Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 12:52

     Le sociologue américain Aaron Victor CICOUREL, élève de Alfred SCHÜTZ et de Harold GARFINKEL, professeur émérite à l'université de Californie à San Diego, contribue au développement de l'ethnométhodologie avant de se tourner vers la sociologie cognitive.

Après une licence de psychologie expérimentale puis un maitrise de sociologie (1951) et d'anthropologie à l'université de Californie à Los Angeles, il part en 1955 à l'université Cornell pour un doctorat en sociologie, et revient de nouveau à l'UCLA en 1957 pour un post-doctorat. Il y rencontre Harold GARFINKEL et entreprend d'écrire un livre avec lui un livre qui ne sera jamais terminé (ce qui est relativement banal dans un monde universitaire où existe bien plus de projets inachevés que de publications réalisées). En 1970, il s'installe définitivement à l'université de Californie à San Diego, où il noue de nombreux liens avec les milieux hospitaliers universitaires (au sein desquels il travaille par observation participante) et avec divers pionniers de la science cognitive (Donald NORMAN, Davis RUMELHART...).

Son principal terrain d'enquête est formé par les interactions entre médecins et patients, et en particulier l'usage en contexte des catégories professionnelles et ordinaires servant à nommer les troubles et les symptômes.

   Particulièrement connu en France pour ses travaux de sociologie cognitive appliquée à l'étude des interactions en milieu scolaire et en milieu médical, il ne se limite pas pour autant à ces deux domaines. Auteur également d'ouvrages de critique méthodologique (1964), de sociologie de la déviance (1968) ou encore de démographie (1974), Aaron CICOUREL se caractérise par un ancrage empirique ferme, couplé à une volonté de faire dialoguer la sociologie avec d'autres disciplines : la linguistique, la science cognitive, la médecine clinique. C'est aussi un des sociologues américains qui a le plus systématiquement cherché à comprendre et à prolonger le travail de Pierre BOURDIEU, ce dernier le lui ayant bien rendu. Comme Pierre BOURDIEU, Aaron CICOUREL s'est formé "à la dure", et a capitalisé une connaissance du monde social héritée de son milieu, de sa propre expérience...

   Dans chacun des domaines explorés, que ce soit sur le plan empirique ou sur le plan conceptuel, Aaron CICOUREL n'est jamais un suiveur ; il reste toujours un contestataire de l'intérieur. Ainsi, sa pleine maîtrise de l'ethnométhodologie lui permet de critiquer l'approche de GARFINKEL, et de lui opposer sa sociologie cognitive. Aux champions inconditionnels de l'analyse des conversations (Harvey SACKS, Emmanuel SHEGLOFF), il reproche de tomber dans le formalisme et il propose une approche plus ethnographique, permettant de prendre en considération nombre de particularités des acteurs en présence dans un lieu et à un moment donnés. Aux sociologues classiques de la médecine, il peut dire qu'ils ont trop insisté sur les relations sociales au sein de l'hôpital, et il développe ses études sur le raisonnement médical. Dans chaque univers où il intervient, CICOUREL déplace en quelque sorte le centre de gravité des travaux. A sa manière différente mais proche à bien des égards de celle de BOURDIEU, il fait de la sociologie un sport de combat. (pour reprendre le titre d'un entretien entre Maria Andrea LOYOLA et Pierre BOURDIEU d'Octobre 1999) (Yves WINKIN).

 

Aaron CICOUREL, le raisonnement médical. Une approche socio-cognitive, Seuil, 2002 ; La justice des mineurs au quotidien de ses services, Editions ies, Genève, 2018 (traduction de deux livre The Social Organization of Juvenile Justice, de 1968 et 1978) ; Sociologie cognitive, PUF, 1979 (traduction de Cognitive Sociology, de 1974).

Yves WINKIN, Aaron Cicourel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Philippe CORCUFF, Aaron Cicourel : de l'ethnométhodologie au problème micro/macro en sciences sociale, dans SociologieS, Découvertes/Redécouvertes, 29 octobre 2012 (sociologies.revues.org)

 

Partager cet article
Repost0
11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 13:22

     Le philosophe américain des sciences sociales, en même temps que sociologue, d'origine autrichienne Alfred SCHÜTZ est porteur d'une approche phénoménologique, fructifiée ensuite par nombre de ses élèves. Considéré comme le fondateur de l'idée d'une sociologie phénoménologique, il est influencé par la sociologie compréhensive de Max WEBER, par les thèses sur le choix et la temporalité d'Henri BERGSON, et surtout par la phénoménologie d'Edmund HUSSERL. Après son émigration aux États-Unis en 1939 (après un passage par la France), il subit l'influence du pragmatisme américain et du positivisme logique, qui renforcent son souci d'empirisme, attention chez lui au monde concret, au monde vécu.

 

Une carrière sociologique coupée par la seconde guerre mondiale

   Parallèlement à un travail d'avocat d'affaires (secrétaire exécutif à la Reitler and Company de Vienne), il réalise des recherches indépendantes à Vienne où il fréquente le Cercle de Mises, cercle interdisciplinaire fondé par Ludwig von MISES où il boue des amitiés notamment avec Felix KAUFMANN, Fritz MACHLUP et Eric VOEGELIN. Aidé (considérablement) par son épouse pour la réalisation de La construction signifiante du monde social. Introduction à la sociologie compréhensive, publié en 1932, il se joint cette année-là à un groupe de phénoménologues à Fribourg-en-Brisgau, à l'invitation de HUSSERL. En 1938, il est forcé d'émigrer à cause de l'invasion des troupes allemandes, et il mène des activités d'aide à d'autres émigrants, en France, puis aux États-Unis. En 1940, il contribue avec Martin FABER à la fondation de l'Inernational Phenomenological Society et de la revue Philosophy and Phenomenological Research. Il enseigne à partir de 1943 à la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for Social Research à New York. Il a aussi un intérêts marqué pour la musique, ainsi que pour la peinture et la littérature.

   Outre la publication d'un livre important en 1932, les réflexions d'Alfred SCHÜTZ sont principalement développées, en anglais, dans une série d'articles scientifiques. Certains des plus importants sont rassemblés en 1962 dans Collected Papers. Certaines de ses contributions sont traduites dans Le chercheur et le quotidien, Phénoménologie des sciences sociales (1987).

 

La sociologie phénoménologique

   A la base de l'idée de sociologie phénoménologique, se trouve d'abord les travaux sociologique de Max WEBER, avant d'être rattachés dans l'esprit de SCHÜTZ aux idées de HUSSERL. Les travaux du sociologue allemand sont désignés comme celles d'une sociologie compréhensive parce que la "signification objective" que revêt l'action doit faire l'objet pour son auteur d'un acte interprétatif. Se disant contre une sociologie uniquement causale, le sociologue autrichien indique une sociologie où les acteurs s'expliquent et expliquent leur action. L'acte interprétatif pour les sciences sociales revêtent la première importance, et c'est d'ailleurs ce qui rend si difficile l'analyse de l'action sociale. Les travaux d'HUSSERL, à ce stade, fournissent des analyses étayées des structures temporelles de la conscience, et permettent de comprendre comme fonctionne l'intersubjectivité, En ayant à l'esprit qu'il s'agit-là des premiers travaux du philosophe HUSSERL, et non pas des développements de sa pensée, qui ne seront pas connus du vivant de SCHÜTZ. Ce dernier considère le potentiel des travaux de HUSSERL et remarque que la méthode de réduction eidétique n'est cependant pas applicable directement aux sciences sociales, car elle permet peu l'articulation des horizons propres à l'expérience, à la praxis, puisque ces horizons sont constitués d'une "sédimentation de sens" (Logique formelle et logique transcendantale). C'est ce type d'appropriation et d'application, jugée trop directe, de la phénoménologie eidétique aux problématiques de sciences sociales que SCHÜTZ reproche aux premières positions de Max SCHELER, ainsi qu'aux travaux d'Edith STEIN et ceux de Gerda WALTHER - des travaux qu'il juge, de ce point de vue, d'un usage naïf de la phénoménologie, comme il l'explique dans Husserl's Importance for the Social Science (L'importance de Husserl pour les sciences sociales).

C'est donc par un éclairage latéral, qui n'entre pas dans un certain détail de la pensée philosophique d'HUSSERL - qui suit un autre chemin... philosophique! - des réflexions husserliennes qu'Alfred SCHÜTZ développe sa sociologie phénoménologique ; cela se concrétise par des analyses en philosophie des sciences sociales, traitant principalement des fondements de l'appareillage conceptuel ayant pour pivot la temporalité, la conscience et l'action sociale. Il y a toute une dynamique entre la pensée de l'acteur et son action, dynamique que l'acteur ne maitrise pas totalement, pris dans un mouvement d'intention-action-justification dans le cadre de relations avec les autres acteurs, et influencé également par des conceptions-type évolutives. L'aspect temporel de son action est important car les temporalités des différents acteurs peuvent modifier le sens qu'il donne à son action. C'est sur cette dynamique que réfléchissent ensuite les continuateurs d'Albert SCHÜTZ : Lester EMBREE (développements sur la topologie des sciences), Harold GARFINKEL (ethnométhodologie, avec Harvey SACKS), Thomas LUCKMANN et Peter BERGER (coauteurs de La construction sociale de la réalité ; développement en sociologie de la connaissance), Maurice NATANSON (jonction entre dimension individuelle et dimension collective au sein de l'expérience vécue), et bien d'autres...

 

 

Alfred SCHÜTZ, Collected Papers, en 5 tomes, 1962-en cours d'édition) ; Essais sur le monde ordinaire, Éditions du Félin, 2010 ; Éléments de sociologie phénoménologique, L'Harmattan, 2000 ; L'étranger : un essai de psychologie sociale, suivi de L'homme qui rentre au pays, Éditions Allia, 2003 ; Écrits sur la musique 1924-1956, Éditions MF, 2007 ; Contribution à une sociologie de l'action, Éditions Hermann, 2009 ; Don Quichotte et le problème de la réalité, Éditions Allia, 2014. Maintes traductions des oeuvres d'Albert SCHUTZ sont de Thierry BLIN (par ailleurs auteur d'études sur l'oeuvre de SCHÜTZ).

Thierry BLIN, Phénoménologie de l'action sociale. A partir d'Albert Schütz, L'Harmattan, 2000.

 

Partager cet article
Repost0
10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 08:52

   Le sociologue américain Harold GARFINKEL est l'un des fondateurs de l'ethnométhodologie, école de sociologie américaine.

 

Une carrière universitaire de premier plan

    Après l'obtention d'un master en sociologie §et des études de commerce et de comptabilité) à l'Université de Caroline du Nord, il sert dans l'armée (dans une unité non combattante) pendant la seconde guerre mondiale. Il entreprend, en 1946, une thèse de Doctorat d'État en sociologie, sous la direction de Talcott PARSONS, au sein du Department of Social Relations for Interdisciplinary School tout juste créé à l'Université Harvard. Ami personnel de Talcott PARSONS, il en est pourtant le dissident sur le plan professionnel et méthodologique, reprochant à la sociologie traditionnelle la toute puissance des statistiques en même temps que le manque de rigueur dans la récolte d'informations permettant de les élaborer.

    Professeur Invité à l'Université d'Harvard, il devient professeur Titulaire de Chaire à l'Université de Californie, à Los Angelès (UCLA) en 1954 et y enseigne pendant toute sa carrière, y compris comme professeur émérite longtemps après sa retraite.

   Au sein de l'UCLA, il développe la démarche et les enseignements qui débouchent sur une nouvelle discipline de la sociologie : l'ethnométhodologie qui dote la sociologie de méthodes d'enquêtes en sciences sociales par analyses de discours. GARFINKEL obtient rapidement une notoriété internationale, particulièrement à l'occasion de ses travaux sur le fonctionnement des Cours d'assises. Son ouvrage "Studies in Ethnomethodology" devient l'un des plus cités au monde. Ses méthodes se diffusent dans maintes universités, chacun des professeurs et chercheurs construisant le champ social ayant recours à des ethnométhodes : méthode, sens local, éthique, intention et rationalité d'intention des acteurs, en même temps que déroulement de péripéties d'actions.

 

Des travaux diffusés largement en Europe

    Ses travaux ont influencé en France, entre autres, Bruno LATOUR, Albert OGIEN et Louis QUÉRÉ. Les représentants européens du Professeur Harold GARFINKEL sont, notamment, successivement Yves LECERF (X-ENPG, 1995), professeur de sociologie et de logique aux Universités de Paris VII et Paris VIII, directeur du Laboratoire d'ethnométhodologie de l'université PARIS VII, ami personnel de Pierre BOURDIEU et Vincent FRÉZAL, professeur de management, de droit et de géopolitique, initiateur de l'Éthique des addaires en Europe (EBEN), cofondateur et ancien administrateur du Cercle d'éthique des affaires. Les travaux dans ce domaine sociologique sont publiés surtout dans Arguments ethnométhodologiques.

 

Un contributeur essentiel dans la sociologie américaine

   Principal instigateur de l'ethnométhodologie, courant qui se développe aux États-Unis dans les années 1960-1970, il rassemble nombre d'éléments de la sociologie de William I. THOMAS et de Florian ZNANIECKI, de la phénoménologie et de la psychologie de la forme. Influencé également par les oeuvres de Charles Wirght MILLS et de Kenneth BURKE, pour sa problématique des accounts, il s'intéresse surtout aux méthodes mises en oeuvre par les agents sociaux pour produire leurs descriptions, explications ou justifications de leurs actions, ainsi qu'au fait qu'ils attendent normativement des uns et des autres qu'ils se considèrent comme comptables de ce qu'ils font et de la manière dont ils le font (accountability). La lecture du grand livre de PARSONS, The Structure of Social Action en 1938 l'inspire dans sa propre voie.

   Se référant beaucoup à SCHUTZ dans ses premiers écrits, il faut de plus en plus sienne la problématique du "champ phénoménal" de Maurice MERLEAU-PONTY, tout en la transformant en un thème proprement sociologique. Cette posture le conduit à insister sur le caractère sensible et concret de l'ordre et de l'intelligibilité du monde social (ce ne sont pas les discours et la réflexion qui en sont la source). Ce faisant, il rapporte leur production, leur reconnaissance et leur maintien à des opérations, réglées normativement, que les agents sociaux (les membres) font méthodiquement entre eux, ou les uns par rapport aux autres, dans la gestion de leurs affaires de la vie courante. cette production, cette reconnaissance et ce maintien sont étayés sur une connaissance de sens commun des structures sociales, sur des évidences constitutives de l'"attitude de la vie quotidienne", ainsi que sur une maîtrise pratique des méthodes et procédés selon lesquels les diverses activités s'organisent. Le fait que ces activités soient ordonnées en situation, dans un traitement de contingences et de circonstances concrètes, et avec juste ce qui est disponible, ou juste ce qui est requis pour ce qui est en cours, n'empêche pas qu'elles soient aussi objectives, qu'elles apparaissent indépendantes de ces contingences et circonstances, indépendantes aussi de ceux qui les réalisent et de leurs actes singuliers.

Au début des années 1970, GARFINKEL s'engage avec ses doctorants dans l'étude du travail, avec le souci d'y combler une lacune notable - à savoir l'absence complète d'attention à l'accomplissement même des activités coopératives en situation. C'est ainsi que sont lancées les premières enquêtes sur le travail des scientifiques dans les laboratoires.

    Les publications de GARKINKEL sont finalement peu nombreuses et son influence passe surtout par ses cours, ses conférences et l'exercice de ses mandats professionnels. L'ouvrage qui le fait connaître, Studies in Ethnomethodology en 1967 et traduit en Franaçsi 3 ans plus tard, y reprend des articles publiés à la fin des années 1950 et au début des années 1960, auxquels sont adjoints les résultats de nouvelles recherches (sur le cas du transexuel Agnes en particulier), ainsi qu'une tentative de systématisation du programme de l'ethnométhodologie. Parmi les articles antérieurs à cet ouvrage, les plus connus sont un texte très sufggestif sur "les conditions de succès des cérémonies de dégradation" et un long article sur la confiance comme "condition de la stabilité des actions concertées".

A la fin des années 1960, GARFINKEL écrit avec Harvey SACKS, un ancien étudiant d'Erving GOFFMAN, un article important sur l'indexicalité des actions pratiques. La première publication issue de la recherche sur le travail scientifique est un article publié en 1981, sur la découverte d'un pulsar optique par des astrophysiciens de l'université de l'Arizona. En 1986, GARFINKEL coordonne un ouvrage collectif destiné à faire connaitre les recherches de ses élèves sur le travail. A la fin des années 1980 et au début des années 1990 paraissent de nouveaux articles plus théoriques, où sont explicitées les relations de l'ethnométhodologie à la sociologie classique, et où est clarifié le programme de l'ethnométhodologie. Dans ces derniers textes, repris et développés dans un ouvrage paru en 2002, GAFINKEL se présente comme un héritier direct de DURKHEIM. Il propose surtout de comprendre l'aphorisme de Durkheim, selon lequel "la réalité objective des faits est le phénomène fondamentale de la sociologie", autrement que ne le fait la sociologie classique, c'est-à-dire en montrant comment cette objectivité est constituée dans le cours même de la vie sociale par les pratiques ordinaires des membres. Ce qui, entre parenthèses, n'est pas forcément bien reçu par l'ensemble des sociologues actuels...

En 2005, Anne RAWLS édite sous le titre Seeing Sociologically, The Routine Grounds of Social Action, un manuscrit date de 1948. Cet ouvrage éclaire une phase de la trajectoire de GARFINKEL. Il montre en particulier que le programme présenté en 1967 dans Studies in Ethnomethodology s'enracine dans une réflexion approfondie sur les problèmes que pose l'analyse sociologique de l'action sociale. (Louis QUÉRÉ)

  

Harold GARFINKEL, Studies in Ethnomethodology, Prentice-Hall, 1967. Traduction en Français, L'Ethnomethodologie. Une sociologie radicale, La Découverte, Paris, et  PUF, 2007) ; Seeing Sociologically. The Routine of Social Action, Paradigm Publisheers, Boulder, 2006.

Louis QUÉRÉ, Harold Garfinkel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

Partager cet article
Repost0
8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 07:12

   Sociologue américain,  élève de George Herbert MEAD, formé à la psychologie sociale, Herbert BLUMER jour un rôle important au sein de la ce qu'on a appelé la seconde génération de l'École de Chicago.

    En 1952, BLUMER devient le directeur du nouveau département de sociologie à l'Université de Californie, Berkeley. Secrétaire de l'American Sociological Association, avant d'en devenir le président en 1956, il pèse de tout son poids dans la formation du personnel d'une grande partie de la sociologie américaine. Il prend sa retraite en 1967, mais reste très actif, professeur émérite jusqu'en 1986. Autre autres activités, il est Consultant spécial et de la recherche pour l'UNESCO et représentant des États-Unis au Conseil de l'Institut sud-africain exécutif pour les relations raciales.

   Héritier de George Herbert MEAD, dont il retient l'idée que les individus agissent en fonction des significations qu'ils construisent, changeantes avec le temps, BLUMER crée le terme d'interactionisme symbolique, utilisé pour décrire la démarche des sociologues en provenance de l'École de Chicago, dont beaucoup ont été ses élèves (Howard BECKER, Erwing GOFFMAN...).

    il écrit dans The Methelogical Position of Symbolic Interactionism, publié en 1969 (Prentice Hall) dans son livre Symbolic Interactionism sur ses principes en trois points :

- Les humains agissent à l'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour eux.

- Ce sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.

- C'est dans un processus d'interprétation mis en oeuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié.

Il entend par là affirmer la primauté de la construction du sens au sein des interactions sociales. Face à la tradition behavioriste, alors dominante, BLUMER penser que les acteurs construisent leurs actions en fonction des interprétations qu'ils font des situations où ils sont insérés. Les individus ne subissent pas passivement les facteurs macrosociologiques. L'organisation de la société ne fait que structurer les situations sociales. Mais c'est à partir de leurs interprétations de ces situations que les acteurs agissent.

N'oublions pas que dans sa biographie figure une grande activité sportive dans le football, entamant une carrière dans les années 1918-1929, interrompue à cause d'une blessure au genou.

 

Herbert BLUMER, Industrialization as an Agent of Social Change, A critical Analysis, 1990, ebook ; Symbolic interactionism : Perspective and Method, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, réédition 1986 ; Critiques of Research in the Social Sciences : An Appraisal of Thomas and Snaniecki's The Polish Peasant in Europe and America, 1939, réédition 1979  ; George Herbert Mead and Human Conduct, 2004 ; Public opinion and Public Opinion Polling, dans American Sociological Review, Volume 13, Issue 5, octobre 1948 (links.jstor.org). Pratiquement aucun ouvrage de Herbert BLUMER n'est actuellement traduit en Français.

Jean-Manuel DE QUEIROZ et Marek ZIOKOLWSKI, L'interactionnisme symbolique, PUR, 1994.

Partager cet article
Repost0
1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 13:25

    Général d'armée français, André BEAUFRE est connu autant pour le commandement de la Force A de l'expédition alliée contre l'Égypte en 1956 lors de la crise de Suez que pour son travail théorique sur la stratégie militaire. Défenseur de l'indépendance nucléaire française, il est considéré comme un père fondateur des théories contemporaines sur le terrorisme et la guérilla, appelée de son temps "guerre révolutionnaire".

 

Une grande carrière militaire

    Sorti de Saint Cyr, où il rencontre en 1921 Charles de GAULLE qui y est instructeur, il participe à la campagne du Maroc (guerre du Rif, où il est gravement blessé), puis étudie à l'École supérieure de la guerre et à l'École libre des Sciences Politiques.

    Après une mission d'un an à Moscou en 1938, il est secrétaire à la Défense nationale en Algérie, auprès du général WEYGAND, en 1940 et 1941. Arrêté par le régime de Vichy, libéré en 1942, il sert dans l'armée française de la Libération sur plusieurs fronts jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale.

   Il sert ensuite dans la guerre d'Indochine, au sein du commandement opérationnel au Tonkin de 1947 à 1948, puis auprès de DE LATTRE en 1950. Devenu général pendant la guerre d'Algérie, il dirige la 11e division d'infanterie. Mais tout juste revenu d'Indochine, et mal informé, il a du mal à se positionner par rapport au conflit en Algérie.

    En 1956, le général BEAUFRE dirige en Égypte la Force A, corps expéditionnaire français, à l'échelon Task Force. Contrairement ç une idée répandue, BEAUFRE en dirige pas l'armée française, car il est subordonné d'une part à l'amiral Pierre BARJOT qui commande à l'échelle du théâtre d'opération, et d'autre part aux militaires Britanniques (STOCKWELL surtout), dans le cadre de l'accord franco-britannique, accepté par la France surtout pour des raisons politiques et logistiques. La victoire militaire qui se transforme - notamment sous pression des États-Unis - en fiasco politique et diplomatique influence beaucoup sa pensée stratégique. Il met entre autres en place un Bureau chargé de la guerre psychologique, montrant sa volonté d'élargir le champ de bataille.

   En 1958, BEAUFRE devient Chef du General Staff of the Supreme Headquarters, Allied Powers en Europe? En 1960, général d'armée, il devient le chef français du groupe permanent de l'OTAN à Washington.

   En 1962, le Général DE GAULLE le juge trop "atlantiste" et préfère nommer Charles AILLERET comme Chef d'État-major général de la Défense national. Sa carrière militaire active s'arrête alors.

 

Une pensée stratégique d'ensemble

    Il fonde l'Institut Français d'Études Stratégiques et se consacre à la réflexion stratégique. Réflexion commencée d'ailleurs dès ses débuts au cabinet du maréchal DE LATTRE. Il apporte sa contribution alors en 1946 sur un concept de guerre totale, auquel il reste toujours depuis attaché.

Convaincu du caractère absolu de la lutte menée par l'Union Soviétique au nom de l'idéologie communiste, BEAUFRE considère que son époque est guidée par une stratégie totale. Mais également grand connaisseur de l'école anglaise, tout particulièrement de B.H. LIDDEL-HART, il accorde une attention spéciale au mode indirect. Si le but stratégique est bien absolu, les approches sont multiples et indirectes. Telle est pour lui la caractéristique de la guerre révolutionnaire, surjet de son ouvrage de 1972 dans lequel il s'efforce de récapituler les leçons de plusieurs siècles de guérillas et de formes non conventionnelles de la guerre.

   A travers ses livres et conférences, BEAUFRE s'affirme comme l'un des penseurs de la dissuasion nucléaire, quitte à s'opposer parfois à Raymond ARON ou à Lucien POIRIER. Il considère que l'équilibre nucléaire participe à la stabilisation mondiale en termes de conflits.

    François GERÉ explique que l'on a souvent reproché à BEAUFRE d'être un homme de son temps, dont la théorie manque à s'arracher aux influences du moment.

Trois données majeures structurent sa pensée : les deux guerres mondiales, le phénomène idéologique à caractère révolutionnaire et le fait nucléaire. Difficile de faire autrement. Comme tant d'officiers français, il fait l'amère expérience d'une succession de défaites. Il voit bien que les données techniques et tactiques n'expliquent ni mal 1940 ni Suez. Il lui faut donc trouver des explications à un autre niveau, plus élevé et plus complexe, touchant directement à la dimension politique.

L'apport capital de BEAUFRE consiste à développer une théorie générale de la stratégie qui intègre les éléments du classicisme et les propriétés exceptionnelles de l'ère nucléaire. La rigoureuse prise en compte des effets de l'arme atomique lui permet d'élaborer une théorie complète de la dissuasion. La compréhension du caractère absolu des luttes idéologiques lui permet aussi de formuler une théorie de la stratégie contemporaine.

Son oeuvre abondante reste dominée par un triptyque composé de l'Introduction à la stratégie (1963), de Dissuasion et stratégie (1964) et de Stratégie de l'action (1966). Influencé par CLAUSEWITZ, BEAUFRE donne de la stratégie un ensemble de définitions qui se fondent sur la notion de duel : "art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique". Puis "art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit". Son système repose sur une trinité : la force, la volonté et la liberté., qu'il croise avec des variateurs, les niveaux, les modes et les attitudes. Ainsi, la force est subdivisée en quatre niveaux : paix complète, niveau de la guerre froide, niveau de la guerre classique, niveau de la guerre nucléaire. La méthode joue un rôle important car elle se veut stratégique. Pour BEAUFRE, la stratégie n'est finalement qu'une attitude de la pensée qui recherche l'efficacité dans la complexité de l'action. Le théoricien sait, en s'imposant, faire école - notamment à travers les institutions qu'il fonde ou qu'il truste. Aux débuts des travaux de l'IFDES, on rencontre des civils (Jean-Paul CHARNAY, Pierre HASSNER, Alain JOXE), et des militaires (Lucien POIRIER). Chacun sut profiter de la formation intellectuelle beaugrienne pour trouver la voie féconde de travaux très différents.

A la fois théorique et pragmatique, l'oeuvre de André BEAUFRE se présente comme un vaste chantier en pleine activité. Il cherche à établir une discipline fondée sur une méthode de pensée. Sa distinction entre dissuasion et action, extrêmement fonctionnelle, ne résout pas le problème de la relation entre la stratégie et une éventuelle science de l'action qu'il évoque sous le terme de "praxéologie". L'action semble constituer l'antinomie de la dissuasion, alors que les deux termes correspondent à des niveaux différents. La systématisation de BEAUFRE suggère la théorie plus qu'elle ne l'établit, laissant en suspens le statut final de la stratégie.

"La stratégie n'a jamais été installée, écrit encore François GERÉ. Elle ne s'affirme que tardivement, à mesure que la seule dimension de la bataille devient insuffisante pour appréhender la dimension complexe des phénomènes divers en développement dans le temps et dans l'espace. Le concept de dissuasion apparaît survalorisé, tandis que l'action reste en attente d'une formalisation adéquate."

 

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, 1963, Hachette, collection Pluriel, 5ème édition, 1998, Fayard/Pluriel, 2012 ; Dissuasion et stratégie, Armand Colin, 1964 ; Le Drame de 1940, Plon, 1965 ; La Revanche de 1945, Plon, 1966 ; L'OTAN et l'Europe, 1966 ; L'Expédition de Suez, Grasset, 1967 ; Mémoires 1920-1940-1945, 1969 ; La Nature des Choses, 1969 ; L'Enjeu du désordre, Grasset, 1969 ; La Guerre révolutionnaire, Fayard, 1972 ; La Nature de l'Histoire, Plon, 1974 ; La stratégie de l'action, La Tour-d'Aigues, L'Aube, 3ème édition, 1997. A signaler aussi sa participation aux 8 volumes de La Deuxième Guerre mondiale, parus en cahiers hebdomadaires à pagination continue), 1970, pour la revue Histoire, sous sa direction. Il est également l'auteur de nombreux articles dans la Revue de défense nationale et au Figaro.

François GERÉ, André Beaufre, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

   

Partager cet article
Repost0
31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 13:10

    Charles AILLERET, général de l'armée française, déporté pendant la seconde guerre mondiale, chef-d'État major des armées de 1962 à 1968, est connu à la fois pour s'être opposé au putsch des généraux en Algérie en avril 1961 alors qu'il commandait la zone du Nord-Est Constantinois et pour sa contribution à la doctrine française de dissuasion nucléaire.

 

Une carrière militaire brillante jusqu'au sommet de la hiérarchie

   Après être sorti de Polytechnique en 1928, dans l'artillerie, il rejoint en 1942 l'ORA (Organisation de résistance de l'Armée) dont il devient le commandant pour la zone Nord. Il est arrêté en juin 1944, torturé et déporté à Buchenwald d'où il revient en 1945.

   Promu colonel en 1947, il commande la 43e demi-brigade de parachutistes. En 1951, il prend le commandement des armes spéciales de l'Armée de terre. Il fait alors partie, comme adjoint du général BUCHALET puis responsable des applications militaires au CEA, du cercle fermé qui mène la recherche pour concevoir une arme nucléaire : il est, en 1958, commandant inter-armées des armes spéciales et dirige les opérations conduisant, le 13 février 1960 à l'explosion de la première bombe A française à Reggane, au Sahara.

   En avril 1961, commandant de la zone Nord-Est Constantinois, il s'oppose au putsch des généraux d'Alger. En juin 1961, il prend les fonctions de commandement supérieur interarmées en Algérie. En 1962, promu général d'armée, il donne l'ordre du jour n°11 du 19 mars 1962 annonçant le cessez-le-feu en Algérie. Il s'oppose à l'OAS en mars 1962, lors de la bataille de Bad-el-Oued et la fusillade de la rue d'Isly, puis il participe, avec Christian FOUCHET, haut-commissaire en Algérie, à l'autorité de transition au moment de l'indépendance.

   Nommé chef d'État-major des armées en juillet 1962, il organise le retrait en 1966 de la France du commandement intégré de l'OTAN et met en place la stratégie établie par le général de GAULLE d'une défense nucléaire française "tous azimuts". C'est au cours d'une tournée d'inspection dans l'océan indien qu'il trouve la mort dans un accident d'avion en mars 1968.

 

Un penseur de la stratégie nucléaire française

   De tous les penseurs de la stratégie française contemporaine, hormis de LATTRE, c'est celui qui est monté le plus haut dans la hiérarchie militaire. De GAULLE, lorsqu'il doit choisir un nouveau CEMA, donne sa préférence pour AILLERET sur BEAUFRE, car il apprécie le technicien de l'atome et surtout l'originalité d'une personnalité qui n'avait pas hésité - notamment dans l'affaire algérienne - à se démarquer des mentalités traditionnelles, et sait regarder à distance le corps militaire. Dans les relations compliquées entre les dirigeants de la IVe République et l'armée, il discerne bien la primauté du politique sur le militaire, tout en remarquant que dans les faits se mêlent toujours considérations politiques et impératifs militaires. Il se situe au coeur du dispositif entre projet politique (d'indépendance nationale) et génétique des forces (François GERÉ).

   Les vues exprimées, notamment dans la Revue de défense nationale par le général Charles AILERET, alors Chef d'État-Major des Armées (CEMA), qui met alors l'accent sur la nécessité d'une stratégie nationale autonome, et qui, après de retrait de l'organisation militaire intégrée, laisse présager une sortie de l'OTAN, soulève une émotion de partenaires qui "oublient" alors que la France est engagée depuis un certain temps dans cette politique. AILLERET, pas plus que les autres stratèges qui pensent la doctrine française, n'exprime pas alors un point nouveau. Depuis novembre 1959, le général de GAULLE annonce dans un discours déjà l'arme atomique comme outil majeur de cette doctrine. L'article de 1967 tire plutôt la leçon des progrès technologiques accomplis, annonce une "force thermonucléaire à portée mondiale" mettant la France dans la position d'une dissuasion tous azimuts qui ne privilégie aucune adversaire potentiel. AILLERET prône, avec d'ailleurs l'accord du pouvoir politique, un "équilibre des alliances" qui permet de ne pas nommer, à l'inverse des autorités américaines, l'Union Soviétique comme étant l'ennemi potentiel.

   Pour François GERÉ, la pensée du général AILLERET reste moderne, après la guerre froide, car elle participe à la nécessaire poursuite de la réflexion stratégique. La place de l'arme nucléaire, sa puissance destructrice, doit en faire partie. Pour AILLERET, il était possible que leur extraordinaire capacité de détruire rende pratiquement impossible parce que désastreuses pour tous, vainqueurs comme vaincus, les grandes guerres totales ; il ne faut pas en conclure que les hommes cessent pour autant de régler leurs oppositions par la violence. "Plus la menace d'une invasion et d'une occupation s'estompait, plus l'opinion a identifié, à tort, l'arme atomique à la paix absolue ; mais, seconde phase, plus la paix semblait établie, plus l'arme nucléaire est apparue comme superflue, devenant même une menace pour la paix, à laquelle finalement elle n'aurait jamais contribué. Étrange révisionnisme de ce qui n'a pas eu lieu, demeurant dans le virtuel. La pensée d'Ailleret nous apparait aujourd'hui comme un itinéraire rationnel sur un chemin stratégique semé de paradoxes toujours actuels, d'incertitudes sans assurances, d'interrogations sans réponses."

 

Charles AILLERET, L'aventure atomique française - Comment naquit la force de frappe française, Grasset, 1968 ; Général du contingent - En Algérie, 1960-1962 (préface de Jean DANIEL), Grasset, 1998.

François GERÉ, Charles Ailleret, stratège français, diploweb.com, février 2016. Le Monde diplomatique, janvier 1968.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:31

   Un des artisans de la politique de dissuasion nucléaire de la France, Pierre-Marie GALLOIS (de son vrai nom Pierre Gallois), est un général de brigade aérienne et géopolitologue français.

 

Une carrière militaire au plus haut niveau

Après avoir, pendant la seconde guerre mondiale (dès 1939), été chargé d'instruire les jeunes officiers à l'état-major de la 5e Région aérienne à Alger, puis rejoint en 1943 la Grande-Bretagne pour être navigateur au sein de la Royal Air Force (bombardiers lourds), il est affecté au début des années 1950 à l'OTAN. En pleine période de définition du rôle de l'arme nucléaire et d'émergence des vecteurs balistiques. En 1953 et 1954, il est affecté au cabinet du ministre de la Défense nationale pour y suivre les questions aéronautiques. En 1953, exerçant parallèlement  ses deux fonctions, le colonel GALLOIS est également affecté au Grand Quartier général des puissances alliées en Europe (SHAPE).

Dès 1953, il mène campagne pour l'arme atomique français, propageant la notion de "dissuasion personnelle" et l'idée d'une capacité d'intimidation du "faible par rapport au fort". Il est l'un des créateurs de l'opération "Gerboise bleue" et considéré comme le "père de la dissuasion nucléaire française". En 1954, toujours au SHAPE, donc très au fait de la coopération franco-américaine et des évolutions des États-Unis dans leurs aspects les plus confidentiels, il étudie un programme d'avion d'attaque à décollage court, qui donne naissance à une nouvelle génération d'avions de combat.

En 1955, il assiste aux essais nucléaires dans le Nevada. Le général américain Lauris NORSTAD le convainc d'aller exposer au général de GAULLE la transformation nucléaire de la doctrine défensive de l'OTAN. L'entretien du général GALLOIS avec le général de GAULLE, en avril à l'hôtel La Pérouse constitue l'aboutissement du travail effectué par le "lobby nucléaire" ("nucléocrate" pour les opposants). Ayant pris sa retraire en 1957, il mène toujours campagne pour un programme nculéaire militaire français et la mise sur pied d'un arsenal nucléaire approprié à une doctrine de dissuasion.

Il continue d'être actif les années suivantes, par exemple en 1979, il participe, selon Alain de BENOIST, à la rédaction sous le pseudonyme collectif de "Maiastra" de Renaissance de l'Occident?, paru aux éditions Plon. Avec Marie-France GARAND, il fonde notamment en 1982 l'Institut International de Géopolitique. En 1999, il signe pour s'opposer à la guerre en Serbie, la pétition "Les Européens veulent la paix", initiée par le collectif Non à la guerre. En 2003, avec l'ambassadeur de France Pierre MAILLARD, ancien conseiller diplomatique du général de GAULLE, et Henri FOUQUEREAU, président du Mouvement démocrate français, il fonde le Forum pour la France, un regroupement politique qui oeuvre pour "la souveraineté et l'indépendance de la France". Il a milité aussi pour le "non" au référendum sur le projet de traité constitutionnel européen.

Parallèlement à ces activités, il enseigne la stratégie nucléaire et les relations internationale dans les écoles de l'enseignement militaire supérieur français et étranger, notamment aux États-Unis, à Montréal, Tokyo, Séoul, Buenos Aires, Bruxelles... ainsi qu'à la Sorbonne et au Collège de France.

 

Au service de la stratégie de dissuasion française

   Profondément marqué par la défaite française de 1940, GALLOIS voit immédiatement le parti que peut tirer la France de ce qu'il va nommer le pouvoir "égalisateur" de l'atome. Dès 1960, il expose dans son ouvrage majeur, Stratégie de l'âge nucléaire, les propriétés de l'arme et surtout les implications stratégiques qui en procèdent. Il insiste sur la capacité de destruction unitaire du feu nucléaire qui bouleverse les rapports de force classiques et sur son efficacité qui dispense désormais de la recherche de la grande précision. Il fait valoir que, avec l'arme atomique emportée par des engins balistiques qu'aucune défense ne peut contrer efficacement, les notions traditionnelles de la stratégie subissent une transformation radicale. Le rapport traditionnel entre l'offensive et la défensive doit donc être reconsidérer. L'avènement de la stratégie de dissuasion nucléaire en procède directement.

GALLOIS montre que le coût exhorbitant que représente le risque, jamais nul, de représailles massives devient inacceptable dès lors que l'enjeu n'est pas suffisamment élevé. Il suffit de disposer d'une capacité de frappe nucléaire limitée mais assurée parce qu'elle peut survivre à une attaque surprise, susceptible d'infliger des dommages équivalent ou légèrement supérieurs à la valeur de l'enjeu qu'il représente pour un éventuel ennemi. Pour garantir le caractère insupportable de représailles éventuelles, sans avoir à surdimensionner les forces nucléaires et rester dans les limites de coûts supportables, il importe de ne pas prendre pour cible l'appareil militaire de l'adversaire mais bien ses forces vives, grandes villes et centres industriels riches et peuplés. La légitimité du but, protéger l'intérêt vital et lui seul, justifie cette posture choquante pour l'éthique traditionnelle. (Mais il faut dire que cette éthique a déjà bien été écornée par les bombardements massifs de la seconde guerre mondiale...). Car un principe de proportionnalité détermine la crédibilité de la dissuasion. Nul ne peut faire croire  qu'il mettrait en enjeu son intérêt vital pour des enjeux secondaires ou mineurs. Enfin, la crédibilité repose sur la volonté et la fermeté morale des responsables politiques, indépendamment de l'opinion populaire. Il en découle que la validité des alliances s'en trouve sérieusement ébranlée. face à la menace nucléaire c'est plus que jamais l'égoïsme sacré qui prévaudrait en cas de crise grave. Affirmant que dans la crise où se jouerait le vital il ne saurait y avoir délégation du feu nucléaire, GALLOIS tourne en dérision la "farce multilatérale", les acrobaties de la rhétorique de l'OTAN et du ministre de la défense américaine de l'époque MAC NAMARA au point de dénier toute crédibilité à la doctrine de riposte graduée adoptée par l'Alliance.

GALLOIS s'emploie constamment à dénoncer l'absurdité de la course aux armements des deux grandes puissances. Il critique dans L'Adieu aux armées, de 1976, l'incapacité des forces françaises, aux effectifs pléthoriques, d'épouser la logique de la stratégie de dissuasion nucléaire. Le souci de contrer les dérives, qui constamment menacent une stratégie fondée sur la suffisance, fait du général GALLOIS un auteur prolixe dont l'oeuvre se caractérise par la rigueur des raisonnements logiques et un sens aigu de la critique, non exempt d'esprit polémique, comme en témoigne sa querelle avec Raymond ARON.

    Progressivement, les études de GALLOIS s'orientent vers la stratégie classique et la réflexion sur l'enseignement des maîtres (Géopolitique, 1990). Tirant les conséquences de la guerre froide, il est parmi les premiers à déclarer révolu le temps de la dissuasion nucléaire qui doit momentanément laisser la place à une pratique stratégique plus complexe et plus traditionnelle. Ainsi poursuit-il une veille rigoureuse des insuffisances de la réflexion stratégique contemporaine. Au Livre Blanc de 1994, on le voir opposer un Livre Noir (1995) qui dénonce les manquements d'une stratégie sans objectifs perdant de vue les principes de l'autonomie et de l'indépendance nationale diluée dans un projet européen qu'il ne cesse de dénoncer depuis 1974. Fidèle à son engagement national, il combat ce qu'il considère comme les illogismes d'une défense collective européenne qui lui parait aussi utopique qu'incompatible avec les intérêts de la France. (François GERÉ)

 

Pierre-Marie GALLOIS, Le Sablier du siècle, Mémoires, Lausanne, L'Âge d'homme, 1999 ; L'Europe au défi, Plon, 1957 ; Stratégie de l'âge nucléaire, Calmann-Lévy, 1960 ; L'Alliance atlantique, Berger-Levrault (en collaboration), 1961 ; Paradoxes de la paix, Presses du Temps Présent, 1967 ; L'Europe change de maître, L'Herne, 1972 ; La Grande Berne, Plon, 1975 ; L'Adieu aux armées, Albin Michel, 1976 ; Le Renoncement, Plon, 1977 ; La Guerre de cent secondes, Frayard, 1985 ; Géopolitique, les voies de la puissance, Plon, 1990 ; Livre noir de la défense, Plon, 1994 ; Le Sang du pétrole, en deux tomes, L'Âge d'homme, 1995 ; Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident, L'Âge d'homme, 1995 ; La France sort-elle de l'Histoire?, L'Âge d'homme, 1999 ; Écrits de guerre, L'Âge d'homme, 2001 ; Le Consentement fatal, Éditions Textuel, 2001 ; L'Année du terrorisme, L'Âge d'homme, 2002 ; L'Heure fatale de l'Occident, L'Âge d'homme, 2004.

Christian MALIS, Pierre Marie Gallois : Géopolitique, histoire, stratégie, L'Âge d'homme, 2009.

François GERÉ, Pierre-Maris Gallois, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000.

Partager cet article
Repost0
20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 13:26

    Le sociologue américain William Isaac THOMAS est le sociologue dont les analyse marquent la naissance, d'après de nombreuses biographies, de ce que l'on appelle usuellement l'École de Chicago. Auteur, avec Florian ZNANIECKI, d'une imposante étude sur l'immigration polonaise, The Polish Peasant (1918-1920) il est connu également pour avoir formulé le "théorème de Thomas". A l'instar de l'école pragmatiste de John DEWEY, William JAMES et George Herbert MEAD, il est amené à donner une importance primordiale à la subjectivité des individus? Sociologue engagé dans le réformisme social, ses points de vue sur le crime et la sexualité passent à l'époque pour iconoclastes, dans l'environnement puritain des États-Unis. Sa carrière est marquée par une arrestation pour "interaste transport of females for immoral purposes" (transport, avec franchissement de frontières d'un État fédéré, de femmes à des fins immorales) par le FBI, ce qui l'oblige à quitter Chicago pour terminer sa carrière à New York.

    A la fois sociologue et psychosociologue, il est, jusqu'en 1918, le personnage central de l'École de sociologie de Chicago. Ses travaux consacrés principalement à l'étude des groupes d'immigrants (au-delà du cas des Polonais) et aux différents problèmes d'assimilation que ces groupes connaissent dans une communauté urbaine. Son livre, écrit avec Florian ZNANIENCKI, n'est pas seulement une remarquable monographie fondée sur l'étude intensive de biographies et sur l'analyse des documents personnels, mais une véritable théorisation du développement de la personnalité et du changement social, l'exposé d'une typologie des personnalités et d'une définition de l'approche situationnelle, un effort pour perfectionner les techniques d'enquêtes par l'utilisation des groupes de contrôle?

Son principal souci est d'étudier les phénomènes et les individus dans la totalité de leur contexte social. Rejetant le déterminisme économique ou technologique considéré comme seul facteur de changement social, THOMAS voit dans les valeurs et attitudes humaines des éléments importants dans la transformation des sociétés. Il contribue ainsi à la création d'une discipline psychosociologique autonome.

Concernant ses démêlés avec la police et la justice, THOMAS s'est occupé de la position des femmes, des différences entre les groupes ethniques, de la criminalité. Or se préoccuper des femmes est plutôt mal perçu, dans une époque marquée par la répression des mouvements féministes. Et ses enquêtes sur le crime "gêne" au minimum une organisation d'État qui doit faire ses premières preuves de compétence. Par ailleurs, il est vrai que ses méthodes d'enquêtes - directement sur les groupes concernés - attirent les suspicions. On présente toujours un peu trop l'évolution des sociologues comme celle de fleuves un peu tranquilles alors qu'ils opèrent en pleine conflictualité.

Ses travaux sur la "désorganisation sociale" se situe dans la ligne directe de ceux effectués vingt ans plus tôt par Émile DURKHEIM sur l'anonie. Mais contrairement à son "confrère" français, THOMAS attribue aux facteurs subjectifs et à la conscience individuel un poids essentiel. Chez lui, la notion de valeur est un "fait social", une donnée objective. (Daniel DERIVRY)

 

Le théorème de THOMAS

    Ce théorème, terme emprunté aux mathématiques sans doute pour rendre scientifique la chose, veut rendre compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même. Sa forme la plus célèbre est "Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences". (The child in America, 1938).

En 1923, THOMAS présente dans "The Unadjusted Girl" la notion de définition de la situation. La définition de la situation est selon lui le moment préalable à l'action au cours duquel l'individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu'il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme que l'action n'est pas la réponse à un stimulus, mais qu'elle résulte d'un point de vue particulier sur une situation donnée. THOMAS considère notamment que les individus tendent à définir la situation se façon hédoniste (recherchant d'abord le plaisir), tandis que la société leur enjoint de la définir de façon utilitaire 'plaçant la sécurité au premier plan). En 1928, il enrichit son analyse dans "The child in America". Puisque la définition de la situation d'un individu produit constitue au préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent. Cette proposition, parfois perçue comme une tautologie a une grande postérité en sociologie. Elle exprime l'importance qui doit être accordée dans l'explication sociologique aux représentations, même fausses, qui prennent une plus grande importance que la réalité "objective".

     THOMAS lui même ne revendique pas la production d'un théorème, c'est King MERTON, dans "éléments de théorie" et "méthode sociologique' qui le baptise ainsi. Il en déduit deux notions, celle de prophétie autoréalisatrice et celle de prophétie autodestructrice. Prophétie autoréalisatrice lorsque l'individu croit qu'elle va advenir et agit en conséquence et prophétie autodestructrice lorsqu'il, au contraire, même s'il croit qu'elle va advenir, agit au contraire, modifie son comportement pour qu'elle n'advienne pas.  A la différence du théorème de Thomas, toutefois, ce ne sont plus ici les conséquences d'un fait, mais le fait lui-même qui devient vrai ou faux.

Sans qu'une filiation soit toujours revendiquée, de nombreuses théories sociologies (l'interactionnisme symbolique de BLUMER, l'approche dramaturgique de GOFFMAN, la construction de BERGER et LUCKMANN ou l'effet pygmalion de ROSENTHAL) s'en inspirent. La place accordée dans les relations entre individus sur la représentation de la situation qu'ils s'en font, plus que sur la situation réelle elle-même, est grande dans une partie de la sociologie. En stratégie internationale, la représentation des acteurs (de leur position et de celle de leurs partenaires ou adversaires) est plus importante que leur situation réelle. En matière de stratégie nucléaire, le principe est encore plus important : la représentation de la volonté et des capacités de l'adversaire l'emporte sur la réalité de son arsenal et de sa position stratégico-politique, et il s'agit pour chacun d'agir sur les représentations des autres de la réalité.

 

William Isaac THOMAS, The polish peasant in Europe and America, en 5 volumes, 1918-1920 ; The Unadjusted Girl : with cases and standpoint for behavior analysis, 1923 ; The child in Amerika, 1928, Primitive behovior, an introduction to the social sciences, 1937. A notre connaissance, pas encore de traductions en Français.

Ervin GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne ; 1. La présentation de soi, Les éditions de Minuit, 1973. Robert K. MERTON, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965.

Daniel DERIVRY, Thomas William Isaac, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 09:58

     Le sociologue et linguiste américain d'origine canadienne Erving GOFFMAN est considéré comme l'un des principaux représentants de l'École de Chicago.

    Étudiant d'abord la chimie à l'université du Manitoba, il s'inscrit en sociologie à l'université de Toronto où il obtient son baccalaureate of arts en 1945. Entre-temps, il est engagé par le Canadian Film Board (1943-1945), pour participer à la réalisation de films de propagande militaire. C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale qu'il s'inscrit au département de sociologie de l'université de Chicago, sous la direction de William Lloyd WARNER. Il commence à construire une théorie de l'interaction à la fois orginale, multidisciplimaire, analytique et enracinée dans l'observation directe.

       Rattaché à la seconde école, il s'écarte des méthodes dites "quantitatives" et statistiques pour privilégier l'observation participantes. Il définit avec ses recherches la notion d'institution totale, "lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées" Si les traductions françaises donnent "institutions totalitaires" (attirant la sympathie d'une partie de l'intelligentsia de droite anti-communiste), de manière très contestables, certaines de ces institutions ne sont pas liberticides  et oppressantes. Prisons, camps de concentration, asiles, couvents, mais aussi orphelinats, internats, peuvent être considérés comme des "institutions totales" (que Michel FOUCAULT rapprochent des institutions disciplinaires). Une grande partie de son travail est consacré à la métaphore théâtrale, à la métaphore du rituel et à la métaphore cinématographique.

 

L'interactionnisme

    Dans sa thèse de 1953, soutenue sous la direction de William Lloyd WARNER, au département de sociologie de l'université de Chicago, Communication Conduct in an Island Community, GOFFMAN, au lieu d'étudier la stratification sociale, décrit des interactions conversationnelles. Dans le chapitre II, intitulé "Social Order and Social Interaction, il commence à décrire l'ordre de l'interaction. The interaction Order, sa dernière conférence en tant que président de l'American Sociologic Association, représente l'ultime état de sa théorisation. Il part de ce qu'il nomme "l'ordre social" en supposant que cet ordre "macro-social" s'applique au niveau micro-sociologique, par exemple à celui de "la conversation entre deux personnes réelles". Cet ordre global signifie : intégration des acteurs, attentes réciproques, règles sociales normatives, sanctions des déviances, corrections infligées aux déviants, etc. Or, constate-t-il, dans la plupart des interactions qu'il a observées, domine non pas ce modèle coercitif mais un "comportement d'accommodement" grâce auquel les partenaires peuvent "maintenir l'interaction", alors même que des normes ont été transgressées. Il appelle working acceptance ce type de compromis, ce "travail de la tolérance" qui montre, selon lui, que l'interaction de face-à-face constitue un ordre particulier du social, irréductible à une simple transposition de l'ordre global.

Cet ordre de l'interaction est gouverné par des "présuppositions cognitives et normatives partagées" et par des "conventions, normes et contraintes" liées à des circonstances et à des comportements particuliers: "la ligne de notre attention visuelle, l'intensité de notre engagement et la forme de nos actions initiales permettent aux autres de deviner notre intention immédiate et notre propos (...). Corrélativement, nous sommes en mesure de faciliter cette révélation ou de la bloquer, ou même d'induire en erreur ceux qui nous regardent." Il existe ainsi toute une gamme de "stratégies de gain", depuis la coopération jusqu'à la guerre froide.

 

Une approche dramaturgique

     GOFFMAN utilise le terme "dramaturgie" pour qualifier son approche de l'interaction. C'est en même temps une méthode et un point de vue sur le social. Elle est à la fois technique (les moyens), politique (les sanctions), structurale (les positions) et culturelle (les valeurs). Les termes "scène", "représentation", "mouvement", "séquence", "rôle", "cadre", "jeu", issus du théâtre et du cinéma, désignent cette "mise en scène partagée", cette ritualisation du "social" que les membres des sociétés modernes réactualisent constamment comme les rites religieux réactualisent les dieux et le "sacré" dans les sociétés traditionnelles.

 

Les institutions totalitaires

    En 1955-1956, GOFFMAN bénéficie d'un contrat de recherche et va vivre parmi les malades mentaux de l'hôpital Sainte Elisabeth de Washington. Il en tire un ouvrage, Asylums, paru en 1961, devenu un classique de la sociologie des institutions totalitaires (total institution), comme il appelle ces organisations prenant en charge toute l'existence de leurs membres et suscitant de leur part des "adaptations secondaires". Il écrit dans la foulée 6 ouvrages dans lesquels il développe et discute de sa théorie de l'interaction : The Présentation of Self in Everyday Life (1959), Encounters (1961), Behavior in Public Places (1963), Interaction Ritual (1967), Strategic Interaction (1969) et Relations in Public (1971). Il le fait sans oublier cette grande expérience où constamment sont mises en jeu prétentions de l'organisation à propos de ce que doit être l'individu et stratégies adaptatives des individus.

 

Identité et stigmatisation

     Cette théorie de l'identité se trouve au coeur de l'ouvrage Stigma, publié en 1963, qui peut être considéré comme une sorte de chef d'oeuvre caché. GOFFMAN y avance en effet masqué, car il ne prétend pas théoriser une question aussi controversée que celle de l'identité personnelle. Il analyse une relations qu'il appelle stigmatisation et qui lie un "normal" et un "handicapé", c'est-à-dire quelqu'un affecté d'un stigmate, qu'il s'agisse d'un handicap physique ou social, quelqu'un de discrédité ou de "discréditable" socialement.

Ce dialogue du "normal et du "stigmatisé est en fait une métaphore de la vie sociale. Ce sont des points de vue qui se confrontent. Dans l'interaction, lors de la rencontre entre soi et autrui, chacun cherche à "typifier" l'autre pour l'identifier. Il suffit d'une différence (de la couleur de peau à l'accent en passant par la démarche) soit traitée en inégalité pour que l'étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. cette "identité attribuée par autrui" risque de ne pas correspondre à l'indentité "revendiquée par soi" que l'autre espère qu'on lui reconnaisse. Cet écart entre les deux facettes de l'identité provoque du malaise dans la communication et de la souffrance chez le stigmatisé. Il suscite des stratégies identitaires de "gestion du stigmate", depuis l'affrontement jusqu'à la résignation par la fuite et la négociation.

 

Autres ouvrages

    En 1974, dans Frame Analysis, GOFFMAN rompt avec l'analyse dramaturgique pour développer une théorie des structures de l'expérience à partir des principes de structuration de la vie sociale elle-même, au-delà des interactions directes. En 1979, Gender Advertisments traite des rapports de genre à travers "l'arrangement entre les sexes", et son dernier ouvrage, Forms of Talk, publié en 1981, représente un exercice d'analyse conversationnelle proposant une structuration systématique des manières de parler, à partir des questions-réponse jusqu'au monologue intérieur, en passant par la conférence publique. (Claude DUBAR)

 

     Ervin GOFFMAN fait partie et initie grandement de tout un courant sociologique, l'interactionnisme, qui se développe au cours de la décennie 1960 dans les universités californiennes, bien au-delà donc de l'université de Chicago. Ce courant se diversifie en de multiples tendances, avec celle proprement dite de GOFFMAN, appelée parfois modèle théâtral : la sociologie compréhensive ou phénoménologique issue des travaux de SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de GARFINKEL, l'analyse conversationnelle de SACKS, la sociologie cognitive de CIRCOUREL... Le regain d'intérêt en France pour la sociologie du quotidien s'inspire également de ce courant. (Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL).

Ce courant interactionniste, dont le nom est inventé dès 1937 par H. BLUMER se caractérise par de nombreuses monographies, devenues références obligées aux États-Unis : études de terrain et de petites communautés, étude des groupes de déviants ou de marginaux, notamment... Malgré quelques renouvellement, il est fortement critiqué dans les années 1970, surtout pour ses explications limitées sur les phénomènes de pouvoir. Lewis COSER notamment, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède en 1975 à un attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, l'ethnométhodologie, PUF, 1987). On peut écrire aussi que ces critiques sont le lot des courants qui se déclarant parfois hégémoniques, finissent par ne plus produire d'analyses pertinentes et surtout opérationnelles.

 

Erwin GOFFMAN, Asiles, Étude sur les conditions sociales des malades mentaux, Minuit, 1972 ; Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Minuit, 1975 ; La Mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1979 ; Les Rites d'interaction, Minuit, 1984 ; Façons de parler, Minuit, 1987 ; Les Moments et les hommes (recueil d'articles par Y. Winkin, précédé d'une introduction générale, Seuil-Minuit, 1988 ; Les Cadres de l'expérience, Minuit, 1991 ; L'Arrangement des sexes, La Dispute, 2002.

J.NIZET et N. RIGAUX, La sociologie d'Erving Goffman, La Découverte, 2005.

Claude DUBAR, Erving Goffman, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

Partager cet article
Repost0
2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 14:54

       Sociologue et politologue américain, Morris JANOWITZ fait tout au long de sa carrière d'importantes contributions à la théorie sociologique et aux études sur les préjugés, les questions urbaines et le patriotisme. Considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie militaire, il a, avec Samuel P. HUTTINGTON, une influence majeure sur l'institutionnalisation des relations entre civils et militaires. Professeur à l'université de Michigan, à l'université de Chicago, il préside durant cinq ans le département de sociologie de cette dernière avant d'y être nommé professeur émérite. Vice-président de l'American Sociological Association, il fonde le Inter-University Seminar on Armed Forces and Society, de même que la revue Armed Forces & Society.

   

   Après avoir obtenu sa licence d'écologie (sous la direction de Sidney HOOK, ancien étudiant de John DEWEY, et de Bruce Lannes SMITH) à New York University en 1941 et son doctorat en 1948, il débute sa carrière comme assistant auprès du groupe de recherche sur la guerre de la Bibliothèque du Congrès (1941), puis est chercheur auprès de la section d'organisation et de propagande du ministère de la justice (1941-1945) avant d'accepter un poste d'enseignant en sociologie à l'université de Chicago (1947)1948) puis à celle du Michigan. En 1961, il est nommé à la tête du département de sociologie de l'université de Chicago, poste qu'il occupe jusqu'en 1972. C'est essentiellement par Brice Lannes SMITH, ancien élève de Harold LASSWELL, qu'il est initié aux méthodes de l'École de Chicago en matière de sciences humaines et de psychanalyse.

Avec Bruno BETTELHEIM, il publie Dynamics of Prejudice (1950), une étude psychologique et sociologique sur les préjugés raciaux et ethniques. Son Professional Soldier (1960) suscite un intérêt accru pour les relations entre l'armée et la société civile. Il est également l'auteur de Sociology and the Military Establishment (1959, réédition 1965) et de Social Change and Prejudice (en collaboration toujours avec BETTELHEIM) en 1964.

Il enseigne ensuite à l'université de Cambridge (1972-1973, puis au sein du département de sociologie de l'université de Chicago. Son Last Century : Societal Change and Politics, publié en 1978, dresse une synthèse magistrale des différentes approches théoriques en matière de contrôle social.

    

L'essor de la sociologie militaire aux États-Unis

    Après avoir participé, en qualité de chercheurs sur le moral de l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, assez près du front en Europe, ce qui, après cette expérience de la guerre vue d'en haut, dans les bureaux de l'état-major d'EISENHOWER et vue d'en bas sur le terrain, le marque pour toute sa carrière, il soutient sa thèse de doctorat à l'Université de Chicago (1948). Durant l'exercice de son poste de Maître de conférences à l'université du Michigan, il obtient d'une fondation un important financement en vue d'un programme de recherches sur les relations entre civils et militaires. Le sujet est alors d'actualité. Les États-Unis d'après-guerre prennent conscience d'un bouleversement durable de leur équilibre constitutionnel, que les pères fondateurs n'avaient guère envisagé : les armées pèsent désormais, en termes d'effectifs et de budget, dix fois plus lourds qu'entre 1920 et 1940, et plus encore par rapport au XIXe siècle. Leur présence dans les institutions et leur influence sont sans commune mesure avec ce qu'elles avaient été jusque-là en temps de paix.

   En 1961, après la publication du Professional Soldier, il revient comme professeur titulaire à l'Université de Chicago, où il donne toute la mesure de son talent jusqu'à sa mort. Il s'y fait le porte-parole de la tradition pragmatique, alors fort minoritaire, héritée des deux premières générations de la prestigieuse école locale de sciences sociales, qu'il concilie (suivant en cela Harold LASSWEL) avec l'influence webérienne. Il bataille pour faire sortir la sociologie militaire du registre de l'ingénierie sociale héritée de la période 1942-1945, qu'il estime justifiée en temps de guerre totale, mais inadaptée aux besoins d'une démocratie de temps de paix, ou même en temps de guerre limitée : si la recherche doit influer sur l'action politique et militaire, il lui préfère l'éducation du jugement des décideurs, fondée sur une science autonome. Il bataille aussi contre les facilités de la polémique dénonciatrice des dangers du militarisme, au nom du rôle sociopolitique d'intégration et de renforcement des nromes citoyennes que peuvent jouer les armées, sans mettre en péril ni la paix (une nouvelle grande guerre est bloquée par les armes nucléaires tant que les dirigeants sont attentifs à la stabilité internationale), ni la démocratie (dès lors que les grands équilibres institutionnels sont préservés, et que les armées sont harmonieusement intégrée à la société). Le souvenir laissé par cette longue période est celle d'une grande productivité intellectuelle - la sienne propre et celle de nombreux disciples de la réflexion sur les questions de sécurité, rival des universités de la côte Est (Harvard, MIT, Yale, Princeton, Columbia, Georgetown), dominées par la science politique, une forte tradition positiviste et, à l'époque, l'influence du structuro-fonctionnalisme parsonien.

  Son oeuvre intellectuelle et institutionnelle lui survit jusqu'à aujourd'hui, aux États-Unis, mais encore en Europe. L'Inter-University Seminar on Armed Forces & Society est toujours debout, et continue à drainer plusieurs centaines de spécialistes, venus des quatre coins  de l'Amérique mais aussi de l'étranger, lors de ses grand-messes biennales. Souvent prémonitoirs, les thèses centrales de JANOWITZ n'ont pas pris de rides. (Bernard BOËNE)

 

Morris JANOWITZ, The professional soldier, a social and political portrait, The Free Press, 1960 (rééditions 1971, 1974). Nombre de ses ouvrages sont disponibles (en anglais) sur le site iusafs.org.

On Social organization and Social Control, Chicago, University of Chicago, 1991. C. SIMPSON, Science et coercicion, 1996.

Bernard BOËNE, The professional soldier, Les classiques des sciences sociales dans le champ militaire, dans Res Militaris, volume 1, n°1, Automn/Automne 2010.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens