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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 10:45

   Le sociologue français Alain TOURAINE centre ses recherches sur l'action sociale et les nouveaux mouvements sociaux. Directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS), depuis 1958, il participe à la fondation de la revue Sociologie du travail.

    Après des études à l'École normale supérieure en 1945, il cherche à fuir le monde clos universitaire français, et part en voyages en Hongrie, en Yougoslavie avant de vivre l'expérience de la vie de mineur à Valenciennes (1947-1948). Cet engagement l'oriente vers une réflexion sur l'industrie, le travail et la conscience ouvrière. Influencé par les recherches de Georges FRIEDMANN (notamment Les problèmes du machinisme industriel), il retourne à l'École normale pour y passer son agrégation d'histoire (1950). Il intègre alors cette même année le Centre d'études sociologiques dirigé par les deux Georges FRIEDMANN et GURVITCH. Séjournant aux États-Unis (Harvard) et au Chili (son attachement à l'Amérique latine est l'occasion plus tard de projets de recherches), il approfondit ses connaissances en sociologie. Il quitte le CNRS pour l'École des Études en Sciences Sociales où il donne la mesure de son travail de recherche.

De sa thèse de doctorat "Sociologie de l'action" (1964) et de sa thèse complémentaire "La conscience ouvrière" (1966), à son oeuvre maitresse Production de la société (1973), il tire des éléments pour son étude des mouvements sociaux et met en place les cadres de sa méthode d'intervention sociologique. Il se livre également à une analyse complémentaire de la modernité.

Constamment, il se place dans la condition de baigner dans le monde qu'il étudie sans s'enfermer dans l'académisme universitaire. Notamment, en 1981, il se rend en Pologne pour étudier de près le mouvement Solidarnosc. Il reste engagé politiquement, par exemple en 1989, où il signe avec René DUMONT, Gilles PERRAULT et Harlem DÉSIR, un manifeste pour une laïcité (Politis, 9 novembre), en pleine affaire des élèves voilées et du foulard "islamique". Membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence, il est membre par ailleurs du comité d'orientation scientifique de l'association A gauche, en Europe, fondée par Michel ROCARD et Dominique STRAUSS-KAHN.

   Bien que proche de Talcott PARSONS à ses débits, il ne s'inscrit pas dans la perspective fonctionnaliste. Il s'oppose tout autant au structuro-marxisme de Louis ALTHUSSER. Les grands auteurs qui pensent le travail influencent grandement sa pensée : Karl MARX bien sûr, Georges FRIEDMANN directement (notamment par l'ouvrage les problèmes humains du machinisme industriel), mais aussi GURVITCH et PARSONS, sans compter l'influence de Max WEBER et d'Émile DURKHIEM qui lui permet de ne pas tomber dans l'économisme. Également, il s'inspire des travaux de Jean-Paul SARTRE et de Claude LÉVI-STRAUSS.

 

L'actionnalisme

    Produit des travaux d'Alain TOURAINE et de ses collaborateurs au fil des ans, l'actionnalisme n'est pas une théorie générale (au sens parsonien), qui serait opposable par exemple à la théorie marxiste, mais plutôt une démarche sociologique visant à mettre le sociologue en position d'entreprendre des analyses. Si la théorie générale reste un objectif, on assiste ouvrage après ouvrage à une lente maturation : il n'y a donc pas d'exposé systématique à y rechercher. Dans sa pensée évolutive, l'auteur et son équipe opèrent quelquefois des glissements de sens des concepts utilisés d'un ouvrage à l'autre. On a pu écrire que sa pensée était d'un abord difficile, surtout si l'on recherche une vision globale. La pensée d'Alain TOURAINE (certains aiment bien utilisé le mot tourainienne ; on a pu lire ce que nous pensons de l'abus des ismes...) repose sur six ou sept concepts fondamentaux étroitement reliés, et quelques autres d'importance secondaire aux liens plus distendus. Le lecteur retrouve au fil des ouvrages ces concepts : l'historicité, le système d'action historique, les rapports de classes, le système institutionnel, l'organisation sociale et les mouvements sociaux, auxquels s'ajoute ultérieurement le Sujet.

   Attaché donc au Centre d'Études Sociologiques, Alain TOURAINE fait ses premières armes en sociologie industrielle (sous la direction de Georges FRIEDMANN) et publie  L'évolution du du travail ouvrier aux usines Renault (1955). il établit les trois grandes phases A, B et C de l'évolution professionnelle; amplement décrites dans le chapitre 19 sur la Sociologie du travail. il crée en 1958 le Laboratoire de Sociologie Industrielle à l'École Pratique des Hautes Études, et co-fonde également la revue Sociologie du travail (1959). Le concept de travail est donc au coeur de ses premiers travaux théoriques tels que Sociologie de l'action et c'est celui-ci qui fonde la notion centrale de l'ouvrage, à savoir celle de sujet historique. Le sujet historique définit un rapport de la société (travailleur collectif) à elle-même, c'est-à-dire une capacité de cette société à se saisir de son propre travail et de ses résultats pour donner un sens à son action historique : certaines sociétés construisent des cathédrales, d'autres s'engagent dans le développement de la production, d'autres enfin misent sur le progrès technique. Il s'agit donc à chaque fois d'une orientation que se donne la société à partir de l'usage du surplus de travail.

Dans le même ouvrage, la notion de situation du travail occupe bonne place. Il en est de même pour celle de conscience ouvrière, avec des distinctions entre conscience fière, conscience soumise, conscience constituante (1965). La conscience ouvrière est le titre de l'ouvrage suivant Sociologie de l'action. Le travail, la conscience ouvrière et le mouvement ouvrier sont au centre de ces ouvrages : "Le travail est la condition historique de l'homme, c'est-à-dire l'expérience significative, ni naturelle, ni métasociale, à partir de laquelle peuvent se comprendre les oeuvres de civilisation et les formes d'organisation sociale" (1965). C'est le travail qui est le fondement des concepts de sujet historique et d'action historique et c'est lui qui conduit à la méthode dénommée actionnalisme.

   Des travaux fondés sur l'analyse du travail (au sens large, et non au sens de procès de travail) conduisent à l'analyse de la conscience ouvrière et débouchent sur celle du mouvement ouvrier, et plus généralement sur l'étude des mouvements sociaux. Cette trajectoire de sa pensée est consacrée par la transformation du Laboratoire de sociologie industrielle en Centre d'Étude des mouvements sociaux (CEMS) en 1970, l'analyse quittant nettement les murs de l'entreprise pour s'attaquer à la société en général. Les mouvements sociaux qui ont éclaté dès le printemps de 1968 dans nombre de pays européens ou dans les minorités nord-américaines induisent ce changement d'appellation. C'est l'époque de nombreuses publications d'application de la démarche actionnaliste, sur le Mai français (1968), la société post-industrielle (1969), les États-Unis (1972), le Chili (1973), les mouvements sociaux urbains... C'est aussi une période d'accouchement théorique avec Production de la Société (1973) et Pour la sociologie (1974).

 

L'intervention sociologique

    Pour la sociologie amorce un tournant dans la démarche actionnaliste et plus particulièrement dans le rapport du sociologue à son objet scientifique. Dans le souci de ne pas être asservi par les catégories dominantes de la pratique, Alain TOURAINE prône l'intervention sociologique. "Engagé dans le mouvement, ou dit-il, mais aussi dégagé de son organisation" (1974). Ainsi l'intervention sociologique est l'outil de distanciation du sociologue par rapport à son objet qui lui permet de dépasser l'adhésion à l'une ou à l'autre des représentations et idéologies des parties en présence. Par cette distanciation, le sociologue va se faire accoucheur du sens caché de l'action historique, voire plus encore, si l'on prend à la lettre cette affirmation : "Le but de la sociologie est d'activer la société, de faire voir ses mouvements, de contribuer à leur formation, de détruire tout ce qui impose une unité substantative : valeur ou pouvoir, à une collectivité". Et ailleurs : "On ne peut jamais dire qu'un sociologue observe un mouvement social ; car celui-ci, concept et non pratique, ne peut pas être constitué complètement sans l'intervention du sociologue" (1974).

A partir du milieu des années 1970, on assiste à une certain infléchissement de la pensée actionnaliste : l'intervention sociologique prend le pas sur l'action historique, elle-même fondée sur le travail (PORTIS, 1990). L'analyse des mouvements sociaux quitte la stricte observance du cadre théorique établi dans Production de la société. Alain TOURAINE et son équipe (F. DUBET, Z. HEGEDUS, M. WIEVORKA...) étudient les luttes étudiantes (1978), le mouvement anti-nucléaire (1980), les luttes occitanes (1981), "Solidarité" (1982), le mouvement ouvrier (1984), le mouvement des femmes... La nouvelle méthode sociologique employée justifie l'abandon du Centre d'études des mouvements sociaux et la création en 1981-1982 du Centre d'action et d'intervention sociologique (CADIS). La publique de l'ouvrage le plus théorique, Le retour de l'acteur (1984) consacre cet infléchissement de la pensée actionnaliste confirmée par Critique de la modernité (1992). (Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL)

 

Alain TOURAINE, L'évolution du travail ouvrier des usines Renault, 1955 ; Sociologie de l'action, 1965 ; La conscience ouvrière, 1966 ; La société post-industrielle, 1969 ; Production de la société, 1973 ; Pour la sociologie, 1974 ; Le mouvement ouvrier, 1984 ; Le retour de l'action, 1984 ; Critique de la modernité, 1992 ; Sociologia, 1998 ; Un nouveau paradigme : pour comprendre le monde d'aujourd'hui, 2005 ; La fin des sociétés, 2013. la grande majorité de son travail est publié aux Éditions du Seuil, puis chez Fayard à partir de 1984. Un certain nombre de ses ouvrages est disponible sur le site de l'université du Québec à Chicoutimi (classiques.uqac.ca)

Alain TOURAINE, Avec Michel WIEVIORKA et François DUBET, Le mouvement ouvrier, Fayard, 1984.

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 08:17

  Homme politique français, Marcel CACHIN est un parlementaire socialiste, puis communiste de 1914 à 1958, directeur du journal L'Humanité de 1918 à son décès. C'est à ces deux derniers titres qu'il a une influence certaine et longue, n'étant pas pacifiste lui-même, sur le paysage pacifiste français. Notamment du fait que le PCF a des positions souvent tranchées, mais également variables, sur la politique militaire, l'armement et la guerre, et qu'il a une emprise après la seconde guerre mondiale sur ce paysage, par l'intermédiaire du Mouvement de la paix. Il joue un rôle important dans le Mouvement breton.

Un dirigeant de premier plan de la mouvance communiste

   Député de 1914 à 1932, il se rallie à la politique nationale pendant la Première Guerre Mondiale et soutient donc la guerre. Il est envoyé en mission en Italie, puis une première fois en Russie en 1917. Durant l'été 1920, il effectue avec Ludovic-Oscar FROSSARD un voyage en Russie soviétique, l'un et l'autre en reviennent conquis par le nouveau régime.

Il est l'un des artisans de la scission de la SFIO lors du Congrès de Tours, durant lequel la majorité approuve la révolution d'Octobre et le soutien des bolchéviks. Il est l'un des fondateurs du Parti Communiste Français, qui adhère à la IIIeme Internationale.

En janvier 1923, il dénonce l'occupation de la Ruhr ordonnée par le gouvernement de Raymond POINCARÉ afin de contraindre l'Allemagne à accélérer les paiements des indemnités imposées par le Traité de Versailles. Il faut rappeler que, dès le début de la prise de connaissances des décisions de ce traité, L'Humanité les critique, pas tant en ce qui concerne d'abord la lourdeur des sanctions contre l'Allemagne que contre le fait qu'il "assume l'hégémonie complète du capitalisme anglo-saxon (...), élimine la concurrence la plus redoutable (...) (et) grâce à leur possession de toutes les matières premières, grâce à leur empire colonial devenu colossal, les citoyens de langue anglaise dominent à cette heure l'univers entier" (juin 1919). le Traité de Versailles n'est en fait dans ses colonnes que très peu mentionné...

Lui et d'autres communistes français organisent cette année 1923, d'importants meetings, notamment dans les villes de Francfort et Stuttgart. Inculpé pour "attentat contre la sûreté extérieure et intérieure de l'État", son immunité parlementaire est levée et il est emprisonné. Il reçoit en février une lettre de soutien de Grogori ZINOVIEV, le président de l'Internationale communiste, qui lui exprime ses "plus aimables salutations" et celle des "camarades Lénine, Trotsky et Boukharine". Il est finalement innocenté en mai par le Sénat et libéré. Élu délégué en 1928 au VIe Congrès de l'Internationale communiste, il est élu à son comité exécutif et prend part à la décision d'une journée internationale contre la guerre, le 1er août 1929. Le gouvernement saisit cette occasion pour frapper le PCF et pour s'attaquer aux finances de L'Humanité. CACHIN réplique en créant des comités de défense du journal, véritable réseau de diffuseurs militants.

Au tournant des années 1930, bien que député et membre du bureau politique, il n'est plus en odeur de sainteté pour les tenants de la politique soviétique. Trop unitaire pour ceux-ci, et réaliste envers la politique "classe contre classe", qui a contribué au désastre électoral de 1928. Mais contrairement au futur collaborateur Jacques DORIOT, à Henri SELLIER ou à Renaud JEAN, il continue de rester ficèle au Parti et à la ligne stalinienne.

En 1936, il est l'un des pilliers du Front Populaire. Refusant de désavouer le pacte germano-soviétique et suivant la ligne du Parti, il est déchu de ses mandats en 1940, dans la fournée des mesures de répression du gouvernement contre la mouvance communiste.

Pendant l'Occupation, confronté à la question des premiers otages à la suite des attentats perpétrés contre les soldats allemands, il rédige une lettre dans laquelle il condamne les attentats individuels contre l'armée allemande. Des extraits de cette lettre sont repris par le Parti ouvrier et paysans français, parti composé d'anciens élus du Parti communiste français dans un but de propagande pour la Collaboration. Mais il n'est pas inquiété à la Libération pour cet écrit.

Pendant la guerre, il se retire en Bretagne, y est arrêté en septembre 1941 et amené à la prison de la santé à Paris. Il y est libéré le mois suivant, à la suite probable de la lettre qu'il rédige condamnant les attentats. Surveillé, menacé après être retourné en Bretagne, il est "exfiltré" en août 1942 par une équipe spéciale du Parti communiste, amené en Région Parisienne où il mène une existence clandestine dans des pavillons. Après la Libération, il reprend ses activités jusqu'à sa mort.

Directeur de l'Humanité (1918-1958), membre du bureau politique du PCF (1923-1958) et sénateur (1935), puis député de la Seine (1946) et enfin député doyen de l'Assemblée nationale, participant à de nombreuses élections présidentielles,  il pèse sur l'évolution du paysage politique français, mais surtout dans le sens des revendications bretonnes (langue bretonne, entre autres). Il participe notamment à la refondation des "Bretons émancipés" qui deviennent l'Union des sociétés bretonnes d'Ile-de-France (USBIF). Il garde cette orientation même lorsque le PCF s'éloigne des aspirations régionalistes.

 

Une action qui pèse sur la mouvance pacifiste

    De ses positions, d'ailleurs à cette époque semblable à celle de la SFIO, pacifistes volet défensistes, dès le début de 1914, qui chargent l'Allemagne de la plus grande responsabilité dans le déclenchement de la guerre, qui la chargent également en 1918, et même après la signature du Traité de Versailles de 1919, de cette responsabilité, Marcel CACHIN ne figurent pas parmi les "vrais" pacifistes qui défendront la paix. C'est plutôt le wilsonisme qui constitue sa cible, surtout dès qu'en 1917, la nouvelle Russie soviétique conclu une paix séparée avec l'Allemagne. Dès la conclusion de cette paix séparée, il dénonce et ce jusqu'à la fin du conflit la collusion entre Berlin et Moscou.

Ce n'est que dans les années 1920 qu'il change de ton par rapport à Moscou, s'alignant de plus en plus sur les lignes soviétiques, et depuis cette période, il n'en dévie pas, malgré les nombreux débats. Au Congrès d'Amsterdam d'août 1932, par exemple, il valorise son ordre du jour : "Rassemblement anti-Genève" (anti-SDN), Rassemblement anti-socialiste", même s'il est conscient du caractère délétère pour les positions électorales du PCF de la politique soviétique classe contre classe. C'est qu'il défend de bout en bout la révolution bolchévique, dans un climat, rappelons-le, où les puissances occidentales, de la fin de la première guerre mondiale jusqu'à la fin des années 1920, cherchent à l'abattre, politiquement, militairement, idéologiquement... C'est le sens de presque toutes ses adresses au gouvernement français... Il demeure extrêmement vigilant sur cela, même s'il est obligé parfois de suivre les voies sinueuses de la diplomatie soviétique. A partir de l'été 1934, il milite dans le sens d'une approbation de STALINE de la politique française, à renfort d'affiches, tout en s'efforçant de ne pas couper les ponts avec tous les pacifistes (notamment par rapport à l'activité du CVIA), même ceux qui défendent l'action de la SDN.

Il est toutefois de plus en plus difficile de camoufler ce suivisme derrière le façade d'un pacifisme tonitruant. Les tiraillements entre les différentes tonalités des discours dans L'Humanité, pris dans des "débats" qui animent alors la direction soviétique elle-même. Marcel CACHIN, à cause d'un certain fidélisme, rend difficile la tâche de nombreux militants de la paix, surtout ceux qui sont membres du PCF et des organisations "frères". Au fur et à mesure qu'on approche de la Seconde guerre mondiale, notamment à partir de la guerre d'Espagne et du Front Populaire, les positions de Marcel CACHIN sont celles d'un leader qui doit concilier des positions pas très conciliables, gardien de l'unité d'un Parti et de son journal. Il ne peut empêcher d'ailleurs l'expression de ces militants, expression qui lui est reprochée en ricochet en quelque sorte par les tenants d'une ligne plus audacieuse sur la guerre et la paix, qu'elle soit détachée enfin de l'emprise de la diplomatie soviétique ou au contraire qu'elle suive bien plus la logique du "Grand frère"....

Cela se reflète dans les colonnes de L'Humanité avant la guerre, cela se reflète également après la guerre... Longtemps après les événements, l'étau idéologique du pacte germano-soviétique (1939) puis de sa dénonciation (1941) sur les esprits, le marque sans doute jusqu'à la fin, entre accusations de collabo-pacifisme puis d'attentisme devant les événements. Il se trouve en fait au coeur des contradictions de la mouvance politique sur les questions de la guerre et de la paix...

Marcel CACHIN, Carnets (qui couvrent de 1906 à jusqu'à sa mort), CNRS Éditions, 1993, Présentation de Denis PESCHANSKI et de René RÉMOND.

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

  

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15 décembre 2018 6 15 /12 /décembre /2018 11:00

      Péret BENJAMIN est un écrivain surréaliste français, également connu sous les pseudonyme de Satyremont, Peralda et Peralta. Il est généralement principalement représenté pour sa poésie des plus singulières : virtuosité de l'écriture automatique, luxuriance baroque des images (relancées indéfiniment par un emploi unique de la proposition relative), humour burlesque désacralisateur, audace transgressive. Sa poésie s'inscrit dans le surréalisme du plus haut vol, sous le signe ascendant de l'abondance, de la liberté...

      Mais cette présentation ne rend pas justice à son engagement militant pacifiste et communiste, de tendance trotkyste, participant aux nombreux soubresauts des courants critiques au stalinisme, notamment au sein de la IVe Internationale. Toute sa vie en fait est tendue dans ce combat pour un réel socialisme, révolutionnaire permanent et intransigeant. Comme pour de nombreux surréalistes qui le cotoient (dans la conflictualité le plus souvent), les présentations officielles mettent peu en avant le contexte de leurs activités, souvent très à gauche sur l'échiquier politique, collant pour les critiquer et les combattre, dans la mesure de leurs voyages fréquents, aux évolutions de l'Union Soviétique. il faut d'ailleurs le plus souvent plonger dans leurs contributions aux multiples feuilles plus ou moins révolutionnaires et dans les mémoires des survivants pour reconstituer leur véritable itinéraire.

   Benjamin PERET situe lui-même le début de son propre itinéraire à la guerre de 1914, "ce qui a tout facilité!", formule qui pour un biographe comme Guy PRÉVAN, "fournit la double-clé de l'état d'esprit qui conduit l'auteur de Mort aux vaches et au champ d'honneur à assumer, parallèlement (et non conjointement)  son aventure de poète, une activité révolutionnaire qui jamais ne se démentit." Il faut ajouter que, perpétuellement, il se trouve dans ses difficultés pécuniaires constantes qui l'oblige à travailler, dans n'importe quel journal, comme correcteur.

   Alors que sa mère le fait engager, devançant l'appel, comme infirmier au cours de la Première Guerre mondiale, il participe à la guerre en 1917 au 1er régiment de cuirassiers à Salonique puis en Lorraine. Il en sort son antimilitarisme virulent, qu'il exhibe volontiers dans les cercles littéraires où les surréalistes se produisent. Dès 1920, il rencontre, par l'entremise de sa mère, André BRETON et de fil en aiguille fréquente Robert DESNOS, heureux de participer à l'effervescence parisienne, alors qu'il a le sentiment d'être bloqué à Nantes. L'écriture d'un ouvrage basé sur une contrepèterie, Les Rouilles enragées, diffusé en 1928 et saisi presque tout de suite, n'est qu'un résultat d'une vie assez mouvementée, marquée à distance et parfois avec un certain décalage dans le temps, par les luttes internes du Parti communiste de l'URSS, où toutes les oppositions à STALINE, tour à tour, sont pratiquement laminées, politiquement et physiquement. TROTSKY notamment, suite à son éviction définitive en 1927, devient le point de référence (de ses critiques du bureaucratisme soviétique à ses doutes sur le marxisme lui-même vers la fin de sa vie) de nombreux communistes, français notamment, notoires surréalistes compris, dans des débats au sein d'une Opposition de gauche qui s'active autant en Europe qu'en Amérique Latine (mais dont les échos ne parviennent pas à l'opinion publique en général) (TROTSKY se réfugie au Mexique), dont Benjamin PERET suit la destinée de minorités en minorités... Au Brésil, en Espagne, au Mexique, dans les années trente et quarante, il est en butte à la répression et à des difficultés matérielles. Jusqu'à sa mort, Benjamin PERET est le seul surréaliste resté fidèle à André BRETON (décédé plus tard, en 1966).

Dans sa démarche, depuis la fin de la seconde guerre mondiale et des persécutions nazies et collaborationnistes (en France tout au moins, car la répression subsiste en URSS et en Amérique Latine), il reste dans les eaux politiques et littéraires de l'utopie révolutionnaire, explorant aussi bien la numérologie, les mythes précolombiens que l'érotisme ou l'inconscient... et les perspectives politiques communistes, vues d'une (extrême) minorité d'extrême gauche.

    L'essentiel de son travail d'écrivain, beaucoup plus disponible aujourd'hui qu'à l'époque de leur publication, est partagé entre une partie politique et une partie purement littéraire, cette dernière étant bien plus connue que la première. Ses oeuvres poétiques et ses oeuvres politiques sont publiés dans les années 1980 par l'Association des Amis de Benjamin Péret (14, rue d'Orchampt, Paris, 18ème) fondée en 1963 pour défendre la mémoire du poète et militant révolutionnaire, dans ses Oeuvres Complètes en 7 tomes (Librairie José Corti). Il faut signaler que malgré cette oeuvre prolifique, la majeure partie de son énergie d'écrivain est orientée vers son travail de correcteur, dans divers journaux. Les textes politiques sont rassemblés dans le tome 5 de cette publication d'ensemble, ainsi que dans le tome 7.

 

Benjamin PERET, (partie politique) La parole est à Péret, Éditions surréalistes, 1943 ; Le Déshonneur des poètes, Mexico, Poésie et Révolution, Paris, K. éditeur, 1945 ; Le Manifeste des exégètes, Mexico, Editorial Revolucion, septembre 1946, brochure publiée sous le pseudonyme de Peralta ; Lettre ouverte au Parti Communiste Internationaliste, secteur française de la IVème Internationale, Paris, 10 juin 1947 ; Les Tâches du prolétariat face aux deux blocs, Imprimerie Union, décembre 1949, signé "Union Ouvrière Internationale ; Le Déshonneur des poètes, Jean-Jacques Pauvert, collection Liberté, 1965 ; Le Syndicat contre la révolution, réédition de "La révolution et les syndicats" (série d'articles publiés dans Le Libertaire, juin-septembre 1952) ; Pour un second Manifeste communiste (avec Grandizo MUNIS), Edition Losfeld, 1965 ; (partie plus poétique), Le passager du trasatlantique, Sans pareil, 1921 ; Les Couilles enragées, 1926, réédité après saisie policière, sous le titres Les Rouilles encagées, Éric Losfeld, 1954 ; Le Grand Jeu, Gallimard, 1928 ; Je ne mange pas de ce pain là, 1936, réédition par Syllpese en 2010 ; Anthologie de l'amour sublime, 1956, Réédité chez Gallimard en 1988 ; La Commune des Palmarès, 1956, réédition Syllepse, 1999 ; Anthologie des mythes et contes populaires d'Amérique, 1960, Réédition par Albin Michel en 1989. André BRETON et Benjamin PÉRET, Correspondance 1920-1956, présentée et éditée par Gérard ROCHE, Gallimard, 2017.

Guy PRÉVAN, Péret Benjamin, révolutionnaire permanent, éditions Syllepse, 1999.

L'Association des Amis de Benjamin Péret publie depuis 2014 une feuille d'information, Trois cerises et une sardine (titre aussi d'un ensemble de textes publié par Syllepse en 1999). www.benjamin-peret.org

 

 

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14 décembre 2018 5 14 /12 /décembre /2018 13:05

   Edgar NAHOUM, dit Edgar MORIN est un sociologue et philosophe français plus connu pour ses travaux en ces matières que pour sa activité pacifiste. Il s'agit pour lui de penser la complexité pour entreprendre des changements politiques, économiques et sociaux.

 

Pacifisme et Résistance

   Se qualifiant d'incroyant radical, Edgar MORIN, d'origine séfarade effectue son premier acte politique pendant la guerre d'Espagne, en 1936, en intégrant une organisation libertaire, "Solidarité internationale antifasciste. En 1938, il rejoint les rangs du Parti frontiste, petite formation de la gauche pacifiste et antifasciste et y milite parallèlement à ses études en histoire, en géographie et en droit.

Il entre, après sa licence de droit en 1942, au sein des "forces unies de la jeunesse patriotique, élément de la Résistance communiste. Il intègre ensuite le mouvement de Michel CAILLIAU, le MRPGD (Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés). En 1943, il est commandant dans les Forces Françaises combattante, homologué comme lieutenant. Son mouvement fusionne avec celui de François MITTERRAND, qui devient le MNPGD (Mouvement Nationale des Prisonniers de Guerre et Déportés). Il adopte alors le pseudonyme de MORIN, qu'il garde par la suite. Il devient en 1945 attaché à l'état-major de la 1ere armée française en Allemagne, puis chef du bureau "Propagande" au Gouvernement militaire français (1946).

C'est que contrairement à beaucoup de pacifistes poreux par rapport à la propagande allemande et du coup attentiste sur la suite des événements tout au long de la guerre, Edgar MORIN, doté d'une solide culture historique, rejoint la résistance communiste. Il n'est alors pas représentatif de l'évolution de l'ensemble des pacifistes français.

A la Libération, il écrit L'An zéro de l'Allemagne où il dresse l'état des lieux de l'Allemagne, insistant sur l"état mental du peuple vaincu, en état de "sommanbulisme", en proie à la faim et aux rumeurs. Son livre arrive au moment du tournant communiste, où après la stigmatisation de la culpabilité allemande, STALINE déclare qu'HITLER passe et que le peuple allemand reste.

Membre du Parti Communiste Français depuis 1941, il s'en éloigne à partir de 1949 et en est exclu à son grand regret en 1951, pour avoir écrit un article dans le journal France Observateur.

   Edgar MORIN, même lorsqu'il entame sa "carrière" de sociologue en entrant au Centre d'études sociologiques (CNRS) dirigé par Georges FRIEDMAN en 1950 (avec l'appui de Maurice MERLEAU-PONTY, de Vladimir JANKÉLÉVITCH et de Pierre GEORGE), continue de militer, fidèle à ses convictions pacifiste et antifasciste, contre les guerres, notamment d'Algérie. En 1955, il est l'un des quatre animateurs du Comité contre la guerre d'Algérie. Mais contrairement à ses amis, SARTRE, DEBORD ou BRETON, il ne signe pas la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie", dit "Manifeste des 121", publié en septembre 1960 dans le journal Vérité-Liberté. L'urgence étant d'éviter l'installation d'une dictature en Algérie et en France, il lance, avec Claude LEFORT, Maurice MERLEAU-PONTY et Roland BARTHES, un appel pour l'urgence de négociations.

Edgar MORIN est membre dans les années 2000 du comité de parrainage de la Coordination française pour la décennie de la culture de paix et de non-violence. Intéressé par la non-violence, il apprécie le bouddhisme, religion sans dieu.

 

Une "carrière" de sociologue de premier plan

   Edgar MORIN conduit en 1965 une étude transdisciplinaire, au sein d'une vaste recherche de la DGRST, sur une commune de Bretagne, dont il publie les résultats dans La Métamorphose de Plodémat (1967), l'un des premiers essais d'etnologie dans la société française contemporaine. Il s'intéresse très vite aux pratiques culturelles, encore émergentes et mal considérées par les intellectuels d'alors : L'esprit du Temps (1960), La Rumeur d'Orléans (1969). Il cofonde la revue Arguments en 1956 et dirige le Centre d'études des communications de masse (CECMAS) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson, dans la revue Communications.

Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique Latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des Sciences sociales de Santiago au Chili. En 1969, il est invité à l'Institut Salk de San Diego où il retrouve Jacques MONOD et conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.

Aujourd'hui directeur de recherche émérite au CNRS, il est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, avec l'exigence de la démarche transdiciplinaire, notamment dans le monde  méditerranéen et en Amérique Latine, ainsi qu'en Chine, Corée et Japon. Il a fondé et préside l'Association pour la Pensée Complexe (APC).

 

Une pensée complexe qui relie

   Si la première formulation de la pensée complexe ne date que de 1982, dans le livre Science avec conscience, Edgar MORIN utilise le terme reliance pour indiquer le besoin de relier ce qui a été séparé, morcelé, détaillé, compartimenté, classé... en disciplines parfois antagonistes et écoles rivales de pensée.

Dans son livre La tête bien faite. Repenser la réforme. Réformer la pensée, publié en 1999 aux Éditions du Seuil, il expose les principes d'une pensée reliante, abondamment commentés et développés d'ailleurs, dans le site du Mouvement pour la Pensée complexe (mcxapc.org) :

- le principe systémique ou roganisationnel. l'idée systémique est à l'opposé de l'idée reductionniste car "le tout est plus que la somme des parties". Les émergences, qualités ou propriétés nouvelles apparaissent dans l'organisation d'un nouveau produit que les composantes ne possédaient pas. "le tout est moins que la somme des parties" également cas certaines qualités des composants sont inhibées par l'organisation de l'ensemble.

- le principe hologrammatique. Chaque cellule est une partie d'un tout - l'organisme global - mais le tout est lui-même dans la partie : la totalité du patrimoine génétique est présente dans chaque cellule individuelle ; la société est présente dans chaque individu-citoyen, en tant que tout, à travers son langage, sa culture, ses normes...

- le principe de boucle rétro-active. "L'effet agit sur la cause" referme le processus de causalité de linéarité ouverte "la cause agit sur l'effet". Comme dans un système autonome de chauffage où le thermostat régule le fonctionnement. Comme l'homéostasie des organismes vivants.

- le principe de boucle récursive. C'est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit. Chaque être vivant est produit et producteur dans le système de reproduction. Les individus produisent la société dans et par leurs interactions, et la société, en tant que tout émergeant, produit l'humanité des individus en leur apportant le langage et la culture.

- le principe d'autonomie/dépendance (auto-éco-organisation). Les (choses) vivantes sont des (systèmes) auto-organisateurs qui sans cesse d'auto-produisent et par là-même dépensent de l'énergie pour entretenir leur autonomie et doivent donc puiser de l'énergie dans leur milieu dont elles dépendent pour être autonomes.

- le principe dialogique. Ce (principe) unit deux notions devant s'exclure l'une l'autre, mais qui sont indissociables en une même réalité. La dialogique "ordre/désordre/organisation" dès la naissance de l'Univers. Les particules physiques comme une dialogique (onde et corpuscule). La dialogique (individu/société/espèce) présente en chaque être humain.

- le principe de réintroduction du connaissant dans toute connaissance. (Tout objet-machine, tout objet-processus inventés contient du "sujet" qui les a conçus). De la perception à la théorie scientifique, toute connaissance est une reconstruction/traduction pour un esprit/cerveau dans une culture et un temps donnés.

   

Intégrer le social-historique et la vie quotidienne.

   Comme beaucoup d'autres auteurs contemporains, dont ceux, chacun à leur manière, issus de l'École de Francfort, dont Pierre BOURDIEU ou ALTHUSSER, Edgar MORIN tente de trouver une méthodologie pour pallier aux défauts de nombreuses théories, qui parlent de conflits en sous-estimant les coopérations, les sociabilités et les consensus ou inversement comme de celles qui discutent du système social ou des structures sociales en omettant les pratiques quotidiennes ou encore comme celles qui traitent de l'imaginaire et des réalités...

Pour Edgar MORIN, "les théories sociologiques n'arrivent pas à concevoir l'unité des antagonismes ni l'antagonisme dans l'unité. Les unes ne voient que l'unité du système social, les autres ne voient que les antagonismes ; pour les premières les antagonismes sont secondaires, pour les secondes l'unité n'est que de façade ou masque. Or ce qu'il nous faut, c'est une pensée capable de concevoir la société, non seulement comme unitas multiplex - unité/multiplicité -, mais aussi comme union de l'unité et de la désunité." Il propose, pour ne pas retomber sous l'emprise du principe de disjonction/simplification et échapper à la relation linéaire mutilante, de recourir à la circularité.

C'est d'ailleurs parce que les uns font l'impasse sur les antagonismes et les autres sur les coopérations, que beaucoup ne "voient" les conflits que lorsqu'ils s'expriment de manière ouverte et surtout de manière violentes. Or, le conflit préexiste toujours à son expression, et il existe au sein même de la société, qui, si elle existe, est faite de coopérations multiples plus ou moins bien vécues.

 

Un nouvel encyclopédisme

     Jean-Louis Le MOIGNE décrit bien cette entreprise, qui a notre sympathie, notre propre projet rejoignant à bien des égards notre démarche à propos du conflit. "Pour qui lit cette oeuvre, écrit-il, sans chercher d'abord à vérifier si elle appartient ou non à son propre pré carré disciplinaire, la réponse est" qu'elle relève spontanément en même temps à la science, à la philosophie, à l'épistémologie et à l'essai politique. "En témoignent les nombreux scientifiques (sciences douces - les sciences humaines - et sciences dures, faisant appel aux mathématiques), philosophes, épistémologues, politologues et essayistes, qui par le monde, se tiennent concernés par la pensée d'Edgar Morin. Cette audience, dans son envergure, est relativement récente." Outre les prévenances rattachées à ses activités pacifistes et ses sympathies communistes, "pendant longtemps, en effet, les spécialistes "disciplinés" (...) ont assuré qu'il existe un "site favorable d'où l'on puisse préjuger a priori de la justesse d'une pensée (...) un tribunal suprême pour juger de la clairvoyance ou de l'intelligence". Ceux-là entendent difficilement l'appel d'Edgar Morin "à manifester dans les domaines de la vie intellectuelle, sociale et politique l'attention aux données, la critique des sources, la pertinence du diagnostic, l'adéquation de la théorisation, la prudence là où l'information fait défaut, la hardiesse là où il faut se dresser contre le courant...", bref, " de vivre pleinement ce que signifie le mot recherche dans le jeu incertain de la vérité et de l'erreur".

"Ce que signifie le mort recherche?" La question et la réponse complexe, qui est de "vivre pleinement la question", révèle peut-être dans sa vocation fondatrice l'entreprise d'Edgar Morin. "En 1951, à trente ans, écrit-il dans ses "Papiers d'identité", j'ai la chance d'entrer au CNRS, où je deviens institutionnellement ce que j'étais psychologiquement : "chercheur"... Un chercheur qui veut prendre conscience de l'irréductible complexité de toute réalité, physique, biologique, humaine, sociale, politique. Un chercheur qui sait qu'une science privée de réflexion et qu'une philosophie purement spéculative sont insuffisantes. (...) mutilées et mutilantes".

Entreprise de recherche, et donc de production de connaissance : reconnaître les brèches et construire des arches, qui, transformant le paysage, inciteront sans cesse à reconnaître d'autres failles qui appelleront d'autres jonctions. Entreprise de recherche, pionnière plus que singulière, celle du chercheur explorateur qui sait que la "science avec conscience est aventure infinie". En relisant vingt après, en 1984, une réédition de la collection des 28 numéros de la revue Argument (...) André Burguière disait de ce dernier qu'il lui apparaissait à la fois comme un homme de la Renaissance et un homme des Lumières (...)."

   Ses ouvrages sont beaucoup lus de par le monde, il en existe des traductions en 28 langues, dans 42 pays.

 

Edgar MORIN, L'An zéro de l'Alemagne, éditions de la Cité Universelle, 1946 ; L'Homme et la mort, Éditions Corrêa, 1951, Nouvelle édition Le Seuil en 1976 ; Le Cinéma ou l'homme imaginaire, Éditions de Minuit, 1956 ; Mai 68, La Brèche, avec Claude LEFORT et Cornelius CASTORIADIS, Fayard, 1968, Réédition en 1988 aux Éditions Complexe ; La Rumeur d'Orléans, Le Seuil, 1969, Réédition en 1999, chez Points ; Le Paradigme perdu : la nature humaine, Le Seuil, 1973, Réédition en 1979 chez Points ; La Méthode, en 6 tomes, de 1977 à 2004, chez Le Seuil à chaque fois, Réédition de chaque tome ensuite chez Points ; Pour sortir du XXe siècle, Nathan, 1981, Nouvelle édition augmentée en 2004 dans la collection Points ; Science avec conscience, Fayard, 1982 (réédition en 1990 chez Points) ; De la nature de l'URSS, Fayard, 1983 ; Sociologie, Fayard 1984 (réédition en 1994 Le Seuil collection Points ; Penser l'Europe, Gallimard, 1987 ; Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 1990 ; Une politique de civilisation (avec Sami NAÏR), Arléa, 1995 ; L'intelligence de la complexité (avec Jean-Louis LE MOIGNE), Édition L'Harmattan, 1999 ; Culture et Barbarie européennes, Bayard, 2005 ; Pour et contre Marx, Temps Présent, 2010 ; Penser global - L'Humain et son univers, Robert Laffont, 2015 ; Écologiser l'Homme, Lemieux Editeur, 2016 ; Où est passé le peuple de gauche?,  Éditions de l'Aube, 2017.

Jean-Louis Le MOIGNE, Edgar Morin, Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

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8 décembre 2018 6 08 /12 /décembre /2018 08:59

   Thomas Jonathan JACKSON, dit Stonewall (mur de pierre) JACKSON est un général de l'armée américaine rangé du côté de la Confédération lors de la guerre de Sécession.

Considéré comme le meilleur stratège sudiste après Robert E. LEE, il connait un itinéraire semblable à celui des principaux acteurs nordistes et sudistes de la guerre civile américaine.

 

Une carrière interrompue pendant la guerre

   Après un passage à l'académie militaire de West Point en 1846, JACKSON sert dans l'artillerie et participe à la guerre du Mexique, puis démissionne ensuite de l'armée pour enseigner dans une école militaire privée (1852). Il reprend du service dès le début de la guerre de Sécession, en 1861, comme colonel dans l'armée de Virginie, et accède au rang de général peu après la bataille de Bull Run du 21 juillet 1861 (où il acquis son surnom). Il se distingue l'année suivante lors de la campagne de la Shenandoah (Virginie) au cours de laquelle il remporte une série de victoires à Kernstown, Winchester, Cross Keys et Port Republic. Avec sa petite armée (environ 15 000 hommes), il pratique avec succès une tactique fondée sur la mobilité et la rapidité du mouvement. Il marque le pas lors des batailles des Sept Jours avant de se reprendre pour la seconde bataille de Bull Run (30 août 1862). Après avoir participé à la bataille de Fredericksburg (13 décembre), il réussit sa meilleure campagne à Chancellorsville (début mai 1863), aux côtés de LEE. Étant parvenu à envelopper l'ennemi grâce à une manoeuvre de débordement ambitieuse, il est accidentellement touché par un de ses hommes (comme tant d'autres soldats...) alors qu'il effectue des reconnaissances après la bataille. Il meurt des suites de ses blessures une semaine plus tard. Sa perte constitue un sérieux handicap pour les armées confédérées. (BLIN et CHALIAND)

    JACKSON est une des figures les plus connues de la guerre de Sécession. Très pointilleux sur la discipline militaire, il fait preuve de son côté d'une autonomie dans le combat, allant jusqu'à refuser d'obéir à certains ordres qu'il juge mauvais (lors de la guerre du Mexique). Le général LEE lui fait entièrement confiance dans les opérations militaires, lui donnant des ordres volontairement peu détaillés (surtout sous forme d'objectifs), pour lui permettre d'agir au mieux. C'est cette capacité d'initiative qui fait défaut sur le champ de bataille après sa mort.

 

Un esprit indépendant et une vocation d'enseignant.

   Alors que tout concourt à faire de lui un militaire de carrière, il manifeste un esprit d'indépendance qui cadre mal avec l'esprit de discipline. Même s'il est félicité pour avoir désobéit à un ordre (devant le chateau de Xhatulpetec) qu'il juge mauvais et que cela lui vaut un promotion au rang de major, il préfère quitter l'armée pour se consacrer à l'enseignement... de philosophie et d'artillerie à l'académie militaire de Viriginie à Lexington. A des moments de libre, il se consacre à l'animation de classes pour des élèves noirs, ce qui, entre autres, car il est hostile vraisemblablement à l'esclavage, même si prédomine chez lui l'esprit aristocratique d'ordonancement d'un ordre "voulu par Dieu", lui vaut une certaine popularité chez les Afro-Américains. Même s'il est contraint par les autorités à afficher un soutien à l'anti-abolitionnisme, et s'il obéit à l'appel de défendre le Sud contre le Nord, il n'en demeure pas, et d'ailleurs ce n'est pas le seul officier de sa génération dans ce cas, hostile à l'esclavagisme. Sa mort prématurée empêche bien évidemment d'avoir une idée précise de ce qu'il aurait pu faire après la guerre de Sécession.

   Sa veuve, connue sous le nom de "veuve de la Confédération" publie deux livres sur la vie de son mari, livres qui fournissent la matière principale des nombreuses biographies qui lui ont été consacré, avec bien entendu, toutes les notes d'état-major inhérente à la bureaucratie militaire.

 

 

John BOWERS, Stonewald Jackson, Portrait of a soldier, New York, 1989. George HENDERSEN, Stonewald Jackson and the American Civil War, Londres, 1898. Frank VANDIVER, Mighly Stonewald, New York, 1957. James ROBERTSON, Stonewald Jackson, Macmillan Pub, 1997. McPherson, La guerre de Sécession, Robert Laffont, collection Bouquins, 1991 (traduction du livre en anglais Battle City of Freedom, Oxford University Press, 1988).

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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27 novembre 2018 2 27 /11 /novembre /2018 09:39

   Le général américain Robert Edward LEE s'illustre d'abord comme commandant de l'armée de Viriginie du Nord, puis comme général en chef des armées des États Confédérés. Il est considéré par de nombreux historiens comme le meilleur soldat qu'aient produit les États-Unis.

 

Une carrière militaire brillante

   Sa carrière militaire est proche de celle de son grand rival, Ulysses GRANT. Diplomé comme lui de l'académie militaire de West Point, il participe à la guerre du Mexique comme chef d'état-major vant de prendre la direction de West Point, puis celle du 2ème régiment de cavalerie. En 1852, il quitte l'armée qu'il réintègre sept ans plus tard pour écraver l'insurrection anti-esclavagiste menée par John Brown à Harper's Ferry (Viriginie occidentale).

Bien qu'il soit contre la sécession des États du Sud et bien que le président LINCOLN lui offre de diriger l'armée de l'Union, il se rallie aux forces confédérées lorsque éclate la guerre. Tour à tour commandant de l'armée confédérée de Virginie (qu'il baptise armée de la Virginie du nord) et commandant en chef de l'armée confédérée il est le conseiller principal du président de la Confédération, Jefferson DAVIS. Il concentre ses efforts autour de la Viriginie, qui est à la fois son pays natal et un lieu stratégique où se trouvent réunies au sud et au nord, les deux capitales, Richmond et Washington.

En état d'infériorité numérique et géographiquement isolé, LEE semble être logiquement contraint à adopter une posture stratégique défensive. A la surprise de ses adversaires, il opte pour la stratégie inverse., étant persuadé qu'une défaire de l'Union sur son propre terrain serait psychologiquement dévastatrice et amènerait les autorités à négocier un traité de paix. A la suite d'une série de victoires près de sa capitale, il fait renforcer les fortications  autour de Richmond et envoie Tomas "Stonewald" JACKSON sur la vallée de la Shenandoah afin d'obliger l'Union à disperser ses forces. Une fois la Shenandoah investie, il fait revenir, par le train, une parties des forces de JACKSON et remporte la (deuxième) bataille de Bull Run, au sud de Washington (août 1862). La stratégie de LEE semble sur le point de réussir? LINCOLN retirerait ses troupes aux abords de Richmond. LEE allait affronter directement son adversaire pour cette bataille décisive qu'il recherche depuis le début des hostilités. Toutefois, face à MCLALLAN, à la bataille d'Antietam, dans le Maryland, il ne peut forcer la victoire lors d'un combat particulièrement meurtrier. Il se replie sur Fredericksburg où il remporte une première victoire, en décembre, et puis une seconde, magistrale, à Chancellorsville, au mois de mai 1863, qui lui permet de préparer une nouvelle campagne vers le nord. Mais à Gettysburg, le 3 juillet 1863, la guerre prend un tournant décisif en faveur de l'Union. LEE y perd plus d'un tiers de ses troupes. Au même moment, la Confédération perd la bataille de Vicksburg et le contrôle du Mississippi.

A partir de ce moment, LEE doit mener une guerre défensive face à GRANT. Il manifeste beaucoup de talent durant toute cette campagne où il sait anticiper chacun des mouvements de son adversaire. Cependant, il est en état d'infériorité numérique et, pris en tenaille, par GRANT et SHERMAN, il ne peut que retarder la défaire finale de la Confédération.

    Robert E. LEE est un maître tacticien doté d'une pugnacité hors du commun et d'un sens aigu du commandement. Sa technique des sièges et des fortifications est inégalable. Nénamoins, en terme de stratégie globale et de logistique, il est inférieur à GRANT. Doté d'une santé médiocre, il meurt peu après la guerre. (BLIN et CHALIAND)

 

Fidélité et allégeance

    Comme beaucoup d'élèves de West Point, LEE est aux prises du dilemme d'engagement envers les Etats-Unis et de fidélité envers la famille et son état natal de Virginie. Comme beaucoup également, maints officiers sortis de cette académie militaire sont hostiles à la Sécession mais choisiront en majorité à suivre les orientations de leur État d'origine. Pour LEE, ce choix est guidé notamment par le fait qu'il est, avant cette guerre qualifiée après coup de civile, commandant des armées de Virginie ; comme beaucoup de ses camarades, il choisit de rejoindre et de mener les forces confédérées. Ce dilemme reste toujours présent dans son esprit : aussitôt après la défaite des États du Sud, il demande le renouvellement de son serment d'allégeance aux Etats-Unis d'Amérique et même sa réintégration dans l'armée, chose qui ne se fait pas car (ce qu'on découvre en... 1970!) sa demande s'égare dans les méandres de la bureaucratie militaire...

Après la guerre, il apporte son soutien au programme de reconstruction du Sud proposé par le président Andrew JOHNSON, mais il s'oppose au droit de vote des anciens esclaves sous le motif qu'ils ne sont pas suffisamment éduqués pour voter intelligemment, étant ainsi la proie des candidats démagogiques. Il s'oppose néanmoins à toute violence contre ces anciens esclaves et contre les autorités fédérales, qui se manifestent longuement au Sud sous différentes formes. Il tente sans succès de faire construire des établissements publics scolaires pour les enfants noirs. Jusqu'à sa mort, il reste populaire au Sud, et le devient même au Nord.

Sa mort prématurée ne lui permet pas d'écrire ou de faire écrire ses Mémoires. C'est à partir de ces rapports nombreux familiers à l'institution militaire du haut en bas de l'échelle des officiers, ainsi que sur des témoignages directs, que de nombreux biographes s'essaient à établir son portrait et à expliquer sa carrière militaire et politique.

 

Vincent BERNARD, Robert E.Lee, la légende sudiste, Paris, 2014. Alfred BURNE, Lee, Grant and Sherman, a Study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. Douglas FREEMAN, Robert E. Lee, a biography, en quatre volumes, Éditions Scribner, New York, 1935. J.F.C. FULLER, Grant and Lee, a study in Personality and Generalship, Bloomington, 1957. Robert BLOUNT Jr, Robert Lee, Penguin Putman, 2003. Alain SANDERS, Robert Lee, Pardès, collection Qui suis-je?, 2015.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 14:37

      Général américain, William Tecumseh SHERMAN est, après Ulysses GRANT, le plus illustre des commandants d'armée ayant combattu pour l'Union pendant la guerre de Sécession. Militaire, homme d'affaires, enseignant et écrivain, il se trouve après cette guerre au centre des guerres indiennes bien connues grâce à son témoignage direct dans ses Mémoires. Liddel HART estime qu'il est le "premier général moderne", utilisant les ressources nouvelles issues de l'industrialisation pour la guerre et connu pour la dureté de sa politique de terre brûlée et la guerre totale qu'il mène contre les États confédérés.

 

Une carrière militaire de premier plan

   Il est comme GRANT et beaucoup d'officiers qui le combattront plus tard, élève à l'Académie de West Point, promotion 1840. A la fin de ses études, il sert au 3ème régiment d'artillerie, et passe une quinzaine d'années dans l'armée américaine avant de donner sa démission pour se lancer dans les affaires. Il réintègre l'armée peu après le début de la guerre de Sécession, mais il connait des débuts difficiles jusqu'à ce qu'il soit distingué par GRANT, lors de la bataille de Siloh, en avril 1862. Durant l'été de la même année, commandant le district du Tennessee Ouest, il doit lutter contre les tactiques de guérilla de ses adversaires, et il n'hésite pas à s'attaquer aux populations civiles pour punir le harcèlement subi par ses troupes. Ensuite, il prend part, aux côtés de GRANT, à la campagne de Vicksburg, qui marque une tournant décisif dans la guerre, au profit de l'Union.

SHERMAN est alors chargé par GRANT de prendre la direction des opérations sur le front occidental. C'est là qu'il mène la campagne, marquée par sa fameuse "marche vers la mer", qui établit sa réputation de tacticien à la fois audacieuse et impitoyable. Après s'être assuré le contrôle du Tennessee par la prise de Chattanooga, en novembre 1863, il entreprend d'investir la ville d'Atlanta, en Georgie. Véritable centre de gravité économique, industriel et militaire, Atlanta possède d'importants dépôts de munitions en constitue un point de ralliement pour toutes les lignes de chemin de fer de la région qui sont devenues les principales lignes de communication des Confédérés. SHERMAN comprend l'impact psychologique qu'une telle perte pourrait exercer sur l'ensemble de la population de la Confédération. Alors qu'il a pratiqué jusque-là une tactique de guerre reposant sur le mouvement et l'esquive, il tente un assaut frontal à Kenesaw Mountain (27 juin 1864) au cours duquel il subit un revers important. Malgré cet échec, il reprend sa marche vers Atlanta. Il commence par s'attaquer aux lignes de chemin de fer ennemis, puis, par une manoeuvre audacieuse au sud de la ville, il parvient à forcer la décision et à investir Atlanta, le 2 septembre. C'est ensuite la traversée de la Georgie jusqu'à Savannah, sur la côte atlantique, au cours de laquelle il emploie son armée à détruire tout ce qui se trouve sur son passage, afin d'anéantir la volonté populaire de son adversaire. Coupé de ses lignes de communication et se ravitaillant sur le terrain, il parvient à atteindre la côte en l'espace de quelques semaines, concentrant ses efforts sur la destruction des lignes de chemin de fer et veillant à laisser l'armée adverse dans le doute permanent quant à sa destination finale. Comme il l'a prévu, cette action a un effet démoralisateur plus puissant qu'aucune de ses victoires préalables. Ayant rétabli ses lignes de communication - par voie maritime - en arrivant à Savannah, il peut ensuite effectuer sa remontée vers le nord, passant Columbia et Goldsboro, avant de se diriger vers Petersburg, où l'attend GRANT. Pris en tenaille par GRANT, SHERMAN et SHERIDAN, Robert E. LEE est contraint de se rendre, le 9 avril 1865 à Appomattox. Après la guerre, SHERMAN accède aux plus hautes fonctions au sein de l'armée américaine dont il est le commandant en chef pendant 14 ans. (BLIN et CHALIAND)

Le bilan de son action militaire ne peut se mesurer uniquement en termes d'acquisition de la victoire. Cette guerre totale comporte bien des escès et accroit inutilement les souffrances des populations civiles ; elle attise des haines qui sont à peine éteintes, et contribue à faire du conflit entre Nord et Sud une guerre moderne (André KASPI). Le fait même, dans le déroulement des opérations, qu'il ravitaille son armée sur le terrain, occasionne des pillages "légaux", SHERMAN contribue à faire de la guerre de Sécession un point de départ de nouveaux conflits, plutôt que le point d'orgue de la lutte officielle contre l'esclavagisme. On peut comparer l'effet de ces spoliations-destructions aux effets des guerres napoléoniennes en Europe, réalisées une génération plus tôt en Europe (sur maints plans, économiques, sociaux, idéologiques...).

Sa carrière est essentiellement militaire ; il refuse de s'engager en politique.

 

Des Mémoires-références.

   A l'image des Mémoires de GRANT, ses Mémoires, publiés en 1875 constituent un des témoignages directs les plus connus à la fois sur la guerre de Sécession et sur les guerres indiennes. Par ailleurs, c'est le premier général à publier ainsi ses Mémoires, très connues bien plus que son Autobiographie, 1828-1861, connue surtout des spécialistes, non publiée, conservée par l'Ohio Historical Society. A noter que ses Mémoires, éditées plusieurs fois, et avec des modifications à chaque fois, de son fait ou, parfois contre sa volonté, comportent des variations parfois importantes.

La plus propice de ces éditions à des fins d'étude est celle de la Library of America de 1990, éditée par Charles ROYSTER. Cette version contient le texte complet de l'édition de SHERMAN de 1886, ainsi que des annotations, un commentaire sur le texte, et une chronologie détaillée de sa vie? Il y manque cependant l'important matériel biographique des éditions de Johnson et Blaine de 1891.

Comme nombre de ses "collègues", bien qu'il finisse par désapprouver l'esclavage, SHERMAN n'est pas un abolitionniste avant la guerre? Il ne croit pas à "l'égalité du nègre". Ses campagnes militaires de 1864 et 1865 permettent de libérer de nombreux esclaves qui l'accueillent comme un "Moïse" qui se joignent à sa marche à travers la Géorgie et les Caroline par dizaine de milliers. Considérant plus leur présence comme un "problème" que comme un "apport", SHERMAN s'occupe du sort de ces réfugiés, leur accordant des terres. Il décrit dans ses mémoires les pressions politiques afin d'encourager la fuite des esclaves, en partie pour éviter que les esclaves ne soient appelés à servir dans l'armée adverse. Dans ces mêmes Mémoires, il exprime ses idées sur la guerre en général, cruelle en elle-même et qu'on ne peut adoucir, et le primat du réalisme passe avant toutes considérations humanitaires, même si dans certaines conditions, qui n'entravent pas les opérations militaires, il puisse s'organiser envers les populations civiles les éléments de la reconstruction future, qui de toute façon passe par le rétablissement de la légalité des États-Unis et la répression impitoyable de toute "rebellion".

 

 

William Tecumseh SHERMAN, Memoirs of general W.T. Sherman, Paperbach, 2013 ; Library of America, 1990. Une recension de l'édition de 1875, publiée à l'origine dans la Revue des deux monde, tome 14, 1876, est disponible sur wikisource.

Alfred BORN, Lee, Grant and Sherman : A study in Leadership in the 1864-1865 Campaign, New York, 1939. LIDDEL HART, Sherman, Realist, American, New York, 1958.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 09:33

  Le journaliste résistant et homme politique français Yves FARGE est une figure de la mouvance pacifiste française. Ministre du ravitaillement en 1946 après avoir participer à la Résistance, progressiste sans appartenance politique précise bien qu'approché par les Communistes, il participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix. Il en est le président jusqu'à son décès.

 

Une carrière de journaliste jointe à son engagement pacifiste

   Après avoir quitté l'école à quinze ans pour devenir dessinateur industriel tout en adhérant aux Jeunesses socialistes, il est mobilisé pendant la Grande Guerre comme aide-infirmier.

Après la guerre, il devient journaliste et travaille au Maroc jusqu'en 1931. Ensuite, il participe à la rédaction successivement de plusieurs journaux, Le Monde d'Henri BARBUSSE et LA LUMIÈRE à Paris, La Dépêche dauphinoise à Grenoble (rédacteur en chef). Après les accords de Munich, devenu pacifiste, il quitte la SFIO et entre au Progès de Lyon pour y diriger les services de politique étrangère.

 

Une des têtes de la Résistance

  Tout en gardant ses convictions pacifistes, il s'engage dans la Résistance à travers des contacts avec Emmanuel d'ASTIER DE LA VIGERIE, Georges BIDAULT, Eugène CLAUDIUS-PETIT puis Jean MOULIN et le général DELESTRAINT, (dont il fait partie de l'état-major). En 1942, après le sabordage de la flotte il se rend à Toulon et en tire un reportage publié en 1943.

Tout en poursuivant ces activités de journailste, il est mis en contact avec le réseau de résistance Franc-tireur dès 1941, et exerce ses talents dans des journaux clandestins. Il rédige avec Georges ALTMAN la plupart des éditoriaux du Père Duchesne, journal satirique de Franc-Tireur. Parallèlement, à la même époque, le dirigeant communiste Georges MARRANE le fait entrer au comité directeur du Front national. Il est alors impliqué dans l'histoire du Maquis du Vercors où il participe à l'organisation de la "République libre du Vercorsé en juillet 1944. Membre de l'armée secrète, recherché par la Gestapo, il travaille à l'organisation de sabotages des usines du Creusot. Il participe à la Libération de Lyon, n'hésitant pas à négocier durement avec le général allemand qui commande la garnison de la ville, prisonniers  contre prisonniers, usant de sa réputation, ayant fait par exemple exécuter 80 Allemands, détenus en Haute Savoie, en réponse au massacre de 120 internés au fort de Côte-Lorette en août 1944.

En septembre 1944, il sort de la clandestinité, nantis de pouvoirs par le général de GAULLE, dans la région de Rhône-Alpes, où, par 25 décrets, il amorce le rétablissement de la République. Pendant 15 mois, comme commissaire de la République, il participe au mouvement général dans l'ensemble de la France, pour la mise en application du Programme des mouvements de résistance. Très mobilisé par les questions du ravitaillement, question centrale du moment pour des millions de personnes, sans compter les problèmes de déplacement de populations, il est nommé en janvier 1946 ministre du Ravitaillement, poste qu'il occupe jusqu'en décembre, dans ce ministère qui n'existe plus ensuite... Il s'y illustre dans le combat contre le marché noir, provoquant un des plus grands scandales du début de la IVe République, dit "scandale du vin" ans lequel est impliqué alors Félix GOUIN, alors membre de la SFIO et vice-président du Conseil du fouvernement.

   Yves FARGES reste jusqu'au bout attaché au combat pour la paix et participe en 1947 à la fondation du Mouvement de la paix, avec le même esprit d'indépendance que pendant la Résistance. Il est président du Mouvement jusqu'à sa mort dans un accident qui serait un assassinat déguisé ordonné par les Soviétiques (selon l'essayiste et historien russe Arkadi VAKSBERG).

    Yves FARGE fait partie de ces "compagnons de route" du Parti Communiste, dans ce Mouvement de la Paix, où la lutte contre la guerre d'Indochine réunit bien des personnalités différentes. Il y côtoie ainsi l'antitotalitaire David ROUSSET, Emmanuel MOUNIER et Jean-Paul SARTRE. La méfiance de certains par rapport aux entreprises ouvertes ou sous le couvert du Mouvement de la Paix, encore à cette époque du début de la guerre froide, traversé de courants contradictoires et parfois revêches au directives du "grand frère" soviétique, est mieux contournée par la mise du pied d'un "Comité d'études et d'action pour le réglement pacifique de la guerre du VietNam fin 1952 que par l'Appel de "contre la guerre d'Indochine". C'est que le débat, pas encore définitivement clos de nos jours, sur l'histoire policière, politique et sociale du sabotage de l'effort de guerre français par le PCF reste à l'époque à faire...

 

Yves FARGE, Toulon, Éditions de Minuit, 1943 ; Souvons nos gosses. A Megève, premier village d'enfants, Lyon, 1945 ; Rebelles, soldats et citoyens. Souvenirs d'un commissaire de la République, Paris, 1946, réédité à Genève en 1971, sous une autre forme ; La guerre d'Hitler continue, Paris, 1950 ; Témoignage sur la Chine et la Corée, Paris, 1952 ; Gagner la paix, Éditions Raison d'être, 1949.

  Raphaël SPINA, Yves Farge, Entre Résistance et pacifismes, Département de l'Isère, Musée de la Résistance et de la déportation de l'Isère, novembre 2017, disponible à La Boutique de la paix.com.

  Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 13:09

   Ulysses Simpson GRANT né Hiram Ulysses GRANT est un homme d'État des États-Unis d'Amérique, (18ème président de ce pays, 1869-1877). Il commande les armées nordistes durant la guerre de Sécession, Commandement en chef de l'Armée de terre des États-Unis de 1864 à 1869. Comme d'autres généraux, il écrit ses Mémoires (qui paraissent dans le Century Magazine), qui constituent une des sources de compréhension de la guerre de Sécession.

 

Une carrière militaire de premier plan

    Général, Ulysses GRANT est le grand stratège nordiste de la guerre de Sécession. Diplômé de l'académie militaire de West Point dont la majeure partie des officiers qui en sortent luttèrent dans les armées du Sud, il est incorporé au 4ème régiment d'infanterie de Saint Louis en 1843. Il prend part aux batailles de Palo Alto, Resaca de la Palma et Monterey contre le Mexique (1846) et participe à la campagne de Vera Cruz et Mexico (1847). Il démissionne de l'armée américaine en 1854 avec le rang de capitaine et devient agriculteur puis homme d'affaires. Il réintègre l'armée au début de la guerre de Sécession. D'abord assigné à des tâches administratives, il est placé à la tête d'un régiment d'infanterie régional, dans l'État de l'Illinois, avant de prendre part à ses premiers combats au sein de l'armée de l'Union, comme commandant d'une région, le sud-ouest du Missouri.

Alors que la guerre a lieu principalement sur le théâtre oriental, en Virginie, autour de Washington et de Richmond, GRANT est le premier à considérer que l'issue de la guerre peut se décider sur le théâtre occidental. C'est ainsi qu'il modifie les rapports de forces en concentrant ses efforts sur ce nouveau théâtre de guerre. Après une première bataille indécise à Belmont, il s'éloigne de ses bases de l'Illinois. En s'avançant sur les rivières Tennessee et Cumberland, il s'empare de Fort Henry, puis de Fort Donelson, ses premières victoires (février 1862) qui lui valent le surnom de unconditional surrender (reddition inconditionnelle). Il prend ensuite le commandement de l'armée du Tennessee avec laquelle il obtient une victoire magistrale à Vicksburg, le 4 juillet 1863. Elle lui permet de prendre le contrôle du Mississippi et de diviser la Confédération en deux. Après les batailles de Chattanooga et de Missionary Ridge, il est appelé à Washington où LINCOLN le fait nommer général en chef des Forces fédérales (Union) en mars 1864. A partir de ce moment, il orchestre la victoire finale de l'Union. Utilisant les nouveaux moyens de communication, télégraphe et chemin de fer, il dirige la campagne de SHERMAN dans le sud et mène un combat difficile contre Robert E. LEE en Virginie avant que celui-ci ne soit obligé  de se rendre, le 9 avril 1865, à Appomattox. Après la guerre, il connait des fortunes diverses. Élu deux fois président des États-Unis, il est aussi victime d'une faillite retentissante qui l'oblige à écrire ses Mémoires, devenus depuis un ouvrage classique de la littérature américaine.

Ulysses GRANT comprend très tôt la signification géostratégique du conflit dans lequel il s'engage. En concentrant ses efforts pour séparer son adversaire en deux zones géographiques, il sait qu'il lui porte un coup fatal, autant psychologique que physique. D'autre part, il garde toujours en perspective les contraintes politiques en fonction desquelles il doit définir sa stratégie militaire - comme la réélection de LINCOLN. Acteur principal dans un conflit d'un type nouveau, il sait exploiter à son avantage les nouvelles données technologiques de la guerre, aussi bien au niveau de la logistique et des communications que de l'armement. Soldat médiocre à ses débuts, GRANT tire les leçons de ses propres erreurs, et sait constamment s'améliorer, de manière spectaculaire, pendant toute la durée de la guerre de Sécession, dont il devient le général le plus brillant (BLIN et CHALIAND)

 

Des mémoires qui... marquent la mémoire américaine

   C'est d'abord pour restaurer les finances de sa famille que vers 1885, alors qu'il est versé dans la réserve de l'armée américaine, qu'il rédige plusieurs articles sur ses campagnes de la guerre de Sécession dans le Century Magazine. Après des critiques favorables, son éditeur Robert U. JOHNSON, lui propose d'écrire ses Mémoires, comme d'autres anciens généraux l'avaient fait. Avec l'aide de son ancien aide de camp et celle de son fils Frederif, il rédige, mais au bénéfice d'un autre éditeur, celui de Mark TWAIN, avant de décéder, frénétiquement, son livre Personnal Memoirs of Ulysses S. Grant qui connait tout de suite un grand succès. Les deux volumes se vendent déjà à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Habile, GRANT se représente comme un honorable héros de l'Ouest dont les forces étaient l'honnêteté et la franchise. L'autobiographie a une structure inhabituelle car sa jeunes et sa présidence ne sont que survolées, à l'inverse de sa carrière militaire. Le style, concis et clair, à l'oppose de la tendance victorienne pour les tournures élaborées fait de son livre un ouvrage très lisible pour un lectorat large qui dépasse, à l'inverse de maints mémoires de généraux, le cercle des spécialistes. Le public, les critiques littéraires et les historiens militaires saluent cet ouvrage que TWAIN (qui a le sens de la formule et le goût pour la publicité), qualifie de "chef d'oeuvre littéraire et le compare aux Commentaires sur la guerre des gaules de Jules CÉSAR. Après avoir étudié les critiques favorables dont celles de Matthew ARNOLD et d'Edmund WILSON, l'écrivain Mark PERRY qualifie ces Mémoires de "plus importante oeuvre" américaine de non-fiction.

En fait, mais en dehors il est vrai de la période militaire, sujet de loin principal de ses Mémoires, peu de président ont vu leur réputation évoluer aussi radicalement que GRANT. Après sa mort, il était considéré comme un symbole de l'identité nationale américaine. C'est l'analyse de sa présidence qui attire surtout l'attention de la majeure partie des historiens et ils renvoient une imagé peu flatteuse, qui n'entâche d'ailleurs pas exclusivement GRANT : corruption envahissante dans l'administration, aidée en cela il est vrai de l'émergence d'un complexe militaro-industriel et les désordres socio-économiques dans certains États au Sud,  échec de la politique économique tant au Nord qu'au Sud.... Son activité pour la protection des Afro-Américains ainsi que celle des Amérindiens lui ont il est vrai attiré beaucoup d'animosités.

Après une période assez longue où ses carrières civile et militaire furent dévalorisées (McFEELY), on assiste de nos jours (depuis les années 1990) à un mouvement plutôt inverse (John Y. SIMON, Bruce CATTON). On reconsidère les qualités de son commandement militaire et au vu des crises "raciales" qui parcourent les États-Unis dans leur ensemble après sa présidence et jusque dans les années 1960, beaucoup estiment que sa politique présidentielle aurait sans doute, s'il elle avait réussi, tracé un autre destin à la nation américaine.

 

Bruce CATTON, Grant Takes Command, Boston, 1960. J.F.C. FULLER, The Generalship of US Grant, New York, 1929. John KEEGAN, The Mask of Command, New York, 1987.

Arnand BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016.

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 09:12

   L'écrivain et médecin français Louis Ferdinand DESTOUCHES, dit Louis Ferdinand CÉLINE, signant de sa plume généralement CÉLINE, est célèbre non seulement pour ses oeuvres littéraires mais également pour un engagement politique très controversé. Pacifiste, antisémite, collaborationniste, à la fois populaire parmi les amoureux des belles lettres et haï pour sa pensée et ses actions par de nombreux détracteurs, il est peut-être l'exemple d'un auteur littéraire, blessé pendant la guerre et l'abhorant ensuite, perdu dans sa recherche des responsables de ce qui lui semble une décadence occidentale, et pris dans une spirale de participation au régime nazi.

    CÉLINE est considéré comme l'un des grands novateurs de la littérature française du XXe siècle, introduisant un style elliptique personnel et très travaillé, qui emprunte à l'argot et tend à s'approcher de l'émotion immédiate du langage parlé.

Il est également déconsidéré pour son antisémitisme et son collaborationnisme, lequel est récemment précisé à partir des archives allemandes ouvertes en 2015. Jusque là, on condamnait seulement un antisémitisme littéraire extrême et son influence dans l'imprégnation de l'antisémitisme d'une partie du mouvement pacifiste français  et de l'ensemble de l'intelligentsia. Mais il participe aussi, selon quelques auteurs (Annick DURAFFOUR et Pierre-André RAGUIEFF), durant les années d'occupation, au service de sécurité allemand, à la répression de la résistance et à l'organisation de l'extermination des Juifs.

 

Participation à la guerre, puis pacifisme

    Après des études sommaires, malgré deux séjours linguistiques en Allemagne, puis en Angleterre, il devance l'appel et s'engage pour trois dans l'armée française en 1912. Juste avant la première guerre mondiale, il rejoint un régiment de cuirassiers à Rambouillet. Il est promu brigadier en 1913, puis maréchal des logis en mai 1914. Sous-officier, il participe aux premiers combats en Flandre-Occidentale. Pour avoir accompli une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle au cours de laquelle il est grièvement blessé au bras - et non à la tête comme la légende qu'il répand lors de sa carrière littéraire - et est décoré de la médaille militaire, puis rétroactivement de la Croix de guerre avec étoile d'argent (L'illustré national). Réopéré en janvier 1915, il est déclaré inapte au combat, et est affecté comme auxilliaire au service des visas du consulat français à Londres, puis réformé en raison des séquelles de sa blessure.

Cette expérience de la guerre le conduit au pacifisme (et son pessimisme), mais auparavant il contracte un engagement avec une compagnie de traire qui l'envoie au Cameroun pour surveiller des plantations (1916). Il travaille, rentré en France en avril 1917, en 1917-1918, aux côtés de l'écrivain polygraphe Henry de Graffigny, qui inspire à l'écricain le personnage de Courtial de Pereires dans Mort à crédit? Embauchés ensemble par la Fondation Rockefeller, ils parcourent la Bretagne rn 1918 pour une campagne de prévention de la tuberculose.

Après la guerre, il prépare le baccalauréat (1919) puis poursuit des études de médecine de 1920 à 1924 en bénéficiant des programmes allégés destinés aux anciens combattants. Sa thèse de doctorat de médecine, La Vie et l'Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1924), est plus tard considérée comme sa première oeuvre littéraire. Il poursuit ensuite une carrière médicale jusqu'au début des années 1930.

        C'est pendant qu'il effectue une carrière médicale d'ailleurs ponctuée de publications dans ce domaine que CÉLINE influe sur le pacifisme français. Le Voyage au bout de la nuit fait "l'unique conversation des salons de thé pendant plus d'un mois" (Lettre à Benjamin CRÉMIEUX) après sa parution, ceci étant favorisé par un entregent particulier et habituel chez l'auteur qui sait réellement faire sa propre notoriété. Oeuvre d'un médaillé militaire, le livre est particulièrement remarqué en raison d'une évocation de la guerre vue u côté de ceux qui ne veulent pas y mourir. Derrière dithyrambes et condamnations pointe la perplexité des commentateurs. Elle introduit à un pacifisme peu répandu sans cette forme extrême puisque biologique, la guerre industrielle signant non seulement le suicide d'une civilisation mais bel et bien l'autodestruction d'une race (voir Marc CREPEZ, La Gauche réactionnaire).

Il met sa puissance d'évocation en 1937 (Bagatelle pour un massacre) au service de la paix anti-juive. Fournissant alors une clé à la haine de la guerre exprimée dans le Voyage, il demande que le "youtre" remplace désormais le "bourgeois", lorsqu'il s'agira de demander des comptes aux fauteurs de guerre. S'appuyant sur une vision de l'Histoire, dans laquelle les conflits impliquant la France étaient - depuis des temps immémoriaux - orchestrés par les Juifs, il y adapte le mythe du sacrifice rituel à l'ère de l'industrialisation. Peu confiant dans la capacité des goys - largement abrutis par l'alcool - à secouer le joug, il se prend pourtant à rêver d'un dictateur qui, dès le déclenchement du prochain conflit, établirait un destin pour tous les Juifs (affectés aux unités combattantes de première ligne,, ce qui permet de les éliminer)...

Pendant l'Occupation, CÉLINE fait partie de la pointe avancée de cet esprit anti-juif, surtout sous forme de contributions aux journaux, dans lesquelles il fait preuve d'une certaine rage jubilatoire contre les responsables dans l'armée de la défaite. A un point tel que Vichy se voit contraint de combattre cette forme d'antimilitarisme qui n'avait pas vraiment fait bonne figure depuis 1914, voulant dédouaner l'armée (et charger la République) après la défaite.

Une carrière littéraire perçue de manière contrastée

   Il fait publier, en 1932, Voyage au bout de la nuit qui apparait aux yeux d'écrivains de droite tels BERNANOS et Léon DAUDET comme une profession de foi humaniste et par sa forte critique du militarisme, du colonialisme et du capItalisme, il impressionne favorable également des hommes de gauche, d'ARAGON à TROTSKI. Mais Mort à crédit (1936) déconcerte - à droite comme à gauche - tout engagement idéologue a disparu.

Au retour d'un voyage en URSS EN 1936, il écrit son premier pamphlet, Mea culpa, charge impitoyable contre une Russie soviétique bureaucratique et barbare, la même année que Retour de l'URSS d'André GIDE. CÉLINE publie ensuite une série de pamphlets violemment antisémites, en commençant par Bagatelles pour un massacre (1937), puis L'École des cadavres (1938). Il révèle dans ses ouvrages non seulement un antisémiste et un anticommunisme virulents mais également un racisme envers les populations tziganes.

Le style d'écriture de CÉLINE séduit et est souvent qualifié de révolution littéraire. Il renouvelle en son temps le récit romanesque traditionnel, jouant avec les rythmes et les sonorités. Cela éclate dans Voyage au bout de la nuit, où ce style est mis au service d'une terrible lucidité, oscillant entre désespoir et humour, violence et tendresse, révolution styllistique et réelle révolte. On a pu écrire que ce livre ne traduit pas réellement les convictions profondes de l'auteur, qui transparaissent plutôt dans Mort à crédit, où le style même change fortement, qui devient plus radical, notamment par l'utilisation de phrases courtes et souvent très exclamative. Ce récit, nourri des souvenirs de son adolescence, présente une vision chaotique et antihéroïque, à la fois tragique et burlesque, de la condition humaine. Se révèle également une certaine misanthropie  Il déroute la critique qui s'en détourne, le livre lui-même ayant beaucoup moins de succès que Voyage au bout de la nuit.

C'est son style d'abord qui attire l'attention, ce n'est que plus tard, avec ses pamphlets antisémites que le public peut découvrir ses convictions fascistes. Avec Bagatelles pour un massacre, L'École des cadavres, Les beaux Draps, une haine des Juifs et même, après la défaite, de la majorité des Français, se déploie, soupçonnés de métissage et d'être stupides. Sa charge est si forte dans Les Beaux Draps, qu'il déplait même au régime de Vichy qui le met à l'index (sans interdire la publication). On pourrait voir en lui un anarchiste de droite tenté de haine raciale et de mépris pour l'humanité. Mais cet anarchisme de droite, qui pourrait être sympathique pour certains (à condition de mettre entre parenthèses  les pamphlets, lesquels ne sont pas réédité après la Libération, puisque interdits de publication) s'il ne camouflait un activisme intéressé envers les idées nazies. Cet activisme qui lui vaut bien des faveurs n'est pas mis en avant par CÉLINE après la Libération, mais il ne renie jamais ses convictions, même si elles ne sont pas visibles réellement dans sa Trilogie allemande, au succès certain, les romans D'un château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969).

 

  Pour l'historien Michel WINOCK, l'antisémistisme de CÉLINE s'explique en partie par son expérience traumatisante de la Première guerre mondiale. Se définissant comme antimlitariste et pacifiste viscéral, il entend dénoncer ce qu'il considère comme un pouvoir occulte des Juifs, tout comme HITLER prétendant que les Juifs fomentaient la guerre, motif d'ailleurs repris par CÉLINE.

 

   De nombreux travaux sont encore consacrés à l'oeuvre de CÉLINE; surtout d'ailleurs au niveau de la littérature générale plutôt qu'au fond de ses prises de position idéologiques. Deux numéros des Cahiers de l'Herne (3 et 5) lui sont consacrés. Il existe même une bibliographie en 3 tomes de François GIBAULT. L'association Société d'études céliniennes organise échanges et colloques à son sujet, publiant également la revue Études céliniennes. Une autre publication, La Révue célinienne a existé de 1979 à 1981, pour devenir ensuite une revue mensuelle, Le Bulletin célinien.

 

CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, éditions Denoel & Steele, Paris, 1932 ; Mort à crédit, Denoel & Steele, Paris, 1936 ; D'un chateau l'autre, Gallimard, Paris, 1957 ; Rigodon, Gallimard, Paris, 1969 ; Mea culpa, Denoel & Steele, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, Denoël & Steele, 1937 ; L'École des cadavres, Denoël, 1938 ; Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941.

  Sous la direction de Dominique De ROUX, Michel THÉLIA et M. BEAUJOUR, Cahier Céline, L'Herne, tome 1, 1963, tome 2, 1965; réédition en un volume 1972 et 2006. Annick DURAFFOUR et André-Pierre TAGUIEFF, Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, Paris, Fayard, 2017.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

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