Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 14:38

    Si la notion de parasitisme est largement péjorative, notamment en philosophie morale et en philosophie politique, les réflexions en matière de biologie et d'évolution obligent à à en avoir une toute autre perception. Et cela depuis assez longtemps, comme en témoigne certaines documents animaliers pour le large public et les recherches en matière de développement dans la nature en ce qui concerne les spécialistes en sciences naturelles.

 

L'étendue importante et le sens du phénomène parasitaire

      Le phénomène parasitaire est largement répandu dans le monde vivant, comme le rappelle Georges LARROUY. "Chaque espèce est susceptible d'être parasitée. Tous les grands groupes, depuis les unicellulaires jusqu'aux Végétaux et aux Animaux, comprennent des espèces parasites. Sous des formes diverses, le parasitisme est présent depuis les êtres les plus simples, nécessairement parasites, tels les Virus, jusqu'aux êtres organisés les plus complexes, termes actuels de l'évolution des grands Embranchements : Mollusques, Crustacés, Insectes, Oiseaux, certaines Orchidées, etc. Le fait parasitaire permet de poser, séparément et d'une façon plus synthétique, tous les grands problèmes de la biologie à travers un couple privilégié, le couple hôte-parasite, dont l'étude permet des modélisations fructueuses. Grâce au travail de générations de biologistes et de zoologistes, le parasite peut être utilement comparé à des espèces apparentées, demeurées libres, afin d'apprécier les modifications induites par la vie parasitaire, qu'elles touchent à la morphologie, à la physiologie ou aux comportements. Aussi les principales questions relatives au parasitisme se posent-elles d'emblée en termes d'adaptation, d'évolution, de sélection : "...Le parasitisme est directement lié aux problèmes de l'adaptation et de l'évolution" (L GALLIEN, 1948).

"Le parasitisme réalise des expériences naturelles aussi variées que nombreuses, riches en enseignement pour l'évolutionniste" (P P GRASSÉ, 1966)."  Dans sa définition du parasite, le même auteur écrit que "le parasite est, littéralement, "celui qui vit à côté de sa source de nourriture". Mais le terme implique aussi que le parasite vit aux dépens, au détriment de son hôte, dont il tire les matériaux indispensables à la synthèse de sa propre substance. On peut ajouter qu'il s'agit, dans la plupart des cas, d'une association de longue durée (...) ayant un caractère de profit unilatéral. Il existe des cas situés à la limite entre le parasitisme et d'autres types de relations interspécifiques. En principe, un prédateur tue sa proie sitôt qu'il entre en contact avec elle, alors que l'hôte survit plus ou moins longtemps à la présence d'un parasite. Il est vrai qu'une large tolérance du parasite par son hôte est un gage de réussite parasitaire et signe une bonne adaptation.(...) Bien des parasites provoquent la mort de leur hôte, parfois rapidement (...)" "Le poids, ajoute t-il après quelques exemples, du dommage causé à l'hôte par les prélèvements du parasite permet de distinguer le commensal, qui, tout en détournant de la nourriture, n'exerce pas trop de dommages, des inquiliens ou cleptoparasites, qui volent de la nourriture ou les matériaux préparés par l'hôte pour sa subsistance, voire sa progéniture, et sont plus spécifiques et parfois beaucoup moins nuisibles (...) Ainsi tous les degrés peuvent être observés dans la nuisance parasitaire, depuis le dommage léger lié à la présence dans le caecum humain de quelques Trichocéphales jusqu'à la mort à terme de toute une fourmilère de Tetramorium caespitum liée à l'exécution de la reine par ses propres ouvrières sous l'influence d'une femelle d'Anergates atratulus nouvellement adoptée (...)". 

 

Génétique du phénomène parasitaire

Georges LARROUY toujours, écrit, après avoir décrit les types parasitismes et des adaptations parasitaires sur le plan de la morphologie, de la physiologie et des réactions immunitaires de l'hôte, les modifications comportementales induites chez un hôte par la présence d'un parasite, que l"on peut retrouver dans les travaux de E. MAYR (1981) quelques réflexions applicables à (...) des comportements parasitaires complexes." "Un comportement a d'autant plus de chances d'obéir à un programme génétique ouvert que la durée de vie de l'individu, et plus particulièrement la durée relative de la période consacrée à l'apprentissage, est longue. Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que E. Mayr considère les comportements interspécifiques ou les comportements non communicatifs très stéréotypés qui relèvent du parasitisme comme obéissant à des programmes génétiques fermés, car ils ne permettent guère de variations ; le coût de l'erreur est dans ce cas souvent trop lourd. On note toutefois, dans un nombre parfois élevé de cas, des comportements aberrants du parasite qui, en règle générale, mais pas toujours, amènent sa destruction sans descendance : les Furcocercaires de Bilharzies peuvent venir parasiter des hôtes inadaptés, les migrations des Douves hors des voies habituelles ne leur permettent pas de se reproduire, certaines Filaires animales peuvent se retrouver chez l'Homme, mais perdent toute chance de survie.

C'est tout le problème des "impasses parasitaires" qui sont nombreuses. Le manque de rigueur de tels programmes génétiques comportementaux (car plusieurs séquences sont impliquées) traduit-il une variabilité élevée de certains déterminants génétiques de ces comportements, variabilité sur laquelle la sélection n'aurait pas eu le temps de manifester ses effets? Quoi qu'il en soit, la prolificité du parasite (source de variabilité elle aussi) compense largement le déficit populationnel issu de l'échec de quelques représentants de l'espèce. On doit par ailleurs constater que le "flou" dans le déterminisme de certaines séquences de reconnaissance a permis à nombre de parasites "opportunistes" la colonisation de nouvelles niches écologiques dont leur espèce a tiré le plus grand bénéfice. C'est évidemment le cas des parasites venus de l'animal à l'Homme, mais ce peut être aussi le cas de tous les parasites "en attente" et qui se révèlent à la faveur de modifications de leur environnement. L'aspect véritablement des réflexions de E. Mayr concernant l'évolution rapide, cohérente et corrélée de caractères génétiquement déterminés - évolution dont le sens, la vitesse et l'harmonie peuvent conditionner la réussite ou l'échec de l'espèce (...) réside dans sa prise en compte de l'équilibre interne du génome, des phénomènes épigénétiques et du rôle des gènes ou systèmes de gènes régulateurs.

A la suite de Britten et Davidson (1969), il écrit (en 1974, Populations, espèces et évolution, Hermann) (...) : "le fait que les macromolécules des gènes structuraux les plus importants sont si semblables, des Bactéries aux organismes les plus supérieurs, se comprend beaucoup mieux si on attribue un rôle majeur aux gènes régulateurs. Comme ils affectent fortement la viabilité de l'individu, ils constituent les cibles principales de la sélection naturelle. Les gènes régulateurs font partie d'un système délicatement équilibré, beaucoup plus que les gènes de structure, et on peut donc présumer qu'ils constituent un mécanisme majeur pour la coadaptation. Il est vraisemblable que le taux de la transformation évolutive des macromolécules des gènes structuraux importants est contrôlé en grande partie par le système des gènes régulateurs..." Le dernier niveau d'explication concernant l'évolution des organes, des fonctions ou des comportements parasitaires peut maintenant être recherché et caractérisé à l'étage moléculaire. Le phénomène de l'amplification des gènes favorables en un laps de temps très bref à l'échelle des générations, comme cela a été démontré pour la résistance des Culicides aux insecticides organo-phosphorés (...) fournit aux évolutionnistes une image nouvelle des effets d'une pression sélective élevée. Il en est de même pour l'incorporation rapidement généralisée de plasmides conférant à des espèces parfois très différentes de Bactéries une résistance élevée, à tel ou tel antibiotique."

   Il s'agit donc, à la lumières des récentes recherches, d'une nouvelle conception du parasitisme. Pour A. J. MAC INNIS par exemple (A general theory of parasitism, Proceeding of the Third International Congress of Parasitology, Munich, 1974), le parasite peut être défini comme l'un des partenaires d'un couple d'espèces interagissantes aux génomes intégrés de telle manière que la survie du parasite dépend au minimum d'un gène de l'autre espèce interactive appelée hôte. Tout organisme susceptible de fournir l'information génétique requise est un "hôte spécifique". Parmi ces hôtes, certains peuvent d'ailleurs n'être que des hôtes potentiels ou en attente si des barrières écologiques, géographiques, comportementales... font obstacles à la constitution du couple hôte-parasite. Selon K. VIKERMAN (The impact of future resarch on our understanding of parasitism, international Journal of Parasitology, 1987), notre compréhension de la nature du parasitisme dépendra en dernier ressort d'une analyse de la dépendance génétique des parasites vis-à-vis de leurs hôtes.

 

Parasitisme et Évolution

      Dans son exposé sur le parasitisme et l'évolution des traits d'histoire de vie, Y. MICHALAKIS met l'accent sur les modifications induites chez l'hôte de l'action du parasite. Face à des parasites virulents, les hôtes cherchent d'abord à se défendre : la première défense consiste à éviter de rencontrer le parasite, mais les hôtes n'y parviennent pas toujours et doivent donc lutter en cas de rencontre. Lutter, c'est-à-dire, empêcher le parasite de pénétrer dans l'hôte par des barrières physiques (peau...) ou par des mécanismes de reconnaissance (gène-pour-gène) ou empêcher son développement, limiter sa croissance, par un système immunitaire (pour les organismes libres). Le fonctionnement de la machinerie immunitaire complexe comporte souvent des coûts énergétiques qui entraînent des modifications des traits d'histoire de vie. Le professeur du GEMI de Montpellier décrit le problème de l'allocation des ressources entraîné par la présence du parasite et les conditions qui favorisent l'antagonisme entre plusieurs fonctions à l'intérieur de l'organisme. Si plusieurs mécanismes se mettent en fonction dans la plupart des cas observés pour tenter d'éradiquer ou de limiter le parasite, il existe d'autres cas où s'opère un ajustement de l'allocation de ces ressources dans le sens d'une tolérance au parasite. Si l'attention des chercheurs s'est polarisé sur l'hôte, de plus en plus ils s'orientent vers la connaissance des mécanismes d'évolution du parasite, dans ses ajustements aux efforts de l'organisme hôte. C'est une véritable écologie des systèmes parasitaires qui se découvre.

 

Y. MICHALAKIS, Parasitisme et évolution des traits d'histoire de vie, GEMI de Montpellier, site internet //GEMI-MPL.IRD.FR. Georges LARROUY, article Parasite, Parasitisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996.

 

ETHUS

 

Relu le 1er août 2020

Partager cet article
Repost0
27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 09:03

        L'origine de la vie constitue toujours une énigme qui mobilise imagination et recherches scientifiques. En dehors des hypothèses douteuses issues des religions, plusieurs théories rivalisent aujourd'hui, qu'elles veulent se situer à la toute première origine (de l'inanimé au vivant) ou plus modestement dans le processus évolutif qui mène des organismes simples à des organismes de plus en plus complexes.

Les traces de cette origine, s'ils en existent, font que nous en sommes réduits à des hypothèses et les grands théoriciens de la biologie ou de l'évolution, même si une réflexion n'est pas absente chez eux, évitent de faire dépendre leurs reconstructions d'une explication sur l'origine de la vie. Sans céder à une mode, même scientifique, l'hypothèse de l'action de virus (par essence parasites) dans les premiers moment de l'apparition de la vie sur notre planète montre une dynamique de coopération-conflit à l'oeuvre.

 

Les idées des théoriciens du darwinisme et des généticiens

             Charles DARWIN, dans une lettre (à J-D. HOOVER, 1863), indique la possibilité du démarrage de la vie à partir de "quelque petite marre chaude, avec tous les espèces de sels d'ammoniaque et de phosphore, de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, etc, en présence, un composé protoïque était là chimiquement formé, prêt à subir des changements plus complexes encore". Comme le commente André BRACQ, "malheureusement pour le chimiste, la vie a profondément bouleversé la Terre primitive" et "quelle que soit la puissance de la vérification expérimentale, la réalité historique du modèle ne pourra jamais être démontrée dans l'absolu car la variable "temps chronologique" échappe au contrôle de l'expérimentateur". 

Pour fixer les idées, André BRACQ rappelle que "le fonctionnement de tous les système vivants contemporains, qu'ils appartiennent au Règne animal ou au Règne végétal repose sur la cellule. Parmi les quelques 10 millions de molécules organiques (à base d'oxygène, d'hydrogène, de carbone et d'azote) qui constituent une cellule simple de Bactérie, par exemple, trois familles de molécules jouent des rôles fondamentaux :

- les molécules de compartimentation qui permettent de retenir les constituants de la cellule et évitent ainsi leur dispersion dans le milieu environnant. La membrane est formée par des phospholipides. Ce sont des molécules amphiphiles qui possèdent à la fois une tête polaire qui aime l'eau et des chaînes carbonées qui aiment l'huile.

- les molécules informatives qui permettent de stocker et de copier les informations nécessaires au bon fonctionnement de la cellule. L'ADN et l'ARN (acide ribonucléique) sont des chaînes très longues constituées pour la répétition de maillons élémentaires, les quatre nucléotides. Chaque nucléotide se compose d'un sucre, d'un phosphate et d'une base. Comme la séquence des lettres définit le sens d'un mot, l'ordre d'enchaînement des quatre principaux nucléotides définit le message génétique. La reconnaissance très spécifique des bases, deux à deux, permet de transférer l'information contenue dans la séquence, et plus particulièrement de faire des copies conformes de l'ADN.

- les molécules catalytiques qui effectuent le travail chimique de la machinerie cellulaire. La plupart des réactions chimiques sont assurées par les enzymes, qui constituent une classe particulière de protéines. D'une manière générale, les protéines peuvent être comparées à de longs mots écrits à l'aide de vingt lettres différentes, les acides animés. En moyenne, une protéine compte deux cent acides animés dans sa chaîne."

   Tout le travail des chercheurs consistent à comprendre, à l'aide de méthodes qui permettent de visualiser l'invisible et de le quantifier, comment les différents éléments simples s'organisent dans l'espace et dans le temps, pour faire vivre des ensembles vivants de plus en plus complexes. Une des difficultés pour le grand public de comprendre ces phénomènes est que l'accumulation des connaissances, depuis la découverte de l'ADN, ne faiblit pas, et que les biologistes font des découvertes de plus en plus rapides (parfois trop rapidement publiées, sans recul, quitte à ce que dans les publications scientifiques, très mal relayées d'ailleurs dans la grande presse, un terme soit mis ensuite à certaines explications), grâce à la présence de calculateurs de plus en plus performants (informatique) et par la mise au point de nouvelles techniques de manipulation des matières vivantes. Sans compter que les applications techniques de ces découvertes, qui valident en passant un certain nombre d'explications, entrent de manière très discrète dans la vie quotidienne, posant d'ailleurs la question de la démocratie dans un société de plus en plus "technologisée".

Dans ce domaine des recherches qui, de manière souvent indirectes, peuvent nous aider à comprendre comment est née la vie, les conceptions bougent aussi énormément. Car ce travail de compréhension de l'agencement et du fonctionnement des constituants auparavant cités amènent la communauté scientifique à émettre des hypothèses de plus en plus fines en même temps qu'elle offre des applications industrielles (sans compter les applications dans les affaires criminelles) de plus en plus massives. La rencontre des progrès en matière biologique et en matière informatique donne d'ailleurs naissance à une toute nouvelle branche d'activités : la nanotechnologie médicale.

 

Des modèles généraux d'explication...

       Il n'existe pas de consensus dans la communauté scientifique sur l'origine de la vie, mais des modèles couramment acceptés comme base de travail, après l'élaboration de processus par John Maynard SMITH, Eörs SZATHMARY ou John Desmond BERNAL :

- Des conditions prébiotique plausibles entraînent la création de molécules organiques simples qui sont les briques de base du vivant ;

- Des phospholipides forment "spontanément" (en fait sous l'effet de phénomènes d'attraction-répulsion entre les différents atomes constituants les molécules de ces phospholipides) des doubles couches qui sont la structure de base des membranes cellulaires) ;

- Les mécanismes qui produisent aléatoirement des molécules d'ARN en mesure d'agir comme des ARN-enzymes capables, dans certaines conditions très particulières, de ses dupliquer. Une première forme de génome apparait ainsi que des protocellules.

- Les ARN-enzymes sont progressivement remplacés par les protéines-enzymes, grâce à l'apparition des ribozymes, ceux-ci étant capables de réaliser la synthèse des protéines.

- L'ADN apparaît et remplace l'ARN dans le rôle de support du génome, dans le même temps les ribozymes sont complétés par des protéines, formant les ribosomes. C'est l'apparition de l'organisation actuelle des organismes vivants. 

 il s'agit d'une soupe d'organismes de plus en plus complexes qui dans des conditions précises de température, de pression et de mise en relation de molécules susceptibles de s'agréger et de durer, permet la formation d' organismes vivants. Des éléments laissent penser qu'il y eut plusieurs occasions manquées, pour une raison ou pour une autre, pour la formation de tels organismes. Les divers agencements à l'intérieur de ces organismes, comme leur rencontre avec d'autres organismes en formation, dans le temps et dans l'espace, meurent ou perdurent suivant un processus évolutif, qui est essentiellement un processus cumulatif qui évolue dans des conditions plus ou moins favorables. L'existence dans la nature de très peu de types de structures indique que le vie requiert des conditions étroites. 

 

De nouveaux organismes découverts peuvent aider à comprendre l'origine de la vie...

     Parmi les chercheurs qui veulent retracer l'histoire de l'ensemble du monde vivant, Carl WOESE introduit dans les années 1990 (mais ses premières recherches datent des années 1970) un troisième règne dans ce monde jusqu'alors partagés entre eucaryotes et procaryotes, les archées, au côté des bactéries et des eucaryotes. Ces archéobactéries, méthanogènes, trouvées dans les environnements chauds de marais volcaniques. Patrick FORTERRE estime que "concept d'archéobactérie a révolutionné la biologie en soulevant de nombreuses questions inédites" dont l'une des plus importantes est "à quoi ressemblait l'ancêtre commun des trois lignées ainsi mises en évidence, un organisme virtuel que WOESE appelait à l'époque le "progenote" et que nous appelons aujourd'hui LUCA (Last Common Universal Ancestor), le dernier ancêtre commun universel? A la vision linéaire qui prévalait jusque-là (des bactéries primitives - procaryotes - aux eucaryotes évolués) se substituait une histoire beaucoup plus complexe (trois lignées et un ancêtre mystérieux) qui allait entraîner des débats passionnés entre spécialistes de l'évolution." "l'ancienneté supposée de ce troisième groupe du monde vivant se trouvait (...) confortée par le caractère anaréobie des plus extrémistes des hyperthermophiles, qui étaient mis en relation avec l'absence d'oxygène dans l'atmosphère de la Terre primitive." Une première version de l'arbre universel de la vie, arbre non enraciné obtenu en 1985 par Gary OLSEN, met en présence les Eucaryotes, les Bactéries et les Archées et toute la difficulté - qu'il est d'ailleurs impossible de restituer ici - est de construire une chronologie d'apparition entre ces trois formes et le LUCA. Toute une discussion scientifique s'organise autour des conditions d'apparition du LUCA (un hyperthermophile ou non). Toujours est-il que les biologistes, dans leur très grande majorité, estime que le monde à ADN que nous connaissons a été précédé "par une période où le génome des organismes cellulaires était constitué d'ARN".

Patrick FORTERRE résume que cette théorie, proposé dès 1965 (mais admise beaucoup plus tard...), entre autres par Carl WOESE et Francis CRICK (...) repose désormais sur des bases très solides, avec en particulier la découverte, au début des années 80, de molécules d'ARN capables de catalyser des réactions chimiques : les ribozymes. Ces véritables enzymes à ARN ont contribué à résoudre un problème qui avait longtemps semblé insoluble : qui est apparu le premier, l'ADN ou les protéines? (...). L'ARN à la fois  peut se comporter comme une protéine, en agissant  comme une enzyme, et jouer le rôle de l'ADN, en étant le support d'une information génétique codée sous la forme d'une succession de nucléotides (...). Dans un deuxième temps, l'ARN aurait "inventé" les protéines et nous serions entrés dans une nouvelle ère, celle d'un monde de cellules plus complexes, composées d'ARN et de protéines, mais ne possédant toujours pas d'ADN. Finalement, l'ADN serait apparu grâce à l'invention de protéines enzymes capables de modifier les nucléotides de l'ARN (....) en désoxynucléotides, monomères de l'ADN."

 

Les virus et le phénomène parasitaire à l'origine de la vie?

    Dans un avant-propos au sujet d'une Conférence internationale de 1996, le même auteur, sur les étapes qui ont précédé l'apparition de cet ancêtre, commun à ces trois groupes, décrit une des pistes explorées par les chercheurs, du côté des virus.

"Ces parasites cellulaires obligatoires très simples pourraient être le témoin d'une période antérieure à la séparation des trois domaines. Certains mécanismes moléculaires atypiques que l'on découvre chez eux et qui sont absents chez les cellules pourraient correspondre à des mécanismes très anciens, testés au cours des premières étapes de l'évolution et qui n'ont pas été retenus par le dernier ancêtre commun aux bactéries, archaebactéries et eucaryotes. Les formes cellulaires rejetées par la compétition darwinienne (et qui portaient ces mécanismes) n'auraient pas eu, dès lors, d'autre choix pour survivre que de parasiter les cellules victorieuses, juste retour des choses. Si cette hypothèse est correcte, on peut considérer que nous payons encore aujourd'hui le prix, au travers des maladies virales, de cet affrontement ancien entre différentes formes de vie primitives!"

Plus tard, en 2007, il écrit dans un texte consacré aux origines de la vie : "Si les virus font aujourd'hui fréquemment la une des journaux (...), ils n'avaient pas jusqu'à ces derniers temps jamais beaucoup intéressé les évolutionnistes. En particulier, ils n'avaient pas pu être inclus dans l'arbre universel du vivant fondé sur les travaux de Carl WOESE, car ils n'ont pas besoin de ribosomes dont pas d'ARN 165. Toutefois, de nombreux virus à ADN possèdent des gènes qui leur permettent de fabriquer leurs propres enzymes de réplication de l'ADN (...). Or ces enzymes virules sont souvent très atypiques : elles ne ressemblent pas (sinon de très loin) à celles qui accomplissent la même fonction dans la cellule hôte de ces virus. Il existe donc dans la biosphère actuelle, à côté des deux systèmes de réplication cellulaire (celui des bactéries, et celui des archées et des eucaryotes), plusieurs autres systèmes de réplication qui sont caractéristiques des virus à ADN. Tous ces systèmes, viraux ou cellulaires, sont sans doute très anciens. On pense en effet aujourd'hui que les virus existaient déjà à l'époque de LUCA, et peut-être même avant, du temps des cellules à ARN. On peut donc bien imaginer que, tout au début de leur évolution, différentes lignées de virus à ADN se sont "bricolées" une grande variété de protéines pour répliquer leurs génomes. Pour expliquer les liens de parenté embrouillés des enzymes cellulaires qui répliquent l'ADN, il suffit d'imaginer que celles-ci n'ont pas été héritées d'une ou de plusieurs enzymes ancestrales présentes chez LUCA, mais qu'elles proviennent de différents virus qui les ont transférées de façon plus ou moins aléatoire aux ancêtres des trois domaines de l'arbre du vivant. Deux transferts indépendants auraient à chaque fois impliqué d'un coup les trois principales protéines de la réplications de l'ADN (...). L'un de ces transferts aurait conduit au système de réplication que l'on observe aujourd'hui chez les bactéries, un autre à ceux que l'on observe chez les archées et les eucaryotes. Des transferts ultérieurs n'auraient concerné qu'une seule protéine, expliquant les différences observées entre le système de réplication des arches et celui des eucaryotes (...).

Dans cette hypothèse, on voit que toutes les protéines qui répliquent l'ADN des cellules actuelles seraient d'origine virale. Comment expliquer cela? Le plus simple est d'imaginer que l'ADN lui-même a été "inventé" par les virus. Cette idée, a priori inattendue, est en fait plutôt raisonnable si l'on y réfléchit à deux fois. Comme nous l'avons vu (...), l'ADN est un ARN ayant subi deux modifications chimiques : l'une de ses bases azotées, la thymidine, correspond à une molécule d'uracile à laquelle a été ajouté un groupement méthyl, et le sucre constituant chacun de ces nucléotides, le désoxyribose, est produit par la réduction du ribose (élimination de son oxygène en position 2'). Or l'évolution des virus peut impliquer de telles modifications chimiques des acides nucléiques. Ainsi, un virus actuel (appelé T') qui attaque et tue la bactérie Escherichia coli possède un génome à ADN modifié : des groupements hydroxyméthyl sont ajoutés sur toutes les cytosines! Pour le virus T', cette modification confère un avantage sélectif évident : elle lui permet de résister aux enzymes produites par les bactéries pour détruire son génome (ce sont les fameuses enzymes de restriction utilisées par les biologistes moléculaires pour couper l'ADN en des endroits précis).

On peut transposer cette histoire à l'aube de la vie : si, dans le monde ARN, est apparu un virus capable de réaliser la transformation chimique de l'ARN en ADN, il s'est trouvé pourvu d'un génome à ADN résistant aux attaques des enzymes coupant l'ARN que les cellules à ARN produisaient sans doute pour se défendre. Un tel mutant ayant "inventé l'ADN" a dû obtenir un avantage immédiat dans la compétition qui l'opposaient aux autres virus. Les descendants de ce premier virus à ADN ont pu se diversifier pendant une longue période, donnant naissance à de nombreuses lignées qui ont développé chacun de leur côté une grande variété de mécanismes de réplication de l'ADN. Voilà ce qui expliquerait la diversité des enzymes en jeu. L'ADN aurait ensuite été transféré aux cellules au cours de l'évolution. Ainsi seraient nées les premières cellules à ADN, qui auraient rapidement éliminé toutes les cellules à ARN. En effet, l'ADN étant plus stable que l'ARN, il permet de construire de plus grands génomes, qui peuvent porter plus d'informations génétique. Ce transfert de l'ADN des virus aux cellules aurait pu se produire en même temps que le transfert des protéines de réplication (...). Dans ce scénario hypothétique, tous les êtres vivants cellulaires actuels seraient donc au moins en partie les descendants d'un ou plusieurs virus à ADN qui aurait pris le contrôle d'une cellule à ARN!" 

 

Patrick FORTERRE, Microbes de l'enfer, Belin/Pour la science, 2007. Les origines de la vie, Nouveaux concepts, Nouvelles questions, avant-propos au sujet de la conférence organisée par l'ISSOL (11ème conférence internationale sur l'origine de la vie, Orléans, 7 juillet 1996). André BRACQ, article Origine de la vie, dans le Dictionnaire du Darwinisme et de l'Évolution, PUF, 1996.

 

ETHUS

 

Relu le 2 août 2020

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 12:53

       L'ouvrage du spécialiste des virus, à grande expérience entre autres à l'Institut Pasteur et aux deux plus grands centres américains de lutte contre les virus (CDC d'Atlanta et USAMARIID de l'armée amércaine), possède le mérite singulier, de "remettre les pendules à l'heure" dans les appréciations historiques de l'effet de l'action de parmi les plus petits êtres vivants sur l'espèce humaine, trop souvent ignorante de leur activité.

Ainsi de grandes tranches de l'histoire humaine - la conquête par les Occidentaux de l'Amérique, de multiples guerres, dont la première guerre mondiale et ses conséquences... - trop souvent analysées en termes de défaites et de victoires stratégiques de peuples et de pays vis-à-vis d'autres, doivent-elles être comprises en prenant en compte l'action des virus, et ce jusqu'à des périodes récentes et même sans doute aussi aujourd'hui. Le propos de Jean-François SALUZZO est de faire revivre l'histoire des hommes, victimes ou chasseurs de virus, en se limitant à quelques agents des plus redoutables. 

 

       Ainsi, à propos de la variole, "ente les XVIe et XVIIe siècles, les Européens auront colonisé l'ensemble du continent américain. En Afrique, la situation a été totalement différente. Au début du XVIIIe siècle, on ne compte que quelques milliers de colons européens, principalement localisés sur des comptoirs côtiers. la pénétration du centre de l'Afrique ne se fera qu'à la fin du XIXe siècle. Contrairement au continent américain, ce sont les maladies qui ont empêché la colonisation du continent africain. Il a fallu attendre la découverte de la quinine pour rendre effective la pénétration des Européens au coeur de l'Afrique. Les maladies infectieuses, et notamment la fièvre jaune, le paludisme, ont constitué un rempart efficace au processus de colonisation. Au XXe siècle, le bilan est sans équivoque : il ne reste quasiment plus d'Amérindiens alors que l'Afrique connaît la plus forte démographie du globe. La fragilité vis-à-vis des maladies d'un côté, la résistance de l'autre expliquent cette évolution."

La véritable histoire de la variole, à l'aide des méthodes d'investigations, archéologiques entre autres, peut de nos jours être connue, en révisant à très fortes hausses les hécatombes causées en Amérique par son introduction. Elle nous montre aussi qu'à l'activité "naturelle" de cette maladie se mêle parfois des considérations tactiques d'extermination de la part d'hommes possédant une certaine connaissance des voies de sa propagation. Ce qui ressort de cet examen de la variole, de la fièvre jaune, de la poliomyélite, de la grippe, du sida, de la fièvre de Lassa, du virus Ebola et du virus Hantaan, objets d'autant de chapitres de cet ouvrage, c'est l'existence omniprésente et parfois décisive de ces micro-organismes au milieu des conflits humains. Si les hommes ont parfois consciemment introduits ces micro-organismes dans leurs conflits, leur activité a souvent des répercussions imprévisibles, ce qui explique par ailleurs la grande réticences des états-majors de défense des principaux pays quant à l'emploi d'armes bactériologiques. Et ces conséquences, non seulement entravent certaines grandes stratégies (l'impossibilité pour les "États-uniens" d'envahir le Canada à une certaine période...), se situent souvent sur le long terme, influant directement sur la démographie de belligérants.

  En conclusion, l'auteur écrit : "Il y aura donc des maladies nouvelles. C'est un fait fatal. Un autre fait aussi fatal est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons des notions de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire".

Ces quelques lignes prophétique - qui résonnent, pouvons-nous ajouter, fortement en ces temps de coronavirus des années 2019-2020 -, ont été écrites par le prix Nobel de médecine, Charles Nicolle, en 1933. Elles ont un corollaire : face à ces nouvelles maladies, il y aura de nouveaux chasseurs de virus. Qui seront-ils? Probablement, comme dans le passé, ils se diviseront en deux groupes : les hommes de terrain, les "cow-boys" de la virologie, comme les appelle la journaliste Laurie Garrett. Ils seront chargés d'aller traquer les virus jusqu'au fin fond des forêts tropicales. A court terme, ils ont à résoudre le mystère du réservoir du virus Ebola qui, après vingt-cinq années de recherche, n'est toujours pas élucidé.

Le deuxième groupe comprend les chercheurs des laboratoire qui, grâce à l'amélioration permanente des techniques virologiques, pourront établir l'étiologie virale de certains cancers, ou celle de certaines maladies neuro-dégénératives. Des résultats spectaculaires sont attendus dans les années futures. Les traitements à l'aide d'antiviraux et les vaccins constitueront une part très active des recherches à venir. Les remarquables progrès dans le traitement du sida ou des hépatites ouvrent d'extraordinaires possibilités qui étaient totalement inimaginables il y a une trentaine d'années, lorsque les manuels de virologie indiquaient : "il n'existe aucune traitement antiviral".

Face aux scientifiques, il y les virus, les seuls prédateurs de l'homme. Nous avons à plusieurs reprises cité l'exemple des arbovirus : six cent ont été décrits, et nous ne connaissons le pouvoir pathogène que de 10% d'entre eux. Pour la plupart, ils sont présents dans les zones tropicales, mais les facteurs de leur émergence sont progressivement réunis, le transport aérien les rapproche des pays de l'hémisphère Nord. L'exemple du virus West-Nile est très significatif : inconnu du corps médical jusqu'à ces dernières années, il a été introduit depuis peu en Israël, en Roumanie, en Russie et aux États-Unis où il persiste. Combien d'autres virus suivront ce même parcours? Comme l'indique Joshua Lederberg, "le monde est un petit village. Toute négligence dans l'étude des maladies en quelque part de notre planète est à notre propre péril." La collaboration entre les "cow-boys" de la virologie et les biologistes moléculaires offre une exceptionnelle opportunité pour combattre les virus dès leur apparition. Les techniques mises au point dans les laboratoires de l'hémisphère Nord doivent bénéficier aux chercheurs des pays tropicaux ; seule une étroite collaboration Nord-Sud peut permettre de dépister les nouveaux virus dès leur apparition. L'histoire du sida doit être retenue." 

C'est donc uns véritable guerre qui se livre entre l'espèce humaine et différentes espèces virales. C'est ce conflit entre l'espèce dominante de la planète et les différentes espèces aux agents microscopiques, qui a déjà influé dans le cours de l'histoire humaine, qui importe sans doute le plus. Nul doute qu'à trop se focaliser sur ses conflits internes, les hommes peuvent perdre la guerre essentielle...

 

           Écrit dans un style journalistique, cet ouvrage comporte, à l'appui des analyses et des faits exposés, de nombreux éléments bibliographiques.

 

    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante (quatrième de couverture) : "Les manuels d'histoire passent sous silence le rôle souvent décisif joué par les maladies infectieuses dans l'évolution des civilisations. Pourtant, ce ne sont pas Cortez ou Pizarro, avec une poignée de valeureux conquistadores, qui ont anéanti les civilisations précolombiennes, mais bien la variole et la rougeole. Les Américains doivent en partie la conquête de l'Ouest à la fièvre jaune qui, en décimant les troupes de Napoléon stationnées en Haïti, ont conduit Talleyrand à offrir en 1804 la Louisiane, terre maudite, à Jefferson. Cette même maladie provoquera l'échec de Ferdinand de Lesseps dans sa tentative de percement du canal de Panama, tandis que la variole empêchait le conquête du Canada par le jeune Etat américain.

A côté de telles informations inédites, le livre de Jean-François Saluzzo décrit également la véritable guerre menée par des scientifiques courageux et opiniâtres contre ces virus qui sont des prédateurs de l'homme. Walter Reed, par exemple, décide de soumettre ses collègues à la piqûre des moustiques soupçonnés d'être les vecteurs de la fièvre jaune. L'obstination se révélera l'un des traits dominants de ces chercheurs : il faudra quarante ans à Jenner pour imposer la vaccination contre la variole et près d'un siècle pour que Gallo découvre le premier rétrovirus humain responsable d'un cancer. Au prix d'une grande persévérance, et souvent au péril de leur vie, d'audacieux virologues identifieront sur le continent africain les pestes de demain : Ebola, Marburg, Lassa. La guerre contre les virus est un récit passionnant d'une réalité qui nous concerne tous."

 

 

    Jean-François SALLUZO, docteur ès sciences, docteur en pharmacie, expert de l'Organisation Mondiale de la Santé, en poste actuellement chez Aventis Pasteur, après avoir travaillé 14 ans à l'Institut Pasteur, est également l'auteur d'autres ouvrages spécialisés dans la question des virus : A la conquête des virus (Belin, 2009), Grippe aviaire, sommes-nous prêts?, avec Catherine LACROIX-GERDIL (Belin, 2006), Les virus émergents, avec Pierre VIDAL et Jean-Paul GONZALEZ (IRD Editions, 2005), La variole (PUF, collection Que sais-je?, 2004), Des hommes et des germes (PUF, 2004), Ces hommes qui ont traqué les virus (Plon, 2002)...

 

Jean-François SALUZZO, La guerre contre les virus, Plon, 2002, 290 pages. 

 

Complété le 2 janvier 2013. Relu le 4 août 2020.

Partager cet article
Repost0
22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 09:01

         L'utilisation de notion aussi générale que l'égoïsme et l'altruisme en sciences naturelles et dans les théories de l'évolution constitue une tendance lourde en matière de vulgarisation scientifique. Il n'est pas sûr que celles-ci gagnent en clarté. Ces notions, issues de la philosophie morale ou de la philosophie tout court, donnent une connotation bien précise de certains éléments constitutifs de l'Évolution. Ceci est bien proche d'un certain anthropomorphisme qui attribue à des constituants de base des qualités qui appartiennent à des niveaux d'organisation bien plus complexes, et qui, de surcroit, opère un jugement moral, qui, s'il n'est jamais absent des considérations scientifiques froides (de manière sous-jacentes), peut fausser la perception de la réalité. 

 

         L'acquisition des connaissances scientifiques est un processus conflictuel : non seulement différentes école ou auteurs se combattent pour faire prévaloir leurs points de vue - et pas seulement dans un combat intellectuel - mais les différentes conceptions en présence font partie de conflits sociaux et/ou économiques et/ou culturels dont elles sont difficilement détachables. Singulièrement dans les moments de changement de paradigmes comme au cours du XIXe siècle. Georges GUILLE-ESCURET nous rappelle qu'au cours de ce siècle, "la connaissance de la nature et la connaissance de l'Homme ont été reliées par une double série de va-et-vient philosophiques et scientifiques dont les nombreuses interdépendances, ou interpénétrations, ont gravement favorisé l'installation de la notion d'altruisme dans un rôle d'intermédiaire primordial entre naturalistes et anthropologues (au sens le plus vague et le plus confus de leur opposition institutionnelle). Les débats qui se sont développés durant les derniers lustres à partir des États-Unis, sous l'impulsion des thèses sociobiologistes, n'ont fait que confirmer cette importance et l'altruisme apparaît aujourd'hui comme la clef d'une extension plus ou moins rapide des compétences du néo-darwinisme dans le champ sociologique."

Cet auteur, anthropologue au CNRS,  fait remonter cet état de fait aux schémas philosophico-politiques de Thomas HOBBES et de Thomas Robert MALTHUS, qui donnent de la vie dans la nature, l'image persistante d'un affrontement permanent et inexorable entre congénères, d'une élimination féroce des "moins aptes" par les "plus aptes" de la même espèce. La constatation de comportements de coopération (jusqu'au sacrifice) dans de nombreuses espèces amène à rebours à formuler l'hypothèse d'un altruisme plus ou moins répandu suivant les espèces. Herbert SPENCER, l'élève dissident de COMTE jette les bases d'une telle hypothèse dans Les bases de la morale évolutionniste (1880) : "Toute action, inconsciente ou consciente, qui entraîne une dépense de la vie individuelle au profit du développement de la vie chez les autres individus, est incontestablement altruiste en un sens, sinon dans le sens ordinaire du mot, et nous devons l'entendre en ce sens pour voir comment l'altruisme conscient procède à l'altruisme inconscient." Au stade élémentaire, celui de la division cellulaire spontanée, l'altruisme et l'égoïsme sont encore, selon Herbert SPENCER, inséparables : la cellule mère se "sacrifie" certes, mais elle "devient" aussi les nouvelles cellules. Les deux principes ne s'opposent concrètement qu'à partir du moment où le dévouement parental s'exerce sur une "individualité autre", reconnaissable comme telle. Le thème de cette individualité traverse toute une partie de la biologie et particulièrement la sociobiologie, comme si l'individualisme généralisé de la civilisation occidentale ne se séparait pas d'une recherche de comportements individuels dans la vie naturelle. Après quoi, la complexité croissante de l'une des tendances  répond directement à la complexité croissante de l'autre. Altruisme et égoïsme sont deux manifestations symétriques de l'égoïsme de l'espèce, qui contrôle la forme et l'intensité de leur expression. "De même, écrit toujours Herbert SPENCER, qu'il y a eu un progrès graduel de l'altruisme inconscient des parents à l'altruisme conscient du genre le plus élevé, il y a eu progrès graduel de l'altruisme dans la famille à l'altruisme social". Ernst HAECKEL (1834-1919), grand inspirateur du darwinisme social, défend des propositions voisines, quoique moins élaborées, dans Les énigmes de l'univers, de 1903. Même si aujourd'hui, les mécanismes invoqués pour soutenir cette conception paraissent simplistes, et même si dans les premières décennies du XXe siècle, le débat sur l'altruisme s'efface, le fond de l'argumentation de nombreux auteurs en sociobiologie reste le même. 

    

         John Burdon Sanderson HALDANE (1892-1964) (The causes of evolution, 1932), dans le développement de la nouvelle discipline de la génétique des populations, suppute que les gènes de l'altruisme ont quelque chance de se multiplier dans une espèce vivant en petits groupes d'individus étroitement apparentés. Inversement, les supports de l'égoïsme seraient favorisés par les brassages internes d'une vaste société. Au cours des années 1960, dans le mouvement du développement des modélisations statistiques de la génétique des populations, de nombreux biologistes, argumentent dans ce sens. John Maynard SMITH (1920-2004) montre une vaste gamme de possibilités nouvelles en suggérant que les comportements altruistes pourraient se répandre à la faveur de phases successives d'isolement et de métissage des populations d'une espèce : cette sélection, dite "interdémique" possède l'avantage de se calculer non plus en fonction de la pression exercée par un environnement immuable, mais en concevant d'une manière plus vraisemblable, des changements plus ou moins cycliques dans le milieu. Différents schémas peuvent alors expliquer la diffusion des traits altruistes. Robert TRIVERS (né en 1943), notamment dans Social evolution de 1985 ou dans Genes in conflict, de 2005, avance une autre éventualité, très différente : celle d'un "altruisme réciproque" entre individus non apparentés, qui aboutit à une augmentation de la valeur sélective chez ceux qui le pratiquent puisqu'ils sont alternativement assistants et assistés.

 

          William Donald HAMILTON (1936-2000) avance en 1964 sa théorie de la "sélection parentale", qui veut couvrir l'ensemble des manifestations naturelles de l'égoïsme, de l'altruisme et de la malveillance. Sa théorie devient l'axe central plus tard de la "nouvelle synthèse sociobiologique" que Edward Osborne WILSON (né en 1929) vulgarise en 1975. Le maître-concept fourni par William HAMILTON est "l'inclusive fitness" (plus ou moins "aptitude globale et "valeur sélective nette") : il entend désigner la capacité propre d'un individu à produire une descendance, plus son concours à l'accroissement de la progéniture issue de sa parentèle, l'unité de mesure étant le gène. Dans son Essai de sociobiologie, L'humaine nature, de 1978, Edward WILSON, dans un chapitre consacré à l'altruisme, effectue la liaison entre les différentes espèces animales (jusqu'à l'homme) dans le comportement qualifié comme tel. "Que l'homme et l'insecte soient capables du sacrifice suprême ne veut pas dire que l'esprit humain et celui de l'insecte - s'il existe - fonctionnent de la même façon. Mais cela signifie qu'une telle impulsion n'a pas besoin d'être qualifiée de divine ou de transcendantale, et cela justifie que nous cherchions une explication biologique plus classique. Il se pose immédiatement aux biologistes un problème fondamental : les héros morts n'ont pas d'enfants. Si le sacrifie de soi entraîne une descendance réduite, les gènes qui sont à l'origine des héros ont toutes chances de disparaître peu à peu de la population. Une interprétation étroite de la sélection naturelle darwinienne aboutirait à cette conclusion : puisque les individus qui ont les gênes responsables de l'égoïsme auront l'avantage sur ceux qui portent des gênes altruistes, on devrait observer aussi, sur plusieurs générations, une tendance des gênes égoïstes à l'emporter, si bien que la population devrait devenir de moins en moins capable de comportements altruistes. Dans ces conditions, comment l'altruisme peut-il se maintenir? Dans le cas des insectes sociaux, il n'y a pas de problème. La sélection naturelle a été élargie à la sélection de parenté. Le termite soldat qui se sacrifie protège le reste de la colonie, y compris la reine et le roi (sic), ses parents. Par conséquent, les frères et les soeurs fertiles du soldat prospèrent, et à travers eux les gènes altruistes sont multipliés par une plus grande production de neveux et de nièces. Il est normal, de se demander si l'aptitude à l'altruisme a aussi évolué chez les êtres humains  par sélection de parenté. Autrement dit, les émotions que nous ressentons, et qui chez des individus exceptionnels peuvent aller jusqu'au sacrifice de soi, proviennent-elles en dernier ressort d'unités héréditaires qui se sont implantés grâce à l'action favorable de parents latéraux durant des centaines ou des milliers de générations?" Conscient des objections qu'une telle argumentation peut soulever, l'auteur poursuit : "Pour prévenir une objection soulevée par de nombreux sociologues, reconnaissons tout d'abord que l'intensité et la forme des actes altruistes ont une origine en grande partie culturelle. L'évolution sociale humaine est, c'est bien évident, plus culturelle que génétique. Il n'en reste pas moins que l'émotion sous-jacente, si manifeste et si puissante chez presque toutes les sociétés humaines, ne peut être attribuée qu'à l'action des gènes. L'hypothèse sociobiologique ne rend donc pas compte des différences qui sont culturelles entre les sociétés, mais elle peut expliquer pourquoi les êtres humaines diffèrent des autres mammifères et pourquoi, de ce point de vue, très particulier, ils ressemblent davantage aux insectes sociaux." L'entomologiste continue en distinguant l'altruisme pur (celui qui lie des parents proches) de l'altruisme impur (qui lie des individus à parenté très éloignée) : "(...) chez les êtres humains, l'altruisme impur a été poussé à des extrêmes fort complexes. La réciprocité entre individus à parenté éloignée ou sans parenté est la clé de la société humaine. Le perfection du contrat social a rompu les anciennes contraintes biologiques imposées par une sélection de parenté très stricte."

 

        Richard DAWKINS (né en 1941), en 1976 (La théorie du gène égoïste) remet en perspective la théorie de l'évolution : l'échelle pertinente à laquelle s'applique la sélection naturelle (ou sélection du plus apte) est celle du gène en qualité de réplicateur, et non l'échelle de l'individu ou de l'espèce.

Ce ne sont pas les individus ou les espèces qui sont sélectionnés en fonction de leur aptitude plus ou moins grande à se reproduire, mais les gènes, unités de base de l'information. Dans cette perspective, les phénomènes d'altruisme entre individus apparentés, qui vont à l'encontre de l'intérêt particulier des individus, aident pourtant à réaliser des copies d'eux-mêmes plus nombreuses dans d'autres organismes à se répliquer. De même, la présence dans le génome de séquences d'ADN qui ne sont d'aucune utilité pour l'organisme est inexplicable dans une vision "classique" de l'évolution, mais s'explique dans la perspective de la théorie du gène égoïste. Il reprend les termes de son argumentation dans Le phénotype étendu en 1982. L'objectif de Richard DAWKINS, dans Le gène égoïste est clairement d'examiner "la biologie de l'égoïsme et de l'altruisme." Il se défend d'effectuer une sorte de conscience morale du gène : celui n'a pas de conscience en soi, mais ses activités tendent à sa reproduction à l'infini dans ce qu'il appelle les machines géniques ou machines à survie (les organismes vivants). l'éthologue, professeur à l'Université d'Oxford, entend montrer que le gène agit suivant une stratégie évolutionnairement stable vérifiable par le comportement qu'il impulse dans ces machines géniques. Dans un va-et-vient parfois un peu lassant - mais qui semble être le propre de ce qu'il veut écrire, un ouvrage de vulgarisation vers le grand public (ce qui était aussi dans son domaine l'ambition de Konrad LORENZ, auquel il se réfère pour démontrer d'ailleurs ses erreurs), entre comportements humains banals où se manifestent soit son égoïsme, soit son altruisme et faits biologiques au niveau de la cellule et du gène, l'auteur veut faire comprendre que les ensembles de gènes n'ont pas un comportement uniquement passif, dans un environnement cellulaire toujours en mouvement. Refusant de se fier uniquement aux phénotypes - c'est-à-dire à la traduction de l'ensemble génétique dans l'environnement, Richard DAWKINS veut tenter de répondre à un certain nombre de questions qui frôlent la philosophie : comment passe-t-on d'une bouillie organique originelle à des ensembles ordonnés, rivaux et actifs au niveau des cellules et quelle est la véritable nature du continuum gène-individu-espèce?. Sans doute le projet est-il très ambitieux, surtout en regard d'une biologie moléculaire qui n'a pas donné loin de là tous les résultats des investigations actuelles. En tout cas, sa théorie a suscité un tel tollé dans le monde scientifique et dans le public en général qu'il doit recourir ensuite à de très longues notes pour préciser ses véritables propos. Dans un dernier chapitre qui reprend ses hypothèses exposées dans Le phénotype étendu (édition française de 1990, la dernière édition aux États-Unis datant de 1989), il écrit : "En résumé, nous avons vu trois raisons pour lesquelles une histoire de la vie en goulot d'étranglement tend à favoriser l'évolution de l'organisme en tant que véhicule discret et unitaire. On peut qualifier respectivement ces trois raisons de "retour à la table à dessin", "tableau de contrôle du cycle" et "uniformité cellulaire". Laquelle a été soulevée en premier, du cycle de vie en goulot d'étranglement ou de l'organisme discret? Il me plait de penser qu'ils ont évolué ensemble. Évidemment, je suppose que le trait essentiel qui caractérise un organisme individuel est qu'il s'agit d'une unité qui commence et finit dans un goulot d'étranglement unicellulaire. Si les cycles de vie prennent la forme d'un matériau vivant en goulot d'étranglement, il semble inévitable qu'ils soient enfermés dans des organismes unitaires et discrets. Et plus ce matériau vivant est enfermé dans des machines à survies discrètes, plus les cellules de ces machines à survie concentreront leurs efforts sur cette catégorie particulière de cellules destinées à convoyer leurs gènes communs pour le goulot d'étranglement jusqu'à la génération suivante. Ces deux phénomènes, les cycles de vie en goulot d'étranglement et les organismes discrets, vont ensemble. A mesure que chacun évolue, il renforce l'autre. Ils se propulsent l'un l'autre, comme ce que ressentent l'un pour l'autre un homme et une femme, au fur et à mesure de l'évolution de leurs sentiments et que se renforce l'attirance qu'ils éprouvent l'un envers l'autre. (...)

(Pour résumer l'idée) "que l'ont peu avoir de la vie au travers du gène égoïste/du phénotype étendu, (je) maintiens qu'il s'agit d'une idée qui s'applique aux choses vivantes partout dans l'univers. L'unité fondamentale, le premier moteur de toute vie, c'est le réplicateur. Un réplicateur est tout ce dont ont fait des copies dans l'univers. Les réplicateurs existent d'abord grâce à de la chance, au mélange hasardeux de particules plus petites. Une fois qu'un réplicateur est né, il est capable de générer un éventail indéfini de copies de lui-même. Aucune procédé de copie n'est toutefois parfait, et la population des réplicateurs en vient à comprendre des variétés qui diffèrent. Certaines de ces variétés s'avèrent avoir perdu le pouvoir de se répliquer et leur espèce cesse d'exister. D'autres peuvent encore se répliquer, mais moins efficacement. Et il arrive que d'autres se retrouvent en possession de nouveaux pouvoirs : elles finissent même par se faire de bien meilleurs réplicateurs que leurs prédécesseurs et que leurs contemporains. Ce sont leurs descendants qui vont dominer la population. Au fur et à mesure que le temps passe, le monde se remplit de réplicateurs puissants et ingénieux. Peu à peu, des moyens de plus en plus compliqués sont découverts pour créer de bons réplicateurs. Les réplicateurs survivent non seulement grâce à leurs propriétés intrinsèques, mais aussi grâce à leurs effets sur le monde. Tout ce qu'il faut, c'est que ces conséquences, aussi tortueuses et indirectes soient-elles, rétroagissent ensuite et affectent le processus de copie du réplicateur. Le succès qu'un réplicateur a dans le monde dépendra du type de monde dont il s'agira - les conditions préalables. Parmi les conditions les plus importantes se trouveront d'autres réplicateurs et leurs effets A l'instar des rameurs anglais et allemands, les réplicateurs qui se font mutuellement du bien vont devenir dominants à condition qu'ils se trouvent en présence l'un de l'autre. A un certain stade de l'évolution de la vie sur terre, cet assemblage de réplicateurs mutuellement compatibles commença à prendre la forme de véhicules discrets - les cellules et plus tard les corps pluricellulaires. Les véhicules qui ont évolué vers un cycle de vie en goulot d'étranglement ont prospéré et sont devenus plus discrets en ressemblants de plus en plus à des véhicules. Ces matériaux vivants emballés en véhicules discrets sont devenus un trait si saillant et si caractéristique que, lorsque les biologistes sont entrés en scène et on commencé à se poser des questions sur la vie, ils se les sont posées surtout au sujet des véhicules - les organismes individuels. ceux-ci sont apparus en premier dans le conscient des biologistes alors que les réplicateurs - à présent connus sous le noms de gènes - furent considérés  comme faisant partie de la machine utilisée par les organisme individuels. Il faut faire un effort mental délibéré pour retourner la biologie dans le bon sens et nous rappeler que les réplicateurs arrivent en premier, aussi bien de par leurs importance que par leur histoire. (...)".

 

         Pour Georges GUILLE-ESCURET, qui s'attache à réfuter de telles argumentations, estime qu'une critique purement technique portant sur l'éventualité de gènes ou de polygènes, associés à un type de comportement altruiste, voire à une attitude altruiste globale, n'est pas décisive : "l'évaluation du nombre de rouages qui séparent la "cause" génétique de l'"effet" comportemental est dans ce débat assez secondaire." Ce qui importe, c'est l'existence d'une telle correspondance. "L'altruisme est un concept produit par une idéologie, il a une valeur indéniable dans notre système de références culturelles (...), mais sa nécessité scientifique ne repose sur aucune preuve, aucun indice exploitable : rien n'indique que l'altruisme ait une signification au regard de la nature. Les modélisations sophistiquées produites à ce jour ne permettent aucunement de conclure qu'il s'agisse d'une loi naturelle, d'un fait biologiquement pertinent, et non pas d'une série artificielle de faits statistiques reconnus à partir d'un ensemble de données hétéroclites. Tout bien considéré, elles nous annoncent seulement que la nature tend - égoïstement, sans doute - à se reproduire elle-même et qu'une population fondamentalement suicidaire a peu de chance d'engendrer un jour une espèce à part entière. Il en faut plus pour transformer un effet obligatoire en cause primordiale."

L'égoïsme ou l'altruisme en biologie est donc à reléguer au rang d'hypothèse inutile. "les sociobiologistes ont transféré purement et simplement une relation psychologique dans un cadre incommensurablement plus large en reconnaissant à celle-ci une omnipotence et la même suprématie qu'ils avaient affirmées dans le premier champ d'application. Moyennant une discrète manipulation, l'axe égoïsme/altruisme se présente comme une réalité métabiologique puisqu'il ne peut plus être disqualifié par aucune détermination biologique (...)".

 

        Sans faire l'impasse sur l'utilisation du terme d'altruisme dans les sciences de l'évolution, Jacques GERVET l'estime valide dans de strictes conditions.

Mais, comme pour tout modèle d'ailleurs, le choix le plus risqué concerne son application à un processus biologique concret : "une telle application postule en effet que sont remplies les conditions de validité qui définissent l'usage correct du terme. L'utilisation est alors formellement parfaite. Il ne s'ensuit pas pourtant qu'elle soit à l'abri de toute dérive, car elle entraîne aisément un certain nombre de connotations, liées à l'utilisation du même terme par une psychologie de sens commun qui lui donne une valeur moralisante. L'étude historique montre que de telles connotations ont pu orienter fortement les débats sur l'évolution."

Le spécialiste en éthologie examine l'établissement du caractère altruiste dans le cadre de la théorie synthétique de l'évolution. Ceci peut comporter deux étapes :

- une étape purement formelle, celle de l'élaboration d'un modèle de sélection qui s'est développé largement depuis Ronald Aylmer FISHER (1890-1962). A chaque trait identifiable (et opposé à un trait alternatif) est associé une valeur de la fitness, mesurée par la contribution qu'il apporte à la production de descendance au sein de la population considérée. la conséquences du principe général précédemment posé est qu'entre deux traits opposés, celui qui a la fitness la plus forte tend progressivement à envahir la population ;

- une étape qui prête davantage à interprétation consiste à distinguer un trait de comportement particulier, définir quel est le trait alternatif et apprécier la composante de fitness que chacun peut apporter à son porteur. Le modèle fishérien peut alors s'appliquer si une relation bi-univoque existe entre la présence du trait et la présence du gène correspondant. On peut alors s'attendre, dans ce cas, à ce que seuls subsistent les traits apportant la plus grande fitness

La part d'arbitraire qui existe dans une telle application du modèle tient à ce qu'il n'est guère possible de déterminer s'il existe une telle relation bi-univoque : deux lignées qui ont coexisté dans la nature au cours d'un processus évolutif ont même toutes chances d'avoir, à chaque génération, différé par plusieurs caractères. Le fait est sans conséquence, au regard du modèle, si les variantes ne se lient pas génétiquement à celles que l'on peut étudier. Mais il en va autrement dans le cas inverse, c'est-à-dire dans les cas de pléitropie (Action d'un gène sur plusieurs caractères apparemment indépendants). Et c'est la troisième condition nécessaire pour appliquer un modèle sélectif, que le trait considéré ne constitue pas le simple corrélat d'un trait ayant lui-même valeur sélective.

   Le modèle de HAMILTON, qui considère que, bien que ne favorisant pas la reproduction de son porteur, le trait contribue indirectement à la transmission du gène correspondant en favorisant la reproduction des autres membres de la population qui en sont porteurs, a conduit à généraliser l'emploi du terme de comportement altruiste, en même temps qu'à l'intégrer dans le modèle général de la théorie synthétique. Il a pour difficulté que quand on veut appliquer le modèle à un problème biologique particulier est qu'on est rarement assuré à priori que toutes les conditions logiques sont effectivement remplies. Jacques GERVET pense que l'application de ce modèle à la vie sociale des Insectes est possible, même si en définitive d'autres modèles peuvent peut-être mieux être utilisé. Mais, en revanche, l'appliquer à l'espèce humaine comporte de sérieux risques. " (...) l'absence de traits de comportements clairement rattachés à un réglage génétique, l'existence d'une transmission culturelle d'une génération à l'autre... suffisent pour exclure l'utilisation, en un sens rigoureux, du concept d'altruisme (...)".  Pour conclure, Jacques GERVET estime que le terme d'altruisme recouvre deux contenus sémantiquement bien distincts, dont un seul a valeur scientifique :

- Un concept, qui ne prend sens qu'à partir d'hypothèses strictes délimitant son champ d'application : dans le cas d'un trait de comportement génétiquement réglé, son caractère altruiste désigne le fait qu'il aide à la reproduction d'un autre individu au détriment de celle de son porteur. Paradoxale au regard des modèles les plus classiques de la sélection naturelle, l'apparition d'un tel trait implique des mécanismes sélectifs nouveaux.

- une notion de psychologie de sens commun, à valeur moralisante, désignant une tendance à "aider" les autres. Toute identification de la notion au concept implique des hypothèses très lourdes à la fois sur l'origine (génétique) du trait de comportement altruiste, et sur la nature de l'aide considérée (aide à la reproduction). Ces hypothèses n'étant sans doute pas fondées, il est illégitime de confondre les deux acceptions dès lors qu'on veut expliquer l'origine du trait de comportement considéré.

 

Georges GUILLE-ESCURET et Jacques GERVET, articles Altruisme, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Edward O WILSON, L'humaine nature, Essai de sociobiologie, Stock,/Monde ouvert, 1979.  Richard DAWKINS, Le Gène égoïste, Odile Jacob, 2003.

 

                         BIOLOGUS

 

Relu le 30 avril 2020

Partager cet article
Repost0
16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 06:20

              Il existe des livres clés pour comprendre à la fois le monde et l'évolution des idées et L'homme neuronal, de Jean-Pierre CHANGEUX, chercheur dans plusieurs domaines de la biologie, de la structure et de la fonction des protéines, au développement précoce du système nerveux, publié en 1983, en fait partie.

Il fait le tour des nouvelles acquisitions de connaissances qui ont continué (et se sont même accéléré depuis), qui ont donné naissance à un nouveau corpus nommé neurosciences. Destiné à un public en majorité étudiant mais ouvert à un très large public - certains chapitres trop techniques pour certains peuvent dans une certaine mesure survolés, l'ouvrage assez copieux, abondamment pourvu de figures, peut servir d'introduction aux connaissances actuelles en biologie. Il donne en tout cas une vision assez impressionnante des nouvelles connaissances, dont le même auteur effectue en 2008, une nouvelle synthèse dans Du Vrai, du Beau, du Bien. Si l'on veut comparer les deux ouvrages - en mettant de côté le renouvellement des connaissances scientifiques - ce dernier donne une plus grande place aux interprétations philosophiques de l'auteur, induites selon lui par ces nouvelles connaissances. Aussi, c'est comme cela, sans forcément entrer dans une polémique sur la place des sciences biologiques au sens large dans la constitution d'une nouvelle vision de la vie en société ou sur la place de l'homme dans l'univers, que peut se lire L'homme neuronal.                                                                                                                                Pendant toute sa carrière scientifique, Jean-Pierre CHANGEUX est fidèle à une conception moniste du cerveau de l'homme, du niveau moléculaire au niveau cognitif. Il est convaincu que la sélection est à la base de processus vitaux plutôt que l'instruction, et que le cerveau a une véritable activité, qu'il ne se borne pas à répondre aux incitations de l'environnement. Ce point de vue l'oppose à des philosophes comme RICOEUR, qui soulignent entre autres toujours le danger d'une perception de l'homme trop dépendante de l'acquisition récente d'un type de connaissances scientifiques (chose sans doute inévitable, mais dont il importe d'être très conscient et critique...). 

 

 

            Foisonnant, mais moins touffus que l'ouvrage de 2008, L'homme neuronal est une très bonne introduction à ce qui est aujourd'hui regroupé sous le terme de neurosciences, bien plus donc que Du Vrai, du Beau, du Bien, qui entre dans des considérations philosophiques importantes et sans doute nécessaires.

L'auteur examine ce qu'on appelle l'organe de l'âme, de l'Égypte ancienne à la Belle Époque, survol historique des différentes recherches qui fondent la connaissance scientifique, qui se dégage de considérations spirituelles et qui situent le cerveau dans une perspective strictement matérialiste. Le biologiste entre ensuite dans le détail des "pièces détachées", des substrats, qui, assemblés d'une certaine manière, permettent le fonctionnement du cerveau. Dans les chapitres suivants (Les esprits animaux, Passage à l'acte, Les objets mentaux....), il s'agit de comprendre, par de multiples expériences qui mettent en jeu l'électricité cérébrale, non seulement comment se forment les représentations de l'extérieur de l'organisme, mais également, carrément, la conscience. Ses explications dans Les aspects génétiques, qui seront amplement développés plus tard dans le livre de 2008, permettent de concevoir comment se transmettent, de l'appareil génétique aux cellules nerveuses, les modèles de comportements, à travers des expérience notamment sur les embryons humains. C'est ce qui amène l'auteur à l'hypothèse de l'Épigenèse, ou comment l'assemblage du cerveau se stabilise de génération en génération, sous l'effet des modifications environnementales. A l'époque de la rédaction du livre, les données expérimentales concernant ce processus sont minces; Ce qui ne l'empêche pas de proposer comme hypothèse une Anthropogénie, un schéma biologique de transformation du cerveau des primates, tout en soulignant que le mécanismes génétiques qui sont intervenus dans la poussée évolutive qui va de l'Homo habilis à l'Homo sapiens sapiens resteront vraisemblablement longtemps hors d'atteinte. 

 

          A travers des expériences de régénération de cellules du cerveau dans le cas de traitement de maladies "organiques", Jean-Pierre CHANGEUX se propose d'examiner "la relation d'interaction réciproque qui s'établit chez l'homme entre le social et le cérébral" et termine son livre sur une note inquiète à propos de liens dégradés entre l'homme et son environnement. Ces liens dégradés sont-ils en train de dévaster le cerveau humain? S'il prend comme fait marquant l'utilisation de plus en plus fréquente de tranquillisants par les hommes pour continuer tout simplement à vivre et à se supporter, nous pouvons deviner que son propos est plus vaste. Ceci est confirmé à la lecture de Du Vrai, du Beau, du Bien. Si les lecteurs qui se sont précipités sur ce dernier livre ont le sentiment de se perdre un peu dans la richesse des réflexions d'ordre historique, biologique, moral, philosophique... que le praticien et le théoricien des neurosciences y expose, abordant la notion de neuroculture par exemple, nous ne pouvons que conseiller de lire d'abord L'homme neuronal pour s'ancrer dans des connaissances sur le cerveau.

      

          C'est la la nature de la conscience que Jean-Pierre CHANGEUX explore en fin de compte. Vers la fin du dernier ouvrage, nous pouvons lire les différentes étapes de réflexion et d'expérimentation (au niveau des structures cellulaires du cerveau) qui lui permettent d'effectuer une modélisation des fonctions cognitives.

Notons particulièrement à une de ces étapes "l'architecture de base de l'organisme formel proposé repose sur deux principes :

- La distinction de deux niveaux d'organisation : un niveau de base sensori-moteur et un niveau supérieur (...) où se situe un générateur de diversité encodé par des groupes de neurones-règles dont l'activité varie alternativement d'un groupe à l'autre ;

- L'intervention de neurones de récompense - ou de renforcement positif ou négatif - dans la sélection de la règle qui s'accorde avec le signal reçu du monde extérieur (donné par exemple par l'expérimentateur)."  

Par la suite un modèle "plausible des bases neuro-anatomiques de l'espace de travail conscient (...) a pu être proposé. Celui-ce se définit comme un espace de simulation, supramodal, d'actions virtuelles, où s'évaluent buts, intentions, programmes d'action, etc, en référence à l'interaction avec le monde extérieur, les dispositions innées, le soi et l'histoire individuelle, les normes morales et les conventions sociales internalisées sous force de traces de mémoire à long terme."

L'hypothèse fondamentale de ce modèle "est que les neurones pyramidaux du cortex cérébral, qui possèdent des axones longs et sont susceptibles de relier entre elles des aires corticales distinctes et même des hémisphères cérébraux, souvent de manière réciproque, constituent la base neurale principale de l'espace de travail conscient." Jusqu'à la fin du livre, le biologiste abonde en références et de précisions, et veut montrer son attachement à une méthode scientifique stricte, confrontant constamment théories et hypothèses, dans un domaine où les "intrusions religieuses" sont légions. "Tout modèle connexionniste réaliste qui prend en compte le nombre immense de neurones cérébraux et de leurs interconnexions se heurte très rapidement à une explosion combinatoire (qui, soit dit en passant peut-être maîtrisée grâce aux outils informatiques et aux modèles mathématiques mis en place). Il existe des dispositifs cérébraux qui "encodent" cette combinatoire et sont chez l'homme acquis par l'apprentissage. D'où la propriété de "règle épigénétique" qui se construit à la suite de raisonnements, calculs, jugements, etc, et évite d'innombrables et inopérants essais et erreurs, restreignant le nombre de choix possibles dans l'espace de travail conscient. Les conséquences sont importantes en mathématique, en linguistique, en esthétique, en éthique. On peut concevoir la sélection et la mise en mémoire d'une "règle efficace" comme la sélection d'une distribution de connexions, d'états concertés d'ensembles de neurones, transmissibles de manière épigénétique, au niveau du groupe social par un mécanisme d'imitation ou de récompense partagée. C'est évidemment, une donnée de première importance pour qui s'intéresse, comme c'est mon cas, aux relations entre neurosciences et sciences humaines. ce qui nous ramène aux thèmes du vrai, du bien et du beau que nous avons suivis tout au long de cet ouvrage..."

Jean-Pierre CHANGEUX, dans la dernière ligne droite de son copieux ouvrage, examine les fonctionnements très différents à la base d'une neuroesthétique, d'une neuroéthique et des représentations scientifiques. Dans sa conclusion, le chercheur s'appuie sur un texte de René CASSIN de 1972 sur les bénéfices à long terme des découvertes scientifiques, rejoignant en cela toute la démarche des Encyclopédistes du XVIIIe siècle.

 

   L'éditeur présente ces deux livres de la manière suivante : 

- Pour Du Vrai, du beau, du bien : "J'ai écrit ce livre à partir de la matière de mes trente années d'enseignement au Collège de France. J'y traite aussi bien de la culture et de l'art que de la vie en société, de l'éthique et de la signification de la mort : aussi bien des langues et de l'écriture que des bases neurales et moléculaires de la mémoire et de l'apprentissage. Ce livre est une fresque qui rassemble quantité de données diverses, de discussions et d'hypothèses variées. Il ancre le matériau de la science contemporaine dans l'histoire de toutes ces disciplines que sont la neurologie, l'éthologie, la biologie de l'évolution, la biologie du développement, l'étude de la conscience ou encore la psychologie expérimentale et la génomie. Ce livre, enfin, essaie de montrer qu'il nous revient d'inciter sans relâche le cerveau des hommes à inventer un futur qui permette à l'humanité d'accéder à une vie plus solidaire et plus heureuses." J.-P. C.

- Pour L'homme neuronal : ""Quelle chimère est-ce donc que l'homme?, demandait Pascal. Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, que prodige!" Qu'a-t-il donc dans la tête, cet Homo qui s'attribue sans vergogne l'épithète de sapiens? Les sciences du système nerveux nous permettent aujourd'hui de mieux comprendre ce "chaos" et ce "prodige". Elles ont en effet connu, au cours des vingt dernières années, une expansion aussi décisive que celle de la physique au début du siècle, ou de la biologie moléculaire dans les années 50. Un nouveau monde se dessine et le moment parait opportun d'ouvrir ce champ du savoir à un public plus large que celui des spécialistes. Telle est l'ambition de cette somme magistrale qui voudrait faire partager à ses lecteurs l'enthousiasme qui anime les chercheurs."

 

 

        Ces deux ouvrages sont parmi les seuls en France qui font un point solide sur les neurosciences, en tant que connaissances et en tant que nouvelle (?) approche philosophique. 

       Jean-Pierre CHANGEUX (né en 1936), neurobiologiste français, professeur honoraire au Collège de France et à l'Institut Pasteur, a écrit également plusieurs autres ouvrages : Matière à penser (avec Alain CONNES, Odile Jacob, 1989) ; Raison et plaisir (Odile Jacob, 1994) ; Ce qui nous fait penser (avec Paul RICOEUR, Odile Jacob, 1998) ; L'Homme de vérité (Odile Jacob, 2002) ; Le cerveau et l'art (De Vive Voix, 2010) ; Fondements naturels de l'éthique (Odile Jacob, 1993) ; Les passions de l'âme (Odile Jacob, 2006)... A noter aussi, sous sa direction, Gènes et culture (Odile Jacob, 2003) et La Vérité dans les sciences (Odile Jacob, 2003)....

 

Jean-Pierre CHANGEUX, L'homme neuronal, Librairie Arthème Fayard, 1983, collection Pluriel, 379 pages ; Du Vrai, du Beau, du Bien, Editions Odile Jacob, 2008, 539 pages.

 

Relu le 4 mars 2020

Partager cet article
Repost0
13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 12:21

          De nombreuses études, décrites par Farzaneh PAHLAVAN, depuis la parution du compte-rendu des travaux de Patricia JACOBS et de ses collègues (BRUNTON et MELVILLE) en 1965, tentent de déterminer le fondement génétique de l'agression dans la présence d'un chromosome Y (pour l'homme) ou X (pour la femme) supplémentaire dans le patrimoine génétique. Rappelons simplement ici que l'être humain possède 46 chromosomes dont deux (X et Y) déterminent le sexe de l'individu (XY pour l'homme, XX pour la femme).

Pour la plupart des chercheurs qui se sont intéressés à cette approche, les hommes semblent être plus agressifs que les femmes ; la présence de ce chromosome Y supplémentaire les amène donc à penser qu'il y aurait un potentiel d'agression plus important chez les hommes présentant le syndrome XYY. De la même manière, il existe des hypothèses concernant le chromosome supplémentaire X chez les femmes (XXX), qui les rendraient plus agressives.

          Patricia JACOBS et ses collègues présentent donc un rapport sur leurs observations en milieu carcéral et leur rapport a suscité par la suite un nombre assez considérable d'études, aux résultats d'ailleurs contradictoires.

C'est surtout dans les milieux d'établissements fermés (prisons ou hôpitaux psychiatriques...) que ces études sont réalisées et de nombreux auteurs ont surtout relevé des déficiences d'ordre intellectuel et que ce sont ces déficiences qui seraient plus liées à l'incidence plus élevées d'actes criminels. Un examen psychologique plus poussé confirme que l'agression mesurée chez la population XYY ne diffère pas de celle évaluée chez la population XY (surtout en 1976, par WITKIN, MEDNICK, SHULSINGER, BAKKESTROM, CHRISTIANSEN, GOODENOUGH, HIRSCHORN, LUNDSTEEN, OWEN, PHILIP, RUBIN et STOCKING). Depuis la fin des années 1970, l'intérêt porté sur ce syndrome a largement diminué. Néanmoins, le sujet reste d'actualité. Des anomalies, relevées d'ailleurs par les chercheurs précédemment cités; au niveau des activités biochimiques ont pu être signalées chez les individus étudiés. Ces anomalies peuvent intervenir au niveau du contrôle de l'expression de l'agression. B. BIOULAC, M. BENEZECH, R. RENAUD et B. NOEL ont constaté en 1978 une baisse du taux du neurotransmetteur "sérotonine" chez la population XYY mâle. Lorsque le taux est normal la probabilité d'agression semble diminuer.

     D'après d'autres études, les femmes ayant un caryotype XO seraient plus agressives que celles caractérisées par un caryotype XXX ou XX. 

               Heino MEYER-BAHLURG, faisant le tour des différentes expériences réalisées en milieu homme comme en milieu femme en 1981 conclue qu'il n'y a aucune démonstration évidente prouvant l'influence des anomalies de ces chromosomes sur l'augmentation ou la diminution de l'agression, sauf cas extrêmes relativement marginaux.

            Une autre hypothèse sur le chromosome X concerne les hommes caractérisés par un surnombre de chromosome X (XXY). Mais les études révèlent plutôt une certaine insuffisance mentale, ce qui explique qu'ils se trouvent dans des institutions spécialisées.

 

           Les débats sont d'autant plus vifs et confus que l'on s'éloigne des milieux scientifiques à l'oeuvre dans ses études, pour apparaître dans le grand public, tant le mythe du sur-mâle semble répandu.

Il n'est pas d'ailleurs étonnant que des débats actuels mettent plutôt en avant l'agressivité "génétique" des femmes plutôt que celle des hommes, vu les problèmes existentiels des hommes (devant la masculinité ou la paternité...) et la dévalorisation relative, du moins dans certaines parties de l'Occident, de la condition masculine. En bref, résume Jacques GERVET, à propos des résultats bruts - et à supposer que les nombreux biais d'ordre méthodologique n'aient pas pesé trop lourd -, on peut dire qu'ils ont été retrouvé dans de nombreux pays : dans un ensemble de prisons de sécurité, le taux de XYY atteignait 3% de la population, alors qu'il ne dépasse pas 0,1% dans le reste de la population. A propos de ces biais méthodologiques, il faut pointer les méthodes statistiques utilisées : quelles chances comparatives de retrouver les individus XY ou XYY en prison?... La seule façon d'apprécier complètement l'impact d'un tel caryotype serait l'étude longitudinale suivie d'échantillons XY et XYY choisis au hasard. Une telle étude n'a jamais été faite, mais le résultat le plus net dans les différences entre les deux types d'individus semblent être que ceux possédant le caryotype XYY sont de taille plutôt grande et souvent précocement chauve... D'autres différences sont citées et cette diversité d'indices, relevés parmi de nombreuses études qui recherchent bien entendu autre chose indique que la polysomie (augmentation accidentelle du nombre des chromosomes) peut introduire un déséquilibre qui peut réduire les capacités d'adaptation d'un organisme. 

 

               Pour ne prendre qu'une étude parmi celles qui continuent d'alimenter la littérature scientifique sur les liens entre ces aspects génétiques et l'agressivité (la recherche du chromosome du crime semble encore active dans des buts thérapeutiques de prévention de la violence), celle de Alina RAIS, professeur adjoint de psychiatrie de l'Université de Toledo aux Etats-Unis, aux résultats publiés en 2007, est instructive. Il s'agit d'une étude de cas, celle d'un patient âgé de 8 ans, admis en raison de l'augmentation des comportements agressifs et de l'hyperactivité à l'origine de dégâts matériels, et remis après étude aux soins ambulatoires. Il est intéressant de rapporter en intégralité la discussion qu'en fait l'auteur, qui étend son analyse à l'ensemble de nombreux cas précédents. 

"Le polymorphisme clinique du syndrome XYY est bien connu (T. KNECHT, aspects biologique de la délinquance et des agressions, Schweiz Med Wochensh, 1993 et Diego MUNEZ et collaborateurs, Polymorphisme clinique du syndrome XYY, Un Esp Petditr, 1992 - il s'agit bien entendu d'une traduction des titres des ouvrages en anglais). Il y a une grande variation de la clinique, de la nature physique et du comportement. La présence d'une dysfonction cérébrale minime en raison de lésions cérébrales acquises au début et la THADA ont fait pensé à des risques élevés de criminalité.

SCHIAVI et ses collaborateurs (en 1984, Anomalies des chromosomes sexuels, hormones et d'agressivité) ont réalisé une double étude (placebo et sujets XYY) dans un ensemble de 4 591 hommes de grande taille nés à Copenhague. Dossiers sociaux, entretiens individuels et testes projectifs ne mettent pas en évidence chez les hommes présentant l'anomalie génétique des tendances particulièrement agressives. Les hommes XYY présentaient des concentrations plus élevées de testostérone et d'hormone lutéisante (LH) et FSH (hormone folliculo-stimulante) que ceux du groupe témoin apparié : une corrélation forte entre niveau plasmatique de testostérone et gravité des condamnations pénales a été observée. Toutefois, les relations entre le niveau de testostérone et le comportement criminel n'est pas reflété dans les mesures d'agression provenant de l'entretien psychologique et des testes projectifs. Il n'y a aucune preuve que la testostérone spécifique soit un facteur de médiation dans le comportement criminel des hommes XYY.

H. HUNTER (XYY mâles : Quelques aspects cliniques et psychiatriques découlant d'une enquête sur 1 811 hommes dans les hôpitaux pour handicapés mentaux, 1977) a enquêté dans 18 hôpitaux et trouvé 12 hommes avec 47 caryotypes XYY. Les résultats psychologiques, physiques et sociaux ont été étudiés dans des groupes appariés pour le QI (Quotient Intellectuel) et le poids. Les conclusions principales psychiatriques indiquent une intelligence diminuée, un retard dans le développement des caractères sexuels secondaires et un mauvais contrôle émotionnel qui conduisent à des capacités insuffisantes d'adaptation sociale. Une des caractéristiques les plus surprenantes étaient des réponses négatives à des régulateurs d'humeur. Une de nos hypothèses était que la combinaison de plusieurs médicaments dans le cas étudié avait probablement un effet thérapeutique négatif et la prescription de moins de médicaments a eu de meilleurs résultats. Cette étude de cas, à notre avis, enseigne clairement  la complexité des interactions entre les anomalies génétiques et l'environnement."

 

                 Malgré la recherche régulière de méthodes de contrôle génétique de population présentant des risques supérieurs d'agression, l'écart entre la somme des moyens mobilisés dans les différents travaux et les résultats obtenus en terme de prescription reste énorme. La recherche de l'effet des surplus des chromosomes sur les comportements abouti à des impasses qui devraient amener à faire d'autres investissements - en termes d'efforts intellectuels et de moyens déployés - plus sur les conditions psycho-sociales de l'apparition des agressions... Nous ne manquerons pas de compléter ce constat par une interrogation sur les motivations des différents acteurs qui semblent s'obstiner dans cette voie.

 

Alina RAIS, Centre de santé Ruppert, 3120, avenue Glendale, Toledo, Ohio 43165, Etats-Unis, Prieuré Lodge Edication Ltd, 2007. Jacques GERVET, Agression/Agressivité, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand colin, 2002.

 

                                                                                                                                                                ETHUS

 

Relu le 5 mars 2020

 

Partager cet article
Repost0
13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 08:59

                   Cette oeuvre (relativement courte) du professeur de neurophysiologie à la Faculté de Médecine de Strasbourg Pierre KARLI (né en 1926), fait partie des ouvrages, entre exposé scientifique rigoureux et vulgarisation exigeante (en direction de spécialistes d'autres disciplines) de travaux par ailleurs extrêmement techniques, ayant une influence certaine sur les conceptions des relations entre biologie et agressivité.

Écrite et diffusée aux débuts des années 1980, elle apporte un éclairage précis à la fois sur la manière dont les biologistes extrapolent les résultats de leurs expériences, des animaux à l'homme (dans un domaine où il serait réellement difficile d'en faire directement sur l'homme...) et sur l'état des connaissances possibles sur les processus physiologiques de l'agressivité (même si l'auteur précisément ne préfère pas utiliser ce terme, à connotation facilement orientable). 

                              

      Divisée en deux parties presque égales, La neurobiologie des comportements : sa problématique et ses problèmes et Les mécanismes généraux mis en jeu dans les comportements d'agression, cette oeuvre commence par un Avant-propos et est dotée d'une très courte Conclusion suivie d'une Bibliographie.

 

       Dans son Avant-propos, Pierre KARLI écrit que "dès lors qu'un spécialiste de neurobiologie des comportements rédige un ouvrage à l'intention des psychiatres, et qu'il est lui-même médecin, il est clair qu'il estime avoir quelque chose à dire sur les fondements biologiques de certains comportements humains. Or, les données concrètes dont il dispose pour illustrer et argumenter son propos proviennent presque exclusivement d'expériences effectuées sur l'animal. Dans ces conditions, deux questions se posent d'emblée : les données obtenues chez l'animal nous aident-elles vraiment à mieux comprendre certains aspects du comportement humain ; et si tel est effectivement le cas, les tentatives d'extrapoler des données de l'animal à l'homme répondent-elles toujours au souci d'objectivité la plus parfaite qui doit être la caractéristique première de toute démarche scientifique?"

Le neurophysiologiste ne prétend pas à l'objectivité parfaite (existe-t-elle d'ailleurs?) et il est essentiel que le spécialiste soit conscient de ses choix et de ses intentions et qu'il les explicite. Dans la perspective qu'il se fixe d'ailleurs, il entend analyser un comportement d'agression "comme l'expression, comme la projection vers l'extérieur, de l'activité d'un substrat nerveux spécifiquement responsable de son déclenchement et de son déroulement" ; et non pas comme une partie intégrante du dialogue que l'individu conduit avec son environnement, en fonction du vécu et des motivations qui lui sont propres. En réalité, l'étude des comportements d'agression et des mécanismes cérébraux qui les sous-tendent, doit nécessairement s'inscrire dans le cadre d'une conception plus globale du Comportement et des relations entre Cerveau et Comportement." Dans la première partie, il s'agit d'expliciter le cadre de cette étude.

 

              Cette première partie se compose de quatre chapitres, sur les relations entre cerveau et comportement, les problèmes posés par l'extrapolation de l'animal à l'homme, les facteurs de motivation et les mécanismes qu'ils mettent en jeu et quelques aspects des comportements d'agression importants à souligner.

          Sur les relations entre cerveau et comportement, après avoir signalé que la démarche du travail scientifique (partir de la plus petite partie pour parvenir à se faire une idée de l'ensemble) est inverse de la présentation de ce travail (donner une vue d'ensemble avant d'aborder les aspects de chaque élément), ce qui ne doit pas faire penser que l'auteur cherche à exposer des a-priori généraux pour seulement les justifier dans le détail.

Pierre KARLI insiste sur le caractère réciproque, et non pas unidirectionnel, de ces relations. "Le cerveau est certes le générateur des comportements, des événements d'une histoire individuelle, mais il est lui-même le fruit du comportement, du dialogue avec l'environnement. En effet, le cerveau humain a été modelé tout au long de l'histoire biologique, évolutive, de l'espèce, qui l'a progressivement doté d'une bonne part de ses moyens d'expression et d'action ; et les modalités de fonctionnement du cerveau individuel subissent les influences structurantes de l'environnement socioculturel qui fournit au cerveau une bonne part de ses motifs d'action, qui dépassent largement, chez l'Homme, les besoins biologiques élémentaires." 

  On peut distinguer dans ce "dialogue" trois étapes successives : la phylogenèse du cerveau humain, l'ontogenèse du cerveau individuel et la constitution des traces mnésiques du vécu individuel.

"Même si beaucoup d'aspects de l'évolution biologique et surtout de ses mécanismes restent assez largement controversés, il n'est pas douteux qu'en ce qui concerne le cerveau, ce soient les contraintes du dialogue avec l'environnement qui constituent le moteur essentiel de l'évolution. A cet égard, il faut rappeler que la sélection porte sur des organismes entiers et sur l'ensemble du patrimoine génétique dont ils sont l'expression, et non pas sur tel ou tel gène individuel", rappel utile en direction de certaines recherches qui voudraient isoler un gène de l'agressivité!  Rappel aussi en direction d'une certaine sociobiologie qui discutent de "gènes égoïstes"... L'évolution concerne notamment le cortex cérébral (développement de gnosies et de praxies de plus en plus complexes). Elle détermine une latéralisation de plus en plus marquée de certaines fonctions (jusqu'à une dissymétrie fonctionnelle plus poussée des hémisphère cérébraux), permettant sans doute une progression plus rapide et plus marquée d'une pensée analytique, logique et abstraite d'une part et d'une pensée plus globale, plus intuitive et plus chargée d'émotions, d'autre part. Enfin, la part prise dans les fonctions motrices de l'organisme par le système pyramidal (constitué par le faisceau pyramidal ou faisceau cortico-spinal avec toutes ses origines corticales, tant prérolandiques que postrolandiques) s'accroît. Avec pour conséquence un contrôle direct de la machinerie motrice (court-circuitage possible des contraintes de programmes pré-cablés) et la possibilité de remaniements de la distribution des neurones. 

Des expériences sur les Rats - privation de certaines stimulations, influence des paramètres auditifs et olfactifs... - ont permis de repérer les interactions avec l'environnement, notamment dans le fonctionnement effectif du système septo-hippocampique. La manière dont évolue les populations des neurones dans telle ou telle partie du cerveau est directement liée aux variations dans l'environnement. 

Le fonctionnement cérébral est largement modulé par le vécu individuel. Certaines expériences indiquent bien que certains comportements sociaux (chez la Souris par exemple) génétiquement préprogrammés requièrent l'influence structurante d'une expérience sociale pour s'exprimer normalement, dans des conditions de cycle veille-sommeil bien précises. Pierre KARLI attire l'attention sur le fait que "dans les recherches de neurobiologie des comportements, les contraintes de la démarche analytique conduisent le plus souvent à comparer entre eux des groupes d'animaux rendus aussi homogènes qui possible, chaque animal étant en quelque sorte désinséré de son vécu individuel". Par ailleurs, les convergences et les divergences de comportements animal et humain sont souvent obscurcies par la distinction insuffisante entre "les moyens d'action dont dispose un organisme grâce à son répertoire comportemental et les motifs d'action qui en déterminent la mise en oeuvre."

                    Les extrapolations de l'animal à l'Homme sont "difficiles et hasardeuses, si l'on met l'accent sur telle ou telle des composantes du répertoire comportemental", notamment en isolant les composantes du comportement agressif de celles qui interviennent dans les autres types de comportement. La neurobiologie ne peut que déterminer ce qui est possible à un organisme mais peut difficilement aller au-delà. C'est un travail sur des virtualités qui s'expriment surtout en fonction de l'état de l'environnement. Un travail aussi sur la probabilité que, face à un signal donné ou à une situation donnée, l'organisme utilise telle ou telle virtualité de son répertoire comportemental. Les facteurs de motivation, dans cette perspective possèdent une très grande importance. "...il est bien évident que la nature de ces facteurs, qui déterminent la probabilité de déclenchement d'un comportement, est étroitement liée à la fonction qu'assure ce comportement en vue d'une fin biologique ou psychobiologique : survie de l'individu (en particulier maintien de l'homéostasie du milieu intérieur, et préservation de l'intégrité physique de l'organisme) ; survie de l'espèce (les individus doivent se reproduire et conduire leur progéniture jusqu'au stade d'une vie autonome) ; réalisation et préservation d'une sorte d'homéostasie relationnelle et affective, grâce aux échanges socio-affectifs qui, à la fois, répondent à un besoin fondamental d'expression et d'interaction et participent largement au maintien d'un certain équilibre d'ordre hédonique".

                      L'efficacité des facteurs de motivation dépendent beaucoup de l'intensité des fluctuations qu'ils introduisent dans le milieu intérieur, que ce soit dans la mise en oeuvre de comportements de recherche et d'ingestion de nourriture ou d'eau, sexuel ou maternel... Pour nombre de comportements sociaux, par ailleurs, les incitations provenant de l'environnement et la signification qui leur est conférée par référence à l'expérience passée, jouent un rôle prépondérant. L'étude des divers types de comportements spécifiques (faim, soif, pulsion sexuelle) peuvent mettre en évidence la mise en jeu d'interactions complexes entre l'hypothalamus latéral et les structures mésencéphaliques du cerveau. Le rôle du système limbique dans la genèse des états affectifs est par ailleurs bien mis en relief. "C'est dans le domaine des comportements socio-affectifs que les lésions limbiques provoquent les changements les plus profonds et les plus durables". Ce système limbique intervient essentiellement dans deux ensembles de processus étroitement complémentaires : les processus grâce auxquels des éléments cognitifs et surtout un contenu affectif spécifique sont associés aux données objectives de l'information sensorielle présente, par référence à l'expérience passée, au vécu individuel et les processus grâce auxquels le cerveau enregistre des "succès" ou des "échecs", lorsqu'il confronte les résultats effectivement obtenus avec ceux qui étaient anticipés lors de la programmation de la réponse comportementale. 

                            Si l'auteur s'étend longuement sur les acquis scientifiques à propos des comportements en général, c'est pour bien montrer que l'organisme réagit aux événements, agit sur l'environnement, d'une manière globale, suivant un déterminisme singulièrement complexe. "La possibilité de déclenchement d'un comportement d'agression face à une situation donnée dépend d'au moins quatre types de facteurs, en plus de ceux qui tiennent à l'état physiologique du moment :

- ceux liés au développement ontologique ;

- ceux qui correspondent à certains aspects de la situation présente ;

- ceux qui découlent de l'expérience passée dans des situations analogues ;

- ceux qui tiennent au comportement de "l'adversaire".

  Pour indiquer combien cette combinaison est complexe, Pierre KARLI relate par exemple l'expérience effectuée sur des Souris : des différences d'origine génétique (sélection progressive de souches agressives et de souches peu agressives) peuvent être masquées, voire inversées, si l'on donne aux animaux agressifs l'expérience répétée de la "défaite" et aux animaux peu agressifs l'expérience répétée de la "victoire". 

 

              Dans la deuxième grande partie sur Les mécanismes cérébraux mis en jeu dans les comportements d'agression, l'auteur examine la Perception de la relation individuelle à une situation potentiellement agressogène et le Choix d'une stratégie comportementale adaptée à la situation. D'emblée, Pierre KARLI indique au début de cette partie qu' "étant donné le nombre et la diversité des facteurs qui participent au déterminisme des comportements d'agression, il ne peut être question - surtout chez les Mammifères les plus évolués, et singulièrement chez l'Homme - de rechercher un quelconque "centre" ou "substrat nerveux" dont l'activation, par un stimulus "déclencheur", se projetterait vers l'extérieur sous la forme de l'un ou l'autre de ces comportements". 

 

               Dans La Perception de la relation individuelle à une situation potentiellement agressogène est étudiée d'abord à travers un cas concret : le comportement d'agression interspécifique Rat-Souris. Ces deux espèces possèdent des aptitudes différentes, notamment sous le regard des capacités olfactives qui jouent toujours un très grand rôle. Le caractère nouveau des odeurs détectées est primordial : c'est bien la familiarité qui constitue en fin de compte le facteur le plus important pour réduire la probabilité de l'agression. Des expériences ont été menées pour savoir jusqu'où irait l'habitude d'agression chez les uns ou chez les autres. Le réactions internes et externes observées montrent que l'on va de réactions émotives à des réactions plus automatiques au fur et à mesure des rencontres... Interviennent de manière égale en ligne de compte dans ces comportements (tueurs) des données objectives de l'observation sensorielles, le niveau de vigilance et la signification de l'observation, suivant les expériences antérieures de l'animal. 

Le Contrôle nerveux de l'attention, de l'excitabilité et de la réactivité émotionnelle est le sujet d'expériences d'ablation de différentes zones du cerveau : bulbes olfactifs, septum, hypothalamus ventro-médian, noyaux du raphé, amygdale et hippocampe pour ne nommer que les zones les plus pertinentes dans la mise en oeuvre des comportements étudiés. Par exemple, "le rôle joué par l'amygdale et par l'hippocampe dans la genèse des réactions émotionnelles est à la fois très particulier et fondamental, puisque ces structures sont profondément impliquées dans les processus grâce auxquels une signification est associée à l'information sensorielle, par référence aux traces laissées par l'expérience passée, de même que dans les processus grâce auxquels cette signification peut être modulée sous l'effet des conséquences qui découlent du comportement. Étant donné que les facteurs expérientiels interviennent largement dans le déterminisme de la probabilité de déclenchement d'un comportement d'agression, il convient de traiter à part le rôle joué par l'amygdale toutes les fois que, face à une situation potentiellement agressogène, il est fait référence à l'expérience passée, au vécu individuel."

Après s'être étendu assez fortement sur les références faites au vécu individuel dans les comportements d'agression, Pierre KARLI examine le rôle joué par des facteurs humoraux. 

 

                Le Choix d'une stratégie comportementale adaptée à la situation, compte tenu des facteurs et des fonctionnements exposés auparavant, est bien du ressort de chaque organisme, pour agir sur une situation pour la modifier "ou plus précisément pour modifier la façon dont elle est perçue ; ou, plus généralement encore, pour atteindre l'objectif que la perception et l'appréciation d'une situation laissent anticiper."

Il s'agit donc, suivant l'espèce considérée, de niveaux différents d'intégration, d'organisation et d'adaptation. Ces niveaux sont définis par la nature des informations qui prévalent dans la genèse et dans la conduite de l'action, et par le type d'élaboration dont ces informations font l'objet. "En ce qui concerne la nature des informations qui prévaut à un moment donné, il peut y avoir prédominance des contraintes internes à l'organisme ou, au contraire, réceptivité prédominante à l'égard des incitations en provenance de l'environnement. Pour ce qui est du type d'élaboration dont ces informations font l'objet, on peut distinguer - en particulier - les trois niveaux suivants :

- Mise en jeu de liaisons qui sont, dans une très large mesure, génétiquement préprogrammées (pré-câblées). Le déterminisme est rigide, et les références à l'expérience passée sont peu importantes, voire inexistantes. Les réponses sont plus ou moins complexes, mais toujours de type réflexe, quasi-automatique, stéréotypé. Ce sont les contraintes internes qui prévalent, qu'il s'agisse des ajustements posturaux ou du maintien de la constance du milieux intérieur.

- Les liaisons entre les "entrées" et les "sorties" ont un caractère beaucoup plus diachronique, car de nombreuses références sont faites au vécu individuel. Les réponses sont plus nuancées, plus personnalisées, et elles visent plus particulièrement à maintenir une certaine homéostasie relationnelle et affective.

- Les informations (...) font l'objet d'une élaboration cognitive plus ou moins poussée, les expériences affectives jouant un rôle "dynamogène" important. cette élaboration cognitive, qui se nourrit aux sources du vécu individuel et de l'apprentissage social, caractérise la vie mentale qui est le propre de l'Homme et qui comporte la pensée réflexive et la communication verbale."

 "Pour qu'un organisme vivant s'insère dans son milieu biologique (...) il faut :

- non seulement qu'à chaque niveau d'intégration et d'organisation les différentes "opérations" (...) se soient normalement développées et fonctionnent de façon normale ;

- mais encore que les passages, les glissements, d'un niveau à l'autre (...) s'effectuent de façon aisée."

"Dès qu'à un niveau donné les différentes opérations ne se déroulent pas de façon aisée (...) les réponses sont souvent exagérément asservie aux informations qui prévalent à un niveau moins élaboré d'intégration et d'organisation. (...) Dès lors qu'intervient l'élaboration cognitive qui caractérise la vie mentale de l'Homme, c'est le contexte socio-culturel (...) qui fournit les repères. Le degré d'adaptation se définit par le degré d'intégration dans ce système socio-culturel. Il se crée ainsi de nouvelles contraintes ; mais, en même temps, se développe une certaine liberté par rapport aux contraintes biologiques. L'Homme peut non seulement inscrire son destin individuel dans le cours de l'histoire de son espèce, mais il peut - pour la première fois dans l'histoire évolutive - en "changer le cours", pour le meilleur comme - hélas! - pour le pire."

Dans ces dynamismes, les processus d'activation, les processus de commutation et les processus de renforcement - qui correspondent à chaque fois à la mise en jeu de parties du cerveau, de circuits intérieurs, d'hormones et de populations de neurones différents - jouent à chaque instant. Les données expérimentales "font clairement apparaître le rôle majeur qui revient à la mise en jeu des systèmes de renforcement dans la genèse et dans l'évolution des états de motivation qui sous-tendent les comportements d'agression."

 

                 Nous reproduisons ici la Conclusion de Pierre KARLI dont l'esprit se retrouve également dans plusieurs de ses autres ouvrages (L'homme agressif, 1987 ; Le cerveau et la liberté, 1995 ;  Violences et vie sociale, 2002 ; Les racines de la violence, 2002, tous ouvrages parus aux Editions Odile Jacob).

 "Qu'il s'agisse des mécanismes cérébraux qui concourent à la perception de la relation individuelle à une situation potentiellement agressogène ou de ceux qui sont impliqués dans le choix d'une stratégie comportementale adaptée, nombreux sont ceux à propos desquels il n'y a aucune raison de penser que le cerveau humain diffère de façon essentielle du cerveau de tout autre Mammifère. Mais il aura été question, à plusieurs reprises, de la "valeur instrumentale" du comportement, c'est-à-dire du fait que le répertoire comportemental dote l'organisme vivant de moyens d'action qui lui sont nécessaires pour obtenir ce qu'il recherche et pour éviter ce à quoi il cherche à échapper. Or, c'est précisément à cet égard qu'il faut souligner une différence essentielle par laquelle l'Homme se distingue de l'animal. Chez ce dernier, ce qui doit être recherché comme ce qui doit être évité correspond pour l'essentiel à des impératifs biologiques innés, génétiquement pré-programmés. Chez l'Homme, l'éventail des besoins - et surtout des "désirs" - s'est singulièrement élargi. Ce qui "vaut d'être recherché" comme ce à quoi il "vaut mieux échapper" ne découle plus seulement des besoins biologiques fondamentaux, mais largement de "systèmes de valeurs" qui fournissent nombre de motivations spécifiquement humaines. Il est banal de dire que l'univers humain est fait de significations. Non pas que le cerveau de l'animal n'associe pas, lui aussi, une certaine signification à tel stimulus ou à telle situation, mais cette signification reste étroitement liée à la satisfaction des besoins proprement biologiques. Chez l'Homme, une histoire culturelle est venue se greffer sur l'histoire biologique de l'espèce, et de nombreuses significations sont tirées du monde des idées et s'attachent aux symboles qui y renvoient. Or, nous savons la force souvent redoutable que recèlent les idées, selon la façon dont elles sont maniées ou manipulées. (...) Qu'on permette à un biologiste de dire qu'à ses yeux, aucune fatalité d'ordre biologique ne saurait jamais être tenue pour responsable de ce que des Hommes se servent de certaines idées pour asservir et avilir d'autres Hommes, et de ce que des idées, potentiellement génératrices de promotion individuelle et de progrès collectif, deviennent des dogmes défendus avec intolérance et fanatisme, devenant par là même potentiellement - ou même effectivement - génératrices des pires déferlements de violence."

 

Pierre KARLI, Neurobiologie des comportements d'agression, PUF, collection Nodules, 1982, 90 pages.

A noter que l'on peut lire de façon complémentaire - c'est-à-dire au même niveau de complexité technique - la contribution de Pierre KARLI dans La recherche en neurobiologie, Editions du Seuil/La recherche, 1977.

 

Relu le 6 mars 2020

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 17:28

         Le nombre des recherches dans le domaine de psychologie et des neurosciences explose depuis de nombreuses années. Les progrès techniques de l'imagerie qui permettent de visualiser des zones longtemps inconnues du cerveau et de ses constituants, l'établissement de la carte génétique humaine, rendue possible par les progrès en informatique notamment, la focalisation sur les relations plus ou moins directes entre fonctionnement du cerveau et capacités cognitives ou émotionnelles chez l'homme... et il faut bien l'écrire un centrage de la psychologie sur les relations entre individus - à l'inverse d'une tendance antérieure à privilégier plutôt la psycho-sociologie - lui-même produit d'un certain individualisme ambiant.... tout cela favorise la réflexion et les spéculations sur un certain déterminisme biologique, dont heureusement la plupart des scientifiques et des revues scientifiques se détournent actuellement. Nous sommes maintenant assez loin de certains divagations, d'influence religieuses, tendant à trouver dans l'organisation biologique une finalité divine. Cette tendance, qui reste assez forte aux États-Unis, s'est étiolée en Europe et cela se voit à la lecture des revues scientifiques et de vulgarisation présentes sur Internet, dans les facultés ou dans les librairies. 

 

        De manière plus générale, surtout dans un domaine touchant aux sciences de la vie, plus qu'aux sciences sociales sans doute, nous pouvons distinguer plusieurs sortes de revues selon leur degré de technicité. A la littérature grise des praticiens qui circule sous forme de polycopiés ou de brochures et beaucoup maintenant sous forme électronique, aux revues très spécialisées destinées aux chercheurs, comme le fut Agressologie ou comme l'est la Revue de neuropsychologie, correspond une littérature encore spécialisée mais destinée surtout au monde étudiant et universitaire, voire à un public très cultivé, et correspond également, mais de façon parfois lointaine de façon générale dans son contenu et dans ses intentions, une troisième littérature destinée au grand public. Parfois, au gré de l'attention intermittente des comités de lecture, une contribution "audacieuse" tente de fournir une explication globale (et politico-religieuse malheureusement quelquefois) à des recherches prudentes et très limitées, mais de plus en plus, après quelques incidents mémorables (rappelons l'histoire de la mémoire de l'eau...) et malgré la persistance d'une véritable bataille intellectuelle autour de l'idée de l'Évolution, nous pouvons percevoir que la prudence heureuse des chercheurs se diffuse même dans les revues spécialisées destinées au plus large public, comme Cerveau et Pyscho

 

             Il n'existe pas de revue, du moins francophone, qui traite spécifiquement de l'agressivité ou du conflit dans sa dimension biologique, même dans les milieux scientifiques concernés. Les articles sur l'agressivité se retrouvent un peu partout dans les grandes revues de vulgarisation scientifique (Nature, Pour la science, Science et Avenir, Science et Vie...) et il faut simplement avoir l'oeil sur le sommaire des revues traitant du système nerveux en général pour découvrir de temps à autre des contributions éclairantes pour notre propos. 

 

Agressologie

          La revue Agressologie, Revue internationale de physiologie et de pharmarcologie appliquée aux effets de l'agression, créée par Henri LABORIT, a fourni de 1958 à 1993, à un public composé surtout d'anesthésistes, une information de première main sur les recherches les plus avancées sur les processus bio-chimiques et physiologiques en jeu dans les situations d'urgence dont la gravité menace à court terme les fonctions vitales. B. WEBER, responsable de la revue, relate cette expérience éditoriale, mettant en relief les conflits d'ordre intellectuel que les idées généralistes du fondateur ont suscité. 

"Son comité de rédaction est international (jusqu'aux spécialistes en  Europe de l'Est...), appuyé sur le réseau d'amis de LABORIT que ses travaux sur le choc et l'hibernation artificielle ont amené dans de nombreux pays (...). SELYE pourtant refuse son patronage, non pas qu'il récuse les résultats de LABORIT ; mais il craint de voir s'installer une confusion entre le "stress", syndrome non spécifique, d'apparition lente, résultant d'agressions minimes et répétées, caractérisés par des lésions histologiques d'une part et le ROPA (Réaction Organique à l'Agression), d'évolution rapide, mettant immédiatement en jeu le pronostic vital d'autre part : les deux comportent en effet une séquence hypophyso-cortico-surrénalienne. (...). Internationale se veut aussi la diffusion ; ce sera un peu plus tard la seule revue médicale - et probablement biologique - dont les résumés sont systématiquement traduits en Français ou Anglais (...). La ligne éditoriale suit bien évidemment la progression des travaux du laboratoire d'eutonologie, à (l'hopital) Boucicaut, d'autant plus que dès la deuxième année de parution, les cliniciens proposent un tel nombre d'articles, certains contestant en outre l'intérêt de la vision généraliste que défend LABORIT, que des anesthésistes fondent une revue spécifiquement clinique, les Annales de l'anesthésiologie française. Mais, généraliste, Agressologie reste attentive à des originalités qui trouvent rarement l'occasion de se manifester dans d'autres publications. Ce qui a conduit assez rapidement à consacrer des numéros à thème. Certains resteront épisodiques, trop particuliers ou suffisamment en avance pour que le relais soit pris ultérieurement par d'autres : Analyse automatique du signal électrobiologique ; Consultation d'anesthésie ; Anesthésie électrique ; Acupuncture en anesthésie ; Monitorage EEG de l'anesthésie... D'autres, comparatifs, se veulent au service des réanimateurs-anesthésistes utilisateurs de matériels (...). Certains assumeront les publications de sociétés trop jeunes pour avoir leur propre journal (...). 

Cette aventure de trente ans ne serait plus possible aujourd'hui sous cette forme. Elle a permis à l'équipe rassemblée autour de LABORIT d'exprimer des résultats et des opinions en marge des convenances : avantage dans la mesure où persistent des traces qui auraient disparu sans cela ; inconvénient en soustrayant cette équipe aux règles impératives de Comités de lecture dont le travail contribue à l'édification d'une pensée partagée sinon conforme".

Rappelons que l'agressologie est l'étude des chocs provoqués par une cause interne ou extérieure à l'organisme. L'eutonologie, nom (légèrement barbare pour le grand public) imposé par le professeur CANGUILHEM à la Sorbonne, épistémologue, pour nommer les recherches d'Henri LABORIT au laboratoire à Boucicaut, désigne l'étude des réactions de l'organisme à tous types d'agression telles que les brulures, les blessures, le stress, le froid, les chocs opératoires, etc. Ces réactions à l'agression doivent permettre à l'organisme de se défendre et de revenir à son état normal (homéostasie).

 

Revue de neuropsychologie, neurosciences cognitives et cliniques

    Fondée en 1991 par Eric SIEROFF et Michel HABIB, sous l'égide de la société de neuropsychologie de langue française (SNLF), La Revue de Neuropsychologie est devenue Revue de neuropsychologie, neurosciences cognitives et cliniques, en mars 2009. Avec à sa tête Francis EUSTACHE, cette revue, organe officiel de la Société de Neuropsychologie de Langue Française (SNLF), la seule revue couvrant l'ensemble des disciplines de la neuropsychologie, veut répondre aux problématiques rencontrées par les neuropsychologues, neurologues, orthophonistes. Avec ses quatre numéros par an, la Revue de neuropsychologie, est disponible sur son site www.revuedeneuropsychologie.com. Destinée donc aux spécialistes, on y retrouve la relation des expériences les plus avancées dans ce domaine. Cette revue est éditée par John Libbey Eurotext.

Dans le numéro 4, volume 11 de la revue trimestrielle, l'éditorial de Bénédicte GIFFARD et de Francis EUSTACHE, porte sur la Neuropsychologie des traumatismes, et l'opus de novembre-décembre 2019 comporte comme à l'habitude des articles de synthèse de travaux (sur le stress), de points de vue et de revue de presse.

www.revuedeneuropsychologie.com

 

Cerveau & Pyscho

         Cerveau&Psycho, revue mensuelle de psychologie et de neurosciences, éditée par le groupe Pour la Science, fondée en 2003, se veut une revue destinée à donner au grand public des informations sur les recherches scientifiques en cours. Avec des articles souvent concis, la revue dirigée par Cécile LESTIENNE (après Françoise PETRY), avec son rédacteur en chef Sébastien BOHIER et une petite dizaine de collaborateurs, s'efforce d'apporter des explications tirées de l'étude du cerveau de divers comportements de l'homme (et de la femme, bien entendu...). En un peu moins de 100 pages (avec une publicité pas trop envahissante, il faut dire...), tous les deux mois, un grand dossier est présenté (celui de septembre-octobre 2010 porte sur Comment motiver les élèves? Ce que l'étude du cerveau apporte aux sciences de l'éducation) par des spécialistes dans le domaine considéré.

Cerveau & Psycho reprend et adapte certains articles parus dans les éditions américaine Scientific American Mind et allemande Gehirn & Geist.

Autour de ce dossier, l'actualité de la recherche est abondamment couverte, tant en Psychologie qu'en Neurobiologie. Une rubrique Idées reçues, une synthèse autour d'une question (dans ce même numéro, La personnalité antisociale), et une analyse de livres complètent bien chaque numéro. Les titres, parfois, font craindre le pire, mais l'abondance de références, le ton mesuré de la portée de telle ou telle découverte, l'illustration scientifique la plus précise possible sans tomber dans le jargon scientifique, la prudence des conclusions dans chaque article, rassurent complètement sur l'apport de la revue. Les thèmes abordés touchent parfois notre domaine de prédilection, le conflit, (L'art de la persuasion, La force de l'empathie, La rumeur, Alcool, plaisir et dépendance, Sectes et religions : quelles différences?...), même si la revue reste très généraliste (avec des accroches qui font parfois frémir : Comment séduire?, Quelle intelligence?) et proche de préoccupations du moment de l'opinion publique (La maladie d'Alzheimer...), ce qui n'est pas un aspect forcément négatif... (marketing oblige, sans doute). En tout cas, même pour des thèmes racoleurs, le ton des articles restent à la hauteur d'une exigence scientifique bienvenue.

      L'un des numéros (n°51, mai-juin 2011), porte sur l'autisme, objet d'une véritable bataille actuellement entre tenants de son étiologie purement biologique et tenants de son étiologie au moins en partie psychologique. C'est autour de l'enjeu crucial du dépistage précoce qu'est construit ce numéro : "L'organisation cérébrale et la structure neuronale des autistes sont différentes, ce qui expliquerait qu'ils ont un mode de pensée spécifique, avec un traitement perceptif exacerbé. A nous de comprendre leur différence pour les aider à trouver leur place dans la société."

Cerveau&Psycho, Pour la science, 8, rue Férou, 75278 PARIS CEDEX 06. Site www.cerveauetpsycho.fr

 

 

Actualisé le 29 Avril 2012. Actualisé le 9 mars 2020.

Partager cet article
Repost0
11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 08:45

Définitions et orientations 

        Agressivité est défini dans le Petit Robert (comme nom féminin dérivé à partir de l'adjectif Agressif, nom apparu en 1875) comme le Caractère agressif. En psychologie, ce serait selon ce dictionnaire la manifestation de l'instinct d'agression. Conception bien ancrée qui n'est pas du tout en phase avec les connaissance scientifiques actuelles...

       Pierre RENNES, dans Vocabulaire de la psychologie d'Henri PIERON, le défini comme le "comportement caractérisé par l'acte d'attaquer ou d'aller de l'avant et s'opposant à celui de refuser le combat ou de fuir les difficultés".

           Jean BERGERET, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction d'Alain de MIJOLLA, écrit qu'"au sens propre du terme, l'agressivité correspond à des fantasmes ou à des comportements que Freud a déterminé du point de vue clinique, mais il a, de prime abord, hésité pour en donner une définition répondant aux exigences de ses propres repères métapsychologiques successifs. Ce n'est qu'après avoir montré l'importance de l'ambivalence dans le transfert (1912) qu'il s'est trouvé en mesure de considérer l'agressivité comme une manifestation relationnelle courante, mais n'ayant pas une origine unique ni même homogène. Il n'a jamais changé d'opinion par la suite et a toujours regardé l'agressivité comme l'alliance et la conjonction imaginaires ou symptomatiques de motions affectives hostiles d'une part et érotisées de l'autre."

        Dans le Dictionnaire encyclopédique réalisé sous la direction de Richard GREGORY, "les comportements visant à blesser physiquement un autre individu doivent à l'évidence être considérés comme agressifs : c'est le coeur même de la notion d'agression. Les comportements visant à provoquer une blessure psychologique sont généralement eux aussi inclus dans la définition, et les fantasmes faisant intervenir la blessure d'autrui en sont proches. La question de l'intention est cruciale : une blessure provoquée par accident n'est habituellement pas considérée comme agression." Cette définition relativement proche de la tradition juridique part surtout de la provenance de l'agression, une blessure causée involontairement peut très bien être interprétée par l'organisme qui la subit comme une agression et sa réaction est d'ailleurs analogue à celle suivant une agression "intentionnelle".

De toute manière, l'auteur de l'article insiste sur l'hétérogénéité de l'agression : "Qu'elle qu'en soit la définition, la catégorie des comportements agressifs est très hétérogène, et on a souvent essayé d'établir des subdivisions." Il cite deux exemples  :

- "Dans les études sur les enfants (FESHBACH, 1964 ; MANNING et collègues, 1978), quatre catégories se sont montrée utiles : l'agression spécifique ou instrumentale, visant à obtenir ou à conserver des objets ou des positions donnés, ou l'accès à des activités désirables ; l'agression gratuite ou hostile, visant surtout à irriter ou à blesser un autre individu, sans avoir pour but un objet ou une situation quelconques ; l'agression ludique, qui apparaît lorsque des jeux de combat dégénèrent jusqu'à ce que des blessures soient délibérément infligées ; l'agression défensive, provoquée par les actes d'autrui."

- "En ce qui concerne les adultes (TICKLOENBERG et OCHBERG, 1981) (il y a la) classification suivante de la violence criminelle : violence instrumentale, dont le motif est le désir conscient d'éliminer la victime ; violence émotionnelle, perpétrée sous le coup d'une forte colère ou d'une forte peur : violence par félonie, survenant à l'occasion d'un autre crime ; violence anormale, crimes de déments et des psychopathes sévères ; violence "dyssociales", actes de violences approuvés par le groupe de référence de leur auteur, qui les considère comme une réponse appropriée à la situation." 

        Ces définition ont été utiles à un moment de la réflexion, mais ils présentent des difficultés quand on examine les motivations en situation réelle. En outre, nous dirions que ces définitions mélangent fâcheusement les notions de violence et d'agressivité. Heureusement, le Dictionnaire ne s'y attarde pas et examine la complexité des motivations, les facteurs prédisposant immédiats à l'agression, le conflit entre groupes et les causes ultimes.

    Pour ce qui est de la complexité des motivations, elle est mise en évidence par les études de nombreuses espèces où se partagent les motivations spécifiques au contexte (nourriture, territoire) et tendances antagonistes à attaquer ou à fuir un rival. "La diversité du comportement pouvait être comprise en termes de variations de niveaux absolus et relatifs des diverses motivations (...). De manière analogue, il semble probable que chez l'homme, les divers types d'agression puissent être analysés comme diverses combinaisons des variables sous-jacentes dont il est fait l'hypothèse. Des possibilités évidentes sont "l'avidité spécifique", c'est-à-dire la motivation d'acquérir des objets ou des situations précises ; la domination, c'est-à-dire la motivation d'élever sa position ou de se pousser en avant ; et la peur (...), ainsi que la propension elle-même à se comporter de manière agressive, c'est-à-dire à blesser autrui (...)."

    Sur les facteurs prédisposant immédiats à l'agression, "certains auteurs ont considéré l'agression comme ne dépendant que de facteurs émotionnels, et d'autres, comme spontanée et devant inévitablement s'exprimer. (...) Mais aucune de ces deux manières de voir n'est exacte (...) Sans rejeter aucune (des) idées (comme la catharsis), les chercheurs ont tenté d'identifier les causes premières de l'agression." Mais, "rejetant toute idée d'un facteur primordial, les chercheurs actuels tentent d'identifier l'ensemble des facteurs, internes ou externes à l'individu, qui modifient l'incidence de l'agression."

    Dans la suite du développement sur l'agressivité, l'auteur met surtout en avant (causes ultimes) les facteurs de l'évolution, en termes de bénéfices/risques pour les espèces.

          Jacques GERVET, dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, indique que "la mode est un peu passée de tenter un traitement neuro-chirurgical des individus agressifs ; cela signifie sans doute que des conceptions moins simplistes ont remplacé une conception localisant précisément des structures responsables de l'agressivité."

Il rappelle la définition donnée par Henri LABORIT à l'agressivité : toute forme d'activité capable de détruire une forme organisée. "Cette définition très extensive peut englober bien des conduites qui ne sont pas agressives au sens des éthologistes. KARLI a tenté, quant à lui, d'étudier plus précisément le réglage du "comportement du Rat tueur de souris (conduite "muricide"), ce comportement possédant grossièrement certains traits des conduites agressives au sens habituel".

Après avoir rappelé les principaux résultats devenus classiques de ces expériences, l'auteur conclue, avant d'aborder des considérations touchant à la génétique,  qu'"en définitive, si l'on essaie de préciser un peu les termes, une conduite agressive implique une mobilisation générale de l'organisme, des conditionnements variés... en sorte qu'on ne peut guère la ramener à un processus physiologique ayant quelque spécificité. Cela ne signifie certes pas qu'il est impossible de diminuer l'"agressivité" d'un être par voie physiologique : que l'on pense par exemple aux "camisoles chimiques" ; mais l'effet produit n'est, aujourd'hui encore, pas extrêmement spécifique et affecte également d'autres fonctions."

Contrairement au dictionnaire encyclopédique réalisé sous la direction de Richard GREGORY, Jacques GERVET signale que "aucun généticien professionnel ne se proposerait aujourd'hui d'étudier "la génétique" de l'agression". Pour autant, les études sur l'hérédité de l'agressivité, sous forme d'influences de la présence de certaines formules chromosoniques sur certains comportement, continuent et continuent de susciter des débats. L'auteur insiste sur un cas de recherche et pense "qu'il illustre les fautes récurrentes de raisonnement commises à propos d'un problème sensible, et qu'il montre pourtant à quel point les généticiens, quant à eux, insistent aujourd'hui sur l'absence de relation causale simple entre une variation génétique et l'émergence d'un trait complexe comme celui qui se manifeste sous la forme d'une réaction taxée d'agressive."

 

Conflit, agressivité, emprise

   Dans son Introduction à ce triptyque de notions, Alain FINE, dans la véritable "somme" sur la psychanalyse publiée sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, écrit que "si le conflit est d'emblée en place maîtresse chez Freud, comme enjeu intrapsychique, en rapport direct avec la libido et le sexuel, il faudra attendre un long temps dans l'évolution de ses idées pour que l'agressivité s'autonomise du libidinal et prenne rang de pulsion autonome. L'emprise, tôt citée comme pulsion, n'a pas vraiment pris rang de concept central dans sa théorisation ; recouvrant le champ du pouvoir, ce terme, aurait, dans ses avancées ultérieures, surtout été utilisé dans un sens phénoménologique décrivant des conduites ou des comportements ou pour désigner l'action de ce que nous subissons, "être sous l'emprise de"."

Le docteur en médecine, membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris, membre de l'Institut de psychosomatique, poursuit : "Il y aurait conflit, au sens psychanalytique du terme, lorsque s'opposent dans le sujet des exigences internes incompatibles, agressivité comme tendances ou ensembles de tendances qui s'actualisent dans des conduites réelles ou fantasmatiques vis-à-vis d'autrui, emprise dont le but est de dominer l'objet par la force, sans a priori sexuel et sans le souci de lui nuire. Mais le conflit peut s'externaliser, être projeté à l'extérieur et s'exprimer de façon manifeste et déformée dans des désordres de conduite, notamment à l'égard de l'objet visé, aboutissant, alors, à l'agressivité et à l'emprise. Ces divers engagements peuvent certes êtres vus sous l'angle phénoménologique, mais, en psychanalyse, ils doivent être compris sur des bases métapsychologiques."

   Au départ donc, présente toujours Alain FINE, ces trois termes "étaient intimement liés à la libido impliquée dans tous les phénomènes psychiques, incluant dans leurs visées l'ambivalence et l'hostilité. C'est que Freud avait réussi aussi à lutter, à ce moment, contre une "relégation" de la théoris de la libido entreprises par Adler et Jung. P. Denis (1992) suggère pour les mêmes raisons, hostilité (en tant que pulsion autonome) et emprise n'auraient pas eu l'ampleur attendue.

L'hypothèse d'une "pulsion d'agression" a pris origine dans une conférence donnée par Adler (juin 1908), intitulée "Le sadisme dans la vie et dans la névrose." Freud, tout en marquant son intérêt pour les pulsions d'Adler (sur sa théorie des pulsions, bien entendu...), écrit alors dans une lettre à Abraham : "Je ne puis me résoudre à admettre une pulsion spéciale d'agression à côté des pulsions déjà connues de conservation et sexuelles et de plain-pied avec elles. Il me paraît qu'Adler a mis à tort comme hypostase d'une pulsion spéciale ce qui est un attribut universel et indispensable de toutes les pulsions, justement leur caractère "pulsionnel", impulsif, ce que nous pouvons décrire comme étant la capacité de mettre la motricité en branle. Des autres instincts, il ne resterait alors plus rien d'autre que leur relations à un certain but, puisque leurs rapports aux moyens d'atteindre celui-ci leur auraient été enlevés par la pulsion d'agression." Freud préfère alors penser que l'agressivité contient des composantes depuis longtemps familières de la libido sexuelle ; il n'y a pas encore de dualité entre pulsions érotiques et pulsions agressives, l'agressivité est intrapulsionnelle et peut être retrouvée à l'intérieur même des pulsions sexuelles. La motricité mise en branle rappelle l'idée d'emprise (...). (...)."

"A ce moment de la théorisation freudienne, c'est l'agressivité en tant que pulsion autonome, et non pas les conduites agressives, qui est déconsidérée. Dans sa clinique qui évoque "les conflits d'ambivalence", notamment, il parle même de pulsions, de tendances hostiles. Enfin le complexe d'Oedipe est d'emblée décrit comme conjonction de désirs amoureux et hostiles ; conflit, agressivité et emprise se donneraient ici la main. Rappelons par ailleurs que, dans le cadre théorique de la première dualité pulsionnelle, l'explication de conduites et de sentiments agressifs, tels le sadisme, la haine, sont cherchés dans un jeu complexe des deux grandes séries de pulsions représentées par celles du sexuel et de l'autoconservation, puis du Moi."

     Ces trois notions, loin des enjeux polémiques, évoluent ensuite dans la théorisation de Freud, avec l'introduction de nouveaux concepts qui les ont affinées. Au fur et à mesure de ces développements théoriques, nombre d'adeptes, de collaborateurs ou de disciples de Freud retiendront ou rejetteront telle ou telle interprétation.... Nombreux ceux-ci qui préférerons de loin s'en tenir à l'un ou l'autre stade de sa réflexion sans le suivre plus avant, tout en gardant cette relation intime entre agressivité et libido.

 

Sous la direction de Richard L. GREGORY, Le cerveau, cet inconnu, Dictionnaire encyclopédique, Université d'Oxford, Robert Laffont, collection bouquins, 1993. Sous la direction d'Alain de MIJOLA, Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littérature, collection Grand Pluriel, 2002. Henri PIERON, Vocabulaire de la psychologie, PUF, collection Quadrige, 2000. Sous la direction de Patrick TORT, Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Alain FINE, Expression et aménagement du pulsionnel, dans Psychanalyse, Sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, PUF, collection fondamental, 1999.

 

Complété le 9 mars 2020

Partager cet article
Repost0
8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 17:37

        Le médecin chirurgien et neurobiologiste français qui introduit l'utilisation des neuroleptiques en 1951 est surtout connu du grand public pour une vulgarisation des neurosciences dans une conception globale du conflit qui combine éléments biologiques, physiologiques et psycho-sociologiques. Parallèlement à ses écrits scientifiques consacrés surtout à l'anesthésie, réservés aux spécialistes de la médecine, qui le conduisent d'ailleurs à l'étude des mécanismes du stress (notamment dans la revue Agressologie), il publie des ouvrages généraux à l'intention du public, de philosophie scientifique et sur la nature humaine. Pionnier de la théorie de la complexité et de l'auto-organisation du vivant, il mène des activités socio-politiques progressistes.

Même si parfois des aspects purement biologiques ou médicaux apparaissent dans ses livres destinés au grand public, demandant de lui une certain effort de réflexion scientifique, nous pouvons partager son oeuvre entre ouvrages scientifiques (spécialisés) et ouvrages sociologiques (généraux).

 

      Dans le registre purement professionnel, cela va de Physiologie et biologie du système nerveux végétatif au service de la chirugie de 1950 à Les récepteurs centraux et la transduction des signaux de 1990. En passant entre autres par Réaction organique à l'agression et choc (1952), Résistance et soumission en physio-biologie : L'hibernation artificielle (1954), Bases physio-biologiques et principes généraux de réanimation (1958), Physiologie humaine (cellulaire et organique) (1961), Les régulations métaboliques (1965), Biologie et structure (1968), Neurophysiologie, Aspects métaboliques et pharmacologiques (1969), Les Comportements : Biologie, physiologie, pharmacologie (1973), L'inhibition de l'Action (1979).

       Dans le registre plus général, ses ouvrages sociologiques, sur l'agressivité notamment, nous intéresse plus particulièrement, dans ce blog sur le conflit : Les destins de la vie et de l'homme. Controverses par lettres avec P. Morand sur les thèmes biologiques (1959), Du soleil à l'homme (1963), L'homme imaginant : essai de biologie politique (1970), L'agressivité détournée : Introduction à une biologie du comportement social (1970), L'homme et la ville (1971), La société informationnelle : Idées pour l'autogestion (1973), La Nouvelle grille (1974), "Éloge de la fuite (1976), Discours sans méthode (1978), Copernic n'y a pas changé grand chose (1980), L'Alchimie de la découverte (1982), La colombe assassinée (1983), Dieu ne joue pas aux dés (1987), Les bases biologiques des comportements sociaux (1991), L'esprit du grenier (1992), Étoiles et molécules (1992), La légende des comportements (1994).

Un ouvrage auto-biographique, Une vie - Derniers entretiens, avec Claude GRENIÉ est paru également en 1996. Nous n'oublions pas bien entendu la participation du professeur LABORIT au film Mon oncle d'Amérique, d'Alain RESNAIS de 1980, basé sur ses travaux sur le conditionnement.

 

        L'homme imaginant, de 1970, constitue sans doute l'ouvrage où l'auteur livre de la manière la plus extensive sa conception proprement politique de la société. Il explique ses sympathies pour les idées progressistes, par la nécessité qu'à l'homme, s'il veut continuer à vivre, de prendre conscience des conditions (biologiques) mêmes dans lesquelles il mène les différentes révolutions qu'elles soient sociales ou politiques. Il ne cache pas ses préférences pour une société socialiste (notamment dans le chapitre La droite et la gauche), même s'il montre qu'il est plus facile pour la droite de gouverner dans une société repue : la révolution, si elle doit se faire est d'abord une révolution des mentalités.

 La caractéristique fondamentale de l'organisme humain parait être l'association originale, dans la création de structures nouvelles, des éléments mémorisés et imposés par l'expérience abstraite de l'environnement. Cette faculté d'imaginer ne le libère pas de ses déterminismes génétiques, biologiques, sémantiques, économiques et socio-culturels, mais lui permet d'en prendre conscience. En ne plaçant ses espoirs que dans la transformation, par ailleurs indispensable, de son environnement socio-économique, il ne résoudra qu'imparfaitement le problème de son aliénation. Seule la connaissance de ses déterminismes biologiques et de leur organisation hiérarchisée, lui permettra la transformation de sa structure mentale, sans laquelle toutes les révolutions risquent d'être vaines.

Complétant cette présentation de son livre, l'auteur, dans l'Introduction, écrit qu'"adepte d'une certaine discipline, celle des sciences de la vie, j'essaie d'appréhender les faits humains. Cette attitude me conduit parfois à voir ces faits humains sous une lumière qui peut déplaire à toute personne dont le système nerveux est déjà fortement structuré par son expérience antérieure de la vie. Ma vision est peut-être fausse; mais les visions antérieures le sont peut-être aussi. Et puis, la vérité ou prétendue telle, n'est jamais monolithique. Elle est fragile et changeante. Il faut lire cet essai en le comprenant comme une tentative de structuration autre, à partir d'informations souvent incomplètes mais différentes, motivées par un déterminisme unique, le mien." C'est dans cet état d'esprit de modestie, qu'Henri LABORIT propose une compréhension des relations entre biologie et politique, des effets de différents conditionnements sur l'évolution humaine. Ses idées sur l'engagement et l'individualisme, sur les sciences humaines, sur les régimes socio-économique contemporains portent la marque de cette préoccupation majeure sur les conditionnements. Il insiste toujours sur la faculté de l'imagination humaine à trouver des solutions à ses problèmes, même les plus difficiles à résoudre. "Ce qui distingue profondément les sociétés humaines des société animales, ce n'est pas leur travail, même avec la puissance intermédiaire de l'outil ; ce n'est pas non plus une liberté individuelle permettant à l'homme d'agir sur le monde matériel, si l'on comprend sous le terme de liberté la notion de libre arbitre, mais un déterminisme d'un niveau d'organisation supérieur, celui de l'imagination."

Délibérément optimiste, d'un optimisme qui fait vraiment défaut dans le monde actuel, le biologiste pense que c'est dans la nature même des déterminismes qui orientent l'activité humaine que se trouve les meilleures chances de l'humanité.

 

           L'agressivité détournée, de la même année, est un ouvrage de vulgarisation particulièrement clair et complet d'une approche biologique de la sociologie. Dans plus de la moitié de ce livre, Henri LABORIT entre dans les grandes lignes du fonctionnement de notre système nerveux et montre comment il conduit aux comportements, devant les agressions les plus diverses, de fuite ou de lutte. Exposant les bases physiologiques de l'affectivité, il indique différentes voies d'activation et d'inhibition de ces comportements. Cette description d'une machine complexe cybernétique comme le cerveau, système ouvert par essence sur l'environnement, ancrée dans son expérience d'anesthésiste, permet de comprendre (et en même temps de relativiser) les notions d'individu et de liberté, de justice. Il explique à la fin de l'ouvrage en quoi consiste le vieillissement et la mort. 

 

               L'homme et la ville (1971) se situe dans le cadre de réflexions collectives (à l'Université de Vincennes) sur Urbanisation et Biologie. C'est l'ouvrage le moins unifié de l'auteur qui lance surtout des pistes de réflexions. Produit d'une recherche de groupe, le livre part de l'ABC de cybernétique pour étudier les relations entre la ville et le groupe humain, et pour "envisager le rôle fondamental de la structure socio-économique du groupe humain fondateur ou utilisateur urbain. L'urbanisme pose avant tout un problème sociologique. Or une société se réalise par un groupement d'individus. Sur quelles bases s'établissent les relations interindividuelles? Nous pensons que pour répondre à cette question, c'est du niveau d'organisation biologique qu'il faut partir. Un individu entre en relation avec les autres individus grâce au fonctionnement de son système nerveux. Comment fonctionne-t-il? Par quelles étapes successives est-il passé au cours de l'évolution? Que reste-t-il dans nos cerveaux d'hommes modernes des cerveaux plus primitifs qui les ont précédé? Quelles conséquences en résulte-t-il sur leur fonctionnement? Ce sont bien là des connaissances indispensables à posséder, semble-t-il, pour celui qui veut comprendre les lois qui gouvernent les comportements humains en société, celles qui président à l'établissement des structures sociales elles-mêmes enfin, donnent naissance à la ville et organisent l'espace qui les entoure." Loin des travaux sur l'hygiène urbaine, loin aussi d'un rapprochement analogique entre la ville et les organismes vivants, entre structure urbaine et structure biologique (qualifié de poétique...), cet ensemble de réflexions veut étudier la ville non comme un organisme, "mais elle représente un des moyens utilisés par un organisme social pour contrôler et maintenir sa structure."

 

                 En 1974, il propose, dans la logique de L'agressivité détournée, un modèle biologique, physiologique et psycho-sociologique des comportements agressifs. Il l'expose en grande partie dans La nouvelle grille.

A partir des notions d'énergie, de masse et d'information, l'auteur propose une explication du fonctionnement du cerveau humain. La "nouvelle grille" qu'il expose (Chacun a besoin d'une grille de lecture des différents événements auxquels il est confronté)  est une grille biologique permettant "d'entrevoir comment déchiffrer la complexité de nos comportements en situation sociale". Elle vient tout droit de son expérience en laboratoire. Ce livre est la vulgarisation de Les comportement, Biologie, physiologie, de 1973, et se compose de beaucoup d'éléments scientifiques déjà présents dans Réaction organique à l'agression et au choc de 1952. Il expose d'abord donc les notions de Thermodynamique et d'information physique en biologie. De l'homéostasie au fonctionnement du système nerveux central, c'est l'information qui avant tout régi les comportements. 

Dans son modèle, il défini l'agression comme "la quantité d'énergie capable d'augmenter l'entropie (le désordre, l'agitation) d'un système, autrement dit d'en détruire plus ou moins rapidement la structure. La structure est ainsi définie comme l'ensemble des relations existant entre les éléments d'un ensemble. L'agressivité est alors la caractéristique d'un agent capable d'appliquer cette énergie sur un ensemble organisé." L'agressivité n'est pas conçue par Henri LABORIT comme un concept unitaire, car les mécanismes qui sont à l'origine de la libération énergétique déstructurante sont variés. Ce sont des mécanismes différents qui ont conduit de nombreux auteurs à établir une liste des types d'agression. Mais ils l'ont fait le plus souvent sans préciser les mécanismes nerveux centraux en jeu, se fondant surtout sur les situations déclenchantes. Ce sont les liens entre ces situations environnementales et le mécanisme de la réponse qu'il tente d'établir.

Dans ces processus, la mémorisation du résultat des réactions est essentielle : c'est elle qui détermine si une action est récompensée ou mise en échec, c'est elle qui détermine les comportements de lutte ou de fuite. Toute la question est de savoir quels processus provoquent l'activation ou l'inhibition des comportements, et comment sur le long terme, un organisme est amené à avoir une orientation d'action plus ou moins agressive à son tour, comment en fin de compte la dominance s'établit d'un organisme sur un autre. Le système nerveux permet par essence à un organisme d'agir sur un environnement. Si cette action est rendue impossible ou dangereuse, il assure aussi l'inhibition motrice. Or, il apparait que c'est cette dernière qui est à l'origine des bouleversements biologiques persistants, des maladies psychosomatiques en particulier, hypertension neurogène et ulcérations gastriques. Quelle que soit la complexité que le système nerveux a atteint au cours de l'évolution, sa seule finalité est de permettre l'action, celle-ci assurant en retour la protection de l'homéostasie, la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur, le plaisir. Quand l'action qui doit en résulter est rendue impossible, que le système inhibiteur est mis en jeu, et en conséquence la libération de noradrénaline, de ACTH et de plucocorticoïdes avec leurs incidences vaso-motrices, cardiovasculaires et métaboliques périphériques, alors nait l'angoisse.

Henri LABORIT reprend les catégories d'agressivité prédatrice, d'agressivité de compétition, d'agressivité inter-mâles, avec l'établissement des hiérarchies sociales, d'agressivité défensive, d'agressivité d'angoisse ou irritabilité, pour en expliciter les mécanismes neurobiologiques. Et aborder les conditions spécifiques d'apparition du phénomène de la guerre. Cette dernière est finalement définie comme "résultant de l'affrontement de deux informations-structures, de deux système fermés pour établir leur dominance, nécessaire à l'apparition de leur approvisionnement énergétique et matériel nécessaire lui-même au maintien de ces structures." 

 

             Dans Éloge de la fuite, de 1976, Henri LABORIT reprend les enseignements du modèle de l'agressivité pour en développer les conséquences dans divers domaines très divers : l'amour, l'enfance, les autres, la liberté, la mort, le plaisir, le bonheur, le travail, la vie quotidienne, le sens de la vie, la politique, le passé, le présente et l'avenir, la société idéale... Sur les ressorts de ces phénomènes, qui avant la conscience que nous en avons, sont déterminés biologiquement. Contrairement à la forme d'exposé didactique des précédents ouvrages, l'auteur exprime ici sa philosophie profonde de la vie et des relations sociales. A la fin du livre, quelques pages sur la réflexion du croyant chrétien à propos du marxisme reflètent bien ses interrogations d'homme public et très actif, en même temps que déjà, une interrogation sur le sens même de son parcours intellectuel, affectif et moral. Le message du Christ possède une autre signification, lumineuse, après l'acquisition de tant de connaissances scientifiques : "Car le signifié que nous croyons découvrir aujourd'hui dans le message du Christ est celui que nos connaissances actuelles du signifiant nous permettent de comprendre. Cependant, le phénomène le plus troublant, c'est que cet imaginaire incarné, qui en conséquence ne peut être autre chose que ce que nous sommes, puisse contenir un invariant suffisamment essentiel pour, toujours et partout, guérir l'angoisse congénitale de l'Homme." 

      

             La Colombe assassinée, édité en pleine crise internationale des euromissiles, se veut surtout une présentation d'une réflexion de trente ans sur l'agressivité et la violence, à l'intention des lecteurs des Cahiers de la Fondation pour les Études de Défense Nationale. Ainsi, dans des chapitres relativement courts, clos par un épilogue qui aborde quantité de problèmes sociaux (des pensées de l'auteur sur l'évolution sociale surtout), le lecteur peut retrouver sa démarche habituelle : Niveaux d'organisation, régulation et servomécanisme ; Signification fonctionnelle des centres nerveux supérieurs, Bases neurophysiologiques et biochimiques des comportements fondamentaux, Inhibition motrice et angoisse, Les moyens d'éviter l'inhibition de l'action, Passage du biologique au sociologique, du niveau d'organisation individuel au collectif... Dans la seconde partie, sont abordés les agressivités et la violence, d'abord chez l'animal, puis chez l'homme.

            

             Parmi les livres scientifiques destinés à un public spécialisé, notons Inhibition de l'action (Masson, 1980) où l'auteur évoque le programme Biologique de Survie (PDB) de tout organisme vivant. Ouvrage de référence quant à la pensée de Henri LABORIT où se trouvent exposés les différents comportement humains face à une épreuve, il reste très accessible pour tous, si l'on veut bien faire l'effort habituel nécessaire. 

 

     Henri LABORIT fonde en 1958 la revue Agressologie qu'il dirige jusqu'en 1983.

 

   L'influence de l'oeuvre d'Henri LABORIT, après son décès notamment, est diverse et relativement éparse. Elle est nourrie autant par les deux types d'ouvrages (scientifiques et grand public), d'autant que cette oeuvre s'inscrit aussi dans un mouvement intellectuel d'ensemble, auquel participent bien d'autres auteurs, en faveur d'une vision globale de l'homme et de la société (approche pluridisciplinaire), dans une perspective progressiste et une sensibilité politique de gauche.

On peut percevoir cette influence à travers le site Internet Nouvellegrille.info, lancé en 2014 par David BATÉJAT. Elle existe tant au niveau de la recherche (Bernard CALVINO, Edmond ESCURET, Claude GRENIÉ...) qu'en économie (René PASSET dans son ouvrage L'économique et le vivant, Jean-François BOUSSARD à travers la création d'entreprises de biotechnologie). Également en biosémiotique (Simon LÉVESQUE, (Laboratoire de résistance sémiotique..), en littérature de science-fiction (Serge JADOT...), en arts multidisciplinaires (Patrick BERNATCHEZ...)... 

 

Henri LABORIT, L'homme et la ville, Flammarion, 1971 ; L'homme imaginant, Essai de biologie politique Union Générale d'Editions, 10/18, 1978 ; L'agressivité détournée,  Initiation à une biologie du comportement social, Union Générale d'Editions, 10/18, 1981 ; La nouvelle grille, Pour décoder le message humain, Robert Laffont, collection "libertés 2000", 1981 ; Éloge de la fuite, Gallimard, folio essais, 2001 ; Un modèle biologique, physiologique et psycho-sociologique, Polycopié, 1974 ; La colombe assassinée, Les Cahiers de la fondation pour les études de défense nationale, n°27, 1983.

 

Actualisé le 25 février 2016. Relu le 10 mars 2020

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens