la violence et de la ruse triomphantes. (...)
(...)". (Le texte complet se trouve sur le site www.panarchy.org).
 
Rappelons ici pour la compréhension du texte que DEVALDES fait référence à Henrik Johan Ibsen (1828-1906), dramaturge norvégien, très connu alors dans le monde littéraire et artistique (nombreuses pièces de théâtres) et dont les positions sur l'État et l'individu sont également bien diffusées. Ses oeuvres font l'objet encore aujourd'hui de rééditions (dont chez Actes Sud).

Manuel DEVALDES, Réflexions sur l'individualisme, Anarchie 1912 ; Les raisons de mon insoumission, Idée libre, 1926 ; Hans Ryner et le problème de la violence, Idée Libre, 1927 ; Contes d'un Rebelle, Idée libre, 1925 ;  La cause biologique et la prévention de la guerre, 1925 ; Croitre et multiplier, c'est la guerre!, Mignolet et Storzn, 1933 ; La guerre dans l'acte sexuel, l'En-dehors, 1934 ; Une guerre de surpopulation : les enseignements de la guerre italo-éthiopienne, Grande Réforme, 1937.
Manuel DEVALDES est également l'auteur d'un Anthologie des écrivains réfractaires publiée en 1927. Les Cahiers de la Pensée et Action, n°7-8, sous le titre Un en-dehors, Manuel DEVALDES, ont repris un certain nombre de ses textes en 1957, avec des contributions de Marc LARRALDE et de Hem DAY.

                                                                                           PAXUS
 
Complété le 3 avril 2014.
Relu le 2 février 2019
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