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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 10:35
      Issu de la géopolitique et de la stratégie, cette nouvelle discipline, enseignée à l'Université, est initiée dans les années 1990 par Edward LUTTWAK (né en 1942) aux Etats-Unis et par Pascal LORIOT en France, qui crée en 1997 la revue du même nom.
    Pour ce faire une idée précise de l'approche faite par cette nouvelle discipline, lisons d'abord son initiateur français, dans un article écrit dans les débuts de sa revue :
 "Avec la fin de la guerre froide, les capacités militaires des Etats développés ne constituent plus, de loin, le principal facteur de leur puissance sur la scène internationale. La période des conflits directs et frontaux, recourant à la puissance de feu et aux capacités militaires entre puissances industrielles est aujourd'hui révolue. La puissance s'exerce dorénavant de manière plus douce, sans recours à la coercition (...).
  A un niveau plus global, l'ouverture des frontières et la libération des échanges ont favorisé l'apparition de firmes multinationales dotées de stratégies véritablement planétaires. De leur côté, les États se sont engagés - aux côtés de leurs entreprises nationales - dans des politiques de conquête de marchés extérieurs et de prise de contrôle de secteurs d'activité considérés comme stratégiques. Au service des ambitions nationales, les diplomates doivent aujourd'hui avoir la double casquette, diplomatique et économique, ce qui n'est pas sans leur poser de problèmes. De fait, la santé économique d'une nation est l'aune à laquelle on juge désormais sa puissance. Dans ce monde en train de devenir global, les intérêts des nations se soumettent à leurs intérêts économiques. Ce glissement signe l'ouverture d'une ère nouvelle, celle de la géoéconomie." 
  Plus loin, Pascal LORIOT s'essaie à une définition : la géoéconomie est "l'analyse des stratégies d'ordre économique - notamment commerciales -, décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à acquérir la maîtrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou la commercialisation d'un produit ou d'une gamme de produits sensibles en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur - État ou entreprise "nationale" - un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social.
  La géoéconomie s'interroge sur les relations entre puissance et espace, mais un espace "virtuel" ou fluidifié au sens où ses limites bougent sans cesse, c'est-à-dire dans un espace affranchi des frontières territoriales et physiques caractéristiques de la géopolitique. Corollaire de cette définition, un dispositif géoéconomique regroupera l'ensemble des instruments à la disposition d'un État, susceptibles d'être mobilisé par lui au service de la satisfaction de tout ou partie des objectifs sus-mentionnés qu'ils s'assignerait.
  Dernière précision, les stratégies géoéconomiques sont le fait, le plus souvent des États développés mais peuvent, le cas échéant, être initiés par des pays industrialisés non membres du "club occidental" pris au sens classique."

         Il faut saluer l'entrée de cette nouvelle discipline, car cela fait un certain temps que les relations planétaires ne sont plus le fait principal des États.
Toutefois, la perspective reste celle des États, ou représentants d'États, soucieux de sauvegarder ou d'accroître leur puissance, et c'est vrai qu'au sein des appareils d'États, les stratégies géoéconomiques jouissent d'une bonne popularité. En témoigne la floraison d'instituts prenant cette approche. Or, les stratégies d'entreprises sont souvent a-nationales, notamment celles des grandes entreprises multinationales de n'importe quel secteur économique. Les intérêts de ces entreprises ne sont pas toujours, loin de là, assimilés à ceux de la nation où elles ont pris naissance. Il existe de réelles contradictions entre les stratégies géoéconomiques des États et celles des grandes entreprises multinationales.
      L'approche marxiste a depuis longtemps assimilé ce fait et il faut craindre que dans le climat hégémonique de l'approche libérale, dérivée d'une certaine perspective mercantiliste, elle biaise les efforts de ceux qui veulent comprendre les phénomènes géoéconomiques.
      La difficulté supplémentaire des réflexions autour de la géoéconomie réside du coup dans l'opacité des finances des entreprises - sans compter l'enchevêtrement des dettes et des créances qui rend l'ensemble incompréhensible même aux experts internationaux - qui, contrairement aux États, ne livrent pas facilement l'ensemble des comptes de leurs activités. L'affaiblissement des différentes fiscalités nationales n'arrangent évidemment pas les choses dans ce domaine.

                                                                                        ECONOMIUS
 
Relu le 8 décembre 2018
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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 10:27
       Depuis l'étude de Marcel MAUSS (Essai sur le don, 1923), jusqu'à celle de Maurice GODELIER (l'énigme du don, 1996) et au-delà, les débats sur la nature, l'origine, le fonctionnement et la signification (économique, philosophique, sociologique...) de systèmes sociaux où le don occupe une place centrale ou importante ne finissent pas de diviser les économistes, les sociologues et les ethnologues pour ne parler que de ceux-là.
       Ce qui nous intéresse ici, c'est de discuter de la liaison entre systèmes de circulation des biens (pris au sens très large) et relations sociales (de façon globale et inter-individuelles) plus ou moins conflictuelles. Les relations agonistiques (du grec combat) entre individus ou groupes proviennent et alimentent des systèmes économiques parfois complexes. A l'inverse, il existe des populations qui entretiennent des relations non agonistiques fondées sur de subtiles circulations de biens. La multiplicité - pour ne pas dire l'émiettement parfois - des observations ethnologiques n'empêche pas les débats de se focaliser sur deux systèmes très différents d'échanges économiques et culturels, l'un agonistique, le potlatch, l'autre qualifié de non agonistique, le kula. Pour mémoire, rappelons que le potlatch (pratiqué tant dans les tribus du monde amérindien que dans de nombreuses ethnies de l'Océan Pacifique jusqu'aux Indes) est un système de don et de contre-don dans le cadre d'échanges non marchands où les groupes qui se rencontrent se livrent à une débauche de dons et de destructions de biens. Le kula, lui est un système d'échanges économiques (pratiqué à l'Est de la Nouvelle-Guinée entre une vingtaine d'iles - Trobriand notamment) où les groupes s'échangent de manière très cérémonielle des colliers et des bracelets de coquillages).
    
         L'un des premiers ethnologues à théoriser les échanges dans les sociétés dites primitives, Marcel MAUSS, qui s'est surtout intéressé au potlatch, pense qu'"il ne semble pas qu'il ait jamais existé, ni dans une époque assez rapprochée de nous, ni dans les sociétés qu'on confond fort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu'on appelle l'économie naturelle (...)".
   Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent. Les personnes présentes au contrat sont des personnes morales, clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu'ils s'échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses (...), des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'ils soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales.(...)" (Introduction d'Essai sur le don).
        Maurice GODELIER, dans ses études sur le don, précise cette conception : "C'est un acte qui instaure un double rapport entre celui qui donne et celui qui accepte, entre le donateur et le donataire. Donner, c'est partager volontairement ce que l'on a ou ce que l'on est. Un don forcé n'est pas un don. Le don volontaire rapproche celui qui donne de celui qui reçoit. Mais en même temps, le don crée, chez celui qui l'accepte, une dette, des obligations. Il rapproche autant qu'il met à distance les deux parties. Il instaure une dissymétrie, une hiérarchie entre celui qui donne et celui qui reçoit. Dès le départ, MAUSS posait donc comme principe d'analyse que le don n'est pas un acte susceptibles d'être étudié isolément, mais qu'il fait partie d'un ensemble de rapports qui se nouent entre les individus et les groupes du fait de l'enchaînement de trois obligations : celle de donner, celle d'accepter le don et celle de donner à son tour quand on l'a accepté." (Au fondement des sociétés humaines).
 
       Jacques GODBOUT et Alain CAILLE, de leur côté, insistent sur le fait qu'entre trois grandes interprétations du don dans les sociétés dites primitives, de type économique, "indigène" ou structuraliste-échangiste, l'anthropologie privilégie par trop l'interprétation économique. Le déterminisme économique des faits sociaux provient de conceptions propres à des "savants" plongés dans un environnement presque entièrement marchand. Or, comme Marcel MAUSS, ils préfèrent s'attarder sur l'interprétation "indigène". La question qui se pose est de savoir "comment une société primitive s'y prend pour faire en sorte que soient respectés es contrats purement tacites et implicites et pour que ceux-ci soient honorés, alors qu'il n'existe ni textes écrits, ni huissiers, ni agents de la force publique."(L'esprit du don). Ce qui oblige à rendre, c'est l'esprit de la chose donnée. En fait, lorsqu'un bien passe d'un groupe à l'autre, c'est une partie de l'esprit de ce groupe qui passe à l'autre. Le bien ne change pas de "propriétaire" ; il est investi de la personnalité de celui qui offre ; le bien reste inaliénable pour prendre un terme moderne, c'est son usage  par celui qui reçoit qui est rendu possible par celui qui donne. De plus, il ne s'agit pas d'une circulation bilatérale dans les deux sens, une circulation se fait entre plusieurs groupes, par ricochets en quelque sorte, les relations d'amitiés et de connaissances se font ainsi de fêtes en fête, de groupes en groupes, et peut-être très longtemps après, le premier groupe donateur reçoit-il quelque chose, de tangible ou de symbolique, de la part du premier groupe receveur...Il n'y a pas de réversibilité exacte, mais une surenchère dans les dons et contre dons, qui rend l'autre toujours débiteur, dans une relation où celui qui, plus puissant que l'autre, maintient une sorte de hiérarchie qu'il domine par des dons de plus en plus importants, jusqu'à détruire des biens, dans l'exaltation des fêtes, si ceux-ci ne sont plus assimilables par le receveur... L'essentiel est qu'il les accepte, qu'il scelle par cette acceptation une amitié qui se manifeste par des activités communes, guerrières ou d'explorations, d'échanges de connaissances ou de promesses... Ces échanges sont bien des échanges non marchands, et cela est d'autant plus observable qu'il existe souvent, en liaison mais de façon séparée, un véritable commerce entre les groupes qui se rencontrent...
  Dans leur analyse des liens sociaux, Jacques GODBOUT et Alain CAILLE résument eux-mêmes : " La société archaïque préserve son autonomie collective réelle en bridant l'autonomie des individus et en se soumettant à une hétéronomie symbolique absolue. Elle sauvegarde la prédominance du registre de la personnalisation et de la primarité en se subordonnant à celui de la secondarité. La condition du maintien de son équilibre est qu'elle n'ait pas de rapports réguliers permanents et structurés avec l'étranger, car  avec lui, par hypothèse, dès lors qu'elle ne sait pas en faire un allié, il n'est pas possible de nouer des relations de don concrètes et personnelles. En se soumettant à l'Autre symbolique, elles espèrent échapper à la soumission aux autres réels, aux multiples inconnus et ennemis potentiels."
 
    Le système de don est finalement plus un élément d'identification des amis et des ennemis, dans le cadre de populations restreintes et de zones géographiques limitées, qu'un système économique d'échange de biens et de services. La question de savoir s'il existe réellement des relations non agonistiques (kula) qui diffèrent profondément de relations agonistiques (potlatch), qui aille au-delà de la variété et de la quantité des biens qui circulent, et de la manière agressive de donner et de recevoir que l'on constate dans le potlatch, de la manière plutôt festive et bon enfant que l'on constate dans le kula, reste entière.
A la lecture des oeuvres récentes, on ne peut pas dire que les débats se sont très éclaircis, sans doute parce que ceux-ci se sont trop centrés sur des données ethnographiques ambiguës et pas assez nombreuses, sans doute aussi parce que au fur et à mesure que le capitalisme envahit le monde, le "matériel" observable s'amenuise considérablement.
   Plutôt qu'une distinction entre ces types de relation induites par diverses formes de don, plusieurs auteurs (dont GODBOUT et CAILLE) penchent plutôt sur une coupure radicale entre économies voisinant ces systèmes de dons qui les dominent et économies marchandes.
  "En simplifiant, l'économie de marché vise à produire des choses au moyen de choses. A la limite, elle produit les personnes elles-mêmes comme si elles étaient des choses. A l'inverse, la société archaïque donne le privilège aux rapports entre les personnes, en les faisant servir, à travers le don, à la production de personnes et à l'établissement de leurs liens sociaux. L'échange de marchandises, écrit C. GREGORY, est un échange d'objets aliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état d'indépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation quantitative entre les objets échangés (...). L'échange par le don, à l'inverse, consiste en un échange d'objets inaliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état de dépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation qualitative entre les protagonistes. Celle-ci découle du primat de la consommation et des méthodes de production par la consommation. En conséquence de quoi les principes qui gouvernent la production et la consommation de biens doivent être compris en référence au contrôle des naissances, des mariages et des morts".
 "La grande césure historique est celle qui oppose les sociétés claniques, qui fonctionnent sur la base du don et de la parenté, aux sociétés de classes, organisées à des degrés divers à partir du marché."
 
Marcel MAUSS, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés primitives, 1923. Disponible sur Internet sur le site de l'UQAC. Jacques GODBOUT, avec la collaboration d'Alain CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, collection Poche Sciences humaines et sociales, 2000. Maurice GODELIER, Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l'anthropologie, Albin Michel, collection Bibliothèques Idées, 2007.
 
                                                                        ECONOMIUS
 
Relu le 16 décembre 2018
 
 
 
     
  
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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 09:32
      Dans ces moments de crise assez dévastatrice du capitalisme, cette Histoire du capitalisme, écrite par un professeur émérite d'économie de l'Université Paris VII, issue de cours donnés dans un premier temps entre 1979 et 1980 à l'Université de Vincennes (Paris VIII), possède le mérite, selon la volonté de l'auteur, d'être à la fois concise, assez complète, interdisciplinaire et destinée à un très large public. Décrire et expliquer le capitalisme, sans tomber ni dans l'apologie libérale, ni dans une polémique un peu vaine, dans ses nuances, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects (très) négatifs, ce projet constitue un défi que Michel BEAUD emporte assez haut la main. Si bien que loin d'être un "résumé" d'histoire du capitalisme qui s'étend sur plus de 500 ans, cet ouvrage peut ouvrir, par sa riche bibliographie et ses notes abondantes, beaucoup de portes aux étudiants en économie.
    Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction de 1980, "il est né d'une solide conviction : on ne peut comprendre l'époque contemporaine sans analyser les profonds bouleversements qu'a apportés, dans les sociétés du monde entier, le développement du capitalisme. Il est né aussi du souci de saisir ce développement dans ses multiples dimensions : à la fois économique et politique et idéologique ; à la fois national et multi-national/mondial ; à la fois libérateur et oppressif, destructeur et créateur...
Il est né enfin de l'ambition de mettre en perspective un ensemble de questions indissociables et trop souvent étudiées isolément : la formation de l'économie politique dans sa relation avec "la longue marche vers le capitalisme" ; l'affirmation de l'idéal démocratique contre les anciens régimes aristocratiques et, utilisant les nouvelles institutions démocratiques, la montée des nouvelles classes dirigeantes ; le lien entre développement des capitalismes nationaux, renforcement des mouvements ouvriers et conquêtes du monde du travail ; l'extension de plus en plus complète et complexe de la domination capitaliste dans le monde ; l'articulation entre domination de classes et domination de nations ; les crises comme indices de grippages et de blocages et comme moments de renouveaux ; notamment la "Grande Crise" actuelle."
  Plus loin dans l'introduction de la dernière édition, il écrit encore : "Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXème siècle et développées dans les deux premiers tiers du XXème ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours".
   Un coup d'oeil à la table des matières de cet ouvrage divisé en deux grandes parties (De l'or au capital et Des impérialisme à la mondialisation) suffit d'allécher la "soif de connaissances" : du pillage colonial (XVIème siècle) et de la montée des bougeoisies (XVIIème siècle) à la fin du XXème siècle en forme d'interrogation : le début d'un basculement du monde? en passant par Le Grand Chambardement (1914-1945), les éléments de réflexion historique sont posés à travers une exposition classique des faits et de multiples "propos d'étapes" plus théoriques qui permettent de faire le lien entre l'histoire et les doctrines économiques.
  Réédité et augmenté, peaufiné, cinq fois, cet ouvrage permet d'avoir une idée de ce que les marxistes appellent le "sens de l'histoire" (nous préférons plutôt le terme de direction), des enchaînements des réalités tant économiques et sociales que sociopsychologiques et même philosophiques.
 
   L'éditeur, dans la cinquième édition mise à jour, présente l'ouvrage de la manière suivante, d'une manière non exagérée : "Comment nier la fascinante créativité de ce système qui, en quelques siècles, fait passer des métiers mécaniques mus par l'eau courante ou la vapeur aux robots industriels, à la télématique et aux biotechnologies, de l'imprimerie à l'exploitation de l'espace? Avec les indéniables progrès qu'il engendre, avec l'industrialisation, la salarisation, le chômage, la précarisation, le développement des villes, avec les conquêtes coloniales, les crises, les guerres, la décolonisation, la mondialisation et la grande mutation en cours, le lecteur trouvera dans ce livre, ramassée et fulgurante, l'histoire du capitalisme."
 
   Dominique CHARPENTIER, dans Alternatives Economiques n°182 de juin 2000 écrit : "Ce livre est presque un classique, tant il réunit, ordonne et analyse une masse importante d'informations. Dans la préface, qui renouvelle largement cette cinquième édition, Michel Beau explique pourquoi, à ses yeux, le capitalisme n'est ni un "mode de production", ni un système, mais une "logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et autotransformatrices". Or, ces forces, estime-t-il, sont en train de produire un "basculement du monde" (...) fort inquiétant : il ne s'agit pas seulement du gonflement quasi cancéreux des activités financières et monétaires ou de la formation sans partage des rapports marchands, générateurs d'inégalités croissantes, que nul pouvoir ne tente plus de contrebalancer ou d'équilibrer. "Pour la première fois dans l'histoire, écrit-il, les décisions majeures, déterminantes pour les hommes, le vivant, la Terre, sont prises par des firmes" en fonction d'une logique strictement économique, voire financière. Le sort du monde est chose trop importante pour qu'il soit confié au marché. Comment ne pas approuver?"
 

 

 
   Michel BEAUD (né en 1935), économiste hétérodoxe français, professeur des Université, est auteur de nombreux articles et ouvrages sur les politiques économiques, le développement et l'évolution du système économique. Il a écrit notamment (avec Bertrand BELLON et Patrick FRANÇOIS), Lire le capitalisme, sur le capitalisme mondial et sa crise (Anthropos, 1976) ; La politique économique de la gauche, Tome 1 (Syros, 1983) et Tome 2 (Syros, 1985) ; le Système National/Mondial Hierarchisé - SNMH (une nouvelle lecture du capitalisme mondial (La Découverte, 1987) ; Le basculement du monde. De la Terre, des hommes et du capitalisme (La Découverte, 1997) ; Face au pire des monde (Seuil, 2011) ; Naissance d'un siècle - 2001. L'Amérique foudroyée dans un monde en désarroi (L'Harmattan, 2004) ; (avec Gilles DOSTALER). La pensée économique depuis Keynes. Historique et dictionnaire des principaux auteurs (Seuil, 1993). De nombreux livres (en entier) sont disponibles sur Internet (voir le site //classiques.uqac.ca). il a également, comme beaucoup d'auteurs, un site personnel (www.michelbeaud.com).
 
 
 
 
    Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, décembre1999, 440 pages. Editions successives de 1981, 1984, 1987, 1990, 2000...
 
 
Complété le 1er Septembre 2012. Relu le 19 décembre 2018. Complété le 16 décembre 2020
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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 10:18
      Dans la production et l'utilisation des richesses de tout ordre - qu'il s'agissent de biens ou de services - il existe dans le temps et dans l'espace de multiples formes de coopérations et de conflits.
     L'étude des sociétés humaines, longtemps à l'écart des courants dominants des civilisations techniques occidentales, permet de mettre en évidence des formes de relations conflictuelles et coopératives où la circulation des biens joue un rôle considérable. De même, l'étude de l'évolution historique des sociétés occidentales et même des autres sociétés, montre des formes de relations entre les hommes où cette circulation a vu son rôle évoluer.
 
      Dons et échanges commerciaux sont des facettes de cette circulation des biens (et d'êtres humaines considérés comme des biens, enfants, femmes, esclaves...) étudiée tant par les éthnologues que par les économistes. Nous sommes passés de systèmes sociaux à circulation de biens à réciprocité non obligatoire à systèmes sociaux à circulation de biens à équivalences obligatoires, de systèmes sociaux à solidarité variable en fonction des statuts des personnes à des systèmes sociaux à solidarités calculées uniformément, de systèmes dominés par le don et le contre-don (parfois obligatoire mais conçu de façon très complexe) à des système dominés par l'échange, où tout bien est obligatoirement une marchandise.
 
     Une relecture de la pensée économique qui propose une approche plus large que l'analyse de la valeur - jusque là dominées par des conceptions libérales ou marxistes - au moment de la naissance de l'économie politique, est très utile pour comprendre l'évolution des solidarités humaines. Au lieu de chercher des doctrines économiques - qui s'enchaînent de façon logique et rigoureuse - élaborées souvent après-coup, colbertisme, mercantilisme, libéralisme, et en recherchant surtout la réalité des pratique, François FOURQUET jette des pistes de réflexions intéressantes sur la théorie et la pratique de la valeur.
   Il appelle d'ailleurs "légende bourgeoise ou légende libérale (ce) scénario historique selon lequel le capitalisme marchand est un "corps étranger" à la société féodale (considérée comme un système : "féodalisme" ou "mode de production féodal") ; il aurait surgi de soi-même au sein de cette société hostile à son développement, l'aurait détruite de l'intérieur et l'aurait remplacée, au tournant du XIXème siècle, par un "système" nouveau, le "capitalisme" industriel moderne (ou "mode de production capitaliste"). La bourgeoisie est le nom sociologique du capitalisme. Elle est censée se former au sein de la classe des paysans serfs (le rôle des marchands du roi est passé sous silence), occupe les villes où elle conquiert son autonomie politique, crée la richesse marchande, et finit par arracher le pouvoir politique à une autre substance sociologique, l'aristocratie féodale. Ce langage marxiste ne doit pas masquer que cette légende est d'abord celle des fondateurs du libéralisme (genèse du "marché" ou de l'"économie marchande"). La légende libérale est indispensable à la science économique. Elle lui offre un scénario historique sur mesure pour se penser elle-même en mettant en scène une génération spontanée du marché et de la sphère économique indépendamment du système des Etats et même contre eux."
François FOURQUET propose de revisiter la question de la nature et de la mesure de la richesse. Suivant le point de vue que l'on adopte - intérieur et mondial, mais aussi des rois et de leurs sujets, on abouti à des évaluations différentes. Maximiser la puissance ou satisfaire les besoins des sujets constituent des objectifs antagonistes.
 
    Pour penser la richesse et la puissance, il est nécessaire de dépasser les notions courantes de calcul, les cadres de pensée formés entre 1776 et 1874. En repensant la richesse et la puissance, on peut mieux comprendre les réalités de la circulation des marchandises et les types de relations humaines qu'elles engendrent. La "science économique" nous a tellement appris à quantifier l'utilité (valeur-marchandise, valeur-travail), à accorder aux outils mathématiques une place démesurée dans nos pratiques économiques et sociales, que nous avons du mal à imaginer d'autres formes de circulation des biens. La découverte et l'étude de sociétés qui ne fonctionnent pas ainsi indiquent que cela ne constitue pas une fatalité.
 
       Alain TESTART, par exemple, dans son étude sur le don, analyse "les trois modes de transfert" des biens : "Une donation, une paiement, un échange, un achat ou une vente constituent autant de modalités pratiques d'un phénomène général et fort simple par lequel un bien passe de l'un à l'autre par des voies, disons admises et reconnues comme légitimes par la société."
Il distingue le cas où aucun transfert n'est dû (qui entretient la gloire, l'honneur, la réputation) le cas où chacun des deux transferts est dû, mais dû absolument, et chacun indépendamment l'un de l'autre (coutumes de disposition du gibier, coutumes de consommation sexuelle, suivant des processus compliqués via les parentèles) et le cas où chacun des deux transferts est dû à titre de contrepartie (le réel échange). Il existe donc en fin de compte une réciprocité des dons et une réciprocité des échanges, qui engendrent l'une et l'autre des relations sociales différentes.
 Prenant appui sur l'analyse de la kula et du potlatch, Alain TESTART veut éclairer les différences entre échange marchand et échange non marchand. Au lieu de la bipartition traditionnelle entre don et échange, il établit une subdivision tripartite à l'intérieur de l'échange entre don, échange non marchand et échange marchand.
     
     La clarification du rôle de ces échanges permet de comprendre le rôle de la circulation des biens dans l'établissement et l'évolution des solidarités sociales.
Comme l'écrit Claude MEILLASSOUX, des peuples sont restés jusqu'à nos jours éloignés des échanges (à réciprocité obligatoires et calculées) : "Chez ces populations, où domine encore l'organisation lignagère, l'intrusion de l'économie de marché capitaliste provoque des crises sociales profondes. En effet, le système communautaire de circulation des biens par prestation-redistribution assure aussi la répartition du produit social entre les membres productifs et improductifs du groupe. L'échange n'assure la répartition du produit social qu'entre les producteurs ou les propriétaires de moyens de production. L'accès des improductifs aux revenus du produit social n'est pas réalisé par l'échange. Il n'est possible qu'à travers un mécanisme de redistribution toujours nécessaire. Ce mécanisme est offert par le cadre résiduel des rapports de parentés, tantôt par des institutions de protection ou de sécurité collective conçues à plus large échelle. La dissolution complète des communautés lignagères n'est possible que lorsque les fonctions sociales qu'elles remplissent par leur mode de répartition des biens sont prises en charge par la nouvelle société qui se constitue autour de l'économie de marché.
  Or ce passage est généralement retardé en régime capitaliste, car la recherche du profit engage les employeurs à laisser le plus longtemps possible l'entretien des improductifs à la charge des communautés familiales."
 
   On conçoit que le passage plus ou moins progressif d'un système à un autre d'échanges soit générateur de tensions sociales importantes. Le niveau de conflictualité s'accroît avec l'affalblissement de solidarités non directement liées aux activités de production. Repenser l'usage et l'échange des choses revient aujourd'hui à mettre en cause une marchandisation générale. Il doit être possible que des choses n'aient pas de valeur d'échange, si l'on veut combattre les effets de destruction de solidarités indispensables à la vie et à la survie des collectivités humaines.
 
François FOURQUET, Richesse et puissance, Une généalogie de la valeur (XVI-XVIIIèmes siècles), Editions La Découverte, collection (Re)découverte, 2002. Alain TESTART, Critique du don, Etudes sur la circulation non marchande, Editions Syllepse, 2007. Article Echange, de Claude MEILLASSOUX, Encyclopedia Universalis, 2004.
 
                                                                         ECONOMIUS
 
Relu le 19 octobre 2018
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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 08:30
       La théorie de la valeur d'une marchandise joue un rôle central ou majeur dans la plupart des grandes oeuvres économiques, essentiel pour justifier le point de vue de l'observation de l'économie (ALBERTINI-SILEM).
  C'est au moment de l'essor industriel et au moment des grandes contestations d'un ordre social établi sous le primat de la tradition royale et religieuse (l'Ancien Régime...) que la "science économique" s'affirme et elle s'affirme d'abord au nom de l'intérêt supposé d'une nation de propriétaires.
 
      Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) ne cherche pas directement à établir une théorie de la valeur rigoureuse, même si elle devient une pièce centrale de la théorie économique libérale. Il cherche à savoir pourquoi les prix entretiennent entre eux des rapports à peu près constants, évoluant lentement, même si par ailleurs, les prix exprimés en monnaie courante changent rapidement. Il recherche comment obtenir, pour le groupe social qui l'intéresse, les plus grandes richesses possibles. Contre les mercantilistes, axés sur la monnaie et l'or, contre les physiocrates qui ne jurent que par la production agricole, Adam SMITH prône le développement du travail industriel. 
   ll se désintéresse de la valeur d'usage car elle ne peut aider à comprendre ce que coûte réellement un bien. Pour comparer et pouvoir échanger, il faut un élément moins subjectif que l'utilité : "le prix réel de chaque chose est ce que chaque chose a réellement coûté à celui qui vient de l'acquérir", écrit-il, "Le travail est donc la mesure réelle de la valeur des choses".
La valeur-travail d'Adam SMITH est bien celle qu'il est nécessaire de dépenser, non pour produire un bien, mais pour l'acquérir.
Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM insistent  sur le fait que en renversant la proposition, on en vient à la "valeur-travail-commandé" : la valeur d'une marchandise est égale à la quantité de travail qui permet de l'acheter. On voit bien que l'argumentation du fondateur de l'économie politique se centre sur le commerce et non sur la production pour expliquer la formation des prix. Dans sa volonté de rationaliser cette formation des prix, de la justifier, il est évident que cela suppose que la valeur du travail soit mesurable, et il utilise souvent le prix du blé dans ses écrits. Son oeuvre est assez foisonnante, et il indique beaucoup de pistes de réflexions, n'hésitant pas à formuler des objections à ce qu'il vient de démontrer.
    L'essentiel pour les continuateurs d'Adam SMITH, est de montrer que la valeur des marchandises est la valeur d'échange, dans le jeu de l'offre et de la demande, et résulte d'une combinaison entre les coûts de production, la rareté et les conditions de production.
    On constate qu'il s'agit bien, et l'aspect polémique de nombreux écrits le montre bien, qu'à travers la théorie de la valeur, d'une lutte intellectuelle, relayée ensuite dans les institutions politiques à travers les votes des réglementations et des finances publiques. Cette lutte concerne d'abord plusieurs classes de propriétaires, notamment financiers, agricoles et industriels.
 
      David RICARDO (Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) fait de la théorie de la valeur un point central de sa théorie économique. Dans une période à la révolution industrielle bien avancée, marquée encore par les effets des guerres napoléoniennes, il entend fixer les bases rationnelles de l'économie politique.
     Dès le premier chapitre de son livre de 1821, il déclare que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail.".
Ennemi des propriétaires fonciers, ennemi de la rente, David RICARDO ne fait plus de confusion entre valeur et richesse, salaire et travail, et contrairement à Adam SMITH, il intègre dans sa théorie les fonctions de la monnaie. Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM montrent bien l'obsession des économistes libéraux à la recherche d'un étalon général de mesure des prix. "RICARDO a recherché désespérément un point fixe à partir duquel toutes les mesures de la valeur deviendraient possibles. Tout au long de l'histoire de l'économie, on retrouve cette quête ; il semble même que le point fixe soit devenu, pour certains, une idée fixe. STUART MILL l'a fort bien compris : "ce que recherchent les économistes, ce n'est pas la mesure de la valeur des biens aux mêmes lieu et place, mais une mesure de la valeur du même bien, à différents moments du temps et en des lieux différents."
    Toute fixation sur une théorie de la valeur d'échange constitue un détournement d'attention, et en centrant le débat de cette manière, les économistes libéraux évacuent et la question des valeurs d'usage et la question de la répartition juste des richesses.
 
      Karl MARX (Le Capital, 1867...) veut démontrer que la valeur-travail est fondée sur le prix de la force de travail, du travail transformé en marchandise. Dans toute la théorie marxiste, le raisonnement se fait en prix monétaires, et non en prix réels, ou encore en unités physiques de travail. La valeur-travail marxiste est liée aux rapports sociaux d'exploitation. Elle naît de la division du travail et de l'appropriation privée des biens de production, qui obligent les travailleurs à vendre leur force de travail au prix du marché. Karl MARX établit une relation étroite entre la valeur d'usage et la valeur d'échange. Elles apparaissent comme les deux aspects à la fois complémentaire et contradictoires du phénomène de la valeur.
     Selon le Dictionnaire Critique du Marxisme (LABICA-BENSUSSAN) la valeur est au fondement du rapport quantitatif d'échange entre les marchandises ; elle est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à leur production.
Par valeur d'usage, il faut entendre toute choses présentant une utilité socialement reconnue, toute chose qui, par ses propriétés, satisfait des besoins humains de n'importe quelle espèce, en entrant soit dans la consommation, soit dans la production. Le travail en général se définit comme production de valeurs d'usage, que son résultat prenne ou non la forme de marchandises.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle les valeurs d'usage d'espèces différentes s'échangent l'une contre l'autre. La valeur d'échange désigne le rapport visible entre les marchandises. (Jacques BIDET)
       Avec l'analyse marxiste, même si par la suite apparaissent des limites techniques d'application pratique dans la fixation des prix, on entre réellement dans les véritables enjeux de la théorie de la valeur, qui mettent face à face, non seulement les propriétaires, mais également les propriétaires et les ouvriers au sens de création, par le travail, de richesses.
 
      John Maynard KEYNES (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) semble ne pas beaucoup s'intéresser aux problèmes de la valeur : les biens, le travail, le capital, la monnaie n'ont pas de valeurs, mais des prix. Il appartient à un monde où l'Etat n'a pas besoin de théorie de la valeur qui affirme son point de vue. On pourrait même penser que l'autorité de l'Etat dépend d'une certaine manière de l'occultation des notions de valeur d'usage et de valeur d'échange, pour ce concentrer sur les questions des manipulations monétaires.
   Dans les théories néo-classiques, le taux d'intérêt est la récompense de la frugalité : c'est l'accroissement relatif de consommation dont les épargnants peuvent bénéficier dans le futur, lorsqu'ils acceptent de renoncer à une partie de leur consommation immédiate. Cette conception n'est pas acceptable pour John Meynard KEYNES selon lequel l'emploi et la production sont déterminés par la demande effective, par les anticipations des entrepreneurs concernant leurs recettes futures. Dans ce cas, le rendement des investissements n'est pas seulement une question technique, puisqu'il dépend aussi des débouchés futurs. La sphère réelle ne suffisant plus à déterminer le taux d'intérêt ; il propose une théorie monétaire de sa détermination (théorie de la préférence pour la liquidité). (Olivier BROSSARD)
 
       Joseph SCHUMPETER (Capitalisme, socialisme et Démocratie, 1942) ne fait pas, lui non plus, de la valeur le centre de son approche théorique, sans doute parce qu'il n'éprouve pas le désir de justifier le point de vue d'une classe économique ou d'une autre. La quête de la vérité économique se suffit à la elle-même (ALBERTINI-SILEM).
   Ce n'est que récemment, que des auteurs comme AGLIETTA et ORLEAN, s'inspirant des réflexions de René GIRARD, sont revenus sur cette valeur d'usage et cette valeur d'échange, ceci dans une période où la monnaie, par la prédominance du capitalisme financier, joue un rôle majeur dans l'économie. Cet outil - la monnaie - à l'usage délicat, laissé à l'initiative de milliers d'acteurs moutonniers, surdétermine la valeur des marchandises, la déconnecte des conditions de leur apparition.
 
      André ORLEAN revient sur la notion de la valeur, avec l'intention de "refonder l'économie" à une époque où les mouvements de capitaux ou plutôt devrait-on dire de monnaies et de titres financiers prennent une plus grande importance que les mouvements des biens et des services.
Il reprend les argumentations des économistes, tant libéraux que marxistes, sur leur approche de la valeur, valeur travail ou valeur utilité. Pour le directeur d'études à l'EHESS, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements financiers, les pensées économiques (en tout cas les dominantes) ont tous en commun  l'hypothèse substantielle sur la valeur. A travers l'insistance sur le troc, de l'exclusion de la monnaie, de la sous-estimation des relations d'échange et du caractère global du concept de valeur, ces théories économiques adoptent une approche qui substantifie la valeur. Après avoir insisté sur le fait qu'il entend traiter de l'économie marchande en général, et pas seulement du capitalisme, André ORLÉAN estime que ces théories ne rendent pas compte de la réalité et possèdent de ce fait une faible valeur explicative, à des degrés divers.
Tant Léon WALRAS (Eléments d'économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1952) que Karl MARX (premier chapitre du Capital) donnent une définition de la valeur qui ne rend pas compte de son caractère entièrement social. Il s'agit pour l'un comme pour l'autre de mettre au jour, une grandeur, le travail socialement nécessaire pour le second ; la rareté pour le premier, qui fonde la valeur et, ce faisant, l'échange. "La force de cette construction tient au fait que ces grandeurs peuvent être calculées sans référence aux échanges. Une fois l'économie marchande spécifiée par ses productions et ses consommations, il est possible de calculer la valeur de toutes les marchandises. Ces grandeurs peuvent être dites objectives. (...)". Malgré la notion de fétichisme présente chez les marxistes, la tendance est que, comme Cornélius CASTORIADIS (Les carrefours du labyrinthe, Seuil, 1978) le met en évidence, le texte de Karl MARX oscille entre "deux conceptions antagoniques".
Isaak ROUBINE (Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Syllepse, 2009, présentation la plus fouillée de la théorie de Marx) "comprend que la théorie du fétichisme est une critique de l'approche substantielle", mais par ailleurs, le fondateur du marxisme suit la logique classique lorsqu'il détaille le travail abstrait comme la substance même de la valeur. "Comment concilier deux thèses contradictoires. D'une part l'échange révèle une valeur qui est produite antérieurement dans le procès de production et, d'autre part, la valeur est intrinsèquement liée à l'échange. Ces deux thèses, pourtant, coexistent chez Marx : la première, au nom de l'hypothèse substantielle et la seconde, au nom de l'historicité de la valeur marchande." 
      Ce que André ORLÉAN cherche à démontrer, c'est que "l'hypothèse substantielle est le concept adéquat permettant d'identifier ce qui fait la singularité du discours économique, par lequel se constitue une tradition de pensée originale en rupture avec les autres sciences sociales. Alors que d'ordinaire, les valeurs sont affaire de jugement, la valeur marchande telle que le pense la tradition économique se distingue radicalement des autres valeurs sociales, morales, esthétiques ou religieuses, par le fait qu'elle se présente comme une grandeur objective et calculable, en surplomb des acteurs et de leurs relations. C'est une conception sans équivalent dans les sciences sociales : pour comprendre les hommes, peu importent leurs opinions et leurs croyances, ce qui compte, c'est l'évolution quantifiable de la valeur des biens, ce qu'il faut nommer une "économie des grandeurs". Cette analyse nous a conduit à une conclusion quelque peu paradoxale : l'approche économique laisse peu de place aux échanges proprement dits.
Ce désintérêt à l'égard des transactions réelles se retrouve dans les quatre spécifications (...) : que l'on rejette les transactions monétaires pour leur préférer le troc, qu'on néglige l'influence propre aux circonstances de l'échange, ou qu'on considère l'économie marchande comme un système global, c'est toujours à une mise entre parenthèses du marché réel que l'on assiste." L'hypothèse substantielle ne saisit pas la réalité dans sa totalité, alors que c'est la question des échanges qui est centrale et, plus précisément, des échanges monétaires". 
     La "science économique" s'intéresse finalement moins aux faits qu'à ce qui devrait être (et de certains points de vues). La fixation de la valeur, et sa définition même, est finalement une fonction idéologique directement en prise avec les rapports de force en cours et de l'évolution de conflits qui dépassent pour une partie d'entre eux, la sphère économique.
  
 
Comprendre les théories économiques, Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Editions du Seuil, collection Points économie, 2001. Article Valeur par Jacques BIDET dans le Dictionnaire Critique du marxisme, sous la direction de Georges LABICA et de Gérard BENSUSSAN, PUF, collection Quadrige, 1999. David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, Flammarion, 1992. Article Histoire de la pensée économique, Keynésianisme,  par Olivier BROSSARD, Encyclopedia Universalis, 2004. André ORLÉAN, L'empire de la valeur, Refonder l'économie, Seuil, 2011.
 
 
                                                                                           
 ECONOMIUS
 
Relu le 20 octobre 2018
 
      
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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 15:54
      Pour qui est allergique aux considérations théoriques avec force tableaux et statistiques à l'appui, mais désireux de connaître la véritable ambiance des relations entre les différents acteurs économiques, notamment dans la sphère des responsables d'entreprise, ce livre de Jean-Louis GOMBEAUD, journaliste, conseiller pour les questions économiques de la chaîne télévisée parlementaire "Public-Sénat" est tout-à-fait indiqué.
     Dans un style... journalistique et sans s'embarrasser beaucoup de références, cet auteur s'efforce de plonger le lecteur dans l'économie agressive et le marché conquérant. Tout semble un décalque de la guerre sur l'économie, notamment au niveau de la mentalité des grands entrepreneurs. Soumettre l'adversaire à sa volonté semble l'objectif de ces chefs d'entreprises avides de profits. Il faut lire le passage en milieu d'ouvrage presque truculent du résumé de la dynamique économique pour vraiment comprendre dans quel monde nous vivons réellement, au-delà des rapports ampoulés et des discours soporifiques.
 
        L'éditeur présente cet ouvrage de la manière suivante (en quatrième de couverture) : ""Voilà l'ennemi!" en qualifiant ainsi Microsoft, le PDG de Sony est explicite sur sa vision de la concurrence. En déclarant : "Je vais au bureau comme à la guerre" celui de Gucci l'est tout autant. "Lutter jusqu'à la mort"... par cette bravade dont il est coutumier, le patron de Danone décrit clairement son environnement... Nous sommes tous impliqués dans ce qui est le premier conflit économique mondial. Les terrains de bataille sont différents des guerres d'antan, mais les axes stratégiques enseignés par les grands maîtres demeurent : regroupement de forces, économie de moyens, persévérance, commandement, communication. Le but reste celui défini par Clausewitz : "soumettre l'adversaire à notre volonté". L'adversaire aujourd'hui, c'est le concurrent ; il est partout. Mais qui tiendra "le dernier quart d'heure" celui qui permet d'arracher la victoire? Dans ce monde ouvert, seules les entreprises américaines peuvent s'appuyer sur un Etat solide, déterminé à défendre exclusivement leurs intérêts. L'Europe est évanescente, la gouvernance balbutiante, la politique après des années d'échec d'étatisme, en voie de disparition. Ce déséquilibre est source d'instabilité, facteur d'incertitude. L'incertitude qui est la cause permanente des guerres de la préhistoire à nos jours. Si tu veux la paix, réhabilite la politique."
 
     Denis CLERC, dans Alternatives économiques n°222, en février 2004, se montre critique envers cet ouvrage : "l'auteur a entrepris de repérer, dans l'ensemble des faits et des réflexions de tous ordres, les liens qui existent entre la guerre et le marché. Sa quête est impressionnante. La guerre est rationnellement une folie : rares sont les vainqueurs qui peuvent dire que leur victoire paye les coûts de toutes sortes qu'il leur a fallu supporter. Tout le monde y perd, mais elle subsiste parce que chaque belligérant a peur que l'autre commence. Avec le marché, au contraire, tout le monde est censé gagner. Est-ce si sûr? En accumulant, on suscite chez les autres des désirs de guerre, parce qu'ils craignent que cette richesse ne serve à les attaquer. Les marchands ne sont pas une alternative à la guerre, ils contribuent à la préparer et, souvent, ils s'en servent pour pénétrer les pays qui, à défaut, leur resteraient fermés. Aujourd'hui, avec la mondialisation, les firmes deviennent plus agressives, parce qu'elles aussi craignent d'être attaquées par le concurrent : manger ou être mangé. Montesquieu et son "doux commerce" peuvent se rhabiller : la superpuissance utilise le commerce pour dominer, tandis que le commerce utilise l'agressivité pour triompher. Guerre et marché ne s'excluent pas, ils s'appellent, au service d'une même cause, faute de gouvernance politique du monde. Vision pessimiste en diable, appuyée sur une documentation et une culture éblouissantes, mais qui laisse cependant le lecteur dubitatif. Peut-être parce que l'auteur reconstruit l'histoire à sa façon (les gains de productivité comme facteur de guerre, par exemple), mais surtout parce qu'il ne part pas de l'histoire, mais y puise ponctuellement ce qui conforte sa thèse. Sans doute l'ampleur du sujet l'y contraignait-il. Mais cela enlève de la force de conviction à une approche qui demeure ad hoc."
 

 

    Jean-Louis CHOMBEAUD, éditorialiste économiste quotidien sur la radio Europe 1 et éditorialiste économique au quotidien "Nice Matin" (en 2000), chef du service économique de Radio France Internationale et éditorialiste économique à France Info (1989-1990), rédacteur en chef chroniqueur économique sur France Info (1990-1197) est aussi l'auteur d'autres ouvrages économiques. Ainsi Quel avenir pour la crise (Editions Sociales, 1981), Les Marchés mondiaux en 1984-95 (Economica, 1985), La Guerre du cacao, histoire d'un embargo (Calmann-Lévy, 1990), Le retour de la très grande dépression (Economica, 1999) et La crise de cent ans (Economica, 2011).

    Jean-Louis GOMBEAUD, Guerre dans le marché, Economica, 2003, 206 pages.
 
 
Complété le 30 Août 2012. Relu le 24 octobre 2018.
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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 09:46
           L'existence même d'un état de guerre introduit des changements dans le politique économique des nations. Ceci est une perception assez générale de l'économie de guerre, exprimée par exemple dans le Dictionnaire d'Histoire Militaire d'André CORVISIER, par Raimondo LURAGHI.
  Cette perception un peu "extérieure" de la guerre dans l'économie évite de faire la recherche d'une origine ou d'éléments d'origine guerrière de l'économie, entre rapines et systèmes de dons. Pour en rester à une première approche, les changements introduits par l'état de guerre dans une marche économique "normale", sont, toujours selon Raimondo LURAGHI, de deux ordres, passifs et actifs.
 "Les changements passifs sont causés (...) par la simple existence de la guerre, laquelle influence de différentes façons toute la vie nationale. La seule présence de la guerre (sans prendre en considération le cas de pertes d'une partie du territoire national par invasion ennemie), suffit à influencer la production, les transports, le ravitaillement, aussi bien que l'offre et la demande - voire le marché -, la circulation monétaire et le revenu. C'est donc dans un milieu profondément altéré que le gouvernement du pays en guerre se trouve tout de suite obligé d'opérer, et ce milieu influence sa politique économique en tant qu'il exige une réponse immédiate par des mesures à prendre sans délai."
 Les changements actifs ou "engendrés par l'activité consciente de l'Etat" sont de deux sortes, interdépendants d'ailleurs, "Avant tout, il s'agit de réagir aux changements (passifs), de les endiguer, pour autant que possible éviter des effets qui, en endommageant sérieusement l'économie nationale, empêcheraient l'effort de guerre et, en démoralisant les citoyens, les assujettiraient à des tensions qui saperaient la résistance du front intérieur. Le premier problème (...) est d'assurer un ravitaillement plus ou moins régulier, en organisant des magasins de denrées de première nécessité, en contrôlant le marché alimentaire et en rationnant les vivres (...) et de s'assurer que les moyens de transport réservent une partie au moins de leur matériel roulant aux transports civils (...). Le deuxième problème est de concilier ce besoin avec la nécessité d'exercer le maximum  d'effort pour gagner la guerre. (...). C'est la mobilisation de toutes les ressources productives du pays en les amenant à soutenir l'effort de guerre, les ressources industrielles et agricoles, de même que les infrastructures de transports.
 L'auteur prend l'exemple de la guerre civile américaine de 1861-1865 pour étudier les différents éléments d'une économie de guerre. Il cite d'ailleurs comme conséquence qu'"on créa une gigantesque économie d'Etat, voire socialiste. ce fut une expérience d'une importance extrême pour l'avenir. En passant, on peut observer que l'organisation de l'économie de guerre marchait sur la voie de la centralisation et de l'étatisation, qui furent les bases des dictatures contemporaines."

       En fait, des économies de guerre se sont constitués déjà avant les différentes révolutions industrielles. Sans remonter à l'Antiquité, à l'Empire Romain, il suffit de jeter un oeil sur l'Europe,du XVIIème siècle, où selon Pierre LEON et ses collaborateurs (Histoire sociale et économique du monde) "progressivement, à partir de 1618, la plus grande partie de l'Europe entra dans un état de guerre." "Il y a le fait ponctuel, inéluctable des opérations militaires, des batailles, des sièges et des assauts de villes, des déplacements de troupes et des "gasts" divers perpétrés dans le plat pays. Plus largement, les Etats belligérants ont dû bander leurs forces pour soutenir l'effort, solliciter les ressources de leurs sujets, les orienter dans un seul but, fut-ce contre le vouloir profond des hommes, bref, imposer la cangue d'une économie de guerre. On devine, par tout ce qui a été dit du mécanisme des recettes et des dépenses des gouvernements, que l'ombre des mancenilliers s'est allongée, presque démesurément, sur les peuples".
  "Réorientation de l'économie. Elle s'imposait ipso facto aux contribuables. Sous deux aspects : l'obligation de travailler davantage ou de vendre plus pour payer l'impôt ; la restriction forcée des achats par la nécessité d'économiser dans le même but." "(...) l'Etat lui imprimait une autre marque en organisant la redistribution des revenus, et, d'abord, en se promouvant comme "grand entrepreneur" (...). Dans leur étude des mécanismes de l'économie de guerre, les auteurs se plaignant assez souvent du manque partiel de données économiques pour évaluer l'ampleur des affaires d'intendance des armées, comme de cerner de plus près le changement des structures économiques induites par la guerre. Ce qu'ils comprennent en tout cas, c'est que ces changements structurels perdurent après la guerre.
 Et c'est ce même phénomène, amplifié par les révolutions industrielles, qui se reproduisent après la Seconde Guerre Mondiale.

    Seymour MELMAN, dans ses études sur ce qu'il appelle "l'économie de guerre permanente", indique que le déclin relatif des Etats-Unis dans les années 1970, qu'il estimait bien engagé, est la conséquence du fonctionnement pendant 30 ans d'une économie de guerre façonnée sous le contrôle du gouvernement à côté du capitalisme civil. La nouvelle économie militaire étatisée, dont l'unique caractéristique inclue maximisation des coûts et subventions gouvernementales, a été construite au coeur même de l'économie, comme plateforme dominante dans le capitalisme américain. La compétence économique traditionnelle a été érodée par la direction étatique capitaliste qui élève une certaine inefficacité dans un dessein national, qui met hors de combat l'économie de marché. Cette vision, non perçue par les économistes dominants, hétérodoxe bien sûr, même au moment de la guerre du VietNam, se construit sur l'étude serrée des statistiques globales de l'économie américaine, notamment sur sa productivité, en même temps que sur l'étude des résultats financiers des entreprises engagées dans la production et de la recherche des armements, de même que sur l'attention constante accordée aux budgets militaires sur près de 50 ans.

  Avec le même constat sur le déclin relatif de l'économie américaine, Ernst MANDEL indique dans ses livres sur l'économie capitaliste, les caractéristiques de ce qu'il nomme "le troisième âge du capitalisme". Celui-ci "est caractérisé par des difficultés croissantes de mise en valeur (surcapitalisation, suraccumulation). L'Etat tente de les surmonter, du moins en partie, en assurant à ces capitaux des possibilités supplémentaires d'investissements rentables (rendus rentables par la garantie du profit par l'Etat ou par des subventions) dans la sphère d'armement, "l'industrie de l'environnement", l'infrastructure, etc, à une échelle inconnue jusqu'alors. Le troisième âge du capitalisme est caractérisé par le fait que le système est de plus en plus sujet à des crises économiques et sociales explosives menaçant directement sa survie. Dans cette période, l'Etat a pour fonction première de "gérer et amortir les crises", d'assurer un nombre fortement élargi de "conditions générales de production", et de garantir une mise en valeur plus aisée des capitaux excédentaires."

     La fin de la guerre froide n'a pas diminué l'importance de cette économique de guerre devenue permanente, qui a trouvé dans d'autres conflits armés les moyens de se maintenir (Guerre du Golfe, Guerre américaine d'Irak...). Cette forme d'économie-guerre qui compense en quelque sorte l'ample diminution des effectifs militaires (suppression de la conscription dans de nombreux pays, remplacement par les armées professionnelles - par ailleurs pouvant être très coûteuses...) par l'augmentation des coûts de recherche-développement d'armements de plus en plus sophistiqués, qui s'alimente par des relations demeurées conflictuelles entre Etats, ne doit pas faire oublier une autre forme d'économie de guerre, entretenue par des guerres civiles qui se sont multipliées ces dernières années.
    Jean-Christophe RUFIN, dans son étude serrée de ces différents conflits armés, distingue des économies de guerre fermées et des économies de guerre ouvertes.
 "On peut parler d'économies fermées dans tous les cas où une force de guérilla ou de rébellion opère à l'intérieur d'un territoire sans disposer d'autres ressources que celles qu'elle peut se procurer sur place." De la guerre populaire prolongée de Mao Tsé-Toung (1935 et années suivantes) en Chine, au "foco" castriste en Amérique Latine, ces économies fermées constitues une expérience non renouvelable, selon l'auteur qui, "très sèchement", écrit que ces économies isolées ne sont pas efficaces pour une faire triompher une révolte politique.
 "Dans un monde où les Etats peuvent, chez eux, à peu près tout se permettre, la frontière demeure une protection (...). Si un mouvement armé parvient à installer des bases arrières dans un pays voisin de celui où il opère militairement, il se retrouve d'un coup moins vulnérable". L'auteur cite les maquisards vietcongs comme les guérilleros d'Amilcar CABRAL. Il s'étend longuement sur les "sanctuaires humanitaires" organisés par les organisations internationales para-étatiques ou non gouvernementales, de ces vastes camps de réfugiés qui peuvent alimenter, comme en Palestine, une guérilla efficace et usante. Il existe également des économies de production, notamment lorsque ces "sanctuaires humanitaires" ne suffisent plus à l'alimentation humaine et financière des guérillas, de production de drogues par exemple ou d'autres activités criminelles (au sens international) qui parfois ancrent les mouvements les plus idéologiques dans la criminalité pure et simple (phénomène de l'industrie d'otages touristiques par exemple).

    Economies de guerre étatique et économies de guerre civile entretiennent ensemble un climat de conflictualité, qui renforce les politiques étatiques dans le sens d'une perpétuation de recherches-développements et de production d'armements de toutes sortes (des plus simples aux plus sophistiqués). Et ces économies s'intègrent, notamment via les circuits financiers aux économies civiles avec lesquelles elles peuvent entretenir dans certains secteurs à haute plus-value technologique (aéronautique, nucléaire, nanotechnologies, informatique...) des liens très étroits, proches d'une synergie parfois activement recherchée.

Sous la direction d'André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988, entrée Economie de guerre, de Raimondo LURAGHI. Sous la direction de Pierre LEON, Histoire économique et sociale du monde, tome 2, Les hésitations de la croissance, 1580-1730, Armand Colin, 1978. Seymour MELMAN, The Permanent War Economy, American Capitalism in Decline, 1974. Ernst MANDEL,Le troisième âge du capitalisme, tome 3, Union Générale d'Editions, 10/18, 1976. Sous la direction de François JEAN et Jean-Christophe RUFIN, Economie des guerres civiles, Hachette, collection Pluriel, 1996.

  ECONOMIUS
 
Relu le 26 octobre 2018
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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 15:37
   Plusieurs approches sont possibles lorsque l'on veut déterminer les influences économiques sur la conduite ou l'existence des guerres et inversement les causes et les conséquences économiques des guerres.
Ou même plus généralement encore sur toutes les relations entre Économie et Guerre.

          L'une d'elles peut essayer de confronter directement la pensée militaire ou stratégique à la pensée économique. C'est cette approche par exemple que tente Christian SCHMIDT (Penser la guerre, penser l'économie) en repérant les auteurs majeurs de stratégie qui réfléchissent sur l'économie ou à l'inverse les auteurs économiques majeurs qui intègrent la guerre dans leur doctrine. Il en dégage surtout trois, sur lesquels on aura l'occasion de revenir : Adam SMITH (La richesse des nations, 1776), Francis EDGEWORTH (Mathematical Psychics, 1881) et Jacques Antoine GUIBERT (Essai général de tactique, 1770).
           Une autre est de chercher les implications concernant la guerre (ou leur préparation) parmi les quatre grands courants économiques, à partir d'une lecture des théories économiques d'Adam SMITH, de Karl MARX, de John Maynard KEYNES et de Joseph Aloys SCHUMPETER. Non seulement à partir des écrits fondateurs, de l'utilisation pratique de ces écrits, mais aussi sur les théories et les attendus pratiques de leurs continuateurs, qui s'en écartent parfois plus ou moins. Rares sont les auteurs, comme Edmund SILBERNER ou Armelle LE BRAS-CHOPARD, qui explorent ces relations entre doctrines économiques et guerre.
           Une autre encore est de choisir une certaine profondeur historique, à la manière de Gaston BOUTHOUL (Traité de Polémologie) pour déterminer à la fois les causes et les conséquences économiques des guerres.
           Un approche plus contemporaine vise à comprendre comment les différents éléments d'une économie nationale, ou régionale, ou même de l'ensemble de l'économie planétaire, évoluent en fonction des dépenses militaires. Calculs économétriques et maniement (parfois délicat) des statistiques économiques sont les instruments d'une telle approche, comme celle que mène Jacques FONTANEL (L'économie des armes);
  
    Ces différentes approches peuvent être complétées par la prise en compte de la sociologie des doctrines et des pratiques économiques, à savoir la recherche des intérêts et des motivations personnels et collectifs de ces pensées économiques. L'influence des divers conflits sociaux et politiques permet de comprendre comment et pourquoi certaines idées sur les relations Économie et Guerre possèdent une influence plus ou moins importante sur les pratiques économiques.

     D'ores et déjà, on peut discerner plusieurs courants dominants en ce qui concerne la pensée économique et la guerre.
Deux options de présentation de dynamiques entre dépenses militaires, guerre et économie se confrontent constamment et traversent souvent les différents courants de la pensée économique. L'une prétend opérer un examen "objectif" des faits en mettant en évidence les effets bénéfiques des dépenses militaires sur la vitalité économique, voire les effets bénéfiques des guerres sur les progrès techniques et scientifiques. L'autre dénie ces effets, surtout sur le long terme, démontrant l'impact négatif des dépenses d'armement ou d'entretien des armées sur l'économie globale, notamment sur le moyen et le long terme et dénonce l'impact négatif des guerres sur la nature même des civilisations induites par celles-ci, que ce soit chez les vainqueurs ou chez les vaincus.
   Les débats entre ces deux options recoupent en grande partie les clivages entre militaristes et pacifistes - avec de très grandes nuances - dans presque toutes les formations politiques comme dans tous les grands courants d'opinion.

Christian SCHMIDT, Penser la guerre, penser l'économie, Editions Odile Jacob, 1991. Jacques FONTANEL, L'économie des armes, la Découverte/maspéro, 1983. Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, collection Points Economie, 2001. Georges DUBY, Guerriers et paysans VIIe-XIIe siècle, premier essor de l'économie européenne, Editions Gallimard, nrf, bibliothèque des histoires, 1973. Gaston BOUTHOUL, Traité de Polémologie, Sociologie des guerres, Bibliothèque scientifique Payot, 1991. Edmund SILBERNER, La guerre et la paix dans l'histoire des doctrines économiques, Editions Sirey, 1957. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994.

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Relu le 2 novembre 2018
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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 15:19

 

      Tout d'abord, on ne peut pas faire l'économie d'une définition des dépenses militaires, qui ne sont pas plus seulement des dépenses de guerre que des dépenses d'armements.
  La dimension du secteur militaire varie selon les périodes (guerre, paix, crise, tension internationale...). Ses limites et ce qu'il englobe sont généralement imprécis, même dans les études spécialisées.
Par l'expression "dépenses militaires", on englobe habituellement :
- le personnel civil et militaire (y compris les forces de réserve) employé dans les armées ;
- l'achat des matériels nécessaires à ces armées (armements bien sûr, mais aussi véhicules de tout genre, éléments informatiques... ) ;
 - les dépenses d'opération et d'entretien : manoeuvres, casernement, stockage et entretien de matériel ;
- les constructions d'installations militaires ;
- la recherche-développement (recherche fondamentale et appliquée, mise au point et amélioration du matériel) ;
- la fabrication des armements et du matériel militaire.
A cela, il convient d'ajouter :
- les forces para-militaires, leur entretien et leur formation (que ce soit de manière directe ou indirecte, par l'appel au mercenariat);
- la défense civile;
- le stockage des produits stratégiques;
- les usines d'armement en réserve;
- l'aide militaire à l'étranger.
  Cette double énumération montre que la frontière entre les secteurs civil et militaire est souvent arbitraire. Elle tente simplement de tenir compte des différents modes de comptabilisation qui varient selon les pays, encore de façon importante, malgré les efforts d'organes spécialisés des Nations Unies. C'est d'ailleurs pourquoi les organismes internationaux intéressés par ce type de problème fournissent des chiffres différents.

        Déjà les difficultés d'évaluation des dépenses militaires existaient en Grèce ancienne, si l'on s'en réfère aux études d'Yvon GARLAN. Les données sont certes imprécises pour savoir comment les bons comptes pouvaient faire les bons alliés dans les fréquentes guerres grecques, mais, comme le prouve les clauses d'"économie symmachique" contenues dans les traités d'alliance, c'était un source de préoccupations de la part des Cités, et aussi, on s'en doute, une source de conflits futurs. Le partage entre alliés des profits de guerre faisaient l'objet de calculs minutieux, compte tenu des forces engagées et des sollicitateurs de l'alliance, et sans doute des appétits des Cités engagées dans un conflit, ce que l'on appelle aujourd'hui joliment des buts économiques de guerre. Esclaves, biens des cités vaincues, partage des ports et liberté de navigation et de pêche, octroi d'une partie aux dieux et aux lieux saints, comptaient en face des vivres, des hommes et des armes fournis par l'une ou l'autre des Cités. Vu la fréquence des guerres, et malgré l'imprécision involontaire ou volontaire de ces "comptes", les biens et les esclaves mis en mouvement par ces guerres ont eu certainement une grande influence dans l'ensemble de l'économie.

        De nos jours, les études économiques, et même économétriques, se sont multipliées sur les relations entre activités militaires et économie. Selon Véronique NICOLINI, auteure d'une étude sur l'impact macro-économique et régional des dépenses militaires, dans la revue du Centre d'études en sciences sociales de la défense, qui dépend du ministère français de la défense, les effets des dépenses militaires sur l'activité économique demeure "un champ encore peu défriché où beaucoup d'approches théoriques, méthodologiques et empiriques sont encore à constituer." C'est sa conclusion d'une étude sur les différentes approches de ces effets : "modèle de demande", "modèles d'offre", modèles macro-économique et modèles régionaux. Nous aurons bien sûr à revenir sur les résultats de la mise en oeuvre de ces différents modèles comme de leur théorie. On peut dire ici seulement que les simulations des modèles macro-écononométriques soulignent l'impact négatif à court terme d'une réduction des dépenses militaires sur la croissance économique en raison de la baisse directe de la demande en fournitures à objet militaire. Mais à long terme, avec le soutien de programmes de reconversion des hommes, des matériels et des sites, cette réduction peut être profitable à tous par le transfert des ressources du secteur lié à la défense au secteur civil. Cette conclusion, écrite en 2000, dans la période où l'on attendait les fruits de la fin de la guerre froide, pour intéressante qu'elle soit, n'évite pas de se poser des questions fondamentales sur le type de croissance favorisé par les dépenses militaires, et bien entendu plus largement du type de société.
      Ce qui est certain, c'est que le poids de ce que le Président EISENHOWER appelait, à la fin de son mandat, le complexe militaro-industriel, surtout depuis le début du XXème siècle (sans préjuger du poids des dépenses de guerre des époques précédentes), possède une incidence multiple sur l'économie.

 Yvon GARLAN, Guerre et économie en Grèce ancienne, La découverte/poche, 1999. Véronique NICOLINI, Quel est l'impact macro-économique et régional des dépenses militaires?, Les forums de C2SD, du Centre d'études en sciences sociales de la défense, 2000. A noter que beaucoup de textes de ce Centre sont disponibles sur Internet, gratuitement (service public) : www.c2sd.defense.gouv.fr.

                                                                                                                ECONOMIUS
 

 

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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 11:49

       Nous sommes tellement habitués à regarder l'économie comme une simple circulation des marchandises - quotidiennement nous donnons de l'argent contre des biens et des services - que nous ne voyons plus la réalité des choses.

       Il existe tellement d'intermédiaires entre le fruit ou le légume que nous achetons et la monnaie que nous donnons pour l'acquérir que nous ne voyons plus, nous n'imaginons même plus, qu'à l'origine de ce fruit et de ce légume, il y a le travail de la terre pour le faire grandir et le récolter, il y a le travail d'hommes et de femmes avec lesquels au bout du compte nous échangeons notre propre travail contre ce fruit et ce légume. C'est contre ce brouillage de la réalité que des économistes comme David RICARDO (1772-1823) et Karl MARX (1818-1883) ont réfléchi à ce travail, à la valeur de ce travail, derrière la valeur de la marchandise, aux faux semblants de la circulation de la marchandise et de la monnaie.

     Toute la discussion que Karl MARX entreprend contre Pierre Joseph PROUDHON (1809-1865) dans "Misère de la philosophie" (1847), en réponse au "Philosophie de la misère" de son rival, tourne autour de cette découverte scientifique que constitue la nature de la marchandise comme valeur d'usage et comme valeur d'échange.
   "Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu'elle lui soit absolument nécessaire.
Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources : de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Tels sont les statues ou les tableaux précieux, etc. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.
Ils ne forment cependant qu'une très petite quantité des marchandises qu'on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l'on désire posséder étant le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie nécessaire pour les créer.
Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable et des principes qui règlent leur prix relatif, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n'est contrariée par aucune entrave" (David RICARDO, Principes de l'économie politique, 1839)
Et plus loin :
"Toute économie dans le travail (...) ne manque jamais de faire baisser la valeur relative, d'une marchandise, soit que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l'objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production.
Par conséquent, tant qu'une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson et à l'autre autant de gibier, le taux naturel des prix respectifs d'échange restera toujours le même, quelle que soit, d'ailleurs, la variation dans les salaires et dans le profit, et malgré tous les effets de l'accumulation du capital.
Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire à leur production comme la règle qui détermine les quantités respectives des marchandises que l'on doit donner en échange pour d'autres : mais nous n'avons pas prétendu (...) qu'il y eût pas dans le prix courant des marchandises quelque déviation accidentelle et passagère de ce prix primitif et naturel.
Ce sont les frais de production qui règlent, en dernière analyse, les prix des choses, et non, comme on l'a souvent avancé, la proportion entre l'offre et la demande."

      Dans ce même ouvrage, "Misère de la philosophie", Karl MARX s'attaque à la métaphysique de l'économie politique, entreprise interminable puisqu'elle se poursuit dans le livre Trois de son monument, "Le Capital" (1864-1875) où il résume comment le fétichisme se déploie pleinement (Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez MARX).
 "Ce qui distingue tout particulièrement l'économie capitaliste, c'est que la production de la plus-value est son but immédiat et son mobile déterminant. Le capital produit essentiellement du capital, et il ne le fait que dans la mesure où il produit de la plus-value, puis de la transformation de la plus-value en profit, nous avons vu comment, sur cette base, se constitue un mode de production particulier à l'ére capitaliste, une forme particulière du développement de la productivité sociale du travail ; mais ces forces productives se dressent face au travailleur comme des puissances autonomes du capital et s'opposent directement à son développement individuel. La production en vue de la valeur et de la plus-value implique, comme nous l'a montré l'analyse antérieure, la tendance, toujours opérante, à réduire le temps de travail nécessaire à la production d'une marchandise, c'est-à-dire sa valeur. La tendance à réduire le coût de production à son minimum devient le levier le plus puissant de l'accroissement de la productivité sociale du travail ; mais ce processus prend ici l'apparence d'un accroissement constant de la productivité du capital.
L'autorité que le capitaliste assume en tant que personnification du capital dans le processus direct de la production, la fonction sociale qu'il exerce comme directeur et maitre de la production, diffèrent essentiellement de l'autorité fondée sur le système esclavagiste, féodal, etc.
Sur la base de la production capitaliste, la masse des producteurs directs affronte le caractère social de leur production sous forme d'une sévère autorité dirigeante et d'un mécanisme social complètement organisé et hiérarchisé du processus de travail ; mais cette autorité n'appartient à ses détenteurs qu'en tant qu'ils personnifient les conditions de travail vis-à-vis du travail, et non, comme dans les anciens modes de production, en tant qu'ils agissent comme maîtres politiques ou théocratiques. En revanche, il règne parmi les détenteurs de cette autorité, les capitalistes eux-mêmes, qui ne s'affrontent qu'en tant que propriétaires de marchandises, l'anarchie la plus complète, au sein de laquelle la cohésion sociale de la production s'affirme uniquement comme loi naturelle toute-puissante vis-à-vis de l'arbitraire individuel." (Karl MARX, Le Capital, Livre 3, chapitre XXVIII).

       Aujourd'hui que le marxisme s'est dévalorisé à cause de l'expérience "soviétique" à l'Est, il nous faut peut-être revenir à RICARDO, parcourir de nouveau le cheminement intellectuel de Karl MARX pour comprendre comment on en arrive à une manipulation financière de la valeur des marchandises. Lorsque le trader s'attaque sur le marché aux prix des produits alimentaires, il s'attaque indirectement mais pleinement à ceux qui les ont produits et à ceux qui veulent les consommer. Il faut commencer par se débarrasser d'une vision niaise et partiale de l'économie comme équilibre des marchés entre l'offre et la demande pour atteindre les relations réelles, les conflits réels, les rapports de production réels.
Dès l'ébauche des "principes d'une critique de l'économie politique" (1857-1858), Karl MARX affirme la "nécessité d'une analyse exacte de la notion de capital, notion fondamentale de l'économie moderne, laquelle, tout comme le capital lui-même, est à la fois la base et le reflet abstrait de la société bourgeoise".

        La mystification qu'est la présentation du rapport entre les personnes dans leur travail sous l'aspect d'un rapport entre les choses et entre ces choses et les personnes continue encore de faire illusion dans une société mondialisée où l'ensemble des médias ont les yeux rivés sur des indices économiques et des statistiques financières. Comme le dit si bien Georges LABICA dans le "Dictionnaire critique du marxisme" : "Il ne parait pas possible de réduire, comme l'a fait une certaine tradition marxiste, la théorie du fétichisme à une problématique de l'aliénation/réification ; la réalité demeure bien celle de l'exploitation, que le procès d'échange ne masque pas au point d'en faire disparaître les contradictions, y compris au niveau des formes idéologiques".
       Malgré les chapes de plomb officielles qui veulent nous faire oublier les réalités, l'intensification des crises du système mondial capitaliste financier finit par donner corps aux réflexions de David RICARDO, de Karl MARX et de leurs continuateurs.

  Karl MARX, Misère de la philosophie, 1848 (Editions Sociales, 1977); Le Capital, 1864-1875, (Bibliothèque de la Pléiade, 1968). Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez Marx, Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, 2006. Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

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