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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 14:34

      La compréhension de l'effet des drogues sur l'organisme, des mécanismes de dépendance, des addictions... est encore rendue difficile par deux phénomènes qui se rapportent à l'histoire des sciences, et plus précisément sans doute à l'histoire de la médecine : la confusion d'approches moralisatrices et des approches cognitives, les unes interagissant sur les autres par le jeu des préoccupations sociétales et des financements préférentiels et une certaine opacité persistante dans la circulation des informations scientifiques, soit par le jeu direct des conflits entre acteurs de la recherche, soit par la compétition entre laboratoires de recherches, elles-mêmes mues par des objectifs plus économiques que purement scientifiques.

       Malgré ces deux types d'obstacles, le nombre d'études, dans le cadre notamment de conflits entre acteurs prônant la pénalisation et la prohibition et acteurs qui les combattent (pour des raisons très diverses), ce qui entraîne d'ailleurs de nombreux risques d'instrumentalisation de résultats d'expérience, s'accroît. Jamais la littérature grise (documents de travail, brochures, rapports...) n'a paru aussi importante, si l'on en juge leur circulation de plus en plus importante sur Internet par exemple, sur tous les phénomènes biologiques et psychologiques liés aux diverses substances communément reconnues comme drogues (illicites ou licites)  et sur d'autres d'ailleurs moins communément reconnues comme telles (alcool, tabac...). Les études sur les phénomènes de dépendance notamment s'accumulent, directement reliées à une demande sociale forte.

Pour s'en tenir seulement au niveau de la biologie, quelles sont aujourd'hui les approches qui permettent de se faire une idée précise sur l'activité de toutes ces substances ? Un aspect qui revient constamment dans beaucoup d'études concerne l'homéostasie.

 

Des dynamiques du plaisir et de la douleur....

         Au coeur de la problématique se trouve en fait toute la biologie du plaisir et de la douleur. Jean-Didier VINCENT tente de définir les contours de ces deux sensations/sentiments : "Concept obscur, sentiment lumineux, le plaisir doit être conçu à la fois comme état et acte, un affect qui ne peut être dissocié du comportement qui lui a donné naissance. Récompense pour l'individu, il est le moteur de son apprentissage et de l'évolution des espèces. l'homme seul dit son plaisir : mais à observer l'animal en action, nous concluons parfois qu'il y prend du plaisir. Modalité de l'état central, le plaisir est plus facile à vivre qu'à définir." "La douleur a la particularité d'être à la fois affection et sensation. A ce titre, on décrit des récepteurs, des nerfs et des voies, dans le système central, spécifiques de la sensation douloureuse. ces voies nerveuses qui montent dans les étages successifs de la moelle épinière et du cerveau, mettent en place à chaque niveau, leurs propres systèmes inhibiteurs." 

  Alexander BAIN (1818-1903) et Herbert SPENCER (1820-1903) donnent un rôle clé au plaisir dans l'adaptation face à la sélection naturelle. "Des décharges spontanées d'énergie nerveuse provoquent des activités musculaires diffuses : les mouvements qui s'accompagnent de plaisir sont sélectivement renforcées, ceux qui provoquent du déplaisir s'affaiblissent et disparaissent. Ce choix favorise l'adaptation de l'espèce : ce qui est bon pour elle entraîne du plaisir, et ce qui est mauvais, du déplaisir. (...) Même l'école béhavioriste, préoccupée d'apprentissage plutôt que d'évolution, ne pense pas autrement lorsque, par la loi de l'effet, elle établit qu'une réponse comportementale n'est conservée que si elle est suivie d'une récompense : or il n'est d'autre récompense que le plaisir qui en résulte. (...)  

Quelles que soient les théories proposées pour expliquer la formation des assemblées neuronales qui sous-tendent les comportements, on peut dire que le plaisir est au coeur des processus d'association."

La quantification du plaisir est tentée par des méthodes physio-physiques, afin de déterminer les zones de cerveau impliquées par les excitations de plaisir, ainsi que les voies du système nerveux central et du système nerveux périphérique par lesquelles transitent les influx en feedback (tests effectués surtout sur des rats). En 1954, par exemple, James OLDS (1922-1976) et Brenda MILNER (née en 1918) décrivent le phénomène d'autostimulation et les structures nerveuses qui s'y rapportent et José DEGALDO (né en 1915) montre que des stimulations électriques appliquées dans les régions médianes de l'hypothalamus provoquent la fuite de l'animal. De la même manière des tests permettent la recherche des neurohormones intervenant dans la genèse du plaisir : quels sont les neurotransmetteurs impliqués dans le phénomène d'autostimulation? Peuvent-ils être considérés comme les médiateurs chimiques du plaisir? Parmi les substances trouvées figurent les catécholamines (noradrénaline notamment), les peptides opiacés et le GABA. Jean-Didier VINCENT illustre l'aboutissement de ces différentes recherches par le cas du toxicomane.

Le modèle de Neal MILLER (1909-2002), inspiré des conceptions de Louis LEWIN (1850-1929) postule que tous les comportements - dimensions cognitives comprises, s'inscrivent dans un champ de forces opposées : approche-plaisir, lié à l'hypothalamus latéral, et évitement-aversion, lié aux structures médianes.

Walter Rudolf HESS (1881-1973) établit une classification des effets de la stimulation électrique de l'intérieur du cerveau : les points de stimulation se répartissent en deux systèmes selon la nature des réponses. Le système throphotrope, qui correspond à l'hypothalamus latéral et antérieur, soutiendrait l'activation du système nerveux parasympathique : chute de la pression artérielle, ralentissement du pouls et de la respiration, salivation, fermeture des pupilles, digestion, défécation, érection et sommeil ; fonctions qui concourent, dans l'ensemble, au repos, à l'assimilation et à la reproduction. Le système ergotrope, au contraire, qui correspond aux structures médianes et postérieures, serait responsable de l'activation orthosympathique : accélération du pouls et de la respiration, hypertension, dilatation des pupilles, horripilation, éveil, alerte, peur et colère ; fonctions de dépense, de destruction et d'attaque.

"Autrement dit, commente Jean-Didier VINCENT, un boudha trophotrope et un démon ergotrope cohabiteraient au centre du cerveau. Reconnaissons que HESS se garde bien de tout manichéisme physiologique. Le bien et le mal n'ont pas de localisation cérébrale. Une telle idée est une fantaisie dangereuse qui hante pourtant certains esprits (le cinéma fantastique en fait un usage extensif, dirions-nous...). Nous laisserons également de côté le couple Éros et Thanatos, non pour contester les vertus théoriques - malgré les mises en garde de FREUD (...), mais pour ne pas succomber aux délices analogiques (...). Finalement le plaisir n'est rien sans le déplaisir (...)"

Ce plaisir et ce déplaisir ont une dimension extracorporelle, les objets de plaisir et de dégoût, une dimension corporelle, représentée par le fonctionnement des organes et la composition du milieu intérieur et une dimension temporelle où trône le rôle de l'apprentissage dans l'acquisition du stock individuel de représentations d'objets de plaisir. Ces trois dimensions sont bien illustrées par l'expérience du toxicomane : acquisition de l'expérience du plaisir par l'intermédiaire d'une substance extérieure qui active d'anciennes représentations excitatives, accoutumance à la drogue qui se traduit par une diminution progressive de ses effets et qui oblige à augmenter les doses. Les différentes substances possèdent soit des effets atténuateurs de la douleur, soit des effets activateurs du plaisir. 

L'étude précise des récepteurs de la douleur, du fonctionnement de leur activation, acheminement des sensations par la moelle épinière, aboutissement au thalamus et au tronc cérébral, transmission au cortex qui effectue la représentation finale. La découverte des morphines endogènes entre 1968 et 1972, l'extraction par HUGUES et KOSTERLITZ en 1974 d'un facteur pouvant se fixer sur les récepteurs de la morphine (enképhaline)... permettent de mieux comprendre l'action des drogues sur la douleur.

 

L'action des psychostimulants et l'addiction

            Parmi les très nombreuses études sur l'action des différentes drogues, sans entrer dans des détails qui n'ont pas leur place dans ce blog (il vaut mieux se reporter aux ouvrages de médecine et de biologie), prenons-en seulement deux, celle sur le rôle des psychostimulants sur l'axe du stress et une étude sur l'addiction (dépendance) aux drogues.

    Catherine RIVIER, dans Rôle des psychostimulants sur l'axe du stress, de 1999, expose le fait que "la santé des mammifères dépend de leur capacité de maintenir et/ou de restaurer l'homéostasie quand ils sont soumis à des menaces pour la cohérence du "milieu intérieur".

L'organisation de la réponse à ces menaces de l'homéostasie (les "stresseurs") est constituée d'un stimulus d'entrée, d'un système de calcul central et d'une réponse de sortie. L'un des principaux systèmes responsables de la restauration de l'homéostasie est le système Hypothalamo-Pituito-Adrénalien (HPA) qui, en réponse à des stress, orchestre la production du CRF Cortico-Releasing Factor) et de la vasopressine (VP) à partir des noyaux paraventriculaires de l'hypothalamus, de l'ACTH (Adreno Cortico Trophic Hormone) à partir de l'hypophyse et des corticoïdes à partir des surrénales.

L'exposition à des drogues telles que l'alcool représente un enjeu homéostatique et comme attendu, elle stimule l'axe HPA chez les animaux de laboratoire et les êtres humains. (...) Nous illustrons d'abord l'activation de l'axe HPA par une injection aiguë d'alcool, traduite par une augmentation dans le plasma des niveaux d'ACTH (une réponse qui dépend de la présence de CRF et de VP endogènes) et la régulation supérieure de la réponse neuronale PVN (qui implique le CRF, les récepteurs CRF et les corps cellulaires VP). Nous décrivons ensuite  nos recherches récentes concernant l'effet à long terme de l'alcool. Ce paradigme consiste en l'exposition de rats à 3 injections quotidiennes consécutives d'alcool ou à un autre stress, ensuite l'étude de la réponse de l'axe HPA à une injection aiguë d'alcool administrée 3 à 12 jours plus tard. Au-delà, nous démontrons que tandis qu'une exposition initiale à l'alcool stimule significativement l'axe HPA en termes d'activités PVN (CRF) et de sécrétion d'ACTH, des réponses endocrines consécutives à des traitements additionnels médicamentaux sont significativement altérées. Nous proposons que si ce phénomène de tolérance sélective se retrouve chez l'humain, il peut jouer un rôle dans les comportements de recherche de drogue parce que certains individus peuvent essayer de restaurer la réponse de leur axe HPA initial en consommant des doses croissantes d'alcool." (Dr Jean-Michel THURIN).

    Florence NOBLE présente, en 2009, des données récentes sur l'addiction aux drogues. "Elle a posé le problème en termes de maladie chronique et récidivante du système nerveux central. En situation physiologique basale, dans la mesure où l'activité du système nerveux central est globalement régulé par des molécules excitatrices et inhibitrices, l'équilibre très fin qui existe entre ces deux grands groupes de neuro-transmetteurs et de neuropeptides permet de maintenir l'homéostasie du cerveau. Mais une prise de drogue va fortement déséquilibrer cette balance, et la répétition de cette prise de drogues va entraîner une réaction d'adaptation pour tenter de rétablir un nouvel équilibre : la prise chronique de drogues perturbe cette homéostasie, et de nombreuses réactions d'adaptation de l'activité du système nerveux se mettent en place, à l'origine de cette maladie chronique.

Ces mécanismes se prolongent dans le temps : il faut donc traiter cette maladie par une pharmacologie adaptée pour aider le toxicomane à vaincre cette abstinence. L'usage de traitements de substitution chez des personnes dépendantes aux opiacés a montré son utilité au cours des années passées : ces traitements ont pour finalité de conduire le malade dépendant à une réduction de la consommation de drogues opiacées. On utilise pour les cures de sevrage des agonistes opioîdes comme la buprénorphine ou la méthadone qu'il faut utiliser avec précaution, car ces molécules, utilisées pour les traitements de substitution, présentent de propriétés pharmacodynamiques et pharmococinétiques particulières. Les progrès dans de nombreux domaines, neuro-imagerie, biologie moléculaire, modèles animaux, ont permis, ces dernières années, de mieux comprendre les mécanismes neurobiologiques et neurochimiques des addictions."

 

Drogues, malaise existentiel et piège pour l'organisme

         La recherche du plaisir et la fuite devant la douleur constituent les motivations de consommation des drogues. La recherche de solutions à un malaise existentiel ou tout simplement la recherche de nouvelles sensations modifient l'homéostasie générale du corps (ou les différentes homéostasies en relations dans le corps), d'abord de manière ponctuelle, avec un rétablissement plus ou moins rapide, puis au fur et à mesure des nouvelles absorptions, de manière constante, alors même que les sensations éprouvées s'amoindrissent dans le temps.

C'est un véritable piège dans lequel l'organisme est plongé, dans un assouvissement de plus en plus difficile en parallèle avec des déséquilibres de plus en plus profonds et prolongés. Tant que l'usage d'une drogue quelconque s'effectue dans un contexte plus ou moins ritualisé, dans le cadre d'une activité collective quelconque, il est possible d'effectuer un contrôle qui s'appuie sur une connaissance et une expérience de ses effets. Mais à partir du moment où sa prise s'effectue individuellement et même en secret, dans un climat de réprobation sociale, il n'existe que très peu de possibilités de rétablir, par un moyen ou par un autre, sauf dans de nouvelles douleurs, l'homéostasie rompue.

 

 Jean-Didier VINCENT, biologie des passions, Odile Jacob, collection Points, 1986. Bernard CALVINO, Éditorial de présentation des travaux du Congrès de Strasbourg de novembre 2008 de la Société française d'étude et de traitement de la douleur, Springer Verlag France, 2009. Jean-Michel THURIN, présentation du travail de Catherine RIVIER, Rôle des psychostimulants sur l'axe du stress, 2000.

A noter que Jean-Didier VINCENT indique dans son livre qu'on trouve une documentation sur la biologie de la toxicomanie dans les livres de C. KONETSKY et G. BAIN, Effects of Opiates on Rewarding Brain Stimulation, Smith and Lane et The neurobiology of Opiate Reward Porcess, Elsevier Biomedical Press, 1983). L'article de R. SOLOMON, complète t-il, sur le coût du plaisir et le bénéfice de la douleur, illustre bien le caractère des processus opposés à l'oeuvre chez le toxicomane : R..L. SOLOMON, The Opponent-Process Theory of Acquired Motivation : the Costs of Pleasure and the Benefits of Pain, dans la revue American Psychology, n°35, 1980.

 

                                                                                                            ETHUS

 

Relu le 14 mars 2020

 

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 11:01

         L'homéostasie, depuis que ce concept a été créé par Claude BERNARD (1813-1878), précisé par Walter Bradford CANNON (1871-1945), étendu par Norbert WIENER (1894-1964) et William Ross ASHBY pour donner la cybernétique, se révèle fécond dans l'explication de l'existence biologique et peut-être dangereux dans la compréhension de la vie sociale.

      Claude BERNARD, en 1865 (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale) crée ce concept de milieu intérieur et d'équilibre à l'intérieur de celui-ci : "Tous les mécanismes vitaux, quelques variés qu'ils soient, n'ont toujours qu'un but, celui de maintenir l'unité des conditions de la vie dans le milieu intérieur" et Walter Bradford CANNON forge le mot homéostasie à partir des deux mots grecs stasis (état, position) et homolos (égal, semblable à) en 1926 (The Wisdom of the Body) : "Les êtres vivants supérieurs constituent un système ouvert présentant de nombreuses relations avec l'environnement. Les modifications de l'environnement déclenchent des réactions dans le système ou l'affectent directement, aboutissant à des perturbations internes du système. De telles perturbations sont normalement maintenues dans des limites étroites parce que des ajustements automatiques à l'intérieur du système entrent en action et que de cette façon sont évitées des oscillations amples, les conditions internes étant maintenues à peu près constantes (...). Les réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des équilibres dynamiques du corps sont si complexes et si particulières aux organismes vivants qu'il a été suggéré qu'une désignation particulière soit employée pour ces réactions : celle d'homéostasie". 

   Ainsi la notion d'homéostasie se réfère fondamentalement à celle d'un état stationnaire de processus stabilisés par la coordination de mécanismes physiologiques (mécanismes auto-régulateurs), et qui permettent à l'organisme de maintenir son intégrité fonctionnelle dans des environnements, interne (milieu intérieur) et externes fluctuants. Pour éviter toute dérive dans un premier temps dans la compréhension du phénomène, nous pouvons définir l'homéostasie comme l'état d'un système en fonctionnement dans une situation de déperdition minimale d'énergie.

 

    Pour rester dans le domaine de la biologie, ce concept est étendue ensuite du niveau cellulaire au niveau des populations cellulaires. L'homéostasie du milieu intérieur se compose de systèmes de régulation de la pression artérielle, de la masse sanguine, de concentrations de substances nécessaires à la vie (pH - mesure de l'acidité du milieu, pression d'oxygène et de gaz carbonique...). 

       L'organisme est un système qui ne trouve son équilibre dynamique que grâce à son ouverture sur le monde extérieur, c'est-à-dire grâce à sa vie de relation qui intègre fonctions nerveuses et fonctions endocriniennes. Les systèmes nerveux diencéphalo-limbique, hypophyse-glandes endocrines périphériques, glandulaire, tous reliés entre eux fonctionnent de manière à ce, à chaque instant, par l'intermédiaire des afférences somesthésiques et viscérales, grâce à des cellules réceptrices hypothalamiques (sensibles à la températures, à la pression osmotique, au pH, au taux de glucose, d'androgènes, etc), l'ensemble hypothalamo-limbique (du cerveau) centralise les informations venues du microcosme individuel par voie "nerveuse", c'est-à-dire rapide, et préside aux modifications nerveuses et endocriniennes qui, faisant une large part à l'autonomie des mécanismes périphériques, assurent l'homéostasie.

Quand celle-ci devient impossible à maintenir en "cycle fermé", les déséquilibres enregistrés président au déclenchement des séquences comportementales - quête de nourriture, par exemple. A l'inverse, le système hypothalamo-limbique apporte les afférences (olfactives, optiques, auditives...) du monde extérieur. Ces afférences convenablement stockées, mémorisées (rôle du système limbique et des hippocampes), vont associer le possible et le souhaitable, et conduire aux "comportements instinctifs" à partir d'un schéma initial inscrit dans l'anatomie des neurones, par le jeu des renforcements, des inhibitions et d'un véritable conditionnement opérant. (Jack BAILLET)

       Dans Biologie et structure, Henri LABORIT résume cette conception du fonctionnement d'un organisme et souligne que la finalité d'un être vivant est toujours le maintien de se structure complexe dans un environnement moins complexifié. "Or, la simple excitation, c'est-à-dire le seul fait pour lui de subir l'apport d'une énergie extérieure sous une forme autre que celle élaborée des substrats, constitue déjà une tendance au nivellement thermodynamique, et l'on constate une déstructuration des protéines par rupture des liaisons hydrogène : déstructuration réversible dans l'excitation, alors que dans l'irritation et la mort elle est irréversible. C'est entre les deux que se situe l'état physiopathologique, la "maladie", mais il est bien difficile d'en définir les frontières, car à notre avis, ce sont des frontières temporelles."

A l'échelon cellulaire, les processus métaboliques oscillants, extériorisés par les variations du potentiel de membrane, permettent à l'être unicellulaire de maintenir son autonomie dans le milieu environnant. Ces variations oscillantes du potentiel de membrane se situent à l'échelle du temps de la milliseconde. Toute variation qui tend à se stabiliser ou à utiliser une période plus longue peut être alors considérée comme pathologique. "S'il est alors possible de définir peut-être une frontière temporelle entre physiologique et pathologique, les variations qui mèneront du pathologique à la mort sont si progressives qu'il est par contre pratiquement impossible d'envisager actuellement une limite entre ces deux derniers états, alors que le rôle du biologiste est justement de tenter de faire reculer le second à l'avantage du premier."

"A l'échelle des êtres pluricellulaires et particulièrement des homéothermes, la limite entre physiologique et pathologique est pareillement temporelle. la réaction stable aux variations de l'environnement en est la plus limpide expression. Cette réaction (...) rend possible la fuite ou la lutte. L'homéostasie (...) est alors gravement perturbée, comme l'objectivent par exemple l'abaissement du pH, l'hypoglycémie, l'hypercoagulabilité, l'hyperadrénalinémie, ect. Les organes hypovascularisés vont souffrir. Mais la fuite ou la lutte rendues possibles permettront, en supprimant ou évitant l'agent d'agression, le retour à l'équilibre physiologique normal. La finalité de l'organisme, à savoir le maintien de ses structures, sera donc observée.

Mais à une condition, c'est que la réaction à l'agression soit efficace. Car si elle dure, la mort des organes momentanément sacrifiés sera cause de la mort de l'organisme entier. Là encore, nous constatons que les réactions oscillantes passent du physiologique au pathologique dès que s'installe un état stable. Les régulations en "constance" deviennent des régulations en "tendance". Du moins doit-on précisément envisager le produit de l'intensité par la durée de la réaction, ce qui nous amène à concevoir une "quantité réactionnelle" et nous oblige, pour l'organisme entier comme pour la cellule, à l'envisager sous forme d'"énergie", de même que c'est une énergie de l'environnement qui la provoque. Puisque nous arrivons à cette conclusion que le temps joue un rôle considérable dans le mécanisme de la maladie, et qu'il s'agit d'un temps lié à la vitesse des processus enzymatiques, on est évidemment conduit à penser que l'un des aspects de la thérapeutique préventive est le ralentissement de la vitesse de ces processus, ce que réalise l'hypothermie. ce sera aussi de tempérer la réaction nerveuse et endocrinienne, en particulier vasomotrice, qui a conduit au "changement de programme", ce que nous réalisons par la "neuroplégie"".

        Dans La nouvelle grille, Henri LABORIT précise qu'il a été contraint depuis longtemps "de distinguer une homéostasie restreinte au milieu intérieur dans lequel baigne l'information-structure de l'ensemble cellulaire de l'organisme et une homéostasie généralisée de cet ensemble organique qui peut parfois exiger la perte de l'homéostasie restreinte. C'est le cas lorsque la fuite ou la lutte mises en jeu et permettant la sauvegarde de l'information-structure générale exigent (....) un sacrifice temporaire de l'approvisionnement énergétique de certains organes ne participant pas directement à ce comportement. Si cette réaction dure, du fait de son insuccès à écarter le danger menaçant, l'information-structure elle-même peut en souffrir et l'on voit survenir un état de choc et la mort. Ainsi, le milieu intérieur, matelas liquide qui sert d'intermédiaire entre les variations survenant dans l'environnement et l'information-structure cellulaire, est le lieu de passage que traverse la matière et l'énergie dont cette dernière a besoin pour subsister. C'est aussi le lieu où ses produits de déchet transite avant d'être excrétés dans l'environnement. A l'état physiologique, l'information-structure cellulaire, par d'innombrables feed-backs et boucles de servo-mécanismes, assure la constante de sa composition. A l'état d'urgence, elle sacrifie momentanément cette constance à la fuite et à la lutte. Cette constance peut se rétablir si celles-ci, victorieuses, parviennent à écarter le danger. Si l'état d'urgence persiste on peut pénétrer dans un état pathologique où l'information-structure elle-même est endommagée, soit de façon aiguë, soit plus lentement avec apparition de lésions chroniques qui siègent préférentiellement au niveau de organes sacrifiés par la réaction organique à l'agression. L'homéostasie ne peut donc plus être considérée comme la tendance à maintenir constantes "les conditions de vie dans le milieu intérieur", mais comme celle à préserver l'intégrité de l'information-structure de l'organisme ; parfois grâce à la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur, parfois aussi par l'autonomie motrice de l'ensemble organique dans l'environnement, mais aux dépens de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur. La finalité reste donc bien la même, la conservation de la structure, mais le programme utilisé pour sa réalisation peut changer et les moyens employés aussi."

              Ce qu'il faut retenir de cet exposé, très lié aux recherches du professeur de biologie sur les processus de l'anesthésie et de la réanimation, c'est la nature de ce concept d'homéostasie. Le jugement de valeur généralement sous-entendu que cet équilibre est un état favorable à rechercher fait passer facilement ce concept du physiologique au psychologique et à la psychophysiologie. Les recherches sur la douleur, au départ processus physiologique pour toute structure biologique puis prise de conscience, grâce au perfectionnement du cerveau humain, de cette douleur, amènent à s'interroger sur les frontières entre le souhaitable, le normal, le pathologique... Le glissement des réflexions sur la douleur, du niveau physiologique au niveau psychologique, fait envisager le concept d'homéostasie sous l'angle sociologique.

Des auteurs peuvent être facilement tenter d'élaborer toute une réflexion auteur de la notion d'homéostasie sociale, en considérant le "corps" social par analogie au "corps" biologique, ce qui inévitablement conduit à (l'explication ou à la justification) de conceptions conservatrices. Déjà dans les écrits de Konrad LORENZ, l'usage de la notion d'équilibre, définie pour les comportements instinctifs des oiseaux et des poissons, légitime si l'on ne dépasse par le cadre de la biologie, devient extrêmement délicat pour l'explication de comportements complexes dans les sociétés humaines.

 

         Pour en revenir à la biologie, depuis les études de Walter Bradford CANNON, la notion d'homéostasie a été étendue au développement embryonnaire et aussi aux populations, considérées comme des organismes doués de propriétés auto-régulatrices : homéostasie écologique, sociologique ; l'homéostasie génétique (LERNER, Genetic homeostasis, 1954) est définie comme la capacité des populations mendéliennes (ou des espèces) de maintenir la stabilité de leur pool génétique face à des causes de perturbation. En maintenant la stabilité des génotypes, et donc des phénotypes, l'homéostasie génétique assure la pérennité des espèces. Elle est une conséquence de la sélection naturelle qui favorise les phénotypes hétérozygotes, de valeur adaptative supérieure à celle des homozygotes. (Charles DEVILLERS).

    Patrick TORT met en garde contre le fait que l'homéostasie suscite une imagerie finaliste, qui "transparait dans des analogies à vocation didactique dont il est couramment fait usage pour assurer sa représentation. Ce phénomène a été mise en lumière et étudié dans ses conséquences par un groupe de pédagogues (E. RESWEBER, M. MISERY, Philosophie. Méthodologie en classe de Première. Sciences physiques. Sciences naturelles. Rapport d'expérience de l'enseignement de la philosophie en classe de Première, Bouaké, mai 1981) dans le cadre d'une expérimentation conduite à partir d'un texte extrait de La biologie moderne de Towle, et de sa critique."

L'auteur de ce manuel écrit "On retrouve l'homéostasie à tous les niveaux de l'organisation des êtres vivants." Depuis la cellule jusqu'à la biosphère, l'existence d'équilibres dynamiques auto-régulés permet des dérives analogiques de niveau en niveau. Il est certain que la genèse intellectuelle de la théorie sélective chez Darwin ne pouvait se concevoir sans un passage obligé par une explication des équilibres naturels. Dans un autre registre, l'"hypothèse Gaïa" de LOVELOCK, macro-organicisme cosmique ayant permis d'élaborer de nombreuses oeuvres de fictions par ailleurs passionnantes, n'est, sous ce rapport, rien d'autre que le report à l'échelle planétaire du concept extensif d'homéostasie. Si la rigueur scientifique et didactique souffre de tels glissements, l'imagination, sans doute, y trouve son compte, et une rétroaction "positive" sur l'invention d'hypothèses éventuellement fécondes n'en est pas radicalement exclue, sous la condition de validations restreintes ultérieures. Il n'en est pas de même, cependant, lorsque cette imagination porte sur les phénomènes sociaux et que rapidement, trop rapidement, la notion d'homéostasie y est appliquée. En mettant cette réserve toujours à l'esprit, la connaissance scientifique obéit, de même - c'est là, donc, une hypothèse - à des mécanismes oscillatoires analogues de part et d'autre d'un axe d'objectivité - d'où sa démarche indéfiniment corrective (TORT, La raison classificatoire, Aubier, 1989). Il est possible à l'épistémologie historique de mettre en garde contre les écarts de ce mécanisme - extrêmement dommageables encore une fois sur les faits sociologiques  - mais, c'est généralement la science elle-même qui procède à ces réajustements (ce qui constitue une réflexion optimiste).

 

Charles DEVILLERS, Patrick TORT, dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.  Henri LABORIT, Biologie et structure, Gallimard, collection Idées, 1968. Henri LABORT, La nouvelle grille, Robert Laffont, collection Libertés 2000, 1981. Jack BAILLET, Homéostasie, Encyclopedia Universalis, 2004. 

 

                                                                                                                                                       ETHUS

 

Relu le 16 mars 2020

 

 

 

 

 

 

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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 10:40
        Plusieurs théories politiques justifient des visions à la fois pessimistes et agressives de la vie sociale. Pessimistes comme les théories d'Arthur de GOBINEAU, de Gustave le BON ou de Vacher de LAPOUGE, agressives comme celles de Houston Stewart CHAMBERLAIN ou de Francis GALTON, les théories socio-politiques de la lutte pour la vie possèdent en commun une confusion entre les niveaux biologique et sociaux de la réalité. Ils s'insèrent plus ou moins dans un darwinisme social qui n'a rien de scientifique.

     Ce darwinisme social, si l'on suit André BEJIN, malgré sa grande diversité, distille 6 postulats principaux :
- moniste : dans la plupart des cas, il s'agit d'un monisme matérialiste, selon lequel tout ce qui existe peut se ramener à un seul principe, la matière ;
 - réductionniste : tous les phénomènes peuvent être décomposés en unités de plus en plus simples ;
 - déterministe : il existe des relations nécessaires entre les phénomènes concomitants, les phénomènes successifs, les phénomènes complexes, d'une part, et les phénomènes simples les constituant ;
- d'inégalité : les individus, qui par nature diffèrent les uns des autres par leurs aptitudes et leurs comportements (principes de variation), sont du point de vue de chacune des facultés physiques ou mentales discernables, généralement inégaux ;
- d'hérédité : les traits physiques et mentaux innés et/ou acquis se transmettent, par voie de reproduction, des parents à leurs descendants. A noter que le principe lamarckien de l'hérédité des caractères acquis, accepté partiellement par Charles DARWIN, est abandonné aujourd'hui par la plupart de ses successeurs.
- de sélection : l'évolution des espèces et des sociétés procède des sélections - sélections par la mort (la lutte pour l'existence au sens strict) et par la fécondité différentielle (la lutte pour la descendance selon Vacher de LAPOUGE).
         Ce même auteur distingue trois phases dans l'histoire de l'évolution de ces théories :
- de 1853 à 1883, on passe progressivement d'un premier darwinisme social, plutôt libéral, à un second plutôt socialiste et dirigiste ;
- entre 1884 et 1904, domine ce second darwinisme social, souvent eugéniste, raciste et/ou impérialiste ;
- de 1905 à 1935, ce courant de pensée ne produit plus d'innovations théoriques majeures mais il inspire des applications politiques lourdes de conséquences.
       Mais, comme André BEJIN le souligne, ce darwinisme social s'inspire également d'un mouvement intellectuel tel que le panslavisme, qui se transforme au gré des nationalités de ceux qui s'expriment. Ainsi, un pangermanisme naît ensuite dans la mouvance de ce darwinisme social...

          Plusieurs auteurs peuvent être situés dans cet ensemble assez vaste, parfois sans en faire l'objet principal de leurs préoccupations.
    - Arthur de GOBINEAU (1806-1882)  ouvre cette période du darwinisme social, par la place qu'il donne aux races, notamment aux "Ariens-Germains" dans cette évolution qui selon lui provient du mélange à partir des races fondamentales, blanches, noires et jaunes.
- Clémence ROYER (1830-1902), par ailleurs figure française du féminisme et de la libre pensée, première traductrice en français de l'oeuvre de Charles DARWIN, développe ses propres idées évolutionnistes dans le domaine des sciences sociales. Dans sa préface à L'origine des espèces, elle évoque surtout "la protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature (alors que) rien au contraire ne tend à aider la force naissante, à la développer, à la multiplier". Elle reste cependant optimiste pour autant qu'il soit admis que les hommes comme les races "sont inégaux par nature" et que soit établi "le régime de la liberté individuelle la plus illimitée, c'est-à-dire de la libre concurrence des forces et des facultés comme de leur libre association".
     - Walter BAGEHOT (1826-1877), journaliste britannique, auteur d'ouvrages de politique constitutionnelle (The English Constitution, 1867) et d'économie (Physics and Politics, 1872), considère que la guerre avait longtemps constitué l'instrument essentiel de la sélection naturelle s'appliquant aux hommes, mais que son rôle devait décroître dans les sociétés les plus "civilisées" au profit de celui de la "discussion".
- Francis GALTON (1822-1911), anthropologue et explorateur anglais, fondateur par ailleurs de la psychologie différentielle ou comparée, met en place la méthode d'identification des individus par empreintes digitales. Ce cousin de Charles DARWIN veut faire le lien entre la théorie de la sélection naturelle et la recherche mathématique, mais surtout clame la nécessité (Hereditarius Genius, 1869) de pallier les carences  de la sélection naturelle dans les nations "civilisées" en instituant ce qu'il appelle d'abord une "viriculture" puis en 1883 (Inquiries into Human Faculty), l'"eugénique" qu'il définissait comme la science de l'amélioration des qualités héréditaires. Attaché aux droits de l'homme dans les démocraties modernes, il ouvre la voie à toutes les théories et pratiques eugéniques peu regardantes envers ces droits.
     - Gustave Le BON (1841-1931), anthropologue, psychologue, sociologue amateur français, vulgarisateur des théories sur l'inconscient, est connu surtout pour ses ouvrages sur la psychologie des foules. Dans son ouvrage le plus synthétique, Lois psychologiques de l'évolution des peuples (disponible sur le site de l'uqac) de 1894, difficile à résumer, il tente de lier la transformation du caractère et l'hérédité. Pour agir sur le caractère, il existe deux moyens : la modification de l'hérédité et la création de sentiments et de croyances. Mais en ce qui concerne l'action sur l'hérédité, Gustave Le BON ne croit pas, à l'encontre des eugénistes socialistes, en l'efficacité d'une "sélection méthodique" de grande ampleur. C'est le "mélange des races" qui fait évoluer le fondement héréditaire. Il n'existe pas de "peuples purs de tout mélange" : la plupart des races civilisées actuelles sont le produit du "hasard des conquêtes, des immigrations et de la politique...". La formation de l'âme de la race est lente. Par contre, sa décadence peut être très rapide : "La présence d'étrangers, même en petit nombre, suffit à altérer l'âme d'un peuple. Elle lui fait perdre son aptitude à défendre les caractères de sa race, les monuments de son histoire, les oeuvres de ses aïeux". D'où la possibilité et la nécessité d'agir par la création de sentiments et de croyances à partir d'idées nouvelles. Même si elles sont chimériques, elles sont mobilisatrices, écrit-il, et peuvent contribuer à bâtir une civilisation.
       - Georges Vacher de LAPOUGE (1854-1936), anthropologue française, se fondait sur l'étude de variations de certaines mensurations crâniennes pour affirmer que les "dysgéniques" submergent progressivement les "eugéniques" (sujets héréditairement doués). Cette rapide destruction des plus parfaits, décrite notamment dans Les sélections sociales, de 1889, résulte, selon lui, de la conjugaison de "sélections sociales" :
- militaire, les guerres modernes éliminant surtout les meilleurs ;
- politique, les coteries et les partis politiques favorisant les médiocres ;
- religieuse, le célibat sacerdotal interdisant à de très nombreux eugéniques de se reproduire et les persécutions religieuses entraînant la disparition de nombreux êtres d'élite ;
- morale, la charité profitant aux dysgéniques ;
- légale, l'interdiction de la polygamie nuisant par exemple aux eugéniques ;
- économique, la ploutocratie française favorisant l'élimination de l'aristocratie intellectuelle et conduisant à multiplier les mariages dictés par des raisons financières aux dépens des considérations d'eugénisme ;
- professionnelle, les individus les plus qualifiés ayant généralement une fécondité moindre ;
- urbaine, les villes drainant les eugéniques avant de les stériliser...
Du coup, l'évolution ne tend vers rien. En un sursaut volontariste, affirme que la sélection systématique pourrait permettre  de "refondre la nature humaine". Il suggère, parmi d'autres propositions, un service sexuel obligatoire pour les individus sains, afin de renverser la tendance. Il fait de nombreux adeptes, hors de France surtout, et engagé en faveur du contrôle des naissances, promeut les idées de Madison GRANT, président depuis 1922 de l'Immigration Restriction League, qui considère l'immigration comme une menace pour la survie de la race blanche. Sympathisant de nombreuses organisations racistes tant dans le monde anglo-saxon qu'en Allemagne, Georges Vaches de LAPOUGE reste ambivalent face au nazisme, s'interrogeant sur sa politique, à savoir si les exterminations seront réellement compensées par la réorientation du destin de l'espèce humaine. Il est l'auteur d'oeuvres racistes et antisémites, dont L'Aryen, son rôle social (1889), disponible sur le site www.archive.org. Elles ont eu une influence certaine juste avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale.
       - Houston Stewart CHAMBERLAIN (1855-1927), écrivain et essayiste anglais d'expression allemande, par son ouvrage Genèse du XIXe siècle, de 1899, marque un tournant dans l'histoire des doctrines raciales. Surtout parce qu'il leur donne un volontarisme qui dépasse le pessimiste de nombreux d'auteurs antérieurs. Désignant comme péril majeur le chaos ethnique, et durcissant les oppositions entre la race des "Germains" et celle des anti-Germains, les Juifs, il affirme possible une politique si elle est menée avec énergie et systématisme, qui peut redonner toute sa noblesse à la meilleure race. Cette politique de mélange temporaire entre races apparentées, suivie d'endogamie raciale et de sélection dans le cadre des nations, le Germain doit pouvoir s'opposer à l"abâtardissement.
         - Alexis CARREL en fait Marie Joseph Auguste CARREL-BILLIARD (1873-1944), chirurgien et biologiste français, fait partie des rares auteurs, dans cette dernière période qui va de 1905 à 1935, à redonner de la vigueur intellectuelle aux vieilles idées racistes et eugénistes. Dans celle-ci, caractérisée plutôt par des pratiques eugénistes un peu partout dans le monde (notamment aux États-Unis et en Allemagne), le lauréat 1912 du Prix Nobel de physiologie et de médecine, notamment à travers des ouvrages comme L'homme, cet inconnu (1935) ou Réflexions sur la conduite de la vie (posthume, mais écrit en 1905) contribue à l'affermissement scientifique de ces pratiques.
Dans L'homme cet inconnu, il reprend cette théorisation : "La vie moderne nous a apporté un autre danger plus subtil, mais plus grave encore que la guerre : l'extinction des meilleurs éléments de la race." Alors que les nations blanches se dépeuplent, les nations africaines et asiatiques s'accroissent. Prônant l'eugénisme, "qui peut exercer une grande influence sur la destinée des races civilisées", même si "on ne réglera jamais la reproduction des humains comme celle des animaux, Alexis CARREL appelle de ses voeux l'établissement par celui-ci "d'une aristocratie biologique héréditaire (...) étape importante vers la solution des grands problèmes de l'heure présente", très loin de cette confusion des concepts d'être humain et d'individu, qu'est l'égalité démocratique...
   
     Ces conceptions de la lutte pour la vie n'ont pas tellement d'influence précise sur la production scientifique ou la pensée politique dans leur ensemble, mais elles possèdent une influence diffuse, dans beaucoup de domaine de la littérature. On peut citer comme le fait - très largement - André BEJIN, l'oeuvre d'Emile ZOLA (Roujon-Macquart, Fécondité de 1899...), la naissance de la géopolitique (Harold MACKINDER, The Geographical pivot of History en 1904, mais amendé en 1919 et en 1943)... On pourrait bien entendu en citer bien d'autres, à la postérité bien moindre.

André BEJIN, chapitre Théories socio-politiques de la lutte pour la vie, dans nouvelles histoire des idées politiques, sous la direction de Pascal OURY, Hachette, 1987.

                                                                               PHILIUS
 
 
Relu le 19 octobre 2019

  
   
       
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:32
          Dans l'Origine des espèces, Charles DARWIN (dans le chapitre 3) décrit l'influence de la lutte pour l'existence sur la sélection naturelle.
L'émergence d'espèces "vraies et distinctes" à partir d'"espèces naissantes", dont des exemples sont d'abord pris dans le monde végétal, découle de la lutte pour la vie. Grâce à elle, les variations, mêmes les plus minimes, tendent à préserver les individus d'une espèce, "et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec la nature extérieure."
       
          Quelle est cette lutte pour la vie? Tout de suite le naturaliste fait remarquer qu'il emploie le terme "dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est le plus important, non seulement de la vie de l'individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants."
        Il mentionne ensuite les animaux carnivores entre eux, mais également, il le souligne, les plantes qui au bord du désert luttent contre la sécheresse, les guis qui, poussant sur la même branche et produisant des graines, luttent l'un contre l'autre. "Comme ce sont les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence dépend d'eux, et l'on pourra dire au figuré que le gui lutte avec d'autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque plante d'amener les oiseaux à manger les fruits qu'elle produit, pour en disséminer la graine"...
                  Il indique la progression géométrique de l'augmentation du nombre des individus sur un territoire donné et la compétition universelle qui régit les relations entre toutes les espèces entre elles, mais aussi à l'intérieur de chacune des espèces, des individus entre eux, comme entre les espèces du même genre. La dépendance d'un être organisé vis-à-vis d'un autre, "telle que celle du parasite dans ses rapports avec sa proie" se manifeste entre êtres très éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. "Mais la lutte est presque toujours plus acharnée entre les individus appartenant à la même espèce ; en effet, ils fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture, et sont exposés aux même dangers". Les changements des conditions d'existence - humidité, composition en espèces d'un territoire donné, avers présence de nouveaux compétiteurs ou absence des anciens compétiteurs par exemple - entraînent une modification des caractéristiques des espèces présentes sur ce territoire.
              Devant cette présentation de cette lutte universelle, l'auteur ne peut s'empêcher d'exprimer ses sentiments : "La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n'est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux, sains et heureux qui survivent et se multiplient."

            Patrick TORT, analysant la conception de Charles DARWIN sur ce "combat universel pour la survie que livrent les individus, les variétés et les espèces et qui résulte de la situation de tension adaptative et de concurrence vitale dans laquelle se trouvent les organismes au sein d'un milieu donné" reprend bien les caractéristiques de ce que lisons plus haut.
Les dépendances écologiques entre espèces de tout genre, le caractère métaphorique de la notion de lutte pour l'existence, l'aspect global et systématique de cette lutte qui l'emporte sur la réalité immédiate, tout cela reflète trois données majeures, où l'on reconnaît bien l'influence de MALTHUS sur l'auteur :
- le taux élevé d'accroissement spontané de toute population d'organismes ;
- la limitation de l'espace disponible capable de la contenir ;
- les limites quantitatives des ressources qu'elle peut tirer de son environnement.

         Dans La filiation de l'homme, les considérations sur la lutte pour l'existence sont largement supplantées par l'accent mis sur le développement des instincts sociaux de l'homme, tant par rapport aux animaux inférieurs que par rapport aux animaux supérieurs.
       Au chapitre 4 par exemple, sur la comparaison des capacités mentales de l'homme et des animaux inférieurs, Charles DARWIN écrit qu'il souscrit "au jugement des auteurs qui soutiennent que de toutes les différences existant entre l'homme et les animaux inférieurs, c'est le sens moral ou conscience qui est de loin la plus importante." "La proposition suivante me semble hautement probable : à savoir que tout animal, quel qu'il soit, doué d'instincts sociaux bien affirmés incluant les affections parentale et filiale, acquerrait inévitablement un sens moral ou conscience, dès que ses capacités intellectuelles se seraient développées au même point, ou presque, que l'homme." 
Toute son argumentation reposent sur la sociabilité observée de certains animaux, et il pense que "chez les animaux qui tiraient les bénéfices de cette vie en étroite association, les individus qui prenaient le plus grand plaisir à cette vie sociale échappaient le mieux à divers dangers ; tandis que ceux qui étaient les moins attachés à leurs camarades, et qui vivaient seuls, périssaient en grand nombre."
Sur l'origine de ces sentiments d'affection, "qui sont apparemment à la base des instincts sociaux" le naturaliste prend acte de l'ignorance des étapes "par lesquelles ils ont été acquis ; mais nous pouvons inférer que cela s'est produit en grande partie par le jeu de la sélection naturelle."
        Il rappelle, dans certaines passages dans cet ouvrage sur la place de l'homme dans l'évolution, que la sélection naturelle "résulte de la lutte pour l'existence ; et celle-ci d'un taux d'accroissement rapide". Il insiste beaucoup sur cette rapidité, comparée à la lenteur de l'évolution constatée dans les autres espèces, à un point tel qu'on peut se demander si la vitesse de l'évolution dans ses dernières étapes qui a conduit à l'humanité ne constitue pas une des  données majeures qui expliquent la nécessité d'adaptation au milieu, étant donné la fragilité du corps humain, comparativement aux autres primates beaucoup plus naturellement outillés que lui.
      Dans le chapitre 5 sur le développement des capacités intellectuelles et morales, nous pouvons lire que pour Charles DARWIN, les nations civilisées furent autrefois barbares, et qu'au fur et à mesure de son évolution les instincts sociaux prirent la place à l'évolution naturelle constatée chez les autres espèces. Dans le chapitre 6 sur les affinités et la généalogie de l"homme, il écrit que "L'homme est sujet à de nombreuses variations, légères et diversifiées, qui sont induites par les mêmes causes générales, et qui sont régies et transmises conformément aux mêmes lois générales que chez les animaux inférieurs. L'homme s'est multiplié si rapidement qu'il a nécessairement été exposé à la lutte pour l'existence, et conséquemment à la sélection naturelle. Il a donné naissance à de nombreuses races, dont certaines diffèrent tellement l'une de l'autre qu'elles sont souvent été rangées par les naturalistes comme des espèces distinctes. Son corps est construit sur le même plan d'homologie que celui des autres mammifères. Il traverse les mêmes phases de développement embryonnaire. Il conserve de nombreuses structures rudimentaires et inutiles, qui sans nul doute remplirent autrefois un office. Des caractères font occasionnellement en lui leur réapparition, dont nous avons toute raison de croire qu'ils étaient possédés par ses premiers ancêtres. Si l'origine de l'homme avait été totalement différente de tous les autres animaux, ces différentes apparitions ne seraient simplement que de vides simulacres ; mais cela n'est pas recevable. Ces apparitions, au contraire, sont intelligibles, du moins dans une large mesure, si l'homme est avec d'autres mammifères le co-descendant de quelque forme inconnue et inférieure." 

      A bon droit, Patrick TORT analyse l'insistance de Charles DARWIN à plusieurs reprises de "l'articulation décisive de ce processus : les instincts sociaux (évoluant de pair avec l'accroissement des capacités rationnelles) qui abolissent évolutivement la prééminence de l'ancienne sélection éliminatoire, sont eux-mêmes des produits de cette même sélection". Pour lui, "l'action de la sélection naturelle (...) est donc entrée en régression sous son ancienne forme à mesure que sa propre opération a progressivement favorisé les instincts sociaux et les sentiments moraux qu'ils engendrent comme procurant à l'Homme, combinés avec la rationalité, des avantages supérieurs à ceux qui pourraient dériver de la lutte éliminatoire, ce qui implique qu'ils deviennent à leur tour les cibles primordiales d'une sélection autrement accentuée, celle des qualités sociales, intellectuelles et morales, laquelle, au lieu d'abolir la compétition, en retourne les effets au bénéfice de l'organisation des conduites solidaires."
Cette hypothèse scientifique, exprimée avec force dans de nombreuses ouvrages, s'appuie sur une analyse détaillée des textes, avec des traductions bien plus précises qu'auparavant des livres originaux en anglais de Charles DARWIN. Elle reflète bien dans l'ensemble les opinions du naturaliste, même si parfois le trait est accusé.
    En tout état de cause, cette hypothèse effectue bien un pont entre d'une part la différence radicale de l'homme par rapport aux autres espèces animales et la filiation dans l'évolution des espèces. Elle permet d'en finir (même si le débat est bien entendu, et heureusement, sans fin, pour l'élucidation de la réalité) avec cette sorte de schizophrénie entre d'une part le sentiment d'une analogie (parfois sentimentale épidermique) avec les autres animaux et d'autre part ce sentiment inextinguible d'une coupure radicale. Il y a longtemps que les primates dont nous sommes issus ont subordonné toutes les autres espèces dans la chaîne alimentaire et que l'homme s'est détaché du mode d'évolution de ses ancêtres.

    Pour terminer cette première partie de cet article, insistons encore sur le fait que toute la problématique de Charles DARWIN appartient à une époque qui ignore absolument tout de la génétique.

Charles DARWIN, L'origine des espèces, GF Flammarion, 1992 ; La filiation de l'homme, Syllepse, 2000.
Patrick TORT, article Lutte pour l'existence, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.

                                                                ETHUS
      
Relu le 26 octobre 2012
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 15:13
        Selon plusieurs auteurs, ce petit essai d'une figure de l'anthropologie française, écrit en 1952, constitue une tentative de comprendre l'évolution culturelle de l'humanité à travers les différences physiques qui la composent, à partir d'une relecture-correction de l'oeuvre d'Arthur de GOBINEAU (1816-1882) au-delà des déformations qu'a subie la diffusion de L'Essai sur l'inégalité des races humaines. Ce texte, qui faisait partie d'une série de textes de différents auteurs sollicités par l'UNESCO, consacrés au problème du racisme dans le monde, s'efforce de lutter contre la déformation raciste tout en ne niant pas l'existence de différents groupes ethniques présents sur la planète.
     
     Dès le début, il signale qu'il n'entend pas élaborer une doctrine raciste à l'envers : "Quand on cherche à caractériser les races biologiques par des propriétés psychologiques particulières, on s'écarte autant de la vérité scientifique en les définissant de façon positive que négative. Il ne faut pas oublier que Gobineau dont l'histoire fait le père des théories racistes, ne concevait pourtant pas l'"inégalité des races humaines" de manière quantitative, mais qualitative : pour lui, les grandes races primitives qui formaient l'humanité à ses débuts - blanche, jaune, noire - n'étaient pas tellement inégales en valeur absolue que diverses dans leurs aptitudes particulières. La tare de la dégénérescence s'attachait pour lui au phénomène du métissage plutôt qu'à la position de chaque race dans une échelle de valeurs commune à toutes ; elle était donc destinée à frapper l'humanité toute entière, condamnée, sans distinction de race, à un métissage de plus en plus poussé." Nous laissons à Claude LEVI-STRAUSS la responsabilité de ce qui précède : n'oublions pas les passages sur la supériorité de la race blanche ni non plus les termes péjoratifs utilisés à propos du métissage justement, assimilé à quelque chose de négatif...
  Mais l'important ne se situe pas là, mais dans le replacement clair de la perspective du développement réel de l'humanité : "le péché originel de l'anthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (à supposer, d'ailleurs, que, même sur ce terrain limité, cette notion puisse prétendre à l'objectivité, ce que la génétique conteste) et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. Il a suffit à Gobineau de l'avoir commis pour se trouver enfermé dans le cercle infernal qui conduit d'une erreur intellectuelle n'excluant pas la bonne foi à la légitimation involontaire de toutes les tentatives de discrimination et d'exploitation."

       Dans son discours sur la diversité des cultures, le fondateur du structuralisme indique qu'il y a en même temps à l'oeuvre, dans les sociétés humaines, des forces "travaillant dans des directions opposées : les unes tendant au maintien et même à l'accentuation des particularismes ; les autres agissant dans le sens de la convergence et de l'affinité" "...on en vient à se demander si les sociétés humaines ne se définissent pas, eu égard à leurs relations mutuelles, par un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent, non plus, descendre sans danger."
 
         Survolant l'évolution des cultures archaïques et des cultures primitives, revenant sur l'idée de progrès, il réfléchit à la place particulière de la civilisation occidentale, et de son histoire stationnaire et cumulative. Revenant sur quelques éléments d'histoire des civilisations, il montre qu'il n'y a pas de société cumulative en soi (accumulation des connaissances et des techniques), mais plutôt des conduites, des modes d'existence, des manières d'être ensemble comme il l'écrit, qui favorise cet accroissement de pouvoir sur la nature et... sur les autres sociétés. A certains moments de leur histoire, les sociétés stagnent ou progressent, régressent ou même disparaissent, qu'elles que soient leurs caractéristiques ethniques.

       Dans son dernier petit chapitre, Claude LEVI-STRAUSS, constate que maintenant les différentes sociétés sur la planète sont en contact, et sont en quelque sorte prises dans un mouvement d'échanges de plus en plus importants. Et complètement,  à rebours du pessimisme d'Arthur de GOBINEAU,  il perçoit un double sens du progrès dans lequel les organisations internationales ont un grand rôle à jouer. Ce double sens, uniformisation et diversification tour à tour sur un plan ou un autre (économique, social, culturel...), doit permettre "de maintenir indéfiniment, à travers des formes variables et qui ne cesseront jamais de surprendre les hommes, cet état de déséquilibre dont dépend la survie biologique et culturelle de l'humanité." 
Ce qui caractérise son approche, c'est bien de considérer qu'à la fois diversification et uniformisation sont positifs, pourvu que ces sociétés permettent aux hommes d'améliorer leur existence. La dégénérescence en soi constitue un non-sens lorsque l'on considère l'évolution de l'humanité.
   Constamment, l'auteur laisse pendante la question sociale (cela se voit d'ailleurs dans l'ensemble de son oeuvre...) même s'il ne camoufle pas les contradictions socio-économiques. Comme il regarde l'humanité dans son évolution à très long terme, il ne se penche guère sur les ressorts des solidarités et des différenciations qui traversent les sociétés de manière interne et qui régissent les relations des sociétés entre elles. "Quoi qu'il en soit, il est difficile de se représenter autrement que comme contradictoire un processus que l'on peut résumer de la manière suivante : pour progresser, il faut que les hommes collaborent ; et au cours de cette collaboration, ils voient graduellement s'identifier les apports dont la diversité initiale était précisément ce qui rendait leur collaboration féconde et nécessaire."
Cette contradiction insoluble, les organisations internationales doivent la gérer : leur mission est double : "elle consiste pour une part dans une liquidation, et pour une autre part dans un éveil". 
 
    La présentation de l'éditeur (en quatrième de couverture) est très brève : "La diversité des cultures, la place de la civilisation occidentale dans le déroulement historique et le rôle du hasard, la relativité de l'idée de progrès, tels sont les thèmes majeurs de Race et histoire. Dans ce texte écrit dans une langue toujours claire et précise, et sans technicité exagérée, apparaissent quelques-uns des principes sur lesquels se fonde le structuralisme."
Ce texte est beaucoup repris comme point de départ de réflexion dans les systèmes scolaires d'Europe. C'était d'ailleurs l'un des objectifs de l'UNESCO.
 
    Claude LEVI STRAUSS (1908-2009) est l'auteur de très nombreuses oeuvres, sont certaines fondent le structuralisme : Les structures élémentaires de la parenté (PUF, 1949), Tristes tropiques (Plon, 1955), Anthropologie structurale (Plon, 1958), La Pensée sauvage (Plon, 1962), Mythologiques, en quatre tomes (Plon, 1964, 1967, 1968, 1971), Race et Culture (Revue Internationale des sciences sociales UNESCO, 1971), Anthropologie structurale 2 (Plon, 1973), Regarder, écouter, lire (Plon, 1993), L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, 2011)...

       
Claude LEVI-STRAUSS, Race et histoire, Edition Denoël, collection folio/essais, 1987. Cette réédition est accompagnée d'un texte de Jean POUILLON, sur l'oeuvre de Claude LEVI-STRAUSS.
 
Complété le 4 septembre 2012
Relu le 28 octobre 2019
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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 10:54
         Le livre très facile à lire de l'enseignant d'anthropologie au Collège François Xavier-Garneau, au Québec, déjà auteur de L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires de 1990, dépasse ici le domaine scolaire, même s'il s'y réfère encore souvent, pour montrer combien le racisme, le paradigme racialiste, imprègne nos mentalités.
    
      Dans sa propre présentation, on peut lire : "Sur une scène sociale où l'on continue de proclamer la mort des idéologies, la démarcation entre tenants et adversaires du racisme reste le clivage qui départage le plus radicalement des visions du monde opposées au sein de groupes de personnes qui ont pourtant en commun tout le reste de leur culture. Cette ligne de démarcation passe souvent en plein centre d'un département universitaire ou hospitalier, d'un quartier de classe moyenne ou d'un club de pétanque. Rien n'est plus étonnant que ce dialogue de sourds entre personnes qui utilisent le même langage, qui se réfèrent aux mêmes éléments significatifs de l'histoire, de la biologie ou de l'économique, mais qui s'opposent systématiquement sur la valeur de ces éléments et, en définitive, sur le sens profond de l'aventure humaine."
      L'auteur, devant ce phénomène social, entend mettre à jour dans toute son ampleur, à travers une lecture de textes scolaires, universitaires, de recherche, ou même institutionnels..., une identité de l'homme occidental qui se fonde sur une vision d'une distinction radicale entre nous et eux. Même dans les attitudes les plus progressistes, même chez ceux qui affirment l'unicité de l'espèce humaine, à un certaine moment, s'effectue une bifurcation entre ceux qui ont suivi le modèle occidental, ceux qui évoluent vers le progrès, ceux qui bénéficient des bonnes terres et de la bonne culture... et les autres. On peut regretter que l'auteur n'aille pas beaucoup plus loin que ce constat, mais son livre sonne comme un appel à la vigilance constante. En tout cas très loin d'une pensée molle qui aplani tout dans un consensus trompeur d'antiracisme.

Denis BLONDIN, Les deux espèces humaines, Autopsie du racisme ordinaire, L'Harmattan, 1995.
 
Relu le 29 octobre 2019
 
 
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 15:24
           Cet essai de 1853 de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882) constitue le type même d'oeuvre qu'il faut lire pour se rendre compte réellement de la source d'inspiration de nombreux racismes. En langage stratégique, en faire la lecture, c'est connaître mieux l'ennemi. et de façon plus générale, c'est aussi prendre conscience qu'un bon style littéraire joint à une présentation scientifique de lieux communs éloignés de la réalité peut faire d'importants dégâts dans la connaissance de cette réalité. Et aussi comment une oeuvre déjà à prétention scientifique peut être détournée de l'esprit de son auteur, ici d'un pessimisme si radical qu'il en empêche toute prescription et même toute action politique de type raciste, beaucoup plus moderne finalement que ses contemporains.
L'histoire des théories d'Arthur de GOBINEAU pourrait être bien celle de leur déformation sous l'influence des milieux wagnériens de la fin du XIXe siècle, notamment celle de l'eugéniste Houston Stewart CHAMBERLAIN (1855-1927), principal inspirateur d'Adolf HITLER  (1899-1945) et celle de l'anthropologue et philosophe allemand Ludwig WOLTMANN (1854-1907).
     Influencé par le pessimisme de Lord BYRON et de SCHOPENHAUER, son Essai s'inspire surtout d'une longue tradition de racisme occidental. Le diplomate français (nommé ambassadeur en Grèce en 1864), proche d'Alexis de TOCQUEVILLE qui ne partageait pas ses idées mais qui était séduit par ses qualités d'homme, est surtout l'auteur d'une oeuvre littéraire, de romans comme Scaramouche (1943), Adelaïde (1869), Souvenirs de voyage (1872), Les Pléiades (1874) ou Nouvelles asiatiques (1876).

         Édité en 1855 dans sa version définitive, l'Essai sur l'inégalité des races, se compose de six livres : Considération préliminaires, définitions, recherche et exposition des lois naturelles qui régissent le monde social ; Civilisation antique rayonnant de l'Asie Centrale au Sud-Ouest ; Civilisation rayonnant de l'Asie Centrale vers le Sud et le Sud-Est ; Civilisations sémitisées du Sud-Ouest ; Civilisation européenne sémitisée ; La civilisation occidentale.

         Le premier livre est subdivisé en 16 chapitres et les titres, s'ils donnent le ton ne doivent pas arrêter le lecteur, qui risque de s'en faire une idée superficielle, comme l'ont fait de nombreux auteurs : pour les quatre premiers, par exemple, nous pouvons lire : La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une cause générale et commune ; Le fanatisme, le luxe, les mauvaises moeurs et l'irréligion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés ; Le mérite relatif des gouvernements n'a pas d'influence sur la longévité des peuples ; De ce qu'on doit entendre par le mot dégénération du mélange des principes ethniques et comment les sociétés se forment et se défont... Arthur de GOBINEAU entend faire une oeuvre qui englobe l'évolution des sociétés humaines, recherchant la principale cause de la croissance et du déclin des civilisations.
      Après avoir examiné dans ces trois premiers chapitres les maux que sont le mauvais gouvernement, le fanatisme et l'irréligion dont il ne minimise pas la gravité, Il affirme dans le quatrième que "si ces malheureux éléments de désorganisation ne sont pas entés sur un principe destructeur plus vigoureux, s'ils ne sont pas la conséquence d'un mal caché plus terrible, on peut rester assuré que leurs coups ne seront pas mortels, et qu'après une période de souffrance plus ou moins longue, la société sortira bien de leurs filets peut-être rajeunie, peut-être plus forte".
Qu'est-ce donc ce principe destructeur, ce mal terrible? C'est la dégénération : "les nations meurent lorsqu'elles sont composés d'éléments dégénérés". Mais qu'est-elle? "Je pense donc que le mot dégénéré, s'appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans ses veines le même sang, dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu'avec le même nom, il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; enfin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme dégénéré, est un produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quelque chose de son essence : mais, plus il dégénère, plus ce quelque chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux qu'il dit encore être ses pères, qu'en ligne très collatérale. Il mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l'élément ethnique principal se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d'une manière absolue ; mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront." 
Il s'agit, pour l'auteur, d'un véritable théorème qu'il s'agit de démontrer...  Et tout de suite, il s'interroge : "Y-a-t-il entre les races humaines des différences de valeur intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles possibles à apprécier?"  Mais auparavant, il veut indiquer quelles sont les tendances qui opèrent lorsque deux races se trouvent côte à côte.
     Il considère, admettant la répartition d'un nombre très important d'hommes à travers toute la Terre dans des conditions de vie les plus contrastées, "qu'une partie de l'humanité est, en elle-même, atteinte d'impuissance à se civiliser à jamais, même au premier degré, puisqu'elle est inhabile à vaincre les répugnances naturelles que l'homme, comme les animaux, éprouve pour le croisement."
Mettant en scène une conquête de terres habitées par une autre race par des hommes énergiques, Arthur de GOBINEAU estime qu'une fois conquise une vaste surface, pas seulement pour du maraudage mais pour l'occuper, une véritable nation est née. "Souvent alors, pendant un temps, les deux races continuent de vivre côte à côte sans se mêler ; et cependant, comme elles sont devenues indispensables l'une à l'autre, que la communauté de travaux et d'intérêts s'est à la longue établie, que les rancunes de la conquête et son orgueil s'émoussent, que, tandis que ceux qui sont dessous tendent naturellement à monter au niveau de leurs maîtres, les maîtres rencontrent aussi mille motifs de tolérer et quelquefois de servir cette tendance, le mélange du sang finit par s'opérer, et les hommes des deux origines, cessant de se rattacher à des tribus distinctes, se confondent de plus en plus." 
Deux tendances s'affrontent dans toute civilisation : un esprit d'isolement qui résiste à tout croisement et un esprit de croisement qui emporte finalement tout sur son passage... "Je me crois en droit de conclure (d'après des exemples qu'il donne, "qui embrassent tous les pays et tous les siècles, même notre pays et notre temps"), que l'humanité éprouve, dans toutes ses branches, une répulsion secrète pour les croisements ; que, chez plusieurs de ces rameaux, cette répulsion est invincible ; que, chez d'autres, elle n'est domptée que dans une certaine mesure ; que ceux, enfin, qui secouent le plus complètement le joug de cette idée ne peuvent cependant s'en débarrasser de telle façon qu'il ne leur en reste au moins quelque traces : ces derniers forment ce qui est civilisable dans notre espèce.
  "Ainsi, le genre humain se trouve soumis à deux lois, l'une de répulsion, l'autre d'attraction, agissant, à différents degrés, sur des races diverses ; deux lois, dont la première n'est respectée que par celle de ces races qui ne doivent jamais s'élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaire de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne avec d'autant plus d'empire, que les familles ethniques sur lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développements."   Plus loin, l'auteur insiste sur l'action de ces deux lois. Dans un empire de plus en plus grand, le mélange s'opère de plus en plus fortement.
      Dans le chapitre suivant, Arthur de GOBINEAU oppose l'axiome politique qui veut que tous les hommes soient frères, axiome qui nie que "certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l'héritage exclusif de telles ou telles descendances" à un axiome scientifique, celui qui veut montrer les différences réelles entre races. Il entend montrer que les inégalités ethniques "ne sont pas le résultat des institutions" qui auraient plutôt tendance à les nier.
   Au chapitre VII, il écrit que le christianisme ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice, et le chapitre IX met l'accent que les caractères différents des sociétés humaines, mais sans donner à l'une ou à l'autre une supériorité quelconque. Inégalité d'intellect, inégalité de morale, inégalité physique, inégalité physiologique et inégalité linguistique sont les thèmes des chapitres suivants.

       Le second livre, divisé en 7 chapitres, examine les caractéristiques des Chamites, des Sémites, des chananéens amrites, des Assyriens, des Hébreux, des Choréens, des Egyptiens et des Ethiopiens.
       Le troisième livre, divisé en 6 chapitres examine celles des Arians, des Brahmanes  et de Chinois, avec de longs développement sur le système social des brahmanes et du bouddhisme. C'est là que se trouvent des considérations sur les races blanche, jaune et noire, et les résultats des différents mélanges entre elles.
        Le livre quatrième constitue une sorte de conclusion de son oeuvre : l'histoire n'existe que dans les nations blanches. Pourquoi presque toutes les civilisations se sont développées dans l'occident du globe. Dans les chapitres 2 à 4 de ce dernier livre, sont abordés les caractéristiques des Zoroastriens, des Grecs autochtones, des colons sémites, des arians Hellènes et des Grecs sémitiques....
      Le cinquième livre, subdivisé en 7 chapitres aborde les populations primitives de l'Europe, tandis que le sixième et dernier livre s'attache en 8 chapitres aux Slaves, aux Arians Germains, à la capacité des races germaniques natives, à la Rome germanique, aux dernières migrations arianes-scandinaves, aux derniers développement de la société germano-romaine, aux indigènes américains et aux colonisations européennes en Amérique.
   
     La description se veut finalement modérée de l'apport des différentes races. Il salue au passage le résultat  positif de certains mélanges donnant les arts et la noble littérature :
"Le monde des arts et de la noble littérature, résultant des mélanges du sang, les races inférieures améliorées, ennoblies, sont autant de merveilles auxquelles il faut applaudir. Les petits ont été élevés. Malheureusement les grands du même coup, ont été abaissés, et c'est un mal que rien ne compense ni ne répare".... Mais en fin de compte, "toute civilisation découle de la race blanche, qu'aucune ne peut exister sans le concours de cette race, et qu'une société n'est grande et brillante qu'à proportion qu'elle conserve plus longtemps le noble groupe qui l'a créée et que ce groupe lui-même appartient au rameau le plus illustre de l'espèce"...
    Pour autant, ce qui ressort de manière claire de ce livre, même si l'on ne partage pas sa vision des races (un racisme pur et simple par définition, voir l'article Racisme et race, plus tard), c'est que le processus du mélange des races est inéluctable et devient de plus en plus profond avec l'extension de l'étendue d'un empire ou d'une nation, et que l'action politique est absolument impuissante à contrecarrer ce phénomène (pour autant, répétons-le, qu'on en partage l'analyse)...

        Bruno THIRY replace l'oeuvre dans son contexte de l'époque, notamment dans l'actualité éditoriale :
"L'insuccès éditorial de son Essai sur l'inégalité des races humaines (...) dissuada malheureusement Gobineau à mener à bien la grande explication avec le darwinisme qu'il concevait comme l'accomplissement de son entreprise, sous la forme d'un cinquième volume et au moins d'un septième livre s'ajoutant aux six qui composent les quatre volumes de l'édition originale. Cette confrontation serrée devait être au moins une entreprise comme L'origine des espèces elle-même - dont le froissa peut être le considérable succès de librairie - qu'une action destinée à contrecarrer dans le public les effets de l'ample courant doctrinal qui, à l'abri du prestige de Darwin, développait, sur le propre terrain de Gobineau, un argumentaire historien par lui perçu concurremment comme un enfant illégitime et un rival dangereux de ses propres thèses. (Bruno THIRY fait sans doute allusion au "darwinisme social").
     Suivons-le encore dans sa critique de cette oeuvre : "Entreprise généalogique, la démonstration de l'Essai déploie l'immense fresque de cette évolution historique dont, par le détour d'une fiction analogue quant à son statut théorique à l'"état de nature" des théories du contrat social, elle identifie le point originaire dans un état hypothétique caractérisé par l'existence de trois "types purs" qui par croisements successifs auraient donné naissance à toutes les composantes de l'espèce humaine.
Empruntant par commodité à la "terminologie en usage" des désignations "moins défectueuses que les autres" - il s'agit de la tripartition de Cuvier - Gobineau propose de nommer blancs (homme de la race caucasique, sémitique, japhétique), noirs (chamites) et jaunes (rameau altaique, mongol, finnois, tartare), ces "trois éléments purs et primitifs de l'humanité" en précisant que ces catégories "n'ont pas précisément pour trait distinctif la carnation". Issus d'un ancêtre commun (l'individu adamite, que Gobineau laisse à son sommeil), ces "types secondaires" sont la marque propre de "variétés" qui par leur mariage génèrent des groupes "tertiaires", les 'quatrièmes formations" résultant d'un mariage soit d'un type tertiaire soit d'une "tribu pure" avec un groupe issu de l'une des deux espèces étrangères (nous remarquons cette interchangeabilité fréquente entre race et espèce) ; ainsi, comme le remarque Gobineau au chapitre XVI du livre 1 (...) "des catégories nouvelles ne cessent de se révéler chaque jour, les unes provenant de "fusions achevées" et "formant de nouvelles originalités distinctives", les autres, "désordonnées" et "antisociales" parce que n'ayant pu "se pénétrer de manière féconde" : "à la multitude de toutes ces rares métissées si bigarrées qui composent désormais l'humanité entière, il n'y a pas à assigner d'autres bornes que la possibilité effrayante de combinaisons des nombres."
      "La "conclusion générale" de l'Essai filera magnifiquement la métaphore de cette "toile immense" qui a nom l'histoire humaine, et de son tissage, dont la "terre est le métier" et dont "les siècles assemblés" sont "les infatigables artisans". Il faut dire avec Bruno THIRY que la description de ces races est d'une affligeante banalité, mais en attribuant à ces affabulations d'une anthropologie ethnocentrique les habits d'une théorie scientifique rigoureuse, Arthur de GOBINEAU prend une grande responsabilité de justification du racisme. Le récit de décadence qu'il propose peut paraitre refléter la réalité pour un public, même cultivé, qui ne possédait pas nos connaissances raffinées sur les composantes de l'espèce humaine.
La manière dont il l'expose rend facile les extrapolations qui ne sont pas du domaine de sa propre pensée. La supériorité de la race blanche, selon Bruno THIRY ne peut même pas pourtant être déduite de la lecture de sa théorie. Selon une extrapolation : "la race blanche ou le type aryen serait contaminé à son corps défendant par les races inférieures et devrait par conséquent faire l'objet de mesures de protection" : il écrit exactement le contraire, et c'est sur ce point, que l'on peut vérifier, que la redoutable thèse inégalitaire soutenue au départ par Gobineau ne saurait être déconnectée des analyses où il lui fait jouer un rôle heuristique : le trait distinctif de la race blanche, et la marque de sa supériorité, est précisément son aptitude à entrer en rapport avec des peuples où prédominent l'un des deux autres types ethniques : ce qui la caractérise en propre, c'est de prendre l'initiative de la rencontre avec des communautés étrangères ; elle n'existe que par des incursions à l'extérieur d'elle-même."  Ce qui caractérise l'humanité, c'est le mélange, le mélange et encore le mélange, répète plusieurs fois Arthur GOBINEAU dans son livre, et rien ne peut l'arrêter.

    En accord avec ce qui précède, Philippe RAYNEAU pense que "par bien des aspects, l'oeuvre de Gobineau s'avère (...) très éloignée des préoccupations nationalistes, impérialistes ou "eugénistes" de ses prétendus disciples qui lui auraient sans nul doute fait horreur. Le modèle "prédarwinien" qui était le sien s'accordait mal, du reste, avec une interprétation militante : dans l'Essai, il n'y a ni évolution (les "races" sont fixes), ni sélection des meilleurs (dont l'abaissement par le mélange est fatal). Le nazisme, au contraire, présuppose l'idée, d'origine individualiste, de la lutte de tous contre tous, ainsi que la croyance à la possibilité d'un progrès."  
  La combinaison d'interprétations détournant le réel sens de l'Essai sur l'inégalité des races, et d'un darwinisme social a sans doute produit ce qu'il y a de pire comme conception de l'évolution de l'humanité.

 Joseph Arthur de GOBINEAU, Essai sur l'inégalité des races, édition numérique produite par Marcelle BERGERON, sur le site de l'université de Québec : www.uqac.ca/Les classiques des sciences sociales.
Philippe RAYNAUD, Article Gobineau Arthur, Essai sur l'inégalité des races humaines, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Bruno THIRY, Article Gobineau, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.
 
Relu le 31 octobre 2019





      
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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 13:25
             Le naturaliste anglais Charles Robert DARWIN, un des fondateurs de la biologie moderne de l'évolution, suscite encore par ses écrits de nombreux développements dans la recherche scientifique et de nombreux conflits (intellectuels, mais pas seulement). En même temps qu'ils éclairent la marche conflictuelle de la vie.
 Intervenue en pleine expansion de l'impérialisme britannique, son oeuvre a inspiré, pourrait-on écrire, toutes sortes de darwinismes. Darwinisme scientifique et darwinisme social ne sont que deux désignations d'une postérité - et même d'une antériorité, si l'on considère la chronologie des réflexions sur l'évolution - multiples. Suivant les sensibilités nationales, il existe même des conceptions différentes de darwinisme, et donc d'interprétation des oeuvres de Darwin.

       Dans la compréhension des conflits biologiques, de la lutte pour la vie, des végétaux et des animaux, dans celle des concurrences entre espèces différentes dans des environnements divers, à travers les études sur la sélection naturelle et les variations observées de génération en génération, comme dans les perceptions des conditions d'émergence et de survie des civilisations, il y a un avant et un après Darwin.

      Quatre oeuvres retiennent l'attention, entre autres lorsque nous réfléchissons sur les conflits : L'Origine des espèces, Les variations des animaux et des plantes à l'état domestique, La filiation de l'homme et L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux. Il existe une quantité impressionnante d'autres écrits, sans compter les multiples correspondances, propres à l'activité scientifique.

      L'Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, pour reprendre le titre dans son intégralité eut six éditions de 1859 à 1972 et selon les lecteurs attentifs eux-mêmes, les différents ajouts successifs, notamment pour répondre aux différentes réactions et accusations qu'il a suscité, peuvent obscurcir son propos. Notons que dans cet ouvrage, nulle part n'est mentionné l'homme dans la série évolutive.
A la suite de longues observations et de longs voyages, Charles DARWIN expose, sur un registre qui va de l'assertion à l'hypothèse probable, les éléments suivants, tels que le résume Patrick TORT dans la monumentale étude sur son oeuvre: 
- Observation des variations individuelles chez les êtres soumis à la domestication ou vivant à l'état naturel ;
- Déduction de l'existence d'une capacité naturelle indéfinie de variation des organismes (variabilité) ;
- Observation qu'une reproduction orientée peut fixer héréditairement certaines de ces variations par accumulation dans un sens déterminé, avec ou sans projet raisonné ou méthodique (sélection artificielle, sélection inconsciente) ;
- Déduction de l'hypothèse d'une aptitude des organismes à être sélectionnés d'une manière analogue au sein de la nature (sélectionnalité). Question : que peut être l'agent de la sélection naturelle ainsi inférée de cette sélectionnalité avérée (par ses actualisations domestiques) des variations organiques?
 - Évaluation du taux de reproduction des diverses espèces et de leur capacité de peuplement ;
 - Déduction de l'existence d'une capacité naturelle d'occupation totale rapide de tout le territoire par les représentants d'une seule espèce, animale ou végétale, se reproduisant sans obstacle ;
 - Observation cependant à peu près universellement, au lieu de cette saturation, de l'existence d'équilibres naturels constitués par la coexistence, sur un même territoire, de représentants de multiples espèces ;
- Déduction de l'opposition entre cette capacité d'occupation totale et cette coexistence d'espèces, de la nécessité d'un mécanisme régulateur opérant au sein de la nature et réduisant l'extension numérique de chaque population. Un tel mécanisme est nécessairement éliminatoire, et s'oppose par la destruction à la tendance naturelle de chaque groupe d'organismes à la prolifération illimitée. C'est la lutte pour la vie qui effectue une sélection naturelle dont le principal effet est la survie des plus aptes (par le jeu de l'élimination des moins aptes). Question : qu'est-ce qui détermine une meilleure adaptation?
- Observation de la lutte pour l'existence au sein de la nature ;
- Pour répondre à la question des facteurs d'une meilleure adaptation, Darwin fait retour à la variabilité, et, sous la pression analogique du modèle de la sélection artificielle (des animaux domestiques et des végétaux comestibles), il forge l'hypothèse d'une sélection naturelle qui, à travers la lutte (interindividuelle, interspécifique et avec le milieu) effectuerait le tri et la préservation des variations avantageuses dans un contexte donné, et assurerait ainsi le triomphe vital, transmissible héréditairement, des individus qui en seraient porteurs. Ces derniers seraient par là même sur la voie d'une amélioration constante de leur adaptation à leurs conditions de vie et à celle de la lutte. C'est la sélection naturelle.

   Cet exposé résume très fortement, car il y a beaucoup de digressions dans le texte, les chapitres 1 à 4 du livre, Les chapitres suivants traitent de ces lois de la variation (où Charles Darwin exprime des esquisses, avouant l'ignorance encore devant ses complexités - rappelons que la science génétique n'existe tout simplement encore pas), des difficultés de la théorie (si les espèces dérivent d'autres espèces, pourquoi ne rencontrons-nous pas d'innombrables formes de transition?, comment les conformations et les habitudes changent-elles?, les instincts peuvent-ils s'acquérir et se modifier par l'action de la sélection naturelle?, comment se déroulent les processus de fécondité et de stérilité?, de l'instinct, de l'hybridité, de l'insuffisance des archives géologiques, de la succession géologique des êtres organisés, de la distribution géographique des espèces, des affinités mutuelles des êtres organisés, leur morphologie, leur embryologie, leurs organes rudimentaires... bref de toutes les questions soulevées par sa théorie même de la sélection naturelle.

     Dans sa conclusion, nous pouvons lire : "La théorie de la sélection naturelle  impliquant l'existence antérieure d'une foule innombrables de formes intermédiaires, reliant les unes aux autres, par des nuances aussi délicates que le sont nos variétés actuelles, toutes les espèces de chaque groupe, on peut se demander pourquoi nous ne voyons pas autour de nous toutes ces formes intermédiaires, et pourquoi tous les êtres organisés ne sont pas confondus en un inextricable chaos. A l'égard des formes existantes, nous devons nous rappeler que nous n'avons aucune raison, sauf dans des cas fort rares, de nous attendre à rencontrer des formes intermédiaires les reliant directement les unes aux autres, mais seulement celles qui rattachent chacune d'entre elles à quelque forme supplantée et éteinte. Même sur une vaste surface, demeurée continue pendant une longue période, et dont le climat et les autres conditions d'existence changent insensiblement en passant d'un point habité par une espèce à un autre habité par une espèce étroitement alliée, nous n'avons pas lieu de nous attendre à rencontrer souvent des variétés intermédiaires dans les zones intermédiaires. Car nous avons des raisons de croire que seules quelques espèces subissent des modifications à un moment donné et que tous les changements s'effectuent lentement (...). Dans l'hypothèse de l'extermination d'un nombre infini de chaînons reliant les habitants actuels avec les habitants éteints du globe, et, à chaque période successive, reliant les espèces qui y ont vécu avec les formes plus anciennes, pourquoi ne trouvons-nous pas, dans toutes les formations géologiques, une grande abondance de ces formes intermédiaires? Pourquoi nos collections de restes fossiles ne fournissent-elles pas la preuve évidente de la gradation et des mutations des formes vivantes? Pourquoi ne trouvons-nous pas sous ce dernier système de puissantes masses de sédiment renfermant les restes des ancêtres des fossiles siluriens?  Car ma théorie implique que de semblables couches ont été déposées quelque part, lors de ces époques si reculées et si complètement ignorées de l'histoire du globe." 
   Ces interrogations ne sont que quelques unes du "champ de recherches immense et à peine foulé" sur les causes et les lois des variations. Cela montre à quel point la démarche de Charles DARWIN est une démarche scientifique à l'opposé de celle de ses détracteurs. Si L'origine des espèces fait scandale, c'est que nulle part n'est évoquée le rôle de Dieu...Tout est un enchaînement de causalités dont il faut rechercher les détails, et il n'échappe à personne que si la logique de la sélection naturelle est bonne, l'homme s'y trouve inclus. Même s'il n'en est pas question ici, d'emblée les hiérarchies religieuses furent alertées du danger d'une nouvelle contestation des dogmes tirés d'une lecture officielle de la Bible sur les origines de l'humanité.

        La variation des animaux et des plantes à l'état domestique, de 1868, constitue un second ouvrage de synthèse, lié à L'Origine des espèces, dans un grand livre conçu à l'origine comme le "grand livre des espèces". Charles DARWIN réaffirme et illustre avec netteté les principes exposés dans les deux premiers chapitres de l'ouvrage de 1859. Il y développe quelques exemples, de manière détaillée, d'évolution par sélection naturelle, en reprenant ses observations antérieures. Pour expliquer  les mécanismes de la génération et de la transmission héréditaire, il formule son hypothèse de la pangenèse, une explication théorique de la transmission de caractère acquis, qui n'a jamais eu aucune validation expérimentale.

      La filiation de la l'homme et la sélection sexuelle, traduction par Patrick TORT de The descent of Man and selection in relation to sex, qui n'est pas celle retenue par un certain nombre d'éditions, date de 1872. C'est dans ce livre que le transformisme darwinien est étendu à l'homme. "L'unique objet de cet ouvrage, écrit Charles DARWIN, est de considérer, premièrement, si l'homme, comme toute autre espèce, est issu par filiation de quelque forme préexistante ; deuxièmement, le mode de développement, et, troisièmement, la valeur des différences entre ce que l'on appelle les races de l'Homme."
  Dans le premier chapitre sur l'origine de l'homme, nous pouvons lire : "Nous pouvons ainsi comprendre comment il est advenu que l'homme et tous les autres animaux vertébrés ont été construits sur le même modèle général, pourquoi ils traversent les mêmes phases précoces de développement, et pourquoi ils conservent certains rudiments en commun. Nous devrions, par conséquent, admettre franchement leur communauté de filiation ; adopter toute autre vue conduit à admettre que notre propre structure et celle de tous les animaux qui nous entourent ne sont qu'un simple piège tendu pour que s'y prennent notre jugement. Cette conclusion se trouve puissamment renforcée si l'on passe en revue les membres de toute la série animale, et si l'on considère le témoignage qui ressort de leurs affinités ou classification, de leur répartition géographique et de leur succession géologique. Ce n'est rien d'autre que notre préjugé naturel, et cette arrogance qui a conduit nos ancêtres à prétendre qu'ils descendaient de demi-dieux, qui nous font hésiter devant cette conclusion".
             Mais il ne s'agit pas simplement d'un continuisme qui fonde un "darwinisme social", ni la simple poursuite de la sélection. En effet, dans les chapitres suivants, ceux sur le mode de développement de l'homme, sur la comparaison des capacités mentales de l'homme et des animaux inférieurs, le naturalisme montre bien la voie vers le développement des facultés intellectuelles et morales au cours des temps primitifs et civilisés en montrant un changement de nature dans les effets de la sélection naturelle. La présence de l'instinct de sympathie, comme il l'écrit, s'oppose au sens de l'évolution auparavant constatée.
       Lisons (chapitre 5) : "L'aide que nous nous sentons poussés à apporter à ceux qui sont privés de secours est pour l'essentiel une conséquence inhérente de l'instinct de sympathie, qui fut acquis originellement comme une partie des instincts sociaux, mais a été ensuite (...) rendu plus délicat et étendu plus largement. Nous ne saurions réfréner notre sympathie, même sous la pression d'une raison implacable, sans détérioration dans la plus noble partie de notre nature. Le chirurgien peut se durcir en pratiquant une opération, car il sait qu'il est en train d'agir pour le bien de son patient ; mais si nous devions intentionnellement négliger ceux qui sont faibles et sans secours, ce ne pourrait être qu'en vue d'un bénéfice imprévisible, lié à un mal présent qui nous submerge. Nous devons par conséquent supporter les effets indubitablement mauvais de la survie des plus faibles et de la propagation de leur nature ; mais il apparaît ici qu'il y a au moins un frein à cette action régulière, à savoir que les membres faibles et inférieurs de la société ne se marient pas aussi librement que les sains ; et ce frein pourrait être indéfiniment renforcé par l'abstention au mariage des faibles de corps ou d'esprit, bien que cela soit plus à espérer qu'à attendre. Dans chaque pays entretenant une grande armée permanente, les plus beaux jeunes hommes sont pris par la conscription ou sont enrôlés. Ils sont ainsi exposés à une mort prématurée durant la guerre, sont souvent entraînés au vice, et sont empêchés de se marier durant la fleur de l'âge. Au contraire, les hommes plus petits et plus fragiles, avec un piètre constitution, sont laissés au foyer, et par conséquent ont une bien meilleure chance de se marier et de propager leur nature". (Nous retrouvons ce développement sur la sympathie dans la conclusion générale).
Outre que ses propos ont finalement une teneur antimilitariste plutôt inattendue, Charles DARWIN marque bien une rupture dans les voies de l'évolution. Un renversement s'est opéré, le rôle de l'éducation remplace la nature dans ses traits dominants. Patrick TORT parle d'un véritable effet réversif de l'évolution : "La sélection naturelle a ainsi sélectionné les instincts sociaux, qui à leur tour ont développé des comportements et favorisé des dispositions éthiques ainsi que des dispositifs institutionnels et légaux anti-sélectifs et anti-éliminatoires.". On conçoit très bien que le développement des instincts sociaux favorisent la survie de groupes d'animaux dans des environnements hostiles, comparativement à des espèces qui ne les développeraient que moindrement. Du coup, bien entendu, les qualités morales de l'espèce humaine ne doivent rien à une quelconque divinité...
  Plus loin, le naturaliste anglais développe la sélection sexuelle, dans la seconde grande partie de son livre, après avoir traité des races de l'homme (ne laissant guère de place à une justification du racisme, malgré une formulation qui reflète bien le climat idéologique de l'époque...).

          L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux parait en 1872. L'ouvrage constitue une sorte de partie détachée de La filiation de l'homme. Par une étude comparative des manifestations de l'émotion chez l'homme et chez les animaux, le naturaliste met en évidence une continuité des comportements réactionnels. Il influence par là l'histoire ultérieure de la réflexion éthologique et de la psychologie animale et humaine par des auteurs tels que Georges John ROMANES (1848-1894) et William JAMES (1842-1910).

     Dans toute son étude sur l'évolution, Charles DARWIN a été beaucoup influencé par les thèses de Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798) et il mena ses travaux en parallèle avec ceux de Alfred Russel WALLACE (1823-1913), naturaliste voyageur comme lui, avec lequel il suivit une correspondance assidue. Il s'inspira de très nombreux travaux de naturalistes avant lui et il se prévaudra même, contre les attaques, de ses prédécesseurs ou collaborateurs comme CUVIER (1769-1823) ou Charles LYEIL (1797-1875).
  
     Jean-Marc DROUIN distingue quatre périodes dans la postérité de l'oeuvre de Charles DARWIN :
- De 1859 à 1900, la plupart des scientifiques se rallie à l'idée d'évolution, ou plus précisément du "transformisme", par rapport au "fixisme". Le darwinisme est intégré, réinterprété, dans une philosophie évolutionniste qui doit plus à SPENCER qu'à DARWIN. Cette popularité se paie d'une certaine déformation de ses idées, soit vers le refus de la transmission des caractères acquis (Friedrich Leopold August WEISMANN, 1834-1914), soit au contraire vers la considération que la variation est directement soumise à l'action du milieu et constitue le facteur essentiel de l'évolution, la sélection ne jouant qu'un rôle secondaire (HAECKEL, continuateurs de Jean Baptiste LAMARCK, 1744-1829).
- Dans le premier tiers du XXe siècle, qui voit émerger la génétique classique. "Elles semblent apporter la preuve que l'hérédité ne peut concerner que des caractères discrets, discontinus, et que par conséquent la conception darwinienne, essentiellement continuiste, ne peut rendre compte de l'évolution." Cela ne conduit pas au refus du transformisme, mais le darwinisme semble subir une "éclipse".
- De 1930 à 1960 environ, la théorie darwinienne triomphe. "Une "théorie synthétique de l'évolution, souvent qualifié de néodarwinisme, se constitue par la rencontre de naturalistes, de généticiens, de paléontologues, de mathématiciens..." Cette théorie consiste en une théorie du changement génétique et une extrapolation de cette théorie à tous les aspects de l'évolution y compris la macroévolution (Niles ELREDGE, La macroévolution, La recherche, 1982).
- Depuis le début des années 1970, la théorie synthétique est contestée, du côté de la biologie moléculaire comme du côté de la systématique. Des hypothèses concurrentes surgissent, parfois de façon éphémères, sans vraiment entamer le crédit de la théorie darwinienne. Le paradigme de la sélection naturelle demeure, malgré les propositions de changement de références de Motoo KIMURA (1924-1994) en 1968 (théorie neutraliste) ou de Niles ELDREDGE (né en 1942) et de Stephen Jay GOULD (1941-2002) (théorie des équilibres intermittents). Loin d'affaiblir la perspective tracée par Charles DARWIN, ces prolongements ne font que vitaliser ce champ de recherche.
     Patrick TORT est beaucoup plus critique dans son historique de la postérité de Charles DARWIN, allant jusqu'à dénoncer des interprétations fausses soutenues par des traductions parfois approximatives dans l'édition des oeuvres.
Parmi ce qu'il qualifie d'erreurs premières, il cite le "darwinisme social" d'Herbert SPENCER (1823-1903), qui, notamment dans Plan général de la philosophie synthétique de 1858, décrit une loi d'évolution qui étend au domaine social les aspects d'une sélection nécessaire à la survie des meilleurs et des plus aptes. La sociobiologie, popularisée par Edward WILSON, représente un remaniement ultime du "versant "social-darwiniste" du spencérisme. Seconde "vague de méprise et de confusion" est la naissance de l'eugénisme dont le premier et principal théoricien fut un cousin de Charles DARWIN, Francis GALTON (1822-1911). "La complexité extraordinaire des rapports entre eugénisme et darwinisme social dans les différents pays qui ont été le théâtre de la diffusion des idées nées de la biologie moderne est telle qu'aucune règle absolument constante ne saurait être formulée pour définir une homogénéité doctrinale réellement stable, à l'exception peut-être de celle attachée au schéma de base (...) : défaut de sélection naturelle entraîne dégénérescence nécessite sélection artificielle". Patrick TORT développe l'historique de ces errements, mais ici citons seulement en France Georges Vacher de LAPOUGE (1854-1936) et aux Etats-Unis Alexis CARREL (1873-1944), qui inspirèrent par exemple la barbarie nazie.

Charles DARWIN, L'Origine des espèces, au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, Texte établi par Daniel BECQUEMONT, traduit par Edmond BARBIER et introduit par Jean-Marc DROUIN, GF Flammarion, 1992 ; La filiation de l'homme et la sélection lié au sexe, traduction de Michel PRUM, introduit par Patrick TORT, Editions Syllepse, 2000.
Patrick TORT, Darwin et le darwinisme, PUF, collection Que sais-je?, 2005 ; Sous la direction de Patrick TORT, Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution (notamment les articles "Darwin" et sur les différents darwinismes), PUF, 1996.
                      
                                                        ETHUS
 
Vérifié le 9 avril 2015. 
Relu le 30 octobre 2019

                       
                             
                                   
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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 00:00
      La notion de race, et pas seulement parce que la vulgarisation de son utilisation a mené et mène encore aux racismes et aux tentatives de génocide, est aujourd'hui de moins en moins utilisée, au profit de la notion d'espèce, sans que le deuxième terme recouvre l'autre.
C'est particulièrement clair par exemple dans l'ouvrage de Louis ALLANO et d'Alex CLAMENS consacré à l'évolution.
      Même si la notion d'espèce reste soumise à certaines difficultés d'ordre scientifique, tout ce que notamment la littérature romantique a produit et produit malheureusement encore sous la notion de race repose sur des a-priori et des conceptions qui touchent à l'ordre social. Discours pseudo-scientifique et discours courant sur les "races" se promènent encore dans les écrits et sur les ondes, d'autant plus que la société repose sur des bases racistes. On peut même regretter que dans beaucoup de constitutions et dans maintes réglementations en matière d'identification des individus figurent encore la notion de race. Cela reflète l'état de nombreuses sociétés, où le racisme diffus ou déclaré constitue encore trop souvent  le vecteur de désignation des groupes sociaux. Randall KENNEDY, spécialiste de la question raciale aux États-Unis nous le rappelle régulièrement.
         Pourtant, depuis plusieurs décennies, toute la recherche scientifique réserve à la notion de race une signification strictement dans le monde de la nature et l'exclut de tout ce qui touche les sociétés humaines.

      A travers les oeuvres de Claude LEVI-STRAUSS, de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882),  de Charles DARWIN (1809-1882), d'Hannah ARENDT 1906-1975), d'Herbert SPENCER (1820-1903), de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778)... ici cités dans le désordre chronologique, comme bien d'autres, le discours, la recherche sur les inégalités entre hommes et entre sociétés ne cesse de parcourir les conflits qui prennent leur source dans les relations entre les hommes et la nature. Donner le statut de nature à l'inégalité revient à empêcher toute évolution de l'ordre social, et démêler les noeuds des évolutions des espèces constitue non seulement une tâche scientifique mais aussi une nécessité sociale.
     Même si l'on opère des révisions avec le temps et les connaissances scientifiques absentes par le passé, notamment au sujet de l'oeuvre de GOBINEAU, même si l'on fait la part entre la vulgarisation scientifique intelligente et l'exploitation idéologique à des fins destructrices, il faut toujours s'interroger sur les raisons d'une certaine réception d'oeuvres considérées comme justifiant le racisme, comme sur les motivations de leur présentation et de leur diffusion dans l'ensemble de la société.
Ceux qui se penchent, comme Patrick TORT (né en 1952) sur les répercussions idéologiques et sociales d'oeuvres disant reposer sur des connaissances scientifiques, remarquent à juste de titre que souvent, dans le grand public mais aussi dans une majeure partie du monde scientifique, les auteurs comme GOBINEAU, DARWIN, SPENCER et même ROUSSEAU sont beaucoup cités mais peu lus.
Revenir à leurs oeuvres permet justement de prendre la mesure de la distance entre ce qu'ils ont pensé réellement et les pensées qu'ont leur a attribuées. Comme de cerner davantage ce qui a permis une vulgarisation tendancieuse, souvent à leur propre corps défendant.
      Par ailleurs, des études prenant en compte l'ensemble des facteurs écologiques, comme celles de Jared DIAMOND, permettent de mettre définitivement hors jeu certaines interprétations justificatrices d'inégalités sociales les fondant sur la nature.

     Même après la sécularisation achevée de la communauté scientifique, il reste des débats autour de l'évolution qui prennent en compte de manière obstinée des écrits religieux, de manière camouflée parfois. Même si l'abandon d'interprétations rapides et faciles de textes religieux fondamentaux laissent la place à des argumentations remplaçant Dieu par la Nature, des idées fausses et faussées circulent encore dans de nombreuses sociétés. Les débats sur l'évolution font encore rage dans des pays comme les États-Unis.

    Parmi les nombreux conflits qui traversent les sociétés humaines, beaucoup trouvent leur alimentation dans des croyances non seulement en la valeur absolue de textes écrits (qui désignent les ennemis par la couleur de leur peau)  il y a des centaines d'années, dans une littérature où la race possède encore un rôle important, dans des paroles, des écrits et des images (sur Internet par exemple) où les différences "s'expliquent" par les conditions de naissance des individus. Il ne faut même pas être homme de progrès pour s'apercevoir de l'existence d'arguments répétitifs qui justifient les inégalités sociales. Ces arguments répétitifs font partie de discours qui veulent camoufler de nombreux aspects de la question sociale, en mettant en relief une question raciale dépourvue de fondements scientifiques.

    L'évolution des espèces et des sociétés font appel à des éléments différents : les interrelations entre espèces différentes et les relations entre membres de mêmes espèces dans le monde animal rentrent dans le cadre de la nature, même s'il existe des sociétés animales dans de nombreuses espèces, alors que les interrelations de l'espèce humaine avec les autres espèces et les relations entre membres et groupes différents de l'espèce humaine relèvent de la culture, d'un ordre de relations autre, différent, même si des analogies peuvent exister entre les mondes animaux et humains. Des millénaires d'évolution ont séparés de manière quasiment définitive l'humanité de modes relationnels qui existaient auparavant entre le cadre naturel et les différentes espèces. La société humaine s'est construite souvent progressivement par un asservissement de la nature, qui, on l'oublie parfois, n'a rien d'une matrice protectrice pour les êtres fragiles que nous sommes. Comprendre à la fois cette évolution, l'état des relations actuelles dans le monde animal et l'état des relations actuelles dans le monde humain, c'est comprendre la véritable place des éléments naturels et des éléments culturels de notre existence. C'est aussi comprendre du coup le véritable statut de multiples conflits qui traversent les sociétés humaines.

    Une manière de fixer les idées pour un début (qui laisse encore beaucoup de place aux débats) est de se reporter à la définition de la Race proposée dans le Dictionnaire du Darwinisme et de l'Évolution proposée par Charles DEVILLERS : "La notion de race pose, concernant l'animal ou le végétal, des problèmes uniquement taxonomiques ; concernant l'être humain, elle est liée à des investissements idéologiques profonds et complexes résultant de ses usages historico-politiques". Les races d'animaux domestiques constituent autant de sous-espèces spécifiques, étant donné que "l'espèce est biologiquement définie sur le critère, objectif, de l'interfécondité qui lie entre eux tous ses membres (critère d'inclusion) et les sépare des représentants d'espèces voisines (non-interfécondité, critère d'exclusion)." En définitive le terme race n'est finalement utilisé qu'en matière d'animaux domestiques, rarement en botanique, où l'on préfère les termes de variétés ou de cultivars, tandis que pour les animaux de manière générale la notion de race géographique a vu son objectivité contestée, surtout depuis l'avènement de la génétique.
   C'est précisément les recherches en matière génétique qui rendent définitivement caduques la notion de races blanche, noire, jaune, etc... "Il n'existe pas de gènes exclusivement européens ou africains...Tout au plus des gènes peuvent-ils être plus fréquents dans certaines populations que dans d'autres. Certains caractères physiques, étant en partie au moins, sous la dépendance des conditions d'environnement, sont de nature adaptative et ont pu évoluer rapidement. Les caractères strictement génétiques (immunologiques par exemple) sont en général neutres par rapport à l'adaptation et constituent alors des "marqueurs" qui peuvent renseigner sur l'histoire des populations, par migrations, fusions, scissions, etc. Ces recherches affirment sans conteste l'unicité de l'espèce humaine. L'auteur écrit toutefois que remplacer race par sous-espèce n'entraînera pas l'éradication du racisme, qui fait appel  à des considérations d'origine sociale.
Dans leur "somme" sur l'espèce, Philippe LHERMINIER et Michel SOLIGNAC, estiment qu'on pourrait à la rigueur le faire, d'un point de vue scientifique (mais du point de vue social, c'est autre chose, pensons-nous, car ne pas comprendre le racisme, l'ignorer, c'est lui offrir un pont d'or...). Mais, reprenant l'histoire des classifications des animaux, ils nous montrent que sans doute faut-il élever les sous-espèces au rang d'espèces, comme nous le verrons par la suite....

                                                             ETHUS

Randall KENNEDY, Race, Crime and the law, Random House, 1998 (voir son interview dans le journal Le Monde du 2 février 2010). Louis ALLANO et Alex CLAMENS, L'évolution, Des faits aux mécanismes; Ellipses, 2000. Charles DEVILLERS, article Race dans Dictionnaire du Darwinisme et de l'Évolution, sous la direction de Patrick TORT, 1996. Philippe LHERMINIER et Michel SOLIGNAC, De l'espèce, Syllepse, 2005.
 
Relu le 4 novembre 2019
 
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