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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 17:59

            Les partisans et adversaires de la thèse des dépenses militaires stimulant  de la croissance économique s'affrontent, notamment chez les économistes keynésiens. Si John Maynard KEYNES n'écrit pas directement sur le rôle structurel des dépenses militaires - comprises surtout comme dépenses d'armement, même si certains auteurs semblent faire y entrer l'intégralité des composantes des dépenses militaires - et s'intéresse surtout au rôle de l'épargne monétaire dans le soutien de la croissance, le débat entre keynésiens, jusque dans l'interprétation d'oeuvres du fondateur de leur école, fait rage depuis ses débuts. 

 

           La littérature favorable à cette thèse commence dès 1941, avec l'ouvrage d' Alvin HANSEN (1887-1975), Fiscal Policy and Business Cycles (publié chez Norton and Cie à New York).

Cet auteur écrit notamment : "En plus de : a) la création de services publics, b) l'amélioration de l'efficience, les dépenses publiques peuvent également être génératrices de revenus dans la mesure où elles augmentent le revenu et l'emploi. En fait, de ce dernier point de vue, les dépenses publiques qui ne sont ni utiles ni efficientes (telles que les "dépenses" de guerre) peuvent néanmoins être tout à fait efficaces ("effective")... Ainsi, les guerres ne stimulent pas seulement l'emploi... elles peuvent stimuler l'investissement privé après la fin de la guerre en provoquant des pénuries dans le secteur du logement ou dans d'autres secteurs". (cité par Claude SERFATI). En 1964, le même auteur reprend cette hypothèse (Business Cycles and National Income, publié chez Norton and Cie, New York) en dressant un bilan de la croissance américaine d'après-guerre. Dans une première période (1948-1956), la croissance repose selon lui sur "des facteurs spontanés du développement autonome", au premier rang desquels figurent les dépenses militaires. 

 Les dépenses militaires, comme toute dépense publique, exercent un effet multiplicateur sur le revenu national et l'emploi, et sans elles, le revenu national aurait été plus faible que constaté. Elles constituent un passage obligé pour mettre en place des mesures sociales qui constituent des "stabilisateurs incorporés" de la croissance économique, Car au sortir de la guerre, les capacités de production américaines deviennent brutalement excédentaires. Il va sans dire que cet "expert" est très écouté des autorités militaires des États-Unis. 

 

              Cette argumentation est reprise par la suite dans les années 1980 sur trois points :

- la réalisation du plein emploi ;

- le plein emploi des capacités de production ;

- la supériorité des dépenses militaires sur les dépenses publiques civiles.

              Des économistes comme G. ADAMS et D. GOLD (Depense Spending and the American Economy, in Defense economics, 1990), William DOMKE et C. M. EICHENBERG (The Illusions of choice, Defense and Welfare in Advanced Industrial Democraties, 1948-1978, in The American Political Science Review, 1983), James TOBIN... appuient cette vision des choses, sans dire que les dépenses militaires soient plus efficaces que d'autres dépenses publiques. D'autres auteurs considèrent, comme C. L. SHULTZE (Economics Effects of the Defense Budget, in The Brookings Bulletin, 1981), la supériorité des dépenses de défense comme réelle : la concentration de la demande sur un petit nombre de fournisseurs en armements est à mettre en relation avec l'équivalent civil qui concerne une grande variété d'industries. En conséquence, une hausse des dépenses militaires possède un effet multiplicateur plus important car les firmes concernées y réagissent favorablement par des programmes accélérés d'investissement dès leur annonce dans l'espoir de décrocher les contrats. Ils soutiennent donc le programme du Président Ronald REAGAN d'augmentation très forte des dépenses militaires (programme guerre des étoiles par exemple). Autre argument en faveur des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles publiques : un haut niveau de dépenses civiles est en règle générale accompagné d'un déficit budgétaire élevé. Cette situation entraine une accélération de l'inflation, et un effet d'éviction sur le marché financier. L'argument de défense nationale permet de faire appel à de nouveaux impôts ou à un appel à l'épargne privée qui permet de financer le déficit budgétaire. (Claude SERFATI).

 

              Cette argumentation est vivement critiquée à l'intérieur du système keynésien par des auteurs comme K K KURIHARA et  M KALECKI. Ils nient cet effet stimulant sur l'économie. 

Ainsi K. K. KURIHARA (Applied Dynamics Economics, Allen, 1963), estime que les dépenses militaires servent à des productions qui n'entrent pas en concurrence avec les entreprises privées et sont donc parfaitement acceptées par elles, en raison de l'effet multiplicateur provoqué par les recettes des entreprises contractantes. De plus, ce sont des dépenses improductives (ne servant à alimenter ni le secteur de la consommation, ni le secteur de la production), qui ne viennent pas augmenter les capacités productives et de ce fait, ne diminuent pas l'efficacité marginale du capital. Elles induisent un climat de confiance indispensable. Mais il est illusoire par ailleurs de penser qu'un budget militaire massif puisse servir de support à une politique de croissance stable. La hausse de l'investissement public a un double effet : elle est génératrice de revenu via le multiplicateur. Mais elle contribue également à l'augmentation des capacités de production. Or, les dépenses militaires n'exercent que le premier effet. Une relance ou une politique de stabilisation de la croissance par une hausse des dépenses militaires provoque un déséquilibre entre la demande effective qui augmente (effet revenu) et les capacités de production qui demeurent étales ou faiblement croissantes (effet-capacités de production). 

Michal KALECKI (The last phase in the transformation of capitalism, Monthly Review Press, 1972, and The Baroque Arsenal, Abacus, 1983), considéré par M. C. SAWYER par exemple plus comme un "marxiste idiosyncratique" que comme un véritable keynésien, développe une argumentation qui fait des dépenses militaires une forme adéquate pour prévenir la crise du surinvestissement qui menace le capitalisme, mais au détriment de la consommation des travailleurs. L'effet stimulant sur la croissance économique dans ces conditions ne peut être durable.

 

              C'est surtout en fin de compte une évaluation critique qui domine chez les post-keynésien (Claude SERFATI), comme E. E. DOMAR (Essays in the Theory of Economic Growth) : "Les dépenses publiques sont la forme la plus difficile des trois (formes de dépenses, consommation, investissement, dépenses publiques) car nous n'avons aucune théorie des dépenses publiques. En son absence, nous pouvons nous contenter de les placer au-dessus des deux autres et en faire un facteur exogène, les fusionner avec les dépenses de consommation... ou les considérer en interrelation avec les autres types de dépenses". Comme tous les keynésiens adoptent une problématique de demande effective, ils considèrent que les dépenses militaires stimulent la demande effective et la croissance économique soit parce qu'elles sont génératrices de nouvelles capacités de production (HANSEN), soit parce qu'elles permettent l'utilisation de capacités de production potentiellement excédentaires (KALECKI). En dépit de tous les efforts de modélisation mathématique et l'apport de l'économétrique, il semble bien que nous soyons obligé de constater la pauvreté relative de toutes leurs études. 

Claude SERFATI, par ailleurs,  formule ou reprend deux critiques de la focalisation keynésienne sur la demande effective pour analyser l'impact des dépenses militaires :

- Une sous-estimation des problèmes de rentabilité et de mise en valeur du capital investi ;

- Un obscurcissement de l'impact des dépenses militaires sur l'accumulation du capital par une approche de celles-ci en tant que composante de la demande agrégée.

 

       La plupart des économistes qui se réfèrent à une approche par l'accumulation du capital considèrent que les dépenses militaires jouent un rôle stimulant, même s'il est critiquable, sur l'accumulation du capital. Paul  BARAN et Paul SWEEZY (notamment dans Le capitalisme monopolistique, Maspéro, 1968) soulignent l'aspect temporaire et partiel qu'elles apportent aux difficultés du capitalisme. Surtout chez les économistes proches du marxisme, même s'ils empruntent certaines de leurs catégories à KEYNES, nous retrouvons quelques idées communes (Claude SERFATI) :

- Le capitalisme connaît une contradiction croissante entre production et consommation. La production connait une gigantesque croissance grâce aux gains de productivité considérables, tandis que la consommation a pour limite le pouvoir d'achat disponible, constitué en grande partie par les revenus des salariés. Cette menace de surproduction peut être différée par une demande accrue de l'État, qui permet d'utiliser les capacités de production et d'accroître la rentabilité des capitaux investis.

- Les dépenses militaires constituent une forme "optimale" de réponse à cette demande insuffisante ;

- le rôle de parade des dépenses militaires peut aller jusqu'à freiner la chute du taux de profit (T. RIDELL, Marxisme and Military Spending, Journal of Post-Keynesian Economics, 1986), et même contribuer à un élargissement de l'accumulation aussi longtemps qu'il existe des capacités de production inemployées (Ernest MANDEL).

    Claude SERFATY reprend ce type d'analyse, qu'il qualifie de "keynésio-marxiste", en la critiquant sur trois angles, avant d'entreprendre une vaste étude sur ce qu'il appelle le "méso-système" de l'armement. Ainsi il pointe l'identification un peu rapide entre augmentation de la production et accumulation de capital, la confusion des niveaux micro et macro-économiques (si pour l'entreprise d'armement, les commandes d'État ouvrent la voie au profit, l'ensemble de l'économie se voit ponctionnée par les capitaux nécessaires à l'augmentation du budget de la défense) et l'approche un peu trop "instrumentale" de l'État, qui possède tout de même une capacité autonome d'action, sur la répartition du revenu national entre dépenses sociales et dépenses militaires, et qui "pense" les dépenses militaires d'abord en termes d'efficacité politico-militaire. 

 

         Dans son Rapport sur l'utilité des guerres, J K GALBRAITH développe une argumentation "jusqu'au-boutiste" sur le rôle des dépenses militaires dans l'économie.

"On a toujours associé la production d'engins destinés à la production de masse avec la notion de "gaspillage" économique. Le terme est péjoratif, puisqu'il implique un échec dans le fonctionnement de l'économie. Mais aucune activité humaine ne peut être considérée comme du gaspillage dans la mesure où elle remplit les objectifs qu'elle s'est fixé dans son propre contexte. Les mots de "gaspillage nécessaire", appliqués non seulement aux dépenses militaires mais à la plupart des activités commerciales "improductives" de notre société, constituent une contradiction dans les termes. (...) Or dans le cas du "gaspillage" militaire, il est évident que l'utilité sociale est manifeste. Cela provient du fait que le "gaspillage" de la production de guerre s'accomplit complètement en dehors des cadres de l'économie de l'offre et de la demande. En tant que tel, ce "gaspillage" constitue le seul secteur important de l'économie globale qui soit sujet à un contrôle complet et discrétionnaire de la part de l'autorité centrale. Si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu'il n'est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l'équité dans la distribution des biens à l'intérieur de ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d'une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies. Le fait que la guerre soit un "gaspillage" est précisément ce qui la rend susceptible de remplir ses propres fonctions. Et plus vite l'économie accomplit des progrès, plus lourd doit être ce volant de secours. Cette fonction est souvent considérée, d'une façon simpliste, comme un moyen d'écouler les surplus. (...) (L'auteur cite alors le rapport d'un groupe d'experts réunis par l'Agence de l'armée américaine pour le Désarmement et le Contrôle, en 1965 qui conclue que "l'extension considérable du secteur public, depuis la Seconde Guerre Mondiale, a fourni une protection supplémentaire contre la dépression, du fait que ce secteur n'est pas sensible aux contractions qui peuvent se produire dans le secteur privé, et qu'il a fourni une sorte de pare-choc ou de balancier de l'économie").

La fonction principale de la guerre en matière économique est bien, selon nous, qu'elle fournit un balancier de cette sorte. Il ne faut pas confondre cette fonction avec les formes variées du contrôle de l'économie qui peuvent s'exercer par la fiscalité, aucune de ces formes ne mettant en jeu un nombre important de personnes et d'unités de production. Il ne faut pas la confondre non plus avec les dépenses massives auxquelles peut se livrer un gouvernement en matière de programmes sociaux ; une fois mis en train, ces programmes deviennent normalement des parties intégrantes de l'économie et ne sont plus sujets à un contrôle discrétionnaire. Cependant, même dans le contexte d'une économie complètement civile, la guerre ne peut pas être seulement considérée comme un "gaspillage". Sans une économie de guerre datant de loin, et sans ses fréquents éclatements qui prennent la forme de guerres ouvertes et de grande ampleur, la plupart des plus importants progrès de l'industrie qu'a connu l'histoire n'auraient pas eu lieu, à commencer par le développement de l'industrie de l'acier. La technique des armes donne ses structures à l'économie. (...) Il faut aussi noter que la production de guerre comporte un effet stimulant absolument certain en dehors de son propre domaine. Loin de constituer une brèche de "gaspillage" dans l'économie, les dépenses de guerre, (...) ont été un facteur positif dans l'accroissement du produit national brut comme dans celui de la productivité individuelle. (...)."

J. K. GALBRAITH, dans un style provocateur, reprend là en fait les principaux arguments de progrès économique en faveur de la production des armements, et a contrario, dans beaucoup d'endroits du texte s'attaque aux effets désastreux sur l'économie qu'aurait la reconversion des industries militaires en industries civiles...

 

       Jacques FONTANEL résume les conceptions des économistes keynésiens. Il distingue les économies de sous-emploi de celle de plein-emploi :

- En situation de sous-emploi, les dépenses militaires exercent un effet positif sur la croissance économique, car elles réduisent le chômage, elles relancent l'activité des entreprises d'armement et maintiennent le financement de la recherche-développement. Elles provoquent lorsqu'elles sont en hausse, le fameux "effet multiplicateur". Mais la relance par les dépenses publiques peut aussi s'exercer par les activités civiles (santé, éducation, etc) et les dépenses militaires peuvent accroître la demande de matériels d'armement sans que l'offre des secteurs industriels soit en mesure d'y faire face, provoquant ainsi un essor des importations et des tensions inflationnistes ; la crise économique peut alors s'aggraver car la balance des paiements se dégrade alors que s'exerce parallèlement une nouvelle poussée des prix.

- En situation de plein-emploi, le problème du choix entre différentes dépenses publiques ressurgit (sociales/militaires). Les dépenses publiques et privées sont en concurrence. Les dépenses militaires participent alors largement au développement de l'inflation (déficit budgétaire, création monétaire, augmentation de la demande sans offre correspondante - les industries de consommation ne pouvant suivre car des fonds sont soustraits des investissements qu'elles devraient faire, faible sensibilité à la réduction des coût, détournement de moyens financiers considérables). Si tous les experts s'accordent à considérer, selon Jacques FONTANEL, que les dépenses militaires jouent un rôle négatif sur l'économie d'un pays de plein emploi, cela n'indique pas pour autant que cet effort soit inutile. La population d'un pays peut accepter le risque de l'inflation pour sa défense et sa sécurité (rôle de l'État).

    Pour Christian SCHMIDT (Guerre et économie, Études polémologiques, 1974), l'augmentation des dépenses militaires ne coïncide pas nécessairement avec une accélération de l'inflation. Pour l'ONU, par contre (Étude des rapports entre désarmement et développement, 1981), les dépenses militaires possèdent une influence inflationniste sur les économies occidentales et sur les pays en voie de développement.

   En conclusion, Jacques FONTANEL pense qu'il est vain de penser que les dépenses militaires puissent servir d'instrument de régulation de l'activité économique, d'une part parce que leur action sur la conjoncture est souvent perverse, d'autre part parce qu'elles favorisent, à terme, le développement de conflits armés.

 

         Dans un Avis du Conseil économique et social français datant de 2007, nous pouvons lire le constat balancé entre un effet multiplicateur à optimiser d'une part et des effets d'éviction et des externalités, d'autre part.

  Au chapitre d'un effet multiplicateur à optimiser : La Défense mobilise des ressources publiques importantes pour rémunérer des emplois civils et militaires qui apportent des revenus aux ménages, acquérir des équipements qui sont les débouchés de groupes industriels, procéder à des achats et des dépenses de fonctionnement qui font le chiffre d'affaires d'entreprises. L'hypothèse d'une détermination de l'activité par la demande globale implique qu'un supplément de dépenses militaires exerce un effet multiplicateur, d'autant plus élevé que "la propension à consommer" est très élevée. Une série de facteurs peuvent toutefois limiter cet effet : il ne s'exerce que dans l'hypothèse de sous-emploi, il suppose que l'expansion de la dépense publique soit accompagnée au plan monétaire, sinon l'augmentation du taux d'intérêt induit une certaine "éviction" de l'investissement privé, le financement de ces dépenses par l'impôt réduit la valeur du multiplicateur et enfin celui-ci peut être réduit encore par des "fuites" résultant des importations additionnelles nécessaires qui peuvent résulter du supplément de la demande. A noter que cet effet multiplicateur est induit pour toute dépense publique, qu'elle soit civile ou militaire. Il s'avère, en réalité, que les retombées des dépenses de Défense sont de moindre ampleur que celles d'autres dépenses publiques (social, éducation).

  Au chapitre des effets d'éviction et des externalités : le long terme se caractérise à la fois par l'aboutissement des différents processus d'ajustement et le jeu des mécanismes d'accumulation du capital et des connaissances dont résulte la croissance. Les dépenses militaires apparaissent alors comme une sortie nette du circuit économique, puisqu'elles ne contribuent ni à l'accumulation du capital ni au renouvellement de la force de travail.

L'avis fait référence lui aussi aux études de Paul BARAN et de Paul SWEEZY qui voient dans la montée des dépenses militaires un moyen de pallier à l'insuffisance de la demande globale. Mais il s'agit d'une absorption improductive de ressources qui est plus ou moins importantes selon qu'elle s'exerce en réduction de l'investissement ou de la consommation. Et réduit soit le volume du capital - et donc celui du produit  par tête -, soit la consommation par tête. Sans pour autant influer  à l'équilibre de long terme, sur leur taux de croissance. Au contraire, l'adoption d'une perspective de croissance "endogène" depuis la fin des années 1980 a conduit à réhabiliter la dimension productive des dépenses publiques, tant en termes d'infrastructure que d'éducation ou de Recherche et Développement. La croissance est dite endogène si elle peut être auto-entretenue, du fait de l'existence de rendements non décroissants pour des facteurs accumulables. Le progrès technologiques étant au coeur de la croissance et les dépenses d'équipement de Défense ayant partie liée avec les hautes technologies, les dépenses militaires peuvent avoir un effet d'entraînement sur la croissance dans les pays producteurs. La réévaluation de l'impact de cette dépense va mettre en oeuvre principalement deux mécanismes opposés :

- d'un côté, l'existence d'effets d'externalité, de retombées positives pour la compétence technologique nationale et l'avancée des technologies génériques de la recherche et du développement liées à la Défense (laser, technologie des réseaux, etc) ;

- en sens inverse, l'effort de Défense peut se réaliser au détriment d'autres catégories de dépenses publiques si son augmentation est supérieure à celle des impôts ou de la dette, comme dans le cas de l'administration américaine actuelle. Il peut absorber des ressources, en particulier de chercheurs et de techniciens représentant un capital humain très qualifié, et exercer un effet d'éviction sur les activités de Recherche et Développement civiles ou génériques.

  Les auteurs sont assez divisés sur cette question.

         Des études économétriques ont été menées pour les différentes formes d'économie, pour l'économie américaine, pour les pays développés en général et pour les pays en voie de développement. Les dépenses d'armement possèdent des effets différents d'une zone économique à l'autre. Elles infirment et confirment certains arguments avancés (de manière très différenciées) dans un sens ou dans l'autre sur l'impact des dépenses militaires sur la croissance économique. Il convient à ce sujet de noter la rareté relative des études effectuées pour l'ensemble d'une économie et pour le long terme. Nous trouvons par contre à foison des études de cas et des suivis budgétaires, notamment dans l'administration américaine. Par ailleurs, les analystes se heurtent parfois à des difficultés conceptuelles : choix d'analyse micro-économique comme les études de "cas" d'industrie d'armements ou d'analyse macro-économique qui exige de manier des agrégats peu adaptés. Il existe toujours, en matière de défense, un vrai problème de disponibilité de sources d'information, ce qui est aggravé par des problèmes de correspondances des appareils statistiques nationaux lorsqu'on veut avoir une vision globale et mondiale.

          La validité des modèles macroéconomiques, pouvons-nous lire dans l'Avis précédemment cité de 2007, "a été souvent questionnée du fait des problèmes à surmonter au niveau de la sélection de l'information, des comparaisons internationales, du choix de l'horizon temporel, des variables étudiées et de la méthode économétrique utilisée : ainsi, l'effet favorable des dépenses militaires est-il renversé si l'investissement est évincé par des dépenses militaires, mais conforté si ces dépenses, par l'effet de demande qu'elles exercent, contribuent à encourager l'investissement. Plusieurs économistes de renom se sont pourtant attachés à analyser les conséquences économiques d'un désarmement à partir de grands modèles macroéconomiques internationaux, comme le World Model de LEONTIEF et DUCHIN pour l'analyse de l'impact d'un désarmement des pays industrialisés, avec transfert des sommes épargnées vers les pays en développement."

 

Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995. Jacques FONTANEl, L'économie des armes, La Découverte/Maspéro, collection Repères, 1983. J. K. GALBRAITH, la paix indésirable? Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy, 1968. République Française, Avis et Rapports du Conseil Economique et Social, L'impact économique de la défense, 2007, présenté par Henri FELTZ ( A noter la très large contribution à cet Avis de Jean-Paul HEBERT (EHESS) et de Jean-Pierre AUBERT, délégués interministériel aux restructurations de défense.)

 

                                                                                                                                                                 ECONOMIUS

 

Relu le 1er février 2020

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 11:50

           L'économiste autrichien Joseph Aloys SCHUMPETER est considéré comme le chef de file de toute une série d'économistes "hérétiques" qui refusent à la fois des enseignements "définitifs" des écoles libérales, keynésiennes et marxistes, tout en y puisant une grande partie de leur inspiration. Il ne fonde pas à proprement parler une "école" économique et se situe comme l'un des derniers grands économistes "généralistes" qui refusent les frontières entre disciplines.

Aussi son oeuvre, de La théorie de l'évolution économique de 1912 à son Histoire de l'analyse économique (inachevée, publiée en 1954) est emplie de considérations sociologiques. Même s'il eu pour maîtres BOHM-BAWERK, MENGER et Von WIESER, auquel il faut ajouter COURNOT, QUESNAY et WALRAS, il déborde de loin la seule analyse économique pour comprendre le capitalisme. il ne s'agit pas pour lui de rechercher les conditions de l'équilibre mais plutôt les lois du changement. Se situant dans le débat entre tenants du marxisme et tenants de l'économie politique libérale emprunteurs de notions keynésiennes, il dégage les éléments d'une comparaison critique entre capitalisme et socialisme.

C'est d'ailleurs en plein conflit mondial et en pleine gestation de qui sera la guerre froide, qu'il publie son oeuvre maîtresse et récapitulatrice, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Son oeuvre englobe plusieurs niveaux de rationalité (jean-Marie ALBERTINI), et veut communiquer une vision systémique, dotée d'une grande profondeur historique. Joseph SCHUMPETER réfute la possibilité d'une "science économique" pure, qui serait dégagée des conflits sociaux et préfère rechercher les enchaînements dynamiques des structures qui reflètent réellement la réalité socio-économique. Plutôt favorable au capitalisme, il constate avec regret que les évolutions sociales tendent plutôt vers le socialisme. De nombreux écrits ne parviennent traduites en France que relativement tardivement, ou ne le sont même pas encore, et son influence se mesure plutôt aux États-Unis (Université de Harvard) où il réside de 1932 à 1950.

 

             Théorie de l'évolution économique de 1912 n'est pas son premier ouvrage, même si c'est celui qui le fait connaître dans le monde universitaire (Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalokonomie date de 1908).

Dès le début, l'auteur affirme son penchant pour l'hérésie ; il prend à contre-pied toute l'économie politique qui recherche les conditions de l'équilibre. Au centre du circuit économique, se trouve le capital. "Le capital n'est rien d'autre que le levier qui permet à l'entrepreneur de soumettre à sa domination les biens concrets dont il a besoin, rien d'autre qu'un moyen de disposer des biens en vue de fins nouvelles, ou qu'un moyen d'imprimer à la production sa nouvelle direction". D'emblée, Joseph SCHUMPETER situe l'action de l'entrepreneur au premier plan du système capitaliste, et cela dans un contexte de conflits de volonté entre entrepreneurs qui veulent tous disposer des fonds de pouvoir d'achat suivant des directions différentes et concurrentes. "Nous définirons donc le capital comme la somme de monnaie et d'autres moyens de paiement, qui est toujours disponible pour être concédée à l'entrepreneur".  L'économie se présente comme une succession d'équilibres, ou plutôt de déséquilibres, le passage d'un équilibre à un autre se faisant sous forme de crise, où les vagues de l'essor de production s'oppose aux vagues précédentes, les vagues nouvelles succèdent aux vagues anciennes. L'équilibre est toujours menacé car l'essor est continuel.

 

             Economie, Doctrine and Method, de 1954 est la traduction anglaise d'un ouvrage paru en 1914.

 

                L'essai de 1918 sur La crise de l'État fiscal, a pour point de départ les difficultés financières de l'État faisant suite à une guerre., qui obligent à sortir du système économique antérieurement en vigueur. "Ce système économique se présentait d'ailleurs comme un agrégat d'éléments disparates et ne méritait guère que par abstraction la dénomination d'"économie de libre concurrence". Cependant, toutes les réussites et tout le dynamisme qu'on pouvait porter à son actif relevaient de ce qu'il comptait encore de libre concurrence, en dépit des tentatives dirigistes de l'État qui se sont manifestées (...) dès avant la guerre et que celle-ci n'a fait que renforcer. Ce système économique va-t-il et doit-il s'écrouler sous le poids des dépenses de guerre ou faut-il que l'État intervienne pour le transformer en quelque chose de nouveau? Dans bien des cas, ce n'est pas l'analyse sereine qui dicte la réponse à cette question. Comme dans d'autres domaines, chacun attend des suites de la guerre la réalisation de ses désirs particuliers : pour les uns l'effondrement du grand capitalisme dont la guerre n'aurait été que l'aboutissement, pour d'autres une liberté économique plus grande qu'auparavant, pour d'autres encore une "économie dirigée" mise au point par les "experts". Il était inévitable, ajoute-t-on, qu'on en arrivât là parce que l'État (...) ou l'économie libérale (...) a échoué. Ni les uns ni les autres, et encore moins les socialistes, ne tentent de fonder ce jugement à l'aide d'arguments qui relèverait un tant soit peu de la démarche scientifique". L'auteur tente de comprendre ce que signifie véritablement la "faillite de l'État fiscal", question tragique en Autriche de cette époque, et quelles conséquences il faut en tirer. Il plaide pour une sociologie des finances qui permette de le faire, dans une perspective sur le long terme, en commençant par la fin du Moyen-Age. L'étude de l'histoire fiscale montre que l'acceptation des impôts n'impliquait pas la généralité de l'obligation fiscale, ni tout le temps, ni dans la totalité de l'espace occupé par une autorité, ni tout le monde... Très au fait des diverses positions et propositions à l'égard de l'avenir de l'EÉat (lecteur attentif par exemple du Manifeste communiste), il considère que l'attention doit se concentrer sur les conditions de l'épargne (lutter contre les entraves de la législation), mais est très sceptique sur les chances d'un retour à une quelconque libre concurrence, n'écartant pas les "mesures drastiques" nécessaires.

Présent précisément dans les responsabilités étatiques du moment, (ministre des finances de 1919-1920 de la coalition social-démocrate et social-chrétien d'Otto BAUER), l'auteur termine son étude sur une conviction présente par la suite : "Les conditions préalable à l'apparition d'une société socialiste, c'est que le capitalisme ait accompli son oeuvre, c'est-à-dire qu'il existe une économie nationale saturée de capitaux et rationalisée par les entrepreneurs, en sorte qu'elle soit capable d'absorber le ralentissement du développement économique inévitablement induit par le socialisme. Le socialisme implique en effet que la vie sociale s'affranchit des contraintes de l'économie et même se détourne de ses exigences. Mais cette heure n'a pas encore sonné. Elle a même été retardée par la guerre. L'époque actuelle appartient à l'entreprise privée et au travail productif ; par l'intermédiaire de l'entreprise privée, elle appartient également à l'État fiscal. A n'en pas douter, on ne pourrait changer de système qu'au prix de lourds sacrifices pour tous et même aux dépens des intérêts de la classe ouvrière. D'ailleurs, l'heure du socialisme viendra. Peu à peu le développement de l'économie et l'élargissement du cercle des solidarités sociales qu'il entraîne feront perdre à l'économie privée sa signification historique. Ce processus s'annonce déjà et vient s'inscrire dans les tendances de la deuxième moitié du XIXe siècle, dont les dernières erreurs ont peut-être connu leur paroxysme avec la guerre. La société dépassera peu à peu l'entreprise privée et l'État fiscal, mais, à coup sûr, ce sera en dépit et non par suite de la guerre."

 

            Contribution à une sociologie des impérialismes de 1919 examine, au-delà des slogans, l'impérialisme à l'oeuvre, notamment l'impérialisme dans la monarchie absolue des temps modernes. Pour en tirer une définition et un contenu qui le lie au capitalisme. "Telle est (...) la base sociale de l'impérialisme contemporain du capitalisme : il ne coïncide pas avec la nationalisme et le militarisme, mais une fusion s'est opérée entre eux, le capitalisme reposant sur ces phénomènes au même titre qu'ils reposent sur lui. L'impérialisme moderne, comme le militarisme et le nationalisme, constitue un héritage de l'époque dominée par l'État monarchique : en lui survivent, non sans transpositions, des éléments structuraux, des formes d'organisation, une configuration d'intérêts et des attitudes qui ne sont compréhensibles que par référence à l'État monarchique.

L'impérialisme moderne constitue le point d'arrivée de forces pré-capitalistes que l'État monarchique réorganisa, en partie grâce aux méthodes du capitalisme naissant : il n'aurait jamais pu naître de la "logique interne" du capitalisme lui-même." L'auteur dessine là les contours d'un appareil d'État qui possède sa logique propre, qui favorise la guerre, qui rend possible une alliance, qui ne peut exister que dans des conditions sociales précises, entre une partie de capitalisme et les éléments militaristes de la société. Cette alliance fait peser sur l'Europe une menace de guerre constante. La disparition des intérêts monopolistiques n'empêchera sans doute pas la guerre, mais celle-ci sera autre sans leur action en tant qu'avant-garde, comme l'écrit l'auteur, dans le déclenchement de la plupart des guerres.

 

            Les classes sociales en milieu ethnique homogène, de 1927, se veut un examen le plus complet possible d'une "théorie des classes sociales", débarrassée des présupposés ethno-racistes très présents à cette époque dans la société européenne. Parmi les problèmes que soulève la théorie des classes, Joseph SCHUMPETER en retient quatre :

-  la nature du phénomène de classe, et lié, celui de la fonction des classes dans le fonctionnement  de la totalité sociale ;

-  la cohésion des classes sociales, les facteurs qui font de chaque classe sociale particulière une individualité et qui empêchent ses membres d'agir dans n'importe quel sens ;

-  la formation des classes : pourquoi et comment le système social n'a t-il jamais été homogène, et comporte toujours une stratification ;

-  les causes concrètes et les conditions d'existence d'une structure de classe déterminée et historiquement observable.

   Après un long parcours historique, qui met en relief les familles dans lesquels les individus agissent concrètement, il parvient à quelques conclusions : hiérarchisation, évolution et cohésion des classes obéissent à certains principes relativement simples. Une classe sociale déterminée naît et disparaît sur le même mode que s'améliore ou décline sa position sociale et ce n'est que parce que des classes particulières naissent et disparaissent qu'il y a une structure de classes et une évolution de cette structure.

Mais "l'explication dernière du phénomène de classes sociales réside dans les différences entre aptitudes individuelles." Ces aptitudes individuelles ne sont pas absolues, mais, strictement encadrées dans des familles ou dans des lignées, correspondent à des valeurs sociales. Dans la fin de ce texte assez dense, l'auteur insiste sur les conditions économico-sociales de la transmission de ces aptitudes individuelles (par cristallisation ou consolidation d'apprentissages, encore une fois dans la famille ou dans la lignée).

 

              Business Cycles : a Theorical Historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, de 1939, prolonge et amplifie les analyses et les conclusions du livre de 1914 (Economie, Doctrine and Method). L'économiste autrichien expose la superposition de trois cycles économiques, des cycles courts (de 40 mois environ) et qui s'expliquent par la variation des stocks, des cycles moyens (entre 6 et 11 ans) et des cycles longs (qui s'étalent sur 40 à 60 ans), résultat d'innovations majeures, machines à vapeur, rail, automobiles, électricité, chimie par exemple. La longueur et l'intensité des cycles est due à l'intensité des innovations techniques, mais celles-ci ne peuvent agir (réussite) que par l'action des entrepreneurs dans des conditions de disponibilités de capitaux et également dans des conditions sociologiques précises qui vont bien plus loin que de simples rapport d'offres et de demandes.

L'existence des crises proviennent notamment de l'irrégularité d'apparition de ces innovations techniques qui agissent sur l'ensemble des structures économiques. Les possibilités de profit résultant de l'application des techniques se tarissent au fur et à mesure de leurs diffusion, comme l'apparition de techniques nouvelles peuvent court-circuiter les calculs de réalisation de ces profits. A chaque nouvelle technique correspond bien entendu des investissements qui, pour être profitables aux entrepreneurs, doivent tout juste être novatrices et au moins novatrices le temps qu'il faut pour que les retours sur investissements se réalisent. Dans cette perspective, on peut comprendre que des techniques qui tardent à être relayées par d'autres techniques, leurs effets s'étant réalisés (baisse des prix puisque tous les entrepreneurs les proposent), cela entraîne une baisse de profit généralisée, de même que si elles sont relayées bien trop tôt, des investissements auront été réalisés en pure perte... Et c'est ce qui arrive fréquemment! D'où les diverses crises capitalistes... Ce qui explique que pour que le capitalisme survive, et que se maintienne un niveau de prix élevé, la course technologique doit rester intense et même s'accélérer, la diffusion des techniques étant de plus en plus rapide. L'explication des rythmes économiques et des rythmes technologiques proposée par Joseph SCHUMPETER, si elle est bien acceptée par l'ensemble des économistes, a fait l'objet de nombreux compléments par la suite... comme de nombreuses interprétations...

 

               Capitalisme, Socialisme et Démocratie, de 1942, indique une perspective finalement assez proche de celle de Karl MARX sur l'inévitabilité de l'effondrement du système capitaliste, même si l'auteur le regrette. Son analyse, cependant, diffère beaucoup de celle de ce dernier dans la mesure où ce qui provoque cette chute, c'est moins la montée de la concentration capitalistique dans tous les secteurs et toutes les branches de l'industrie, du commerce et de la banque que les conditions dans lesquelles elle se déroule, tant du côté des entrepreneurs, qui deviennent plutôt des rentiers que des innovateurs, que du côté de la société en général, où les excès des inégalités entraînent une hostilité généralisée contre le système. Ayant exposé dans la première partie ses convergences et différences avec l'analyse marxiste, et dans une seconde son questionnement sur la possibilité de survie du capitalisme, Joseph SCHUMPETER demande, presque a contrario, comment le socialisme peut-il fonctionner, et dans une dernière partie expose les conditions de la réussite d'un socialisme compatible avec la démocratie.

En faisant ce dernier chapitre, il livre finalement les conditions de fonctionnement d'un système économique viable : un environnement démocratique réel. Et parmi les conditions de succès de la méthode démocratique, il en dégage quatre groupes :

- que le matériel humain de la politique doit être de suffisamment bonne qualité (aptitudes et nombre adéquat) ;

- que le domaine effectif des décisions politiques ne doit pas être exagérément élargi (que le contrôle soit réel mais modéré) ;

- qu'un gouvernement, dans les sociétés industrielles, doit disposer des services d'une bureaucratie bien entraînée, "jouissant d'une bonne réputation et s'appuyant sur de solides traditions, douée d'un sens vigoureux du devoir et d'un esprit de corps non moins vigoureux" ;

- qu'un autocontrôle démocratique soit sérieux et efficace, dans le respects des rôles entre élus et électeurs.

 

          Ten Great Economists from Marx to Keynes est un essai de 1951, consacré à Karl MARX, WALRAS, MENGER, PARETO, BOHM-BAWERK, FISHER, MITCHELL et KEYNES.

 

            The History of Economic Analysis est publié en 1954. 

 

              L'influence des écrits de Joseph SCHUMPETER est finalement considérable, bousculant à la fois les traditions libérales, marxistes et keynésiennes, obligeant chacune de ces traditions à évoluer profondément.

Très peu d'économistes refusent l'approche macroéconomique qu'il a impulsée, quitte à tenter de la relier à une approche micro-économique. En France, c'est François PERROUX - qui explore le plus grand nombre des pistes ouvertes - qui fait connaître son oeuvre. Des auteurs comme Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM sont profondément influencés par son approche systémique.

"Des préoccupations identiques se retrouvent au centre de l'oeuvre du démographe A. Sauvy qui s'est toujours joué d'un orthodoxe découpage de la réalité. Bien entendu, l'acuité des problèmes de développement du Tiers-Monde durant les trois dernières décennies a renforcé toutes les explorations, en termes de structure et d'articulation, entre l'économique et le social. La crise de la croissance qui a éclaté en 1973 incite à nouveau les écononomistes à des propos hérétiques. Certains auteurs, tel M Aglietta, A. Orléan et J. H. Lorenzi, ou encore et, surtout J. K. Galbraith qui fait la jonction entre les keynésiens et les hérétiques "à la Schumpeter" se rattachent par leurs analyses à l'hérésie schumpétérienne. (...) De leur côté, d'autres économiste tel J. Attali et H. Bartoli ou encore le récent prix Nobel Amartrya Kunar Sen, à partir de perspectives et de fondements théoriques différents, participent à l'ouverture du champ économique par une critique épistémologique tout en refaisant de l'économie une science morale. Elle rejoint celle des radicaux américains". .

 

Joseph Aloys SCHUMPETER, Impérialisme et classes sociales, Flammarion, collection Champs, 1984 (ce livre rassemble trois oeuvres - Contribution à une sociologie des impérialismes, Les classes sociales en milieu ethnique homogène, La Crise de l'Etat fiscal, présentés par Jean-Claude PASSERON ; Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Petite Bibliothèque Payot, 1969 ; La théorie de l'évolution économique, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC : htpp//classiques.uqac.ca (Introduction très longue de François PERROUX) ; Business cycle : a Theoretical, historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process, édition électronique disponible sur le site de l'UQAC ; Théorie de la monnaie et de la banque, 2 tomes, Editions l'Harmattan, 2005.

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SALEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; Claude JESSUA, SCHUMPETER, Encyclopedia Universalis, 2004.

 On ne sautait trop conseiller de consulter l'ouvrage de François PERROUX, La pensée économique de Joseph SCHUMPETER, Les dynamiques du capitalisme, 1965, même si son analyse critique se fait plutôt du point de vue des économistes libéraux.

 

Relu le 3 février 2020

 

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 17:00

       John Maynard KEYNES (1883-1946), à partir d'une critique des carences théoriques et pratiques des libéralismes, reprend toute la réflexion sur l'économie, tant dans Les conséquences économiques de la paix (1929), le Traité de la monnaie (1930) que dans Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936), pour prendre ses trois ouvrages fondamentaux.

Son analyse économique est d'abord une analyse macro-économique en terme de flux, le cadre préférentiel est l'économie nationale et elle intègre la monnaie dans toutes ses fonctions économiques. L'économie est décrite en heurts de pouvoirs et le marché n'est pas le régulateur de la vie économique. L'économiste britannique s'attaque directement aux causes des crises économiques, à commencer par celle de 1929, première crise industrielle capitaliste d'ampleur mondiale. Constatant que les dépenses publiques peuvent être un remède efficace contre le chômage, il construit un instrument d'analyse économique, le multiplicateur d'investissement, qui est adopté ensuite non seulement par ses continuateurs, mais pratiquement par tous les économistes après lui.

Henri DENIS constate que sa théorie, très mal présentée et interprétée suscite toutes sortes de confusions théoriques, notamment autour du revenu des entrepreneurs. Toujours est-il que l'essentiel pour nous en tout cas ici est que les dépenses d'État, notamment les dépenses militaires ne peuvent plus être ignorées, ou considérées comme extérieur à la marche normale de l'économie. 

 

        l s'est même tissé, selon Claude SERFATI, une sorte de légende, par l'utilisation abusive de l'expression "keynésianisme militaire", pour qualifier et justifier un rôle moteur des dépenses militaires dans la croissance des 30 années d'après la seconde guerre mondiale. En fait, John Maynard KEYNES n'est pas préoccupé par elles avant que la guerre n'éclate, l'essentiel du propos du premier ouvrage que nous venons de citer étant plutôt une critique radicale des accords du Traité de Versailles. Dans How to pay for the war? de 1939, il s'agit surtout de savoir comment financer les dépenses militaires et contrecarrer les menaces d'inflation. 

  Il affirme plus tard "que l'augmentation de la Demande publique en biens militaires résoudra dans un très bref délai le problème du chômage. D'abord par une création directe d'emplois destinés à la production de ces biens, ensuite par l'effet multiplicateur, dont il évalue le coefficient à 2/3. On se trouve bien dans le cadre conceptuel défini dans la théorie générale : une augmentation de l'investissement (suite à la demande de l'État en biens militaires) engendre une augmentation du niveau d'emploi (ainsi que du salaire des travailleurs, contrepartie de l'allongement de la durée de travail) qui engendre à son tour une augmentation du revenu monétaire des consommateurs. Cependant, l'offre globale ne s'élèvera pas du même montant, puisqu'une partie de celle-ci n'est pas destinée aux consommateurs mais à l'État. On a donc un écart entre la demande des consommateurs, déterminée par leur revenu monétaire et l'offre disponible : cet écart est porteur d'inflation, dont Keynes donne une estimation chiffrée (de l'ordre de 20%). Pour empêcher cet écart, ou du moins sa trop grande amplitude, Keynes propose un plan d'épargne obligatoire - appelé ensuite revenu différé - portant intérêt à 2,5% et remboursable "en plusieurs mensualités à une certaine date après la guerre"  (Claude SERFATI).

         Ce que John Maynard KEYNES tente de définir, c'est un plan pour parer aux conséquences d'une augmentation brutale des dépenses militaires, et non utiliser cette augmentation dans un plan de relance. L'objet d'un débat entre keynésiens est justement de savoir à quelle utilisation économique peuvent être employées les dépenses militaires et tous ne partagent pas l'idée de dépenses militaires comme stimulant de la croissance économique. Si Alvin HANSEN (1887-1975) défend cette dernière idée, reprise ensuite par ADAMS et GOLD, d'autres comme K. K. KURIHARA et Michael KALECKI, la critique à l'intérieur du système keynésien. Les économistes continuateurs, appelés néo-keynésiens, font une évaluation critique d'une théorie, jugée "incomplète" des dépenses publiques, y compris des dépenses militaires. Ainsi Evsey DOMAR (1914-1997) et Joan ROBINSON (1903-1983) regrettent que cette incomplétude nuise à une approche claire du rôle des dépenses militaires. J. K. GALBRAITH (1908-2006) cherche à mieux intégrer au système keynésien les rapports entre les groupes sociaux, dans une perspective institutionnaliste. Ce dernier auteur, dans ses ouvrages sur la crise de 1929, mais aussi sur "l'utilité des guerres", fait la jonction entre l'apport keynésien et l'apport de Joseph Aloys SCHUMPETER (1883-1950). 

 

       A la suite des travaux de John Maynard KEYNES, même des libéraux comme Paul SAMUELSON sont obligés d'avoir une analyse macro-économique et d'abandonner toute idée de recherche d'une équilibre "naturel" dans l'économie. De nos jours, même le plus libéral des économistes intègre certains apports keynésiens, notamment lorsqu'il s'agit d'aborder le rôle des dépenses militaires, mais sans doute à cause de la diffusion de ces apports partout, les interprétations sur les relations entre guerre et économie peuvent varier du tout au tout.

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001. Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995. John Maynard KEYNES, Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 2002 (avec Jacques BAINVILLE, Les conséquences politiques de la paix). Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999. J.K. GALBRAITH, La paix indésirable?, Rapport sur l'utilité des guerres, Calmann-Lévy, 1968.

 

                                                                                                                      ECONOMIUS

 

Relu le 4 février 2020

 

 

 

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 16:33

          Comme en réaction aux analyses marxistes qui placent les travailleurs-salariés comme véritables acteurs de la vie économique, une succession d'économistes poursuivent la réflexion du libéralisme en poussant encore plus loin l'élaboration d'un modèle d'équilibre fondé sur la rencontre entre une demande et une offre de biens et de services. Loin de tenter de contrer le marxisme sur le terrain socio-économique, les premières générations de ces économistes dits néo-classiques, tentent de "découvrir" des méthodes de calcul des quantités en jeu, voulant faire véritablement de l'économie politique la seule vraie science qui vaille.

Dans cette tentative de mathématiser les relations économiques, beaucoup plus près donc de la micro-économie (très proche de l'entreprise) que de la macro-économiée (les évolutions d'ensemble), tout ce qui n'est pas de la "pure" économie est considéré comme externe. Externes sont donc les interventions de l'État, externes sont donc les dépenses militaires, externes sont les guerres. Il y a là quelque chose de paradoxal dans une époque où l'industrialisation va de pair avec un changement de nature des dépenses militaires, dans une période, du début du siècle jusqu'à 1945, où la guerre et l'économie de guerre prennent une place grandissante.

 

      Carl MENGER (1840-1921), le fondateur de la première école néo-classique ne pense pas pourtant que les mathématiques puissent faire avancer les sciences sociales et il se tourne plutôt vers la psychologie pour expliquer l'économie (valeur-utilité). Eugen von BOHM-BAWAERK (1851-1914) fait de son côté du capital du travail détourné (accumulé) et rejette même cette fameuse théorie des trois facteurs de production (la terre, le travail, le capital). Friedrich von WIESER (1851-1926) introduit la notion de valeur naturelle. En supprimant les inégalités des revenus, on retrouverait cette valeur naturelle des biens, les biens à forte utilité sociale auraient alors une valeur d'échange plus élevée, la production pourrait alors s'orienter vers les biens les plus nécessaires... 

      Dans sa Théorie positive du capital de 1889, l'analyste autrichien Eugen von BOHM-BAWERK considère que l'intérêt du capital est rendu possible par le fait que les détours de production augmentent la productivité du travail, et il est rendu nécessaire par le fait de la dépréciation du futur. Il en arrive, comme l'explique Henri DENIS, à dire que la répartition est déterminée par la nécessité, en régime concurrentiel, de l'égalisation de l'offre et de la demande sur le marché du capital et sur le marché du travail. Même s'il s'efforce de ne pas présenter une vision naïve du processus de la concurrence, toutes ses analyses se focalisent sur les conditions d'égalisation de cette offre et de cette demande sur les deux marchés.

      Dans De l'origine et des lois de la valeur (1884) comme dans La valeur naturelle (1889), Freidrich von WEISER cherche à éliminer de l'analyse économique la notion même de coût de production en soutenant que le coût d'un bien se ramène toujours à la quantité d'un autre bien que l'on aurait pu le produire à la place du premier. Portant un coup décisif à la pure doctrine libérale, il admet que l'État doit se donner pour but l'utilité sociale et prendre en main s'il le faut lui-même la production de certains biens, même si l'on suppose que la libre concurrence procure un "maximum de satisfactions" aux individus considérés isolément. Dans ses ouvrages ultérieurs (La théorie de l'économie sociale - 1913, La loi et la puissance - 1926), l'économiste formule une sévère critique du capitalisme libéral, soulignant l'importance prise par les monopoles, dénonçant les inégalités des revenus, critiquant jusqu'au libéralisme politique de se vider de sa substance par sa tolérance de ces inégalités. Il repousse le socialisme car il supprime le "suprême pouvoir de la concurrence".

    On sent bien, à travers tous ces écrits que les économistes ne sont pas insensibles aux critiques portées, notamment par les marxistes, au système capitaliste. Mais le refus de prendre en compte la lutte des classes et l'attachement à la libre concurrence, comme seule capable de "vraiment" créer des richesses orientent de plus en plus, surtout après eux, les économistes néo-classiques vers une vision de l'économie de moins en moins ancrée dans les réalités sociales.

 

        Ainsi William Stanley JEVONS veut renouveler l'économie politique en partant d'une nouvelle conception de la valeur d'échange, refusant de la lier au travail. "C'est un fait que le travail, une fois qu'il a été dépensé, n'a pas d'influence sur la valeur future d'un objet ; il a disparu et est perdu pour toujours : nous devons toujours partir de zéro à chaque moment, et payer les valeurs des choses en considérant leur utilité future. L'industrie est essentiellement prospective et non rétrospective ; et il est rare que le résultat de quelque entreprise coïncide exactement avec les intentions premières de ses promoteurs". La nouvelle conception de la valeur d'échange est construite sur la notion d'utilité marginale. Il tire de ces considérations une loi de la proportionnalité des utilités marginales aux prix des produits, bardant sa démonstration de formules mathématiques. Les prix normaux des biens sont des prix qui satisfont à la condition de l'égalisation des utilités marginales pondérées. Il soutient alors qu'il n'y pas lieu à chercher ailleurs une explication des rapports d'échange ou des prix des marchandises (Henri DENIS). Malgré le caractère excessif de ses conclusions, le type d'argumentation qu'il utilise est couramment employé depuis. L'économiste anglais est tout entier préoccupé en fait par la recherche d'une interprétation du revenu du capital qui permette de réfuter les théories socialistes de l'exploitation. Il ramène le revenu du capital à un intérêt, le taux de l'intérêt étant tout entier déterminé par le rendement marginal du capital... L'historien de la pensée économique qu'est Henri DENIS est particulièrement sévère sur ce genre de théories : "...Jevons s'éloigne de la réalité dans un mesure importante. C'est malheureusement la même infidélité à l'égard du réel que l'on rencontre chez tous les auteurs néo-classiques de la fin du XIXe siècle, et chez la plupart de ceux d'aujourd'hui".

  Stanley JEVONS comme F. Y. EDGEWORTH (1845-1926) cherchent à introduire la valeur-utilité et le calcul en termes de plaisir et de déplaisir au centre de l'analyse économique. Contrairement à Carl MENGER, ils font des mathématiques abstraites la base de l'économie. La théorie économique devenant pure mathématique, il n'est pas étonnant que la problématique de l'économie de guerre leur échappe totalement, tant les relations entre guerre et économie fait appel à l'introduction de facteurs sociaux dans la science économique. 

   Alfred MARSHALL (1842-1924) est le diffuseur de cette manière de comprendre l'économie. Ses Principes d'économie politique (1890) remplacent peu à peu dans les universités anglo-saxonnes les manuels de John Stuart MILL. Il n'aborde pas la question de la guerre en économie. C'est seulement son disciple "révolté", John HOBSON, qui se fait le premier théoricien de l'impérialisme. 

 

     Léon WALRAS (1834-1910) constitue une oeuvre qui est encore la bible du libéralisme et même du néo-libéralisme. Il établit l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus, les conditions et les mécanismes de l'équilibre général, le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange et les modalités de la fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO, notamment à travers son Manuel d'économie politique de 1906, dégage une définition de l'optimum économique. Son système admet le plein emploi des forces de travail disponible ; on cherche en vain la place des dépenses d'armement ou des dépenses militaires dans un tel système. A. C. PIGOU (1877-1959), le successeur d'Alfred MARSHALL, fait intervenir dans son analyse l'utilité sociale à côté des utilités individuelles, et admet, et même recommande, l'intervention de l'État, mais dans L'économie du bien-être de 1924 par exemple, il écrit qu'élever artificiellement le taux moyen des salaires ne manquerait pas de créer du chômage ou d'aggraver le chômage existant. Autant dire que l'intervention de l'État ne constitue qu'un moindre mal, ce qui détonne dans une période d'extension tous azimut des interventions de ce dernier....

 

      L'ensemble des économistes de l'école néo-classique libérale s'entend pour éviter systématiquement toute référence aux dépenses de défense de l'État, tant chez J. B. CLARK (1847-1938), chez Edward H. CHAMBERLAIN (1899-1967), et même chez une tendance socialisante représentée par Enrico BARONE (1859-1924) en Italie ou Albert AFTALLON (1874-1956) en France. Un courant important dans la tradition des ingénieurs économistes français participe au progrès de l'économétrie contemporaine. Même si ses principaux auteurs comme G. DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique - 1958) n'aborde pas les dépenses d'armement autrement qu'agrégés aux autres dépenses de l'État (et encore moins la guerre), plusieurs par la suite utilisent (comme Jacques FONTANEL) les outils ainsi élaborés pour tenter de cerner l'impact des dépenses militaires et leur place dans l'économie générale.

 

     Claude SERFATI, dans son étude sur les dépenses militaires et les théories de la croissance abouti au même constat : l'État a longtemps été absent des modèles de croissance néo-classique. "Le développement (récent) de la réflexion sur la notion de "bien public" (...) n'aboutit pas pour autant à leur prise en compte, encore moins à une tentative de mesurer leur impact dans le modèle de croissance néo-classique auquel Solow ouvre la voie. Les premiers travaux qui prennent en compte des dépenses publiques comme composante intégrée dans le modèle néo-classique, les théories de la croissance endogène sont récentes et visent à parer aux faiblesses fondamentales du modèles de Solow, l'une d'entre elles étant les conditions dans lesquelles la poursuite de la croissance à long terme était rendue possible (...).".

  Il suffit de rappeler la règle de base de la théorie néo-classique, l'hypothèse de productivité marginale décroissante du capital qui conduit, en l'absence de contre-facteurs, à un tarissement des sources de la croissance, pour s'en convaincre. "La croissance implique une accumulation de capital qui fait baisser sa productivité marginale, donc son rendement (...) jusqu'à l'annuler et mettre fin à l'incitation à investir. L'inclusion d'"externalités" dans les modèles de croissance permet de sauver les hypothèses du modèle néo-classique tout en étant capable de rendre compte de la croissance (et pas seulement de l'équilibre). En effet, l'existence d'externalités se situant par définition hors de la firme, est compatible avec l'hypothèse de productivité marginale décroissante des facteurs au niveau de la firme (...), clé de voûte du système. Or, parmi les externalités positives pouvant permettre une progression du Produit on trouve les biens collectifs (ou publics) produits par l'État." Claude SERFATI note au passage que cette notion de biens publics est assez imprécise. "En tout état de cause, la défense est traditionnellement considérée par les néo-classiques comme un des biens publics types et constitue l'exemple le plus fréquemment cité dans la littérature de ce courant. La défense est l'"output" et les dépenses militaires l'"input" qui fournit ce bien. Dans une représentation des biens publics selon leur "pureté" (la possibilité d'exclusion et l'importance du coût marginal figurent en abcisse et en ordonnée) un des manuels de base de l'économie publique (Stiglitz, 1986) présente la défense comme le plus pur des biens." 

     Dans l'ouvrage Economie  (1948) de Paul SAMUELSON et William NORHAUS, considéré comme deux économistes majeurs américains néo-classiques (quoique pour le premier les sources divergent un peu, le signalant parfois comme inspirer également par d'autres courants), les dépenses de défense possèdent un pouvoir stabilisateur ou déstabilisateur de l'économie, selon leurs évolutions en croissance ou en décroissance.

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001. Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, 1999. Claude SERFATI, Production d'armes, croissance et innovation, Economica, 1995. Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000 (seizième édition). 

 

                                                                                                                                                       ECONOMIUS

 

Relu le 29 décembre 2019

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 17:18

     L'oeuvre de l'économiste marxiste (et anti stalinien) belge Ernest MANDEL se veut le prolongement à la fois théorique et militant de l'oeuvre des fondateurs du marxisme. Non seulement, l'un des fondateurs de la IVe Internationale socialiste, trotskyste, renouvelle l'étude des conflits économiques du XXe siècle, mais aborde de manière conséquente la place grandissante du complexe militaro-industriel dans les pays industrialisés. Du Traité d'économie marxiste de 1962 à "Power and money" de 1991, le continuateur de la grande tradition marxiste de Karl MARX, de LENINE,  de Rosa LUXEMBOURG, de Léon Trotsky, ne cesse de confronter l'analyse économique aux facteurs politiques (guerres, révolutions, bureaucratie) qui orientent la marche du capitalisme. Très loin d'une lecture orthodoxe ou universitaire des oeuvres marxistes, puisant son inspiration à des sources à peu près inconnues en France jusque dans les tardives années 1980 (que l'on songe aux travaux du Grundrisse de MARX ou des écrits de ROUBINE, ROSDOLOVSKY, PARVUS, KORSCH, KONDRATIEF...), Ernest MANDEL est l'un des meilleurs pédagogiques et analystes économistes que nous puissions trouver encore aujourd'hui. Son influence s'opère non seulement par des traités d'économie largement diffusé mais aussi par de très nombreux articles théoriques ou/et politiques dans de nombreuses revues (La gauche, Critique communiste, Imprécor...) même si ces écrits là sont encore d'une audience restreinte.

 

       Le Traité d'économie marxiste de 1962, véritable revisite critique de la lecture marxiste de l'histoire du capitalisme (lire Le Capital en ayant ce Traité à portée de la main est très vivifiant intellectuellement), constamment réédité depuis, se partage en quatre volumes.

Le premier traite du Travail, de l'Échange, de l'Argent, du Capital et de la Plus-value dans des termes très éclairants. Le développement du capital et les contradictions du capitalisme sont revus à la lumière de récentes études historiques, en n'hésitant pas ici ou là à s'interroger de manière critique sur toutes ces notions de base.

Le deuxième aborde, toujours un peu dans le même ordre que Le Capital, du Commerce, du Crédit, de la Monnaie, de l'Agriculture... La Reproduction et la croissance du revenu national et les crises périodiques y sont expliqués en tenant compte du développement de l'économie de guerre, de manière d'ailleurs plus systématique que dans l'oeuvre de Karl MARX, le recul du temps aidant bien entendu, mais aussi parce que l'évolution technique des industries de l'armement est bien plus avancée que dans la période où ce dernier écrit. Ernest MANDEL le fait d'autant plus librement par rapport à la vulgate orthodoxe qu'il analyse l'économie soviétique comme possédant également des caractéristiques impérialistes.

Le troisième aborde les crises périodiques du capitalisme, le capitalisme des monopoles, l'impérialisme et l'époque du déclin capitaliste. Dans le chapitre 13 de ce volume, L'impérialisme, l'auteur parcourt non seulement la période de l'impérialisme d'entre les deux-guerres mondiales, mais aussi le commencement de la période néo-impérialiste qui débute dès le lendemain de la seconde guerre mondiale.

Le quatrième volume, qui a le don de mettre en fureur à l'époque les alliés de l'Union Soviétique, traite de l'économie soviétique, de l'économie de la période de transition, de ce que pourrait être l'économie socialiste. Le dernier bon tiers de l'ouvrage porte sur les Origines, l'Essor et le Dépérissement de l'économie politique.

Notons que les quatre volumes comportent des notes très précises qui sont autant de possibilités pour le lecteur d'aller plus loin dans l'étude critique de l'économie capitaliste.

   Dans le deuxième tome, l'économie de guerre figure en bonne place dans la reproduction et la croissance du revenu. "C'est l'économie de guerre qui représente l'exemple typique de reproduction rétrécie en régime capitaliste. En effet, l'économie de guerre implique qu'une partie des ressources productives du capital constant et de la main d'oeuvre soit consacrée à la fabrication d'engins de destruction dont la valeur d'usage ne permet ni la reconstitution de machines ou de stocks de matières premières ni la reconstruction de la force de travail, mais tend au contraire à la destruction de ces ressources. De ce fait, l'économie de guerre peut atteindre un point où soit le maintien (amortissement du point financier, remplacement du point de vue physique) du capital constant n'est plus assuré, soit la force de travail ne se reconstitue plus entièrement, parce que la consommation ouvrière tombe trop bas, et la productivité du travail baisse, à quoi peut s'ajouter d'ailleurs l'effet d'une diminution absolue du nombre des travailleurs. (...) On voit (dans les exemples de l'évolution du revenu national britannique et américain de 1938 à 1945) que l'économie de guerre peut être accompagnée d'un accroissement du revenu national réel et de la valeur du produit national brut (...). La production de tanks, d'avions et d'obus, vendus par les capitalistes engagés dans le secteur des biens de destruction, est une production de marchandises dont la valeur est réalisée sur le marché. Mais ces marchandises n'entrent pas dans le processus de reproduction, cet accroissement du revenu national est accompagné d'une diminution absolue du stock du capital constant existant et d'une diminution très forte de la productivité du travail." Ernest MANDEL présente des schémas qui introduisent ce troisième secteur de production des biens de destruction, aux côté des deux secteurs de biens de production et de biens de consommation. "La reproduction rétrécie de biens de consommation et de certains biens de production, sous l'influence de la production de biens de destruction dans le cadre de l'économie de guerre se manifeste de façon très nette" (Tableau sur les différentes branches industrielles en Allemagne de 1936 à 1944). 

    Dans le troisième tome  sur l'époque de déclin du capitalisme figure l'importance croissante de l'économie d'armements et de guerre. C'est une véritable ère de capitalisme de guerre que l'auteur décrit ainsi. "Le capitalisme en déclin est incapable de mettre en valeur "normalement" l'ensemble des énormes masses de capitaux qu'il a accumulées. Mais le capitalisme ne peut exister et croitre sans une telle mise en valeur, sans une expansion constante de sa base. Au fur et à mesure que se précise cette crise de structure, la classe capitaliste, et avant tout les couches dirigeant les monopoles, recherchent de manière de plus en plus systématique des marchés de remplacement, qui peuvent assurer pareille expansion. L'économie d'armements, l'économie de guerre, représentent les marchés de remplacement essentiels que le système de production capitaliste a trouvé à son époque de déclin. L'absence de marchés nouveaux, les pratiques monopolistiques des grands trusts qui impliquent une tendance à la limitation de la production, l'absence de nouveaux champs d'investissements pour les capitaux "disponibles" créent côte à côte un retard du développement industriel global et un surplus de capitaux dans les grands pays impérialistes. L'industrie de l'acier s'est trouvée sans grand marché nouveau à exploiter après le développement mondial des chemins de fer. C'est la politique d'armement des grandes puissances pendant les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale qui a conditionné l'essor de la sidérurgie, notamment en France et en Allemagne. Parfois, comme en Russie et au Japon, d'autres commandes d'État jouaient fondamentalement le même rôle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la production d'autos a en partie rempli ce vide, mais la grande crise économique de 1929-1932 n'a été définitivement surmontée dans l'industrie lourde que par le réarmement de l'Allemagne, entrainant à sa suite un réarmement international. De même dans l'industrie américaine, seule le réarmement accéléré après 1940 a réussi à éliminer la stagnation à un niveau de sous-emploi de l'industrie lourde. Le marché de remplacement, c'est essentiellement un pouvoir d'achat nouveau, créé pour l'achat de produits de l'industrie lourde par l'État." Ce pouvoir d'achat a comme source, même dans le cas d'accroissement de la masse monétaire, qu'une "redistribution du revenu national réel, redistribution qui peut naturellement aboutir à une augmentation de la production, c'est-à-dire à des revenus réels globaux, qui deviennent ainsi une source supplémentaire de pouvoir d'achat nouveau." Les liens particulier noués pendant la guerre entre l'État et l'industrie lourde, prennent une forme spécifique dans la phase de déclin du capitalisme. "L'État (...) garantit le profit des monopoles non seulement par une politique de subsides ou d'assurances contre les pertes, mais encore et surtout en leur assurant des débouchés stables et permanents : les commandes publiques, qui sont, dans leur grande majorité, des commandes pour la "défense nationale"." "Si l'économie de guerre poussée à sa logique extrême implique nécessairement un processus de reproduction rétrécie, il n'en est pas ainsi d'une économie d'armements plus ou moins permanente, d'une militarisation permanente de l'économie maintenue dans certaines limites. Au contraire : les commandes d'État stimulent, dans ce cas, non seulement la production et l'expansion de capacité dans les secteurs directement "militaires", mais encore dans les secteurs des matières premières et même, par l'accroissement de la demande générale ainsi créée, dans les secteurs des biens de consommation. Aussi longtemps qu'il y a des ressources non employées dans la société, ce "stimulant" aura tendance à en assurer le plein emploi, tout en sapant à la longue la stabilité de la monnaie". Ernest MANDEL explique ensuite dans le chapitre suivant la tendance permanente à l'inflation monétaire, mais auparavant indique un fait historique difficile à occulter : l'existence persistance de guerres... Le capitalisme se présente alors dans un cycle de crises et de guerres.  

 

         Ce grand Traité est suivi d'Initiation à la théorie économique Marxiste en 1964, de La conception marxiste de l'État de 1965 et de La formation de la pensée économique de Karl Marx de 1967. Ces écrits d'exposés clairs et en même temps critiques, sont complétés en 1975 par une Introduction au marxisme en 1975.

 

        Avec De la bureaucratie de 1967, Ernest MANDEL récapitule tous les éléments qui caractérise celle qui se développe alors tant à l'Est qu'à l'Ouest.

 

       Une Anthologie sur l'Autogestion, occupation d'usines et contrôle ouvrier de 1970 est surtout un outil politique et militant, dans une période où les idées du socialisme autogestionnaire sont très débattues à gauche de l'échiquier politique français.

 

      Le troisième âge du capitalisme, de 1972, en trois volumes, réédité de nombreuses fois lui aussi, c'est toute l'oeuvre du Traité d'économie marxiste qui se prolonge dans une analyse très "actuelle" de la crise des années 1970.

Il s'agit en fait d'un seul ouvrage partagé en trois parties qui s'efforce de  comprendre les lois du développement du capital. C'est dans cet ouvrage que Ernest MANDEL développe une analyse des "ondes longues" du capitalisme, chacun des âges du capitalisme possédant ses propres caractéristiques  technologiques. L'économie de réarmement permanente est constitutif de ce troisième âge, où le taux de profit s'essouffle une fois de plus. Faisant référence à la fameuse loi de la baisse tendancielle du taux de profit, l'auteur propose une synthèse de ses principales thèses : "La hausse de la composition organique du capital conduit à la chute tendancielle du taux moyen de profit. Celle-ci peut être partiellement compensée par diverses contre-tendances, la plus importante d'entre elles est la tendance à l'accroissement du taux de plus-value (le taux d'exploitation de la classe ouvrière) indépendamment du niveau des salaires réels (qui peuvent augmenter dans les mêmes circonstances, étant donné un taux suffisant d'accroissement de la productivité du travail). Cependant, à long terme, le taux de plus-value ne peut augmenter proportionnellement au taux d'accroissement de la composition organique du capital, et la plupart des contre-tendances tendent au moins périodiquement (et aussi à très long terme) être supplantées à leur tour". Même si cette formulation n'est pas vraiment satisfaisante (Michel HUSSON), il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'expliquer des crises  économiques qui sont bien réelles et dont l'ampleur semble s'accroître avec l'internationalisation du capital. 

     Dans le chapitre IX de cet ouvrage, Ernest MANDEL présente les relations entre l'économie de réarmement permanente et le troisième âge du capitalisme. Notant que ni la production d'armes ni les guerres ne constituent des faits nouveau dans l'histoire du capitalisme depuis ses origines, l'auteur montre un changement "de quantité en qualité" : "l'augmentation de la quantité d'armements a sans aucun doute créé une nouvelle qualité du point de vue économique". Pour le démontrer, l'auteur redéploie sa démonstration des trois secteurs (biens de production, biens de consommation, biens de destruction).  Il en fait ressortir le fait que "la création du pouvoir d'achat total nécessaire à l'achat des armes et des biens de destruction doit s'effectuer par ponction sur la plus-value sociale, le salaires réel de la classe ouvrière demeurant inchangé". Cette ponction entraîne une tendance à la baisse du taux de profit global. Mais l'existence d'une économie permanente de guerre peut favoriser la croissance à long terme, en raison de l'accélération de l'innovation technologique présente dans la course aux armements. "Nous pouvons conclure que l'économie d'armements permanente ne peut, à la longue, résoudre aucune des contradictions fondamentales du mode de production capitaliste et ne peut supprimer aucun des éléments de crise qui lui sont inhérents. L'affaiblissement passager de ces contradictions et de ces éléments de crise ne se produit lui-même que par leur déplacement d'une sphère à l'autre - surtout de la surproduction proprement dite à celle de l'inflation et de la capacité de production excédentaire. A long terme, ce déplacement est même de moins en moins efficace (à cause de l'inflation permanente). L'économie d'armements permanente a contribué de façon importante à l'accélération de l'accumulation du capital dans l'onde longue de 1945-1965. Mais elle ne l'a pas déterminée de manière fondamentale." Les éléments purement économiques du poids de l'économie d'armements doivent être relativisés en regard de la fonction très concrète de protection armée des formidables investissements de capitaux dans les pays moins ou pas du tout industrialisés. Autant il faut mettre en articulation la spécificité de l'économie de guerre dans le fonctionnement du capitalisme, notamment à travers le commerce d'armements qui tend à persister même dans les temps de "paix", autant il ne faut pas oublier la fonctionnalité première des biens de destruction : faire la guerre ou menacer de la faire.

 

         Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes de 1979 se concentre sur des aspects bien précis qui indiquent comment s'articulent les conflits sociaux et les conflits de représentation de ses conflits dans le monde intellectuel.

 

          La pensée politique de Léon TROTSKY, de 1980 constitue une bonne introduction de sa réelle pensée, au-delà des déformations académiques ou politiques.

 

         La crise, 1974-1982, les faits, leur interprétation marxiste, de 1982,  prolonge directement Le troisième âge du capitalisme. Les derniers chapitres comportent une explication marxiste des crises de surproduction en général et reviennent sur l'explication marxiste des cycles 1971-1975 et 1976-1982. Constamment, Ernest MANDEL indique à la fois les causes profondes de ces crises et les ressorts utilisés par le capitalisme pour en sortir, quitte à replonger de manière plus importante ensuite, malgré des périodes de "croissance" qui peuvent paraître stabilisante au premier abord.

 

     La place du marxisme dans l'histoire de 1986 précède Où va l'URSS de Gorbatchev de 1989, livres plus politiques que économiques.

 

      Power and money, de 1991, actuellement en cours d'édition en français (Les éditions de La Brèche), donne un éclairage sur le capitalisme financier actuel.

 

   Les éditions successives du Traité d'économie marxiste et de Le troisième âge du capitalisme témoignent de l'intérêt porté à l'oeuvre d'Ernest MANDEL, qui, comme les écrits marxistes en général recommencent aujourd'hui à susciter des études croissantes, suite aux échecs du néo-libéralisme constaté en ce moment même par d'anciens partisans de la financiarisation de l'économie. Des colloques comme celui de 2005 continuent ce nécessaire travail de critique économique qu'il n'arrêtait pas de promouvoir, travail qui va toujours de pair avec une utilisation critique des outils marxistes à notre disposition. 

 

Ernest MANDEL, Traité d'économie marxiste, 4 tomes, Union Générale d'Editions, 10/18, 1974 ; Le troisième âge du capitalisme, 3 tomes, Union Générale d'Editions, 10/18, 1976 ; La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982. Michel HUSSON, La théorie des ondes longues et le capitalisme contemporain, contribution au Colloque Ernest Mandel du 19 novembre 2005.

De très nombreux écrits, surtout des articles de journaux ou des contributions aux différentes instances de la IVe Internationale, sont disponibles sur le site www.ernestmandel.org.

 

Relu le 1 Janvier 2020

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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 16:20

         Les fondateurs du marxisme, Karl MARX (1818-1883) et Friedrich ENGELS (1820-1895), introduisent plusieurs révolutions dans la "science économique" par une critique en règle de l'économie politique, et cela au moins de deux manières : ils changent de point de vue, des entrepreneurs et des sociétés capitalistes aux travailleurs eux-mêmes, et d'autre part, ils introduisent la manière de penser de l'économie dans un système global, qui comprend tous les secteurs de la société.

Ils assignent à toute guerre des causes économiques, voire exclusivement économiques, ces guerres provoquant eux-mêmes des phénomènes économiques. Friedrich ENGELS précise, dans Le rôle de la violence dans l'histoire, qu'elle est déterminée par l'état économique. Karl MARX, dans Les luttes de classe en France, comme en plusieurs endroits dans Le Capital, considère les guerres, non pas seulement dans leurs aspects inter-étatiques mais aussi dans leurs fondements dans l'infrastructure économique et sociale. Les antagonismes de classe sont à l'origine non seulement de la lutte des classes, qui peut être armée, des guerres dites civiles donc, mais également des guerres entre États.

Le capitalisme, selon une formule maintenant célèbre porte la guerre, comme la nuée porte l'orage. Mais dans l'oeuvre de ces deux "pères fondateurs", il n'existe pas d'analyse complète des guerres en tant que facteur économique et de l'économie en tant que facteur des guerres. La guerre est beaucoup plus analysée dans ses aspects stratégiques et tactiques - problématique de guerres entre classes - que dans ses aspects économiques. Ces deux auteurs écrivent avant les deux guerres mondiales et avant que la guerre soit définitivement une affaire de production militaire. Les complexes militaro-industriels dont discutent leurs successeurs n'existent pas encore à proprement parler.

 

         Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) insiste (Cours d'économie politique - 1906 ; L'accumulation de capital - 1911) par contre sur le besoin qu'a l'économie capitaliste de territoires qui sont étrangers au mode de production capitaliste, pour écouler ses produits "invendables" sur le marché intérieur, faute pour l'immense majorité des consommateurs potentiels, les prolétaires, d'avoir les moyens de les acheter. Les États capitalistes entrent donc en guerre pour la possession des colonies et le système capitaliste lui-même s'écroulera dans cette lutte sans merci. Sans cette extension, le capitalisme est condamné par la baisse de son taux de profit. L'impérialisme apparait donc comme un développement, quasiment un achèvement, du capitalisme.

           Karl KAUTSKY(1854-1938), dans par exemple Der imperialismus de 1914, va plus loin contre la tendance à ne voir dans les rivalités impérialistes, l'agressivité des grandes puissances et leur rivalité en matière d'armement que leur militarisme : il ne retient que le mouvement de concentration capitaliste en monopoles et plus encore la rationalisation mondiale de l'économie capitaliste soumise aux trusts industriels et bancaires, et abouti à la notion d'ultra-impérialisme.

           BOUKHARINE (1888-1938), notamment dans L'économie mondiale et l'impérialisme, de 1915, analyse le capitalisme de guerre.

        Leurs thèmes sont repris beaucoup plus par les tendances libertaires et pacifistes que par la mouvance marxiste. Et dans la mouvance marxiste, c'est surtout la composante "austro-hongroise", qui donne naissance par ailleurs à l'École de Francfort par la suite, qui donne des éléments plus développés sur les relations entre économie et guerre. Karl August WITTFOGEL (1896-1988), Fritz STERNBERG (1895-1963) et Henryk GROSSMANN (1881-1950) écrivent beaucoup sur ces aspects. Par exemple, Fritz STERNBERG analyse des aspects économiques de l'impérialisme dans Der Imperialism de 1926, dans L'armée et la révolution industrielle de 1959 ou dans Le conflit du siècle et Socialisme à l'épreuve de l'histoire de 1960.

 

         LÉNINE (1870-1924) se concentre surtout sur la notion d'impérialisme et c'est son livre, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme de 1916, qui est le point de départ de l'essentiel de la pensée marxiste sur la guerre. Il reprend les thèses exposées par l'essayiste anglais Johnson Atkinson HOBSON (1858-1940) dans son livre Imperialism de 1902. Ce dernier, à travers la description du mouvement impérialiste de la fin du XIXe siècle, montre comment des minorités cherchaient dans les conquêtes la possibilité de réaliser des surprofits. LÉNINE pense que ce ne sont pas seulement des minorités qui opèrent ainsi, mais le capitalisme tout entier lui-même. Celui-ci parvient à son stade suprême, la phase monopolistique. L'exportation de capitaux implique la possession de zones d'influence d'impérialismes qui entrent inévitablement en conflit armé. "L'impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s'est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l'exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s'est achevé le partage  de tout le territoire du globe entre les grands pays capitalistes."

           Ce concept d'impérialisme est ensuite à la base de la doctrine soviétique, notamment sous l'impulsion de JDANOV (1896-1948). Il est beaucoup plus question alors de concepts stratégiques que de problématiques économiques. 

 

          Le renouvellement théorique du marxisme initié dans les années 1950-1960, en Europe et aux États-Unis, est l'occasion de revenir à des analyses économiques de cet impérialisme. Ce renouvellement théorique, qui s'effectue contre le mouvement communiste officiel et en dehors également de la mouvance socialiste hostile à la notion d'impérialisme, prend pour point de départ la mondialisation du capital à travers la dépendance en inégal développement, la concentration oligopolistique de la production, la centralisation financière et l'hégémonie d'État. L'impulsion de cette réflexion vient d'ailleurs des États-Unis où des économistes comme Paul SEWEEZY (1910-2004), Paul A. BARAN (1909-1964), Harry MAGDOFF (1913-2006) et d'autres tirent la leçon de la grande dépression trouvant une issue dans l'industrie d'armement et les destructions de la deuxième guerre mondiale. Les travaux notamment dans la revue Monthly Review, fondée en 1949, s'illustrent par la tentation d'interpréter l'impérialisme comme consubstantiel au mode de production capitaliste. L'envolée des dépenses militaires américaines suscitent de très nombreuses études sur l'origine, le fonctionnement et les effets de l'existence du complexe militaro-industriel.

 

            Aujourd'hui, l'approche de l'impérialisme mêle les aspects stratégiques aux aspects économiques de l'impérialisme. Dans des travaux théoriques portant sur l'ensemble de l'évolution capitaliste, Ernest MANDEL (1923-1995), sans s'attacher à un catéchisme marxiste qu'il estime éloigné de la méthode de Karl MARX, décortique les différents éléments de la production des richesse comme de leur répartition, en tenant fortement compte de la place des dépenses militaires structurelles. A la suite des travaux de Samir AMIN (né en 1931) sur l'impérialisme (L'accumulation à l'échelle mondiale, 1970) ou de Charles Albert MICHALET (1938-2007) sur le capitalisme mondial (le capitalisme mondial, 1976), de nombreuses études insistent sur l'internationalisation des économies et la formation d'un système de l'économie mondiale, à l'intérieur duquel les rivalités étatiques s'expriment toujours. La militarisation de l'économie constitue un thème récurrent de ce genre d'études. 

 

Gérard BENSUSSAN et Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994.

 

                                                                                                                                             ECONOMIUS

 

Relu le 2 janvier 2019

 

 

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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 07:05

      Les bouleversements introduits par les guerres napoléoniennes en Europe modifient radicalement le climat intellectuel chez les "économistes". Il n'est plus question de lier une forme d'économie à la guerre ou à la paix ; le fait que l'Etat doit effectuer des dépenses militaires est intégré, quelle que soit la forme d'économie que cela entraîne. Les économistes s'attachent à l'effet des dépenses militaires, via l'endettement, l'impôt et le crédit financier, mais n'en font pas un aspect central de leur système. Les uns et les autres, même s'ils profitent par ailleurs finalement de l'effort de guerre, se prononcent diversement sur les moyens les plus adaptés de financer les guerres : l'emprunt ou l'impôt. La mise en place dans de nombreux pays d'une économie de guerre ne fait pas l'objet d'études spécifiques. Ce qui retient principalement l'attention des héritiers d'Adam SMITH, c'est le développement considérable des activités industrielles, un révolution industrielle, qui s'accompagne de chômage, de misère des salariés, ce sont les conditions nécessaires à la poursuite de la croissance économique. 

        L'accumulation, sur une courte période, des conflits armés, terrestres et maritimes, la hausse verticale des dépenses militaires, le pompage des capitaux par les machines de guerre des États posent le problème des effets sur la croissance économique. Ces énormes dilapidations sont contemporaines, à la fois, de l'épanouissement d'une économie commerciale fondée sur les échanges transocéaniques (colonies-métropoles) et de l'apparition des premières formes de l'industrialisation moderne. Les économistes se penchent sur l'accumulation des capitaux qui ont finalement suffi à l'expansion des besoins de tous ordres, compte tenu des techniques particulières du financement commercial et de la modestie initiale des exigences de l'investissement industriel. Financées, dans la monarchie française à son déclin, par le recours massif à l'emprunt (ce qui provoque d'ailleurs sa chute, faute de pouvoir les rembourser), ou bien, comme dans la France napoléonienne et les territoires qu'elle occupait, ou dans l'Angleterre, par une pression fiscale accrue (ce qui provoque d'ailleurs la perte des colonies américaines), les guerres n'auraient pas entravé la croissance si ce n'est par les perturbations à court terme imposées à l'activité économique et compensées jusqu'à un certain point par la stimulation de certains secteurs industriels. La réflexion économique s'interroge de plus en plus sur la nature des liens unissant démarrage industriel et abondance des capitaux. (Histoire économique et sociale du monde).

 

       Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), dans son Essai sur le principe de la population de 1798 et ses Principes d'économie politique de 1820 trace une voie dans l'école classique anglaise, qualifiée parfois de "science lugubre" (Jean-Marie ALBERTINI) qui expose sans complexe une défense de l'ordre libéral. Son objectif : justifier la propriété et l'inégalité sociale. Il veut démontrer l'utilité de la misère, dans un contexte de renforcement de l'assistance aux pauvres.

Le pasteur MALTHUS, tout imprégné de morale puritaine, démontre que plus la population est nombreuse, moins il y a de consommateurs ; aux problèmes de l'explosion démographiques s'ajoutent ceux des crises économiques. Il montre que la population suit une progression géométrique (multiplication) alors que la production agricole suit une progression arithmétique (addition). La misère, très loin donc d'une problématique liée aux guerres, n'est pas le fruit des nouvelles institutions libérales, mais de l'intempérance des pauvres et de l'avarice de la terre. Il convient donc, à défaut d'une extension suffisamment rapide de la production agricole, de limiter la population. Individualiste, l'économiste refuse le contrôle des naissances et veut plutôt instaurer une morale d'abstinence sexuelle. Il pense que cela est possible, confiant comme l'ensemble des économistes classiques, en une tendance naturelle chez l'individu à améliorer par son activité sa situation matérielle. Le succès de son Essai est considérable car le lectorat, bien entendu le "public" cultivé, et non les travailleurs eux-mêmes à la très grande majorité illettrée, y voit la réfutation définitive des attaques contre la propriété, et surtout de la propriété des terres.

Dans deux opuscules de 1815, il énonce une "loi de la rente différentielle" qui justifie selon lui le prix élevé du blé. La cause du prix élevé du blé est la conséquence de notre richesse, qui nous oblige à développer la culture. L'importation du blé pourrait freiner cette hausse (mais le problème de la guerre peut empêcher la libre importation...). Le moyen le plus sûr de l'en empêcher serait de diminuer les impôts qui pèsent sur l'agriculture, mais s'étendre là-dessus aboutit à aborder la question du poids de la guerre, ce que l'auteur ne fait jamais.

      Dans les Principes, il montre que la cause des crises de surproduction provient en fait de l'excès d'épargne des riches, et non pas des faibles revenus des pauvres, qu'il ne faut pas assister en aidant leur consommation, car ils en profiteraient pour accroître le nombre de leurs enfants... Il conteste les vues de Jean-Baptiste SAY et surtout sa  "la loi des débouchés" et met en avant le fait qu'il faut toujours qu'il existe une demande préalable à la production. Alors que les autres économistes affirment que pour assurer le développement de l'économie, il faut des terres, du travail et du capital, Thomas Robert MALTHUS pense que "la première chose dont on ait besoin... avant même tout accroissement de capital et de population, c'est une demande effective de produits, c'est-à-dire une demande faite par ceux qui ont les moyens et la volonté d'en donner un prix suffisant". Dans la suite de son argumentation, il évoque les conditions de cette demande : mise en oeuvre de grands travaux publics, le développement du commerce extérieur, mais surtout ce qui nous intéresse ici, l'augmentation du nombre des improductifs. "il doit y avoir dans tout État un corps d'individus voués à différents genres de services personnels : car, outre les serviteurs à gages dont on a besoin, il faut qu'il y ait des hommes d'État pour gouverner, des soldats pour défendre le territoire, des juges et des avocats pour administrer la justice et protéger les droits des individus, des médecins et des chirurgiens pour traiter les maladies et panser les blessures, des prêtres pour instruire les ignorants et pour administrer les consolations de la religion." Toutes ces personnes consomment des biens matériels produits dans les entreprises capitalistes, mais n'en produisent pas elles-mêmes. Il est donc nécessaire qu'elles soient suffisamment nombreuses : "En somme l'utilité des consommateurs improductifs vient de ce qu'ils maintiennent entre les produits et la consommation un équilibre" (cité par Henri DENIS).

C'est le seul économiste classique qui admet un problème de débouchés nécessaires à la croissance de l'économie capitaliste, note Henri DENIS dans son Histoire de la pensée économique : l'historien met cela sur le compte du pessimisme foncier du pasteur, mais en tout cas, sa thèse très diffusée pose des problèmes à tous les autres économistes. Il n'est donc pas étonnant que de RICARDO à MARX, MALTHUS soit beaucoup cité dans l'analyse des contradictions du système capitaliste... Même s'il n'évoque pas une des sources de ces contradictions : l'existence persistante du phénomène guerre.

 

         Jean-Baptiste SAY (1767-1832), à l'inverse, montre dans son Traité d'économie politique de 1803, comme dans son Catéchisme d'économie politique de 1821 et son Cours complet d'économie politique de 1828, la voie d'un optimisme dans l'École française. Il se présente comme le continuateur d'Adam SMITH, mais outre que sa théorie des débouchés s'écarte largement de lui, il ne dit presque rien des dépenses militaires ni de la qualité pacifique du libre-échange.

En fait, il s'agit plus d'une justification de la société libérale telle qu'il la perçoit, une société où chacun reçoit la juste rémunération du concours qu'il apporte à l'oeuvre commune (Henri DENIS). Il ne veut pas seulement que le système soit efficace, il veut montrer qu'il est conforme à la justice sociale. Son analyse de la détermination du salaire, qui ne serait reprise aujourd'hui par aucun économiste libéral, est associé à une théorie selon laquelle la valeur des biens est formée de la somme des profits et des salaires payés pour leur production. Le salaire, le profit et le loyer de la terre se fixent indépendamment les uns des autres. Il n'explique les revenus qu'en supposant réalisé le plein-emploi de tous les facteurs de production, puisque le prix d'équilibre de chaque service est celui pour lequel l'offre du service est égale à la demande. Sur les dépenses de défense, on peut relever quelques contradictions dans ses positions puisque dans le Cours complet d'économie politique, "le militaire qui se tient prêt à repousser une agression étrangère et qui la repousse au péril de ses jours" est productif, tandis que plus loin l'auteur soutient que la consommation des militaires est improductive. Il n'est pas étonnant qu'on ne peut trouver chez lui aucun élément d'analyse de l'effet des guerres dans la mesure même où son propos est d'offrir une vision harmonieuse de l'ordre social existant. On peut tout juste trouver ici et là dans le Cours à l'Athénée (1819) des passages, qui s'opposent surtout à la vision de MALTHUS, sur le résultat démographique des guerres, où il s'oppose vigoureusement à toute nécessité de réduire la population d'une France jugée trop peuplée.

 

         David RICARDO (1772-1823) approfondit réellement les travaux des physiocrates et d'Adam SMITH. Il s'attache à analyser la réalité économie, émettant une théorie de la rente différentielle, une théorie de la valeur-travail, une théorie de la baisse du taux de profit et de l'état stationnaire et une théorie des coûts comparatifs, en tant que représentant au Parlement des intérêts des propriétaires fonciers et des entrepreneurs capitalistes, il fait partie de ces économistes qui entendent prendre en compte les oppositions économiques dans la société, et se situe en quelque sorte en rupture avec d'autres qui en restent à l'analyse des conditions de l'enrichissement d'une nation.

Dans Des principes de l'économie politique et de l'impôt de 1817 (il y a des éditions remaniées ensuite, 1819 et 1821), il tente de présenter les lois naturelles qui régissent les relations économiques entre les hommes. Même s'il ne fait pas l'analyse des conséquences de la guerre sur l'économie, et encore moins des dépenses militaires dans le système capitaliste, il aborde le sujet très indirectement par le biais de l'analyse d'un des perturbateurs de ces lois naturelles, l'État, par le biais des impôts et des emprunts. 

       C'est d'abord en analysant comment se forment les prix des produits que l'économiste anglais veut expliquer le fonctionnement de l'économie. Il faut s'intéresser avant tout à l'accumulation du capital, et celle-ci dépend de l'importance des profits du capital. Il fait abstraction de la rente foncière qui n'est plus le moteur de la dynamique économique, centrée maintenant sur l'industrialisation, et le profit est la différence entre le prix de vente et le prix de revient. Pour expliquer ces profits, il faut connaître les lois qui déterminent les salaires et celles qui déterminent les prix de vente des produits. Il n'est pas question d'expliquer les prix par la loi simpliste de l'offre et de la demande. Pour aller au fond des choses, il faut manier dans le calcul les quantités et les types de marchandises, en prenant appui sur la quantité de travail fixée dans une chose. Il n'est pas question ici d'aller plus loin dans la théorie ricardienne ; il suffit de savoir qu'il décrit une sorte de dynamique grandiose (le fonctionnement à perte du capitalisme agraire entraîne la perte du capitalisme dans son ensemble)  qui prend en compte les théories de MALTHUS sur la rente et les modes réels de fixation par contrats des salaires et des prix qui inspire plus tard Karl MARX.

Partisan du jeu libre et impartial de la concurrence du marché, sans ingérence législative (référence aux lois sur les pauvres), il explique que le commerce extérieur et l'État perturbent cette dynamique, lui donnent un autre cours. En étudiant par exemple les effets de la libre importation de blé dans un pays accablé de dettes, à la suite des guerres napoléoniennes, David RICARDO indique comment pallier les effets de cette importation sur la libre concurrence des marchés. Les impôts sont, en règle générale, payés par les revenus et n'ont pas d'incidence, s'ils sont compensés par une augmentation de la production consécutive à l'accumulation du capital. Surtout, ils doivent frapper les consommateurs, mais veiller à ne pas aggraver les problèmes posés par la rente différentielle (et donc de la dynamique grandiose). Cette dynamique s'inscrit dans une logique de classes et crée une inéquité croissante. Ce mal sera aggravé par les impôts s'ils sont mal conçus : le peuple, les capitalistes seront taxés au profit des propriétaires fonciers. La dynamique grandiose sera ainsi renforcée si les impôts frappent le capital lui-même et son accumulation, en favorisant la rente et les propriétaires fonciers. L'impôt devient nocif quand il frappe les capitaux, par exemple en s'attaquant aux successions. (François-Régis MAHIEU).

   On s'aperçoit bien que même en n'abordant pas (et en citant encore moins) la guerre comme élément du nouveau capitalisme industriel, David RICARDO est obligé de tenir compte de ses effets les plus directs, à savoir l'hypertrophie d'un appareil d'État et d'une machine militaire qui reste présente dans la société, bien après les guerres napoléoniennes...

 

            John Stuart MILL (1806-1873), considéré comme le dernier des grands classiques, qualifié parfois de libéral-socialiste, est à travers son principal ouvrage, Principes d'économie politique (1848), la référence des universités anglaises et américaines jusqu'à la fin du XIXe siècle. Il croit à l'état stationnaire, stade de développement qu'il faut préparer par l'éducation des hommes, afin qu'ils réduisent leur appétit de biens matériels et qu'ils assurent une stabilité de la population (Jean-Marie ALBERTINI).  

Son succès tient surtout à la manière pédagogique qu'il a de synthétiser les postulats de l'école classique et d'y adjoindre des idées réformatrices. Il adhère aux idées de MALTHUS sur le principe de la population et appelle à un contrôle des naissances et à l'égalité des hommes et des femmes pour réduire l'excès de population et favoriser "le progrès moral, social et même intellectuels" par l'instruction obligatoire et un système d'examen d'État. Partisan de la valeur-travail tel qu'il est exposé par RICARDO, il justifie son adhésion à la loi des débouchés de SAY, selon laquelle la valeur de l'offre globale est toujours égale à celle de la demande globale, avec des nuances sur des déséquilibres sectoriels pouvant apparaître avant qu'ils ne soient résorbés par la concurrence. En reprenant l'ensemble des travaux de l'école libérale, John Stuart MILL définit les bornes du progrès des sociétés industrielles. Comme il constate que les mobiles d'agressivité et de gain ne sont utilisés que, faute de mieux, pour accroître les richesses matérielles, il met en garde sur leur déchaînement qui dégrade les hommes. Il n'y a pas loin d'allusions, par delà les conflits sociaux aux guerres et à leurs effets sur l'économie. Mais tout comme ses prédécesseurs de l'école libérale, il n'analyse rien de ces effets. 

 

        C'est donc sur un constat en creux que l'on doit regarder les théories des libéraux en économie sur les questions que posent la guerre. Cette occultation des dépenses militaires en tant que telles dans leurs analyses se prolonge chez leurs continuateurs : Jacques RUEFF (1896-1978) en France (que l'on peut considérer également comme un néo-classique) se situe dans la perspective d'un ordre économique naturel, où l'État doit intervenir uniquement pour garantir la libre concurrence et Henri Charles CAREY (1793-1879) aux États-Unis mélange un libéralisme absolu à l'intérieur des frontières et un protectionnisme militant vers l'extérieur.

En fin de compte, il n'existe que peu d'économistes aujourd'hui qui partagent purement et simplement les conceptions des libéraux cités dans ce texte. Non seulement ils sont influencés par d'autres courants de pensées, mais ils se rendent compte de l'aspect simplificateur de certaines théories qui ne bénéficiaient pas de certains appareils statistiques et conceptuels répandus aujourd'hui. Reste une certaine tendance à penser à l'existence possible ou originelle d'un état de l'économie naturel de justes prix et de justes salaires, perturbés par des interventions étatiques qui fausseraient les saines lois de la pure concurrence... La guerre, dans cette perspective, ne serait qu'une perturbation à éviter. 

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001. Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, collection Quadrige, 1999. Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. Sous la direction de Pierre LEON, Histoire économique et sociale du monde, tome 3, Armand Colin, 1978. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994. David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, GF-Flammarion, 1992. Jean-Baptiste SAY, Cours d'économie politique et autres essais, GF-Flammarion, 1996.

 

                                                                                                 ECONOMIUS

 

Relu le 4 janvier 2019

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 13:25

        Avec les guerres dynastiques et de conquêtes incessantes du XVIIe siècle et les différentes politiques de préférence économique des États en Europe, émerge soit ouvertement (comme en Angleterre) soit de manière plus ou moins clandestine et polémique (en France), le libéralisme économique. D'abord pensée diffuse qui supporte les plaintes et les contestations, aux entraves mis au commerce comme aux conséquences des ravages causés par les guerres elles-mêmes, elle se constitue en corps de pensée, progressivement pour dominer ensuite tout le XVIIIe, dit siècle des Lumières. Libéralisme politique (contre les absolutismes monarchiques) et libéralisme économique (pour le libre-échange) s'alimentent mutuellement : ils sont en commun de réclamer de moins en moins d'interventions de l'État dans les affaires des personnes, même si on lui demande toujours d'assurer la sécurité... de la propriété. 

Il se développe une thèse du "doux commerce" qui s'oppose à l'exaltation de la violence guerrière. 

Il s'agit-là ce que les auteurs appellent le libéralisme classique, bien avant l'école autrichienne d'économie (MENGER, HAYEK) qui reprend les idées du libéralisme à partir de 1870. Ce libéralisme classique est directement issu d'une critique du mercantilisme comme entrave au commerce.

 

           Cette qualification du doux commerce apparaîtrait pour la première fois dans un manuel publié en 1675 par Jacques SAVARY (1622-1690), Le parfait négociant, mais c'est MONTESQUIEU (1689-1755), dans l'Esprit des lois de 1748, entre autres, que cette qualification s'assoie comme doctrine.(Armelle LEBRAS-CHOPARD). 

  Dans la quatrième partie de cette dernière oeuvre, Livre vingtième, sur Des lois dans le rapport qu'elles ont avec le commerce considéré dans sa nature et ses distinctions, au Chapitre premier Du commerce, nous pouvons lire : "Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. (...). Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c'est presque une règle générale, que partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces. Qu'on ne s'étonne donc point si nos moeurs sont moins féroces qu'elles ne l'étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des moeurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens. On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les moeurs, par la même raison que ces lois perdent les moeurs. Le commerce corrompt les moeurs pures : c'était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les moeurs barbares, comme nous le voyons tous les jours." 

MONTESQUIEU poursuit dans le second chapitre, De l'esprit du commerce : "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on est affecté que de l'esprit du commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage qu'Aristote met au nombre des manières d'acquérir. L'esprit n'en est point opposé à de certaines valeurs morales : par exemple l'hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands.(...)". Par la suite, c'est surtout sur le seul aspect du commerce facteur de paix que les propagateurs du libéralisme insistent ; ils laissent de côté toute une analyse bien plus nuancée chez MONTESQUIEU.

 

     Même au plus fort du mercantilisme, même parmi ceux qui en sont les propagateurs, comme Jean BODIN (1529-1591), existe parfois (pour ce dernier dans la Réponse à M. de Malestroit - 1578), cette perception du commerce comme ayant un effet pacificateur, voire civilisateur. Liberté des échanges et fraternité des nations sont placés sur le même plan et sont présentés comme un devoir de la charité chrétienne, même si par ailleurs, (dans les Six Livres de la République par exemple) le ton est à la nécessaire expansion de l'État. Les auteurs proches du pouvoir royal ne manquent pas d'esprit d'opportuniste... BOISGUILBERT, parmi d'autres auteurs réclament, devant la misère paysanne et la baisse du revenu dans les campagnes, l'abaissement des barrières douanières. Il prend conscience de l'interdépendance des activités dans un système marchand généralisé (Le Détail de la France - 1695) et réclame la liberté des prix et la liberté du commerce extérieur (Testament politique de M de Vauban - 1712). 

 

      François QUESNAY (1694-1774) dans sa République commerciale universelle comme dans de nombreux autres écrits, plaide pour la liberté de commerce entière. Il veut démontrer que la puissance réelle de l'État ne croît pas en fonction directe des effets des dépenses de l'armée mais du volume des transactions. Ses Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole mettent l'accent, après avoir réaffirmer la nécessité d'un État qui garantisse la sûreté de la propriété, fondement essentiel de l'ordre économique de la société, sur la modération de l'impôt et sur la liberté de riches travailleurs de cultiver leur champ et de vendre librement le produit de ses récoltes. "Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence" (maxime 25). Le chef de l'école économiste, de ceux qui se nomment eux-mêmes "économistes", le fondateur de l'école physiocrate soutient que les principes de paix se déduisent de l'ordre naturel et immuable de l'univers, d'où la non nécessité de les organiser. De nombreux auteurs, propagandistes intéressés, comme Pierre Samuel Dupont de NEMOURS (1739-1817) et Pierre-Paul Le Mercier de la RIVIERE (1720-1793) (dans L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques - 1767) relaient cette perception des choses. Ils le font souvent dans les loges maçonniques qui fleurissent en Europe et ils appartiennent aux "Lumières" qui préparent politiquement la remise en cause de l'absolutisme royal.

Ils ne font pas l'impasse, intellectuellement, sur l'existence des guerres : François QUESNAY distingue bien le commerce aux effets pacificateurs des agissements des commerçants stériles (entendre voulant monopoliser, garder le "privilège" d' une activité). 

 

       Adam SMITH (1723-1770), considéré comme le fondateur de l'économie politique, en tient compte également, comme dans son livre-phare, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Il y montre l'harmonie possible entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, dans le cadre de l'État avec ses nécessaires dépenses de défense. Disciple de HUME, il développe l'idée d'un ordre social fondé sur la recherche des intérêts individuels ; il souligne et approfondit la notion de sympathie ; il justifie la jouissance de la grandeur et des richesses dont bénéficient quelques-uns, et met en avant - nouvel avatar de Dieu, garant de l'harmonie universelle - la "main invisible".

Ce qu'il introduit surtout, c'est un changement de perspective en économie, en terme d'objectifs : il ne s'agit plus de faire une politique économique pour faire entrer l'argent nécessaire aux guerres dans les caisses de l'État, mais une économie politique, de faire une économie à l'intérieur d'une nation afin d'augmenter sa richesse. Il attaque le mercantilisme en tant que système qui se focalise sur la circulation monétaire et dénonce les entraves aux importations. Seule la liberté de commerce permet d'établir une balance commerciale saine. Le libéralisme d'Adam SMITH ne résout pas la difficulté de faire entrer la liberté de commerce dans un monde où les guerres sont encore monnaie courante. Il s'agit toujours d'établir une harmonie, une équilibre délicat entre de nécessaires dépenses militaires, qui s'accroissent énormément avec les progrès techniques et le libre exercice du commerce.

 

 

         Jeremy BENTHAN (1748-1832), notamment dans Principes de législation d'économie politique (réédition de 1888 par les éditions Guillaumin), tient compte également de cet équilibre, de cette adéquation entre les intérêts des nations à la paix, mais à l'inverse des physiocrates, il prévoit une organisation internationale et des institutions qui permettent de favoriser cette adéquation qui est loin pour lui d'être naturelle. 

 

             Face à ces difficultés de parvenir à établir la liberté du commerce dans un environnement encore guerrier, la thèse du doux commerce est pratiquement abandonnée dès la fin du XVIIIe siècle. Les pensées économiques s'orientent plutôt vers une réflexion sur les similitudes entre stratégies économiques et stratégies militaires. Toutefois, même en pleine tension internationale, comme pendant les pires moments de la guerre froide, des auteurs comme Samuel PISAR (Les armes de la paix -1970) mettent encore en avant les vertus pacifiques du commerce.

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994. Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, 1976. François QUESNAY, Physiocratie, GF-Flammarion, 1991. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, 1970.

 

                                                                                                                                ECONOMIUS

 

Relu le 6 janvier 2019

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 16:35

       Film documentaire réalisé en 2009 par le prolifique réalisateur américain contestataire Michaël MOORE, Capitalism : A love story constitue un réquisitoire contre le capitalisme, et surtout contre le capitalisme financier. Axé sur la crise financière de 2007 à 2009, c'est un véritable acte d'accusation qui est dressé là, sur le plan autant économique que social et moral (des responsables religieux catholiques s'y expriment), mais aussi sur le plan politique. 

    Avec la dénonciation du capitalisme-casino de Wall Street, de l'influence de Goldman Sachs au plus haut niveau de l'exécutif et du système législatif à Washington, du niveau de pauvreté des pilotes de ligne (rappelons que sous la présidence Nixon, des milliers d'entre eux avait été licencié pour faits de grèves), de la vague de saisie immobilière et d'expulsions, c'est aussi la destruction de la démocratie par le capitalisme qui est mis en relief. Maniant la satire sociale et comique avec son habituel brio, se mettant en scène de manière quasiment constante, Michaël MOORE ne se contente pas de montrer les ravages du capitalisme aux États-Unis (à la fin, des images prises à la Nouvelle-Orléans suite à l'ouragan Katrina font plus que symboliser ceux-ci), il montre également les travailleurs licenciés des usines qui ferment lutter pour faire valoir leurs droits. Il cite des systèmes de cogestion à l'oeuvre en Amérique, et les indique comme modèles alternatifs au capitalisme.  

A de nombreuses reprises, il souligne le pouvoir potentiel du peuple américain (il salue d'ailleurs l'espoir né de l'élection à la Présidence de Barak OBAMA) et la crainte qui se devine à certains écrits des dirigeants financiers que celui-ci n'utilise "trop" ses droits politiques. Vers la fin du film, il évoque le New Deal entrepris par le Président Franklin Delano Roosevelt et son échec, et le contraste entre cet échec et les progrès politiques et sociaux accomplis en Europe et au Japon après la Seconde Guerre Mondiale. Nous avons éprouvé une certaine résonance entre l'évocation de cette seconde charte de droits, à inscrire dans la Constitution, et les acquis de la Libération de la France aujourd'hui menacés par la politique du président Sarkozy....

 

         Malgré quelques outrances ici ou là dans la dénonciation et certains raccourcis qui veulent frapper un peu trop les esprits à certains moments, ce film-documentaire d'un peu plus de deux heures, largement diffusé aux États-Unis, au Canada et en France (fin 2009) vaut le détour, rien que pour comprendre qu'il existe un cinéma de combat qui peut rivaliser avec certains productions lénifiantes. Ce cinéma reflète d'ailleurs un état des luttes sociales aux États-Unis que malheureusement beaucoup ne soupçonnent même pas dans notre pays... On ne s'y ennuie pas une seconde, même si l'on n'adhère pas à l'idéologie qui sous-tend ce film, tant l'humour reste ravageur du début jusqu'à la fin. Ce film est l'aboutissement de 20 ans de carrière cinématographique d'une véritable institution de gauche aux États-Unis. Le DVD d'ailleurs offre des bonus importants qui permettent de s'en rendre compte. 

            Michael MOORE a déjà réalisé de nombreux films contestataires auparavant, de Roger et moi en 1989 (dénonciation des mesures de restructuration des usines automobiles de Flint) à Canadian Bacon en 1995 (où le gouvernement américaine tente de monter les Américains contre les Canadiens pour relancer l'économie), sans oublier Bowling for Columbine en 2002 (la culture de peur véhiculée par les médias et les politiciens après le 11 septembre 2001), The Big One en 1999 (appauvrissement de certaines tranches de la population aux États-unis) ou encore Fahrenheit 9/11 en 2004 (attaque contre George BUSH et son administration et les liens de sa famille avec Ben Laden, contre l'entrée en guerre en Irak). Sa grande notoriété n'empêche pas des critiques contre le manque de transparence dans la manière dont il fait ses films.

Michael MOORE, Capitalism : A love Story, Paramount, États-Unis, 2009, 2heures 07minutes. 

 

FILMUS

 

Relu le 8 janvier 2020

 

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 12:55

           Le mercantilisme est plutôt un terme global, et d'ailleurs polémique (employé par Adam SMITH pour stigmatiser une économie de marchand, comme le capitalisme par Karl MARX), et non le nom d'un courant de pensée en soi. Sont regroupées sous ce nom des pratiques et des théories économiques approximatives, qui dominent le XVIe et le XVIIe siècle européen, à un moment où s'affirment de façon définitive un certain nombre de royautés. Les questions économiques commencent à échapper à la théologie et aux théologiens en général (certains d'entre eux deviennent théoriciens du mercantilisme) dans une littérature très éclatée où apparaissent des noms aussi divers de Jean BODIN, Thomas MUM et William TEMPLE. L'économie politique se détache de la religion et de la morale. Ce mouvement intellectuel et de pratiques diffèrent tellement selon les nations que l'on peut parler de mercantilisme espagnol (bullionisme), français (colbertisme) et britannique (commercialisme).

Au fil des siècles, lorsque le mercantilisme laisse la place au libéralisme, des tenants du mercantilisme s'expriment encore (comme Friedrich LIST) et aujourd'hui, on peut trouver des éléments de mercantilisme dans certaines approches protectionnistes, et même en pleine mondialisation, un néo-mercantilisme donne de la voix. Tous ces mercantilismes possèdent un objectif commun, se mettre au service d'une puissance d'État. Le mercantilisme alimente la guerre comme la guerre alimente le mercantilisme.

 

         Pour de nombreux historiens, le mercantilisme apparaît "comme l'expression d'une triple nécessité économique, politique et sociologique. Nécessité de contrôler les mouvements de métaux précieux, dans une économie où les règlements scripturaires devaient à un moment ou à un autre se solder en or et en argent, nécessité politique pour des États dont les trésoreries s'alimentaient aux circuits internationaux de la bonne monnaie, nécessité économique enfin pour des entrepreneurs et des marchands dont les initiatives ne pouvaient se passer, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, de la protection ou des privilèges accordés par la puissance publique" (Histoire économique et sociale du monde). "Pour favoriser la production nationale, tous les auteurs recommandent la même politique douanière : allègement des taxes frappant les exportations de manufacturés et prohibition de droit ou de fait pour les importations concurrentes. Chaque royaume, chaque république, cherche à réduire sa dépendance en diversifiant sa production, en valorisant ses exportations et en réduisant aux matières premières indispensables ses achats à l'étranger. Les progrès de la production nationale manufacturière, en augmentant dans les exportations la part de la valeur ajoutée, contribuent à l'équilibre commercial. L'activité de la marine complète ce dispositif stratégique de la "guerre d'argent". Les grandes compagnies de navigation et de colonisation doivent acheminer, au meilleur compte, les produits exotiques dont on ne pouvait se passer : bois de teinture, épices et ramener vers la métropole les métaux précieux qui continuent à fasciner marins, aventuriers et hommes d'État". 

         Le mercantilisme apparaît dans cette période d'affirmation de la souveraineté de l'État qui doit combattre à la fois les particularismes féodaux, l'universalisme de l'Église... et les autres États : il se trouve complémentaire et contemporain des doctrines politiques qui, dans le sillage de Nicolas MACHIAVEL, affirment la nécessité de la guerre pour l'État. (Arnelle LE BRAS-CHOPARD).

 

           Jean BODIN (1530-1596), dans les Six Livres de la République (1576), associe le premier théorie de la souveraineté de l'État et mercantilisme. Il reprend à son compte les idées exprimées par Nicolas MACHIAVEL (Discours sur la Décade de Tite-Live) et développées également par Giovanni BOTERO (1544-1617) dans Raison et gouvernement d'État (1589). Dans le chapitre V du Livre V des Six Livres de la République, intitulé "S'il est bon de s'armer et d'aguerrir les sujets, fortifier les villes et entretenir la guerre", il considère que la richesse de l'État est à la fois cause et conséquence de la guerre, celle-ci donnant à l'État les moyens de sa suprématie et constituant aussi un puissant antidote contre les guerres civiles qui pourraient ruiner son économie. Ce sont ces guerres civiles qui rendent les empires et les républiques mortelles et occasionnent infiniment plus de désastres que les guerres étrangères. Il s'agit donc de porter la guerre à l'étranger où les conflits s'exacerbent jusqu'à se transformer en guerre civile chez lui. Il est donc souhaitable à titre préventif de faire la guerre en se forgeant au besoin des ennemis s'il n'y en a pas (situation de toute façon plutôt rare...). Il prévoit le plan d'une armée nouvelle, peu différent de celui de RICHELIEU ou de LOUVOIS d'ailleurs, d'une armée composée si possible de sujets nationaux, entretenue par le prince mais qui ne correspond pas encore à la levée en masse (on en est très loin et composer une armée "nationale" demeure très difficile, mais l'idée est là... ). 

 

          Antoine de MONTCHRESTIEN (1576-1621), dans son Traité d'économie politique (1615), développe une théorie du mercantilisme français faisant de la guerre le meilleur moyen de consolider l'État, comme aussi le plus sûr dérivatif aux guerres civiles. Les guerres coloniales également peuvent jouer leur rôle dans la purgation des "humeurs peccantes" des sujets remuants. Pierre le Pesant de BOISGUIBERT (1646-1714), dans son Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grains (1707), théorise de la même manière. 

Ce mercantilisme français trouve son meilleur maître-d'oeuvre dans le ministre de Louis XIV (pendant 22 ans, de 1665 à 1683), Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), allant jusqu'à donner à ce mercantilisme le nom de colbertisme. Des mesures protectionnistes se sont multipliées pour accroitre les exportations et diminuer les importations. Les droits de douane intérieurs (entre provinces) sont réduits et la circulation à l'intérieur du pays (construction de routes et de canaux) accrue. Il fait de la France une des premières puissances économiques européennes, par une politique commerciale, une politique industrielle et une politique agricole où l'Etat intervient de plus en plus. "L'originalité de Colbert et du colbertisme ne doit pas être cherchée dans les principes mêmes du régime économique qu'il préconise : elle apparaît en pleine lumière, semble t-il, dans deux directions. D'une part, alors que le mercantilisme se présente ailleurs comme "une philosophie de comptable hargneux" (tel Laffemas qui, sous Henri IV, souhaitait que tous les importateurs soient pendus et étranglés), Colbert a fait de ces pratiques de gagne-petit un système prestigieux de gouvernement, où apparaît un souci inégalé de puissance et de grandeur. D'autre part, jamais avant Colbert, un homme d'État n'a poussé aussi loin, ne s'est efforcé de réaliser avec autant d'efficacité, jusque dans les moindres détails, toutes les conséquences qu'entraînait logiquement le mercantilisme : si l'Espagne et la France sont toutes les deux mercantilistes, la première voit son économie sombrer au moment même où la seconde connait une expansion sans précédent, parce que Colbert n'a négligé aucune aspect du système mercantiliste." (Jean IMBERT). Sa politique permit d'alimenter le trésor royal de manière à soutenir les nombreuses guerres du roi soleil, de manière tellement régulière qu'elle a finit par épuiser de nombreuses ressources mêmes du royaume. 

 

                Thomas MUM (1571--1641) soutient tant dans son Discours sur le commerce de l'Angleterre à destination des Indes orientales de 1621, que dans son England's Treasure by Forraign Trade de 1664, (publié à titre posthume), que pour mener à bien une guerre, il faut, outre l'argent, des forces humaines, des denrées, des munitions. Le meilleur représentant du mercantilisme anglais recherche également l'autarcie économique où le commerce, notamment le commerce maritime, soutenu par une marine militaire de haut niveau, assure les ressources à l'État... pour mener les guerres qui lui permettront d'augmenter le périmètre dans lequel s'affirme cette autarcie. 

Le bref mais populaire essai de William TEMPLE (1628-1699), Essay on the trade of Ireland de 1673, va dans le même sens. Il s'agit d'instaurer dans les colonies le même système commercial qu'en métropole, afin de garantir en priorité à celle-ci les marchandises et le numéraire dont elle a besoin. Cela fait de l'Angleterre le plus important commerçant du monde et une puissance internationale s'appuyant sur sa flotte de guerre. La volonté de puissance de la monarchie anglaise va de pair avec la "nécessité" d'en finir avec les révoltes et révolutions inspirées d'idées religieuses. Aussi, la fonction de purgation des "humeurs peccantes" trouve là une signification urgente. 

 

              Même au-delà de la période faste des idées mercantilistes, les idées mercantiliste sont favorisé, voire alimenté les conflits armés des XVIIe et XVIIIe siècle. Comme il s'agit d'augmenter la richesse du pays, en considérant le stock de richesses comme fixe, la seule façon de le faire est de mener la guerre. Les rivalités coloniales se développent dans un tel climat d'idées. Même si la pensée du XIXe siècle est dominée par les écoles libérales, plutôt favorables au libre-échange, la pratique politique continue d'être influencée par une vision mercantiliste. Les diverses politiques protectionnistes menées depuis s'en inspirent. 

 

              Friedrich LIST (1789-1846) développe dans la plupart de ses écrits (Das nationale system der politischen Okonomie, 1841) des idées qui doivent permettre à ses concitoyens allemands de bénéficier des progrès économiques, ce qui n'est possible que dans le cadre d'échanges équilibrés entre des nations à peu près du même développement industriel. "Toute nation en retard sur les autres pour l'industrie, le commerce ou la navigation, doit avant tout développer ses propres forces pour pouvoir ensuite entrer en libre concurrence avec des nations plus avancées.(...) Je sentais que l'Allemagne devait abolir ses tarifs intérieurs et, par l'adoption d'une politique commerciale uniforme vis-à-vis des étrangers, s'efforcer de rattraper le développement industriel et commercial qu'avaient réalisés d'autres nations au moyen de leur politique commerciale."

Ces idées présentent une analogie évidente avec le mercantilisme. L'objet essentiel de ses théories, à la fois politiques et économiques, est la puissance, même s'il l'associe au bien-être. Il se défend de revenir au mercantilisme, mais en fait, c'est le devoir de l'État de protéger ses intérêts économiques par une politique agressive. "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaires, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique." 

 

                  Alexander HAMILTON (1757-1804), le fondateur du parti fédéraliste, une génération avant, écrit des plaidoyers (Works, rassemblés en 1904, 12 volumes, Henry Cabot Lodge, Federal Edition, New York et Londres) en faveur d'une marine militaire et d'une flotte marchande américaines, où il mêle les arguments politiques et économiques. Convaincu, au contraire de MONTESQUIEU ou d'Adam SMITH, que le commerce peut être la cause de guerres, il pense qu'il faut que les jeunes États-Unis se préparent à développer leur industrie naissante, et elle ne peut le faire qu'en adoptant une politique protectionniste inspirée du mercantilisme. 

 

                   Pour Edward Mead EARLE, "comme Hamilton, List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantilisme dans le monde moderne. Qu'elles qu'aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et XVIIIe siècles, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société moderne hautement intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'État pour rehausser le pouvoir d'État. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de stocks et de subventions. Le nationalisme économique pratiqué dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaires, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine. Les explosions de 1914 et de 1939 furent la conséquence presque inévitable de tout ceci. On ne peut les comprendre que par rapport aux concepts de pouvoir de l'Europe du XIXe siècle. La pensée d'Adam SMITH, d'Alexander HAMILTON et de Friedrich LIST fut conditionnée par le fait qu'ils étaient respectivement britannique, américain et allemand. Mais ils s'accordaient sur certains principes de l'art de gouverner. Tous comprenaient que le pouvoir militaire se bâtit sur des fondements économiques et chacune prôna un système économique national qui répondit le mieux aux besoins de son pays. Que le monde fut accablé par le fait du néo-mercantilisme n'est pas forcément leur faute. Car tant que les nations continueront de croire en un nationalisme effréné et en la souveraineté absolue, elles continueront d'utiliser toutes les mesures qui, selon elles, garantissent le mieux leur indépendance et leur sécurité."

 

              Dans sa recherche d'une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, Fanny COULOMB fait état d'un néo-mercantilisme. "Le terme de "néo-mercantilisme" a parfois été utilisé pour qualifier certaines analyses contemporaines mettant en avant les rivalités économiques internationales et l'utilisation par les États des pays industrialisés d'une nouvelle forme d'interventionnisme économique. Les fondements théoriques de ces analyses restent flous, même s'ils peuvent être rattachés au courant "néo-réalistes" (J.J. ROCHE, Théorie des relations internationales, Montchrestien, 1994), ainsi qu'à l'analyse mercantiliste, listienne et institutionnaliste.

L'analyse néo-mercantiliste est empirique et descriptive ; elle revendique d'ailleurs son "réalisme", qui contraste avec l'irréalisme des hypothèses de la théorie orthodoxe. (...) Cependant, même si plusieurs auteurs inscrits dans cette perspective ont voulu développer un nouveau champ théorique, en marge des analyses libérale et marxiste des relations internationales, le débat est resté très dispersé, notamment du fait de la grande diversité des instruments d'études employés. Un trait distinctif réside dans la mise en évidence de l'imbrication des objectifs politiques et économiques des États sur la scène internationale ; en outre, ces analyses rejettent généralement l'idée d'une évolution progressive vers une économie sans frontières, et identifient de nouveaux champs d'affrontement interétatiques, non plus limités à un niveau national, mais régional."

Elle cite Robert GILPIN (The political Economy of International Relations, Princeton university Press, 1987) qui présente une théorie structurelle comme alternative aux trois "idéologies classiques" des relations internationales, libérale, marxiste et nationaliste. Cet auteur se réfère directement à la théorie mercantile et insiste sur l'évolution des structures du système international et sur le jeu contradictoire des différentes ambitions nationales dans les négociations internationales en matière monétaire, commerciale... dans un contexte économique international marqué par le chômage et les inégalités de développement. Il pointe les dangers d'une résurgence du protectionnisme et de guerres commerciales entre grands blocs régionaux. D'autres économistes, au début des années 1990, comme L. THUROW (La maison Europe, superpuissance du XXIe siècle, Calmann-Lévy, 1992) ont défendu la thèse d'une rivalité/confrontation entre les trois pôles de la Triade Europe-Japon-États-Unis, avant que la Chine occupe les esprits des géo-stratèges. Les firmes multinationales participent à ce processus de régionalisation économique, car elles restent attachées à leur pays d'origine. Dans ce système de quasi-blocs pratiquant entre eux un commerce "administré", la compétition n'est plus militaire mais économique. L'État est sollicité pour pallier la faible compétitivité de l'économie nationale, même si en retour les firmes bénéficiaires n'accordent pas à celui-ci la même bienveillance. Fanny COULOMB s'interroge, avec Jacques FONTANEL (L'avenir de l'empire américain, dans Civilisation, globalisation, guerre, Discours d'économistes, Presses Universitaires de Grenoble, 2003) sur la pertinence du concept de guerre économique pour caractériser ce type de situation, mais le néo-mercantilisme anime l'esprit de bien des programmes économiques nationaux. 

Fanny COULOMB le reconnaît bien d'ailleurs plus loin : "La logique néo-mercantiliste développée ces dernières années a également conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique". Des études en nombre comme celles de A. O. HIRSCHMANN de 1945 (Foreign Trade and national power, republiée en 1980 sous le titre National power and the structure of foreign trade, à Berkeley, University of California Press) montrent les politiques d'assistance technique et commerciale des États. Il existe encore un lien fort entre commerce extérieur et puissance d'une nation. Cet auteur a élaboré ce qu'on appelle le coefficient de Gini, qui mesure la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là, sa vulnérabilité. Thomas SCHELLING (international Economics, Allyn and Bacon,1958), David BALDWIN (economic Statecraft, printon University, 1985), chacun à leur manière, indiquent comment les États utilisent certains instruments (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle de produits stratégiques, actions diplomatiques diverses, espionnages de tout genre...) pour intervenir dans une économie certes mondialisée mais soumise encore à des logiques régionales. Une illustration de ce phénomène se trouve dans la politique économique allemande récente (2010), où l'essor des exportations de l'Allemagne se fait aux dépens de ses partenaires de l'Union Européenne, dans une perspective uniquement nationale.

 

Fanny COULOMB, contribution Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economie, sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, collection référence Géopolotique, 2003.  Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. Pierre DEYON, tome 2 sur Les hésitations de la croissance, 1580-1740, d'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LEON, Armand Colin, 1978. Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 1, Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980. Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, collection Clefs/Politique, 1994. Jean IMBERT, article Colbertisme dans Encyclopedia Universalis, 2004. Till Van TREECK, Victoire à la Pyrrhus  pour l'économie allemande, Le Monde diplomatique, Septembre 2010.

 

                                                                                                                                 ECONOMIUS

 

Relu le 9 janvier 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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