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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 10:27

Les atteintes à l'environnement par les activités militaires touchent tant le milieu terrestre que la ressource hydraulique.

Les atteintes au milieu terrestre, considérés encore comme les plus importantes, mais le cas des océans est encore mal évalué, sont irréfutables et résultent notamment de l'emploi d'armements massivement destructeurs (sans être à proprement parler des armes à destruction massive), car puissants (en impact et en profondeur), avec des munitions plus ou moins dangereuses à moyen terme, même lorsqu'elles n'ont pas atteint leur objectif. Observés par satellite, elles sont irréfutables : la désertification et la déforestation ne proviennent pas seulement des activités industrielles. Cette désertification et cette déforestation s'accélèrent et font partie du changement climatique, même si dans l'Histoire on a pu assister à des catastrophes dues à une surexploitation des sols. Les remèdes apportés, aléatoires, fragmentaires et coûteux - qui supposent une collaboration internationale et une volonté politique affirmée, demeurent très en-deça des ambitions affichées, notamment au cours de l'élaboration de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (1996). Le constat est le même en ce qui concerne la déforestation (Plan de lutte contre la disparition accélérée des forêts tropicales, Conférence internationale de 2002).

Les atteintes aux ressources hydrauliques, en eau douce - sécheresses récurrentes - comme aux écosystèmes marins résultent également des multiples activités militaires, et pas seulement d'une organisation de la pêche industrielle ou d'une urbanisation désordonnée ou encore d'une agriculture à base d'utilisation de pesticides. Les multiples pollutions chimiques et radioactives opèrent des effets cumulatifs qui sont encore mal évalués à l'heure actuelle, sauf dans des zones localisées, comme celles des cimetières de bâtiments militaires ou de sous-marins à propulsion nucléaire.

La réponse quasi universelle des pays confrontés à la pénurie d'eau douce consiste à mettre en oeuvre une politique de grands barrages, qui occasionnent par ailleurs des dommages sur le rythme des fleuves et sur la stabilité des reliefs montagneux. Peu d'actions sont entreprises encore pour les mers (une maigre Politique Commune de la Pêche de 2001 au sein de l'Union Européenne...).

Les atteintes au milieu atmosphérique, qui mobilise la communauté internationale en raison des conséquences de plus en plus visibles des changements climatiques, résultent d'activités humaines dégageant des gaz à effet de serre. Lesquelles sont produites en grande majorité par des activités civiles. Toutefois, les activités militaires sont de grosses consommatrices d'énergie fossile, notamment parce que le primat de l'efficacité existe le maximum de vitesse et le maximum de destructivité. Les manoeuvres militaires, à cet égard, parce qu'elles ont lieu autant en temps de paix qu'en temps de guerre dégagent beaucoup de ces gaz là et d'autres, qui s'ils ne sont pas directement liés aux changements climatiques, n'en sont pas moins nocifs, soit de manière collatérale soit de façon délibérée. Il faut noter que l'aviation, tant civile que militaire, joue sans doute un rôle important, quoique encore minoré (on préfère parler de la pollution automobile...) dans les changements climatiques. Nous avons l'habitude de dire entre membres de ce blog qu'un avion pollue autant que mille voitures, bien que cela ne reste qu'une image...

Les conséquences économiques majeures directes sont amplifiées par la croissance démographique dans les zones les premières concernées. Appauvrissement des sols, exacerbation des sécheresses et de la désertification, provoquant des pénuries d'eau, peuvent être à l'origine de déplacements de population. Jointes aux guerres, ces conséquences sont déjà visibles dans certaines parties du monde.

Et sans doute la situation est appelée à s'aggraver, vu l'inaction des pouvoirs politiques, notamment dans ces régions, soit parce qu'ils sont accaparés par précisément les guerres soit réduits à néant (zones grises), soit encore bien plus préoccupés de protéger leurs classes privilégiées que l'ensemble de leurs populations. Parfois, on note le développement de technologies visant à "sécuriser" dans tous les sens du terme (isolation environnementale, protection militaire...) certaines zones restreintes.

Ces dégradations environnementales engendrent à leur tour des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire qui est utilisée comme moyen de guerre.

La description de ces situations d'une part fait référence aux notions de "conflit vert" et de "réfugiés de l'environnement" ou "éco-réfugiés", d'autre part met en exergue le risque de tension sur les ressources hydriques transfrontalières. Nombre de conflits ont pour enjeu l'eau, par delà le contrôle de ressources énergétiques ou minières.

Ces "réfugiés de l'environnement" déstabilisent les régions d'accueil, parfois déjà appauvries. Les déplacements de population auraient même tendance à produire une sorte de "nomadisme" couvrant de larges parties de territoire, phénomène que tentent de combattre des autorités politiques qui organisent l'édification de camps parfois appelés camps de transit mais qui sont là pour contenir à long terme des populations dans des zones réservées, souvent encadrées militairement. Dans les régions qui bénéficient encore de conditions de vie enviables, la susceptibilité des populations des pays d'accueil, parfois à fleur de peau vu l'infime proportion de celles qui y viennent par rapport aux populations déplacées, provoquent déjà des tensions internes qui s'expriment politiquement par un climat d'insécurité savamment entretenu par des partis favorables à l'organisation de sociétés plus surveillées, plus "disciplinées", voire plus militarisées.

Le problème majeur des risques de tension concernent les recherches hydrauliques transfrontalières. Le conflit du Moyen-Orient entre l'Etat d'Israël et les Palestiniens constitue une sorte de prototype de ce genre de risques. C'est d'ailleurs le premier exemple cité par Jacques SIRONNEAU. Lors de ses conquêtes territoriales successives, Israël s'est souciée de s'assurer le contrôle stratégique de la ressource en eau. Son second exemple concerne l'exploitation de l'Euphrate et accessoirement du Tigre : la Turquie, le Syrie et l'Irak voire l'Iran par l'intermédiaire de Chatt El Arab tentent de contrôler ces fleuves, notamment par des aménagements de retenir d'eau (notamment des barrages hydroélectrique). Sans doute, l'analyse profonde de la situation provoquée par l'expansion du groupe Etat Islamique ne peut-elle se comprendre sans l'on omet de facteur conflictuel.

La destruction de l'environnement comme arme de guerre, pour réduire ou détruire l'adversaire n'est pas nouvelle, mais l'ampleur des destructions possibles est sans commune mesure avec le passé. Défiolation de forêts ou de rizières, destruction d'ouvrages d'approvisionnement en eau, mise hors service de stations de traitement de l'eau, sabotage des puits et installations pétrolières, provoquent de gigantesques pollutions marines ou/et terrestres, dont les effets perdurent parfois à très long terme.

L'élément déclenchant qui a abouti, dans un contexte de risque de guerre nucléaire, à la convention ENMOD, a vraisemblement été l'épandage par l'armée américaine, lors de la seconde guerre d'Indochine, d'herbicides (défilants) sur la forêt vietnamienne ainsi que le bombardement systématique des digues, actions destinées à permettre à la fois le repérage des mouvements de l'adversaire et leur paralysie. Ces actions ont causé à l'environnement des dommages très importants et de manière indirecte aux populations civiles soumises aux effets mal connus des produits chimiques qui ont par surcroit entrainé la déforestation, sans compter l'érosion ainsi provoquée de terres envahies par les eaux et des sols rendus hydromorphiques et donc impropres à la culture à la suite des bombardements.

Rappelons que l'ENMOD (Convention sur l'interdiction d'utiliser des techniques de modification de l'environnement à des fins militaires ou toutes fins hostiles), traité international adoptée le 10 décembre 1976 par l'Assemblée générale de l'ONU, entré en vigueur en 1978, est signé par 76 des 197 Etats membres. Cette convention devrait être un cadre important à l'activité de l'ensemble des parties pour construire tout un arsenal de règlements plus précis, propre à soutenir des activités efficaces. Mais les raisons d'Etat l'emportent encore sur des considérations universelles. Il faut dire que depuis l'existence des Etats, la destruction de l'environnement de l'adversaire constitue toujours un des moyens d'une stratégie d'ensemble, et qu'appliquer une telle convention reviendrait à entreprendre un grand pas en avant vers une gouvernance mondiale de l'environnement et une brèche importante dans le droit à la guerre des Etats.

Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et Economie, Ellipses, 2003.

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 10:30

Les diverses activités militaires - des manoeuvres aux opérations militaires - influent sur l'environnement de plusieurs manières, diverses et variées, superficielles ou profondes, à court ou à long terme. Et, comme dans un cycle vicieux, la dégradation des environnements accroissent la gravité des conflits armés ou même en provoquent de nouveaux. Des conflits, nommés verts par certains, apparaissent du fait des diverses contrées rendues impropres à la vie humaine (on songe en premier aux diverses îles océaniques, mais aussi à des régions au climat bouleversé, devenus par exemple trop chauds et humides ou soumis à des variations brusques de température et de pression), provoquant déplacements de populations, famines, épidémies, tout cela dans un climat parfois de guerre civile.

Que ce soit par le ravinement des terres ( que l'on songe aux mouvements des chars ou aux épandages massifs de divers produits...) ou la pollution des airs (par les essais d'engins aériens ou les explosions nucléaires), ces activités rendent d'abord impropres à l'habitat des étendues variables de terre et de mer, dans un temps plus ou moins long, les rendent plus ou moins dangereux à vivre (que l'on songe aux radiations des villes japonaises bombardées à l'arme atomique pendant la deuxième guerre mondiale). Si les conséquences des guerres, avec toute la technologie destructrice qui y est déployée, sont les plus visibles dans les zones où les conflits armés durent depuis plusieurs années ou plusieurs décennies, elles existent également de manière plus pernicieuses dans des zones exemptes depuis longtemps de ces conflits.

De tout temps, les guerres ont influé sur les sols, parfois d'une manière que peu osent rappeler (fertilisation accrue de certains sols grâce à la décomposition des cadavres de soldats en nombre), mais aujourd'hui, avec le déploiement de moyens de destructions étendus, profonds et parfois agissant à long terme, l'environnement concerné devient de plus en plus problématique pour les humains (mais beaucoup d'autres espèces peuvent parfois y vivre et même y prospérer).

Jacques SIRONNEAU dresse un tableau des relations entre guerre et environnement :

- Les multiples dégradations de l'environnement dans l'ensemble de ses composantes, dues ou non à l'action humaine, ne peuvent manquer d'avoir un effet majeur sur l'économie des régions qui les subissent. Il distingue les atteintes directes à l'environnement, au milieu terrestre, au système hydraulique, aux écosystèmes marins et au milieu atmosphérique. Il répertorie les effets économiques majeurs amplifiés par la croissance démographique dans les zones concernées.

- Les dégradations environnementales susceptibles d'engendrer des situations conflictuelles, quand ce n'est pas la destruction volontaire de l'environnement qui serait utilisé comme arme de guerre. Il distingue ainsi les situations génératrices de tensions voire conflictuelles de la destruction de l'environnement comme arme de guerre.

Ali-HAMANDOU et Michel-André BOUCHARD évaluent l'impact des conflits armés sur l'environnement et les actions menées contre ceux-ci.

"Les conflits armés, écrivent-ils, sont source de catastrophes majeures pour l'environnement. Dans les années 60, la déflation de la jungle vietnamienne par l'armée américaine a interpellé la conscience collective sur la protection de l'environnement en situation de conflit armé. La guerre du Golfe de 1990-1991, avec l'utilisation des armes à uranium appauvri et l'incendie des puits de pétrole a fait de la protection de l'environnement lors des conflits armés une préoccupation internationale. Des dispositions juridiques et réglementaires du droit international interdisent et limitent les actions néfastes sur l'environnement en temps de guerre. Au nombre de ces dispositions, il y a la convention ENMOD de 1976, le Protocole de Genève de 1977 et les Directives de la Croix-Rouge pour la formation des forces armées (1996). La difficulté de mise en oeuvre de ces instruments est l'une des causes principales de l'exacerbation et de la persistance des impacts environnementaux des conflits armés. Un bref aperçu des travaux effectués dans ce domaine montre que cette question est jusqu'ici abordée sous un angle purement théorique, empirique et descriptif (causes, manifestations et typologies des conflits). Et, contrairement aux autres domaines de connaissances (scientifiques, économistes, juristes, universitaires), les spécialistes de l'évaluation environnementale se sont à ce jour peu intéressés à cette question (2006).

L'analyse des impacts environnementaux permet de dresser une typologie axée sur les trois grandes phases de déroulement des conflits armés : pré-conflit, sen-conflit et post-conflit. S'y ajoutent les impacts "collatéraux" qui se poursuivent même pendant la phase post-conflit." Les auteurs analysent "applicabilité de la procédure d'Evaluation Environnementale (EE) et d'évaluation Environnementale Stratégique (EES) en distinguant les différentes phases des conflits armés et en insistant sur les processus de prévention, d'anticipation et d'atténuation des impacts. De cette analyse, il ressort que l'EE a un grand rôle à jouer en situation de conflit armé, notamment en intervenant dans des actions de planification de la gouvernance, les opérations humanitaires, les actions de reconstruction post-conflit et surtout dans les actions en amont des conflit. Une telle approche nécessite un cadre d'analyse adapté impliquant des outils méthodologiques et opérationnels adéquats, et en se plaçant dans une perspective globale du développement durable."

Sous la coordination de Marc SCHMITZ, dix-neuf auteurs apportent leurs contributions à la réflexion sur ce qu'on appelle les "conflits verts". Des guerres se mènent pour des ressources et nombre d'autres se préparent ; l'environnement est malmené - tout se conjugue pour que se multiplient les "conflits gigognes" allumés par l'"étincelle verte". Les réfugiés de l'environnement se comptent par millions. Ils plaident pour une "écosécurité commune et globale" et un développement qui ne soit pas celui du productivisme, de la consommation sans fin, du FMI, de la dette. Ils enrichissent ainsi la notion de sécurité internationale et élaborent un guide pour l'action.

Marc SCHMITZ, Les conflits verts, GRIP Informations, 1992. Al-Hamandou DORSOUMA et Michel-André BOUCHARD, Conflits armés et environnement, Développement durable et territoires, dossier n°8, 2006. Jacques SIRONNEAU, Guerre et environnement, dans Guerre et économie, Ellipses, 2003.

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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 09:06

   Dans la diversité de la véritable philosophie politique qu'est la pensée écologique, la question de la défense  de la nature divise nombre des acteurs sociaux. Que les appelle naturalisme subversif ou naturalisme conservateur, écologie environnementaliste ou écologie politique, fondamentaliste ou réaliste, ces variantes souvent opposées de la philosophie écologiste se reflète dans la diversité des mouvements sociaux qui les incarnent. Les différentes figures qui les représentent, souvent médiatiquement, proviennent de milieux très différents les uns des autres, et réfléchissent de manière bien (parfois radicalement) différente non seulement sur les moyens de défendre la nature mais également pour défendre ou promouvoir une façon de vivre, une forme de société...

 

  La multiplicité même des courants qui se réclament de l'écologie politique interdit une définition simple. L'écologie politique est représentée par un ensemble de courants, animés de philosophies politiques différentes ; Ces courants ont en commun l'insistance sur la prise en compte des enjeux écologiques dans l'action politique et l'organisation sociale. Souvent se greffent, s'harmonisent ou se complexifient sur ses précoccupation des pensées philosophico-politiques beaucoup plus anciennes.

Si la naissance de la prise de conscience politique de l'écologie est retracée par certains au sein de divers courants de pensée, perceptibles au sein de courants chrétiens dissidents ou non (les Franciscains par exemple), c'est la révolution industrielle occidentale qui provoque, de part les transformations physiques sur la nature qu'elle entraine, l'explicitation d'une telle philosophie politique. Si au sein d'oeuvres de Léon TOLSTOÏ (1828-1910) en Europe et d'Henry David THOREAU (1817-1862) aux États-Unis, s'exprime la nécessité d'un certain retour à la nature, ce sentiment est déjà perceptible chez Jean-Jacques ROUSSEAU, John RUSKIN (1819-1900) ou Thomas CARLYLE (1759-1881).

Les premières manifestations d'une pensée écologiste se retrouvent avec quantité d'ambiguïtés qui suscitent la méfiance d'autres pensées philosophiques (notamment socialistes ou/et marxistes), dans des mouvements chrétiens anti-modernistes (inspirées du romantisme et parfois de la contre-révolution) qui apportent leur limitation à la proposition de la Genèse : voyant dans la nature l'oeuvre de Dieu, ils dénoncent la course capitaliste à l'enrichissement matérialiste qui détruit cette oeuvre. On retrouve cette préoccupation dans nombre de mouvements communautaires, d'inspirations religieuses ou anarchistes. Par exemple chez les quakers, les mennonites ou les amish, est vive (et ils en tirent jusqu'au bout les conséquences pratiques) une forte méfiance envers la modernité, l'industrialisation, la vie urbaine... soupçonnés d'engendrer ou d'accroitre violences et injustices...

      Les analyses qui ont amené à l'écologie politique viennent de ce que, peu à peu, les êtres humains prennent du recul sur leurs constructions collectives, même si penser que l'humanité en est capable peut sembler optimiste. certains espèrent l'avènement d'une nouvelle révolution copernicienne, qui permettra de mieux prendre en compte les effets sur le vivant, sur les cycles et les ressources naturelles, des modes de vie industriels ou post-industriels, de consommation et de production, de nos activités de recherche et de nos technologies, y compris pour les générations futures. Mais une césure sépare la pensée qui estime pouvoir s'appuyer sur la technologie pour résoudre la crise écologique et celle qui estime que l'homme, de par ses limitations mêmes, est incapable en définitive de dompter les effets de ce qu'il a provoqué. On voit alors poindre plusieurs radicalités, qui vont d'une remise en cause plus ou moins limitée de la technologie, de la société ou du système économique à un retour pur et simple à une société non technologisée... parfois dans une vision idéalisée d'un passé pré-industriel. 

 

  Depuis longtemps, le rapport que l'homme entretient avec la nature interpelle la philosophie, et ce depuis au moins l'Antiquité. Pour ce qui est de l'époque contemporaine, c'est à la veille des années 1970 que quelques courants marginaux non conservateurs s'interrogent encore sur les bienfaits réels de cette modernité qui semble parfois arracher violemment plus qu'elle ne libère. Ils contribuent à former les contours d'une écologie hédoniste, néo-naturaliste, sans s'embarrasser de savantes littératures ou de références académiques reconnues, dont la postérité politique est importante.

    En France, Serge MOSCOVICI théorise un naturalisme, notamment dans son ouvrage La société contre nature (1972), à très grande distance du vécu de naturalistes de terrain dont les associations essaiment les pays. Ces derniers se retrouvent dans un autre naturalisme, dont les contours théoriques sont rarement formulés, sauf par le naturaliste suisse Robert HAINARD (né en 1949). Ces deux courants ont directement fondé leur action politique sur une réflexion sur le rapport de l'homme moderne à la nature et chacun féconde une nébuleuse propre. D'autres courants s'y adjoignent, notamment parmi la nébuleuse contestatrice de la société de consommation. La parution du premier rapport au club de Rome opère comme un révélateur. Il opère une jonction entre des préoccupations naturalistes (souvent locales et localisées) et des préoccupations économiques (démographiques) globales. Se greffent dans la réflexion de nombreux auteurs et de nombreux militants de l'écologie de très nombreuses théories périphériques qui amènent seulement plus tard les pensées philosophiques (libérales, socialistes, communistes...) à s'en emparer. Le même phénomène est visible ailleurs en Europe, mais il faut avouer que les informations sont relativement rares pour ce qui est des États-Unis par exemple. Une myriade de publications, d'associations, participent à un mouvement de fond dont est longtemps absent l'ensemble des institutions politiques. On peut écrire sans exagérer qu'à l'inverse de nombreuses autres philosophies politiques bien connues, l'écologie politique nait, dans l'action face aux nuisances souvent, d'une société civile méfiante d'une classe intellectuelle en générale presque totalement acquise aux idées des bienfaits de la civilisation industrielle, que ses penseurs soient libéraux ou marxistes. La montée même de certains périls, l'apparition de véritables impasses civilisationnelles, forcent ensuite le monde intellectuel à théoriser, en prenant parfois très loin en arrière ses références philosophique (et parfois même, religieuses...). Philosophie(s) politique(s) jeune(s), l'écologie politique n'a sans doute pas fini de voir fleurir tous ses fruits.

 

Jean JACOB, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999. Serge MOSCOVICi, La société contre nature, Union Générale d'Éditions, 1972 (Seuil, 1994) ; Chroniques des années égarées. Récit autobiographique, Stock, 1997.  Robert HAINARD, Nature et mécanisme, Éditions du Griffon, 1946 (réédité sous le titre Le miracle d'être, Science et nature, Sang de la terre, 1986 et 1997) . Roland de Miller, Robert Hainard, peintre et philosophe de la nature, Sang de la terre, 1987. On consultera avec profit Sous la direction de Jean-Paul RIBES, Pourquoi les écologistes dont-ils de la politique? Entretiens avec Brice Lalonde, Serge Moscovici et René Dumont, Seuil, 1978.

 

PHILUS

 

Relu le 10 novembre 2021

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 13:52

           Loin de cautionner une ambiance répandue dans les médias sur l'existence d'un consensus de plus en plus large sur les dangers climatiques actuels et les solutions à y apporter, Razmig KEUCHEYAN (né en 1975), sociologue et militant de la gauche radicale suisse, maitre de conférences à l'Université Paris-Sorbonne IV, analyse les réalités des positions et des activités des différents acteurs sur la question. Qu'ils s'agissent de catastrophes écologiques immédiates ou des tendances à long terme, nous sommes encore loin d'une action concertée sur les plans nationaux, régionaux ou internationaux, qui réunirait, à travers plusieurs programmes d'ampleur variables, industriels, financiers, gouvernements et citoyens... L'essai du membre du Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique de la Sorbonne (GEMAS) s'attaque à cette idée humaniste reçue. Il n'y a pas, selon lui, de consensus environnemental.

 

           Son analyse part de l'"hypothèse exactement inverse (...). Si l'on prend au sérieux l'idée que le changement climatique est induit, depuis le milieu du XVIIIe siècle, par le développement économique, et que ce développement a pour nom "capitalisme", il est peu probable que les oppositions de classe puissent être transcendées avant qu'une solution à la crise environnementales soit trouvée. Il est peu probable, en d'autres termes, que rassembler l'espèce autour d'objectifs communs soit une condition de la résolution de cette crise. celle-ci suppose peut-être au contraire la radicalisation de ces oppositions, c'est-à-dire la radicalisation de la critique du capitalisme. Un se divise en deux, en matière environnementale comme en d'autres".

    Partant de cette hypothèse, il examine un certain nombre de situations : l'humanité ne subit pas uniformément les conséquences de la crise écologique. "Tout comme il existe des inégalités économiques ou culturelles, on en trouve dans le rapport des individus ou groupes d'individus à la nature, aux ressources qu'elle offre aussi bien qu'à l'exposition aux effets néfastes du développement : pollution, catastrophes naturelles ou industrielles, qualité de l'eau, accès à l'énergie... Dans certains cas, les inégalités environnementales résultent de l'action de l'État, dont les politiques sont loin d'être neutres en la matière (...). Dans d'autres, elles sont le fruit de la logique du marché livrée à elle-même. Dans d'autres encore, elles sont la résultante de logiques économiques et politiques inextricablement mêlées. L'"intersectionnalité" entre la race, la classe et le genre, qui fait l'objet de nombreux travaux à l'heure actuelle (l'auteur fait référence à ceux d'Alexandre JAUNAIT et de Sébastien CHAUVIN, voir Revue française de science politique, volume 62, n°1, 2012), doit ainsi être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer, la nature. Celle-ci possède elle-même une ontologie (politique) hautement problématique, qui ne se conçoit elle-même que dans un rapport dialectique avec les trois autres." L'auteur entend se concentrer sur la question du racisme environnemental, c'est-à-cire "que l'intersection de la "nature" et de la race". Ce phénomène ne se comprend toutefois qu'à la condition de prendre en considération l'ensemble des inégalités à l'oeuvre au sein du système". Razmig KEUCHAYEN ne vise ici pas seulement la "question raciale" encore vive aux États-Unis par exemple, mais aussi toutes les activités qui font des classes pauvres ou minoritaires les victimes principales des nuisances environnementales. 

      Pour l'auteur, la financiarisation et la guerre sont les deux solutions que le capitalisme, depuis qu'il existe, applique aux situation de crise. Il tente par là d'atténuer les conséquences sociales des inégalités qu'il engendre. "En générant du capital "fictif", la finance permet de reporter dans le temps, et donc d'atténuer provisoirement, les contradictions inhérentes à la production capitaliste (comme l'a illustré récemment le mécanisme des subprimes). La guerre est quant à elle le fruit des inévitables conflits que génèrent périodiquement ces contradictions. L'amenuisement des opportunité de profit, la nécessité d'assurer le contrôle sur l'extraction et la circulation des ressources, mais aussi l'accroissement de la contestation du système, tendent à conférer à la conflictualité politique un caractère plus aigu. En détruisant (littéralement) du capital, la guerre permet aussi de relancer l'accumulation sur de nouvelles bases." Ces deux solutions sont également mises en oeuvre, et c'est le principal objet de cet ouvrage de le montrer, par le capitalisme en réponse à la crise écologique. "La financiarisation et la militarisation sont, en d'autres termes, les deux réactions du système face à cette crise."

Dans son chapitre sur la financiarisation de la nature, l'auteur décrit l'assurance des risques climatiques, une des formes principales selon lui, que revêt aujourd'hui la finance environnementale. "On assiste à l'heure actuelle à une prolifération des produits financiers "branchés" sur la nature ou sur la biodiversité : marchés carbone, dérivés climatiques, obligations catastrophe... Ces produits visent à amortir ou gérer les turbulences économiques et sociales qui découlent de la crise écologique. Ils ont toutefois également pour objectif d'en tirer profit. Ils participent de la financiarisation du capitalisme en cours (...). "De la part du capitalisme, la nature est aujourd'hui l'objet d'une stratégie d'accumulation."

Dans un chapitre sur les "guerres vertes, ou la militarisation de l'écologie", l'auteur indique comment s'imbrique de manière croissante l'écologie et la guerre. "L'exploitation de la nature influence l'évolution des conflits armés. La crise environnementale à laquelle elle donne lieu suscite d'ores et déjà un surcroît de catastrophes naturelles, la raréfaction de certaines ressources, des crises alimentaires, une déstabilisation des pôles et des océans, et des "réfugiés climatiques" par dizaine de millions à l'horizon 2050. En résulte des guerres vertes ou guerres du climat, qui sont la traduction dans l'ordre guerrier de la crise écologique. L'État en général, et les armés en particulier, sont en première ligne pour gérer cette "externalité négative" très particulière que sont les conflits armés. (...)." 

 

   L'auteur fait oeuvre non seulement d'analyse qui s'appuie sur de nombreux "incidents" et de nombreux faits,  sur de nombreuses luttes sociales centrées sur l'environnement, mais également de futurologie critique. Son livre fait figure de grande pierre dans le champ de la connaissance de la conflictualité issue de la crise écologique.

 

Razmig KEUCHEYAN, la nature est un champ de bataille, Zones (label des Éditions La Découverte), 2014.

 

Relu le 3 novembre 2021

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 13:52

    Livre un peu oublié aujourd'hui et pourtant à l'origine de bien des vocations militantes ou politiques, oeuvre phare de l'écologie surtout dans le monde anglo-saxon, cet ouvrage du journaliste et écrivain britannique Gordon Rattray TAYLOR (1911-1981) a souvent des allures prophétiques par rapport aux changements climatiques actuels. Même si sa tonalité est parfois moraliste et sensationnaliste, et si son auteur affiche par ailleurs surtout des positions "réactionnaires" (rappelons simplement que sur le plan scientifique, l'auteur est lamarckien et anti darwinien, dans un livre de 1983), Le jugement dernier offre un tableau d'ensemble des dégâts environnementaux causés par les industrialisations jusqu'à la fin des années 1960.

Ce tableau est apocalyptique dans de nombreux chapitres et les histoires "navrantes" se multiplient dans les autres. Il considère tout au début du livre les hommes d'ailleurs comme des microbes, à la population se développant anarchiquement et trop rapidement pour que la catastrophe démographique n'intervienne pas à un moment ou à un autre. Mais il met moins l'accent sur l'explosion démographique ou les impasses énergétiques que sur les multiples pollutions dévastatrices. Au-delà des pollutions visibles (le smog par exemple), il analyse les super-pollutions moins visibles, qui agissent en profondeur sur l'état de l'atmosphère, des océans et des terres émergées. Il considère les résultats des progrès technologiques comme une victoire à la Pyrrhus sur la nature, voire contre la nature, qui se paie tôt ou tard au prix très élevé. Il s'alarme dans l'ensemble de l'ouvrage de la lenteur de la prise de conscience des autorités politiques et des entreprises, par rapport à la vitesse à laquelle ces dégâts prolifèrent. "Le temps est l'ennemi. la question posée n'est pas "comment faire?", mais "Pourrons-nous faire quelque chose dans le temps qui nous reste?" On peut même se demander s'il n'est déjà pas trop tard. A entendre des remarques distillées dans les réunions consacrées au changement climatique actuel, qui posent la même question aujourd'hui, on ne peut que frémir. On ne peut pas dire, vu le détail des descriptions que l'auteur fait des dynamismes atmosphériques que ces responsables ou l'opinion publique n'ont pas été prévenus. 

 

    Dans le chapitre 3, où il pose la question du devenir climatique, Ère glacière ou chaleur mortelle?, il décrit les multiples signes, rapprochés de ce que l'on savait déjà des mécanismes des grands changements dans le passé, qui indiquent des modifications en profondeur du climat terrestre. Au chapitre suivant, ce sont des descriptions de la manière dont "la nature rend les coups", lorsque l'homme influe sur l'équilibre des espèces animales et végétales. La suite est à l'avenant : "Le dernier râle", "New look pour polluants", "expirez, n'inspirez pas!" "Le cinquième facteur" (il s'agit de la radioactivité) distillent des avertissements appuyés sur des recherches scientifiques, et émaillés parfois d'humour passablement noir. Ce sur la limite de population, son effondrement à venir, l'existence d'une planète archi polluée et le cauchemar technologique que termine ce livre.

    Pour Gordon Rattray TAYLOR, auteur d'une quinzaine de livres sur l'évolution humaine (dans ses nombreux aspects), "la crise devant laquelle l'homme se trouve est, en fait, une crise triple. d'abord une crise des valeurs. Ce qui est en jeu, ce sont deux vues diamétralement opposées quant à la façon dont l'homme devrait vivre. Jusqu'ici il était admis que la conception matérialiste - soutenue autant par la droite que par la gauche - devrait prévaloir. Soudain il apparait qu'elle ne le peut pas. le choix qui se pose alors est soit de faire une sélection intelligente parmi les dons de la technologie, et s'en servir pour enrichir l'existence humaine, soit d'aller au suicide. C'est le fait que toutes les factions des pays occidentaux sont à égalité portées au matérialisme qui provoque le sentiment de désespoir et d'impuissance qui est celui de tant de gens aujourd'hui.

Comme les lemmings, l'homme fonce vers la rive lointaine du fleuve. Il n'a pas l'intention de se suicider. Aura-t-il l'intelligence de faire demi-tour? La leçon qu'enseigne l'histoire est que l'homme n'évite jamais les catastrophes, il passe simplement son temps à s'en remettre. Il est difficile de douter que l'histoire doive se répéter.

Ensuite, nous passons par une crise d'incohérence. Comme l'a dit un observateur britannique : "On a envie de demander, à la fin, jusqu'à quel degré de folie peut aller le monde? Jamais des esprits rationnels ne créeraient des conditions dans lesquelles leur nourriture et leur eau seraient constamment polluées, leurs enfants blessés et tués, et tout leur environnement rendu de plus en plus infect pour l'oreille, l'oeil et le nez - non par suite d'échecs, mais par leurs efforts mêmes et leurs soit disant progrès. (...)" 

C'est là le point crucial : la société est trop vaste, donc trop impersonnelle, et incohérente. Il est donc impossible de légiférer de façon efficace. (...).

Enfin, c'est une crise de responsabilités.

L'homme a atteint un tournant de son histoire. Jusqu'ici il vivait dans un environnement qui s'optimisait tout seul. Les processus naturels lui fournissaient l'oxygène et l'eau, un sol fertile, de l'espace pour se déplacer et même des joies esthétiques, sans qu'il ait besoin d'intervenir ou de faire preuve de prévoyance. Maintenant, le voilà parvenu au point où ces processus naturels autonomes ne peuvent plus faire face à ses exigences. Il n'est donc plus question de savoir s'il veut prendre les choses en main : il est obligé de le faire. A l'avenir, l'homme devra décider s'il veut un climat plus chaud ou plus froid, et de combien de degrés; de quelle pureté il demande à l'eau et à l'air; quelle fertilité il attend du sol; quel taux de maladies et de mortalité il souhaite. Et bien d'autres choses encore.

C'est une grave responsabilité. Il est loin d'être évident que l'homme possède les connaissances nécessaires, ou le bon sens politique voulu pour exercer convenablement ce pouvoir - c'est-à-dire assurer à l'humanité une vie au moins aussi satisfaisante que celle de l'ancien système. En fait, il est parfaitement possible qu'il exerce son pouvoir suffisamment mal pour provoquer, dans une mesure données, un désastre. (...)". Pessimiste hier de bout en bout, ce livre devient réaliste avec ce que nous subissons déjà de nos jours. Et si cela ne suffisait pas, la dernière remarque rappelle tous les scénarios d'ingénierie climatique envisagés par de nombreuses entreprises et laboratoires scientifiques d'État pour parer à une catastrophe de plus en plus annoncée...

 

Gordon Rattray TAYLOR, Le jugement dernier, Calmann-Lévy, 1970, 290 pages. Traduction française du livre anglais paru en 1970, The Doomesday Book : Can the World Survive?

 

Relu le 8 novembre 2021

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 13:10

      Classique de la littérature anti-nucléaire, cet ouvrage collectif qui date de 1975, présente l'ensemble des arguments contre le développement de l'électricité d'origine nucléaire. Il est d'abord une réponse à l'ensemble des allégations qui se veulent rassurantes sur l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il est ensuite une véritable mine de renseignements sur des aspects technologiques souvent passés sous silence. Il est enfin une réflexion socio-politique sur les liens entre électricité d'origine nucléaire et structure de la société. 

   L'ouvrage commence par une diatribe : "L'atôme ou l'âge des cavernes ; les centrales nucléaires ou la régression ; deux cent mille mégawatts ou le chômage. "Nos" dirigeants cherchent à nous acculer à ces dilemmes. Seul l'atome, disent-ils, peut faire doubler en vingt-cinq ans la production française d'énergie ; sinon, ce sera le chaos. Quant aux dangers du nucléaire, ils sont, affirment-ils, inexistants, minimes ou en bonne voie d'être éliminés." Cette présentation peut paraitre excessive pour ceux qui n'ont pas vus les magnifiques dépliants de présentation de la centrale nucléaire Creys-Malville par exemple, mais elle reflète tout-à-fait l'état d'esprit des acteurs de la technostructure de l'énergie en France. On n'imagine pas que de tels discours aient été tenus et on n'imagine pas qu'ils puissent l'être encore de nos jours, en tout cas en Occident ou au Japon (mais allez voir dans d'autres pays qui se lancent dans des programmes électronucléaires!). 

   Les auteurs veulent répondre à des questions, qui, et ce n'est pas un hasard, restent posées aujourd'hui et sans doute par encore plus d'acteurs de la société qu'avant :

- Qui a décidé que la production d'énergie doit doubler d'ici l'an 2000?  On pourrait présenter plusieurs variantes de la même question en 2013... et après...

- Quelle est la part de l'énergie gaspillée, perdue par exemple, entre la production et la consommation?

- Un doublement de la production d'énergie signifie-t-il un doublement du bien-être des citoyens?  Allez poser la question en Russie, au Japon ou aux États-Unis...

- Quels biens et quels services désirons-nous avoir? Combien faut-il d'énergie pour les produire? Quelle espèce d'énergie?  Questions encore cruciales à l'heure où les bouleversements climatiques produisent leurs premiers effets...

- Quels impératifs économiques et politiques sont derrière le choix de l'énergie nucléaire?  Les liens entre les aspects civils et militaires sont souvent occultés ou minorés.

- Quels inverstissements vont aux sources non nucléaires d'énergie?

- Quelle société modèlera une industrie nucléaire massive?

- Combien de temps cette industrie pourra t-elle être alimentée?

- Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants?  A l'époque où l'on ne discutait pas encore du réchauffement climatique, les auteurs avaient surtout en tête l'accumulation de déchets nucléaires produits dans les centrales et qu'on ne sait toujours pas neutraliser.

  La table des matières de l'ouvrage suffit à renseigner d'emblée sur le contenu du livre. Sans prétendre être complet, ce qui aurait rendu l'ensemble sans doute beaucoup plus volumineux et plus austère, il est le fruit d'un important efforts de documentation et de réflexion auxquels ont participé de nombreux scientifiques spécialistes en la matière. "Ni l'économie, présente les auteurs, ni les aspects sociaux, ni l'histoire de la lutte antinucléaire internationale n'ont été sacrifiés à l'exposé, plus classique, des aspects physiques et biologiques." 

  Après avoir détaillé le processus nucléaire - qui n'a pas beaucoup changé depuis, et cela se comprend car le cycle industriel du nucléaire est particulièrement long (de la construction, de l'utilisation puis du démantèlement) - et les différents aspects de la pollution radioactive, thermique et chimique en fonctionnement normal et les différents accidents et état de la sécurité des réacteurs dans un premier chapitre, les auteurs développent les aspects économique, politique et sociétal de l'énergie nucléaire. 

Ils insistent, ils étaient encore minoritaires alors, sur le fait que l'énergie nucléaire est pas "un problème pour les citoyens, pas pour les techniciens". Citons le début de cette conclusion emblématique : "Les experts de tous bords peuvent s'affronter et vous - citoyens, contribuables ou élus locaux - vous sentir de plus en plus indécis. Le problème politique est pourtant là : il y a un choix à faire ; qui décide? L'avenir de toute une société est engagé par l'orientation qu'elle donne à la gestion de l'énergie dont elle dispose. Cette orientation est politique, et la forme de l'énergie qui sera favorisée par le pouvoir aura toujours un rapport étroit avec les intérêts et les intentions de ceux qui influencent réellement ce pouvoir. Trop souvent les avantages de la forme d'énergie choisie sont pour ceux qui ont pris la décision, tandis que les inconvénients sont subis par un ensemble de gens à qui on n'a pas demandé leur avis. Qu'il s'agisse de l'orientation générale de la politique en matière d'énergie - qui concerne l'ensemble de la population - ou du choix de tel ou tel site pour l'implantation d'une centrale - qui concerne tous les habitants du voisinage - c'est toujours une administration centraliste, technocrate et policière qui va décider à votre place." Notons par les arguments avancés, la dangerosité de l'industrie nucléaire comme cible d'attaque, des transports souvent compliqués des matières radioactives, qui obligent à entretenir un appareil policier ou militaire de protection. 

    Le troisième et dernier chapitre est consacré aux alternatives à cette énergie, pour "éviter la société nucléaire". 

    En tout, il y a bien une bonne centaine de pages de notes techniques, plus ou moins compliquées, rassemblées dans ce livre. On n'insistera jamais assez sur le fait que nous avons affaire là à une technologie dont la maitrise apparait souvent insuffisante, eu égard des matériaux employés. Dans les exemples de technologies utilisées par le monde moderne, sans doute - mais nous n'avons encore rien vu sur les nanotechnologies... - l'utilisation de l'énergie nucléaire est celle la moins maitrisée et la plus risquée (dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques et techniques).

    Depuis les années 1970, de nombreux accidents majeurs ont impliqué cette industrie et il est même à craindre que les effets d'expposition à la radioactivité, même en faible quantité mais sur le long terme, ne soient pas encore tous connus. Aussi la lecture de ce livre est-elle intéressante à l'aune de conséquences encore futures de développement persistant, notamment dans les anciens pays dits du Sud, de l'industrie nucléaire. On est d'ailleurs frappé, que sur le plan technique, un livre de ce genre aujourd'hui n'aurait sans doute pas grand chose à ajouter, sinon sur les aspects des "nouvelles générations" de centrales nucléaires...

 

   En quatrième de couverture, nous pouvons lire cette très brève présentation : "On a beaucoup parlé de l'énergie nucléaire. Est-il nécessaire d'y recourir? Si oui, quels sont les dangers, les risques que nous font courir les centrales atomiques? "Les Amis de la Terre" pensent qu'on ment aux Français en leur dissimulant les pièces principales du dossier. C'est pourquoi ils veulent, dans ce livre, présenter aux citoyens une information aussi large que possible. Certes, et le titre de leur ouvrage le prouve, leur opinion est faite, mais elle est fondée sur une étude exhaustive du sujet. Tous les Français devraient faire l'effort de lire ce livre parfois austère, mais qui ne leur ment pas."

 

Les Amis de la Terre, L'escroquerie nucléaire, Éditions Stock, collection Lutter, 1975, 425 pages.

 

Relu le 11 juin 2021

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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 11:44

        Lors de grandes catastrophes naturelles (éruption volcanique, inondations, sécheresses) ou même de catastrophes limitées (épidémie circonscrite à une zone géographique, incendies d'une partie de ville...), il (est encore) était courant, dans les époques antérieures ou dans les régions en dehors du monde occidental moderne ou contemporain, de faire appel à la responsabilité d'une intervention divine (colères de ou des dieux, voire intervention démonique...) ou de reporter la responsabilité sur des groupes boucs émissaires (les Juifs dans le Moyen Âge européen, les Chrétiens dans l'Antiquité Romaine). Dans le monde moderne d'aujourd'hui, les catastrophes les plus importantes et en tout cas les plus fréquentes ne sont plus le fait des éléments naturels, mais résultent d'erreurs humaines ou "techniques".

    Dans notre époque de changement climatique, la combinaison de catastrophes naturelles et de catastrophes "techniques" se fait de plus en plus fréquente et il est "naturel" que les autorités (plus ou moins "responsables", État, sociétés, collectivités publiques ou privées...) tentent de faire recouvrir les conséquences d'une catastrophe "technique" d'une cause principalement naturelle. On en voit l'illustration dernièrement dans l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima.

Avec la société industrielle, avec la liaison forte entre des endroits très éloignés les uns des autres, où le local et le global se lient de manière complexe, l'étude des causes d'une catastrophe est utilisée pour prévenir des risques sans pour autant que soient parfois bien définis les enchaînement des événements.

    Depuis quelques décennies, des chercheurs élaborent une sociologie du risque, des administrations mettent en place des politiques de prévention dans de nombreux domaines de la vie publique, des sociétés s'assurent, dans leurs activités à risques, de limiter leurs responsabilités et de couvrir des dommages majeurs en souscrivant des asurrances financières de plus en plus grande. A un tel point que parmi les sociétés financières dominantes, les sociétés d'assurance occupent souvent les tout premiers rangs...

 

   C'est tout cet ensemble, dans un contexte de complexité sociale et d'enchevêtrements des pôles politiques de décision, que des sociologues, mais aussi de nombreux autres agents sociaux, tentent de dresser des plans selon une conception des risques et des précautions à prendre qui est loin de relever du consensus. 

 

Sociologie du risque

    David Le BRETON tente une définition du risque qui dépasse l'étymologie (de l'italien risco, ou du latin resecare : "enlever en coupant", du latin population resecum, "ce qui coupe", de l'espagnol riesgo : "rocher découpé", "écueil" autour de dangers marins...) pour tenir compte des préoccupations actuelles. Notons que Le Robert signale aussi le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, "se quereller".

Le risque "moderne, écrit le membre de l'Institut Universitaire de France et professeur à l'Université de Strasbourg, " est "à la croisé des chemins, du franchissement d'un cap où un péril se ressent." 

"Risque et incertitude, poursuit-il, ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (F. KNIGHT, Risk, Uncertainty and Profit, New York, Kelley, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d'un danger potentiel susceptible de naître d'un événement ou d'un concours de circonstances, mais il n'est qu'une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d'occurrence. Il est une mesure de l'incertitude. L'incertitude diffère de cette acception puisqu'elle traduit justement un absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un danger, mais il n'est pas identifié, et il n'y en a peut-être aucun. L'ignorance domine encore. On sait seulement que pour l'instant on ne sait pas. Ce n'est que dans le développement des choses que le danger ou l'innocuité se révélera.

De même, le péril est une autre modalité de l'expérience puisqu'il est sans prise pour l'homme et s'impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes, selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres."

Dans leur essai Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environnemental Dangers (Berkeley, University of California, 1983), comme dans d'autres publications, M. DOUGLAS et A. WIDAVSKY rappellent que "ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu'ils sont purement subjectifs" ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d'évaluation précise d'une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité.

     Notion hautement polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique... et la lucidité croissante dans de nombreux milieux sur les dommages portés sur l'environnement par les technologies et les modes de vis dans les sociétés occidentales, copiés dans d'autres régions du monde, amène les gouvernements à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologiques ou même des associations de consommateurs ou d'usagers se multiplient pour peser sur les politiques nationales en faveur de l'environnement... se heurtant d'abord localement et de plus en plus souvent globalement à des intérêts économiques et financiers.

Une conférence mondiale de l'ONU à Stockholm en 1972 (première du genre), des conventions ou des conférences internationales s'efforcent d'établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l'environnement. A travers leurs actions, les significations du risque (que beaucoup d'intérêts industriels aimeraient bien qu'elles ne soient pas pris en compte ou marginalisées) sont aujourd'hui innombrables, d'autant que nos sociétés se font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l'infini à tort ou à raison. Se multiplient les conflits et leur expression se fait souvent violente, dans toutes les activités sociales touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l'alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, l'énergie... Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne semblait s'établir.

      Ces constats, ces conflits ont donné naissance, dans les années 1980 selon David Le BRETON - mais toute une littérature antérieure s'en fait écho de manière il est vrai plus partielle et dispersée (notamment à propos des risques nucléaires) - à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité.

Il cite les ouvrages de M. DOUGLAS (Risk Acceptability according to Social Science, New York, Basics Book, 1986), de WILDASWSKY (1983), l'allocution inaugurale du président de l'association américaine de sociologie J. SHORT (The Social Fabric at Risk : toward the Social Transformation of Risk Analysis, dans American Sociology Review, volume 49, 1984), les travaux de F. EWALD sur la "société assurantielle" (1988), ceux de P. LAGADEC (La civilisation du risque, Seuil, 1981) et de M. POLLAK (Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidémie, Métailié, 1988) ou de D DUCLOS (L'Homme face au risque technique, L'Harmattan, 1996). Un certain nombre de ces contributions sont répertoriées dans le Dictionnaire des risques (Sous la direction d'Y. DUPONT, Armand Colin, 2003). 

L'ouvrage classique d'Ulrich BECH, La société du risque (1986 - traduction françaisie : Aubier, 2001) ouvre le chemin à cette sociologie du risque.

 

Fragilité de la condition humaine

      Plus en amont dans le temps, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Il remonte donc assez loin, bien avant la prise de conscience de l'entrée depuis un certain temps de la société occidentale - et de celles qui suivent son exemple, dans une zone de risques croissants issus de l'utilisation immédiate, avec des vues à court termes - soit militaires, soit économiques, des découvertes scientifiques. S'ils se développent une méfiance à propos de la science en général, c'est en fait bien plus à l'égard des autorités qui l'utilisent, qu'à l'égard des principes scientifiques eux-mêmes. Même si des tentatives de forces religieuses et politiques d'exploiter maintes catastrophes, l'ensemble de la société est prise dans un processus qui l'amène de révolutions à révolutions technologiques.

   Si les sciences sociales ont investi, et cela s'accélère, la question du risque par de nombreux angles, il n'est pas sûr que les entreprises partie prenantes de l'évolution technologique veulent ou "peuvent" les prendre en compte...

 

Un colloque important

      Un colloque en 2011 (Cerisy, Retour sur la société du risque) qui fait le point sur la sociologie du risque ou les travaux sur les risques et les catastrophes, en fait la constatation, entre autres points examinés. Les participants constatent en effet, avec Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN que "si les années 1970-1980 sont celles d'une prise de conscience des dégâts du progrès, comme oublier que ce sont aussi celles du tournant néo-libéral et de la financiarisation des économies dont les effets dévastateurs se déroulent sous nos yeux?" C'est que la société ne pense pas elle-même, ne prend pas conscience elle-même ; ses différentes composantes n'évoluent sur la question du risque ni sur le même rythme ni selon les mêmes priorités.

Ils reprennent les éléments clés de la réflexion d'Ulrich BECH, qui propose en fin de compte "un nouveau récit" de l'évolution de nos sociétés. "La société du risque, écrivent-ils, est une société où les grands conflits ne tiennent plus à des oppositions de classe, à des luttes pour l'appropriation des richesses ; la société du risque se fabrique dans ses rapports aux dangers, dont Beck nous dit qu'ils sont manufacturés. Cette thèse générale s'appuie sur un réseau de propositions, dont l'exposé est servi par un sens aigu de la formule : nous sommes au "bord du gouffre", sur le "volcan de la civilisation", dans une société où l'individualisation a érodé les formes d'autorité traditionnelles ("nous sommes les auteurs de notre biographie"), une société de "l'irresponsabilité organisée". cet ouvrage est aussi marqué par une touche optimiste. Avec la société du risque, adviendrait l'âge d'une modernité réflexive, un âge d'un nouveau rapport à la science - une science ouverte sur la société et attentive à ses effets -, un âge d'un autre rapport à la politique - une construction du vivre ensemble et du bien commun hors des arènes politiques traditionnelles, à l'hôpital, dans le laboratoire de recherche, dans l'entreprise, etc."

Ils considèrent qu'il faut prendre cet ouvrage comme un symptôme. Les années 1980 sont marquées par une prolifération d'ouvrages en sciences humaines et sociales sur les risques, à la fois dans le monde francophone et dans le monde anglophone. Mais "alors que le monde anglo-saxon est celui de l'analyse des risques, caractérisé par des approches positivistes et quantitatives (modèles probabilistes, mesures de perception des risques, analyses coût-bénéfice, etc), les recherches initiées par le programme (français, animé par Claude GILBERT à partir des années 1990) mettent l'accent sur le caractère politique de la définition et de l'appropriation des risques, sur les jeux de pouvoir, sur les stratégies des acteurs, etc. Mais bien évidemment la tension est forte entre ce programme et les approches de l'analyse des risques qui se veulent plus normatives et qui répondent à une demande publique de réduction de l'incertitude en risque calculable et gérable. (...)". Claude GILBERT lui-même explique que si en France, le processus d'appropriation de la notion de risque s'est construit en réponse à une demande publique, les sciences sociales se sont dans l'ensemble, affranchies de cette demande. Les thématiques qui se sont imposées comme centrales sont celles pour lesquelles les rendements académiques et symboliques étaient a priori élevés, comme par exemple l'étude des risques comme problèmes publics ou l'étude de la gouvernance des risques, de la production de l'expertise à l'organisation du débat public. Par comparaison, les approches qui nécessitent des terrains plus difficiles - parce que les acteurs sont peu bavards ou parce que le secret est de mise : les arcanes de la prise de décision, les entreprises productrices de risque, la sécurité dans les installations industrielles... - ont été beaucoup moins développés. Du coup, les sciences sociales sont passées à côté de dimensions essentielles de la société du risque, l'analyse de l'expérience des risques, à différents niveaux, de l'individu aux lieux de pouvoir.

Beaucoup d'aspect discutés lors de ce colloque par les participants approchent les questions directement politiques. Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN reviennent sur les travaux concernant la démocratie technique, notamment - mais pas seulement - dans le champ des études des sciences et des techniques (STS). Ils reprennent et discutent l'idée de "subpolitique" propre à Ulrich BECK : le politique (au sens de la fabrication d'un monde et d'un destin communs) se fabrique dans les lieux qui ne sont pas traditionnellement considérés comme politiques, notamment les lieux de production des technosciences. Ce déplacement des lieux de production du politique n'est pas sans rappeler les études concernant la gouvernementalité.

 Les coordinateurs du colloque semblent en fin de compte bien moins optimiste que Ulrich BECK :

"Nous ne vivons plus dans la société du risque telle que l'observait et la concevait Beck et n'y avons à certains égards jamais vécu. Ni le passé ni le présent ne permettent en effet de soutenir l'idée d'une modernité devenue réflexive dans la seconde moitié du XXe siècle, consciente des risques qu'elle produit, affrontant désormais les dangers en toute lucidité." ils indiquent que nombre des participants à celui-ci suggèrent même de remplacer le "risque" par la "menace". Entre la finitude des ressources indispensables aux activités économiques telles que le connait l'Occident et ses imitateurs et l'épuisement de capacités de régulation du système biosphère, c'est plutôt un certain ton "catastrophique" qui domine. Même certains scientifiques (parmi ceux qui travaillent au GIEC par exemple, même si les rapports n'en transpirent pas) développent un discours "catastrophiste" qui par ailleurs semble laisser indifférents une bonne de l'opinion publique encore climatosceptique, la majeure partie des industriels et des financiers. "Le divorce entre la raison et le calcul semble totalement consommé, écrivent-ils encore, abandonnant le calcul à des instrumentalisations tous azimuts. Jamais sociétés n'ont en effet accumulé autant de dispositifs rationnels, autant de moyens de calcul, de sciences et de techniques, tout en paraissant aussi déraisonnables, tout en accumulant autant de menaces et de dénis. Tout se passe comme si nous nous employions à fuir ou à bannir le peu de réflexivité dont nous sommes capables."

Heureusement, pensons-nous, il existe encore des conflits à l'issue non obligatoirement déterminée entre ceux qui alertent et ceux qui étouffent, entre tenants d'un autre fonctionnement socio-politque et économique et tenants d'un fonctionnement inégalitaire, surproductif et gaspilleur. Si le pessimisme semble gagner une partie de la communauté scientifique, les luttes sociales, politiques et économiques qu'évoquaient comme faisant partie du passé Ulrich BECK, peuvent encore produire d'autres évolutions...

 

Sous la direction de Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN, Colloque de Cerisy, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF, collection Écologie en questions, 2013. David Le BRETON, Sociologie du risque, PUF, collection Que sais-je?, 2012

 

SOCIUS

 

Relu le 13 juin 2021

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 13:05

             La prise en compte des changements climatiques dans les stratégies de défense des principaux États s'effectue déjà à partir des années 1980, avec une certaine avance, suivant les pays, mais surtout aux États-Unis, par rapport à une certaine défiance, au niveau politique comme au niveau des opinions publiques sur les présentations de différentes instances scientifiques des conséquences du réchauffement de la planète.

Cette prise en compte s'échelonne aujourd'hui de la simple alerte dans les milieux militaires - encore au niveau de la prospective "prudente", à un bouleversement, pas très médiatisé d'ailleurs, de la stratégie de défense. C'est aux États-Unis que ce changement stratégique se fait le plus sensible ; la France, pour ne prendre que ce pays, commence tout juste à intégrer la menace climatique dans ses plans de défense. On peut cependant dire, qu'en règle générale, les milieux militaires se sont montrés, avant l'opinion publique et les élites politiques au pouvoir, bien plus tôt sensibles qu'eux à cette question.

 

Une véritable révolution stratégique en cours...

        Jean-Michel VALANTIN, à partir d'une étude de l'évolution des différents think tanks (cercles de réflexions et de communication) influents dans les milieux de la défense, des années 1980 à nos jours, décrit cette véritable révolution. Depuis le début du XXIe siècle, "alors même que tout l'appareil de sécurité nationale se mobilise dans la war on terror, que l'Afghanistan et l'Irak deviennent les théâtre de guerres longues et douloureuses, ce même appareil militaire (services "spéciaux" compris), qui a su se faire redouter pour son inébranlable capacité de destruction, est en train de s'approprier les questions liées aux grands changements de l'écosystème planétaire, ainsi que les questionnements, les principes, méthodes et démarches, propres au développement durable. 

Cette notion, formalisée en 1987 par le fameux "Rapport brundtland" intitulé Notre avenir à tous (Our common future) le définit comme un "... développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. Deux concepts sont inhérents à cette notion :

- le concept de "besoins", et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité.

- l'idée des limitations que l'état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir.""

Le dérèglement, continue le docteur en études stratégiques et sociologie de la défense, "de ce rapport intégral (entre besoins et ressources), c'est-à-dire la désarticulation des relations entre les différentes dimensions de l'environnement, les formes d'organisation sociétale, l'économie et les décisions politiques (au sens le plus fondamental du terme) est fatal s'il n'est pas corrigé. Le "développement durable" vise à restaurer les équilibres dynamiques fondamentaux nécessaires aux sociétés contemporaines, à s'assurer qu'elles entretiennent et cultivent ces différents types de supports, qui leur sont essentiels et donc elles dépendent pour être pérennes. En d'autres termes, s'approprier le développement durable revient à affirmer la continuité, voire l'unicité entre une société, ses conditions de vie, les autres sociétés et la planète.

    Or les militaires américains étant, comme la grande majorité de leurs collègues de par le monde, des empiristes pragmatiques en charge de la Défense nationale - activité vitale s'il en est pour une société et un État - identifient les changements globaux, rapides et violents dus à la multiplication des catastrophes et des déséquilibres socio-environnementaux comme autant de menaces. Ils sont alors amenés à s'interroger sur la façon dont leurs missions vont en être affectées, car risquent de se multiplier les guerres pour l'eau, pour le pétrole, (alors qu'ils sont engagés dans une "longue épreuve" en Irak) pour les ressources minérales ou alimentaires... Ils commencent aussi à réaliser que si l'humanité entre dans une nouvelle ère, celle non seulement de la grande crise socienvironnementale, mais aussi dans celle de la raréfaction des ressources, le développement durable peut être la meilleure façon de s'y adapter.

Ainsi le 6 août 2012, jour anniversaire au Japon du bombardement d'Hiroshima, le ministère américain de la Défense et le ministère de l'Intérieur publient un communiqué de presse, annonçant la signature d'un protocole d'accord entre les deux ministères portant sur leur soutien coordonné à la multiplication des projets portant sur les énergies renouvelables. L'US Army, la Navy, l'Air Force s'engagent chacun à produire pour plus d'un giga-watt d'électricité grâce aux énergies renouvelables, tant sur leurs bases sur le sol américain que sur les bases outre-mer, d'ici à 2025.

En même temps, a lieu une militarisation rapide de l'Arctique, le changement climatique bouleversant totalement le statut géopolitique de la région, car le réchauffement commence à y rendre accessible ce qui pourrait être un immense potentiel de ressources minérales et pétrolières qui intéressent autant les États-Unis que le Canada, le Danemark, l'Union Européenne, la Chine et, bien sûr, la Russie.

 

Une mobilisation prévue de plus en plus importante des appareils militaires face aux changements climatiques

  Ces nouveaux enjeux sont entrés dans la Grande stratégie américaine depuis une décennie. Ils induisent une mobilisation toujours plus importante de l'appareil américain de sécurité nationale, qui prépare le futur tant en absorbant les leçons de la dévastation de la Nouvelle-Orléans comme de l'occupation de l'Irak."

    Le spécialiste Jean Michel VALENTIN de la stratégie américaine et de sécurité environnementale décrit cette "révolution culturelle" qui commence dès 2002/2003, après avoir été préparée en quelque sorte par de nombreux acteurs militaires en poste ou en réserve, suivant les travaux du GIEC avec une conviction de plus de plus arrêtée que les changements climatiques vont changer le visage de la planète. 

"(...) durant le premier mandat de Georges Busch Jr., dont l'administration était pourtant largement installée dans la tendance dite "climatosceptique"", commence à se succéder rapports, études circonstanciées et recommandations. "Depuis, l'ensemble du système américain de national security - ce gigantesque complexe où se combinent les forces armées, l'administration militaire, la communauté de l'intelligence (en charge du renseignement et de l'influence), l'industrie, le monde scientifique, celui de la prospective et du conseil, de la politique, des médias, de la politique étrangère et de la politique énergétique -, se mobilise par rapport au changement climatique. Malgré son ampleur, ce mouvement est difficilement perçu à l'extérieur du champ de la sécurité nationale. Or, ce processus se développe autour d'une réalité politique fondamentale aux États-Unis : l'établissement d'une définition de la menace partagée par les différents acteurs de la sécurité nationale, définition régulièrement renouvelée."

Alors que les forces armées américaines sont engagées dans deux guerres (Afghanistan et Irak), "durant l'automne 2003 est "fuité" (le fuitage, rappelons-le est un procédé qui rend semi-public, de manière plus ou moins clandestine, un document officiel normalement réservé, dans le cadre d'une stratégie déclaratoire pour faire avancer un certains nombre d'idées ou des propositions) le rapport intitulé National security consequences of an abrupt climate change, par l'Office of net assesment, discret et influent  bureau du Pentagone. (...) Ce document met en évidence la façon dont le changement climatique peut altérer les températures et les précipitations, impactant les infrastructures et la santé, mais aussi la production agricole et l'accès à l'eau, autant de facteurs de tensions sociales et politiques de très haute intensité. Par ailleurs, cela amènerait les États-Unis à renforcer leurs alliances ou leurs capacités de contrainte sur les pays et les régions dont les ressources apparaissent nécessaires. Dans le même mouvement, le changement climatique induirait d'immenses processus de dislocation sociale et géopolitique à l'échelle du globe. Aussi le rapports envisage-t-il, en raison d'un refroidissement régional, des mouvements de populations massifs de l'Europe du nord vers le sud, accompagnés de nouvelles tensions et conflits intra-européens, d'autant que les ressources d'Europe du Sud ne cesseraient de s'amoindrir. Selon les analystes du Pentagone et de la CIA, le changement climatique pourrait non seulement stopper la dynamique de la globalisation, mais la renverser en favorisant l'apparition de nouvelles formes de protectionnisme militarisé, plongeant des pans entiers de l'humanité dans une détresse extrême. Que ce rapport soit publiée par l'Office of net assessment lui confère un poids politique particulier dans le champ américain de la national security, cet institut ayant alimenté la pensée politique et stratégique du Department of Defense durant près de quarante ans. Ses responsables admettent cependant être en décalage avec les positions de l'administration présidentielle de George Bush Jr., défiant ainsi l'emprise des faucons néoconservateurs soutenus par Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, et Paul Wolfowitz, sous-decrétaire d'Etat, véritable tête de pont de ce courant idéologique au Pentagone. (...) En évoquant les risques et conséquences possibles d'un abrupt climate change, l'Office of net assessment se livre implicitement à un commentaire acerbe de la politique de défense américaine, mettant en avant la façon dont la sécurité nationale risque d'être profondément affectée par le changement climatique, au moment même où l'armée américaine tente de contrôler l'Irak, dont les réserves de pétrole sont parmi les plus importantes au monde, ce qui revient à utiliser l'armée américaine pour renforcer le système fondé sur les énergies fossiles. D'après le rapport, la consommation prolongée de celles-ci aggrave le risque de voir les États-Unis et le monde subir les effets massifs du réchauffement global dans un contexte géopolitique global qui aura été dégradé par la multiplication des affrontements armés. Cette posture critique apparait en particulier quand sont évoquées les relations avec les pays producteurs et les "alliés de circonstance", dont certains peuvent être extrêmement critiquables au regard des valeurs américaines." Si pendant la guerre froide, le même Office mettait en musique le thème de la menace soviétique, il semble se mettre en rupture avec sa propre tradition, déplaçant la menace des "rouges", des "terroristes" vers le changement climatique. Un jeu d'acteurs complexe commence au sein du ministère de la Défense américaine, pour faire émerger les risques liés au climat. 

"En 2006, Donald Rumsfled est remplacé par Robert Gates à la tête du Department of Defense, marquant ainsi la fin du règne des néo-conservateurs. Ce dernier mandate alors un groupe de très hauts gradés, "jeunes" retraités, pour qu'ils mènent une étude sur les effets stratégiques du changement climatique dans un cadre pleinement officiel. Leurs conclusions, rassemblées dans le rapport National Security and the Threat of climate Change, envisagent explicitement la montée en puissance de très forts risques de déstabilisation partout dans le monde. (...) Ce rapport établi par des militaires déclenche une réaction très particulière à Washington, qui voit l'appareil de sécurité nationale s'emparer du thème du climat comme nouvelle menace stratégique, alors que la Maison Blanche campe sur une position officielle très distancée à l'égard de ces considérations. La très haute hiérarchie militaire assume une position sur le changement climatique que l'équipe de George Bush Jr. ne peut endosser pour des raisons politiques et idéologiques. (...)

 

Différents rapports clés et mouvements internes à l'appareil militaire américain pour un changement de stratégie

      Commandité par Robert Gates, le CNA publie le rapport The Age of consequences : The National Security and Foreign Policy Implications of Climat Change, soutenu par d'anciens responsables opérationnels du plus haut niveau, comme Anthony Zini, ancien commandant en chef du Marine Corps et du Central Command (le commandement opérationnel en charge de la région Moyen-Orient-Asie centrale) ou des organismes comme le Center for Strategic and international Studies (CSIS), en partenariat avec le Center for a new American security (CNAS).

Cette étude porte sur les conséquences politiques, diplomatiques et stratégiques, du changement climatique sur les dix, vingt et trente années à venir. Ce document propose que le gouvernement fédéral traite de façon radicalement neuve les enjeux du climat. Il dénonce en même temps avec la plus grande vigueur la façon plus que laxiste (laggard) dont cette question est traitée par les différentes autorités américaines dans les États ou au niveau fédéral. (...) Il ne s'agit pas là d'une "simple" étude, même de très bon niveau, mais d'une déclaration politique émise par les échelons les plus élevés de l'establishment lié à la politique de défense et à la diplomatie de Washington. (...) La publication de (ce document) est un succès et ses auteurs (sont) auditionnés fin 2007 par le National Intelligence Council, organe de coordination des seize grandes agences de renseignements. (...) Dans cette dynamique, le directeur (de cette instance) commande à son tour un rapport inter-agences, intitulé lors de sa parution au printemps 2008, National Intelligence Assessment on the National Security Implications of Global Climate Change to 2030 (voir l'ouvrage traduit en français, Le monde en 2030 vu par la CIA, Préface de Flore VASSEUR, Éditions des Équateurs, 2013). présenté en juin 2008 à la commission du renseignement du Congrès. (...)  La version du rapport rendue publique indique que les parties demeurant confidentielles concernent les régions du monde qui pourraient être déstabilisées par les effets du changement climatique."

Au moment où les États-Unis sont impliqués dans deux guerres, s'enfoncent dans la crise financière des subprimes, et où la campagne présidentielle de 2008 monopolise toutes les attentions, "émerge un axe nouveau de la stratégie américaine". Toute cette prise en compte, largement inspirée des études du GIEC, est d'ailleurs accélérée depuis le choc de l'ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans en août 2005, où les forces de sécurité, les troupes régulières mobilisées dans ces deux guerres ont fait singulièrement défaut dans l'organisation des secours. "Katrina a amené les militaires à s'interroger sur leur propre légitimité, sur le sens de leur missions, à savoir la défense, la guerre et la sécurité, activités dont dépendent tant la vie de la Cité, de la polis, que la légitimité de l'autorité en place."

En 2008, le Pentagone publie le Joint Operation environnement 2008 (JOE), rédigé à l'initiative du Joint Chief of Staff, l'organisme de coordination  de l'Army, de la Navy, de l'Air Force, des Marines et des dix commandements opérationnels. "Le JOE 2008 reconnait explicitement le risque pour les forces armées américaines, entre 2012 et 2015, de devoir faire face aux effets d'un repli de l'offre pétrolière en regard de la demande, déclenchant une crise énergétique de grande ampleur, sans doute  "inévitable". Enfin, le système de fuite massive de documents officiels sur lequel repose le site Internet Wikileaks révèle l'inquiétude des diplomates américains face à l'état des réserves pétrolières saoudiennes, qui ne semblent plus en mesure de réguler le marché international par d'importantes capacités d'augmentation de la production. Or, cette considération renvoie le Pentagone à deux interrogations" :

- le danger d'une compétition globale pour les hydrocarbures, qui pourrait déclencher des interventions américaines ou mettre en danger les forces des États-Unis, tout en risquant de déclencher de grandes crises énergétiques ;

- la nature même de la doctrine militaire pose question. Elle est en effet fondée sur la notion de "projection de force" et s'appuie sur la capacité d'emport de troupes d'armes, de matériel et de puissance de feu des navires, des avions, des hélicoptères, des véhicules blindés et de l'ensemble des véhicules de l'armée américaine, soit une consommation globale de carburants par jour équivalente à la consommation quotidienne de la Suède.

Le Center for new american security (CNAS), think tank créé en 2007 pour contrer directement des arguments des néo-conservateurs, prend une place de premier plan au changement de présidence. "Les parcours intellectuels des membres du Board of directors, comme celle du Board advisors indiquent clairement que le CNAS correspond à une offensive sociétale et intellectuelle des élites de la côte Est, qui reconstituent ainsi la fameuse alliance entre le Council for foreign affairs de Chicago, les grandes universités de Boston que sont Harward et le Massachusetts Institute of Technology (MIT), les financiers et les responsables médiatiques de New York, les politiques, les militaires, les journalistes et hommes d'influence de Washington, issus des traditions des ailes modérées des partis démocrate et républicain.

La création de ce think tank traduit une volonté commune de reconstituer le consensus bipartisan, socle de la vie politique américaine au niveau fédéral et international depuis le début des années trente", à l'inverse précisément de la rupture de ce consensus entamée depuis les années 1980 et agissante pendant les présidence des deux Bush. Les rapports du CNAS se singularisent "par la façon dont ils s'adressent avant tout aux militaires, plus qu'à la communauté de la National security dans son ensemble", ce qui explique la rapidité avec laquelle est adoptée l'ensemble des nouveaux éléments de la sécurité américaine, rassemblé sous le concept de natural security.

"Ce concept, explicitement adopté en 2009, est présent dès les premiers travaux du CNAS (...) et les différents domaines des relations "environnement/énergie/ressources" et sécurité sont réunis en 2010 pour composer l'ensemble des problématiques de la natural security. Ce concept est mis au point au moment où est lancé la Quadrenial Defense Review, exercice qui mobilise toute la communauté de sécurité nationale autour des responsables du Congrès, afin de définir pour quatre ans les grands axes à mettre en oeuvre dans la politique de défense. La précédente a eu lien en 2006, pendant la présidence de George Bush Jr, et a été largement orientée autour de la question de la guerre contre le terrorisme. Pour les nouveaux responsables politiques, issus du Parti démocrate et des élites de la côte Est (...) il est fondamental de préparer l'armée aux véritables enjeux du XXIe siècle."

      C'est l'approche d'une entrée de l'Amérique dans une nouvelle séquence de "l'histoire de la frontière" sur laquelle est construite l'histoire américaine (après la conquête de l'Ouest, la conquête de l'espace, la préservation d'un modèle de vie, le combat sur une nouvelle frontière plus inquiétante) où il s'agit de "sécuriser la nature". Cette nouvelle réflexion fait partie d'un renouvellement profond de la doctrine de "Grande stratégie" coordonnée par la Maison Blanche.

     Le président Barak OBAMA, dans son discours sur la défense, "impose un nouveau questionnement à la politique américaine : comment rétablir les équilibres fondamentaux entre la société, son économie et son rapport au monde, dans le contexte d'une planète aux ressources finies." Il propose un gigantesque programme de refonte des bases de la puissance américaine, en fonction des impératifs du XXIe siècle.

La nouvelle National security strategy of the United States de 2010 (NSS 2010) s'écarte résolument du schéma antérieur, défini dès 2002, fondée sur la notion de pre-emptive strike, possibilité aux autorités politiques de déclencher des frappes contre un adversaire donné avant que celui-ci n'emploie ses propres armes, contre notamment les pays membres de "l'axe du mal" (Irak, Corée du nord). Ce document de 51 pages redéfinit les fondamentaux de la sécurité nationale américaine, en termes d'usage des armes mais surtout, en termes de reprise de discussion avec tous les États, même ceux qui ne sont pas des alliés, et avec les institutions internationales, dont celle dédiées à la coopération et aux politiques de développement. Ces enjeux vont du "terrorisme international et à la diffusion de technologies mortellement dangereuses" aux "soulèvements d'origine économique et au changement climatique". La réponse apportée à ces enjeux est la volonté de "contrer l'extrémisme violent et les guerillas (qui s'en prennent à nos soldats) ; stopper la diffusion d'armes nucléaires et mettre en sûreté les matériaux nucléaires ; combattre le changement climatique et soutenir la croissance ; aider les pays qui en ont besoin à se nourrir et à prendre soin de leurs malades ; résoudre et prévenir les conflits, tout en aidant à en guérir les blessures" tout en rappelant que "le rejet de l'agression et de l'injustice et notre soutien aux droits universels sont à la fois fondamentaux pour le leadership américain et sont la source de notre force dans le monde."

    Jean-Michel VALANTIN résume : "Ainsi faisant, la présidence américaine se livre à une redéfinition de la sécurité nationale qui rompt avec la logique des huit années précédentes, fondée sur la notion de pre-emptive strike et la croyance en l'efficacité de la guerre pour résoudre les déséquilibres internationaux.

En introduisant l'idée de menaces globales, et donc communs à tous les États et à tous les peuples, et en identifiant comme telles la prolifération des armes nucléaires et le changement climatique, Barak Obama fait évoluer la définition politique de la menace. Il introduit le principe de péril planétaire, propre non pas aux seuls Américains, mais à l'ensemble de l'humanité." La NSS 2010 s'achève par la définition des "défis clés globaux" auxquels doit répondre l'Amérique sur le plan intérieur, le premier de ces défis est celui de la relation entre énergie et économie, en relançant l'industrie nucléaire, en améliorant les critères de l'efficacité énergétique, en investissant dans les énergies renouvelables et en installant de fortes incitations pour les promouvoir. Le but affiché en est une réduction de "17% des émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2020... pour parvenir à 80% d'ici à 2050".  Le texte de la NSS 2010 est chargé de références non seulement aux principes de la démocratie américaine, mais aussi aux orientations stratégiques adoptées par l'Etat américain depuis une vingtaine d'années. Les deux axes de réflexion de la Maison blanche portent sur l'énergie, l'économie et la cohésion sociale, et le rétablissement du leadership global de l'Amérique." 

   Il est à noter que la présidence de BIDEN veut reprendre toute cette réflexion, mise entre parenthèses, avec de grandes difficultés d'ailleurs, par son prédécesseur TRUMP.

 

L'appareil militaire français à la traine sur les menaces climatiques

   Pour ce qui est de la France, la réflexion stratégique tarde un peu à se traduire dans les programmes et les mise en place opérationnelle, déjà que, si nous suivons l'opinion des auteurs d'un rapport d'information de février 2012 de la commission des affaires européennes sur l'impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, André SCHNEIDER et Philippe TOURTELIER, cette réflexion même, obérée par la diffusion d'un scepticisme sur les résultats des recherches scientifiques du GIEC, n'atteint pas le niveau des instances américaines homologues.

"S'il existe actuellement, résument-t-ils, des incertitudes et divergences entre scientifiques quant au rythme de l'accélération du phénomène dans les cinquante à cent prochaines années, cela ne doit pas freiner la prise en considération de l'impact des risques inhérents au changement climatiques." Ils rappellent qu'une évaluation du 5 décembre 2011, portant sur le changement climatique, met en exergue les risques courus en cas d'inaction dans ce domaine et l'urgence de prendre en considération l'ensemble de ces conséquences, en particulier en matière de sécurité. "les conséquences du changement climatique en matière de sécurité et de défense sont un enjeu fondamental, dont les pouvoirs publics doivent se saisir d'urgence. Ainsi aux "États-Unis, le réchauffement climatique n'est plus simplement qu'une question environnementale, c'est devenu un enjeu stratégique majeur. Cet aspect n'est pas envisagé aussi clairement en Europe. Or, anticiper et planifier le monde de demain relève bien de la responsabilité du politique. En effet, si les conséquences du réchauffement climatique en matière de sécurité sont en premier lieu purement physiques, elles auront également de nombreuses conséquences à caractère socio-politique. La traduction pourrait en être une intensification des conflits liés à l'utilisation foncière et le déclenchement de migrations de nature environnementale, ou encore l'apparition de conflits de type nouveau. En outre, il faut prendre en considération le fait que tous ces facteurs, liés aux changements climatiques et à la géopolitique, demanderont également des efforts d'adaptation importants à la Défense dans les années à venir, aux niveaux national, européen et international, en particulier dans l'approche admise d'un continuum défense/sécurité. La stratégie en matière de défense doit donc également être repensée et adaptée de manière à faire face aux différents effets induits. Dans ce nouveau domaine, la mutualisation des renseignement et des actions est indispensable. L'Union européenne gagnerait à la définition et à la mise en place d'une véritable politique européenne en la matière, traitant à la fois des aspects "sécurité" et "défense" du changement climatique ; elle dispose des outils nécessaires pour cela." 

Leur rapport met en avant un "effet multiplicateur" et "intensifiant" des facteurs de tension :

- les compétitions pour les territoires et pour l'accès aux ressources hydriques, énergétiques et alimentaires (terres cultivables, ressources halieutiques) ;

- les phénomènes migratoires ;

- les risques de prolifération nucléaire, si un nombre croissant de pays se tournent vers le nucléaire civil pour des raisons climatiques et énergétiques ;

- les postures critiques/conflictuelles des pays moins développés à l'égard des système de gouvernance internationale et des pays européens, perçus à la fois comme les principaux responsables du problème climatique et acteurs éminemment intéressés à en tirer des avantages au détriment du "Sud du monde".

Ils incitent, à l'exemple du Royaume Unis, le pays le plus avancé sur cette question au sein de l'Union Européenne, à examiner de manière systématique trois éléments déterminant l'impact climatique en matière de sécurité :

- la sécurité alimentaire ;

- la sécurité énergétique ;

- la sécurité liée à l'eau.

Un conseil de sécurité nationale y a été créé après 2007, présidé par le ministre chargé d'analyser les menaces nouvelles. 

 

Un ensemble convergent de différentes parties de la communauté scientifique française

   On entend le même appel de la part par exemple de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire) ou du CIRED (Centre International de Recherches sur l'Environnement et le Développement), avec des tonalités différentes.

    Plusieurs chercheurs du Laboratoire de l'INSERM s'expriment en Juillet 2011, dans une Réflexion stratégique sur le changement climatique et les implications pour la défense. Ils rappellent que l'Union Européenne a reconnu l'impact du changement climatique sur la sécurité internationale et s'attache entre autres depuis 2007, dans le cadre de son programme de recherche (PCRD), à déterminer quel peut en être l'effet sur la propre sécurité de l'Europe. Différents travaux cartogaphiques sont menés pour identifier les zones qui pourraient être le plus affectées par les risques d'inondations, de sécheresse, de cyclones ou par plusieurs risques cumulés.

ils examinent les conséquences pour la fonction de défense de ces phénomènes :

- Si l'impact du changement climatique sur les capacités de défense devrait être assez marginal, les acteurs du secteur de la défense devraient être affectés en revanche au même titre que le monde civil par les changements de normes environnementales (participation des conditions d'utilisation des carburants pour réduire l'émission des gaz à effet de serre, changement de types de moteurs et de véhicules utilisés...) ;

- Les conséquences géostratégiques du changement climatique pourraient faire évoluer les missions, les zones d'engagement et donc les besoins capacitaires ;

- L'évolution des normes environnementales, des bonnes pratiques et l'adaptation des technologies pourraient être des facteurs d'évolution pour la conception des matériels de défense et la conduite des opérations militaires. 

En matière d'évolution des missions, ils écrivent notamment : "Aujourd'hui, les capacités militaires dont dispose la France ne sont ni vraiment appropriés ni suffisantes pour intervenir de façon véritablement efficace en situation de catastrophe naturelle de grande ampleur. Il est vrai que les armées française ont l'expérience de missions humanitaires et ont souvent été sollicitées dans le cadre de protection des populations. Toutefois, les caractéristiques des zones d'intervention et l'échelle de ce type de catastrophe nécessiteraient un réexamen précis de l'éventail des capacités à détenir pour que les forces armées puissent intervenir avec une réelle efficacité. dans ce type de scénario, il serait sans doute nécessaire d'adapter les savoir-faire "strictement" militaires, de développer des moyens d'intervention spécifiques adaptés aux zones littorale et de mettre l'effort sur la préparation dans des engagements urbains. Le tsunami survenu en 2004 en Asie du Sud-Est est un cas concret qui a montré combien il était particulièrement difficile :

- d'intervenir sur terre uniquement à partir des airs ou de moyens maritimes ;

- de se déplacer sur des terrains où les voies de communication avaient été coupées ;

- d'acheminer en urgence des moyens sanitaires, d'épuration d'eau ou de fourniture d'électricité.

De même, les enseignements tirés sur des lieux de catastrophes naturelles, telles les inondations, ont fait état d'autres déficits importants. La coordination des secours et des moyens en provenance de pays étrangers doit impérativement être optimisés (...). Les forces armées peuvent également apporter leurs compétences en matière d'organisation, de cooridnation et d'emploi des moyens de secours avec différents moyens mis en oeuvre (...). La France dispose d'unités d'instruction et d'intervention de la sécurité civile (UIISC) qui interviennent régulièrement dans de telles circonstances. Cependant ces moyens sont insuffisants et largement sous-dimensionnés pour faire face à des situations de catastrophes naturelles de grande ampleur."

La modification des conditions climatiques influeront sur le fonctionnement de matériels sophistiqués de contrôle et de commandement. Par exemple, le changement d'acidité des océans influent sur la fiabilité des matériels de repérage marins ou sous-marins. Derrière se profilent, même si ce n'est pas abordés par les auteurs de l'étude, les modifications drastiques sur les conditions physiques et techniques dans des zone à environnement dégradé, et sur les nouvelles difficultés de manoeuvre des troupes.

       Dans un document de travail datant de 2005, déjà, le CIRED examine les liens entre changement climatique et enjeux de sécurité. Comment les menaces sur la sécurité alimentaire, sur la disponibilité de l'eau, de la vulnérabilité aux phénomènes extrêmes des territoires insulaires et des régions côtières pèsent sur l'ensemble de la sécurité. Comment de tels risques pour la sécurité humaine, avec une remise en cause des besoins fondamentaux de certaines populations ou une accentuation de leur précarité, peuvent se muer en enjeux de sécurité collective, notamment selon quatre modalités :

- exode rural accompagné d'une paupérisation des populations ;

- sources de conflits localisés pour l'usage des ressources ;

- tensions diplomatiques et conflits internationaux ;

- propagation à des régions initialement épargnées via des flux migratoires.

Les chercheurs s'interrogent sur la crédibilité et la réalité de mécanismes de compensation entre "gagnants" et "perdants", dans des changements en matière de distribution et d'accessibilité des ressources. Les outils de solidarité universelle doivent de toute évidence être repensé devant l'ampleur des catastrophes futures.

Ils n'examinent pas la réflexion qui pointent dans certains milieux sur les occasions économiques offertes par ces changements climatiques (demande nouvelle de nouveaux biens et services) ou sur les possibilités d'utiliser à leur avantage le déplacement des zones de conflits, voire de les manipuler d'une manière ou d'une autre.

Ils pointent en revanche le fait que le changement climatique "pourrait être à l'origine d'une redistribution sans précédent de certaines ressources au cours du siècle, redistribution qui le plus souvent aggravera des déséquilibres déjà existants. Cette nouvelle répartition ne manquera pas de créer ou d'amplifier des conflits pour le contrôle des ressources, mettant aux prises victimes et responsables, d'autant plus que, contrairement à d'autres catastrophes naturelles, des pays "responsables" peuvent ici être facilement identifiés, qu'ils sont parmi les plus riches de la planète et qu'ils seront relativement épargnés par les conséquences du changement climatique. Il est donc inconcevable que le climat ne devienne pas un facteur important des enjeux de sécurité au cours des prochaines décennies, justifiant par là une position haute dans les priorités de recherche et les agendas politiques."

 

Philippe AMBROSI et Stéphane HALLEGATTE, Changement climatique et enjeux de sécurité, CIRED, Septembre 2005 (Site www.centre-cired.fr). André SCHNEIDER et Philippe TOURTELIER, Rapport d'information déposé par la Commission des Affaires Européennes, sur l'impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012. Michel ASENCIO et collaborateurs, Réflexion stratégique sur le changement climatique et les implications pour la défense, Laboratoire de l'ISERM 2011, Edition Juillet 2011.

Jean-Michel VALENTIN, Guerre et Nature, L'Amérique se prépare à la guerre du climat, Éditions Prisma, 2013.

 

STRATEGUS

 

Relu et (légèrement) complété le 3 juin 2021

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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 13:07

            Les changements climatiques actuels amènent, malgré bien des obstacles, la communauté internationale, au sens onusien, à réagir, notamment à travers le Protocole de Kyoto de 1997, à maintenant 184 signataires sur les 193 membres de l'ONU. Entré en vigueur en février 2005, ce protocole vise à réduire, entre 2008 et 2012, de 5,2% par rapport au niveau de 1990, les émissions de six gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d'azote et trois substituts des chlorofluorocarbones). S'appuyant sur les rapports du GIEC, ce Protocole introduit dans le droit international un élément-clé qui redistribue les cartes juridiques entre les différents acteurs (tous ne sont pas sujets au sens strict du terme) du droit international : États, grandes entreprises, citoyens, organisations non gouvernementales. Indirectement bien entendu car le Protocole n'engage que des États. Mais sa signature engendre une succession d'actions juridico-politiques, au niveau international, régional, national et local. Du fait même que des États refusent de participer à l'action entreprise contre le réchauffement climatique, d'autres acteurs prennent en quelque sorte la relève, dont des États faisant partie d'États fédéraux comme les États-Unis, des fondations privées, des groupements industriels. Un jeu complexe de traduction de cet impératif de réduction des gaz à effet de serre se répercute au niveau des droits internes, du droit commercial et d'autres droits (de propriété, indirectement, puisque l'on touche au droit de polluer indéfiniment).

 

Conflits entre droits

     Les intérêts divergents entre des droits de l'environnement et des droits industriels et commerciaux, entre l'instance chargée du contrôle de la réalisations des accords de Kyoto et l'Organisation Mondiale du Commerce se traduisent en droit par des distorsions juridiques (de juridiction, par exemple) qui ne vont pas manquer de s'aggraver tant qu'une harmonisation ne sera pas définie entre ce droit nouveau émergent de l'environnement et le droit commercial, et ce d'autant plus que sont impliqués à la fois dans cette affaire des droits publics et des droits privés. 

Cela fait partie en outre, du vaste bras de fer entre acteurs internationaux, publics et privés, et de manière générale entre puissances privées partisanes du libéralisme (ou du néo-libéralisme) et puissances publiques désireuses de reprendre la main dans l'organisation de la vie de la Cité au sens large, étant donné que ces derniers acteurs se trouvent souvent pris entre acteurs régionaux et locaux prenant de l'importance à de nombreux niveaux et acteurs internationaux au devenir encore incertain. Mais il s'agit aussi, profondément, d'une vaste bataille idéologique où les hommes, qu'elles que soient leurs places dans les organisations, étatiques ou non, orientent l'activité pour des objectifs plus ou moins collectifs, plus ou moins à court terme, plus ou moins intéressés (parfois personnellement) par des résultats financiers. C'est ainsi que des fonctionnaires d'orientation libérale peuvent oeuvrer pour des désengagements de l'État et des entrepreneurs vouer leurs firmes ou fondations à des fins collectives à plus long terme. Bien entendu, les structures étatiques peuvent être plus ou moins centralisées et invasives dans les domaines économiques ou la sphère privative, mais il semble bien que c'est dénaturer l'État que d'en faire un instrument directement au service d'une poignée d'entreprises temporairement les plus rentables... Singulièrement, dans le domaine des changements climatiques, la traduction des péripéties de cette bataille en termes juridiques structurent l'action sociale dans le sens d'une détérioration ou d'une amélioration de la situation, avec un enjeu capital, celui de la destinée à terme des conditions de vie sur la planète...

 

       Mireille DELMAS-MARTY explique quelques aspects juridiques concernant ce changement climatique. Déjà, pendant la négociation de la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, les États se partagèrent en plusieurs groupes qui ne recoupaient pas la division traditionnelle Nord-Sud, mais illustraient la place des intérêts particuliers et sectoriels (Boisson de CHAZOURNES, Le droit international au chevet de la lutte contre le réchauffement planétaire : éléments d'un régime, dans L'évolution du droit international, Mélanges, Hubert Thierry Pedone, 1998). L'originalité de ce texte, ouvert à la signature lors du sommet de Rio (1992) et entré en vigueur en 1994, est "précisément de combiner un objectif commun et des pratiques différenciées dans l'espace et le temps. L'objectif est de stabiliser "les concentrations de GES dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique" et d'atteindre ce niveau "dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s'adapter naturellement, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre de manière durable". En revanche la "spécificité des priorités nationales et régionales" et le principe des responsabilités "communes mais différenciées" conduisent à répartir les États en plusieurs catégories. Certains engagements sont communs à tous, comme l'obligation pour les États de soumettre régulièrement des informations détaillées en vue de ramener les émissions anthropiques au niveau de 1990, mais d'autres ne pèsent que sur les pays industrialisés, qu'il s'agisse du régime de réduction des émissions ou de l'obligation de fournir des ressources financières et de faciliter le transfert de technologies.

Malgré la souplesse du dispositif, le débat fut particulièrement difficile sur les moyens d'assurer le respect d'obligations comprises comme des limites à la souveraineté nationale. La réponse est à peine esquissée dans la convention-cadre car la négociation qui s'était engagée à Rio devait tourner court après qu'un système d'éco-taxes, proposé par la Commission européenne, eut été refusé par les États-Unis et le Japon. Quant à la création d'un marché de droits d'émission, avec la mise en place des systèmes de permis négociables, elle était souhaitée par certains pays et par des représentants du système privé, mais ne fut pas décidée."

Le Protocole de Kyoto, aboutissement de négociations dures, est un premier instrument , à la fois juridique et économique, "dont l'objectif est de réduire les coûts en permettant aux pollueurs pour lesquels les mesures anti-pollution sont coûteuses d'acheter des permis de polluer à ceux pour lesquels les mesures reviennent à moindre coût. Pour y parvenir, le mécanisme consiste à définir les quantités d'émission autorisées pour 2008-2012, selon des quotas fixés à chaque pays par référence à ses émissions en 1990. L'Accord organise ainsi une distribution gratuite de permis d'émission qui seront ensuite transférables à d'autres pollueurs. En ce sens, il crée un "marché des permis", où se négocient ces transferts.

A vocation mondiale, cet instrument reste de nature interétatique, et non supra-étatique, ce qui veut dire que rien ne permet de l'imposer, dès lors qu'il est rejeté par un certain nombre de grands pays, à commencer par les États-Unis ; en d'autres termes, face à un problème global, la réponse juridique reste avant tout attachée au droit national. Si l'on peut craindre que le droit se révèle ainsi inadapté aux questions posées, il ne faut pas renoncer pour autant à rechercher les conditions dans lesquelles il pourrait devenir adaptable." 

 

Un droit inadapté

    Suivant cette vision plutôt optimiste, la professeur au Collège de France (chaire d'Études juridiques comparatives et internationalisation du droit) développe les élément qui font du nouveau droit un droit inadapté et un droit adaptable....

      Ce qui fait l'inadaptation de ce droit réside dans "la contradiction entre des systèmes de droit qui restent pour l'essentiel identifiés à l'État et des changements climatiques qui manifestent leurs effets à une échelle globale." Il résulte que le dispositif juridique traditionnel est inadapté à l'objet. L'on a déjà constaté cette même inadaptation dans le domaine du désarmement et des constructions pour la paix. 

"Le dispositif juridique semble inadapté car le droit international lui-même, soumis à ratification et affaibli par l'absence de mécanisme de sanction, reste fondé sur un principe de souveraineté, synonyme de l'indépendance des États, alors que nous constatons en matière de changements climatiques, comme en bien d'autres domaines, de fortes interdépendances. C'est pourquoi les textes fondateurs que sont la convention-cadre et le protocole de Kyoto n'ont pas apporté de solution claire pour l'avenir dans les pays en développement. C'est aussi pourquoi ils sont restés impuissants lorsque le États-Unis, bien qu'ils fussent précurseurs en matière de marché des permis aient été à l'origine de la proposition (destiné à éviter l'éco-taxe), se sont retirés du processus."

Du coup, le relais est pris par des ensembles régionaux, notamment l'Union Européenne, et des organismes mondiaux comme le Chicago Climate Exchange (CCX), qui regroupe des acteurs économiques des États-Unis, du Canada et du Mexique qui s'engagent, d'ici à la fin 2006, à réduire leurs émissions de GES de 4% au-dessous de la moyenne de leurs émissions de base de la période 1998-2001. C'est, dans le cadre de la mondialisation, l'apparition de normes transnationales d'origine privée qui frappe le plus dans ce relais. Il en résulte une "superposition de différents ensembles normatifs (nationales, transnationaux, internationaux régionaux et mondiaux)" qui a "des effets perturbateurs sur les ordres juridiques nationaux et sur les ordres régionaux, comme l'ordre communautaire, encore en construction, sans leur substituer un véritable ordre juridique mondial."

C'est une situation "désarticulée", caractérisée par la fragmentation, l'incohérence et l'instabilité du champ juridique. "La fragmentation tient d'abord à la discontinuité de la chaîne hiérarchique verticale entre droit national et droit mondiale. (...) Le phénomène est renforcé par l'absence de cohérence entre les divers instruments internationaux, qui ne sont pas hiérarchisés entre eux et restent largement autonomes les uns par rapport aux autres (droit à l'environnement, droit du commerce, droit du développement, droit de la propriété intellectuelle), relevant en outre d'institutions différentes (ONU, OMC, OMPI). S'ajoute encore une forte instabilité normative, car l'évolution juridique dépend non seulement du contenu du protocole de Kyoto, réparti en plusieurs phases, mais du rythme des ratifications et plus largement des vitesses d'évaluation propres à chaque ensemble normatif. Ainsi l'évolution dans le cadre de l'Union européenne apparait plus tardive, mais plus rapide, que dans le cadre de l'ONU, tandis qu'au plan mondial le droit du commerce progresse plus vite et de façon plus efficace que le droit de l'environnement.".

 

Un droit adaptable

      Ce droit est sans doute par ailleurs adaptable. La création "d'un instrument supranational, directement contraignant pour tous les États, reste au stade actuel politiquement inacceptable. En revanche les principes conçus à l'échelle mondiale peuvent être progressivement appliqués dans les différents États, par ajustements et réajustements, si l'on réussit à ordonner les interactions, verticales et horizontales, entre les différents dispositifs juridiques, tout en ménageant des marges d'appréciation et des temps d'adaptation."

"Les interactions verticales peuvent être renforcées par le droit international régional comme on l'a vu en Europe (...). Mais la transposition implique des ajustements, par exemple, quant à l'interprétation du principe de précautions, appelant la reconnaissance d'une "marge communautaire d'appréciation". De même que la transposition du dispositif de Kyoto en droit national soulève des difficultés quant à la nature juridique des quotas d'émission. On sait que ce dispositif organise une distribution gratuite de permis d'émission qui seront ensuite transférables à d'autres pollueurs. Par là même il cré un "marché des permis", où se négocient les quotas d'émission. Plutôt que de créer, comme on l'a dit parfois, un "droit de polluer", il s'agit d'encadrer le droit de produire des gaz à effet de serre au titre d'une activité économique déterminée. Il faut donc résoudre la contradiction de départ, opposant l'air, qui demeure une "chose commune", non appropriable, et les quotas d'émission qui peuvent être vendus. La solution proposée en droit français est de les qualifier de "biens incorporels", définis sur le modèle des actions ou des parts sociales, comme une créance contre le marché, avec cette spécificité que la créance devient une dette quand le quota est dépassé. (...)".

La question des interactions horizontales est plus difficile à résoudre "en l'absence de hiérarchie entre le droit de l'environnement et d'autres ensembles normatifs, comme le droit du commerce, pour s'en tenir à l'exemple le plus sensible." Une hiérarchie de fait risque de s'instaurer en faveur du commerce, il existe un ensemble de conflits entre les dispositions adoptées à Kyoto et ceux de l'Organisation Mondiale du Commerce, entre les normes commerciales et les quelques 200 accords multilatéraux à vocation mondiale sur l'environnement. "Si l'ordre du marché reconnait la nécessité de protéger l'environnement, et si le droit de l'environnement intègre l'outil économique, cette dialectique appellerait une synthèse pour éviter, si chaque juge tranche au coup par coup, de substituer un gouvernement des juges à l'absence de gouvernement mondial. Pour construire la synthèse, il ne suffira pas de favoriser l'inter-normativité entre droit du commerce et droit de l'environnement, ni la co-régulation entre les différentes institutions compétentes ; encore faudra-t-il réintroduire une dimension politique en précisant les contours et le régime juridique de la notion de "biens communs de l'humanité" ou de "biens collectifs globaux". S'il est vrai que les risques écologiques sont des phénomènes globaux par la force des choses, il n'en est pas moins vrai que c'est au nom d'idées exprimant des valeurs (solidarité dans l'espace et le temps, ou liberté d'entreprendre et de commercer) que l'on trancher les conflits. Seule la référence aux valeurs et leur pondération pourraient fonder, au croisement des différents ensembles normatifs, la légitimité des choix. Il est donc indispensable, pour réintroduire cette légitimité, de relier globalisation et universalisme des valeurs. (DELMAS-MARTY, Les forces imaginantes du droit - Le relatif et l'universel, Seuil, 2004 ; Le pluralisme ordonné, Seuil, 2006)."

 

         Les prochaines conférences internationales sur le climat mettent le Protocole de Kyoto à la croisée des chemins. D'un côté, le renouvellement de ce protocole après la fin de la première période d'engagement en 2012 est incertain. De l'autre côté, un nouveau traité climatique rassemblant l'ensemble des États du monde doit être négocié d'ici 2015 pour entrer en vigueur en 2020. La répartition de ces cibles entre les différents groupes de pays - pays industrialisés, pays en voie de développement, pays en transition, relève de considérations éthiques, pragmatiques et juridiques.

Sébastien WEISSENBERGER évoque différents aspects de justice climatique (VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement, Débats et Perspectives 2012). On peut trouver dans cette revue un suivi serré des questions juridiques liés aux changements climatiques.

 

Mireille DELMAS-MARTY, Le changement climatique : quelques aspects juridiques, dans L'Homme face au climat, Sous la direction de Edouard BARD, Symposium annuel du Collège de France, Odile Jacob, 2006.

 

JURIDICUS

 

Relu le 4 juin 2021

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 06:46

      Climatologue américain, également ornithologue, professeur à l'Université Stanford (à partir de 1992), rédacteur de centaines de notes scientifiques, de rapports et d'ouvrages sur la question du changement climatique, Stephen SCHNEIDER est l'un des premiers scientifiques à alerter le monde sur la manière dont les émissions de gaz à effet de serre produits par l'homme menacent le climat de la Terre. Membre fondateur du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) en 1988, il est un des spécialistes de cette structure qui partage avec l'ancien vice-président Al GORE le Prix Nobel de la paix en 2007, pour leur travail d'éducation du public sur le changement climatiques. 

    Il se lance dès les années 1970 dans la climatologie en raison de son engagement en faveur des causes environnementales et du faible nombre de scientifiques menant des recherches expérimentales dans ce domaine. Dans ses ouvrages scientifiques (ce qui est bien rapporté exemple par exemple dans son ouvrage Encyclopedia of Climate and Weather, Oxford University Press, 1996), il analyse les répercussions des particules générées par les activités industriellles et domestiques sur le climat et met au met au point des modèles mathématiques afin de prévoir les retombées éventuelles du réchauffement de la planète. Il étudie également les aspects économiques des politiques climatiques.

    Un grand nombre de ses ouvrages vulgarise les questions climatiques auprès d'un large public. Il participe également au lancement du projet climatique au National Center for Atmospheric Research à Boulder, dans le Colorado, ainsi qu'à la création du périodique Climatic Change, dont il demeure le rédacteur en chef jusqu'à sa mort. 

      Parmi ses ouvrages les plus marquants, citons Global Waening (1989) ;  Où va le climat? Que connaissons-nous du changement climatique? (1996) ; La terre menacée, un laboratoire à risques (Laboratory Earth : the Planetary Gamble We Can(t Afford to Lose, 1997), Editions Hachette, 1999 ; Climate Change Policy : A Survey, 2002 ; Scientists debate Gaia : the next century, MIT Press, 2004 ; Défendre le climat, un sport de combat, National Geographic, 2011 (Science as a Contact Sport, 2009). Il est aussi l'auteur de The Patient from Hell (2005), récit de sa victoire contre une forme rare de lymphome non hodkinien (forme de cancer).

 

       Dans Défendre le climat, un sport de combat, il relate son travail de recherche et de sensibilisation du public. Il y expose les différents enjeux du climat sur la scène politique et les progrès scientifiques accomplis dans la connaissance du réchauffement climatique. Une lutte de trente cinq ans, pour faire admettre la véracité scientifique sur l'existence d'abord, puis sur les causes et les conséquences de ce réchauffement, contre une opinion du monde scientifique mitigée au départ, contre une opinion publique réticente à admettre ses responsabilités et contre les différents lobbies industriels directement concernés par les émissions de gaz à effet de serre. Il raconte ses batailles contre les différentes déformations des communications scientifiques sur le sujet, rattachées à la difficulté à communiquer des informations relativement complexes, obstacles à la formation et à l'exécution de politiques environnementales efficaces.

Une grande étape pour lui de la prise de conscience sur la planète Terre, "alors que le réchauffement planétaire multipliait les signaux avant-coureurs de ses foudres" est l'avertissement brutal de l'ouragan Katrina de 2005. "Vivement critiqué pour sa gestion de la crise, le gouvernement Bush accumula les faux pas, tandis que le monde exigeait de ses dirigeants qu'ils passent à l'action. La quatrième réunion du GIEC allait faire état d'un bilan toujours plus alarmant que les scientifiques tenaient à porter à la connaissance du public contre une farouche opposition. Malgré la campagne d'Al Gore et le retentissement de son film Une vérité qui dérange, il faudrait attendre un changement de gouvernement pour que les États-Unis prennent le taureau par les cornes."

Sur la guerre des médias, il écrit que "la stratégie de désinformation reste un grand classique dans l'arène du changement climatique. Au fil des années, mes collègues et moi-même avons appris à parer les attaques et à démentir les fausses informations et les interprétations tendancieuses financées par les lobbies et par les grande entreprises, ainsi qu'à affronter bien d'autres violations de l'éthique journalistique. Et les choses n'ont fait qu'empirer." 

Dans le dernier chapitre : Pourquoi tirer le signal d'alarme, nous pouvons lire : "Pendant toutes les années retracées dans ce livre, j'ai sillonné le monde du Groenland au Japon en passant par la Nouvelle-Zélande. J'ai donné des dizaines de conférences et d'interviews, j'ai assisté à des conseils tribaux, discuté avec les chefs religieux, témoigné devant les politiques, participé à des forums sur la gouvernance de la planète, à des réunions au sommet, à des conférences universitaires, des évaluations scientifiques, des tables rondes avec les chefs d'entreprise et je me suis entretenu à huis clos avec les décideurs et les industriels. Jamais nous n'avons entrevu de solution miracle au changement climatique - seulement des pis-aller. Deux grands défis nous occupent aujourd'hui. Tout d'abord, protéger les ressources de la planète pour la postérité. Ensuite trouver des solutions pour venir en ide aux premiers touchés par les impacts du réchauffement planétaire et gérer les politiques climatiques aussi bien nationales qu'internationales."

 

 

Stephen H. SCHNEIDER, Défendre le climat, un sport de combat, National Geographic, 2011.

Hanne COOK, article Schneider Stephen H, dans Encyclopedia Universalis, 2013.

 

Relu le 5 juin 2021

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