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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 07:22

     Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ (de son vrai nom d'AUBIGNY, retranscrit par erreur), homme de guerre, écrivain controversé et poète baroque français, connu surtout pour Les tragiques, poème héroïque racontant les persécutions subies par les protestants, dont l'oeuvre a été ignorée de ses contemporains, n'a été redécouvert qu'à l'époque romantique, notamment Victor HUGO.

   Il fait pourtant partie des chefs de guerre, stratèges et écrivains militaires - comme Gaspard de COLIGNY, François de la NOUE, et aussi le maréchal  de Saulx-Tavannes qui compose des Mémoires dont son neveu Charles de Neufchaises tire un abrégé (Instructions et devoirs d'un vrai chef de guerre, 1574) et Blaise de MONTLUC - qui s'inscrivent dans la grande tradition, par seulement protestante d'ailleurs, des guerres de religion. Calviniste intransigeant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ soutient sans relâche le parti protestant, souvent en froid avec le roi Henri de Navarre, dont il est au début le campagnon d'armes. Après la conversion de celui-ci, il rédige des textes qui ont pour but d'accuser Henri IV de trahison envers l'Église. Chef de guerre, il s'illustre par ses exploits militaires et son caractère emporté et belliqueux. Ennemi acharné de l'Église romaine, ennemi de la Cour de France et souvent indisposé à l'égards des princes, il s'illustre également par sa violence, ses excès et ses provocations verbales.

    Dès le début de sa carrière, à l'exemple de son père Jean, converti au calvinisme, et qui participe au soulèvement protestant, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, marqué par les massacres de la Saint-Barthélémy, tout en feignant à la Cour d'être un courtisan catholique, et même en combattant par exemple en Normandie puis à la bataille de Dormans contre les protestants, oeuvre pour que le futur Henri IV ne suive pas une politique conciliatrice envers les catholiques. Sur cet aspect, les historiens ne se déterminent pas encore sur sa bonne foi ou une certaine duplicité. En tout cas, lors de ses nombreuses missions confiés par le futur Henri IV, il se brouille avec lui à cause de son caractère emporté et intransigeant.

Après la signature de la paix de Poitiers (1577) qu'il condamne, il quitte une première fois son maître. Blessé lors d'une bataille, c'est pendant sa convalescence de deux ans, selon lui-même, qu'il aurait commencé la rédaction de son grand poème épique sur les guerres de religions, Les Tragiques.

Il retourne à la Cour de Navarre en 1579, mais perd ses illusions, pendant les guerres de la Ligue, alors qu'il s'illustre de nouveau au combat, étant nommé par Henri de Navarre maréchal de camp en 1586, puis gouverneur d'Oléron et de Maillezais, puis vice-amiral de Guyenne et de Bretagne. Après l'assassinat du duc de guise en 1588, AUBIGNÉ reprend part aux combats politiques, et représente la tendance dure du parti protestant ("Les fermes"). Comme de nombreux protestants, il ressent l'abjuration d'Henri IV, en 1593, comme une trahison. Les divergences politiques et religieuses finissent par le séparer complètement du roi. Il est écarté de la Cour, dont il se retire définitivement après l'assassinat d'Henri IV en 1610.

   C'est désormais sur le plan littéraire qu'il continue son combat : il ridiculise à l'Assemblée des églises protestantes de Saumur, en 1611, le parti des "Prudents" dans Le Caducée ou l'Ange de la paix, achève les Tragiques, et est contraint de quitter la France en 1620, après la condamnation de son Histoire universelle depuis 1550 jusqu'en 1601 par le Parlement. il se retire à Genève pour publier l'essentiel de ses oeuvres. L'essentiel de cette oeuvre est polémique, en dehors de ses sonnets, stances et odes (Le Printemps, L'Hécatombe à Diane et les Petites oeuvres mesless, Méditations sur les psaumes, poésies religieuses...). Ainsi, il cherche à discréditer les vanités de la Cour royale et la religion catholique dans la Confession du Sieur de Sancy et Les Aventures du baron de Faeneste. Il écrit ses mémoires sous le titre Sa vie et ses enfants.

 

     Même lorsqu'il aborde sa carrière littéraire, Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ continue de s'intéresser aux affaires militaires. Comme LA NOUE, il porte un intérêt particulier à la préparation de la guerre. Mais il considère la personne du maréchal de camp, équivalent du chef d'état-major et chef suprême sur le terrain, comme facteur clé de la victoire. Sa vision du chef omnipotent annonce l'ère des "grands capitaines", qui voit son apogée lors de la guerre de Trente Ans - encore unconflit de caractère passionnel - au cours de laquelle s'affrontent des figures légendaires comme GUSTAVE-ADOLPHE, MONTECUCCOLI et WALLENSTEIN. Ces généraux lèvent, organisent et entrainent leurs armées, mais ils sont également capables de mener la charge à la tête de leurs troupes au cours d'une bataille. (BLIN et CHALIAND)

 

Théodore Agrippa d'AUBIGNÉ, Les tragiques, Gallimard, 1995 ; Histoire universelle, en 11 volumes, Éditions André Thierry, Genève, Droz, 1981-2000 ; Les Aventures du baron de Faeneste, Édition Prosper Mérimée, disponible sur le site gallica.bnf.fr. ; Oeuvres, sous la direction de Henri Weber et Jacques Balibé, Gallimard, La Pléiade, 1969 ; Écrits politiques, édition jean-Raymond Fanio, Paris, Champion, 2007.

Jacques BALIBÉ, Agrippa d'Aubigné, poète des Tragiques, Presses Universitaires de Caen, 1968. Marie-Madeleine FRAGONARD, La pensée religieuse d'Agrippa d'Aubigné et son expression, Paris, Didier, 1986. Madeleine LAZARD; Agrippa d'Aubigné, Fayard, 1998.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. LA BARRE DUPARCQ, L'Art militaire pendant les guerres de religion, Paris, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 08:12

    François de LA NOUE, surnommé Bras de fer, seigneur de La Noue-Briard entre autres, capitaine français huguenot durant les guerres de religion, fait partie de ces chefs de guerres, écrivains militaires qui s'inscrivent dans la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nird) au XVIIe siècle, et dont les figures les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

    Descendant d'une famille illustre et dévouée aux ducs de Bretagne, appelé à la cour  par François 1er en qualité de page du futur Henri II, il fait ses premières armes en Picardie. Il est envoyé en Piémont et participe aux dernières guerres d'Italie, où il se distingue par son habilité et son courage. Sa conversion à la Réforme remonte sans doute à 1558, lorsque François de Coligny d'Andelot, au cours d'une tournée en Bretagne, fait prêcher le pasteur qu'il a emmené avec lui. Bien qu'entré dans la clientèle des Châtillon, il reste un protégé des Guise.

Sa foi l'engage dans les guerres civiles, au cours desquelles il se forge une réputation de grand capitaine. Il prend part aux batailles de Dreux en 1562 et de Saint-Denis en 1567. La même année, il s'illustre en prenant Orléans et Saumur à la tête de seulement cinquante cavaliers. Après une carrière plutôt victorieuse, même si elle est émaillée de rebondissement où il est fait plusieurs fois prisonniers (puis échangés, comme c'est la coutume à l'époque), après la paix de Saint-Germain, signée en août 1570, LA NOUE se rapproche du roi, et se trouve dans une grande politique internationale de rapprochement entre la France et les puissances protestantes. Pendant la quatrième guerre civile, Charles IX lui confie une délicate mission de conciliation entre les habitants de La Rochelle et le pouvoir royal, mais se sentant trahi, démissionne de ses engagements royaux et organise la défense de la ville. Puis ensuite, passe au camp du roi sans prendre part à la bataille... Puis après le massacre de la Saint-Barthélémy auquel il réchappe, incite les Rochelais à la résistance... Les historiens s'interrogent encore sur les raisons de son comportement : idéalisme? réalisme politique? Amitié "très proche" avec Sir Francis WALSINGHAM, ministre protestant anglais, "maître-espion" de la reine Élisabeth 1er d'Angleterre qui fait soupçonner des activités d'agent double au haut sommet?  En tout cas, pendant la cinquième guerre civile, il se range du côté des Malcontents et organise en Poitou la prise d'armes du mardi gras. Il se trouve à la pointe du combat des publicains (des défenseurs du bien public), qui recrutent parmi les modérés des deux bords. De nouveau gouverneur de La Rochelle en janvier 1577 pour le prince de CONDÉ, il signe en septembre au non de ce dernier et du roi de Navarre la paix de Bergerac.

Fatigué, comme beaucoup d'ailleurs, des rivalités à la Cour notamment, aux visées essentiellement politiques, alors que lui-même adopte plutôt des lignes de conduites en faveur du protestantisme, il quitte la France pour apporter son soutien aux protestants révoltés des Pays-Bas. Après quelques victoires, il est battu au village de Pecq par le marquis de Roubaix (1580), puis fait prisonnier par ce dernier.

Pendant sa captivité de 5 ans au château de Limbourg, LA NOUE écrit un commentaire sur l'histoire de Guichardin et compose les Discours politiques et militaires, publiés en 1587 à Bâle, en 1590 à La Rochelle, en 1592 et 1612 à Francfort. Libéré en 1585 par échange de prisonniers et rançon, en échange également de son engagement de ne plus prendre les armes contre l'Espagne ou ses allés, et de ne plus jamais revenir aux Pays-Bas, il s'exile entre 1586 et 1588 à Genève, où il rencontre Théodore de BÈZE. Il fait publier alors ses Discours politiques et militaires et laisse une abondante correspondance (publiée en 1854).

Il revient sur la scène militaire en mai 1589, où il remporte la bataille de Senlis pour le compte d'Henri III. Après l'assassinat de ce dernier, il rejoint Henri IV et participe aux batailles d'Arquès et d'Ivry (1590). Lors d'une bataille au siège de Lamballe, il est mortellement blessé. Sans doute, dans ses activités à la frontière entre le militaire et le diplomatique n'est-il pas pour rien dans la politique de conciliation d'Henri entre catholiques et protestants...

   

      François de LA NOUE préfigure le chef de guerre protestant du XVIIe siècle qu'incarnent ensuite les NASSAU en Hollande. Nourri de philosophie stoïcienne, lecteur assidu de l'Évangile et connaissant parfaitement les ouvrages historiques de l'Antiquité et les classiques de la Renaissance italienne, il est autant moraliste que stratège. Il déclare ne pas aimer la guerre et s'insurge contre certaines pratiques comme le pillage. Il fait partie de ces "intellectuels" militaires qui marque un tournant dans les mentalités collectives par rapport à la guerre, qui n'est plus synonyme d'expression de la force virile et de gloire conquérante, mais plutôt porteuse de malheurs de toutes sortes. Le spectacle des violences religieuses, les horreurs - même pour l'époque - des massacres collectifs, les désordres et les destructions (de nombreux édifices religieux par exemple), lui inspirent les réflexions nouvelles, notamment dans ses Discours politiques et militaires; ouvrage qui a un grand succès, surtout parmi les protestants (traduit en anglais, en allemand et en hollandais). LA NOUE encourage une meilleure préparation à la guerre, aussi bien au niveau de l'instruction des officiers que du renseignement et des reconnaissances. la guerre étant par définition imprévisible, il faut la préparer le mieux possible pour avoir une chance de sortir victorieux des combats. Son expérience de la guerre civile lui fait souligner le rôle des passions dans les guerres, et s'en méfier. Il attache une grande importance particulière aux fortifications, qui deviennent au cours du siècle suivant le sujet principal des débats stratégiques, mais il semble peu enclin à établir une doctrine de la guerre fondée sur des principes scientifiques, bien que ce soit dans l'air du temps, la guerre étant selon lui surtout une succession  d'événements imprévisibles et incertains. (BLIN et CHALIAND)

 

François de la NOUE, Déclaration de Monsieur de la Nouë, sur sa prise d'armes pour la juste défense des villes de Sedan et Jamets, 1588 ; Discours politiques et militaires, 1587, disponible sur gallica.bnf.fr. Ces derniers font l'objet d'une édition commentée par Myriam BAKARAT, dans sa thèse de doctorat, à l'université de Montpellier 3 en 2011.

On trouvera des informations sur François de la NOUE notamment sur le site huguenots-france.org.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, 1960. Henri HAUSER, François de la Noue, Hachette, 1892. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 08:12

    Gaspard II de COLIGNY, noble et amiral français, est l'un des membres les plus connus de la maison de COLIGNY, elle-même éteinte en 1694, pour sa participation importante dans les guerres de religion du XVIe siècle. Fils de Gaspard 1er de COLIGNY, maréchal de France sous François 1er, il est un des chefs de guerre protestants les plus importants, en même temps qu'écrivain militaire, comme ses contemporains François de LA NOUE et Agrippa d'AUBIGNÉ. Il appartient comme eux à la grande tradition protestante de la guerre qui débute au XVIe siècle, se poursuit en Europe (principalement du Nord) au XVIIe siècle, et dont les figures de proue les plus connues sont Maurice de NASSAU et GUSTAVE ADOLPHE.

   Élevé dans la foi catholique, tout comme LA NOUE, il participe aux guerres contre CHARLES QUINT et l'Espagne puis devient un des principaux chefs huguenots lorsqu'il passe du côté de la Réforme, en 1560. Après avoir vainement tenter d'infléchir la politique de Catherine de MÉDICIS à la conciliation, d'abord très modéré dans son adhésion à la Réforme protestante et avoir refusé, par fidélité au roi, la conjuration d'Amboise, il est pris dans les intrigues de la Cour et écarté du pouvoir par les GUISE. C'est dans sa retraite, où la lecture des novateurs change ses opinions religieuses, qu'il adhère pleinement au protestantisme. En 1562, lorsque la guerre éclate entre le parti protestant et le parti catholique, COLIGNY s'engage auprès du prince de CONDÉ. Il participe à la bataille de Dreux qui marque la défaite de l'armée protestante face à l'armée royale. Puis dans la période de la trêve entre les deux partis, il participe à l'établissement d'une colonie en Floride avec 150 de ses co-religionnaires, avec l'autorisation du roi Charles IX. A la reprise des combats, en 1567, il quitte la cour avec CONDÉ pour se réfugier en bourgogne, puis à la Rochelle. Les armées protestantes subissent alors défaites sur défaites lors de la troisième guerre de religion et COLIGNY est contraint de fuir vers le sud avec ses troupes et rejoint l'armée des "vicomtes" en Languedoc, laquelle se livrent d'ailleurs au pillage de villages catholiques... avant d'être victorieuse à Arnay-le-Duc et de remonter en 1570 jusqu'à La Charité-sur-Loire, et de menacer Paris. Après la paix (le roi y étant contraint) de Saint-Germain-en-Laye, COLIGNY tente de rentrer dans les bonnes grâces de Charles IX, mais se trouve en butte à l'hostilité de la Cour. Malgré cette paix, les massacres de protestants continuent et il meurt lors de celui de la Saint-Barthélémy à Paris.

    C'est après une défaite subie lors du siège de Saint-Quentin (1557) que COLIGNY rédige ses Discours dans lesquels il relate son expérience d'assiégé. C'est sous sa tutelle que, plus tard, le futur roi Henri IV apprend l'art de la guerre.

 

Gaspard de COLIGNY, Mémoires de messire Gaspar de Coligny, seigneur de Chastillon, admiral de France, Paris, François Mauger, 1665. Disponible sur gallica.bnf.fr.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960. La Barre DUPARCQ, L'art militaire pendant les guerres de religion, 1864. Actes du colloque "L'amiral de Coligny et son temps, Paris, 24-28 octobre 1972, Société de l'histoire du protestantisme français, 1974. Jules DELABORDE, Gaspard de Coligny, 3 tomes, Librairie G. Fischbacher, 1879-1882.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 13:27

   Louis WIRTH, sociologue américain, élu par ses pairs président de l'Association internationale de sociologie de 1947 à sa mort, après en avoir été secrétaire (1932-1947) est l'un des plus important représentant de l'École de Chicago.

   Né en Allemagne, et immigré aux États-Unis en 1911, il mène ses études suivant un cursus constant (licence en 1919, master en 1925 et doctorat en 1926). Il effectue sa thèse sous la direction de Robert PARK et Ernest BURGESS et enseigne de 1926 à sa mort à l'Université de Chicago. Il s'intéresse notamment à la vie urbaine, au comportement des minorités, aux mass média et est aujourd'hui reconnu comme une figure de la sociologie urbaine. Un de ses articles les plus célèbres est "le phénomène urbain comme mode de vie, publié dans le Journal Américain de Sociologie (1938). Il y synthétise des idées de l'école de Chicago. Il doit sa renommée également à son ouvrage Le Ghetto (1928), publié en 1980 en français.

  

   Sa thèse était consacrée à l'étude de la communauté juive du West Side de Chicago. Elle mettait en oeuvre les outils de l'analyse écologique pour saisir, sur cet exemple particulier, les interdépendances entre les processus sociaux et leur traduction dans l'espace urbain. Lieu de la première installation des nouveaux venus, le ghetto apparaît comme une étape nécessaire sur la voie de l'assimilation. Par l'équilibre qu'il permet entre la tradition et l'adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la communauté d'origine, il limite les effets désorganisateurs du "choc des cultures" au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec le groupe dominant. La sortie du ghetto et les parcours résidentiels ultérieurs sont les indices de changements de statuts, de comportements et d'attitudes au travers desquels s'opère l'intégration progressive des immigrés les plus anciens au sein de la société d'accueil.

"Si ces deux groupes, à savoir le plus grand et le plus petit, celui qui est dominant et celui qui est dominé, sont capables de vivre (...) dans une telle proximité, c'est précisément parce qu'ils se limitent à de simples relations extérieures", écrit WIRTH à propos du ghetto. D'une certaine manière, le jugement ne vaut pas seulement pour cette forme particulière et transitoire de l'histoire urbaine, car la distance dans l'interaction est finalement constitutive de l'expérience de tout citadin. Telle est du moins la thèse qu'il développe, à la suite de SIMMEL et de PARK, dans l'un des articles les plus célèbres de la sociologie américaine. A partir d'une définition minimale de la ville par la taille, la densité et l'hétérogénéité de son peuplement, WIRTH identifie les invariants du "phénomène urbain comme mode de vie" : anonymat et superficialité des relations sociales : multiplicité et segmentation des liens communautaires traditionnels par l'association à base rationnelle, par les mécanismes de délégation et de représentation ; développement conjoint de l'individualisme et des phénomènes de masse. Vision synthétique de ce qui fait l'essence de la vie citadine, ou généralisation contestable des particularités d'une époque et d'un pays?  Toujours est-il que le modèle (repris maintes et maintes fois des deux côtés de l'Atlantique...) proposé par WIRTH représente encore aujourd'hui l'une des références majeures de la sociologie et de l'anthropologie urbaines. (Yves GRAFMEYER)

 

Louis WURTH, Le Ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 2006 ; Ideological Aspects of Social Disorganisation, dans American Sociological Review, n°4, 1940 ; The signifiance of Sociology, dans International Social Science Bulletin (UNESCO), volume 3, n°2, 1951.

Yves GRAFMEYER, Louis Wirth, dans Encyclopedia Universalis.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:50

   Ernest Watson BURGESS, canadien d'origine, est un sociologue américain dont l'oeuvre a contribué à fonder l'École de Chicago.

     Considéré comme le premier "jeune sociologue" de formation puisque les autres membres du département de sociologie ont rejoint celui-ci à travers d'autres disciplines, il mène une carrière de professeur sur cinq décennies, de 1916 à 1957. Même après sa retraite, il reste actif, co-auteur d'un ouvrage sur la sociologie urbaine avec Donald BOGUE en 1963.

    Ce fondateur de la sociologie moderne, crée l'"écologie sociale" avec son collègue Robert E.PARK, à partir de Chicago. Il préfère les aspects pratiques de la sociologie, plutôt que les enjeux théoriques, explorant et étudiant les phénomènes sociaux tels que la croissance urbaine, la criminalité, la délinquance, la violation de libération conditionnelle et le divorce. Il cherche à concevoir des outils fiables capable de supporter la prédiction de ces phénomènes. Il affirme que "La prédiction est le but des sciences sociales comme des sciences physiques" ou encore que sa contribution à la sociologie consiste à faire émerger celle-ci, à partir d'une philosophie de la société, en tant que science de la société. Il met sur pied différentes méthodes statistiques et analytiques pour améliorer ces prédictions.

       Il s'intéresse surtout à la possibilité de prédire des comportements individuels en se fondant sur des variations statistiques. C'est pourquoi, dès 1929, il étudie le "taux de réussite" des décisions de libération conditionnelles dans l'Illinois, entendu comme absence de récidive. La "méthode Burgess" devient rapidement célèbre, et est mise en oeuvre dans le système carcéral de l'Illinois. De nombreux sociologues s'essaient à la raffiner, donc Albert J. REISS, Lloyd OHLIN, Daniel GLASER, George VOLD (un élèvre de SUTHERLAND, qui s'inspire également des travaux d'ELEANOR et de Sheldon GLUECK).

     Écrite avec Robert PARK en 1921, l'Introduction à la science de la sociologie, constitue une des oeuvres les plus importantes de BURGESS. Ce manuel est devenu un ouvrage classique de référence, la "bible de la sociologie" (américaine), et défini les voies nouvelles et le cadre conceptuel pour la sociologie en train de se constituer et de s'écrire.

      Dans un autre ouvrage collaboratif, publié en 1925, The City, BURGESS et PARK propose une conception de la ville qui correspond largement au modèle des zones concentriques observables dans l'agglomération de Chicago auquel ils prête,t un caractère général. Ce modèle, dit "The Burgess Urban Land Model" ou "théorie des zones concentriques" suggère une forme de compétition économique pour réguler l'espace.

La croissance urbaine procède par extension, succession et concentration. En se développant, le centre des affaires recouvre progressivement ses pourtours, que des habitants les plus aisés abandonnent au profit de quartiers résidentiels périphériques. Ces derniers se trouvent séparés du centre par une "zone de transition" instable et souvent dégradée, que les immigrants les plus anciens tendent eux-mêmes à délaisser au fur et à mesure de leur intégration à la société d'accueil. La mobilité sous toutes ses formes (déplacements quotidiens, changements de résidence, etc) est l'une des manifestations les plus aisément repérables du métabolisme urbain. Véritable "pouls de l'agglomération", elle traduit les tensions permanentes entre des processus contradictoires de désorganisation et d'adaptation qui affectent aussi bien les individus que les institutions et les espaces urbains. Les divers pathologies urbaines, auxquelles BURGESS a personnellement consacré une bonne part de ses recherches, sont autant de perturbations qui affectent ce métabolisme lorsqu'il se trouve déséquilibré par une croissance trop rapide et par la confrontation de modèles culturels hétérogènes. Les analyses de la déviance, de la criminalité organisée, de la délinquance juvénile passent par une étude statistique de leur inscription dans les espaces urbains, préalable obligé à l'observation directe des conduites individuelles.

      De même, il publie en 1939 une étude sur les facteurs impliqués dans la réussite du mariage. Coécrit avec Leonard COTTRELL, l'ouvrage s'intitule Predicting Success or Failure in Mariage. Ce livre choque alors un certain nombre de commentateurs, notamment parce qu'il s'abstient de toute prise en compte du sentiment amoureux dans ce calcul prédictif. certains bien entendu s'empressent, pour dévaloriser l'ouvrage, de souligner que BURGESS lui-même est célibataire.

     BURGESS se penche aussi sur les populations de personnes âgées. Les résultats de ces travaux sont communiqués dans Aging in Western Societies publié en 1960.

     Les méthodes de recherche qualitative, comme les entrevues et l'examen ds documents personnels comptent, selon lui, comme des outils de recherche utiles et pertinents. Avec leur concours, un scientifique est mieux équipé pour comprendre les humains et ce que recouvre les phénomènes sociaux.

Moins enclin que PARK aux spéculations théoriques, BURGESS exerce une influence considérable sur les orientations méthodologiques de l'école de Chicago en donnant une forme opérationnelle aux concepts généraux de l'écologie humaine. Très attentif à la distribution spatiale des phénomènes sociaux, il contribue au développement des usages scientifiques de la cartographie et à l'amélioration des séries statistiques intra-urbaines produites par les services de recensement. Si l'on peut en faire à ce titre le précurseur des travaux de l'écologie factorielle, il n'en défend pas moins une position médiane dans le débat qui s'installe dès la fin des années 1920 entre les défenseurs des méthodes qualitatives et les partisans des techniques quantitatives. C'est en effet dans l'observation directe et dans le recours aux histoires de vie qu'il voit "la meilleure manière de comprendre les aspects subjectifs de l'existence urbaine", conformément au parti méthodologique ont l'école de Chicago est le plus couramment créditée. (Yves GRAFMEYER)

C'est par ces biographies que l'on peut le mieux appréhender des frontières territoriales, limites "réelles", qui correspondent rarement à une définition administrative et légale. La répartition des professions dans l'espace urbain échappe en grande partie à cette définition légale et administrative.

 

Ernest W. BURGESS, La croissance de la ville ; Introduction à un projet de recherche, dans L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Sous la direction de GRAFMEYER, YVES et Joseph ISAAC, Aubier, 2005 ; Contributions to Urban Sociology, University of Chicago Press, 1963.

Yves GRAFMEYER, Burgess Ernest W., dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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28 novembre 2019 4 28 /11 /novembre /2019 12:19

     Vassili SOKOLOVSKI, officier d'infanterie russe puis soviétique (en février 1918), devient chef d'état-major en 1941, puis commandant du front ouest en 1943. Il participe à la prise de Berlin et devient en 1952 chef d'état-major de l'armée et de la marine soviétiques, puis membre du Comité central du Parti communiste (1956).

   Après la seconde guerre mondiale, il est commandant en chef de la zone d'occupation soviétique en Allemagne.

    Comme théoricien militaire, il incarne, pendant la période de la guerre froide, l'école soviétique de la stratégie nucléaire dont il est l'un des principaux architecte. A la fin des années 1950, l'URSS comble son retard en matière nucléaire par rapport aux États-Unis. Sa doctrine s'inscrit dans le rééquilibrage des stratégies militaires au vu du potentiel de destruction massive détenu des deux côtés. La doctrine qui porte son nom est prononcée en janvier 1960 par KHROUTCHEV devant le Soviet suprême. Elle fixe la stratégie soviétique pendant quelques années en postulant qu'en cas de conflit avec l'Ouest, la guerre serait nucléaire : une attaque préventive en cas de danger assurerait alors le succès de l'Union Soviétique. Si cette doctrine a été conservée jusqu'aux années 1970, la crise des missiles de Cuba en 1962 met en relief sa relative inefficacité.

    SOKOLOVSKI formule sa doctrine de guerre selon deux principes clausewitziens : la principe d'anéantissement et la subordination de l'instrument militaire à la politique. Dans ces termes, l'arme atomique fait partie d'une stratégie globale visant à vaincre l'adversaire sur le plan politique par des moyens militaires classiques et nucléaires. Le potentiel de destruction de l'arme atomique doit être exploité au début de l'engagement, moment où ses effets sont les plus importants, ce qui n'empêche pas l'éventualité d'un conflit prolongé auquel l'Union Soviétique doit également se préparer. Considéré comme la doctrine soviétique officielle, elle eut un impact profond sur la stratégie nucléaire en Union Soviétique et en Occident. (BLIN et CHALIAND)

 

Maréchal SOKOLOVSKI, Stratégie militaire soviétique, Berger-Levrault, 1983.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 13:06

      Le sociologue américain Robert Ezra PARK est à l'origine de la première École de Chicago, d'après l'historiographie des sociologues qui se réclament de l'École. Journaliste avant d'être engagé par William T. Thomas à l'Université de Chicago, il doit sa formation à la psychologie et la philosophie à l'université Harvard, de 1898 à 1899, où il suit les cours de William JAMES. Il étudie ensuite en Europe quatre ans (Berlin, Strasbourg) avant de présenter un doctorat de psychologie et de philosophie à l'université de Heidelberg en 1903, sous la direction de Wihlelm WINDERLBAND. Parmi ses professeurs figure Georg SIMMEL, auteur d'une théorie sur le conflit.

 

 Une carrière académique qui débouche sur une nouvelle méthode de recherche

   De retour en États-Unis, il enseigne brièvement à l'Université de Harvard, avant d'être recruté à l'Université Tuskegee, université noire fondée par Booker T. WASHINGTON. Il devient son assistant et fait preuve d'un grand engagement contre le racisme. Sa vision de la situation des afro-américains du Sud des États-Unis relève toutefois d'une forme d'assimilationnisme (d'après une notice autobiographique), assimilationnisme auquel s'oppose d'ailleurs à l'époque la plus grande partie de l'establishment.

En 1914, après un passage par Hawaï et Pékin, Robert PARK quitte l'université Tuskegee pour celle de Chicago, d'abord comme assistant, puis comme professeur. Il est alors de ceux qui contribuent à fonder, en sociologie, cette École, qui révolutionne les méthodes de la sociologie en la faisant passer d'une discipline théorique à une discipline empirique.

Deux ans après son arrivée à l'université de Chicago, il publie en 1915 son premier article (La Ville, Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain). Ce texte célèbre définit les grandes orientations théoriques et la programmation scientifique de ce qui devient ensuite l'École de l'écologie humaine. "Laboratoire social" par excellence, la ville est pour PARK l'objet d'étude privilégié du sociologue. En continuité avec le travail du journaliste, les enquêtes ethnographiques doivent être multipliées pour saisir l'infinie diversité. Simultanément, l'intelligence de ces principes d'organisation appelle une approche de type écologique, sur le modèle de l'écologie naturelle qui étudie les relations entre les différentes espèces animales et végétales présentes sur un même territoire. L'intention de PARK est en effet de saisir dans toute leur complexité les rapports que les citadins entretiennent avec un milieu à la fois matériel et humain qu'ils ont eux-mêmes façonnés, et qui se transforme en permanence. (Yves GRAFMEYER)

Dans tout son parcours, il ne cesse de penser en journaliste comme sociologue et comme sociologue comme journaliste, avec un parcours sinueux, mêlant recherche scientifique et engagements politiques. Passionné par le développement des villes, il utilise toutes les ressources d'une discipline renouvelée dans ses pratiques pour en comprendre les règles.

      Robert PARK invente une nouvelle méthodologie des sciences sociales. Il conçoit l'apprentissage de la sociologie selon deux étapes :

- découverte du monde extérieur : il faut sortir des bibliothèques pour travailler sur des "données de première main" ;

- analyse de ces dernières données pour diagnostiquer les problèmes et repérer les lignes de force des l'évolution.

 En faisant cela, il relève deux défis : il met fin au conflit qui oppose alors les sociologues universitaires aux praticiens du terrain, tels que travailleurs sociaux, éducateurs... La justification des financeurs des études (bourses, subventions diverses), défendue par la classe dirigeante, est d'éviter les conflits sociaux et de mieux gérer le mouvement d'immigration. Au-delà, Robert PARK rend l'enquête sociale plus scientifique dans sa forme en créant une "écologie urbaine" dont le cadre conceptuel offre une meilleure structure aux enquêtes de terrain.

 

Une théorie spatiale : The city

    Mettant en oeuvre ses préceptes, Robert PARK publie en 1925 la synthèse de ses recherches urbaines menées avec Ernest BURGESS dans The City. Les deux chercheurs considèrent la ville comme un "laboratoire de recherche sur le comportement collectif". Elle est une sorte d'organisme vivant dont les espaces se différencient selon l'intensité des luttes entre les groupes qui y habitent et en fonction de la vigueur de la socialisation des individus déracinés qui s'y établissent.

Soumise à ces forces contradictoires, la ville devient une mosaïque de milieux et de micro-sociétés en perpétuel ajustement. Le sociologue définit ainsi pour Chicago, ville à la croissance très rapide et pôle industriel majeur, différentes zones concentriques à partir du centre, le "Loop", zones individualisées par la position sociale des habitants. Cette population évolue dans le temps au fur et à mesure de l'intégration des immigrants à la société américaine (on passe du "hobohemia" réservé aux marginaux aux zones résidentielles après un passage aux zones médianes propres aux classes moyennes en quelques générations). Cette évolution se traduit par des translations à l'intérieur de l'espace urbanisé et peut donc être cartographiée.

Pour PARK, la ville n'est en effet pas seulement la mosaïque de micromilieux dépeinte par maints urbanistes et ne se réduit par à la somme de ses quartiers. Elle est faite de tensions permanentes entre la mobilité et la fixation, lieu d'habitation sédentaire mais aussi endroit de circulation intense, entre le cosmopolitisme et l'enracinement local, entre la centralité et la vie de quartier. A la manière des espèces animales et végétales en situation de concurrence sur un même territoire, les espaces urbains et les communautés humaines qui les occupent se redéfinissent continuellement, selon des processus analogues à ceux identifiés par l'écologie naturelle (invasion, succession, symbiose...). Seule une observation ethnographique des conduites et des mentalités permet de comprendre pleinement le sens de ces changements. Par exemple, les itinéraires résidentiels des immigrants sont la traduction spatiale du "cycle des relations raciales" qui, selon PARK, conduit progressivement les nouveaux venus à l'assimilation. Tout en suscitant de nouvelles identités et de nouvelles appartenances, la grande ville tend à placer les relations sociales sous le signe de la mobilité, de la réserve et de la distance. Aussi le sociologue américain accorde-t-il une attention particulière aux figures de l'étranger, de l'immigrant, de l'"homme marginal" (titre d'un article de 1923), qui lui servent d'analyseurs privilégiés pour une anthropologie du citadin. (Yves GRAFMEYER)

  Les hypothèses formulées par PARK et son collègue E.W. BURGESS (1925, réédition 1967) permettent de comprendre notamment les regroupements ethniques et leurs évolutions spatio-temporelles si caractéristique de beaucoup de villes américaines : quartiers de premier établissement près des points d'entrée, quartiers de second établissement pour ceux qui ont réussi au plan économique, puis installation progressive dans des espaces de dispersion et de mélange social, où les derniers venus entrent en conflit avec des populations déjà installées qui, si elles voient échouer leurs réactions de rejet, finiront par abandonner les lieux.. Ce processus d'installation, déplacement, expulsion, ne joue pas seulement pour les groupes ethniques ; ils se manifestent aussi pour traduire les trajectoires professionnelles ou encore les phénomènes générationnels. Ainsi, les aires urbaines sont-elles chacune caractérisées par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé ; cette dominance fluctue dans le temps car, par le jeu des compétitions, on assiste à un processus de succession, accéléré par le taux élevé de mobilité sociale que connaît un milieu urbain vivant. Le dynamisme de la ville suppose ainsi de perpétuelles substitutions d'usages et d'usagers, de sorte que les équilibres sont toujours provisoires et instables. Cette hétérogénéité entre les quartiers et le mode de regroupements nouveaux qui y sont possibles autorisent une grande liberté pour les individus, toujours prêts à changer de localisation, à se regrouper selon des spécificités nouvelles et à multiplier les lieux de rencontres où manifester une identité de besoins, de tendances, de qualités ou de vices. Cette liberté est à l'origine de nombreuses situations de délinquance et de marginalité ; par ailleurs, de la désorganisation qu'elle suppose, peut naître de nouvelles formes d'organisation, supposées pallier la carence ou l'inefficacité des formes traditionnelles. A côté de ces divers aspects, PARK insiste encore sur le rôle de la communication comme forme d'interaction susceptible de garantir la vie des groupes dans l'anonymat urbain : dans cette perspective, il souligne l'importance des communautés locales, et montre le rôle qu'y jouent les organisations politiques et les Églises, tandis que la famille lui paraît subir d'importantes transformations, qui tendent à en modifier la signification. (Jean RÉMY et Liliane VOYE)

 

Un modèle de ville appelé à beaucoup de complément d'enquêtes

     Le modèle de Chicago, repris par BURGESS (The growth of city, 1925), HOYT (The structure of growth of Residential Neighbourhood in American Cities) et ULLMAN (avec C.S. HARRIS, The nature of Cities, 1945) se vérifie pour les États-Unis, mais parait plus inadapté aux situations européennes où la ségragation est moins concentrique que symétrique (à l'image de l'est et l'ouest de Paris et de sa banlieue).

Par ailleurs, si les auteurs de l'École de Chicago, PARK en tête, ont bien perçu divers processus liés aux modes d'appartenance spatiale et s'ils mettent clairement en évidence le rôle de l'espace dans les modalités de composition sociale, leur interprétation s'arrête là et ne les amène pas à s'interroger sur les présupposés d'une telle situation. Leur démarche qui s'insère dans une perspective libérale, leur fait accepter le concept de "naturel" comme un concept de légitimation, alors que, dans la mesure où il clôt la démarche analytique, il s'avère jouer, et cela se vérifie pour les continuateurs de PARK, comme un concept de voilement. C'est d'ailleurs souvent qu'il a été interprété en France. Mais il est possible, selon des auteurs comme Jean RÉMY et Liliane VOYE (professeurs à l'université catholique de Louvain) de conserver tout l'acquis analytique de l'École de Chicago pour l'intégrer dans un modèle interprétatif plus complexe et plus global. Tout son intérêt apparaît alors et s'amplifie encore lorsqu'on reconnaît qu'on lui doit la mise au point d'importantes modalités d'observation participante et d'études biographiques, composant l'analyse quantitative et qualitative.

 

 

 

Sous la direction d'Yves GRAFMEYER et Isaac JOSEPH, L'école de Chicago - naissance de l'écologie urbaine, Aubier, 1990 (réédition de l'ouvrage paru auparavant aux éditions du Camp urbain, CRU, 1979). Cet ouvrage comporte une traduction partielle de The City. Commentaires de Edwy PLENEL et de Geraldine MUHLMAN, Le journaliste et le sociologue, Seuil, 2008. Cet ouvrage comporte une traduction de certains articles de Robert PARK. Suzie GUTH, De strasbourg à Chicago : Robert E. Park et l'assimilation des noirs americains, dans Revue des sciences sociales, n°40, 2008.

Yves GRAFMEYER, Robert Ezra PARK, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 07:26

     Le dirigeant religieux chrétien anabaptiste frison (Pays-Bas) Menno SIMONS, d'abord prêcheur "évangéliste" après avoir été ordonné prêtre à Utrecht, est à l'origine, selon ses adeptes, du mouvement mennonite.

 

Du ministère catholique au ministère anabaptiste

    Influencé par les idées sacramentaires des premiers réformateurs hollandais et par sa lecture du Nouveau Testament aux alentours de 1526, il émet des doute sur la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Rappelons que, longtemps, l'Église catholique enseigna que le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement présents lors de l'Eucharistie pendant la messe.

Entre 1526 et 1531, il se considère comme un prêcheur "évangélique" même s'il ne quitte pas l'Église catholique. Nommé curé à Witmarsum en 1531, il est en contact avec des disciples de Melchior HOFFMAN (les melchiorites) qui comment à appliquer le baptême de l'adulte. Même s'il ne les rejoint pas, on peut voir dans un de ses premiers écrits (La Résurrection spirituelle, 1534) que sa pensée se rapproche de celle des melchiorites.

En avril 1535, plusieurs centaines d'anabaptistes, inspirés par des messages venus de la ville de Münster, prennent le monastère d'Oldeklooster, en Frise. Après un court siège, la plupart des moines sont tués ou faits prisonniers. Et Menno SIMONS se sent responsable du désastre. Il écrit alors un pamphlet contre les dirigeants münstérites (Le Blasphème de Jan von Leyden). Même si son pacifisme a des limites (l'autodéfense est parfois nécessaire), il s'oppose au projet des leaders de Münster d'établir le royaume de Dieu sur terre par le glaive. Ce pamphlet n'est pas publié, car Münster tombe deux moins plus tard.

    En janvier 1536, Menno SIMONS quitte l'Église catholique, à la suite de ses doutes concernant les sacrements et pour diriger les fidèles anabaptiste dans une voie non-violente par rapport à leurs persécuteurs. C'est probablement au cours de cette période qu'il est rebaptisé. Par la suite, il se marie et a des enfants. Un an plus tard, il est ordonné ancien par le dirigeant melchiorite Obbe PHILIPS. A partie de ce moment, il est traqué.

En 1540, il publie Fondation de la doctrine chrétienne, livre de théologie sur les croyances et pratiques anabaptistes, vite traduit en d'autres langues. Cette publication et d'autres de Mennno SIMONS servent alors de fondations à l'anabaptisme et au mennonitisme. Les réformes radicales qui s'en inspirent sont à l'origine du développement du mouvement évangélique. Il vit un temps à Cologne, puis durant les treize dernières années de sa vie, dans le Schleswig-Holstein.

  Ses écrits sur la nonrésistance, la liberté de conscience, la discipline, la peine capitale, l'éducation et le bon usage des richesses font encore autorité dans la mouvance mennonite.

 

Donald B. KRAYBILL, Concise Encyclopedia of Amish, Brethen, Hutterites, and Mennonites; USA, JHU Press, 2010. The Complete Writings of Menno Simons, tranlated by Leonard Verduin and editited by John C. Wenger, with a biography by Harold S. Bender, Scottdale, PA, 1956. H.S BENDER and J. HORSCH, Menno Simons' Life and Writings, Scottdalen PA, Mennonite Publishing House, 1936.  Menno Simons.net

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:30

      Thomas Crombie SCHELLING est un économiste et professeur de politique étrangère, de sécurité nationale, de stratégie nucléaire et de contrôle des armes américain. Connu pour avoir notamment élaborer la théorie de la "diplomatie de la violence", aux États-Unis, qui consiste à coupler toute menace de représailles ou d'interdiction avec la promesse de retenue si l'agresseur abandonne ses ambitions, en particulier dans le domaine de la stratégie nucléaire, il est l'un des pionniers de la stratégie nucléaire, et, avec Bernard BRODIE, le stratège américain dont les idées ont marqué le plus dans le débat stratégique au début de l'ère nucléaire. Un des conseillers stratégiques les plus écoutés outre-atlantique, il élabore également une approche critique de la théorie des jeux et des mathématiques.

 

Une ample pensée stratégique

    A l'image des autres penseurs militaires des États-Unis de sa génération, Thomas SCHELLING reçoit sa formation intellectuelle dans une discipline a priori éloignée de la stratégie militaire : les sciences économiques. Mais il s'intéresse aussi à la stratégie et, très vite, entrevoit la possibilité de résoudre les problèmes complexes que pose l'invention de l'arme atomique à travers l'utilisation de modèles mathématiques. Il fréquente les stratège de la RAND Corporation (Californie), comme Herman KHAN, qui l'appliquent aussi à formuler des principes de stratégie suivant une analyse formelle.

En 1960, année féconde dans le domaine de la pensée stratégique, SCHELLING publie un ouvrage considéré comme important, The Strategy of Conflict, dans lequel il démontre l'applicabilité de la théorie des jeux, développés quelques année plus tôt par Oskar MORGENSTERN et Johannes von NEUMANN, aux problèmes de stratégie contemporaine. Il insiste, dans ce livre, sur l'importance du marchandage et de la communication entre adversaires, et met en relief les aspects sociaux et psychologiques de la guerre tout en soulignant l'importance de la logique stratégique dans la pratique des conflits. Selon lui, la nature fondamentale des conflits reste la même, quelque soit le niveau auquel a lieu l'affrontement, entre deux individus ou deux superpuissances nucléaires. Il envisage les conflits non pas comme un simple affrontement entre deux forces hostiles mais plutôt comme un phénomène complexe où se mêlent, dans diverses combinaisons, les actions hostiles et la volonté de coopérer. Le type de "jeu" auquel se livrent deux puissances nucléaires est un jeu mixte où la somme n'est pas absolue, c'est-à-dire que l'objectif n'est pas de produire un vainqueur et un perdant. Ce "jeu", fondé sur la rationalité des acteurs, implique l'usage de nombreuses techniques dont le choix est dicté par la perception de l'autre et des actions qu'il devrait, logiquement, entreprendre. Ces techniques ou stratégies comprennent la négociation, la dissuasion, la persuasion, les promesses, le "bluff", l'intimidation, la menace. Pour être crédibles, les acteurs doivent être en possession d'une force de frappe capable de dissuader leur adversaire. Ils doivent aussi manifester, le cas échéant, la volonté d'entreprendre une guerre limitée. La méfiance réciproque est toujours présente lors de cette confrontation et pousse chacun des acteurs à vouloir éliminer l'autre à l'aide d'une attaque surprise pour éviter une attaque surprise de l'autre.

 

La théorie des jeux appliquée à toute sorte de conflits...

        Dans un autre ouvrage, Arms and Influence (1966), Thomas SCHELLING développe d'autres thèmes proches de ceux qu'ils introduits dans son livre précédent, en particulier sur les stratégies de marchandage (bargaining), la "manipulation du risque" et la capacité à persuader un adversaire d'exercer notre propre volonté (compellence). (BLIN et CHALIAND)

Thomas SCHELLING cherche constamment à ancrer ses raisonnements dans la réalité de l'action concrète, ce qu'il développe plus tard dans Micromotives and Macrobehavior (1978, traduction française : La Tyrannie des petites décisions, PUF, 1980).

C'est dans le livre Stratégie du conflit qu'il présente pour la première fois la notion de Point focal, aussi appelé Point de Schelling. Le "point focal" est, en théorie des jeux, une solution à laquelle les participants à un jeu qui ne peuvent communiquer entre eux, ou dont la communication est brouillée (volontairement ou involontairement) auront tendance à se rallier parce qu'elle leur semble présenter une caractéristique qui la fera choisir aussi par l'autre. C'est essentiellement la représentation de ce que pense l'autre qui guide les actions dans un conflit.

    En 1971, dans le Journal of Mathematical Sociology, il publie Dynamics Models of Segregation (modèles dynamiques de ségrégation), article qui traite de la dynamique du partage de l'espace entre les "races", et assez fréquemment cité aux États-Unis, pays où la "question raciale" la "question noire en particulier", demeure encore lancinant, malgré l'importance  bien plus grande de la "question sociale"...

A la suite des travaux de Morton GRODZINS, créateur de l'expression "tipping point" au début des années 1960, il démontre rationnellement à quelles conditions un quartier où les "races" son mélangées peut devenir ségrégé même si ce n'est pas ce que souhaitent ses habitants : si chacune admet, voire souhaite, un voisinage différents de lui mais "pas trop" sinon il quitte le quartier, le résultat final dépendra de la proportion de départ et de ce dernier seuil. SCHELLING montre, en appliquant la théorie des jeux, qu'à raison de cette tolérance limitée, le quartier peut se retrouver dans deux situations possibles : un de ségrégation pure ou une où les deux couleurs (sic) restent mélangées. On a pu étendre, notamment dans la littérature journalistique, cette théorie de l'évolution spontanée des groupes mixtes à partir de préférences faibles à toutes sortes de traits personnels, qu'il s'agisse de l'âge, du sexe, de la langue, de l'orientation sexuelle, de la religion... Des simulations sur ordinateurs, utilisés parfois pour les stratégies d'urbanisation, représentent aujourd'hui ce genre de systèmes interactifs, selon des variantes diverses...

 

Une oeuvre, au final, controversée

       Au-delà du fait que son implication dans la politique stratégique des États-Unis attire forcément les critiques sur l'ensemble de ses arguments, des auteurs de tout bord ont mis l'accent sur certains aspects peu précis de ses écrits, émis, il faut bien le dire, dans un contexte très... conflictuel!

Par exemple, l'historien et philosophe Philip MIROWSKI (Machine Dreams, Cambridge University Press, 2002), sur le coeur de sa pensée, l'application de la théorie des jeux aux conflits, considère que, si le rationalisme non-coopératif de NASH est insuffisant, d'accord sur ce point avec Thomas SCHELLING, celui d'analyse plus ludique et allusif du stratège américain manque de rigueur. SCHELLING évite les formes restrictives de la théorie des jeux et les mathématiques exigeants de NASH, afin de faire des réflexions paradoxales sur la "communication sans communication" et "la rationalité sans rationalité". MIROWSKI minimie l'importance de SCHELLING comme théoricien, et sa compréhension des limites des théories formelles lorsqu'il s'agit de modéliser des comportements et des attentes.

En fait SCHELLING a bien plus, par la suite d'admirateurs, notamment en Europe, que d'imitateurs, tandis que NASH et son "équilibre" sont devenus un classique (Lawrence FEEDMAN, Strategy : A history, Oxford University Press, 2013).

 

Thomas SCHELLING, Stratégie du conflit, PUF ; La Tyrannie des petites décisions, PUF, 1980. Extraits d'Arms and Influence, (New Haven and London, Yale University Press, 1966), trauduction de Catherine Ter SARKISSIAN (La diplomatie de la violence, Contraste entre la force brutale et la coercition, La violence coercitive dans la guerre, Du champ de bataille à la diplomatie de la violence) dans Anthologie Mondiale de la Stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Raymond ARON, Penser la guerre : Clausewitz, L'âge planétaire, Paris, 1976. John BAYLIS et John GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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2 novembre 2019 6 02 /11 /novembre /2019 09:53

   Maurice de SAXE, comte de la Raute (titre qui disparait en 1710), est un officier militaire et homme de lettres, au service successivement de la Saxe, de la Pologne et de la France. Il appartient à la puissante Maison de Saxe, et est le fils naturel du futur roi de Pologne Auguste II.

 

Une carrière militaire surtout fidèle à LOUIS XV

    Élevé très tôt dans la chose militaire, confié au comte de Schlulenburg, il assiste à la campagne de Flandre comme enseigne dans le régime de la Reine, sous les ordres de Frédéric de Württemberg. Il participe en 1712 à sa première bataille (une défaite) à Gadebusch, contre les Suédois menés par Magnus Stenbock. Le jeune colonel y apprend les bénéfices de la discipline de la troupe, en négatif, son régime se livrant à des désordres lors de la retraite.

Après la paix avec la Suède, il combat en 1717 sous les ordres du prince Eugène de Savoie et participe à la prise de Belgrade face aux Turcs. A partir de 1720, il est au service de la France et participe à la guerre de Succession d'Autriche. Il s'empare de Prague en 1741 et triomphe à la bataille de Fontenoy en 1745. Deux ans plus tard, il mène des campagnes victorieuses en Flandres et aux Pays-Bas et est nommé maréchal général.

Au fond, Maurice de SAXE reste très saxon, et le marque par ses originalités obstinées, malgré la forte hégémonie culturelle française (la France est devenue la première puissance d'Europe). Couronné de faveurs par le roi, très proche de lui en particulier au moment du mariage du dauphin Louis avec Marie-Josèphe de Saxe, qui est ensuite mère de LOUIS XVI, LOUIS XVIII et CHARLES X, il reste luthérien de religion ; il ne fait pas l'effort d'écrire autrement qu'avec une orthographe phonétique le français qu'il parle avec son accent allemand ; il reste grossier dans ses moeurs, préférant les chasses avec son demi-frère, quand il retourne d'assez longs séjours à Dresde, aux raffinements de la cour de France. Héritier de la culture de la Saxe galante, il ne s'est jamais défait de la liberté extrême qui reste, au fond, le seul terrain de réussite des bâtards princiers. Mais s'il n'avait été que ce joyeux vivant, l'histoire l'aurait vite oublié. Maurice de SAXE, dont la loyauté à l'égard du roi qu'il sert, LOUIS XV, est remarquable, malgré la longue méfiance de celui-ci, autant pour l'ambition qu'il exprime que pour l'amitié chaleureuse qu'il a toujours conservées à l'égard de son demi-frère, devenu à son tour Électeur de Saxe - alors même que LOUIS XV, gendre de Stanislas LESZCZYNSKI, lui dispute la couronne de Pologne au profit de son beau-père -, est aussi le plus grand homme de guerre de son temps. (Jean-Pierre BOIS).

Si l'on mentionne ici cet élément de biographie, ce n'est pas pour faire joli : la politique des Habsbourg, la destiné du Saint Empire Romain Germanique est orientée par une forte stratégie matrimoniale où les mariages voisinent en haut des moyens usés en politique, en concurrence presque avec la guerre. Les valses de successions à la tête des plus importants pays d'Europe (France, Espagne, Autriche, certains États allemands, Pologne, Angleterre...) - alternent lorsque des vides se font - par décès prématurés d'enfants à cause d'une consanguinité tenace - avec les guerres de Succession (Espagne, Autriche), et Maurice de SAXE, même si ce n'est pas réellement son centre d'intérêt, y est mêlé de très près.

 

Une carrière d'homme de lettres

    Homme de terrain, Maurice de SAXE est aussi homme de lettres. Il écrit en 1732 ses Rêveries sur l'art de la guerre et, un peu plus tard, L'Esprit des lois de la tactique, deux ouvrages qui ne sont publiés qu'après sa mort, respectivement en 1756 et 1762.

Les Rêveries connaissent un grand succès à leur parution et la pensée du comte de SAXE est transmise au XIXe siècle par l'intermédiaire de JOMINI. Cependant, Maurice de SAXE souffre du prestige de son illustre contemporain, FRÉDÉRIC LE GRAND, et ne connait pas, au cours de ces trois derniers siècles, le respect que mérite son oeuvre originale. Les Rêveries constituent à la fois un traité de tactique et une réflexion générale sur la guerre. Son approche est celle d'un intellectuel de son époque dont il épouse à la fois la curiosité philosophique et la rigueur scientifique.

 

Une réflexion originale sur la guerre

    Maurice de SAXE perçoit un déclin dans la compréhension générale de la guerre depuis MONTECUCCOLI (1609-1680) et GUSTAVE ALDOLPHE (1594-1632), déclin qu'il attribue à l'attention portée par ses contemporains aux formes plutôt qu'aux principes de la guerre. La guerre contemporaine se voir donc réduite à des comportements stratégiques dont on ne connait ni les origines ni les fondements. La guerre, pense-t-il, ne peut être régie selon des certitudes scientifiques. Les sciences ont leurs principes et leurs règles, mais la guerre n'en a aucun car elle est avant tout un art. Seule l'expérience et le génie militaire peuvent aider à comprendre ses multiples facettes dont beaucoup relèvent de l'inconnu et de l'imprévisible. L'ignorance et les mauvaises habitudes constituent trop souvent la source de la stratégie militaire. Cette vision de la guerre est façonnée par le néo-classicisme de son époque plutôt que par la révolution scientifique qui, elle aussi, contribue de façon significative à la manière dont est envisagée la guerre. Persuadé que celle-ci ne peut être entreprise selon des règles rigides, Maurice de SAXE entreprend de détruire certaines idées fausses, notamment sur la supériorité numérique ou sur les fortifications. Pour lui, une armée doit être de taille moyenne - il cite le chiffre de 46 000 hommes maximum. Formée par un trop grand nombre de troupes; elle ne peut que rendre les opérations difficiles. Ce constat est normal pour son époque ; le maréchal de SAXE évolue dans un univers où les conflits sont limités et où la guerre est encore un phénomène rituel. Plutôt que la puissance, il va privilégier la mobilité, la vitesse de mouvement et l'efficacité au niveau du ravitaillement des troupes. La qualité des troupes prime sur la puissance de feu. Elles doivent être disciplinées et excellemment préparées. Il est un adepte de la stratégie indirecte, d'où son goût pour la surprise et son intérêt pour tout de qui touche à l'espionnage et au renseignement.

Les fortifications et les sièges sont considérées au XVIIe siècle comme la base de toute activité belliqueuse. Ses théoriciens, VAUBAN et COEHOORN, jouissent d'un immense prestige. Maurice de SAXE, en revanche, estime que la construction de fortifications est une perte de temps. Il leur préfère les fortifications naturelles, rivières, collines et montagnes. Dans la même perspective, le siège représente l'antithèse de la mobilité et du mouvement. Les historiens militaires qui ont reproché à FRÉDÉRIC II de ne pas entreprendre la poursuite de l'ennemi ne sauraient adresser la même critique au comte de SAXE. Avant que NAPOLÉON BONAPARTE ne fasse de la poursuite de l'ennemi vaincu l'un des principes de la guerre d'anéantissement, Maurice de SAXE avait déjà compris l'importance de cet aspect de la guerre dont il avait fait l'un des piliers de sa stratégie.

Bien qu'il recherche la victoire tout en évitant la bataille décisive, une fois son armée engagée dans la bataille, il ne ménage ni ses forces ni sa puissance pour anéantir les forces ennemies. Une fois commencées les hostilités, il concède qu'aucun plan dessiné à l'avance ne permet d'établir de prévisions fiables sur le déroulement des événements. Le général doit donc choisir ses objectifs et prendre ses décisions en fonction des circonstances de la guerre. Une bonne fortune doit toujours être exploitée, même si on change les plans préétablis. De même, si la situation n'est pas bonne, le général doit éviter la bataille - s'il le peut. En tout état de cause, il ne doit jamais perdre de vue l'objectif global de la guerre, c'est-à-dire la soumission de la volonté de résistance de l'ennemi. Un commandant en chef qui comprend l'aspect global de la stratégie ne se laisse pas dominer par des considérations de moindre importance. Un bon colonel, estime-t-il, ne fait pas forcément un bon général. Le commandant en chef d'une armée est son élément le plus important. Il doit posséder les qualités suivantes : le génie militaire, le courage, et la santé. Il doit faire preuve de sang-froid et ne jamais se laisser emporter par la passion. Ses ordres doivent être simples et il doit pouvoir commander seul, puisqu'il est l'unique personne à posséder une réelle vision d'ensemble.

Maurice de SAXE a une vision moderne de la façon dont doivent être levées les troupes. Il est partisan de la conscription et prône un service militaire obligatoire de 5 ans. Un État, pense-t-il, doit être défendu par ses propres citoyens, à la fois pour des raisons morales et pour ses considérations d'efficacité. Il encourage de meilleurs conditions de travail et financières pour les officiers. L'autre sujet sur lequel il porte son attention est la santé. Les officiers doivent prendre au sérieux le bien-être physique des troupes dont la maladie peut détruire l'efficacité. Au niveau tactique, il préconise l'usage de l'artillerie et la coopération inter-armes. Il développe ses troupes d'infanterie légères afin d'accroître sa connaissance du terrain et de l'adversaire (troupes de reconnaissance), et pour élaborer les feintes auxquelles il a recours pour déstabiliser l'adversaire.

La connaissance de l'ennemi est capitale. Là encore, il se montre original, manifestant une grande curiosité pour la culture stratégique et les méthodes de combat de peuples divers. Il écrit même un essai sur les méthodes de combat chez les Chinois (Mémoire militaire sur les Tartares et les Chinois). Enfin, il est préoccupé par les problèmes de population et de natalité auxquels il consacre le dernier chapitre des Rêveries. A la fois "capitaine" de grand talent et stratège d'avant-garde, Maurice de SAXE est lu ensuite attentivement par GUIBERT et NAPOLÉON, parmi d'autres. (BLIN et CHALIAND)

    Pour beaucoup d'historiens, Maurice de SAXE occupe une place originale dans la pensée stratégique et tactique. S'il ne laisse à sa mort qu'un seul ouvrage théorique, Mes Rêveries, rapidement rédigé - en douze jours, affirme-t-il, au moins pour la version de décembre 1732, l'ouvrage retient l'attention des lecteurs intéressés par la chose militaire. L'ouvrage est destiné à l'usage de son père, le roi de Pologne AUGUSTE II, mais celui-ci meurt avant d'avoir reçu le manuscrit. L'auteur en fait faire une copie, chargée de ratures et de corrections, sur laquelle les plans et illustrations ne sont que de grossières esquisses. C'est le manuscrit utilisé par Zacharie de Pazzi de Bonneville pour la première édition de 1756. Repris en 1740, le manuscrit reçoit une forme plus soignée et 85 illustrations expliquées et peintes à la gouache. A sa mort, Maurice de SAXE lègue ce second manuscrit à son neveu le comte de Friesen, qui le confie à l'abbé Pérau, spécialiste de publications militaires, pour une nouvelle édition réalisée à Leipzig et Amsterdam en 1757, en quelque sorte l'édition originale.

Les contemporains de Maurice de SAXE sont à peu près tous convaincus que la guerre, comme tous les arts, suppose une approche d'abord fondée sur la lecture des Anciens. La première rédaction des Rêveries semble échapper à cette règle, même si son auteur a au moins déjà lu VÉGÈCE, dont l'Abrégé des questions militaires fournit la table des matières de son petit traité, et si la connaissance de POLYBE lui est évidemment acquise, par ses entretiens avec le chevalier de FOLARD. Venu tard à la lecture militaire, Maurice de SAXE préfère la méditation à une théorie d'origine livresque et savante. Il justifie ainsi le titre de son ouvrage. Cependant, la méditation n'implique pas le goût de l'abstraction. Aux fondements d'une théorie générale et à la conceptualisation, il substitue toujours une application puisée dans son expérience, dont il tire un enseignement appliqué à des situations déterminées. Chez lui, la théorie naît d'abord de l'action, et conduit à l'action. Ce sont donc TURENNE et MONTECUCCOLI, LUXEMBOURG, VENDÔME et VILLARS, MALBOROUGH et le Prince EUGÈNE, CHARLES XII ou le tsar PIERRE, qui sont au fil des pages ses compagnons de méditation, évoqués pour des exemples qu'ils ont donnés dans telle ou telle circonstance, non par des écrits - qu'ils n'ont pas laissés. Mais par l'analyse des faits de guerre qui jouent un rôle pendant toute la période couverte par sa vie, entre 1700 et 1750, qui ne conduit jamais Maurice de SAXE à une modélisation mécanique de la guerre du XVIIIe siècle.

   La réflexion militaire se donne alors pour objet de résoudre les blocages dans lesquels s'enlise la guerre moderne. L'ordre mince, en ligne sur quatre rangs, infanterie au centre et cavalerie aux ailes, permet de disposer d'une bonne puissance de feu ; mais les lignes, fragiles, n'ont aucune force offensive, un front trop étendu les immobilise sur leurs positions, et la cavalerie ne soutient guère l'infanterie. Faute de batailles décisives, la guerre se fixe sur un espace frontalier défendu par un réseau de places fortes qu'il faut enlever les unes après les autres. Lentes, ritualisées, ces opérations ne permettent pas de conclure. Maurice de SAXE, convaincu comme ses contemporains de la valeur du modèle de la guerre antique, s'en rapporte à l'exemple de l'armée romaine, dont il veut retrouver les vertus.

Rompre le blocage tactique est la première nécessité. Il prône une ordonnance qui associe infanterie, cavalerie et artillerie, dans une disposition répondant à l'organisation de son armée en légions substituées aux brigades, unités opérationnelles factices. Il dispose au centre une ligne d'infanterie en bataillons compacts, sur huit rangs, soutenue par une cavalerie en escadrons également assez lourds, et forme aux ailes le dispositif inverse, l'infanterie retrouvant ici la forme des vieux carrés, capables d'arrêter la charge de la cavalerie adverse. En formation défensive, il complète ce dispositif par l'élévation  de postes qui constituent devant les lignes de petites positions concentrant une puissance de feu formidable. A ces principes généraux, il ajoute une réflexion particulière sur l'artillerie. Il invente une "amusette", sorte de fusil de rempart monté sur un affût léger. Transportable par deux hommes, cette arme joue le rôle d'une artillerie légère et mobile attachée à la suite des régiments d'infanterie. Ainsi se trouve instituée une ordonnance de bataille qui annonce le principe divisionnaire destiné à transformer la guerre dans ses grandes opérations à la fin du siècle.

Rompre le blocage stratégique était faire montre de plus de hardiesse que d'imaginer la composition des ordonnances de bataille : c'était en exploiter les possibilités. Il s'agit de la réflexion sur les marches, mouvements et manoeuvres de l'armée en bataille, ou "grande tactique". Dans la logique de ses intuitions tactiques, il récuse la guerre de places, et lui substitue une guerre mobile, appuyée sur quelques principes : d'abord, que l'offensive ne justifie ni le siège, ni la bataille. Il privilégie les opérations de petite guerre, synthèse de la guerre des cavaleries légères d'Europe centrale ou orientale, et de la guerre de partis que, certains officiers français pratiquaient déjà à la fin du XVIIe siècle. Harcèlement, embuscades et surprises ont pour objet de créer l'insécurité et de contraindre l'adversaire de se retirer. Maurice de SAXE associe dans cette petite guerre de mouvement ses troupes légères d'infanterie et la cavalerie, et donne une démonstration de son efficacité, dans les campagnes de Flandre de 1744, et de Brabant en 1746. Seconde règle, il importe de conserver une armée unie, de "ne pas se séparer" : les troupes légères restent à la portée du corps de l'armée principale. Enfin, troisième règle, "se rendre maître des grandes rivières et des passages, former bien sa ligne de communication et de correspondance", c'est-à-dire tenir les axes, et désigner quelques objectifs majeurs au coeur du pays qui doit être conquis : telle est la fonction de l'armée principale et le seul but des batailles.

Concevoir des unités autonomes disposant des trois armes, capables par leur mobilité d'être maîtresse de leurs mouvements, et de les combiner sur une grande échelle avec d'autres unités comparables, telle est la révolution stratégique du XVIIIe siècle. L'auteur des Rêveries est mort trop tôt pour la mener à son terme - mais FREDERIC II retient plus tard les leçons de celui qu'il appelle "le Turenne saxon".

Sa postérité et celle de son oeuvre sont dans l'immédiat importantes. Il est imité par le chevalier de VIOLS, le compte d'Hérouville de CLAYE, le baron d'ESPAGNAC. Louis MORÉRI, en 1759, dans son célèbre Dictionnaire historique, laisse du maréchal un portrait magnifique. (Jean-Pierre BOIS).

 

Maurice de SAXE, Mes Rêveries, ou Mémoires sur l'art de la guerre, Amsterdam, Arkstée et Merkus, 1757 ; Mes rêveries. Suivies par un choix de correspondance politique, militaire et préivée, édition Jean-Pierre Bois, Paris, Économica, 2002. Extrait de Mes Rêveries, De la manière de lever des troupes, éditions d'Aujourd'hui, collection "Les Introuvables", 1977, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Jean-Pierre BOIS, Maurice de SAXE, Paris, 1992. Jean COLIN, Les Campagnes du maréchal de Saxe, 3 volumes, Paris, 1906. Henri PICHAT, La Campagne du maréchal de Saxe, 1745-1746, Paris, 1909.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BOIS, Maréchal de Saxe, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

 

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