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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 11:57

     Professeur français de philosophie, député, membre du Parti socialiste, parlementaire, fondateur du journal L'Humanité, écrivain, Jean JAURÈS est aussi l'un des rares civils de son époque - avec quelques exceptions notables : ENGELS, CORBETT, LÉNINE, TROTSKY - à s'intéresser de près aux questions relatives à la stratégie et à l'organisation militaire de l'État. Sa pensée militaire est consignée dans son ouvrage L'Organisation sociale de la France : l'armée nouvelle (1910), qui demeure l'un des plus grands classiques français de ce siècle en matière de politique et de stratégie.

Il s'illustre par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la Première guerre mondiale. La guerre et la paix sont étroitement mêlés à sa vie et à sa pensée. L'importance que ces thèmes revêtent pour lui à la veille de la Grande guerre ne doit pas cependant faire oublier qu'ils n'ont pas toujours eu la place qu'ils occupent dans les années 1910. La guerre et la paix chez JAURÈS ont une histoire longue, avec ses moments-clés et ses éclipses. Les questions sociales ont toujours été pour lui au premier plan. Mais l'élaboration d'une politique de défense cohérente, qui doterait la France d'une force suffisante pour résister à une invasion, au moyen d'une armée nationale faisant corps avec la nation, est primordiale à la fin des années 1900. Son intérêt pour les questions militaires est indissociable d'une réflexion permanente sur la paix et le droit international, et d'un dialogue avec les doctrines pacifistes de son époque. La paix est à la fois un idéal et un état de la société préférable à tout autre, une condition nécessaire de l'épanouissement du socialisme et de la République. La guerre défensive est donc la seule qui puisse être légitime. Penseur de la guerre, pacifiste convaincu, figure de proue du socialisme français et international, orchestrateur de la campagne du mouvement ouvrier contre la guerre en 1914, JAURÈS est tout cela à la fois (Romain DUCOULOMBIER).

 

     Dans la perspective socialiste de son auteur, et telle qu'il l'envisage, le texte de L'Armée nouvelle définit l'armée du futur. Cette armée est un organisme fondé sur des éléments à la fois sociaux, politiques et stratégiques traduisant les préoccupations personnelles et idéologiques d'un JAURÈS qui se veut à la fois socialiste et patriote. Les principes qui forment la base de cette "défense nationale" sont ceux de la démocratie et de la nation armée : la défense nationale doit à la fois respecter, promouvoir et sauvegarder les institutions républicaines, tout en encourageant la participation populaire à la défense de la patrie. A ces deux principes fondamentaux, JAURÈS fait correspondre deux modèles historiques, la milice suisse et la levée en masse de 1793, qu'il prétend amalgamer dans son armée nouvelle.

Armée de citoyens ou armée de métier? JAURÈS n'est pas le premier à s'intéresser à un problème qui préoccupe les stratèges, tout autant que les philosophes, depuis plusieurs siècles. En tout état de cause, JAURÈS rejette l'armée "bâtarde" de citoyens et de permanents, représentants deux modèles de société, démocratique et aristocratique, incompatibles qui définissent, selon lui, l'armée française de son époque. La constitution de milices correspond mieux à sa volonté d'établir une politique et une stratégie nationales fondées sur la défensive, en un temps où domine l'idée de l'offensive à outrance. Les conclusions de ce lecteur attentif de CLAUSEWITZ sont plus proches de la pensée de ce dernier que ne le furent celles de la plupart des stratèges de l'époque qui se réclament ouvertement du théoricien allemand. Comme CLAUSEWITZ, JAURÈS favorise une posture stratégique défensive. Il prévoit d'ailleurs, quelques années auparavant, l'offensive allemande de 1914, mais il faudra attendre une guerre mondiale pour que sa solution préventive, par l'établissement d'un mur défensif ("défensive organisée scientifiquement"), voie le jour sous la forme de la ligne Maginot. De CLAUSEWITZ, JAURÈS retient également la prépondérance des facteurs moraux en guerre. Il fait donc plus confiance, pour la défense du pays, à un peuple solidaire et patriote qu'à une caste aristocratique qu'il juge arrogante et isolée. Pour construire cette armée populaire, JAURÈS propose de réformer le recrutement et la formation des cadres, et de favoriser une préparation universitaire plutôt que strictement militaire. Important document historique, L'Armée Nouvelle n'en soulève pas moins un certain nombre de questions fondamentales sur la défense de la République. Ces questions n'ont pas  cessé de nous concerner aujourd'hui. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND).

 

  Son histoire familiale est marquée par le fait militaire. Issu d'un milieu bourgeois et cultivé, Jean JAURÈS est entouré de parents militaires de très haut rang (trois amiraux, et d'autres militaires de carrière, dont dans les colonies) et ses ennemis ne manquent pas durant sa carrière politique d'épingler ce militarisme familial supposé (dont le polémiste Urbain GOHIER, dans son célèbre pamphlet L'ascète au beurre de juillet 1903). En fait, il réfléchit à la guerre sans en avoir l'expérience. Il ne vit pas l'invasion de 1871, ni même la Commune, et il ne fait pas, sorti normalien en 1878, son service militaire, même si l'armée en omniprésente à Castres, où il réside souvent. Durant toute sa vie, il est soucieux des solutions politiques en militaires que, dans le respect des principes de la République, permettent d'éviter une nouvelle année terrible pour la France.

 

Les années 1880, partisan de l'effort de défense et colonialiste

Pour lui, dans les années 1880, l'institution militaire est intrinsèquement progressiste parce qu'elle est nationale : elle ouvre le pays à l'influence des idées républicaines et mélange les classes sociales. C'est une idée qu'il conserve, malgré l'affaire Dreyfus, à ceci près que l'acquis des années 1880 devient le projet des années d'avant-guerre, en particulier dans L'Armée Nouvelle.

Au milieu des années 1880, Jean JAURÈS soutient fermement la conquête coloniale du président du Conseil Jules FERRY au Tonkin. S'il approuve par ailleurs les réformes républicaines et sociales du général BOULANGER, le nouveau ministre de la guerre en poste de janvier 1886 à mai 1887, il prend résolument parti contre le césarisme du "général Revanche". Pour lui, le pouvoir militaire est destiné à servir le pouvoir civil et il combat toute tentative pour le premier d'empiéter sur le second. Lorsque les tensions européennes surviennent dans les années 1886-1888, il soutient la formation de l'alliance franco-russe du début des années 1890, face à la Triplice (Triple Alliance), tout en émettant des réserves, qui s'amplifient d'ailleurs avec le temps, jusqu'à la dénoncer ouvertement en 1913 jusqu'au jour de sa mort.

Jean JAURÈS s'engage dans les débats sur la grande loi militaire de juillet 1889, conclue à la veille de sa première défaut électorale dans le Tarn. Considérant les affaires militaires comme des affaires politiques et non techniques (comme l'estime une grande majorité des parlementaires...), il défend avec aisance les principes républicains d'une armée défensive, égalitaire et nationale... qui se donne les moyens : entre autres une politique d'armement, dénoncée alors par d'autres (le sénateur John LEMOINNE par exemple, rédacteur en chef du Journal des débats. JAURÈS, comme il le fait ensuite dans L'Armée Nouvelle, subordonne la sauvegarde de la République à une politique de défense nationale conséquente. Il se méfie même d'une opinion publique  qu'il juge versatile en la matière.

Il s'engage notamment dans le débat sur le service militaire, qui aboutit à la loi de 1889, établissant le principe d'une conscription réduite de 5 à 3 ans, mais ne supprime pas toutes les exceptions et les tirages au sort. Il soutient dans ce débat (avec Philippe RORET), un amendement demandant le service de 18 mois, sans exceptions, et l'hostilité envers "toute guerre de conquête", amendement repoussé.

 

Les années 1890, la conversion au socialisme et le passage des affaires militaires au seconde plan

   C'est juste après sa défaite électorale de 1889 que Jean JAURÈS entre dans une période de méditation et d'action où il se rapproche des socialistes. La priorité devient alors à l'enseignement et à l'écriture, avec l'élaboration d'une position doctrinale plus cohérente avec son socialisme affiché. Il se tait sur la question coloniale, évoque peu les questions internationales. Dans La Question sociale, l'Injustice du capitalisme et la Révolution religieuse, manuscrit inédit de 1891, publié partiellement seulement en 1959, il élabore une vision de la société divisée en deux classes et une conception au fondement de la dénonciation de la guerre, émanation d'un ordre social dysfonctionnel. Il discours sur cette vision et cette conception dans son activité parlementaire du milieu des années 1890, une fois revenu à la Chambre comme député de Carmeaux (1893). Dans un discours du 7 avril 1895, publié en brochure ensuite sous le titre "internationalisme et patriotisme", il dénonce cette "société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l'état d'apparent repos" qui "porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l'orage".  On voit bien l'évolution de sa pensée et de sa perception des problèmes militaires et défensifs. L'affaire Dreyfus constitue pour lui, comme pour d'autres dans un grand spectre de l'opinion publique, un moment-clé, même s'il ne fait pas partie des premiers dreyfusards. Dès août-septembre 1898, après son engagement manifesté par la publication des Preuves, il devient l'un des chefs de file du camp révisionniste (du procès du capitaine). Il dénonce la duplicité et la bêtise de l'état-major, dont il déplore l'étroitesse du recrutement sociologique, pas très loin de penser à une certaine incompétence. Les débuts de l'affaire Dreyfus sont aussi le moment où la pensée de Jean JAURÈS évolue en matière coloniale (Algérie), alors qu'il porte de nouveau son attention sur les affaires internationales, dans cette période de tension, où plusieurs fois, dans ces années 1900 et 1910, beaucoup d'observateurs craignent un conflit armé majeur entre puissances coloniales (et pas seulement entre Allemagne et France/Angleterre, mais également et surtout entre la France et l'Angleterre, axe le plus important en fin de compte des rivalités coloniales en Afrique et au Moyen Orient). De même les années 1898-1899 lui permettent de préciser le rôle du prolétariat international dans la lutte contre la guerre : à la conférence internationale de Londres, en mars 1899, il exprime sa confiance dans la nécessité et l'efficacité de sa protestation universelle et concertée. Étranger à toute anglophobie, à l'inverse de la majeure partie de la classe politique française, il combat le nationalisme naissant qui devait armer le bras de son assassin quinze ans plus tard...

 

Les années 1900-1910, l'inquiétude croissante d'une guerre en Europe

  Le risque de guerre croissant, d'une part , les débats sur l'armée, d'autre part, structurent en 1904-1905 les éléments déjà présents d'une stratégie socialiste contre la guerre. Le 21 mars 1905, les socialistes votent à l'unanimité la loi sur l'armée qui réduit le service à 2 ans et instaure l'égalité intégrale en matière de conscription. C'est d'ailleurs de là que date le début réel de la conscription en France, tel qu'on l'entend de nos jours, bien après que ses principes aient été énoncés depuis... les années 1790!   Les socialistes, JAURÈS compris, font alors le "pari" (Annie CRÉPIN) d'une républicanisation accentuée de l'armée, qu'ils présentent comme une étape vers l'armée de milices. Leur désillusion est la source de L'Armée Nouvelle, dont JAURÈS entame la rédaction en 1907. Parmi les officiers, l'expérience de la guerre des Boers (1899-1902), en consacrant la victoire des troupes régulières anglaises,, a disqualifié durablement toute tentative d'évolution vers une armée de "milices". Les efforts de JAURÈS restent donc isolés, malgré leur influence durable et profonde sur les socialistes, qui y trouvent leur bible en la matière. Face à la conjoncture politique intérieur et la de la politique internationale de 1904-1905, JAURÈS intensifie son effort de lecture de la littérature militaire spécialisée (Gaston MOCH, etc) et noue le dialogue avec certains groupes d'officiers progressistes (autour de la revue Armée et démocratie de Robert NANTEUIL). L'Opinion militaire des proches d'Adolphe MESSINY, ministre de la guerre en 1911). Il est surtout influencé par le (très petit) groupe du "commandant Rossel", alias le capitaine Henri GÉRARD, qui publie régulièrement des articles dans L'Humanité entre 1907 et 1914, en pleine tourmente antipatriote dans le parti, et par le colonel Émile MAYER, esprit non-conformiste, ami de JAURÈS et trait d'union avec de GAULLE ou Roger MARTIN du Gard d'après-guerre. L'Armée nouvelle prolonge ainsi un courant relativement puissant de réforme de l'armée dont JAURÈS connaît bien les arcanes.

JAURÈS, qui a tant écrit sur la guerre, n'a, surtout dans cette période, aucune inclination pour la violence. Sa discussion intense de l'oeuvre de Léon TOLSTOÏ, en janvier-février 1911, montre qu'il n'est pas non-violent. Mais comme il l'explique dans le tome III de l'Histoire socialiste (1789-1900), de 1903, en évoquant les massacres de septembre 1792, il se méfie également des "vagues et lâches apologies" de la violence accoucheuse de l'histoire. JAURÈS, par ailleurs, est préoccupé de la question de la guerre juste : la question des responsabilités est essentielle. Dans La Guerre franco-allemande, le tome IX de L'Histoire socialiste, publié en livre en février 1908, il y fait "l'aveu douloureux" de la "grande et profonde responsabilité" de la France dans le conflit. L'échec de la révolution de 1848 a empêché la conclusion d'un pacte entre les révolutionnaires des deux rives du Rhin. S'il reconnaît que les républicains ont mis du temps à trouver une position juste face au conflit, au point de déplorer la confiance "chauvine" de GAMBETTA dans la force de la France, il les exonère de responsabilité. Quant à la défaite, elle s'explique par la "débilité" de l'Empire, mais aussi par les insuffisances de l'armée française, incapable d'accomplir sa mission : "Assurer la paix par la liberté et constituer une défense de la nation par une armée vraiment populaire, par une vaste organisation des milices nationales." C'est dire que La Guerre franco-allemande" est un livre charnière entre les réflexions militaires au long cours depuis les années 1880 et le mûrissement de L'Armée nouvelle (1910-1911). Dans son célèbre discours de Vaise, en juillet 1914, JAURÈS ne craint pas de mettre en cause les responsabilités de la France dans la crise de l'été qui inaugure la Grande Guerre. (Romain DUCOULOMBIER).

 

Jean JAURÈS, De la réalité du monde sensible, thèse principale, 1892 ; Les Origines du socialisme allemand, thèse secondaire, 1892 ; Vers la république sociale ; La Guerre franco-allemande 1870-1871, Flammarion, 1971 ; Histoire socialiste de la Révolution française, A. Soboul éditeur, en 7 volumes, Éditions sociales, 1972-1985 ; L'Armée nouvelle, Imprimerie nationale, 2 volumes, 1992 ; Les Preuves, La Découverte, 1998 ; Oeuvres de Jean Jaurès en 18 volumes, Fayard. Ces Oeuvres sont publiées sous la responsabilité de la Société d'études jauréssiennes.

 

Romain DUCOULOMBIER, Jean Jaurès, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, sous la direction de Benoît Burieux, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

M. AUCLAIR, La vie de Jean Jaurès, Seuil, 1972 : M. REBÉRIOUX, Jaurès et la classe ouvrière, Maspéro, 1975.

 

 

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21 mars 2019 4 21 /03 /mars /2019 12:16

     Le médecin et psychologue britannique et professeur d'université William MC DOUGALL est l'auteur de plusieurs livres importants dans ce domaine. Il y développe une théorie de l'instinct et de la psychologie sociale. Émigré aux États-Unis à l'époque où y fleurit le behaviorisme, il s'intéresse à de multiples domaines allant de la psychologie sociale à l'étude de la vision des couleurs, à la psychiatrie, à la biologie du comportement et même, vers la fin de sa vie, aux phénomènes supranormaux. Il n'est d'ailleurs pas le seul dans ce cas, beaucoup de ses collègues anglo-saxons ont voulu étendre à la fin de leur vie leurs réflexions de manière spéculative au surnaturel...

   Influencé par les oeuvres de SPENCER, de DARWIN et de HUXLEY dans son choix de carrière, il choisit la biologie dans ses études avant de s'orienter dans une carrière médicale. Mais il préfère vite la recherche biologique à la pratique médicale, est élu membre du St John College en novembre 1897. Il y entreprend une étude approfondie de la psychologie moderne. Après une expédition dans le détroit de Torres organisée depuis Cambridge, il se familiarise avec une démarche anthropologique et poursuit son travail sur la vision des couleurs et sur l'attention (expérience sur les indigènes). A son retour, il participe à la fondation de la Psychological Society (1901), travaille de 1902 à 1904 comme assistant de James SULLY À l'University College  de Londres et publie sur des questions de psychologie physiologique. Ses intérêts s'orientent alors vers la psychologie sociale.

  Son élection à un poste d'enseignant de mental philosophy à Oxford en 1903 lui permet d'avoir son propre laboratoire. En 1905, il publie une Physiological psychology, puis, en 1908, l'Introduction to social psychology, son ouvrage le plus connu. La thèse centrale du livre consiste en l'affirmation des bases psychologiques de toute manifestation de la vie sociale, et des bases instinctuelles de toute manifestation de la vie psychologique. Les instincts sont, pour William MC DOUGALL, les premiers moteurs de l'activité humaine. Cela peut paraitre aujourd'hui banal, mais ça ne l'était pas à une époque où, encore dans les milieux mêmes scientifiques, persistent des considérables sur l'âme et le corps... Il énumère et étudie les principaux instincts et les émotions premières de l'Homme : l'instinct de fuite et l'émotion de crainte ; l'instinct de répulsion et l'émotion de dégoût ; l'instinct de curiosité et l'émotion de surprise ; l'instinct belliqueux et l'émotion de colère ; l'instinct d'auto-abaissement (ou de soumission) et d'auto-affirmation, et les émotions de soumission et d'orgueil (sentiment négatif ou positif de soi-même) ; l'instinct parental et la tendresse ; l'instinct de reproduction ; l'instinct grégaire : l'instinct d'acquisition ; l'instinct de construction. S'y ajoutent des "tendances innées non spécifiques", comme la sympathie, la propension au jeu, à l'imitation, à l'émulation, etc. Chacun de ces instincts recensés est l'objet d'un chapitre spécial dans la deuxième section de l'ouvrage. L'influence de SPENCER se fait sentir au niveau du traitement de plusieurs thèmes (importance de l'opinion d'autrui, de la récompense et du blâme dans l'élaboration de la conduite et du jugement moral ; rôle de l'égoïsme ; dynamique générale de la complexification entre l'instinct, les émotions complexes, les sentiments, la conscience de soi et des autres, la vie morale : influence du milieu et des circonstances ; fonction de l'habitude). Le succès du livre est appréciable et contribue à dynamiser la recherche portant sur les fondements du comportement social.

   Il publie en 1911 Body and Man et l'année suivante, Psychology : The study of behaviour. Il est élu membre de la Royal Society  et du Corpus Christi College d'Oxford (1912). Il passe la période de la guerre dans le Royal Army Medical Corps, étudiant et traitant les maladies nerveuses des combattants. En 1920, il devient professeur de psychologie aux États-Unis (Université de Harvard), et développe la théorie, déjà ébauchée dans son ouvrage de 1912, d'une force instinctuelle originaire, qu'il nomme hormé (terme grec signifiant élan), qui serait le vecteur de tous les comportements et actes de la vie humaine en tant qu'orientés vers la survie. Cette conception est à l'opposé des théories béhavioristes, largement répandues à ce moment, et aux États-Unis plus qu'ailleurs. Il publie en 1923 An outline of psychology, puis en 1926, An outline of abnormal psychology.

C'est vers cette époque qu'il commence ses expérimentations d'inspiration lamarckienne sur l'hérédité des habitudes acquises. Dans un cours à la Sorbonne (L'évolution. Faits. Expériences. Théories)-, publié à Paris (Centre de Documentation universitaire, juin 1943, cours recueilli par Madeleine PIERRE). Pierre-Paul GRASSÉ les résume ainsi : "Le psychologue anglais MacDougall a dressé des Rats, enfermés dans un bassin qui s'emplit d'eau, à s'échapper par un couloir obscur et non par une voie éclairée. Chaque fois qu'un sujet s'engage dans le mauvais chemin, il est puni par une violente commotion électrique. Vingt-trois générations successives furent soumises à cet entraînement. Les dernières commirent beaucoup moins de fautes que les premières et leur éducation se fit bien plus vite. MacDougall conclut à l'hérédité de l'habitude acquise et même à l'accroissement de celle-ci au cours des générations successives. Ces expériences ont été l'objet de critiques sévères ; on a reproché à MacDougall d'avoir pratiqué une sélection inconsciente, d'avoir utilisé des chocs électriques plus violents dans les dernières générations que dans les premières ; la motivation étant plus forte, l'apprentissage se ferait plus vite. MacDougall pour répondre à ces critiques a repris ses expériences sur de meilleures bases : il a pratiqué la sélection à rebours, utilisant comme reproducteurs les animaux les moins bien doués et des chocs électriques d'égale intensité. Les résultats furent identiques : le dressage devint bien plus rapide et les erreurs bien moins nombreuses au fur et à mesure que le rang des générations s'élevait. Ces expériences qui offrent, c'est indéniable, une bonne garantie, méritent d'être prises en considération : mais elles ont contre elles trop de résultats négatifs pour qu'elles suffisent à démontrer l'hérédité de l'acquis. Il faut les répéter encore et voir si les résultats sont bien identiques à ceux de MacDougall".

    William MCDOUGALL s'intéresse également aux apports de la psychologie à l'eugénique, ainsi qu'au domaine de la parapsychologie (il est notamment l'éditeur en 1937 du 1er volume du Journal of parapsychology). (Patrick TORT)

 

   William MCDOUGALL représente un courant psychologique pénétré par la notion de dynamisme vital. A travers James WARD (1843-1925), défenseur d'une théorie "conative" du sujet, l'influence lointaine qui détermine son orientation propre remonte à la psychologie de l'acte de Franz BRENTANO. Le qualificatif d'"hormique" ou d'"intentionaliste" que l'on  applique classiquement à ses vues n'a toutefois pas la signification philosophique de l'intentionalité de BRENTANO, sur laquelle est directement fondée la théorie de l'objet d'Alexius von MEINONG et dont quelques rémanences peuvent être trouvées dans la théorie husserlienne de la conscience constitutive. MCDOUGALL conserve de sa formation médicale un intérêt profond pour la biologie, et c'est dans l'activité même de  l'organisme qu'il situe l'intentionalité des conduites. Il est donc plus proche de TOLMAN, qui, comme lui, insiste constamment sur l'orientation du comportement vers un but à atteindre (purposiveness), au détriment des constructions mécanistes des béhavioristes, disciples orthodoxes de la réflexologie de PAVLOV.

   La définition de la  psychologie comme science du comportement, acceptée par WATSON comme une formule commode qui n'exclut aucune méthode et souligne implicitement la nécessité du contrôle, est, à un mot près, le titre du court ouvrage de MCDOUGALL, Psychology, The Study of Behaviour (1912), publié un an avant le manifeste célèbre du fondateur du béhaviorisme. Mais c'est dans Outline of Psychology (1923), que MCDOUGALL développe ses thèses dans toute son ampleur. Tout en étant convaincu de la nécessité de l'expérimentation, il rejette à la fois les vues de Willhelm WUNDT et celles du béhaviorisme des origine, parce qu'elles sont incompatibles avec la spontanéité de l'action : ni l'analyse introspective du contenu supposé de la conscience, ni les chaînes de réflexes postulées par les automatismes de dressage ne peuvent suffire à expliquer l'indétermination des repérages pratiqués activement par l'organisme sur le milieu. Selon lui, les caractéristiques psychologiques de la conduite sont les suivantes :

- la spontanéité du mouvement ;

- la persistance de l'activité indépendamment de la prolongation de l'impression initiale susceptible de l'avoir déclenchée ;

- la variation de direction des mouvements persistants ;

- la cessation des mouvements à partir du moment où ils déterminent un changement dans la situation ;

- la préparation à une sitution nouvelle, cette dernière résultant de l'action en cours ;

- l'efficacité accrue du comportement lorsqu'il est répété dans des conditions semblables ; le caractère global de la réponse.

    De cette énumération, on retiendra l'élément commun essentiel : le caractère vivant de la conduite. Konrad LORENZ a maintes fois rappelé l'insistance de MC DOUGALL sur la spontanéité des comportements en remarquant néanmoins que cette conviction témoignait de l'inspiration vitaliste de celui qui la professait. Cependant, même à l'intérieur de ce contexte, elle rejoint les observations du biologiste qui tente de décrire les actes instinctifs sans idée préconçue. On ne peut manquer de rapprocher les vues de MC DOUGALL de celles de Wallace CRAIG (1918), qui, le premier, distingua dans les instincts une phase appétitive initiale et une pagse consommatoire terminale, fondant de cette manière, après WHITMAN (1898) et HEINROTH (1910), le schéma descriptif fondamental de l'éthologie.

    MC DOUGALL s'écarte toutefois de la biologie proprement dite des conduites par cette autre conviction selon laquelle l'action résulterait de l'impulsion communiquée à l'organique par le mental. Il est moins aisé de récuser, à ce propos, l'influence du vitalisme, encore que le concept de motivation, tel qu'il figure dans de nombreux textes psychologiques actuels, ne marque guère de progrès par rapport à l'ancien dualisme de l'énergie et de l'acte.

  Comme beaucoup de créateurs, William MC DOGALL, vit tout au long de sa carrière, dans l'opposition. Émigré aux États-Unis depuis 1920, il ne parvient pas à s'assimiler à la mentalité américaine ; professeur à Harvard, il combat sans interruption le béhaviorisme régnant ; expérimentateur versé en physiologie, il manifeste un intérêt étrange (surtout pour les esprits trop restreints, dirions-nous) pour la parapsychologie ; enfin, et ceci est lourd de conséquences, il croit démontrer l'hérédité des caractères acquis à partir d'expériences effectuées sur plusieurs générations de rats. Il n'est pas exclu que l'homme des hypothèses imprudentes manifeste de cette façon sa méfiance à l'égard de système qui paraissent trop parfaits pour traduire la complexité du réel. De l'avis de beaucoup, MC DOUGALL est cet homme, et sa lutte impénitente contre le simplisme des théories mécanistes a sans doute mieux servi la psychologie que le conformisme de ceux pour lesquels la science est dogme plutôt que découverte. (Georges THINÈS)

 

William McDOUGALL, An Introduction to social psychology, London, Methuen & Co, 1911. Il n'existe apparemment pas de traduction d'ouvrages en Français, ses écrits étant publiés en anglais au Royaume-Uni ou aux États-Unis...

Georges THINÈS, Mc Dougall, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Patrick TORT, McDougall, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.

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20 mars 2019 3 20 /03 /mars /2019 12:53

   Écrivain, journaliste, militant politique français, Claude BOURDET est un résistant (alias Lorrain, dans la Résistance), déporté, compagnon de la libération et une figure de la mouvance pacifiste. Il milite, après la Libération, notamment dans l'Union de la Gauche Socialiste (UGS), puis au Parti Socialiste Unifié (PSU) et au Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL).

 

Un résistant de la première heure

     Après des études à l'École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse) (ingénieur en physique technique en 1933), il fait son service militaire, comme sous-lieutenant dans un régiment d'artillerie de montagne. Dès 1936, il est chargé de mission au ministère de l'économie dans le gouvernement du Front Populaire. Mobilisé en 1939 comme lieutenant dans l'artillerie, puis démobilisé après la bataille de France, il entre dans la Résistance dès l'automne 1940. Il participe aux côtés de Henry FRENAY à la fondation de Combat, dont il est ensuite membre du comité directeur puis représentant en 1943 lors du départ de FRENAY à Londre puis à Alger. Il se charge à partir de 1942 de la création et du développement du service de noyautage des administrations publiques dont il devient responsable national. Claude BOURDET représente Combat au Conseil National de la Résistance. En 1944, il est arrêté et déporté.

 

Un engagement pacifiste et à gauche

      A la Libération, l'expérience de la guerre le fait évoluer vers l'extrême gauche et la recherche d'un socialisme non stalinien. Il participe au Comité d'action des gauches indépendantes (GAGI). Un temps vice-président de l'Assemblée consultative, éphémère assemblée de transition pour le rétablissement de la République (printemps 1945), il s'associe avec Hector de GALARD avant de fonder à l'été 1945 avec d'autres anciens de Socialisme et Liberté (Yves DÉCHEZELLES, Henri FRENAY, Marceau PIVERT) le journal Octobre. Tous sont imprégnés de pacifisme et d'anticolonialisme, autour de la recherche d'un passage démocratique au socialisme et de la formation d'un nouveau pôle à gauche conservant l'esprit de la Résistance tout en refusant l'asservissement stalinien. Même s'il reste néanmoins peu critique vis-à-vis de l'univers concentrationnaire soviétique. Peu d'ailleurs à l'époque ont conscience de son ampleur. Claude BOURDET continue d'écrire dans Combat, mais s'oppose au nouveau propriétaire du journal, Henri SMADJA, qui soutient les gaullistes. Il quitte ce journal en 1950 et fonde avec Gilles MARTINET et Roger STÉPHANE, la même année, L'Observateur, qui devient L'Observateur Aujourd'hui (1953) puis France Observateur (1954) puis le Nouvel Observateur (1964) et enfin LObs en 2014. Il y défend l'union de toutes les gauches autour d'une seule et même cause : la justice sociale.

 

Anticolonialisme et Pacifisme.

   Présents dans de nombreux combats contre le colonialisme français - Madagascar, Algérie - il défend de sa plume et de ses paroles maints militants ou personnalités poursuivis pour opposition à la politique des gouvernements qui se succèdent sous la IVe comme sous la Veme République. Ce qui lui vaut par exemple une inculpation d'entreprise de démoralisation de l'armée, en 1956, de même que la saisie de France-Observateur. Claude BOURDET est par ailleurs l'un des élus de l'Union de la Gauche Socialiste au Conseil de Paris, conseiller municipal du 13e arrondissement de 1959 à 1971.

    Co-fondateur du PSU en avril 1960, il publie le Manifeste des 121, titré "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, signé par des intellectuels, universitaires et artistes de renom (mais pas par lui). Son militantisme politique, jugé excessif par ses ennemis, entraine des tensions qui aboutissent, en 1963, à une rupture majeure au sein de l'équipe de France-Observateur avec son départ.

En 1961, il invective et dénonce le préfet de police Maurice PAPON à propos des exactions et massacres commis à Paris le 17 octobre 1961 par la police contre les manifestants algériens du FLN.

    En février-mars 1963, pour se démarquer du Mouvement de la paix, Claude BOURDET lance, avec le soutien du PSU, une organisation non-alignée, le Mouvement contre l'Armement Atomique (MCAA), dont il est le président et Jean ROSTAND le président d'honneur. Les principes du MCAA sont clairs : Opposition à tout armement atomique et à tout essai nucléaire quel qu'en soit le pays responsable ; Lutte prioritaire contre la force de frappe française ; Lutte pour le désarmement général et d'abord atomique et pour la fin des expériences atomiques, pour des mesures unilatérales de désarmement, des traités et des accords internationaux ; Lutte pour la dissolution des blocs militaires. "Le MCAA n'est aligné sur aucun parti, aucun groupe : c'est un mouvement de paix ausein duquel marxistes, socialistes, anarchistes, non-violents, pacifistes intégraux ont leur place. Il entretien d'excellentes relations avec tous les partis de gauche."

En 1968, le MCAA élargit son champ d'intervention et se rebaptise MDPL. Le MDPL existe jusqu'en 1996, date de sa dissolution lors de son quatorzième Congrès, quitte à ce que des groupes autonomes du MDPL subsistent ensuite dans plusieurs villes.

En 1978, il est candidat du Front Autogestionnaire aux élections législatives à Villeurbanne, opposé au maire Charles HERNU, spécialiste - et promoteur de l'arme nucléaire - des affaires militaires du Parti Socialiste.

En février 1979, il crée et préside la première Association France-Palestine, qui vise à "développer l'aide matérielle et humanitaire au peuple palestinien meurtri par la guerre, l'exil et l'occupation et oeuvrer pour que soient reconnus et effectivement respectés les droits nationaux inaliénables du peuple palestinien, qui lutte sous la direction de son seul représentant légitime, l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP)". D'ailleurs, le MDPL est la première organisation française à reconnaître l'OLP.

   Claude BOURDET continue de soutenir les initiatives pacifistes, notamment contre les ventes d'armes, directement et à travers ses articles dans Témoignage Chrétien, Politique Hebdo ou Politis et participe à des numéros spéciaux du Nouvel Observateur.

   S'il est bien connu pour ses activités pacifistes dans beaucoup de milieux, il est aussi reconnu comme témoin important de la Résistance, notamment à travers son livre L'Aventure incertaine - De la Résistance à la Restauration, publié en 1975.

 

L'Aventure incertaine (1975)

  Dans ce livre, de souvenirs et d'analyses politiques, Claude BOURDET raconte son expérience de la Résistance, comme de sa lutte anticolonialiste et pacifiste.

Pour lui, les aspirations nées de la Résistance n'ont pas abouti aux transformations sociales en profondeur qu'il jugeait indispensables, mais à une décevante forme de restauration du régime politique et social antérieur. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille renoncer à l'action, car l'esprit de la Résistance continue à circuler à travers le monde et à animer des luttes qui contribuent au lent progrès de l'humanité, même si les résultats ne sont jamais à la hauteur des espérances et si des retours en arrières ne sont pas à exclure.

En tant qu'acteur important de la Résistance française, Claude BOURDET s'interroge aussi sur les difficultés rencontrées par des mouvements clandestins, qui sont nés en dehors des forces politiques organisées et qui, au départ, manquaient singulièrement d'expérience. Il met en lumière le caractère dispersé des initiatives, compliqué parfois pas des divergences politiques et des conflits personnels, qui a rendu difficiles l'organisation des mouvements de résistance, puis leur unification progressive. l'existence du revanchard régime de Vichy a également beaucoup nui au développement de la Résistance, en entretenant, chez beaucoup, de néfastes illusions et en retardant l'engagement de responsables administratifs et politiques, qui ont pu croire un temps au double jeu du maréchal Pétain.

Il souligne également les difficultés des liaisons entre la Résistance intérieure, d'un côté, et la France libre, le général de Gaulle et son représentant en France Jean Moulin, de l'autre : un militaire traditionaliste, autoritaire et imbu de sa légitimité historique, comme le général de Gaulle, a eu beaucoup de mal à admettre l'autonomie de la Résistance et a sous-estimé son apport. De leur côté, les résistants ont eu tendance à mythifier le chef de la France libre et n'ont compris que trop tard le rôle de restaurateur qu'il entendait jouer dans la France libérée.

 

Claude BOURDET, Le Schisme yougoslave, Minuit, 1950 ; Les Chemins de l'Unité, Maspéro, 1964 ; A qui appartient Paris, Le Seuil, 1972 ; L'Aventure invertaine - De la Résistance à la Restauration, Stock, 1975 ; L'Europe truqué ; supra-nationaliste, Pacte atlantique, force de frappe, Seghers, 1977 ; Mes batailles, Éditions in fine, 1993 : L'Afrique, l'aventure d'Albarka, (avec Jean SURET-CANAL), Éditions Burin-Martinsart, 1973.

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27 février 2019 3 27 /02 /février /2019 09:37

     L'écrivain, philosophe, romancier, dramaturge et homme de théâtre, journaliste, essayiste et nouvelliste français Albert CAMUS est une figure de la mouvance pacifiste. Journaliste militant engagé dans la Résistance et proche des milieux libertaires, il est de nombreux combats dans la vie intellectuelle de ce pays.

   Plus connu pour ses ouvrages de fictions, il est très actif sur le plan politique. Dans le journal Combat, ses prises de position, aussi bien sur la question de l'indépendance de l'Algérie que sur ses rapports avec le Parti Communiste Français (qu'il quitte après un court passage de deux ans) sont particulièrement remarquées. Se situant surtout sur le plan moral, il proteste successivement contre les inégalités qui frappent les musulmans d'Afrique du Nord puis conte la caricature du pied-noir exploiteur, ou prend la défense des Espagnols exilés antifascistes, des victimes du stalinisme et des objecteurs de conscience.

   En marge des courants philosophiques, Albert CAMUS se veut d'abord le témoin de son temps, intransigeant, refusant toute compromission. Il ne cesse de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l'humain. Il est ainsi amené à s'opposer à l'existentialisme et au marxisme, et à se brouiller avec SARTRE et d'anciens amis. En ce sens, il incarne une des plus hautes consciences morales du XXe siècle - l'humanisme de ses écrits ayant été forgé dans l'expérience des pires moments de l'histoire. Sa critique du totalitarisme soviétique lui vaut les anathèmes de communistes et sa rupture avec Jean-Paul SARTRE.

   Les commentateurs de son oeuvre ne tarissent pas d'éloge, sur cet écrivain engagé, ainsi peut-on lire : "Une pensée profonde est en continuel devenir, épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne. De même, la création unique d'un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples que sont les oeuvres". A travers la diversité de leurs formes d'expression : roman, théâtre, essai, journalisme, la pensée et l'oeuvre de CAMUS illustrent parfaitement pour Jacqueline LÉVI-VALENSI cette cohérence fondamentale et ce dynamisme fécond que définit Le Mythe de Sisyphe. Leur enracinement charnel, tant dans la biographie de leur auteur que dans l'histoire contemporaine, leur refus de tout dogmatisme, de tout "système" qui emprisonne ou mutile l'être humain, dont la misère et la grandeur alimentent leurs doutes et leurs certitudes, la place qu'elles font à la splendeur et à l'indifférence du monde, enfin l'exigence morale, la passion et la lucidité qui les animent, sous le classicisme du langage, sont probablement les traits les plus caractéristiques de cette pensée et de cette oeuvre singulière, à la fois limpides et secrètes. Traduit dans le monde entier, Albert CAMUS continue par la richesse de sa réflexion, le rayonnement et les prestiges de sa création, à être présent dans la sensibilité et la conscience contemporaines.

 

Une horreur très tôt de la guerre et un engagement communiste

  Issu d'une famille commerçante peu instruite, Albert CAMUS est très tôt influencé par son oncle, Gustave ACAULT, chez qui il effectue de longs séjours. Ce dernier, anarchiste et voltairien, qui fréquente les loges des francs-maçons, est boucher de métier, et cultivé, met à sa disposition une bibliothèques riches et éclectique. Lors de ses études à Alger, il bénéficie de l'aide de Louis GERMAIN, qui lui fait découvrir, notamment à travers Croix de bois de Roland DORGELÈS, l'horreur de la guerre. Il découvre la philosophie alors qu'il pratique le football. Une tuberculose l'oblige à abandonner sa passion du football et doit réduire ses études. C'est fidèle au milieu ouvrier et pauvre qu'il entame une carrière littéraire.

En 1935, il adhère au Parti Communiste algérien, qui, alors anticolonialiste et tourné vers la défense des opprimés, incarne certaines de ses convictions. La même année, il commence à écrire L'Envers et l'Endroit, publié deux ans plus tard dans la librairie duquel se retrouvent souvent les jeunes écrivains algérois, tel Max-Pol FOUCHET. En 1936, il fonde et dirige, sous l'égide du Parti, le "Théâtre du Travail", mais, comme tant d'autres intellectuels, il subit les infléchissements de la direction du PCA qui donne la primauté à sa stratégie de l'assimilation et à la souveraineté française. Lassé, Albert CAMUS, se fait exclure en 1937 et crée, avec des amis, le "Théâtre de l'Équipe", avec l'ambition d'en faire un théâtre populaire. Dont la première pièce une adaptation de la nouvelle Le Temps du mépris (1935) d'André MALRAUX, avec lequel il entretient d'ailleurs une correspondance suivie.  Il quitte complètement le Parti Communiste et entre au journal créé par Pascal PIA, Alger Républicain,organe du Front Populaire, dont il devient le rédacteur en chef. Son enquête Misère de la Kabylie de juin 1939 a un écho retentissant, et alimente les tendances autonomistes en Algérie. Mais la guerre interrompt un temps le cours des événements allant dans ce sens.

 

Philosophie et Résistance

    En 1940, le Gouvernement général de l'Algérie interdit le journal et il s'installe, s'étant marié, à Paris où il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir sous l'égide de Pascal PIA. Il fonde la revue Rivage, aidé par André MALRAUX qui recommande la publication de L'étranger. le livre parait en même temps que Le Mythe de Sisyphe (juin 1942), dans lequel Albert CAMUS expose sa philosophie. Selon sa propre classification, ces oeuvres appartiennent au cycle de l'absurde, cycle qu'il complète plus tard par les pièces de théâtre Le Malentendu et Caligula (1944). Albert CAMUS, venu soigner sa tuberculose dans le village du Chambon-sur-Lignon en 1942-1943, peut observer la résistance non violente à l'Holocauste mise en oeuvre par la population. Il y écrit Le Malentendu, y trouvant des éléments d'inspiration pour son roman La Peste auquel il travaille sur place.

En 1943, il devient lecteur chez Gallimard et prend la direction de Combat lorsque Pascal PIA est appelé à d'autres fonctions dans la Résistance. En 1944, il rencontre André GIDE et un peu plus tard Jean-Paul SARTRE, avec lequel il se lie d'amitié. Il garde une constante activité sur la scène du théâtre (pièce de PICASSO...).

le 8 Août 1945, il est le seul intellectuel à dénoncer l'usage de la bombe atomique, deux jours après le bombardement d'Hiroshima, dans un éditorial devenu célèbre publié par Combat. A la libération, il s'élève contre l'épuration dans le monde de la presse (demandant la grâce de Robert BRASILLAH, connu pour son activité collaborationniste, à l'initiative de François MAURIAC).

Politiquement, il se situe déjà dans la guerre froide qui s'annonce, contre l'expansionnisme soviétique. Après un voyage aux États-Unis en 1946, il publie une série d'articles contre elle. Cette série d'articles devient manifeste en 1948, avec le coup de Prague et l'anathème lancé contre TITO. D'une manière générale, Albert CAMUS se trouve pris, malgré sa prise de position contre la bombe atomique, dans l'ambiance de la victoire, relayant les thèses gaullo-communistes de la France debout, rompant sans espoir de retour avec lâcheté et capitulations. Il s'agit de toute façon d'appuyer le retour de la France sur la scène internationale, seule façon par ailleurs d'appuyer - cette pensée étant emplie d'illusions, - les recours contre la Bombe... De toute façon, il s'agit - surtout face à une certaine "occupation" américaine, de reconstruire une nation forte. Et cela, bien entendu contre l'expansionnisme soviétique...

Dès l'été 1945, une partie de la classe intellectuelle, dont Albert CAMUS ressent l'atmosphère en Europe comme pesante, tant l'ampleur des destructions est effarante et la perspective - mais cela est bien moins partagé et même si c'est loin d'être au coeur des préoccupations des Français - de destructions, vu le saut quantitatif de la Bombe atomique, encore plus grandes. Albert CAMUS écrit : "Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance". (Combat, 8 août 1945). Mais sa voix, encore une fois! - détonne dans la presse, bien plus préoccupée par la nécessité de donner à la France une nouvelle chance... C'est que Albert CAMUS a toujours en vue ce qu'il pense l'essentiel, par-delà les événements en cours.

 

Un engagement politique et littéraire constant

Il connait le succès littéraire en 1947 avec le roman La Peste, et deux plus tard, en 1949, avec la pièce de théâtre Les Justes. Méfiant à l'égard des idéologies, il écarte dès 1945 toute idée de révolution définitive et souligne les risques de déviation révolutionnaire. En octobre 1951, la publication de L'Homme révolté efface toute ambiguïté sur ses position à l'égard du régime soviétique. Ses positions provoquent de violentes polémiques et il rompt avec Jean-Paul SARTRE (1952) ainsi qu'avec nombre de ses amis. En 1956, il publie La Chute, livre pessimiste dans lequel il s'en prend à l'existentialisme non sans se livrer à une sorte d'autocritique.

Dans cette même année 1956, il lance à Alger l'Appel pour un Trêve Civile, mais son plaidoyer pacifique pour une solution équitable du conflit est alors très mal compris, ce qui lui vaudra de rester méconnu de son vivant par ses compatriotes pieds-noirs en Algérie, puis, après l'indépendance, par les Algériens qui lui ont reproché de ne pas avoir milité pour cette indépendance. Haï par les défenseurs du colonialisme français, il est forcé de partir d'Alger sous protection.

Il démissionne de l'UNESCO pour protester contre l'admission de l'Espagne franquiste. En 1957, alors que le Prix Nobel de littérature lui est décerné, il réitère sa position dans le conflit franco-algérien, opposé aux attentats du FLN qui frappe les civils. C'est qu'il rejette l'idée machiavélienne que tous les moyens sont bons pour parvenir à un juste objectif, sujet développé par exemple dans Les Justes. C'est cette position qui est bien accueillie dans la mouvance non-violente. Très incompris toutefois dans le milieu de la presse littéraire française, on lui reproche de rechercher un "juste milieu" qui sans doute n'existe pas dans le cadre de ce conflit.

Parallèlement, il s'engage dans la défense du droit à l'objection de conscience, entre autres en parrainant le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Jean COCTEAU, Jean GIONO et l'abbé PIERRE. Comité qui obtient en décembre 1963 un statut restreint pour les objecteurs.

Avant tout homme de théâtre, il consacre ses ressources (notamment le chèque du Prix Nobel) à son ambitieuse adaptation des Possédés de Fiodor DOSTOÏEVSKI, adaptation qui à partir de janvier 1959 remporte un vif succès critique et artistique.

Les essais sur son oeuvre ont abondé juste après sa mort et les premières biographies n'ont paru que très tard. C'est sa condamnation contre les attentats frappant les civils et sa critique du productivisme et du mythe du progrès qui retiennent l'attention de la postérité. Nombre de ses oeuvres sont rééditées plusieurs fois et nombreuses également sur les adaptations au cinéma, en musique et en bandes dessinées.

 

Une oeuvre cohérente qui justifie la révolte.

   Albert CAMUS lui-même a séparé son oeuvre, sans doute de manière trop rigide, en un "cycle de l'absurde" et un "cycle de la révolte" ; en fait, le sentiment de l'absurde, né d'une réflexion ontologique, accentué par la pesanteur de l'histoire devenue particulièrement angoissante, entraîne le mouvement de la révolte ; d'abord d'ordre individuel, elle devient collective, de son propre élan et sous la pression de l'histoire. Il ne refuse pas cette dernière comme on a pu le lui reprocher, mais refuse de la sacraliser et ne croit pas plus en sa valeur absolue qu'en celle d'un Dieu ou de la raison. L'histoire, selon lui, ne peut donner un sens à la vie, qui n'en a pas d'autres qu'elle-même. Caligula, dont une première version romantique et lyrique est achevée en 1941, mais qui ne sera joué qu'en 1945, dans un texte à la fois plus amer et plus politisé, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe, publiés en 1942, Le Malentendu créé en 1944 explorent les fondements, les manifestations et les conséquences de l'absurde ; les pièces de théâtre et le roman ne sont pas des illustrations de l'essai, mais l'exploitation, à travers personnages et situations, d'une même expérience et d'une même réflexion, nées du divorce entre l'homme mortel et l'homme éternel. La vie veut-elle ou non d'être vécue? C'est la question initiale que pose Le Mythe de Sisyphe, qui, loin d'être un bréviaire du désespoir, même si décidément sa lecture peut donner d'abord à le penser, affirme que "le bonheur et l'absurde sont fils d'une même terre". L'homme peut dépasser l'absurdité de son destin par sa lucidité, et "la révolte tenace" contre sa condition ; il y a une grandeur à vivre et à faire vivre l'absurde. Caligula le sait, lui qui a découvert que "les hommes meurent et ne sont pas heureux" ; ne pouvant l'accepter, il use de son pouvoir absolu pour faire vivre et mourir ses sujets dans la conscience de ce scandale ; son erreur est de nier les hommes et d'exercer à leurs dépens sa liberté et sa passion de l'impossible. Dans Le Malentendu, c'est la situation qui porte l'absurde au plus haut degré : il suffirait que le fils se nomme devant sa mère et sa soeur pour que l'accumulation tragique des morts soit évitée ; les mots les plus simples auraient pu tout sauver. Que l'absurde soit ainsi lié à une perversion du langage, c'est aussi ce que traduit l'aventure de Meursault ; dénonçant la surenchère d'absurde que les hommes imposent à l'homme par le conformisme social, les tribunaux et leur parodie de justice, enfin par la peine de mort, L'Étranger propose le mythe de l'homme fondamentalement innocent à travers l'une des figures les plus troublantes du roman contemporain ; essentiellement charnel, soucieux de ne dire que la vérité de ses sensations loin de toute introspection psychologique ou sentimentale, Meursault ne connaît que la vie immédiate, terrestre, dans son rythme quotidien et son ouverture aux forces naturelles ; en lui confiant la narration de sa propre histoire, Albert CAMUS accentue son étrangeté et, cependant le rend curieusement proche du lecteur.

Le "cycle de la révolte" ne peut être dissocié de l'engagement réel de CAMUS dans la Résistance. Les Lettres à un ami allemand (1945), dont les premières furent publiées dans la clandestinité, analysent les raisons morales du combat politique contre le nazisme ; elles trouvent leur prolongement à la Libération dans le journal Combat, dont il est il est rédacteur en chef de 1944 à 1947 ; ses éditoriaux et ses articles, recueillis en partie dans Actuelles I, atteignent, par leur valeur littéraire et la portée de leur contenu, une dimension exemplaire ; en liaison directe avec l'histoire en train de se faire, ils affirment le désir de liberté et de justice, le refus des utopies absolues comme du "réalisme politique", la nécessité du dialogue, même au coeur des conflits les plus durs. Albert CAMUS incarne alors ce que SARTRE devait saluer comme "l'admirable conjonction d'une personnes, d'une action et d'une oeuvre". Non sans équivoque, la constellation SARTRE-CAMUS, qui fait la "une" littéraire-politique dans un Paris foisonnant de la liberté retrouvée, règne sur la jeunesse et l'intelligentsia, non sans malentendus... car CAMUS récuse l'étiquette d'existentialiste, et se refuse à être un "maître à penser". La Peste, prix des critiques 1947, crée un autre malentendu, en lui accolant l'image d'un "saint laïque", tribut d'un certain moralisme qui parcourt son oeuvre. Représentation de la guerre, de l'occupation, du nazisme, mais aussi de toutes les formes d'oppression et de mal, le roman a une visée éthique ; mais on ne saurait l'y réduire, tant il y a dans le texte appel à l'action. Reprenant le mythe de la peste, L'État de siège (1948), spectacle baroque, fait éclater les structures traditionnelles du théâtre et incarne aussi une réalité historique et politique ; en situant la pièce à Cadix, il entend rappeler que sous FRANCO, l'Espagne - sa "seconde patrie" - n'est pas un pays libre, et, à travers cette localisation symbolique, rendre hommage à tous ceux qui s'élèvent contre la dictature. Pour dire leur combat, et s'opposer sans ambiguïté à toute légitimation du meurtre, et au terrorisme aveugle, Les Juste (1950) vont retrouver la rigueur de la tragédie classique. L'originalité de la réflexion et de l'enquête que CAMUS mène sur la révolte (dans L'homme révolté, de 1951) tient à ce qu'il ne sépare pas la révolte métaphysique de l'homme contre sa condition, et la révolte historique qui en est, selon lui, "la suite logique" ; or la révolution devient vite conquête de la totalité, et au non d'une justice abstraite supprime la liberté pour aboutir au nihilisme, à la terreur, à l'univers du procès (élément qui revient souvent, lui qui suit de près les divers procès politiques dans la sphère du Parti Communiste) ; ainsi du fascisme, qui proclame la règne de quelques individus et l'asservissement de tous les autres, et du marxisme, qui, pour libérer l'homme de l'avenir, asservit aujourd'hui. L'art, pour CAMUS, ne se réduit jamais à l'histoire et très souvent derrière l'homme de théâtre qu'il est d'abord, point un véritable philosophe. (Jacqueline LÉVI-VALENSI)

 

Albert CAMUS, L'Envers et l'Endroit, 1937 ; Le Mythe de Sisyphe, 1942 ; L'Étranger, 1942 ; La Peste, 1947 ; L'Homme révolté, 1951 ; La Chute, 1956 ; Réflexions sur la peine capitale (avec Arthur KOESTLER et Jean BLOCH-MICHEL), 1957 ; Actuelles en 3 tomes, 1950, 1953, 1958 (Chroniques 1944-1948, Chroniques 1948-1953, Chroniques algériennes, 1939-1958). Toute l'oeuvre d'Albert CAMUS est éditée chez Gallimard, notamment l'oeuvre complète éditée dans la collection La Pléiade.

Oliver TODD, Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996. Jacqueline LÉVI-VALSENSI, Albert Camus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 15:06

   La féministe, femme politique et militante socialiste française Louise SAUMONEAU est une figure importante du paysage pacifiste français pendant la première guerre mondiale et l'entre-deux-guerres.

Après plusieurs années d'engagement, elle renonce finalement au mouvement féministe, qu'elle juge trop éloignée de la lutte des classes, pour devenir une personnalité importante du mouvement socialiste. Lors de la première guerre mondiale, elle s'engage dans le combat pacifiste. A la suite du Congrès de Tours et de la division des militants socialistes de la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO), elle reste à la droite du parti, refusant ainsi d'adhérer au Parti communiste français.

 

Un engagement militant à partir de la base

    Après avoir assisté en 1898 à une assemblée féministe (elle-même étant alors couturière), dominée à cette époque par les préoccupations de femmes issues des classes aisées (le débat portait sur la moralité des dots...), elle s'associe l'année suivante à Elisabeth RENAUD (1846-1932) pour fonder le premier Groupe féministe socialiste (GFS). Le Manifeste de ce groupe témoigne de la "double oppression" subie par les femmes, exploitées par le capitalisme et assujetties aux hommes.

Lors du Congrès international de la condition et des droits des femmes de 1900 (dont la présidente est Marguerite DURAND), elle appartient à une minorité, le mouvement féministe étant dominé par des femmes issues de la bourgeoisie et de l'aristocratie dont une des principales revendications est la participation aux institutions démocratiques (à commencer par le droit de vote). Le projet des minoritaires, soutien d'un projet de loi pour la journée des huit heures par jour est soutenue mais à condition qu'il se limite aux ouvriers et ne s'étendent pas aux domestiques et bonnes (alors très nombreuses à Paris...). C'est pourquoi, elle recherche activement les moyens de créer d'autres structures plus proches des problèmes des ouvriers et des ouvrières. La même année, elle participe à la formation d'un syndicat de couturières qui s'associe avec d'autres organisations du même genre basées dans trois autres quartiers modestes à Paris. Elle organise une grève de tailleurs et de couturières, très populaire et très soutenue, y compris financièrement, qui dure pendant un mois. Elle se fait connaitre alors dans maints secteurs de la presse.

En avril 1901, elle intègre, avec Elisabeth RENAUD, le Conseil national des femmes françaises dès sa création (où se trouve entre autres Sarah MONOD). Mais comme ailleurs dans la mouvance pacifiste, elle fait partie d'une minorité socialiste, contrebalancée d'ailleurs par la droite catholique, menée par Marie MAUGERET.

Alors que le syndicat des couturières est dissous en septembre 1901, Louise SAUMONEAU est convaincue que les syndicats doivent représenter les intérêts des femmes comme des hommes. Sa tactique est désormais de faire entrer les femmes dans les syndicats en dépit des obstacles.

En réaction aux réticences des mouvements féministes à prendre en compte les aspirations ouvrières, elle développe une certaine hostilité envers le féminisme, en tout cas un féminisme cantonné aux questions strictement institutionnelles ou juridiques. Elle considère désormais qu'il y a plus d'intérêts communs entre ouvriers et ouvrières qu'entre femmes de classes différentes.

Mais également dans le monde du travail, les femmes ont peine à se faire entendre. Entre 1901 et 1902, Louise SAUMONEAU et Elisabeth RENAUD publient un journal mensuel, La femme socialiste, prenant pour modèle Die Gleichheit, journal allemand féministe marxiste et social-démocrate édité par Clara ZETKIN, dont SAUMONEAU est généralement considérée comme l'homologue français. En 1903, alors que le GFS compte une centaine de membre, elle entre en désaccord avec Élisabeth RENAUD et celle-ci quitte le groupe. Elle en devient alors la dirigeante. En 1905, alors que le GFS a doublé le nombre de ses membres, la SFIO, qui n'accepte que les membres féministes individuels, refuse de le reconnaitre, et faute de légitimité, il disparait.

Sept ans plus tard, en 1912, elle reprend la rédaction en chef de La femme socialiste et s'en sert d'organe de propagande et d'éducation. Ce journal parait jusqu'en 1940.

En 1913, avec l'aide d'autres militantes comme Marianne RAUZE et Elisabeth RENAUD, elle fonde le Groupe des Femmes socialistes (GDFS), une branche de la SFIO à destination des femmes socialiste. Elle en interdit l'accès aux féministes et entame un programme de recrutement. Ce groupe se révèle davantage un groupe auxiliaire du SPD et n'a pas de hiérarchie propre. Cette campagne de recrutement n'a pas beaucoup de succès, et au début de la Première Guerre Mondiale, la SFIO compte alors 90 000 membres, dont seulement 1 000 femmes, et encore la moitié est composée de femmes de membres masculins... Le 5 juillet 1914, 23 jours avant la première déclaration de guerre et 4 mois avant l'entrée de la France dans ce conflit armé international, Louise SAUMONEAU organise la première manifestation de la Journée Internationale des Femmes Travailleuses - renommée plus tard Journée Internationale des Femmes - pour réclamer le droit de vote et de meilleurs conditions de travail. Malgré sa défiance envers le mouvement féministe d'alors, elle se retrouve à défendre l'une de ses principales revendication, la participation entière à la vie politique du pays. Il existe une réelle difficulté (pratiquement, car théoriquement, l'élaboration est déjà bien avancée) à lier le féminisme et le socialisme dans les esprits, comme elle constate plus tard la même difficulté à lier pacifisme et féminisme.

 

Le pacifisme dans la Première Guerre Mondiale.

   Pendant cette guerre mondiale, Louise SAUMONEAU adopte une position pacifiste. Position qui l'oblige à quitter le GDFS, celui-ci étant favorable à l'Union sacrée. La poursuite de la guerre renforce les antagonismes au sein de cette organisation, qui finit par être dissoute.

Au début de 1915, elle diffuse clandestinement l'essai de Clara ZETKIN (L'appel aux femmes socialistes) : "Quand les hommes tuent, c'est à nous, femmes, de nous battre pour préserver la vie. Quand les bombes se taisent, c'est notre devoir d'élever la voix pour nos idéaux." En réponse à cet appel, elle fonde le Comité d'action féministe socialiste pour la paix contre le chauvinisme. En mars, soit six mois avant la conférence de Zimmerwald - Clara ZETKIN organise une conférence internationale des femmes socialistes à Berne (Suisse) visant à symboliser leur opposition à la guerre. Louise SAUMONEAU est la seule représentante française. Elle y dénonce le peu d'engagement des leaders socialistes, alors que selon elle, les masses sont opposées à la guerre. A son retour de Berne, elle est recherchée par la police, son attitude lui valant non seulement l'hostilité du gouvernement (bien entendu), mais aussi celle de la SFIO. En avril, alors qu'elle est empêchée de tenir une conférence, se tient la Conférence de la Haye, au cours de laquelle est fondée la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (conférence organisée par Aletta JACOBS. Laquelle désire la présence de représentants français, mais n'invite pas Louise SAUMONEAU, qui à son tour déclare qu'elle ne coopèrera pas avec JACOBS, entre autres à cause de ses origines bourgeoises...

Arrêté finalement en octobre 1915 et emprisonnée, elle est relâchée en novembre après le prononcement d'un non-lieu, car les autorités souhaitent qu'elle ne devienne pas un symbole du pacifisme. Elle rejoint quasi-immédiatement le Comité d'action internationale fondé en décembre par des syndicalistes partisans des déclarations pacifistes de la Conférence de Zimmerwald. Mais ce comité se divise à son tour en février 1917, par le jeu des préférences de luttes syndicales ou des tactiques d'entrée dans la minorité pacifiste de la SFIO menée alors par Jean LONGUET. Si la direction du comité échoit alors à Louise SAUMONEAU, c'est au sein d'une organisation bien affaiblie.

 Dans l'entre-deux-guerres et après : pacifisme et Troisième Internationale (1919-1950)

Deux ans après la fin de la guerre, en décembre 1920, le Congrès de Tours qui mène à la division de la SFIO rebat de nouveau les cartes au sein du petit monde pacifiste et féministe. Elle choisit de rester dans la minorité socialiste plutôt que de rejoindre le Parti communiste français. Alors qu'elle avait régulièrement exprimé son soutien à la Troisième Internationale auparavant, cette décision constitue un changement significatif dans ses vues politiques. Ce qui ne favorise par les adhésions à ses vues, mais ce choix est guidé par la préférence donnée au pacifisme, dont s'éloigne bon nombre de membres du PCF.

En 1922, Louise SAUMONEAU refonde le Groupe des Femmes socialistes, qui continue son activité jusqu'en 1931, année à partir de laquelle il est remplacé par le Conseil National des Femmes socialistes. Elle poursuit en parallèle la publication de La Femme socialiste jusqu'en 1940. Malgré sa présence et son influence au sein du parti, la SFIO ne s'engage pas en faveur du vote des femmes avant la Seconde Guerre Mondiale (en 1945). Louise SAUMONEAU continue son militantisme jusqu'à la fin des années 1940, reprend une dernière fois la publication de La Femme socialiste en 1947 (qu'elle poursuit jusqu'en 1949, année de la dernière édition du journal).

 

    Constamment que ce soit dans le combat pour les femmes en milieu ouvrier ou leur combat en tant que femme pacifiste, Louise SIMONEAU fait partie de la très faible minorité des structures socialistes dans lesquelles elle lutte... avant d'en sortir tout à fait. Elle fait partie des rares réfractaires n'ayant aucun goût pour cotoyer ses ennemies de classe. Il existe une grande prégnance du chauvinisme des femmes françaises durant la guerre, celui-ci faisant en somme partie de leur longue tradition de soumission. Les femmes ont constitué - souvent obligées de le faire - l'un des plliers essentiels de l'effort de guerre français, à l'arrière, pendant que leurs maris ou leurs frères combattaient au front... Le combat prioritaire contre la guerre - en l'absence d'analyses politiques ) conduit des femmes comme Louise SAUMONEAU à être particulièrement vulnérable à la propagande de paix du IIIe Reich, sans compter que son activisme lui fait difficilement oublier un relatif isolement. Reste qu'elle demeure une pionnière dans le combat du féminisme-pacifisme, un exemple suivi ensuite par, plus tard, de plus nombreuses femmes.

   Ses écrits figurent principalement dans les journaux auxquels elle collabore tout au long de sa vie militante.

 

Louise SAUMONEAU, Conférence lors de la fondation du Groupe Féministe Socialiste en 1899, dans Principes et action socialistes (brochure), Paris, Publication de la Femme socialiste, 1923. disponibles dans Office Universitaire de Recherche Socialiste, www.marxists.org.

Maxwell ADERETH, The French Communist Party. A Critical History (1920-1984), from the Comintern to the"the Colours of France", Manchester University Press, 1984. Florence MONTRYNAUD, L'aventure des femmes : XXe-XXIe siècle, Paris, Nathan, 2011.

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

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30 janvier 2019 3 30 /01 /janvier /2019 10:08

   Le militant communiste et homme d'État vietnamien HÔ CHI MINH, pseudonyme de NGUYEN TAT THANH (grandes espérances), est le fondateur de l'actuel Parti Communiste vietnamien et de la République démocratique du Viet-Nam, dont il est le président de 1945 à 1969. Il est considéré comme l'un des stratèges (notamment en matière de diplomatie) de l'indépendance du VietNam, contre les Français, les Japonais puis les Américains.

     Dans l'histoire des révolutions du XXe siècle, HÔ CHI MINH occupe une place exceptionnelle. Cela vient avant tout de ce qu'il a soutenu un combat plus long qu'aucun autre leader de ce temps contre l'hégémonie occidentale et l'impérialisme colonial. Alors que MAO ZEDONG n'était qu'un jeune bibliothécaire à peine effleuré par les idées révolutionnaires, que Josip BROZ ne pensait guère à prendre le nom de TITO pour soulever son peuple, que Fidel CASTRO, Gamal Abdel NASSER et Ernesto "CHE" GUEVARA étaient à peine nés, il tentait déjà, en 1919, de poser le problème de l'émancipation coloniale. Mais ce qui fait l'originalité de HÔ CHI MINH, c'est plus encore sa situation à un carrefour historique, celui des révolutions européenne et asiatique, au point de jonction du mouvement ouvrier à partir de la concentration industrielle en Europe et du soulèvement, d'abord informe et progressivement rationalisé par le marxisme, des masses paysannes d'Asie. Il s'est réveillé au socialisme en France. Il a choisi le léninisme contre la tradition jauressienne, au congrès de Tous en 1920. Il a passé sept années de sa vie à Moscou et sa première grande intervention publique, au Ve Congrès de la IIIe Internationale, en 1924, fut pour dénoncer, en tant que militant coresponsable, le dédain où le Parti communiste français tenait les questions coloniales, et pour y mettre l'accent sur l'urgence d'une stratégie révolutionnaire appropriée aux sociétés paysannes du mon sous-développé. Cette dualité d'appartenance historique et de sources idéologiques lui valut, de 1945 à 1969, une place à part dans le camp socialiste, du fait de ses liens étroits avec les partis communistes soviétique et français d'une part, chinois de l'autre, mais aussi de son appartenance profonde au mouvement de libération nationale vietnamien, dont il est apparu, même aux yeux d'innombrables patriotes refusant le marxisme, comme le symbole et l'animateur. Homme charnière, à la fois médiateur et inspirateur, il fit couler beaucoup de sang, fut le révolutionnaire de ce temps dont la disparition affecta le plus grand de non-révolutionnaires. (Jean LACOUTURE)

 

Une vie complètement orientée dans la lutte pour le communisme.

    Très grand voyageur, luttant dès 1919 pour l'indépendance du VietNam, en envoyant aux dirigeants occidentaux une Pétition du peuple vietnamien pour plus de droits et de libertés en Indochine et pour l'autodétermination, se fiant alors à leurs intentions déclarées lors des Conférences qui aboutissent au Traité de Versailles, il est déçu par leur accueil. En 1920, il est l'un des fondateurs du Parti Communiste Français. Il publie Le Paria. En 1923, il se rend à Moscou. Envoyé comme agent du Komintern à Canton en 1925, il séjourne en Chine méridionale et cré la Ligue de la jeunesse révolutionnaire vietnamienne (1925), noyau de ce qui devient plus tard le Parti Communiste Indochinois (1930).

Emprisonné par les Britanniques (1930), il est relâché trois ans plus tard et voyage en Chine et en Thaïlande. En 1936, la montée au pouvoir du Front populaire en France adoucit considérablement les conditions dans lesquelles se trouvent les nationalistes vietnamiens. La plupart des emprisonnés sont relâchés et rejoignent la Chine.

A Moscou dès 1938, il prend position pour les Alliés contre le Japon lorsque la guerre survient. Il rentre au VietNam en 1941, sous le nom qui désormais est le sien, HÔ CHI MINH (celui qui éclaire), où il organise le VietMinh. En 1942, il se rend en Chine nationaliste pour y trouver de l'aide dans la lutte anti-japonaise, mais il est arrêté comme agent communiste et est emprisonné jusqu'en 1943, où il regagne le VietNam. Désormais, il coopère avec les Alliés, et tout particulièrement avec les agents américains de l'OSS (Services spéciaux)

En 1945, l'empereur BAO DAI, qui avait collaboré avec les Japonais, abdique en faveur d'HÔ CHI MINH. En septembre, il proclame unilatéralement l'indépendance du Viet-Nam à Hanoï. Mais l'année suivante, l'échec des pourparlers engagés avec la France pousse celle-ci à mener une reconquête coloniale.

Huit années de guerre commencent, qui trouvent une conclusion provisoire à Diên Bien Phû (1954). Une république démocratique du VietNam est créée au Nord du 17ème parallèle. Durant ces années-là, il est le symbole de la lutte pour l'indépendance. Cependant, il est aussi l'allié de l'URSS et reçoit, à partir de 1950, une aide chinoise. Aucun autre mouvement politique n'a pu ravie au Viet-Minh la place que celui-ci occupe comme champion du nationalisme vietnamien.

Il poursuit la lutte, lors de la guerre du Viet-Nam (1965-1973) à laquelle participent les troupes américaines. Avec son charisme, il cristallise les sentiments nationaux d'une importante partie des VietNamiens. (BLIN et CHALIAND)

 

Nationalisme de conviction, communisme par obligation stratégique

    Comme beaucoup de nationalistes du XXe siècle, sur tous les continents, HÔ CHI MINH ne trouve d'alliés qu'après des puissances communistes. Non qu'il n'ait pas de conviction communiste, ancienne depuis son adhésion en France à la SFIO en 1919, mais il n'a de cesse de trouver une solution diplomatique au conflit vietnamien. Vu l'intransigeance de la France colonisatrice et des États-Unis agissant suivant le prisme de la guerre froide, il montre une inflexibilité quant à l'unité du VietNam. Par exemple, dès 1960, il soutien avec les siens la création du Front national de libération du Sud VietNam (FNL), dit Viet-Cong par les Américains et les Sud-Vietnamiens durant la seconde guerre du VietNam.

Longtemps le culte de la personnalité dont il jouit de son vivant puis après sa mort, empêche de faire la juste part historique de son action. Des historiens s'attellent (par exemple Pierre BROCHEUX et Daniel HÉMERY), malgré encore des zones d'ombres bien protégées des autorités vietnamiennes d'aujourd'hui, à comprendre les tenants et aboutissants de ses activités.

 

Un héritage particulier

    Le testament que laisse HÔ CHI MINH à ses compagnons apparaît comme un auto-portrait. On y trouve d'abord l'un des traits permanents de ce révolutionnaire : la priorité absolue donnée à l'action sur la doctrine, aux exigences de l'immédiat sur les préoccupations d'une stratégie à long terme. Les premiers mots ne sont pas pour proclamer des principes, comme pour LÉNINE et MAO, mais pour affirmer que la lutte contre l'agression américaine était primordiales et se terminerait par la défaite des impérialistes. On y remarque aussi avec quelle insistance le leader disparu avant la fin de la guerre du VietNam parle de la "morale révolutionnaire", au dépens des idées et des théories qui n'occupaient déjà qu'une place infime dans son oeuvre. Apparaît ainsi l'homme d'action, le praticien, le pragmatique, l'homme du fait plutôt que l'homme du concept. C'est également la raison pour laquelle son nom figure peu dans les dictionnaires ou manuels de stratégie, qui s'occupe beaucoup de concepts et de théories.

    On a pu non sans raison qualifier l'originalité de son nationalisme, son "national-communisme" mis en pratique plus tard par TITO, qui est de ne l'avoir jamais conduit à entrer en conflit avec les exigences fondamentales de la doctrine et de la discipline internationalistes. Au moins à deux reprises, en 1930, lors de la création du parti communiste vietnamien et en 1954, après la victoire de Diên Biên Phu, il fait prévaloir les exigences de la stratégie mondiale de la révolution sur celles du nationalisme vietnamien. Au lieu d'aller jusqu'au bout d'une logique nationale (en rendant le PCV autonome comme il en avait les moyens alors ou en poussant l'avantage militaire jusqu'à investir tout le VietNam), il préfère les exigences des alliances soviétique et chinoise. En acceptant de se mouvoir dans le cadre de la révolution internationale et respectant les règles de celles-ci, vis-à-vis de l'adversaire impérialiste, il s'efforce constamment de faire en sorte que l'émancipation du VietNam soit aussi légitime et "vraie" à l'égard tant des alliés que des adversaires. Il le fait en s'efforçant de garder uni le front anti-impérialiste, même si dans les années 1960, il ne peut empêcher la rupture entre Pékin et Moscou. En tout cas, il refuse de se positionner en faveur de l'un ou l'autre des deux camps, pour éviter une crise qui aurait été ruineuse pour le VietNam. Sa stratégie du "juste milieu actif" se voit sanctionnée de manière positive, dans la reprise des relations sino-soviétiques en septembre 1969, à l'occasion même de ses funérailles. (Jean LACOUTURE)

 

HÔ CHI MINH, Revendication du peuple annamite, 1919 ; Le procès de la colonisation française, 1925, réédité chez Le Temps des cerises, 2012 ; Journal de prison : poèmes écrits de 1942 à 1943 lors de sa détention ; Textes 1914-1969, L'Harmattan, 1990.

D. HALBERSTAN, Hô, New York, 1971. Jean LACOUTURE, Hô Chi Minh, Paris, Éditions du Seuil, 1965. Christiane PASQUE-RAGEAU, Paris, 1969. Pierre BROCHEUX, Ho Chi Ming : A biography, Cambridge University Press, 2007.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean LACOUTURE, Hô Chi Minh, article dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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27 janvier 2019 7 27 /01 /janvier /2019 08:58

   Marcelle CAPY, de son vrai nom Marcelle MARQUÈS, est une journaliste, écrivain, militant syndicaliste, pacifiste et féministe libertaire française. Directice de la Ligue des Droits de l'Homme et fondatrice de l'hebdomadaire La Vague, elle a une place importante dans le paysage pacifiste français pendant la Première guerre mondiale et dans l'entre-deux-guerre.

Dans ses livres, ses conférences et ses articles dans la presse, elle soutient un triple combat : pour la paix en dénonçant l'horreur et l'absurdité de la guerre, féministe en soulignant le rôle fondamentale des femmes dans la société moderne et socialiste libertaire de caractère surtout moral et philosophique en prônant le devoir de solidarité.

 

Une opposition farouche à la guerre

   Collaboratrice à La Voix des Femmes et à La Bataille syndicaliste, elle y démissionne avec Fernand DESPRÈS en août 1915, en raison de la ligne d'Union sacrée adoptée par le journal.

En 1916, elle publie sous le nom de Marcelle CAPY, son premier ouvrage, préface par Romain ROLLAND, Une voix de femme dans la mêlée, vibrant plaidoyer contre la guerre. Victime de la censure, son livre n'a que peu de lecteurs ; sa correspondance est alors surveillée par la police, au même titre que nombre de ses amis et amies.

Entre novembre 1917 et janvier 1918, elle travaille anonymement dans une usine d'armement et publie son témoignage dans le magazine La Voix des Femmes, sur les cadences infernales imposées aux femmes, alors employées en nombre dans l'industrie. En janvier 1918, elle figure parmi les fondateurs de l'hebdomadaire antimilitariste La Vague dont elle assure le secrétariat de rédaction.

 

Une activité pacifiste intense pendant l'entre-deux-guerres-mondiales

   En 1925, elle écrit L'amour roi et son ouvrage majeur Des hommes passèrent... couronné du prix Séverine de l'Association des femmes journalistes. Ce dernier roman raconte le passage, dans les familles de Pradines, de prisonniers allemands venus remplacer, aux travaux de la ferme, les hommes partis au front.

Elle rencontre au cours de ses conférences et dans les courants pacifistes d'alors, BARBUSSE, Romain ROLLAND, Joseph CAILLAUX, Anatole de MONZIE. Elle donne des conférences aussi bien en Europe qu'aux États-Unis et au Canada.

    Au début des années trente, Marcelle CAPY participe à la Ligue international des combattants de la paix (LICP), dont elle est "responsable de la propagande", et pour laquelle elle donne des conférences avec Robert JOSPIN. En 1934, elle publie "femmes seules", un roman découpé en trois saisons. En 1936, "voyant que tout cela recommence", elle-republie, à compte d'auteur, Une voix de femme dans la mêlée. Cette fois, le texte est complet, débarrassé de la censure de 1916.

 

Pendant la seconde guerre mondiale et après...

    Bien qu'elle ait été membre du bureau de la Ligue Internationale Contre l'antisémitisme, elle écrit pendant l'Occupation dans Germinal, journal proche de la collaboration, et y collabore avec Robert JOSPIN. Comme beaucoup de pacifistes, elle se laisse entraîner par les arguments de la propagande allemande.

Après la guerre, elle reprend son activité d'écrivain de romain (La vie ne tient qu'à un fil, L'Égypte au coeur du monde). Elle participe aussi en 1951 à la fondation du Comité national de résistance à la guerre et à l'oppression (CNRGO), de Félicien CHALLAYE et d'Émile BAUCHET.

 

   La trajectoire de Michel CAPY rejoint celle de Louise SAUMONEAU : le pacifisme (et l'anticommunisme) l'emportent sur les solidarités de genre, alors même que la nature émancipatrice du régime de Vichy est pour le moins sujette à caution. On peut ajouter, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, que des prises de position expliquant que les femmes sont "plus proches des sources mêmes de la vie, moins déformées par les routines et les minuscules vanités politiques" (voir Nicolas OFFENSTADT, dans l'article Pacifistes de 1938-1948, Les années de tourmente, Dictionnaire critique, Sous la direction de Pierre AZÉMA et François BÉDARIDA, Flammarion, 1995), n'ont sans doute rien pour déplaire aux autorités du temps. Nombre de pacifistes, hommes ou femmes, dont l'activité est remarquable entre les deux guerres mondiales, sont, faute d'un minimum d'analyses politiques, tout simplement tombés dans les pièges de la propagande nazie...

 

Marcelle CAPY, Une voix de femme dans la mêlée, Édition Paul Oliendorf, 1916 ; La défense de la vie, Oliendorf, 1918 ; Des hommes passèrent, Éditions du Tambourin, 1930 ; A bas les armes!, LICP, 1933 ; Avec les travailleurs de France, autoédition, 1937 ; L'homme et son destin, conférence donnée à la salle de la Société de Géographie, âris, Éditions de l'école addéiste, 1951.

Évelyne DIEDOLT, Marcelle Capy - Aline Valette : femmes et travail au XIXe siècle, Syros, 1984.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 15:58

   Le physicien et chimiste français, spécialiste de l'énergie atomique Jean Frédéric JOLIOT, dit Frédéric JOLIOT-CURIE, est également une figure du pacifisme.

   Ayant joué un rôle majeur comme Haut Commissaire dans les débuts de l'exploitation atomique en France dans l'immédiat après Seconde Guerre Mondiale, directeur du centre national de la recherche scientifique (CNRS) de 1944 à 1946, Prix Nobel de chimie 1935, il participe au mouvement pacifiste international en lançant notamment en 1950, l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique.

 

Scientifique de premier plan dans les années 1930

    Frédéric JOLIOT et Irène CURIE travaillent ensemble à partir de 1929 à l'Institut du radium. L'effet de projection de protons (un des constituants fondamentaux de la matière), qu'ils mettent en évidence au début de 1932 est une étape majeure vers la découverte du neutron (autre constituant fondamental) par James CHADWICK en février 1932. Au cours des années suivantes, les découvertes en laboratoire se succèdent, qui aiguillonnent vers la production de radioactivité artificielle. Leur Prix Nobel de 1935 consacre leurs travaux de synthèse de nouveaux éléments radioactifs. JOLIOT se consacre à la construction du premier cyclotron français et entreprend la construction du Laboratoire de synthèse atomique, spécialisé pour la production de nouveaux éléments radioactifs pour leurs applications biologiques et physico-chimiques. Les chercheurs français sont stimulés par la preuve de la fission de l'uranium apportée en janvier 1939 par Otto HAHN et Fritz STRASSMANN. Plusieurs équipes de chercheurs en Europe et aux États-unis se mettent en quête des conditions pour provoquer une réaction en chaîne. L'équipe de JOLIOT dépose le 30 octobre un pli cacheté à l'Académie des sciences sur la possibilité de produire des réactions nucléaires en chaîne illimitée.

Trois brevets déposés milieu 1939 attirent l'attention de DALADIER, Président du Conseil, alors que la France est en guerre avec l'Allemagne, qui décide de classer secret défense notamment le brevet intellectuel de la bombe atomique (brevet n°3). Il met l'équipe de JOLIOT au service du ministère de l'armement de Raoul DAUTRY en novembre 1939. JOLIOT fait jouer ses relations pour entrer en possession de l'ensemble du stock mondial d'eau lourde (185 kilos environ répartis en 26 bidons) et organise pour l'État français un contrat d'approvisionnement en uranium avec l'Union minière du Haut Katanga via les actionnaires majoritairement belges. En juin 1940, des membres de l'équipe, à parenté juive, étant menacé par l'invasion allemande, JOLIOT les envoie en Angleterre pour mettre les découvertes hors de portée, avec le stock d'eau lourde, étant donné que rares sont alors les personnes à comprendre la portée de ces recherches et de ces matériaux. JOLIOT lui-même reste en France.

 

Résistance et discrétion pendant l'Occupation allemande.

     JOLIOT refuse de signer l'ordre de reprise du travail début août 1940 des chercheurs restés en France, malgré la demande directe du général Enrich SCHUMANN et malgré les efforts pour l'en convaincre par l'entremise d'un physicien allemand francophone, Wolfgang GENTNER, qui avait auparavant, en 1933, obtenu une bourse de l'université de Francfort pour travailler à l'Institut du radium. Après que cette bourse ait été supprimée par... le régime nazi, Marie CURIE avait réussit à lui obtenir une nouvelle bourse pour qu'il puisse rester à Paris. Au terme des discussions, un accord se fait pour la remise en route du Laboratoire avec des chercheurs allemands, sous le contrôle de GENTNER, travaillant à la mise en fonctionnement du cyclotron et sur des recherches de physiques nucléaires générales sans visée militaire.

    Selon Pierre BIQUARD (Frédéric Joliot-Curie et l'énergie atomique, L'Harmattan, 2003, réédition du livre de 1961), scientifique et ami de JOLIOT et sympathisant communiste, le savant français figurait dans le comité du Front national universitaire fondé à l'appel du Parti Communiste clandestin en juin 1941 et il aurait remis à Pierre VILLON, responsable du Front national, son adhésion au PCF, adhésion qui ne fut rendue publique qu'à la fin août 1944. Mais selon Pierre VILLON, ce dernier n'aurait reçu l'adhésion de JOLIOT qu'en avril 1944, au moment où celui-ci passait dans la clandestinité. En novembre 1942 déjà, VILLON avait proposé à JOLIOT la présidence d'un comité directeur du Front national.

   il prend part en août 1944 à l'insurrection de Paris contre l'occupation allemande (inventeur d'une sorte de cocktail Molotov "Joliot-Curie", composé de trois éléments faciles à trouver à l'époque, cocktail facile à utiliser contre les chars allemands). Le Front national le délègue à l'Assemblée consultative provisoire, où il ne siège que jusqu'en février 1945, à cause de ses autres activités.

 

Directeur du CNRS, puis activiste pacifiste

    Directeur du CNRS d'août 1944 à février 1946, il participe en 1945 à la fondation du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), dont il est nommé Haut  Commissaire par le général de GAULLE. En 1948, il supervise la construction du premier réacteur nucléaire français, la pile Zoé.

   En avril 1950, il est révoqué de son poste de Haut Commissaire du CEA par le président du Conseil Georges BIDAULT sans explications, mais probablement en raison de sa forte implication dans la diffusion de l'Appel de Stockholm et de ses sympathies envers le PCF (mal vu des Américains en pleine guerre froide). Entre autres, il déclare au cours d'un meeting d'avril 1950 : "Les savants communistes et progressistes ne donneront pas une miette de leur savoir pour la bombe atomique".

Membre du PCF depuis 1942, membre du Comité central en 1956, il apparait souvent lors des meetings publics. Président du Conseil mondial de la paix de 1949 à 1958, il lance en 1950 l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique. Il fait ensuite partie des signataires du manifeste Russel-Enstein.

   L'Appel de Stockholm, pétition contre l'armement nucléaire, lancée par le Mouvement mondial des partisans de la paix et par Frédéric JOLIOT-CURIE le 19 mars 1950, est le point de départ d'une vaste campagne, alors que débute en juin la guerre de Corée, point culminant de la guerre froide. Cette campagne rencontre un véritable succès populaire, recueillant officiellement 15 millions de signatures en France, et consolidant du coup la place hégémonique du PCF dans le paysage pacifiste de ce pays, mais ne se traduit pas en une organisation de masse durable. Son contenu est bref :

"Appel

Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et d'extermination massive des populations.

Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.

Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre.

Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel."

 

Une place importante à la fois dans la recherche nucléaire française et dans le pacifisme contre la Bombe...

   On peut penser qu'avec ce savant on atteint une pleine duplicité dans l'attitude de la mouvance communiste. Mettre la Bombe hors la loi est-il compatible avec la position même du Grand Frère (PCUS) qui fait participer la "patrie du communisme" à la course aux armements nucléaires?

En fait, dans le paysage pacifiste français, la mouvance communiste s'insurge d'abord contre le "pacifisme tarte-à-la-crème qui se déchaîne depuis Hiroshima". Là, le PCF peut s'appuyer sur une opinion publique chez qui ce déchaînement n'a pas atteint son but. Bientôt, en misant sur une divergence entre Paris, Londres et Washington, le PCF croit pouvoir obtenir du gouvernement français l'engagement de ne pas entreprendre la fabrication de l'arme atomique afin de faire de la France le héraut du refus des blocs, susceptible de prendre la tête d'une campagne pour l'interdiction de l'atome militaire. En septembre 1947, trois ans avant l'Appel de Stockholm, France d'abord formule l'exigence de l'heure : "La bombe atomique doit être mise hors-la-loi". Un Front commun avec les socialistes semblent un temps se dessiner, mais la dynamique de la guerre froide, jointe au climat social à l'intérieur de la France (grèves importantes, agitations en métropole et dans les colonies) l'emporte. Et dans l'appareil où Charles TILLON est évincé, alors qu'il avait été chargé de le former, de l'organisation de masse devant orchestrer les campagnes pacifistes au profit de Laurent CASANOVA qui a plus la confiance du Parti, la confiance entre socialistes et communistes se délite.

JOLIOT-CURIE, dans ce contexte, met les points sur les i, lors d'un déjeuner de la presse américaine le 5 janvier 1949 : un chercheur communiste ne saurait participer à un programme nucléaire militaire d'une puissance étrangère quelle qu'elle soit. Le bureau politique du PCF même, embarrassé par cette position, semble alors rappeler que l'URSS n'est pas une puissance étrangère comme une autre. Il existerait pour la classe ouvrière un patriotisme soviétique extraterritorialisé. On mesure la tension qui peut exister chez le savant entre sa fidélité au communisme et sa volonté de promouvoir avant tout les applications civiles de l'énergie atomique. Dans les rhétoriques déployées en France, bien plus qu'ailleurs, il y a bien un fossé de plus en plus large entre ceux qui estiment que toute attaque antisoviétique est un symptôme de l'agressivité militaire occidentale, donc américaine et ceux qui pensent pouvoir tenir bon, avec le mot d'ordre d'abolition complète de l'atome militaire... Il y a aussi un flottement dans les rangs communistes même (qui se lit dans les pages de L'Humanité) et beaucoup trouve à l'Appel de Stockholm le ton d'une trouvaille publicitaire, alors même que l'Union Soviétique cherche à faire reconnaitre son statut de puissance nucléaire... Si les signatures affluent, l'ambiguïté même des porteurs de l'Appel fait qu'il est pratiquement sans lendemain... L'illusion que par cet Appel, par ailleurs, toute la mouvance communiste pourrait rejoindre la défense d'un monde sans armes atomiques est vite balayée. Et nombre de sympathisants, de compagnons de route du PCF, sans compter que l'on entre dans une période d'exclusions des rangs du Parti, s'en détournent. La guerre d'Indochine achève d'ailleurs de diviser le mouvement pacifiste. L'offensive idéologique de la mouvance pacifiste communiste vers les chrétiens subit d'ailleurs le même sort. Et le journal Témoignage Chrétien porte un coup sensible au PCF, en partie précisément en mettant en relief cette grande duplicité (présente à la fois sur la Bombe et sur la Paix en Indochine).

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la figure de Frédéric JOLIOT-CURIE, une fois le feu d'artifice de l'Appel de Stockholm éteint, n'ait plus guère de place dans le paysage pacifiste français.

Et ce, d'autant plus que le mouvement Paix et Liberté, créé dès 1951, répond, avec de grands moyens lui aussi à la propagande diffusée par le PCF. Ce mouvement, en réponse même à l'Appel de Stockholm, fondé par Jean-Paul DAVID, député-maire radical de Mantes et secrétaire général du RGR, dispose d'un apport de fonds américain considérable. Paix et Liberté fait partie de ces organisations anticommunistes qui se propagent alors sur le continent. L'organisation obtient le soutien de René PLEVEN, président du Conseil ainsi que de nombreux hommes politiques de l'époque. L'existence de cette organisation s'arrête en 1956, en raison... du dégel alors des relations internationales.

 

Frédéric JOLIOT-CURIE, La Constitution de la matière et la radioactivité artificielle (après de nombreux ouvrages traitant des radio-éléments), 1937 ; Un plan USA de mainmise sur la science, 1953 ; Cinq années de lutte pour la paix, 1954 ; La Paix, le désarmement et la coopération internationale, 1959 ; Oeuvres scientifiques complètes de Frédéric et Irène Joliot-Curie, 1961.

Michel PINAULT, Frédéric Joliot-Curie, Odile Jacob, 2000.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

 

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20 janvier 2019 7 20 /01 /janvier /2019 08:36

   Vo Nguyen GIAP est un général et homme politique vietnamien communiste. Chef de l'Armée populaire vietnamienne pendant la guerre du Viet Nam, il est le seul chef militaire ayant vaincu à la fois l'armée française, l'armée américaine et l'armée khmer rouge. Il a combattu également l'armée japonaise (août 1944)

Il contribue à faire de son pays la première puissance militaire du Sud-Est asiatique.

Le général Vo Nguyen GIAP est entré dans l'histoire militaire et les études militaires et stratégiques de son vivant. Admiré par ses amis et ennemis, dont le général français Raoul SALAN et le général américain William WESTMORELAND. Autodidacte et militant sur le terrain, il n'a suivi les cours d'aucune académie militaire.

 

 

Communiste et stratège militaire

     Participant à des manifestations nationalistes en 1930, il est emprisonné à Poulo-Condor durant plus de deux ans. Puis, enseignant en histoire dans un lycée, il rejoint le Parti Communiste vietnamien (1934). Il collabore alors avec Pham Von DONG dans le cadre de publications de propagande et publie un livre sur la question paysanne (en collaboration avec Truon Chinh) saisit par les autorités coloniales. En 1939, il se rend en Chine où il rencontre Hô Chi Minh. Deux ans plus tard, le Viet-minh est créé. Durant la guerre, GIAP forme le noyau de ce qui deviendra l'armée populaire du Viet-nam.

Après la proclamation de l'indépendance à Hanoï par Hô Chi Minh en 1945, GIAP est brièvement ministre de l'Intérieur, mais les hostilités commencent bientôt avec la volonté française de reprendre pied en Indochine. Il devient ministre de la Défense en 1946.

Après l'échec du soulèvement de Hanoï (décembre 1946), il abandonne les villes et les voies de communication, sauf à entretenir la guérilla urbaine pour fixer des forces adverses, et concentre ses efforts sur les campagnes. Ce n'est qu'en mai 1949, considérant que le "guérillaisme" n'est pas une fin en soi, qu'il se sent assez fort pour combiner guérilla et guerre mobile, et remporte un succès important à Cao-Bang qui lui permet d'organiser dans le Nord du pays une base solide faite de positions éparpillées souvent souterraines et peu vulnérables à l'aviation. Il y organise une école de cadres. L'armée vietnamienne, efficacement soutenue par l'URSS et la Chine populaire, consiste en milice pratiquant cette guérilla, troupes provinciales assurant les liaisons et unités régulières.

De manière générale, après la réoccupation française du Viet-nam, GIAP se réfugie le long de la frontière chinoise, au Viet Bac, et entame une guerre de partisans fondée sur un patient travail de mobilisation politique. Jusqu'en 1949, les forces contre-insurrectionnelles accrochent rarement le Viet-minh, et GIAP parvient à détruire le réseau de postes fortifiés français le long de la frontière. Cependant, la bataille pour gagner la sympathie et le soutien de la population continue.

La guerre prend une nouvelle dimension avec l'arrivée du général de LATTRE DE TASSIGNY (1950) comme commandant en chef des forces françaises. Les troupes du Viet-minh sont battues lorsqu'elles tentent, en 1951, d'investir le delta du fleuve Rouge. Ce qu'il envisage alors comme la troisième phase de sa stratégie, la conquête du sol échoue donc.  GIAP se retire et revient à la tactique de guérilla, tout en créant les conditions militaires pour un éventuel choc frontal, améliorant progressivement le niveau des armements et la capacité logistique.

La bataille de Diên Biên Phû, destinée à entrainer les forces du Viet-minh dans le piège du choc frontal, est, après bien des hésitations, acceptée par les forces communistes. Compte tenu des capacités logistiques du Viet-minh, de son artillerie et du moral extrêmement élevé des troupes, Diên Biên Phû, rapidement privé d'un terrain d'aviation et encerclé, se termine en désastre pour les troupes commandées par le général de CASTRIES (1954). GIAP a pensé cette offensive dès octobre 1952 et cette bataille, au cours de laquelle il dissimule habilement à l'aviation adverse l'acheminement à travers la jungle de matériel lourd, en est l'aboutissement, après bien des tassements sur le terrain.

Après l'indépendance du Viêt-Nam, partagé en deux le long du 17ème parallèle, GIAP devient ministre de la Défense de la République du Viet-Nam du Nord. A partir de 1965, l'armée du VietNam du Nord sert de soutien au Front National de Libération (FNL) qui lutte pour chasser le gouvernement pro-occidental du VietNam du Sud et ses alliés américains. Les méthodes sont à peu près les mêmes que dans la guerre contre les Français. GIAP reste le stratège de cette nouvelle guerre, même s'il laisse un rôle de plus en plus important aux généraux qu'il avait formés, dont Van Tien Dung qui s'empare de SaÏgon.  Il paraît en effet en perte de vitesse en 1971 et en 1975 - le commandant en chef est Van Tien Dung qui dirige la campagne, provoquant la chute de la capitale du VietNam du Sud. GIAP cesse d'être ministre de la Défense en 1980 et se retire du Politburo en 1982, mais occupe une place très prestigieuse au Viet-Nam.

 

Une oeuvre axée sur la guérilla populaire

  Les écrits militaires du général GIAP paraissent moins originaux que ceux de Mao Zedong. Cependant, en tant qu'organisateur et logisticien, il peut être considéré à la fois comme un remarquable militaire et un symbole de ce qu'une nation, sous la direction d'un noyau organisé et convaincu, peut accomplir à condition d'être convenablement motivée. De surcroît, au delà- de la violence armée, il ne perd jamais de vue, comme tous les "marxistes-léninistes", le but ultime de la stratégie militaire.  (BLIN et CHALIAND).

En bon marxiste, il estime que la guerre est la continuation par les armes de la lutte politique, sociale, culturelle et économique contre les colonisateurs, au premier chef français, et prône toujours une stratégie du temps et de l'espace destinée à lasser l'adversaire.

 

Vo Nguyen GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, Librairie François Maspéro, collection Cahiers Libres, 1966 ; Guerre de libération, Éditions sociales, Paris, 1970 ; Guerre du peuple contre guerre aéro-navale, Éditions en langues étrangères, Hanoï, 1975 ; Mémoires 1946-1954, en trois tomes, Éditions Anako, 2003-2004.

Peter MACDONALD, Giap - The Victor in Vietnam, New-York, 1996.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

P.S. Comme d'habitude dans la transcription des noms asiatiques en français, les orthographes peuvent varier d'un ouvrage à l'autre.... et les claviers ne rendent pas justice de leurs subtilités.

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19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 11:02

    Robert JOSPIN est un enseignant et un militant socialiste, pacifiste et libertaire français. Secrétaire général adjoint des Unions chrétiennes de jeunes gens dans les années 1930, son pacifisme intégral le place dans la mouvance de la Ligue de pensée française de René CHÂTEAU et du journal Germinal pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il rejoint après la guerre, après avoir été exclu de la SFIO à la Libération, les milieux pacifistes, pour, dans les années 1960 participer à la fondation de l'Union Pacifiste de France.

    Il fait partie de ces socialistes qui, traumatisés par la Grande Guerre, sont devenus des pacifistes inconditionnels, au point d'accepter pendant longtemps le régime de Vichy, ce qui ne l'empêche pas, ensuite, d'aider les résistants (Michel TAUBMANN, voir le vrai roman de Dominique Strauss-Khan, Éditions du Moment, 2011). Il se trouve constamment pris entre ce pacifisme intégral et une adhésion aux idéaux socialistes (tendance planiste). Sans compter l'ambiance générale dans une grande partie de l'intelligentsia française  qui fait préférer le fascisme au communisme, tombant souvent dans les pièges de la propagande nazie justificatrice du Grand Reich.

Son anticommunisme guide beaucoup ses choix politiques jusqu'à la fin de sa vie politique.

 

Première guerre mondiale, le traumatisme de la guerre

    Juste après avoir été mis au travail à treize ans, lors de la Première guerre mondiale, les Allemands entrent à Saint-Quentin où il réside. Sous occupation, l'activité industrielle est à l'arrêt et il doit trouver des petits boulots pour aider sa famille. Évacué par les Allemands vers la Belgique lorsque l'offensive du général NIVELLE est déclenchée en 1917, il est confronté aux soldats morts au bord du chemin, aux corps mutilés et sanglants, aux horreurs de la guerre. Ce souvenir ne le quittera jamais. En 1918, sous l'influence d'une foi renaissance et précisément d'un pasteur, il décide de devenir pasteur.

Protestantisme, socialisme, pacifisme libertaire

   Tenté un moment par le pastorat protestant, Robert JOSPIN se consacre aux Unions chrétiennes des jeunes gens, organisation de jeunesse protestante.

Les UCJG, apparus dans les années 1850 dans les régions protestantes, sont le produit du Réveil protestant et du Piétisme. Centrées d'abord sur les domaines intellectuels (bibliothèques, cours du soir, théâtre), elles investissent le domaine du plein air (camping, scoutisme, randonnée) à partir du début du XXe siècle. Elles s'insèrent au niveau mondial dans le mouvement des YMCA. En 1909, l'Alliance nationale accueille pour la première fois des réfugiés et apportent pendant la Grande Guerre confort et réconfort aux soldats alliés. En 1939, avec d'autres mouvements de jeunesse protestants, elles fondent la Cimade (Comité InterMouvement d'Aide aux Évacués).

Adhérant en 1924 à la SFIO (tendance planiste de Georges ALBERTINI), il se rapproche ensuite du courant pacifiste dont le leader est Paul FAURE. Anticommuniste, il est candidat (malheureux) aux élections législatives de 1936.

Avant même d'adhérer à la SFIO, il croise André GIDE et de sa rencontre avec Victor MÉRIC et Roger MONDIN dans ces années 1920 naît sa collaboration à la presse libertaire : La Patrie humaine, Le Réfractaire, Le Libertaire... Il côtoie Hans RYNER. Il rédige l'article Sécurité pour l'Encyclopédie anarchiste initiée par Sébastien FAURE, entre 1925 et 1934.

Dans les années 1930, il est actif aux côtés de Victor MÉRIC, Roger MONCLIN, Jeanne HUMBERT, René DUMONT, Claude JAMET, au sein de la Ligue Internationale des combattants de la paix (créée en 1931) dont le mot d'ordre est "Non à toutes les guerres". En 1939, il en devient secrétaire général. Orateur de talent, il multiplie les conférences (4 à 5 par semaine) et les articles dans La Patrie humaine, qui déclare "la guerre à la guerre". S'affirme clairement cette conviction qui ne le quitte jamais que la paix est un objectif absolu. Grâce à ses orateurs, la LICP sait se faire entendre, notamment par l'usage des moyens modernes, y compris radiophoniques. Elle sait aussi recourir à des formes de désobéissance civile, notamment lors des exercices de défense passive qu'elle juge empreint (comme le PCF d'ailleurs) de visées bellicistes. La LICP se prévaut du patronage prestigieux de personnalités comme Albert EINSTEIN, Stefan ZWEIG et Georges DUHAMEL, sans compter Romain ROLLAND, même si les événements mettent ensuite à mal la possibilité d'une pareille cohabitation.

 

Difficiles années de la Seconde Guerre mondiale...

   Son pacifisme intégral le place dans la mouvance de la Ligue de pensée française de René CHÂTEAU et du journal Germinal.

La Ligue de pensée française est un organisation néo-pacifiste qui fonctionne ouvertement avec l'autorisation des services allemands. Hostille à Marcel DÉAT, elle est proche de Pierre LAVAL. Elle attire ceux qui sont rebutés par l'alignement systématique du Rassemblement national populaire sur le parti national-socialiste allemand. Elle ne défend pas l'idéologie fasciste mais soutient la politique de Pierre LAVAL, qui trouve toujours le soin de se ménager quelques appuis parmi les anciens socialistes pacifistes dans ses combats contre l'amiral DARLAN et contre l'entourage maurrassien du maréchal PÉTAIN. C'est entre autres à travers le LICP que Pierre LAVAL entretien des liens avec la mouvance pacifiste. Le régime de Vichy ne répugne pas à puiser dans ce vivier des compétences pour conforter son pouvoir. 

En 1942, pour avoir aidé des résistants, Robert JOSPIN subit une perquisition suivie d'une courte arrestation, sans suite, mais comme beaucoup d'intellectuels français à cette époque, il est très surveillés par les services allemands.

En avril 1944, l'ambassade d'Allemagne lance une nouvelle publication, Germinal (qui porte le bandeau Hebdomadaire de la pensée socialiste française), destinée à fédérer certains "collaborateurs de gauche". Presque tous ses rédacteurs sont des enseignants et d'anciens membres de la SFIO passés par le pacifisme. Cette publication ne dure que quinze numéros et il ne semble pas que Robert JOSPIN ait donné d'articles à ce journal (mais l'information reste à vérifier...). Il s'en éloigne de toute façon assez vite.

 

Une difficile vie politique et la fondation de l'Union Pacifiste de France

    Exclu de la SFIO quelques semaines après la Libération, il rejoint le Parti socialiste démocratique de Paul FAURE, lui aussi exclu, qui s'efforce de rassembler les exclus socialistes. En 1948, il prend position contre le colonialisme dans la presse libertaire.

Il renoue franchement avec les milieux pacifistes et, en 1951, participe à la fondation de la revue du Comité national de résistance à la guerre et à l'oppression (CNRGO), La Voie de la Paix (avec Félicien CHALLAYE, Émile BAUCHET...), laquelle accueille et soutien, plusieurs années durant, l'ancien déporté Paul RASSINIER, futur "père" du négationnisme français. En 1961, il est parmi les fondateurs de l'Union Pacifiste de France, partisan du désarmement unilatéral et de l'objection de conscience.

Réintégré en 1955 à la SFIO, au moment de la guerre d'Algérie, il soutien une politique de maintien de la présence française (contrairement à son fils, Lionel JOSPIN, qui d'ailleurs n'adhère que peu à ses vues générales). Au Congrès fédéral de février 1956, il devient secrétaire-adjoint de la fédération de Seine-et-Marne (secrétaire en 1958 et 1959), et est candidat socialiste SFIO aux élections législatives dans l'Indre.

Sur le plan professionnel, en 1950, il est directeur d'une école spécialisée qui s'occupe de la jeunesse délinquante, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraire en 1966.

 En 1965, toujours très anticommuniste, il quitte la SFIO lorsqu'elle celle-ci appelle à voter François MITTERRAND aux élections présidentielles. En 1978, il adhère au Parti socialiste démocrate, mais en démissionne en janvier 1985, lorsque ce dernier fusionne avec le Parti social-démocrate, l'un des composantes de l'UDF.

En définitive, il dépense plus ses énergies au combat pacifiste, malgré une certaine dispersion, qu'à une carrière politique.

Ses nombreux écrits sont surtout des articles des différents journaux auquel il a collaboré, sans compter les multiples pétitions et appels...

 

Robert JOSPIN, La Question coloniale, Défense de l'homme, n°1, octobre 1948 ; Article Sécurité, dans Encyclopédie anarchiste, texte intégral dans le site encyclopedie-anarchiste.org.

Jean-Pierre BIONDI, La mêlée des pacifistes : 1914-1945,  La Grande Dérive, Maisonneuve et Larose, 2000. Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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