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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 08:35

   Le développement de marchés des dettes publiques et privées va de pair avec le surdéveloppement de la sphère financière du système capitalisme qui va jusqu'à faire de ce dernier le secteur économique dominant. Mûs par le principe de l'assurance et de la réassurance, ces marchés, dont ceux des produits dérivés sont les plus spectaculaires, constituent autant de recherches du risque minimum de la part d'acteurs, aux tailles diverses, qui recherchent toujours le profit maximum dans le placement de valeurs de toutes sortes. Comme cette recherche est le fait d'acteurs perpétuellement en concurrence ou en conflit, le résultat global va souvent à l'encontre de l'objectif poursuivi, au vu de l'histoire des crises financières de plus en plus sévères qui agitent le système capitaliste contemporain. Aiguillonnés par la vitesse accrue du traitement - maintenant totalement informatisé ou presque - des transactions sur les différents marchés, les différents acteurs agissent en fonction de vues de plus en plus court terme et du point de vue de leurs intérêts particuliers réduits parfois à leur plus simple expression, sans perspective d'ensemble et sans référence à une gouvernance bien plus évoquée qu'appliquée. Si auparavant, la panique financière était l'explication immédiate de nombreux crash, elle semble devenue le moteur de l'activité. Ce qui donne un caractère massif aux crises actuelles, caractère parfois mal rendus par les mass-médias, qui se soumettent souvent à une sorte auto-censure prudentielle, d'autant plus facilement que la plupart des moyens d'informations sont la propriété d'organismes financiers ou d'organismes proches des milieux financiers. Si le fonctionnement du système capitalisme, avec une certaine ignorance de processus bien violents, peut se prêter à une analyse balancée de ses saubresauts, impliquant production, circulation et consommation de marchandises, celui de sa sorte d'excroissance financière rend difficile une analyse bienveillante. 

 

   Catherine MATHIEU et Henri STERDYNIAK, de l'Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE - Science Po) écrivent que "le satde actuel du capitalisme, le capitalisme financier, se caractérise par le développement prodigieux des marchés financiers. Tandis que les institutions financières (banques, fonds de placement, fonds spéculatifs) obtiennent des profits exorbitants en jouant de la volatilité des marchés, des masses énormes de capitaux sont perpétuellement à la recherche des placements les plus rentables, les plus liquides et les moins risqués possibles.

Mais comment trouver la contrepartie : des emprunteurs sans risque et prêts à payer des taux d'intérêt importants? Il faut obligatoirement un montant énorme de dettes face à un montant énorme d'actifs financiers. Les pr^teurs veulent investir des sommes importantes, mais s'inquiètent ensuite de ce que les empretteurs sont trop endettés : ils recherchent des rentabilités élevées, mais celles-ci fragilisent les emprunteurs ; c'est la malédiction du prêteur. Les pays, les entreprises ou les ménages qui bénéfiient d'apports importants de fonds sont fragilisés, puisqu'ils deviennent fortement endettés et dépendants des marchés de capitaux : c'est la malédition de l'emprunteur.

Le système financier international est ainsi à la recherche perpétuelle d'emprunteurs : jadis, les pays du tiers-monde ; puis les pays d'Asie en développement rapide ; puis les Etats-Unis et les ménages anglo-saxons. En 2010, les marchés financiers ont besoin de prêter massivement à des agents sûrs. Comme les ménages et les entreprises cherchent à se désendetter, compte tenu de l'incertitude économique, ce sont les Etats qui doivent s'endetter : en même temps, leurs positions sont fragilisées. Les marchés veulent des emprunteurs, mais ils leur reprochent d'être endettés. A la limite, ils ne veulent plus prêter qu'à des agents excédentaires, ceux qui n'ont pas besoin d'emprunter."  Ces constats sont caractéristiques d'une économie de la dette où les détenteurs des capitaux ne cherchent plus des investissements matériels, visant des productions ou des services, mais à se procurer d'autres capitaux plus sûrs sur un marché qui, en fin de compte, se nourrit de l'existence d'une dette phénoménale, d'un marché qui a besoin pour exister de cette endettement massif. 

"Dans une économie, poursuivent-ils, où la masse des capitaux financiers est importante, l'endettement est automatiquement élevé. Beaucoup d'gent sont endettés et certains le sont plus que les autres. Il y a donc en permanence des doutes sur la solvabilité des emprunteurs. les marchés sont moutonniers ; leurs anticipations sont auto-réalisatrices et les opérateurs le savent. Ils sont vigilants, mais leur vigilance accentue les risques de crise. Il suffit qu'une rumeur mette en doute la solvabilité d'un pays pour que certains gestionnaires de fonds (ceux qui recherchent la sécurité) soient obligés de se vendre les titres qu'ils détiennent sur ce pays ; cela fait monter les taux d'intérêt supportés par ce pays, ce qui induit les agences de notation à les déclasser (puisque cette hausse augmente les risques de faillite), ce qui induit d'autres gestionnaires à vendre, ce qui entraine une nouvelle hausse des taux, ect. La globalisation financière oblige l'économie mondiale a vivre en permanence sous la menace de crises de la dette. Elle provoque en permanence le gouflement des déséquilibres qui finissent un jour par éclater.

La crise de 2007-2008 a montré que des événements inimaginables, comme la faillite de Lehman Brothers, pouvaient se produire ; de sorte que les marchés sont plus nerveux, plus rapides à envisager des scénarios extrêmes, ce qui accentue leur instabilité. Les marchés financiers se souviennent qu'ils ont réussi à faire exploser le Système Monétaire Européen en 1992, qu'ils ont obligé l'Argentine à sortir du currency board en 2001. Pourquoi ne réussiraient-ils pas à faire exploser la zone euro?

Les Etats sont ainsi soumis à des exigences contradictoires : soutenir l'activité économique (y compris en venant au secours des institutions financières défaillantes), et assurer leur propre situation financière.

Dans la finance globalisée, les politiques économiques doivent se consacrer à rassurer les marchés, alors même que ceux-ci n'ont aucune vision pertinente de l'équilibre et de l'évolution macroéconomique, comme en témoignent les fortes fluctuations des marchés financiers (cours boursier ou taux de change).

Les détenteurs de capitaux veulent détenir des avoirs financiers importants. Avant la crise, ce désir avait été satisfait grâce au développement de bulles financières et immobilières. Après l'éclatement de celles-ci, le déficit de demande doit être comblé par le déficit public et par de bas taux d'intérêt. Si les marchés refusent cette logique, en faisant augmenter les taux d'intérêt de long terme de long terme, sous prétexte de prime de risque quand l'Etat soutient l'activité, et les pays qui se sont endettés pour soutenir l'activité (et le secteur financier) doivent rapidement se désendetter, la politique économique devient impuissante et l'économie mondiale ingouvernable. Ainsi, en 2011 (année de leur article, mais l'analyse reste malheuresement actuelle), les pays risquent de payer lourdement leur manque de courage collectif à s'attaquer à la domination des marchés financiers."

 

   Rappelons que les marchés de la dette, marché monétaire pour les dettes à court terme (moins d'un an) et marché obligataire pour les dettes à moyen et long terme (plus d'un an) sont en volume beaucoup plus importants que les marchés d'action (directement branchés sur les systèmes productifs de biens et de services). En 2010, les encours sur le marché obligataire mondial fin 2010 se monte à 95 trillions (95 000 milliards) de dollars. (Bond Markets report, 2011)

Mais les encours les plus importants se trouvent maintenant sur les marchés de contrats dérivés dont l'importance a fortement augmenté (en 2010, 601 trillions). (BIS Quaterly Review, June 2011) Ces encours sur les marchés dérivés ne représentent pas une valeur réelle absolue, beaucoup de ces contrats (option d'achat ou de vente) portent sur les mêmes valeurs (euros, dollars, pétrole, riz...) et s'annulent les uns des autres (Comment, combien?... Personne ne le sait!). Leur valeur de marché brute est définie comme leur valeur liquidative à la date du jour d'estimation ; au premier décembre 2010 leur valeur brute est estimée à 21 trillions (Slate Groupe, 2012)  (Si c'est vrai, on ne peut qu'imaginer toutes les opérations intermédiaires spéculatives!).

Il faut noter dans cette augmentation des marchés dérivés la place des credit default swaps, CDS, assurances sur les risques de défauts des dettes. Les CDS, qui ont déjà conduit à la chute de l'assureur Americain International Group en 2008, compliquent considérablement les conséquences d'un défaut de paiement d'un Etat comme la Grèce. Le 1 Mars 2012, l'International Swaps and Derivatives Association a annoncé que les CDS sur la dette grecque ne seraient pas activés dans l'immédiat...

 

   Au terme d'une analyse très froide sur les produits dérivés que nous conseillons de lire à tête (très) bien reposée, Yves JÉGOUREL pose la question : sont-ils des outisl des risques ou des armes de déstabilisation des marchés et des économies? Pour y répondre au moins partiellement, le maître de conférences en économie à l'Université Montesquieu-Bordeaux IV, spécialiste de la finance internationale, apporte quelques éléments d'analyse.

Les produits dérivés se prêtent tout particulièrement à la spéculation, détournés de leurs usages premiers, instruments de couverture des risques. Ils demeurent utiles lorsqu'ils sont suffisamment encadrés, idée intéressante au moment où cet encadrement s'avère très minimum. Ils participeraient alors à un meilleur transfert des risques entre agents économiques et augmenteraient la quantité d'information présentes sur les marchés financiers.

L'auteur estime que "Au-delà de ses dérives, le marché des actions, ds obligations ou de tout autre titre de créance ou de dette négociables remplit en premier lieu une fonction indispensable à la croissance économique : le financement de l'économie que le secteur bancaire, par sa fonction de collecte de l'épargne des ménages, ne pourrait assumer seul.

En second lieu, "sur les marchés financiers des forces de rappel provenant de la sphère réelle et qui, à plus ou moins long terme (pour un coût économique certes conséquent), corrigent ces excès. Le monde financier ne peut donc être durablement déconnecté de la sphère réelle." C'est sans doute précisément cette déconnexion temporaire entre les deux sphères matérielle et financière de l'économie qui donne le ton des mouvements de capitaux actuels. C'est sans doute, pour pousser plus loin, cette déconnexion qui permet des opérations fabuleuses aboutissant à des surprofits de plus en plus vertigineux. L'impression que ces sur-profits reposent sur du vent repose sur une certaine anémie de l'activité réelle contrastant avec une santé de l'activité virtuelle. 

L'auteur a expliqué auparavant toute l'utilité de tels instruments d'un point de vue microéconomique. Le niveau élevé d'expertise des agents qui opèrent sur les marchés financiers donnent l'illusion d'une maitrise qui n'existe sans doute qu'au niveau de leurs activités propres. Ainsi lorsque l'analyse s'élève au niveau macroéconomique, "un bilan beaucoup plus nuancé doit être établi." Le transfert de risques (qui ressemble à un jeu de chaises musicales orienté vers le prêteur - perdant - en dernier ressort, le marché des dettes ressemblant alors à un marché de dupes) "peut se faire de deux façons :

- soit par la confrontation d'agents économiques cherchant à se couvrir contre des risques de nature opposée (un importateur cherchant à se protéger contre une appréciation du dollar américain et un exportateur cherchant à se protéger contre une dépréciation de cette même devise),

- soit par la confrontation d'agents désireux de se soustraire aux risques auxquels ils sont soumis avec des agents dont la fonction économique est de prendre ces risques en échange d'une rémunération.

L'existence de spéculateurs sur les marchés de produits dérivés apparait, de ce point de vue, normale."

Tout un débat existe entre l'apparition de ces produits dérivés et celle de la spéculation financière : la simultanéité entre la création d'un dérivé et l'usage spéculatif qui en est fait est soulignée par plusieurs auteurs (voir par exemple B SPOTTON VISANO, "Financial manias and panics. A socio-economic perspective, dans The American Journal of Economics and Sociology, volume 61, n°4, 2002), qui reprennent plus ou moins l'argument de SCHUMPETER sur les innovations financières.

L'auteur ne veut pas condamner complètement les produits dérivés dont les marchés ressemblent parfois à des casinos. "Si cette comparaison est souvent faite, elle se doit d'être largement nuancée : un spéculateur n'est en premier lieu pas toujours ce particulier que l'on serait tenté de qualifier de "naïf"  pariant sur l'évolution du cours des actions en engageant des sommes qui lui sont propres. A la différence de l'inoffensif joueur de casino, certains spéculateurs professionnels, grâce aux produits dérivés négociés sur les marchés organisés, disposent de l'opportunité de parier sur des sommes qu'ils ne possèdent pas. A la différence d'un jeu de hasard enfin, le résultat d'un pari spéculatif sur les marchés financiers n'est pas strictement indépendant des stratégies mises en oeuvre par le spéculateur. Le mimétisme des comportements, conjugués aux prises de position amplifiées par les produits dérivés, peut alors avoir des conséquences d'autant plus dramatiques qu'elles se répercuteront quasi inévitablement sur la sphère réelle." La comparaison par l'auteur des jeux spéculatifs financiers et des jeux de casino, loin de constituer une défense des marchés financiers, semblerait être bien au désavantage de ces derniers...

"Les produits dérivés sont susceptibles de favoriser une meilleure couverture des risques individuels. Ils peuvent en revanche accroître non seulement le risque d'instabilité financière à l'échelle d'un marché, mais aussi le risque systémique. Trois arguments justifient cette affirmation :

- Ces outils peuvent encourager le mimétisme des agents financiers. Celui-ci serait d'ailleurs stimulé par le sentiment erroné que de tels produits accroissent la liquidité des marchés. 

- Ils peuvent inciter les opérateurs financiers à prendre des positions d eplus en plus risquées puisque tout risque est supposé être assurable.

- Ils peuvent, par leur fonction de transfert des risques, créer in fine une opacité dans le fonctionnement des marchés. Celle-ci peut alors, en période d'instabilité, exacerber le "stress" des opérateurs financiers, jusqu'à créer les conditions d'une véritable panique, propice au déclenchement d'une crise financière."

 

Yves JÉGOUREL, Les produits dérivés, La Découverte, collection Repères, 2010. Catherine MATHIEU et Henri STERDYNIAK, Quand les marchés s'en mêlent : la crise des dettes souveraines dans la zone euro, OFCE.

 

ECONOMIUS

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 16:15

  Nous suivons toujours David GRAEBER dans l'étude historique de la dette, quitte à y revenir plus tard avec d'autres auteurs. Il faut dire que dans le domaine qui nous occupent - le conflit - les hypothèses et les analyses du docteur en anthropologie, intellectuel les plus en vue du moment où le doute s'installe sérieusement sur les bien-fondés du fonctionnement du capitalisme financier actuel sont particulièrement riches. 

   Reprenant complètement la perspective d'ensemble de l'histoire depuis pratiquement 5 000 ans, il effectue une périodisation qui prend pour centre d'influence, l'évolution même de la dette. Partant beaucoup d'études sur l'esclavage (dont il effectue la liaison avec le péonage, le servage et le salariat). Dans l'histoire mondiale, un événement domine selon lui tous les autres : l'invention des pièces de monnaie. "Il s'avère qu'elles sont apparues indépendamment en trois lieux différents, presque simultanément : dans la greande plaine de Chine du Nord, dans la vallée du gange au nords-est de l'Inde et autour de la mer Égée - dans les trois cas entre 600 et 500 av JC approximativement. la raison n'était nullement une soudaine innovation technologique : les techniques utilisées pour fabriquer les premières pièces ont été entièrement différentes d'un ca à l'autre (SCHAPS, 2006). C'&tait une transformation sociale. Pourquoi cela s'est-il passé précisément de cette façon? C'est un mystère historique. Mais voici ce que nous savons : pour une raison indéterminée, en Lydie, en Inde et en Chine, des monarques locaux ont jugé que les anciens systèmes de crédit en vigueur dans leur royaume n'étaient plus adéquats, et ils ont commencé à mettre en circulation de minuscules fragments de métaux précieux - métaux jusque-là essentiellement utilisés pour le commerce international, sous forme de lingots - et à encourager leurs sijets à s'en servir dans leurs transactions quotidiennes.

A partir de là, l'innovation fait tache d'huile. Pendant plus d'un millénaire, les Etats du monde entier se sont mis à battre monnaie. ¨Puis vers 600 ap JC, à peu près à l'époque où l'esclavage disparait, la tendance s'est soudainement inversée. Les liquidités se sont taries. Partout il y a eu retour au crédit."

Notre auteur voit dans les 5 000 dernières années un "vaste mouvement d'alternance entre des périodes dominées par la monnaie de crédit et d'autres où l'or et l'argent prédominent (...)." Et la facteur provoquant ce vaste mouvement est la guerre. pourquoi? Parce que "les pièces d'or et d'argent se distinguent des accords de crédit par une caractéristique spectaculaire : on peut les voler. Une dette est, par définition, un document archivé, et une relation de confiance. En revanche, celui qui accepte de l'or ou de l'argent en échange d'une marchandise n'a besoin de faire confiance qu'à l'exactitude de la balance, à la qualité dyu métal et à la probabilité qu'un autre sera prêt à l'accepter. Dans un monde où la guerre et la menace de la violence existent partout (...) simplifier ses transactions a des avantages évidents. C'est encore plus vrai quand on les mène avec des soldats. D'une part, ceux-ci ont accès à de nombreux butins, qui sont souvent en or et en argent, et ils chercheront toujours à les échanger contre les bonnes choses de la vie. De l'autre, un soldat itinérant lourdement armé est l'incarnation même du mauvais "risque de crédit". (...). Donc pendant une grande partie de l'histoire de l'humanité, le lingot d'or ou d'argent, estampilé ou non, a joué le même rôle que la valise pleine de billets non marqués du dealer d'aujourdh'ui : celui d'un objet qui n'a pas d'histoire, précieux parce que chacun sait qu'on l'acceptera à peu près partout et sans poser de questions en échange d'autres biens. Bref, si les systèmes de crédit l'emportent, en général, dans les périodes de relative paix sociale, ou au sein de réseaux de confiance (créés par des Etats ou, comme ce fut le cas à la plupart des époques, par des institutions transnationales, telles les corporations de marchands ou les communautés confessionnelles), dans les périodes caractérisées par la guerre et le pillage généralisé, ils sont souvent remplacés par les métaux précieux. De plus, si le crédit prédateur a continué dans tous les périodes de l'histoire de l'humanité, il est clair que c'est dans celles où les fonds étaient le plus aisément convertibles en liquidités que ses "crises de la dette" ont fait le plus de dégâts."

 

       David Graeber distingue quatre grandes périodes, plus celle que nous vivons actuellement :

- l'Âge des premiers empires agraires (3 500- 800 av.jc), dominé par la monnaie virtuelle de crédit ;

- l'Äge axial (800 av JC-600 ap JC), caractérisé par le monnayage et par un passage généralisé au lingot métallique ;

- le Moyen-Âge (600-1450), qui a vu un retour à la monnaie virtuelle de crédit ;

- l'Äge des empires capitalistes qui a commencé en 1450 par un retour planétaire massif aux lingots d'or et d'argent et qui a prit fin en 1971, au moment où le dollar des Etats-Unis n'est plus convertible en or.

- Cet événement donne le coup d'envoi d'une nouvelle phase de monnaie virtuelle qui vient juste de commencer et dont les contours ultimes sont nécessairement invisibles et qui ouvre de nouvelles possibilités civilisationnelles...

  Des éléments d'informations subsistent pour la Mésopotamie (3500-800 av JC), pour l'Egypte (2650-716 av JC) et pour la Chine (2200-771 av JC), mais il est difficile à partir d'eux d'élaborer un tableau satisfaisant de la situation à ces époques. Par exemple, les origines du prêt à intérêt demeurent obscures. La seule chose qui semble sûre est que la monnaie sert alors essentiellement, sous des formes diverses et variées essentiellement à faire des comptes et non à changer physiquement de mains, les marchands et commerçants concluant entre eux des accords de crédit de leur cru, avec parfois, suivant les régions la garantie d'Etats ou de compagnies. Mais un "marché" demeure surtout une question d'honneur et rien à l'extérieur de celui-ci en valide l'expression, sauf précisément son inscription sur des tablettes conservées en lieu sûr, comme les temples ou les palais. 

   L'âge axial est bien plus pourvu de sources historiques. Et cela permet à David GRAEBER de dresser un tableau d'ensemble des évolutions qui impliquent à la fois le marché, la guerre et la religion.

"1 - les marchés sont d'abord apparus, au moins au Proche-Orient, en tant qu'effets secondaires des systèmes administratifs d'Etat. Mais, avec le temps, la logique du marché s'est trouvée mêlée aux questions militaires, au point de devenir proesque indistinguable de la logique mercenaire des guerres de l'Âge axial. Après quoi, elle a fini par conquérir l'Etat lui-même ; par définir sa raison d'être.

2 - Résultat : partout où nous voyons émerger le complexe "armée-pièces de monnaie-esclavage", nous voyons naitre aussi des philosophies matérialistes. En fait, elles le sont aux deux sens du terme : elles envisagent un monde fait de forces matérielles, et non de puissances divines ; et elles voient dans l'accumulation de richesses matérielles la fin ultime de l'existence humaine, ravalant les idéaux comme la morale et la justice au statut d'instruments qui servent à satisfaire les masses.

3 - Partout aussi, nous trouvons des philosophes qui réagissent contre cette approche en explorant les idées d'humanité et d'âme afin de tenter de trouver un nouveau fondement à l'éthique et à la morale.

4 - Partout, certains de ces philosophes ont fait bloc avec les mouvements sociaux qui se constituaient inévitablement face aux nouvelles élites, extraordinairement violentes et cyniques. Il en est résulté un phénomène nouveau dans l'histoire de l'humanité : des mouvements populaires qui étaient aussi des mouvements intellectuels, parce qu'on postulait que les adversaires des dispositifs politiques existants devaient agir au nom d'une théorie sur la nature de la réalité.

5 - Partout, ces mouvement ont été d'abord et avant tout des mouvements pacifistes, qui récusaient les idées nouvelles faisant de la violence, et notamment de la guerre d'agression, le fondement de la politique.

6 - Partout également, semble-til, il y eut un élan initial pour refonder la morale en utilisant les nouveaux outils intellectuels apportés par les marchés impersonnels, et partout ce effort a échoué. Le moïsme, avec sa notion de profit social, a connu un bref épanouissement, puis s'est écroulé. Il a été remplacé par le confucianisme, qui rejetait totalement ces idées. (...) réimaginer la responsabilité morale en termes de dette - démoarche apparue à la fois en Grèce et en Inde - est une tentative presque inévitable, certes, dans le nouveau contexte économique, mais qui se révèle uniformément insatisfaisante. L'impulsion la plus forte consiste à imaginer un autre monde, où la dette - et avec elle tout ce qui lie au monde profane - peut être totalement anéantie, où les attachements sociaux font figure de formes d'asservissement ; comme le corps est une prison.

7 - L'état d'esprit des monarques a changé au fil du temps. Au début, la plupart semblent avoir opté pour la tolérance amusée à l'égard des nouveaux mouvements philosophiques et religieux, tout en embrassant en privé, sous une forme ou une autre, la Realpolitk la plus cynique. Mais quand les cités et principautés en guerre ont été remplacées par de grands empires, et surtout quand ces empires ont commencé à atteindre les limites de leur expansion, ce qui a mise en crise le complexe "armée-pièces de monnaie, esclavage" -, soudain, tout a changé. En Inde, Ashoka a tenté de refonder son royaume dans le bouddhisme. A Rome, Constantin s'est tourné vers les chrétiens. En Chine, l'empereur Han Wu-Ti (157-187 av JC), confronté à une crise militaire et financière, a fait du confucianisme la philosophie d'Etat. Des trois, seul Han Wu-Ti, en fin de compte, a réussi : sous une forme ou sous une autre, l'Empire chinois a duré deux mille ans, presque toujours avec le confucianisme pour idéologie officielle. Dans le cas de Constantin, l'Empire d'Occident s'est écroulé, mais l'Eglise romaine a duré. Le projet qui a eu le moins de succès, pourrait-on dire, a été celui d'Ashoka . Non seulement son empire s'est morcelé et a été remplacé par une interminable succession de royaumes plus faibles et généralement fragmentés, mais le bouddhisme lui-même a été chassé, pour l'essentiel, de ses anciens territoires, même s'il s'est établi plus solidement (ailleurs).

8 - L'effet ultime a été une sorte de division idéale des sphères d'activité humaine, qui dure jusqu'à nos jours : d'un côté le marché, de l'autre la religion. Pour le dire crûment, si l'on consacre un espace social précis exclusivement à l'acquisition intéressée de biens matériels, il est pratiquement inévitable que, très vite, quelqu'un vienne délimiter un autre espace où il prêchera que, du point de vue des valeurs ultimes, les biens matériels n'ont pas d'importance, que l'intérêt personnel ou même le moi sont des illusions et qu'il vaut mieux donner que recevoir. Même s'il n'y avait rien d'autre à dire, il est déjà sûrement révélateur que toutes les religions de l'Âge axial aient mis l'accent sur la charité, notion qui n'existait pratiquement pas aux époques antérieures. La pure cupidité et la pure générosité sont des concepts complémentaires ; aucun des deux ne serait réellement imaginable sans l'autre ; les deux ne pouvaient apparaitre que dans des contextes institutionnels qui insistaient sur des comportements de ce type, purs et unidimensionnels ; et il semble bien que les deux soient apparus ensemble partout où est également entré en sène la monnaie physique, impersonnelle, fait pour payer comptant."

    Le Moyen âge (600-1450) est celui où l'on dispose d'information en plus foisonnantes, même si une histoire de la dette n'existe pas. Autant sans doute parce que les familles financières sauvegardent leurs secrets de manière particulièrement efficaces, que les comptes sont également des secrets privés ou d'Etats, que l'instabilité règne en grande partie à causes des guerres, des famines, des épidémies dantesques, une clarification des différents circuits commerciaux et militaro-financiers reste encore à faire. Toutefois, malgré de nombreux blancs, Daniel GRAEBER dégagent plusieur pistes fécondes de recherche, dans tous les continents.

"Partout, l'époque a commencé par l'effondrement des empires. Finalement, de nouveaux Etat se sont constitués, mais dans ces nouveaux Etats le lien entre guerren, lingots et esclavage était rompu. La conquête et l'acquisition pour elle-même n'étaient plus célébrées comme la finalité de toute vie politique. En même temps, la vie économique, de la conduite du commerce international à l'organisation des marchés locaux, était de plus en plus réglementée par les autorités religieuses. L'un des effets a été un mouvement général pour maitriser, ou même interdire, le crédit prédateur. Une autre a été le retour, dans toute l'Eurasie, à diverses formes de monnaie virutelle de crédit. Certes, ce n'est poas ainsi que nous avons l'habitude de penser le Moyen-Age. Pour la morité d'entre nous "médiéval" reste synonyme de superstittion, d'intolérance ou d'oppression. Mais pour la plupart des habitants de la planète, cette époque ne pouvait apparaitre que comme une amélioration extraordinaire après les terreurs de l'Âge axial." L'auteur va bien à contre-courant d'une certaine idée du Moyen-Âge, après bien d'autres il faut bien le dire, notamment chez de nombreux historiens médiévistes. Cette idée-là était d'ailleurs une interprétation des élites de la pseudo-Renaissance, qui retrouvaient une certaine liberté... d'exploiter ressources matérielles et humaines... Par ailleurs, l'auteur ne perd pas de vue les calamités de cette période en prenant soin de bien faire comprendre que les événements et le quotidien de l'Extrême Occident sont bien particulier par rapport au vécu de l'ensemble de l'Eurasie. 

Parmi les éléments , par zone géographique, qui retiennent l'attention, figurent en bonne place :

- Pour l'Inde médiévale (qui fuit dans la hiérarchie du système des castes) l'avènement des "dotations perpétuelles" ou "trésors inépuisables" qui se concentrent peu à peu dans les monastères. L'alliance de la caste des guerriers avec celle des brahmanes permet aux premiers de prendre le contrôle de l'essentiel des terres des villages antiques. Si nous ne connaissons pas les mécanismes de la concentration des richesses et de la formation d'une énorme caste d'intouchables, l'auteur estime que la dette y a joué un rôle important. La création de milliers de temples hindous a signifié sans doute des millions de prêts à intérêt. Avec l'élaboration d'un système juridiques complexes : les lois de Manou classent soigneusement les esclaves en 7 types, dont les conditions d'émancipation diffèrent...

- Pour la Chine, dont l'unification persistante reste le trait dominant, avec une administration étatique efficace et ramifiée, la théorie monétaire dominante est chartaliste. Limiter les méfaits de l'usurier du vlllage était le souci permanent de l'Etat désireux de canaliser suffisamment de ressources vers les villes pour nourrir la population urbaine tout en évitant le soulèvement armé d'un population rurale notoirement rebelle (avec des échecs et des succès!).  Il s'agit de réguler un marché tout en s'opposant à une évolution capitaliste. C'est d'ailleurs l'ocasion pour l'auteur de rappeler certains principes (marxistes) de base de l'économie capitaliste par rapport au fonctionnement du marché. Malgré la mise en pratique de principes confucéens, les énormes concentrations de capital exclusivement tournées vers le profit se réalisent à partir des compagnies monastique. Les mutiples répressions antibouddhiques trouvent une part de leurs origines dans le souci de briser la puissance économique (et donc politique) ainsi acquise...

- Pour le Proche-orient, l'Islam, pour l'essentiel de la durée du Moyen-Âge le coeur et l'aile marchante (en Asie) de la civilisation occidentale, est perçu pendant longtemps par les populations conquises comme l'expression d'un Etat militaire. Le découplage entre associations commerçantes et Etat a d'immense effets économiques. Le Califat et les empires musulmans ultérieurs peuvent opérer à bien des égards comme les anciens empires de l'Âge axial : créer des armées de métier, mener des guerres de conquête, capturer des esclaves, fondre le butin et le distribuer aux soldats et aux fonctionnaires sous forme de pièces de monnaie, exiger que ces pièces leur soient rendues en tant qu'impôt. Mais le droit islamique s'attaque réellement à l'ensemble des abus les plus notoires des sociétés antérieures : l'esclavage pour dettes est interdit (il y a de toute façon asez d'esclaves venus de l'extérieur...) et l'usure prohibé. Les réseaux de confiance permettent à la reconnaissance de dettes de faire fonctionner des marchés, et de nombreux écrits théorisent et l'idéologie du marchand et la pratique commerciale. Adam SMITH, fait pas très remarqué s'inspire d'ailleurs d'abord d'essais économiques rédigés en Perse au Moyen-Âge. Ghazali (1058-1111) et Tusi (1201-1274) figurent parmi ses inspirateurs. Tusi fait du commerce une affaire de coopération et non de concurrence. La diffusion de l'islam a fait du marché un phénomène mondial qui opère pour l'essentiel, indépendamment des Etats, selon ses propres lois internes.

- Pour l'Extrême-Occident, entré tard dans le Moyen-Âge est régi par les lois religieuses contre l'usure, assimilée chez saint Ambroise par exemple à un vol avec violence et même un meurtre. La dette se "dissout" dans une pure hiérarchie reconduite de générations en générations, l'essentiel du commerce étant effectué par des étrangers. Les princes chrétiens exploitent de manière extensive l'antisémitisme des populations. Mais malgré le rôle central des Juifs dans le crédit, la montée de l'usure dans les campagnes révèle la croissance d'une paysannerie libre couplée à un artisanat fortement organisé. Un vif débat intellectuel traverse les Universités, et au sein même de l'Eglise, notamment entre franciscains et dominicains (au XIIIe siècle) sur l'usure, pendant que des institutions - ordres religieux - amassent des richesses considérables et constituent de véritables centres de crédit, qui concurrencent fortement des autorités politiques en recherche d'instruments durables de pouvoir.

Les lois sur l'usure évoluent dans des directions opposées, entre résurrection du droit romain (favorable à l'usure) et répressions féroces des remises en cause de la propriété. 

    L'âge des grands empires capitalistes (1450-1971) voir ressurgir toutes les composantes de l'Âge axial, mais agencées différemment. Il s'ouvre sur des catastrophes économiques dévastatrices (peste noire, effondrement du tissu urbain, cessation du règlement des emprunts). David GRAEBER pense que si l'on veut comprendre les origines de l'économie mondiale moderne, il faut regardé non l'Extrême-Occident, mais la Chine. Laquelle abandonne l'usage du papier-monnaie. Il raconte comment le cycle cupidité-terrorisme-indignation-dette se met en place, avec les colonisations pour donner naissance au capitalisme tel que nous le connaissons. Une des clefs de compréhension se situe au niveau de la vraie circulation de l'or et de l'argent du Nouveau Monde qui, par le commerce Occident-Asie, échoue dans les temples en Inde et en Chine, là où précisément la circulation monétaire recommence à devenir la norme.

La mise en pratique et la théorisation de la monnaie se rejoignent pour créer un système où le crédit est devenu découplé des relations de confiance réelles entre personnes, par le biais notamment des liens entre la guerre, le lingot et les nouveaux instruments de crédit.

Le capitalisme est d'abord une entreprise militaro-commerciale, les main-d'oeuvres utilisées n'ayant jamais été libres, mais constituées d'abord d'esclaves puis de salariés étroitement contrôlés.

L'oeuvre d'Adam SMITH a là une importance de premier plan car elle couvre ces pratiques réelles par le conte utopique d'un monde imaginaire presque complètement affranchi de la dette et du crédit, libéré de la culpabilité et du péché, où les hommes et les femmes sont libres de calculer simplement leur intérêt en sachant parfaitement que tout a été arrangé d'avance par Dieu pour que cela serve l'intérêt général. En évacuant le rôle de l'Etat et de la guerre, elle est responsable de la diffusion d'une véritable mythologie du marché, qui a peu à voir avec son fonctionnement réel. Plus tard Karl MARX tente, notamment à travers ses réflexions sur le fétichisme, une démystification, tout en poursuivant sur la même lancée intellectuelle. Autant Adam SMITH faisait penser le capitalisme comme affaire de commerce, de production et de consommation, autant Karl MARX effectue une analyse du capital productif comme si il n'y avait pas, à son époque, bien plus de petits métiers que de grosses industries, bien plus de soldats en activité ou en désoeuvrement que d'ouvriers installés dans les grandes fabriques. Ce qui fait fonctionner le capitalisme relèverait alors bien plus de rapports de force violents que de mécanismes strictement économiques et relativement paisibles... Et au centre de bien de rapports de force violents se trouve des face à face entre débiteurs et créanciers...

 

David GRAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Les Liens Qui Libèrent, 2013

 

ECONOMIUS

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 08:52

      David GRAEBER reprend, de manière tout à fait juste, les étude de Claude LÉVI-STRAUSS, un peu oubliées (le structuralisme semble être passé de mode...) si l'on en juge par la littérature anthropologique récente. Pourtant, fait-il remarquer, aucune oeuvre ne se présente pour remplacer ses postulats, que tout le monde en définitive, en arrière-plan, partage : "Pratiquement tout le monde partage toujours ces idées : fondamentalement, la société repose sur le principe de réciprocité, donc la meilleure façon de comprendre toute interaction humains est de voir en elle une forme d'échange. Or, s'il en est ainsi, la dette est vraiment à la racine de toute morale, car la dette, c'est ce qui se passe quand l'équilibre n'a pas encore été rétabli."

Loin des formes de relations sociales que sont le don et le contre-don, l'extorsion pure en simple (vol de biens et de femmes ...et viol), la dette semble bien être la forme de relation qui instaure entre au moins deux acteurs sociaux une forme de réciprocité. Dans un grand essai, le docteur en anthropologie, qui est aussi économiste (professeur à la London University) tente de cerner "trois grands principes moraux susceptibles de fonder les relations économiques, tous trois à l'oeuvre dans toutes les sociétés humaines" : communisme, hiérarchie et échange.

Il définit le communisme comme tout rapport humain fondé sur le principe "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins", revenant, au-delà de la provocation à ses racines quasiment anarchistes, et en tout cas, très influencées par le grand débat du XIXe siècle entre anarchistes et socialistes. Considéré comme une forme sociale mythique, le communisme est pourtant présent dans de nombreux endroits de bien des sociétés, dans leur fonctionnement normal comme dans les catastrophes, entre classes d'âges (que l'on songe aux relations parents-enfants), entre personnes bien portantes et personens malades ou handicapées, etc. Le communisme est présent notamment lorsqu'on ne compte pas ce que l'on donne et ce que l'on reçoit, l'idée même de compter étant d'ailleurs blessante ou extravagante. "La sociologie du communisme quotidien est un champ d'études portentiellement immense, mais c'est un champ que nous n'avons pu explorer dans la littérature scientifique parce que nous ne l'avons pas vu, à cause de nos oeillères idéologiques." David GRAEBER fait remarquer quelques principes très courants dans toutes les sociétés humaines, choses occultées par le surdéveloppement de la sphère marchande et l'individualisation des relations humaines (de manière générale, dans l'épaisseur historique de l'humanité, les relations se font à l'intérieur d'un groupe et de groupe à groupe, non d'individu à individu...) : par exemple la présomption d'éternité des groupes, liée à des perceptions géographiques, la célébre "loi de l'hospitalité", ambivalente d'ailleurs.

L'échange a pour seul ressort l'équivalence : aller-retours dans les coopérations comme dans les conflits. "L'élément de compétition peut jouer sur des modes entièrement différents. Dans les cas du troc ou d'échange commercial, où les deux parties ne s'intéressent qu'à la valeur des biens transférés, elles peuvent - elles douvent, selon les économistes - s'efforcer d'obtenir l'avantage matériel maximal. En revanche, comme les anthropologues l'ont souligné depuis longtemps, lorsqu'il s'agit d'échanges de dons, autrement dit quand les objets qui passent de main en main intéressent essentiellement parce qu'ils reflètent et reconfigurent les relations entre les personnes engagées dans cette transaction, le compétition, dans la mesure ù elle se manifeste, jouera probablement en sens inverse : elle prendra la forme d'un concours de générosité où il s'agira de montrer qui peut donne le plus.

La hiérarchie existe lorsque deux parties entretiennent des relations inégales, fondées sur une logique du précédent, lui-même établit dans une relation originelle (qui peut remonter à des générations...) plutôt conflictuelle. Il n'y a pas de réciprocité, ni dans le transfert des biens et des services (prestations sexuelles comprises), pour reprendre le langage des économistes, et même les cadeaux sont impossibles d'inférieurs à supérieurs. . Les activités répétées sont coutumières. Il en a été ainsi et il en sera toujours ainsi, l'ordre social aussi (en fait, il ne l'est jamais!!) stable que possible. Les "échanges" vont toujours pour les mêmes types de biens ou de services dans le même sens. 

      Cette discussion entre modalités communiste, d'échange ou hiérarchique des relations, au coeur desquelles se situe les formes plus ou moins intenses de clientélisme - qui influe sur les modalités des solidarités entre groupes sociaux - amène l'auteur à la définition de la dette. Elle nait de situations très particulières. "Elle nécessite d'abord une relation entre deux parsonnes qui ne se considèrent pas comme des êtres de type fondamentalement différent, qui sont des égales ou moins potentielles, qui sont des égales réelles sur les plus vraiment importants, et qui ne sont pas actuellement sur un pied d'égalité - mais pour lesquelles il y a moyen de rééquilibrer les choses. Du coup, une dette non remboursable n'existe pas (même dans le cas de la dette envers les dieux, la mort rembourse..., ou pour prolonger la vie, on tronçonne celle-ci...). Tant que la dette n'est pas remboursée, poursuit David GRAEBER, "c'est la logique de la hiérarchie qui s'applique. Il n'y a aucune réciprocité." L'emprisonné, l'esclave... paie une dette contracté par lui-même, ou le plus souvent par son groupe d'appartenance, sans que la justice ait quelque chose à voir là-dedans... "La dette n'est donc qu'un échange qui n'est pas allé jusqu'au bout (...) La dette, c'est ce qui se passe dans (un) entre-deux : quand les deux parties ne peuvent encore se séparer, parce qu'elles ne sont pas encore égales. Mais elle opère dans l'ombre de l'égalité finale. Cependant, puisque atteindre cette égalité détruit la raison même d'avoir une relation, tout ce qui est intéressant passe dans l'ente-deux - même si cela signifie que tous les rapports humains de ce genre comportent, fût-ce à dose infime, un élément de criminalité, de culpabilité et de honte." Dans la réalité, chacun doit quelque chose à quelqu'un et chacun s'attend à un "paiement de dette" de la part de quelqu'un d'autre... Qu'ellle que soit la nature de cette dette, et la nature de son paiement... Dans cette définition de la dette, l'auteur en vient à conclure que "un monde sans dettes retomberait dans le chaos primordial, dans la guerre de tous contre tous ; nul ne se sentirait le moins du monde responsable des autres ; le simple fait d'être humain n'aurait aucun sens ; chacun de nous deviendrait une planète isolée, peu fiable, même pour rester sur son orbite." 

 

         Ce que l'auteur reproche, et il n'est pas le seul, à la "science économique", c'est de s'occuper uniquement des dettes "monétaires", des échanges marchands, en évacuant ce qui est de l'ordre de la hiérarchie et ce qui est de l'ordre du communisme. La réduction des rapports sociaux à des rapports d'échange exclue du champ des perceptions et des recherches tout ce qui n'est pas calculable précisément. Elle exclut notamment tout un pan des relations humaines définies par les dettes de sang, les dettes de chair et les dettes d'honneur, qui sont selon certains chercheurs comme Philippe ROSPABÉ l'origine même de la monnaie. Ce dernier chercheur est l'auteur d'un importante étude sur les dettes de vie, aux origines de la monnaie (La Découverte, collection Recherches)

Loin d'être un moyen de payer des dettes, la monnaie serait à l'origine un moyen de reconnaitre l'existence de dettes impossibles à rembourser, qui induirait entre les personnes et les groupes des relations inégalitaires fondées sur le gage, l'esclavage, le servage, l'obligation de fournir des prestations de tout ordre, et ceci de manière pérenne, "traditionnelle".

La traite transtlantique, au XVIIIe siècle "était un gigantesque réseau d'accords de crédit", formé de dettes et de créances en cascade pour l'approvisionnement en fer, en cuivre, en perles et en armes à feu. Une grande partie de l'esclavage trouverait son origine dans cette cascade de dettes : un processus déloge les personnes des réseaux d'engagement mutuel, d'histoire commune et de responsabilités collective pour les rendre échangeables, susceptibles d'être assujettis ad indefinum. L'esclavage n'est que l'aboutissement logique, la forme la plus extrême du processus qui prendrait d'abord la forme de gages en guise de paiement futur de la fournitures de toutes sortes de biens. 

   L'honneur consisterait alors pour les personnes données en gage de permettre à leurs familles de continuer à vivre ou à... conquérir à l'aide de multiples fournitures, notamment militaires, pouvoir et gloire... Le gagé est au service de gageur qu'il connait intimement et dont il partage (souvent, mais pas toujours, ce peut-être un bon moyen de se débarasser de rivaux ou d'éléments perturbants l'ordre social) les objectifs au bénéfice finalement d'un créancier lointain, qui prend l'habitude de se fournir lui-même une main-d'oeuvre corvéable à merci.

Orlando PATTERSON (né en 1940), sociologue historique et culturel, (Slavery and social Death), dans son étude comparative sur l'institution de l'esclavage, montre qu'il s'agit d'une situation fondée sur la violence, au service du créancier. Le sort réservé à l'esclave est coupé de l'origine de son asservissement : d'abord simple gage de paiement d'une dette, puisqu'il n'est plus dans un réseau de relations ni dans son lieu familial/tribal. il devient à la disposition totale du créancier, lequel est pris lui-même dans des dettes contractées (frais navals ou terrestres)  pour l'acheminement vers des contrées lointaines des marchandises transmises à l'aller et de ces gages au retour... qui ne seront dans la très grande partie des cas, jamais rendus.

C'est également vrai pour les vastes réseaux de prostitution très liés aux réseaux des traites. Gerda LERNER (1920-2013), professeur émérite à l'Université de Wisconsin-Madison, étudie particulièrement cet aspect. Son rôle dans le développement des études sociales sur l'histoire des femmes en fait d'ailleurs une référence dans ce domaine.

       Dans l'examen de l'histoire économique (historiographie récente) de la Mésopotomie, de la Grêce et de la Rome antiques, David GRAEBER explique les relations très étroites entre appauvrissement des classes paysannes, endettement, esclavage et extension du rôle de la monnaie. 

 

          Pour la Mésopotamie, l'auteur situe la naissance du patriarcat, avec son cortège de "rectitudes sexuelles", dans un jeu où la dette tient la première place. "Dans les tout premiers textes sumériens, en particulier ceux qui datent, en gros de 3000 à 2500 av JC, les femmes sont partout. Non seulement les premières histoires conservent les noms de nombreuses souveaines, mais elles montrent clairement que les femmes étaient bien représentées parmi les médecins, les marchands, les scribes et les fonctionnaires, et qu'elles avaient toute liberté de prendre part à la vie publique sous toutes ses formes. On ne peut pas parler de pleine égalité des sexes : les hommes étaient plus nombreux que les femmes dans tous ces domaines. Mais on a le sentiment d'une société qui n'est pas si différente que ce qui existe aujourd'hui dans une grande partie du monde développé. Dans le millénaire qui suit, tout change. La place des femmes dans la vie civique s'érode. peu à peu, la structure patriarcale qui nous est familière prend forme, avec son insistance sur la chasteté et la virginité avant le mariage, l'affaiblissement et, finalement, la disparition totale du rôle des femmes dans l'Etat et les professions libérales, et la perte de leur indépendance juridique, qui fait d'elles des pupillles de leur mari. A la fin de l'âge de bronze, vers 1200 ans av JC, nous commençons à voir quantité de femmes sequestrées dans des harems et (dans certains endroits au moins) assujetties au port onligatoire du voile. (...) On peut observer la même dynamique de restriction graduelle de la liberté des femmes en Inde et en Chine." David GRAEBER prend en compte là le développement de très nombreuses études sur la place des femmes dans laes civilisations les plus diverses, sous l'impulsion notamment des mouvements féministes de toutes tendances. Il ne fait aussi que reprendre également toute une tradition anthropologique qui mettait l'accent sur l'émergence et la présence du patriarcat et qui discutait des relations entre répartition des pouvoirs et transmissions des savoirs dans de nombreuses sociétés dites primitives. 

   "La question est évidemment : pourquoi? L'explication classique dans le cas sumérien a été l'infiltration progressive d'éleveurs venus des déserts environnants, qui, supposait-on, avaient toujours eu des moeurs patriarcales. Seule une étroite bande de eterre le long du Tigre et de l'Euphrate pouvait soutenir des ouvrages d'irrigation intensive, donc la vie urbaine. Depuis les temps les plus reculés, la civilisation était entourée à ses confins par ces peuples du désert qui vivaient tout à fait comme ceux que décrit la Genèse et parlaient les mêmes langues sémitiques." Les analyses linguistiques peuvent inférer un domination progressive de la culture des nomades (pasteurs, éleveurs) sur la culture des sédentaires urbains (agriculteurs), mais cette explication ne convainc pas complètement notre auteur. En fait, "les recherches féministes ont plutôt mis l'accent sur la montée en puissance de la guerre, tant par son échelle que par son importance sociale, et sur la centralisation croissante d el'Etat qui l'a accompagnée (ROHRLICH notamment). (...) Historiquement, la guerre, les Etats et les marchés ont tendance à s'alimenter réciproquement. La conquête conduit aux impôts. Les impôts  sont souvent des moyens  de créer des marchés, qui sont commodes pour les soldats et les administrations. Dans le cas précis de la Mésopotamie, tout cela est entré een interférence complexe avec une explosion de la dette qui menaçait de transformer tous les rapports humains - et par extension, le corps des femmes - en marchandises potentielles. En même temps, il y a eu une réaction horrifiée des gagnants (masculins) du jeu économique, qui, au fil du temps, se sont sentis forcés d'aller de plus en plus loin pour bien faire comprendre que leurs femmes ne pouvaient en aucun cas êtres achetées ou vendues."

A partir des documents, assez abondants d'ailleurs à partir d'une certaine époque sur l'explosion de cette dette, notre auteur propose une sorte de tableau d'ensemble sur la manière dont cela a pu se passer (fournissant ainsi une véritable typologie de conflits induits par l'existence du circuit dettes/créances...) : "C'est une idée courante en anthropologie que le bridewealth est plutôt typique des situations où la population est assez peu nombreuse et la terre pas particulièrement rare, donc où la politique tourne entièrement autour de l'acquisition de la main-d'oeuvre. Là où la population est dense et la terre rare, on trouve plutôt la dot : ajouter une femme à une maisonnée, c'est lui ajouter une nouvelle bouche à nourrir, et, loin d'être payé, le père de la jeune mariée est censé apporer quelque contribution (terres, objects précieux, monnaie) à la subsistance de sa fille dans son nouveau foyer. (simplification de la thèse de Jack GOODY, Famille et mariage en Eurasie, PUF, 2000 - La Famille en Europe, Seuil, 2001...). A l'époque sumérienne, le principal paiement du marié était un énorme don de denrées alimentaires du père du marié à celui de la mariée, en vue de l'organisation d'un festin somptueux pour les noces. Mais il semble s'être vite scindé en deux paiements, le premier pour la noce, le second pour le père de la femme, calculé - et souvent payé - en argent. (...) Mais avec le temps, ce paiement (...) a pris le caractère d'un simple achat. (...) En principe, une épouse, une fois possédée, devait à son mari une stircte obéissance, et souvent ne pouvait pas demander le divorce même en cas de violences physiques. (...) Cette évolution a sûrement été en partie un effet de l'esclavage : les vrais esclaves étaient rarement nombreux mais l'existence même d'une catégorie de personnes qui n'avaient aucune famille, qui étaient de simple marchandises, a bel et bien modifié la situation. (...)"

Mais le facteur vraiment crucial ici était la dette. Si la crise la plus spectaculaire et la plus durable s'est focalisée sur la prostitution, toute l'économie sumérienne tournant autour des temples, c'est bien le système général de la dette qui entraine les grandes évolutions sociales comme celles qui mènent au patriarcat. Celui-ci est né du rejet des grandes civilisations urbaines, au nom d'une forme de pureté. L'éviction des fermiers par les éleveurs se fait par le mécanisme d'une dette de plus en plus difficile à payer (mauvaises récoltes périodiques). Cet endettement se traduit souvent par des exodes (fuite avec armes et bagages, disparition pure et simple des endettés...) ou par des révoltes.

 Sans doute, à la suite des réflexions de David GRAEBER, sera t-il très utile de lancer des études sur ces mouvements de populations racontées dans de nombreux textes sacrés (à commencer par la Bible hébraïque) ayant comme source la fuite devant les dettes ou la constitution et les tentatives de recouvrement (violentes) de celles-ci.

Des informations cruciales gisent dans les différents codes juridiques qui nous sont parvenus, où de nombreux articles concernent la dette. Et cette dette met en jeu souvent des femmes. Le code assyrien (entre 1400 et 1100 av JC) éclaire "des évolutions inégales, spasmodiques, dynamisées par l'interection du commerce, de la classe sociale, des fières assertions de l'honneur masculin et de la menace constante de la défection des pauvres." "Les Etats semblent avoir joué un jeu complexe, un double rôle simultané. Ils alimentaient la marchandisation et intervenaient pour en modérer les effets : ils faisaient respecter les lois sur les dettes et sur les droits de pères et décrètaient périodiquement des amnistis. Mais cette dynamique a aussi conduit, au fil des millénaires, à changer systématiquement l'image de la sexualité. Celle-ci a cessé d'être un don des dieux et l'incarnation du raffinement civiliser pour acquérir l'une de ses connotations plus familières : son lien avec l'avilissement, la corruption et la culpabilité."  A cette question pourquoi ce patriarcat ne peut être apportée sans doute pour l'instant des réponses tranchées, mais l'approche nouvelle de notre auteur pourrait bien être féconde. Se heurte tojours bient en tendu à l'investigation historique, une certaine médiocrité des sources.

Souvent, les spécialistes sont obligés d'inférer et de remplir de nombreux blancs par l'imagination, et nous n'en doutons pas, sans doute aussi, par l'élaboration de nouveaux mythes. Ce manque de sources constitue un obstacle moindre au fur et à mesure que l'on s'approche de civilisations très bavardes comme celle de la Grêce et de la Rome antiques.

 

       Pour la Grèce antique, David GRAEBER explique que "l'un des premiers effets de l'arrivée d'une économie commerciale a été une série de crises de la dette comme en connaissaient depuis longtemps la Mésopotamie et Israël." On retrouve dans les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE des passages souvent négligés par des études qui se centrent stricto-sensu sur la morale et la politique, sur ces multiples crises de la dette. Il est relativement rare de voir analyser l'émergence des factions révolutionnaires comme ayant surtout exigés des amnisties, et la chute de la plupart des cités grecques sous la coupe de dictateurs comme le fruit précisément de ces poussées révolutionnaires. Mais "au lieu d'institutionnaliser des amnisties périodiques, elles ont adopté des législations qui limitaient ou abolissaient totalement le péonage (auquel aboutit le système des dettes), après quoi, pour prévenir les futures crises, elles se sont tournées vers une politique d'expansion : elles ont embarqué les enfants des pauvres sur des navires pour qu'ils aillent fonder des colonies militaires outre-mer. Très vite, tout le littoral de la Crimée à Marseille a été ponctué de cités grecques, qui ont servi de conduit à un commerce d'esclaves très actif. L'abondance soudaine des esclaves possédés en pleine propriété a transformé du tout au tou la nature de la société grecque. Et d'abord - c'est son effet le plus connu -, elle a permis même à ses membres peu fortunés de prendre part à la vie politique et culturelle de leur cité et d'acquérir un authentique sentiment de citoyenneté. Mais cette évolution a conduit les vieilles classes aristocratiques à élaborer des moyens de plus en plus sophistiqués pour prendre leurs distances avec la vulgarité et la corruption morale qui leur paraissaient caractériser le nouvel Etat démocratique. Quand le rideau se lève vraiment sur la Grèce, au Ve siècle, nous trouvons tout le monde en plein débat sur la monnaie." Les débats entre aristocrates méprisant le marché, dont le point de vue est celui qui nous a été le plus abandomment fourni et bénéficiaires du commerce sont marqués par des conflits de valeurs qui ne sont pas pour autant très clairs entre ces acteurs. Les citoyens ordinaires ont souvent une réaction, que l'on constate ailleurs dans d'autres cultures et d'autres époques, proches du dédoublement de la personnalité, pris entre le désir de limiter ou d'interdire certains aspects de la culture aristocratique et celui de l'imiter. 

    Dans la littérature de la Grèce antique qui nous est parvenue, la monnaie fait figure de symbole d'avilissement. Le docteur en anthropologie relie directement ce sentiment à son lien avec l'esclavage. La nouvelle cité est confrontée à la nouvelle présence de milliers d'être humains complètement avilis et tout homme libre se sent menacé d'être acheté ou vendu. Il s'appuie sur des passages de l'Illiade et de l'Odyssée où la cause de la guerre contre Troie est une affaire d'honneur et où Ulysse lui-même manque d'être asservi plusieurs fois de justesse. Plus tard, même des personnages importants - et on ne dit rien des membres de leurs familles, notamment femmes et enfants - peuvent tomber en esclavage, autant pour des affaires militaires (en cas de défaite...) que pour des affaires d'honneur. Est-ce donc l'avènement de la monnaie commerciale qui bouleverse les hiérarchies sociales traditionnelles? Les aristocrates développent souvent ce thème mais bénéficient eux-même de l'extension du commerce. La mise à la portée de tous d'un moyen de paiement, non figé dans des fonctions de comptabilité dans les temples - même si cette possession est plus difficile pour les pauvres que pour les riches - constituerait selon David GRAEBER un élément de démocratisation du désir. Car alors, n'importe qui, puisque la mesure réside uniquement dans la monnaie circulante - l'argent n'a pas d'odeur... sociale! - peut acquérir n'importe quoi... y compris des esclaves! Parmi les arguments en faveur de cette thèse, figure le fait que dans le monde homérique, comme dans la plupart des économies humaines, on ne parle jamais des ressources de première nécessité parce que tout simplement tout le monde en dispose, (même les esclaves choyés dans les foyers) alors que plus tard, en pleine économie monétaire, se multiplient - même en dehors des période de disette - famines et errances. On assiste à une double érosion : celle des formes anciennes de hiérarchie - le monde homérique des grands et de leurs dépendants -, et, simultanément des formes anciennes de l'aide mutuelle, car les relations communistes sont de plus en plus confinées à l'intérieur de la maison. Au fur et à mesure de la montée de l'économie monétaire, "du moment que les marchés commerciaux se développaients, les cités grecques voyaient vite monter tous les problèmes sociaux qui accablaient les cités du Moyen Orient depuis des millénaires - les crises de la dette, la résistance contre la dette, l'instabilité politique." l'auteur reste prudent car les choses ne sont jamais simple. En tout cas, voilà une hypothèse forte qui demande le développement de monographies permettant de la vérifier.

On a l'habitude de relier la démocratisation de la cité grecque à l'évolution de la guerre (la qualité de combattant confère celui de citoyen), mais il se peut que cette démocratisation soit reliée aussi (surtout?) aux évolutions économiques imliquant de plus en plus de monnaie et d'esclaves. En tout cas, dans la Rome antique, cet esclavage prend une ampleur si forte que le système économique tout entier devient esclavagiste, par la combinaison des effets des guerres et du commerce monétaire...

 

   L'histoire primitive de Rome, comme celle des cités-Etats grecques à leurs débuts, explique David GRAEBER, "a été marqué par une lutte politique permanente entre créanciers et débiteurs, jusqu'au jour où l'élite romaine a fini par comprendre le principe qu'avaient appris la plupart de ses homologues méditerranées prospères : avec des paysans libres on a une armée plus efficace, et les armées conquérantes peuvent ramener des prisonniers de guerre capables de faire tout ce que faisaient jusque-là les "asservis pour dettes". Elle avait donc intérêt, en fait, à conclure un compromis social : autoriser une représentation populaire limitée, interdire l'esclavage pour dettes, canaliser une partie des fruits de l'empire vers le paiement d'aides sociales. On peut supposer que le pouvoir absolu des pères (et le principe de propriété privée absolue) s'est développé dans le cadre de cette constellation globale de la même façon (vue ailleurs). L'asservissement pour dettes avait réduit les relations familiales à des rapports de propriété ; les réformes sociales conservaient le nouveau pouvoir des pères, mais les mettaient à l'abri de l'endettement. Simultanément, l'afflux croissant d'esclaves a vite fait son effet : on pouvait s'attendre à en trouver dans tous les foyers, même assez modestes. La logique de conquête s'st donc étendue aux aspects les plus intimes de la vie quotidienne. (...) Avec le temps, cette qualité est devenue de plus en plus nettement une fiction juridique - il était beaucoup plus probable que les esclaves fussent des pauvres vendus par leurs parents, des malchanceux enlevés par des pirates ou dans bandits, des victimes de guerres ou de procédures judiciaires chez les barbares limtrophes de l'Empure, ou encore les enfants d'autres esclaves." L'auteur mentionne le fait que si l'esclavagisme romain est si inhabituel, c'est du à la conjonction de deux facteurs : son arbitraire et la nature absolue de la relation de pouvoir entre le maitre et son esclave. 

 "Mais l'effet le plus insidieux de l'esclavage romain est ailleurs : par le biais du droit romain, il a fini par mettre sens dessus dessous notre idée de la liberté humaine." Etre libre finit par signifier ne pas être esclave. Et plus tard, au IIe siècle après JC, les juristes ont graduellement redéfini la liberté jusqu'à la rendre presque indistingable du pouvoir du maitre. Etre libre devient être proprortéaire absolu de biens, et dans ces biens, étaient compris, bien évidemment, les esclaves. La liberté devient le pouvoir. L'homme sans pouvoir sur les choses et les hommes (inférieurs) n'est pas libre. Cette tradition s'est poursuivie dans le monde médiéval sous l'influence de la propagation du droit romain et même de sa distillation dans le droit de royaumes ou de principautés ne se réclamant même plus de Rome ou de ses valeurs.

 

      On retrouve les justifications des rapports de domination économique, de servitude économique et sociale soutenues pour les esclaves utilisées plus tard pour les paysans "rattachés" à la terre. Tout le combat des villes, par rapport aux autorités centrales constituées a été de redéfinir peu à peu le sens de la liberté : liberté du seigneur contre liberté d'aller et venir, liberté de perceptions des impôts et des des taxes transférées aux mains des villes... Bien plus tard, le libéralisme se nourrit de cette conception de la liberté comme pouvoir, avec des circonvolutions qui finissent par devenir d'ailleurs contradictoires...

 

 

       A partir de là, toute l'oeuvre de Jean GERSONN, d'Adam SMITH, de Thomas HOBBES contribue à diffuser et maintenir l'idée (voir Richard TUCK et ses recherches sur l'histoire des idées) qu'il n'est pas intrisèquement contre nature ou illégitime de considérer que la liberté puisse être achetée ou vendue.

 

ECONOMIUS

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 09:49

     La plus grande partie des théories monétaires, que ce soient celles des mercantilistes, libéraux, ricardistes, marxiste ou keynésiens admet le rôle central de la monnaie circulante dans les échanges marchands, et font des unités monétaires des marchandises.

     Une autre partie des théories considère la monnaie, non comme une marchandise, mais d'abord et avant tout, même lorsque la monnaie circule partout, comme une unité de compte.

Parmi les adhérant à cette deuxième partie minoritaire des théories monétaires figure Mitchell INNES, qui défend ce que l'on appelle la "théorie monétaire du crédit". position (dite chartaliste) qui avait au XIXe siècle des porte-parole actifs surtout aux Etats-Unis et en Allemagne. Pour eux, les unités monétaires ne sont que des unités de mesure abstraites, et, comme l'explique David GRAEBER (1961-2020), "historiquement, comme le soulignaient à juste titre les théoriciens du crédit, ces systèmes abstraits de comptabilité sont de loin antérieurs à l'usage d'un objet particulier de type "jeton" dans les échanges."

 

      Pour ces économistes, la monnaie n'est qu'un étalon qui mesure essentiellement la dette.

    "Si, explique David GRAEBER, pour la théorie traditionnelle, un billet de banque est, ou devrait être, une promesse de payer un certain montant de "monnaie réelle" (en or ou en argent, quelle que soit sa forme précise), il ne représente aux yeux des théoriciens du crédit que la promesse de payer quelque chose d'une valeur équivalence à une once d'ord. Mais la monnaie n'a jamais été autre chose que cela. (...) Une pièce d'or est en réalité une simple reconnaissance de dette." Comment cette monnaie apparait-elle? se pose comme question notre auteur? Si l'on peut imaginer un scénario de création de cette monnaie autour de la reconnaissance de dette, on ne fait qu'opposer un mythe à un autre (et d'ailleurs, il mentionne le fait que dans la science économique on oppose souvent un mythe à un autre, un énoncé logique à un autre) et la recherche historique seule peut permettre de préciser les choses.

  La dynamique réelle en faveur de la théorie chartaliste vient de l'"école historique allemande", avec son plus illustre représentant, l'historien Georg  Friedrich KNAPP (1842-1926), avec son ouvrage publié en 1905, Théorie étatique de la monnaie (traduction anglaise en 1824, The state theory of money, chez Macmillan & Compagny Ltd).

Il suit les traces d'Adam MILLER, qui, dans son ouvrage Essai sur une nouvelle théorie de la monnaie, tente d'expliquer la valeur de la monnaie en en faisant l'expression de la confiance collective et de la volonté de la monnaie. KNAPP trouve absurde de comprendre la monnaie "sans l'aide de l'État". La monnaie, pour lui, n'est pas un moyen terme qui nait de l'échange. C'est plutôt un moyen de calculer et de régler des dettes, dont les plus importantes sont des dettes fiscales. A l'appui de cette théorie, l'histoire de la monnaie créée par Charlemagne, utilisée encore 350 ans plus tard, dans les comptes (en livres, sous et deniers) par Henri II d'Angleterre (1154-1189). Il ne restait pas un sou en circulation et pourtant il servait de mesures des crédits et des dettes. Selon KNAPP, que la monnaie physique qui circule réellement corresponde ou non à cette "monnaie imaginaire" n'a pas grande importance. Qu'il s'agisse d'argent pur, d'argent altéré, de jetons de cuir ou de morue séchée, cela ne fait aucune différence réelle - tant que l'État est prêt à l'accepter en paiement de ses impôts. Dans les royaumes antiques, la politique fiscale s'appuie sur le mécanisme de cette monnaie. Bien entendu, les Etats lèvent des impôts parce qu'ils veulent faire main basse sur les ressources monétaires de la population, qu'elle soit autochtone ou vive dans des territoires conquis. Mais il faut remarquer que les souverains de ces Etats, passé l'Antiquité, ne font que rarement directement main basse sur les mines d'or et d'argent (dont ils se contentent de protéger le libre accès à des acteurs sociaux précis...). Suivons toujours notre auteur : "Cela parait un peu énigmatique. Mais si la monnaie et les marchés n'émergent pas spontanément, (faire extraire l'or, le frapper à l'image du Roi ou du Seigneur local, le mettre en circulation chez ses sujets, puis exiger d'eux qu'ils le lui rendent), agir ainsi est parfaitement censé. Parce que c'est la façon la plus simple et la plus efficace de faire naître des marchés".

 

     Nous avons tellement l'habitude de concevoir les marchés comme intermédiaires entre producteurs et consommateurs, à une époque où les services privés et publics sont censés être au service des populations, que nous avons de la peine à réfléchir aux conditions précédents l'industrialisation et même le capitalisme tel que nous le connaissons. Or quel était l'activité principale des Rois, des Empereurs et des Seigneurs à l'époque antique, médiévale et même encore bien après? C'était de faire la guerre. D'innombrables écrits, que nous passons aujourd'hui vite à la lecture, dans les archives, concernent des questions d'approvisionnement des troupes. Dans le monde antique et médiéval, nourrir une force militaire devant franchir parfois d'énormes distances, permanente ou non, constituait un grand problème. Pour accompagner les hommes en armes, l'armée proprement dite, et c'est encore plus vrai dans le monde antique que dans le monde médiéval ou de la Renaissance (à une époque encore marquée par de grandes traces de nomadisme), il faut non seulement leurs aides directs, plus ou moins nombreux suivant leur équipement, leurs armes, les machines de siège... mais aussi des hommes et des animaux pour localiser, acquérir et transporter les approvisionnements nécessaires (voir Donald W ENGELS, Alexander the Great and the Logistics of the Macedonian Army, Berkeley, University of California Press, 1978) . Après sans doute de multiples expériences, la mauvaise habitude de piller les pays traversés (outre se faire autant d'ennemis en chemin) ruinant les contrées que l'on veut exploiter ensuite a été considérée comme une mauvaise solution à ce problème. Il fallait donc pouvoir s'approvisonner "pacifiquement" pour pouvoir combattre l'ennemi-cible "avec l'esprit et le ventre tranquilles". L'autre solution, développée amplement, est de créer des marchés où les troupes peuvent s'approvisionner, et il est clair que les marchés ont effectivement surgi autour des armées antiques. Il faut lire pour s'en convaincre le traité de KAUTILYA, l'Arthasastra, le "cercle de la souveraineté" sassanide ou le discours sur le sel et le fer chinois pour s'en convaincre. L'avantage d'attirer en des lieux précis des marchands sur le parcours des troupes, ou plus tard de faire passer ces troupes dans des lieux fixes de marchés qui deviennent de véritables traditions, perdurant même entre les guerres, est non seulement de se garantir un parcours moins brutal, ne plus avoir à réquisitionner directement chez les sujets tout ce qu'il fallait ou à trouver comment le produire sur les domaines ou dans les ateliers royaux. Pour former ces marchés, il fallait aussi déplacer quantité d'experts et de techniciens en écriture, qui déposaient ensuite leurs précieux recueils des créances et des dettes dans des temples ou des palais, en attendant les moments où en échange des doubles des tablettes, les marchands viennent y prendre les biens collectés en impôts, eux-mêmes comptabilisés en bonne et due forme, en fonction de recencements périodiques des ressources des possessions royales et impériales, recensements donnant lieux à des conflits importants sur les montants et la nature des impôts. Tout un système s'est mis en place, parfois détruit, toujours remis en fonction lorsque le même besoin royal ou impérial d'approvisionnements revient. Les échanges s'effectuent au rythme d'une économie qui n'an rien d'effréné, réglé sur le rythme des saisons, avec des périodes décrétées de collecte des impôts et des remboursements des dettes. Cela se fait également à petite et à grande échelle, suivant la taille des royaumes ou des empires et les biens qui circulent le font généralement sur de grandes distances (caravanes de marchands), dans une économie où l'autosuffisance dans les campagnes est la règle. Lors de l'urbanisation, les marchés gonflent d'importance, comme d'ailleurs les armées...

    David GRAEBER lui-même reconnait que cette théorie a tout de même des difficultés à s'imposer face à pratiquement l'ensemble de l'économie politique, qui, suite à Adam SMITH, dénie tout rôle moteur à l'Etat. "L'absence de grand récit, écrit-il, posait particulièrement problème aux penseurs de la théorie étatique de la monnaie. Des monarques qui établissent des impôts pour créer des marchés dans des territoires conquis ou qui cherchent ainsi à payer leurs soldats, ou à s'aquitter d'autres fonctions de l'Etat - ce genre d'histoire n'a rien de bien exaltant. Quant aux idées allemandes sur la monnaie comme incarnation de la volonté nationale, elles n'avaient guère de succès dans leur pays".

 

         Mais la succession de crises financières de plus en plus importantes, menant d'ailleurs à des guerres de plus en plus importantes, "permettent" à d'autres penseurs de concevoir de plus en plus la monnaie comme très liée aux problèmes du crédit et de l'Etat. La conclusion de travaux sur les archives bancaires de Mésopotamie amène par exemple John Maynard KEYNES lui-même à s'ouvrir beaucoup plus à la position chartaliste. il expose cette conclusion au tout début de son Traité sur la Monnaie :

"L'Etat intervient donc au départ comme autorité juridique imposant le paiement de la chose qui correspond au nom ou à la description spécifiées dans le contrat. Mais il intervient doublement quand il revendique aussi le droit de déterminer et déclarer quelle chose correspond au nom et de modifier sa déclaration de temps à autre - autrement dit, quand il revendique le droit de réviser le dictionnaire. Ce droit est revendiqué par tous les Etats modernes, et l'a été depuis quatre mille ans au moins. C'est quand ce stade de l'évolution de la monnaie a été atteint que le chartalisme de Knapp - la doctrine selon laquelle la monnaie est avant tout une création de l'Etat - se concrétise pleinement (...). Aujourd'hui, toute monnaie civilisée est incontestablement charlatiste." Dans le commentaire de la position de KEYNES, David GRAEBER écrit que "cela ne signifie pas que l'Etat crée nécessairement la monnaie. La monnaie, c'est le crédit, elle peut naître d'accords contractuels privés (par exemple des prêts). L'Etat se limite à faire respecter l'accord et à imposer le cadre juridique. Keynes poursuit donc par cette autre assertion spectaculaire : ce sont les banques qui créent la monnaie, et elles peuvent le faire sans aucune limite intrinsèque, car, quelle que soit l'ampleur de ce qu'elles prêtent, l'eprunteur n'aura d'autre choix que de remettre l'argent dans une banque ; par conséquent, du point de vue du système bancaire dans son ensemble, le montant total des débits et des crédit s'annuleront toujours. Les conséquences étaient revolutionnaires, mais Keynes lui-même ne l'était pas. Au bout du compte, il prenait toujours soin de cadrer le problème d'une façon réintégrable dans l'économie admise de son temps."

 

         D'autres chercheurs en économie, poursuivant dans une lancée appelée "néo-keynésienne" vont plus loin. Certains comme Michel AGLIETTA et André ORLÉAN, avec leurs collaborateurs, et plus récemment Bruno THÉRET en France, Randall WRAY et Stéphanie BELL aux Etats-Unis, Geoffrey INGHAM en Grande Bretagne, Michel HUDSON et d'autres membres de l'ISCANEE (international Scholars Conference on Ancient Near-Eastern Economies, "Réunion internationale de chercheurs sur les économies du Proche-Orient antique") élaborent ou reprennent une Théorie de la dette primordiale. Dans laquelle toute tentative de séparer politique monétaire et politique sociale est en dernière ananlyse une erreur. Depuis toujours, ces deux politiques n'en font qu'une. Les Etats utilisent les impôts pour créeer de la monnaie et ils peuvent le faire parce qu'ils ont en tutelle la dette mutuelle de tous les citoyens les uns envers les autres. Cette dette est l'essence de la société. Elle est antérieure,et de loin, à la monnaie et aux marchés. Monnaies et marchés sont de simples moyens de la morceler.

 

         Divers autres auteurs alimentent une pensée économique qualifiée de néochartalisme, souvent en dehors de l'orthodoxie universitaire. Warren MOSLER le fait grâce à son expérience de financier américain et l'appelle soft currency economics (science économique de la monnaie douce). Le professeur australien Willima MITCHELL le fait en recherchant les conditions du plein emploi, et l'appelle Modern Monetary Theory (Théorie Monétaire Moderne ou MTT). Larry Randall WRAY, déjà cité, le fait en redécouvrant les travaux de KNAPP, via KEYNES, et l'appelle Neachartalsm, mais reprend plus tard à son compte le terme Modern monetary Theory avec les autres économistes, professeurs américains l'ayant rejoint. A noter qu'ils s'inspirent tous peu ou prou, lorsqu'ils vont au-delà des débats bien concrets sur les politiques monétaires contemporaines, avec des applications politiques immédiates, d'ap^proches anthropologiques sur la monnaie. Loin d'un certain enfermement de la théorie économique autour de préoccupations mathématico-financières et boursières, ils entreprennent une approche pluridisciplinaire qui renoue de plus avec des préoccupations sociales bien oubliées des milieux institutionnels aujourd'hui, surtout aux Etats-Unis. il semble que l'appellation de ce jeune courant de pensée (initié dans les années 1990) formé de la fusion de différentes approches semblables se stabilise autour de la Modern Monetary Theory (A noter l'ouvrage intéressant à cet égard, publié chez les Editions In Librio Veritas en 2013, Devise, l'irrésistible émergence de la monnaie).

Ils se nourrissent également de la pensée de précurseurs ayant fait en leur temps la redécouverte des trouvailles de KNAPP, comme Abba Ptachy LERNER (1903-1982) en poursuivant la quête de stabilité économique de KEYNES (Voir The Concept of Monoply and the Measurement of Monopoly Power, dans The Review of Economic Studies, volume 1, n°3, 1934).

 

     Selon les auteurs de la théorie de la période datant des années 1990, le sentiment d'être en dette s'est d'abord exprimé à travers la religion et non par le biais de l'Etat, dans le processus de mise en confiance des acteurs autour de la régulation des dettes.  AGLIETTA et ORLÉAN se sont concentrés pour le prouver sur certaines oeuvres de la littérature religieuse sanscrite la plus anciennes : les hymnes, prières et poèmes réunis dans les Vedas, et les commentaires sur le rituel composés au fil des siècles suivants, les Brahmanas, fondement de la pensée hindouiste. Ces texte constituent les toutes premières réflexions historiques connues sur la nature de la dette. De son côté, Charles MALAMOUD apporte des précisions essentielles sur les ressorts moraux de la dette, sur ce fameux sentiment d'une dette primordiale ou fondamentale, dont le partage fonde chez les acteurs sociaux concernés la confiance envers le système monétaire progressivement mis en place.

C'est en fin de compte autour du véritable entrelac des dettes et des créances qui se fait, sous l'égide de la religion, ce sentiment d'appartenance à un Etat ou à un Empire, entités qui n'ont pu se passer longtemps de l'autorité "divine". 

Dans de nombreux textes fondateurs des religions monothéistes figurent des réflexions, des paraboles et des prescriptions de plus en plus précises sur la dette et le prêt. 

 

ECONOMIUS

 

David GAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013.

 

 

 

 

 

 

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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 14:19

   Le discours général tenu par les manuels d'économie est une succession, un progrès constant qui va de l'économie du troc, à l'économie monétaire puis enfin qu système de crédit. Les pères fondateurs de l'économie politique, Adam SMITH en premier, ont tenu ce discours en l'appuyant parfois sur des situations fictives "trouvées" dans les contrées "primitives". On s'aperçoit bien en relisant leurs lignes consacrée aux origines de l'économie du caractère imaginaire de leurs récits, tout à leur volonté d'alors d'établir une nouvelle science : l'économie, une science qui ne devrait rien à la religion ou aux sciences naturelles, une science qui s'appuyerait sur la logique et les mathématiques dans ses fondements comme dans ses développements. Au moment où le système économique dominant dans le monde, le capitalisme, va de crise et crise, la remise en cause de ses fondements recule de proche en proche, des logiques libérales financières aux logiques libérales tout court, jusqu'aux racines de l'économie politique. Sont remise alors en cause de nombreux fondements logiques de cette économie politique, et parfois bien plus loin que ne l'avait fait les marxiste, et à commencer par Karl MARX, qui reprenait, faute d'informations fiables et d'un autre discours possible cohérent sur les origines de l'économie, le mythe de l'économie originelle du troc. Les multiples découvertes anthropologiques auraient dû aboutir à la confirmation de cette vision des choses, mais les chercheurs n'ont pu trouver des systèmes de troc que lorsque la monnaie était déjà connue et de plus dans des circonstances de dégradation de l'économie d'échange, après des effondrements monétaires ou des effondrements de civilisation tout court. Pas d'éléments d'économies fondées sur le troc, dans les sociétés "primitves" alors découvertes et étudiées, ce qui aboutit à une contradiction entre connaissances anthropologiques et "connaissances" économiques sur les orgienes de l'économie, sur l'émergence de la monnaie, sur les systèmes de crédit, sur la dette...

 

  Nous pouvons trouver cette présentation générale du troc dans l'ouvrage de référence de Paul A SAMUELSON et William NORDHAUS. Dans une présentation de la monnaie et banques commerciales, et sur les origines de la monnaie, ils écrivent :

"Dans un des premiers voyages sur la monnaie, quand Stenley Jevons voulait illustrer le formidable bond en avant consécutif à l'introduction de la monnaie dans les sociétés, il utilisa l'expérience suivante : Il y a quelques années, Mademouzelle Zélie, une chanteuse du Théâtre Lyrique de Paris... donna un concert en Polynésie. En échange d'un air de la Norma et de quelques autres, elle devait recevoir le tiers des recettes. Quand on fit le calcul, sa part se composait de trois cochons, vongt-trois dindons, quarante-quatre poulets, cinq mille grains de cacao, en plus de considérables qunatités de bananes; de citrons et d'oranges... A Paris, cet ensemble de produits peut être acheté pour quatre mille français, ce qui aurait été une bonne rémunération pour cinq chansons. Mais dans les îles de la Société, les pièces de monnaie étaient rares ; et comme Mademoiselle ne pouvait pas consommer elle-même une part importante des recettes, il devint nécessaire à moyen terme, de nourrir les cochons et les volailles avec les fruits.

Cet exemple décrit le troc qui consiste à échanger des biens contre d'autres biens. Le troc contraste avec l'échange utilisant la monnaie, qui est toute chose communément acceptée comme moyen d'échange ou de paiement. Même s'il vaut mieux du troc que pas de commerce du tout, il entraine de graves inconvénients parce que la mise en place d'une division du travail serait impensable sans l'introduction de cette grande invention sociale qu'est la monnaie.

Avec le développement des économies, les agents économiques n'ont pas continué longtemps le troc d'un bien contre un autre. Au lieu de cela, ils vendent des biens contre de la monnaie et ensuite utilisent cette monnaie pour acquérir les autres biens qu'ils souhaitent. A première vue, cela semble plus compliqué, puisque l'on a deux transactions au lieu d'une. Si vous averz des pommes et que vous voulez des noisettes, est-ce que cela ne serait pas plus simple d'échanger l'un contre l'autre plutôt que de vendre des pommes contre de la monnaie et ensuite utiliser la monnaie pour acheter les noisettes?

En réalité, c'est l'inverse qui est vrai : deux transactions monétaires sont plus simples qu'un troc. Par exemple, certaines personnes peuvent vouloir acheter des pommes et d'autres vouloir vendre des noisettes. Mais il est très exceptionnel de trouver une personne exactement complémentaire de vos propres désirs - désireux de vendre des noisettes et d'acheter des pommes. Pour utiliser une phrase classique en économie, au lieu d'avoir une "double coïncidence des désirs", il y a probablement un "désir de coïncidence". Ainsi, à moins qu'un tailleur affamé arriver à trouver un fermier qui à la fois dispose de nourriture et désire acheter un pantalon, il ne peut pas y avoir d'échange direct par le troc.

Les sociétés qui commercent intensément ne peuvent pas surmonter les handicaps accablants du troc. L'usage d'un bien couramment accepté comme moyen d'échange, la monnaie, permet au fermier d'acheter un pantalon au tailleur qui achète des chaussures au cordonnier qui achète du cuir au fermier.

La monnaie comme moyen d'échange est d'abord apparue dans l'histoire de l'humanité sous la forme de marchandises. Une grande variété de biens a servi de monnaie à un moment ou à un autre : bétail, hule d'olives, bière ou vin, cuivre, fer, or, argent, bagues, diamants et cigarettes. (...)".

 

   Il apparait que toute cette logique provient tout simplement d'un décalque à partir de la situation du commerce généralisé et de la monaie circulante, situation dans laquelle se trouvent ces auteurs et dans laquelle nous nous trouvons encore, de ce qui se passerait en l'absence de monnaie... Elle implique que la monnaie est conçue depuis les débuts de l'économie comme circulante et circulante partout où un échange doit avoir lieu. Or, le propre de ces matériaux cités plus haut, est qu'ils étaient historiquement concentrés dans l'histoire dans des temples ou dans des bâtiments de dépôts, ne quittaient que fort peu leur lieu de stockage et que si les échanges marchands existaient depuis fort longtemps, peu d'acteurs sociaux faisaient usage de la monnaie pour cela. Pour que ces échanges aient lieu, il fallait inscrire quelque part pour mémoire la transmission d'un bien d'une personne à une autre, à charge pour l'acquérir de le rembourser par tout moyen, d'où la formation de montagnes d'écrits comptabilisant ces créances et ces dettes...

 

    C'est en substance ce que veut expliquer des auteurs comme David GRAEBER, à la suite de nombreux autres, en s'appuyant sur l'anthropologie notamment. Pour comprendre comment fonctionnaient les échanges et notamment toutes les relations entre créanciers et débiteurs dans l'Antiquité (et bien avant), et dans les périodes précédant l'établissement de cette nouvelle science, l'économie politique, il faut d'abord démonter ce mythe originel du troc.

 

       Nous retrouvons ce mythe dans pratiquement tous les manuels d'économie, dont beaucoup d'ailleurs ne sont que des introductions pour les étudiants à la mathématique économique, avec tous ces calculs de coûts, de prix de revient, de prix de ventes... David GRAEBER cite le manuel de CASE, FAIR et HEATHER, Economics de 1996. Tous ces auteurs de manuel d'économie suivent le prolongement d'élaborations intellectuelles anciennes, d'ARISTOTE à Adam SMITH (1723-1790), certains comme Karl MENGER (1840-1921) et Stanley JEVINS (1835-1882) améliorant les détails de cette construction toute théorique.

Cette histoire, qui fait de la monnaie un moyen d'échange, une unité de compte et un moyen de stocker de la valeur, sa fonction initiale étant la première, passe pour être de bon sens aux yeux du grand public comme des spécialistes. Cette idée, précise d'ailleurs David GRAEBER, d'une succession d'étapes historiques allant du troc à la monnaie puis au crédit semble en fait avoir été formulée clairement pour la première fois dans les cours d'un banquier italien, Bernardo DAVANZATI (1529-1606). Des historiens allemands de l'économie l'ont développée pour en faire une théorie explicite. Bruno HILDEBRAND (1864) a posé un stade préhistorique du trox, un stade antique du moyennage, puis, après un certain retour au troc au Moyen-Age, un stade moderne de l'économie de crédit. Cette théorie a pris sa dorme canonique dans l'oeuvre de son élève Karl BÜCHER (1907). Cette succussion aujourd'hui est devenur une évidence universellement admise, et elle répparait tacitement au moins chez Karl MARX et explicitement chez SIMMEL...

        La quasi-totalité de la recherche historique dément pourtant cette chronologie. Depuis plusieurs siècles, les explorateurs tentent de découvrir le fabuleux pays du troc. Aucun n't a réussi. Asam SMITH situe son histoire en Amérique du Nord aborigène (d'autres préfèrent l'Afrique ou le Pacifique) sans aucune scientificité. Les économistes ont tout simplement choisi d'ignorer les multiples informations rapportées par les anthropologues, qui en revanche, ont découvert une diversité presque infinie de systèmes économiques. Aucun ne mentionne le troc comme moyen d'échange. Caroline HUMPHREY (née en 1943), auteure de l'ouvrage d'anthropologie quasi définitif (il peut y en avoir d'autres après elle...) sur le troc (voir Baxter, exchange and value, New York, Cambridge University Press, 1992) est tranchante : "C'est bien simple : aucune exemple d'économie de troc n'a jamais été décrit, sans parler d'en faire émerger la monnaie ; toute la recherche ethnographique suggère qu'il n'y en a jamais eu." En fait, les seules constatations de troc dans les sociétés simples, sans grande division du travail, organisée en petites bandes regroupant au plus une centaine de personnes chacune, ont lien entre étrangers, voire ennemis (Nambikawara du Brésil, Gunwinggu d'Australie...). Echanges directs de biens contre d'autres biens, ces trocs ont lieu de manière très irrégulières, à la faveur de rencontres entre groupes proches de se faire de la guerre, précédés de danses et de chants très démonstratifs. Le point commun de ces cas d'échange par troc, c'est qu'il s'agit de rencontres avec des étrangers que l'on a de fortes chances de ne plus jamais revoir et avec lesquels on ne va sûrement pas établir de relations suivies. 

       L'explication que donne David GRAEBER de l'ignorance de ces faits par les économistes (et c'est d'ailleurs presque un cas-type de conflit entre corpus de connaissances...) ets que l'existence même de cette discipline appelée "économie", "qui porte d'abord et avant tout sur la façon dont chacun chercher à configurer à son avantage l'échange de chaussures contre des pommes de terre, ou de tissus contre des lances, oblige nécessairement à postuler que l'échange de ces biens n'a rien à voir avec la guerre, la passion, l'aventure, le mystère, le sexe ou la mort. L'économie suppose une division entre des sphères différentes du comportement humain qui, chez des gens comme les Gunwinggu et les Nambikwara, n'existe tout simplement pas." Le troc, en définitive, ne peut pas se faire à l'intérieur du groupe, "c'est ce qu'on fait avec ceux auxquels on n'est pas uni par des liens d'hospitalité (ni de parenté, ni d'autre chose)." "Et ces motivations peu scrupuleuses (chercher à refiler un objet jugé peu intéressant ou défectueux en échange d'un autre convoité...), continue David GRAEBER, "ne sont pas propres à l'Asie centrale, elles paraissent inhérentes à la nature même du troc - ce qui expliquerait pourquoi, dans les cent ou deux cent ans qui ont précédé l'époque d'Adam Smith, les mots anglais "truck and barter" (faire du troc), comme leurs équivalents français, espagnol, allemand, néerlandais et portugais, signifiaient littéralement "duper", "embobiner" ou "dépouiller". Echanger directement une chose contre ne autre en essayant de profiter le plus possible de la transaction, on le fait en général avec des gens dont on ne se soucie pas et que l'on compte bien ne jamais revoir"... 

    Le troc ne semble pas être un phénomène particulièrement ancien et il n'est répandu qu'à l'époque moderne. "Il est certain que, dans la plupart des cas que nous connaissons, il a lieu entre des personnes auxquelles l'usage de la monnaie est familier, mais qui, pour une raison quelconque, n'en ont pas beaucoup. Les sytèmes complexes de troc surgissent souvent dans le sillage de l'effondrement d'une économie nationale, comme dans la Russie des années 1990. L'adoption d'une forme quelconque de système de crédit, même dans ces cas, surtout si cette situation se prolonge, est la solution la plus fréquente. "Quand une grande partie de l'Europe est "revenue au troc" (dixit de nombreux ouvrages d'histoire...) après l'effondrement de l'Empire romain, et à nouveau après la désagrégation de l'Empire carolingien, c'est apparemment ce qui s'est passé. Les gens ont continué à tenir des comptes dans la vieille monnaie impériale, même s'ils n'utilisaient plus les pièces."

David GRAEBER estime que le "coup le plus terrible à la version traditionnelle de l'histoire économique" vient de la traduction des hiérogloyphes égyptiens, puis des cunéiformes mésopotamiens, qui permettent aux chercheurs de remonter de près de trois millénaires dans leur connaissance de l'histoire écrite. Ces textes révèlent que des systèmes de crédit ont précédé de plusieurs millénaires l'invention des pièces de monnaie. L'économie sumérienne est dominée par de vastes complexes de temples et de palais, au personnel très nombreux : les administrateurs des temples ont élaboré un système de comptabilité unique et uniforme, avec lequel ils enregistrent, sous forme d'unité monétaire à partir du sicle en argent, toutes les transactions commerciales, sans qu'il y ait circulation de cette monnaie-là. Les dettes, calculées en argent, étaient payées essentiellement en orge par les paysans qui se rendaient au temple ou au palais. La plupart des transactions dans les cités mésopotamiennes reposaient sur le crédit. Les transactions étaient inscrites sur une ardoise qui servaient de référence lorsque les débiteurs payaient au moment de la moissons. 

   Parmi les auteurs qui contribuent à mettre à mal (et même à détruite) le mythe du troc originel, Mitchell INNES figure en bonne place. Dans deux articles publiés par le Banking Law Journal de New York en 1913 et 1914, il démonte les faux postulats sur lesquels repose encore l'histoire économique. Ce dont on a besoin, suggérait-til, selon David GRAEBER, c'est une histoire de la dette. Mitchell INNES écrit notamment :

"L'une des illusions à propos du commerce consiste à croire qu'à l'époque moderne on a introduit un système, le crédit, qui permet de se passer de la monnaie, et qu'avant la découverte de ce système tous les achats se payaient en liquide, c'est-à-dire en pièces de monnaie. Une enquête attentive révèle que c'est le contraire qui est vrai.Autrefois, les pièces de monnaie jouaient dans le commerce un rôle beaucoup plus réduit qu'aujourd'hui. D'ailleurs, la quantité de pièces était si limitée qu'elle ne suffisait même pas au besoin de la maison royale (de l'Angleterre médiévale) et des domaines royaux, qui utilisaient régulièrement divers types de substituts pour effectuer les petits paiements. Les pièces avaient si peu d'importance que parfois les rois n'hésitaient pas à les rappeler toutes pour les refrapper et les remettre en circulation, et pourtant le commerce continuait comme avant."

On pourrait ajouter à l'argumentation de David GRAEBER qu'une des conditions importantes pour que la monnaie soit réellement utilisée quotidiennement à vaste échelle est que les gens (des notables aux paysans...) sachent réellement compter. Or, de même que lire et écrire, compter était, jusqu'à une époque récente, réservée à une catégorie sociale et professionnelle bien précise... Il n'était possible d'effectuer des transactions que par l'intermédiaire de scribes ou écrivains compétents, et généralement sous la direction d'autorités politiques précises...

"Notre récit habituel de l'histoire monétaire, écrit notre auteur, "marche à reculons". "Il est faux que nous ayons commencé par le troc, puis découvert la monnaie, et enfin développé des systèmes de crédit.l'évolution a eu lieu dans l'autre sens. La monnaie virtuelle (...) est apparue la première. Les pièces de monnaie sont venues plus tard, et leur usage s'est diffusé inégalement, sans jamais remplacer entièrement les systèmes de crédit. Quant au troc, il semble s'agir surtout d'une sorte de sous-produit accidentel de l'usage des pièces de monnaie ou de papier-monnaie." Sans monnaie, écrit-il encore, "les immenses systèmes de troc sont historiquement introuvables". 

 

  Lorsqu'Adam SMITH, par son ouvrage sur la Richesse des Nations (1776) veut fonder une science, l'économie, il minore sciemment le rôle politique de l'Etat, alors que, pour lui, ses successeurs et quantité d'auteurs libéraux, leurs entreprises commerciales ou financières n'auraient jamais pu avoir lieu sans le recours à l'Etat, et surtout à son pouvoir d'utiliser la violence pour "réguler" les, relations entre des créanciers (impatients) et des débiteurs (souvent récalcitrants!)... Dans l'histoire de la formation et le fonctionnement des marchés, les Etats ont pourtant un rôle moteur. Leur politique fiscale (le "recouvrement" de richesses captées, en fait) est intimement liée à la formation de ces marchés.

 

   En occultant précisément ce rôle, les économistes fondateurs de l'économie politique peuvent ensuite présenter l'économie qu'ils professent comme une alternative bienvenue aux pratiques de rapines violentes d'Etats kleptomanes. Cette présentation que l'on pourrait qualifier de marxiste ne reflète pourtant pas toute la réalité. Il y a de la part de ces économieste, à commencer par Adam SMITH l'espérance de voir concrétiser une vision utopique de l'économie et de la société : en présentant une Main Invisible, une Providence pacifiant les relations entre les hommes, de par leurs échanges, il y a comme une volonté de promouvoir d'autres moyens que la violence captatrice de concentration de richesses. En rejetant des formes d'échanges comme le troc vers le passé (et en lui donnant la connotation de méthodes barbares et peu efficaces de commercer), ils présentent le marché permis par la monnaie circulante comme le futur, celui des meilleurs mondes possibles. Hélas, la confusion entre cette utopie et des intérêts bien compris d'entrepreneurs autant avides (sinon plus) que par le passé, ils obscurcissent cette part (gigantesque) de la réalité que les économistes marxistes auront bien des difficultés ensuite à faire percevoir.

 

David GRAEBER, Dette, 5000 ans d'histoire, Editions Les Liens qui Libèrent, 2013. Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 16:50

    Les hommes (et les femmes) sont liés dans des relations d'entraides et d'obligations plus ou moins étendues dans le temps et dans l'espace, de manière plus ou moins nombreuses suivant les époques et les régions. Ils le sont dans une attitude envers la vie, optimistes ou pessimistes, joyeux ou tristes, expansifs ou réservés, où les obligations sont perçues comme autant de liens chaleureux ou autant de contraintes. Ils le sont entre voisins proches ou voisins lointains, et de manière si caractéristique de l'espèce humaine, envers leurs amis (du moment) comme envers leurs ennemis (du moment).

De nos jours, la monétisation des relations humaines nous fait voir la dette sous le jour plus de la contrainte que de la joie du don et du "contre" don. Le cacul minutieux des débits et des crédits individuels a tellement envahi notre vie quotidienne d'occidental, et notre mentalité, que nous avons peine à imaginer d'autres rapports humains, et encore plus un monde où la monnaie n'existe pas, même si l'échange existe lui (comme de tout temps). Le mot dette s'est chargé lui-même de sens péjoratif, en tout cas de connotation (devenue complètement) négative. Si de nos jours, il a une signification presque uniquement financière, il n'en a pas toujours été ainsi et plus encore, c'est la dette du sang, la dette de l'honneur qui était la plus originellement répandue.

 

    Les réseaux d'entraides et de solidarité entre les âges, les sexes et les conditions sociales possèdent des sens très différents suivant les époques, les lieux et les condition sociales. L'histoire de la dette est bien plus ancienne que celle de la monnaie, de même que l'histoire des dettes du sang ou de l'honneur est plus ancienne (et plus longue) que celle des finances. Dettes "affectives", dettes "mystiques" (envers les dieux et le Ciel), dettes de sang, dettes d'honneur, tissaient des liens plus ou moins forts entre membres d'une même parentèle ou d'une même tribu (ce qui revenait souvent au même) à une échelle où le nombre de personnes liées étaient bien plus restreint que de nos jours.  

Toutes ces dettes ont un contenu à la fois politique social et économique. Les endettements s'effectuaient souvent au prix de la liberté et de celle des enfants et des membres de sa propre famille, et ceux-ci formaient une trame où chacun pouvait être à la fois débiteur et créditeur, bien entendu dans des directions (de classe, de sexe, d'âge) différentes. Chacun faisait partie de toute une chaîne de dettes, à la fois endetté et créancier, sa situation variant du tout au tout suivant l'endroit où il se situait.  C'est encore le cas aujourd'hui, même si, du moins dans certaines contrés, les relations sociales semblent moins marquées par cela. Une sorte de course entre les dettes à payer et des créances à recouvrir semble s'instituer du bas en haut de l'échelle sociale, de même que l'existence de dettes pousse les hommes à rechercher ailleurs des sources de richesses leur permettant de les rembourser, tout en s'enrichissant...

 

       Toutes ces formes d'endettement et de remboursement de la dette donnaient, donnent aux divers conflits une orientation et une intensité très différente.

       Elles font partie, souvent, de conflits économiques intensifs qui possèdent une coloration violente, psychologique très souvent (infériorité et domination), physique également. Plus, elles en constituent parfois le coeur. On peut même penser que sans les mécanismes toujours renouvelés de la dette, il n'y aurait jamais eu d'accumulation de richesses, et encore moins d'accumulation de capital. 

 

    Si l'historiographie de la dette se concentre souvent sur le sort des endettés ou les mécanismes de crédit (monétaire), il faut aussi s'interroger sur le destin des richesses captées, et singulièrement, à notre époque, sur la destinée de ces richesses. Les créanciers sont relativement avares d'histoire d'utilisation des produits de la dette, appelées d'ailleurs souvent rentes, et de nos jours, on peut se demander si le remboursement des dettes a réellement une utilité sociale. Une histoire économique des circuits de la dette et de la créance peut éclairer l'histoire économique tout court, et même l'histoire tout court... Les impasses du capitalisme actuel proviennent peut-être précisément d'une mauvaise utilisation des fonds collectés au travers de ces circuits.

 

     Sociologiquement, le processus d'individualisation des relations (avec l'évolution de la structure des familles) est sans doute à mettre en parallèle avec l'évolution vers d'autres cosidérations des dettes mutuelles...

 

    Autre facette, et non la moindre, les religions parlent, et souvent abondamment, de la dette. Jusqu'ici les lectures des textes fondateurs des religions ont plutôt considéré les multiples passages sur la dette comme des illustrations sur les prescriptions morales. Peut-être pourrait-on se livrer à une autre lecture, prenant ces passages pour ceux qui "parlaient" le plus aux fidèles et futurs fidèles... Il semble bien que des aspects révolutionnaires des nouvelles religions qui surgissent de temps à autre, suivant les circonstances propices, soient liées à l'existence de dettes importantes voire écrasantes sur toute une partie de la population réceptrice. La question de prêt, celle du remboursement ou non des dettes, semble bien être un bon vecteur de popularisation de la nouvelle parole divine. Quoi de plus exaltant que la persepective d'un Paradis, ouverte préalablement bien concrètement par l'effacement des dettes? Si (c'est le cas) les religions qui prônent ce genre d'action à leur origine ne le font pas longtemps après, car après tout, se forme alors une classe nouvelle de créanciers... En tout cas, la question du prêt à intérêt, de l'usure est au centre de nombreuses prédications. On pourrait même écrire qu'une religion qui se respecte doit avoir un discours sur la dette, pour délier/lier de nouvelles relations socio-religieuses... Les discours sur la charité sont souvent liés à la dette. 

 

    Autre facette encore, autre type de conflit, il y a interaction flagrante entre politique fiscale et politique de crédit, tant dans l'Antiquité que dans l'époque contemporaine. 

 

   Les dettes de guerre sont souvent considérées comme source de marasme économique, surtout pour celles qui durent de nombreuses années. De même, des guerres sont entreprises pour se débarrasser de dettes ou pour en faire contracter.

L'histoire de la constitution du marché, bien avant l'amorce d'une forme ou une autre de capitalisme, est très liée à la marche d'armées nombreuses en longues campagnes. La dette est un des vecteurs de ces marchés-là, conçus pour l'approvisionnement des troupes en matériels, en nourritures, en armes et en guerriers ou en soldats. 

 

   Tout cela fait autant d'angles d'attaque pour une étude de la dette en tant qu'élément conflictuel, mais aussi de coopération, dans les sociétés humaines.

 

 

    Charles MALALOUD indique, dans ses études anthropologiques, que "dans les langues européennes modernes (...) apparait (...) l'étroite parenté entre les formes du verbe "devoir", qu'il s'agisse de l'obligation proprement dite ou de l'oblogation comme probabilité, et celles qui signifient "être en dette". Cette parenté se manifeste tantôt dans le fait que "devoir" employé absolument est l'équivalent de "être redevable, être en dette" avec, le cas échéant, un complément substantif qui indique en quoi consiste la dette ("je dois cent francs") ; tantôt, dans le nom même de la "dette", qui, de façon plus ou moins perceptible pour le locuteur non étymologiste, dérive du verbe "devoir" : la dette, c'est le dû, ce qui est porté au "débit", le terme français "dette" continue le latin debitum qui lui-même, participe passé de debere, "devoir", s'emploie au sens de "dette".

L'auteur donne en exemple ce qui se passe dans les langues germaniques, et plus encore, dans de plus grands développements, dans les langues indo-européennes, (dans notamment le livre collectif qu'il dirige, Lien de vie, noeud mortel. Les représentations de la dette en Chine, au Japon et dans le monde indien, Editions de l'EHESS, 1988), pour montrer les liens forts, mais pas forcément universels, qui relient le phénomène de l'endettement à la vision du monde, à la vision de la place de chaque individu dans le monde, à sa place réellement occupée dans la vie quotidienne... comme dans les structures économiques, sociales et politiques. Même si la place des langues indo-européennes est centrale dans le monde occidental (mais pas partout), ce qui induit des relations particulières entre dette et devoir, sur les plans moraux comme matériels, la dette comprise dans ce sens n'est pas un fait universel. "L'analyse des faits chinois et japonais, par exemple, telle qu'elle est conduite par Viviane Alleton et Jacqueline Pigeot, respectivement, dans le volume collectif lien de vie, noeud mortel, montre que, dans ces langues, l'expression du devoir moral ou social de même que la modalité du déontique sont sans rapport avec les termes qui nomment la dette matérielle." Plus, dans le sanscrit, où "on s'attend à trouver des connexions du même type que celles que nous avons remarquées dans les langues romanes, les langues germaniques, les langues slaves, en grec. En fait, le nom sanscrit pour "dette" est sans rapport étymologique d'aucune sorte avec une racine verbale qui signifierait "devoir" ni avec les substantifs qui désignent les différentes formes de l'obligation. En revanche, ce qui se manifeste avec netteté dans la pensée indienne, c'est l'idée d'une "dette" originaire qui rend compte de certaines des grands devoirs auxquels l'homme est astreint". 

En considérant le sanscrit comme relativement ancien et les différentes variations des relations entre dette matérielle et devoir moral, on pourrait penser que le lien très fort entre ces deux éléments est relativement tardif.

Doit-on penser que la présence très forte de ce lien dans les langues qui ont des liens de parenté, à l'intérieur des langues indo-européennes, dans l'Antiquité notamment, résulte d'une évolution qui lie de plus en plus la dette à un devoir moral?

 

    David GRAEBER, dans une étude magistrale (Dette, 5000 ans d'histoire) évoque l'histoire économique de la dette sur le long terme, son rôle dans les échanges non-marchands et marchands, dans la formation du capitalisme et dans le fonctionnement même du capitalisme, ceci de sa naissance à nos jours... Pour voir clair dans cette histoire économique et dans les liens qui se sont tissés depuis des centaines de génération entre le devoir moral et la dette matérielle, il faut replacer tous les récits fondateurs de l'économie moderne et contemporaine dans leur contexte, et décortiquer les mythes sur lesquels nous vivons auhjourd'hui.

De même que le mythe du péché originel imprègne notre vision des relations entre hommes et femmes et même de la nature des relations sexuelles, le mythe de la dette morale ou de la moralité de la dette obère notre perception sur la nature des relations monétaires, et par là des relations économiques.

Toutes les catégories économiques sont à repenser, et tous les mythes libéraux et également marxistes (il y en a là aussi...) doivent être revisiter, devant l'ampleur de la crise multiforme qui traverse aujourd'hui le monde entier.

 

   A l'époque contemporaine, la dette se trouve au centre des relations économiques. D'abord la dette des pays du Tiers-Monde, puis aujourd'hui la dette publique de tous les Etats comme la dette privée se trouve au coeur du fonctionnement du capitalisme financier. Les mouvements de plus en plus spéculatifs des produits de la dette, elle-même l'objet de plusieurs marchés qui excellent dans ce domaine, vont jusqu'à menacer la survie même de tout le système, crises après crises. Le surdendettement semble parfois le moteur du fonctionnement économique : la dette, malgré les divers plans de remboursement, semble devoir ne jamais se tarir, au gré des réévaluations et des manipulations des taux d'intérêts. Cela se traduit par un appauvrissement de catégories de plus en plus large de populations et une concentration de plus en plus dantesque des richesses aux mains de catégories privilégiées de population, celles-là même qui se trouvent largement aux commandes des divers appareils administratifs et financiers. 

    Cet état des faits - générateurs de conflits sociaux de plus en plus violents, et de dissociations sociales - provoque la montée d'une contestation générale, même de la part de partisans du capitalisme - des mécanismes (pas seulement) de la dette financière. De crises en crises de plus en plus brutales, le système financier semble destiner à se pérenniser au prix de plus en plus de gaspillages de tout ordre : gaspillages humains (chômage, entre autres), gaspillages énergétiques,  gapillages... financiers, faute d'organismes étatique ou supranational (l'autorégulation n'étant vraiment pas possible...) chargés de le réformer ou d'en faire tout simplement la révolution. Faut-il attendre l'effondrement massif (les grands changements climatiques qui s'annoncent se chergeront sans doute de réponde à cette question...) et définitif de tout une civilisation pour opérer le bouleversement nécessaire, non seulement au niveau technique, mais également au niveau moral?

 

ECONOMIUS

 

Corrigé (en ce qui concerne le caractère universel du lien entre devoir et dette) le 30 janvier 2014.

 

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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 09:31

         Les activités privées et publiques de renseignement constituent une importante part de l'économie, mais il faut distinguer bien entendu les activités civiles commerciales (énormes mouvements de capitaux liés à la publicité, qui ressortent sans doute plus à l'économie de la communication, mouvements liés aux sondages et autres enquêtes d'opinion, commeerciales, sociales ou politiques), des activités militaires "discrètes" de recherche.

     Ces dernières, qui nous intéressent tout particulièrement ici, prennent de plus en plus d'importance, car elles sont liés également aux activités privées d'espionnage commercial ou industriel... Dans beaucoup de pays, se renseigner sur la technologie est devenu aussi important que d'enquêter sur les armées des ennemis ou des alliés. Comme souvent la technologie est duale, toute information sur une technologie civile peut "cacher" une autre information sur une technologie militaire (électronique, informatique, nanotechnologies, biologie...). Entrent dans cette catégorie, tout l'ensemble des efforts déployés afin de pouvoir copier les technologies des concurrents ou ennemis, qu'ils soient civils ou militaires...

Constater l'importance de ces activités n'est pas forcément être capable de peser leur poids, car la plupart des organismes de renseignement liés à la défense ou même liés aux très grandes firmes gardent "discrets" leur budget. On peut soupçonner que ces activités, supportées par toute une technologie coûteuse, partagent certaines caractéristiques avec les industries de défense. Regarder du côté des chiffres officiels est utile, et il faut le faire, mais ne donne sans doute qu'une faible idée de l'impact économique du renseignement (d'ordre de la défense ou de l'industrie). Cet impact, difficilement mesurable donc, ne comprend pas seulement l'ensemble des "dépenses" de renseignement, qui alimente une partie de la technostructure du complexe militaro-industriel ou une partie des de celle de nombreuses entreprises ayant des activités de renseignement. Il faudrait tenir aussi des effets induits, au niveau économique, par la dissémination illégale des technologies. Il daudrait effectuer des recherches, écrit abruptement, sur la contribution des activités de renseignement au fonctionnement des économies, du capitalisme en général et même de son rôle dans la mondialisation, notamment par le biais des diffusions illégales de technologies. Quand on connait l'efficacité de la machine d'espionnage de l'Etat chinois, qui a fait de la copie une vertu, pour amorcer son économie capitaliste, l'étude en vaut la peine (Où est-ce une illusion?). Notamment, pour l'époque contemporaine, à la croisée des mondes bancaires, militaires et criminels. S'agit-il d'un simple parasitisme à la marge, ou d'une contribution essentielle?

 

    Pour ce qui concerne les dépenses des services de renseignement des Etats, le budget de ces services, écrit avec un certain humour Jacques BAUD, "fait l'objet, dans tous les pays, d'une discrétion particulière et le schiffres publiés sont le plus souvent le résultat d'estimation et d'extrapolation."

"Dans la plupart des pays, poursuit-il, le budget des services de renseignement est noyé dans celui de la défense ou de l'intérieur, et est le lus souvent regroupé dans une position définie en termes généraux. Par exemple, en Suisse, le budget du renseignement est compris dans la position "Travaux d'état-major", relativement peu explicite. En outre, ces budgets comprennent une partie officielle - publiée -et une partie "noire" qui ne fait l'objet d'aucune publication. La ventilation de ces budgets pour les différentes activités des services est le plus souvent secrète." Il signale qu'en octobre 1997, pour la première fois, la CIA rendait public le montant du budget alloué à la Communauté du Renseignement en 1996 (26,6 milliards de dollars). "Mais la ventilation de ce montant reste classifiée et les chiffres publiés sont basés sur des estimations."

"Outre ces budgets secrets, la plupart des pays entretiennent des "budgets noirs", qui échappent à tout contrôle parlementaire et permettent de financer des projets sensibles ou hautement confidentiels. C'est par ces budgets que la CIA a financé - en collaboration avec le Département de la Défense - les programmes d'avions et de navires furtifs". 

   Depuis la fin de la guerre froide et l'apparition de nouvelles formes de menaces (prolifération nucléaire et chimique, trafic de toutes sortes, terrorismes...), les besoins en renseignements se sont fortement accrus. "Toutefois, estime jacques BAUD, ces besoins ne devraient pas se traduire par un accroissement des budgets dévolus au renseignement", ce dont nous doutons vu la vaste réorientation de nombreux organismes de renseignement vers des informations de nature économique. Si de nombreuses menaces ne peuvent effectivement plus être surveillées par des moyens techniques, comme les satellites, mais requièrent davantage de renseignement humain, "qui est environ sept fois moins coûteux", ce qui est assez logique, les énormes moyens déployés pour l'espionnage économique entre pays occidentaux, en revanche, vont plutôt en sens inverse. Notre auteur écrit lui-même que "jusqu'au début des années 90, 40-50% du budget de l'Intelligence Community (USA) était alloué au renseignement sur l'URSS et ses pays satellites.

Depuis le début des années 90, cette part est tombée à environ 20%, tandis qu'environ 2/3 du budget est consacré au renseignement économique et technologique. Dans les pays de l'ex-Traité de Varsovie, l'estimation du budget de renseignement était rendue difficile :

a) par l'imbrication des différents organes de l'Etat dans la collection de renseignement ;

b) par l'étroite interdépendance des organes de sécurité et des organes de renseignement."

Que dire à cet égard, sur l'évolution des organismes de renseignement des pays développés...

 

Jacques BAUD, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 1998.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 13:01

     L'énergie nucléaire, énergie la plus récemment domestiquée (entièrement?) par l'homme, connue après la découverte de la radioactivité à la fin du XIXe siècle, n'est développée pour le tissu industriel et pour l'économie en général, qu'après les premières utilisations militaires (Bombes atomiques). La possibilité de maitriser la réaction en chaîne atomique à des fins de production énergétique ne concerne que la production d'électricité dans un premier temps, suivie de peu par d'autres applications (dont médicales et propulsions de sous-marins).

Sa croissance globale, depuis les années 1950, en URSS, aux États-Unis, en France et au Royaume Uni lui permet d'assurer de nos jours 15% de l'électricité produite dans le monde, soit presque autant que les centrales hydroélectriques développées elles, dès le premier tiers du XIXe siècle. En 2005, seuls 31 pays disposent de centrales électronucléaires. Plusieurs d'entre eux, pour des raisons relatives à la sécurité et (mais pour une moindre part) d'environnement, qui maitrisent cette énergie, ont décidé récemment de l'abandonner. Mais la construction de centrales nucléaires se poursuit dans les nouveaux pays développés comme la Chine et l'Inde, et l'énergie nucléaire est encore considérée à la fois pour son prestige, son couplage à un appareil militaro-industriel et ses potentialités fortes (en comparaison d'autres sources de production d'électricité).

 

Une "haute technologie"...

   Michel BATTIAU, à la suite de beaucoup d'autres auteurs, constatent que "la filière électronucléaire relève de la haute technologie à tous les stades, qu'il s'agisse de conditionner les matières fissiles qui seront introduites dans le réacteur et que l'on désigne souvent du terme de "combustible" par analogie avec les centrales thermiques classiques alors qu'il n'y a pas de combustion au sens propre du terme, ou de piloter la centrale et de gérer les déchets. La grande majorité majorité des centrales actuellement en service utilise de l'uranium qualifié "d'enrichi", parce que l'on y a artificiellement augmenté la proportion de l'isotope 235." Il y a donc avant même son introduction dans le réacteur, à l'instar d'une distillation du pétrole brut, des opérations complexes, situées en amont de l'industrie nucléaire. "Les usines d'enrichissement revêtent un caractère sensible dans la mesure où à l'aide des mêmes techniques on peut produire de l'uranium très enrichi susceptible d'être utilisé à des fins militaires." 

"La complexité de la filière rejaillit sur ses caractéristiques économiques. Elle est coûteuse en investissements car il est évident qu'il est préférable de construire des centrales de grande capacité pour amortir les coûts fixes entrainés par la mise en place de tous les dispositifs de surveillance, de pilotage et de protection des installations, etc. La compétitivité économique du KWh nucléaire prête à discussion car tout dépend des coûts des combustibles brûlés dans les autres grandes familles de centrales thermiques, à savoir celles qui utilisent le charbon ou les hydrocarbures. Pour ces centrales dites à flamme le prix du combustible est l'élément crucial d'autant qu'il pourrait encore être majoré s'il fallait prendre en compte l'achat éventuel de quotas de carbone au cas où la législation deviendrait contraignante dans ce domaine.

Dans le cas du nucléaire le prix de l'uranium est un élément de beaucoup plus faible importance. L'essentiel des coûts est représenté par le montant des investissements nécessités par la construction de la centrale et de tout ce qui l'entoure. L'amortissement de ces investissements est évidemment fonction de la durée de vie estimée de la centrale. Il faut aussi tenir compte d'une autre donnée économique qui est ce que l'on appelle le taux d'actualisation. Si l'on veut comparer deux possibilités d'investissements, il faut faire la somme de tous les revenus qu'ils sont susceptibles de produire au fil du temps. Quand on fait la somme de tous les revenus attendus, il faut les minorer en fonction des délais nécessaires pour leur obtention (...). Une autre question qui suscite les débats est évidemment celle du coût de la gestion des déchets (ceux-ci ayant des durées de vie parfois très longues...) et des frais entrainés ultérieurement par le démantèlement des centrales parvenues au terme de leur exploitation. Des provisions (comptables) sont en principe constituées à cet effet mais il est bien difficile d'en fixer le montant réellement nécessaire s'agissant d'opérations qui interviendront dans plusieurs décennies. 

 

Une énergie à importants risques et à grandes perspectives sur le long terme

L'énergie nucléaire apparait en tout étant de cause comme une filière très capitalistique qui ne peut être le fait que de grandes entreprises technologiquement évoluées et capables d'investir à très long terme. Leur potentiel financier et technologique en fait des acteurs puissants de la promotion de cette énergie.  La conscience de vivre une grande aventure technique et scientifique où de nouveaux développement encore plus prometteurs apparaissent sans cesse possibles est un élément très mobilisateur pour tous ceux qui s'engagent dans cette aventure. Cela développe une culture de la performance dont il ne faut pas sous-estimer l'importance et les dangers si elle conduit à trop de confiance en soi. De ce point de vue l'existence d'autorités de contrôle extérieures au monde des acteurs directs de la filière apparait incontestablement comme un contrepoids indispensable et ce dans l'intérêt même de cette sources d'énergie car cela permet d'éviter les imprudences dont les conséquences se retournent ensuite contre elle."

Si l'auteur, par cette présentation bien ampoulée, fait référence aux multiples accidents nucléaires plus ou moins graves et aux incidences sur l'environnement, sans doute faut-il avoir un point de vue plus critique. L'énergie nucléaire est sans doute une énergie dont la nature est bien plus lourde de menaces que les énergies qui l'ont précédé. Nous ne savons pas encore maitriser la radioactivité (et même les théories physiques ne sont pas très affinées encore pour le permettre) et la prise de risques sur l'ensemble des sociétés, sur l'humanité et même sur la vie donne parfois le vertige.  Mais comme les calculs économiques actuels sont des calculs à court terme, et que les décisions sont prises sous le feu de l'urgence d'une compétition qui est aussi militaire, les conséquences à moyen et long terme ne pèsent pas très lourds sur les décisions de développer cette énergie.

 

Succès et revers

   Michel BATTIAU met justement en perspective, avec l'étude historique de cette filière, les succès et les revers de l'énergie nucléaire dans les cinquante dernières années. Sans remonter aux conflits entre alliés dans la course aux savants atomistes, dont ceux conservés par l'Allemagne nazie, il décrit certaines péripéties, depuis les années 1950 :

- Après le coup d'envoi en 1953 par le Président Eisenhower (discours "Atome for peace"), le développement de la filière nucléaire débute. Les Américains possèdent alors la maitrise de toute cette filière et espèrent vendre au reste du monde leur technologie tout en contrôlant ses possibles applications militaires. Ils emploient alors pour deux types de centrales de l'uranium enrichi et de l'eau lourde, laquelle sert à la fois de modérateur pour une réaction nucléaire contrôlée et de fluide caloporteur. Ces réacteurs REP (Réacteurs à Eau Pressurisée) constituent le premier d'entre eux. Mis au point par General Electric, cette entreprise l'oppose au réacteurs REB (Réacteurs à Eau Bouillante) de la firme concurrence Westinghouse

L'avantage des Américains résident alors dans le fait que la taille de leur marché intérieur permet de faire jouer les économies d'échelle (ce qui n'est pas propre à l'industrie énergétique d'ailleurs) grâce à la construction d'un grand nombre de centrale de même type.

- D'autres pays technologiquement évolués se lancent dans cette aventure dès les années 1950 et s'efforcent de développer leurs propres technologie : le Royaume Uni, la France, le Canada et l'URSS. Comme les trois premiers ne disposent pas de production d'uranium enrichi en quantités suffisantes et que les Américains refusent de le leur vendre, ils se tournent vers d'autres types de centrale, des centrales à uranium naturel qui utilisent d'autres fluides modérateurs et/ou caloporteurs.

Jusqu'en 1970, le Royaume Uni produit même plus d'électricité nucléaire que les États-Unis grâce à ces centrales utilisant le graphite comme élément modérateur des neutrons et du gaz carbonique comme fluide caloporteur.

La France met en chantier des centrales techniquement différentes mais fonctionnant selon le même schéma. Une vive rivalité met aux prises le CEA (Commissariat à l'Énergie Atomique) qui oeuvre pour de telles centrales et EDF qui préfère pour des raisons économiques les modèles américains. Ce conflit est finalement arbitré au sommet de l'État sous la présidence de Georges POMPIDOU en faveur d'EDF. Cette technologie est progressivement "francisée", car les firmes françaises qui l'acquièrent la perfectionnent. Dans la terminologie française, les centrales à uranium naturel sont qualifiés de "première génération". Celles dérivées des filières américaines forment la '"seconde génération", formule trompeuse car il n'y a pas de filiation technologique pure entre elles. La France espère reprendre le leadership technologique (car beaucoup de ces ingénieurs estiment que les premiers travaux de la radioactivité des CURIE donnent à la France la figure de pionnière en la matière, figure qu'elle avait encore en 1939...) en étant la première à lancer à grande échelle une "troisième génération" qui aurait été celle des surgénérateurs (surrégénérateurs en fait, mais le mot est passé dans le langage...). Des centrales qui, par irradiation d'uranium 238 produisent du plutonium 239 supérieur à l'uranium 235 (ou du plutonium 239), pour faire fonctionner le réacteur. Un prototype est lancé, Phénix, suivi d'une centrale destinée à valider en grandeur réelle cette filière, SuperPhénix, à Creys-Malville, utilisant le sodium comme fluide caloporteur. Connectée au réseau en 1986, malgré les oppositions écologistes, elle connait de très nombreux problèmes techniques. Finalement le pouvoir politique, en 1997 (Lionel JOSPIN) arrête le fonctionnement de cette centrale, répondant à la demande du parti écologiste, parti de sa majorité parlementaire.

L'Union Soviétique se lance également dans la construction de centrales en développant ses propres filières. Les centrales font alors appel à de l'uranium enrichi et emploient également de l'eau sous pression. La plus grande différence par rapport à celles construites dans les pays à économie de marché est le fait que le bâtiment contenant le réacteur n'est pas logé dans une enceinte de confinement, qui représente une précaution coûteuse mais précieuse. La confiance aveugle dans la technologie au sein d'un État où toute forme d'opposition est bannie l'amène à négliger cette disposition dont l'absence est finalement catastrophique.

- Ce sont finalement les filières à eau pressurisée et bouillante qui se sont imposées de par le monde. La première des deux représentait en 2005, près de la moitié des réacteurs en service dans le monde. Si l'on ajoute les réacteurs à eau bouillante et ceux construits par les Soviétiques selon leurs propres technologies, on atteint 85%. Ces filières ne sont plus dominées de manière écrasante par des firmes américaines. La firme française Areva, la firme russe Rosatom, figurent parmi les plus grands acteurs mondiaux dans cette industrie de même que les japonaises Hitachi, Mitsubishi ainsi que Toshiba qui a repris les activités nucléaires de Westinghouse en 2006. 

- Si dans les années 1950 et 1960, les centrales sont construites uniquement dans des pays technologiquement développés, dans les quinze années suivantes le nombre de pays producteurs double et dans les années 1970 puis la première moitié de 1980, le nucléaire se développe aussi dans des pays peu pourvus en énergies fossiles (Belgique, Suède, Suisse) , puis ensuite, dans des pays qui rejoignent l'ensemble des pays développés dans tous les continents (notamment Chine, Brésil, Mexique, Afrique du Sud...). Si dans les années 1990 et 2000 moins de centrales se construisent, la montée en charge des centrales construites dans les années précédentes augmente fortement la production d'électricité d'origine nucléaire. 

- Le premier choc pétrolier de 1974, encourage les initiatives des États dans ce sens. En France plus qu'ailleurs, notamment en proportion, car en 1986, elle assure 20% de la production mondiale. 

- A l'inverse, une série d'accidents nucléaires spectaculaires - Three Mile Island aux États-Unis en 1979, Tchernobyl en Union Soviétique en 1986 et tout récemment au Japon (le tsunami balayant les centrales), freine de nombreux programmes de développement de l'industrie nucléaire, même si l'effet de certains coups d'arrêts ne se fera sentir que plus tard. L'énergie nucléaire a connu aux cours des années récentes une expansion très rapide dans les pays nouvellement industrialisés ou "émergents". Entre 1986 et 2005, la production cumulée de la Chine, de l'Inde, de la Corée du Sud et de Taïwan est passée de 60 milliards de kWh à 259 milliards, soit de 4% du total mondial à près de 10%.

 

Une situation nouvelle

    Notre auteur poursuit, après avoir détaillé ce qui différencie l'organisation de la filière nucléaire dans différents pays, dans la situation actuelle :

"Le contexte actuel est en un sens plus que jamais celui de la controverse. Les opposants au nucléaire qui surfent sur l'essor des mouvements écologiques (comme si, dirions-nous les mouvements écologiques n'avaient pas été traversé dès le début par une opinion anti-nucléaire) insistent évidemment avec d'autant plus d'ardeur sur les risques issus de cette filière que les attentats du 11 septembre 2001 ont engendré de nouvelles inquiétudes. Les centrales actuelles, les centres de stockage des déchets radioactifs seraient-ils à même de résister à des actions terroristes de ce type? D'un autre côté les partisans du nucléaire ont trouvé un nouvel argument dans la mesure où le nucléaire est un moyen de produire de l'électricité en émettant beaucoup moins de gaz à effet de serre que par l'utilisation des carburants fossiles. C'est lors de sa construction que la centrale électronucléaire provoque des rejets de CO2 (gaz carbonique), par le biais de la fabrication et de l'acheminement des matériaux nécessaires." L'auteur ne mentionne pas l'eau des fleuves ou des lacs nécessaire au refroidissement des centrales et les rejets dans les cours d'eau d'eau chaude, mais de toute façon "la liste des arguments pour ou contre pourrait être allongée indéfiniment."

"En fait la principale question revient à choisir entre les types de risques qui semblent les plus insupportables par une société car aucune solution n'en est complètement exempte". (...) "L'un des effets heureux de ces controverses est qu'elles incitent les acteurs de la filière nucléaire à rendre leurs installations encore plus fiables puisqu'ils se savent exposés à de vives critiques à la moindre défaillance. C'est dans ce contexte qu'Areva, l'acteur majeur (de la filière dans le monde entier) s'efforce de vendre son réacteur dit de la troisième génération, l'EPR (European Pressueized Reactor). Il ne s'agit pas à proprement parler d'un nouveau type de centrale mais d'une amélioration de la filière à eau pressurisée. (...) le premier réacteur de type EPR, commandé en 2003, actuellement en construction en Finlande, devait entrer en service vers 2010-2011. En fait, des retards sur le chantier dus à des problèmes de génie civil", joints à des oppositions sur la politique énergétique ne permettent pas actuellement de dire quand et si elle fonctionnera. Un réacteur de ce type devrait être construit à Flamanville, en France.

"Le nucléaire ne réunit pas sur son nom le consensus unanime que l'on observe, du moins dans les déclarations officielles, à propos des énergies renouvelables. Il faut rappeler que ces controverses se retrouvent à l'échelle de l'Union Européenne puisque la politique des différents pays vis-à-vis du nucléaire est extraordinairement contrastée allant du bannissement à une préférence affichée. Une structure communautaire existe dans le domaine nucléaire. (La Communauté européenne de l'énergie atomique, Euratom) est issue d'un traité signé à Rome en 1957, (...) en même temps que celui créant le "Marché commun". Mais l'Euratom, qui devait créer un marché commun du nucléaire 'na jamais exercé le rôle essentiel que lui conféraient les textes. Ils donnaient en effet à la communauté des compétences aussi bien pour développer la recherche dans ce domaine que pour veiller à l'approvisionnement équitable et régulier des membres en minerais et combustibles nucléaires. Un centre de recherche nucléaire placé sous l'égide d'Euratom a certes été édifié à Ispra, dans le nord de l'Italie, mais il demeure une structure d'importance très modeste. (...)".

 

Les perspectives à long terme

   Michel BATTIAU souligne longuement les perspectives à long terme dont nous pouvons citer :

- la mise au point de surgénérateurs de "quatrième génération", tirant les leçons des difficultés de fonctionnement de Superphénix. "Cette nouvelle filière apparait particulièrement complexe mais son avantage principal est en quelque sorte de supprimer le problème des réserves d'uranium puisqu'elle permet de valoriser l'isotope 238 qui constitue 99% du matériau extrait du sous-sol, sans compter que l'on peut aussi tirer parti du thorium qui contient lui aussi un isotope fertile.

- l'utilisation des centrales pour produire autre chose que de l'électricité : la production de vapeur à très haute température peut servir à l'exploitation de gisements d'hydrocarbures lourds.

- la production de l'énergie non à partir de la fission des atomes mais de leur fusion (sur le modèle des bombes thermonucléaires), qui dégage énormément plus d'énergie. Les partisans de cette filière, à condition que l'on parvienne à amorcer une fusion et à l'entretenir de manière contrôlée, opération délicate, "avancent le fait que la fusion dégage moins de particules radioactives que la fission et que, puisqu'elle est difficile à obtenir, elle ne risque pas de s'emballer. Le moindre incident devrait conduire à son interruption." Les difficultés sont considérables et une grande partie du monde de la physique se passionne sur les essais, dans des centres de recherche, de plasma ou de champs magnétiques, comme dans le centre de Cadarache en France, de Culham en Grande Bretagne. Des centres de plus en plus grands sont consacrés à cette recherche : le projet ITER (international Thermonuclear Experimental Reactor)  est conçu pour tester la faisabilité d'un processus de fusion. 

 

Le fonctionnement de l'industrie nucléaire

      Dominique FINON, directeur de recherches au CNRS et directeur du Laboratoire d'Analyse économique des Réseaux et des Systèmes énergétiques (qui regroupe trois équipes d'EDF Recherche et Développement, du CIRED-CNRS et de l'université Paris-Sud), analyse la force et l'inertie de la politique nucléaire française, co-évolution de la technologie et des institutions.

"L'industrie électrique française est présentée comme l'exemple de la maitrise économique et industrielle de la technologie électronucléaire. Une soixantaine de réacteurs ont été construits entre 1970 et 1998 et produisent 80% de l'électricité du monopole électrique national à un coût compétitif : un cycle du combustible complet a été développé ; l'industrie nucléaire française se positionne aussi en leader sur le marché mondiale et la recherche-développement nucléaire reste très active. Dans les autres pays industriels, les coûts ont connu des hausses radicales et les entreprises électriques ont dû limiter leurs investissements trop risqué en équipements nucléaires dans un contexte rendu difficile et incertain par les contraintes d'acceptation sociale de la technologie."

Cette présentation indique au moins deux choses : la France est la seule qui dépende à ce point de l'électricité d'origine nucléaire et le consensus sur cette énergie, s'il a jamais existé dans la société prise globalement, est mis à mal pour de multiples raisons.

"Cette réussite est attribuable à l'existence d'une configuration institutionnelle appropriée pour accompagner les apprentissages technologiques associés à toute innovation radicale, complexe et de grande taille portant sur un horizon lointain : un soutien politique fort, l'existence d'un monopole électrique national doté d'une capacité d'ingénierie importante, une industrie de construction électromécanique concentrée bénéficiant du monopole des commandes publiques, une agence publique de R&D fortement légitime, un mode de contrôle de la sûreté nucléaire imbriqué dans les organismes de promotion. Mais le pari n'était pas nécessairement gagné puisqu'en Grande-Bretagne, un système national d'innovation (SNI) nucléaire de caractéristiques voisines a conduit à un fiasco industriel. 

La question du devenir du SNI nucléaire français se pose pour plusieurs raisons : étant donné la jeunesse du parc des réacteurs, le besoin d'équipement et de technologies pour la production électrique française est très limité d'ici 20 ans ; le marché mondial des réacteurs est probablement peu actif jusqu'en 2015-2020 malgré les apparences ; comme les institutions politiques et juridiques de la plupart des démocraties industrielles ont laissé remonter la controverse sur la technologie nucléaire et sur les implantations de réacteurs au sein de l'État, de même les institutions politiques françaises ont évolué et autorisent désormais la confrontation des points de vue sur les choix technologiques, industriels et économiques, choix qui contraint un peu plus la relance des investissements nucléaires, comme le montre l'exemple britannique depuis 1990." Pour un peu, on pourrait penser que l'auteur considère les institutions démocratiques comme un obstacle à un certain développement technologique...

"Mais la France a choisi de se démarquer de ce mouvement en maintenant l'essentiel de la structure monopoliste de son industrie électrique pour présenter son option nucléaire. Les performances technologiques  et industrielles passées entretiennent la "dépendance au sentier" institutionnel. Mais, face au risque d'isolement et à la globalisation des industries électromécaniques, les stratégies et les relations entre acteurs du SNI nucléaire français ont dû évoluer. Les décisions sont désormais négociées entre grands acteurs et font l'objet de plus de discussions dans la sphère publique ; la poussée technologique ne peut plus s'exercer de façon aussi puissante en raison des contrepoids sociaux."

  Avant une présentation en détail des conditions du développement de la filière nucléaire qui ne manque pas d'intérêt en soi, l'auteur émet les éléments de cadrage analytique, qui peuvent être utiles de manière générale, pour comprendre les tenants et aboutissants techniques et sociaux.

"En se situant dans le cadre conceptuel de l'économie évolutionniste et institutionnaliste du changement technique, l'analyse de l'évolution d'un SNI sectoriel le long d'un cycle de vie d'un secteur peut s'adosser à l'hypothèse de co-évolution entre la technologie et l'organisation industrielle. Au cours du cycle de vie d'une technologie il existe des effets de rétroaction qui engendrent un processus cumulatif orientant le changement technologique et organisationnel dans une direction donnée quand la technologie est exigeante en ressources de compétences, de capitaux et en durée. Les techniques émergent de formes d'organisation spécifiques, mais une fois en place, elles contribuent à entretenir la dynamique de ces formes d'organisation. Cette cohérence entre technologie et organisation industrielle s'efface lorsque le progrès des techniques ralentit ou stagne, que les besoins ne se renouvellent pas et lorsque change l'environnement économique et social de l'industrie qui a accompagné la diffusion de ces techniques.

Dans le cas des technologies de production électrique et des réseaux électriques, le déroulement de la trajectoire technologique est orientée depuis l'origine vers la croissance des tailles, la recherche d'économies d'échelle et l'amélioration des rendements. Cette trajectoire a été déterminée par l'organisation de l'industrie en monopoles intégrés. Il permettait le contrôle des risques d'investissement et la répartition des coûts de mise au point entre tous les consommateurs d'électricité via les tarifs. En retour la dynamique technologique a consolidé cette forme d'organisation et nécessité le développement de relations étroites entre équipementiers et entreprises électriques.

Au plan institutionnel, comme tout développement technique qui exige la mise en place de réglementations et d'institutions de contrôle pour organiser l'insertion des nouvelles technologies dans le marché (standards industriels) et assurer la sécurité de leurs usages, l'électronucléaire a été façonné par la "matrice" institutionnelle de chaque pays. Les styles administratifs déterminent la façon dont les fonctions de l'État sont organisées et séparées entre politique industrielle et promotion technique d'un côté et réglementation des techniques  de l'autre. Cette organisation institutionnelle est conditionnée par l'environnement politique et juridictionnel qui suscite le plus souvent une séparation de fonctions antagoniques, comme cela a été le cas de la plupart des pays industrialisés dans le domaine nucléaire au début des années 1970 entre promotion technique et régulation de la sûreté. La montée de l'opposition environnementaliste et des controverses technologiques autour de certaines innovations a entrainé l'ouverture politique et institutionnelle des processus décisionnels et réglementaires. Le décollage d'une nouvelle technique peut en être ralenti, voire enrayé, comme dans le cas du nucléaire dans de nombreux pays."

 

Un progrès technologique?

    Avant de poursuivre ce qu'écrit notre auteur, il convient tout de même de remonter à ce qu'il dit lui-même plus haut sur l'alimentation de la vie de la filière, à savoir les progrès constants dans la technique. Or au moins sur deux plans, la filière nucléaire souffre de handicaps majeurs. Comme l'ensemble de la communauté des physiciens en convient et même parfois  le souligne, aucun progrès notable depuis la Seconde guerre mondiale n'est intervenu dans la compréhension de la fission ou de la fusion, et surtout aucune avancée technologique n'existe dans la stabilisation des matériaux radioactifs. Transformer un élément radioactif en élément non-radioactif, au bout d'un processus d'exploitation de l'énergie dégagée reste un vieux rêve, comparable à celui de la transmutation du plomb en or des alchimistes. Or, une condition radicale du développement de l'utilisation de l'énergie nucléaire réside dans ce progrès tant attendu.

Le problème des déchets n'en est que plus lancinant, car les périodes de radioactivité se chiffrent souvent en milliers d'années... Par ailleurs, tous les progrès de sûreté des centrales se situent dans des efforts constants de confinement de la réaction nucléaire et de la protection de l'environnement immédiat, mais cela même dans des proportions relativement modestes, ce qui obèrent les conditions de travail (et donc de vie même, vu la nature du matériau utilisé) de tous les personnels présents dans une centrale (des techniciens en contact avec les matières radioactives aux pilotes de la centrale). Un des éléments-clés de cette contestation dont l'auteur semble se plaindre se trouve donc dans les lenteurs mêmes de la recherche scientifique dans le domaine nucléaire...

 

Une industrie à haut rendements capitalistiques... mis en question par le néo-libéralisme

    "L'organisation en monopoles électriques régionaux ou nationaux a donc favorisé le développement de la technologie électronucléaire qui constitue un approfondissement significatif de l'intensité capitalistique du secteur en permettant aux entreprises électriques de s'engager dans de grands investissements risqués et à long terme de retour. Mais dans les années 1980, l'émergence de la turbine à gaz moins "capital intensive" sous l'effet de la stagnation des autres techniques électriques et du blocage de la diffusion des techniques électronucléaires dans les pays industrialisés relâche le co-déterminisme, en ouvrant les choix d'organisation industrielle. Le mouvement de la libéralisation ds industries électriques qui répond à un changement radical de conception du rôle de l'État dans les industries de service public a été autorisé par ce changement technique concurrent de celui du développement électronucléaire.

Du fait de cette ouverture des possibles institutionnels, il peut y avoir inversion du déterminisme de l'organisation institutionnelle sur la technologie dans une dynamique de co-évolution de la technologie et de l'organisation industrielle et institutionnelle. De fait le déterminisme de la technologie sur les institutions s'est manifesté clairement lorsque la volonté de poursuivre sur cette trajectoire technologique a justifié la préservation de l'organisation industrielle et des institutions en place dans le secteur électrique. Ce déterminisme a pu jouer dans la mesure où l'organisation antérieure au plan industriel et réglementaire a fait preuve de son efficacité. Par contraste, là où il y a eu d'importants dysfonctionnements industriels dans la mise en oeuvre de la politique nucléaire comme en Grande-Bretagne, on n'a pas hésité à réformer radicalement les structures de l'industrie électrique pour introduire la concurrence, ce qui a détourné les entreprises vers des techniques concurrentes bien moins capitalistiques."

 

Dominique FINON, Force et inertie de la politique nucléaire française. Une co-évolution de la technologie et des institutions, dans États et énergie, XIXe-XXe siècle, Séminaire 2002-2006, Institut de la gestion publique et du développement économique, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2009. Michel BATTIAU, L'énergie. Un enjeu pour les sociétés et les territoires, Ellipses, 2008.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 22 mai 2021

 

 

 

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24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 09:24

          Ce livre de la fin des années 1970 est assez représentatif à la fois de l'atmosphère du secret qui entourait alors les affaires de l'électricité, notamment d'origine nucléaire (elles parlent de la nucléarisation d'EDF, d'ailleurs) et des oppositions fortes au développement de l'énergie nucléaire. Fruit d'un véritable travail journalistique comme on voudrait en voir plus souvent de nos jours, donnant la parole (souvent anonyme) à plus de cent personnes, membres d'Edf, fonctionnaires, industriels, syndicalistes, scientifiques, paysans, avocats, hommes politiques, écologistes et journalistes, ce livre a un certain retentissement à l'époque et constitue toujours un témoignage précieux de l'état des débats sur des questions dont les citoyens sont plus ou moins exclus. Les promoteurs du nucléaire se sont toujours réfugiés derrière un débat parlementaire, qualifié de démocratique, pour mieux s'opposer à une véritable prise en compte des opinions qui traversent la société française. Décrivant au fil des chapitres le tout électrique-tout nucléaire, le monstre EDF, la morgue technocratique et les attaques subies par ce colosse aux pieds d'argile, les deux journalistes, l'une à L'Unité, l'autre au Quotidien de Paris, montre l'état d'un organisme tentaculaire et pourtant pas si tout puissant que cela. 

 

L'identification Électricité-Énergie nucléaire-EDF

        Dans leur conclusion, nous pouvons lire : "(...) L'identification de l'Établissement à l'énergie atomique est devenue un dogme. Elle ne laisse pas de surprendre : l'acharnement hors du commun avec lequel Électricité De France a élaboré puis mis en place le programme nucléaire français étonne d'autant plus qu'elle laisse quelques plumes dans l'affaire. (...) 

En effet, EDF y perd à la fois du prestige et de l'argent. Elle expose au risque gravissime de ne pas livrer d'électricité, de ne pas remplir sa mission. Elle jongle, sur une corde raide, avec des milliards et se heurte à la contestation. Elle y perd aussi son unité : en façade, la voix officielle s'est durcie ; face à l'opposition, les réflexes de citadelle assiégée ont joué ; mais l'unanimité s'effrite, ses dirigeants continuent à affirmer que le choix nucléaire reste "la seule solution intelligente"... Il ne faut pas voir là de simples élucubrations, au contraire. Le programme Messmer décidé en 1974 coïncide parfaitement avec l'idéologie de l'entreprise. Il satisfait idéalement à la machine puissante qu'est EDF, à sa logique profonde : la taille croissante de ses équipements, la centralisation de sa production, son assurance de monopole proposant des solutions uniques. Elle n'a jamais failli ; le sentiment du devoir accompli - avec quel brio! - la protège de toute mauvaise conscience. Pourquoi le pays ne lui ferait-il pas confiance puisqu'elle a toujours réussi ce qu'elle entreprenait, puisque, grâce à elle, la France n'a pas manqué d'électricité depuis l'après-guerre?

Le pari nucléaire répond aussi à la foi dans le progrès partagée par des hommes qui paraissent réciter leur credo sans s'interroger. Pas de doute scientifique à EDF, mais des certitudes techniciennes. Et la griserie que procure l'exploit technique, la performance économique...

Depuis sa création, l'entreprise peut se vanter d'avoir accompli bien des tours de force. Mais elle est sortie de son strict rôle. Devenue à bien des égards la première autorité du pays en matière de politique énergétique, EDF se prend pour Énergie de France. ce dérapage, elle n'en assume pas seule la responsabilité. Pour la plus large part, la faute en incombe au Pouvoir. Tous les gouvernements ont fait la preuve de leur incompétence et de leur indécision, de leur incapacité à contrôler EDF et à l'aider à assumer sa mission.

Au nom du libéralisme économique, les pouvoirs publics ont plutôt tendance à encourager les princes de l'industrie, menacés seulement par une hypothétique nationalisation. L'établissement public doit marquer le pas ; l'évolution ne déplait pas au Pouvoir qui ne perd pas une occasion de dénigrer ses entreprises nationalisées. (...).

Ce qu'EDF a perdu en autonomie pourtant nécessaire; elle l'a regagné en puissance. Une puissance malsaine puisque le cancer technocratique y prolifère. la boulimie de l'entreprise risque bien de se retourner contre elle. les tâches y sont parcellisées à l'extrême : chaque ingénieur devient un spécialiste ignorant du travail de son voisin. EDF se déclare seule capable de proposer une synthèse sur tous les travaux qui concernent l'énergie nucléaire. Rien n'est moins sûr. retranchés derrière leurs certitudes, les technocrates ferment les yeux sur cet éclatement des connaissances qui grignote le dernier atout d'EDF contre la cartel nucléaire : sa capacité de maîtrise d'oeuvre.

Prestigieuse maison, EDF avait un garde-fou : sa mission de service public. notion vague et changeante. S'identifiant totalement à la Nation, l'entreprise n'est plus en mesure de faire la part du feu entre l'intérêt national et le sien propre. La limite est fragile, aussi délicate à fixer que celle qui sépare les besoins des consommateurs des nécessités de l'établissement. A partir d'une idée juste - produire une énergie la moins chère possible - EDF, de sauts de puce en sauts de puce, en vient à demander au pays un véritable blanc-seing, persuadée que le programme nucléaire, aujourd'hui hors de prix, sera rentable dans dix ans.

L'enthousiasme nucléaire d'EDF transcende le rationnel : malgré les problèmes majeurs qu'elle rencontre, elle refuse de renier le moindre de ses choix ; au contraire, elles appuie de plus belle sur le champignon comme le conducteur néophyte accélère devant l'accident. En cela, elle trahit sa volonté de puissance. Qu'une entreprise de sa taille, de son importance pour la bonne marche du pays, ne succombe pas à la tentation du pouvoir eût été étonnant. La crise du pétrole l'a fortifiée dans sa position de leader : l'énergie devient rare et ses détenteurs puissants. Riche de cette reconnaissance, EDF s'apprête à dominer l'atome. Plus fort que l'eau, plus dangereux que le feu. De ce combat prométhéen, elle n'est pas encore sortie victorieuse. Loin de là.".

 

  C'est par le détail de la structure et du fonctionnement de ce mastodonte, décrit surtout de l'intérieur - il faut lire les déclarations des responsables syndicalistes par exemple -, par la description des batailles de l'énergie (contre les Charbonnages, contre les technologies nucléaires concurrentes...), que ce livre reste actuel. Nombre des interrogations exprimées par les différents acteurs restent présentes, même si la situation économique, politique, sociale, n'est plus du tout la même aujourd'hui.

 

Frédérique De GRAVELAINE et Sylvie O'DY, L'Etat EDF, Alain Moreau, 1978.

 

Relu le 24 mai 2021

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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 17:45

   Énergie secondaire par excellence, non fossile en elle-même, l'électricité doit être produite par d'autres énergies (primaires), thermique, hydraulique, nucléaire, et dans chaque cas, son utilisation structure l'espace habité, villes, campagnes, terres cultivables ou non.

Pendant des siècles, seul le feu, puis très récemment le gaz et l'huile de pétrole permettent l'éclairage, le chauffage... Avec la découverte des applications pratiques de l'électricité, l'humanité entre réellement dans une ère nouvelle, qui bouleverse sa vision du temps et de l'espace. Son implantation s'effectue à la fois en concurrence et en complémentarité (mais très vite l'électricité devient sur-dominante pour l'éclairage) avec les autres énergies. Cela revient à dire que les acteurs de cette nouvelle énergie impose à la fois aux autres acteurs et à l'ensemble des sociétés une conception de l'organisation des villes.

 

L'électricité, énergie à usage multiple

Non que cette énergie, l'électricité soit moins soumise aux lois de déperdition de l'énergie (on pourrait même dire en ce qui concerne l'électricité produite à partir d'une source de chaleur faisant tourner les turbines des centrales, qu'il y a double déperdition, au passage entre énergie primaire et énergie secondaire et de nouveau pour porter à incandescence des filins métalliques placés sous cloche de verre...), mais son usage final est multiple : au bout des réseaux de distribution complexes (lignes à haute tension, puis à tension moyenne et enfin à tension "domestique"), on peut par simple branchement, chauffer, éclairer, agir sur des mécanismes...

Cette facilité ne doit pas camoufler le fait que du point de vue de la nature, l'électricité, surtout sous la forme du courant alternatif, est très coûteuse et constitue un sacré gaspillage (ne parlons pas pour l'instant des centrales nucléaires, qui chauffe de l'eau dans les pires conditions de conservation d'énergie, pour pousser les turbines, mais qui en revanche, démultiplie les quantités produites par rapport aux autres méthodes, pour un temps donné...). Plus les sociétés sont gourmandes de l'électricité au courant alternatif, plus elles sont gaspilleuses d'énergie. Mais comme les quantités produites sont sans rapport avec ce que l'on pouvait tirer des autres énergies, l'électricité s'impose. Elle possède de plus d'autres qualité : malgré son invisibilité, elle est relativement propre au niveau de la distribution ; son usage par le jeu de l'emploi de métaux conducteurs ou résistants est aisé et peut même se démultiplier en considérant une quantité donnée de quantité d'électricité produite ; la sécurité renforcée au niveau de la consommation (par exemple, le nombre d'incendies en ville a nettement décru) .

 

Une installation dominante progressive

   La production, la distribution et la consommation d'électricité se mettent en place progressivement au long du XIXe et du XXe siècle, si on ne prend pas en compte de vastes zones encore dans le monde où les réseaux électriques ne parviennent pas (en quantité et surtout en qualité) en ce début du XXIe siècle. L'économie de l'électricité se construit souvent avec le soutien des États, lentement, et en concurrence avec les économies du gaz, du charbon et même parfois, du pétrole. Les conflits économiques liés à cette économie ne se développent pas seulement entre producteurs de sources d'énergie différentes, des batailles de l'électricité mettent aux prises collectivités publiques, États, et entreprises privées. Une problématique complexe de conflits/coopérations, suivant les moments et les acteurs, suivant les époques - avant la première guerre mondiale et après, pendant l'occupation en Europe sous la seconde guerre mondiale, après celle-ci et depuis peu depuis le triomphe des idées libérales, pour encore au quotidien aujourd'hui, dans les processus d'unification européenne et de gouvernance des marchés. 

  Jean-Marie CHEVALIER explique que "dans l'ancien monde, l'entreprise d'électricité produisait, transportait et vendait dans une zone géographique dont elle avait l'exclusivité. Il n'y avait pas de marché, ni de concurrence entre sources différentes de production d'électricité, sauf une concurrence interne à l'entreprise qui, en fonction du niveau de la demande, "appelait" ses installations de production dans l'ordre de mérite des coûts, c'est-à-dire de la moins chère, en coût marginal, à la plus chère, celle que l'on appelle en dernier ressort pour "passer la pointe", quelques heures par an. Certains compagnies d'électricité pouvaient avoir besoin (ou pouvaient être obligées par la loi) d'acheter de l'électricité à des confrères ou à des installations indépendantes, mais il s'agissait de ventes par contrats et jamais de recours à un marché." C'est qu'une des particularités de cette énergie, au sens physique, est la communication directe, quasi instantanée, entre le producteur et le consommateur. 

"L'idée de mettre en place et de faire fonctionner des marchés de l'électricité a déchaîné les passions des économistes, face à des ingénieurs plus sceptiques et plus prudents. N'avait-on pas là l'occasion unique de construire des modèles de concurrence pure et parfaite qu'avaient appelés de leurs voeux Cournot et Walras? Dans l'esprit des économistes, le kilowattheure est un bien indifférencié qui se consomme par l'usage, un bien dit non fongible. Il est produits par un grand nombre de producteurs - nombre que l'on peut encore augmenter en démantelant des monopoles - et consommé de façon instantanée par une multitude de consommateurs. En abolissant  les barrières à l'entrée de type institutionnel (ou monopolistique), on encourage les nouvelles entrées. Bref, on est très proche des cinq conditions de la concurrence pure et parfaire : homogénéité du produit, atomicité des producteurs et des consommateurs, liberté d'entrée et de sortie, parfaite circulation de l'information et transparence du marché, mobilité des facteurs de production. En plus de ces conditions, l'idée d'avoir un marché concurrentiel sur lequel s'établit, en temps réel, un équilibre instantané entre l'offre et la demande est des plus séduisants." Bien sûr, il y a le transport, mais s'il est correctement organisé et régulé, il ne doit pas nuire à cet équilibre. Toute droite sortie des Éléments politique pure de Léon WALRAS (1874), la recherche d'un modèle pur de concurrence mobilise les économistes en économie appliquée qui le suivent : William HOGAN, Alfred KAHN, Paul JOSKOW, David NEWBERY... Après des années de recul, "on constate que l'expérimentation très empirique de ces nouveaux modèles a fait surgir un certain nombre de problèmes qui avaient été mal identifiés ou sous-estimés" :

- aucun n'a fait la preuve qu'il était le modèle optimal ;

- le fonctionnement même de l'industrie et des multiples marchés qui y sont associés est traversé de phénomènes de distorsion de la concurrence, d'hésitations sur les méthodes de régulation et même d'adéquation entre l'offre et la demande.

   La connaissance des spécificités de l'électricité indiquent notamment que les kilowattheures sont physiquement indifférenciés mais économiquement différenciés. "Un kilowattheure dont on a besoin immédiatement pour assurer l'équilibre du réseau (car sinon il s'arrête tout simplement) n'est pas de même nature et n'a pas la même valeur qu'un kilowattheure de base ou un kilowattheure de pointe à consommer dans vingt-quatre heures, une semaine ou un mois. l'électricité, de par sa nature physique et économique, va donc donner lieu, non pas à un seul marché, mais à plusieurs marchés de type différent.(...)".

      Dans l'économie d'électricité, le transport est assuré par un gestionnaire d'un réseau haute et basse tension, qui doit assurer l'équilibre instantané entre offre et demande. Celui-ci est indépendant de la production et de la commercialisation. Les fonctions de gestionnaire de réseau peut-être parfois séparée de la propriété du réseau.

Aux États-Unis, les réseaux de transports sont souvent restés la propriété des entrepreneurs d'électricité. des opérateurs indépendants, pour la gestion des systèmes, qui ont été mis en place (Independant System Operators - ISO).

En Europe, le tendance est plutôt à combiner la propriété du réseau avec la gestion de celui-ci, à fusionner le propriétaire du réseau (Grid Company ou Gridco) avec le gestionnaire (ISO) pour aboutir à une entreprise dite de transport (Transco - GRT en français ; RTE en France). Le rôle et les responsabilités du GRT font aujourd'hui, explique toujours Jean-Marie CHEVALIER, "l'objet d'un vif débat compte tenu des difficultés rencontrées dans le fonctionnement des systèmes électriques libéralisées : Californie en 2001, pannes en Italie, dans la région de New York, et à Londres en 2003. En tant que responsable d'équilibre, le GRT est en possession d'informations commerciales confidentielles sur les flux anticipés (production, contrats bilatéraux de fourniture) mais il n'est pas lui-même acteur de marché, sauf sur le marché à très court terme de l'ajustement. Le GRT est en mesure de repérer, mieux que quinconque, les imperfections du marché, puisqu'il les vit au jour le jour : création artificielle de congestions, manipulation des prix. (...). La détermination des tarifs de transport, pour l'utilisation du réseau est une question complexe, pour l'électricité comme pour le gaz naturel (...) elle donne lieu à de longues, passionnantes et interminables batailles intellectuelles (voir notamment Jacques PERCEBOIS, Laurent DAVID, Les enjeux du transport pour le gaz et l'électricité : la fixation des charges d'accès, dans Économies et sociétés, série Économie de l'énergie, janvier-février 2001)."

    Ces opérations de gestion étant séparées que opérations de production, il existe plusieurs marchés organisés dont ne peut pas dire qu'ils soient tous transparents :

- le pool obligatoire, système dans lequel chaque producteur soumet 24 heures avant le moment de la transaction et, pour chaque heure ou demi-heure, la production dont il dispose pour la mettre sur le marché à un prix minimum donné. Ce pool centralise l'ensemble des offres, définit un ordre de mérite et de cela établit un prix. Ce modèle anglo-gallois initial fonctionne entre 1990 et 2001 ;

- les bourses d'électricité, marchés organisés facultatifs sur lesquels s'effectuent des transactions spot la veille pour le lendemain (en Europe, Nordpool (Scandinavie), EEX (Allemagne), Powernext (France, UKPX et UKAPX au Royaume Uni) ;

- les marchés d'ajustement, marchés à très court terme sur lesquels les gestionnaires de réseau peuvent acheter des kilowattheures pour assurer l'équilibre ;

- les enchères de capacité, marchés sur lesquels des capacités de production et de transport - en Europe, les interconnexions entre pays - sont mises aux enchères. Ce ne sont pas des quantités d'électricité mais des capacités à en produire qui sont ici concernées ;

- les marchés à terme, marchés généralement liés aux bourses, sur lesquels on peut acheter des quantités d'électricité (sous forme de contrats) livrables à des horizons de plusieurs semaines, plusieurs mois ou plusieurs années.

"Le développement, précise le professeur d'économie, des instruments financiers de couverture ne se fait pas aussi rapidement que ce que l'on escomptait au départ. Pour que les marchés à terme et les instruments de couverture qui y sont associés jouent pleinement leur rôle, il faudrait plus de transparence, plus de liquidités et que l'on ne puisse pas suspecter des manipulations de prix sur les marchés spot. Par ailleurs, les blocs calendaires proposés sur les marchés européens ne prennent pas suffisamment en compte les besoins des consommateurs industriels." En fait, les transactions de gré à gré (pool non obligatoire) représentent entre 65 et 90% de la consommation totale, toujours pour les pays européens.

    Le marché américain est organisé autrement. Aux États-Unis, "de très nombreuses enquêtes ont confirmé que producteurs et traders, à plusieurs reprises et dans plusieurs États, avaient faussé les prix de marché, notamment au moment des pointes. Il est clair que l'extrême complexité des marchés de l'électricité engendre des opportunités de manipulation des prix qui vont directement à l'encontre des objectifs initialement recherchés." Jean-Marie CHEVALIER s'attarde sur le cas d'Enron, au départ entreprise américaine de production et de transport de gaz naturel, ayant entrepris son "expertise" sur les marchés de l'électricité. 

Après avoir passé en revue, dans la construction de nouvelles capacités de production d'électricité, les risques de marché, les handicaps du nucléaire, ceux des énergies renouvelables (solaire, petite hydraulique, biomasse), et ayant tiré l'enseignement d'une nécessaire intervention des pouvoirs publics, il conclue :

"Depuis le début des années 90, de nombreux pays dans le monde ont expérimenté des processus de transformations des industries électriques. Un bilan global est difficile à établir et à mesurer. Les consommateurs industriels les plus concernés par le coût de l'énergie ont mis au point des stratégies d'achat et leurs choix énergétiques sont devenus plus larges et plus ouverts. En revanche, il n'est pas sûr que l'ouverture à tous les consommateurs individuels soit individuellement et collectivement bénéfiques. Sur ce point, il ne faut pas oublier toutefois que nous sommes au tout début d'une ère nouvelle. Des progrès technologiques en matière d'équipements électriques et d'immeubles "intelligents", des progrès en organisation et des gains de valeur pourraient un jour rendre plus évident l'intérêt d'étendre l'ouverture aux consommateurs individuels. Du côté de la production, des gains de productivité ont été atteints, d'autres sont à attendre (Peter FRASER, Joint IEA/NEA Workshop on Power Generation Investiments, 2003). On peut penser que, pour des raisons politiques, économiques et environnementales, la production décentralisée d'électricité et la cogénération prendront une part plus importante dans les systèmes énergétiques de demain et que le mouvement de libéralisation donnera des chances nouvelles à ces innovations technologiques et organisationnelles.

La libéralisation bouleverse les habitudes, les intérêts acquis à certains moments de l'histoire, les routines, et c'est plutôt une bonne chose que de remettre en cause les héritages du passé. En revanche, les miracles que l'on croyait attendre du "tout marché" ne sont pas là et des inquiétudes sérieuses ont été révélées par la mise en place, sans doute techniquement et politiquement maladroite, des marchés de l'électricité. l'extrême volatilité des prix, les signaux qu'ils donnent aux acheteurs et aux investisseurs font craindre l'apparition de déséquilibres à court, moyen et long terme et la formation de rentes indues assimilables à des profits tombés du ciel. Finalement, le monde extrêmement calme de l'électricité routinière et monopolistique a été transformé en champ de bataille. le rêve de la concurrence pure et parfaite était associée à celui d'une "démocratie des parties prenantes". la réalité est une bataille entre l'argent, les intérêts politiques et le bien-être social conçu non plus à une échelle locale ou nationale mais à une échelle planétaire. Dans cette perspective, l'industrie de l'électricité est plus que jamais une industrie politique.(...)".

 

Le cas français

     Pour ce qui concerne le cas français, les pistes de recherche sur les dynamismes politiques, sociaux et économistes du secteur de l'énergie, et en particulier de l'électricité sont encore en voie d'exploration, les recherches n'ayant été jusqu'ici qu'éclatées et parcellaires.

C'est ce que constate Denis VARASCHIN, dans sa tentative de mise en perspective historique, pour le séminaire 2002-2006, État et énergie, XIXe-XXe siècle, du Comité pour l'histoire  économique et financière de la France. En partie grâce aux efforts consentis par EDF pour cette recherche historique, peuvent être posées un certain nombre de questions sur l'organisation de ce secteur. "Le rôle régulateur et le statut des pouvoirs publics dans le champ de l'électricité ont précocement attiré l'attention des historiens (voir L'électricité dans l'histoire. Problèmes et méthodes, AHEF, sous la conduite de François CARON). Certes, l'électricité en France est née d'une remarquable poussée d'initiatives locales et privées. En effet, la plupart des collectivités publiques locales ne s'engagèrent pas dans des investissements lourds effectués sur des marchés aux dimensions limitées, dans le cadre d'une technologie sur laquelle pesaient encore bien des hypothèques et qui pouvaient même heurter certains de leurs intérêts (association avec des entreprises gazières, exploration directe d'une autre énergie). Toutefois, dépassant ces apparences matérielles, Alain BELTRAN a estimé "qu'il s'agit d'un débat à contenu hautement politique. Pour la très grande majorité des politiciens et juristes français, la régie directe est assimilée au socialisme. Les municipalités, non sans débats et rebondissements multiples, préférèrent faire appel à des concessionnaires réputés, auxquels elles pouvaient imposer des clauses léonines" (Histoire de l'électricité en France, dans les contributions publiées par l'AHEF, Association pour l'Histoire de l'Électricité en France). Dans cet ordre d'idées, la malheureuse situation parisienne et la volonté de défendre les intérêts du pouvoir central poussèrent également les dirigeants d'un pays aux traditions centralisatrices à s'appuyer sur le conseil d'État, dont l'attitude a souvent été relevée (...) sans être globalement étudiée, pour limiter les régies directes de services publics teintées de municipalisme et de fédéralisme. (...) Cependant, ce furent les pouvoirs locaux ou, plus rarement, des services de l'État, qui accordèrent des délégations de service public (...) pour établir les unités de production et les lignes de distribution puis de transport. Ces actes de puissance publique renvoyaient à des formules d'association se prêtant à maintes combinaisons. Pareille souplesse renvoyait à un souhait essentiel de l'autorité : faire financer par autrui la modernisation." L'analyse de l'action des pouvoirs publics, une fois les textes clés identifiés, par la législation, la réglementation, est entamée depuis quelques années, notamment par l'étude de l'activité des groupes et des individus qui composent l'État. Jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, les historiens dressent le tableau de la mise en place d'un modèle mixte de gestion associant l'État et secteur privé (...) qui se tient à l'écart les collectivités locales.

Quel sens donner à la lenteur des réactions étatiques génératrices d'incertitudes, de restrictions et d'inadaptation? Minutieuse préparation des décisions, recherche de consensus, mode de prise de décision, incapacité? L'étude du dialogue entre services, ministères et monde politique qui a précédé les prises de décision met en valeur la diversité de l'État et la réalité poly-facétique (à multiples facettes) de l'intérêt public qui alimenta de multiples oppositions internes. Les tiraillements apparaissent aisément lorsqu'ils intervinrent entre l'État central et collectivités locales. Les frictions internes à l'État central (ministères, directions, offices de gestion, services, comités, partis politiques) existent tout autant et pas seulement entre services constructeurs et financiers, mais laissent moins de traces. Ces oppositions pourraient éclairer bien des atermoiements et des contradictions, parfois même la prise en main de la politique énergétique par des administrations techniques. On serait tentés de se focaliser sur les acteurs les plus influents au regard de la prise de décision finale. Mais les débats assurent aussi une saine fécondité des opinions, qui ont la possibilité de s'exprimer, et une remarquable fécondité intellectuelle. 

"L'État, dans l'entre-deux guerres, fort d'un appareil administratif renforcé, cherche à atteindre ses objectifs par une liaison encore plus intense avec le monde des électriciens. "Malgré l'attraction exercée par la technocratie, les hommes qui incarnèrent cette politique restent souvent dans l'ombre. Pour un Ernest Mervier, un Louis Marlio ou un Louis Loucheur, ce dernier toutefois plus connu pour son action politique qu'économique, combien de Pierre Azaria et, plus encore de Paul Weiss? La forte présence dans les sociétés d'électricité des (diplômés des écoles) X-Mines et des X-Ponts a conduit un grand nombre d'historiens à s'interroger sur les tissus relationnels et le poids exceptionnel du pantouflage. Le poids des corps a aussi été pointé en longue durée. Les (diplômés du) Ponts, davantage présents dans l'hydraulique que dans le thermique, n'auraient-ils pas été plus sensibles aux injonctions de l'Administration que leurs confrères des Mines? Quoi qu'il en fût, ils devinrent, à la tête des chambres syndicales du thermique, de l'hydraulique ou de la construction électrique, les interlocuteurs de la profession vis-à-vis des pouvoirs publics. En tout état de cause, l'ambiguïté de la situation des ingénieurs de l'État présents dans les entreprises privées françaises et les interrogations posées par un éventuel "lobby polytechnicien" (François Caron) a été soulignée plus qu'étudiée. Il en est de même pour la présence d'hommes politiques d'envergure, ou en passe de le devenir, dans les entreprises électriques privées, ces dernières espérant bénéficier de la sorte d'utiles entregents (Guillain, Doumer, Augagneur, Millerand...). Dans tous les cas, le renouveau de la biographie pourrait s'illustrer ici, en mettant en valeur la continuité et les inflexions des actions menées. En retour, on rencontra aussi des électriciens dans les allées du pouvoir et un "groupe de l'électricité" fut créé à la Chambre des députés de 1936."

"Au total, on estime qu'avant la Première Guerre mondiale, la structure d'encadrement mise en place resta globalement libérale et légère pour des raisons diverses (conviction idéologique, hésitation du pouvoir, oppositions internes virulentes au progrès de l'État central, manque de moyens financiers des gouvernements, déficit de savoir-faire des collectivités locales...(...). Cela n'empêcha pas le pouvoir de construire peu à peu son regard sur le secteur (multiplication des commissions parlementaires, enquêtes statistiques...), prolégomènes à une ambition coordinatrice remarquée pendant la Grande Guerre au nom de l'indépendance énergétique, puis au lendemain du conflit, des impératifs territoriaux et sociaux du développement. Revenant, sous la pression d'entreprises moins soucieuses de libéralisme que de réorganisation et de réduction des incertitudes, sur le mode de régulation concurrentiel initialement encouragé, l'État accompagna l'émergence de sociétés puissantes à même d'assurer efficacement la rationalisation. L'électricité, comme toutes les industries lourdes (importance du capital à mobiliser, et influence en conséquence sur le marché) et de réseaux (accès au maillage), évoluait en direction d'un monopole "naturel". (...)

L'histoire des processus qui mènent à la nationalisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et notamment l'histoire des relations entre l'État et EDF reste à écrire, constate également notre auteur. Ce n'est pas faute d'enquêtes ayant donné lieu à des éditions critiques, mais l'opacité des relations entre l'État et EDF est redoublée par la liaison forte entre le complexe militaro-industriel et l'énergie. Cette opacité ne fera que s'accroitre avec le développement de l'arsenal nucléaire et d'un programme de centrales nucléaires civiles. 

 

Énergie électrique et urbanisme

    Mais, parallèlement aux problématiques économiques souvent lourdes, tout aussi déterminante est l'influence de l'émergence, de l'installation et pratiquement de la domination de l'électricité comme énergie "finale" de bien des secteurs, sans compter ceux où elle aurait pu déjà s'implanter sans l'action de lobbyistes puissantes d'autres formes d'énergie, notamment celle du pétrole, sur la structuration des villes et plus largement des sociétés. La technique électricité constitue sans doute la technique la plus déterminante parmi toutes les techniques que l'humanité a inventé sur elle-même.

     C'est en reprenant les réflexions de Gilbert SIMONDON (1924-1989) sur la centralité philosophique du problème de la technique que Cécilia CHEN analyse la place de l'électricité dans les rythmes urbains. A travers notamment son rôle dans l'éclairage urbain mais aussi dans les processus de signalisation routière, elle s'intéresse à trois "transductions superposées" :

- la relation matérielle qu'est l'électricité, plus spécifiquement à travers les réseaux de l'hydroélectricité au Québec ;

- les effets de l'éclairage électrique en milieu urbain, effets en partie révélés par l'installation expérimentale d'un interrupteur communal pour les lampadaires d'un cul-de-sac résidentiel à Vejle, au Danemark ;

- le rôle régulateur et rythmiques des feux de signalisation dans les villes.

En ce qui concerne l'éclairage dans les villes, qui modifie la perception que l'on a de l'espace nocturne, "l'introduction de l'éclairage dans les villes a entraîné la distorsion et la déstabilisation de l'espace et des frontières urbaines". Elle fait référence au livre de M. FULLER, Media Ecologies, publié en 2005. Pour les feux de signalisation, B. MASSUMI (Parables for the Virtual : Movement, Affect, Sensation. Duke University Press, London, 2002) propose de s'intéresser à une "technologie du mouvement". Avec la réflexion sur la ville, lieu de circulation ou lieu de vie, celle de différents types de mouvement possible, c'est toute une réflexion sur le mode de vie qui se déroule. Dans sa relation de certaines expériences sociologiques, elle indique que la suspension des feux de signalisation oblige les automobilistes et les piétons à négocier leurs mouvements. Il se crée une autre régulation, constamment négociée, dans la circulation. 

 

    La réflexion sur les liens entre électricité et liens sociaux, qui va de la forme des relations interpersonnelles que cette technique induit plus ou moins aux procédures de décision d'utilisation d'une telle énergie, à l'échelle locale ou nationale, est développée par une partie du mouvement écologique, et souvent commencée aux États-Unis à travers une critique de l'American Way of Life. Le débat public tourne autour non seulement des procédures démocratiques ou non de décisions de construction de centrales électriques, qu'elles soient hydro-électriques, thermiques ou nucléaires, mais aussi sur l'utilisation ou non systématique de l'électricité dans tous les actes de la vie. Beaucoup de ces réflexions ne concernent pas seulement l'électricité - dont la plupart des critiques analysent l'indispensabilité dans les mentalités, mais l'ensemble des sources d'énergies produites de manière centralisée, faisant superposer à toute l'infrastructure technique l'organisation nécessaire d'une hiérarchie sociale : plus la société devient complexe, plus la discipline sociale est nécessaire pour la faire fonctionner...

Tous ces débats sont souvent enchevêtrés, mais ne constituent plus des éléments centraux des discussions publiques, comme dans les années 1960 ou 1970.

Ce n'est qu'à l'occasion de catastrophes industrielles précises ou de changements climatiques brutaux que ces sources d'énergie centralisées, souvent gaspilleuses et dangereuses, sont contestées, comme actuellement. C'est d'ailleurs à cette occasion que sont redécouvertes les réflexions d'un Gilbert SIMONDON ou d'un Jacques ELLUL sur le rôle de la technique dans nos vies.

 

Cécilia CHEN, L'électricité, l'éclairage et les rythmes urbains, dans Énergie et Société, Éditions Edisud. Jean-Marie CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, Gallimard, 2012. Séminaire 2002-2006, État et énergie, XIXe-XXe siècle, Sous la direction scientifique de Alain BELTRAN, Christophe ROUSSEAU, Yves BOUVIER, Denis VARASCHIN, Jean-Pierre WILLIOT, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, Ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi, Ministère du budget, des comptes publics et de la fonction publique, 2009.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 25 mai 2021

 

 

 

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