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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 11:27

    Le philosophe et économiste autrichien Friedrich HAYEK est une figure de nos jours du libéralisme, opposée au socialisme et aux interventions de l'État dans l'économie. Artisan sur le plan de la philosophie de la connaissance, de l'économie et de la sociologie d'une vision de la société qui veut renouer avec le libéralisme après des décennies de domination intellectuelle du keynésianisme et à plus moindre degré du marxisme, il est revendiqué par l'ensemble des auteurs néo-libéraux comme l'initiateur de l'individualisme méthodologique.

Même si son oeuvre, qui se partage entre l'épistémologie, l'économie et la sociologie de la liberté, comporte des éléments qui sont loin de conforter cette position, elle contribue à l'hégémonie actuelle du libéralisme économique et politique qui commence d'ailleurs à reculer. Il fait partie activement d'abord de l'École de Vienne, mais s'en distancie par la suite sur de nombreux points.

 

     Si ses premières oeuvres sont économiques, avec Prix et production (Conférences en Angleterre) de 1931, Monetary Nationalism and international Stability en 1937 et Pure Theory of Capîtal en 1941, il s'oriente surtout vers l'épistémologie et la sociologie, avec par exemple une série d'articles sur la "contre-révolution de la science" de 1941, La route de la servitude en 1944, fondant la Société du Mont-Pélerin en 1947, The Sensory Order de 1952, La constitution de la liberté en 1960, et surtout sa trilogie publiée en 1973, 1976 et 1979, Droit, Législation et liberté. Il tente, dans l'objectif d'en finir avec le socialisme, d'organiser une rencontre entre économistes libéraux et économistes socialistes en 1988 - sans succès - dont il rédige le texte introductif Présomption fatale : les erreurs du socialisme.

 

      Le point de départ de ses réflexions, chronologiquement et sur le plan analytique, réside dans ses interrogations sur la nature de la connaissance. Quelle est la nature de la réalité? pouvons-nous la percevoir directement? Y-a-t-il une différence entre l'esprit et la matière? Quelles sont la part de l'inné et de l'acquis dans l'expérience humaine? Quelle est la nature de l'esprit? Quel est son rapport avec la matière? Quelles sont les relations entre les événements d'ordre physique et les faits mentaux? Il s'agit pour le penseur de l'École de Vienne, d'élucider les relations entre le monde "phénoménal" et le monde "physique". Le monde phénoménal est celui qui est perçu en termes de qualités sensorielles. C'est l'ordre sensoriel. Alors que le monde physique se définit exclusivement par les relations entre ces éléments.

La tâche de la physique consiste à découvrir dans les événements du monde extérieur des régularités indépendantes des individus qui perçoivent, alors que celle de la psychologie est de montrer comment ces événements se manifestent dans un ordre différent à travers leurs effets sur nos sens. Pour Friedrich HAYEK, "ce que nous appelons l'"esprit est donc un ordre particulier dans un ensemble d'événements se produisant dans un certain organisme et d'une certaine manière relié à, mais non identique avec, l'ordre physique des événements dans l'environnement" (The Sensory Order). Du coup, la classification qu'opère le cerveau humain ne correspond pas toujours au réel du monde physique. Plus, le monde physique est tel que le cerveau humain ne peut complètement l'appréhender. Et dans la foulée de ce scepticisme qui rejoint celui de HUME, cité à de nombreuses reprises dans son ouvrage, il s'oppose au rationalisme métaphysique, dans une pleine conscience selon lui des limites de la raison.  Le positivisme logique croit à tort possible une explication totale et unitaire du monde. La société est un organisme d'une telle complexité (au degré de complexité plus grand que le cerveau humain), qu'il est impossible pour l'esprit de donner une explication complète et globale de son fonctionnement.

Le philosophe autrichien se situe donc à l'opposition du positivisme qui se construit en Europe depuis Auguste COMTE. C'est ce qui rend l'explication globale du fonctionnement économique impossible, la planification socialiste tout aussi impossible, comme généralement tous les projets de reconstruction rationnelle des sociétés utopiques.

La tendance à considérer la société comme composée de totalités, d'ensembles que l'on peut directement appréhender, constitue une des nombreuses dérives du scientisme, que Friedrich HAYEK qualifie de "totalisme" (selon la traduction de Raymond ARON de collectivism dans Scientisme et sciences sociales : essai sur le mauvais usage de la raison, Plon, 1953, traduction d'un ouvrage paru en 1952). Il y associe des concepts comme ceux de classes, de nation, d'industrie, de capitalisme, d'impérialisme, toutes des constructions théoriques provisoires et non des réalités objectives. 

 

      La pensée économique de Friedrich HAYEK, portée souvent en porte-drapeau par toute la famille néo-libérale est pourtant plus complexe que le simplisme de certaines de leurs théories. Si finalement, elle connaît le succès, c'est sans doute en grande partie parce qu'elle est construite notamment pour démontrer la fausseté de l'analyse économiques qui soutient toutes les expériences socialistes. Dans un monde d'économistes qui semblent ne jurer que par les mathématiques parce que exemptes de toute idéologie et de toute implication sociale, à la suite des travaux de Arthur SPIETHOFF (1873-1957), de Knut WICKSELL(1851-1926) et de Eugen von BÔHM-BAWERK (1851-1914) dont il se situe dans une filiation directe, l'économiste autrichien met en garde contre l'illusion mathématique. pour lui, et ce sera encore plus net dans ses derniers ouvrages (par exemple, La présomption fatale...). Il dénonce "l'usage extensif (...) des mathématiques, qui ne manque pas d'impressionner les hommes politiques qui n'ont aucune formation en ce domaine, et qui est réellement ce qui est le plus proche de la pratique de la magie au sein de l'activité des économistes professionnels". Les statistiques ont leur utilité "pour nous informer sur l'état des affaires", mais il ne croit pas "que l'information statistique puisse contribuer de quelque manière à l'explication théorique du processus" (Hayek on Hayek : An autobiography Dialogue, Stepehn Kresge et Lef Wenar, Londres, Routledge). Dès les premières pages de Monetary Theory and the Trade Cycle, de 1929, il s'attaque à l'illusion en vertu de laquelle on pourrait utiliser les statistiques pour comparer la validité de théories alternatives des cycles. Certaines données économiques complexes ne peuvent tout simplement pas être quantifiées. Cette illusion s'ajoute à une autre, l'illusion macroéconomique, lieu principal de l'erreur scientiste en économie. "Le nombre de variables distinctes qui, dans tout phénomène social particulier, déterminera le résultat d'un changement donné, sera en règle générale beaucoup trop grand pour que l'esprit humain puisse les maîtriser et les manipuler effectivement (Scientisme en sciences sociales).

     Sa pensée économique suit d'abord celle de WICKSELL : une économie théorique a-monétaire tendrait, conformément à la conception de l'équilibre général de WALRAS, spontanément vers une situation d'équilibre où le taux d'intérêt nominal correspondrait au taux d'intérêt naturel, vers une situation où l'investissement correspondrait à l'épargne disponible.

"Dans une économie de troc, l'intérêt  constitue un régulateur suffisant pour le développement proportionné des biens capitaux et des biens de consommation. En l'absence de monnaie, s'il est admis que l'intérêt prévient effectivement toute expansion excessive de la production de biens de production, en la contenant dans les limites de l'offre disponible d'épargne, et qu'un accroissement du stock de biens capitaux basé sur un report volontaire dans le futur de la demande des consommateurs ne peut jamais mener à des expansions disproportionnées, alors on doit nécessairement admettre que le développement disproportionné dans la production de biens de capitaux peut seulement naître de l'indépendance de l'offre de capital monétaire par rapport à l'accumulation de l'épargne" (1933). Le crédit monétaire amplifie cette possibilité de déséquilibre. "Un trait essentiel de notre système de production "capitalistique" moderne, est qu'à tout moment la part des moyens originels de production disponibles employés pour obtenir des biens de consommation dans un futur plus ou moins lointain est beaucoup plus importante que celle qui est utilisée pour satisfaire des besoins immédiats. Ce mode d'organisation de la production permet, en allongeant le processus de production, d'obtenir une plus grande quantité de biens de consommation à partir d'un montant donné de moyens originels de production" (1975). Plus le "triangle" des valeurs qui sert à représenter le détour de production est allongé, c'est-à-dire plus la période des productions est longue, plus est grand le nombre de stades successifs de production, plus la structure de la production va être capitalistique et permettre de produire une plus grande masse de biens de consommation. Le caractère capitalistique de la production dépendra de deux facteurs : le comportement des entreprises à l'égard de l'investissement et la décision d'épargner des agents économiques. En fait, plus forte sera la demande de biens de production et ainsi plus les agents économiques accepteront de reporter leur consommation, plus capitalistique sera alors la structure de production. C'est à ce niveau que se pose le problème de l'équilibre dès lors que l'on tient compte de l'existence de la monnaie, et surtout de la possibilité d'une création monétaire "ex nihilo" par les banques.

Pour Friedrich HAYEK, "toute tentative pour expliquer les processus économiques doit partir de la proposition que, étant donné la constellation particulière des circonstances qui existent, il n'y a qu'un seul mode particulier de comportement d'un sujet économique qui correspond à ses intérêts, et il continuera de changer ses décisions jusqu'à ce qu'il ait réalisé les utilisations les plus avantageuses des ressources économiques pour lui" (1928). Sa définition de l'équilibre met plus l'accent sur l'individu que sur la coordination entre les agents, ce qui le distingue de la conception walrasienne

Le marché n'est pas un modèle d'équilibre abstrait. C'est un processus relié à un système d'information. Il forme dans Droit, Législation et Liberté, le mot "catallaxie" pour désigner l'ordre du marché engendré par l'ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur ce marché. C'est un ordre spontané produit à partir des actes des gens qui se conforment à des règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats. Ce terme, tiré du verbe grec katallatien, rassemble les sens d'échanger, d'admettre dans la communauté, de faire un ami d'un ennemi. 

Les fluctuations monétaires, reliées à l'élasticité des systèmes monétaires de crédit sont les premières responsables des fluctuations et des crises économiques et elles ne peuvent être résorbées que par la neutralisation de la monnaie. Les crises ne sont pas dues à l'insuffisance des demandes effectives (ce qui permet de faire l'impasse du coup sur les problématiques des salaires et des prix...), mais au contraire par les surinvestissements qui se transforment en excès de demande de consommation par rapport aux moyens de la satisfaire. Quels que soient les critiques émises contre sa théorie de l'effet d'accordéon, même dans sa seconde version nommée effet Ricardo, l'économiste autrichien s'en tient toujours à la trop grande élasticité du crédit monétaire.

Opposé donc aux politiques économiques prônées par KEYNES, Friedrich HAYEK continue après la seconde guerre mondiale son offensive contre l'interventionnisme d'État. Il estime avoir montré qu'une hausse de la demande pour les biens de consommation peut mener à une baisse de la demande pour les biens capitaux et que ce déclin peut être retardé par le maintien des taux d'intérêt à de bas niveaux, mais la chute sera d'autant plus importante que les taux de profit dans les secteurs intensifs de main-d'oeuvre auront été plus élevés. Inversement, si l'on permet aux taux d'intérêt de s'élever, on atténue les conséquences néfastes du processus. Une faible propension à consommer aura le même effet, dans tous les cas, la fin de la croissance est provoquée par une rareté de capital. pendant la période de dépression, ce n'est pas le taux d'intérêt, mais le taux de profit et les salaires réels qui déterminent le déclin et l'éventuelle reprise de l'investissement. Ce n'est donc pas la baisse dans les occasions d'investissement qui provoque la crise, contrairement aux idées en vogue dans les années 1930 et qui aboutissent à la fin de la seconde guerre mondiale aux politiques keynésiennes. Dans Prix et Production (Calmann-Lévy, 1975, traduction de l'ouvrage de 1931, remanié), nous pouvons lire : "Keynes s'était basé sur l'hypothèse d'une corrélation positive simple entre la demande globale et le niveau de l'emploi, et sur le fait que le chômage pouvait et devait être combattu par un accroissement convenable de la demande globale. L'application de cette théorie a non seulement entraîné l'inflation mondiale en échouant dans une prévention durable du chômage mais se trouve être à long terme la cause d'un chômage beaucoup plus important que celui qu'elle entendait combattre (...). Il se peut que l'effondrement de l'illusion keynésienne auquel on est en train d'assister donne à l'autre explication des causes du chômage présentées dans ce livre davantage de chances d'être écoutées qu'il y a quarante ans."

En fait, le rôle de l'État est de fournir le cadre juridique requis par le jeu de la catallaxie, tâche pour laquelle il dispose du monopole de la coercition, mais de plus, loin de plaider pour un "État minimal", l'auteur lui demande d'user de son pouvoir fiscal pour assurer un certain nombre de services qui ne peuvent être fournis de manière adéquate par le marché. Il en est ainsi des biens collectifs qui profitent à tous, notamment la santé, la protection civile contre les catastrophes, les transports et les infrastructures d'énergie, mais aussi de toutes les solutions à apporter aux problèmes de pollution. Si le champ d'intervention de l'État est relativement étendu, son type d'intervention doit être assez circonscrit. Comme le marché demeure en dernier ressort le meilleur moyen pour la production et l'allocation des ressources, il convient de réduire au minimum les activités qui ont pour effet de le contrarier. Dans la gestion de ces activités, il n'y a en outre pas de raison de ne pas soumettre l'État aux règles de la concurrence. Friedrich HAYEK ne jette pas aux oubliettes, comme le font beaucoup de ceux qui se réclament de sa pensée, toute politique économique, mais son attitude très ambiguë vis-à-vis de l'objectif d'un "niveau stable et élevé" de l'emploi et le fait qu'il faut cesser selon lui d'utiliser l'impôt comme moyen de redistribuer et comme levier d'une politique économique, indiquent bien une conception très restrictive, finalement, malgré certains passages de ses ouvrages économiques, sur l'État. C'est que sa conception de l'économie est supportée par une vision bien précise de la société.

 

     Friedrich HAYEK remplace souvent le terme société, qui pour lui se réfère à une vision holiste qu'il réfute, par des périphrases tels que "ordre étendu", "grande société", "société ouverte"... S'il cède à l'usage courant la plupart du temps, ses écrits donnent facilement, même s'il peut s'en défendre, une vision économiciste de la société. Pour étudier les phénomènes complexes, l'auteur préfère nettement le concept d'ordre qu'il défini comme un "état de choses dans lequel une multiplicité d'éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puissions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l'ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste ; ou au moins des pronostics ayant une bonne chance de s'avérer corrects" (Droit, Législation et Liberté). La société est un ordre spontané d'ensemble qui contient en son sein à la fois des ordres spontanés plus spécifiques et des groupes organisés qui relèvent plus de la notion de taxis. Telles sont les familles, les entreprises, les sociétés de toute nature, mais aussi les institutions publiques, y compris le gouvernement. L'ordre spontané n'a pu être conceptualisé que dans le cadre d'une société sécularisée, ou en tout cas libéré des mythes religieux, et la conceptualisation qui s'est imposée, celle d'un rationalisme constructiviste, de même que la notion de contrat social, celle qui sert de référence au freudisme, au marxisme et à KEYNES, menace en fait la survie d'une civilisation qui est le résultat d'une évolution longue et complexe... En fait, l'ordre spontané ne doit pas être confondu avec un organisme qui désigne un ordre dans lequel les éléments individuels occupent une position relativement fixe. Les règles d'une société ne sont en fait pas le résultat d'une élaboration consciente, et si elles existent, c'est parce qu'elles ont fait la preuve de leur efficacité et de leur supériorité pour par exemple la croissance économique. L'effort d'abstraction, s'il est conduit, et c'est le cas le plus souvent, sans une réelle connaissance de toute la réalité, conduit à des impasses et à des erreurs. Plus une société est évoluée et complexe, plus ses membres suivent, sans en être conscients, des "règles de juste conduite" dans leurs actions et dans leurs interactions avec leurs semblables.

L'objet principal de La constitution de la liberté est le "réseau combinant philosophie, jurisprudence et économie de la liberté, et qui jusqu'à présent fait défaut". Friedrich HAYEK rejette à la fois la conception du libéralisme rationaliste et celle du libéralisme utilitariste de la liberté. A toutes les notions qu'il critique, il oppose la seule signification qui lui semble acceptable (celle qu'il désigne par liberty et freedom) : cette condition humaine particulière où la coercition de certains par d'autres se trouve réduite au minimum possible dans une société". Elle se définit donc négativement par l'absence de coercition, ou plus précisément par la réduction au minimum de cette anomalie que l'on retrouve dans tous les regroupements humains. Du coup, l'existence de la propriété privée est nécessaire à la liberté, bien qu'elle ne constitue pas une condition suffisante. L'extension de sa sphère et le développement de la société ouverte s'accompagnent de la généralisation de règles de conduite fondées sur l'honnêteté, le respect des contrats qui sont essentielles à la survie de la civilisation. A cause de l'existence d'instincts primitifs, du vol et de la fraude, la coercition ne peut être complètement évitée, et non plus le monopole de cette coercition par l'État. Il développe une sorte de sociologie morale où le droit n'a certainement pas été créé pour servir à un but formulable politiquement, mais au contraire pour rendre les gens qui s'y conforment plus efficaces dans la poursuite de leurs propres objectifs.

Pour que ce monopole de la coercition, nécessairement présente pour l'évolution du droit, reste dans les limites de la nécessité, seule la démocratie apparaît comme une véritable garantie contre l'arbitraire du gouvernement (confondu pour l'auteur avec l'État). Mais contrairement au libéralisme, la démocratie n'est pas un bien en soi : "la démocratie est essentiellement un moyen, un procédé utilitaire pour sauvegarder la paix intérieure et la liberté individuelle. En tant que elle, elle n'est aucunement infaillible" (La route de la servitude, 1946). En fait, non seulement, la démocratie n'est pas synonyme de libéralisme, mais on peut envisager une société libérale sans démocratie... dans un régime autoritaire, à condition qu'il soit limité par la loi. La méfiance manifestée par le philosophe autrichien envers la démocratie représentative trouve sans doute sa source, plus que dans une argumentation, dans le contexte social et politique dans lequel il a vécu, à Vienne, dans les premières décennies du siècle, et par sa hantise des soulèvements populaires.

En fait, la critique du socialisme constitue un axe majeur de sa pensée politique. Tout son ouvrage, La route de la servitude, son manifeste libéral, est tendu vers cette critique. Il n'y a pas pour lui de différence de nature entre hitlérisme et stalinisme et il n'y a qu'une différence de degré entre la social-démocratie, le socialisme et le communisme. Il faut abandonner cette route de la servitude pour... quelque chose qui n'est pas entièrement théorisé. Il n'y a pas de système social ou politique chez l'auteur, parce qu'il a toujours une méfiance absolue pour toute élaboration théorique à partir de phénomènes que l'homme ne peut complètement appréhender...

 

    Gilles DOSTALIER, à propos de sa théorie de la connaissance, qui supporte une grande partie de la tonalité de son oeuvre, "on peut s'interroger sur le degré de cohérence d'une démarche au terme de laquelle est niée la possibilité de l'opération que Hayek a lui-même entreprise, soit celle d'expliquer le fonctionnement de la société pour démontrer rationnellement l'impasse de l'interventionnisme, sous toutes ses formes, et la supériorité du libéralisme classique."

Si, effectivement, nous sommes loin de posséder toutes les données de la réalité, de la réalité économique surtout, rien ne justifie qu'une partie de la société puisse indiquer la bonne voie... Étant donné, qu'en plus, il semble tout de même d'une étonnante coïncidence que cette voie est précisément celle qui satisfait le plus cette partie... Sur l'économie proprement dite, toute sa construction reposant sur la neutralisation de la monnaie, nous ne pouvons que poser la question du pourquoi de sa "popularité" dans une époque où le  capitalisme financier est proprement envahissant. En fait, cette "popularité" tient surtout à des ouvrages qui ne traitent pas précisément d'économie mais qui constituent des sortes de pamphlet contre le socialisme.

 

      Théoricien polyvalent, au moment où la plupart des économistes restent cantonnés dans des domaines très spécialisés, Friedrich HAYEK propose une oeuvre impressionnante (d'érudition) qui... impressionne surtout les tenants du libéralisme et du néo-libéralisme. Toutefois, au-delà des sympathies politiques, nombre de ses écrits oblige à réfléchir à des propositions. Même s'il n'y a pas de concordances strictes entre les positions épistémologiques, les analyses économiques, les théories sociales et les positions politiques, son impact reste énorme dans les milieux des économistes. S'intéressant à de nombreux champs de la connaissance, il force à toujours penser l'interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels.

Son oeuvre offre aussi le tableau des conflits théoriques (croisés entre KEYNES, MARX et les libéraux) qui rebondissent d'une époque à l'autre, sur des aspects théoriques et pratiques, sur notamment la place de l'État dans l'économie, débat très actuel à l'heure de bouleversements économiques induits par le développement du crédit tant analysé et critiqué par lui. 

 

Friedrich HAYEK, La route de la servitude, PUF, collection Quadrige, 2011 ; Pour une vraie concurrence des monnaies, PUF, 2015 ; Droit, législation et  liberté, PUF, 2007 ; Essais de philosophie, de science politique et d'économie, Les Belles Lettres, 2007 ; Individualism and Economic Order, The University of Chicago Press, 1948 ; Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire  des idées; Les Belles Lettres, 2008 ; L'ordre sensoriel : Une enquête sur les fondements de la psychologie théorique, CNRS Éditions, 2001 ; La présomption fatale : Les erreurs du socialisme, PUF, 1993 ; Scientisme et sciences sociales, Pockett, 1991 ; Monetary Theory and the Trade cycle, 1929.

Gilles DOSTALER, Le libéralisme de Hayek, La découverte, collection Repères, 2001. De catallasia, dans le site consacré à HAYEK, Galaxieliberaux.org, La théorie du cycle économique, Analyse de Christian DEBLOCK et Jean-Jacques GISLAN.

 

Relu le 7 septembre 2020

 

 

 

 

 

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 08:27

           Les approches libérales, regroupées par exemple par Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM sous le nom générique "smithiens", forment la tendance encore largement dominante, tant dans l'esprit du public que dans les cercles universitaires, de la compréhension de l'économie capitaliste - qu'elles ne nomment d'ailleurs pas ainsi.

A la suite d'Adam SMITH, ces économistes adoptent l'explication de l'économie essentiellement en terme de marchés, et cela quel que soit le marché (biens de consommation, biens de production, capitaux, travail, le marché déterminant étant normalement, mais ce n'est finalement plus le cas pour de nombreux économistes à l'heure actuelle, celui des biens de consommation). Si leurs explications, techniques comptables à l'appui, constituent encore la base du raisonnement de la plupart des décideurs économiques, une large partie du monde universitaire estime caduques ces raisonnements, qui eux-mêmes expliquent la plupart des économistes hétérodoxes (tendance SCHUMPETER), sont à la base d'un très mauvais fonctionnement du système économique.

La recherche constante de mécanismes du marché, qui puisse révéler l'existence de leviers d'influence sur ses évolutions, constitue l'essentiel de l'activité de ces économistes libéraux qui ne s'accordent pas tous, loin de là, sur le rôle de la monnaie, de l'État ou des innovations techniques. A tel point qu'il semble parfois difficile de faire entrer dans la même catégorie, les explications classiques, marginalistes, monétaristes du fonctionnement du capitalisme, d'amalgamer des pensées libérales et néo-libérales... L'essentiel de leur communauté de vue réside dans leur opposition farouche aux explications marxistes et dans une certaine méfiance envers l'État.

 

       Une manière pratique de comprendre cette explication de l'économie est de faire comme les deux auteurs de... Comprendre les théories économiques : "Prenons un produit donné, par exemple des chemises ; le prix de la chemise est bas, les consommateurs en achèteront beaucoup. Certes, le besoin de chemises est limité, mais ceux qui étaient rationnés par un prix élevé pourront se payer ce qui était jusqu'ici hors de leur portée. Un prix bas attire de nouveaux consommateurs. En d'autres termes, la demande de chemises varie en fonction inverse de la variation  des prix. Au contraire, au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises ont normalement avantage à accroître leur production. Un prix élevé peut d'ailleurs rendre rentables des fabrications qui ne l'étaient pas lorsque le prix était bas. L'offre varie dans le même sens que les prix. Nous pouvons représenter les intentions d'achat et de vente des chemises sur un graphique. Sur l'axe des X, nous portons les quantités offertes ou demandées ; sur l'axe des Y, les prix. A chaque niveau de prix correspond une intention d'achat ; en reliant tous les points ainsi obtenus, on obtient  la courbe de la demande. De la même manière, nous pouvons tracer la courbe de l'offre. Si le prix du marché lui était supérieur, des entreprises auraient théoriquement avantage à produire une plus grande quantité de chemises, mais ces chemises resteraient invendues. Ce prix ne pourrait être maintenu. Si le prix du marché était inférieur à ce prix d'équilibre (notons que la recherche principale porte toujours sur ce prix d'équilibre et qu'il s'agit de déterminer le plus vite possible avant les concurrents...), les achats pourraient être importants, mais les entreprises ne produisaient pas les quantités demandées. L'ajustement entre l'offre et la demande suppose naturellement une circulation parfaite de l'information et des anticipations sur les conséquences de tel prix ou de telle quantité offerte ou demandée. Des tâtonnements sont prévisibles, mais le prix qui apparaît sera stable car, à un moment donné, il n'existe (normalement) qu'un point d'équilibre. Bien entendu, sur une période plus longue, le prix d'équilibre change. Par exemple, une augmentation du revenu des consommateurs peut les amener à accepter d'accroître pour chaque niveau de prix les produits désirés. La courbe de la demande se déplace alors vers la droite. On peut aussi imaginer que des innovations techniques abaissent les coûts de production. A chaque niveau de production, le prix permettant un profit acceptable est abaissé. La courbe de l'offre se déplace elle aussi vers la droite ; le prix d'équilibre change. Il s'agit là d'un exemple théorique et simplifié. (...)

Les partisans de l'économie de marché pensent que, de toute manière, il est bon de raisonner à partir d'un modèle exemplaire. On peut ainsi mieux comprendre les conditions d'un équilibre stable (comportement rationnel, concurrence, bonne circulation de l'information...) et expliquer les distorsions entre les prix réels et les prix théoriques."

Paul SAMELSON et William NORDHAUS ne présentent pas les choses différemment dans leurs éditions successives du Manuel d'économie de référence qui commence invariablement par une explication de lecture des graphiques de l'offre et de la demande. La monnaie constitue le "lubrifiant" de ces échanges, finalement entre marchandises, une économie moderne utilisant "une énorme quantité de bâtiments, de machines et d'ordinateurs (...), facteurs de production qualifiés de capital (...)". Dans une économie de marché, ce capital relève généralement de la propriété privée, "le revenu tiré du capital allant aux individus". 

 

      L'économiste suisse Léon WALRAS tente d'établir, à la suite de ses prédécesseurs, une science économique parfaitement autonomisée. Il donne une formulation mathématique de l'équilibre général qui démontrerait que, dans un système de concurrence pure et parfaite, le prix de chaque produit est égal à son prix de revient, et que l'ensemble des facteurs de production est utilisé. Il démontre surtout l'interdépendance de tous les prix et de toutes les quantités ; sa théorie est souvent présentée comme la démonstration de la justesse de la vision smithienne, mais beaucoup d'auteurs font remarquer que possibilité de formalisation mathématique et vérité sont deux choses bien différentes, contrairement à ce que l'on veut souvent faire croire aux étudiants en économétrie par exemple.

Léon WALRAS lui-même, par ailleurs plutôt socialiste agrarien luttant contre la rente foncière, n'est pas dupe de sa théorie pure. Il propose dans son Traité d'économie sociale que l'État s'approprie la rente foncière, ce qui permettrait de supprimer l'impôt. L'échange se ferait alors dans de meilleures conditions. Alors que ses études sont utilisées par les économistes libéraux et tous les défenseurs du marché, sa théorie est loin de conforter la vision libérale de l'économie. Depuis, beaucoup d'auteurs ont perfectionné la théorie de cet équilibre walrasien, notamment ARROW et DEBREU, et cela dans une optique pas forcément libérale (A. MARSHALL, KEYNES, LEONTIEFF...). Ce sont ces équations qui, de l'ensemble économique à la microéconomie, fondent en grande partie la science économique moderne. 

 

     Au-delà des imperfections, due à l'inexistence d'une concurrence pure et parfaite, étudiées par de nombreux auteurs anglo-saxons (A. MARSHALL, E. CHAMBERLIN, Joan ROBINSON), les auteurs libéraux se rejoignent sur le fait que l'économie de marché est perturbée par les politiques keynésiennes. Reprenons les explications de Jean-Marie ALBERTINI et d'Ahmed SILEM : "Pour les libéraux contemporains, l'erreur part d'une mauvaise interprétation de la crise de 1929. De la persistance du chômage dans les années trente, Keynes a cru pouvoir conclure qu'il ne pouvait y avoir de retour spontané au plein emploi. Or, (pour eux), 1929 n'est qu'un accident historique. A la suite de mesures prises à contretemps, les autorités monétaires américaines avaient provoqué une amputation de 30% de la masse monétaire. Cet événement fortuit créait le chômage, car les salariés refusaient une baisse identique de leur salaire, autorisant une baisse des prix et un rajustement général. Dans une telle situation, en partant de prémisses théoriques non fondées, la politique keynésienne eut à l'époque des résultats relativement efficaces. La réinjection de pouvoir d'achat et de monnaie permettait de relever les prix et de rendre plus supportables les rigidités des salaires nominaux. Malheureusement, par la suite, la politique keynésienne n'eut plus à lutter contre une situation exceptionnelle. Elle a donc perdu de son efficacité. Pire, en déstabilisant les comportements des agents économiques, elle est devenue pernicieuse. Aujourd'hui, la persistance du chômage n'est plus due à une insuffisance de la demande effective. La relance de la demande ne peut améliorer l'emploi. Pour réduire le chômage, il faut d'abord permettre à l'économie de marché de retrouver un fonctionnement normal. Pour parvenir à ce diagnostic, les descendants d'Adam Smith font trois constatations : 

- Il existe, dans nos économies, une tendance à l'augmentation du chômage volontaire ;

- Les politiques keynésiennes ne parviennent qu'à un abaissement passager du taux naturel du chômage ;

- Les errements keynésiens débouchent sur l'inflation, l'instabilité et des erreurs dans l'allocation des ressources."

   Du coup, pour laisser fonctionnement le marché et éviter les désordres causés par des interventions publiques :

- Il faut abandonner l'idée que le plein emploi est un objectif politique, car le marché du travail est un marché comme un autre ;

- Il est nécessaire d'empêcher la monnaie de jouer un rôle actif dans les anticipations ;

- Il faut réduire le poids des dépenses publiques et leur assurer une plus grande neutralité, quitte à, comme Milton FRIEDMAN le propose, d'instaurer un système fiscal qui assure un revenu minimum, en deçà (impôt négatif) et au-delà duquel (impôt positif) l'État intervient uniquement pour faciliter les mécanismes des marchés. Ces dernières propositions indiquent que même chez des économistes libéraux, les préoccupations sociales peuvent y trouver leur compte, même si elles ne constituent pas leur objectif premier ;

- Il faut stimuler la recherche de leur intérêt personnel par tous les acteurs de la vie économique, afin que chacun profite de ses gains.

   Mais il ne faudrait pas croire qu'au-delà de ces positions quasiment de principe, l'accord se fait sur le fonctionnement du capitalisme. Entre ceux qui veulent éliminer la monnaie et ceux qui veulent l'utiliser comme instrument principal de l'économie, les divergences sont fortes. Entre les auteurs classiques, les auteurs marginalistes et les auteurs néo-libéraux, les différentes sont parfois aussi profondes que celles qui les animent envers les autres approches, qu'elles soient marxistes, keynésiennes ou schumpeteriennes...

   Une des raisons sans doute fondamentale à cela est que la science économique est loin de pouvoir se prévaloir de la même solidité que les sciences naturelles, contrairement à certains commentaires. L'information sur les événements économiques à partir de laquelle s'établissent les prix des marchés reste souvent parcellaire, sinon parfois sciemment déformée à des fins stratégiques. Et cela d'autant plus que l'on s'éloigne d'une logique axée sur la circulation des marchandises et que l'on se rapproche d'une logique polarisée sur la circulation de l'argent...

 

   Ainsi, le déploiement des "fils" d'Adam SMITH, au delà des trois grands principes qui fondent le libéralisme économique, à savoir que les individus ont des comportements rationnels, que le marché est l'élément moteur de toute régulation économique et que les valeurs s'échangent contre des valeurs, se diversifie dans le temps, notamment sous la pression de la montée d'autres analyses du capitalisme. De réaction en réaction, il est bien difficile de retrouver parfois dans les raisonnements par exemple de Friedrich HAYEK, les présupposés d'Adam SMITH, lesquels appartiennent à des époques très différentes...

 

 

Plusieurs tendances (parfois à géométrie variable...)

  On peut distinguer plusieurs tendances, à l'intérieur desquelles encore des différences peuvent exister, tant les considérations théoriques se mêlent parfois à des luttes (politico-professionnelles) à l'intérieur des institutions économiques :

- L'école classique anglaise : A la suite directe d'Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), se situent Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), David RICARDO (1772-1823) et John Stuart MILL (1806-1873), au coeur de la révolution industrielle.

Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798 - Principes d'économie politique, 1820) montre dans le premier ouvrage les liens entre explosion démographique et crises économiques et conteste la deuxième loi des débouchés de Jean-Baptiste SAY en montrant que la cause des crises de surproduction provient de l'excès d'épargne des riches.

David RICARDO (Méthode de la science de l'économie politique, 1836 - Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique dans un système où la valeur-travail (dont s'inspire ensuite Karl MARX) occupe une place centrale.

John Stuart MILL (Principes d'économie politique, 1848) domine l'enseignement dans les universités anglaises et américaines. Sa théorie, bien plus nuancée que celle des autres auteurs, fonde le réformisme libéral. Il ne considère pas comme David RICARDO, l'état stationnaire de l'économie comme une catastrophe (pour ce dernier il est lié à la baisse des taux de profits) et considère que la durée de travail peut être une variable (on peut la réduire...) d'ajustement aux crises de surproduction. Car ce qui préoccupent ces économistes, ce sont bien les crises de surproduction industrielle...

- L'école classique française : Jean-Baptiste SAY (1767-1832), Frédéric BASTIAT (1801-1850), Charles DUNOYER (1786-1862), Jacques RUEFF (1896-1978), parfois considéré plutôt comme un néo-classique (ou néo-libéral) et Henri Charles CAREY (1793-1879) sont les plus souvent cités.

Jean-Baptiste SAY (Catéchisme d'économie politique, 1821 - Cours complet d'économie politique, 1828) détaille sa loi des débouchés, fondamentale pour comprendre toute une partie de l'analyse classique en termes d'équilibre. Il est le premier à faire du profit le revenu d'un service rendu à la production par l'entrepreneur, distingué du capitaliste. Très attaché à la notion de valeur-utilité, ses études sont beaucoup utilisées par la suite par les néo-classiques.

Frédéric BASTIAT (Sophismes économiques, Petits pamphlets, Harmonies économiques...). fait partie d'une longue lignée d'économistes qui mêle polémique et théorie économique, dans une défense et une apologie du libéralisme. Il tente de faire la synthèse entre la valeur-utilité et la valeur-travail...

Charles DUNOYER fait l'apologie du libéralisme qui n'a pas pour fonction d'améliorer le bien-être et de rendre ainsi la lutte des classes inutiles, mais qui permet d'inciter les travailleurs, enclins à la paresse, à l'alcoolisme et bien d'autres vices (cela ne vous rappelle rien?...) à demeurer dans le bon chemin. Le professeur LEROY-BEAULIEU (fin du XIXe siècle) (par ailleurs pourfendeur des marginalistes) est très représentatif de cette tendance française, dominante longtemps sur l'enseignement universitaire français. On lui doit sans doute ce désespérant conservatisme des études économiques dans l'Hexagone.

Jacques RUEFF (Théorie de la parité des pouvoirs d'achat), tout en restant dans une théorie de l'équilibre très classique, montre que tout niveau de charges salariales supérieures à la productivité suscite un déséquilibre de la balance commerciale qui ne peut être corrigée que par une dévaluation monétaire. Il oppose constamment, en arrière-plan, deux types de civilisations : les civilisations à vrais droits, où les prix sont libres, et les civilisations à faux droits, ou à prix contrôlés. Il se rattache à l'école classique car il laisse toujours une grande place à l'ordre naturel et aux mécanismes automatiques.

Henri-Charles CAREY constitue un auteur paradoxal, car il milite pour le libéralisme à l'intérieur et pour le protectionnisme le plus radical à l'extérieur des États-Unis. Partisan d'établir un atelier unique (la Grande-Bretagne, à son époque) à qui doit être expédié les produits bruts du monde entier (Principe de la science sociale, 1861), cet auteur devrait être plus lu qu'il ne l'est car il énonce bien les principes (trompeurs parfois) dont se réclament les capitalistes américains. S'il prône le libre-échange, c'est presque toujours à sens unique, dans une certaine candeur d'ailleurs. Ce discours libéral cache un nationalisme sans concessions.

 

 Une grande coupure s'installe entre les économistes autour de 1870. Des auteurs entendent rompre avec une certaine historicité (qui ne cachent pas les conflits socio-économiques par exemple) et veulent faire de l'économie une science positive, et non normative. En refusant tout sens idéologique, ces économistes installent une sorte de discours qui devrait de toute façon s'imposer à tous les acteurs économiques.

A la valeur-travail, notion autour de laquelle peut s'élaborer ouvertement un conflit doctrinal, ils préfèrent la notion de valeur-utilité. La valeur-travail est bien entendu incohérente par rapport aux hypothèses de base de l'harmonie des intérêts. Ce qui détermine en fait la vraie valeur des choses, c'est la valeur-utilité. Ce n'est pas la travail qui détermine la valeur, mais l'utilité marginale de la dernière unité du bien disponible, soit la satisfaction ou le plaisir. En soit, le marginalisme est une technique d'analyse qui peut se développer dans des contextes totalement différents, y compris autrefois en Union Soviétique. C'est pourquoi il faut le distinguer du néo-classicisme qui se situe dans une perspective microéconomique et accorde un rôle central au calcul en termes d'utilité dans la réalisation de l'équilibre économique. Ces économistes veulent en quelque sorte revenir à l'étude des fondamentaux qui favorisent l'équilibre économique, en abandonnant les recherche sur la croissance et la dynamique des structures (ce qui permet, là encore, d'éviter de penser en terme de conflictualité...). 

  Là encore des différences essentielles séparent différentes écoles :

- L'école marginaliste de Vienne, avec Carl MENGER (1840-1921), E. von BÖHM-BAWERK (1851-1914) et Frédéric von WIESER (1851-1926) pour la première. Une deuxième école de Vienne, appelée néo-marginaliste, diffuse véritablement les idées nouvelles dans le monde entier.

Carl MENGER se tourne surtout vers la psychologie pour expliquer l'économie plutôt que vers les mathématiques.

E. von BÖHM-BAWEK s'intéresse principalement au capital et à l'intérêt du capital en rejetant la théorie néo-classique des trois facteurs de production (terre, travail, capital).

F. von WIESER introduit la notion de valeur naturelle et lie valeur et distribution des revenus. Cette notion de valeur naturelle des biens, mise en évidence lorsqu'on supprime l'inégalité des revenus, fait distinguer les biens à forte utilité sociale (valeur d'échange plus élevée), des biens à faible valeur d'usage social (valeur d'échange plus faible). La production devrait s'orienter vers les biens les plus nécessaires... à condition que cesse l'inégalité des revenus... On peut faire remarquer que l'on peut théoriser à l'infini sur l'identité entre valeur sociale et valeur de marché tout en occultant cette condition... Encore une manière de passer outre à une analyse de conflits entre agents économiques bien différents...

- L'École marginaliste anglaise et la fondation de l'École de Cambridge regroupe Stanley JEVONS (1835-1882), F. Y. EDGEWORTH (1845-1926) et Alfred MARSHALL (1842-1924). Ils font des mathématiques abstraites la base de l'économie, celles-ci seules pouvant établir sa scientificité.

Alfred MARSHALL (Principes d'économie politique, 1890 - Industrie et Commerce, 1919 - Monnaie, Crédit et Commerce, 1923) remplace John Stuart MILL comme auteur principal des manuels universitaires anglo-saxons. Fondateur de l'École de Cambridge, il amorce l'économie industrielle et les études sur la théorie de la concurrence monopolistique (développée par E. H. CHAMBERLIN et Joan ROBINSON). Si les pionniers du marginalisme affichent des opinions extrêmes, les analyses d'Alfred MARSHALL sont beaucoup plus nuancées. Système-pratique plutôt que système cohérent, son approche permet toutes les ramifications idéologiques. Il montre bien les différences entre la théorie et la pratique dans l'élaboration de la libre concurrence.

Après lui, A. C. PIGOU (économie du bien-être), Joan ROBINSON (concurrence imparfaite et accumulation du capital marxiste), Piero STRAFFA (retour à RICARDO) et N. KALDOR (mêlant apports de KEYNES et de MARX) poursuivent les études de l'École de Cambridge dans des voies bien différentes, tout comme John HOBSON (théoricien de l'impérialisme). Mais peut-on vraiment alors parler d'une même école pour ces économistes, à part le fait d'avoir traversé au début les mêmes circuits d'études?

- L'École de Lausanne fondée par Léon WALRAS (1834-1910), tente de trouver une solution complète et précise à l'équilibre général, ceci en montrant l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus ; et en s'appuyant sur le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange, tout en situant les conditions de fixation du prix de la monnaie.

Son successeur direct, Vilfredo PARETO (1848-1923) poursuit les recherches  sur l'économie pure et mène en même temps des recherches sociologiques et sur les sciences politiques. Il développe une théorie de l'élite et une critique virulente du socialisme et de la démocratie. Il rompt avec la vision du fondateur (Manuel d'économie politique, 1906) par une critique de la notion d'utilité : en fait, le consommateur ne "mesure" pas l'utilité d'un bien ; il sait seulement qu'il préfère une quantité d'un certain bien pour un prix donné à un quantité d'un autre bien à un autre prix donné. Il classe les préférences. Que ce soit en économie ou en politique, l'individu agit en fonction de ce qu'il pense être un optimum.

A. C. PIGOU (1877--1959), successeur de MARSHALL à la tête de l'École de Cambridge est en quelque sorte son continuateur lorsqu'il décrit une économie de bien-être. Toute une construction algébrique supporte ces théories.

En fait, si pendant des décennies les oeuvres de PARETO éclipsent celles de WALRAS, celles-ci reviennent sur le devant de la scène "économiste", lorsque des auteurs comme K ARROW, Maurice ALLAIS, G. DEBREU, J. R. HICKS et P. A. SAMUELSON estiment que l'équilibre général du fondateur de l'École résiste beaucoup mieux que les autres systèmes postérieurs aux critiques de KEYNES. Ces sont les tableaux et les équations mathématiques de WALRAS qui sont pris comme bases de raisonnements chez W. LEONTIEFF, et chez les économistes français E. MALINVAUD, J-C. MILLLERON, J-P. FITOUSI et P. ARTUS. C'est une véritable économie néo-walrasienne qui se développe, tant dans les travaux de macroéconomie et en microéconomie. 

 

  Seconde grande coupure chez les économistes, alors que les foyers du néo-classicisme se développent un peu partout, entre les deux guerres mondiales, se développe, se sur-développe, pourrait-on écrire, un néo-marginalisme.

L'hédonisme simpliste des fondateurs d'écoles est abandonnée, au profit du calcul économique, mais dans des directions là encore bien différentes.  Car ce néo-marginalisme se refuse à une option libérale a priori (ce qui ne l'empêche pas d'y tomber le plus souvent...), le calcul économique pouvant régir aussi bien une économie capitaliste qu'une économie centralisée. On la voit en oeuvre dans les différentes planifications économiques après 1945, dans les pays occidentaux. L'appréciation de l'utilité n'est plus aussi indépendante du milieu social ou de la pression sociale. On admet une grande part de conflictualité tous azimut dans nombre de théories économiques. Ces nouveaux économistes substituent tous (sauf von NEUMANN) à l'utilité cardinale l'utilité ordinale, ce qui évite la mesure (finalement jugée impossible...) d'un élément subjectif. On peut distinguer, mais il semble qu'au fur et à mesure qu'on approche du XXIe siècle, le tableau se complexifie notablement :

- La deuxième École de Vienne, qui en fait se diffuse de par le monde, est fortement mathématique. S'y retrouvent Hans MAYER, von STRIGL, Nicolas ROSENSTEIN-RODAN, Friedrich von HAYEK et aussi Joseph SCHUMPETER, ainsi que, mais alors l'échantillon semble vaste, Albert AFTALION, Gaétan PIROU, François PERROUX, Henri BOUSQUET, René COURTIN, E. PANTALEONI, Luigi EINAUDI et Ugo RICCI... Plusieurs économistes "sortent" du cadre de l'École de Vienne par la suite, notamment SCHUMPETER, PERROUX....

- Le marginalisme américain, vivier du néo-libéralisme rassemble J. B. CLARK (1847-1938), F. W. TAUSSIG (1859-1940), Irving FISHER (1867-1947), Frank KNIGHT (1885-1973) et Edward H. CHAMBERLIN (1899-1967), parmi les plus importants auteurs.

Un des fondateurs du marginalisme, J. B. CLARK, précise la loi naturelle de la répartition en fonction de la productivité marginale des facteurs, qui supporte sa dénonciation des trusts et des monopoles qui empêchent le fonctionnement du marché.

F. W. TAUSSIG, avec certaines tendances keynésiennes, étudie surtout le commerce international, et rencontre lui aussi dans ses réflexions ces mêmes mastodontes économiques.

Irving FISHER aborde de nombreux sujets même s'il est surtout connu pour avoir formalisé la théorie quantitative de la monnaie, théorie qui est ensuite utilisée aussi bien par KEYNES que par l'École monétariste actuelle.

Frank KNIGHT (Risque, Incertitude et Profit) , fondateur de l'École de Chicago dominée ensuite par Milton FRIEDMAN, présente le profit comme la contrepartie du risque assumé par l'entrepreneur. Son discours parait souvent de nature apologétique, dans une justification sans limite du profit.

Edward H. CHAMBERLIN (Théorie de la concurrence monopolistique, 1933) se centre sur la formation concurrentes des prix du marché. Chaque firme s'efforce d'élever ses prix sans perdre sa clientèle. 

- L'École de Stockholm est souvent rapprochée de KEYNES, même si Gustave CASSEL s'oppose fortement aux théories de ce dernier.

En fait, les débats sur les conséquences de la crise de 1929 précipite de manière opposée les positions des auteurs de formation souvent proches, qui s'écartent les uns les autres selon les thèmes. Le rôle de la monnaie (et de l'État) est la pierre d'achoppement entre nombre de visions économiques.

On y trouve Knut WICKSELL (1851-1926), beaucoup dans le prolongement de Jean Baptiste SAY, von HAYEK, Strigl, L. von MISES (qui vont ensuite dans la seconde École de Vienne....), T. C. KOOPMANS (École hollandaise)...  C'est surtout par cette École que les croisements et les décroisements avec le keynésianisme se font...

- Alors que l'essentiel de l'École de Cambridge passe du côté des keynésiens, reste dans la perspective néo-classique, John Richard HICKS (Valeur et Capital, 1939) qui reformule l'équilibre général de WALRAS.

- Certains économistes néo-classiques recherchent une voix socialiste ou socialisante : E. BARONNE (1859-1924), Otto EFFERTS (1870-1923), A. AFTALION, qui pourrait être classé parmi les néo-keynésiens par ses travaux macroéconomiques et par sa théorie de cycle, A. LANDRY (1874-1956). 

- Un autre courant, héritier de la tradition des ingénieurs économistes français à la DUPUIT, participe au progrès de l'économétrie contemporaine : C. COLSON (1853-1939), F. DIVISIA (1889-1964), Maurice ALLAIS, J. lESOURNE, E. MALIVAUD, J. C. MILLERON... C'est sur beaucoup de leurs travaux que se fondent certaines approches économiques de l'impact sur l'économie des dépenses militaires. Certains auteurs de ce groupe parviennent à une reformulation de la théorie walrasso-parétienne de l'équilibre.

D'après un théorème fondamental du rendement social formulé par Maurice ALLAIS, "toute économie, quelle qu'elle soit, collectiviste ou de propriété privée, soit d'organiser sur une base décentralisée et concurrentielle".

G. DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique, 1958), expose toutes les hypothèses de la théorie de l'équilibre et les relations entre équilibre et optimum dans une économie de marché. Nous ne pouvons que recommander cet ouvrage, même lorsqu'on ne partage pas la vision libérale de l'économie...

 

        Ce qui frappe, dans tous ces travaux, même dans ceux qui se montrent critiques envers l'intervention de l'État, c'est que, plus ou moins, tous ces économistes travaillent à un moment ou à un autre dans le cadre d'un large développement... des moyens étatiques d'interventions économiques, ne serait-ce que dans les différents planifications d'après-guerre. Comme s'il s'agissait avant tout de faire apparaître le capitalisme comme un système capable de rivaliser autant sur le plan de la production de richesses que sur les effets sociaux avec les différentes variantes de propositions venant d'économistes plus ou moins tentés par les expériences de "socialisme" à l'Est de l'Europe, en Asie et en Amérique Latine... Cet effet de mimétisme l'emporte parfois sur les considérations de base "smithienne" de l'économie de marché. Ce mouvement, bien que général, n'est pas uniforme, mais il semble bien qu'au lieu de décrédibiliser les approches interventionnistes, il les a renforcé en l'obligeant à plus de rigueur dans ses démonstrations comme dans sa pratiques. Les théories de SCHUMPETER et de KEYNES n'auraient pas été aussi affinées sans les regards critiques des auteurs (qu'ils côtoyaient parfois...) libéraux et néo-libéraux. La plupart des études ne s'opposent pas à KEYNES, mais tentent de trouver une présentation du keynésianisme (puisque c'est la théorie alors dominante) plus ou moins conformes aux habitudes néo-classiques...

La situation change radicalement après la chute du "socialisme" et de l'Union Soviétique. Plus de système économique concurrent en vue... donc les théories sur la libre concurrence peuvent reprendre le dessus, dans une critique radicale de toutes les interventions de l'État. Bien entendu, même pendant la domination pratique du courant keynésien, l'élaboration théorique est demeurée en partie néo-classique, notamment à coup de formalisations mathématiques. Mais dès les années 1980,  c'est une véritable contre-offensive néo-classique qui part à l'assaut de toutes les "citadelles" universitaires et... étatiques. 

 

      Même si ce ne sont pas vraiment les auteurs-clés de cette contre-offensive, Paul Anthony SAMUELSON (né en 1915), qui reformule dans ses différents manuels les idées de KEYNES dans une option néo-classique et Friedrich August von HAYEK, qui perpétue la deuxième École de Vienne, anti-keynésien farouche et pourfendeur du marxisme, comme du freudisme d'ailleurs, contribuent dans le monde universitaire et dans le grand public à décrédibiliser les interventions de l'État dans l'économie. C'est en fait tout un faisceau d'auteurs de différents courants qui mènent une véritable reconquête (qui parait être aujourd'hui remise en cause) des institutions et des cerveaux. Nous pouvons distinguer différents courants, suivant qu'ils s'opposent plus ou moins à l'approche keynésienne :

- Qualifiée par certains de fondements microéconomiques de la macroéconomie, la théorie des déséquilibres (contre-révolution keynésienne), préparée par WICKSELL ou SAMUELSON est élaborée par R. CLOVER, A. LEIJONHULVUD, J-P. BERNASSY, E. MALINVAUD, Michio MORISHIMA, Janos KORNAÏ (Anti-Equilibrium, 1971)... 

- Autre type de combinaison  entre keynésianisme et néo-classicisme, un monétarisme initié par M. FRIEDMAN, situé dans l'École de Chicago, met l'accent sur le rôle à court terme de la monnaie, sans lui accorder de rôle sur le moyen et long terme. De nombreuses variétés de monétarismes possèdent en commun un certain pragmatisme dans la mise au point d'instruments et d'indicateurs d'une politique économique. Les recherches actuelles portent sur l'hypothèse du taux de chômage naturel (très extensible...), la crédibilité des politiques de stabilisation et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. 

- Parmi les théoriciens de l'économie publique, se séparent de ceux qui s'attaquent au problème posé par le Welfare State (politique sociale), ceux qui s'intéressent au problème de l'offre et de la demande de biens collectifs (École des choix publics ou Analyse de la bureaucratie). D. MUELLER (Public Choice) et B. FREY (Modern Political Economy, 1978) synthétisent de telles recherches.

La bureaucratie semble être l'objet principal de leurs préoccupations pour des auteurs comme M. BUCHAMAN (Théorie fiscale et économie politique, 1960 - Finances publiques et processus démocratique, 1967), William NISKANEN (Bureaucratie et gouvernement représentatif, 1971) et Gordon TULLLOCK (Le marché politique, 1978). La théorie de l'information et des incitations est constitutive de la nouvelle micro-économie, et finalement rejoint cette problématique de la circulation d'information sur les réalités économiques qui forme une sorte de noeud gordéen de l'équilibre. La réflexion sur l'asymétrie d'information des agents en interaction est menée par des auteurs comme William S. VIKREY (1914-1996) et James A. MIRRLEES. On peut comprendre que ce "pénible problème" mette en difficulté toute les théories fondées uniquement sur l'étude des équilibres des marchés....

- La Nouvelle École classique n'a que faire de ces problématiques qui semblent pour elle vouloir à tout prix intégrer KEYNES et ses "erreurs".

L'École de Minneapolis (R. E. LUCAS, T. J. SARGENT, N. WALLACE) élabore d'autres postulats que keynésiens. Il s'agit surtout de la capacité des agents économiques à optimiser et à anticiper rationnellement et d'autre part de comprendre comment parvenir à l'équilibre des marchés, avec des modèles en forme de système clos d'interactions. Il s'agit surtout d'élaborer pour les décideurs des modèles marcro-économiques d'aide à la décision, donc de repérer les invariants et les enchainements, à la suite de WALRAS et de PARETO. Cette nouvelle macro-économie classique comporte deux axes de recherche pour expliquer les fluctuations économiques, chaque orientation suscitant des évaluations spécifiques de la part des auteurs...

Il s'agit d'une part (F. MUTH, Anticipations rationnelles et théorie des mouvements des prix, Econometrica, 1961 - R. E. LUCAS, anticipations et neutralité de la monnaie, Journal of Economic Theory, 1972...) de recherches qui attribuent les fluctuations de l'activité économique globale aux anticipations rationnelles des chocs monétaires. Et d'autre part de la théorie des cycles réels des affaires, une théorie de cycle économique provoqué par des facteurs indépendants de la variation de l'offre de monnaie (Finn KYDLAND, John LONG, Edward PRESCOTT, Charles PLOSSER, REBELLO....). La monnaie est alors considérée comme n'ayant aucun rôle, ou alors pure variable déterminée dans le modèle mais jamais déterminante... 

- Des économistes qui rejettent ou ignorent complètement les apports de KEYNES proposent des théories de l'économie de l'offre, qui reviennent beaucoup aux écrits de J-B. SAY. Ils se situent dans un vaste mouvement intellectuel, dit de l'individualisme méthodologique. (LEPAGE, L'avenir du capitalisme ; JJ. ROSA et Florin AFTALION, L'économie retrouvée, 1977)

- Parmi les théories néo-classiques de la croissance, celle de Ch. W. COBB et P. H. DOUGLAS prend en compte à la fois le capital, le travail et progrès technique.

B. ROSIER, dans Croissance et Crise capitaliste fait remarquer qu'une des constantes de la pensée néo-classique est une optique centrée sur la recherche de moyens propres à retrouver le "paradis perdu" d'un optimum concurrentiel". 

- Sans doute, le développement le plus récent et le plus spectaculaire du renouveau des études néo-libérales se situe-t-il dans l'exploitation des la théorie des jeux, parallèlement à la recherche de nouveaux raisonnements rationnels. Cette théorie des jeux alimente la réflexion sur le fonctionnement du marché financier, et ce d'autant plus que les salles de marchés s'informatisent et que les confrontations entre offres et demandes peuvent avoir lieu en temps réel. (Harry MARKOWITZ (né en 1927), William SHARPE, Merton MILLER, et Harry V. ROBERTS, Principes de gestion financière des sociétés...)

 

Jean-Marie ALBERTINI, Comprendre les théories économiques, Éditions du Seuil, 2001. Paul A. SAMUELSON et William NORDHAUS, Économie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 8 septembre 2020

 

 

 

 

 

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 08:39

     Ce livre du rédacteur en chef adjoint du mensuel Alternatives économiques effectue un survol très clair et précis d'une grande partie de l'histoire financière de l'Occident, à travers ses crises, et précisément de cinq crises représentatives du fonctionnement du capitalisme financier.

A travers la description de la spéculation sur les tulipes dans les années 1635 en Hollande, de l'entreprise aventureuse de John LAW sous le règne de Louis XV en France, de la panique de 1907 aux États-Unis et enfin de la crise de 1929, l'auteur dégage les caractéristiques d'une crise financière, qui se retrouvent dans la crise des subprimes des années 2000. Il détaille les tenants et aboutissants de la crise financière que nous vivons aujourd'hui jusqu'aux plans de désendettement engagés sous l'égide de l'Union Européenne et de l'administration OBAMA. Sans concession aucune, Christian CHAVAGNEUX expose, aux meilleures sources, les différents conflits qui opposent aujourd'hui les marchés aux États, après que ceux-ci se soient rendus compte du caractère évanescent d'un auto-contrôle de la finance mondiale.

 

    On se rend compte à quel point la destruction dans les années 1980-2000 des différentes barrières  à l'instabilité financière établies après la crise de 1929 aux États-Unis et en Europe mène la planète au bord du gouffre. Et aussi de la virulence des conflits entre les administrations d'État, lorsqu'au sein de celles-ci existent encore la notion d'intérêt général, et des différentes institutions privées financières. Encore actuellement, une grande partie des institutions bancaires privées refusent toute idée de réglementation, à tel point qu'il est difficile de faire la différence entre un comportement financier et un comportement de malfaiteur... tant les multiples voies illégales sont fréquentées pour échapper à tout contrôle. Tout en gardant un ton finalement mesuré - l'auteur ne dénigre pas entièrement les tentatives du G20, pointant de façon équilibrée ses forces et ses faiblesses - il déroule sous nos yeux les logiques infernales à l'oeuvre. 

Au centre de son ouvrage, travaux d'historiens économiques à l'appui - parfois issus du milieu même des banques et parfois même encore en exercice dans les institutions bancaires internationales (Charles KINDLEBERGER, Hyman P. MINSKY, Joseph STIGLITZ...) -, l'auteur s'efforce de répondre simplement à la question : Qu'est-ce qu'une crise financière?

Au départ, une simple perte d'équilibre, des innovations non contrôlées (armes de concurrence massive, systématiquement établies pour naviguer par beau temps, avec une grande capacité à offrir des services de contournement réglementaire), dont les fameux produits dérivés, puis une déréglementation subie ou voulue, la course aux profits financiers débouchant sur des bulles de crédits, une mauvaise gouvernance des risques (notamment avec des mécanismes d'assurances qui n'assurent rien), avec des fraudes organisées, qui multiplient les liens entre criminalité et finance où les paradis fiscaux, finalement en grand nombre, jouent un rôle, avant l'éclatement de la crise, alimentée par des inégalités économiques fortes, le tout avec la participation d'économistes (souvent de l'ensemble des économistes) aveugles au désastre pourtant annoncé par quelques voix marginales discordantes. Avant que plus ou moins tardivement, les autorités politiques se décident à intervenir, mettant en place quelques réglementations dont les effets (comme en 1929) peuvent être durables ou finalement de peu d'importances car ne mettant pas en cause les structures qui permettent ces crises. Si les Bourses se calment un petit moment après la crise financière, comme en 2008 (faillite de Lehman Brothers), les opérateurs reprennent ensuite leurs (mauvaises) habitudes. "Mais une bulle, écrit l'auteur, ne s'arrête pas avec la maîtrise de la panique de court terme. L'étape suivante est décisive : les autorités publiques vont-elles ouvrir les chantiers permettant d'établir et de mettre en oeuvre à moyen terme les nouvelles régulations susceptibles de réduire fortement la probabilités de nouvelles crises? Ou bien les nouvelles régulations discutées ne sont-elles que des faux-semblants qui n'empêcheront pas de relancer la fuite en avant?" 

 

     Cette question est actuellement cruciale dans la nécessaire régulation, car depuis 2008, le système financier va de crises en crises continuelles, se déplaçant de secteur à secteur et de régions à régions. Le Forum de stabilité financière, devenu Conseil de stabilité financière met depuis sur la table "un document très complet, qui n'ouvre pas moins d'une dizaine de chantiers de régulation. Un document (qui date du 10 octobre 2008) peu commenté à l'époque, mais qui contient déjà pratiquement tous les grands sujets et propositions discutés les mois suivants. Le G20 de Londres d'avril 2009 va ensuite marquer une rupture dans le discours d'acceptation de la logique d'autorégulation des marchés. En plus du communiqué général habituel de ce genre de réunion, les pays du G20 livrent en effet une "Déclaration sur le renforcement du système financier" (voir www.g20.org), très technique, détaillée, longue de six pages et qui fixe un objectif très ambitieux : "Toutes les institutions, tous les marchés et tous les instruments d'importance systémique devront faire l'objet d'un niveau adéquat de régulation et de surveillance."

Le texte pose les principes d'un changement majeur du rôle des Banques centrales, appelées à développer les outils et politiques à même de contrer l'instabilité financière. Il réclame la mise en oeuvre d'un contrôle serré de la distribution de crédits par les banques, pour qu'elles arrêtent de nourrir les bulles. Il veut encadrer les marchés des produits dérivés, ces innovations financières qui mettent souvent le feu à la finance. Il exige une régulation des fonds spéculatifs. Il s'attaque aux paradis fiscaux. Les principes de régulation ainsi dessinés ont été de nouveau validés au G20 de Pittsburgh de septembre 2009. Ils ont servi de base à quasiment toutes les politiques discutées dans les mois qui ont suivi, aux États-Unis, en Europe, au Royaume-Uni, etc. Un processus qui est loin d'être terminé car on discute encore des modalités concrètes d'applications de la nouvelle loi de régulation financière Dodd-Frank, votée le 21 juillet 2010 aux États-Unis, tandis que la Commission Européenne n'a fini de mettre sur la table l'essentiel de ses propositions de régulation qu'à l'été 2011 et qu'il reste encore de très long mois avant de les mettre en oeuvre. On n'aura une vision à peu près définitive et claire du paysage de la nouvelle régulation financière mondiale post-subprimes qu'aux alentours de 2013, certaines parties ne devant être entièrement finalisées qu'en 2018-2019." L'auteur donne un avis plutôt favorable à l'esquisse, tout en pointant de nombreux faiblesses majeures, et nul doute que de nombreuses péripéties vont se jouer jusqu'aux échéances fixées, riches en sinueuses manoeuvres, car ce qui est en jeu, c'est ni plus ni moins la future géopolitique financière et notamment les nouveaux rapports de forces entre institutions publiques et institutions privées, les unes et les autres jouant soit au niveau national ou régional ou encore multinational. Entre les marchés et les EÉats, à la lecture de ce livre, c'est bel et bien une grande et vaste partie de bras de fer qui est en train de se jouer.

 

   Ajoutons qu'en fin d'ouvrage, l'auteur évoque le lancement le 30 juin 2011 de Finance Watch, "un pôle européen d'expertise, de communication et de lobbying pour faire contrepoids aux banques", créé par près de trente associations de la société civile européenne.

 

    L'éditeur présente cet ouvrage (en quatrième de couverture) de la manière suivante : "La finance a pris une place démesurée dans nos économies et ses dérapages pèsent lourdement sur l'emploi et le bien-être des populations partout dans le monde. Mais il n'est pas facile pour le simple citoyen de comprendre les ressorts de l'instabilité financière, afin d'apprécier la pertinence des politiques qui prétendent la combattre. D'où l'intérêt de revenir sur les grandes crises du passé. Tel est le propos de ce livre aussi enlevé que pédagogique, où l'auteur fait le récit des plus exemplaires d'entre elles et de leurs issues : la fameuse bulle sur les tulipes dans la Hollande du XVIIe siècle ; la façon dont l'Écossais John Law a créé la première bulle boursière de l'histoire dans la France du Régent ; la crise financière de 1907, qui a conduit à la création de la banque centrale des États-Unis. Et il revient de manière originale sur la crise de 1929, en montrant comment Roosevelt a usé de toute son habileté pour imposer les régulations qui allaient assurer plusieurs décennies de stabilité. Ainsi dessine ainsi une "économie politique des bulles" dans laquelle s'inscrit parfaitement le dérapages des subprimes. On comprend mieux alors les mécanismes économiques en jeu dans les crises financières. Mais aussi le rôle joué par les inégalités sociales, les rapports de forces politiques et les batailles idéologiques. Disposer d'un tel schéma des crises permet de juger les multiples chantiers ouverts par le G20, leurs avancées et leurs faiblesses."

  Etienne PERROT, dans sa e-revue de culture contemporaine, en janvier 2012, écrit : "Comme en écho à la Brève histoire de l'euphorie financière (Seuil, 1992) de John Kenneth Galbraith parue voici une vingtaine d'années, cette Brève histoire des crises financières innove sur deux points. D'abord là où Galbraith ne voyait qu'un effet de l'outil principal financier (le levier) combiné avec la naïveté des intervenants sur les marchés, Christian Chavagneux introduit l'analyse du système économico-politique dans son ensemble. Ensuite, là où Galbraith ne voyait que le fruit accidentel du jugement faussé des spéculateurs, Christian Chavagneux voit une seule et même logique, qui se répète et s'amplifie au rythme de la mondialisation : l'innovation financière engendre la course à un profit ciblé qui favorise une création de monnaie de crédit gonflant une bulle qui finit par éclater, freinant - parfois bloquant, comme en octobre 2008 - le système des paiements, le commerce, la production et l'emploi. Christian Chavagneux souligne la difficulté pour les régulateurs de débusquer les risques systémiques et la nécessité d'imposer un ordre dans cette boite noire qu'est la gouvernance des banques. C'est bien vu. Mais quel programme!"

Christian CHAVAGNEUX, journaliste économique français, est également l'auteur d'autres ouvrages : Ghana, une révolution de bon sens : économie politique d'un ajustement structurel (Khartala, 1997) ; L'économie politique internationale (La découverte, Collection Repères, 2010) ; Les dernières heures du libéralisme, la mort d'une idéologie (Perrin, 2001) ; avec Ronen PALAN, Les paradis fiscaux (La Découverte, collection Repères, 2012) ; avec Jacques MISTRAL, Peut-on réguler la finance internationale? (dans L'État pyromane, Delavilla, 2010)...

 

Christian CHAVAGNEUX, Une brève histoire des crises financières, Des tulipes aux subprimes, Éditions La Découverte, collection Cahiers libres, 2011, 235 pages. 

 

Relu le 9 septembre 2020

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 07:09

                Revue d'économie politique et pas simplement d'économie, elle provient de l'Association d'économie politique née en 1980, dans un période où la mode est au libéralisme, rencontre d'abord informelle entre économistes d'Europe (de France) et d'Amérique du Nord (Quebec) désireux de mettre en commun "les analyses et leurs réflexions sur les problèmes contemporains, dans une perspective qui déborde le cadre tant de la science économique orthodoxe que des autres disciplines des sciences sociales refermées sur elles-mêmes.Il s'agissait d'ouvrir un dialogue susceptible, entre autres, de réponde aux besoins des organisations syndicales et populaires, dans un monde de plus en plus dominé par le discours néo-libéral."

Pour les responsables de l'association, puis de la revue Interventions économiques créée dès 1982, "les années soixante-dix marquent en effet le passage généralisé de l'interventionnisme keynésien qui a marqué les trois décennies de l'après-guerre, à un libéralisme de plus en plus radical qui remet en question tous les acquis sociaux des dernières décennies. Ce libéralisme est étayé par un discours monolithique, posant l'économie comme un organisme naturel mû par les lois du marché, au même titre que le système solaire par les lois de la gravitation."(Gilles DOSTALER). Cette revue s'intéresse aux débats théoriques en économie politique et en socio-économie, à l'évolution et aux transformations socio-économiques des sociétés actuelles et aux résultats de recherches menés dans ces divers domaines.

 

             Elle présente des analyses et des résultats de recherche, menées surtout à l'Université québécoise de l'UQAM et aux Université de Paris et de Grenoble, mais débordant bien entendu le cadre de ces deux pôles, pouvant provenir de l'ensemble des sciences sociale, mais qui privilégie les thèmes reliés à l'économie politique, à la sociologie économique, au travail et à l'emploi, à l'organisation du travail, au développement (local, régional, international), à la mondialisation et à l'économie politique internationale, ainsi qu'à l'analyse des écrits d'auteurs importants dans ces différents champs. Elle publie des numéros thématiques sur des auteurs comme Karl POLANYI (1886-1964), Thorstein VEBLEN (1857-1929), John Rogers COMMONS (1862-1945) et Joseph SCHUMPETER (1883-1950) et est très intéressée à recevoir des projets de numéros sur des auteurs hétérodoxes en économie politique et en sociologie notamment.

Animée par un comité de rédaction d'une quinzaine d'universitaires (où l'on retrouve entre autres Mehdi ABBAS, de l'Université Pierre-Mendes-France de Grenoble, Yves BÉLANGER, Eduardo DAVEL Benoït LÉVESQUE (UQAM) ou Bruno THÉRÊT, de l'Université Paris-Dauphine) sous la direction conjointe de Diane-Gabrielle TREMBLAY (Quebec, Montréal) et de Christian DEBLOCK (UQAM) et par un comité scientifique international, la revue aborde autant l'impérialisme, la question régionale, la filière canadienne, les politiques industrielles, l'Etat que le développement local ou les régions à l'heure de la métropolisation. Son dernier numéro, disponible sur Internet, comme elle l'est maintenant de manière générale depuis 2002 (portail revues.org), porte sur Pratiques, analyses et enjeux de la recherche partenariale.

 

       Semestrielle, au support imprimé de 1982 à 2001, présente surtout alors dans les universités au Quebec, puis depuis 2002 en accès libre sous forme numérique, la Revue Interventions Économiques convient très bien à un lectorat étudiant en économie et en sociologie comme au grand public, avec des articles, parfois longs, très accessibles. Elle constitue une excellente voie d'accès à des études d'économistes se situant en dehors de la sphère libérale comme de la sphère marxiste. Aujourd'hui, comme d'autres revues, elle se situe dans un courant critique qui tend à dominer la perception des réalités économiques. 

 

Revue Interventions Économiques, Télé-universités, UQAM, 100, rue Sherbrooke Ouest, H2X 3P2 Montréal (Québec). www.teluq.uquebec.ca ; www.revues.org.

 

Relu le 10 septembre 2020

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 09:10

       Deux manières peuvent coexister dans une présentation du fonctionnement du capitalisme : une présentation qui met l'accent uniquement sur les mécanismes strictement économiques d'éléments qui fonctionneraient suivant des lois quasiment naturelles, en roue libre, automatiquement et une présentation qui met l'accent sur les acteurs du système économique, qui refuse cette désincarnation un peu trop favorable, du reste, à une partie seulement des acteurs en question.

Personne ne présente plus le capitalisme - à part quelques économistes perdus dans les calculs et graphiques - comme un système uniquement économique, mais il existe encore de façon dominante, dans la presse comme dans l'enseignement de présenter le capitalisme comme un ensemble de rouages, comme une méga-machine, ce qu'il n'est qu'en partie.

 

        François PERROUX donne une présentation positive du fonctionnement du capitalisme dont on peut faire le départ d'une discussion.

"La vie des hommes en société n'apparaît à l'observateur scientifique ni comme un pur conflit ou concours de libertés, ni comme un pur agencement d'automatismes et de mécanismes. le tort de nombreux interprètes de la vie économique a été de la concevoir soit tissée de choix libres et de contrats délibérément conclus, soit constitués par des ajustements mécaniques de quantités individuelles ou globales. Le fonctionnement d'un système économique réel et dynamique dépend à la fois de liaisons automatiques ou quasi automatiques et des libres choix, d'actes créateurs dont les conséquences sont largement imprévisibles pour les parties directement impliquées et imparfaitement prévisibles pour le tiers observateur qui enregistre les mouvements de masses. L'une des forces les plus certaines du régime capitaliste est de faire, en vue du rendement économique, sa part à chacun de ces aspects et à chacune de ces chances de la vie sociale. Le marché est issu de décisions et de choix, émanant des individus et des unités élémentaires : firmes et ménages. La rencontre des décisions et choix de tous formule une loi impérative pour chacun. Le prix de concurrence auquel nul n'échappe n'est l'oeuvre particulière de personne. Mais ce régime résiste par sa structure même à l'ossification et à la sclérose. La nouveauté y pénètre, non sans à-coups et fluctuations mais par des modifications susceptibles d'être amorties et absorbées avec un bénéfice net. Si tout va bien, l'inégalité est tenue dans les limites qui la rendent supportable ; la domination est précaire et transitoire."

Le fonctionnement du capitalisme s'inscrit dans des calculs des différents acteurs (rencontre entre désirs et pouvoir d'achat des individus et offre de marchandises et de services) calculs qui induisent un quasi-automatisme du marché, globalement, dans un modèle d'équilibre dynamique qui, en définitive sous l'influence d'un certain nombre de facteurs, est toujours instable. Parmi ces facteurs figurent les inadéquations entre emploi des ressources et attentes des consommateurs, dans l'espace, mais aussi surtout dans le temps. Ajustements et désajustements constituent la trame du fonctionnement normal du système, car le capitalisme "tire son dynamisme de la conjugaison d'innovation et des faits de domination." Ce dynamisme "repose, dans ses secteurs les plus caractéristiques, plus encore que sur le calcul, sur le pari". Que les marchandises et les services offerts trouveront preneurs et seront acquis à des prix adéquats. Les innovations en question peuvent être techniques (invention technique matérielle) ou purement monétaires. "Pour que le capitalisme soit largement accepté et pour que les principes de son fonctionnement déroulent sans a-coups insupportables leurs conséquences, il faut donc que le produit global soit assez élevé pour que les inégalités dans la répartition des richesses et des revenus aient au moins quelque apparence d'utilité et d'efficacité économiques. On en dira pas plus. Nul, en effet, n'a encore trouvé le secret de mesurer économiquement et statistiquement l'inégalité in-éliminable pour un niveau de produit donné ou l'inégalité la plus propre à porter au maximum le produit. (En plus, précisions-le, le produit prend un certain temps à naître et ne rencontre pas forcément son objectif.). Il est certain qu'aucun système économique ne peut maintenir et élever la productivité en organisant l'égalité des rémunérations, en contrepartie de l'inégalité des prestations et des capacités.

Le marché, en régime de concurrence praticable, maintient un certain (et François PERROUX souligne ce certain) contact entre les prestations productives et leurs rémunérations ; le régime de l'entreprise, par la liberté même qu'il octroie à l'entrepreneur ou à ses représentants, permet de rémunérer exceptionnellement les prestations exceptionnelles. de fortes présomptions militent donc en faveur de l'efficacité économique des inégalités présentes dans le système capitaliste. Encore faut-il que le produit global de ce système soit assez élevé pour que ses fluctuations soient supportables. Si elles sont très accusées, et surtout, si les dépressions se prolongent, accompagnées d'un chômage massif, il n'est pas de puissance au monde qui puisse protéger la foi dans les vertus de l'économie de marché et dans l'entreprise. Les oscillations sur un trend progressif sont acceptées, les oscillations dans la pénurie et la misère semblent à tous inutiles. (...)".

 

          Dans le petit ouvrage du même nom (le capitalisme), dans la même maison d'édition, Claude JESSUA adopte une toute autre présentation du fonctionnement du capitalisme. Pas de mention d'un progrès qui s'approche de l'intérêt général, et un dernier chapitre traite comme si ce système économique devait être défendu, des "ennemis du capitalisme", qui argumente sur le fait qu'il n'y a pas véritablement de crise du capitalisme, mais une crise, succédant à bien d'autres, dans le capitalisme. C'est bien le point de vue des capitaines de l'économie sur l'évolution du capitalisme qui est décrit. il met l'accent sur le fait majeur de la révolution industrielle, sans lequel nous ne pouvons pas comprendre ce système économique : "Nous devons (...) prendre en compte le fait que la nature même des mouvements économiques généraux, ainsi que les rythmes qui en scandent le déroulement se sont profondément modifiés. Avant la révolution industrielle, les nations européennes étaient essentiellement agricoles ; c'étaient donc les temps et contretemps de la production agricole qui marquaient la conjoncture. Désarmais, ce sont les mouvements de l'industrie et du crédit qui vont gouverner les rythmes de l'activité économique. Retenons en tout cas de l'esquisse historique qui précède (dans son ouvrage) que la naissance et le développement du capitalisme n'ont été possible que grâce à l'ouverture des régions et des nations (le fameux désenclavement du monde décrit entre autres par Fernand BRAUDEL) les uns aux autres, à l'émancipation des producteurs à l'égard des pouvoirs locaux, à l'émancipation des esprits à l'égard des Églises, à la substitution des opérations en monnaie aux opérations en nature."

Le professeur émérite à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) indique que les rythmes de l'activité économique engendrent un contraste entre périodes dans lesquels le fonctionnement du capitalisme s'avère très différent d'une période à l'autre. Il n'est pas possible de décrire un fonctionnement uniforme qui soit entièrement valide du capitalisme des cinq phases distinctes qu'il expose, à la suite d'Angus MADDISON. Ces cinq phases distinctes comportent des traits spécifiques saillants :

- La première phase (1820-1870) correspond à l'industrialisation progressive, à la combinaison entre la révolution industrielle et la libéralisation des échanges extérieurs de chacun des zones considérées ;

- La deuxième (1870-1913), relativement calme, coïncide avec une grande prospérité et correspond à la diffusion planétaire des progrès techniques, à la grande mobilité des facteurs de production (les capitaux comme les hommes) et au progrès des communications et des transports. C'est un régime libéral qui prévaut dans la plupart des pays, en ce sens que les lois du libre échange continuent d'être appliquées, que les pays ont adopté l'étalon-or avec un régime de changes fixes. Les gouvernements n'interviennent pas ou peu dans les économies, les dépenses publiques restent réduites, l'État se contente d'exercer ses attributions régaliennes du maintien de l'ordre, de la défense et de l'instruction publique ;

- La troisième phase (1913-1950), tragique, est marquée par deux guerres mondiales et une crise majeure. Le libre-échange est remplacé par le protectionnisme, l'économie libérale, par l'économie de guerre, puis par l'économie dirigée. La guerre de 1939-1945 provoque non seulement un nombre énorme de victimes et de destructions matérielles massives, mais aussi une redistribution des cartes économiques amorcée après la première guerre mondiale. Cette redistribution des richesses et de la puissance économique s'effectue en faveur des États-Unis, au territoire épargné, qui avaient mis dans la bataille toutes les ressources de leurs appareils productifs et de leurs capacités d'innovation technique, tandis que les nations européennes étaient sorties très appauvries de ces deux conflagrations ;

- La quatrième phase (1950-1973), qui correspond à peu près aux "Trente glorieuses" décrites par Jean FOURASTIÉ, est une phase de rattrapage, pour les pays occidentaux, âge d'or de l'histoire économique. Cette période est dominée par l'élan déclenché par les besoin de la reconstruction, par le début de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest et par la solidarité qui en a résulté entre les nations occidentales européennes et les États-Unis, solidarité notamment traduite par le plan Marschall et par la volonté des gouvernements américains successifs d'assumer des responsabilités mondiales, y compris dans le domaine économique. Pendant toute cette phase, les États-Unis servent constamment de modèle, aussi bien en matière d'investissements et de progrès techniques qu'en matière de méthodes de gestion et de politique économique. D'autre part, la période en question voit s'instaurer les politiques de protection sociale (l'État-providence) et des politiques de la demande globale d'inspiration keynésienne. Se mettent en place des "stabilisateurs automatiques" et des politiques de stabilisation conjoncturelle, au point que la notion de cycle semble devenir obsolète, les taux de croissance étant toujours positifs. S'amorce un grand mouvement d'ouverture des frontières économiques entre les pays, mouvement caractérisé par l'abandon progressif de pratiques telles que le contrôle des changes, s'affirme la tendance à la convertibilité générale des monnaies dans les pays occidentaux et en Extrême Orient, débuts vers la mondialisation de l'économie ;

- La cinquième phase (1973-1994), commencée par deux chocs pétroliers, se caractérise par un changement brutal du régime de croissance, engendrant une forte poussée de chômage et d'inflation. Une nouvelle politique conjoncturelle se met en place : abandon des politiques keynésiennes de relance, prélude à la politique d'unification monétaire européenne. 

Au lieu d'envisager une sixième phase, non achevée, l'auteur se tourne alors, pour expliquer cette succession de phase, vers les hypothèses de KONDRATIEFF et de SCHUMPETER de cycles longs. Ces cycles longs, de quarante ans environ, correspondent à des innovations majeures :

- Premier cycle  : 1785-1845, première révolution industrielle, marquée par l'énergie hydraulique, l'industrie textile et l'industrie du fer ;

- Deuxième cycle : 1845-1900, industrie de la vapeur, chemin de fer et acier ;

- Troisième cycle : 1900-1950, électricité, industrie chimique et moteur à combustion interne ;

- Quatrième cycle : 1950-1990, industrie pétrolière, électronique et aviation ;

- Cinquième cycle débutant en 1990, réseaux numériques, logiciels et nouveaux médias, qui pourrait se terminer aux environs de 2020...

L'auteur reprend une explication de l'accélération de l'histoire s'expliquant de trois manières : d'abord par une sorte d'effet d'apprentissage, les entreprises et même les consommateurs sont plus à l'affût des nouveautés et plus promptes à les adopter, ensuite parce les innovations les plus marquantes, celle du cinquième cycle, ont tendance à se développer de façon exponentielle, touchant toutes les branches de l'économie et engendrant un abaissement des coûts unitaires par économies d'échelle (effets de réseaux), et enfin par le fait que ces innovations, en raison de leur caractère largement immatériel (mais l'auteur néglige peut-être les dépenses nécessaires d'énergie...), se prêtent facilement aux forces de la concurrence, désormais mondiale. 

           Ces innovations, décrites par SCHUMPETER dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) s'accompagnent d'une massive "destruction créatrice", sorte de tempête économique qui entraîne la disparition brutale de centaines de milliers d'emplois, tout en provoquant la création d'emplois nouveaux en nombre égal ou supérieur. Cela ne peut se faire que si l'économie a un haut degré de flexibilité, donc une capacité d'adaptation rapide, et que si les conditions de la concurrence y sont respectées. Et ceci dans une ouverture globale des économies, permise par le rôle croissant des marchés financiers. "Désormais, résume Claude JESSUA, en effet, c'est de plus en plus par un appel aux marchés (par augmentation de capital ou par émission d'obligations) que les grandes firmes se procurent les fonds dont elles ont besoin pour financer leurs investissements. Or, les marchés financiers sont interconnectés et ils ont la particularité d'être beaucoup plus instables que les marchés des biens et services. Ce sont en effet des marchés d'opinion : ils dépendent des prévisions des opérateurs sur l'évolution des valeurs négociées, prévisions qui ont nécessairement une fragilité intrinsèque. Les engagements et les dégagements des opérateurs sur telle ou telle valeur se font instantanément, à la différence des opérations industrielles, qui prennent du temps et qui présentent, une fois réalisées, un certain caractère d'irréversibilité, et donc d'inertie. Les transactions sur ces marchés sont affectées par le comportement moutonnier des opérateurs, comportement qui expliquent la formation de bulles financières ainsi d'ailleurs que les dégonflements. Les économies de marché acquièrent pour ces raisons une volatilité marquée : elles connaissent des fluctuations rapides, amplifiées par l'interdépendance internationale des économies. (...)".

 

   Même si, tout au long de l'histoire du capitalisme et s'il existe en définitive plusieurs types de capitalisme, ce qui le caractérise réside dans plusieurs éléments : 

- Dans la circulation des biens économiques (ou même de services) en vue de leur consommation ou de leur utilisation pour produire d'autres marchandises, l'intermédiaire-argent joue un rôle de premier plan. Il ne s'agit ni d'un échange de marchandise à marchandise (économie de troc pur et simple) ni d'échange pur (il y a au moins un référent de marchandise même si celui-ci est presque oublié, comme dans certaines variantes de capitalisme financier) entre monnaies ;

- Il existe une dissociation plus ou moins complète entre le capitaine de l'entreprise, le capitaliste et les travailleurs qui produisent les marchandises ou les services. Dissociation qui se traduit par un partage des rôles : au travailleur un salaire calculé par le propriétaire ou le gestionnaire de l'entreprise, au capitaine de l'entreprise la direction de toutes les opérations. Ceci peut paraître moins clair dans le cas de l'artisanat, cela l'est complètement dans le cas d'une grande entreprise. Il existe une hiérarchie et selon la variante de capitalisme dont il s'agit, cette hiérarchie et plus ou moins stricte, en terme de répartition de pouvoirs comme en termes de travail ou de type de travail effectif ;

- Même dans un système où le travailleur-salarié fait presque office d'esclave, ce dernier est considéré comme précieux, au moins tout le long d'un processus conçu comme continu (même si ce continu est bref), - il faut au moins renouveler sa force de travail - et possède toujours la capacité de discuter et de défendre, et d'améliorer son statut, soit en progressant lui-même dans la hiérarchie de l'entreprise, soit dans une action collective entre travailleurs ;

- La lutte économique la plus visible, la plus commentée, la plus codifiée a lieu entre capitaines d'entreprise, dans un système de concurrence évolutif, au gré des innovations et des événements strictement politiques. A un point que beaucoup d'économistes considèrent les combats livrés entre entreprises d'une même branche et entre différentes branches comme les seuls combats qui comptent réellement dans l'évolution du capitalisme ; les combats internes aux entreprises étant des éléments parasites de ces luttes économiques. De plus, les entreprises qui ne veulent pas obéir aux règles générales du capitalisme (par exemple frein dans la recherche du meilleur profit, ou à l'inverse recherche de profit sans contrepartie - piratages ou banditismes) sont combattues farouchement avec l'aide des systèmes politiques capables d'actionner la violence ou des systèmes judiciaires capables de les déclarer hors-la-loi. Le capitalisme agit comme un système nécrophage à l'égard de tout autre système, dont il amalgame et réagence les forces (d'ailleurs c'est sa préférence), à défaut de les détruire.

   Le capitalisme possède en commun avec un certain nombreux d'autres systèmes économiques, et surtout si celui-ci est étendu dans le temps et dans l'espace, de garder opaque, aux yeux des dirigeants comme aux yeux des subordonnés, son véritable fonctionnement. De fait, dans l'évolution du capitalisme, le système évolue dans des formes de plus en plus complexes, jusqu'au capitalisme financier où même un trader, noyé dans ses calculs quotidiens, ne perçoit même pas son fonctionnement global.

 

     Si l'analyse marxiste est si combattue par les acteurs principaux du capitalisme, c'est parce qu'à la fois elle lève une certaine opacité et qu'au lieu de proposer des instruments économiques pour le perfectionner, elle cherche tout simplement à le faire remplacer par un autre système, même si celui-ci - avec pour nom le communisme - n'est pas défini réellement dans ses contours. Les défenseurs du capitalisme - surtout parmi les économistes libéraux (nous pensons surtout ici à Raymond BARRE, un temps qualifié de meilleur économiste de France) - font parfois preuve d'un certain humour en déclarant qu'après avoir lu Le Capital, il n'y ont pas trouvé des instruments économiques.... Pourquoi pas, à ce compte, y chercher des instruments comptables! L'analyse marxiste met l'accent sur les rapports sociaux de production, donc sur les conflits à la fois entre capitalistes et à l'intérieur même du processus de production, entre propriétaires/gestionnaires des moyens de production et utilisateurs/travailleurs de ces moyens, entre patrons et salariés, entre dirigeants et ouvriers/employés...

   A l'inverse, l'analyse libérale met l'accent sur les automaticités du fonctionnement de l'économie, comme si ce fonctionnement dépendait bien plus des structures que des hommes. Elle met l'accent sur la concurrence entre entreprises et sur les habilités des entreprises à "jouer" avec les mécanismes du marché. Elle considère les interventions publiques comme autant de parasites dans ce fonctionnement. 

  Loin de se résumer à un face à face entre économistes libéraux et économistes marxistes, beaucoup d'économistes, qualifiés d'hétérodoxes, combinent les deux manières de voir, ou plutôt souvent les contournent en mettant en avant des fondements sociologiques du fonctionnement du capitalisme. C'est d'ailleurs de ces économistes hétérodoxes que nous vient une vision sans doute plus réaliste et plus globale du fonctionnement de l'économie. Il faut dire que beaucoup d'entre eux s'inspirent bien plus du marxisme que du libéralisme, (Joseph SCHUMPETER étant là une figure emblématique)...

 

      Plus fondamentalement, la divergence entre les analyses marxistes et les analyses libérales du capitalisme, outre le fait bien évidemment que les acteurs alors qui discutent de l'économie (ou s'y positionnent) ne sont pas du tout les mêmes, est que les premiers s'attachent à démontrer ses contradictions profondes et les moyens qu'il utilise pour les surmonter et rebondir dans de nouveaux dynamismes, et les impasses (obligatoires pour les premiers marxistes qui voient dans ces contradictions les éléments du dépérissement du capitalisme) qu'il peut rencontrer alors que les seconds veulent montrer que, même à travers (et parfois grâce à) ses crises les plus profondes, ses dynamismes toujours présents, aucun système ne semble pouvoir le remplacer dans son efficacité productive de progrès de tout ordre. Longtemps, le problème de la détermination de la valeur oppose les deux manières d'analyser le capitalisme, mais aujourd'hui cette question est plutôt seconde (mais pas secondaire) par rapport aux conséquences du fonctionnement du capitalisme, que celui-ci perdure ou dépérisse. Ces conséquences amènent d'ailleurs une revitalisation des approches marxistes sans que la question de l'alternative (un système alternatif au capitalisme) soit résolue pour autant : le socialisme reste encore à inventer et cela, très largement... 

     Nous pouvons dégager bien plus de manière de comprendre le capitalisme qu'entre ces deux grandes écoles économiques. Aux descendants des fondateurs du marxisme et aux descendants d'Adam SMITH, s'ajoutent ceux qui s'inspirent des travaux de KEYNES et ceux qui s'inspirent de ceux de SCHUMPETER. A ceux-là peuvent s'ajouter des approches dites néo-libérales comme celles de Friedrich HAYEK. Et bien entendu, des lectures très différentes des ouvrages fondateurs peuvent engendrer de nouvelles approches, que les étiquettes ne parviennent pas toujours à bien caractériser.

 

     Tous tournent autour de la relation dynamique entre les marchandises/services et la monnaie, les uns mettant l'accent sur les transformations de la monnaie (KEYNES, HAYEK), les autres recherchant les fondements de la circulation des marchandises (MARX, SMITH...).

Saisissant l'économie par un angle ou par un autre, chaque "école" tend à donner à différents acteurs le rôle prépondérant dans la création de valeur. En ricochet, les visions des uns et des autres influent sur les pratiques des différents acteurs, y compris des États, tant et si bien que le fonctionnement de l'économie capitaliste constitue un ensemble complexe de relations sociales diversifiées dans le temps et dans l'espace. Le capitalisme du XXe siècle ne ressemble pas à celui du XIXe siècle et celui du XXIe s'annonce lui aussi très différent, le seul dénominateur commun étant la recherche (privée) des moyens les plus efficaces d'augmenter les profits des entreprises (et des types d'entreprises là encore tout différents). Cette recherche du profit a des effets bien différents selon que l'on a affaire au capitalisme marchand, au capitalisme industriel ou au capitalisme financier qui mettent tour à tour en dominance des entreprises bien différentes...

C'est sur le plan des conséquences sociales globales de son fonctionnement que le capitalisme semble pourtant imposer sa marque : chômage massif et inflation galopante sont des éléments qui se retrouvent tout au long de l'histoire du capitalisme, ce qui amène la grande majorité des économistes à vouloir soit le réformer, soit le remplacer par un autre système... Sur le long terme, nous pouvons poser la question au coeur de sa légitimité : la création de richesses, constat dramatique aujourd'hui avec les modifications climatiques... Même sans cette perspective, les différentes analyses du capitalisme mettent bien en évidence - même chez les économistes libéraux - au minimum de "grands défauts" qui amènent à changer de beaucoup sa nature même. C'est pourquoi il semble que le capitalisme évolue entre la prépondérance des acteurs privées et celle des États, jusqu'à faire discuter d'un capitalisme d'État

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001. François PERROUX,  Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969. Claude JESSUA, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 2011.

 

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Relu le 11 septembre 2020

 

 

 

 

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 12:58

         Plusieurs types de capitalismes se succèdent depuis sa lente émergence dans le temps et dans l'espace, et coexistent de plus entre capitalismes dominants et capitalismes dominés. Si de nombreuses études historiques traitent du capitalisme marchand et financier, puis du capitalisme industriel, qui fournit le prototype de bien des définitions de ce système économique (qui n'est pas seulement d'ailleurs qu'un système économique...), indiquant comment, dans des régions différentes, on passe de l'un à l'autre selon des modalités de destruction/expansion, d'autres études tentent de montrer comment existent et coexistent dans le même temps, à l'époque contemporaine par exemple, différents types de capitalisme. Sans compter bien entendu les multiples classifications qui, à l'instar de certaines études marxistes ou libérales, classent ces capitalismes suivant les types de propriétés dominants dans l'un ou dans l'autre, le capitalisme d'État étant la forme la plus achevée d'une conduite étatique de l'économie (si tant elle ait existé...).

 

       D'ailleurs les discours concernant ces capitalismes fluctuent suivant le temps, suivant que la presse de masse, la presse spécialisée ou le monde des économistes, accordent à l'un ou à l'autre sa préférence ou sa perception dominante. Il semble que ces discours ne reflètent pas forcément la réalité du moment et surtout occultent au profit d'un type de capitalisme, l'évolution des autres.

Richard FREEMAN (Single Peaked Versus Diversified Capitalism : The Relation Between Economic Institutions and Outcomes, NBER, Working Paper, n°7556, 2000) rappelle à quel point le discours dominant connaît des évolutions cycliques. L'incitation à imiter une forme ou une autre n'est jamais absente des focalisations momentanées. Cet auteur cite la planification centrale du "New Deal" dans les années 1930, la planification indicative à la française dans les années 1960, la co-détermination à l'allemande dans les années 1970, le modèle japonais à base de kanban et d'implication dans le travail dans les années 1980 et le modèle anglo-saxon dans les années 1990-2000. En fait, depuis les crises financières des années 2000, il semble que le "débat" ait quelque peine à se formuler dans un sens ou dans un autre, tant les thèmes d'une faillite ou d'une inadéquation du capitalisme aux défis mondiaux se multiplient, que ce soit dans le domaine social, purement économique ou écologique.

Il faut donc se méfier, propose Bruno AMABLE (Les cinq capitalismes, Seuil, 2005), qui pense que ce discours repose sur deux erreurs :

- croire qu'il existe une et une seule façon de bien faire les choses en économie, ce qui appliqué aux modèles de capitalisme signifie que tous les pays devraient adopter les mêmes institutions pour être efficace ;

- croire que le changement institutionnel, et donc l'évolution des modèles de capitalisme, répond à une pression concurrentielle qui pousserait les pays à adopter les meilleurs pratiques. En fait, les relations entre institutions et performances économiques sont loin d'être aussi simples que le mythe des "meilleures pratiques" le laisse suppose et le changement institutionnel ne peut en général pas se déduire simplement des différences de performances économique.

Nous aimerions ajouter une troisième erreur, celle de croire que le système le meilleur, soit le meilleur du point de vue de n'importe quel acteur (objectif...) et surtout que celui-ci existe. Ce qui laisse tout de même la place à un autre débat que le choix entre capitalismes existants et la possibilité de penser d'autres systèmes économiques que le capitalisme.

Il est d'ailleurs tout-à-fait remarquable qu'après avoir applaudi la fin d'un système soit-disant socialiste, les commentateurs et les économistes libéraux soient mis devant la perspective d'une faillite possible bien plus cinglante du capitalisme. Et que précisément, cette faillite soit liée à l'absence d'intervention des États dans celui-ci...

 

    Que sont-ce ces différents types actuels de capitalisme? Nous reprenons ici la classification de Bruno AMABLE, en nous efforçons de caractériser les contenus de chacun d'entre eux. Ils diffèrent par les institutions présentes dans les domaines de la concurrence sur les marchés de produits, du marché du travail et la relation d'emploi, de la protection sociale, du système éducatif et du système financier : le capitalisme néolibéral, proche du modèle néo-américain de Michel ALBERT (Capitalisme contre capitalisme, Seuil, 1991) ; le capitalisme européen continental, que l'on peut assimiler au capitalisme rhénan ; le modèle social-démocrate (en vigueur dans certains pays du Nord de l'Europe) ; le capitalisme "méditerranée" ; le capitalisme asiatique...

- Le modèle néolibéral, où la concurrence jour un rôle majeur est devenu surtout depuis les années 1980, une référence pour les économistes, même si tous ne s'accordent pas sur ses conditions de fonctionnement optimum. Sur les marchés des produits, la concurrence rend les firmes plus sensibles aux chocs économiques, qui ne peuvent être entièrement absorbés par des ajustements de prix et impliquent donc des ajustements en quantité. Ce type d'ajustement concerne notamment l'emploi. le maintien de la profitabilité implique donc de pouvoir licencier facilement une main-d'oeuvre devenue excédentaire. La flexibilité de l'emploi permet des réactions rapides aux conditions changeantes du marché. Le développement des marchés financiers, c'est-à-dire un mode de financement plus "liquide" que la finance intermédiée (les banques) contribue aussi à cette exigence des firmes à s'adapter à un environnement compétitif changeant.

- Le modèle européen continental, proche du modèle social-démocrate, se caractérise par une protection de l'emploi plus forte et une protection sociale moins développée. Un système financier centralisé facilite l'élaboration de stratégies à long terme pour les entreprises. Les négociations salariales sont coordonnées et une politique de salaire fondée sur la solidarité est développée, mais à un degré moindre que dans les pays nordiques.

- Le modèle socio-démocrate fonctionne selon des principes qui ne sont pas tous économiques, entendre par là ne sont pas tous fondés sur les exigences des entrepreneurs-propriétaires. Les exigences de flexibilité sont satisfaites à l'aide de mécanismes qui ne reposent pas, ou pas entièrement, sur la régulation marchande. Une forte pression de la concurrence extérieure exige une certaine flexibilité de la main-d'oeuvre, mais celle-ci n'est pas obtenue par des licenciements. La protection des salariés est assurée par un mélange de protection légale de l'emploi modérée mais réelle, et par un haut niveau de protection sociale. Cette protection des travailleurs agit comme une incitation à investir dans la formation et plus généralement dans tous les éléments qui valorisent la relation d'emploi. La compétitivité des firmes repose  alors en partie sur cette relation stable. Par ailleurs, un système de négociations salariales coordonnées conduit à un faible écart des salaires et donc de faibles inégalités de revenu, ce qui baisse le coût relatif du travail qualifié et favorise l'innovation et la recherche de la productivité.

- Le modèle "méditerranée" se caractérise par une protection sociale sensiblement plus faible mais un plus haut niveau de réglementation des marchés du travail et des biens et services produits. 

- Le modèle asiatique repose sur une complémentarité entre des marchés relativement réglementés, une faible protection sociale et un système financier orienté vers les relations à long terme entre banques et entreprises. Ce modèle donne un rôle central à la grande firme, à la fois pour la formation de la main-d'oeuvre et pour la progression dans la carrière des individus. 

  Chaque modèle est un idéal-type, non une reproduction du "réel", mais plutôt une idée ou une orientation générale. (au sens de Max WEBER). Au cours des deux décennies passées, la plupart des économies ont subi des transformations substantielles qui ont modifié les formes institutionnelles dans des domaines importants (système financier, concurrence sur le marché des biens, systèmes éducatif et de santé, relation d'emploi...) et ont également de ce fait altéré les complémentarités entre les institutions. La majeure partie des changements institutionnels s'est faite dans un sens convergent, celui de la soumission aux mécanismes du marché. La plupart des économies développées se sont donc éloignées des modèles de capitalisme de référence autres que le modèle néo-libéral. Néanmoins, selon Bruno AMABLE, "il serait exagéré de parler de convergence vers un modèle unique car si les changements ont pu être significatifs dans certains domaines, ils n'ont pas en général remis en cause les compromis sociaux les plus fondamentaux ni les institutions hiérarchiquement les plus importantes, d'une manière telle que l'engagement vers un modèle de capitalisme néolibéral soit définit." Cela n'est pas dû à une quelconque prudence des entreprises, toujours mus elles-mêmes par les mêmes principes de recherche du profit maximum, mais plutôt à des résistance fortes dans chacun des pays concernés. Si la protection sociale s'est fortement érodée, si les relations d'emploi se sont déséquilibrées en défaveur des salariés, si la concurrence sur le marché des biens et services s'est étendue à des catégories de produits (l'énergie, les transports...) auparavant réglementées au niveau étatique, et cela même par des actions politiques, de la part des responsables étatiques, ce qui est patent dans le cadre de l'Union Européenne, moins ailleurs en Europe, il existe encore de multiples mécanismes propres au différents types de capitalisme, non encore démantelés. Mais c'est surtout dans les systèmes financiers que la convergence vers un modèle néo-libéral est la plus flagrante. La financiarisation de l'économie est d'ailleurs le symbole même de la généralisation du capitalisme néo-libéral à l'ensemble de la planète. "On peut apprécier, écrit toujours Bruno AMABLE, cette généralisation du modèle fondé sur la prédominance des marchés financiers, au détriment d'un système fondé sur les banques et les relations à long terme entre finance et industrie, à l'aide de nombreux indicateurs. On peut notamment remarquer l'importance croissante prise par les actionnaires (ou plutôt dirions-nous des "représentants des actionnaires"...) dans la gestion des firmes. la création de valeur pour l'actionnaire a été promue au rang de principe suprême de gestion des firmes, à travers la corporate governance. La conformité des systèmes financiers aux "bonnes" pratiques de corporate governance peut s'apprécier à l'aide de quelques critères (SHINN J, private or Public Purpose? Shallow Convergence on the Shareholder Model, Princeton University, 2001) : les règles de comptabilité (modifiée pour les grandes entreprises afin d'évaluer les actifs en fonction du marché...), l'exigence d'un audit externe (lesquels sont assez médiocres concernant les conflits internes dans les directions chargées des valorisations boursières, entre les instances chargées de réaliser directement ces valeurs et les instances chargées de contrôler les observances des cahiers des charges de sécurité financière...); la présence de membres indépendants dans le conseil d'administration (parfois des personnalités qui n'entendent rien aux finances...), l'existence d'obligations de la direction vis-à-vis des actionnaires, les règle de droits de vote, l'absence ou la présence de dispositions anti-OPA et l'existence d'incitations financières significatives pour la direction (stock options, entendre de très fortes rémunérations incitatives à la recherche perpétuelle des résultats les plus positifs, sans être trop regardants sur la sécurité... ces dernières parenthèses sont de nous...).

Tous les pays développés ou presque ont sensiblement augmenté le degré de conformité de leurs systèmes financiers à ces principes au cours des années 1990 et 2000. Cette transformation a été particulièrement sensible en France et dans les pays proches du modèle continental en général ; elle a été moins prononcée chez les pays proches du modèle socio-démocrate."

 

   Ces types de capitalisme diffèrent notablement des étapes du capitalisme décrites notamment par les auteurs marxistes : il ne s'agit pas du tout de la même chose. Tandis que les types de capitalisme permettent de comparer les réalités actuelles, les étapes du capitalisme indiquent la dynamique interne du capitalisme, et bien entendu, nous retrouvons dans les capitalismes actuels des éléments, commerciaux, agricoles, industriels, (des précédentes étapes, plus ou moins transformés) même s'ils sont dominés actuellement par la sphère financière. Ainsi dans le secteur industriel se retrouvent à la fois des sociétés "familiales", aux fameuses dynasties industrielles et des sociétés anonymes au sens littéral du terme en ce sens que ne dominent plus les propriétaires en titre mais les gestionnaires (parfois salariés) de ces sociétés. Par ailleurs, la description de ces types de capitalisme ne mentionne pas les relations de subordination géoéconomique. Si la coupure Nord/Sud entre économies liées par un échange inégal n'est plus la même aujourd'hui que dans les années 1970-1980 - et en cela il y a véritablement une accélération de l'histoire - des relations dominés/dominants persistent plus subtilement, d'une part à l'intérieur de chacune des zones - et même des pays, et d'autre part par le vaste mouvement de délocalisation industrielle qui ne déplace pas de la même manière le versant matériel (usines, emploi, savoirs techniques..) et le versant des pôles de décision économique. Du fait même de la prépondérance dans les prises de décisions et les mouvements de transfert de propriété de la sphère financière (où une certaine opacité technique existe...), même les institutions chargées de dresser les statistiques économiques peinent à comprendre exactement où se trouvent les véritables pôles de décisions. Étant donné de plus, que les États abandonnent dans les années 2000 l'essentiel de leurs outils à la fois d'analyse et d'intervention aux mécanismes des marchés, le caractère "national" des dirigeants des grandes entreprises perd de sa force, dans un cosmopolitisme dont le seul objectif est de gagner toujours plus. 

 

     Robert BOYER, président de l'Association Recherche et Régulation estime que ces "quatre ou cinq formes" de capitalisme, fondées sur des logiques différentes, "sont susceptibles de donner des réponses très contrastées à l'impératif écologique. Confiance (naïve, on l'a vu) dans l'efficacité ds signaux du marché, contrainte étatique et recours à la fiscalité, internalisation par les acteurs économiques de l'impératif écologique ou encore recherche de leur intérêt bien compris des entreprises constituent autant de réponses à ce même défi. Tout porte à penser qu'un futur modèle de croissance tirée par l'innovation technologique se déclinera encore selon des modalités aussi diverses que celles déjà observées dans le passé. Sans oublier que les capitalismes émergents (Brésil, Chine, inde) ont toute chance de converger vers une forme originale : ils apporteront sans doute une autre solution à la question des ressources naturelles et de l'écologie".

 

    De même, suivant les types de capitalisme, les salariés ne sont pas considérés de la même manière, dans une graduation entre un statut stable et inscrit dans la durée, pouvant déboucher sur une véritable participation aux objectifs et plus rarement aux décisions des entreprises et un statut d'objet interchangeable à un autre. Il existe un lien entre le caractère démocratique d'une société et la manière dont les citoyens participent à la vie économique. On peut dire que ce lien se traduit par une dégradation de ce caractère au fur et à mesure de la financiarisation de l'économie, et cela d'autant plus que les dirigeants des entreprises du secteur financier recourent de plus en plus à des relais publics pour faire prévaloir des intérêts très particuliers. Si dans le modèle social-démocrate, les citoyens et le bien public constituent très officiellement les objectifs des activités économiques, dans le modèle néo-libéral, ce n'est au maximum qu'en tant que retombées positives du fonctionnement de l'économie qu'ils constituent un objectif. Le bien être et le progrès clamés par François PERROUX n'est plus qu'un objectif lointain dans un système dominé par le secteur financier. 

 

    Enfin, suivant les types de capitalisme, les liens internes entre les secteurs producteurs de biens et services et les secteurs que l'on pourrait englober comme étant ceux de la monnaie ne sont pas du tout les mêmes. Dans la circulation du capital, qui va des marchandises ou services à l'argent pour retourner ensuite aux marchandises, dans un cycle sans fin, le pôle dirigeant se trouve du côté des entreprises productrices ou des entreprises financières. Suivant la profitabilité des différents secteurs, il peut varier d'un ensemble productif mû par une plus ou moins importante planification à un ensemble financier mû uniquement par la recherche d'une circulation monétaire (métal et papier, et influx électroniques). Nous retrouvons là les dynamismes décrits dans maints ouvrages, notamment marxistes (mais aussi de plus en plus au-delà), où le taux de profit des différentes branches du capitalisme joue un rôle... capital!

 

Robert BOYER, entretien paru dans le dossier "Capitalisme, crise et Développement", Contretemps, numéro 21, février 2008. Bruno AMABLE, dans Cahiers français n°349, 2009. François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969.

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Relu le 12 septembre 2020

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 13:41

          Étymologiquement , Capital et Capitalisme mettent l'accent sur les acteurs qui utilisent les richesses de manière économique, dans la sphère économique, même si par extension des sociologues comme Pierre BOURDIEU peuvent discuter du capital social ou du capital culturel.

En ce sens, l'apparition d'analyses du système économique, centrées sur les activités dirigeantes, a contrario des acteurs qui ne peuvent le faire, est en soi conflictuelle, fait partie de la conflictualité économique.

Capital, qui provient du mot latin capitalis - dérivé de caput - qui signifie "la tête", et Capitalisme qui désigne la doctrine de cette "tête", constituent des termes de combat, même s'ils sont utilisés dès la fin du XVIIIe siècle, de manière parcimonieuse d'ailleurs (le dernier par Etienne CLAVIER, 1788 ; David RICARDO, 1817 (Principles of Political Economy and Taxation), Jean-Baptiste Richard de RADONVILLIERS, 1842, Enrichissement de la langue française ; dictionnaire des mots nouveaux, Louis BLANC, 1850 et Pierre-Joseph PROUDHON, 1861...). Ils sont largement utilisés par Karl MARX et Friedrich ENGELS pour faire la critique d'un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, notamment dans les Livres du Capital, dont la publication de la première partie intervient en 1867... Même si par la suite, les auteurs d'ouvrage d'économie politique et/ou d'économie tentent d'en faire des dérivés techniques de termes auparavant utilisés (richesses, argent, fonds, biens, avoirs, terres ou propriétés pour le capital...), il reste que les analyses du capitalisme, des capitalismes, en tant que tels, à l'inverse des études dans le sens libéral de l'économie, gardent un aspect critique qu'elles ne risquent pas de perdre avec leurs évolutions récentes.

 

        Faire l'analyse et même effectuer la définition du capitalisme relèvent déjà de la conflictualité socio-économique, du fait même qu'une véritable analyse et d'une véritable définition passent par la prise en compte de l'existence dans ce système d'acteurs aux pouvoirs très inégaux sur le capital. Alors que dans les analyses précédentes des systèmes économiques, les travailleurs non propriétaires n'existent pratiquement pas, ils deviennent partie intégrante des mécanismes économiques.

 

        Guy CAIRE explique que "le capitalisme est tout à la fois un mode de production déterminé et, en cette qualité, un objet théorique relevant de l'analyse et une série de formations économiques et sociales, entités concrètes dont la compréhension, si elle n'est jamais dépourvue de référence à une problématique, relève cependant essentiellement de la description."

Comme mode de production, continue-t-il, "il doit être caractérisé par les forces productives qu'il mobilise et à l'essor desquelles il contribue puissamment au moins dans une première phase et par les rapports de production sur lesquels il repose : de ce point de vue, le rapport fondamental qui le constitue est le rapport capital/travail. En tant que formation économique et sociale, c'est-à-dire combinaison concrète et complexe de plusieurs modes de production dont l'un est dominant et les autres dominés, il ne peut être défini qu'en fonction des étapes de développement dans lesquels on se place (et on parlera alors de capitalisme marchand, manufacturier, monopoliste, etc) et des espaces dans lesquels on se place (on évoquera par exemple les capitalismes du centre et ceux de la périphérie, les capitalismes dominants et les capitalismes dépendants, les capitalismes anglais ou français...)."

        Longtemps, les théories économiques traitent de la valeur en se centrant sur de nombreux aspects "techniques", comme l'équilibre entre offre et demande, circulation de la monnaie, rapports entre la rente et la production... Pour les économistes marxistes, on dispose avec les trois livres du Capital des clés essentielles pour comprendre les relations entre valeur d'usage et valeur d'échange, entre le travail et le capital : Guy CLAIRE rapporte la lettre de Karl MARX à Friedrich ENGELS (1867) à ce propos : "Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre c'est 1/ (...) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange ; 2/ l'analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières : profit, intérêt, rente foncière, etc" "Produire de la plus-value, écrit l'auteur dans Dictionnaire Critique du Marxisme, sous ses différentes formes (plus-value absolue, relative ou extra), telle est en effet la loi fondamentale du capitalisme à tous ses stades. cette plus-value, le capitaliste la rapporte à l'ensemble du capital engagé lorsqu'il cherche à évaluer le taux de profit de son affaire. A tort, puisque ce n'est que le capital variable (lequel achète la force de travail créatrice de valeur) qui la produit. Or, au fur et à mesure que l'accumulation, résultant de la transformation de la plus-value en capital se réalise, la composition organique du capital s'élève, provoquant une baisse tendancielle du taux de profit. Par ailleurs, et au moins tant que jouent les mécanismes de la concurrence, les capitaux quittent les branches où le taux de profit tombe au-dessous de la moyenne pour aller vers les branches où il est supérieur à la moyenne, ce mécanisme de péréquation des taux de profit n'est lui aussi qu'une tendance qui se heurte à des obstacles de plus en plus nombreux avec le passage au capitalisme des monopoles. Enfin, si le producteur de marchandises s'approprie le premier la plus-value, il n'en reste pas le dernier possesseur, devant la partager avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans la production sociale : la plus-value se scindera ainsi en profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière. Au fil des trois livres du Capital, on passe ainsi de l'analyse de la production des marchandises, qui est production de la plus-value, à l'étude des mécanismes de l'accumulation et de la circulation du capital et à la description de la réalisation des marchandises (qui doivent être vendues si le capitaliste veut récupérer le capital avancé, ce qui suppose l'existence d'une demande sociale solvable et l'existence d'un prix rémunérateur) par laquelle se clôt l'examen du procès d'ensemble de la production capitaliste."

 

     François PERROUX tente, sans y parvenir, de définir la notion de capitalisme de manière aussi acceptable pour un libéral extrême que pour un marxiste intransigeant. Dans sa définition, il examine le capitalisme sous l'angle du progrès économique et de l'accumulation du capital efficient, de l'entreprise, de l'entrepreneur dynamique, de l'économie d'entreprise et du progrès économique. il écrit dans une période où déjà les États sont intervenus de manière massive dans le fonctionnement du système économique, ce qui lui permet, dans un climat donc moins conflictuel (la première édition de son petit livre sur Le capitalisme date de 1949) de présenter le capitalisme sans choquer sous un jour plus technique (et dans une appréciation bien entendu plus favorable...).

Aujourd'hui, nous ne savons pas si une telle présentation serait acceptable... Il début de la manière suivante sa définition : "Le progrès économique s'exprime en termes de satisfaction et de coût. Soit, à un moment ou en cours d'une période ultérieure, nous pourrons dire qu'il y a progrès si nous constatons une plus grande satisfaction à coût égal, une égale satisfaction à moindre coût, ou une plus grande satisfaction à moindre coût. Ces propositions sont exactes pour un individu et pour un groupe d'individus ; elles le sont, que les satisfactions et les coûts soient exprimés en termes réels ou en termes monétaires. (...) Pour un groupe quelconque, pour une nation, par exemple, le progrès économique se manifeste par une plus grande quantité de biens et de services obtenus à coût de travail égal ou par une quantité égale de biens et de services obtenus à moindre coût de travail, ou par une plus grande quantité de biens et de services à coût de travail moindre.  (...) Tout progrès économique est lié à l'accumulation et à l'emploi efficient de biens de capital tels que l'équipement fixe, les matières premières et semi-produits, le fonds de subsistance des travailleurs. Ces biens de capital élèvent le rendement physique et en valeur de travail humain. Pour un groupe, pour une nation, on constate une corrélation entre l'accumulation et l'emploi efficients des biens du capital d'une part, l'élévation de la productivité réelle par homme et par heure de travail et l'élévation du revenu réel moyen d'autre part. Quant à l'individu, sans recourir aux raisonnements abstraits tristement célèbres sous le nom de "robinsonnades", il peut constater, par réflexion personnelle et en se référant à son expérience professionnelle, que l'élévation de son rendement est largement dépendante de la détention et de l'emploi ingénieux de biens de capital. On observera en passant que l'économiste contemporain n'a aucun souci, comme certains de ses prédécesseurs (BÖHM-BAWERK), de dresser l'acte de naissance du premier capital qui ait fait son apparition sur la terre. Il sait que nos connaissances historiques, si loin qu'elles remontent en amont, rencontrent l'homme armé d'outils et non l'homme aux mains vides lâché dans la nature. Il n'insistera donc pas sur la distinction des facteurs originaires (nature, travail) et des facteurs dits produits (capital) ; il se préoccupera d'analyser le rôle des biens de capital et du capital dans l'économie et de déterminer comment se forment opportunément les paris ou les calculs économiques relatifs au capital et au flux de services ou de biens de consommation qui en découlent (...)." C'est bien, dans cette vision du capitalisme, l'entreprise et l'entrepreneur dynamique qui constituent l'unité de base de toute l'activité économique. 

 

    Dans l'Introduction de son Histoire du capitalisme, Michel BEAUD décrit certaines conditions de compréhension du capitalisme : "Il m'a été enseigné (et c'est hélas, dirions-nous ce qui a encore cours dans les écoles d'économie), que le capitalisme était un système économique. J'ai assez vite compris qu'on ne pouvait le réduire (et l'auteur se réfère ici aux études de Fernand BRAUDEL) à la seule dimension économique et qu'il fallait prendre en compte les dimensions sociale, idéologique, politique et éthique. Fondamentalement, ce qu'on peut cerner comme "capitalisme" est indissociable de la (ou des ) société(s) et du (ou des) État(s) en relation avec qui il se développe. Cela m'a très tôt amené à me méfier de l'analyse en termes de mode de production, à quoi ne peut jamais se réduire l'étude du capitalisme.

Hollandais, britannique, américain, japonais, le capitalisme est le plus souvent saisi comme une réalité nationale, ce qui rend mal compte des transformations du monde que son développement a engendrées. A l'inverse, des auteurs contemporains, comme I. Wallerstein, l'ont présenté comme une réalité d'emblée mondiale - même si, à ses origines, ce fut "en pointillé". Le travail sur l'histoire m'a, dès la première édition de ce livre (en 1981), fait comprendre que ce fut toujours une réalité à base nationale, mais pour les capitalismes puissants et dynamiques, une réalité qui tend à déborder les frontières, jusqu'à contribuer, avec d'autres, à transformer la configuration du monde. Capitalisme marchand, capitalisme manufacturier, capitalisme industriel, capitalisme postindustriel en cours d'émergence (nous pourrions tout de même ajouter capitalisme financier), le "capitalisme a évolué dans l'histoire : il l'a fait par stratification, chaque strate se développant en détruisant partiellement les anciennes, en transformant ce qu'il en reste, et en se transformant lui-même dans un incessant processus. Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXe siècle et développés dans les deux premiers tiers du XXe ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours. Une autre difficulté est que l'emploi du mot recèle des pièges : certains parlent du capitalisme comme d'un acteur, ce qu'il n'est pas - les acteurs sont les financiers, les banquiers, les dirigeants des très grands groupes,, mais aussi les petits et moyens entrepreneurs, les salariés, les producteurs indépendants, les épargnants, les consommateurs ; d'autres en parlent comme d'un système ; or outre que l'idée qu'il existerait une panoplie de systèmes entre lesquels on peut choisir me parait fallacieuse, je doute de plus en plus qu'on puise parler d'un système capitaliste en général : ce qui a trop longtemps été fait en prenant la schématisation du capitalisme industriel du XIXe siècle pour "le" système capitaliste. J'en arrive en effet à l'idée que le capitalisme est principalement une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et auto-transformatrices, qui a émergé d'une manière alors invisible aux XVe-XVIe siècles, s'est imposée au XIXe à travers l'industrialisation et tend aujourd'hui à dominer la plupart des sociétés et le monde."

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969. Guy CAIRE, article Capitalisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

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Relu le 13 septembre 2020

 

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 14:22

       Un des initiateurs en France de l'écologie politique dans les années 1970, René DUMONT ne cesse d'écrire, depuis ses ouvrages d'agronomie jusqu'à ses oeuvres politiques, en étroite relation avec la pratique professionnelle et la situation sur le terrain, que ce soit dans son pays ou dans le "tiers-monde".

D'abord pacifiste intégral et favorable à l'agriculture promue par le régime de Vichy, il s'engage progressivement en faveur du développement des peuples du tiers-monde, de la paix dans le monde et pour un développement contrôlé (démographie, énergie, protection des sols) et équitable.

      Ses oeuvres se répartissent en une multitude d'analyses et propositions en agriculture, des thèses écologiques et sur le développement, des écrits-prises de position sur les guerres en cours. Il étudie d'abord la culture du riz en Asie (La culture du ris dans le delta du Tonkin, 1935) et y découvre l'exploitation coloniale. Il s'enthousiasme ensuite pour l'agriculture moderne (Les leçons de l'agriculture américaine, 1949) et plus encore pour les révolutions agraires (Révolution dans les campagnes chinoises, 1957). Il est persuadé ensuite du double échec du développement à l'occidentale et de ses imitations socialistes (Développement et socialisme, 1969). il dénonce pendant longtemps dans le public et les instances internationales, les erreurs de développement, notamment dans les régions les plus pauvres (L'Afrique noire est mal partie, 1962) sans pour autant être bien entendu par les responsables politiques et économiques.

il conclue, à l'unité indissoluble qui fonde l'écologie politique - un rapport sain entre les hommes, un rapport sain entre l'humanité et la terre (Paysans écrasés, terres menacées, 1978) et rompt avec le socialisme étatiste et productiviste (Finis les lendemains qui chantent, 1983-1985, avec Charlotte PAQUET). Il mène toujours un combat incessant contre les crimes du néo-colonialisme en Afrique (Pour l'Afrique, j'accuse, 1986) et, en même temps, souligne les aspects positifs (réforme agraire, priorité aux petites entreprises) du développement de Taïwan (Taïwan, le prix de la réussite). Il garde dans tous ses écrits ultérieurs la même pensée écologique, bien exposée dans son premier livre pleinement écologique, l'Utopie et la mort, écrit en 1973. Sur un certain nombre de sujets, notamment la guerre, son ton se fait même plus véhément et imprécateur à l'approche de la fin du siècle (Cette guerre nous déshonore, 1992 ; Famine, le retour, 1997). 

 

    Toute une série d'ouvrages permet de suivre l'évolution de son travail d'agronome, de son approche novatrice, pluri-disiciplinaire, dans son premier ouvrage, La culture du riz dans le Delta du Tonkin, de tous ses textes lorsqu'il enseigne de 1935 à 1974 (Institut national agronomique Paris-Grognon, agriculture comparée), de sa défense du corporatisme agricole (1940-1945) aux travaux dans le cadre de la Reconstruction sur Le problème agricole français. Esquisse d'un plan d'orientation et d'équipement, jusqu'à ses études sur les différentes expériences et programmes agricoles aux États-Unis et dans le Tiers-Monde. Il part d'une approche très technique très vite empreinte de considérations politiques (prise de conscience précoce des méfaits du colonialisme) et indique par là, que jusqu'à des domaines où il semble surtout question de machines, d'engrais et de finances, les conflits sociaux sont toujours présents dont les processus de portée longue, économique.

 

L'Afrique noire est mal partie

     C'est la réalité sur le terrain qui le pousse à considérer la nécessité de changer radicalement la manière de cultiver, de se nourrir, de vivre. Les traits saillants d'une telle critique sont très présents dans L'Afrique noire est mal partie. 

Refusant une sorte de fatalisme et de malédiction induite par l'existence de climats et de sols contrastés, il défend l'idée que l'Afrique noire n'est pas maudite., que l'Occident possède une responsabilité directe dans ses difficultés économiques actuelles (esclavage et colonisation). Constatant que l'indépendance, ce n'est pas toujours la décolonisation, il dénonce la marche forcée vers un type de développement à l'occidentale, privant par exemple par la scolarisation massive, les terres de main d'oeuvre indispensable. Prenant appui sur beaucoup d'exemples concrets puisés dans différents pays, il indique les obstacles à de véritables progrès agricoles. Pour se développer, l'Afrique doit repenser son école, ses cadres, sa structure... et se mettre au travail. René DUMONT indique les deux grands écueils pour l'Afrique : la sud-américanisation et le socialisme aventuré pour aborder de manière ample le problème alimentaire mondial. Il prône la solidarité internationale, faute de quoi la famine mondiale pourrait intervenir vers 1980... Dans l'édition revue et corrigée de son livre en 1973, il écrit : "En 1973, il n'est plus possible de se leurrer. Sauf transformations fondamentales (aide étrangère à l'équipement fortement accrue, plus désintéressées ; et surtout efforts internes de bien plus grande ampleur...), il faudra peut-être un siècle pour vraiment venir à bout du sous-développement africain, qui sera sans doute le plus difficile à vaincre de tous. Car l'Afrique part de bien plus bas que l'Amérique Latine - sauf dans ses montagnes andines - et même que l'Asie. Si la situation de cette dernière est rendue plus diffcile par le surpeuplement, elle part d'un niveau de civilisation générale et agricole bien plus avancé. Elle se trouve donc, en Chine par exemple, en état d'aborder avec un certain succès la Révolution industrielle ; surtout parce qu'elle freine rapidement sa dangereuses explosion démographique. L'Afrique, elle, démarre à un niveau très inférieur. Mais si les plus pessimistes avaient raison (et les faits sont en train de leur donner raison), le Tiers monde courrait bientôt aux plus graves disettes, sinon aux famines généralisées. L'Humanité est donc parvenue à une véritable croisée des chemins. Si nous prolongeons les types d'interventions en cours, dont l'efficience est absolument insuffisante, le Tiers Monde, bientôt affamé, poserait à la génération qui nous suivra le plus redoutable des problèmes. Le fait que nous aurions eu alors raison, pour la seconde fois, ne serait pas pour nous une consolation suffisante. A Meister estime que l'aide internationale à l'Afrique "risque de diminuer dans le proche avenir" et il parle du "mythe de l'aide étrangère désintéressé". Nous nous sommes donc efforcés de montrer, dans l'étude  sur la menace de famine rappelée en introduction, que, pour la première fois dans l'histoire, les nations riches ont le plus strict intérêt à se montrer beaucoup plus généreuses. Cela ne réduirait nullement leur expansion, tout au contraire. Tandis que si la famine montait chez les pauvres, qui sont de plus en plus avertis, pendant que les gaspillages se multiplieraient dans le camp des nantis; les risques d'explosions, capables de mener à un suicide atomique mondial, augmenteraient dangereusement. Nous sommes tous acculés à revoir entièrement notre conception du monde, nos manières de penser et surtout d'agir, simplement si nous désirons la survie de l'espèce humaine. D'abord en limitant sa prolifération, à la mesure de ses subsistances. Même l'Afrique dépeuplée devra proportionner la multiplication de ses habitants à celle de ses ressources. Ces dernières doivent largement surpasser la première, si l'objectif d'une humanité heureuse reçoit enfin la priorité sur celui d'une humanité trop nombreuses. C'est pourquoi cette Afrique, dont il était inévitable que le départ hésite, non seulement peut mais doit partir très vite. Si elle mettait un siècle pour rattraper son retard, nous en pâtirions. Il nous faut donc, tous tant que nous sommes, chacun à notre poste, nous dépêcher de remplir toutes les conditions qui faciliteraient ce départ; car nous y avons le plus strict intérêt. Avis aux jeunes qui préfèrent vivre, suivant le titre de Tibo Mende, "Un monde possible". Il leur faudra le reconquérir."

 

    Dans tous ses ouvrages qui traitent des différentes voies de développement (Economies agricoles dans le monde, 1954 - Cuba, socialisme et développement, 1964 - Cuba est-il socialiste?, 1970 - Sovkhos, kolkhoz, ou la problématique communiste, 1964 - Chine, la révolution culturale, 1976...) se déploie toujours ce même souci d'analyse objective et de dénonciation des travers. Dans ce dernier ouvrage qui étudie les éléments "les plus neufs et les plus originaux" de la révolution chinoise; il met en relief, malgré de nombreux échecs, la réussite de la maîtrise de la démographie, maîtrise qui n'est sans doute pas pour rien dans l'actuelle position économique de la Chine. Il ne la présente pas comme un modèle pour tous - il en dénonce les retards et les inégalités (notamment les privilèges dont bénéficient toujours les collectivités urbaines par rapport aux communautés rurales), mais comme le long parcours depuis 1949, de politiques opiniâtres. 

 

Une attitude distante par rapport au monde politique

    Toujours à distance du monde politique, depuis ses déboires du fait de son attitude pendant le régime de Vichy, conscient des responsabilités provenant de sa grande connaissance de ce qu'il estime être les problèmes les plus importants du monde, il multiplie, dès 1974 (année de sa retraite professionnelle) les initiatives (dont la plus marquante est sa candidature à l'élection présidentielle, suivie de la fondation de la première organisation d'envergure nationale, le Mouvement écologique) et les écrits en faveur d'un autre développement : L'utopie ou la mort, 1973 - Seule une écologie socialiste, 1977 - Un monde intolérable : le libéralisme en question, 1988 - Mes combats. Dans quinze ans les dès seront jetés, 1989...

 Dans L'utopie ou la mort figure l'ensemble de sa problématique qu'il développe par la suite : l'annonce de la fin d'une civilisation, la dénonciation de la société de gaspillage, la responsabilité des pays riches, les révoltes inévitables dans les pays dominés, la mobilisation générale de survie dans les pays riches, le choix entre injustice et survie et la nécessité d'hommes et de pouvoirs nouveaux.  Ce sont de véritables transitions vers des socialismes de survie qu'il prône. Il lie la possibilité de cette survie de l'humanité à l'émergence du socialisme. 

 

   Même si ses ouvrages restent marqués par l'époque où ils sont écrits, il possèdent encore une force de conviction démonstrative qui influence de nos jours une grande partie du mouvement d'écologie politique. Mais bien plus, dans la foulée du Rapport du club de Rome de 1972, il fait partie de ces intellectuels et praticiens qui changent les données de la perception sur l'environnement : les cinq tendances fondamentales, industrialisation accélérée, croissance rapide de la population, très large étendue de la malnutrition, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l'environnement constituent toujours les problèmes les plus dramatiques de l'humanité. C'est en tout cas ce que pense maintenant une très large part de la population des pays riches et de l'intelligentsia politique et scientifique, même si l'une des cinq tendances, la surpopulation, est en passe d'être maîtrisée. Les oeuvres de René DUMONT sont considérés comme faisant partie des bases de l'altermondialisme (membre fondateur d'Attac), et leurs influences dépassent largement les frontières politiques. 

 

René DUMONT, L'Afrique noire est mal partie, Seuil, 1962, 1973 ; Chine, la Révolution culturale, Seuil, 1976 ; L'utopie ou la mort, Seuil, 1974.

J-P. BESSET, René Dumont, une vie saisie par l'écologie, Stock, 1992.

 

Relu le 2 septembre 2020

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 13:12

        Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIe siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des États-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIèe siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Ils exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

 

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner.

Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières, mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains États) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les États et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulation accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre États et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXe siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui, quels que soient leur sens, sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des États-Unis leur principal partenaire économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles."

Que de questions en effet : La Chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle ressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

         Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION), sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et États-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

         La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble réservé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT.

Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

    Ce livre est d'une tonalité plutôt "optimiste" du point de vue d'économistes plutôt libéraux (parfois critiques sur l'évolution actuelle) et se situe à l'opposé d'autres analystes qui penchent plutôt pour l'émergence d'une rivalité de plus en plus importante entre la Chine et les États-Unis. En tout cas, on ne peut que rejoindre une des conclusions de ce recueil de contributions : "Au-delà de cette effervescence canalisée par la primauté de l'économique, un ordre mondial a commencé à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient. Après la large domination de l'Occident, une plaque tectonique s'est remise en mouvement, négligeant le multilatéralisme et les bilatéralismes qui jalonnent notre quotidien." 

      Rappelons que le cercle Turgot qui rassemble de nombreux experts (auteurs, économistes, universitaires, chefs d'entreprises, banquiers...) a été créé en 2009, en lien avec l'Institut de Haute Finance (IHIFI), lui-même créé par le Président Pompidou en 1972. Son directeur actuel, Jean-Louis CHAMBON, directeur de publication également de Gestion est l'auteur ou co-auteur d'ouvrages économiques, dont Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière, d'avril 2009. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : ""Les relations entre la Chine et les États-Unis vont façonner le XXIe siècle" : par cette déclaration, Barack Obama annonçait-il un "pacte faustien", prix à payer pour sortir de la grande crise mondiale? 

La décennie qui vient de s'achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu'ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d'interdépendance sans précédent. États-Unis et Chine sont-ils en passe, en vertu d'un principe de réalité, de construire durablement des logiques de coopération.? Au point de se partager un directoire mondial, sous la forme d'une nouvelle hyper-puissance : la Chinamérique

Dans cet ouvrage devenu une référence, aujourd'hui réédité en poche, les experts du Cercle Turgot passent au crible les aspects géopolitiques, les mythes et les réalités de la situation des deux partenaires. En analysant dans le détail cette hypothèse d'une Chinamérique, les alternatives possibles, les risques et les bénéfices dont elle est porteuse, ils dessinent les contours du "monde d'après".

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Éditions d'organisation, 2011, 285 pages.

 

Complété le 19 janvier 2013. Relu le 28 juillet 2020

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 14:20

          Un panel de 14 personnalités émettent à New York les 16-18 avril 1986 une Déclaration à l'ONU,  Disarmament and Development, qui résume bien l'ensemble des intentions de très nombreuses études produites à ce jour, surtout d'ailleurs avec le soutien du système des Nations Unies.

Il s'agit pour eux d'énoncer les principes qui guident leur volonté de promouvoir dans toute la communauté internationale et au niveau des États, la liaison entre le développement et le désarmement, alors que ces deux notions sont encore séparées dans l'esprit de beaucoup. Pour eux la paix est bien plus que l'absence de guerre. Il faut dire que dans un monde interdépendant, aucune nation développée ou non ne peut échapper aux conséquences des courses aux armements dans leurs aspects économiques.

Constatant que dans les années 1980, les dépenses militaires, les recherches en armement ont encore augmentées et possèdent une responsabilité directe dans les crises économiques, ces personnalités entendent démontrer les liaisons fortes entre désarmement, développement et sécurité qui constituent une véritable triade de la paix. Développement et désarmement sont liés dans une dimension complexe qui ne se résume pas à un simple transfert de ressources. Autant la relation est extrêmement "perverse" entre augmentation des dépenses militaires et accroissement de richesses globales dans un pays ou une période donnée, de manière limitée, à très court terme, autant la dynamique volontariste d'une économie de paix exige des efforts constants et importants de la part des gouvernements.

Ils terminent leur plaidoyer en douze points  d'un programme qui doit promouvoir ce nouveau dynamisme, ensemble d'actions dont la coordination au niveau mondial revient à l'ONU

 

          Il y a bien sûr un abîme entre leur souhait et ce qui se passe dans la réalité ; ce qui n'empêche pas des économistes de poursuivre leur réflexion sur les conditions de la réussite économique du désarmement.

Jacques FONTANEL, par exemple, dégage dix principes positifs pour la gestion économique du désarmement :

- Le premier dividende de la paix, c'est la paix elle-même, ce qu'on a tendance sans doute à oublier derrière des argumentations économiques parfois tendancieuses ; en ce qui concerne les armements nucléaires d'ailleurs, il s'agit parfois d'un simple impératif de survie ;

- Corrélât du premier principe, "si le désarmement peut conduire à la paix, les dividendes seront importants en termes de vies humaines épargnées, de menaces retirées, de tensions internationales réduites, de recherche collective de bien-être."

- Le désarmement sans développement n'est pas synonyme de paix durable ;

- D'un point de vue économique, le désarmement doit être conçu comme un investissement (de préférence) public ;

- Il faut estimer, pour tous les protagonistes, le coût réel de la paix consécutive à une procédure de désarmement ;

- Une réduction vérifiée des dépenses militaires des États doit être exigée comme mesure complémentaire obligatoire de tout processus de désarmement ;

- Une procédure de désarmement réduite à la seule limitation globale des dépenses militaires n'est pas souhaitable ;

- Les règles de progressivité (temporelle, sectorielle et spatiale), de prévisibilité et de transparence des désarmements nationaux ou régionaux doivent être clairement énoncées ;

- Revendiquer un contrôle des dépenses militaires de recherche-développement est nécessaire à toute procédure de désarmement ;

- Un contrôle des ventes internationales d'armes doit être établi comme mesure complémentaire d'un processus de désarmement.

     Le même auteur considère que le désarmement et le développement forment deux objectifs essentiels de notre temps. "La question est de savoir s'il est judicieux de les relier. Rappelons que les gouvernements français ont souvent demandé la création d'un Fonds international du Désarmement pour le Développement, qui permettrait, grâce aux sommes économisées dans l'armement, de développer des activités productives qui accéléreraient le développement économique et par une procédure d'aide aux pays en voie de développement, de le généraliser. Le désarmement pour le développement est habituellement analysé, d'une part, en l'absence de tout transfert international des ressources épargnées par le désarmement et, d'autre part, dans le cadre d'une aide accrue en faveur des pays les plus démunis."

L'économiste distingue les effets internes du désarmement des effets des transferts internationaux qu'il évoque. Par ailleurs, les conséquences économiques directes d'un désarmement dépendent du type de désarmement effectué. Elles sont assez différentes selon qu'il s'agit d'une destruction de matériels militaire, de réduction des dépenses militaires ou de l'interdiction de la production de certain type d'armes, même si les trois procédures peuvent être conduites simultanément. En outre, ces conséquences économiques diffèrent selon les types de société, celles d'une économie de marché et celles d'une économie centralisée. Dans tous les cas, Jacques FONTANEL estime que ces conséquences sont plutôt positives à long terme, même si des procédures de reconversion peuvent s'avérer coûteuses sur le court terme. 

 

             Si l'évolution de la situation internationale n'est pas celle d'un processus de désarmement - en tout cas pas contrôlé ni harmonisé, voire celle de nouvelles courses aux armements, la question économique demeure importante de manière localisée dans les contrées qui sortent d'un conflit armé.

Comme l'examine Philippe LOREC, "chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément. Le haut fonctionnaire au ministère de l'Économie, des finances et de l'Industrie qui s'exprime à titre personnel, distingue quatre phénomènes qui "ont profondément modifié la gestion des sorties de conflits" :

- Le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme : Depuis la seconde Guerre Mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les États-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de camp David (Israël/Pays arabe/Palestiniens), la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des États-Unis pendant plus de cinquante ans. Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les États-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes.

- La complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- La multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- L'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix.

Il faut en effet prendre en compte dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- Les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmées entre les différentes grandes puissances et sont marquées par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- Les dimensions multinationales et multilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- Enfin les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risquées. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement", mais en "retour sur présence ou sur image".

   La problématique désarmement-développement devient alors une problématique de retour à la paix civile et constitue un point-clé de toutes les opérations de maintien ou de retour de la paix qui se sont multipliées ces dernières années. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Économie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003; Jacques FONTANEL, L'économie du désarmement, dans Stratégique n°47, Le désarmement, FEDN, 1990/La gestion économique du désarmement. Dix principes positifs, dans Économistes de la paix, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Disarmament and Development, Declaration by the panel of eminent personalities, New York, 16-18 April 1986, United Nations.

 

                                                                                    ECONOMUS

 

Relu le 1er avril 2020

 

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