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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 09:11

    La fiscalité, les impôts de toute nature, loin d'être simplement une technique de collecte de ressources et de redistribution des revenus, se situe au coeur des conflits économiques et sociaux.

Son histoire, que l'on peut faire remonter à l'Antiquité et aux tributs, est souvent confondue avec la constitution et le maintien de l'État. Mais, si cette constitution est nécessairement liée au développement de la fiscalité, les origines lointaines de l'impôt se situent dans la recherche lancinante de moyens moins violents que les rapines et les pillages (notamment des villes) d'accaparement des richesses. La fiscalité, comme la géographie sert d'abord à faire la guerre, tant l'argent est effectivement son nerf, et le processus qui mène à des organisations territoriales permanentes est relativement long et semé de retours en arrière. Il s'agit d'abord pour les vainqueurs de guerres de faire perdurer leurs conquêtes. Si les moyens symboliques pour ce faire sont déployés avec force (avec la manipulation de la foi populaire et des religions par exemple), les moyens matériels le sont tout autant. D'ailleurs, les techniques fiscales de collecte sont impuissantes sans une acceptation, un consentement, de l'impôt, même par les populations riches ou pauvres qui peuvent le trouver injustes.

C'est pourquoi l'histoire de la fiscalité est en même temps une histoire culturelle et une histoire de techniques. Il faudra attendre longtemps avant que l'impôt soit un moyen de redistribution des richesses et de justice économique. Ce n'est guère que depuis les Temps Modernes qu'en Occident cela existe, mais cela ne doit pas nous faire négliger que l'impôt, et cela en Chine par exemple bien plus longtemps qu'avant l'Occident, est, dépassant sa fonction première d'expropriation, le moyen de concentrer suffisamment de richesses pour construire les villes, entretenir les routes, payer des fonctionnaires de toutes fonctions, notamment des fonctions régaliennes (police, justice...) d'État. Les empires qui persistent dans la durée sont avant tout, et même devant la technique militaire, ceux qui savent collecter et utiliser l'impôt. La fiscalité est tellement liée au destin de l'État que lorsque la majorité ou les plus riches citoyens s'en défont, celui-ci dépérit tout simplement.

C'est pourquoi l'ampleur même des fraudes fiscales, notamment des entreprises, menace aujourd'hui l'existence même de l'entité étatique. A partir du moment où des entreprises deviennent, souvent par ce fait, plus riches que des États, on peut se demander si le monde ne se re-féodalise pas. Un élément qui penche en faveur de cette hypothèse de travail réside dans l'orientation du circuit des richesses. Indice : les sociétés d'assurances drainent vers les différents marchés financiers beaucoup plus de ressources que les rentrées fiscales, tous chiffres confondus, dans le monde entier. 

   C'est toutes ces problématiques qui rendent vitales l'étude des relations entre fiscalité et conflit. Pour établir ces relations, il convient de sérier un certain nombre de questions, parmi lesquelles jamais ou très peu posées :

- Quels objectifs visent ces impôts? Appropriation, exploitation à long terme, expropriation, affaiblissement durable de l'ennemi, collecte de fonds à titre de construction, reconstruction, maintient de villes ou d'infrastructures (de circulation ou d'approvisionnement en eau par exemple), financement des armées, règlement de dettes, maintien de statuts différentiels, construction ou entretien de lieux de cultes, paiements de fonctionnaires religieux ou civils, redistribution des richesses? Selon les époques et les contrées, ces objectifs varient beaucoup...

- Qui impose? C'est la question des collecteurs d'impôts : directement par l'État ou par affermage, et parfois par affermage en pyramide, des lieux reculés aux centres du pouvoirs? Qui décide de l'impôt ? Selon quelles modalité législatives ou coutumières, par exemple.

- Qui est imposé? Selon quels critères la fiscalité est-elle établie? Quelle est l'assiette fiscale, quels sont les types d'impôts, directs et indirects qui touchent les différentes parties de la population et quelles parties de la population contribue à l'impôt? Selon quels critères : de statuts, religieux, politiques, économiques... Quels sont les possibilités pour certaines catégories de la population d'y échapper, légalement, en droit, ou illégalement?

- Quels sont les ressorts de la collecte des impôts? Du consentement citoyen et même de l'existence du statut de citoyen à l'extorsion sous la menace d'interventions de milices ou d'armée (et menaces de massacres), avec prises d'otages à la clef, l'éventail est très large. Peut-on considérer en outre que la captation des richesses par l'institution de la fiscalité est une violence moindre, mais avec les mêmes buts, que la guerre de pillage?

- Quels sont les institutions ou les individus qui collectent l'impôt? Quel est l'organisation même de l'appareil fiscal? La construction d'une fiscalité semble aller de pair (avec un dynamisme rétroactif) avec la constitution d'État ou d'Empire...

- Quels sont les types d'impôts mis en oeuvre : taxes, péages, tributs, direct sur le revenu, avec déclarations (ce qui pose la question du taux de recouvrement de l'impôt...). Quels sont les plus indolores. Peut-on considérer la loterie comme un impôt volontaire par appât de gain (d'abord instituée en direction des possédants et des classes riches...)? Quel est le réel statut de l'assurance? Outre que les collecteurs ne sont plus du tout les mêmes et les présentations de captation de richesses très différente, l'assurance partage avec l'impôt un certain nombre de caractéristiques qui font réfléchir : achat de sécurité (l'impôt et l'assurance comme garantie de sécurité des biens...), reconduction tacite, obligations de souscription (notamment pour les véhicules et les habitations...), difficultés pour y échapper. Il est intéressant de comparer le droit des assurance et le droit fiscal... De plus, comme les sociétés d'assurance, au niveau mondial, rivalisent d'importance (sans compter leurs ramifications à tous les stades de l'économie) avec les États, comment analyser cette concomitance ?...

- Quelle est la nature de l'impôt? Nature (bétail, travail, esclave à fournir...) ou numéraire (dans une économie monétaire marchande). Sa périodicité de prélèvement? Impôt du sang, également, entre le ban seigneurial et le cens démocratique, l'éventail est très large. Peut-on considérer le service militaire également comme un impôt du sang?  L'impôt est-il un moyen d'extorsion ou un instrument de politique fiscale? La fiscalité est-elle un moyen de domination ou au contraire la marque qui sépare les citoyens des non-citoyens?  La réponse vaie bien entendu suivant les sociétés. Derrière la technique se dissimule sa nature même. A travers l'impôt se dessine une grande part des conflits sociaux, médiation et/ou entretien de ceux-ci...

  Ce qui amène à une définition de l'impôt aux multiples critères et modalités, à un typologie de l'impôt rattachée à une typologie des sociétés (politico-socio-économique). 

 

ECONOMIUS

 

Relu le 4 janvier 2021

 

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 12:47

   L'économiste britannique John HICKS est considété comme l'un des économistes les plus importants et influents du XXe siècle. Modélisateur (avec des distorsions...) des théories de John Meynard KEYNES, il en initie une interprétation néo-classique (baptisée néo-keynésienne parfois). Son modèle IS/LM est repris, amélioré, complété par toute une série d'économistes et intégré dans beaucoup de manuels d'économie. Etudiée par des générations d'étudiants et d'universitaires, son oeuvre économique et historico-économique traverse des décennies, de Mr Keynes and the "Classics" : A Suggested Interpretation de 1937 à "IS-LM : An Explanation de 1980, en passant par des ouvrages tels que Capital et croissance de 1965 et Le temps et le capital de 1975. Ses livres sont traduits avec un certain retard en France.

 

   John HICKS mène de front activités de professeur à Manchester puis à Oxford et la rédaction de nombreux ouvrages de qualité.

Dès 1932, il publie La Théorie des salaires (Theory of Wages), où il développe sa conception des "inventions induites" ; selon lui, les entrepreneurs sont peu enclins à consacrer des efforts à la recherche d'améliorations techniques et d'innovations dans une conjoncture caractérisée par un taux de chômage élevé. Il dégage les implications fâcheuses de cette situation.

Malgré sa fameuse modélisation (en 1937) qui traduit de manière plus que tendancieuse les travaux de KEYNES, le faisant classer parmi les tenants de l'école néo-classique, il conserve une attitude critique sur les théories de l'équilibre général, notamment celle promue par Léon WALRAS. Dans Value and Capital de 1939, il s'agit pour lui de montrer l'effondrement de la presque totalité de la théorie de l'équilibre général. Toutefois, loin de renier l'enseignement des classiques, il procède à un approfondissement de leurs enseignements, allant jusqu'à amalgamer à leur système les travaux de KEYNES, mû par la recherche d'une synthèse générale. 

John HICKS porte ses recherches sur des problèmes très variés. Après avoir abordé la question des salaires et les divers aspects de l'équilibre économique, il se consacre à l'analyse du cycle des affaires (A Contribution to the theory of the trade cycle, 1950), de l'utilité et de la demande (A Revision of Demand Theory, 1956), de la croissance (Capital and Growth, 1965), de la monnaie (Critical Essays in Monetary Theory, 1956) et du capital (Capital and Time, 1973).   (Christine BARTET)

 

      Notons aussi Une théorie de l'histoire économique (1969) traduit aux éditions du Seuil en 1973, La Crise de l'économie keynésienne (1974), traduit chez Fayard en 1988.

 

Mr Keynes et les classiques (1937)

    Son livre de 1937, Mr Keynes et les "classiques" : propositions d'une interprétation, énormément "corrigé", dans l'un de ses derniers ouvrages (1980), intervient juste après la parution de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de John Meynard Keynes. Centrée sur la notion de préférence pour la liquidité, l'interprétation proposée par John KISCK fournit un cadre de référence à la macroéconomie keynésienne jusque dans les années 1960 ; il y introduit le fameux diagramme IS-LM qui décrit la formation de l'équilibre simultané sur le marché des biens et sur celui de la monnaie. Il ouvre la voie à la "synthèse néo-classique, autour de Paul SAMUELSON.

   L'économiste britannique procède en trois temps. Il établit d'abord une version monétaire (section I), à court terme, de la théorie "classique", qui doit servir de point de comparaisons avec la théorie de KEYNES. Ensuite, il construit un modèle schématique de la théorie générale (sections II et III), censé en résumer les principales conclusions. En fin, il discute d'une politique monétaire expansionniste (section IV). 

Les deux modèles présentent une économie à deux secteurs : un secteur des biens d'investissement, un secteur des biens de consommation. A court terme, le stock de capital physique est fixe dans chaque secteur, ainsi que le salaire nominal. A ce taux de salaire, John HICKS suppose qu'il y a sous-emploi.

Dans le modèle classique, le revenu nominal de l'économie (la valeur totale du produit, c'est-à-dire des transactions dans les deux secteurs) est proportionnel à la quantité de monnaie en circulation, car la monnaie est demandée uniquement pour réaliser des transactions. L'investissement dépend négativement du taux d'intérêt tandis que l'épargne en dépend positivement. La propriété principal du modèle classique est que la quantité de monnaie détermine directement le revenu monétaire. A taux de salaire donné, l'expansion monétaire (au moyen du crédit bancaire, par exemple) augmente simultanément le produit (donc l'emploi) et le niveau des prix (baisse du salaire réel), et elle réduit le taux d'intérêt. Il conclut ainsi à l'efficacité de la politique monétaire dans le modèle classique.

En revanche, dans le modèle keynésien, la demande de monnaie répond, en plus du motif de transaction, à un motif de spéculation qui la fait dépendre du taux d'intérêt. L'efficacité de la politique monétaire ne se vérifie alors plus dans toutes les configurations. Plus les taux d'intérêts sont élevés, plus nombreux sont les agents qui anticipent une baisse future des taux d'intérêts et par conséquent une augmentation de la valeur des titres ; ils préfèrent alors détenir des titres plutôt que de la monnaie. Comme dans le modèle classique, une politique monétaire expansive est alors efficace. Mais, à l'inverse, pour des niveaux faibles de taux d'intérêt, les agents préféreront au contraire conserver la monnaie plutôt que détenir des titres. Cette préférence pour la liquidité peut même être si forte que, pour un taux d'intérêt plancher, l'accroissement de l'offre de monnaie est intégralement conservé sous forme d'encaisses spéculatives : c'est une situation de "trappe à liquidités", dans laquelle l'expansion monétaire est sans effet sur le revenu et donc sur l'emploi.

John HICKS représente le modèle keynésien au moyen d'un diagramme reliant deux courbes SI (S pour Saving et I pour Investment) et LL (L pour Liquidity offer et L pour Liquidity demand) dans le plan (revenu, taux d'intérêt) et qui deviendra IS-LM. SI donne les conditions d'équilibre sur le marché des biens (de consommation et d'investissement). Elle est décroissante puisque l'augmentation du taux d'intérêt réduit les perspectives de profits, donc les investissements, donc le produit. LL donne les conditions d'équilibre de l'offre et de la demande de monnaie. Elle sera croissante, avec une portion horizontale (situation de trappe à liquidités) et une portion ascendante (situation classique) : toute augmentation du revenu, qui accroit la demande de monnaie pour motif de transaction, doit être compensée par une augmentation du taux d'intérêt (qui réduit la demande de monnaie pour motif de spéculation), afin que l'équilibre du marché de la monnaie soit maintenu. Ce diagramme permet d'examiner l'efficacité d'une politique monétaire expansionniste (qui, graphiquement correspond à un déplacement de LL vers la droite) dans toutes les situations, du cas keynésien au cas classique. C'est seulement dans la situation de trappe à liquidité que le modèle classique et les modèle keynésien conduisent à des conclusions opposées. Pour le reste, la théorie classique devient une bonne approximation de la théorie keynésienne. 

   Le modèle IS-LM est en nette rupture avec certains aspects de la Théorie générale. A la différence du projet initial de KEYNES, la théorie classique ne s'interprète plus comme un cas particulier de plain-emploi. C'est au contraire l'équilibre keynésien de sous-emploi qui devient un cas particulier de la théorie classique : "la théorie générale de l'emploi est l'économie de la dépression".

Cette présentation de KEYNES et de l'économie classique laisse de côté la question du fonctionnement des économies de marché et de la formation des anticipations des agents, au profit d'une approche d'équilibre général, qui oriente l'analyse vers des questions de politique économique. John HICKS aboutit finalement à des conclusions de court terme qui défient l'intuition. La politique monétaire est efficace dans le cas classique, alors qu'elle ne l'est plus dans le cas keynésien de trappe à liquidité. Ces conclusions vont totalement à l'encontre de l'esprit des théories : la théorie classique reposant sur l'hypothèse d'une dichotomie entre les sphères réelle et monétaire, intuitivement, on s'attend donc à ce qu'une politique monétaire soit sans effet sur l'emploi ; quant à la théorie de KEYNES, elle revendique, au contraire, de la intégrer étroitement et la politique monétaire devrait donc agir sur le niveau de l'emploi, même si KEYNES ne la considère jamais en elle-même et seulement à titre d'accompagnement. 

Il n'en reste pas moins que le renversement de perspective et surtout l'intégration de la vision classique et keynésienne dans un même modèle expliquent largement le succès du modèle IS-LM. Repris et développé par Alvin HANSEN (1887-1975) et Franco MODIGLIANI (1918-2003), il donne lieu ensuite à la synthèse néo-classique de Paul SAMUELSON (1915-2009) et inonde les manuels de sciences économiques. (Jean-Sébastien LENFANT).

 

Valeur et capital (1939)

    Valeur et capital, de 1939, est l'un des ouvrages d'économie mathématique les plus connus du XXe siècle. Après un demi-siècle de domination dans le monde anglo-saxon de la méthodologie marshallienne, centré sur l'analyse d'équilibre partiel, John HICKS propose de reprendre le programme de la théorie de l'équilibre général après Léon WALRAS (1834-1910) et Vilfredo PARETO (1948-1923). Il a l'ambition d'aller le plus loin possible dans l'analyse d'un système de marchés interdépendants (marchés de biens, de fonds prêtables, de la monnaie), d'un point de vue statique et dynamique (dimension intertemporelle), sur la base d'une analyse microéconomique du producteur et du consommateur. Il ne se détourne pas pour autant de la pensée d'Alfred MARSHALL (1842-1924), soucieux d'obtenir des propositions de statique comparative et des applications macroéconomiques. Cette contribution importante à la théorie de l'équilibre général lui vaut le Prix Nobel d'économie, conjointement avec Kenneth ARROW (né en 1921). (Jean-Sébastien LENFANT)

 

John Richard HICKS, Valeur et Capital : Enquête sur divers principes fondamentaux de la théorie économique, Dunod, 1956 (1968) ; Monnaie et marché, Economica, 1991 ; Capital et croissance, PUF, 1965 ; Une théorie de l'histoire économique, Seuil, 1973 ; Le temps et le capital, Economica, 1975 ; La crise de l'économie keynésienne, Fayard, 1988.

Christine BARTET et Jean-Sébastien LENFANT, articles sur John HOCKS et son oeuvre, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

On trouvera dans L'imposture économique, de Steve KEEN, Les éditions de l'Atelier, 2014, une critique radicale de l'apport de l'auteur aux sciences économiques.

 

Relu le 10 janvier 2022

 

     

 

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 12:16

     La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie paru en 1936 est considéré comme l'ouvrage de référence, soit pour l'approfondir, soit pour le réfuter, surtout dans la deuxième moitié du XXe siècle. Document fondateur de la théorie keynésienne en économie, et surtout de la macro-économie moderne, il ne fait pas l'unanimité chez les économistes très divisés sur son interprétation.

Sa dimension concrète marque profondément la théorie économique du siècle écoulé et même encore aujourd'hui, avec l'échec - plus ou moins admis - des théories néo-libérales. Elle l'oriente en tout cas vers des théories plus opérationnelles, à l'aide de l'essor de la comptabilité nationale et des modèles macro-économétriques. Plus généralement, toute la théorie économique depuis 1936 s'est construite avec ou contre la Théorie générale (Marion GASPARD). 

De plus, avec la connaissance des ébauches de l'auteur et de ses véritables sources d'inspiration, s'ouvre une nouvelle vague d'interprétations qui met en jeu toute la théorie économique officielle, dominée encore par les pseudos néo-keynésiens qui entendent encore réconcilier keynésianisme et système walsarien. Cela nous permet de comprendre, pour une discipline vitale, les enchevêtrement des réflexions intellectuelles et des attitudes stratégico-idéologiques, sans parler des rivalités parfois féroces entre économistes visant les mêmes postes de responsabilité au sein du monde académique. Ceci à un moment où les Etats ont encore une certaine maitrise des activités économiques, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, fait qui amoindrit d'ailleurs les remises en cause actuelles de la doxa orthodoxe.

    Rappelons ici que dans cet ouvrage, John KEYNES développe une recherche que "les facteurs qui déterminent le volume de l'emploi". Il s'oppose pour cela dès le livre 1 à l'analyse du marché du travail proposée par les "classiques", de David RICARDO à Arthur Cecil PIGOU, qui admettent la loi de Say (l'offre crée sa propre demande) et la théorie quantitative de la monnaie (la quantité de monnaie en circulation détermine le niveau des prix). Pour l'économiste anglais, le volume de l'emploi n'est pas déterminé par un hypothétique marché du travail : il dépend uniquement de la décision d'embauche des entrepreneurs, acteurs clés. Ceux-ci fixent leur niveau d'embauche selon le "principe de la demande effective" : ils offrent un niveau de production égal à la quantité de biens qu'ils espèrent écouler d'une part, en veillant à maximiser leur profit d'autre part. Ils ne s'occupent absolument pas du taux de chômage, qui n'est pour eux qu'une conséquence de la vie économique. C'est la demande globale anticipée qui détermine les volumes de la production et de l'emploi. Après avoir défini l'ensemble de ses concepts économiques dans le livre 2, il s'attarde sur les deux composantes essentielles de la demande effective : les dépenses de consommation des ménages et les dépenses d'investissement des entrepreneurs. La consommation, étudiée dans le livre 3, résulte d'une "loi psychologique fondamentale" : "les hommes tendent à accroitre leur consommation à mesure que le revenu croit, mais non d'une quantité aussi grande que l'accroissement du revenu". Toute hausse du revenu stimule la demande, ce qui incite les entrepreneurs à embaucher ; mais à mesure que la société s'enrichit, la part du revenu global consacrée à la consommation diminue, au profit de l'épargne.  "Pour qu'un certain volume d'emploi soit justifié, il faut donc qu'il existe un certain volume d'investissement courant suffisant pour absorber l'excès de la production totale sur le volume que la communauté désire consommer". Contrairement à ce qu'affirment les "classiques", l'épargne n'est pas systématiquement investie. Elle peut être consacrée à la spéculation. L'investissement, analysé dans le livre 4, dépend des entrepreneurs qui s'engagent si le rendement anticipé de l'investissement est supérieur à son coût, évalué par le taux d'intérêt. La détermination du taux d'intérêt oppose KEYNES au "classiques". Il récuse l'idée d'une monnaie qui ne serait qu'un intermédiaire neutre des échanges et affirme que les agents ont une préférence pour la liquidité. Ils expriment un demande de monnaie, et le taux d'intérêt apparaît comme le preix de la monnaie sur un marché où l'offre, qui émane des autorité monétaires, est exogène. 

L'économiste britannique isole des relations entre des agrégats économiques, indépendantes des comportements individuels, fondant l'analyse macroéconomique moderne. L'emploi dépend de "l'état d'esprit" des entrepreneurs dont les anticipations peuvent être autoréalisatrices : il suffit que leur optimisme les incite à investir pour que la situation économique s'améliore. De même, l'incertitude conduit les agents à demander de la monnaie par précaution ou pour spéculer, ce qui influence le niveau du taux d'intérêt et l'investissement. Rien ne garantit alors que les prévisions des agents conduisent au plein-emploi. L'économie peut se stabiliser dans une situation durable de sous-emploi, où perdure un chômage involontaire. Le système économique ne s'autorégule pas. Dans le dernier livre de la Théorie générale, KEYNES en appelle, entre autres, à l'État, qui peut mener des politiques de redistribution des revenus (afin de favoriser la consommation) et des politiques conjoncturelles de soutien à l'investissement : directement à travers les dépenses publiques (politique budgétaire), accessoirement en agissant sur le taux d'intérêt (politique monétaire). Ces ressorts, formalisés dès 1937 par John HICKS, ont inspiré l'ensemble des politiques économiques des pays occidentaux pendant les Trente Glorieuses, jusqu'à ce que la crise des années 1970 résiste aux remèdes keynésiens, qui butent alors que l'internationalisation des échanges, l'endettement des États et l'inflation rampante. (Marion GASPARD)

 

     Marion GASPARD semble lier le succès des théories de KEYNES à une formalisation de HICKS, qui les auraient ainsi rendues opérationnelles, qui en biaise en fait les conclusions. Paul SAMUELSON se réjouit d'ailleurs de cette formalisation, ayant jugé le livre (Théorie générale) mal construit et confus (avis assez partagé d'ailleurs, même par des pro-Keynésiens). Il estime que jusqu'à qu'apparaissent ces modélisations (effectuées également par MEADE, LANGE et HARROLD) l'exposé de KEYNES n'aurait pas eu l'impact qu'il a eu.

    Un auteur comme Steve KEEN resitue ce qui s'est passé depuis la Grande Dépression des années 1920, pour faire comprendre le glissement opéré qui mène tout droit à un néo-keynésianisme fortement teinté d'économie "classique". 

La Théorie générale, écrit-il "fut conçue et publiée durant la grande catastrophe économique que connut le capitalisme, la Grande Dépression, pendant laquelle la production américaine chuta de 30% en quatre ans, les prix des actions de 90%, les prix des biens de presque 10% par an dans les deux premières années et pendant laquelle le chômage se maintint au-dessus des 15% pendant une décennie. Avant cela, le courant dominant ne pensait pas qu'il pût y avoir de problèmes macroéconomiques si difficiles à résoudre. Les marchés individuels pouvaient potentiellement se trouver en dehors de l'équilibre, à un moment, y compris le marché du travail et celui de la monnaie, mais l'économie dans son ensemble, la somme de tous ces marchés individuels ne pouvait qu'être équilibrée. Les fondements de cette confiance dans le marché résidait dans la croyance, répandue parmi les économistes, dans ce que Keynes a baptisé la "loi de Say". Keynes la décrit comme la proposition selon laquelle "l'offre crée sa propre demande". Des économistes s'opposèrent à l'interprétation que fit Keynes de la loi de Say et je suis d'accord pour dire qu'en de nombreux points, Keynes a obscurci ce que Say voulait réellement dire." Devant ce procédé qui consiste pour beaucoup de théoriciens d'obscurcir des théories rivales pour valoriser la leur, Steve KEEN reprend les propositions de SAY tel qu'il les a réellement énoncées. Il en ressort que la proposition centrale, selon laquelle l'équilibre d'ensemble est assuré (pour Steve KATES, la vente des biens et service sur le marché est la source d'un revenu qui finance les achats, Say's Law and the Keynesian Revolution, Chelteham, Edward Elgar, 1998), ne peut être bien utile pour comprendre l'ensemble de l'économie. Mais l'explication de KEYNES, que l'on peut qualifier d'assez confuse, tente de reprendre le fonctionnement du capitalisme, comme il semble bien qu'on ne peut éviter de le prendre, comme celui de la circulation de capitaux. Il apparait bien difficile alors, sous peine de confusion précisément, de faire l'impasse sur les réflexions de MARX sur la circulation du capital, sous ses deux formes, capital-argent et capital-marchandise. C'est en reprenant justement ces réflexions, choses impossibles sous domination idéologique libérale, que l'on peut comprendre pourquoi la loi de Say, comme la loi de Walras, ne s'appliquent pas à l'économie de marché. Dans ses brouillons de Théorie générale, KEYNES note bien que Marx fait une "observation pertinente" fondamentale, mais il substitue dans son livre à ces réflexions claires un raisonnement alambiqué. Source justement d'incompréhensions qui permettent non seulement des modélisations tendancieuses, mais aussi à la "contre-révolution" néoclassique initiée précisément par HICKS. L'article de ce dernier ("M Keynes et les classiques : a suggested interpretation, Econometrica, volume 5, n°2, 1937), où il expose le modèle IS-LM tant utilisé, se prétend être une "clarification", mais ses équations passent aux oubliettes les notions-clés d'incertitude, d'anticipations, de la préférence pour la liquidité déterminant le taux d'intérêt, des prix spéculatifs des biens capitaux, pour s'y limiter. Plus tard, dans un article beaucoup moins commenté, le même HICKS, en 1980 (dans le Journal of Post Keynesian Economics, s'excuse clairement sur le fait que ce modèle n'a pas pu prévoir - l'exclut même - l'ensemble des crises intervenues depuis la fin des années 1970, essentiellement parce que ce diagramme, "produit de mon walsarisme", écrit-il, écarte tout simplement toute discussion sur l'incertitude et les anticipations, éléments fondamentaux du capitalisme financier.

      En fait, le mouvement intellectuel général des économistes, constatant la déficience de ce modèle, rejette en même temps toute la problématique de KEYNES pour y substituer une problématique antérieure : Robert LUCAS, Milton FRIEDMAN (monétarisme) édifient une autre façon de penser l'économie, pré-keynésienne, qui revient à "resolidifier" l'idée de l'équilibre général. C'est qu'il est difficile de comprendre l'économie réelle sans passer par des réflexions qui sentent le marxisme à plein nez! Il vaut mieux entretenir l'illusion d"une certaine efficience intellectuelle en indiquant la responsabilité des États dans la situation économique, plutôt que d'aborder de front l'influence dominante du capitalisme financier, une véritable sur-contrainte monétaire qui pèse sur l'activité économique. Ce serait aller à une analyse conflictuelle de l'économie qui mettrait face à face des acteurs qui ne jouent absolument plus le même jeu ni suivent les mêmes règles. Le capitalisme financier ne joue plus le rôle d'alimentation des investissements et d'orientation de l'épargne, sauf à considérer que la spéculation financière pure et simple fasse partie des fonctions d'orientation de l'épargne. Des masses d'argent circulent avec de moins en moins d'accointance réelle avec la circulation des marchandises, au point que le coût du capital pour les entreprises devient beaucoup plus important que le coût du travail...Ne pas mettre le doigt sur les réalités contemporaines de la circulation du capital, c'est oeuvrer dans le sens de faux-semblants qui mènent à des impasses bien réelles. Pour ce qui est de l'équilibre, il faut bien constater que les mouvements de capitaux obéissent de plus en plus à des mouvements déséquilibrés, parfois erratiques, et que le capitalisme risque bien de passer de crises en crises de plus en plus rapides...

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. Marion GASPARD, théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (John Maynard Keynes - 1936), dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 13 janvier 2022

 

      

 

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 14:55

    S'il existe une vraie valse des étiquettes, c'est bien dans le monde des économistes et des théories économiques. En effet, il est tout de même troublant - blagues (c'est-à-dire vraies incompétences) journalistiques mises à part -, de constater que dans le détail des réflexions économiques, le néo-libéralisme n'a pas grand chose à voir avec le libéralisme, ni le néo-keynésianisme avec les idées de KEYNES.

 

La confusion des modèles économiques

Pour le néo-keynésianisme, la volonté affichée de marier le libéralisme classique et le keynésianisme ramène en fait très en arrière dans la réflexion économique, à l'illusion de l'existence de l'équilibre général. John HICKS (1904-1989) tente de modéliser les idées keynésiennes dans un cadre purement classique, et à sa suite devant les apories d'une telle construction, l'école auto-dite néo-kyennésienne, se scinde en deux branches parfois abusivement qualifiées de complémentaires : celle de John HICKS lui-même qui postule que l'équilibre général est la règle en économie, le déséquilibre un cas exceptionnel, l'autre, avec Robert CLOWER (1926-2011) et Axel LEIJONHUFVUD (né en 1933) qui développe l'équilibre général comme un cas d'école, le déséquilibre étant au contraire la règle.

 Une sorte de macroéconomie néo-keynésienne s'élabore, soutenue par John HICKS toujours, avec le célèbre IS-LM (qui décrit l'impact de politiques budgétaires de demande sur le PIB) et surtout Paul SAMUELSON (1915-2009). Ce dernier écrit un manuel d'économie qui sert de base encore aujourd'hui (hélas!) d'apprentissage pour les étudiants en économie, dans l'éensemble du monde occidental. Il interprète la courbe de Philips avec Robert SOLOW (né en 1924) et formalise l'accélérateur keynésien, modèle en dotation factorielle pour expliquer le commerce international. Ces théoriciens font le lien entre fondements microéconomiques pour les agréger et former la macroéconomie usuellement utilisée. A noter que les étudiants qui continue ensuite dans cette voie d'études économiques peuvent apprendre plus tard, mais sans forcément l'assimiler, que d'autres auteurs critiquent tous ces modèles et démontent leur logique, dans des études critiques dont Steve KEEN rend compte (L'imposture économique). Mais au lieu de reprendre sur le métier à partir de la mise en évidence d'erreurs logiques et d'hypothèses erronées (un système économique est tout simplement le décalque et la somme de tous les comportements individuels), nombre d'auteurs poursuivent sur la même lancée, considérant pour acquis des bases dont la démonstration est bien fragile (quand celle-ci est réellement essayée!, rarement!).

C'est ainsi que se développent des variantes du modèle IS-LM, sur lesquelles se fondent des politiques économiques aux États-Unis et en Europe. Sur la croissance, l'économie industrielle, l'équilibre général, des théories s'élaborent, malgré leurs invalidations successives dans l'économie réelle. Par "corriger" ces modèles qui décidément sont revêches à prédire des situations économiques, d'autres élaborations sont présentées comme celles de Robert CLOWER (1965), Axel LEIJONHUFVUD (1967-1968), ou celles d'Edmond MALINVAUD (1977) et J-P. BÉNASSY (1976).  Leur dénominateur commun est la référence de l'équilibre général walsarien, élaboré en 1937, alors même que l'ensemble des travaux de KEYNES est de le réfuter et de le remplacer...

 

      Pour expliquer comment une théorie économie banalisée et devenue un lieu commun peut survivre même si ses hypothèses et ses développements sont sans prises avec la réalité, il faut se souvenir de deux choses avant tout :

- l'édition des théories économiques est soumise aux aléas de la politique et de la stratégie globale. Dans un contexte de guerre froide, il est difficile à KEYNES de présenter des réflexions qui flirtent souvent avec le marxisme ou y trouvent parfois des ressourcements ;

- la connaissance des réels travaux des économistes n'est pas générale. Il existe une grosse différence entre ce que l'on apprend aux étudiants de base économique, qui ne s'attardent pas dans leur cursus sur les théories et qui croient qu'elles ont été démontrées de manière solide et ce que les doctorants, obligés souvent d'aller au fond des choses, découvrent dans les bibliothèques spécialisées ou les écrits des auteurs de référence. Ainsi, il n'y a pas de continuité dans l'histoire réelle des théories économiques, seulement des aperçus éclairés suivant les circonstances politiques. Une certaine médiocrité journalistique (croissante à l'heure actuelle) fait le reste du brouillage intellectuel.

 

La fausse notion d'équilibre....

   C'est ce qu'explique (longuement) Steve KEEN. Tentant de cerner le coeur du problème, il écrit que "la macroéconomie, c'est-à-dire l'étude du comportement de l'économie dans son ensemble, était au départ un champ de recherches économiques indépendant de la micro-économie, c'est-à-dire de l'étude de marchés isolés." Ainsi la notion d'équilibre, indispensable pour fixer les cours (de la Bourse par exemple), ne serait-ce que pour, à la clôture des marchés, décider de la valeur des choses est étendue à une globalité bien plus complexe et bien plus mouvante. "Cependant, continue-t-il, avec une profonde ignorance des nombreux défauts de la microéconomie, les économistes redessinèrent la macroéconomie, non pas pour améliorer sa pertinence vis-à-vis de l'économie réelle, mais pour en faire une branche de la microéconomie. Aujourd'hui la macro-économie est fondée sur des propositions dont on a démontré le caractère intenable (...). Les germes de ce délabrement théorique étaient présents dès les travaux de Keynes et La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, du fait de son attachement encore trop fort envers la théories conventionnelle, puis le processus s'accéléra avec l'interprétation maginaliste douteuse des travaux de Keynes introduite de façon discutable par Hicks."

"A partir du modèle IS-LM de Hicks, la machine était en branle pour éliminer les nouveautés apportées par la macroéconomie et pour restaurer l'énoncé central de l'économie pré-keynésienne qui prévalait avant la crise de 1929 ; un marché économique ne peut pas connaitre de dépression." Ce professeur d'économie et de finance tente d'expliquer le caractère erroné des modèles IS-LM et DSGE, dérivés de concepts microéconomiques déjà suspects et appliqués à la macroéconomie, faisant de cette dernière, ce qui peut paraitre un comble, une branche de la microéconomie... KEYNES, dans ses études économiques, critique d'abord la "loi de Say", selon laquelle toute offre crée sa propre demande, idée critiquée d'ailleurs auparavant par MARX. La "loi de Walras", simple prolongement de la "loi de Say", est fausse dans une économie reposant sur le crédit.

Pour Steve KEEN, les critiques de MARX et de KEYNES envers l'économie conventionnelle de leur époque s'appliquent encore aujourd'hui à la théorie moderne. Il déconstruit la réinterprétation hicksienne d'un Keyne "marginaliste", en racontant au passage comment KEYNES a édulcoré ses premiers travaux pour rendre présentables ses propositions de réforme économique. Avant la Grande Récession que nous vivons actuellement, les économistes néoclassiques étaient confiants dans l'idée qu'ils avaient réussi à réconcilier KEYNES avec WALRAS, ce qui les rendaient optimistes pour le futur de l'économie. Il dénonce l'erreur réductionniste maintenue parmi les économistes classiques qui fait de la macroéconomie une simple application de "principes généraux" de la microéconomie.

 

Un conflit (souvent dissimulé) des idées

    Au lieu dans la réalité économique d'avoir une sorte de réconciliation, il y a un véritable conflit des idées, dissimulé par la doxa officielle. Au lieu d'un système d'équilibre, se font voir, au travers même des conditions de son fonctionnement, les véritables facettes du capitalisme. C'est si vrai qu'à lire certains ouvrages qui font référence également à Léon WALRAS et à son grand admirateur, John HICKS, qui se réclament d'une théorie néo-classique, n'hésitent pas, sous le couvert d'un "néo-keynésianisme" de développer des idées très proches des néo-libéraux. Et avec eux, ils prônent le désengagement économique des États, perturbateurs des équilibres économiques. Ils réagissent tous contre les contestations de MARX et de KEYNES des vertus d'un capitalisme "libéré". Même si leurs familles intellectuelles (néo-classiques et néo-keynésianismes) se conçoivent parfois comme concurrentes, rivales, voire adversaires dans le détail des programmes économiques qu'ils proposent, il existe entre leurs démarches des parentés fortes attestées par le recours aux mêmes sources. C'est ainsi, par exemple, que l'on considère que le premier économiste néo-classique est l'Anglais William Stanley JEVONS (1835-1882), auteur en 1871 d'une Théorie de l'économie politique, voit ses idées initiées dans le champ universitaire par le Français Léon WALRAS (1834-1910), qui enseigne à Lausanne, l'Anglais Alfred MARSHALL (1842-1924), enseignant à Cambridge, et l'Autrichien Carl MENGER (1840-1921), fondateur de l'école autrichienne. 

Ayant adopté les mathématiques comme langage, l'économiste néo-classique construit son raisonnement selon la méthode scientifique usuelle qui se déroule en trois étapes :

- l'identification des acteurs de l'économie et des paramètres qui caractérisent leurs actions ;

- la formulation de liens mathématiques entre ces paramètres, les uns dits comptables correspondant à des relations tenant à la définition même de ces paramètres et rappelant la démarche axiomatique des sciences exactes, les autres dits théoriques, correspondant au résultat de la réflexion analytique de l'économiste ;

- la vérification empirique de la validité des liens théoriques en les confrontant par le biais de la statistique à la réalité historique, mécanisme de vérification qui peut être assimilé à l'expérience du physicien. (Jean-Marc DANIEL).

   C'est précisément la présentation constante de cette scientificité qui, sous un amas de calculs mathématiques, peut impressionner le public et les étudiants qui ne vérifieront pas la validité ou l'invalidité des prémisses ou premières hypothèses à la base de tout l'édifice théorique.  C'est toujours la recherche des conditions d'équilibre des marchés qui est le centre de leur démarche. Néo-classiques et néo-keynésiens sont mû par la même croyance en l'existence d'un possible équilibre durable entre offre et demande des différents marchés, et John HICKS intervient précisément là où la réalité historique invite à penser le contraire, en faisant la synthèse du keynésianisme et de la théorie néo-classique. De Oskar LANGE (1904-1965) à George STIGLER (1911-1991), des générations d'économistes s'efforcent de faire passer la "science économique" comme aussi fiable que les sciences physiques. Malgré les travaux du Français Gérard DEBREU (1921-2004), la question fondamentale de la convergence vers l'équilibre n'est pas résolue.

 

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. Jean-Marc DANIEL, Théorie néo-classique, dans Encyclopedia universalis, 2014.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 19 décembre 2021

 

 

 

 

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 14:45

  Economiste italien, professeur en Angleterre et proche dans les années 1920 de John Meynard KEYNES, également proche d'Antonio GRAMSCI et de Ludwig WITTGENSTEIN, est l'auteur de nombreux ouvrages d'histoires économiques et traducteur et commentateur de RICARDO, Piero SRAFFA est considéré comme un point de repères dans l'histoire de la pensée économique. Nombre de ses recherches portent sur les lois de la productivité économique.

On peut citer parmi ces écrits, dont nombreux constituent des articles dans des revues, La crise bancaire en Italie (1922), M Hayek sur l'argent et des capitaux (1932), Malthus sur travaux publics (1955), Introduction à David Ricardo, travaux et correspondance (1951-1955), Production de matières premières au moyen de produits de base. Prélude à une critique de la théorie (1960), Une édition posthume des principaux écrits publiée en 1922-1970, sous le nom d'essais (Il Mulino, Bologne, 1986) existe. Beaucoup de ses ouvrages sont traduits en italien et assez peu de ses écrits en français.

    Une des critiques de l'économie néo-classique les plus importantes de cet auteur - faite dès 1926 - réside dans le fait que la "loi des rendements marginaux décroissants", théorie clé de cette économie, ne s'applique pas, en général, dans une économie industrielle. Au contraire, il explique que la situation ordinaire reposerait sur des rendements marginaux croissants, et donc sur des courbes de coûts marginaux horizontaux (plutôt que croissantes). Disqualifiée par les économistes néo-libéraux, son analyse se concentre pourtant sur les hypothèses néo-classiques selon lesquelles, premièrement, il existe des "facteurs de production" qui sont fixes à court terme et, deuxièmement l'offre et la demande sont indépendantes l'une de l'autre. Pietro SRAFFA explique que ces deux hypothèses ne peuvent se réaliser simultanément. Cette explication sape non seulement des fondements théoriques de l'économie néo-classique mais rend caduques également de nombreuses études qui se fondent sur les mêmes postulats, dont celle, après lui, de SONNENSCHEIN, MANTEL et DEBREU...

A sa suite, notamment après sur ouvrage Production de marchandises par des marchandises, une véritable école économique sraffienne se forme, des auteurs utilisant sa démonstration pour critiquer les autres écoles (tout particulièrement l'économie néo-classique et le marxisme). L'analyse du professeur italien constitue, dans l'histoire de la discipline économique, la plus détaillée et la plus attentive des mécanismes de production, dans l'économie réelle. Son analyse comporte de nombreuses subtilités qui échappent aux autres écoles : la dépendance de la "quantité de capital" au taux de profit, et non l'inverse, le phénomène du "retour des techniques"... Aucune autre école n'accorde la même importance qu'elle à la rigueur de l'hypothèse de liberté supplémentaire.

Mais les sraffiens font l'hypothèse que l'économie peut être analysée en utilisant des outils statiques. Par conséquents, même si le traitement rigoureux du temps constitue une composante essentielle de la critique de SRAFFA envers l'économie néo-classique, l'économie sraffienne moderne ne fait aucun usage du temps et de la dynamique, comme Ian STEEDMAN. Du coup, cette école parvient vite à ses limites et si elle est très influente jusqu'en 2000, elle ne se développe que peu depuis, surtout par comparaison avec la croissance des contributions de l'école post-kynésienne depuis cette date. (Steve KEEN)

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. 

 

Relu le 21 décembre 2021

 

 

 

    

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 11:08

   Considéré comme un des penseurs de l'école évolutionniste en économie, le critique social, l'économiste et le sociologue Thorstein Bunde VEBLEN, né en Norvège, professeur dans plusieurs universités des États-Unis, est assez peu connu.

Et pourtant, face aux dérives et aux échecs du néo-libéralisme, ses écrits, et notamment The Theory of the Leisure Class (1899), analyse critique de la vie sociale des hommes d'affaires, le placent parmi les auteurs qui méritent d'être redécouvert. Il a lors de son enseignement un rôle stimulant pour l'élaboration de notions fondamentales telles que celle de relative deprivation et par son ébauche des théories modernes de l'action sociale. Il écrit également dans sa sociologie critique du capitalisme d'autres ouvrages tels que Theory of Business Enterprise (1904), The Instinct of Workmanship (1914) et The Engineer and the price System (1921). (Daniel DERIVRY).

    Dans le monde francophone, le travail de ce théoricien est encore peu connu, même si la situation commence à changer. L'une des raisons de cette méconnaissance est due à un certain dédain en France envers toute pensée se réclamant du pragmatisme, made in USA. Il faut attendre les travaux sur l'habitus de Pierre BOURDIEU pour que le pragmatisme soit reconsidéré. Mais, malgré cela, trop peu d'ouvrages francophones ont été consacrés à cet auteur et peu de ses ouvrages aussi sont traduits dans notre langue.

C'est surtout dans le sillage de mai 1968 et de l'intérêt porté aux théories critiques de l'économie et de la sociologie qu'un plus grand intérêt est porté à son oeuvre. Plusieurs ouvrages sont alors traduits en français : La théorie de la classe de loisir (1970), Les ingénieurs et le capitalisme (1971), qui incluent ses deux articles sur la Nature du Capital. Si la pensée de Thorstein VEBLEN commence alors à diffuser dans l'espace francophone dans les années 1970, on en retient surtout une analyse sociologique de l'ostentation et du loisir ainsi qu'une critique radicale des élites parasites, mais on continue à perdre de vue la dimension philosophique et la profondeur économique de son oeuvre ainsi que sa théorie du processus de l'évolution institutionnelle de la société. C'est seulement au tournant des années 1980-1990 qu'un véritable regain d'intérêt pour son oeuvre s'observe lorsqu'on commence à explorer les dimensions moins connues avec entre autres la soutenance de plusieurs thèses doctorales. On ne soulignera pas assez à ce propos le travail de fond de nombreux auteurs, plus ou moins importants et plus ou moins connus, qui en font connaitre d'autres, et notamment celui-ci : Dominique AGOSTINI (1987), Diane-Gabrielle TREMBLAY (1989) et Véronique DUTRAIVE en font par exemple partie. A partir de ces travaux, plusieurs chercheurs aux intérêts convergents, basés pour la plupart à Lyon, fondent le Collectif de Recherches sur l'Économie Institutionaliste (COREI) et publient un ouvrage d'introduction à l'économie institutionnelle en 1995. Une Association des Amis de Thorstein Veblen est créée en 2002 et fondée par Olivier BRETTE. (Dimitri Della FAILLE et Marc-André GAGNON).

    Thorstein VEBLE estime que l'économie devrait être une science évolutionniste (Quarterly Journal of Economics, vol 12, n°4, 1898), mais si effectivement l'économie est dans la réalité un système évolutionnaire, mais ses théoriciens, à la suite de cet auteur, peinent à modéliser dans ce sens. La difficulté à laquelle les économistes évolutionnistes sont confrontés est de parvenir à développer des outils analytiques qui soient cohérents avec l'évolution, et qui permettent cependant de proposer des énoncer significatifs à propos des problèmes économiques. En général, ces outils incluent la simulation informatique, mais malheureusement, les économistes n'ont aucune formation en programmation informatique. Par chance, beaucoup d'étudiants arrivent à l'université en disposant déjà de ces compétences, et certains outils de programmation pour la modélisation évolutionnaire, tels NetLogo et Repast, sont bien plus accessibles pour eux que pour les générations précédentes. (Steve KEEN)

     Le chercheur américain développe une analyse originale de la société américaine au début du XXe siècle. L'analyse vébléenne tient son originalité du regard d'étranger que pose l'auteur sur sa société ainsi que sur les sources intellectuelles diverses où puise ses influences. Son regard sur le capitalisme sauvage diffère radicalement des autres auteurs de son époque. Ses sources principales sont la philosophie kantienne, le pragmatisme, l'École historique allemande, les théories évolutionnistes et le socialisme. On peut préférer l'analyse marxiste, bien plus élaborée et autant mordante, mais la sienne présente des aspects non négligeables. Ces influences lui permettent d'élaborer une théorie des institutions économiques, supérieure à bien des égards aux théories néo-institutionnalistes contemporaines, le poussant à critiquer radicalement une Amérique dominée par des institutions "imbéciles".

  Alors que l'analyse marxiste présente un socle bien unifié et ramifié, les éléments de la pensée de Throstein VEBLEN sont répartis, éparpillés, dans plusieurs de ses écrits.

 

        Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE s'efforcent d'en faire la synthèse.

S'inspirant d'Emmanuel KANT, il développe l'idée que, pour donner un sens et une cohérence à leur expérience et à leurs actions, les individus imputent pas raisonnement inductif une téléologie sur le monde qui permet de systématiser l'ensemble des connaissances et ainsi donner un sens à la vie. "Les actions individuelles peuvent donc être intentionnelles puisque la systématisation téléologique que nous posons sur le monde nous permet de déterminer un principe de causalité dans nos actions. Une telle systématisation conduit à la mise en place d'habitudes de pensé, ou institutions, qui ne sont rien d'autre que le système de sens qui sous-tend nos actions. Ces habitudes de pensée sont le matériau de base du facteur humain, dont la rationalité n'est pas donnée dans l'absolu, mais est plutôt construite à travers les habitudes en vigueur. Avec les pragmatistes, Veblen considère que ces habitudes de pensée ne peuvent en rien prétendre à la vérité. Elles n'existent que parce qu'elles s'avèrent adaptées au milieu matériel dans lequel évolue la communauté. Mais puisque ce milieu change, les institutions se transforment aussi pour s'y adapter. L'évolution institutionnelle doit prendre en compte trois facteurs :

1 - les habitudes de pensée (institutions) ;

2 - les agents humains ;

3 - le milieu matériel. 

Les trois éléments se déterminent constamment sans fin dans un processus qui n'a pas de finalité. Les habitudes de pensée déterminent les modes d'action des agents humains, constitués de la somme des individus de la communauté ; par leurs actions, ceux-ci influencent, construisent et donnent forme à leur milieu matériel ; par son évolution, ce dernier oblige l'adaptation des habitudes mentales, qui conduira à des nouveaux modes d'action, etc. Inspiré du darwinisme philosophique, Veblen considère que, puisque la vie de l'homme en société est une lutte pour l'existence, "l'évolution de la structure sociale a été un processus de sélection naturelle des institutions". L'évolution de la structure sociale est en fait "un processus où les individus s'adaptent mentalement sous la pression des circonstances". Si les habitudes mentales font que les actions individuelles sont toutes téléologiques, le processus d'évolution des habitudes mentales n'a aucune finalité en soi et évolue au rythme des contingences et des impératifs du moment.

Cette théorie de l'évolution institutionnelle distingue Veblen de l'École historique allemande. Bien que cette dernière insistait sur l'importance du facteur institutionnel dans l'économie, elle ramenait toujours celui-ci à l'État sans être capable d'en théoriser l'évolution ; tâche à laquelle Veblen s'est attelé. Toutefois, présenté si rapidement, la théorie de Veble semble un effrayant ramassis de structurale et de déterminisme socio-biologique. Ce n'est cependant pas du tout le cas! Et ce, pour les trois raisons suivantes.

Premièrement, rappelons que dans les théories du "darwinisme social", le processus de sélection s'appliquait aux individus et légitimait de ce fait le laissez-faire et le maintien des classes laborieuses dans la misère. Veblen applique plutôt le processus de sélection aux institutions, où le laissez-faire et la légitimité de la misère doivent eux-mêmes être soumis au processus de sélection en tant qu'habitudes mentales. Bref, si dans la pensée de Spencer les individus doivent être soumis à la sélection naturelle, Veblen croit plutôt que c'est la pensée de Spencer qui doit être soumise à ce processus de sélection. De cette manière, Veble permet de remettre en mouvement la réflexion sociale et les aspirations des différentes classes sociales plutôt que de s'enfermer dans un système idéologique posé comme naturel et nécessaire.

Deuxièmement, la théorie de Veblen n'est pas une théorie structuraliste de la société. L'individu n'est pas purement et simplement déterminé par les structures sociales. S'il existe des institutions dominantes, il existe aussi des institutions alternatives, à savoir des aspirations et des modes d'action non-dominant qui remettent en cause les institutions dominantes et qui cherchent à la transformer. (...) L'individu devient acteur, il est l'instigateur (prime mover) d'un processus vivant cherchant constamment à transformer un monde qui le transformera à son tour. (...).

Troisièmement, la principale déficience des théories de l'évolution socio-institutionnelle construite sur un principe de sélection est qu'elles deviennent rapidement des apologies de l'ordre existant. En effet, si les institutions en place sont le produit d'un processus de sélection pour adapter les institutions aux réalités matérielles, il ne reste qu'un pas pour affirmer que les institutions existantes sont donc les meilleures et les plus efficientes. C'est dans ce piège plaglossien que tombent normalement les théories socio-économiques évolutionnistes comme  celle de Hayek (1988) ou des néo-institutionnalistes comme Williamson (1985) ou North et Thomas (1973). Veble tombe-t-il dans ce piège? Non, au contraire, Veblen a recours à la métaphore darwinienne de la sélection naturelle justement pour éviter ce piège. (...) Pour Veblen, la lutte pour la survie ne doit pas être entendue comme une lutte pour l'obtention de biens de nécessité. Il considère plutôt que, sous les conditions modernes, la lutte sociale pour la survie est devenur une lutte pour maintenir et accroitre son statut social. (...). Les institutions dominantes dictent non seulement les modes d'action pour assurer la survie de la communauté mais aussi ceux pour se distinguer à l'égard d'autrui et dans le regard d'autrui. Les institutions peuvent donc être absolument inefficientes en termes matériels tout en nourrissant la logique d'émulation sociale. (...)" Il s'attaque, notamment dans sa Théorie de la classe de loisir, à la notion de conservatisme social entendu comme principe d'hérédité dans le processus évolutionnaire.  Il considère en effet que les classes conservatrices cherchent à ralentir ou saboter le processus de sélection naturelle des institutions. Ces classes, l'élite sociale tire profit des institutions existantes et n'ont pas intérêt à les modifier. La sélection naturelle des institutions devient en fait une sélection artificielle des idées par l'élite en place, qui ne consent à une évolution des habitudes dans la communauté que si elles n'ont aucun autre choix face aux possibilités de fracture dans le système social, ou si elles peuvent elles-mêmes en tirer profit. (...)."

 

Marc-André GAGNON et Dimitri Della FAILLE, La sociologie économique de Thorstein Veblen ; pertinences et impertinences d'une pensée à contre-courant ; Introduction : Thorstein Veblen : héritage et nouvelles perspectives pour les sciences sociales, dans Revue Interventions économiques, n°36, 2007. Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014. Daniel DERIVRY, Veblen Thorstein, dans Encyclopedia Universalis, 2015.

 

Relu le 22 décembre 2021

 

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 13:25

   Une des racines du néo-libéralisme réside dans la croyance que l'affaiblissement économique des États au profit d'une économie de marché créatrice d'énormes quantités de richesses partout dans le monde allait être la voie vers une pacification du monde.

Non que ses théoriciens ou partisans aient réellement cette idée en tête, leur objectif étant plus de s'enrichir plus que d'autres choses, mais la possibilité que le nombre de violences étatiques, de guerres par exemple, pourrait diminuer au profit d'une mise en relation de plus en plus poussée des consommateurs et des producteurs ne peut qu'attirer d'abord la sympathie sur ses pré-supposés. C'était oublier la facette protectrice des États envers les moins puissants. C'était oublier (ou ignorer) que les ressorts de l'expansion étatique était en grande partie économique. Les mêmes motivations économiques transférées des États ou grands groupes privés ne produisent pas forcément des résultats différents, outre le fait que ces moins puissants se trouvent privés d'alliés. Du coup, on observe un peu partout dans le monde, corrélativement à l'accroissement effectif des richesses (mais beaucoup moins importantes que mises en statistique, si l'on enlève les bénéfices financiers agglomérés...), un accroissement des inégalités et des violences. Les conflits sont toujours là et il semble bien qu'ils s'accroissent, se diffusant dans toutes les sociétés, de manière lente et d'autant plus redoutable... La conflictualité dans le monde s'accroit pratiquement dans tous les domaines au rythme même de la mondialisation, qui est parfois avancée comme allant de pair avec la diffusion du néo-libéralisme, au mépris d'ailleurs de la vérité historique (la mondialisation existe depuis longtemps, même si elle n'était pas généralisée comme de nos jours et même si elle ne s'exprimait pas par l'argent...).

    Le terme de néo-libéralisme désigne le renouvellement des thèses économiques libérales à partir des années 1970 et leur application dans les politiques économiques, comme dans leur hégémonie dans le monde académique.  Ces renouvellements se sont attachés à développer certains domaines de la théorie traditionnelle, ou à compléter les zones d'ombres laissées par les premiers libéraux néo-classiques dont les représentations manquaient souvent de réalisme. L'objectif de ces nouvelles théories est en premier lieu positif ; il vise à améliorer le caractère opérationnel de la théorie, c'est-à-dire à lui permettre de rendre compte de phénomènes observables non intégrés jusqu'alors dans les représentations théoriques. L'ambition est en second lieu normative ; elle veut fournir les recommandations de politique économique jugées nécessaires pour enrayer le chômage et l'inflation caractéristiques des années 1970. (Liém HOANG NGOC)

    En fait, l'étiquette néo-libérale est utilisée actuellement par la majorité des économistes. Elle sert souvent par défaut pour les théoriciens en panne d'inspiration qui, bien souvent oublient d'en donner la définition ou prétendent qu'il est impossible d'en donner une précisément. Autant dire que le terme n'a aucun sens pour ceux qui se revendiquent du libéralisme, sinon l'utilité très pratique de pouvoir cerner par le simple indice de l'emploi de ce concept, la prévention idéologique de la personne qui s'en sert. Pour beaucoup de ceux qui s'affirment authentiques libéraux (comme wiklibéral), beaucoup de théories monétaristes, qualifiées de néo-libérale, passent par une intervention de l'État et des Banques Centrales, ce qui constitue un non-sens. Le néo-libéralisme est souvent associé au néo-conservatisme, aussi libéral que le  collectivisme à la soviétique.

   Il est vrai que le terme néolibéralisme désigne de nos jours un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale ou supposée telle. Ces analyses partagent un socle d'idées communes, mais il faut faire un effort intellectuel pour amalgamer des théories qui s'opposent par certains aspects : la dénonciation du développement jugé excessif de l'État-providence après la Seconde guerre mondiale ; la promotion de l'économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique ; des orientations pratiques communes, prônant la dérégulation des marchés et la disparition progressive du secteur public au profit du secteur privé. La signification du mot néo-libéralisme a tout de même varié depuis qu'il est apparu au XIXe siècle et c'est surtout la contemporaine qui est signalée ici, avec la double connotation anti-socialiste et anti-keynéisienne.

    Lièm HOANG NGOC (né en 1964), économiste et homme politique (socialiste) français,  du "Club des Socialistes affligés" créé en 2014, distingue dans cette nébuleuse quatre courants principaux :

- les théories de l'économie de l'offre qui se fondent sur une conception de la dépense publique et du taux d'imposition optimal ;

- le monétarisme focalisé sur les normes de croissance de la masse monétaire. Il s'agit de la version moderne de la "théorie quantitative de la monnaie" de Irving FISHER (1897-1947) ;

- le courant néo-walrasien qui tente d'expliquer la persistance de rigidités de salaires et de prix sur les marchés à partir notamment des travaux de Léon WALRAS, rendus plus réalistes, notamment par ceux de Joseph STIGLITZ (1976) ;

- le courant néo-institutionnaliste qui cherche à produire une théorie générale des institutions et des structures de gouvernance observables dans l'économie. Figure de proue de ce courant, Olivier WILLIAMSON qui dans son ouvrage de 1985 tente de fournir la synthèse de tout un ensemble de travaux sur la "rationalité limitée" et la "gouvernance".

   Bien entendu, il s'agit là d'une classification comme une autre, tant l'univers intellectuel néo-libéral (qui ne se limite pas à l'économie) est poreux, vaste et élastique... Mais tous ces courants amènent des politiques économiques similaires.

  Ainsi, les perceptions en Europe et aux États-Unis du néo-libéralisme divergent (même de façon dominante) : aux États-Unis, le keynésianisme, pourtant en opposition forte avec le monétarisme et le libéralisme classique, peut être considéré comme néo-libéral... new liberal, ce qui constitue encore une autre source de confusion. Il est utile de rappeler ce que John WILLIAMSON, par exemple (What Washington Means by Policy Reform, dans Latin American Adjustment : How Much Has Happened?, Washington, Institute for International Economics, 1990) résume comme étant le consensus de Washington, partagé par toutes les institutions financières internationales - FMI, Banque Mondiale... :

- Politique budgétaire : les déficits n'ont d'effets positifs qu'à court terme sur l'activité et le chômage, alors qu'ils seront à la charge des générations futures. A long terme, ils produisent l'inflation, baisse de productivité et d'activité. Il faut donc les proscrire, et n'y recourir qu'exceptionnellement lorsqu'une stabilisation l'exige ;

- Les dépenses publiques doivent se limiter à des actions d'ampleur sur des éléments clefs pour la croissance et le soutien aux plus pauvres : éducation, santé publique, infrastructures... Les autres subventions (spécialement celles dans une logique de guichet) sont nuisibles ;

- Politique fiscale : les impôts doivent avoir une assiette large et des taux marginaux faibles de manière à ne pas pénaliser l'innovation et l'efficacité ;

- Politique monétaire : les taux d'intérêts doivent être fixés par le marché ; ils doivent être positifs mais modérés ;

- Pas de taux de change fixe entre les monnaies ;

- Promotion de la libéralisation du commerce national et international : cela encourage la compétition et la croissance à long terme. Il faut supprimer les quotas d'import et d'export, abaisser et uniformiser les droits de douane ;

- Libre circulation des capitaux pour favoriser l'investissement ;

- Privatisation des entreprises publiques, démantèlement des monopoles publics pour améliorer l'efficacité du marché et les possibilités de choix offertes aux agents économiques ;

- Déréglementation : à l'exception des règles de sécurité, de protection de l'environnement, de protection du consommateur ou de l'investisseur, toutes les règles qui entravent la concurrence, et empêchent les nouveaux compétiteurs d'entrer sur un marché doivent être éliminées ;

- La propriété doit être légalement sécurisée ;

- Financiarisation.

 

     Dans de nombreuses régions du monde, écrit Lièm HOANG NGOC, les politiques néo-libérales ont contribué à consolider un régime de croissance macro-économique où se redéfinit le partage salaire-profit en faveur des profits privés. "En particulier, la réduction de la fiscalité pesant sur les entreprises, la désindexation des salaires sur les prix et une politique monétaire restrictive - les taux d'intérêts prohibitifs incitant au désendettement - ont autorisé ou incité les entreprises à restaurer leurs marges et leurs fonds propres. Ce mouvement n'a pas engendré une reprise significative de l'investissement et de l'emploi. Il a contribué à alimenter une épargne financière à caractère hautement spéculatif et extrêmement volatil". Parmi les traits significatifs de cette politique économique, il indique :

"- Sur le plan micro-économique, les processus de croissance externe et de "financiarisation" des entreprises se sont développés, à la faveur de la dérégulation des marchés financiers. Les fusions-acquisitions-externalisations-restructurations ont pris la place des investissements de capacité. Sans créer d'activités nouvelles, en fusionnant des entreprises ou en acquérant de nouvelles, les grands groupes se sont recentrés sur un noyau dur d'activités spécifiques restructurées, d'une façon semblable au schéma décrit par le modèle de "corporate gouvernance" de Williamson (1985). Ils sont revendu ou externalisé leurs activités périphériques qu'ils gardent sous contrôle, notamment sous forme de sous-traitance. ils mettent fortement en concurrence les petits fournisseurs. La norme de sanction du cours des actions des entreprises qui s'est affirmée sur les marchés financiers est devenue la valorisation à court terme de leurs fonds propres, dont le corollaire se matérialise par un ajustement à la baisse de la masse salariale. la contraction de l'emploi en est la principale conséquence lorsqu'une situation de croissance ralentie restreint les débouchés des entreprises.

- Sur le plan macro-économique, le régime de croissance est caractérisé par une inflation peu élevée, des taux d'investissement relativement bas et une consommation faible, alors que s'affirme une épargne excédentaire, ces traits caractérisent l'économie européenne de la décennie 1990. Il en résulte une croissance structurellement faible et financièrement instable. Les marchés financiers sont certes dynamiques, mais ils sont menacés en permanence par un effondrement des cours, dû à un retournement des anticipations des gestionnaires de l'épargne, déplaçant leurs fonds d'une place financière à une autre au jour le jour en fonction de critères de rentabilisation de très court terme. Cette volatilité est elle-même liée à une économie réelle où les perspectives des entreprises sont contraints par un univers macro-économique ralenti.

    Dans sa conclusion, on peut lire :

"Les théories néo-libérales sont progressivement devenues dominantes dans la perception de la réalité économique. Elles ont produit des recommandations normatives, appliquées sous des formes diverses par les gouvernements. Le régime de croissance néo-libéral qui s'est installé dans certaines régions du monde est caractérisé par une croissance ralentie, financièrement instable et porteuse d'une épargne à caractère fortement spéculatif. La persistance du chômage et les risques financiers incitent désormais les gouvernements, les institutions économiques internationales et les économistes à rechercher les voies d'une nouvelle régulation des marchés pour maîtriser les risques liés à la volatilité de l'épargne mondiale. Dans le mêm temps, le commencement du troisième millénaire pourrait être marqué par la résurgence d'une réflexion autour de la mise en oeuvre, coordonnée à l'échelle supranationale, de politiques monétaire et budgétaire de soutien à la croissance."

 

Lièm HOANG NGOC, Néo-libéralisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu le 22 décembre 2021

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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 09:55

   Le conflit en entreprise relève à la fois du conflit interindividuel (ou interpersonnel) et du conflit collectif. Malgré un organigramme et une hiérarchie sensés garantir l'activité des salariés et/ou des collaborateurs des entreprises vers l'efficacité optimum, aucune organisation de la production ou des services ne peut prémunir contre l'existence de conflits interpersonnels, qui résulte du face à face de personnalités qui, le plus souvent, ne partagent rien d'autres que l'appartenance à une entreprise ou à un service. Mélange de conflit "de compétence" (même dans les cas où les fonctions sont bien définies) et d'"incompatibilité de caractères", ce conflit interpersonnel interfère avec le travail proprement dit, dans des proportions très variables d'une population à une autre, dans des proportions qui sont liées souvent au type de relations que les individus entretiennent avec l'entreprise, ce qui peut aller de la constante négociation et du constant rapport de forces dans des entreprises européennes à une relative discipline rigoureuse faite d'abnégation et de dévouement dans des entreprises japonaises. Ce conflit "subjectif" se mêle plus ou moins à un conflit directement lié aux conditions de travail et à la division du travail, plus "objectif" et sans doute plus quantifiable, où dominent les rapports de classe : ouvriers et contremaitres, ouvriers et patrons mènent une sorte de jeu social où entrent en compte de manière complexe représentation du travail (de sa qualité, de son utilité, pour les uns et pour les autres), conditions matérielles, niveaux de rémunération...

 

La persistance du conflit

  Le conflit, remarque Christian THUDEROZ, "loin de disparaitre, comme l'annonce en est souvent faite (rendu obsolète, nous dit-on, par les nouveaux modes de management ou les nouvelles formes d'organisation productive, devenues flexibles et réticulaires), rythme toujours le quotidien des ateliers et des bureaux (...). Un flou sémantique entoure la notion : elle renvoie à des situations différenciées. Un silence assourdissant lors d'une réunion de projet, une hostilité marquée entre deux top managers, une pétition pour demander le renvoi d'un chef d'atelier, une délégation "musclée" à la direction, un portail cadenassé : autant de situations sociales que l'analyste désigne par un même terme : conflit. Ce sont pourtant des intentions et des actions différentes. Le mot, en fait, désigne deux phénomène : une divergence entre des individus - par exemple, l'usage disputé, entre deux collègues, d'une salle de réunion, qu'ils estiment chacun avoir réservée ; le heurt entre un salarié et son manager qui lui annonce qu'il ne fait pas partie de la liste des promus ; le refus de syndicalistes d'avaliser un plan de restructuration - et l'expression, en actes, de cette divergence par divers moyens coercitifs : l'altercation entre deux employés, le départ collectif et bruyant de certains salariés à l'heure habituelle, pour marquer leur refus de faire des heures supplémentaires, ou la grève. Cette dernière action est qualifiée de "conflit du travail" (si sa durée dépasse la journée) ; les analyses comptent ainsi chaque année le nombre de JINT, journées individuelles non travaillées - le terme technocratique et l'outil de mesure de ces grèves -, pour en tirer de savantes leçons sur l'évolution de la conflictualité sociale. Or, tout désaccord ne se transforme pas en grève ; et le nombre de journées de grèves est dérisoire par rapport au nombre de journées où les désaccords ne prennent pas cette forme ouverte... 

Si le désaccord est fréquent (car inhérent à la relation d'emploi, à l'effort de production et aux difficultés de la coordination), mais qu'il débouche rarement sur un conflit ouvert, c'est donc le basculement du désaccord en conflit qu'il faut expliciter. Il s'agit d'expliquer ce saut, cette rupture, ce recours à la pression directe." Cette manière de comprendre le conflit se rapproche - et ce n'est sans doute pas un hasard à la théorie du passage à l'acte dans la sociologie criminelle. Le conflit et son expression sont deux choses bien différentes et si cette expression est identifiable, le conflit lui-même n'est souvent pas ouvertement exprimé, même s'il préexiste à cette expression...  Pour préciser les choses, le professeur de sociologie (Université de Lyon), chercheur au centre Max Weber, propose pour penser le conflit entreprise de ne retenir que les situations sociales caractérisées par trois éléments :

- la présence d'au moins deux individus, en relation ;

- le fait qu'il oppose des personnes, et non des entités abstraites ;

- le fait qu'ils s'y déroulent dans un lieu spécifique : un espace de travail et de subordination.

Ce qui exclue les conflits moraux (ou de devoirs), les conflits intrapsychiques propres à chaque individu et les conflits d'éléments, comme les conflits d'horaires ou de juridiction (les fameux conflits de compétence...). Ce qui inclue (et ne les opposent pas) conflits individuels et conflits collectifs dans l'entreprise. le sociologue ne doit pas les confondre mais ne peut négliger l'impact des uns sur les autres.

 

Incident ou lutte sociale

Mais malgré toutes ces précisions, les sociologues s'opposent fondamentalement sur l'appréciation du conflit : est-ce un accroc, nuisible à la coopération, qu'il faut éviter ou rapidement circonscrire? Ou un révélateur de problèmes, l'occasion de changer l'organisation, de stimuler l'innovation. "Chaque analyste argumente, preuves à l'appui, pour défendre l'une des deux thèses. Celle du dysfonctionnement, un temps dominante aux premières années du XXe siècle taylorien - il en reste encore des traces chez les managers...- a laissé place à la seconde; celle du conflit fonctionnels (en plus d'être naturel), dès les années 1940. ces deux images ne sont pas inconciliables ; saisies simultanément, elles offrent une approche réaliste du conflit." Cette généralité n'est cependant pas partagée par tous les acteurs sociaux... On ne peut oublier de mentionner qu'il existe toute une catégorie de "sociologues" d'entreprises qui sont plus au service de ces dernière bien plus qu'elle ne fait avancer les recherches en matière de conflits liés au travail. Recyclés professionnels en conseils des chefs d'entreprise (souvent sous forme d'audits...), ces "sociologues" entendent souvent mettre à profit leur "science" pour faire régner dans les ateliers et dans les bureaux une "paix" plus ou moins profitable car en fin de compte obligeant les acteurs salariés ou collaborateurs à des stratégies camouflées, où les conflits ne sont pas exprimés mais conduisent toutefois à des résultats en fin de compte dommageables pour l'activité économique.

 

Cinq manières de penser le conflit en entreprise

   En tout cas, en suivant toujours Christian THUDEROZ, nous pouvons distinguer cinq manières de penser le conflit en entreprise :

- une approche historiciste, qui place l'entreprise dans l'Histoire. Deux variantes : tentative d'aménagement des rapports sociaux et effort de révision des règles. Les sociologues de cette manière peignent des acteurs stratèges, en lutte pour des positions de pouvoir, certains s'évadent de l'entreprise et requalifient ces rapports de pouvoir en rapports de classe ;

- une approche stratégique, qui dépasse les contradictions de classe pour raisonner en termes de jeux sur les règles et de jeux de pouvoir et qui localise l'attention dans les seules organisations ;

- une approche, pragmatique, décisionnelle, qui s'attachent aux individus, dans ces organisations, qui ressentent le besoin de prendre des décisions communes (ou à définir des règles communes) mais se heurtent à différentes difficultés, du fait de différence d'objectifs et de perceptions ;

- une approche fonctionnelle où le conflit joue un rôle. C'est la recherche de la description du mécanisme ad hoc pour que les situations s'ajustent, pour que s'inventent des solutions originales aux problèmes, pour que les individus s'unissent, pour que les groupes renforcent leur cohésion ;

- une approche juridique, qui s'intéresse aux dimensions de justice et de reconnaissance, au coeur des luttes sociales et du conflit d'entreprise.

  Ce découpage reste très théorique, car les sociologues ont l'habitude de butiner dans plusieurs approches. ils le font souvent en référence de réflexions globale sur le conflit. Sur les réflexions globales de Ralf DAHRENDORF et ses continuateurs, de Robert PARK et Ernest BURGESS, ou encore de Georg SIMMEL, de Julien FREUND ou encore de Anatol RAPOPORT.

 

Compétitions, luttes de pouvoirs et conflits

    Ralf DAHRENDORF (1929-2009), notamment dans son Classes et conflits de classe dans la société industrielle (Mouton, 1972) n'effectue pas de distinction entre les notions de compétition et de conflit. Dans les deux cas, il y a rivalités de pouvoir et perception d'une incompatibilité d'objectifs. Robert PARK (1864-1944) et Ernest BURGESS (1886-1966), auteurs d'une Introduction to the Science of Sociology (1924) et inspirateurs d'une longue tradition d'études (suivis par Everett HUGHES, Erwing GOFFMAN ou Howard BECKER), préfèrent distinguer les deux concepts. la compétition, pour eux, est un rapport social parallèle (le cadre de l'interaction est défini indépendamment de la relation) ; le conflit suppose, lui, un contact social et une intervention délibérée sur l'action de l'autre. La condition d'existence du conflit est un face à face où des coups (intellectuels, moraux, physiques)  peuvent être échangés. Julien FREUND (1921-1993), dans sa Sociologie du conflit par exemple (PUF, 1983) insiste sur cette différence : le conflit n'est pas compétition. L'une traduit une rivalité normale, nommée état agonal ; l'autre, un affrontement, un état polémique. L'état agonal est précaire, fragile ; à tous moments il peut basculer en état polémique - et l'adversaire devenir un ennemi. Chez Anatol RAPOPORT (1911-2007), en revanche, dans son Combat, débats et jeux (Dunod, 1960), l'échelle est inversée. Il distingue trois modes conflictuels : le combat (donc une animosité, une volonté mutuelle d'en découdre et le souci des combattants d'être chacun le plus fort), les jeux de stratégie (comme le jeu d'échecs) où chacun maximise son avantage et le débat (conflit de persuasion). 

  De nombreux auteurs abordent le conflit en entreprise, de manière restreinte ou de manière large, leur inspiration chez Max WEBER et chez Emile DURKHEIM est parfois marquée. Ainsi, Alain TOURAINE (né en 1925), Ulrich BECK (1944-2015), Pierre BOURDIEU (1930-2002) ou encore AKROYD et THOMSON (Organisational Misbehaviour (Sage, Londres, 1999) et BÉLANGER et THUDEROZ (Le répertoire de l'opposition au travail, dans Revue française de sociologie, 2010) étudient les différentes facettes du conflit en entreprise, suivant des modalités différentes et des sensibilités idéologiques elles aussi différentes, selon les modalités d'évolution de la division sociale du travail, du salariat et des entreprises elles-mêmes.

A remarquer que des auteurs comme André GORZ ou Michel LALLEMENT ne dissocient pas l'étude  des conflits à l'intérieur des entreprises de celle des conflits sociaux dans la société au sens large. A trop vouloir se limiter au monde interne à l'entreprise, on peut passer à côté d'évolutions majeures. A rebours, faire l'économie de l'étude des conflits (qui peuvent apparaitre comme des micro-conflits) à l'intérieur de l'entreprise, risque de faire passer à côté de constantes et de variables sociales empêchant une claire analyse de la lutte globale de classes. Les conflits en entreprise n'obéissent pas tous à une logique de classe ; les conflits entre classes sociales ne sont pas réductibles à ce qui se passe dans l'arène politique ou économique globale. La tendance s'observe, de la même manière, à considérer surtout les conflits interpersonnels, l'entreprise n'étant qu'un cadre contraint, et à faire l'impasse sur les rapports de pouvoir résidant dans l'organisation même de la production des biens et des services. Ceci dans le cadre d'une évolution des mentalités vers un individualisme de plus en plus insistant.  Pourtant, un conflit de pouvoir à l'intérieur d'une entreprise industrielle n'est pas de même nature qu'un conflit de pouvoir à l'intérieur de n'importe quelle autre organisation, voire dans le cadre de vie quotidien. Le mérite d'une sociologie des entreprises, même lorsqu'elle reste dans le cadre du respect de l'idéologie dominante (règne du marché, acceptation des principes hiérarchiques, acceptation de niveaux de vie très différents par exemple) est de mettre l'accent précisément sur ces caractères spécifiques. 

 

Christian THUDEROZ, Sociologie du conflit en entreprise, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

 

ECONOMICUS

 

Relu le 27 décembre 2021

 

 

 

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 14:25

  A l'heure où le capitalisme donne des signes de plus en plus inquiétants de dérives socio-économiques dangereuses (chomage massif, concentration des richesses entre de moins en moins de mains, endettement financier inextricable dont on peine à identifier les acteurs...), le livre de Steve KEEN, professeur australien d'économie et de finance et spécialiste de la modélisation macroéconomique monétaire et directeur du département Économie, Histoire et Politique à l'Université de Kingston (Londres), indique la mesure des fausses routes de la science économique officielle.

Un certain nombre d'idées d'auteurs aux grandes erreurs mathématico-économiques sont détaillées dans son livre. Se situant dans la lignée montante d'économistes voulant refonder la "science économique" (dont d'ailleurs ils contestent souvent le caractère strictement scientifique s'appuyant en référence en sciences physiques), et rompre avec le néo-libéralisme, autant critiques vis-à-vis des libéraux que des marxistes (notamment sur la notion de valeur...), Steve KEEN reprend à gros frais l'ensemble des théories fondées sur la notion d'équilibre, au coeur des théories économiques dominantes.

C'est un livre à la lecture dont l'auteur averti d'emblée qu'elle exige un certain nombre de volume de café fort. Pédagogique mais n'épargnant pas la démonstration logique et mathématique, le pionnier qui a prévu (avec d'autres) l'effondrement de la finance mondiale des années 2000, livre pas à pas pourquoi l'ensemble des économistes orthodoxes n'ont ni vu ni compris les crises financières contemporaines. 

   Ce livre, qui n'exige pas d'avoir une maitrise en mathématiques, dans lequel d'ailleurs il fait l'économie des formules mathématiques pour s'attacher au sens des équations utilisées usuellement (avec tout de même un certain nombre de pages de logique mathématique...) est écrit, selon l'auteur lui-même "pour des lecteurs enclins à adopter une attitude critique envers l'économie, mais qui sont intimidés par son arsenal intellectuel. Je pars du principe que, bien que vous soyez sans doute familier des conclusions de la théorie économique, vous n'avez pas connaissance de la manière dont ces conclusions sont obtenues."

Au fil des chapitres, ce sont tous les principes, soit-disant bien fondés sur des mathématiques solides, qui sont démantelés au sens propre. Toutes les hypothèses de base de l'économie officielle sont exposées, parfois jusqu'à leur absurdité même, alors qu'on passe généralement assez vite dans les manuels pour étudiants, de quelques niveaux que ce soit, aux conséquences de ces hypothèses, alors même que des travaux des économistes de référence eux-mêmes, indiquent la nature erronée de ces hypothèses. La grande majorité des économistes officiels ignore ou fait semblant d'ignorer ces travaux-là, menés par exemple par des sommités comme HICKS ou LUCAS, auto-critiquant leurs propres approches une fois que les faits leur ait donné tort.

Une des raisons avancées de l'aveuglement général réside selon Steve KEEN, non dans une sorte de conspiration mais plutôt dans une "vision téléologique que les économistes ont adoptée depuis la première formulation par Adam Smith de l'analogie de la "main invisible", pour expliquer le fonctionnement d'une économie de marché. La vision d'un monde si bien coordonné qu'aucun  pouvoir supérieur n'est nécessaire pour le diriger et qu'aucun pouvoir individuel n'est suffisant pour le corrompre, a séduit l'esprit de nombreux jeunes étudiants de la discipline. Je devrais le savoir, car j'ai été l'un  d'entre eux ; si Internet avait existé à l'époque où j'étais étudiant, quelqu'un, quelque part, aurait pu mettre en ligne l'essai que j'avais écrit durant ma dernière année d'université, prônant l'abolition tant des syndicats que des monopoles. Aucune entreprise ne m'avait payé le moindre centime pour écrire ce papier (bien que désormais, si on avait accès à cet article, je serais heureux de payer une entreprise pour le dissimuler). Ce qui m'a permis de rompre avec cette analyse délirante fut ce que les Australiens appellent un "détecteur de foutaises". A un moment, l'absurdité des hypothèses requises pour soutenir la vision de la main invisible m'a conduit à rompre avec cette approche et à devenir l'économiste critique que je suis aujourd'hui." 

L'interprétation sociale, poursuit-il "un peu exagérée des raisons pour lesquelles les économistes néoclassiques ont prospéré constitue une part de l'explication de leur domination. Un grand nombre des chercheurs les plus fameux de l'économie académique américaine ont vécu au croisement entre l'académie, le gouvernement et les milieux d'affaires, la finance en particulier. Bien qu'effectivement à des années-lumière du monde réel, leurs théories ont fourni un écran de fumée derrière lequel a pris place une concentration sans précédent de la richesses et du pouvoir économique. Pourtant, elles sont devenies des outils utiles pour les riches financiers, même si elles sont inutiles - et en fait largement nocives - pour le capitalisme lui-même.(...)".

  L'auteur reste dans le cadre du fonctionnement du capitalisme et attaque autant les théories marxistes que les théories néo-libérales (notamment dans leur explication de l'évolution économique). Il estime que l'économie marxiste est bien plus solide une fois débarrassée de la théorie de valeur travail, et que bien de ses éléments cadrent plus avec le réel que bien d'autres théories. Analysant l'apport de bien de théories alternatives au l'économie néo-libérale (les écoles autrichienne, post-keynésienne, sraffienne, de la complexité et évolutionnaire), partisan plutôt de l'approche post-keynésienne, le professeur d'économie et de la finance estime qu'il existe bien des alternatives à l'économie officielle.

 

Steve KEEN, L'imposture économique, Les éditions de l'atelier, 2014, 520 pages environ.

 

 

 

    Relu le 28 décembre 2021

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 13:51

     Série documentaire que l'on peut qualifier de magistrale du réalisateur américain Ilan ZIV, écrite par Bruno MAHAN, diffusée par la chaine de télévision ARTE en 2014, Capitalisme retrace l'histoire des théories et des pratiques économiques en Occident et dans le monde entier, à partir d'une origine qui se trouve bien en-deça des écrits d'Adam SMITH jusqu'aux crises financières des années 2000.

En six parties (Adam Smith : à l'origine du libre marché?, "La richesse des nations", nouvel Évangile, Ricardo et Malthus, vous avez dit liberté?, Et si Marx avait raison?, Keynes/Hayek, un combat truqué?, Karl Polanyi, le facteur humain), la série livre une enquête aux quatre coins du monde sur les dynamismes du capitalisme, avec pour guide des économistes renommés comme Robert BOYER et Thomas PIKETTY. D'une tonalité critique sur le seul système économique aujourd'hui en action, dans le fil droit d'une évolution dans la "science économique" vers des approches de plus en plus contestataires des points de vue officiels, elle donne, sur une durée totale de 312 minutes (6 fois 52 minutes), des éclairages forts instructifs.

Il s'agit clairement d'une revisitation de l'histoire économique mondiale qui n'épargne pas les considérations sociales, à l'inverse d'une certaine présentation académique qui sévit dans les écoles et les universités. Anthropologie, sociologie et économie sont mêlés dans une lecture claire. Mise en relief du rôle de la violence dans le fonctionnement du capitalisme, informations sur les structures esclavagistes et coloniales des ressorts du système économique, mise en évidence des conséquences de tout ordre, sociales notamment, de cette marche d'un système qui crée et détruit en même temps d'innombrables richesses, dans un processus de croissance et d'extension géographique, à travers ses innombrables crises. Loin d'être ce système d'équilibre vanté dans les manuels officiels, le capitalisme est foncièrement un système qui vit et génère déséquilibres et destructions. Toutes les leçons de son passé ressurgissent dans les crises financières que nous vivons.

   Ilan ZIV (Israël, 1950), diplômé de la New York University Film School et fondateur en 1978 du Festival du film moyen-oriental de New-York, fait figure aux États-Unis de pionnier en développant un nouveau genre documentaire télévisés où des gens "ordinaires" travaillant en collaboration avec des professionnels produisent des témoignages sur leur vie. Il a produit et coproduit la série video Diares pour la BBC, ARD (Allemagne), la télévision israélienne, IKON (télévision néerlandaise), PBS (Etats-Unis) et Channel 4 (Royaume Uni). Il est le réalisateur de longs métrages, comme Jésus en politique (2008) et de moyens métrages comme Au nom des victimes (2006).

     Dans la sixième partie (Karl Polaniy, le facteur humain) qui couronne en quelque sorte la série, les auteurs examinent les enseignements de cet auteur qui gagne à être connu, sur Sumer et Babylone où le rôle de la dette est majeur. L'avertissement de Karl POLANYI sur le danger représenté par une société qui devient tributaire de l'économie, et non l'inverse, prend tout son sens dans notre XXIe siècle.

 

Capitalisme, film en six parties de Ilan ZIV, 2 DVD, 312 minutes, Zadig productions, 2014, ARTE.

 

FILMUS

 

Relu le 29 décembre 2021

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