Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:26

   Une fois dépassé le stade du nomadisme ou du semi-nomadisme et au fur et à mesure que les civilisations se complexifient et que les buts de guerre ne sont plus seulement (même s'ils le demeurent en partie) de piller et de détruire, la problématique d'une conquête ne se résume plus à l'obtention d'une victoire militaire au bout de laquelle tous les territoires conquis deviennent automatiquement soumis et à la volonté du vainqueur. Depuis que le langage courant et même spécialisé a admis de remplacer le mot guerre par le mot défense (qui il est vrai dépasse le domaine de la guerre proprement dite), on a peut-être un peu facilement oublier que la problématique d'un conflit armé ne peut pas se focaliser seulement sur la défaite ou la victoire de l'un des deux camps. Comme si une fois la déclaration de défaite (quel qu'en soit le nom, traité, armistice...), les classes dominantes ou la population en général du pays vainqueur aurait le champ libre, moyennant quelques parades militaires pour impressionner, pour occuper ou/et exploiter le pays vaincu.

Même au temps des Empires (comme l'Empire Turc ou l'Empire Romain), la participation au moins des élites du pays conquis à l'exploitation de la contrée vaincue s'avère nécessaire. Cette problématique qui vise à vaincre les résistances post-victoire militaire pour la transformer en victoire sur tous les plans (ce qui ne figure pas forcément dans les buts de guerre) est d'ailleurs bien intégrée dans les grands Empires. Si la Résistance intervient dans les études de défense (ou de guerre) surtout à l'occasion de la Seconde guerre mondiale (résistances intérieures à l'occupant nazi), elle n'en existe pas moins longtemps auparavant dans les préoccupation des élites vainqueurs. Loin de s'illusionner sur le caractère définitif des victoires militaires, de nombreuses élites ont bien compris, si elles voulaient faire perdurer l'état de leur prépondérance que la participation, voire l'assimilation d'une partie plus ou moins grande de la population vaincue est nécessaire. Faute de quoi, la victoire militaire peut très bien être suivie d'une défaite politique, prélude le plus souvent à une reprise des combats armés. L'imposition brutale d'une administration (soit idéologique, soit politique, soit économiques) dans le pays occupé se traduit souvent, (l'Empire français napoléonien l'a par exemple appris à ses dépens), soit volontairement (pour accélérer l'exploitation économique ou stratégique d'une région), soit faute d'une participation-adhésion suffisante au sein de la population vaincue (encore faut-il qu'elle se considère comme telle...), par une déliquescence larvée et souvent progressive, une dégradation parfois pas très perceptible dans l'immédiat (aveuglement sur le fait militaire) des conditions de cette occupation. 

 

    C'est autour de ce couple Défense/Résistance que l'on peut élaborer une compréhension d'une partie du phénomène-guerre, et en passant, comprendre que se détruit plus ou moins dans les faits, dans la majeure partie des cas dans l'histoire, l'idée que l'on peut tirer globalement profit avec une guerre (ou des guerres), changer le cours des civilisations sans en subir à son tour des conséquences souvent désastreuses.

Il faut bien des destructions pour qu'arrive une soumission globale (et cela est arrivé dans bien des périodes, des populations entières disparaissant ou émigrant ailleurs), et lorsque ces destructions interviennent, une majeure partie des buts de guerre, précisément, s'avère jamais atteint.

Si effectivement le cours des choses change, ce n'est pas très souvent au profit des vainqueurs, ou ceci de manière bien éphémère. Sur un plan très général, la conquête par la guerre de territoires s'avère toujours fragile, et parfois très longtemps après leur constitution, les Royaumes (par exemple le Royaume Britannique, "Royaume Uni") s'avèrent, dans les profondeurs des phénomènes socio-culturels et économiques, des constructions politiques artificielles, et ceux-ci s'effritent lentement (dans cet exemple, l'Irlande, puis l'Écosse, puis demain le Pays de Galles...).

Si, pour paraphraser Carl Von CLAUSEWITZ, la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, on se rend bien compte que l'utilisation de la force armée n'aboutit précisément que peu souvent au but poursuivi par la politique. D'une certaine manière, la politique se pervertit dans l'utilisation de la violence armée. 

 

        A contrario, l'usage de la violence par les peuples occupés ou vaincus constitue aussi une part majeure de la problématique Défense/Résistance.

Nombre de révoltes et de révolutions furent mâtées, ce qui revient souvent, vu les destructions observées, au cas précédent. Nombre de révoltes et de révolutions ont au contraire rétablis des peuples ou des parties de populations dans leur droit d'usage des terres qu'ils occupent avant l'invasion.

Dans cette problématique où nous observons cette fois les choses du côté du vaincu de guerre, l'usage des moyens - les contextes généraux pèsent aussi (État vainqueur encore en guerre contre d'autres États ou au contraire arrêt de conflits armés...) - entraînent des conséquences directes sur les formes des régimes politiques adoptés par les populations en révolte et sur l'ampleur des nouvelles destructions. La répression constitue un élément majeur de cette problématique du côté de l'occupé, et cela est encore plus vrai dans des civilisations industrielles...

   Ces constations proviennent en partie au moins de deux considérations :

- Le phénomène-guerre n'est pas un phénomène rationnel à part entière. Malgré tous les traités stratégiques et les hommes de guerre, une part d'irrationalité domine et souvent l'emporte sur la perception rationnelle des événements, transformant de courtes campagnes prévues en très longues guerres ; Souvent ce qui était au départ des buts de guerre définis et limités se trouvent dépassés, submergés par la dynamique même de la guerre. 

- Les populations assaillantes et les populations attaquées, comme les populations résistantes ne forment jamais des entités uniques. Les luttes entre différentes strates sociales deviennent plus aiguës en temps de guerre et une grande partie des haines installées en temps de conflit (avant et pendant la guerre) est souvent utilisée par le camp adverse. Combien d'armées (notamment impériales) furent constituées d'anciens ennemis choisis pour leur haine ou leur différence d'intérêts envers d'autres peuples à leur tour objet des convoitises du vainqueur? Sans verser dans la guerre civile (ce qui arrive néanmoins souvent), ces conflits (de classes souvent) constituent des éléments centraux dans l'évolution des royaumes ou des empires. Les événements montrent que dans une partie de la population vaincue les éléments propices à une collaboration avec l'ennemi se trouvent souvent suffisamment nombreux pour former l'armature d'une occupation. Plus loin encore, une partie de la classe dirigeante de la population vaincue peut très bien se retrouver dans les sommets même du pouvoir de l'envahisseur, de manière obligée ou sous la volonté de faire durer précisément une nouvelle entité politique.

 

   Tout ce qui précède vise uniquement à introduire une série Défense/Résistance dans le cadre de la thématique générale de la Défense. Il s'agit plus d'hypothèses de travail que de conclusions anticipées.

 

   Terminons cette introduction par une mise au point. Loin de limiter, comme le veulent de nombreux dictionnaires et encyclopédies, l'usage du mot Résistance aux événements de la seconde guerre mondiale, nous préférons analyser les conflits de nombreux temps et de nombreux espaces en nous servant précisément de l'analyse des phénomènes d'occupation, de résistance... très nombreux et variés durant cette guerre mondiale. Cela restaure la continuité dans l'analyse du conflit, où que celui-ci se déroule et dans n'importe quelle circonstance.

Pour cela, nous en revenons à l'étymologie du mot Résistance, notion d'abord issue de la Physique : la Résistance des matériaux est incluse dans l'étude des propriétés mécaniques des matériaux et des conditions dans lesquelles ils résistent et de déforment lors de leur emploi. Leur résistance à quelque chose comprend la résistance au choc, à la compression, au déchirement, à l'éclatement, à l'écrasement, au feu, à la flexion, au roulement, au tirage, à la traction, à l'usure (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales ; www.cnrtl.fr)...  La définition, suivant la même source, sur le plan physique et moral (des personnes) est la Défense, riposte par la force à un adversaire, à un ennemi qui a déclenché les hostilités ; c'est aussi le Refus d'accepter, de subir les contraintes, violences et/ou vexations, jugées insupportables, qui sont exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives, l'action qui en découle. La résistance est aussi définie comme le Combat mené contre un envahisseur  ou un occupant indésirable... Découle la définitions de nombreux autres expressions, lesquelles font l'objet des articles qui suivent : Résistance active, Résistance violente, Résistance passive, Résistance civile, Résistance militaire, Résistance non-violente, Résistance caritative, Résistance-Mouvement, Résistance-Organisation... 

 

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 mars 2021

Partager cet article
Repost0
18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 09:48

        Concept clé de toute stratégie, de toute défense et de nombreux conflits, l'ennemi, (tiré de Enemi, de 1080, de inimi au Xe siècle et du latin inimicus) est le nom employé pour désigner la personne qui déteste quelqu'un et qui cherche à lui nuire. Et par extension, la personne qui a de l'aversion, de l'éloignement pour quelqu'un. Il s'agit d'un concept focal de la pensée stratégique, comme le rappelle David CUMIN, "au sens où toute stratégie présuppose une relation d'hostilité (du latin hostis) - une relation ami-ennemi - au moins potentielle, gérée par l'autorité politique. La notion d'ennemi, qui recouvre plusieurs types concrets, est à la fois dialectique, objective et décisionnelle. Sa définition passe par l'examen des rapports qu'elle entretient avec la politique, la guerre, la paix, l'État ou le droit." Le maître de conférences à l'université Jean-Moulin à Lyon (Lyon III, CLESID) aborde tour à tour ces aspects dialectique, objectif et décisionnel.

 

Aspects dialectique, objectif et décisionnel

      Comme notion dialectique, la notion d'ennemi  permet d'identifier, de percevoir et de désigner soi et le monde et les relations entre soi et le monde, dans les deux sens : ce que nous percevons du monde et de l'autre et ce que l'autre perçoit de nous et de lui-même. "L'identification n'est pas univoque : on peut désigner l'ennemi, mais on peut aussi être désigné par l'ennemi et être contraint à l'hostilité. L'ennemi, puissance concrète, implique ainsi une interrelation, qui permet de reconnaître son identité propre, puisqu'on se définit par rapport à l'ennemi, celui qui menace notre forme d'existence, et puisque l'ennemi se définit par rapport à nous. D'où les questions clés de toute réflexion sur la défense. Qu'est-ce que notre forme d'existence? Qui la menace? Que devons-nous et voulons-nous protéger? Qui est l'ennemi?

     Comme notion objective, la notion d'ennemi recouvre une perception publique et non privée. "L'ennemi politique, ce n'est pas l'inimicus, c'est l'hostis, c'est-à-dire l'ennemi public, par l'ennemi privé ; en cela il n'implique aucune haine personnelle, car l'ennemi est un ennemi de la communauté. Il est l'étranger hostile, l'antagoniste, celui qui unit l'intention hostile et capacité de nuisance, militaire ou autre. La distinction ami-ennemi exprime ainsi un degré extrême de dissociation, dont les motifs, causes ou enjeux peuvent être de tous ordres, religieux, économique, social ou idéologique, lorsque ces oppositions religieuses, économiques, sociales ou idéologiques atteignent l'état polémique, c'est-à-dire le degré d'intensité qui provoque le regroupement ami-ennemi. Celui-ci fait survenir la perspective de l'épreuve de force, dont la possibilité ultime est la guerre. En cela, l'ennemi n'est ni le concurrent, ni l'adversaire, ni le rival, car il tire sa signification de sa relation permanente à l'éventualité réelle, mais non inéluctable de l'affrontement mortel."

     Comme notion décisionnelle, la notion d'ennemi résulte de l'altérité des protagonistes. "L'hostilité résulte de l'altérité des protagonistes dans le concret de tel conflit et de telle menace, et de la décision politique qui désigne l'ennemi. la relation ami-ennemi suppose en effet une décision des gouvernants, c'est-à-dire le choix de la confrontation - la volonté de ne pas céder à la menace ou à la volonté d'autrui. Ce choix s'accompagne le plus souvent d'une construction de l'"image de l'ennemi" à des fins de mobilisation des gouvernés (tenus de participer à la mise en oeuvre de l'hostilité) et de justification du conflit (avec les risques et sacrifices qu'il comporte nécessairement)."

 

Guerre et ennemi

    David CUMIN ajoute, entre autres, que "par rapport à la guerre, l'ennemi est le concept premier car l'hostilité est le présupposé de la guerre, acte de violence destiné à contraindre l'ennemi à exécuter notre volonté. L'hostilité n'implique pas la guerre, mais l'éventualité effective du combat ; la guerre, elle, ainsi que les autres moyens de coercition non militaires, impliquent l'hostilité puisque, si l'on s'en tient à la logique clausewitzienne, c'est elle qui donne sons sens à la belligérance ou à la coercition, non l'inverse. La guerre procède d'un degré extrême d'hostilité, dû à un conflit non dissuadé et non soluble pacifiquement (juridiquement ou arbitralement), portant sur des ressources, des territoires ou des valeurs, avec le plus souvent l'invocation d'un "droit" ou la contestation d'une "injustice". L'hostilité, elle, procède de l'opposition des intérêts, des institutions ou des valeurs entre les acteurs, donc d'un dissensus aigu, intérieur ou extérieur, transnational ou inter-étatique. Celui-ci peut porter sur l'ordre socio-politique interne, c'est-à-dire sur la légitimité de l'État, du régime ou du gouvernement ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre civile avec ou sans interférences étrangères, procède du refus des gouvernés d'obéir aux gouvernants et/ou de l'incapacité des gouvernants à se faire obéir des gouvernés, du fait de la contestation du triple monopole de l'État (au sens général et non spécifique d'unité politique), celui du droit, de la force et de l'allégeance. Il peut porter sur l'ordre politico-territorial inter-étatique, c'est-à-dire sur la légitimité du statut des souverainetés ou des frontières ; dans ce cas, la relation ami-ennemi, propice à une situation de guerre étrangère avec ou sans divisions intestines, procède de l'échec des mécanismes internationaux - l'interdépendance économique, les coalitions politiques ou la dissuasion militaire - qui restreignent les intentions et/ou les capacités des puissances visant à modifier, le statut quo par la force et qui facilitent le règlement pacifique des conflits et/ou le changement pacifique des souverainetés ou des frontières. Il peut porter sur l'ordre économique international, c'est-à-dire sur la légitimité de l'appropriation, de la répartition et de l'exploitation des ressources au sens le plus large ; dans ce cas la relation ami-ennemi, propice à une situation de conflit inter-étatique voire transnational, procède de l'insuffisance des mécanismes de coopération, de régulation et de compromis entre les États et les entreprises au sein des marchés. (...)".

 

Le brouillage de la notion d'ennemi par la mondialisation

    A un moment de mondialisation caractérisée entre autres comme circulation accélérée des informations et des opinions sur toute la planète, quelle peut-être la possibilité de désignation d'un ennemi?

Au moment où l'Union Européenne est prise dans une logique d'approfondissement, discuter des ennemis héréditaires qu'ont connu pendant quelques siècles Espagnols, Français ou Allemands ne semble plus avoir aucun sens. Le débat est particulièrement vif (et sans doute angoissant d'une certaine manière) dans les instances chargées de politique de défense nationale, au moins chez les Européens et sans doute aussi chez les Américains du Nord (La Chine, les pays islamiques, comme ennemis?). L'époque est plutôt à des caractérisations d'adversaires loyaux dans des domaines très localisés, de partenaires-concurrents aux contours bien définis, au moment de la baisse d'influence (au moins au niveau symbolique) des États en ce qui concerne l'usage de la violence ou de la coercition. Bien entendu, il ne s'agit que d'une tendance générale, car en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, le qualificatif d'ennemi, apposé à des pays aux frontières parfois communes, a encore un sens profond.

   En tout cas, comme le demande Eric POURCEL, la France a-t-elle un ennemi? "Participer à une coalition militaire dans le cadre d'une opération de rétablissement ou de maintien de la paix (...) et, parfois, aussi au titre de la "responsabilité de protéger" incombant à la communauté internationale en raison de la violation répétée des droits de l'homme et du droit humanitaire (...) sous mandat, préalable ou non de l'ONU (...) est une chose ; c'est le respect de nos engagements. Porter assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle (...) ou technologique (...) en est encore une autre ; c'est un devoir d'assistance. Mais dans les deux cas, ces opérations extérieures ou de secours ne désignent pas un ennemi de la France. Pas même un ennemi de la communauté internationale, les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU ignorant volontairement ce mot pour constater des faits et qualifier juridiquement les atteintes à la paix et à la sécurité internationale (...). Aussi, depuis 1945, et si l'on fait abstraction subjectivement des ennemis atypiques, le Vietminh et le front de Libération national algérien qui se sont inscrits dans le cadre de guerres de décolonisation, la France n'a eu politiquement qu'un seul ennemi idéologique, qui a disparu avec l'effondrement de l'empire soviétique. La guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie ne furent pas considérés par la France, au moment des faits, comme des guerres internationales mais comme respectivement des "opérations de pacification" et "de maintien de l'ordre", l'ennemi n'était pas en soi constitué en État.  En ces temps de contraintes budgétaires (nous rappelons que le format de l'armée de terre est réduit actuellement environ à 100 000 hommes...), d'augmentation du coût des équipements et de choix géostratégiques, il peut apparaître opportun de s'interroger sur une question fondamentale : la France a-t-elle un ennemi?  

 

Le terrorisme international rebat-il les cartes?

En France, poursuit le docteur en droit, aspirant commissaire de la Marine, "la tradition politico-diplomatique évite soigneusement l'utilisation de ce mot honni afin de ne pas insulter l'avenir. D'autres États comme les États-Unis n'hésitent pas à montrer du doigt l'ennemi, qu'il s'agisse de l'"Empire du mal" ou des États "voyous ou parias. Si, depuis l'attentat du 11 septembre 2001, les démocraties occidentales, à la suite des États-Unis, ont identifié une ennemi commun, le terrorisme islamique, on notera qu'il s'agit d'un ennemi générique, transnational et non étatique. (...)"

 L'auteur, comme beaucoup d'autres, se réfèrent toujours, en matière de réflexion sur la défense, à un sens très rattaché à l'existence des États et à leur mode d'agir. Il considère d'ailleurs, comme de plus en plus d'analystes, que le terrorisme ne relève pas de la défense nationale, mais de la sécurité au sens policier du mot.

"Pourquoi se poser une telle question? Les raisons sont multiples mais on peut les classer en deux groupes : identifier l'ennemi, c'est le connaître et c'est finalement se connaître afin d'être "cent fois victorieux" ; identifier l'ennemi, c'est pouvoir faire objectivement des choix capacitaires en adéquation avec la dynamique de politique étrangère et de défense et le respect de nos engagements internationaux (...). Identifier l'ennemi, c'est finalement, faire sien l'adage "Si vis pacem para bellum" qui suppose d'analyser les rapports de force du moment afin, ultima ratio, de pouvoir vaincre l'ennemi si la guerre s'impose à la France comme une réalité présente ou comme un futur inéluctable (imminent et inévitable) au sens d'une guerre préemptive. (...)".  En l'absence d'ennemi déclaré, peut-on identifier des ennemis potentiels? Selon quels critères? Les différents Livres Blancs de la défense insistent sans entrer dans des détails délicats pour identifier les États qui récusent le système de valeurs qui porte la France ou pour identifier les États qui sont susceptibles de porter atteintes aux intérêts vitaux de la France... Mais ici, vu l'état perturbé de la géopolitique d'en ce moment, difficile de faire des claires désignations. L'auteur passe en revue des critères qui, il n'y a pas si longtemps pouvait servir à désigner un ennemi :

- le critère géographique ;

- le critère historique ;

- le critère démographique ;

- le critère religieux ;

- le critère économique ;

- le critère financier ;

- le critère militaire...

pour conclure que "aucun des critères examinés ne suffit isolément à identifier un ennemi de la France mais leur recoupement permet de faire émerger deux tendances : la montée en puissance de la Chine et la politisation croissante de l'islam...

  Reste des ennemis de nos amis (dans le cadre des alliances et des traités de sécurité) et des ennemis non chois (dans le cas où la France est désignée comme l'ennemi, même si cela n'est pas forcément réciproque...). Il termine par une allusion à l'ennemi intérieur, tant il est vrai que dans ce monde aux inégalités sociales croissantes, c'est plutôt entre "communautés de pauvres" et "communautés de riches" que la notion d'ennemi pourrait se voir renouvelée...

 

Des mécanismes de la fabrication idéologique et politique de l'ennemi

   Pierre CONESA s'essaie à comprendre les mécanismes de la fabrication de l'ennemi et tente une typologie de l'ennemi. Lorsque l'on discute de cette manière, à la construction mentale de l'ennemi, vient immédiatement la conception de procédures de déconstruction de la notion d'ennemi. A moins, à l'inverse dans la réalité du déroulement des choses, que la force des destructions occasionnées par des conflits armés parfois très longs n'oblige à penser aux conséquences de la désignation d'un ennemi et à envisager d'autres relations avec ceux que l'on désigne ainsi...

  Faisant référence (à rebours) souvent à Carl SCHMITT, pour lequel la première fonction du politique est la désignation d'un ennemi, l'ancien directeur adjoint de la délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la défense, analyse "comment se crée le rapport d'hostilité, comment se construit l'imaginaire avant d'aller guerroyer". Pour lui, qui puise dans l'histoire de nombreux exemples de construction de l'ennemi, dénoncées d'ailleurs de nos jours, "la belligérance trouve ses racines dans les réalités, mais aussi beaucoup dans des constructions idéologiques, des perceptions ou des incompréhensions.(...).

La relation stratégique, quand elle aboutit à la guerre, est un processus dialectique dans lequel l'action et l'image de l'un influencent l'image et l'action de l'autre". Le départ de beaucoup de ses réflexions se situe dans la situation dramatique dans laquelle se sont trouvés de nombreux thinks tank stratégiques dans la décennie 1990, lors de l'effondrement du "bloc soviétique". Ces strategists déboussolés et quasiment en chômage technique (chômage technique dont était menacé une grande partie des complexes militaro-industriels...) ont produit tout au long de cette décennie du concept et de l'ennemi qui, analysés avec le recul du temps, se révèlent étonnamment artificiels et circonstanciels. "Fabriquer de l'ennemi, écrit-il toujours, suppose diverses étapes : une idéologie stratégique donnée, un discours, des faiseurs d'opinion que nous appellerons des "marqueurs" et enfin des mécanismes de montée de la violence. Les "marqueurs d'ennemi" qu'il faudrait ajouter à la catégorie des marqueurs identitaires des sociologues, sont multiples et différents selon les types de conflits. Ce ne sont pas les plus fins analyses de la situation, mais les plus influents. Déroulède en France a plus pesé que Jaurès dans le premier conflit mondial ; Kipling et Pierre Loti ont largement convaincu l'opinion de la culture de l'impérialisme. Hollywood a produit quantité de westerns sur la conquête de l'Ouest, qui, longtemps a été vécue par les spectateurs comme une grandiose épopée fondatrice, alors qu'il s'agissait de l'extermination systématique des tribus indiennes. Ailleurs, on aurait parlé de propagande génocidaire, dans ce cas, on parle de genre cinématographique..." Pierre CONESA dresse une typologie, qu'il faudrait d'ailleurs peaufiner et approfondir :

- l'ennemi proche, le voisin avec lequel un différend frontalier crée le conflit qui se joue traditionnellement à deux. L'enjeu est un morceau de terre et la guerre une expropriation violente ;

- le rival planétaire, le concurrent dans la rivalité de deux puissances mondiale, comme pendant la Guerre froide ou la rivalité des impérialisme dans la course à la colonisation. La guerre est une manifestation de puissance et un acte cynique d'autorité sur une carte ;

- l'ennemi intime, l'Autre sur son territoire. commencée par des écrits et jamais déclaré, la guerre civile finit par le meurtre par anticipation : tuer avant d'être tuer ;

- le barbare, l'occupant qui considère la population occupée comme étant composée de sous-développés qui ne comprennent que la force. La répression est appelée pacification ;

- l'ennemi caché, la puissance occulte censée tirer les ficelles et maîtriser le sort de populations entières. Une psychose collective engendré par la "théorie du complot", base de l'antisémitisme, des coups d'États militaires en Amérique Latine contre les "communistes" ;

- le Mal, le Malin, que la guerre doit éradiquer. Les idéologies comme les religieux ont souvent recours à cette imagerie. La guerre est un vaste exorcisme ;

- l'ennemi conceptuel, construit par une hyperpuissance. C'est le seul à la mesure de l'unilatéralisme (américain). Le dominant n'a pas d'ennemi à sa mesure, il ne peut se battre que contre des concepts dans une lutte globale... et sans fin. C'est la "guerre globale contre la prolifération et le terrorisme", prophylaxie grandiose ;

- l'ennemi médiatique, qui fleurit dans le vide idéologique et stratégique de l'après-guerre Guerre froide, envahi par la médiatisation où l'image l'emporte sur le texte. Cette menace non stratégique est définie non par les institutions, mais essentiellement par des intellectuels médiatiques, des diasporas et/ou des humanitaires. Elle donne lieu à des actions militaires sans ennemi, avec l'envoi de casques bleus, qualifiée par Pierre CONESA, sans doute avec une grande exagération de "seconde armée" de la planète après celle des États-Unis.

    Même si cette typologie nous semble à grandement travailler, elle a le mérite de pointer un certain nombre d'éléments sociologiques, dont la manipulation de l'opinion n'est pas le moindre, et surtout d'amener à réfléchir sur les déconstructions de l'ennemi. "La plus importante originalité de notre époque est probablement la réconciliation de la France et de l'Allemagne après trois guerres dévastatrices entre deux ennemis qualifiés d'"héréditaires, elle n'a jamais été imitée par le Japon ni par aucun autre pays à la conscience lourde de massacres de masse. Le modèle de la réconciliation de deux ennemis traditionnels, malgré de nombreuses tentatives, n'a jamais été copié! La construction de l'Union européenne, qui progresse par la négociation, en abandonnant certaines des compétences les plus régaliennes qui soient, n'était possible qu'à ce prix et reste, elle aussi, encore largement unique. Entité sans ennemi, l'UE tente difficilement de construire une défense commune". On pourrait ajouter que la caractérisation "ennemi" suivant des critères (surtout) économiques a concerné en Europe bien plus la France et la Grande Bretagne que la France et l'Allemagne, en dépit des deux guerres mondiales (conception de l'État, rivalités coloniales, modèle culturel, désir historique d'Empire ...). ce qui montre par ailleurs la fragilité extrême de la construction idéologique de l'ennemi.

De même que l'on peut établir une typologie de l'ennemi, peut se concevoir une typologie de la déconstruction de l'ennemi : expiation, amnistie, aveu, mémoire commune, justice internationale, autant d'éléments dont des exemples historiques commencent à abonder, de l'Afrique du Sud, à l'Irlande du nord, en Espagne comme en Amérique Latine...

Construction et déconstruction de l'ennemi constituent proprement des enjeux stratégiques ; ces entreprises mènent à la guerre ou à la paix, selon des modalités complexes.

 

Peur des barbares et désignation de l'ennemi...

   Tzvetan TODOROV (1939-2017) réfléchit d'une certaine manière à la notion d'ennemi, dans ses écrits sur la peur des barbares. A défaut de pouvoir passer par la désignation nationale de l'ennemi, et à cause également  de sa véritable dévalorisation culturelle (à causes des ravages de la Seconde Guerre Mondiale, surtout en Europe), des esprits se rabattent sur la notion de barbare. Revenant en quelque sorte aux divisions mentales de l'Antiquité, où des peuples (surtout Grecs et Romains, mais aussi Perses...) stigmatisaient d'autres peuples comme transgressant les lois les plus fondamentales de la vie commune (sur le plus des moeurs familiales notamment), ayant des usages étranges, des écrits, officiels ou non, font de peuples présentant certaines différentes, les nouveaux barbares de notre temps. L'historien et essayiste analyse avec une certaine inquiétude un possible choc de civilisations entre l'Occident et l'Islam. Dans l'esprit de certaines minorités religieuses ou politiques, il existerait bien deux mondes, figés dans leurs différences historiques, culturelles, religieuses, voués à considérer l'autre comme le barbare.

Pour Tzvetan TODOROV, le dialogue est nécessaire entre membres d'aires de civilisations différentes, sinon l'on retourne directement à la peur des barbares. "Toute société (...)  est pluriculturelle. Il n'en r"este pas moins que de nos jours les contacts entre populations d'origine différente (en particulier dans les grandes villes), les migrations et les voyages, les échanges internationaux d'information sont plus intenses que jamais auparavant ; et il n'y a aucune raison que la tendance s'inverse. La bonne gestion de cette pluralité croissante impliquerait non d'assimiler les autres à la culture majoritaire mais de respecter les minorités et de les intégrer dans un cadre de lois et de valeurs civiques communes à tous. cet objectif-là est à la fois important, car il a trait à la vie de toute la collectivité, et accessible, dans la mesure où il ne touche pas à des coutumes adoptées dans la petite enfance, constitutives d'une identité de base, mais concerne des règles de vie dont on admet facilement qu'elles peuvent varier d'un pays à l'autre. Il ne s'agit pas d'enfermer les musulmans (car c'est cela finalement le sujet central de son livre sur les barbares) dans leur identité religieuse, mais de les traiter avec autant de respect que tous les autres membres de la communauté (...)". 

 

     S'il n'est plus possible ou plus difficile, dans le monde occidental (car beaucoup ailleurs, les vieux schémas résistent fortement) de désigner un ennemi, il est encore confortablement loisible de désigner des barbares. Avec ce que cela implique de potentiels comportements à la hauteur, même si la manipulation psychologique doit être plus sophistiquée. 

 

     

 

Tzvetan TODOROV, La peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, 2008. Eric POURCEL, La France a t-elle un ennemi?, dans Revue Défense Nationale, n° 753, Octobre 2012. David CUMIN, article Ennemi, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Pierre CONESA, La fabrication de l'ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi, Robert Laffont, 2011.

 

STRATEGUS

 

 

Complété le 13 novembre 2012. Complété le 16 août 2017 (voir aussi Tzetan TODOROV en septembre). Relu le 21 janvier 2021

Partager cet article
Repost0
10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 13:53

      Avant d'entrer dans la problématique de la sociologie de défense de la légion, quelques éléments sont nécessaires pour la compréhension de ce qu'elle a été pour l'empire romain, en dehors des images véhiculées entre autres par le cinéma. La légion constitue un noyau professionnel majeur autour duquel, surtout à partir de la République, s'ordonne pour la bataille, un certain nombre d'autre unités, elles aussi spécialisées, en proportion très variable, suivant la géographie et le type d'ennemi combattu. Des cavaliers aux servants des différents soldats (souvent des esclaves), des ingénieurs aux pièces d'artillerie (catapultes) aux fantassins-archers, toute une gamme de combattants sont présents. Parfois la légion constitue la pièce maîtresse dans une bataille... parfois non. La légion est véritablement l'instrument de la paix romaine, à la fois instrument de destruction et instrument de construction, vecteur de la romanisation. Elle constitue le noyau de l'armée permanente des Ier et IIe siècles. En deçà et au-delà, son caractère change (c'est là que guette l'anachronisme cinématographique...)

 

Le contenu des légions

    Pierre COSME écrit que "l'accès aux légions était réservé exclusivement aux citoyens romains. Il pouvait arriver que la citoyenneté romaine fût accordée au moment de l'incorporation. Mais la maîtrise d'un minimum de latin était requise pour comprendre les ordres. 

Une légion représentait un corps de troupes dont les effectifs pouvaient osciller entre 5200 et 6000, répartis en dix cohortes de six centuries chacune. En temps de paix, il pouvait arriver que les légions fussent laissées incomplètes par économie. Une centurie comptait 80 hommes et le regroupement de deux centuries formait une manipule. On s'interroge sur le rôle tactique encore joué par les manipules depuis la création des cohortes. Les légionnaires étaient en majorité des fantassins mais chaque légion comprenait un contingent de 120 cavaliers. Les effectifs des centuries de la première cohorte avaient été doublées, sans doute à la fin du Ier ou au début du IIe siècle de notre ère : elles comptaient donc 160 hommes au lieu de 80. (...) Cette particularité remonterait au règne de Vespasien qui aurait reversé dans la première cohorte les vétérans retenus sous les enseignes à l'issue de leur congé. Maintenus sous le nom d'évocat dans l'armée au-delà du temps de service légal, certains d'entre eux avaient vigoureusement protesté contre leur sort pendant les mutineries de 14. Ces "réservistes" formaient jusqu'alors un détachement de 500 hommes (...) rassemblés autour d'un étendard (...) et étaient dispensés de certaines obligations qui incombaient aux autres légionnaires. Leur rôle devait ainsi être seulement défensif. Avant sa disparition, ce détachement aurait peut-être été commandé par un centurion portant le grade de triarius ordo ou par un curateur."

"Depuis l'époque républicaine, l'armée romaine faisait appel à des contingents fournis par les peuples alliés qui consistaient en unités de cavalerie (techniques de combat mal maîtrisées par les Romains) à l'exemple des cavaliers maures, d'infanterie légère ou de combattants spécialisés, comme les archers crétois ou les frondeurs des Baléares". 

 

La légion, unité politico-militaire

   La légion constitue l'unité militaire par excellence. Pas seulement une unité militaire, mais aussi un instrument socio-politique. Par sa composition (c'est vraiment Rome au centre des armées), par sa permanence (à partir de la fin de la République), par son poids technique (elle construit ses fortifications de marche, ses voies de communication...)... 

  Alain JOXE articule unités militaires et pouvoir militaire : "dans les luttes politiques de classe et dans les luttes militaires de classe qui en sont un cas particulier, ce ne sont jamais des modes de production qui s'affrontent, ni même des classes, mais toujours des partis ou groupes polyclassistes, représentant la capacité d''une classe de se trouver des alliés, ou des unités militaires, groupes polyclassistes également.". Cela est particulièrement vrai dans la légion, dans les relations entre la troupe et le commandement, dans leur origine sociale.

  A partir du concept de mode de production, "on ne peut analyser une formation concrète qu'en laissant sans statut le niveau politique et militaire réel, celui des opérations. Or c'est seulement par l'analyse centrale du niveau opérationnel qu'on peut donner au pouvoir militaire un statut théorique non strictement lié à l'existence de l'État ou du moins d'un État particulier. Il faut accepter que l'appareil militaire ne soit pas nécessairement la même chose que "l'appareil d'État", du moins lors des prises de pouvoir d'État (conjonctures révolutionnaires, double pouvoir, conquêtes, rémanence d'un pouvoir des classes hégémonisées ou conquises après révolution ou conquête, pouvoir qui est pouvoir de classe, non d'État, et qui peut être un pouvoir militaire (comme les maquis anticastristes de l'Escambray à Cuba)." L'histoire romaine fourmille précisément de ces événements où l'armée joue un rôle central, entre les guerres civiles, les guerres serviles et les guerres entre légions romaines.

"S'il est vrai que la violence est l'accoucheuse de l'Histoire, c'est la plupart du temps le pouvoir militaire organisé et en fonctionnement (c'est-à-dire faisant la guerre ou menaçant de la faire), qui est le principal agent de cet accouchement, qui gère ce passage de l'un à l'autre mode de production. Ce pouvoir militaire n'est pas seulement de l'une ou l'autre mode de production, il n'est pas simplement pouvoir d'une classe dominante dans un mode de production dominant, ni pouvoir d'une classe dominante dans un mode de production dominé, mais il devient, au moment militaire de la lutte des classes, l'agent efficace du basculement, le facteur d'émergence de la nouvelle hégémonie. (...) Pour étudier le rôle des unités militaires dans la lutte de classe, on est conduit en fait à partir uniquement de la totalité "formation concrète", définie comme champ unifié de luttes des classes. Mais là encore, il faut refuser la notion d'un système clos et d'un système totalement unifié, parce que la clôture et l'unification d'un champ de luttes ne peut être déterminé que par les luttes elles-mêmes et qu'on risque de nouveau de voir s'échapper, dans cet objet trop parfait, le facteur militaire qui est toujours, à la fois facteur de clôture et facteur d'ouverture d'un champ de luttes de classes. La totalité pertinente, c'est celle de formation concrète plus ou moins unifiée, plus ou moins fermée."

Cette manière de voir rend bien compte de la complexité du champ de luttes sociales dans l'empire romain, ensemble non clos, toujours en mouvement, aux frontières incertaines et mouvantes, aux constantes relations entre romains, barbares romanisés ou barbares tout court. Constamment les guerres mettent aux prises non seulement des intérêts d'empire romain contre empire parthe par exemple, mais également des éléments à l'intérieur de ces ensembles ouverts, de manière croisées, les alliés classistes pouvant changer d'une période à l'autre. Les classes dirigeantes de l'empire romain n'ont finalement jamais maîtrisé l'ensemble romain, sujet à toutes les formes d'alliances. Ce qui s'est passé sous la Royauté ou sous la République, où la phèbe et les praticiens font appel à des alliés contre des romains, se perpétuent par la suite, sous l'Empire, même si là le système impérial a pu un temps maîtriser les réactions de la phèbe (notamment par l'évergétisme). Et encore sous cet Empire, les différentes factions impériales firent-elles alliances très diverses et variées...

  "Sans nul doute, cette clôture dans la lutte et cette ouverture dans le lutte des formations concrètes n'est explicable, en dernière instance, que par une forme ou une autre de considération économique, c'est-à-dire par une vision systématique du mode de production de la formation, qui, concrètement, peut déborder les limites politiques d'une formation concrète, même si c'est dans une formation concrète déterminée qu'il émerge. L'économique reste le niveau explicatif en dernière instance, parce qu'on y peut séparer la production de la circulation et que, par là, tout système économique est un système ouvert, conceptuellement, et donc capable d'expliquer l'ouverture relative d'une formation." (Le rempart social)

  Dans l'empire romain, par exemple, les conditions économiques de la production agricole et minière sont déterminantes. A la fois par les acteurs qui produisent et ceux qui en profitent, lesquels sont distincts de par leur statut (colons citoyens romains, esclaves, peuples soumis) et distingués fortement par le biais notamment des impôts, afin de faire fonctionner le système impérial. C'est véritablement durant les plus grandes difficultés économiques que les guerres se font les plus féroces, et les guerres les plus féroces engendrent les déclins économiques. Quel que soit leurs amorces, les différents conflits se précipitent souvent suivant les conjonctures économiques, soit qu'elles soient à l'origine mauvaises, provoquant des "étranglements fiscaux", soit qu'elles soient finalement mauvaises car la rapacité de la fiscalité éponge les ressorts de la production...

    L'écheveau des luttes sociales qui prennent une allure militaire tout au long de l'histoire de Rome est bien restitué dans le récit qu'en fait Maurice MEULEAU : la lutte constante entre les différentes classes sociales, notamment entre les phébéiens et les patriciens et leurs différentes factions ne cesse de rebondir au fur et à mesure de la croissance de l'Empire. Dans une société qui hisse les préjugés raciaux, sociaux, ethniques et sexistes au rang de valeurs, les luttes prennent souvent un caractère violent que la constitution d'un droit, pourtant dantesque, ne parvient pas toujours à contenir.

 

L'histoire d'une formation impériale...

   Pour Alain JOXE, "l'histoire traditionnelle de Rome est frappante, parce que c'est celle de la trans-croissance d'une formation impériale qui s'est effectuée sans perte d'identité, malgré les changements d'échelle et les changements de systèmes de production induits par ce changement d'échelle, avec une capacité d'homogénéisation culturelle dont on observe encore les traces, dans la société contemporaine".  Empire esclavagiste, l'empire romain développe un instrument, la légion, outil d'un mode de destruction capable de répandre cet esclavagisme à une échelle inconnue jusqu'alors. "Comment expliquer la supériorité de la légion sur des adversaires aussi différents que les peuplades barbares d'Occident, la phalange macédonienne et l'armée mercenaire professionnelle des Carthaginois, sans compter leur flotte? Quelles résistances obscures ou éclatantes ont été brisées chez les peuples, et comment?

Toutes ces interrogations sont des lieux communs de l'Antiquité. On y répond toujours en évoquant l'efficacité du soldat légionnaire et aussi la "correction" des Romains dans l'application des traités (...). Il faut également comprendre aussi le contenu des traités, comment Rome traitait les vaincus et comment ce traitement se rattache à la double déchirure fondatrice de la Cité, dans la forme particulière qu'elle avait prise à Rome." Le sociologue de la défense revient sur la tactique de la légion pour constater que "le combat d'infanterie proprement dit est une invention romaine". En fait, "il y a tellement de politique dans la supériorité militaire romaine qu'on ne peut se contenter d'un niveau d'analyse technico-militaire."

 C'est ce qui l'amène à détailler "l'articulation aléatoire d'un système stratégique" qu'est la légion. Elle a intégré "progressivement dans le code du système stratégique légionnaire les acquis de plusieurs types d'Etats présents dans l'environnement italien. Contrairement à ce qu'on a vu à l'oeuvre en Grèce, il n'y a pas dédoublement conflictuel du processus de création de la phalange (dans la sparte anti-esclavagiste) et de reproduction de la phalange (dans les cités esclavagistes) : mode de production, structure sociale et organisation de la phalange (la légion) forment à Rome un système unifié et cohérent qui s'autorégule autour du critère politique comme suspension de la lutte des classes, sans que triomphe jamais complètement ni la démocratie, ni l'oligarchie, ni l'hydraulique étrusque, ni la petite propriété quirinaire, ni la citoyenneté censitaire, ni l'égalité hoplitique."

Alain JOXE décrit alors ce qu'il appelle les trois fondations de Rome pendant lesquelles "la réinvention de la cité grecque dans le Latium aboutit à une "combinaison-conservatoire originale. La distribution des terres conquises se fait "dans l'ordre, c'est-à-dire par reproduction de l'ordre initial. En effet, le terroir de Véies fut structuré selon le modèle général, "colonisation patricienne-colonisation phébéienne" ; la priorité des empiètements des patriciens sur l'"ager publicus" était préservé et les patriciens parvenaient à reproduire activement à leur profit l'effet hégémonique propre au critère religieux, dont ils conservaient une sorte de monopole".

"En résumé, alors qu'en Grèce on n'avait connu qu'une série de tentatives incomplètes, de combinaisons boiteuses associant des critères militaires sociaux et économiques hétérogènes, la légion combine d'emblée trois types de relations sociales militarisées : c'est une démocratie militaire barbare, c'est une phèbe "asiatique" capable de "corvées d'État", c'est une phalange hoplitique "hellénique" de propriétaires libres." Lisons donc que :

1 - la légion conserve certains traits de la démocratie militaire qui règne chez les barbares montagnards, ses voisins, ancêtres et ennemis immédiats, le droit d'élire directement des chefs de guerre (les deux consuls et les tribuns militaires) ;

2 - la légion conserve certaines qualités de la classe paysanne d'une formation "asiatique" héritée de l'époque étrusque. L'origine de la phèbe, sa capacité de grands travaux collectifs (...) tout ce savoir populaire, guidé par des magistratures civiles patriciennes, est transcrit intégralement dans ce qui apparaît comme une partie de la discipline militaire romaine ;

3 - la légion a toutes les caractéristiques classiques de la phalange hoplitique esclavagiste. Les légionnaires sont bien des citoyens propriétaires ou propriétaires virtuels du sol, qui combattent dans des guerres de plus en plus prolongées, pour défendre ou pour acquérir des terres et/ou des esclaves.

  "Parce qu'elle regroupe ces trois caractéristiques, la légion n'est pas seulement un outil des citoyens romains, mais une usine à citoyens romains, et ce caractère qui s'est confirmé par des adaptations successives et des transformations radicales à la mesure du changement d'échelle des conquêtes, trouve son origine, sans doute, dès l'apparition du système au Ve siècle (av. J-C.). Cette capacité originale par rapport à l'ouverture du système athénien des clérouquies et à la fermeture du système spartiate, parait liée à deux traits particuliers de la société politique romaine. L'un concerne la relation entre consentement et coercition dans le pouvoir du patriciat après la création du tribunat de la phèbe. L'aristocratie romaine reconnaît à la phèbe, avec la "loi sacrée", un droit de lynchage tumultuaire en cas d'atteinte à son tribun, en échange du maintien de son droit de commandement militaire ; l'autre concerne la capacité de l'aristocratie romaine de reconnaître des sénateurs romains dans les aristocraties des cités alliées. Ces deux relations de classes, verticale intérieure et horizontale extérieure, confèrent à la légion le caractère d'un système ouvert à croissance indéfinie." C'est dans le cadre de cet équilibre dynamique que Rome invente une nouvelle vision de la guerre, qui n'admet pas la défaite : chaque grande campagne doit se traduire, sous peine de mettre en danger tout l'équilibre, par la soumission du peuple combattu.

"La conquête romaine n'a pas pour objectif la destruction des élites et la vente en esclavage du peuple de la société conquise, règle de fer du comportement athénien lorsqu'il est poussé aux extrêmes. Rome pratique une cooptation terme à terme dans la cité romaine, système de "destruction-conservation" bien particulier : elle accepte très tôt d'intégrer dans le Sénat romain les aristocraties voisines et, en même temps, d'intégrer les phèbes voisines dans les troupes auxiliaires des armées légionnaires. Les auxiliaires sammites et campaniens ont joué très tôt ce rôle aux côtés des légions consulaires. La légion n'est donc pas seulement la religion de Rome (l'auteur prend le mot religion au sens plein, rassembler, réunir, pas seulement au sens "religieux" du terme...) mais c'est aussi la religion des peuple conquis."

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991 ; Le rempart social, Galilée, 1979. Maurice MEULEAU, le monde antique, dans le monde et son histoire, tome 1, Robert Laffont, Bouquins, 1990. Pierre COSME, L'armée romaine, Armand colin, collection U, 2012.

 

STRATEGUS

 

Relu le 12 janvier 2012

Partager cet article
Repost0
28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 12:56

        La formation impériale, conçu par Alain JOXE comme "cas général de la formation sociale concrète", à rebours de la conception habituelle d'un système mondial d'États-nations, permet de comprendre sans doute mieux,comment se forme et perdure des ensembles politiques cohérents. Il définit ce qu'il entend par là avant de fournir des illustrations historiques concrètes.

 

La formation impériale est un champ complexe de luttes de classes :

- Complexe parce que hétérogène, intégrant plusieurs champs de luttes de classes séparés qui sont d'anciennes formations concrètes et/ou de nouvelles formations concrètes faisant schisme.

Cette complexité provient à la fois de la présence d'unités militaires différentes et de la présence de plusieurs modes de production. Cela fait appel à la fois à une logique de conflits entre plusieurs unités porteuses d'armes et à une logique (d'inspiration marxiste) de conflits entre modes de production concurrents. L'articulation de ces conflits permet de comprendre pourquoi subsistent longtemps des modes de production inférieur (en productivité). L'articulation tributaire par exemple est plus efficace que celle du travail forcé pour dégager une "main-d'oeuvre salarié, du point de vue de la formation dominante, mais l'existence d'une masse servile, grossie au rythme des conquêtes peut camoufler un moment la possibilité d'emplois plus productifs de la main-d'oeuvre... "La stabilité d'un empire, toujours définissable en termes d'optimum de transition abortive (entendre par là un équilibre d'accélérations et de freinages de l'expansion des relations sociales), est combinée intelligemment ou du moins intelligiblement dans les sous-formations maintenues à l'état de compartiments étanches, au sein desquels se déroulent ainsi des luttes de classe locales hétérogènes à celles du voisin".... "l'émergence, peut-être aléatoires, du monde de production capitaliste comme mode de production de certaines formations concrètes (et surtout l'Angleterre du XVIIIe siècle) peut immédiatement être figurée comme combinaison de plusieurs formations concrètes avec leurs modes de production non capitalistes autour de l'Angleterre dans la formation impériale britannique et la "transition au monde de production capitaliste", des modes de production de ces diverses formations sous-impériales, comme à la fois l'enjeu des luttes de classes dans ce champ hétérogènes de luttes de classes et l'objet, à tous les niveaux de son hégémonie, de la gestion politico-économique de la classe dominante anglaise, l'origine de sa division entre conservateurs et libéraux, c'est-à-dire partisans du freinage ou de l'accélération du procès - en fonction de diverses configurations possibles de classes alliées et de classes-appuis, ici et là"...  ;

 

La formation impériale comme ensemble unifié

- Unifié par l'usage de la violence armée, par la conquête et la répression, par une organisation centrale étatique, et/ou la désorganisation et la révolte et la violence généralisée par la multiplication des groupes armés.

Cette unification n'est jamais une tâche terminée : elle s'opère par l'exercice de la violence ou la menace de cet exercice, la menace de mort plus ou moins bien orchestrée. Elle est d'autant moins susceptible de se terminer qu'il y a plus d'unités militaires ne servant pas les mêmes modes de production, les mêmes classes sociales. "L'unité par la violence en dernière instance suppose l'hétérogénéité mais l'expansion du mode de production le plus progressiste appuyé par le pouvoir impérial dans la formation concrète permet aussi d'arriver à une certaine homogénéisation, à l'égalisation relative des sous-formations entre elles et à la constitution d'un "noyau dur" du mode de production dominant permettant un bond en avant vers d'autres formations, permettant d'autres conquêtes". "La croissance de certains empires (romain, prussien, français) s'est faite ainsi par un processus de "conquêtes-homogénéisation-conquêtes nouvelles", mais au départ, il y a une formation ex-impériale sérieusement homogénéisée et militarisée, généralement par l'effet d'une menace de destruction militaire surmontée." Ce processus n'est pas plus caractéristique d'un mode de production ou d'un autre.

- Organisé par l'unification des luttes politiques, idéologiques et religieuses entre classes dirigeantes et par la division des classes appuis et des classes exploitées. 

La formation impériale est constamment organisée par l'unité des classes dirigeantes et la division des classes-appui et des classes exploitées, cette division étant entretenue plus ou moins consciemment par les classes dirigeantes. "La classe dominante de la formation impériale n'a le pouvoir économique et politique que parce qu'elle a réussi à nouer des inter-relations entre tous les groupes dominants de toutes les sous formations et à faire accepter, à ce niveau, une unité de critère dont le plus petit dénominateur commun est l'intérêt à la répression violence en dernière instance des différences espèces de couches exploitées qui existent dans les différents modes de production des différentes sous-formations sociales agrégées dans la formation impériale. cet accord minimal fonde l'unité du champ de lutte de classes en tant que champ de luttes des classes dominantes. Dans le cas où la péréquation des modes de production des différentes sous-formations est assez poussé et, où, par conséquents, il y a risque d'unification des couches exploitées, l'unité des classes dirigeantes pourrait être également ébranlée. Une des conditions du maintien du pouvoir des classes dirigeantes reste la division des couches exploitées, mais elle est alors obtenue sur le plan de l'espace sociétal unifié et non plus par l'entretien de sécessions spatiales virtuelles." L'hégémonie, au sens de GRAMSCI, passe par la constitution et la reproduction de classes-appui et de classes-rempart dont la division est soigneusement entretenue, dans le cas des empires à longévité importante et qui serve non seulement à protéger le pouvoir des forces populaires, mais à les diviser, en particulier grâce au processus politique de la représentation du système démocratique bourgeois. Pour ce qui concerne le cas des empires modernes. Pour ce qui concerne les empires antiques, il s'agit d'une manipulation constante du système démocratique également, mais dans des cadres autres, comme le Sénat romain ou l'Assemblée grecque. C'est la raison pour laquelle nous attachons autant d'importance, dans l'évolution de l'empire romain aux différentes campagnes militaires et aux conditions des débats à Rome, débats qui se déroulent entre membres citoyens d'un Empire de plus en plus étendu...

Pour clarifier son point de vue, même si cette sociologie de défense se construit au fur et à mesure, Alain JOXE écrit qu'on "est habitué à considérer la "formation impériale" comme un conglomérat géographique de formations géographiques. C'est là le trait général dans l'histoire précapitaliste, mais c'est un trait "agraire". Nous devons plutôt considérer aujourd'hui que le pouvoir de classes qui s'exerce sur les fractions divisées de la bourgeoisie, soutenues par des fragments différenciés de classes-appui et de classes exploitées transcrit en dehors de l'espace géographique la structure impériale type. Les partis classistes  du système bourgeois jouent le même rôle que les "nations vaincues transformées en provinces" dans le système impérial traditionnel. Le jeu militaire et civil sur ces ensembles fractionnés représente l'essentiel du savoir politique de classe depuis l'Antiquité. On peut l'appeler un art de la fortification sociale, pour reprendre une métaphore chère à Gramsci. Face à cet art, il reste évidemment aux classes exploitées de mettre au point unes "poliorcétique sociale", c'est-à-dire l'art du siège et la science de la contre-fortification et de l'assaut des remparts du pouvoir de classe, cette métaphore ne suppose nullement qu'il s'agisse là d'actions violentes." ;

 

La formation impériale comme ensemble "ouvert"

- Ouvert, du fait de sa division, sur l'ensemble de l'environnement.

Reprenant la conception marxiste de formation sociale, Alain JOXE estime qu'il faut remplacer la définition selon laquelle elle "consiste en une chevauchement de plusieurs modes de production dont elle détient le rôle dominant" (selon POULANTZAS, dans Pouvoir politique et classes sociales, Maspéro, 1968) par "une combinaison de formations sociales dont l'une joue le rôle hégémonique par son mode de production supérieur et/ou dirigeant par son mode de destruction supérieur". Il écrit que "la clôture concrète de la formation concrète ne saurait (...) être composée (en dehors d'insularité géographique "absolue", c'est-à-dire relative à un certain état des techniques de transport) que de pratiques concrètes d'acteurs sociaux concrets agissant pour clore cette formation concrète (isolationnistes) et n'y parvenant pas dans certains cas ; ou au contraire, agissant pour ouvrir cette formation concrète pour lui adjoindre d'autres formations ou pour les englober ("conquérants") ou pour faire englober la formation par une autre ("traîtres")." Le sociologue de la défense veut faire comprendre que les acteurs au sein d'un ensemble politique ne cessent de se combattre pour fermer ou ouvrir un espace donné, selon leurs intérêts et selon leurs calculs pour l'emporter. La clôture politique, institutionnalisée souvent, n'est jamais parfaite, parce que précisément cette clôture n'est pas acceptée par tous les acteurs. Certains ont tout à perdre, que ce soit dans les classes dominantes ou dans les classes exploitées, dans une clôture parfaite. "En termes de défense populaire (lorsque l'auteur rédige Le rempart social, nous sommes dans une période où l'on discute beaucoup de défense populaire, les années 1970), la lutte idéologique est, avant tout lutte pour dévoiler les nécessaires ouvertures de la formation impériale et les ouvertures des sous-formations entre elles, et de les définir comme vulnérabilités potentielles du systèmes de domination".

 

  Mais que sont ces sous-formations auxquelles Alain JOXE fait souvent mention? L'effort de théorisation sur la formation impériale oblige à préciser cela. Et l'auteur le fait par l'exemple du système des États contemporains. "Au cours de leur période de formation, il existait au-dessous de l'assiette géographique des États, de véritables formations concrètes "régionales" : États féodaux, grands apanages, provinces d'États en France, où régnèrent des féodalités locales en lutte avec des bourgeoisies, inégalement placées sous la protection-domination de la monarchie et, qui, lorsque le mode de production devint partout le mode de production capitaliste, conservèrent de leurs franchises d'origine des rôles diversement autonomes dans le cycle de reproduction élargi du capital ; tendant à se comporter presque en "bourgeoisies nationales" au sein d'un empire libéral. Bref, modes de production locaux, champs spécifiques de luttes de classes, théâtre politique local, il y a des sous-formations au sein de la formation élémentaire française, pourtant tête d'un empire. Au sein de ces sous-formation elles-mêmes, il n'est pas difficile de distinguer  de nouveau, une structure complexe hétérogène de type impérial, telle région, telle ville, constituant le noyau impérial et telle autre région, la périphérie. Là aussi, les modes de production des formations périphériques ne sont pas les mêmes que celui de la formation centrale et "résistent" éventuellement à la lutte de la classe dirigeante de la formation centrale pour imposer son mode de production. Dans la formation française, système de systèmes, la Vendée reste féodale et royaliste comme formation sociale, c'est-à-dire lutte contre l'unitarisme jacobin qui tend à homogénéiser la structure impériale interne par la conquête militaire des sous-formations dont le mode de production est trop dissemblable de celle du centre. On voit que pour arriver à l'échelle d'une "formation sociale élémentaire", il faut descendre assez bas dans l'échelle régionale, à celle que la géographie humaine française a appelé le "pays". On peut saisit que les luttes sociales se déroulent dans des ensembles relativement séparés, tandis que d'autres luttes sociales peuvent opposer des éléments de ces ensembles séparés à d'autres éléments qui se considèrent comme centraux... et dépositaires du pouvoir impérial. Les luttes économiques de tous ces sous-formations sont inséparables, sans s'y confondre, loin de là, des luttes entre acteurs militaires.

 

Comment les Empires "réussissent" ou "échouent"?

   Dans ces conditions, comment situer les empires qui "réussissent" de ceux qui "échouent"? C'est dans l'analyse de l'histoire du système international tel que nous le connaissons que l'on peut trouver. Il n'existe pas d'empire universel et il semble bien que sa formation soit très compliquée. Il n'a jamais existé non plus d'empire éternel, car au mieux (ou au pire), se font face de grands empires rivaux qui prennent la forme d'ensembles politiques à peu près fermés. "La fétichisation des conditions particulières de quelques États-nations européens, leur constitution en ces monades caractérisées comme le plus nec ultra de la cohésion politico-sociale, parce que capables de mener furieusement deux guerres mondiales avec des armées de civils, s'explique par l'étrange configuration des empires capitalistes rivaux, si on les compare avec celle des empires précapitalistes : toutes les têtes de formation impériales sont groupées en Europe et tous les empires dispersés, imbriqués dans le reste du monde." "Cette conformation géographique nouvelle s'explique parfaitement par le développement de l'industrie et du commerce international (et non plus le vol des surplus de la terre) comme principale source de surplus dans une formation donnée, par les progrès dans les transports maritimes, et par l'indifférenciation relative de l'espace et des distances géographiques qui découlent de tous cela." Au moment où l'auteur écrit, il apparaît qu'"il y a contradiction entre deux types de formes concrètes de pouvoir développées par les bourgeoisie au stade actuel : l'État-nation, et le conglomérat transnational qui agit à l'échelle de l'Empire américain." 

     En fin de compte, la formation impériale évolue sans cesse, et n'existe que pour autant que le jeu des multiples conflits en son sein et autour de lui, ne met pas en cause des équilibres fondamentaux, malgré les multiples destructions - économiques ou militaires - qui peuvent exister tout le temps de son existence. De manière sans doute paradoxale, ce n'est qu'à la fin des différentes paix impériales, pax romania, pax britanica, pax americana... que l'on peut rendre compte de la persistance jusque là de ces équilibres fondamentaux. Une des conditions du "succès" d'une formation impériale est qu'elle permet ce jeu de conflits se continuer sans affecter son existence. L'étude de ces équilibres fondamentaux, qui régissent les relations entre agents économiques et acteurs militaires dans des relations croisées complexes, pour des empires concrets ayant existé ou existant, permet seule de concevoir une sociologie de défense opératoire... c'est-à-dire en fin de compte une sociologie au service de protagonistes. La connaissance de l'art de produire comme celle de l'art de détruire est constamment recherchée, surtout par les classes dominantes, et depuis peu, par des classes exploitées. La connaissance des processus de destruction des systèmes capitalistes  est au coeur de la préoccupation d'un auteur comme Alain JOXE.

 

   Ce dernier écrit plus tard, que ce que  "l'empire a de particulier, par rapport à la société en général, c'est que l'articulation trans-organisationnelle y est fournie par l'application de la violence, mise en forme à chaque échelon. La menace de destruction y sert de ciment à la construction, non pas comme un état de la matière (pour qui la menace est simplement la fragilité) mais comme un action de la hiérarchie instituée."

 

Trois couples de formes impériales

Dans son étude sur les origines de la guerre, il décrit ce qu'il appelle les "trois couples de formes impériales", en faisant très peu référence aux problématiques marxistes.

"Les itinéraires conquérants, jalonnés de bataille, ont mené à une délimitation de l'Empire romain comme articulation de la menace de mort sur l'économie. On voit toujours le critère du militaire s'imposer au critère logistique en même temps que le critère logistique s'impose au militaire, dans cette fameuse dialectique du racket et de la poule aux oeufs d'or. Mais il faut distinguer entre des formes. Celles-ci s'étagent comme trois embranchements dichotomiques dans la généalogie de l'État : distinguer, d'une part, entre noyau pluriel et zone pionnière unifiées ; d'autre part, entre État délinquant et État logistique ; enfin entre l'Empire par le parasitage des stocks et l'Empire par le parasitage des flux. Ces trois formes se sont harmonisées dans l'Empire de Rome. Le seront-elles dans l'Empire américain?"

Nous pouvons reprendre ces trois "couples" :

- Noyau pluriel et zone pionnière unifiée : "On a relevé que, dans l'histoire des Empires, c'est la domination, la centralisation et la menace de mort, qui l'emportent toujours sur la liberté, le pluralisme et la négociation ; même au cours du processus de désintégration de chaque phase final, le retour au pluriel est rarement autre chose que la redéfinition d'un pouvoir central menaçant, prédateur à une échelle plus réduite (les royaumes barbares). Cela s'explique du fait de la supériorité presque constante des techniques de destruction sur les techniques de production. En outre, les "zones pionnières unifiées" des civilisations plurielles (Akkad, Assyrie, Qin, Rome, l'Amérique) qui sont plus rationnelles dans le perfectionnement des techniques militaires, le sont souvent aussi dans la standardisation des techniques de production, ce qui permet un bond de production même sans créativité supérieure. Les zones pionnières, ainsi, possèdent des atouts militaires et économiques face aux noyaux pluriels qui n'ont plus que des atouts économiques. Elles dominent sans cesse l'histoire et constituent les sources de l'impérium. Toutefois si la science permet, et d'ailleurs exige sous peine de mort, que les techniques de production l'emportent désormais sur les techniques de destruction, la prééminence des zones pionnières unifiées pourrait s'éteindre.

- L'État-racket et l'État logistique : "Dans les  Empires ainsi formés, le paradigme du racket, de "l'État délinquant", du parasitage actif violent des surplus en stocks, l'emporte structurellement sur l'État logistique productiviste, redistributeur et gestionnaire. L'Assyrie l'emporte sur l'Égypte. Rome sur l'Étrurie. En outre, l'État délinquant est le seul à connaître un cycle de croissance et d'extension visant l'Empire du Monde, car la conquête est le seul exutoire, la seule application constructive d'une supériorité technique en matière de destruction. Pour les nations productivistes, il vaut toujours mieux, à un moment donné de l'équilibre des forces, se soumettre et subventionner l'envoi de la violence prédatrice vers d'autres horizons que de se faire tuer jusqu'au dernier.

Accepter la domination est aussi un calcul stratégique. En effet, l'État-racket conquérant et prédateur "entre en possession" et doit, dès lors, gérer sa proie avec une certaine rationalité logistique. En supprimant la piraterie et les guerres internes de l'inde, l'Angleterre extrait de son Empire un maximum de prélèvements. L'Amérique lance le Plan Marshall sur l'Europe conquise et détruite. Mais l'étouffement de la poule aux oeufs d'or, cette tactique primaire, irréfléchie, qui se trouve toujours quelque part à la source du système de la prédation externe, se retourne en fin de cycle sur l'intérieur. Les exactions militaires, le développement parasitaire d'un fiscalité destinée à nourrir une bureaucratie prédatrice, tels sont les avatars, les réincarnations du code du racket dans l'Empire, une fois la conquête arrivée à ses limites. En cas de baisse de la production (par sécheresse, inondation ou manque de main-d'oeuvre), le maintien forcé du niveau de prélèvement se trouve inclus dans le code de fonctionnement de l'empire, car celui-ci est un système de régulation, non du système économique, mais du système de prédation. C'est ce qu'on voit fonctionner au Bas-Empire, mais aussi en URSS Brejnevienne (...)".

- Parasitage des stocks et Empire continental, parasitage des flux et Empire maritime. C'est une manière inventée pour échapper à la responsabilité de la conquête. "Cette échappatoire a été découverte au cours des siècles par les "Empires maritimes" qu'il faudrait appeler plutôt " les Empires du no man's land" puisqu'ils s'organisent en général autour des grands espaces arides non appropriables (mers ou déserts ou déserts métaphoriques des marchés boursiers) où seule la distance en délais de livraison structure les solidarités entre mafias "côtières" et confréries de "transporteurs". Pour Athènes, Carthage, Venise, Londres et New York, le racket opère aux frontières des sociétés logistiques, par le contact des ports, et la domination des flux, et la conquête du "hinterland" n'est pas requise (sauf à considérer l'Empire lui-même comme un espace quasi maritime où l'on ne contrôlera que certains ports et des îles). La domination des flux qui traversent le "no man's land", par contre, est indispensable. Elle est nécessaire et suffisante, éventuellement, pour tuer successivement plusieurs poules aux oeufs d'or situées dans le "hinterland" des ports, mais sans en périr soi-même, si l'on prend soin de découvrir à temps d'autres gisements ou d'admettre des temps de jachère. La tentation d'élargir le hinterland pour sécuriser la base d'opérations existe évidemment toujours. Athènes a une politique en Béotie, Carthage en Afrique, Venise sur terre ferme, Londres structure le Royaume Uni. Si l'Empire maritime est basé sur une île ou une presqu'île, les limites de sa conquête territoriale minimale sont proposées par la nature. La tentative de contrôler plus que les ports et de conquérir le hinterland existe aussi et peut mettre fin au racket du no man's land en obligeant l'Empire a devenir responsable logistique de sa conquête (...).

L'Empire de Rome a su combiner politiquement la conquête de la terre ferme et celle du "no man's land" méditerranéen ; économiquement, l'État-racket et la gestion logistique des centres de productivité ; militairement, le collage de divers types d'entreprises hétérogènes et l'homogénéisation des statuts civiques. (...) Les Empires moyen-orientaux du carrefour des trois continents reproduisaient avant Rome le schéma du prédateur montagnard ou nomade se jetant sur les zones de productivité des trois empires hydrauliques de l'Euphrate, du Nil et de l'Indus. Dans la mesure où il a su combiner les caractères prédateurs de l'Empire terrestre et de l'Empire maritime le cycle du pouvoir impérial romain a été plus long que celui de tous les Empires qui l'avaient précédé. La forme même de la Méditerranée purgée de pirates permettait de rendre internes une partie des flux entre économies hétérogènes. C'est un Empire composite géré comme un assolement et permettant de relayer le prélèvement sur les stocks par des prélèvements sur les flux et d'admettre et même de subventionner parfois la reconstitution des systèmes de production pillés. Cette gestion prudente concerne non seulement des gisements de productivité agricole, comme l'Afrique ou l'Égypte, où les garnisons étaient d'ailleurs faibles, mais aussi des "gisements de soldats" (des paysanneries libres), outil nécessaire à la reproduction des légions et donc à la production des esclaves, instruments d'une forme particulière de productivité. L'effondrement de l'Empire romain en Occident est une préalable plus important pour nous que tout autre cycle antique, car Rome est le dernier Empire universel européen avant la colonisation du monde par l'Europe et l'avènement du capitalisme et de la science. L'anarchie post romaine est bien le terreau sur lequel s'est développé, au Moyen Age, le mode d'articulation de la violence du marché et de l'État qui caractérise le monde contemporain. La reconstitution de la forme d'Empire dans les conditions du développement industriel capitaliste est une reconstitution à mémoire : l'Empire composite romain poursuit sa carrière dans l'imaginaire du pouvoir mondial capitaliste. Il peut encore servir à interroger l'actualité."

 

      Dans ce dernier développement, qui prépare dans l'esprit de son auteur les considérations sur l'archaïsme de l'Empire du monde contemporain et plus loin la problématique de l'Empire du désordre, nous voyons se profiler une certaine réponse à notre interrogation d'origine sur les conditions de succès et d'échec des empires. Mais, nous l'avons remarqué, il n'y a plus l'articulation entre luttes des classes et processus violents de conquêtes. Seule la dimension stratégique du point de vue de pouvoir dominant, dans cette exposition, est examinée. Non bien sûr que le projet d'articuler à la fois luttes sociales et processus violents, luttes économiques et luttes militaires, soit abandonné, mais il faut tout de même constater que du fait même de l'effondrement de toute une idéologie socialiste, qui suit l'effondrement de régimes qui s'en réclamaient faussement, cette articulation n'est plus développée avec autant de force et de détails.

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991 ; Le rempart social, Galilée, 1979.

 

STRATEGUS

 

Relu le 2 janvier 2021

Partager cet article
Repost0
23 août 2012 4 23 /08 /août /2012 09:55

         Avant d'en venir à l'un des objectifs d'une sociologie de défense qui nous intéresserait particulièrement, levons une équivoque autour de la Défense.

Il ne s'agit là historiquement que d'un mot substitut à la guerre, tant à la désignation des ministères et institutions chargés de la défense, anciennement ministères et autres organismes de guerre, qu'à une conception qui veut que l'attaque soit péjorativement conçue, tant le premier qui attaque dans une guerre en est considéré souvent comme le responsable... notamment après sa défaite!.

Aussi lorsque nous discutons de défense, il s'agit en fait de guerre, même si, épousant une dérive sémantique bien connue, nous pouvons considérer que toutes les guerres ne se font pas les armes létales à la main, et que toutes les guerres n'opposent pas nécessairement deux entités étatiques, comme en témoignent d'ailleurs les multiples guerres sociales qui ont traversé par exemple l'empire romain. Cette double conception guerre entre des unités militaires, guerre entre des unités parfois non militaires, nous guide tout au long de l'examen de ce que peut -être une sociologie de défense, avec toujours les mêmes questions primordiales : qui se défend? qu'est-ce qui est défendu? et comment cette défense se fait-elle?

Même si stricto sensu la guerre se fait d'abord avec des unités militaires, non préférons une vision qui fait jouer aussi la participation des civils, donnant sans doute une vision plus réaliste de ce qu'est précisément une guerre.

Même si stricto sensi, la guerre est obligatoirement armée, nombre de luttes sociales conservent une double caractéristique de pouvoir se mener avec ou sans armes ; de rester entre civils ou de se mélanger à une guerre stricto sensu, un continuum vérifié dans la vie réelle se faisant entre des conflits de toutes natures. Le phénomène guerre, par ailleurs, engendre des effets spécifiques incontournables.

A contrario, une sociologie de défense ne se réduit pas à une sociologie militaire. Sans se réduire à une sociologie militaire, allant en fait très au-delà, des travaux de sociologie de défense comme ceux d'Alain JOXE, constituent souvent notre référence. Étant entendu que le point de départ de la réflexion de cet auteur, qui utilise dans ses premiers écrits de la phraséologie marxiste, se situe autour de l'Empire et de ses conditions non seulement proprement militaires, mais en fin de compte, surtout sociales et politiques. Étant entendu que toujours pour cet auteur, il s'agit surtout de "voyages" aux sources de la guerre.

 

       L'un des objectifs d'une sociologie de défense est de tenir en quelque sorte les deux bouts des relations entre sociologie et défense.

Il s'agit de mesurer les liens logiques récurrents entre des conditions socio-économiques et politiques d'une part, des défaites et des victoires (souvent militaires) d'autre part, dans les conflits qui opposent des sociétés rivales ou des éléments rivaux d'une même société. Il s'agit de comprendre en retour les implications socio-économiques et politiques de ces défaites et de ces victoires sur les sociétés vaincues ou victorieuses. Et ceci en pointant les conditions stratégiques et tactiques des batailles ou des entreprises militaires.

Une démarche à la Tolstoï mettrait l'accent sur le désordre inhérent au déroulement de ces batailles dont l'issue peut dépendre parfois d'un pur hasard. Cette considération qui rend impossible l'atteinte d'objectifs d'une sociologie de défense peut être définitive, sauf dans le cas de l'existence d'Empires dont l'épaisseur historique dans le temps et dans l'espace exclue l'idée même d'un tel hasard. Même si les conditions réelles de ces défaites et victoires ne sont pas maîtrisées par les acteurs contemporains des conflits considérés.

Singulièrement, l'étude des empires de l'Antiquité d'abord permettent d'entreprendre une telle sociologie, parce qu'ils semblent mettre en place des schémas de fonctionnement, à leur fondation même, et parce qu'ils sont l'objet de tentatives d'imitation (parfois superficielles) par les Empires suivants... tout au moins en ce qui concerne l'Occident.

 

    Une hypothèse de base adoptée par Alain JOXE est qu'il "existe aujourd'hui une série de codes ayant permis à l'humanité de construire ces "machines à néguentropie" que sont les civilisations" (Voyage aux sources de la guerre), entendre par là l'élaboration de méthodes pour endiguer l'entropie sociale, le désordre qui menace sans cesse la vie sociale. Il accepte l'idée que "le multiple soit antérieur au structuré", reprenant une formule d'Alain BADIOU (L'Être et l'Évènement, Le Seuil, 1988).

"Le désordre et la violence, écrit-il, ont toujours existé dans l'histoire, mais il est visible que l'histoire fait la différence entre les désordres qui aboutissent à la mort et ceux qui conservent la mémoire du code de la reconstruction et qui, par conséquent, ne sont que des moments d'ouverture présageant la croissance. Ces savoirs, toujours transmis sous forme de proverbes et de lemmes, sont en général fondés sur l'idée que la meilleure défense est l'attaque (diviser pour régner, si vis pacem para bellum, etc), mais modérés par des messages contraires ("colosse aux pieds d'argile", "qui combat par l'épée périra par l'épée", etc)." C'est en repérant ces savoirs élaborés que nous pouvons comprendre comment les sociétés vivent et meurent : un des aspects visibles souvent est l'usage par les classes au pouvoir de la violence, pour maintenir la cohésion sociale. "La grande stratégie des systèmes de pouvoir de classe a parfois aussi été de prendre le risque stratégique d'un désordre généralisé pour éviter l'arrêt de la croissance, considéré comme assimilable à l'arrêt de la vie." 

 

    Dans le grand débat sur la question de savoir quelle est la forme sociale originelle, de l'État, de la Cité ou de l'Empire, il semble bien que ce soit la forme de l'unité militaire qui tranche. C'est l'unité militaire - et non une structure sociale quelconque, l'État par exemple, qui est l'acteur spécifique de la guerre, et qui détermine, voire sur-détermine, la forme d'une société.

Plutôt que de considérer les États-nations comme éléments de base, idée très historiquement marquée, Alain JOXE met en avant la nécessité de regarder où se situe réellement l'action et l'événement de la guerre : "Plutôt que de me situer au niveau des acteurs socio-politiques institués pour expliquer la guerre, il me fait au contraire, me situer au niveau de l'action et de l'événement de la guerre pour expliquer la genèse des acteurs socio-politiques ; et même, pour parvenir à la définition des acteurs sociaux de la guerre, il m'est prioritaire de passer par une définition pré-institutionnelle des critères d'action". "La sociologie du port d'armes ou de la prise d'armes, ne déploie sa spécificité que dans l'action de guerre, non dans l'institutionnalité étatique (ou administrative). C'est donc par référence à l'imaginaire de la guerre que je suis obligé d'analyser même les déploiement en temps de paix, et, ce faisant, j'aborde, même si les troupes ont l'arme au pied ou vaquent aux corvées de nettoyage des abords, le balai de genêt à la main, la sociologie de la conquête ou de la résistance à l'invasion." 

   L'imbrication (ou les positions) des classes, des castes, des groupes, des tribus et des armées produit des institutions comme l'État en s'y insérant plus ou moins complètement. L'État, conçu comme "membrane séparant l'intérieur de l'extérieur", est essentiellement poreux, à l'inverse de l'unité combattante, tant que celle-ci évidemment subsiste dans le temps. La frontière "résulte de l'application de la force sur certains points, marquant le terrain ("frontier" au sens américain), ou sur la construction d'une limite géographique de l'État comme localisation de femmes enfantant des citoyens ou sur la définition de l'appartenance à l'État par les limites des parentèles ; toutes ces limites sont non seulement unilatérales mais poreuses, car constituées par le contact avec un organigramme d'un autre type que celui de l'État. Même quand l'État a les frontières que lui ont données sa conquête, la conquête, comme résultat ou comme programme de conglomération, s'étend jusqu'au niveau des familles et des individus. L'État généralement conquérant a donc, en général, la forme d'un empire, et la porosité des limites d'un empire saute aux yeux comme corollaire de son hétérogénéité. Il est constitué d'un noyau et d'une couronne de peuples frontaliers au statut fluctuant : semi-citoyens, alliés barbares, amis formant rempart, colons-citoyens résidant au-dehors, barbares à conquérir formant cependant barrage poreux contre les barbares plus lointains.". On reconnaît là bien entendu, et l'auteur y fait souvent référence, des empires bien historiques, loin d'être simplement théoriques, comme l'empire romain.

    "Pensons que c'est le type d'organisation de l'empire et non de l'État-nation qui fonde la définition de la guerre comme "simple continuation du politique" et que ce "politique" concerne la gestion de conflits entre classes, castes, nations ou individus par les unités combattantes, qui sont des sociétés fermées destinées à jointurer des fermetures dans le champ poreux et fractionné de l'empire. Une telle définition pourra nous servir un jour à élaborer des systèmes de paix." 

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

Relu le 4 janvier 2021

 

 

Partager cet article
Repost0
20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 09:23

         La régularité avec laquelle se forment et se détruisent les empires, vastes ensembles de populations plus ou moins homogènes sur de grandes étendues de territoires sous l'autorité d'un centre politique, économique, voire religieux, amène à se poser la question de l'existence ou non d'une sorte de code conquérant.

Ce code, ensemble d'actions à entreprendre, dans un cadre géographique ou/et géopolitique, de pertinence plus ou moins générale, porté à la connaissance d'une élite qui possède la capacité de rassembler des hommes en vue d'un objectif commun et permanent, est l'objet d'une réflexion en sociologie de défense, menée surtout en France par Alain JOXE. Il ne s'agit pas bien entendu de sociologie des armées ou de sociologie de défense répandues dans plusieurs revues spécialisés... On peut regretter seulement que cette réflexion soit restée bien isolée...

L'existence d'un tel code conquérant peut reposer sur la connaissance historique que nous avons sur les événements qui conduisent à la constitution d'empire, sur les éléments indispensables à sa formation, éléments qui peuvent être de plusieurs ordres et doivent la plupart du temps intervenir simultanément. L'histoire du monde nous montre plusieurs grands empires successifs qui se constituent, à partir de bases géographiques récurrentes (conditions de relief, de climat, de stabilité des sols...). Pour que de générations en générations se perpétuent de tels empires, certaines conditions sont nécessaires, pas toujours suffisantes, et la connaissance de ces conditions fait la force des élites au pouvoir.

Le fait général de l'histoire des empires est... qu'il ne durent pas, en tout cas pas sans changer de forme. Témoin un empire romain, qui sous ce nom générique, qui perdure même dans les mentalités très longtemps sous le nom de Saint Empire Romain Germanique (et qui motive bien des diplomaties...), dont les formes changent de manière importance d'un siècle à l'autre tout en conservant ce qui fait l'essentiel de son emprise : la circulation dans des conditions relativement sûres des biens et des populations à l'intérieur de ses frontières (ou de ses limes...), une limitation de l'usage de la violence ouverte, une captation régulière par un même centre politique des richesses, même si les conflits socio-économiques sont extrêmement présents et virulents et même si une très grande partie de la population est soit servile, soit esclave...

 

     Alain JOXE, propose de comprendre les limites de ce code conquérant, en prenant précisément l'empire romain comme exemple-type d'empire (son épaisseur historique, comme les sources d'information, permettent de le faire). "Supposons, écrit-il, que la capacité de mise en ordre d'un conquérant soit limitée au départ par la pertinence (la compétence) du code de pouvoir qu'il a mis en oeuvre dans la partie "interne" de son itinéraire. J'appelle code un compromis stratégique entre classes sociales, intervenant à l'issue d'une série d'opérations pragmatiques (conflits et négociations), et créant, par un verrouillage irréversible, les conditions reproductibles d'une praxis réglée."

Il place cette hypothèse, somme toute vraisemblable dans un monde aux connaissances qui peuvent être relativement rudimentaires sur la manière d'exercer durablement un pouvoir, dans le moment  de la conquête militaire extérieure. "la conquête découle d'un savoir-faire-quelque-chose, c'est-à-dire d'une poétique (ce terme est pris ici au sens de la littérature grecque, notons-le) de l'articulation." Le sociologue de la défense prend l'exemple d'Alexandre Le Grand, qui amenait, rappelons-le, avec lui toute une foule de savants grecs et d'autres origine, "qui connaît, par sa pratique de l'objet "Grèce" (...) la façon dont un roi conquérant peut dominer un ensemble de libres cités, y répand ce code en devenant roi de l'Empire perse (créant des Alexandries un peu partout). "Les achéménides, quoique fascinés par le code de la démocratie citadine de l'Ionie, n'avaient eu qu'une vision instrumentale du fonctionnement des cités marchandes (disons-nous pour permettre de faire rentrer l'impôt ou d'amasser le tribu...) : un régime valable pour les peuples-serviteurs en charge du commerce naval. Non pas une vision systémique : un ensemble de sociétés urbaines autonomes fonctionnant comme des relais, des synapses, sur des flux non contrôlés centralement. Ils étaient incapables d'élaborer un code de la conquête sur le modèle de la généralisation de la cité ionienne au sein de leur propre espace. Au contraire, les Macédoniens fabriquent partout, le long de l'itinéraire conquérant en Orient, ce qu'ils ont été capables d'articuler en Grèce : des rapports entre trois types de sociétés économiques, (...) (soit) la royauté tribale-féodale (Macédoine) ; la cité grecque marchande esclavagiste (Athènes) ; la cité oligarchique terrienne non esclavagiste (Sparte)."

     Ce code conquérant, plus ou moins brièvement mis en oeuvre efficacement épuise ses effets, "avant la conquête du monde entier (du moins jusqu'à nos jours) et il n'y a jamais eu vraiment d'Empire universel". Pourquoi? En fait, toujours selon Alain JOXE, "les codes les mieux écrits (mais non strictement politique) sont les codes religieux ou juridiques. On peut ainsi tenter de suivre l'histoire des codes politiques grâce aux codes religieux et juridiques. Pourquoi le christianisme ne dépasse-t-il pas l'Europe, recule t-il devant l'Islam au Moyen-Orient et disparait-il en Afrique du Nord, pourquoi l'Islam ne peut-il mordre sur la Gaule et l'Italie, alors qu'il a progressé de manière foudroyante en Espagne? Pourquoi est-ce l'Espagne et non l'Empire ottoman qui conquiert l'Amérique?

On constate toujours qu'un code politico-religieux s'épuise (...) là où et lorsqu'il ne peut s'imposer que par la violence, par la destruction violente des codes locaux antérieurs. Un code qui sert trop bien à affirmer la conquête par la répression, s'affirmant comme détaillant des compétences répressives, - et se défendant déjà dans l'attaque - devient incompétent pour agglomérer des forces par la libération des forces locales et son extension est rapidement limitée dans l'espace et dans le temps. L'excès de compétence répressive dans la pratique de la conquête est bien l'équivalent d'une fortification prématurée auto-limitatrice." 

 

     Cette réflexion sur cet excès de compétence, qui est un excès d'utilisation de la violence, comparativement aux bienfaits qu'un Empire pour durer doit fournir aux populations conquises comme aux appareils conquérants, peut s'alimenter par la connaissance que nous avons des processus de formation et de destruction de quantité d'Empires, de l'Empire perse à l'Empire français, en passant par l'Empire romain ou l'Empire arabe. 

 

Alain JOXE, Voyage aux soources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991.

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 octobre 2020

Partager cet article
Repost0
6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 23:00

      Sous titré de façon plus explicite Comment l'&tat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, le livre de Hacène BELMESSOUS, déjà auteur de Mixité sociale : une imposture et de Le monde selon Disney, constitue une étude de journaliste d'investigation sur les processus en cours dans la politique urbaine.

Polémique, dénonçant la préparation discrète d'une guerre totale aux cités, "chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armée, cette enquête qui couvre une période très récente, s'attache surtout aux modifications de la politique de la ville décidée sous l'ère Sarkozy (en tant que ministre de l'Intérieur, puis Président de la République). Partie incidemment de l'activité d'une commission d'une ville du sud de la France en charge de la rénovation d'un quartier HLM, cette enquête explore à la fois les nouvelles missions confiées aux forces de l'ordre (Police et Gendarmerie), certains dessous de la rénovation urbaine et les développements de la vidéo-surveillance.

     "Qu'ai-je découvert dans la masse des faits et des témoignages recueillis?" s'interroge l'auteur en Introduction à son livre. "Que, depuis 2002, une guerre de conquête de ces cités se prépare en aval de ces trompe l'oeil que sont ces nouvelles formes urbaines. Au ministère de l'Intérieur, au ministère de la Défense, à Saint-Astier (siège du Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie, CNEFG) et à Sissonne (champ de manoeuvres du Centre d'entraînement aux actions en zone urbaine de l'armée de terre), j'ai pu observer les stratégies et les dispositifs opérationnels de cette guerre en marche. Pour mieux les comprendre, j'ai questionné ces gens du "terrain" mis sur pied de guerre par les plus hauts responsables politiques. Leur pronostic? Rien n'interdit, dans le climat de tension permanente entretenu depuis plusieurs années (militarisation de la police, instauration d'un état d'exception dans certains quartiers, désignation d'un ennemi intérieur, etc), de penser que, demain, Nicolas Sarkozy envoie l'armée dans les banlieues. Pronostic baroque? Ceux qui l'ont émis ne sont ni des plaisantins ni des "gauchistes". Ces hommes et ces femmes prennent au contraire très au sérieux les défis du maintien de l'ordre, mais ils s'inquiètent de l'orientation désormais donnée à leurs missions par le plus haut sommet de l'État. Chaque jour, ils reçoivent les secousses du dogme sécuritaire sarkozyste et ils considèrent que les choses sont allées trop loin, qu'on est entré dans un cycle infernal qui pourrait mener au pire. Aucun d'eux ne s'est confié à moi incognito, malgré le prix qu'ils pourraient payer en critiquant la stratégie du pouvoir. car ils ne sont pas naïfs : ils savent qu'en "Sarkozye" tout point de vue contraire à la vision du chef peut vitrifier son auteur, tant ledit chef n'hésite pas à exercer son droit de vie et de mort sur les carrières des agents de l'État. Un autre fait conforte cette hypothèse inquiétante : la modification en profondeur du Livre blanc sur la défense, devenu en 2008 le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. En fusionnant ces deux notions jusqu'alors distinctes au nom de la lutte contre la menace terroriste - qu'il associe dans une relation constante aux banlieues populaires -, ce document programmatique s'est ouvert un vaste champ de possibilités stratégiques. "Depuis l'adoption du nouveau Livre blanc, on a écrit noir sur blanc l'instauration d'un "contrat 10 000 hommes"", m'a confié en juin 2010 le lieutenant-colonel Didier Wioland, officier de gendarmerie et conseiller pour la sécurité intérieure et les questions de terrorisme à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense, qui fut chargé du projet Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale". "C'est-à-dire que les armées doivent pouvoir, à la demande de l'autorité politique, lorsque des situations graves frappent le territoire national, mettre à disposition cet effectif, essentiellement des forces terrestres. Maintenant, il faut réfléchir à l'emploi le plus juste de ces 10 000 hommes pour passer d'une logique de prestataires à celle de véritables partenaires participant à la prise de décision le plus en amont possible. Ce contingent de 10 000 hommes est actuellement à même d'être formé sur le territoire national, prêt à intervenir en cas de crise de grande ampleur. Ils sont dans des configurations opérationnelles de réversibilité, prêts à agir selon des délais gradués. Ce lange "crypté" mérite attention : en 2010, 10 000 soldats sont prêts à intervenir face à une "situation grave" survenant sur le territoire national. présenté de façon aussi vague, ce lieu est infigurable sur une carte d'état-major, mais il semble facilement localisable si l'on se souvient que, depuis l'automne 2005, un seul territoire absorbe l'attention de Nicolas Sarkozy : les "quartiers sensibles". Puisque cette évolution sécuritaro-militaire s'amorce inexorablement, j'évoquerai d'abord ce que serait ce "scénario de l'inacceptable" : une "opération banlieues" définie par un président soucieux de nettoyer de fond en comble cet "empire du mal" français. Et je restituerai dans les chapitres suivants les résultats de mon enquête : la façon dont, au sein de l'armée, de la gendarmerie et de la police, ont été vécus avec des réticences croissantes les emballements sécuritaires de l'État dans les années 2000 ; puis les discrètes et "perverses" évolutions des "politiques de la ville", conduites tant au niveau local que national, qui ont accompagné cette inquiétante dérive vers la préparation d'une guerre totale contre les "territoires perdus de la République", hypothèse du pire soigneusement préparée au cas où échoueraient les tentatives d'éradication pure et simple de ces quartiers qu'entreprennent certains élus locaux, de droite comme de gauche."

 

    Les faits que rapporte Hacène BLEMESSOUS, qui ont amené à plusieurs reprises des syndicats de police et de la magistrature à s'inquiéter ouvertement de certaines dérives, sont bien vérifiables malheureusement. Ce qu'il manque bien entendu, au-delà des faits saillants qu'il rapporte, c'est une enquête d'ensemble sur les réactions des autorités locales face aux demandes par le pouvoir central d'établissement de plans banlieues de toute sorte (allant jusqu'à légaliser des "comités de voisinages" d'immeubles). Les effets d'annonce sont si nombreux du côté de la Présidence de la République, les coupes sombres dans les budgets de l'armée, de la police et de la gendarmerie sont en même temps si fortes, qu'il convient de s'interroger, au-delà des discours, sur l'effectivité de la préparation qu'il dénonce. Outre le fait que même 10 000 hommes armés, ce qui semble impressionnant, vu notamment la technologie dont ils seraient dotés, ne suffiront probablement pas à couvrir plusieurs émeutes urbaines simultanées, il faudrait connaître l'état de connaissance réelle que possède les décideurs sur la situation dans les quartiers, depuis la fin d'une police de proximité, qui était aussi une police du renseignement. 

    Toujours est-il que ce livre est à prendre très au sérieux, dans une époque où ces préoccupations sécuritaires sont partagées par de nombreux autorités étatiques. Le phénomène décrit n'est pas propre à la France. Il faut se souvenir par ailleurs des émeutes des années 1960 aux États-Unis pour savoir que les situations sociales qui dégénèrent ne se règlent pas par des mesures politico-militaires. A la fin de son livre, le journaliste évoque toutes les résistances, hors système, qui se développent dans de nombreux quartiers et qui sont autant d'indices que sans doute le "scénario de l'inacceptable" n'aura heureusement pas lieu. Ces résistances se multiplient au fur et à mesure de l'accumulation de lois sécuritaires, dont de plus en plus de gens voient le caractère fallacieux (fausses du point de vue de leur objectif affiché et tendancieuses car toujours orientées vers les mêmes populations) et inefficace (car ne pouvant s'attaquant aux causes d'insécurité).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Entre 1977 et 2003, la politique de la ville visait à "réinjecter du droit commun" dans les quartiers d'habitat social. Mais depuis, derrière les grands discours, une autre politique se déploie discrètement : la préparation d'une guerre totale aux cités, transformées en véritables ghettos ethniques, chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armées. Voilà ce que démontre cette enquête implacable d'Hacène Belmessous, nourrie de documents confidentiels, de témoignages d'acteurs de la "sécurité urbaine" - politiques, urbanistes, policiers, gendarmes et militaire - et de visites des lieux où militaires et gendarmes se préparent à la contre-guérilla urbaine. Il explique ainsi qu'un objectif caché des opérations de rénovation urbaine est de faciliter les interventions policières, voire militaires, à venir dans ces territoires. Et il montre comment, à la suite des émeutes de 2005, deux nouveaux intervenants ont été enrôlés par le pouvoir sarkozyste : la gendarmerie mobile et l'armée de terre. Car avec l'adoption en 2008 du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, l'idée d'un engagement des forces terrestres en banlieue n'est plus un tabou. Mais s'ils se disent loyaux envers le chef de l'État, nombre d'officiers interrogés récusent ce "scénario de l'inacceptable". Quant aux gendarmes, ils contestent ouvertement leur rapprochement avec la police, tandis que nombre de policiers, aujourd'hui en première ligne, récusent la militarisation croissante de leur action. Autant de révélations inquiétantes, pointant les graves dérives d'une politique d'État ayant fait sien un nouvel adage : "Si tu veux la guerre, prépare la guerre!".

  Hacène BELMESSOUS (né en 1964), journaliste et chercheur indépendant, collaborateur de la revue Urbaniste depuis 1995, membre du think tank "Espaces publics", est également l'auteur d'autres ouvrages : L'avenir commence en banlieue (L'Harmattan, 2001) ; Voyage en sous France (L'Atelier, 2004) ; Mixité sociale : une imposture. Retour sur un mythe français (L'Atalante, collection "Comme un accordéon", 2006) ; Maires de banlieue. La politique à l'épreuve du réel (Sextant, 2007) ; Clandestine, L'État français tombe des sans-papiers (L'Atalante, même collection, 2011)...

 

Hacène BELMESSOUS, Opération banlieues, Comment l'État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, La Découverte, Collection Cahiers libres, 2010, 205 pages.

 

Complété le 16 octobre 2012. Relu le 15 juin 2020 (au moment des manifestations contre les violences policières)

Partager cet article
Repost0
5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 12:09

           La médecine militaire, en tant que discipline organisée et même si par le passé il a existé des services de santé dans les armées, est une institution récente. Les motivations de l'essor de cette médecine sont diverses mais rarement est posée la question-clé : quelle relation existe t-il entre la létalité des guerres (le taux d'attrition si l'on préfère, c'est-à-dire les pertes rapportées aux effectifs engagés) et le développement de cette médecine?. Ou, parce que la question fait facilement retomber sur les motivations habituellement avancées par les historiens ou les sociologues. En matière de stratégie militaire, les mauvaises conditions de santé des soldats ont-ils une influence sur l'issue, victorieuse ou non, des batailles? Et notamment dans le cas des guerres longues, comme les guerres grecques de l'Antiquité ou la guerre de Cent ans dans le Moyen-Age occidental ou encore la guerre de Sécession américaine.

La description des batailles se concentrent sur les tactiques militaires perdantes ou gagnantes, mais ne fait presque jamais état de l'influence des mauvaises conditions d'hygiène, voire des épidémies sur leur dénouement. Dans l'explication des campagnes militaires, la question de la santé n'est que très subalterne, alors qu'elle constitue tout de même une question qui la lie directement à la combativité des troupes. Certes, les marches épuisantes sont considérables, suite à des attaques surprises de l'adversaire, comme une cause parfois directe d'un échec. Mais il n'existe que de rares traces dans toute la littérature immense consacrée aux guerres, de l'impact des maladies sur la stratégie. Les écrits sur l'état de santé des soldats se concentrent souvent sur le traitement des blessés et de manière indirecte sur le traitement des morts au combat (pratiques de cérémonial militaire, conditions du retrait des cadavres des champs de bataille...). C'est surtout le versant de la souffrance des soldats que les ouvrages sur la médecine des armées évoquent. 

 

         Yvon GARLAN, dans un passage sur les services sanitaires dans les armées antiques, indique que le bien-être des soldats se trouve mieux assuré que leur santé, car ils y firent tardivement leur apparition "ou du moins tardèrent à s'y constituer en services autonomes, échappant à l'initiative privée."

"Jusqu'à la fin de l'époque classique en Grèce, aussi bien que sous la République romaine, l'État - tout en accordant sa protection aux victimes de la guerre (orphelins et mutilés) - se souciait assez peu, au cours des opérations, de la guérison des malades et des blessés : il s'en déchargeait sur les combattants eux-mêmes, sur les cités amies du voisinage, ainsi que sur les médecins personnels des chefs ou les médecins errants (souvent de médiocre réputation) qui suivaient les armées dans leurs déplacements. Les mercenaires de l'époque hellénistique, moins disposés que les citoyens à payer l'impôt du sang, commencèrent cependant à exiger de leurs employeurs davantage d'égards et de garanties.(...). Les services sanitaires s'améliorèrent progressivement à Rome au 1er siècle, mais ce n'est que sous l'Empire que des médecins firent officiellement partie des forces armées."

Nous nous demandons si d'ailleurs l'existence au sein des légions romaines de ces services sanitaires ne sont pas une des raisons de leur efficacité d'instrument de conquête et d'occupation. La préoccupation sur l'hygiène des troupes explique en partie l'existence d'une rude discipline militaire et l'organisation même du camp romain (avec un agencement réglementaire des tentes, des clôtures et des règlements stricts de circulation des hommes et des victuailles à l'intérieur du camp...). 

 

      André CORVISIER confirme qu'"on ne trouve aucun indice de soins particuliers donnés aux militaires avant les allusions faites par HOMÈRE (Iliade) aux deux médecins de l'armée des Grecs (...) et la représentation scythe de l'application par un soldat d'un pansement à son camarade blessé (...). Cependant dans la Bible (Nombre et Deutéronome), sont énoncées des prescriptions destinées à lutter contre la contagion dans les camps (éviction des lépreux et dysentriques, enfouissement des excréments à l'extérieur). En Grèce les militaires figurent parmi les gens soignés parmi les Asclépiades, mais les médecins d'armée apparaissent surtout avec l'emploi des mercenaires. Des médecins suivaient l'Armée d'Alexandre. Les armées de la Rome républicaine semblent avoir confié leurs blessés et malades aux soins des villes amies ou vaincues. Par contre, les armées impériales comptent des medici legiones (10 par légion) et les medici castrorum, ainsi que des miles medici. Au total, l'armée romaine aurait compté un millier de médecins (un pour 450 hommes). Elle aurait également disposé d'hôpitaux fixes ou valetudinaria."

       L'historien militaire  explique que quatre facteurs, plus ou moins liés entre eux, semblent avoir influé sur la formation d'une médecine militaire - très visible surtout au milieu du XIXe siècle, après les premières hécatombes de la guerre moderne : 

- le développement de l'art militaire : la manière de se battre conditionne la fréquence et la nature des blessures ;

- les progrès de la science médicale : ces progrès "offrent comme repères essentiels la pratique des amputations, un moment réduite par l'interdiction religieuse des opérations sanglantes, l'invention au XVIe siècle du garrot qui arrête l'hémorragie, la dextérité croissante des chirurgiens et les lents efforts pour lutter contre l'infection des plaies, de l'application du fer rouge à la pratique de l'asepsie par PASTEUR (XVIe-XXe siècles). Dans de nombreux domaines, chirurgiens et médecins militaires ont le plus souvent été à la pointe du progrès, car ils ont dû faire face à des demandes inattendues, massives, et sauf le cas d'épidémies, hors de proportion avec celles des populations. Enfin l'urgence a toujours commandé, d'autant que pendant longtemps la rapidité d'intervention a été le plus efficace moyen de lutte contre la gangrène." ;

- le développement de l'État et des administrations : dès que le souverain prend en charge l'entretien de ses armées (et ne les laisse pas au mercenariat plus ou moins organisé), comme sous l'Empire romain ou lors des monarchies européennes affermies, se mettent en place de nombreux moyens. Ce mouvement est renforcé avec l'instauration de la conscription. Ainsi la Prusse du XVIIIe siècle fut un modèle d'organisation des services d'hygiène au sens large. ;

- l'évolution des mentalités : la sensibilité et le prix accordé à la vie s'accroissent dans le temps, notamment en Occident. "Pendant de nombreux siècles, le militaire qui a choisi son état et dont la mort sanglante est moins fréquente que la mort par maladie (la mort de tout le monde) n'attire aucune attention particulière, alors que les épidémies ravagent les populations". Notons qu'elles peuvent ravager les armées mal organisées et désorganisées par des services d'intendance inefficaces ou rendus inefficaces par l'ennemi. "Les danses macabres ne lui accordent qu'une place limitée. C'est seulement trois quart de siècle après que la peste a été vaincue en Europe que le sort des militaires commence à émouvoir la sensibilité des hommes des Lumières. Fontenoy (1745) est le premier champ de bataille décrit comme un charnier, alors que Malplaquet (1709) et bien d'autres rencontres avaient été beaucoup plus sanglantes. La passion révolutionnaire oblitère un instant cette sensibilité naissante, qui se réveille en Europe avec la guerre d'Italie. Les pertes de Solferino, moins importantes proportionnellement aux effectifs, malgré les progrès de l'armement, émeuvent beaucoup plus l'opinion que celles du Premier Empire et suscite un mouvement d'opinion qu'exprime Henry DUNANT en fondant la Croix Rouge. Ce mouvement est renforcé lorsque les armées ne sont plus seulement composées de professionnels, mais d'hommes pour la plupart tirés de la population, comme c'est le cas avec la guerre de Sécession, la première "guerre de civils". Le soin aux blessés n'apparaît plus seulement comme une économie d'État, mais plus que jamais comme un devoir d'humanité. "

      Après avoir évoqué l'évolution historique des services de santé, François CHATELET résume la situation au XXe siècle : "l'organisation des services de santé dans les différentes armées est devenu de plus en plus semblable sous l'influence des praticiens et des impératifs de la médecine. Le bilan de l'activité de la médecine et de la chirurgie militaires depuis la guerre de Sécession est considérable, malgré l'augmentation des effectifs et l'invention d'armes nouvelles. Pendant la première guerre mondiale, le nombre des morts de maladies tombe bien au-dessous de celui des morts sanglantes et celui des morts par suite de blessures ne représente plus que les deux cinquièmes des morts sur le coup. Avec la seconde guerre mondiale le nombre des mutilés graves handicapés pour la vie se réduit également."

 

        Son propos n'est pas de faire le récit ou l'analyse des relations entre guerre et développement des épidémies, même sans l'usage d'armes biologiques de quelque nature que ce soit, et s'il ne mentionne pas l'épidémie qui suivit la première guerre mondiale et qui fit largement plus de victimes qu'elle, c'est parce qu'il concentre son propos au développement des services de santé. Mais il faut noter que dans tout son Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, il n'est pas fait mention de l'influence de l'état de santé des troupes sur le déroulement et de dénouement des batailles, sauf au détour de la description de certaines batailles. Une modélisation serait toutefois intéressante car elle est susceptible de modifier quelque peu notre compréhension de la défaite ou de la victoire de certaines armées. Les reconstitutions après-coup des tactiques militaires - surtout celles qui réussissent en fait...- n'intègrent pas cette variable de santé, alors que tous les historiens militaires expliquent que le hasard (qu'il n'explicitent pas assez toutefois selon nous) prend une part plus ou moins grande dans l'explication du succès ou de l'échec des campagnes militaires. Revisiter certaines batailles en se questionnant là-dessus serait sans doute très instructif.

 

 

André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.

 

                                                                                                                                                      STRATEGUS

 

Relu le 7 avril 2020

Partager cet article
Repost0
30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 14:36

      L'organisation socialiste de la France, sous-titre de L'armée nouvelle, constitue une référence dans la classes politique française et au-delà (des frontières et des fonctions), sur la question de la conscription, et partant de l'armée en général.

Cette oeuvre qui entend appuyer une proposition de loi sur le service national est une condamnation non seulement de l'armée de métier, mais aussi d'une armée de classe, à l'heure (le livre est publié en 1910) où la hiérarchie militaire est formée à partir du niveau des officiers de professionnels hostiles à la République et encore plus au socialisme. Elle se situe dans le cadre du débat parlementaire récurrent sur le service militaire.

Oeuvre-testament sur sa conception de l'armée, dont on ne peut savoir si elle aurait inspiré véritablement une politique de défense, vu que son auteur est assassiné en 1914, L'armée nouvelle continue de constituer un repère dans les conceptions politiques de l'armée. Elle est aussi considérée comme une oeuvre d'histoire et de sociologie militaires, par sa précision et son souci de rester toujours sur la réalité et non pas dans le débat idéologique, même si elle y participe. 

 

        Constitué de 13 chapitres au texte serré, abondamment situé dans les débats de l'époque, souvent polémique, le livre de Jean JAURÈS se termine sur l'énoncé de la proposition de loi sur le service national. 

 

        Le premier chapitre, Force militaire et force morale, pose la question : "Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de la paix? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ?" "Ce qui importe au socialisme, c'est donc de traduire en actes, par une application quotidienne, les résolutions essentielles de ses congrès nationaux et internationaux ; c'est de rendre visible et tangible sa pensée tout entière, sans mutilation, sans dénaturation. Que le socialisme lie sans cesse la libération des prolétaires à la paix de l'humanité et à la liberté des patries (...) Il faut qu'il démontre donc par son activité allègre que s'il combat le militarisme et la guerre, ce n'est point par égoïsme peureux, lâcheté servile ou paresse bourgeoise, mais qu'il est aussi prêt à assurer le plein fonctionnement d'un système d'armée vraiment populaire et défensif qu'à abattre les fauteurs de conflit ; alors, il pourra défier les calomnies, car il portera en lui, avec la force accumulée de la patrie historique, la force idéale de la patrie nouvelle, l'humanité du travail et du droit." Ce les ouvriers demandent, "c'est que la nation organise sa force militaire sans aucune préoccupation de classe ou de caste, sans autre souci que celui de la défense nationale elle-même." Il faut que les officiers reconnaissent l'admirable trésor de force morale que contient le socialisme ouvrier, sans avoir à souscrire à telle ou telle formule d'organisation sociale... L'auteur ne cesse de répéter, et pas seulement dans ce chapitre que "l'organisation de la défense nationale et l'organisation de la paix internationale sont solidaires."

 

            D'emblée c'est la par la question de l'active et de la réserve de l'armée que Jean JAURÈS débute ses critiques et ses propositions. "Le vice essentiel de notre organisation militaire, c'est qu'elle a l"apparence d'être la nation armée et qu'en effet elle ne l'est point ou qu'elle l'est à peine. Elle impose à la nation une lourde charge, mais elle n'obtient pas de la nation toutes les ressources défensives que la nation vraiment armée et éduquée pourrait fournir avec une moindre dépense de temps et de force". Par là, il critique une organisation de la défense qui place le citoyen deux ans dans l'armée active, onze dans la réserve de l'armée active, 6 ans dans l'armée territoriale, et 6 ans encore dans la réserve de l'armée territoriale. En fait, tous les citoyens passent deux ans à la caserne et ensuite, la réserve reste sur le papier et non dans les faits. Ce long service de caserne est la conséquence d'une idée fausse, les réserves étant tenue pour inférieures dans l'organisation de la défense.

"Un des pires effets de l'encasernement prolongé, c'est de donner au pays l'illusion que là est l'essentiel de l'éducation militaire, et de le détourner, de la dégoûter de l'effort viril et permanent qui doit assurer le niveau constant et normal de puissance défensive." Ce n'est que le jour où la France "voudra faire pour l'éducation de ses réserves et pour la constitution de leurs cadres un effort sérieux" que ce séjour dans la caserne ne sera plus une parenthèse inefficace et ennuyeuse, voire nuisible. C'est la même problématique que Jean JAURÈS traite, dans le détail dans les chapitres suivants.

 

        Ainsi, dans Défense mutilée et défense complète, écrit le leader socialiste, une véritable défense, "contre l'Allemagne militariste et absolutiste", est une défense qui mobilise dès les premiers temps de la guerre, l'ensemble de ses réserves, dont l'éducation se fait dans d'autres lieux que dans la caserne. Il reprend finalement à son compte une organisation en milices : "De fortes milices démocratiques réduisant la caserne à n'être qu'une école et faisant de toute la nation une immense et vigoureuse armée au service de l'autonomie nationale et de la paix ; voilà, dans l'ordre militaire, la vraie libération de la France". 

 

        Tout le milieu de son ouvrage, entre les chapitres 4 (Dangereuses formules napoléoniennes), 5 (Demain - Offensive et défensive) et 6 (La tradition révolutionnaire française)  constitue une véritable histoire sociologique de l'armée française.

Prenant le contre-pied d'idées qui se propagent, des états-majors à l'école de guerre, en faveur d'un "servile émulation du militarisme allemand", Jean JAURÈS bataille contre une mauvaise compréhension des grands auteurs militaires (CLAUSEWITZ entre autres) et des grands stratèges français (NAPOLEON...), mauvaise compréhension induite par un esprit revanchard (de la défaite de 1870...). En fait, c'est l'organisation, la discipline, qui doivent constituer les références des chefs-d'oeuvre de l'idée révolutionnaire. Il insiste sur le fait que CLAUSEWITZ, le meilleur interprète de la stratégie napoléonienne,  prône une défensive active, toute prête à se transformer en offensive ardente. Précisément, c'est par la mobilisation rapide de ses réserves que cette stratégie peut se déployer. "En effet, la France, par la mobilisation simultanée et par la concentration des douze classes qui correspondent aujourd'hui à la réserve, mettra en ligne, pour les premiers grands combats, une masse formidable de deux millions d'hommes, soutenue en arrière par les forces de la territoriale et pouvant se permettre par conséquent, même après un premier et grave échec, un nouvel effort, un vigoureux recommencement."  Il tire la leçon de l'amalgame réalisé pendant la révolution française entre les anciennes troupes royales et les régiments révolutionnaires, une des énergies indispensables à une telle stratégie : une véritable symbiose entre troupe et corps des officiers, un dépassement de la véritable ségrégation sociale qui règne dans l'armée. Une véritable éducation, qui donne une part moins large à l'encasernement à la française du moment et qui s'inspire, en le centralisant davantage du modèle des milices suisses, doit permettre la discipline et le sens de l'organisation nécessaires. 

 

           Dans les chapitres suivants (7, 8 et 9), Jean JAURÈS précise sa pensée. Il propose une idée de l'organisation nouvelle : Des troupes de couverture ; France et Suisse à propos du problème des cadres ; Formation et éducation des cadres De la prétendue unité d'origine ; Les officiers et les organisations ouvrières. Les officiers à l'université.

Sur les troupes de couverture, il entre dans le détail de l'organisation de la défense de la Suisse et la compare aux dispositions des dernières lois d'organisation de la défense française. Observant les différentes propositions qui circulent dans le monde militaire de son époque, il note certaines idées sur l'agencement des troupes suivant les zones du territoire plus ou moins proches de la frontière allemande et sur leur entraînement militaire avant d'insister sur une réforme du recrutement des cadres. Derrière son examen du système d'écoles préparatoires d'officiers de la Suisse, se comprend bien son combat contre la méfiance d'une grande partie du corps des officiers de l'armée française de donner une véritable instruction militaire à des ouvriers. Il souligne qu'en Suisse, les nominations d'officiers relèvent des cantons et comment l'instance fédérale fait le tri entre les propositions qui lui parviennent. "Il est donc à présumer non seulement que les officiers suisses sont les meilleurs que la Suisse peut avoir dans l'état présent de sa démocratie, mais qu'ils peuvent dans l'ensemble, comme l'attestent le travail d'esprit qui s'est produit en eux et le progrès de l'armée suisse elle-même, soutenir la comparaison avec les officiers professionnels." La cohésion (renforcée par un système d'élection) dans cette armée peut être une référence pour la France, sans proposer de transposer simplement cette organisation à un grand pays comme elle.

Il s'attaque à la prétendue unité d'origine qui dicterait le choix du recrutement des officiers, formule qui masque mal un principe élitaire. Le degré de connaissances intellectuelles requis pour l'officier dans les écoles militaires, la forme de la culture générale obligatoire nécessaire pour l'avancement (de soldat à sous-officier, puis à officier) ne résout pas la question. Il faut que les officiers spécialistes soient éduqués dans des conditions contraires à tout esprit de caste et de classe. Or l'esprit de caste (entre catégories d'officiers) égale au moins l'esprit de classe dans l'armée de son époque.

Dans le chapitre sur les officiers et les organisations ouvrières, l'auteur indique qu'"en premier lieu il importe qu'ils soient recrutés le plus largement possible dans tous les milieux sociaux : ou, pour parler plus exactement le langage qui convient à une société où le monopole de la propriété crée des classes, il faut, et pour l'armée, et pour le prolétariat, que l'élite des officiers puisse se recruter et se recrute parmi les fils de bourgeois, mais aussi parmi les fils de prolétaires, et qui gardent le souvenir vivant et la marque de leur origine." Il faut pour cela qu'interviennent les organisations ouvrières de tout ordre...

 

       Le ressort moral et social, les relations entre l'armée, la patrie et le prolétariat constitue le thème du chapitre 10. Ce chapitre, divisé en trois parties - Les répressions intérieures, La préparation d'un ordre supérieur,  Internationalisme et patriotisme - concentre de manière claire tout le propos politique et idéologique de Jean JAURÈS. Au lecteur moderne, nous dirions que s'il ne veut lire qu'une partie de L'armée nouvelle, que ce soit celle-là. Ici, toute une partie du socialisme français se défend à la fois contre la bourgeoisie jalouse de son armée, contre l'armée instrument de l'oppression capitaliste et contre tous les mouvements antimilitaristes qui considèrent l'armée présente comme intrinsèquement liée à l'impérialisme et au capitalisme, irréformable en tant que telle, instrument obligatoirement au service de la guerre. 

Dans la partie consacrée aux répressions intérieures, il commence, alors qu'il a déjà proposé une organisation de l'armée qui soit au service au prolétariat par se questionner : "Mais à mesure que nous recherchons de façon plus précise les conditions d'organisation d'une armée vraiment populaire, une question vitale se dresse plus pressante devant nous. Est-ce que le peuple ouvrier et paysan est disposé à assurer le fonctionnement de l'armée? Tous les mécanismes ne seront rien s'ils ne sont pas animés par l'énergie, par la passion du prolétariat lui-même. Tous les systèmes de recrutement des cadres, si démocratiques ou populaires qu'on le suppose, seront inefficaces si le peuple ouvrier et paysan se désintéresse de cette grande oeuvre, s'il ne se préoccupe pas de soumettre le commandement à son influence et de le pénétrer de son esprit, et il ne le pourra que s'il intervient lui-même passionnément dans le fonctionnement de l'organisation militaire. S'il a une attitude hostile, ou même s'il boude et s'abstient, tout changement de forme dans l'institution militaire aboutira, ou à dissoudre la défense nationale et à livrer la France à toutes les surprises du dehors, ou à reconstituer une oligarchie armée, d'autant plus dangereuse qu'une apparence d'organisation démocratique couvrira la puissance persistante et le privilège de fait des classes possédantes, seules maîtresses, par l'ineptie indifférence du peuple, de l'appareil de combat et de répression. Mais pourquoi le prolétariat n'assumerait-il pas, de son point de vue à lui, dans son esprit à lui, et selon la mesure de sa force grandissante, la grande tâche de l'organisation militaire et de la défense nationale? J'entends bien qu'une prédication souvent confuse d'antimilitarisme, ou même d'antipatriotisme, a accumulé sur ce problème des obscurités et des malentendus, mais cela même est une raison de plus de poser la question, et je suis convaincu qu'une analyse exacte du problème fera apparaître aux travailleurs la nécessité sociale et prolétarienne aussi bien que nationale, la nécessité révolutionnaire aussi bien que française, de constituer une armée nouvelle par l'intervention du prolétariat." Jean JAURÈS préfère laisser "la bourgeoisie conservatrice et réactionnaire à ses contradictions et à ses misérables intrigues" qui exploite entre autre la propagande antimilitariste qu'il combat. Et analyser la situation réelle : puisque les socialistes reprochent à l'armée d'être aux mains de la bourgeoisie, l'instrument des répressions intérieures et des aventures extérieures, il faut qu'ils prennent en main, en mettant en place et en profitant d'un rapport de forces favorable, toute la défense nationale. Le risque que l'armée demeure ce qu'elle est diminuera lorsque le conflit brutal entre le peuple et la bourgeoisie, mû par les ressorts de l'exploitation capitaliste que, invoquant Karl MARX et ses continuateurs, l'auteur ne mégote pas de rappeler et de dénoncer, s'atténuera et fera place à une coopération dans le cadre de la mise en place progressive du socialisme. 

C'est sur cette préparation d'un ordre supérieur que l'auteur insiste, préparation dans les déchirements de la lutte des classes et l'exaspération des conflits. "Capitalisme et prolétariat, dans l'ordre de la production aussi et du progrès technique, en se heurtant et se combattant, ont concouru, à travers les douleurs et les haines, à un commun progrès, dont les deux classes bénéficient inégalement aujourd'hui, dont bénéficieront un jour également les individus des deux classes, dans une société où il n'y aura plus de classes, et où les longs frissons de la guerre terrible et bienfaisante à la fois ne se survivront plus, parmi les hommes égaux et réconciliés, qu'en une vaste émulation de travail et de justice."  "La démocratie (parlementaire, rappelons-le) donne des garanties aux deux classes et tout en se prêtant, en aidant à l'action du prolétariat vers un ordre nouveau, elle est dans le grand conflit social une force modératrice. Elle protège la classe possédante contre les surprises de la violence, contre le hasard des mouvements désordonnés. A mesure que le régime d'une nation est plus démocratique, plus efficace, les coups de main, les révolutions d'accident (ici l'auteur pense entre autres au boulangisme...) et d'aventure deviennent plus difficile. D'abord le recours à la force brutale apparaît moins excusable à la conscience commune, à l'ensemble des citoyens, quand tous peuvent traduire librement leurs griefs et contribuer pour une égale part à la marche des affaires publiques." 

Internationalisme et patriotisme sont entièrement liés dans l'esprit de l'écrivain socialiste. Confiant dans le caractère favorable au prolétariat de l'évolution de la société démocratique bourgeoise, il pense qu'il n'y a pas entre les peuples, entre nations, les mêmes garanties qu'entre classes sociales différentes à l'intérieur des nations. Une analyse dense et courte indique que la force du militarisme n'est pas la même dans tous les pays, que les rapports de force entre prolétariat et bourgeoisie diffèrent d'un pays à l'autre.  Mais "qu'on ne dise point que les patries, ayant été créées, façonnées par la force, n'ont aucun titre à être des organes de l'humanité nouvelle fondée sur le droit et façonnée par l'idée, qu'elles ne peuvent être les éléments d'un ordre supérieur, les pierres vivantes de la cité nouvelle instituée par l'esprit, par la volonté consciente des hommes." Optimiste, lyrique parfois, volontariste en tout cas pour forger cet ordre social nouveau, Jean JAURÈS estime qu'"il n'y a aucune contradiction pour les prolétaires socialistes et internationalistes à participer, de façon active, à l'organisation populaire de la défense nationale.". Il n'a pas vécu suffisamment longtemps pour que l'on connaisse son attitude concrète devant les unions sacrées de la première guerre mondiale.

 

             Les chapitres 11 et 12 reviennent simplement sur la question du recrutement des cadres - Encore les cadres - les promotions et ce Mouvement des faits et des idées qui, selon lui doit véritablement faire du service militaire - seulement théoriquement obligatoire et universel - la pièce centrale de l'armée nouvelle. Les besoins massifs en hommes et en compétences requis par l'évolution de la guerre place la question des réserves au centre du débat. 

 

        Le dernier chapitre, le treizième, introduit directement la proposition de loi. Il propose :

- "Qu'on revienne au recrutement régional, qu'on le précise même en recrutement subdivisionnaire jusqu'à confondre le plus possible l'organisation de l'armée et l'organisation de la vie civile ;

- Qu'on mette dans l'éducation de caserne plus de vie, de liberté, que l'on multiplie les exercices en terrains variés, avec liaison des armes ;

- Qu'on double et triple le nombre des camps d'instruction, qu'on rapproche et solidarise le plus possible dans les manoeuvres, les quatorze classes de l'active et de la réserve ;

- Qu'on étudie sans routine, sans prévention, en tenant compte seulement des faits, quel doit être le volume de chacune des unités de combat, de façon qu'elles soient proportionnées à la faculté réelle de commandement des chefs ;

- Qu'on se demande, par exemple, s'il ne conviendrait pas, maintenant que les hommes doivent s'éparpiller dans le combat et que les unités occupent une plus large quantité de terrain, de ramener à 150 hommes les compagnies, pour que chaque capitaine ait sa compagnie dans la main et dans le regard ;

- Qu'on se préoccupe, pour ces études, non pas de traditions peut-être surannées, mais des nécessités vivantes de la guerre d'aujourd'hui, comme le demandent à ma connaissance beaucoup d'officiers. Qu'on rende par là même le commandement des compagnies plus accessibles ;

- Que dans toutes les manoeuvres, manoeuvres d'unité ou de groupes d'unités, les chefs se proposent un but intelligible, de telle sorte que, selon la recommandation célèbre de Souvorov, tous les mouvements puissent être expliqués aux soldats et compris par eux ;

- Que les grandes écoles militaires soient mises le plus possible en communication avec tout le mouvement intellectuel du monde moderne ;

- Que les groupes d'officiers d'état-major, dégagés de l'immense et souvent stérile besogne administrative qui les accable, puissent se livrer vraiment à l'étude de la science militaire, de l'art militaire, et deviennent dans toute l'armée des forces de pensée, de travail et de progrès ;

- Que les sinécures dorées des grands chefs soient abolies et que partout il y ait à la fois travail et responsabilité ;

- Qu'un effort systématique soit fait pour développer la valeur des officiers de réserve, qu'un diplôme d'études militaires soit exigé à l'entrée non seulement de toutes les fonctions publiques, mais de toutes les fonctions dirigeantes de la vie civile ;

- Qu'un effort immense soit fait aussi pour développer l'éducation physique de la jeunesse, non point par l'apprentissage puéril et l'anticipation mécanique des gestes militaires, mais par une gymnastique rationnelle s'adressant à tous et se proportionnant à tous, aux faibles comme aux forts, et élevant le niveau de la race."

   On le voit, ces appels voient large et certaines propositions sont reprises même jusqu'à la récente suspension du service militaire obligatoire...

Le texte de la proposition de loi, déposée le 14 novembre 1910, figure juste à la fin de ce chapitre intitulé simplement La réalisation.

 

      Louis BAILLOT et Jean-Noel JEANNENEY, dans leurs préfaces respectives, écrivent que bien sûr l'armée de 1910 n'est pas celle de 1975 ou de 1992, mais tous les deux mettent en évidence de nombreuses problématiques similaires entre le projet d'armée nouvelle de Jean JAURES et les diverses propositions, notamment et surtout à gauche de l'échiquier politique français aux dates encore proches.

La question des réserves, le problème du contenu de l'éducation militaire, l'organisation de la vie de la caserne, les conditions réelles de préparation à la guerre des soldats, les liens entre la vie civile et la vie militaire, le problème de la responsabilité citoyenne du soldats, tout cela est déjà traité dans L'armée nouvelle. Jusqu'en 1997, la presse se faisait l'écho régulièrement du "malaise de l'armée"... La question qui brûle toutes les lèvres est de savoir ce qu'aurait fait réellement l'auteur s'il n'avait pas été assassiné en 1914 : aurait-il plongé dans l'union sacrée, aurait-il accentué jusqu'au bout sa critique des politiques internationales française et russe? En tout cas, ce qui frappe par exemple Madeleine REBÉRIOUX, est le réformisme foncier du leader socialiste. Non marxiste, même s'il défend la thèse marxiste de la valeur et adhère à la théorie de la lutte des classes et si sa pratique politique fut souvent très proche du mouvement ouvrier, il se caractérise sans doute dans une grande sous-estimation du caractère de classe de la démocratie bourgeoise, et partout du caractère de classe de l'appareil militaire. Louis BAILLOT le souligne en tirant de l'oeuvre cette phrase clé : "En fait l'État ne réprime pas une classe, il réprime le rapport de classes, je veux dire le rapport de leurs forces."  Toujours est-il que l'engagement internationaliste de Jean JAURÈS a toujours été net et persévérant et sans doute est-il directement lié à sa disparition.

Cette oeuvre ne s'inscrit pas seulement dans une défense d'une proposition de loi. Elle fait partie d'un ensemble ample, historique et sociologique, sur la guerre franco-allemande et la Révolution française. Son Histoire socialiste de la Révolution française (7 volumes, Éditions sociales, 1972-1985) est quasiment incontournable pour comprendre cette période essentielle.

 

 

Jean JAURÈS, L'armée nouvelle, L'organisation socialiste de la France, Introduction de Louis BAILLOT, Éditions sociales, 1977 ; Préface de Jean-Noël JEANNENEY, Imprimerie Nationale, 1992.

 Madeleine REBERIOUX, Jean JAURÈS, Encyclopedia universalis, 2004.

A noter que la première trace probante que nous trouvons du projet de l'ouvrage se trouve dans un contrat, en date du 25 novembre 1907, passé avec la maison Rouff, éditrice de la première édition. L'ouvrage devait s'appeler : La défense Nationale et la Paix Internationale. En 1910 seulement, Jean JAURÈS terminait son ouvrage et c'est le 14 novembre 1910 que l'édition parlementaire, aujourd'hui introuvable, de l'oeuvre, présentée comme proposition de loi, était publiée, suivant la formule, en "Annexe au procès-verbal de la séance du 14 nombre 1910" et sous le titre : Proposition de loi sur l'organisation de l'armée. L'édition de librairie paraissait peu de temps après, sous le titre L'armée nouvelle, et comme un fragment de l'ouvrage plus vaste que Jean JAURÈS voulait écrire sous le titre général : L'organisation socialiste de la France" (L'Humanité, en Avertissement de l'édition électronique par Wikisource de l'ouvrage - non encore complète).

 

Relu le 17 mars 2020

 

Partager cet article
Repost0
15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 14:16

        L'évaluation des résultats de l'activité du mercenariat en général reste à faire, mais il n'est pas interdit de commencer à poser les jalons (notamment les critères et les débuts d'une histoire revisitée). Une évaluation a bien été entreprise, de manière critique et historique, sur les impacts de l'adoption de la conscription à travers le monde, il est légitime de tenter d'en dresser une sur les autres compositions des armées, et notamment à travers leur mode de recrutement, comme les armées professionnelles ou le mercenariat.

          Comme le mercenariat constitue la forme la plus répandue dans l'histoire, des auteurs se sont exprimés sur cette forme d'armée, notamment dans les moments de crise, et singulièrement en Occident, au moment de l'émergence des États modernes sous la Renaissance.

 

          En Italie divisée en principautés de tailles très diverses, le mercenariat est couramment utilisé par les différentes forces en présence. L'auteur sans doute le plus marquant à s'être exprimé sur cette question, comme sur la question du pouvoir en général, Nicolas MACHIAVEL, critique l'action des mercenaires. Dans Le prince, en passant en revue les différents types de régime politique et les différentes armées qui les servent, le florentin s'exprime longuement :

"Ayant examiné en particulier toutes les variétés de ces monarchies (...) il me reste à présent à exposer de façon générale ce qui peut arriver à chacune de celles qu'on a nommées en ce qui concerne l'attaque et la défense. (...) Les principaux fondements qu'aient tous les États, tant nouveaux qu'anciens ou mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes : et comme il ne peut y avoir de bonnes lois là où il y a point de bonnes armes, et que là où il y a de bonnes armes, il y a nécessairement de bonnes lois, je m'abstiendrais de traiter des lois et parlerai des armes. Je dis donc que les armes avec lesquelles un prince défend son État, ou lui sont propres, ou sont mercenaires, ou auxiliaires, ou mixtes. Les mercenaires et auxiliaires sont inutiles et dangereuses : et qui tient son État fondé sur les troupes mercenaires, n'aura jamais stabilité ni sécurité : car elles sont sans unité, ambitieuses, indisciplinées, infidèles ; vaillantes avec les amis ; avec les ennemis, lâches ; point de crainte de Dieu, point de foi avec les hommes ; et l'on ne diffère la défaite qu'autant qu'on diffère l'assaut ; dans la paix on est dépouillé par eux, dans la guerre par les ennemis. La raison en est qu'ils n'ont d'autre amour ni d'autre raison qui les retienne au camp qu'un peu de solde, ce qui n'est pas suffisant à faire qu'ils veuillent mourir pour toi. Ils veulent bien être tes soldats tant que tu ne fais pas la guerre, mais la guerre venue, ou s'enfuir ou s'en aller.(...) (L'auteur fait référence aux pratiques courantes de la guerre des sièges qui durent sans se terminer et des fréquentes manoeuvres inabouties qui sont le lot des guerres d'Italie de son époque...).  Je veux démontrer mieux la disgrâce de ces armes. Les capitaines mercenaires, ou sont d'excellents hommes de guerre, ou non ; s'ils le sont, tu ne peux te fier à eux, car toujours ils aspireront à leur propre grandeur, ou en t'opprimant toi qui es leur patron, ou en opprimant d'autres contre ton intention ; mais si le capitaine n'est pas habile homme, il te mène à ta perte, pour l'ordinaire. Et si l'on répond que quiconque aura les armes en main en fera autant, mercenaire ou non, je répliquerai que les armes doivent être utilisées ou par un prince ou par une république : le prince doit aller à l'armée en personne, et faire lui-même office de capitaine ; la république doit envoyer ses citoyens, et quand elle en envoie un qui n'apparaisse pas habile homme, elle doit le changer ; et quand il l'est, le tenir en bride par les lois, pour qu'il ne s'écarte pas du droit chemin. Et par expérience on voit les seuls princes et républiques armés faire de très grands progrès ; et les armes mercenaires ne faire jamais que du mal ; et il est plus difficile d'amener à obéir à un de ses citoyens une république armée de ces propres armes, qu'une qui est armée d'armes étrangères. (...).

Les troupes auxiliaires, qui sont l'autre sorte de troupes inutiles, c'est quand on fait appel à quelque potentat qui avec ses troupes te vienne aider et défendre (...) Ces troupes peuvent être utiles et bonnes pour elles-mêmes, mais sont, pour qui les appelle, presque toujours nuisibles ; car en cas de défaite tu restes battu, en cas de victoire tu demeures leur prisonnier. (....) Les armées de France se sont donc trouvées mixtes, partie troupes mercenaires et partie troupes propres ; et ces troupes toutes ensemble sont bien meilleures que les pures auxiliaires ou les purs mercenaires, et bien inférieures aux troupes propres.(...)".

 

        Beaucoup d'historiens considèrent que le mercenariat, parce qu'il allie absence de stratégie globale, absence de but de guerre bien défini et masses d'hommes et de troupes très inégalement pourvues en armement et en équipement, constitue un véritable facteur de désordres de tout ordre. Et cela d'autant plus que les troupes mercenaires sont mobiles. Sans aller jusqu'à la Perse antique où les conquêtes sont le fait de troupes bigarrées se déplaçant, pratiquement comme des villes entières, sur de grandes distances, mélangeant pillages et prises réelles de territoires - Il serait en passant intéressant de faire une étude sur le passage du nomadisme au sédentarisme en relation avec les modes de constitution des empires - plusieurs périodes historiques de guerres interminables peuvent être analysées comme résultant de l'activité de troupes mercenaires. Ce qui ne veut pas dire que toutes les guerres interminables sont le fait de troupes mercenaires. Aussi, c'est véritablement dans le détail historique qu'il faut rechercher les implications - en amont et en aval - de mercenaires dans les armées. Cela dit, il faut prendre garde à un effet paradigme qui fait considérer la conscription comme le seul mode de recrutement et d'organisation des armées comme le seul moralement, militairement ou politiquement acceptable, que ce soit à court, moyen ou long terme. Non que ce paradigme de la conscription en soit un trompeur, mais parce que la réalité sociale et politique est toujours compliquée.

 

          Yvon GARLAN, à la suite d'autres historiens, constate que "l'avènement de la cité et la constitution des royaumes mirent fin à la pratique des guerres "privées" : du moins dans des secteurs limités du monde antique, d'extension variable selon la puissance d'expansion de ces structures étatiques. Car dans leurs interstices et sur leur périphérie se maintinrent longtemps des formes d'hostilité ouvertes ou larvées qui continuaient à échapper, en fait ou en droit, au nouveau institutionnel : en premier lieu, la piraterie et le brigandage".

Cette piraterie et ce brigandage antiques "sont des phénomènes d'une irréductible ambiguïté : alimentés à la fois par la révolte individuelle, le malaise social et les résistances à l'hellénisation ou à la romanisation : parfois versant dans l'anarchie, parfois tendant à se couler dans un cadre étatique ; assimilés à des manifestations soit de guerre civile, soit de guerre étrangère. le seul point qui fût commun à toutes ces formes d'insubordination était le refus des institutions et des valeurs établies, qu'elles affrontaient de l'intérieur ou de l'extérieur, dans leurs zones de moindres résistance et dans leurs périodes de crise."

Ce phénomène se distingue fortement du mercenariat qui s'inscrit, dans l'évolution du monde gréco-romain, à l'intérieur des nouvelles structures, et des nouvelles formes de recrutement propres aux cités et aux royaumes. Même si les mercenaires, faute d'avoir été payés, ne disparaissent que rarement et peuvent être amener à verser dans la piraterie ou le brigandage, leur apparition se fait dans le cadre des liens forts entre activité militaire et statut de citoyen. Si l'essor du mercenariat dans le monde grec à partir du IVe siècle av. J.C. aboutit à dissocier le pouvoir politique du pouvoir militaire, "les soldats ne cessèrent pas pour autant de vouloir se constituer en puissance politique, de la même façon que les citoyens restèrent attachés à certaines apparences de la vie militaire (...). Même dans le cadre des royaumes hellénistiques où la réalité du pouvoir, en temps normal, leur échappait totalement, les mercenaires tinrent à conserver une activité "politique" formellement comparable à celle des citoyens (qui se réduisait elle-même, le plus souvent, à peu de choses...)", se regroupant en associations de nature extrêmement diverses. 

"Tant que la cité réussit à contrôler, à l'intérieur, le jeu des forces économiques et sociales, et à limiter, à l'extérieur, le champ et l'enjeu de ses activités militaires, elle réussit à préserver l'adéquation originelle de la fonction politique et de la fonction guerrière qui assurait l'homogénéité théorique du corps civique. Telle était la condition fondamentale de sa survie ; là se trouvait le point névralgique de son organisation. Ce qui le prouve à l'évidence, c'est que la crise de la cité se fit d'abord sentir à ce niveau : en Grèce, de façon brutale, sous forme d'un essor du mercenariat, tandis que parmi les citoyens romains se propageait , de façon plus insidieuse, la gangrène du professionnalisme militaire." Après ce jugement plutôt sec de l'effet sociétal de l'expansion du mercenariat, l'historien de l'Antiquité nous montre les ressorts de sa présence.

"Le mercenaire est un soldat professionnel dont la conduite est avant tout dictée, non pas par son appartenance à une communauté politique, mais par l'appât du gain : c'est la conjonction de ces trois aspects, de spécialiste, d'apatride et de stipendié, qui fait l'originalité de ce type humain dans le monde antique, comme dans le monde moderne. Il est rare que le mercenaire ait été totalement absent des armées antiques : parce que toute société comporte normalement un certain pourcentage de baroudeurs et d'aventuriers prédisposés à ce genre de métier, et surtout parce qu'à cette époque on assurait volontiers de cette manière le service de telle ou telle arme qui exigeait un long entraînement. C'est ainsi que les grecs recrutèrent de tout temps leurs meilleurs archers de préférence en Crète, à défaut en Perse et chez les Scythes, tandis que les archers romains, sous l'empire proviendront fréquemment de Numidie ou d'Arabie." "l'usage de mercenaires est donc une constante du monde antique, mais non le recours au mercenariat - mot construit sur le modèle de salariat - qui implique que les mercenaires sont devenus proportionnellement assez nombreux pour influer de façon sensible, voire de façon déterminante, sur la vie militaire et, plus généralement, sur la vie tout court d'une société : nous sommes alors confrontés à un problème de pathologie sociale, et non plus individuelle."

Yvon GARLAN suit les périodes de faible ou d'importante activité des mercenaires et les moments de leur emploi le plus important se situent lors des périodes de colonisation ou de guerre prolongée (comme la guerre du Péloponnèse), avec un accroissement qui ne se termine pas, des monarchies hellénistiques (l'essentiel des forces armées...) à l'empire éphémère d'Alexandre le Grand. "Avec l'accroissement de l'offre et de la demande, le recrutement des mercenaires tendit à s'organiser, à se structurer : les États l'assurèrent de leur mieux, soit en concluant entre eux des contrats d'exclusivité ou de préemption, soit en prenant à leur service des chefs de bande, soit en dépêchant des émissaires sur les "marches" (...) où se concentraient les soldats en chômage. Peu à peu se dessinèrent de la sorte des voies privilégiées de migration militaire (...). Ces voies de migration étaient cependant soumises à de fortes fluctuations, fluctuations de longue durée déterminée par l'épuisement graduel des disponibilités humaines : c'est pour cette dernière raison que le degré d'hellénisation des mercenaires se mit rapidement à baisser au cours du IIIe siècle, quand, à défaut de Grecs et de Macédoniens trop longtemps sollicités, il fallut se rabattre sur les peuples à demi-barbares des Balkans et d'Asie (...).

Les mercenaires marquèrent les sociétés hellénistiques, d'abord par leurs interventions directes dans la vie politique, à l'instigation de leurs employeurs, suppôts de la tyrannie qui refleurit en Grèce et sur les marges des grands empires, ou, à l'intérieur de ceux-ci, garants du pouvoir monarchique, concentrés dans les citadelles urbaines, postés aux frontières ou disséminés dans les campagnes, tour à tour oppresseurs et protecteurs, et plus durablement au niveau culturel, lorsqu'ils furent employés par Alexandre Le Grand, diffusant la culture grecque (dans ses aspects cultuels et d'organisation des lieux d'entraînement physique, de divertissement et d'étude, les gymnases) dans pratiquement tout le monde antique. Facteurs de désordre, les mercenaires furent aussi vecteurs de formes précises de civilisation. Mais avant d'influer sur l'évolution des sociétés antiques, les mercenaires en furent les produits. L'expansion du recours au mercenaire n'est pas seulement dû à l'évolution des techniques militaires, car cette évolution favorise surtout la professionnalisation, quel que soit le mode de recrutement de soldats (service militaire très long par exemple).

Yvon GARLAN estime que le mercenariat est issu d'une crise interne à la Cité, qui produit des éléments sociaux en état de disponibilité de devenir des mercenaires. "Ce qui le prouve tout d'abord, c'est que le mercenariat s'est développé en Grèce, à l'époque archaïque et à partir du IVe siècle, en même temps que la colonisation et la tyrannie : ce sont là trois symptômes essentiels de crise sociale. Les deux premiers fonctionnent comme des soupapes de sécurité : l'une d'elles se bloque-t-elle, l'autre joue un rôle accru (...). La tyrannie  (manifeste) en dernier ressort, sur le plan politique, les antinomies insurmontables de la cité." "L'importance relative de la pression démographique, de l'inadaptation sociale, des difficultés économiques, des accidents politiques et des sollicitations extérieures est (....) difficile à déterminer (...) mais la régularité et la généralité du phénomène (le mercenariat) ne trompent pas sur la profondeur de la crise qui lui avait donné naissance." "Le mercenariat ne fut donc pas essentiellement en Grèce un facteur externe de désintégration sociale et politique : bien plutôt le résultat d'une crise de naissance ou de dégénérescence de la cité, dont le cadre étroit ne pouvait résister à la poussée de antagonismes internes. Il va de soi, cependant, qu'à certaines époques, et surtout sur les marges barbares moins fortement structurées, ces rapports de la demande et de l'offre purent occasionnellement s'inverser, l'essor du mercenariat s'accentuant alors par un simple effet de la vitesse acquise, et contribuant à aggraver  la crise de la formation sociale qui l'avait engendré."

 

       La longueur exceptionnelle de la durée de l'Empire Romain s'explique sans doute en partie par la persistance (les nombreuses réformes militaires voulurent aller dans ce sens) d'une tradition du soldat-citoyen. Si nous suivons encore Yvon GARLAN, "le mercenariat (...) ne connut dans le monde romain - affronté deux siècles plus tard environ à des problèmes identiques de recrutement - qu'un développement limité : on y eut recours seulement pour l'embauche de spécialistes (...) Car les progrès de l'impérialisme, réalisés avec le concours volontaire ou obligatoire des peuples vaincus, et accompagnés par la diffusion d'un droit de cité qui assura longtemps à ses bénéficiaires un statut privilégié tout en se vidant rapidement de toute fonction politique importante, donnèrent ici naissance à une armée professionnelle formée de citoyens autant que d'étrangers (pérégrins) assujettis à Rome et progressant par ce biais vers la citoyenneté. Cette évolution fut déclenchée au IIe siècle par une crise du recrutement militaire traditionnel, qui n'est qu'un aspect - essentiel il est vrai - d'une crise sociale d'une plus vaste ampleur directement ou indirectement provoquée par la multiplication et l'aggravation des opérations guerrières."  C'est un double mouvement de prolétarisation (les classes aisées échappant aux obligations militaires) et de régionalisation du recrutement qui fait de la légion romaine un assemblage de de plus en plus formés de barbares et de moins en moins de citoyens romains s'identifiant à Rome.

Ce double mouvement contribue à la désagrégation de l'Empire, comme le montre également de son côté Philippe CONTAMINE. "(Les) sources de recrutement aurait dû suffire : en fait, dans de nombreuses régions de l'Empire, les citoyens romains n'éprouvaient aucun attrait pour le métier des armes, ses risques, ses fatigues, le déracinement durable, voire définitif, qu'il entraînait souvent. Seuls les plus mal lotis acceptaient, faute de mieux, les rigueurs de la discipline. Aussi le recours aux Barbares dut être largement pratiqué, accentuant le divorce entre les populations de la romania et son armée." Aux forces régulières des provinces romaines s'ajoutent de plus en plus celles fournies par les fédérés, les peuples barbares, "principalement germaniques, qui se battaient sous leurs chefs traditionnels et recevaient de l'État romain, lorsqu'il les prenait à son service, une somme globale pour leur solde et leur entretien. Or il apparaît que bien souvent ces fédérés formèrent la partie essentielle des armées qui tentèrent de s'opposer à la poussée des envahisseurs." Nous pouvons très bien concevoir comment, notamment dans le Bas Empire, plusieurs armées romaines pouvaient se combattre, mercenarisées à défaut d'être composées uniquement de mercenaires, à travers le système de l'évergétisme si bien décrit par Paul VERNE. N'oublions pas non plus qu'aux premiers temps de l'Empire romain, dès les entreprises de Jules César, des armées romaines purent se combattre déjà l'une l'autre, les forces en présence étant composée de manière bien diverses... Le monde d'installation des armées romaines, s'installant dans le Bas Empire plutôt dans des forteresses-cités qu'aux frontières, la légion romaine pu être perçue comme instrument d'oppression par les populations. Il existe toute une continuité entre la fin de l'Empire romain et le début des royaumes barbares, continuité qui trouve une part de sa réalité dans le mode de recrutement des armées. 

 

              Philippe CONTAMINE explique qu'au Moyen-Age et à la Renaissance, distinguant bien les cas anglais, français et italien que "le recours aux différents types de mercenariat peut s'expliquer de la part des États par plusieurs causes. La première cause d'ordre purement militaire se trouve dans la valeur et la réputation d'un groupe de combattants dont il est impossible de trouver l'équivalent sur place, parmi les vassaux, les sujets, les concitoyens. "Il faut également tenir compte de la désaffection, temporaire ou prolongée, due à des circonstances politiques ou à une évolution du mode de vie, de telle catégorie de dépendants auxquels les princes, s'ils le pouvaient, accorderaient la préférence" D'un autre côté, "les pouvoirs purent utiliser des mercenaires parce qu'il existait, à titre au moins potentiel, un marché, ou une offre, la présence de ce marché s'expliquant à son tour par l'évolution démographique, ou même le jeu des pratiques successorales. Ajoutons qu'entre les employeurs et les employés, entre les recruteurs et les recrutés, l'interaction était constante : l'offre stimulait la demande en même temps que la demande suscitait l'offre." Les compagnies d'aventure, plus ou moins spécialisées, aux effectifs très variables opèrent sur tout le sous-continent européen. De composition parfois homogène au niveau de la provenance du recrutement, suivant la spécialité souvent (archers, frondeurs, spécialistes des sièges, manoeuvriers des balistes...), les grandes compagnies se mettent au service des rois et des princes ayant des moyens de financement tout le long du Moyen-Age, leurs entreprises alimentant la ruine et la ruine grossissant leurs effectifs des gens ayant tout perdu. Plus tard, sous la Renaissance, celles-ci se retrouvent employées de manière différenciée suivant l'importance prise par les monarchies européennes. Plus les États possèdent de moyens propres de se fournir en armées et moins ils font appel aux mercenaires, d'autant que l'argument de supériorité de soldats spécialisés voit son importance se relativiser devant l'argument de l'absolue nécessité de contrôle sur ces armées.

La formation d'armées permanentes, même si elles emploient de temps à autres des mercenaires, s'effectuent surtout à partir des ressources propres en hommes. "L'apparition des armées permanentes renforça des tendances et des traits, certes visibles et lisibles auparavant, mais de façon nettement moins accentuée : elle suscita l'élaboration de codes militaires de plus en plus complexes, elles permit l'entraînement collectif tant des cavaliers que des fantassins (marche au pas), elle rendit plus fréquent le recours aux uniformes et aux signes distinctifs, témoins et supports de la hiérarchie militaire (...) elle développa toute une civilisation du camp, avec ses rites, ses distractions, ses spectacles, ses servitudes et ses grandeurs. Cependant, vers 1500, on n'en était encore qu'au début d'un phénomène que l'Europe moderne, du moins sur son versant absolutiste, devait considérablement développer : pas encore de véritable caserne à cette date ; nulle part de régiments d'infanterie ni d'artillerie permanente ; et surtout un grand nombre de peuples résistent obstinément à la mise en place des nouvelles structures militaires (...) Fait plus important encore : au combat, ces peuples ne s'estiment et ne sont estimés nullement inférieurs aux armées de métier qui leur sont éventuellement opposées".   Philippe CONTAMINE évoque les périodes où les États furent relativement impuissants (pour la France aux 3 ou 4 derniers siècles du Moyen-Age) face aux grandes compagnies qui dévastent tout le pays, soit parce qu'elles sont en rupture de contrats, soit encore parce qu'elles sont manipulées par d'autres puissances. Là où les monarchies deviennent fortes, on assiste à une marginalisation de la société militaire, d'une part grâce à l'apparition des armées permanentes, d'autre part à cause de la place quantitativement plus grande de l'infanterie.

 

          L'expansion du colonialisme européen est très liée à l'activité de compagnies de gouvernement (chartered companies) nés de la réunion de capitaux de plusieurs marchands qui reçoivent de leur gouvernement l'autorisation d'exercer un monopole sur les routes commerciales et les territoires coloniaux qu'ils parviendront à prendre et à garder, en usant de la force s'il le faut. Ainsi la Compagnie (anglaise) des Indes orientales, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, la Compagnie française des Indes orientales, la compagnie du Nord (pour le Canada) se développent parallèlement aux formes traditionnelles du mercenariat. Xavier RENOU pointe ainsi le rôle souvent méconnu du capitalisme privé et d'un colonialisme privé, avant d'être "nationalisé" par les autorités par le suite. Notamment, la colonisation privée de l'Afrique du Sud, que le gouvernement protecteur britannique aura le plus grand mal à revendiquer, ouvrant ainsi une des pages les plus sombres de notre histoire et débouchant en outre sur le régime d'apartheid aujourd'hui disparu. Toute une histoire est sans doute à écrire sur les conflits entre les États et ces Compagnies, au tournant du XXe siècle. 

Plusieurs arguments soutenaient l'activité de ces compagnies : les entreprises privées sont directement mobilisées au service de politiques coloniales, pour découvrir et conquérir de nouveaux territoires "vierges", tout en n'engageant pas directement la responsabilité des États ; elles permettent de contourner les contre-pouvoirs institutionnels susceptibles de s'opposer au colonialisme, évitant d'entrer dans les débats parlementaires entre partisans et adversaires de la politique coloniale ; elles représentent des instruments beaucoup plus souples que les bureaucraties d'État dans la gestion de territoires reculés. Pour Xavier RENOU, "les faits devaient démentir pour partie ces arguments. Si elles permirent toujours de contourner les opinions publiques autant que les institutions parlementaires - au moins tant qu'elles ne provoquaient pas d'incidents majeurs -, elles entraînèrent parfois leurs autorités de tutelle dans des conflits diplomatiques sérieux. (...) Souples, certaines compagnies l'étaient effectivement, mais pas toutes. A tel point que l'on vit un certain nombre d'entre elles renoncer à leur statut de compagnie de gouvernement, ou le refuser. Finalement, les opérations effectivement peu coûteuses des firmes privées appelèrent dans un grand nombre de cas des interventions militaires de leurs gouvernements de tutelle, et dans la plupart des cas les gouvernements furent contraints de prendre beaucoup plus rapidement que prévu le relais des entreprises pour assumer l'administration et la mise en valeur des régions soumises. Aussi la charge financière rendue nécessaire par l'ouverture de nouveaux territoires revinrent-elle dans la majorité des cas aux contribuables. Au passage, certaines compagnies parvinrent à extorquer des sommes considérables à leurs gouvernements." 

 

       Le développement des Sociétés Militaires Privées est important surtout depuis la fin de la guerre froide et les suspensions un peu partout du service militaire. C'est surtout dans le dernier conflit majeur, les deux guerres du Golfe que leur importance explose.

     Xavier RENOU s'interroge sur l'efficacité des sociétés mercenaires. Il évoque surtout celles qui entendent proposer de défaire une guérilla ou de libérer des zones d'exploitation minière. S'appuyant sur l'expérience de l'activité de ces sociétés en Afrique (Angola, Sierra Leone), il met en relief un certain nombre de difficultés mises en avant parfois par leurs responsables. Tout d'abord, il n'est pas question pour elles d'affronter des armées importantes et elles se vantent d'être surtout utiles dans les guerres de basse intensité, c'est-à-dire dans les guerres de harcèlements et de positions, prolongées et parfois interminables qui rendent non sécurisées des régions parfois importantes. Des opérations contre des guérilleros peu structurés et mal équipés peuvent les priver des ressources nécessaires pour continuer leurs ravages. Des coups de mains peuvent se révéler efficaces mais l'activité à plus long terme sur un territoire apparaît aléatoire, vu que les mercenaires les plus qualifiés sont issus de pays industrialisés, de cultures occidentales, sans véritable connaissance de ceux qu'ils combattent, voire du terrain sur lesquels ils opèrent. Les mercenaires augmentent par ailleurs la probabilité et l'intensité du conflit en n'offrant que des solutions militaires et retardent le retour de la paix, dans la mesure même où ils ont un intérêt direct à ce que la guerre dure. Une contradiction importante existe sur l'enjeu commercial de l'intervention militaire privée : "les firmes sont souvent rémunérées au moyen de concessions sur les zones minéralières. Les zones en question représentent souvent l'enjeu principal du conflit de basse intensité. Par conséquent, en abandonnant aux mercenaires une partie significative de la richesse nationale, les autorités du pays agressé renoncent à un élément essentiel de négociation. Si toutefois les rebelles étaient en mesure d'imposer des négociations, quelle monnaie d'échange resterait-il au gouvernement? Dépourvu de moyens de négocier un compromis, les autorités n'ont d'autre choix que de "vaincre ou mourir", en tout état de cause de continuer la guerre jusqu'au bout."

Sur l'argument parfois avancé de la supériorité militaire du mercenaire sur le conscrit ou même le professionnel de l'armée de métier étatique, il faut savoir que "les sociétés mercenaires, comme les agences d'intérim dans les autres secteurs d'activité, souffrent d'un problème récurrent. Il faut trouver des techniciens déjà formés. Ces techniciens sont parfois rares, selon les compétences, et, par définition, peuvent ne pas être disponibles, ou cesser (sauf lorsqu'ils sont à la retraite) de faire de l'intérim. La firme mercenaire peut les attirer, en proposant des salaires élevés, mais en aucun cas les retenir, puisqu'il s'agit de travailleurs temporaires. Elle ne peut pas non plus les former, au contraire des entreprises classiques et des corps d'armée. Certains firmes de grande taille, comme MPRI, assurent à l'occasion à leurs personnels des formations spécialisées de court durée. Celles-ci s'adressent bien entendu à des personnel dotées déjà d'une formation initiale pointue, celle-là même que les firmes n'ont pas les moyens d'assurer. Il arrive donc que les firmes ne trouvent pas la main-d'oeuvre adéquate. Or elles ne peuvent se permettre de renoncer pour autant aux exigences d'un client : il leur faut montrer qu'on peut justement compter sur leur savoir-faire et leur efficacité à tout moment et pour toute tâche relevant de leur champ d'intervention. Il est donc probable que les firmes recourent à une main-d'oeuvre qui n'est pas toujours la plus qualifiée pour la tâche à accomplir, ce que le client, bien sûr, ignore. C'est exactement ce qui se produit en Irak, où les recrutements massifs et le turn-over considérable contraignent les firmes à sous-traiter une partie des contrats à de simples sociétés de gardiennage, dont les personnels ne sont pourtant nullement préparés à affronter des situations de guerre."

          L'Irak, selon Georges-Henri Bricet des VALLONS a "constitué un formidable laboratoire pour le développement de l'interopérabilité entre l'armée américaine et les SMP. On est passé en moins de 6 ans d'une coopération had hoc, improvisée et chaotique - qui a nourri, en partie, la dégradation du conflit -, à un processus d'hybridation et d'intégration hiérarchique totale des SMP à la chaîne de commandement américaine, ce qui a engendré des problèmes opérationnels entièrement nouveaux. Les security contractors sont aujourd'hui totalement intégrés au corpus doctrinal, juridique et politique de la Défense. Les législations spécifiques du DoD et du DoS sont également en train de connaître une harmonisation (...)" Il s'agit d'institutionnaliser l'externalisation de certaines fonctions militaires, pour rendre opérationnelle et efficace sur le terrain l'activité des SMP. Sans doute faut-il traduire aussi, rendre moins gênante les interactions entre les forces armées américaines et ces SMP. De multiples incidents meurtriers ont obligés le commandement américain et les opérateurs privés à une intégration opérationnelle. Le système de supervision mis en place semble donner de bons résultats (taux d'incidents qui chutent...), "Reste, rappelle des VALLONS, que ce qui est une mission régalienne de première importance et qui devrait être géré en priorité par le militaire est délégué à un acteur non étatique", pour des motifs dirions-nous où se mêlent des considérations idéologiques marquées (le privé est plus efficace et moins coûteux que le public), l'expression d'intérêts économiques privés en dehors de toute considération stratégique et la foi en une révolution des affaires militaires marquée par une technologisation poussée de la résolution de problèmes militaires, voire carrément politiques. Quels réels avantages militaires le recours au SMP peuvent-ils apporter? Aucune réponse claire n'est apportée par les acteurs mêmes à cette question. Les arguments avancés sont de nature purement financière.

En tout cas, l'expérience montre que la logique de la violence et du pouvoir qu'elle permet ne peut être simplement se réduire à des questions économiques. Le mercenariat dans l'histoire est souvent une solution de pis-aller utilisée pour le recrutement des armées. Jusqu'ici, les effets à long terme du mercenariat sur les sociétés font plutôt figures de mécomptes, même du point de vue strictement politico-militaire.

 

(Il reste à écrire un grand chapitre à écrire sur le rôle des éléments mercenaires dans les batailles. Nous sommes preneurs de toute information à ce sujet... Sur les difficultés de maniement de telles troupes sur les champs de bataille, voire des retournements de dernière minute au moment de l'engagement... Ou à l'inverse, des effets décisifs de leur présence lors des manoeuvres contre l'ennemi... Bref, tout ce qui pourrait ressembler à une évaluation systématique de l'élément mercenaire dans les armées au combat, avant le combat et juste après le combat...)

 

Georges-Henri Bricet des VALLONS, Défense et Sécurité Internationale, Numéro 60, Juin 2010. Xavier RENOU, La privatisation de la violence, Agone, 2005.  Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen-Age, PUF, 1999. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999. Nicolas MACHIAVEL, Le prince, GF-Flammarion, 1980.

 

                                                                                                                                              STRATEGUS

 

Relu le 25 mars 2020

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens