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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 08:10
        Discuter du pouvoir civil et du pouvoir militaire revient à dégager des analyses sociologiques - et politiques souvent - sur deux ordres de conflits :
- Le(s) conflit(s) entre preneurs de décisions civiles et/ou militaires selon qu'ils se situent (ou se représentent) dans une fonction militaire ou civile officielle, juridiquement fixée et socialement approuvée de manière globale ;
- Le(s) conflit(s) entre acteurs présents à l'intérieur de chaque fonction (civile ou militaire), à propos des mêmes prises de décision. En effet, ni les institutions civiles ni les institutions militaires (malgré le discours sur la discipline de corps) ne sont monolithiques, même dans le cadre des dictatures militaires.
       Mais ces problématiques conflictuelles n'intéressent surtout qu'une faible fraction du temps historique et pourrait-on aussi écrire, encore une minorité de l'espace de notre planète. En effet, ce n'est que récemment que dans les esprits, les pouvoirs militaires et les pouvoirs civils doivent être séparés et également récemment qu'une subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil doive être la règle. De même, si de manière formelle existe, dans de nombreux pays (d'Afrique et l'Amérique Latine par exemple ou encore la Chine), une séparation constitutionnelle entre ces deux types de pouvoir, souvent dans les faits les compétences demeurent confondues.

       Comme le rappelle Pierre DABEZIES, "le premier roi fut un soldat heureux". Une connivence, voire une confusion entre  le pouvoir et l'armée est d'abord courante. "Tantôt le corps militaire, gardien de la souveraineté, est l'ombre portée du pouvoir, son dernier recours et son bras séculier ; tantôt, disposant de toute la force de l'État, il se pose en concurrent, prêt à abuser de ses armes et à les tourner contre celui qui les lui a confiées. Puissance incoercible que seul le peuple peut parfois égaler, encore que comme le dit LÉNINE, on ne fasse pas "la révolution contre l'armée!"".
          Même constatation chez André CORVISIER : "cedant arma togae (Que les armes le cèdent à la toge), ce précepte cicéronien ne s'applique pas toujours aux sociétés de droit. Par contre, il peut s'appliquer à des sociétés qui placent les valeurs militaires au premier rang, même si pouvoir militaire et pouvoir civil sont, comme dans les monarchies d'Ancien Régime, réunis dans les mêmes mains"
        "En fait, les armes ne céderont à la toge qu'assez tardivement. Sans évoquer les États barbares où le roi est en même temps et surtout chef de guerre (...), les magistratures antiques cumulaient souvent pouvoirs politique et militaire. C'était le cas des stratèges à Athènes du moins au Ve siècle, mais aussi des magistratures curules à Rome (...). Le cursus des magistratures passait par les charges militaires, et les armes ne le cédaient à la toge que sur le territoire de la civitas. L'administration des provinces mêlait les deux pouvoirs. Aux II et IIIe siècles, bien que la garde impériale (prétoriens) impose et assassine les empereurs, la paix romaine est évidemment plus favorable au pouvoir civil qu'au pouvoir militaire. Le souvenir laissé par l'Empire romain fut celui d'un État de droit où prédominait l'élément civil."
Même si cette perception n'était exacte, quant à la réalité des faits, que pour quelques siècles de l'Empire, De manière générale, que ce soit en Orient ou en Occident antiques, la confusion des pouvoirs est la règle. Dans l'épaisseur historique de l'Empire romain, la place prise par l'armée est trop grande pour que l'autorité centrale puisse la contourner. De nombreux historiens situent d'ailleurs la chute de l'Empire romain (d'Occident tout au moins) dans l'absorption du pouvoir civil par les prétoriens divisés qui conduiront celui-ci aux désordres par leurs luttes armées incessantes.
       Les Grandes Invasions, la Féodalité instaurent le règne des pouvoirs militaires ; seuls les grands juristes formés aux enseignements de l'Église (enseignements que celle-ci d'ailleurs ne respecte pas), conseillers des monarchies féodales, renouent avec les grandes traditions juridiques romaines. Pendant la Renaissance, c'est-à-dire pendant la redécouverte de pans entiers de la culture civile gréco-romaine et surtout leur diffusion par l'Imprimerie, les monarchies affirment la prépondérance d'une vision civile de l'exercice de leur pouvoir, dans un jeu complexe avec les pouvoirs religieux. Mais au fond, "l'évolution de la monarchie judiciaire vers une monarchie de plus en plus administrative ne change rien à la place du militaire dans la politique." (André CORVISIER)
    Pour le directeur du Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, c'est la Philosophie des Lumières qui est à l'origine d'une évolution importante des esprits, même parmi les pouvoirs en place. "Dans l'Europe occidentale le souverain cesse de se poser en homme de guerre". Même si les évolutions sont divergentes : si en France et en Angleterre, pays à monarchies consolidées, le nouvel esprit civilise la politique, en Allemagne et en Italie et même en Russie, pays divisés, les monarchies à despotisme éclairé affichent leur caractère militaire.
   "En France, les guerres de la Révolution non seulement remettent le militaire au premier rang de la société, mais rompent la subordination du pouvoir militaire au pouvoir politique. Le gouvernement de Salut Public était une dictature de guerre où le pouvoir politique restait prépondérant. Il n'en est plus de même après le (coup d'État) du 18 Brumaire où les deux pouvoirs sont indissociablement liés au sein d'une dictature militaire. Malgré les efforts faits notamment à la fin du Second Empire, la tradition bonapartiste représente une tendance politique autoritaire à laquelle est souvent attribuée une coloration militariste."
   Les dictatures militaires se sont multipliées à l'époque contemporaine, notamment dans les États issus de la décolonisation de l'Amérique Latine au XIXe siècle et de l'Afrique au XXe siècle.
     Les régimes libéraux du XIXe siècle européen se méfient de l'armée, méfiance qui remonte en Angleterre à la république de GROMWELL et en France au Premier Empire. En France, notamment, les militaires sont mis à l'écart du jeu politique, et privés du droit de vote du Second Empire à 1945.
L'armée, en France, est supposée être une institution d'exécution des ordres du pouvoir civil et ce n'est qu'au moment de certaines crises politiques que certaines fractions d'entre elles revendiquent une action directement politique. Dans l'Union Européenne d'aujourd'hui, le pouvoir militaire est considéré, même s'il existe de fortes variantes (situation de la Grèce par exemple), comme complètement subordonné au pouvoir civil. Ce n'est que sous forme de groupes de pressions que certaines parties de l'armée, du reste confinés souvent dans les milieux proches de la haute hiérarchie militaire, tentent d'infléchir les choix du pouvoir civil, sous forme d'impératifs d'ordre économique ou sous forme d'expertises en matière de stratégie militaire.

        La situation varie beaucoup d'une société à l'autre, même en Europe de l'Union Européenne, même si l'unification exerce une pression à l'uniformisation des manières de penser les relations entre pouvoir militaire et pouvoir civil.
Klaus-Jurgen MÜLLER pense par exemple, dans une approche comparative sur la situation du pouvoir militaire  au XXe siècle en France et en Allemagne, que "Des deux côtés du Rhin, le militaire s'est immiscé dans la politique ou il y a été impliqué, toujours avec des conséquences fatales. Dans les deux pays, les soldats ont traversé de profonds conflits de loyautés et de dure crise de légitimité. Autant en France qu'en Allemagne, des militaires se sont insurgés contre l'ordre établi, voire ont tenté un coup d'État. Quelques uns ont même commis des assassinats politiques." Il expose quatre thèses sur ces relations entre pouvoirs militaire et civil, et dans la quatrième, il insiste fortement sur l'anticommunisme toujours présent dans les deux armées nationales.

        En France, les analyses font souvent ressortir deux moments forts de conflits entre institution militaire et pouvoirs civils : pendant les années du gouvernement de Vichy (1940-1944) et pendant la guerre d'Algérie, avec surtout le putsch manqué d'Avril 1961.
   Mais aujourd'hui encore, l'élite militaire française réclame toujours une place dans le processus décisionnel des programmations militaires et des budgets de la défense, même si elle n'intervient plus ou presque plus du tout dans les questions purement civiles. On ne note plus d'interventions, courantes encore avant la Seconde Guerre Mondiale, en faveur de telle ou telle orientation politique générale. Le capitaine de corvette SAUCEDE, de la marine nationale française, dans un journal spécialisé relevant du Ministère de la défense, pose en 2007 la question de cette place : "Peut-on honnêtement dire aujourd'hui que les militaires français soient marginalisés dans la prise de décision politico-militaire, qu'ils n'aient pas accès aux responsables politiques et qu'ils ne puissent se faire entendre d'eux?" Il répond que dans les crises récentes (éclatement de l'ex Yougoslavie, Guerre du Golfe..), "Dès lors, tous deux engagés (les instances militaires et les instances politiques, au plus haut niveau) dans ce qu'il est convenu d'appeler la gestion de crises, ils sont appris à travailler ensemble dans un climat de confiance réciproque. La relation des militaires aux politiques est ainsi devenue de plus en plus directe et décomplexée : les officiers généraux sont désormais habitués à traiter directement avec l'autorité politique pour lui présenter ses scénarios et recueillir son approbation sur les modes d'action proposés. Rarement en Europe, à l'exception du Royaume-Uni, les militaires ont accès aux responsables politiques comme nous l'avons aujourd'hui en France."
Il y met tout de même un bémol : "Le temps des crises profondes entre le militaire et le politique semble aujourd'hui révolu. Les pages douloureuses de l'affaire DREYFUS, des fiches du général ANDRE ou de l'Organisation Armée Secrète (OAS) sont bien tournées. Le principe cicéronien "Cedant arma togae" n'est pas remis en question par les officiers français. Toutefois, sans parler de défiance, on peut mentionner qu'un certain climat d'incompréhension subsiste parfois. Il est très probablement consubstantiel de la relation entre ces deux porteurs d'autorité que sont le politique et le militaire. La dissemblance entre ces deux mondes est toujours d'actualité. Quelquefois, le politique tient encore l'officier pour peu maniable, étroit d'esprit et sans vision stratégique générale. De plus, l'inconscient de l'homme politique et de l'opinion publique est toujours peuplé d'images historiques défavorables à l'armée française (...)".

   Dans Voyage aux sources de la guerre, Alain JOXE analyse des aspects du commandement de l'armée qui renvoient à la fois à la structure de la société des combattants et à la conduite des opérations militaires sur le terrain.
    Le sociologue de la défense distingue plusieurs types de commandements militaires étant donné que "le commandement militaire, comme acte, l'imperium en exercice, est un pouvoir absolu mais consenti : c'est un pouvoir politique. Il ne dérive pas en effet de la puissance de feu supérieure du commandement par rapport à la troupe." Le type de commandement est toujours relié à un type de recrutement et à un type d'incorporation.
Ainsi Alain JOXE relève "le premier cas de figure, celui des commandements naturels (qui) concernent tous les systèmes de recrutement et de loyautés issus des sociétés dites "tribales", "gentilices" ou "féodales". Mais c'est aussi le cas dans les systèmes impériaux unitaires en décomposition, où l'on voit ressurgir la prééminence des solidarités traditionnelles.
Le deuxième cas qui suppose atteinte une définition abstraite, uniforme et homogène de la citoyenneté et de l'État, s'illustre dans les sociétés politiques "hoplitiques" de l'Antiquité, en Grèce, à Rome, après la guerre de Cent Ans de nouveau, une fois dépassée la pulvérisation locale des fonctions de défense du haut Moyen Age en Occident (mais le système romain se continue à Byzance, notamment à partir de la "réforme thématique" qui reconstitue une citoyenneté hoplitique organisée à l'échelle de l'Empire)."
     Toute l'organisation de l'armée est tendue vers la bataille : "La bataille est à la fois un événement, une société, une situation "passionnelle", un mythe. C'est un "événement", c'est-à-dire qu'elle se situe dans le temps court. Pourtant elle marque la longue durée (...). Une société : c'est un résumé de la société civile se projetant sur le champ de bataille à la suite d'une distillation fractionnée qui permet de recueillir, dans la société civile, les personnes aptes à transformer leur violence sociétale en violence politique. Enfin la fusion au combat des unités des deux camps dans un rapport réciproque de menace et de peur avec une série d'unités adverses, constitue la bataille en une société provisoire."
       Quand on passe de la bataille civique grecque à la bataille impériale de la conquête d'Alexandre Le Grand ou romaine, le changement d'échelle affecte la nature du commandement et les bénéfices que peuvent recevoir des victoires les chefs d'armée.
"Les ordres de bataille changent de nature. Ils ne représentent plus l'agglomérat des recrutements de classes en représentation de la concorde, mais l'agglomérat des recrutements par nations en représentation de l'Empire. Les modules d'incorporation par classes sur le champ de bataille hoplitique étaient aussi les modules opérationnels, la cavalerie noble, aux ailes les hoplites paysans aidés au centre, les plus jeunes à l'avant, les péliastres des classes populaires pauvres, en voltigeurs. Au contraire, des modules d'incorporation hétéroclite par nations s'agglomèrent sur le champ de bataille impérial en même temps que des modules d'incorporation de classes, et l'ordre de bataille impérial projette sur l'ennemi une société plus complexe aux ressorts moraux et hétérogènes, qu'un combattant ne peut finalement attribuer qu'au commandant en chef et non plus à la société politique, son éventuelle victoire. Cette importance du commandement restaure de la simplicité dans la complexité combinatoire du champ de bataille devenue excessive et elle explique aussi comment les géométries de la peur et les effets de panique se propagent presque de la même manière que sur l'espace homogène d'une phalange citadine."
      La légion romaine constitue, de par l'épaisseur historique de l'Empire Romain, un bon "objet" d'analyse des pouvoirs civils et militaires, et nombre d'auteurs (MACHIAVEL par exemple) s'en inspireront. Alain JOXE parle carrément de "Légion-religion". "En résumé, alors qu'en Grèce, on n'avait connu qu'une série de tentatives incomplètes, de combinaisons boiteuses associant des critères militaires sociaux et économiques hétérogènes, la légion combine d'emblée trois types de relations sociales militarisées : c'est une démocratie militaire barbare, c'est une phèbe "asiatique" capable de "corvées d'État", c'est une phalange hoplitique "héllénique" de propriétaires libres." En ce qui concerne les activités civiles de notre point de vue moderne effectuées par l'armée, et qui déterminent en partie le pouvoir politique que les militaires peuvent détenir, la légion possède une capacité de grands travaux collectifs (routes, ponts, déboisements, irrigation), guidée par des magistratures civiles patriciennes, partie intégrante de la discipline militaire.
"La légion n'est pas seulement un outil des citoyens romains, mais une usine à citoyens romains, et ce caractère qui s'est confirmé par des adaptations successives et des transformations radicales à la mesure du changement d'échelle des conquêtes, trouve son origine, sans doute, dès l'apparition du système au Ve siècle.
  
   L'exemple de la légion fournit bien un modèle de système de formation, d'incorporation et de commandement militaires qui lie en une cohérence redoutable, dans la durée, impératifs de guerre et perpétuation de structures sociales. Cet exemple montre comment ces pouvoirs militaire et civil se livrent souvent à une rivalité  - feutrée dans les temps de paix, féroce dans les temps de crise et de guerre. Ils se la livrent au sommet, pourrions-nous écrire, mais aussi parce qu'ils reposent sur des rôles sociaux présents tout au long des hiérarchies, lesquels se retrouvent dans le fonctionnement de l'économie ou d'autres secteurs de la société.
   Par ailleurs, la position du soldat de base dans l'institution militaire possède un poids différent suivant son statut dans la société civile. Qu'il soit conscrit, volontaire, dans un temps court ou dans un temps long de service, qu'il possède certains droits et pas d'autres, le soldat de base, la base de la pyramide militaire, a lui aussi une part plus ou moins importante du pouvoir militaire en quelque sorte. Non pas dans les règlements de disciplines militaires, on s'en doute, mais tout simplement parce que le but de sa présence est bien le combat. Et dans ce combat ,qui peut se dérouler dans une guerre civile larvée ou dans une guerre interétatique, et où c'est sa vie et sa mort qui est en jeu, c'est la réaction du soldat, des soldats qui importe le plus. On voit bien par là quelques éléments des grands débats sur le service militaire et sur le volontariat qui traversent de manières périodiques et répétées nos sociétés occidentales.




 André CORVISIER, article Condition militaire, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Pierre DABEZIES, article Armée (pouvoir et société), Encyclopedia Universalis, 2004. Klaus-Jurgen MÜLLER, Militaires et pouvoir en France et en Allemagne au XXème siècle : quelques réflexions sur une approche comparative, Cahiers du Centre d'Études et d'Histoire de la Défense, Ministère de la défense, n°26, 2006. Capitaine de corvette SAUCEDE, Marine nationale, 2007. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF collection Pratiques Théoriques, 1991.

                                                                                          STRATEGUS
 
Relu le 19 juin 2019
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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 13:34
          Dans l'écheveau des coopérations et des conflits entre individus, entre groupes, entre classes sociales, la question du degré de violence, de contrainte... occupe de nombreuses fonctions sociales.
Dans nos sociétés policées, la police et l'armée  et, plus loin et plus largement, les institutions judiciaires constituent des organes de maintien d'un ordre social, conçu (en tout cas dans l'ordre des idées) comme profitable à tous. Nous oublions facilement que, considérant l'ensemble des sociétés humaines, ce n'est pas la règle toujours et partout.   
        Que ce soit dans l'économie (rapines ou échanges "équilibrés") ou dans d'autres activités humaines (éducation, sexualité, loisirs...) de tout temps, des règles, des règlements plus ou moins intériorisés par les individus existent de façon plus ou moins stables. L'histoire humaine est remplie de révoltes et de révolutions et cela doit nous rappeler que la notion d'ordre social demeure toute relative.
      Plus encore, et même de nos jours, les groupes sociaux comme les États se donnent des objectifs d'ordre ou/et de désordre selon leurs intérêts propres ou de la représentation qu'ils s'en font, dans divers moments et/ou dans divers endroits du monde. Nous associons la défense un peu trop à la chose militaire, or une véritable sociologie de défense ne se limite pas à une sociologie militaire, à une sociologie d'organes spécialisés. Elle englobe toutes les stratégies des groupes sociaux qui ont quelque chose à défendre ou à conquérir.
      Bien entendu, les premiers actes qui appellent notre attention sont les actes de violence et souvent les gens d'armes s'attribuent ou se voient attribuer une fonction d'exercice de la violence. In extenso, le groupe armé n'est pas forcément un groupe bien hiérarchisé : réfléchir sur l'ordre et le désordre social, c'est en fin de compte aussi réfléchir sur les méthodes employées pour les établir ou les maintenir, sur les conséquences de leur emploi sur la nature des sociétés, sur les motivations et sur les comportements de ces porteurs d'outil de contrainte.

       Michel FOUCAULT, dans son ouvrage sur la naissance de la prison, écrit à propos des modalités de l'ordre social, des rites primitifs et des institutions judiciaires : "Que la faute et la punition communiquent entre elles et se lient dans la forme de l'atrocité (il discute des méthodes employées dès le moyen-Age jusqu'à l'aube des Temps Modernes), ce n'était pas la conséquence d'une loi de talion obscurément admise. C'était l'effet, dans les rites primitifs, d'une certaine mécanique du pouvoir : d'un pouvoir qui non seulement ne se cache pas de s'exercer directement sur les corps, mais s'exalte et se renforce de ses manifestations physiques ; d'un pouvoir qui s'affirme comme pouvoir armé, et dont les fonctions d'ordre ne sont pas entièrement dégagées des fonctions de guerre ; d'un pouvoir qui fait valoir les règles et les obligations comme les liens personnels dont la rupture constitue une offense et appelle une vengeance ; d'un pouvoir pour qui la désobéissance est un acte d'hostilité, un début de soulèvement qui n'est pas dans son principe très différent de la guerre civile ; d'un pouvoir qui n'a pas à démontrer pourquoi il applique ses lois, mais à montrer qui sont ses ennemis, et quel déchaînement de force les menace ; d'un pouvoir qui, à défaut d'une surveillance ininterrompue, cherche le renouvellement de son effet, dans l'éclat de ses manifestations singulières ; d'un pouvoir qui se retrempe de faire éclater rituellement sa réalité de surpouvoir."

       Par ailleurs, Alain JOXE, plaidant pour une théorie du désordre, écrit dans son Voyage aux sources de la guerre : " S'il existait une théorie du désordre social, elle obligerait à considérer de près, et à différentes échelles de désorganisation plutôt que d'organisation, l'articulation de la violence avec l'économie. Elle devrait rendre compte de cette articulation, non seulement au niveau macro-historique de la divergence Est-Ouest (Ces lignes furent écrites en 1991), de Perry ANDERSON (professeur à l'Université de Californie de Los Angeles), ou au niveau macro-stratégique du Global Reach et de son coût global, de (George) MODELSKI (de l'Université de Washington) et (William) THOMPSON, non seulement au niveau méso-sociologique, celui de l'articulation de la violence et de la société à la frontière des périphéries dont traite le modèle de (Immanuel) WALLERSTEIN, mais aussi aux niveaux inférieurs d'organisation de la compulsion sociale forcéee, au niveau micro-sociologique, celui où se développe la délinquance et la violence interpersonnelle et où celle-ci se laisse parfois agréger en mercenariat au service d'un intérêt d'échelle plus étendue (mafia, État, Empire). C'est bien au niveau microsociologique que se noue, dans le désordre hyperarchique plutôt qu'anarchique du haut Moyen Age, le noeud particulier d'où, sans doute, surgit la spécificité de l'Occident capitaliste.
Comprendre le désordre est bien moins immédiat que comprendre un ordre qui s'affirme toujours comme hiérarchie d'organisations et d'arguments (de représentations, pourrions nous dire). Il manque donc une théorie du désordre pour penser l'émergence du monde nouveau que nous traversons actuellement et qui doit être paix ou guerre généralisées."
  
      C'est en référence directe à la notion d'état de nature de Thomas HOBBES, de la guerre de tous contre tous, que le stratégiste et sociologue de la défense veut cerner les composantes dans la société des forces du désordre et des forces d'ordre (qui peuvent d'ailleurs changer de stratégies de l'un à l'autre) , là où sont à l'oeuvre des dynamismes sociaux violents ou pacificateurs.

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, collection nrf, Bibliothèque des Histoires, 1979.

                                                                         STRATEGUS
 
Relu le 25 juin 2019
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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 13:09
  Au delà des livres blancs officiels et des commentaires d'actualité, concevoir une défense suppose une réponse analytique aussi complète que possible aux 3 questions :
- défendre quoi, quoi?
- défendre contre qui, contre quoi?
- comment se défendre ?

  Mais plus profondément encore et c'est un des critères sociaux les plus cruciaux en matière de défense, il faut savoir qui se défend. Dire cela peut paraitre absurde et sans intérêt pour le citoyen lambda qui ne veut habituellement pas penser qu'il puisse y avoir la guerre, mais la réponse à cette question dessine l'édifice quasiment complet d'une défense. Le citoyen appelé sous les drapeaux ou réquisitionné peut se réfugier ou se faire réfugié par les responsables politiques sous les notions de devoir et d'obligation. Il n'empêche que le sens d'une défense réside dans la réalité de l'objet et du sujet de la défense.
   Le paysan de 1871 enrôlé pour combattre la Commune de Paris ne savait sans doute pas que la France qu'il était censé défendre ne se souciait pas vraiment de ses conditions de vie. Souvent, pour reprendre un adage extrêmement valable sous les Royautés, les gens qui ne se connaissaient pas et qui se tuaient en se combattant le faisaient pour d'autres gens qui se connaissaient très bien mais qui répugnaient à prendre eux-mêmes le sabre. Plus proches de nous, les fiers représentants du peuple américain qui envoyèrent tant d'hommes se faire tuer en Irak, étaient particulièrement gênés de répondre à la question de l'engagement de leurs propres fils dans la guerre...
  La défense d'une société démocratique n'a pas le même sens que celle d'une société autocratique. On a un peu trop tendance, même dans les représentations actuelles des guerres passées, à se faire dresser des blocs fictifs les uns contre les autres. Les guerres ne mettent pas en veilleuse les conflits sociaux, même si les responsables de celles-ci l'aimeraient parfois bien. La question des intérêts est bien centrale, mais sans doute pas dans la compréhension qu'en ont les Livres Blancs... Les intérêts de la France ne se confondent pas (si toutefois, il n'y a qu'une seule France) avec les intérêts des Français, et les intérêts des Français ne sont pas les mêmes pour tous... L'histoire montre bien que l'on baptise souvent guerre de libération après coup des guerres civiles, ou même des guerres civiles sont transformées par la magie de la phraséologie d'un Michelet en guerres nationales...
  Les conflits sociaux perdurent pendant la guerre et la guerre alimente les conflits sociaux, d'une autre manière, mais tout aussi efficacemement et plus dramatiquement bien entendu. On aura beau développer une propagande efficace pour ressouder artificiellement des communantés humaines contre des menaces réelles ou imaginaires, les relations sociales sont têtues : plus sans doute, des groupes sociaux mettent en avant des menaces pour bâtir une défense à laquelle  ils font plus que participer d'autres groupes sociaux...
    La situation peut être encore plus complexe quand les menaces portent réellement atteintes à un ensemble de groupes sociaux, par ailleurs en conflit sur presque tous les plans. On l'a bien vu pendant la Résistance française où royalistes et révolutionnaires ont dû faire cause commune contre l'ennemi nazi, qui menaçait de faire subir à l'ensemble des sociétés européennes des régressions radicales, bien plus importantes que celles qu'ils pouvaient s'accuser mutuellement. Plus la menace paraitra forte, et au besoin on pourra l'exagérer, et plus facilement les divisions seront oubliées, bien que celles-ci soient toujours opérantes structurellement.
  En temps de paix comme en temps de guerre, la diabolisation de l'ennemi est capitale pour une défense, ne serait-ce que pour obtenir les crédits de plus en plus importants que demandent la mise sur pied, l'entretien et la mise en oeuvre des machines de guerre modernes. Toutes les justifications peuvent être bonnes pour ceux qui ont intérêt à la constitution de ces complexes militaro-industriels. Et si la justification repose sur un fil ténu (comme toutes ces campagnes contre le terrorisme) pour établir ou renforcer tout un arsenal répressif, pouvant être dirigé d'ailleurs contre d'autres cibles non mentionnées, les pouvoirs publics ont la grâce de disposer de médiats très compréhensifs affamés de sensationnalisme...

    Ces réflexions n'ont pas d'autre but que de faire réfléchir sur ces trois questions, quoi, contre quoi, comment se défendre, en ayant conscience de l'imbrication des objectifs et des moyens d'une défense. Plus les territoires et les populations impliqués sont grands, plus tous ces éléments s'enchainent de manière complexe. Il est en tout cas une certitude, celle que tout citoyen conscient doit avoir à l'esprit, que la défense n'est pas une affaire de spécialistes.


                                                                                         STRATEGUS
 
Relu le 13 juin 2018
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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 12:35
    Dans le nouveau code français de la défense, on retrouve les anciennes dispositions de l'ordonnance de 1959, abrogée en grande partie, par petits bouts, aujourdhui.
  A part quelques innovations concernant la part des pouvoirs présidentiels, les nouvelles dispositions étaient déjà présentes lors de la rénovation de 1980. A ce moment, se trouvait réaffirmés les grands principes généraux de la Défense Opérationnelle du Territoire, une plus grande fluidité entre les responsabilités civiles et militaires le long de la hiérarchie, retardant d'ailleurs la prise de relais par l'institution militaire en cas de crise grave. Selon Raymond BARRE, à l'époque, il s'agissait d'assurer le maintien de la continuité de l'action gouvernementale du temps de paix au temps de guerre. Pour le gouvernement d'alors, toute séparation formelle entre temps de guerre et temps de paix tend à disparaitre définitivement, au profit d'une situation de crise généralisée à laquelle doivent se préparer les institutions civiles et militaires contribuant à la sécurité.
    C'est toujours le cas aujourd'hui dans les textes rassemblés sous forme de code de la défense.
  Dans l'article premier de l'ordonnance de 1959, il était indiqué que "la défense a pour objet d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire, ainsi que la vie de la population.". Les articles fondamentaux suivant (3 à 6) donnaient les formes de cette défense à mettre en oeuvre.
  "La mobilisation générale met en oeuvre l'ensemble des mesures de défense déjà préparées". Celle-ci, comme la mise en garde qui la précède (préparation au conflit armé), sont décidées par décrets pris en conseil des ministres. L'article  précise que ces décrets ouvrent la voie aux actions nécessaires : "le droit de requérir les personnes, les biens et les services ; le droit de soumettre à contrôle et à répartition les ressources en énergie, matières premières, produits industriels et produits nécessaires au ravitaillement et, à cet effet, d'imposer aux personnes physiques et morales en leurs biens, les sujétions indispensables."
  Ce droit de réquisition, qui touche toute la population (article 43 de l'ordonnance) demeure, même si le servie national a disparu.
    La doctrine vise toujours, comme par le passé, à maitriser d'éventuels troubles intérieurs - qui ne sont plus distingués aujourd'hui des menées venant de l'extérieur du territoire - et à fournir aux opérations militaires les appuis dont elles auraient besoin.

     De façon générale, et ce n'est pas propre à la France, dans les pays occidentaux plusieurs aspects reviennent dans les textes de référence :
- la prédominance du pouvoir civil sur le pourvoir militaire. L'armée est au service du pouvoir politique et cela est "verrouillé" à différents niveaux des hiérarchies administratives ;
- l'extension des dispositions de temps de guerre déclarée à des temps de crises, avec différents échelons d'état d'urgence ou d'état de siège, suivant les pays ;
- l'articulation entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif qui varie énormément suivant les Etats, la possibilité de déclaration de l'état d'urgence par exemple peut être du ressort de l'exécutif seul ;
- la mobilisation générale des citoyens, par la réquisition de leur personne ou de leurs biens, figure dans tous les textes, à des degrés variables ;
- les droits civils sont la plupart du temps suspendus au profit de l'autorité militaire, là aussi à des degrés divers.

   L'ordonnance de 1959 consacrait l'expérience des deux guerres mondiales, où la guerre n'épargne aucun secteur d'activité. Elle traduisait aussi la division du monde entre deux blocs idéologiques où l'ennemi pouvait être également à l'intérieur des frontières.

Journal officiel de la République française, Organisation générale de la défense, 1979 ; texte actuel de l'ordonnance de 1959, avec les abrogations article par article et Code de la défense, version consolidée au 6 août 2008, disponibles sur le site Legifrance gouv.fr.
On trouve sur ce site une version abrégée, ou en tout cas la version en construction, avec les articles déjà placés dans les différentes rubriques. On remarque aisément la concordance entre les articles rédigés pour ce code depuis avril 2007 et les articles de l'ordonnance de 1959.

                                                                                          


                                                                     STRATEGUS
 
Relu le 16 juin 2018
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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 15:46
 
  L'objectif de la politique de défense semble à la première lecture de ce livre blanc "Défense et sécurité nationale" s'être élargi, mais il faut se méfier d'un effet de rhétorique qui contamine tout le texte, d'un texte qui, tout en ayant moins de force que les deux précédents, semble plus destiné que ceux-ci à l'apparence publique de la défense qu'à son statut de référence politique. Sans doute la proximité d'actualité empêche t-elle d'être aussi objectif qu'auparavant, aussi faut-il s'efforcer de le prendre au moins dans un premier temps comme argent comptant.
  "La stratégie de sécurité nationale a pour objectif de parer aux risques ou menaces susceptibles de portant atteinte à la vie de la nation. Sa première finalité est de défendre la population et le territoire. La deuxième est d'assurer la contribution de la France à la sécurité européenne et internationale : elle correspond à la fois aux nécessités de sa sécurité propre, qui se joue aussi à l'extérieur de ses frontières, et aux responsabilités que la France assume, dans le cadre des Nations Unies et des alliances et traités auxquels elle a souscrit. La troisième finalité est de défendre les valeurs du pacte républicain qui lie tous les Français à l'Etat : les principes de la démocratie, en particulier les libertés individuelles et collectives, le respect de la dignité humaine, la solidarité et la justice.
   A ces objectifs concourent la politique de défense, en totalité (...) (et) la politique de sécurité intérieure, pour tout ce qui ne relève pas de la sécurité quotidienne et individuelle des personnes et des biens, et la politique de sécurité civile (...), d'autres politiques publiques, en premier lieu la politique étrangère et la politique économique (...).
  La sécurité de la France peut être mise en péril par l'action d'Etats ou de groupes qui se jouent des frontière et utilisent toutes les ressources de la mondialisation.".
  
    Tentant de la mettre en perspective, ce texte se veut une redéfinition des grandes fonctions stratégiques.
 "Le livre blanc sur la défense de 1972 fut celui de la dissuasion. Le livre blanc de 1994 fut celui de la projection et de l'action à distance du territoire national. Le présent livre définit une stratégie de sécurité nationale, adaptée à l'ère de la mondialisation, qui repose sur un équilibre nouveau entre cinq grandes fonctions" : connaissance-anticipation, prévention et dissuasion, protection et intervention.
   L'objectif de la politique de défense - défendre qui ou quoi - s'élargit franchement à la défense de l'Europe.
    "L'adoption, en 2003, d'une stratégie européenne de sécurité par le Conseil européen a marqué une étape importante dans l'affirmation du rôle international de l'Union. En 2008, une première adaptation de ce document est engagée.
  La France considère qu'il serait naturel que l'Union européenne se dote d'un Livre blanc européen en matière de défense et de sécurité. Celui-ci pourrait comprendre, en accord avec nos partenaires :
 - une analyse européenne commune des menaces et du système international, laquelle pourrait inspirer ensuite les documents nationaux en matière de politique de défense et de sécurité ;
 - une définition des intérêts de sécurité communs à l'Union ;
 - la délimitation précise de l'articulation, au niveau de l'Union, entre la sécurité intérieure et la politique de gestion des crises à l'extérieur. La continuité devrait faire partie de ce corps de doctrine stratégique européenne : le terrorisme, le crime organisé sont des exemples types des menaces internes dont les racines se situent souvent hors des frontières de l'Union ; la question de la sécurité énergétique relève de cette même logique ; enfin, par leurs effets potentiellement globaux, les risques sanitaires, technologiques, environnementaux peuvent également impliquer la nécessité d'un recours aux moyens de sécurité et de défense ;
 - une rationalisation des missions de l'Union (prévention, gestion, stabilisation des crises), assortie de l'identification des instruments et capacités pour la réalisation de ces missions ;
 - un cadre doctrinal pour l'intervention extérieure et l'usage de la force ;
 - une stratégie de communication transparente à l'égard des citoyens."
         La défense des valeurs de la démocratie ne fait pas l'objet d'une mention sur la cohésion de la nation dans les premiers chapitres comme auparavant, faute sans doute de l'enracinement du service national, entre-temps supprimé. Elle fait l'objet du tout dernier chapitre.
 L'adhésion de la nation "est la condition de l'efficacité de l'appareil de défense et de sécurité et de la légitimité des efforts qui lui sont consacrés. La société française doit aujourd'hui s'approprier les réformes majeures rendues nécessaires par la nouvelle donne internationale et par la nature des risques auxquels le pays est confronté. Le développement d'une stratégie de sécurité nationale, la redéfinition du format de nos armées, la capacité de celles-ci à se concentrer sur des axes stratégiques correspondant aux risques à venir, la priorité accordée à l'anticipation et à la gestion des crises avec tous les moyens de sécurité intérieure et de sécurité civile sont des choix porteurs d'implications lourdes. Les raisons de ces choix doivent être expliquées et rendues compréhensibles à tous les citoyens. L'adhésion de la nation procédera de la conviction que tout est mis en oeuvre par les pouvoirs publics pour que ceux-ci assument la tâche centrale de protection de l'indépendance et de la liberté du pays. Sans dramatiser les risques encourus, préparer la nation à l'éventualité d'une crise grave, prendre conscience que le pays peut être la cible d'événements, intentionnels ou naturels, bouleversant sa vie quotidienne sont des conditions déterminantes de la capacité de la population à faire face."
  Conscient de l'insuffisance sans doute de cette position, les rédacteurs concèdent "l'engouement" d'un projet de service civique. "L'intérêt que suscite aujourd'hui, sous réserve des réactions des jeunes, l'idée d'instaurer un service civique est inséparable de la place que le service militaire a occupé et occupe toujours dans la construction de l'imaginaire national. Rituel initiatique, l'expérience du service militaire a constitué, pendant un siècle au moins, un élément important de l'identité masculine. Au-delà de sa fonction proprement militaire et de la vision patriotique de la "nation en armes" héritée de la Révolution, le service militaire était investi d'autres fonctions sociales et éducatives majeures. (...) la suspension d'un service militaire devenu inégalitaire a été favorablement accueillie par la majorité des Français et n'a pas compromis l'image positive d'une armée de plus en plus associée à des missions de maintien de la paix ou humanitaires. Par ailleurs, l'allongement de la scolarité obligatoire d'une part, la généralisation de la mobilité d'autre part, l'élargissement de l'expérience des jeunes enfin, semblaient pouvoir relayer les fonctions anciennement dévolues au service militaire. Mais beaucoup estiment que ces relais n'ont pas fonctionné ou pas autant qu'on pouvait l'attendre. Au contraire, les barrières sociales se sont plutôt renforcées, et le fonctionnement de l'école n'a pas su l'empêcher. Les inégalités sociales n'ont pas augmenté (...) mais elles se sont assorties de phénomènes de ségrégation, territoriale notamment, plus marqués".
  En avançant l'idée que le service civique obligatoire voudrait fournir une réponse sociale à ces inquiétudes, les rédacteurs déplacent carrément le débat sur la société globale, oubliant la participation active et généralisée, autrefois vantée de la population à la défense de ses propres valeurs...

    La définition et la désignation de ce contre quoi et contre qui la France doit combattre semble être de plus en plus difficile. Le constat de l'accroissement du nombre des démocraties (on se demande comment les comptes sont faits...), de l'essort du réseau Internet, de la diminution du nombre des conflits (là aussi, on peut se demander comment les comptes sont faits), du progrès de mobilisation de la société internationale ne suffit pas à dissiper les inquiétudes.
 "La mondialisation ne crée pas un monde ni meilleur ni plus dangereux qu'il y a deux décennies. Elle dessine en revanche les contours d'un système international nettement plus instable, moins contrôlé, et donc plus inquiétant, qui appelle des réponses à la fois globales et très spécifiques."
 Le déplacement progressif du centre de gravité stratégique vers l'Asie, le déclin relatif des puissances occidentales, la crise du système de sécurité collective constitué autour de l'ONU, de l'OMC, du FMI..., le retour d'une politique de puissance en Russie, la multiplication de zones de non-droit, tout cela fait craindre des suprises et des ruptures stratégiques.
"L'hypothèse la plus grave actuellement identifiée est celle d'une attaque terroriste majeure sur le territoire européen, utilisant des moyens non conventionnels, de type nucléaire, chimique ou biologique, couplée à une situation de guerre dans l'une des zones d'intérêt stratégique pour l'Europe."
  Le livre blanc désigne quatre zones critiques :
  - l'arc de crise de l'Atlantique à l'Océan Indien, arc un peu vaste pour une analyse réelle... ;
  - l'Afrique subsaharienne marqué par des guerres endémiques ;
 - le continent européen où l'évolution de la Russie fait craindre la réapparition de zones de tension à l'Est ;
 - l'Asie où trois grands Etats nucléaires (Inde, Pakistan, Chine) disposent de frontières non internationalement reconnues.
     "La prévention de conflits majeurs en Asie est donc un objectif central pour l'ensemble des acteurs internationaux. Les Européens devront prendre en compte les principales données suivantes : l'impact d'une guerre sur les routes maritimes à caractère stratégique ; les effets économiques et financiers d'un conflit majeur sur un continent qui joue un rôle croissant dans l'économie mondiale ; l'impact de toute guerre dans les régions où les puissances asiatiques s'approvisionnent en énergie ou en matières premières stratégiques ; nos liens avec les Etats-Unis, garants de la sécurité de plusieurs Etats de la région."
        Des vulnérabilités nouvelles sont citées, sans d'ailleurs que l'aspect nouveau soit trop étayé : le terrorisme (djhadisme) qui a fait l'objet d'un livre blanc en 2006, la menace des missiles, les attaques majeures contre les systèmes d'information, l'espionnage et les stratégies d'influence, les grands trafics criminels, les nouveaux risques naturels et sanitaires liés aux grands changements climatiques, ces dernier ne faisant l'objet que d'un petit paragraphe, les risques technologiques accrus et l'exposition des ressortissants à l'étranger...
   Seul intérêt de cette énumération fourre-tout et pas très détaillée, le constat de "l'interconnexion croissante des menaces et des risques, liée à la mondialisation."

       "La dissuasion nucléaire demeure un fondement essentiel de la stratégie de la France. Elle est la garantie ultime de la sécurité et de l'indépendance nationale. Elle est l'une des conditions de notre autonomie stratégique, comme de la liberté d'appréciation, de décision et d'action du chef de l'Etat."
  La réaffirmation (attendue) du principe de dissuasion nucléaire est là, ainsi que le caractère indépendant de la disposition des forces nucléaires. "Face à la diversité des situations auxquelles la France pourrait se trouver confrontée, la credibilité de notre dissuasion reposera sur la possibilité pour le chef de l'Etat de disposer, de façon indépendante, d'un gamme d'options suffisamment large et d'un ensemble de moyens diversifiés."
  Leur complémentarité avec les forces de l'OTAN est affirmée avec force. "Au sein de l'Alliance Atlantique, les forces britanniques et françaises contribuent à la dissuasion globale, cette contribution ayant été reconnue depuis 1974. Elle a été rappelée dans le concept stratégique de l'OTAN de 1999."
     De façon plus générale, "la définition et le dimensionnement de nos capacités d'intervention prendront dès lors en compte aussi bien l'hypothèse d'un engagement lourd que les missions de stabilisation et de gestion de crises pour les quinze ans à venir. Cet objectif conduit à écarter une organisation des armées qui aurait été ordonnée autour des seules missions de stabilisation."
     6 principes stratégiques sont définis. Ils doivent former un cadre souple :
1 - avant le recours à la forme armée, toutes les autres mesures doivent avoir été exploités activement et ne doivent pas être écartées que s'il existe de fortes raisons de penser qu'elles échoueraient ;
2 - toute intervention doit s'inscrire dans le respect de la légalité internationale (c'est le seul reproche, moucheté, que l'on trouve vis-à-vis des Etats-Unis dans le livre blanc) ;
3 - la décision de recourir aux forces armées dépendra, à chaque fois, de circonstances particulières qu'il appartient à l'autorité politique française d'apprécier en toute souveraineté ;
4 - la légitimité d'une intervention militaire ne se limite pas à la légalité en regard du droit international. Tout aussi importante est sa légimité démocratique. Elle sera d'autant plus forte que, pour chaque engagement, les objectifs poursuivis seront transparents et que le soutien de la collectivité nationale sera exprimé, notamment par ses représentants au Parlement (sans commentaires pour l'instant...) ;
5 - toute décision d'engagement militaire doit reposer sur une capacité d'engagement d'un niveau suffisant, sur la maitrise nationale de l'emploi de nos forces et sur une stratégie politique qui vise le règlement durable de la crise et pas seulement la définition ds conditions permettant le désengagement de nos forces;
6 - l'opportunité de l'engagement français devra être considérée en tenant compte des autres opérations en cours et des forces disponibles...
             
      L'incertitude stratégique pèse tellement sur les responsables politiques et militaires de la défense que désormais aura lieu, à chaque loi de programmation militaire (à peu près tous les 4 ou 5 ans), une actualisation du livre blanc.
       Une réforme de l'ordonnance de 1959 est prévue, outre que ses dispositions sont codifiées désormais dans le  code de la défense.
"Ces textes devront en effet prendre en compte l'objectif de sécurité nationale et la définition des différentes politiques qui y concourent : politique de défense, politique de sécurité intérieure et de sécurité civile, politique étrangère et politique économique. Ils devront aussi modifier les définitions de concepts relevant de situations ou de contextes qui ne sont plus d'actualité, en particulier la défense civile et la défense économique. Ces notions, qui organisaient la défense face à une invasion terrestre venue de l'Est, doivent être transformées pour correspondre aux risques et défis de la mondialisation."

       Deux évolutions  réelles sont avancées dans ce livre blanc, en tout cas par rapport aux deux précédents : l'engagement européen et la "rénovation transatlantique".
- L'affirmation de l'Union Européenne comme acteur de la sécurité internationale est comme revendiquée. Une politique de l'Europe a comme priorité l'accroissement de toutes ses capacités de gestion des crises, ce qui va de pair avec une industrie européenne d'armement rationalisée et compétitive.
- La rénovation transatlantique veut dire, à partir d'une complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN (accords Berlin Plus de 1999), la redéfinition des relations entre la France et l'OTAN, donc des Etats-Unis. Plus une seule ligne sur des inquiétudes sur l'évolution du géant américain. Plus une seule ligne non plus sur ses tentations unilatéralistes.
       "La France est aujourd'hui présente dans toutes les instances multilatérales de l'Alliance, sauf dans deux organes spécialisés créés après son retrait de l'organisation militaire en 1966 : le Comité des plans et le Groupe des plans nucléaires. (...) En 1996, après une longue période où elle ne fut qu'observateur, elle a repris pleinement son siège au Comité militaire de l'Organisation, y compris son chef d'état-major des armées lorsque la réunion de cette instance se tient au plus haut niveau."
La présence française dans les structures permanentes de commandement reste limitée, après avoir été proscrite. Les principes qui avaient amener la France à quitter ces structures demeurent, "mais les transformations de l'environnement international, l'évolution de l'Aillance Atlantique, l'engagement de la France dans les nouvelles missions de l'Alliance, nous invitent à en revoir la traduction quarante ans plus tard." Un nouveau rapprochement devra respecter la liberté d'appréciation des autorités politiques françaises - aucune automaticité d'engagement -comme la séparation actuelle des forces nucléaires françaises d'avec celles de l'Alliance. "La liberté de décision sur l'engagement des forces françaises" signifie "qu'aucune force française ne sera placée en permanence sous le commandement de l'OTAN en temps de paix".
   La formule alambiquée d'un accroissement de l'implication de la France dans l'OTAN, dans un monde où temps de guerre, temps de crise, temps de paix ont plutôt des frontières floues, montre qu'il y a toujours une contradiction entre une intégration des forces françaises (ne serait-ce que dans des plans) et l'indépendance nationale. D'ailleurs, sur le plan européen, s'agissant des partenaires de l'Union Européenne, rien n'est encore proposé dans le livre blanc dans la disposition des forces.

   Ce qui frappe dans ce livre blanc également, c'est la place faite à la recherche du renseignement, au traitement de l'information, à la surveillance du territoire ou de la planète. Connaitre et anticiper pour prévenir, dissuader, protéger et intervenir... Le contrôle des ennemis potentiels passe par un contrôle tout azimut et la maitrise technologique de ce contrôle est primordiale dans un environnement à évolution accélérée.

"La définition et l'articulation des grandes fonctions stratégiques qui doivent assurer la sécurité nationale résultent de l'analyse conduite en 2007-2008. Elles fixent de grandes orientations, mais doivent rester souples et adaptables, éviter de se figer dans un modèle supposé intangible qui deviendrait excessivement rigide, alors que notre environnement est caractérisé comme instable, incertain et volatile. C'est pourquoi, de façon délibérée, il n'est pas proposé de déterminé un "modèle d'armée" dans ce Livre Blanc (...)".
Les composantes terrestres, navales et aériennes ainsi que les capacités interarémées sont ensuite définies de manière assez rapide et les tenants d'une séparation franche entre moyens nucléaires et moyens classiques (toujours le spectre de la tentation de la bataille nucléaire) ne manquent pas d'en critiquer l'exposition.

     C'est dans le cadre d'une quatrième partie intitutée "La dynamique de la réforme" que sont abordés les rôles "des professionnels au service de la nation".
  "La France bénéficie d'une tradition militaire vivante. L'exercice du métier des armes y demeure attractif. Pour les forces armées, la professionnalisation, engagée il y a dix ans, a représenté une modernisation sans équivalent dans l'Etat. Cette mutation est indiscutablement une réussite, qui vaut une reconnaissance nationale et internationale. L'armée professionnelle a conduit sans nostalgie la conversion de son organisation et de sa culture. Elle a réussi l'intégration des personnels féminins. Elle a fait face sans hésiter aux mesures lourdes de restructurations et de déflation des effectifs qui ont acompagné cette réforme. Avec un plein sentiment de son utilité pour la société, elle adhère aux missions qui lui sont assignées. Elle est légitimement fière du haut niveau des compétences qu'elle mobilise. Cette réussite doit être attestée et parachevée."
  Les ressources humaines de la sécurité nationale sont traitées à l'image d'une entreprise performante et dynamique... Une franche distinction existe maintenant entre l'armée et un possible service national civique évoqué beaucoup plus loin dans un chapitre consacré à l'adhésion de la nation à la politique de défense.
  Bien plus importante que cette adhésion de la nation, à rechercher par souci démocratique, est la réorganisation des pouvoirs publics. On a du mal à percevoir d'ailleurs les éléments de cette réorganisation si l'on n'a pas en main le texte de la Constitution nouvellement modifiée. Le plus clair semble être le rôle plus important (ou plus mis en musique) du Président de la République.
"Le premier de ces moyens (d'amplifier cette responsabilité) est la présidence des conseils que l'article 15 de la Constitution désigne par l'expression générique de "conseils et conseils supérieurs de la défense nationale". C'est au sein du conseil de la défense que sont aujourd'hui arrêtées, sans préjudice de la compétence du Conseil des ministres, les "décisions en matière de direction générale de la défense". La pratique de la Vème République et la mise en oeuvre de l'ordonnance de 1959 ont également développé les conseils restreints réunis en cas de crise ou de décision d'engagement des forces françaises. Enfin un décret du 15 mai 2002 a créé un Conseil de sécurité intérieure. Afin de tirer les conséquences d'une stratégie qui fait de la sécurité nationale l'objectif fédérateur et mobilisateur de l'action des pouvoirs publics, sera institué un "Conseil de défense et de sécurité nationale", dont le champ de compétence convrira l'ensemble des questions et des politiques publiques intéressant les domaines de la défense et de la sécurité nationale pour lesquelles la Constitution attribue une responsabilité au Président de la République."
  Le livre blanc fait état d'un rôle renforcé du Parlement, mais dans les dispositions indiquées il n'est question que d'information et de transparence renforcées. De toute façon, ce livre blanc n'est pas l'endroit pour discuté des capacités parlementaires d'activité sur la défense, et encore moins d'un statut de l'élu qui permettrait au parlementaire de faire un travail correct. On est loin du système américain, souvent cité à l'Elysée, doté d'un contre pouvoir réel au niveau notamment du Sénat.

       Devant le constat de l'existence d'une industrie d'armement française et européenne encore "fragmentée", est voulue une stratégie industrielle davantage tournée vers l'Europe, dans tous les secteurs (du nucléaire aux systèmes d'information). Fédérer les efforts de recherche au niveau européen devient primordial dans le nouvel environnement mondial, d'autant que quelques ruptures technologiques et scientifiques sont pressenties à l'horizon 2020-2030 (robotique, technologie de détection, armement à énergie dirigée, nanotechnologies).
  Cela passe par un nouveau partenariat entre l'industrie de défense et l'Etat, caractérisé notamment par des capacités d'acquisitions d'armements plus réactives (entendre le raccourcissement du délai entre conception et mise en service dans les armées d'innovations techniques). De nouvelles méthodes de management sont décrites par le menu, impliquant une responsabilisation globale des maitres d'oeuvre du maintien en condition opérationnelle. "Il implique d'avoir recours à des marchés de service, fondés sur des obligations de résultats, énoncés en termes de disponibilités, d'heures de fonctionnement, ou d'autres performances (...) avec des niveaux d'intéressement incitatifs." Il s'agit de mettre en oeuvre dans l'industrie d'armement comme dans les armées, des méthodes de gestion des personnels inspirées de l'esprit d'entreprise.
 Dynamiser les exportations reste important, même si l'accent est mis sur le dispositif public d'autorisation des exportations, visant à protéger les secrets technologiques.

     Après le constat du surcoût important entrainé par la professionnalisation intégrale des armées et de l'écart - écart éternel d'ailleurs - entre les prévisions d'acquisition d'équipements militaires et leur réalisation, le livre blanc promet une augmentation des disponibilités des crédits (promesses...) et incite à l'amélioration de la gestion de la dépense de défense dans le cadre d'une programmation militaire plus évolutive. Bien que l'accent entrepreneurial et volontariste sont de mise, de telles dispositions font sourire chez les professionnels de l'armement. De toute façon, c'est une fois encore, l'arbitrage global entre budgets dans une conjoncture plutôt mauvaise qui tranchera dans toutes ces vélléités.

    Un deuxième tome de ce livre blanc rassemble différents débats (souvent vifs) qui ont précédé et préparé la rédaction du premier tome (c'est du moins la musique officielle). La lecture de ces débats montrent que le consensus sur la défense est bien fragile (au minimum) et on la recommande fortement. Nous l'utiliserons d'ailleurs beaucoup par la suite.
 


   Ministère de la défense, Défense et sécurité nationale, Le livre blanc. Deux tomes, dont le deuxième est intitulé "Les débats", Editions Odile Jacob, La documentation française, 2008, 350 et 415 pages.
  Préface de Nicolas SARKOZY, Président de la République.

                                                                         STRATEGUS

 
Relu le 19 juin 2018
   
 
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 13:09
      L'objectif de la politique de défense ne subit pas de modifications, malgré les changements intervenus dans le monde, même si ceux-ci rendent plus difficile, par l'incertitude qu'ils introduisent - on sent bien dans tout le texte une sorte d'inquiétude - l'exercice de ce Livre blanc de la défense, 22 ans après le premier.
   
    "Il apparait que les grandes finalités évoluent peu. La France doit être en mesure d'assurer sa protection et la défense de ses intérêts dans le monde. Elle a les ambitions d'une puissance présente en de nombreux points du globe en dehors de l'Europe, héritage de son Histoire et de sa géographie, conséquence aussi de son développement économique. Le premier objectif de la politique de défense est la défense de ses intérêts. Si ceux-ci demeurent relativement stables, l'évolution internationale et notre qualité de puissance moyenne influent sur la façon de les défendre". "La définition traditionnelle de nos intérêts revêt le plus souvent un caractère "patrimonial", lié à notre attachement à des biens - territoire, richesses économiques, moyens de communication, présence de ressortissants - que nous entendons protéger partout où ils se trouvent et auxquels nous devons pouvoir accéder sans entrave. Ces intérêts n'ont guère varié depuis 20 ans.
La fin de la division du monde en deux blocs antagonistes modifie cependant notre perception de certains d'entre eux. L'action de la France en Afrique, par exemple, correspond plus à une appréciation de ses responsabilités internationales dans une zone où elle peut exercer son influence qu'à des préoccupations d'ordre stratégique."
 
   "Aux intérêts vitaux est attachée la survie de la Nation. De ce fait le premier objectif de notre politique de défense demeure d'être en mesure d'assurer, seuls si nécessaire, la défense ultime de nos intérêts vitaux contre toute menace qu'elle qu'en soit l'origine." "La frontière entre les intérêts vitaux et les intérêts stratégiques de la France n'a pas à être précisée par avance. Les uns et les autres doivent être défendus avec la même détermination." Ceux-ci "résident pour l'essentiel d'une part dans le maintien de la paix sur le continent européen et dans les zones qui le bordent à l'Est et au Sud (...) et d'autre part, dans les espaces essentiels à l'activité économique du pays et à la liberté des échanges et des communications."
 
      On note que par rapport au premier Livre Blanc, les intérêts à défendre sont beaucoup plus précisés, de même que, par la suite du Livre, les ennemis éventuels. L'accent est bien plus mis sur la construction européenne et la contribution de la France à la stabilité internationale.
  
       Dans un chapitre sur la mise en oeuvre d'une conception globale de la défense, les auteurs du Livre Blanc insistent sur le fait que "les mutations du système international affectant la défense ne se limitent pas aux seuls aspects militaires et stratégiques. Elles concernent la vie de la nation dans son ensemble. Tout le champ social, l'existence quotidienne des populations et l'activité économique peuvent être affectés par ce contexte mouvant et incertain : cette fin de siècle est marquée par une vulnérabilité accrue des sociétés démocratiques."
 
     Sur toute une page est réaffirmée la nécessité de la cohésion nationale. "Loin de constituer un domaine isolé, la défense doit embrasser l'ensemble des activités du pays et s'inscrire dans la permanence de la vie nationale. L'orientation de l'ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense est donc confirmée. (...) Une conception globale de la défense militaire associe une dimension civile et économique, mais aussi sociale et culturelle.(...) La France a la chance de réunir des hommes et des femmes autour d'une volonté de vivre ensemble. Elle doit veiller à défendre ce qui est à la fois un héritage et un projet partagé. La cohésion nationale, aujourd'hui très exposée aux chocs multiples que suscitent les évolutions sociales, économiques et internationales, est une condition essentielle de la défense. La puissance provient moins de l'étendue du territoire national que de l'organisation sociale, de l'éducation des hommes, de leur solidarité et des valeurs qui les lient. En ce sens, la défense est indissociable de l'idée de nation. Elle concerne donc à la fois le modèle français d'intégration et d'organisation sociale, les valeurs communes de la République, leur vocation universelle et le rayonnement de la langue."
   
   On conçoit la nécessité d'une telle réaffirmation quand on lit plus loin les justifications du choix d'une armée mixte, de sa professionnalisation, tout en gardant le service national comme "un cadre nécessaire".
 "Le service national demeure le meilleur gage de l'attachement de la nation et des citoyens à leur défense. Il renforce ainsi la crédibilité de la dissuasion exercée par les forces nucléaires qui dépend, aussi, de la détermination que les Français montrent à préserver leur existence. Il conforte la légitimité des actions extérieures que la France engage, au nom du respect de l'Etat de droit, des droits de l'homme, de la démocratie."
 "Le service national doit être conservé. Mais l'armée française doit cependant voir ses modes de recrutement évoluer, afin de disposer de davantage d'unités professionnalisées. Le règlement des crises extérieures, dans lesquelles la France peut être amenée à intervenir, nécessite aujourd'hui des volumes suffisants d'unités professionnalisées. Celles-ci, souples d'emploi, permettent en effet une réaction immédiate sur tous les théâtres."
    
    Comme pour constater une certaine distance entre l'armée et la nation, toute une partie du livre blanc, la quatrième partie, porte le titre : "Défense et Société". Elle insiste sur "l'esprit civique" et sur la contribution de l'armée à "la cohésion de la société"

       La disparition de l'Union Soviétique amène à considérer la situation bien sûr des Etats limitrophes de la Russie, mais plus globalement, la question de l'évolution des pôles de puissance.
 "L'évolution des Etats-Unis d'Amérique, après la disparition de l'Union Soviétique, suscite des interrogations. Même si la diminution du poids relatif de la puissance américaine parait devoir se poursuivre, en raison du dynamisme de ses concurrents, les Américains s'attachent avec vigueur à renforcer les fondements intérieurs de leur sécurité. Seul géant militaire, les Etats-Unis maitrisent leur sécurité dans tous les domaines. Entre le rêve du leadership d'un nouvel ordre mondial et la tentation du repli sur soi, il semble qu'il y ait place pour la définition d'une politique de grande puissance, sélectionnant ses intérêts stratégiques, et par conséquent les zones dans lesquelles ils se situent, ainsi que les moyens de leur défense en cas de menace."
  La disparition du bloc socialiste - l'ennemi d'hier est bien nommé cette fois - intervient en même temps que celle de la vieille dichotomie entre Nord et Sud. Dans ce contexte "En Europe et en Asie, les choix de sécurité sont encore obérés par de nombreuses incertitudes, à des degrés différents cependant. l'Union Européenne s'est donné, par le traité du 7 février 1992, la perspective à long terme d'une défense commune, qui en fera un vecteur de stabilité et d'intégration pour l'Europe tout entière. L'hétérogénéité de l'ensemble asiatique est beaucoup plus considérable et la réflexion sur ses structures de sécurité peu avancée. Mais, dans ces ensembles, les puissances économiques ne devraient cesser de s'affirmer, y compris en matière de défense."
   L'accent est mis ensuite sur la prolifération des armes de destruction massive et les "vulnérabilités nouvelles" telles que le terrorisme, les extrémismes religieux et nationalistes, le trafic de drogue, "la globalisation de la sécurité et des stratégies de communication".
On perçoit bien comme la nécessité de désigner un nouvel ennemi : "L'extrémisme islamique représente sans doute la menace la plus inquiétante. il se nourrit des crises économiques et sociales comme de la pression démographique dans les pays où il se développe. Il y prend souvent la place qu'a pu occuper le communisme comme mode d'opposition au monde occidental. Les inégalités grandissantes dans la croissance et la répartition des revenus, notre proximité géographique, la répartition de nos intérêts dans le monde doivent nous inciter à le considérer comme une menace."
 
  En fin de ce premier chapitre vraiment inquiet sur le contexte stratégique, on peut lire :
    "La menace soviétique globale a disparu. Mais, en Europe, la Russie restera une puissance militaire forte, qui doit être prise comme telle dans notre évaluation stratégique. En outre, des crises locales ou régionales, qui peuvent dégénérer en guerres de type classique, risquent d'affecter le passage du continent vers un nouvel équilibre. D'une façon générale, le principal risque pour la sécurité réside désormais dans des conflits régionaux susceptibles de mettre en péril la recherche de la stabilité internationale et d'une croissance plus juste et équilibrée dans le monde."

        Dans la deuxième partie du livre blanc, "Stratégies et capacités",  après un rappel sur le concept français de dissuasion nucléaire ("Le concept français continuera de se définir par la volonté et la capacité de faire redouter à un adversaire, quel qu'il soit et quels que soient ses moyens, des dommages inacceptables, hors de proportion avec l'enjeu d'un conflit, s'il cherche à s'en prendre à nos intérêts vitaux."), est énoncée une modification de la posture des forces nucléaires :
"Il convient de tirer les conséquences générales sur nos moyens (...) :
les forces nucléaires doivent être capables en permanence de remplir deux fonctions :
- infliger une frappe occasionnant des dommages inacceptables et susceptibles de s'exercer en second (lorsque l'échange de missiles nucléaires entre adversaires intervient),
- procéder à une frappe limitée sur des objectifs militaires en vue de l'ultime avertissement."
      Avec cette nouvelle fonction d'avertissement dévolue surtout à l'armement nucléaire tactique, qui semble être une relique de débats antérieurs sur le champ de bataille nucléaire quand existait encore la menace soviétique, intervient une nouvelle stratégie d'emploi des armements conventionnels.
  "Une véritable conversion doit être opérée progressivement dans le rôle des moyens conventionnels. C'est désormais leur emploi en dehors d'un contexte nucléaire proprement dit qui domine, même s'il convient de prévoir, notamment au début du siècle prochain, des hypothèses où nous contribuerions à des interventions multinationales dans des crises où seraient impliquées des puissances nucléaires régionales, ou encore, à plus long terme, la réapparition d'une menace majeure contre l'Europe occidentale.
La fonction d'interdiction du contournement de la dissuasion nucléaire est bien entendue maintenue, mais devient seconde par rapport à la capacité de participer à la résolution de crises régionales."
   L'accent est mis désormais sur la prévention de crises, sur l'action militaire limitée et les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix : "Dans tous les cas, la stratégie française met l'accent sur la capacité des forces armées à arrêter la guerre, à limiter un conflit, et non à soutenir des guerres conventionnelles longues, incertaines et coûteuses."
           En fait, ce sont six scénarios d'emploi des armées et de la gendarmerie nationale qui sont évoqués :
- conflit régional ne mettant pas en cause les intérêts vitaux où sont envisagées des projections de forces sur le terrain, ce qui est possible de se produire en Europe même ;
- conflit régional pouvant mettre en cause les intérêts vitaux où les actions sont surtout à prévoir dans le cadre d'une manoeuvre dissuasive en relation avec les alliés de l'Union Européenne et de l'OTAN ;
- atteinte à l'intégrité du territoire national hors métropole ;
- mise en oeuvre des accords de défense bilatéraux, notamment dans les zones d'influence d'Afrique ;
- opération en faveur de la paix et du droit international, avec des moyens très spécifiques. "Ne faisant pas peser de menace majeure sur nos intérêts, ce scénario peut néanmoins évoluer vers un enlisement de plus en plus exigeant en moyens. Il est donc essentiel de voir préciser, dès le début de l'action, les critères justifiant notre engagement et de tenter d'évaluer la durée prévisible de celui-ci. Il peut aussi conduire à un conflit régional devenant alors difficilement contrôlable et renvoyant aux premiers scénarios" ;
- résurgence d'une menace majeure contre l'Europe occidentale, très peu probable.
        A la fin du chapitre, sans que cela face partie d'un scénario, figure une mission de maintien de l'ordre public.
 "Assurer les tâches de service public, notamment en renforçant les moyens et les organisations normalement chargées de la défense civile du territoire, et en :
- participant à la protection des organismes, installations ou moyens civils qui conditionnent le maintien des activités indispensables à la vie des populations et à leur défense ;
- prenant, en matière de protection civile et à la demande des autorités compétentes, les mesures de prévention et de secours que requiert, en toutes circonstance, la sauvegarde des populations (catastrophes naturelles ou technologiques, risques majeurs) ;
- participant, le cas échéant, à la sécurité des pouvoirs publics et des administrations."

     Le langage sur la dissuasion populaire, où le service national prenait une grande part, est remplacé par un discours sur les ressources humaines qui doivent être mieux gérées pour l'efficacité d'un outil de défense de plus en plus technique, bardé de technologies nouvelles. Le service militaire fait place de plus en plus à des unités professionnalisées. L'accent est mis sur les compétences techniques et sur les conditions matérielles de la fonction militaire, tant pour l'appelé que pour l'engagé, du même que pour le réserviste.
"Composante essentielle de la défense et des forces armées, au même titre que le service national dont elles sont le prolongement, les réserves participent de la volonté et de l'esprit de défense de la Nation. Les profondes mutations de notre appareil de défense, liées à l'évolution du contexte géostratégique et du format de nos armées, appellent leur rénovation. Hier, les réserves représentaient, dans le cadre de la mobilisation générale, le concept lointain de la Nation en armes, tel un ultime rempart contre une agression majeure. Demain, s'affirmera le rôle accru, dès le temps de crise, d'une réserve plus réduite, plus disponible, mieux instruite, accordant la priorité aux cadres volontaires, véritables professionnels à temps partiel."
   "Le monde de la défense ne peut (...) ignorer les tendances de la société française : l'affirmation de l'individualisme, l'attachement plus fort que jamais au prix de la vie et donc l'hésitation à l'engager, l'augmentation du niveau de formation, la pression quasi permanente des médias, mais aussi le besoin de sécurité, la volonté réelle de savoir, le sens du don de soi et du partage.
     Ces changements pèsent sur la gestion du personnel militaire. Afin de les prendre en compte, des réorganisations successives ont été engagée depuis le Livre Blanc de 1972. Des évolutions nouvelles sont aujourd'hui nécessaires pour fonder la politique du personnel militaire de carrière ou sous contrat. La condition première de sa réussite est la visibilité que pourra seule assurer l'introduction des effectifs dans la programmation. La politique du personnel, comme celle des programmes d'armement, a besoin d'être conçue et appliquée dans la durée. D'autres évolutions sont nécessaires quant au recrutement et à la formation, aux carrières et à la condition militaire."
      Il n'est plus question de discours gaulliens sur l'action de la population, il s'agit de gérer du capital humain.
  "Le capital humain demeure un atout principal de la défense. inscrire la politique du personnel dans une vision à long terme, faire effort, avec les moyens correspondants, sur la qualité des hommes, leur recrutement et leur formation, par le biais notamment d'une plus grande ouverture, réaffirmer le droit à une seconde carrière et prendre en compte le souci de reconversion, mieux équilibrer les sujétions imposées aux militaires et en particulier la mobilité, assurer un véritable "soutien de l'homme", encourager la prévention et l'innovation participative, tels sont les grands actes de la politique ds ressources humaines, pour l'armée mixte dont doit se doter la France."

   La politique d'armement et la stratégie industrielle subit des évolutions importantes. Il faut mener une véritable réflexion stratégique en matière technologique industrielle et de recherche de défense, prendre en compte les nouveaux enjeux européens, rénover les relations entre l'Etat et les industries d'armement, associer à une politique des maitrise des flux d'armements une politique d'exportation "qui conserve à notre pays son autonomie et sa responsabilité sur la scène mondiale". C'est l'ouverture vers le secteur privé qui frappe évidemment : "L'Etat ne pourra plus, comme par le passé, soutenir son industrie d'armement dans tous les domaines"....

  L'effort budgétaire de défense est affirmé. Mais là encore, comme dans le Livre Blanc précédent, les éléments les plus déterminants relèvent des Lois de Programmation Militaire.

   On l'a déjà écrit, la dernière partie du Livre Blanc de la défense 1994 est consacrée aux relations entre défense et société. Il s'agit pour maintenir l'esprit civique d'informer, de convaincre la population du bien fondé de la politique de défense, par la multiplication des liens entre société civile et société militaire (Education nationale, Institutions telles que l'IHEDN, Centres de recherche et de réflexion, Revitalisation des réserves).
   "En réalité, l'harmonie des relations Armée-Nation suppose un partage équilibré et reconnu des responsabilités des uns et des autres. C'est à ce titre qu'une présence militaire répartie sur l'ensemble du territoire national est essentielle."
  Un nouveau développement de la défense civile est prévu, mais dans le sens de développer les moyens de prévention et de secours nécessaires, de la coordination des pouvoirs civils et militaires. Le discours sur la participation populaire, sur la dissuasion populaire a bien disparu.
   L'enjeu est de convaincre l'opinion publique et pour cela de développer l'information.
"Les pouvoirs publics et les médias peuvent avoir des opinions divergentes de la gravité d'une situation, les seconds dramatisant des faits jugés par ailleurs banals ou au contraire considérant comme secondaire ce que le gouvernement juge important. (...) La capacité de manipulation de l'opinion publique (...) est donc réelle ; en période de crise, elle peut perturber le fonctionnement des pouvoirs publics ; elle peut, à la limite, desservir l'intérêt national et la défense. Dans le cas particulier des actions terroristes, les moyens d'information ont une importance capitale. Sans eux, le terrorisme n'a qu'une action limitée. Avec le retentissement que les médias peuvent donner à toute action de ce type, il devient un fléau capable de mettre à mal les capacités de réaction des démocraties les plus solides."  Le discours qui suit sur la transparence et le partenariat n'a rien de rassurant du coup, avec une telle perception de l'opinion publique...
 


  Ministère de la défense, livre blanc sur la défense, 1994, Union Générale d'Editions 10/18, 263 pages. Préface d'Edouard BALLADUR, premier ministre et de François LEOTARD, ministre d'Etat de la défense.
   Le Livre Blanc sur la défense 1994 est disponible sur le site Internet du ministère de la défense.


                                                                                     STRATEGUS
 
Relu le 25 juin 2018
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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 17:10
      L'objectif de la politique de défense de la France, autrement dit défendre qui ou quoi, est définie d'entrée de jeu dans le livre blanc de la défense, mais surtout d'une façon extrêmement globale, et secondairement en termes négatifs.
    Il s'agit de défendre la France qui "est une des plus anciennes nations de l'Europe occidentale. La première, elle a forgé son unité politique. Sa situation géographique, ses richesses économiques, sa tradition, sa langue, sa culture et son rayonnement, ont, à travers guerres et batailles, assuré son unité et continuent, dans ses ressorts les plus profonds, d'en être le ciment. Certes, la solidarité européenne est reconnue comme une nécessité, l'union économique de l'Europe comme un facteur de progrès déterminant pour chacune des nations qui la composent. Mais l'union économique n'entraine pas l'effacement de l'idée nationale tant il est vrai que la croissance de la capacité industrielle et de la richesses augmente les chances politiques de chaque nation." "L'existence, l'indépendance et la force de la France sont le point de départ d'une politique qui prend naturellement appui sur le sentiment de la nation et la volonté de son développement."
 
      Dans l'avant propos du livre blanc, Michel DEBRE, alors Ministre d'Etat chargé de la Défense Nationale, précise bien : "La France n'a ni revanche à prendre, ni frontière à modifier, ni hégémonie à imposer ou à maintenir. Son effort de défense s'inscrit dans une politique toute entière orientée vers la sauvegarde de sa liberté, le respect de sa sécurité et la participation qu'elle peut apporter à la conservation ou au rétablissement de la paix."
     Plus précisément, "il nous faut d'abord assurer la sécurité du territoire national et de ses habitants. C'est bien là le coeur de la réalité politique, psychologique et morale de la défense. Politiquement, la défense contribue à protéger l'indépendance de la nation. Psychologiquement, elle donne au pays la garantie qu'il bénéficiera de son ardeur créative. Moralement, elle se porte fort de la liberté de la France et des Français. Ce premier objectif, fondamental, exprime l'identité nationale de façon très concrète. Il suppose l'adhésion et requiert le service de chacun." En second lieu, il s'agit de participer à la défense autour de l'Europe, particulièrement en Mediterranée, "ce deuxième objectif dépend largement du premier".
    Plus loin dans le livre blanc (chapitre 3, le service militaire universel) sur la justification de celui-ci : "ce n'est pas seulement la charge financière très élevée d'une armée de métier à effectifs analogues et même sensiblement inférieurs qui conduit à l'écarter. La valeur que donne le service national est, du point de vue des hommes, irremplaçable. A cette première raison s'en rajoute une autre qui est d'ordre politique et revêt une importance fondamentale. cette raison tient à la nature même de la défense - qui ne peut être que le fait de la nation entière. (...) Il est faux de penser que le mécanisme de la dissuasion nucléaire serait en mesure de remplir son effet si l'adversaire éventuel avait le sentiment d'un détachement moral de l'esprit populaire à l'égard de la défense. Or la volonté de défense et de résistance ne peut se manifester qu'au travers de la détermination et de la participation de tous et de chacun. Et comment cette participation pourrait-elle mieux se traduire que par la présence des jeunes Français dans les rangs d'unités instruites dont la disponibilité instantanée et l'aptitude opérationnelle constituent à la fois la meilleur garantie de sûreté et de crédibilité des forces stratégique et la promesse de la liberté d'action indispensable à leur maniement dissuasif par la plus haute autorité du gouvernement?".
  Eparpillées dans le texte, reviennent souvent les préoccupations de lier la participation de l'ensemble de la population à la fois à la défense extérieure et au maintien de l'ordre et de la légalité. Il est absolument nécessaire de présenter une unité nationale, garantie de la crédibilité de défense des valeurs partagées, contre les menaces de toutes sortes qui pèsent sur un ordre social qui n'est jamais bien sûr cité, et encore moins détaillé. Défendre un territoire et des valeurs communes n'est possible que si toute la nation le fait, et dans le mouvement de l'action quotidienne du service national, c'est la défense, donc l'acceptation des dimensions de ce territoire et des valeurs de cet ordre social qui est réalisée.

      Contre quel ennemi se dresse la France qui n'a plus de revendications, mais qui entend défendre son territoire et ses intérêts vitaux?
       Dans les objectifs de la politique de défense, page 4, le livre blanc rappelle les trois éléments principaux de la politique étrangère : "le refus des blocs, c'est-à-dire le non alignement sur les grandes puissances ; la définition précise et donc limitée de nos engagements ; un effort diversifié de coopération internationale en vue de favoriser la détente et les bons rapports entre les peuples."
"Sans doute a-il pu être dit après le dramatique échec de 1940 et l'apparition de puissances gigantesques, tels les Etats-Unis, l'Union Soviétique et bientôt la Chine, que la défense nationale est une prétention vaine pour une puissance moyenne qui devrait s'en remettre à l'un des grands d'assurer sa protection. En apparence, la séparation du monde en deux blocs après 1945 a pu donner un semblant de démonstration à cette thèse. Mais si, dans les années suivantes, d'abord consacrées à la restauration interne des nations européennes exsangues, l'Alliance et son organisation militaire ont constitué la sauvegarde de la paix en Europe, il est bien naturel que cette alliance, dans sa forme d'alors, n'ait pu résister au temps, car elle reposait sur une simplification politique abusive, fonction d'une opposition irréductible entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique et consacrait une confusion a priori des intérêts des Européens avec ceux des Etats-Unis, garants de la sécurité collective dont ils possédaient seuls les moyens extrêmes."
   Le pouvoir entend mener une politique de non-alignement vis-à-vis des Etats-Unis face à la menace soviétique sans le désigner franchement comme l'ennemi, même potentiel. Partant, il n'existe pas de référence dans le livre blanc à des menées subversives menaçant l'ordre social, bien que les références à l'ordonnance de 1959 soient bien précisées. Le livre blanc entend faire preuve de neutralité, carrément dans une forme de dissuasion tous azimut, bien qu'il ne soit pas a contrario question de liens avec le Pacte de Varsovie... Le face à face mis en scène dans ces pages se trouve surtout entre alliés et non entre ennemis, comme s'il n'était même pas besoin de mentionner dans quel camp la France se trouve. Dans un pays où le Parti Communiste pèse de tout son poids, dans une nation traversée de débats idéologiques forts, dans un monde qui vit dans la hantise d'un conflit nucléaire bloc contre bloc, le livre blanc veut faire oeuvre de consensus et met en avant l'idée de nation avant toute idée de classe.

     Comme souvent, c'est dans le déploiement concret des moyens de défense que l'on perçoit ses véritables obljectifs et priorités.
    En premier lieu, est avancée la capacité nucléaire de dissuasion, qui entend empêcher précisément le conflit de devenir armé. Elle est définie par ses trois composantes, air, terre, mer : une flotte d'avions Mirage IV munis d'engins balistiques entrée en service en 1971, deux escadrons de missiles sol-air opérationnels depuis le Plateau d'Albion (Hauts de Provence) et deux, trois, quatre, puis cinq sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) équipés de missiles nucléaires mer-sol.
  Les rédacteurs du livre blanc insiste sur la capacité opérationnel de cet arsenal, par sa diversification et sa puissance.
    En deuxième lieu figure la défense du territoire à travers la protection de la force nucléaire stratégique citée précédemment, et  la protection territoriale (DOT). Là, on retrouve des accents gaulliens très clairs :
  "Ces forces (classiques), au delà du rôle qui serait le leur en cas d'invasion, ont tout naturellement vocation à devenir le ferment d'une résistance populaire à un occupant éventuel. Quels désastres sur son propre sol un adversaire devrait-il accepter avant de devenir occupant!... Qu'il soit assez présomptieux pour les accepter, il n'en aurait pas fini pour autant avec une résistance nationale et populaire qui lui rendrait l'occupation insupportable, perspective de nature à renforcer l'effet dissuasif global de notre politique militaire. Le concept de dissuasion populaire s'exprime en fin de compte de plusieurs façons : sur lui se fondent la défense permanente de notre territoire, la crédibilité de notre armement nucléaire, la volonté de résistance à l'envahisseur qui aurait accepté le désastre nucléaire. C'est que la dissuasion populaire est la forme moderne de la volonté de survie nationale.". Mais ni la forme, ni l'ampleur de cette dissuasion populaire ne sont précisés et encore moins, il faut le dire, mis en place...
   En troisième lieu vient la manoeuvre en Europe et là, on ne peut évidemment que penser à la menace soviétique et des forces du Pacte de Varsovie, même si, encore une fois, ceux-ci ne sont jamais nommés.
"La manoeuvre dissuasive exige de nos forces qu'elles aient la capacité de mener des opérations de combat classique dont la raison tient à la nécessité de préserver la liberté d'action du Gouvernement dans le maniement de la crise." Ce qu'il faut comprendre dans toute cette phraséologie, c'est que les stratèges militaires français raisonnent en termes d'escalade et de crise pouvant mener aux extrêmes. Il n'est pas question de guerre éclair ou par surprise.
"Cette capacité ne peut être obtenue que par une combinaison de moyens interarmées. Elle met en jeu la Première Armée avec l'appui de la Force Aérienne Tactique et éventuellement, celles des forces maritimes dont l'action apparaitrait complémentaire en fonction de la nature de la menace. L'emploi de ces forces ne peut manquer d'être éclairé (on admirera les termes diplomatiques) par la situation générale des troupes de nos partenaires de l'Alliance Atlantique."
"Les années à venir verront la mise en service, d'ici 1975, de l'armement nucléaire tactique (Mirage III, Missiles PLUTON)" Il s'agit de forces nucléaires dont la manoeuvre ne peut être précisée et cela volontairement. Dans une crise, et même dans les premières phases militaires d'une crise en Europe, le Gouvernement veut se donner les marges de manoeuvre sur ce qu'il entend par "intérêts vitaux", tant par l'emploi des armements nucléaires tactiques que par celui des armements nucléaires stratégiques.
Le jeu de l'incertitude est un terme majeur dans une confrontation ouverte.
   En quatrième lieu, l'action hors d'Europe, outre-mer, fait l'objet de paragraphes qui mettent l'accent sur les capacités de transport (sans que soient évoquées d'ailleurs les dépendances vis-à-vis des Etats-Unis en la matière);
   Enfin, en cinquième lieu viennent les "missions complémentaires", à savoir celles menées par la gendarmerie nationale et les éléments de la Protection Civile. Ces deux éléments ne bénéficient que d'une page et pourtant la gendarmerie nationale est bien un des éléments majeurs du dispositif de défense intérieure.
"Répartis dans les brigades territoriales, plus de 30 000 sous-officiers, soigneusement sélectionnés, assurent au profit de tous les Français nombre de tâches souvent modestes, mais toujours primordiales, tandis que les 16 000 hommes de la Gendarmerie Mobile constituent, au service de l'autorité publique, une force de maintien de l'ordre, toujours disponible, loyale, courageuse et sereine".
Le sérieux d'un livre blanc n'empêche pas de penser qu'il a le sens de la litote et de la concision discrète, lorsque l'on connait le rôle de la Gendarmerie Nationale. Mais officiellement, il n'existe pas d'ennemi intérieur.

      L'ordonnance de 1959 et la loi de 1965 ont substitué à la notion de service militaire, celle de service national, exprime le chapitre III du livre blanc.
Il revêt quatre formes : le service militaire destiné à répondre aux besoins propres des armées, le service de défense pour les besoins non militaires de la défense, le service de l'aide technique (outre-mer) et le service de coopération au profit des pays en voie de développement. 
En fait, et le livre blanc l'avoue, la première de ces formes reste dominante. La nécessité d'un service d'un an est réaffirmée.
"Pour que le service militaire réponde aux impératifs de la défense, il doit être organisé avec d'autant plus de soin qu'il est court, mais il faut d'abord qu'il soit bien compris dans ses objectifs par la nation entière et par les appelés eux-mêmes : satisfaire les besoins d'une armée qui se doit d'être en tout temps instruite et disponible. Sans doute, des activités annexes sont-elles recherchées et organisées, mais elles ne doivent pas porter atteinte à l'état de préparation et de à la disponibilité des forces.". 
On sent bien une tension entre une efficacité de plus en plus technique des armées et une volonté d'obtenir une participation massive, une adhésion pratique du pays à sa défense, à la défense telle qu'elle est, et partant sans doute, à la société telle qu'elle est...
  Le long développement qui suit sur la fonction sociale du service militaire fait foi de cette volonté. La fin du chapitre montre bien, après un passage sur la nécessité du renforcement de la préparation militaire, la constance de cette volonté.
"Egalitaire et universel, court et dense, élément essentiel d'une stratégie moderne, non pas paradoxe de la dissuasion nucléaire, mais âme de notre dissuasion nationale, le service militaire offre de surcroît aux jeunes hommes de notre pays et même aux jeunes filles volontaires la consécration de leur majorité civique et politique."

   La politique d'armement constitue l'objet du chapitre suivant.
Elle comporte deux volets "d'égale importance : la définition des besoins militaires que l'industrie d'armement doit satisfaire et la politique industrielle qui facilitera la satisfaction de ces besoins par l'industrie dans les conditions nécessaires à sa compétitivité et à sa prospérité, et en harmonie avec la politique de progrès industriel"...
Formulation heureusement abondamment illustré dans le texte qui suit, notamment dans la politique industrielle "externe", entendez les ventes d'armements... Elle fait partie, cette politique d'armement, de la mobilisation de l'ensemble des ressources d'une nation (à travers notamment la recherche-développement) à sa défense, qui fait l'une des caractéristiques dominantes du XXème siècle.

   Les finances de la défense forment la matière du dernier chapitre, chapitre indispensable à tout livre blanc qui se respecte.
C'est peut-être même la partie qui se trouve la plus remise en cause par la suite, en termes d'objectifs de matériels ou d'entretien des armées, au gré des budgets successifs et des arbitrages politiques et sociaux. Prudent d'ailleurs, ce chapitre fixe des objectifs très globaux, récapitule les efforts financiers précédents (beaux tableaux sur l'évolution des crédits budgétaires depuis 1959), et, à part le fait "que la stratégie de dissuasion s'est traduite dans le budget de la défense", il ne cache pas le fait que cette partie est surtout du ressort des lois de programmation militaire...

   La lecture du deuxième tome du livre blanc est aussi utile que celle du premier, car il rentre dans le détail de l'organisation territoriale de la défense (orientation vers l'Est du gros des troupes, chaine des commandements, évolution de la fonction militaire), mais n'apporte pas plus d'éléments clés sur les objectifs de la défense.
   Les enjeux internes de l'appareil militaires sont traités et méritent l'attention, notamment sur "les obligations professionnelles".
"L'obligation de neutralité pollitique est inscrite dans le statut. La rigueur qui a toujours caractérisé cette exigence de stricte indépendance vis-à-vis des différentes familles spirituelles de la nation n'est pas atténué ; toutefois les interdictions qui en découlent ont été mieux cadrées et ne portent plus que sur les adhésions aux groupements politiques. Ainsi les militaires sont-il invités à participer à toutes les activités de la Cité dès lors qu'elles ne les engagent pas sur des voies partisanes. De même le statut affirme t-il sans ambage l'incompatibilité entre le fait d'être militaire et l'appartenance à une organisation syndicale ou à une société de défense des intérêts professionnels, difficilement conciliable avec le principe hiérarchique qui est à la base de l'organisation militaire".
Le règne d'une discipline militaire est essentiel pour la sauvegarde du moral des troupes. Garder le contrôle politique des armées, ce qui va toujours de pair avec la sauvegarde d'un certain ordre social, reste une obsession, qui fait de l'appelé, ce qui est flagrant quand on compare son statut avec celui d'homologues occidentaux, un citoyen "en veilleuse". Il existe d'ailleurs une sorte de développement d'un esprit "apolitique" dans les armées, qui les rendent d'une utilisation très souple dans le maniement des crises... On est loin de l'utilisation de l'armée briseuse de grèves dans les années soixante pour ne pas parler des périodes précédentes, mais il reste que certains corps tels que la Gendarmerie Nationale peuvent être en première ligne dans la défense d'un ordre social, par ailleurs contesté par d'importantes forces politiques au moment où est publié ce livre blanc de la défense.
 


Ministère de la défense nationale, Livre blanc sur la défense nationale, tome 1, 1972, 68 pages ; tome 2, 1973, 105 pages, imprimerie du CEDOCAR.
Les textes sont disponibles sur le site Internet du Ministère de la défense.

                                                                    STRATEGUS


 Relu le 6 juillet 2018
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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 12:39
   
    Voilà une vraie étude de sociologie militaire! Plutôt que de traiter à longueur d'ouvrages de l'évolution des choses militaires, en insistant sur les guerres ou l'évolution des corps d'armées et des armements,  Raoul GIRARDET a choisi de comprendre l'histoire sociale et l'histoire des mentalités de cette société plus ou moins fermée que constitue en France, la société militaire.
   L'histoire de ces hommes et de ces familles qui traversent la révolution, l'empire, la restauration, la république, la vision que l'on a du rôle de l'armée dans la société globale, l'évolution de l'esprit militaire, depuis les soldats de la liberté de 1789 jusqu'à l'épreuve algérienne, en passant par les deux guerres mondiales, sont bien décrites dans ce livre... Enthousiasme, méfiance, antipathie, fièvre irraisonnée alternent dans la société militaire comme dans l'ensemble de la société. Parfois l'armée est au diapason de la l'ensemble de la société, parfois elle en est à l'opposé idéologique... En deux grandes parties, la vieille armée et l'armée nationale, l'auteur s'appuie autant sur des études historiques d'ensemble, des mémoires et des témoignages qui traversent toute la hiérarchie, pour comprendre les soubresauts de la conscience militaire.
  C'est une étude intéressante pour qui veut appréhender l'évolution des mentalités militaires, même au-delà de la période que s'assigne l'auteur. Autant pour les évolutions des mentalités militaires en général, qui ne sont pas les mêmes en temps de guerre et en temps de paix, que pour se faire un idée de ce que peuvent vivre tout le corps d'armée français dans le début du XXIème siècle. Il existe bien entendu de nombreuses autres études, mais pour commencer, on ne saurait trop conseiller de consulter l'ouvrage de Raoul GIRARDET.
 
    De 1815 au contemporain le plus immédiat, écrit l'éditeur (en quatrième de couverture), l'armée s'était de plus en plus identifiée à la nation. "Celle des années 2000 représentera peut-être un corps d'élite au sein d'une armée d'Europe. On imagine les soubresauts et les déchirements que cette évolution implique. Après être passée de la vie de garnison dans les provinces sous la Restauration à la remobilisation sous le second Empire, de la tragédie de la guerre perdue à l'aventure coloniale, elle traverse un XXe siècle non moins bouleversé : la victoire en 18, la défaite en 40, les guerres successives - contre l'Allemagne, en Indochine, en Algérie - jusqu'au saut dans l'inconnu que représente la professionnalisation d'aujourd'hui. Analysant ce qui distingue du reste de la société française ce groupe fermé, aux valeurs, au mode de vie et de recrutement propres, Raoul GIRARDET montre, dans une fresque d'une exceptionnelle qualité, tout ce qui compose le tissu si particulier de cette communauté."
Dans cette réédition d'un ouvrage paru en 1953 et amplifié depuis, l'auteur se montre, avec un attachement à certaines valeurs (patriotisme, tradition), très lucide. Il participa à la revue monarchiste La Nation française, dirigée par Pierre BOUTANG.
 
    Pour Raoul GIRARDET (né en 1917), historien et universitaire français (Institut d'Etudes Politiques de Paris, Ecole Nationale d'Administration, Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, Ecole Polytechnique...), "au même titre que l'école, le principe de la conscription, l'obligation du service sous les armes ont constitué l'un des facteurs essentiels de ce grand mouvement unificateur qui, au-delà de ses lacunes et de ses failles, a dominé l'évolution même de la société française au cours des deux derniers siècles". L'auteur s'interroge dans sa conclusion sur un risque de repli, voire d'enfermement corporatiste dont il semble nécessaire d'en comprendre l'urgence, mais aujourd'hui, qui le prendra en compte? Au moment de l'élaboration d'un nouveau livre blanc sur la Défense, au début d'une nouvelle présidence de la République, ce questionnement reste vif.
 
    Raoul GIRARDET est aussi l'auteur de plusieurs autres ouvrages : Pour le tombeau d'un capitaine (Editions de l'Esprit nouveau, 1962), La Crise militaire française (1945-1962) (Armand Colin, 1964), Le Nationalisme français (1971-1914) (Armand Colin, 1966), L'idée coloniale en France de 1871 à 1962 (La Table Ronde, 1972), Mythes et mythologies politiques (Seuil, 1986), Problèmes militaires et stratégiques contemporains (Dalloz, 1988), Singulièrement libre, entretien avec Pierre ASSOULINE (Perrin, 1990), Nationalismes et nation (Complexe, 1995).
 

   Raoul GIRARDET, La société militaire de 1815 à nos jour, Librairie académique Perrin, collection Agora, Pocket, 2001, 340 pages.
 
Complété le 19 juillet 2012
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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 08:57

 

  La publication en 1972, 1994 et 2008 d'un livre blanc de la défense revêt une forme solennelle d'affirmation d'une politique française s'efforçant de s'adapter à une structure des relations internationales en évolution plus ou moins rapide.
   Avant d'entrer dans les textes, leur analyse et leur critique, il faut d'abord se doter d'un outil de compréhension et connaître la perspective de ceux-ci.

  Tout d'abord, ce sont des sortes de "lettres d'intention" plus ou moins denses, qui s'appuient sur l'avis d'un certain nombre (parfois important et très large) d'experts et qui sont plus ou moins suivies par la suite, non seulement à cause de la conjoncture internationale, cela va de soi, mais aussi à cause des contraintes budgétaires fortes et aux plus ou moins grandes volontés politique de les appliquer. Ces livres blancs se veulent des textes de consensus national sur la défense, mais ne sont pas exempts de choix politiques et économiques  partisans.

  Ensuite, la valeur de ces textes doit être jaugée à un ensemble de questions fondamentales lorsqu'on pose la question de la défense : défendre quoi ou qui? Contre quoi ou qui? Comment, par quels moyens?
  Si les livres blancs s'ordonnent grosso modo de la même façon : définition des menaces, objectifs de politique de défense, moyens de défense, il faut bien lire entre les lignes pour comprendre clairement de quoi il s'agit. Entre les affichages officiels et les non-dits politiques, il y a un effort de mise en contexte indispensable à fournir, si l'on ne veut pas tomber dans la propagande gouvernementale.

     Ces trois livres blancs correspondent à des moments forts de la perception de l'évolution stratégique de la planète. Et aussi sans doute à une volonté d'affirmation ou d'infléchissement politiques.
  Pour 1972, le fait nucléaire constitue le point de départ de la volonté de se doter d'un armement nucléaire crédible ; pour 1994 (22 ans après...), le constat de la fin de la bipolarisation oblige à repenser la défense ; pour 2008 (seulement 12 ans plus tard), celui d'une...incertitude stratégique. Dans chacun de ces trois textes, il est fait référence à l'ordonnance du 7 janvier 1959, portant sur l'organisation générale de la défense, soit pour s'y appuyer, soit pour la modifier. Dans cette ordonnance, se trouve en partie la réponse aux questions méthodiques à poser aux livres blancs : défendre quoi, qui?, contre quoi, qui?, comment, par quels moyens?
    Si les trois livres blancs sont prolixes sur les deux dernières questions, il faut se livrer à une analyse fine pour y trouver - mais cela n'est pas certain - une réponse à la première question.


                                                                                     STRATEGUS

 

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