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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 13:41

          Étymologiquement , Capital et Capitalisme mettent l'accent sur les acteurs qui utilisent les richesses de manière économique, dans la sphère économique, même si par extension des sociologues comme Pierre BOURDIEU peuvent discuter du capital social ou du capital culturel.

En ce sens, l'apparition d'analyses du système économique, centrées sur les activités dirigeantes, a contrario des acteurs qui ne peuvent le faire, est en soi conflictuelle, fait partie de la conflictualité économique.

Capital, qui provient du mot latin capitalis - dérivé de caput - qui signifie "la tête", et Capitalisme qui désigne la doctrine de cette "tête", constituent des termes de combat, même s'ils sont utilisés dès la fin du XVIIIe siècle, de manière parcimonieuse d'ailleurs (le dernier par Etienne CLAVIER, 1788 ; David RICARDO, 1817 (Principles of Political Economy and Taxation), Jean-Baptiste Richard de RADONVILLIERS, 1842, Enrichissement de la langue française ; dictionnaire des mots nouveaux, Louis BLANC, 1850 et Pierre-Joseph PROUDHON, 1861...). Ils sont largement utilisés par Karl MARX et Friedrich ENGELS pour faire la critique d'un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, notamment dans les Livres du Capital, dont la publication de la première partie intervient en 1867... Même si par la suite, les auteurs d'ouvrage d'économie politique et/ou d'économie tentent d'en faire des dérivés techniques de termes auparavant utilisés (richesses, argent, fonds, biens, avoirs, terres ou propriétés pour le capital...), il reste que les analyses du capitalisme, des capitalismes, en tant que tels, à l'inverse des études dans le sens libéral de l'économie, gardent un aspect critique qu'elles ne risquent pas de perdre avec leurs évolutions récentes.

 

        Faire l'analyse et même effectuer la définition du capitalisme relèvent déjà de la conflictualité socio-économique, du fait même qu'une véritable analyse et d'une véritable définition passent par la prise en compte de l'existence dans ce système d'acteurs aux pouvoirs très inégaux sur le capital. Alors que dans les analyses précédentes des systèmes économiques, les travailleurs non propriétaires n'existent pratiquement pas, ils deviennent partie intégrante des mécanismes économiques.

 

        Guy CAIRE explique que "le capitalisme est tout à la fois un mode de production déterminé et, en cette qualité, un objet théorique relevant de l'analyse et une série de formations économiques et sociales, entités concrètes dont la compréhension, si elle n'est jamais dépourvue de référence à une problématique, relève cependant essentiellement de la description."

Comme mode de production, continue-t-il, "il doit être caractérisé par les forces productives qu'il mobilise et à l'essor desquelles il contribue puissamment au moins dans une première phase et par les rapports de production sur lesquels il repose : de ce point de vue, le rapport fondamental qui le constitue est le rapport capital/travail. En tant que formation économique et sociale, c'est-à-dire combinaison concrète et complexe de plusieurs modes de production dont l'un est dominant et les autres dominés, il ne peut être défini qu'en fonction des étapes de développement dans lesquels on se place (et on parlera alors de capitalisme marchand, manufacturier, monopoliste, etc) et des espaces dans lesquels on se place (on évoquera par exemple les capitalismes du centre et ceux de la périphérie, les capitalismes dominants et les capitalismes dépendants, les capitalismes anglais ou français...)."

        Longtemps, les théories économiques traitent de la valeur en se centrant sur de nombreux aspects "techniques", comme l'équilibre entre offre et demande, circulation de la monnaie, rapports entre la rente et la production... Pour les économistes marxistes, on dispose avec les trois livres du Capital des clés essentielles pour comprendre les relations entre valeur d'usage et valeur d'échange, entre le travail et le capital : Guy CLAIRE rapporte la lettre de Karl MARX à Friedrich ENGELS (1867) à ce propos : "Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre c'est 1/ (...) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange ; 2/ l'analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières : profit, intérêt, rente foncière, etc" "Produire de la plus-value, écrit l'auteur dans Dictionnaire Critique du Marxisme, sous ses différentes formes (plus-value absolue, relative ou extra), telle est en effet la loi fondamentale du capitalisme à tous ses stades. cette plus-value, le capitaliste la rapporte à l'ensemble du capital engagé lorsqu'il cherche à évaluer le taux de profit de son affaire. A tort, puisque ce n'est que le capital variable (lequel achète la force de travail créatrice de valeur) qui la produit. Or, au fur et à mesure que l'accumulation, résultant de la transformation de la plus-value en capital se réalise, la composition organique du capital s'élève, provoquant une baisse tendancielle du taux de profit. Par ailleurs, et au moins tant que jouent les mécanismes de la concurrence, les capitaux quittent les branches où le taux de profit tombe au-dessous de la moyenne pour aller vers les branches où il est supérieur à la moyenne, ce mécanisme de péréquation des taux de profit n'est lui aussi qu'une tendance qui se heurte à des obstacles de plus en plus nombreux avec le passage au capitalisme des monopoles. Enfin, si le producteur de marchandises s'approprie le premier la plus-value, il n'en reste pas le dernier possesseur, devant la partager avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans la production sociale : la plus-value se scindera ainsi en profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière. Au fil des trois livres du Capital, on passe ainsi de l'analyse de la production des marchandises, qui est production de la plus-value, à l'étude des mécanismes de l'accumulation et de la circulation du capital et à la description de la réalisation des marchandises (qui doivent être vendues si le capitaliste veut récupérer le capital avancé, ce qui suppose l'existence d'une demande sociale solvable et l'existence d'un prix rémunérateur) par laquelle se clôt l'examen du procès d'ensemble de la production capitaliste."

 

     François PERROUX tente, sans y parvenir, de définir la notion de capitalisme de manière aussi acceptable pour un libéral extrême que pour un marxiste intransigeant. Dans sa définition, il examine le capitalisme sous l'angle du progrès économique et de l'accumulation du capital efficient, de l'entreprise, de l'entrepreneur dynamique, de l'économie d'entreprise et du progrès économique. il écrit dans une période où déjà les États sont intervenus de manière massive dans le fonctionnement du système économique, ce qui lui permet, dans un climat donc moins conflictuel (la première édition de son petit livre sur Le capitalisme date de 1949) de présenter le capitalisme sans choquer sous un jour plus technique (et dans une appréciation bien entendu plus favorable...).

Aujourd'hui, nous ne savons pas si une telle présentation serait acceptable... Il début de la manière suivante sa définition : "Le progrès économique s'exprime en termes de satisfaction et de coût. Soit, à un moment ou en cours d'une période ultérieure, nous pourrons dire qu'il y a progrès si nous constatons une plus grande satisfaction à coût égal, une égale satisfaction à moindre coût, ou une plus grande satisfaction à moindre coût. Ces propositions sont exactes pour un individu et pour un groupe d'individus ; elles le sont, que les satisfactions et les coûts soient exprimés en termes réels ou en termes monétaires. (...) Pour un groupe quelconque, pour une nation, par exemple, le progrès économique se manifeste par une plus grande quantité de biens et de services obtenus à coût de travail égal ou par une quantité égale de biens et de services obtenus à moindre coût de travail, ou par une plus grande quantité de biens et de services à coût de travail moindre.  (...) Tout progrès économique est lié à l'accumulation et à l'emploi efficient de biens de capital tels que l'équipement fixe, les matières premières et semi-produits, le fonds de subsistance des travailleurs. Ces biens de capital élèvent le rendement physique et en valeur de travail humain. Pour un groupe, pour une nation, on constate une corrélation entre l'accumulation et l'emploi efficients des biens du capital d'une part, l'élévation de la productivité réelle par homme et par heure de travail et l'élévation du revenu réel moyen d'autre part. Quant à l'individu, sans recourir aux raisonnements abstraits tristement célèbres sous le nom de "robinsonnades", il peut constater, par réflexion personnelle et en se référant à son expérience professionnelle, que l'élévation de son rendement est largement dépendante de la détention et de l'emploi ingénieux de biens de capital. On observera en passant que l'économiste contemporain n'a aucun souci, comme certains de ses prédécesseurs (BÖHM-BAWERK), de dresser l'acte de naissance du premier capital qui ait fait son apparition sur la terre. Il sait que nos connaissances historiques, si loin qu'elles remontent en amont, rencontrent l'homme armé d'outils et non l'homme aux mains vides lâché dans la nature. Il n'insistera donc pas sur la distinction des facteurs originaires (nature, travail) et des facteurs dits produits (capital) ; il se préoccupera d'analyser le rôle des biens de capital et du capital dans l'économie et de déterminer comment se forment opportunément les paris ou les calculs économiques relatifs au capital et au flux de services ou de biens de consommation qui en découlent (...)." C'est bien, dans cette vision du capitalisme, l'entreprise et l'entrepreneur dynamique qui constituent l'unité de base de toute l'activité économique. 

 

    Dans l'Introduction de son Histoire du capitalisme, Michel BEAUD décrit certaines conditions de compréhension du capitalisme : "Il m'a été enseigné (et c'est hélas, dirions-nous ce qui a encore cours dans les écoles d'économie), que le capitalisme était un système économique. J'ai assez vite compris qu'on ne pouvait le réduire (et l'auteur se réfère ici aux études de Fernand BRAUDEL) à la seule dimension économique et qu'il fallait prendre en compte les dimensions sociale, idéologique, politique et éthique. Fondamentalement, ce qu'on peut cerner comme "capitalisme" est indissociable de la (ou des ) société(s) et du (ou des) État(s) en relation avec qui il se développe. Cela m'a très tôt amené à me méfier de l'analyse en termes de mode de production, à quoi ne peut jamais se réduire l'étude du capitalisme.

Hollandais, britannique, américain, japonais, le capitalisme est le plus souvent saisi comme une réalité nationale, ce qui rend mal compte des transformations du monde que son développement a engendrées. A l'inverse, des auteurs contemporains, comme I. Wallerstein, l'ont présenté comme une réalité d'emblée mondiale - même si, à ses origines, ce fut "en pointillé". Le travail sur l'histoire m'a, dès la première édition de ce livre (en 1981), fait comprendre que ce fut toujours une réalité à base nationale, mais pour les capitalismes puissants et dynamiques, une réalité qui tend à déborder les frontières, jusqu'à contribuer, avec d'autres, à transformer la configuration du monde. Capitalisme marchand, capitalisme manufacturier, capitalisme industriel, capitalisme postindustriel en cours d'émergence (nous pourrions tout de même ajouter capitalisme financier), le "capitalisme a évolué dans l'histoire : il l'a fait par stratification, chaque strate se développant en détruisant partiellement les anciennes, en transformant ce qu'il en reste, et en se transformant lui-même dans un incessant processus. Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXe siècle et développés dans les deux premiers tiers du XXe ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours. Une autre difficulté est que l'emploi du mot recèle des pièges : certains parlent du capitalisme comme d'un acteur, ce qu'il n'est pas - les acteurs sont les financiers, les banquiers, les dirigeants des très grands groupes,, mais aussi les petits et moyens entrepreneurs, les salariés, les producteurs indépendants, les épargnants, les consommateurs ; d'autres en parlent comme d'un système ; or outre que l'idée qu'il existerait une panoplie de systèmes entre lesquels on peut choisir me parait fallacieuse, je doute de plus en plus qu'on puise parler d'un système capitaliste en général : ce qui a trop longtemps été fait en prenant la schématisation du capitalisme industriel du XIXe siècle pour "le" système capitaliste. J'en arrive en effet à l'idée que le capitalisme est principalement une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et auto-transformatrices, qui a émergé d'une manière alors invisible aux XVe-XVIe siècles, s'est imposée au XIXe à travers l'industrialisation et tend aujourd'hui à dominer la plupart des sociétés et le monde."

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000. François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969. Guy CAIRE, article Capitalisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

ECONOMUS

 

Relu le 13 septembre 2020

 

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 14:22

       Un des initiateurs en France de l'écologie politique dans les années 1970, René DUMONT ne cesse d'écrire, depuis ses ouvrages d'agronomie jusqu'à ses oeuvres politiques, en étroite relation avec la pratique professionnelle et la situation sur le terrain, que ce soit dans son pays ou dans le "tiers-monde".

D'abord pacifiste intégral et favorable à l'agriculture promue par le régime de Vichy, il s'engage progressivement en faveur du développement des peuples du tiers-monde, de la paix dans le monde et pour un développement contrôlé (démographie, énergie, protection des sols) et équitable.

      Ses oeuvres se répartissent en une multitude d'analyses et propositions en agriculture, des thèses écologiques et sur le développement, des écrits-prises de position sur les guerres en cours. Il étudie d'abord la culture du riz en Asie (La culture du ris dans le delta du Tonkin, 1935) et y découvre l'exploitation coloniale. Il s'enthousiasme ensuite pour l'agriculture moderne (Les leçons de l'agriculture américaine, 1949) et plus encore pour les révolutions agraires (Révolution dans les campagnes chinoises, 1957). Il est persuadé ensuite du double échec du développement à l'occidentale et de ses imitations socialistes (Développement et socialisme, 1969). il dénonce pendant longtemps dans le public et les instances internationales, les erreurs de développement, notamment dans les régions les plus pauvres (L'Afrique noire est mal partie, 1962) sans pour autant être bien entendu par les responsables politiques et économiques.

il conclue, à l'unité indissoluble qui fonde l'écologie politique - un rapport sain entre les hommes, un rapport sain entre l'humanité et la terre (Paysans écrasés, terres menacées, 1978) et rompt avec le socialisme étatiste et productiviste (Finis les lendemains qui chantent, 1983-1985, avec Charlotte PAQUET). Il mène toujours un combat incessant contre les crimes du néo-colonialisme en Afrique (Pour l'Afrique, j'accuse, 1986) et, en même temps, souligne les aspects positifs (réforme agraire, priorité aux petites entreprises) du développement de Taïwan (Taïwan, le prix de la réussite). Il garde dans tous ses écrits ultérieurs la même pensée écologique, bien exposée dans son premier livre pleinement écologique, l'Utopie et la mort, écrit en 1973. Sur un certain nombre de sujets, notamment la guerre, son ton se fait même plus véhément et imprécateur à l'approche de la fin du siècle (Cette guerre nous déshonore, 1992 ; Famine, le retour, 1997). 

 

    Toute une série d'ouvrages permet de suivre l'évolution de son travail d'agronome, de son approche novatrice, pluri-disiciplinaire, dans son premier ouvrage, La culture du riz dans le Delta du Tonkin, de tous ses textes lorsqu'il enseigne de 1935 à 1974 (Institut national agronomique Paris-Grognon, agriculture comparée), de sa défense du corporatisme agricole (1940-1945) aux travaux dans le cadre de la Reconstruction sur Le problème agricole français. Esquisse d'un plan d'orientation et d'équipement, jusqu'à ses études sur les différentes expériences et programmes agricoles aux États-Unis et dans le Tiers-Monde. Il part d'une approche très technique très vite empreinte de considérations politiques (prise de conscience précoce des méfaits du colonialisme) et indique par là, que jusqu'à des domaines où il semble surtout question de machines, d'engrais et de finances, les conflits sociaux sont toujours présents dont les processus de portée longue, économique.

 

L'Afrique noire est mal partie

     C'est la réalité sur le terrain qui le pousse à considérer la nécessité de changer radicalement la manière de cultiver, de se nourrir, de vivre. Les traits saillants d'une telle critique sont très présents dans L'Afrique noire est mal partie. 

Refusant une sorte de fatalisme et de malédiction induite par l'existence de climats et de sols contrastés, il défend l'idée que l'Afrique noire n'est pas maudite., que l'Occident possède une responsabilité directe dans ses difficultés économiques actuelles (esclavage et colonisation). Constatant que l'indépendance, ce n'est pas toujours la décolonisation, il dénonce la marche forcée vers un type de développement à l'occidentale, privant par exemple par la scolarisation massive, les terres de main d'oeuvre indispensable. Prenant appui sur beaucoup d'exemples concrets puisés dans différents pays, il indique les obstacles à de véritables progrès agricoles. Pour se développer, l'Afrique doit repenser son école, ses cadres, sa structure... et se mettre au travail. René DUMONT indique les deux grands écueils pour l'Afrique : la sud-américanisation et le socialisme aventuré pour aborder de manière ample le problème alimentaire mondial. Il prône la solidarité internationale, faute de quoi la famine mondiale pourrait intervenir vers 1980... Dans l'édition revue et corrigée de son livre en 1973, il écrit : "En 1973, il n'est plus possible de se leurrer. Sauf transformations fondamentales (aide étrangère à l'équipement fortement accrue, plus désintéressées ; et surtout efforts internes de bien plus grande ampleur...), il faudra peut-être un siècle pour vraiment venir à bout du sous-développement africain, qui sera sans doute le plus difficile à vaincre de tous. Car l'Afrique part de bien plus bas que l'Amérique Latine - sauf dans ses montagnes andines - et même que l'Asie. Si la situation de cette dernière est rendue plus diffcile par le surpeuplement, elle part d'un niveau de civilisation générale et agricole bien plus avancé. Elle se trouve donc, en Chine par exemple, en état d'aborder avec un certain succès la Révolution industrielle ; surtout parce qu'elle freine rapidement sa dangereuses explosion démographique. L'Afrique, elle, démarre à un niveau très inférieur. Mais si les plus pessimistes avaient raison (et les faits sont en train de leur donner raison), le Tiers monde courrait bientôt aux plus graves disettes, sinon aux famines généralisées. L'Humanité est donc parvenue à une véritable croisée des chemins. Si nous prolongeons les types d'interventions en cours, dont l'efficience est absolument insuffisante, le Tiers Monde, bientôt affamé, poserait à la génération qui nous suivra le plus redoutable des problèmes. Le fait que nous aurions eu alors raison, pour la seconde fois, ne serait pas pour nous une consolation suffisante. A Meister estime que l'aide internationale à l'Afrique "risque de diminuer dans le proche avenir" et il parle du "mythe de l'aide étrangère désintéressé". Nous nous sommes donc efforcés de montrer, dans l'étude  sur la menace de famine rappelée en introduction, que, pour la première fois dans l'histoire, les nations riches ont le plus strict intérêt à se montrer beaucoup plus généreuses. Cela ne réduirait nullement leur expansion, tout au contraire. Tandis que si la famine montait chez les pauvres, qui sont de plus en plus avertis, pendant que les gaspillages se multiplieraient dans le camp des nantis; les risques d'explosions, capables de mener à un suicide atomique mondial, augmenteraient dangereusement. Nous sommes tous acculés à revoir entièrement notre conception du monde, nos manières de penser et surtout d'agir, simplement si nous désirons la survie de l'espèce humaine. D'abord en limitant sa prolifération, à la mesure de ses subsistances. Même l'Afrique dépeuplée devra proportionner la multiplication de ses habitants à celle de ses ressources. Ces dernières doivent largement surpasser la première, si l'objectif d'une humanité heureuse reçoit enfin la priorité sur celui d'une humanité trop nombreuses. C'est pourquoi cette Afrique, dont il était inévitable que le départ hésite, non seulement peut mais doit partir très vite. Si elle mettait un siècle pour rattraper son retard, nous en pâtirions. Il nous faut donc, tous tant que nous sommes, chacun à notre poste, nous dépêcher de remplir toutes les conditions qui faciliteraient ce départ; car nous y avons le plus strict intérêt. Avis aux jeunes qui préfèrent vivre, suivant le titre de Tibo Mende, "Un monde possible". Il leur faudra le reconquérir."

 

    Dans tous ses ouvrages qui traitent des différentes voies de développement (Economies agricoles dans le monde, 1954 - Cuba, socialisme et développement, 1964 - Cuba est-il socialiste?, 1970 - Sovkhos, kolkhoz, ou la problématique communiste, 1964 - Chine, la révolution culturale, 1976...) se déploie toujours ce même souci d'analyse objective et de dénonciation des travers. Dans ce dernier ouvrage qui étudie les éléments "les plus neufs et les plus originaux" de la révolution chinoise; il met en relief, malgré de nombreux échecs, la réussite de la maîtrise de la démographie, maîtrise qui n'est sans doute pas pour rien dans l'actuelle position économique de la Chine. Il ne la présente pas comme un modèle pour tous - il en dénonce les retards et les inégalités (notamment les privilèges dont bénéficient toujours les collectivités urbaines par rapport aux communautés rurales), mais comme le long parcours depuis 1949, de politiques opiniâtres. 

 

Une attitude distante par rapport au monde politique

    Toujours à distance du monde politique, depuis ses déboires du fait de son attitude pendant le régime de Vichy, conscient des responsabilités provenant de sa grande connaissance de ce qu'il estime être les problèmes les plus importants du monde, il multiplie, dès 1974 (année de sa retraite professionnelle) les initiatives (dont la plus marquante est sa candidature à l'élection présidentielle, suivie de la fondation de la première organisation d'envergure nationale, le Mouvement écologique) et les écrits en faveur d'un autre développement : L'utopie ou la mort, 1973 - Seule une écologie socialiste, 1977 - Un monde intolérable : le libéralisme en question, 1988 - Mes combats. Dans quinze ans les dès seront jetés, 1989...

 Dans L'utopie ou la mort figure l'ensemble de sa problématique qu'il développe par la suite : l'annonce de la fin d'une civilisation, la dénonciation de la société de gaspillage, la responsabilité des pays riches, les révoltes inévitables dans les pays dominés, la mobilisation générale de survie dans les pays riches, le choix entre injustice et survie et la nécessité d'hommes et de pouvoirs nouveaux.  Ce sont de véritables transitions vers des socialismes de survie qu'il prône. Il lie la possibilité de cette survie de l'humanité à l'émergence du socialisme. 

 

   Même si ses ouvrages restent marqués par l'époque où ils sont écrits, il possèdent encore une force de conviction démonstrative qui influence de nos jours une grande partie du mouvement d'écologie politique. Mais bien plus, dans la foulée du Rapport du club de Rome de 1972, il fait partie de ces intellectuels et praticiens qui changent les données de la perception sur l'environnement : les cinq tendances fondamentales, industrialisation accélérée, croissance rapide de la population, très large étendue de la malnutrition, épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l'environnement constituent toujours les problèmes les plus dramatiques de l'humanité. C'est en tout cas ce que pense maintenant une très large part de la population des pays riches et de l'intelligentsia politique et scientifique, même si l'une des cinq tendances, la surpopulation, est en passe d'être maîtrisée. Les oeuvres de René DUMONT sont considérés comme faisant partie des bases de l'altermondialisme (membre fondateur d'Attac), et leurs influences dépassent largement les frontières politiques. 

 

René DUMONT, L'Afrique noire est mal partie, Seuil, 1962, 1973 ; Chine, la Révolution culturale, Seuil, 1976 ; L'utopie ou la mort, Seuil, 1974.

J-P. BESSET, René Dumont, une vie saisie par l'écologie, Stock, 1992.

 

Relu le 2 septembre 2020

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 13:12

        Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIe siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des États-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIèe siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Ils exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

 

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner.

Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières, mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains États) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les États et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulation accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre États et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXe siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui, quels que soient leur sens, sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des États-Unis leur principal partenaire économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles."

Que de questions en effet : La Chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle ressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

         Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION), sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et États-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

         La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble réservé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT.

Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

    Ce livre est d'une tonalité plutôt "optimiste" du point de vue d'économistes plutôt libéraux (parfois critiques sur l'évolution actuelle) et se situe à l'opposé d'autres analystes qui penchent plutôt pour l'émergence d'une rivalité de plus en plus importante entre la Chine et les États-Unis. En tout cas, on ne peut que rejoindre une des conclusions de ce recueil de contributions : "Au-delà de cette effervescence canalisée par la primauté de l'économique, un ordre mondial a commencé à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient. Après la large domination de l'Occident, une plaque tectonique s'est remise en mouvement, négligeant le multilatéralisme et les bilatéralismes qui jalonnent notre quotidien." 

      Rappelons que le cercle Turgot qui rassemble de nombreux experts (auteurs, économistes, universitaires, chefs d'entreprises, banquiers...) a été créé en 2009, en lien avec l'Institut de Haute Finance (IHIFI), lui-même créé par le Président Pompidou en 1972. Son directeur actuel, Jean-Louis CHAMBON, directeur de publication également de Gestion est l'auteur ou co-auteur d'ouvrages économiques, dont Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière, d'avril 2009. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : ""Les relations entre la Chine et les États-Unis vont façonner le XXIe siècle" : par cette déclaration, Barack Obama annonçait-il un "pacte faustien", prix à payer pour sortir de la grande crise mondiale? 

La décennie qui vient de s'achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu'ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d'interdépendance sans précédent. États-Unis et Chine sont-ils en passe, en vertu d'un principe de réalité, de construire durablement des logiques de coopération.? Au point de se partager un directoire mondial, sous la forme d'une nouvelle hyper-puissance : la Chinamérique

Dans cet ouvrage devenu une référence, aujourd'hui réédité en poche, les experts du Cercle Turgot passent au crible les aspects géopolitiques, les mythes et les réalités de la situation des deux partenaires. En analysant dans le détail cette hypothèse d'une Chinamérique, les alternatives possibles, les risques et les bénéfices dont elle est porteuse, ils dessinent les contours du "monde d'après".

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Éditions d'organisation, 2011, 285 pages.

 

Complété le 19 janvier 2013. Relu le 28 juillet 2020

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 14:20

          Un panel de 14 personnalités émettent à New York les 16-18 avril 1986 une Déclaration à l'ONU,  Disarmament and Development, qui résume bien l'ensemble des intentions de très nombreuses études produites à ce jour, surtout d'ailleurs avec le soutien du système des Nations Unies.

Il s'agit pour eux d'énoncer les principes qui guident leur volonté de promouvoir dans toute la communauté internationale et au niveau des États, la liaison entre le développement et le désarmement, alors que ces deux notions sont encore séparées dans l'esprit de beaucoup. Pour eux la paix est bien plus que l'absence de guerre. Il faut dire que dans un monde interdépendant, aucune nation développée ou non ne peut échapper aux conséquences des courses aux armements dans leurs aspects économiques.

Constatant que dans les années 1980, les dépenses militaires, les recherches en armement ont encore augmentées et possèdent une responsabilité directe dans les crises économiques, ces personnalités entendent démontrer les liaisons fortes entre désarmement, développement et sécurité qui constituent une véritable triade de la paix. Développement et désarmement sont liés dans une dimension complexe qui ne se résume pas à un simple transfert de ressources. Autant la relation est extrêmement "perverse" entre augmentation des dépenses militaires et accroissement de richesses globales dans un pays ou une période donnée, de manière limitée, à très court terme, autant la dynamique volontariste d'une économie de paix exige des efforts constants et importants de la part des gouvernements.

Ils terminent leur plaidoyer en douze points  d'un programme qui doit promouvoir ce nouveau dynamisme, ensemble d'actions dont la coordination au niveau mondial revient à l'ONU

 

          Il y a bien sûr un abîme entre leur souhait et ce qui se passe dans la réalité ; ce qui n'empêche pas des économistes de poursuivre leur réflexion sur les conditions de la réussite économique du désarmement.

Jacques FONTANEL, par exemple, dégage dix principes positifs pour la gestion économique du désarmement :

- Le premier dividende de la paix, c'est la paix elle-même, ce qu'on a tendance sans doute à oublier derrière des argumentations économiques parfois tendancieuses ; en ce qui concerne les armements nucléaires d'ailleurs, il s'agit parfois d'un simple impératif de survie ;

- Corrélât du premier principe, "si le désarmement peut conduire à la paix, les dividendes seront importants en termes de vies humaines épargnées, de menaces retirées, de tensions internationales réduites, de recherche collective de bien-être."

- Le désarmement sans développement n'est pas synonyme de paix durable ;

- D'un point de vue économique, le désarmement doit être conçu comme un investissement (de préférence) public ;

- Il faut estimer, pour tous les protagonistes, le coût réel de la paix consécutive à une procédure de désarmement ;

- Une réduction vérifiée des dépenses militaires des États doit être exigée comme mesure complémentaire obligatoire de tout processus de désarmement ;

- Une procédure de désarmement réduite à la seule limitation globale des dépenses militaires n'est pas souhaitable ;

- Les règles de progressivité (temporelle, sectorielle et spatiale), de prévisibilité et de transparence des désarmements nationaux ou régionaux doivent être clairement énoncées ;

- Revendiquer un contrôle des dépenses militaires de recherche-développement est nécessaire à toute procédure de désarmement ;

- Un contrôle des ventes internationales d'armes doit être établi comme mesure complémentaire d'un processus de désarmement.

     Le même auteur considère que le désarmement et le développement forment deux objectifs essentiels de notre temps. "La question est de savoir s'il est judicieux de les relier. Rappelons que les gouvernements français ont souvent demandé la création d'un Fonds international du Désarmement pour le Développement, qui permettrait, grâce aux sommes économisées dans l'armement, de développer des activités productives qui accéléreraient le développement économique et par une procédure d'aide aux pays en voie de développement, de le généraliser. Le désarmement pour le développement est habituellement analysé, d'une part, en l'absence de tout transfert international des ressources épargnées par le désarmement et, d'autre part, dans le cadre d'une aide accrue en faveur des pays les plus démunis."

L'économiste distingue les effets internes du désarmement des effets des transferts internationaux qu'il évoque. Par ailleurs, les conséquences économiques directes d'un désarmement dépendent du type de désarmement effectué. Elles sont assez différentes selon qu'il s'agit d'une destruction de matériels militaire, de réduction des dépenses militaires ou de l'interdiction de la production de certain type d'armes, même si les trois procédures peuvent être conduites simultanément. En outre, ces conséquences économiques diffèrent selon les types de société, celles d'une économie de marché et celles d'une économie centralisée. Dans tous les cas, Jacques FONTANEL estime que ces conséquences sont plutôt positives à long terme, même si des procédures de reconversion peuvent s'avérer coûteuses sur le court terme. 

 

             Si l'évolution de la situation internationale n'est pas celle d'un processus de désarmement - en tout cas pas contrôlé ni harmonisé, voire celle de nouvelles courses aux armements, la question économique demeure importante de manière localisée dans les contrées qui sortent d'un conflit armé.

Comme l'examine Philippe LOREC, "chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément. Le haut fonctionnaire au ministère de l'Économie, des finances et de l'Industrie qui s'exprime à titre personnel, distingue quatre phénomènes qui "ont profondément modifié la gestion des sorties de conflits" :

- Le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme : Depuis la seconde Guerre Mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les États-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de camp David (Israël/Pays arabe/Palestiniens), la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des États-Unis pendant plus de cinquante ans. Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les États-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficulté et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes.

- La complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- La multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- L'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix.

Il faut en effet prendre en compte dans les dispositifs des évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- Les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmées entre les différentes grandes puissances et sont marquées par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- Les dimensions multinationales et multilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- Enfin les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risquées. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement", mais en "retour sur présence ou sur image".

   La problématique désarmement-développement devient alors une problématique de retour à la paix civile et constitue un point-clé de toutes les opérations de maintien ou de retour de la paix qui se sont multipliées ces dernières années. 

 

Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Économie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003; Jacques FONTANEL, L'économie du désarmement, dans Stratégique n°47, Le désarmement, FEDN, 1990/La gestion économique du désarmement. Dix principes positifs, dans Économistes de la paix, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Disarmament and Development, Declaration by the panel of eminent personalities, New York, 16-18 April 1986, United Nations.

 

                                                                                    ECONOMUS

 

Relu le 1er avril 2020

 

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 14:38

           Jusqu'à une période récente, indiquent en 1995, Jacques FONTANEL et Manas CHATTERJI, "le désarmement n'a pas vraiment inspiré les économistes, et s'il y a des analyses souvent contradictoires de l'économie de l'armement, il n'existe pas vraiment de théorie économique du désarmement."

Même si de nombreuses études sont réalisées depuis, il faut constater que soit parce que les économistes qui y travaillent sont très peu nombreux (déjà sur les relations entre armement et économie...), soit parce les organisations nationales et internationales qui financent en grande partie ces études sont focalisées sur des problèmes très précis (organisation de l'économie après une guerre civile, relation entre course aux armements et pollutions...) ou d'autres problématiques (développement durable...), soit encore parce que dominent dans les esprits les problèmes liés à la mondialisation et à la financiarisation de l'économie - même si précisément l'armement y a une part active... peu de progrès sont réalisés depuis cette constatation. 

"L'effort de défense produit des résultats ambigus, car s'il est souvent jugés très onéreux en terme de coûts d'opportunité dans le cadre d'une économie mondiale sans frontières (en créant des distorsions importantes, eu égard aux conditions d'une production efficiente), il n'en apparaît pas moins nécessaire pour protéger les richesses nationales des convoitises externes, sauf si cette fonction est assurée par les autres grandes puissances, comme ce fut le cas pour le Japon et la RFA après la dernière guerre mondiale. Un désarmement, souvent conçu comme une variable exogène dans les modèles macro-économiques, alors que l'influence des variables économiques sur sa réalisation n'est pas négligeable, conduit à une redistribution partielle des cartes de compétitivité internationale et il modifie certains équilibres fragiles, avec l'émergence de tensions parfois insupportables que supposent les périodes de mutation. Pour les partisans du nouvel ordre économique international, le désarmement apparait plutôt comme une conséquence du développement. Dans ces conditions, les processus de désarmement passent d'abord par le développement des pays les plus pauvres et par une redistribution plus équitable des ressources mondiales. Les conflits ne s'arrêtent pas à la production d'armes. Ils s'expriment aussi dans les dominations économiques, politiques ou culturelles.

Le désarmement conduit inéluctablement au déclin des industries d'armement, à la diminution des emplois dans l'armée et à une réduction des activités des secteurs directement ou indirectement concernés par les dépenses militaires (régions, industries, fournisseurs, etc.). Dès que l'on parle de conversion, on en vient à évoquer les précédents des charbonnages, de la sidérurgie, de la construction navale. Cependant, si certaines caractéristiques sont communes, on conçoit aisément que la crise des dépenses militaires, par nature improductives et par objet potentiellement destructrices, ne peut, en elle-même, susciter des regrets autres que ses incidences négatives sur l'économie et la réduction éventuelle du seuil satisfaisant de sécurité. Les dépenses d'armement conduisent à des effets d'éviction, mais leur réduction rencontre d'importants obstacles : pour faire face à ces difficultés, il est nécessaire de connaître à la fois les procédures ainsi que les propositions et principes de conversion des industries d'armement."

 

       Pour Jacques FONTANEL encore, le désarmement pose trois grands problèmes sur le plan économique :

- Au niveau macro-économique, le désarmement exerce-t-il sur les économies contemporaines des effets défavorables pour les pays développés, favorables pour les pays en voie de développement?

- Quels sont les problèmes de reconversion rencontrés?

- Toute reconversion conduit-elle au développement?

       Sur les économies nationales, le désarmement montre de leur part une grande souplesse : "Les États-Unis (dans l'immédiat après-guerre mondiale), par exemple, ont diminué leurs forces armées de 11,6 millions de personnes en 1945 à 1,5 million en 1948. Dans le même temps, le budget d'armement a été réduit de 81 milliards de dollars à 12 milliards de dollars. Les craintes exprimées quant au développement du chômage se sont révélées non fondées, puisque le nombre des chômeurs en 1948 était inférieur à celui d'avant-guerre. Pratiquement tous les pays développés ont réussi, sans grande crise, la reconversion de leurs activités.

Le dernier plan de reconversion des activités militaires en activités civiles a été l'oeuvre de Lyndon JOHNSON, EN 1965 (?). Dans le rapport économique du président, il prévoyait de nouvelles dépenses en capital du gouvernement fédéral, destinées à compenser la diminution des dépenses affectées à la guerre du Vietnam. Le plan devait commencer dès 1972 et il proposait une dépense annuelle de 39,7 milliards de dollars, consacrée à une longue liste d'activités civile placées directement sous la responsabilité du gouvernement (éducation, sécurité sociale, développement économique, fourniture d'eau, développement des ressources naturelles, transports, exploration spatiale et scientifique, aide économique étrangère, développement de l'urbanisme). Cette proposition, l'un des derniers actes du Président, définissait enfin le contenu des "dividendes de la paix", c'est-à-dire des bénéfices économiques que la société américaine recevrait de la fin de la guerre du Vietnam. Malheureusement, cette procédure n'a eu aucune suite et malgré les nombreuses propositions tendant à favoriser une législation sur la reconversion, aucune n'a débouché concrètement sur une loi.

Une procédure de désarmement peut avoir des effets fort différents sur les économies nationales. Ainsi, dans l'hypothèse d'un désarmement non accompagné de transfert vers les pays en voie de développement, l'économie française recevrait une impulsion favorable à la croissance et à l'équilibre des prix, alors que l'économie américaine aurait sans doute à faire face à de nouvelles tensions inflationnistes. S'il y avait transfert vers les pays en voie de développement, l'effet du désarmement pourrait avoir un effet déflationniste et récessionniste, qui dépendrait évidemment des modalités et du montant des transferts.

Pour les pays en voie de développement, les effets d'une procédure de désarmement, par exemple sur l'économie israélienne productrice d'une partie de ses armes ou sur l'économie marocaine importatrice de ses armes, seront très différents, sans doute négatifs dans le premier cas et positifs dans le second. D'autre part, les transferts de ressources vers les pays en voie de développement peuvent ne bénéficier qu'au groupe au pouvoir ou favoriser les importations, engendrant ainsi des effets inflationnistes graves et un développement des inégalités sociales."

        Concernant l'économie mondiale, Jacques FONTANEL fait état des scénarios élaborés par Wassily LEONTIEFF et Faye DUCHIN sur le modèle d'échanges inter-industriels de l'économie mondiale mis au point pour l'ONU. Un tableau met en évidence les résultats obtenus pour le produit intérieur brut par habitant selon trois scénarios de désarmement :

- le scénario de base représente une projection de la course aux armements actuelle pour l'année 2000. Elle aboutit à des dépenses militaires de 646 milliards de dollars (1970), des achats de matériels militaires de 266 milliards de dollars (1970) et un commerce des armes de 37 milliards de dollars (1970).

- le scénario suivant représente un effort substantiel de désarmement. Les États-Unis et l'URSS utilisent seulement les deux tiers de leurs dépenses militaires du scénario de base et ils sont à parité. Pour les autres pays, les dépenses militaires représentent 75% et 60% des valeurs correspondantes du scénario de base en 1990 et en 2000 :

- le troisième scénario reprend les chiffres du second, mais il considère le transfert de ressources des pays développés vers les pays en voie de développement, à concurrence respectivement de 15% en 1990 et 25% en 2000 des sommes épargnées par la réduction des dépenses militaires. L'aide s'adresserait aux pays d'Asie à faibles revenus (45%), les pays d'Afrique tropicale (30%), les pays d'Afrique aride (15%) et les pays d'Amérique Latine à moyens revenus (10%).

   Les simulations de ces calculs économétriques "mettent clairement en évidence le développement économique mondial, l'accroissement des ressources en capital et la forte augmentation de la consommation qui résulterait d'une procédure de désarmement. On peut constater que l'aide au développement liée à la réduction des dépenses militaires permettrait d'augmenter de 43% la consommation par habitant des pays d'Asie à faible revenu, de 60%, 120% et 20% respectivement celles des pays d'Afrique tropicale, de l'Afrique aride et d'Amérique latine à moyens revenus.

Dans tous les scénarios de désarmement, aucune région ne subit de réduction de sa consommation par habitant et seuls les pays du Moyen-Orient et d'Asie à économie planifiée connaissent une légère diminution de leur produit intérieur brut par habitant. Ces résultats sont intéressants, car ils soulignent l'intérêt économique d'une procédure de désarmement, même si la richesse produite dans le monde en l'an 2000 ne croitrait que de 3,7% dans l'hypothèse (du deuxième scénario) par rapport à la projection actuelle de la course aux armements.

    Ce genre d'études économétriques, qui ne remettent donc pas en cause le système économique en tant que tel, puisque essentiellement, il traite de transferts en ressources de secteurs économiques à d'autres, de flux monétaires et de mouvements de capitaux, constitue la majeure partie des études publiées, notamment celle qui le sont dans le cadre du système des Nations Unies. Leurs auteurs disent tous se heurter d'ailleurs à des difficultés importantes dans le fonctionnement de leurs modèles, provenant essentiellement de la fiabilité des données traitées, s'agissant de dépenses militaires et de transferts d'armement souvent entourées d'une certaine incertitude...

 

           Keith HARTLEY met en relief ce problème de traitement des données lorsqu'il aborde les aspects économiques du désarmement. Il tente toutefois de dégager des axes d'études comme le fait une étude de l'UNIDIR (Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement)  de 1992 (Aspects économiques du désarmement, soumis à l'assemblée Générale des Nations Unies en septembre 1992). 

"Un des thèmes centraux du rapport a été d'analyser le désarmement comme un processus d'investissement. Dans cette perspective, les dividendes économiques de la paix sont supposés faibles dans le court terme et dominés par les ajustements des coûts associés au chômage ; une réallocation des ressources militaires vers des utilisations civiles implique des bénéfices à long terme sous la forme d'une production de biens et services plus importante. Cependant, tous les investissements ne sont pas couronnés de succès, car quelques uns échouent. par exemple, si d'une part le désarmement implique des coûts élevés de conversion et des périodes d'ajustement long associées à un haut niveau de chômage et si d'autre part il conduit à des bénéfices relativement faibles, alors le taux de rendement interne du désarmement sera peu élevé voire négatif. Réciproquement, si le désarmement intervient dans une économie en expansion avec des demandes croissantes d'emplois et des politiques publiques appropriées (comme la formation professionnelle ou l'amélioration de l'information sur le marché de l'emploi), de faibles coûts d'ajustement, une transition rapide et des bénéfices de conversion élevés résultant d'un très fort retour sur investissement seront vraisemblablement attendus. 

Une autre contribution du rapport a été l'identification de douze principes de désarmement, dont quelques uns peuvent être synthétisés ainsi :

- Le désarmement ressemble à un processus d'investissement impliquant des coûts à court terme et des bénéfices à long terme ;

- Les réductions des dépenses militaires doivent être graduelles et clairement prévues ;

- Résoudre le problème de la conversion requiert des engagements financiers, des innovations organisationnelles et directionnelles, le recyclage de la main-d'oeuvre, le ré-outillage du capital et de nombreuses initiatives en vue de minimiser les coûts et de maximiser les bénéfices du désarmement ;

- Les problèmes économiques actuels du désarmement sont sans précédent. le désarmement intervient alors qu'il n'y a pas eu de guerre majeure et, pour de nombreux pays, il se réalise en même temps qu'un processus de transition d'une économie planifiée du centre vers une économie de marché ;

- Les politiques publiques qui accompagnent les changements et les réallocations des ressources libérées par le désarmement peuvent aider à minimiser les coûts du désarmement ;

- Le désarmement requiert le contrôle de la technologie militaire et particulièrement de la recherche-développement militaire ;

- Une plus grande transparence de l'information sur les importations d'armes apparaît essentielle.

   Le rapport met en évidence les problèmes principaux des statistiques, du secteur de la défense dans le monde, des exportations d'armes, de la course aux armements et de la limitation des armes, du désarmement et du développement, des ajustements économiques et de la conversion, des dividendes de la paix et du rôle des politiques publiques."

 

        Chris SMITH, dans la lettre inaugurale de l'UNIDIR de mars 1988, fait le point sur la thématique désarmement-développement ; il constate qu'avant les années 1980, cette problématique a un aspect plus idéologique qu'efficace, que son intérêt varie beaucoup suivant les périodes de tension et de détente de la scène internationale. Après trente ans de déclamations,

Serge SUR, qui introduit ce même numéro de la lettre, souligne que voici venu le temps des chercheurs et de l'élaboration d'un concept économique viable. Chris SMITH indique que "le concept du désarmement-développement date des années 1950, où il s'argumente que la réduction des dépenses militaires au Nord permettrait de développer de nombreux projets dans le Tiers-Monde. La proposition initiale vient de l'Inde en 1950 quand elle appelle à l'établissement d'un fonds de la paix des Nations Unies. Pendant les années 1950 et 1960 très peu de peuples mentionne le désarmement-développement. C'est une période de conflit entre les superpuissances et de tension grandissante entre le Nord et le Sud. (...) Durant les années 1970, la situation change et un intérêt croit pour la coopération internationale. En 1970, l'Assemblée Générale des Nations Unies appelle à une Seconde Décennie du développement et à une Première Décennie du désarmement. Toutefois, une proposition de l'Union Soviétique d'une réduction globale de 10% des dépenses militaires est rejetée au Conseil de Sécurité. A la fin de la décade, en dépit d'un niveau d'intérêt élevé et d'une pléthore de propositions, très peu d'études sont réalisées. Les rapports de recherches affluent dans les années 1980, avec le célèbre Rapport Thorsson. En 1987, les Nations Unies préparent l'organisation d'une conférence spéciale sur les liens entre désarmement et développement."

Malheureusement, les auteurs, en 1988, constatent qu'il y a encore beaucoup de travail à faire sur les dynamismes à opérer et aujourd'hui encore, la problématique désarmement-développement sort difficilement des études et des intentions pour entrer dans les faits.

 

Keith HARTLEY, Aspects économiques du désarmement, dans Économistes de la paix, Sous la direction de Jacques FONTANEL, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. Jacques FONTANEL, L'économie des armes, La Découverte/Maspéro, collection Repères, 1983. Jacques FONTANEL et Manas CHATTERJI, Désarmement, conversion et développement régional, dans  Reconversion des industries d'armement, sous la direction de Roland de PENANROS, Les études de la documentation française, 1995. Chris SMITH, Disarmament-Development : issues and research, Lettre de l'UNIDIR n°1, mars 1988.

 

                                           ECONOMUS

 

Relu le 2 avril 2020

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 14:57

        Quels modèles économiques pouvons-nous tirer de l'activité des Compagnies maritimes de la colonisation comme de celle des modernes sociétés militaires privées?

 

      Tout d'abord, il faut tenir compte d'un calcul des pertes effectuées par toutes les armées engagées dans des guerres. Ainsi des pertes importantes au cours du combat, que ce soit dans les grandes compagnies au Moyen-Age ou dans les modernes sociétés militaires privées (système d'assurance peu étendu) se soldent par un partage plus fructueux des bénéfices tirés de la guerre, en terme de butin ou en terme d'argent entre les survivants.

 

    La variable essentielle réside dans le coût de l'équipement du soldat. Or, tant que l'essentiel des armées est composé de chevaliers ou de cavaliers, seules des familles fortunées peuvent envoyer leurs progénitures en route ou sur les champs de bataille.

Comme Philippe CONTAMINE l'indique pour la situation au Moyen-Age, "en définitive, ce n'est pas du côté de la solde et de son montant journalier qu'on peut découvrir les raisons pour lesquelles le système des obligations militaires survécut à la disparition du service gratuit. Il y a aussi le problème de la mise de fonds, ou du capital; fournis par les guerriers. En effet, par le biais des semonces militaires, les pouvoirs se trouvaient disposer de combattants non seulement tout équipés et tout montés mais ayant subi dès leur jeunesse l'entraînement et l'apprentissage nécessaires au métier des armes (...)." Or c'est le fief qui permet à son possesseur et à ses fils de disposer des loisirs et des revenus nécessaires pour demeurer de plain-pied avec le monde de la guerre, par le truchement de la chasse, de la quintaine, du béhourd, de la joute, et surtout des tournois qui forment de 1150 à 1350 de quasi-combats où viennent s'affronter, non sans risques, deux groupes de combattants. Mais surtout les pouvoirs attendent des possesseurs de fiefs ou d'une certaine fortune, quelle qu'en soit la nature, mobilière ou immobilière, (des biens) qu'ils disposent, en permanence, des montures et de l'équipement chevaleresque. Or, bien que les données chiffrées soient rares avant la fin du XIIIe siècle, il est assuré qu'à lui seul l'équipement était fort cher (...)" D'un faisceau de données fragmentaires et parfois discordantes, "il est permis de conclure qu'au XIIIe siècle le capital représenté par l'équipement défensif et offensif et les montures d'un chevalier et de sa suite représentait, en moyenne, entre six et huit mois de gages journaliers (...)".

Philippe CONTAMINE, toujours dans l'apogée médiéval, continue, pour ce qui nous concerne ici, les finances" que "cependant, même à la fin du XIIIe siècle, la guerre n'était pas seulement le fait de grands États à gros budgets. Un peu partout, en Allemagne, en Écosse, en Irlande, dans une partie au moins de la péninsule ibérique, subsistaient des guerres au style différent (du face à face entre deux masses de chevaliers) : petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires, entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative des chevaliers et des burgraves de la vallée du Rhin, de Souabe, de Franconie et de Bavière." Dans un monde où les armées ne sont pas permanentes, où les troupes se débandent parfois brusquement et se perdent dans la campagne, où les cavaliers démobilisés doivent trouver pour leur compte les moyens de subsistances, même lorsque leur camp est défait, de nombreuses opérations impliquent des bandes armées plus ou moins importantes, plus ou moins éphémères, plus ou mois solidaires... Ici, les combattants ne se soucient pas d'un modèle économique viable. Ils vivent au jour le jour de combats plus ou moins organisés, à la limite du banditisme (lequel n'est encore que faiblement désigné comme immoral ou "illégal"...)

      Les choses changent lorsqu'à la chevalerie ou à la cavalerie lourde succède le fantassin bien armé. "La situation se modifia vers le milieu du XVe siècle. Les chefs de guerre virent ou revirent l'intérêt de pouvoir disposer d'une infanterie nombreuse, économique (à cause précisément de l'absence de montures, de bagages plus légers et d'un équipement défensif deux ou trois fois moins coûteux que l'armure du cavalier), à condition que cette infanterie fût exercée, cohérente et bien encadrée."  A la fin du Moyen-Age, "l'opposition était loin d'être toujours nette entre les troupes qui servaient en vertu de leurs obligations militaires et celles qui combattaient en vertu de leur libre décision." Le recours généralisé à la solde, la réticence générale, même de familles nobles, de servir à leurs dépens, entraîne la nécessité pour les finances royales d'être capables de financer de manière propre les guerres que les souverains entendent mener.

 

         C'est un véritable modèle économique qui se met alors en place, mélange de financement de forces qui appartiennent véritablement au souverain et de financement de troupes mercenaires. De véritables circuits financiers se mettent en place pour ces financements, partie prenante de l'essor du capitalisme financier de ce siècle. Mais ce qui nous intéresse plus ici, c'est comment les grandes compagnies de la Renaissance, comme les Compagnies maritimes plus tard, constituent pour les monarchies des moyens moins coûteux de mener des entreprises de longue haleine, que d'entretenir des armées permanentes pour la totalité de leurs besoins. Mais le problème est peut-être mal posé : l'initiative des guerres et l'initiative de recherches maritimes puis des conquêtes ne part pas seulement de monarchies qui se représenteraient un intérêt général théorisé bien plus tard, mais de conglomérats de marchands, de sociétés d'armement et de propriétaires de navires qui possèdent leurs représentants dans les Parlements ou même au sein même des monarchies. La confusion (la notion de conflit d'intérêts n'existe pas...) des rôles, par noblesses de robe, par noblesses d'épée et par bourgeoisies qui naissent et se développent (du fait même de l'essor des villes) interposées, au sein du pouvoir politique est telle que le modèle économique central n'est pas celui de l'État, mais bien celui des commanditaires réels des opérations militaires. Ce n'est que tardivement vers le XVIIIe siècle que s'étend le paradigme du roi au service de la nation.

  Ce n'est que très tardivement que l'on peut parler de budgets militaires, au sens où peut l'entendre André CORVISIER, qui situe la naissance des finances militaires proprement dites en ce qui concerne la France que sous le Directoire. Le modèle économique que nous recherchons donc pour le mercenariat n'est pas un système unifié, mais est fait plutôt l'addition et la succession d'une multitude d'opérations économiques, même si l'État royal - avec les impôts militaires qui eux sont institués bien avant, en plein Moyen-Age (1357 pour la France) paie une grande partie de ces opérations. C'est d'ailleurs par un "bricolage" qui mêle opérations comptables douteuses, report des échéances de remboursement, levée de nouveaux impôts, appel à des banquiers habitués à ce genre de choses, que sont financées les guerres royales. Toujours est-il que dans l'esprit des décideurs des monarchies, faire appel au mercenariat constitue une source d'économie, même si leurs résultats ne sont pas précisément ceux qu'ils entendent promouvoir. C'est flagrant en ce qui concerne l'activité des grandes compagnies commerciales de la colonisation. Ce qui ne veut pas dire que le bilan soit celui d'une économie, puisqu'au bout du compte le résultat est plutôt ruineux pour toutes les monarchies européennes... .notamment pour celles qui perdent les guerres... La ruine de la monarchie française en tout cas provient bien, avec le déploiement du luxe des Cours, du financement des guerres (et en dernier des "guerres d'Amérique").

 

        L'établissement de la conscription dans les XIXe et XXe siècle rend marginal toute étude d'un modèle économique du mercenariat pour l'espace entre les première et deuxième guerres mondiales et pendant la grande confrontation Est-Ouest.

 

     Par contre, l'abandon de la conscription après la guerre froide, son remplacement par l'armée professionnelle, l'appel massif fait au mercenariat pour les guerres du Golfe, conduisent à rechercher un tel modèle économique.

      Ce modèle économique peut ne pas être un modèle viable, ni pour les entreprises mercenaires ni pour les commanditaires, car il n'est pas isolable d'autres activités connexes, ce qui est évident pour les États et ce qui est constaté pour les entreprises mercenaires dont les activités dépendent d'autres activités que celles régies par les contrats : trafics divers d'armement (car les Sociétés Militaires Privées ne peuvent se livrer directement sur les marchés officiels), trafics plus ou moins criminels (drogue, activités de "renseignement" par exemple). D'ailleurs la proportion de sociétés défaillantes chez les SMP est bien supérieure à celles constatées pour les entreprises en général, la rentabilité des opérations étant souvent limitées à celles des "coups" entrepris, les circuits financiers restant d'ailleurs assez opaques.

    

      Xavier RENOU pose la question du coût réel du mercenariat. "La première qualité des mercenaires d'après leurs partisans est leur faible coût. A l'évidence, il revient moins cher de louer à titre temporaire les services d'une compagnie privée que de mobiliser de façon permanente une armée qui ne sert que de manière très occasionnelle, mais qu'il faut payer tout le temps. La comparaison du rapport coût/bénéfice de l'intervention des Casques bleus en Angola, puis celle d'Executive Outcomes offre un argument de poids aux partisans de la privatisation de la violence. A quelques mois d'intervalle, la mission des soldats des Nations Unies, longue de deux années se solda par un échec cuisant, pour un coût qui s'élevait à plus d'un million de dollars par jour.  De son côté, l'offensive des mercenaires d'EO en 1993, d'une durée d'une vingtaine de mois, se traduisit par une série de victoires spectaculaires et le décès de près de six cents rebelles. Destinée à libérer plusieurs mines de diamants et champs pétrolifères détenus par l'UNITA, elle est parvenue à inverser le rapport de force entre les deux adversaires, pour un coût estimé entre 30 et 60 millions de dollars. Une somme modique qui remet également en cause les dépenses militaires ordinaires du gouvernement angolais, qui s'élevaient pour la période 1994-1995 à 678 millions de dollars, sans que la victoire semble se rapprocher pour autant."

Le chercheur en sciences politiques évoque également le cas de l'activité des Casques bleus et de la SMP en Sierra Leone et constate le même écart de coût et la même différence de résultats. Mais il s'agit là des coûts déclarés par les organisations, clients ou prestataires et ces évaluations ne tiennent pas compte de certains éléments, le coût de formation des mercenaires utilisés par exemple. Il s'agit toujours de soldats ou de personnels déjà formés par les armées des États. "Cette économie de dépenses publiques toujours mises en avant par les partisans des SMP est-elle démontrée? En l'absence de transparence dans les coûts des contrats, les critères de sélection de ceux-ci, la nature véritable des missions, en l'absence aussi d'évaluation des résultats de chaque mission, il n'est possible que de procéder par supputations. L'appartenance ou les liens de hauts responsables civils de la défense américaine avec des sociétés militaires privées induit des soupçons de favoritisme ou de corruption. Il ne s'agit pas en outre de simples sociétés commerciales ou industrielles utilisant des méthodes ordinaires d'un capitalisme agressif et tendant au monopole. Il s'agit de sociétés capables d'utiliser la violence à l'encontre de clients, États de pays aux moyens parfois très limités, si nous considérons les régions où elles agissent. "La formidable capacité de nuisance des firmes doit ainsi être comptée au nombre des coûts dissimulés du mercenariat commercial. On a dit que les firmes mercenaires avaient les moyens de créer un certain nombre de nuisances à l'encontre de ceux de leurs clients avec lesquels elles auraient des difficultés, ou à l'encontre de pays qui décideraient de les traduire en justice pour une raison ou pour une autre. En fait, elles représentent une force indéniable avec laquelle il faut désormais compter. Leurs moyens humains et matériels importants, les secrets en leur possession, dont la divulgation pourrait provoquer l'affaiblissement de tel ou tel ancien client, font d'eux des puissances à part entière, et donc, mécaniquement, des menaces nouvelles. Indépendantes, elles sont incontrôlables, et susceptibles de tenter toute aventure qui comporte la promesse de gains substantiels. Dépendantes de leurs pays d'origine, elles en deviennent les instruments dociles, espionnant, sabotant, menaçant de faire appel à leur puissance de tutelle en cas de difficulté."

          Georges-Henri Bricet des VALLONS tente de répondre à la question du réel avantage en termes financiers, vu l'expérience en Irak, de faire appel aux SMP. En fait, il constate également qu'il est tout simplement impossible "de répondre avec certitude à cette question, tout bonnement parce que la bureaucratie américaine et le DoD n'en ont eux-mêmes aucune idée précise!" Il faut de toute façon "dissocier deux plans : l'externalisation sur le territoire national dans un cadre de paix où les coûts peuvent facilement être maîtrisés (...) et l'externalisation dans un cadre expéditionnaire où la guerre crée sans cesse de nouveaux besoins et impose ses propres nécessités. Pour ce qui concerne le territoire national, l'avantage est réel : 6 à 10% d'économies peuvent être réalisées en moyenne. (...) Pour l'externalisation "expéditionnaire", les choses se compliquent. Si vous faites une comparaison à coût fixe, les dépenses ont tendance à s'équilibrer. Si l'on s'en tient à une comparaison soldat régulier/soldat privé, l'avantage économique va sans conteste au privé, puisque les pesanteurs financières liées aux retraites, à la sécurité sociale, aux frais d'hébergement, et de nourriture, et une partie des coûts d'assurance (...) passent à la trappe dans le cas des contractors. (...) En réalité, la plus-value ou la moins-value dépend de la nature de la mission externalisée." Pour des missions "sensibles" la rentabilité du privé peut être établie dans 4 cas sur 5, pour ce qui est de la protection rapprochée des diplomates, le rapport s'inverse.

L'auteur de Irak, terre mercenaire (Fane Eds, 2010) profite de cette comparaison pour mettre en lumière une caractéristique très importante du marché du mercenariat : "la colonne vertébrale du contingent privé est constitué des forces indigènes. L'analyste David ISENBERG a proposé d'instaurer la préférence nationale dans le recrutement de ces société, mais c'est une aberration! Si les SMP ne recrutaient que des Occidentaux, c'est tout leur modèle économique qui s'effondrerait". Mais pour saisir réellement tous les coûts de l'externalisation, "il faudrait convoquer une foule d'autres paramètres : d'une part, les pertes sèches liées au laxisme de la CPA (Coalition Provisional Authority), à l'opacité des pratiques contractuelles et à la nature même des contrats (les contrats cost plus fixed fee, dits de "remboursement", ont par exemple entrainé des surfacturations en série), à un système de sous-traitance en cascade qui a fini par brouiller toute vision claire des ramifications financières du marché de la reconstruction, enfin à la corruption pure et simple engendrée par l'incurie de la gestion gouvernementale ; d'autre part les coûts indirects : la formation initiale de soldats ou d'officiers dont le privé récupère l'expertise sans frais ; les revalorisaions salariales, primes de réengagement et autres bonus offerts par les armées pour contenir le phénomène de soldier drain ; enfin le coût du système de supervision des contractors eux-mêmes (...). Au niveau macro-économique, le bilan de la politique d'externalisation irakienne est nettement défavorable : 6,1 milliards de gabegie au bas mot selon la Commission on War Time Contractor (CWC). des VALLONS parle sans détours d'anarchie ultralibérale sans oublier la situation ubuesque de contrôle du privé par le privé. D'ailleurs un très important mouvement de réforme du système de contractualisation est engagé sous l'administration Obama depuis 2007. 

 

Georges-Henri Bricet des VALLONS (interviewé par Joseph HENROTIN, Défense et Sécurité Internationale, Numéro 40, Juin 2010. Xavier RENOU, La privatisation de la violence, Agone, 2005. Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen-Age, PUF, 1980. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

                                                                                                    ECONOMIUS

 

Relu le 24 mars 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 13:05

             Les crises économiques du système capitaliste font partie, d'après les écrits de Karl MARX, d'un fonctionnement normal. La crise économique, rappelle Isaac JOSHUA, accompagne l'existence même du système capitaliste.

"Elle est l'une des expressions de sa difficulté à vivre mais également, paradoxalement, une manifestation plus ou moins régulière de sa pérennité. Elle est tout à la fois preuve de faillibilité et de démonstration de viabilité." L'auteur d'Une trajectoire du capital décrit les deux mouvements de la crise : "Le premier est celui de la période descendante et peut aller jusqu'à menacer l'existence même du système", caractérisé par la contradiction entre le caractère toujours privé de la propriété et le caractère de plus en plus social de la production. Chaque agent prend des décisions en pensant assurer sa propre survie alors que l'ensemble des décisions de tous les agents menacent le système dans des circonstances déjà très souvent décrites par les économistes marxistes. Le deuxième moment est le moment d'une purge terrible : destruction de marchandises, destruction d'outils de production, destruction de capital financier, chômage. Il s'agit là d'un processus de redressement, de remplacement de productions par d'autres productions pour recommencer un nouveau cycle, une nouvelle croissance suivie une fois encore d'une nouvelle chute...

 

         La plupart des traités d'économie marxiste refuse le ton faussement impartial adopté dans les manuels d'économie, celui de ce que les auteurs de ces traités appellent bien volontiers l'idéologie dominante. Alors que l'étudiant peut avoir l'illusion de se voir confier les clés réelles de l'économie à travers les manuels généralement diffusé, alors même qu'il s'agit bien entendu du point de vue de l'entreprise ou du gestionnaire d'une économie nationale, les économistes marxistes, tel Ernest MANDEL, disent clairement de quel point de vue ils veulent parler.

"La crise, la réapparition du chômage massif, l'offensive universelle du capital contre la classe ouvrière, les menaces croissantes qui pèsent sur les libertés démocratiques et sur la paix en fonction même de la détérioration de la situation économique du capital, tout cela nous incite à redire avec force que le régime capitaliste est un régime condamné. En effet, il menace de plus en plus de détruire la substance même de la civilisation matérielle et de la culture humaine dont il avait jadis assuré l'essor, fût-ce sous une forme contradictoire, avec d'énormes tares et aliénations qui lui étaient inhérentes dès sa jeunesse. Il est urgent que l'humanité lui substitue un régime social adapté aux besoins contemporains de l'homme, à ses forces productives et à sa tendance émancipatrice : le régime socialiste, qui n'existe encore nulle part (le texte date de 1982). La seule force sociale capable de mener à bien pareille oeuvre de reconstruction gigantesque est la classe ouvrière, c'est-à-dire l'ensemble des salariés. La crise actuelle doit faciliter son dégagement de l'influence idéologique bourgeoise (...) Mais que cette prise de conscience soit scientifique, qu'elle ne charrie ni mensonges, ni légendes, ni mythes, mais s'appuie sur les faits réels et leur explication rigoureuse, telle est notre ambition. Telle devrait être l'ambition de tout marxiste, pour qui seule la vérité peut être révolutionnaire".

Il s'agit d'un écrit d'un économiste marxiste qui refuse d'assimiler l'économie soviétique par exemple, à une véritable alternative au système capitaliste. Il existe bien entendu énormément d'économistes "officiels" (moins depuis la chute de l'Union Soviétique) qui, à longueur de manuels, exposent une vision - dont la mathématisation n'a rien à envier de ceux que nous pouvons trouver couramment. à l'Ouest.- de ce qu'ils considèrent une économie communiste ou marchant vers le communisme. Et autant d'explications des crises économiques. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c'est comment les économistes, en quelque sorte enfin débarrassés de l'illusion soviétique (certains diraient pseudo-soviétique...), perçoivent ces crises.

Ce qu'il faut d'abord retenir des explications marxistes des crises économiques, c'est qu'elles se placent dans une optique de combat et qu'elles visent le remplacement d'un système par un autre, contrairement aux explications libérales (qui la traitent comme d'origine exogène) ou aux explications keynésiennes (qui voient dans ces crises des dysfonctionnements, mêmes endogènes) et qui visent à améliorer la situation tout en gardant un système dont ils vantent les mérites fondamentaux.

 

          "De même que la théorie académique, la théorie marxiste du cycle industriel a souffert du penchant d'auteurs influents pour une explication monocausale des crises, périodes de surproduction. Dans la discussion actuelle (de 1982), deux grandes "écoles" se font face : celle qui explique les crises par la sous-consommation des masses (la surproduction des "biens de consommation") ; et celle qui les explique par la "suraccumulation" (l'insuffisance du profit pour poursuivre l'expansion de la production des biens d'équipement). Cette querelle n'est qu'une variante du vieux débat entre les partisans de l'explication des crises par "l'insuffisance de la demande globale" et ceux de l'explication par la "disproportionnalité". Les deux écoles apportent des éléments précieux pour une compréhension plus approfondie des crises. Mais elles commettent toutes les deux l'erreur de scinder arbitrairement ce qui est organiquement lié, au coeur même du mode de production capitaliste. C'est là l'origine de leur incapacité à élaborer une théorie marxiste globale et satisfaisante des crises, à partir des bribes que Marx nous a laissées dans ses oeuvres principales.", contrairement d'ailleurs aux opinions des fondateurs du marxisme qui considèrent le système comme un tout. C'est ainsi que Ernest MANDEL commence son exposé sur l'explication marxiste des crises de surproduction en général que nous suivons ici.

 

         Quelles sont les causes des crises économiques?

- La suraccumulation des capitaux, non dans le sens mécaniste où il aurait suffi que les salaires soient plus bas et les profits plus élevés pour que l'accumulation, et donc la croissance, continuent sans entraves ;

- La sous-consommation de masses, sans aucun doute, à cause d'une pauvreté relative, mais pas dans un sens vulgaire où la crise pourrait être évitée simplement en augmentant les salaires. Car les entrepreneurs capitalistes sont intéressés non à la simple vente des marchandises, mais surtout au profit qu'ils peuvent en tirer. Car toute augmentation des salaires au-delà d'un certain seuil doit réduire forcément d'abord le taux de profit et ensuite la masse même des profits, et donc entraver l'accumulation de capital ;

- L'anarchie de la production et la disproportionnalité entre les différentes branches de la production, mais il ne faut pas oublier que la disproportion entre production et consommation finale est un élément constitutif du système ;

- La chute du taux de profit, mais pas dans le sens mécaniste du terme, car il faut constater qu'à la veille de l'éclatement de la crise, il y a généralement accroissement et non réduction des salaires.

  Pour comprendre l'enchaînement des événements entre la chute du taux de profit, la crise de surproduction et l'éclatement de la crise, Ernest MANDEL distingue les phénomènes d'apparition de la crise, les détonateurs de celle-ci, leur cause plus profonde, et leur fonction dans le cadre du mode de production capitaliste. La crise économique est toujours une crise de surproduction de marchandises (à l'inverse des crises pré-industrielles, agricoles). Crise de surproduction signifie qu'il y a plus de marchandises à vendre que de pouvoir d'achat disponible pour les acheter aux prix de production : le premier phénomène à comprendre, c'est bien celui d'une rupture brutale de l'équilibre instable qui existe en temps normal entre offre et demande de marchandises. 

  Brusquement, l'offre dépasse la demande au point de provoquer massivement un recul des commandes et une réduction importante de la production courante. Mévente, déstockage et réduction de la production courante entraînent le mouvement cumulatif de la crise : réduction de l'emploi, des revenus, des investissements, de la production..., et ceci dans les deux départements fondamentaux de la production, celui des biens de production et celui des biens de consommation. Peu importe le secteur par lequel la crise commence. Le plus souvent, cela vient du secteur des biens de consommation, mais pas toujours (souvent conjointement, plus rarement par celui des biens de production, mais là beaucoup d'auteurs marxistes divergent avec Ernest MANDEL). 

   L'événement détonateur qui précipite les crises de surproduction est à distinguer de leurs formes d'apparition : scandale financier, brusque panique bancaire, banqueroute d'une grande firme, retournement de conjoncture dans un secteur clé du marché mondial. Le détonateur peut être une brusque pénurie de matière première ou énergétique. Celui-ci n'est pas la cause de la crise et ne la précipite que dans la mesure où il déclenche le mouvement cumulatif. Pour qu'il puisse le déclencher, il faut la coïncidence de toute une série de préconditions, car le détonateur en lui-même ; faille d'une grande entreprise par exemple, peut ne pas menacer le marché. 

   La fonction objective de la crise de surproduction est de constituer le mécanisme à travers lequel la loi de la valeur s'impose, malgré la concurrence ou l'action des monopoles.

   Ernest MANDEL, comme d'ailleurs l'ensemble des économistes marxistes, centre son analyse des croissances et des crises sur les changements qui surviennent dans la composition organique du capital (laquelle fait entrer dans une fraction le capital fixe - investissements en machine grosso modo et capital variable - rémunérations en général des salariés). Lorsque le capital fixe croit fortement, par suite du progrès technique par exemple, cette composition organique augmente, et elle peut, pendant une certaine période, laisser intact le taux de profit, lorsqu'elle est accompagnée d'une forte augmentation du taux de plus-value (celui-ci étant défini comme le rapport entre l'ensemble des coûts et l'ensemble des recettes, grosso modo), d'une baisse relative des prix des matières premières et (ou) d'un investissement accru de capitaux dans des secteurs ou des pays dont la composition organique du capital est plus faible. Pour eux, la logique même de l'expansion sape les conditions de cette croissance : plus s'accélère l'expansion, plus se réduit ce qu'ils appellent l'armée de réserve industrielle (les salariés inactifs ou chômeurs) et plus il devient difficile d'accroître le taux de plus value, vu que le rapport de force sur le marché de la main-d'oeuvre se modifie en faveur des vendeurs de la force de travail, si celle-ci est bien organisée (forte pression syndicale par exemple) ; plus longue est la période d'expansion, et plus la baisse relative des prix des matières premières devient difficile à maintenir, vu les conditions de production moins élastiques ; plus l'expansion est longue et profonde, et plus rares deviennent les secteurs (et pays) où les capitaux productifs peuvent rencontrer des conditions de composition organique du capital structurellement plus basses que dans les secteurs essentiels des pays industriellement dirigeants. Il est impossible dans le cadre de cet article de détailler plus avant ce mécanisme (se reporter au Traité d'économie marxiste pour plus d'éclairages). L'essentiel est de comprendre que le dynamisme du capitalisme  ne peut exister sans ces crises répétitives, sans ces destructions périodiques de capitaux et de forces de travail. L'erreur que veulent pointer les économistes marxistes chez les libéraux et les keynésiens, c'est de supposer possible une série d'ajustements mécaniques et généralisés se produisant dans des conditions bien précises. Un fonctionnement rationnel du point de vue de l'économie globale ne l'est absolument pas pour chaque firme ou cartel pris isolément. Ce qui empêche un fonctionnement "harmonieux", c'est précisément le fait que la propriété privée des moyens de production constitue la règle du système capitaliste. 

 

            La longue crise économique qui perdure depuis les années 1970 (surtout à partir de 1974) provoque chez pratiquement tous les économistes un retour sur les conditions de la crise de 1929, pour tenter de comprendre comment le système capitaliste fonctionne, après une longue période de croissance, de 1946 à 1974 (les trente glorieuses), elle-même faisant suite à une longue période de crises économiques et de guerres de 1914 à 1945.

Isaac JOSHUA, profitant de cette maintenant possible mise en perspective avec le temps, explique comment le système capitaliste assure la reproduction élargie de sa matrice, de son foyer européen à l'ensemble du monde. Les tendances conjointes à l'homogénéisation, à la différenciation et à l'interconnexion permettent les transformations successives du capitalisme. Homogénéisation  par le déploiement du système qui élimine ou intègre les anciennes formes de production (artisanat par exemple). Ce système a tendance à résumer les sociétés au deux seuls pôles des sociétés et du salariat. Plus un milieu économique est homogène, plus ses crises se diffusent rapidement. La chute de la place de l'agriculture dans les sociétés (exploitations indépendantes) se repère facilement dans les statistiques. De plus, le capitalisme connaît une sorte de déploiement interne, par différenciation de fonctions, notamment de la fonction financière. En se ramifiant, en créant de nouvelles branches d'activités, le système modifie son agencement interne, devenant plus complexe, plus sophistiqué, et ainsi plus fragile. Une véritable architecture financière, autonome, ayant ses propres institutions, crée deux risques majeurs, qui viennent se rajouter à ceux de l'économie réelle ; ceux découlant du fonctionnement même des institutions financières, et ceux découlant des relations réciproques finance/économie réelles. Les crises se propagent d'autant plus vite que le système capitaliste a tendance à relier entre elles les unités qui le constituent. Le progrès technique accéléré permet cette interconnexion, mettant en rapport offres et demandes à l'échelle d'une planète. (Isaac JOSHUA).

 

    D'autres articles compléteront ensuite celui-ci sur les interprétations marxistes des crises économiques.

 

Isaac JOSHUA, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie, Syllepse, 2006. La grande crise du XXIe siècle, une analyse marxiste, La découverte, 2009. Françoise CHESNAIS, Gérard DUMENIL, Dominique LEVY, Immanuel WALLERSTEIN, Une nouvelle phase du capitalisme, Syllepse, 2001. Ernest MANDEL, La crise 1974-1982, Les faits, leur interprétation marxiste, Flammarion, collection Champs, 1982. Traité d'économie marxiste, en 4 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1969. Le troisième âge du capitalisme, en 3 tomes, Union Générale d'Editions 10/18, 1976.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 28 janvier 2020

 

 

 

 

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 09:45

        Cette oeuvre-clé de l'économiste américain Seymour MELMAN (1917-2004), qui écrit abondamment sur la conversion économique des activités militaires en activités civiles, détaille une thèse sur l'économie de guerre permanente, différente de celles des marxistes ou des keynésiens. Relié au cercles et mouvements militants pour le désarmement, travaillant en liaison avec de nombreux autres économistes engagés comme John Kenneth GALBRAITH ou Noam CHOMSKY, le professeur émérite de l'Université Columbia à New York, écrit ce livre en 1974, alors que les analyses (souvent partielles) sur le complexe militaro-industriel continuent de se multiplier.

 

                  Partisan de la reconversion économique de ce complexe, Seymour MELMAN expose, avec de nombreuses annexes et tableaux comparatifs les effets de l'existence d'une économie de guerre perdurant aux États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale. Les dix chapitres, après une longue préface, parcourent finement, avec énormément de chiffres, les aspects des relations entre économie de guerre et prospérité, les effets de la production et du commerce des armements au niveau micro-économique (la firme), puis macro-économique (le système), la participation de cette industrie de guerre à ce qu'il présente comme le déclin de la productivité industrielle dans l'économie en général, les effets pervers au niveau de la société des réussites de cette économie de guerre permanente, la réalité de contradictions idéologiques entre la perception du marché et la réalité, les limites du pouvoir militaire, la possibilité de reconstruction économique sans centralisme, avant de conclure sur ce qui est convertible et ce qui ne l'est pas dans l'économie de guerre et sur le besoin d'économie de guerre du capitalisme américain. Il pense que si les retombées économiques des dépenses militaires peuvent être positives à court terme, des coûts d'opportunités en matière d'infrastructures, de besoins sociaux et de compétitivité générale peuvent être très importants. Il ne pense pas comme les marxistes que l'économie de guerre soit inhérente au système capitaliste ni comme les keynésiens que les effets de relance économique que l'on peut attendre des dépenses dans la sphère de production d'armements soient durables. 

 

          Dans sa préface, il reprend ce que tous les économistes conviennent dans les années 1970, à savoir que l'économie des États-Unis est sur le déclin. Ceci est la conséquence de l'existence d'une économie militaire d'une trentaine d'années façonnée sous le contrôle du gouvernement, qui influe sur le fonctionnement du capitalisme civil. La nouvelle économie étatisée, dont les dispositifs uniques incluent la maximisation des coûts et des subventions massives du gouvernement, a transformé le fonctionnement normal du capitalisme.  La compétence économique traditionnelle de chaque secteur de l'économie des États-Unis est érodée par cette direction de capitalisme d'État, qui élève l'inefficacité dans un but national, qui neutralise le système du marché, qui détruit la valeur de la devise, et qui diminue la puissance de décision de tous les autres établissements non militaires.

La base de la croissance économique de chaque nation est érodée par les effets prédateurs de l'économie militaire, et cela non seulement par le détournement de ressources, mais aussi par la manière dont sont gérées toutes les ressources. Pour Seymour MELMAN, les effets fortuits (non désirés en tant que tels) de l'économie de guerre ont fait d'elle une cause de la stagnation qu'elle était supposée résoudre. Puisque la source des effets négatifs de l'économie de guerre est l'utilisation non productive soutenue de capital et de travail, ce processus n'est pas unique aux États-unis. Il agit dans tous les États qui essayent de soutenir des économies permanentes de guerre.

Ce livre suit directement le précédent sur le même sujet, Pentagon Capitalism, de 1970. Dans cet ouvrage, il se concentre d'abord sur les faits d'un processus d'épuisement dans la vie industrielle américaine décelable à la péremption militaire du capital et de la technologie, et en seconde lieu, sur la formation d'une gestion centralisée des opérations de l'industrie militaire. Ces faits sont replacés ici dans un contexte plus global, pour tracer le fonctionnement d'une nouvelle économie, étatisée et militarisée. Alors que les Américains restent sur le mythe libéral d'une économie de marché, l'idéologie économique et politique présente dans les sphères gouvernementales relève d'un centralisme et d'un dirigisme. L'auteur combat même l'idée d'une économie mixte, qui n'a de mixte que le nom, tant les décisions de l'État envahissent l'économie entière par la diffusion notamment insidieuse dans toutes l'économie des méthodes de travail courantes dans l'économie militaire. Par ce livre, il entend, se positionnant nettement comme adversaire de la militarisation de la société, montrer le fonctionnement réel de l'économie actuelle.

 

        Économie de guerre et Prospérité est de titre du premier chapitre, dans lequel l'auteur aborde déjà les éléments de l'ensemble de son livre. La guerre apporte la prospérité. Seymour MELMAN constate que telle est la conclusion tirés par les Américains en général : l'économie de guerre de la Seconde Guerre Mondiale met fin à la Grande Dépression. Les dix années noires de chômage massif et de déclin économique furent suivies brusquement de la plus longue période d'expansion industrielle nécessaire à l'effort de guerre des Alliés. Chacun vit l'économie de guerre, production d'armements et personnel militaire confondus, produire plus de canons et plus de beurre. Économiquement parlant, les Américains n'avaient jamais rien vu de meilleur. Du travail, un bien meilleur niveau de vie, un consensus idéologique fort autour de l'idée américaine liée à la prospérité, elle-même assimilée à la présence permanente d'une économie de guerre. Les dépenses militaires n'ont même plus besoin d'être justifiées moralement, elles furent utilisées ; elles qui normalement ne devaient servir qu'à gagner une guerre voulue la plus courte possible pour atteindre un objectif politique : établir un mode de contrôle gouvernemental à long terme sur l'économie. C'est en tout cas la thèse que défend ce livre : le consensus sur les bénéfices économiques des dépenses militaires a joué un rôle vital pour l'engagement du peuple américain dans la construction d'une économie de guerre permanente.  

Comme il n'y a même pas eu d'intermède entre la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide, dès le début, les méthodes de "containment" nucléaire et non nucléaire constituèrent la haute priorité des planificateurs militaires. L'idéologie de la Guerre Froide elle-même a soutenu l'idée d'une économie de guerre opérant dans un temps indéfini. La conviction que les gros budgets militaires apportent travail et prospérité générale fait partie du consensus politique américain. Les différents présidents qui se succèdent à la Maison Blanche entendent établir dans le monde une Pax Americana qui lie interventions militaires et prospérité économique. 

La croyance que les dépenses militaires sont bonnes couvre tout l'échiquier politique, que ce soit pour lutter contre le communisme ou supporter une stratégie économique keynésienne. Toutefois, derrière une apparente santé économique, ces dépenses militaires ont des effets destructeurs à long terme.  En fait, du point de vue économique, la principale caractéristique de l'économie de guerre est de ne pas produire de valeur d'usage économique ordinaire : ni pour le niveau de vie (consommation de biens et services), ni pour la production future (comme des machines et outils utilisés pour fabriquer d'autres articles). La nature improductive de l'économie de guerre ne fut pas perçue à cause de plusieurs circonstances : emploi de millions de travailleurs à l'effort de guerre, croissance industrielle permise par l'existence d'une très importante "armée de réserve" de chômeurs avant 1939. Mais la pleine participation américaine à la Seconde Guerre Mondiale ne dura que 4 ans. Les rails, les routes, les centrales électriques y furent pleinement utilisés. Mais ce n'est pas un modèle pour une économie de guerre de 30 ans. Pendant une longue période donc, la croissance n'est possible que si l'on remplace systématiquement tous les éléments de l'infrastructure pour l'améliorer sans cesse. Le progrès technique soutenu résulte d'investissements constants dans la recherche-développement dont la moitié est de composante militaire. Malgré ces efforts, Seymour MELMAN constate en 1965 (Our Depleted Society) une détérioration de la technologie, de l'économie et de la société américaines. Une sorte de dépression industrielle se généralise à l'ensemble de l'économie américaine dans les années 1960, malgré l'énorme appareil productif militaire et d'énormes effectifs en personnel des armées. Cette dépression, selon lui, est directement issu du poids à long terme des dépenses militaires.

Une autre conséquence de la Guerre Froide est une transformation majeure dans l'activité du gouvernement fédéral qui construit par ses réglementations et ses subventions un complexe militaro-industriel, dont l'existence nécessite une centralisation de l'économie entière. Il s'agit d'une concentration de pouvoir inconnue dans le passé et qui transforme le capitalisme en capitalisme d'État. C'est un nouveau tissu économique régit par une logique tout-à-fait nouvelle, la maximisation des coûts. Plus les factures présentées par les firmes sont élevées, plus elles reçoivent des subventions de l'administration, et cela d'autant plus que les armements de plus en plus sophistiqués recèlent de plus en plus de technologie de pointe. Imperméables à toute réflexion sur l'inflation, aux mécanismes de régulation d'une économie libérale, à un calcul économique de coûts minimisés et de profits maximisés par ce moyen, les gestionnaires de ces firmes visent toujours plus de dépenses d'investissement pour obtenir des armements qui doivent surclasser tous les autres. 

La combinaison des coûts et des subventions maximisés, opérant continuellement, dans une logique qui se ramifie, comme l'auteur l'explique dans les deux chapitres suivants, à l'ensemble de l'économie américaine, produit une série de conséquences sur l'économie et la société qui contraste avec les attentes entretenues par le consensus idéologique sur l'économie de guerre.

Seymour MELMAN, The Permanent War Economy, American Capitalism in Decline, Simon and Schuster, 1974. Ce livre n'est malheureusement pas encore traduit en français.

 

Relu le 29 janvier 2020

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14 juillet 2010 3 14 /07 /juillet /2010 17:09

        Même les économistes libéraux, du reste assez absents, hors les cercles universitaires, des débats entre la dernière guerre mondiale et le début de la crise "moderne" des années 1970, doivent compter avec la nouvelle façon de penser l'économie après la grande période des crises et des guerres de 1914 à 1945.

       Car, comme l'écrit Georges DUPEUX, la croissance des trente glorieuses est née des deux guerres.

Plus précisément "parce qu'elles ont été des guerres modernes, c'est-à-dire des guerres de masse en même temps que des guerres techniques, mécanisées, motorisées." "Déjà, la première guerre mondiale, qui s'est faite à la vitesse, encore modeste du camion militaire, avait sollicité l'esprit d'invention des savants et des techniciens ; la seconde (guerre mondiale), au rythme du char et de l'avion, mobilise et la science, et la technique, et l'imagination. Mais, plus encore que le progrès, pas toujours maîtrisé, d'une technique galopante, ce qui compte alors c'est la révélation stupéfiante que la production pouvait se hisser au rythme d'une consommation insensée des ressources économiques du monde entier.

D'où l'idée révolutionnaire, qu'une croissance illimitée n'était pas utopique dans la paix puisqu'elle avait été assurée pendant la guerre. " "Les guerres modernes (...) ont marqué une étape décisive dans le mouvement d'amélioration du niveau de vie des masses populaires." L'avènement de la société de consommation, une sorte de "nouveau capitalisme" étroitement lié dès ses origines à la permissive society, découle directement des conditions économiques de la guerre. Celle-ci a entraîné, là où elle n'avait finalement pas lieu, aux États-Unis, la naissance d'une ère de prospérité sans précédent. "Si les guerres sont apparues, au-delà des immenses destructions qu'elles ont accumulées, comme le puissant moteur de l'amélioration de la condition matérielle des masses, elles ont, d'autre part, poussé à une gestion autoritaire des ressources par la nation ou, plus exactement par l'État. On a vu comment l'intervention de l'État dans l'économie n'avait été ni prévue, ni souhaitée (hors des pays à idéologie marxiste bien entendu, et hors des mouvements socialistes, on s'en doute), mais que les exigences de l'intérêt national avaient peu à peu lancé la machine interventionniste." 

Il n'est apparu (cet interventionnisme) que dans les cas d'urgence, en cas de guerres et en cas de crises. Or ces trente ans enchainent les unes et les autres, l'on ne pouvait sans péril laisser fonctionner le libéralisme. "Comme les guerres, les crises économiques ont accumulé les ruines matérielles. Mais à longue échéance, l'aspect matériel importe moins que l'aspect psychologique. Les crises économiques, en effet, ont déclenché des pulsions affectives de grande portée. Non pas que les guerres n'aient pas, elles aussi, suscité de tels phénomènes : mais les passions, les terreurs, les espoirs, les illusions qu'elles ont fait naître ont été contrôlées par le sentiment patriotique et mis en ordre par l'instinct de survie. Les crises économiques, elles, par le spectacle d'une misère dont les causes apparaissent inexpliquées et les mécanismes incompréhensibles, développent en contrepartie des aspirations confuses, le plus souvent utopiques, mais d'une grande virulence, à un bonheur matériel qui prend communément la forme de la sécurité.

Sécurité de l'emploi, d'abord. Thème qui a marqué si profondément la Grande-Bretagne, patrie du chômage, que la politique qu'elle a adoptée après 1945 apparaît entièrement tournée vers la résolution des problèmes des années trente : la vague du keynésianisme vient, à contretemps, au moment où le danger n'est plus le sous-emploi, mais l'inflation dans la sous-production, handicaper lourdement l'avenir. Sécurité en toutes circonstances, surtout. Aspiration généralisée au monde occidental, sur le modèle d'un système déjà ancien, le système néo-zélandais des premières années du siècle, complété dans son pays d'origine et dès 1938 par un social Security Act. La sécurité totale à laquelle aspirent les masses doit être une sécurité pour tous, et non individuelles, assurée par l'État, et non assumée par chacun. Elle est obtenue par le Welfare State, l'État providence, dont la généralisation aux pays les plus anciennement développés apparait comme le caractère fondamental des années cinquante. Protéger l'homme "du berceau à la tombe" contre tous les risques qu'il peut courir dans sa vie quotidienne, tel est l'idéal qui parait susciter le consensus le plus général de ce temps." (Histoire économique et sociale du monde).

 

         C'est ce consensus général qui commence à se briser dans les années 1960, et de manière franche avec l'apparition (la réapparition) des crises de grande ampleur. La pensée économique libérale ne s'est jamais éteinte et singulièrement, des économistes comme Friedrich HAYECK (1899-1992) contribuent à un renouveau de son interprétation des crises économiques comme des périodes de croissance. Considéré comme l'un des principaux artisans de la reconstruction du libéralisme du XXe siècle, l'économiste autrichien propose toute une théorie, beaucoup plus riche que celle de ses prédécesseurs immédiats, qui se déploie aussi dans les domaines de la psychologie, de la philosophie, de la politique et du droit. 

   Friedrich HAYECK propose deux présentations successives des nouvelles interprétations libérales des fluctuations et crises économiques : une première version (effet accordéon) élaborée avant 1939, et une deuxième version (effet Ricardo) proposée en réaction au raz-de-marée keynésien.

Son analyse part d'une réflexion sur la valeur, et partage la vision marginaliste (JEVONS, WALRAS, MEGER), selon laquelle la valeur d'un bien est une dimension essentiellement subjective, liée à l'utilité procurée au consommateur, en dehors d'un travail accompli dans le passé (contrairement donc à ce pensent les économistes classiques comme chez RICARDO ou MARX). Il ne faut plus considérer que la relation entre l'utilité et la rareté des biens. Sa notion de l'équilibre met l'accent sur l'individu et non pas sur la coordination entre les agents. Jusque là, les économistes se sont préoccupés surtout des différences dans l'espace, alors que l'essentiel réside dans la dimension temporelle. Les prix évoluent dans le temps, ils reflètent les changements dans les conditions de production comme dans les préférences des agents. Si l'on cherche à modifier artificiellement cette configuration des "rapports d'échange pour l'échange intertemporel entre biens de tout genre disponibles à des moments différents du temps", par des politiques monétaires inappropriées, on désorganise les marchés et on crée des déséquilibres (Intertemporal Price Equilibirum and Movement in the value of money, traduction en 1999 d'écrit de 1928). La prise en compte du temps implique celle des anticipations comme de l'incertitude ; du coup, le marché n'est pas un modèle d'équilibre abstrait, c'est un processus relié à un réseau d'information. Ce sont les fluctuations monétaires, reliées à l'élasticité des systèmes modernes de crédit, qui sont responsables des fluctuations et des crises économiques. 

Dans sa première présentation des fluctuations et crises (effet accordéon), Friedrich HAYECK part d'une situation d'équilibre caractérisée par le plein emploi des ressources productives, humaines et physiques, et par une flexibilité parfaite des prix. La répartition entre la production des biens de consommation et celle des biens d'investissement correspond au rapport entre les dépenses de consommation et le niveau de l'épargne déterminé par les préférences intertemporelles des agents. Le taux d'intérêt est un prix réel qui établit l'équilibre entre l'épargne et l'investissement, garantissant de ce fait l'équilibre dans l'économie. Les grandeurs réelles qui la caractérisent sont les mêmes que celles qui existeraient en situation de troc. Mais pour des raisons qui ne sont jamais expliquées clairement par l'économiste autrichien, sinon pat la faiblesse de l'être humain ou encore par l'irresponsabilité des économistes et de ceux qu'ils conseillent, on observe, dans toutes les économies, une tendance à l'expansion du crédit au-delà de ce qui est nécessaire et souhaitable pour assurer le maintien de l'équilibre. Ce biais inflationniste est consubstantiel à toute économie monétaire et surtout à toute économie de crédit. Cette expansion du crédit, inévitable, a pour effet de faire baisser le taux d'intérêt effectif au-dessous du taux d'équilibre. Alors les fausses informations circulent. La baisse du taux d'intérêt rend plus rentables les processus de production plus éloignés de la consommation finale, ce qui constitue "une incitation excessive à l'accroissement de la production pour des dates plus lointaines aux dépens de la production destinée à des dates plus rapprochées" (Ibid). Ceci crée un état de déséquilibre dynamique et tôt ou tard, vient un moment où le mouvement amorcé par l'expansion du crédit s'inverse, provoquant une crise. Ce qui cause la crise, ce n'est pas l'insuffisance de la demande effective, mais au contraire le surinvestisssement qui se transforme en excès de demande de consommation par rapport aux moyens de la satisfaire. Toute tentative pour ensuite guérir la dépression par une expansion du crédit aggrave la dépression, par stimulation artificielle de la demande de consommation. Cette dynamique est inhérente au système économique : "les fluctuations économiques doivent probablement être acceptées comme le complément nécessaire du développement accéléré qu'ont connu les sociétés les plus avancée durant les dernières cent cinquante années" (Monetary policy in the United States after the Recovery from the Crisis of 1920, traduction de 1999, de l'ouvrage de 1925).  (Gilles DOSTALER)

Dans sa deuxième présentation des fluctuations et crises (effet Ricardo), Freidrich HAYECK, devant les critiques très vives, choisit de faire jouer au taux de profit le rôle de ce qu'il appelait précédemment le taux d'intérêt d'équilibre (Profits, Interest and Investment : and Other Essays on the Theory of Industrial Fluctuations, 1939). "Une hausse du prix du produit (ou une baisse des salaires réels) mènera à une utilisation relativement moindre de machinerie et d'autre capital, et à une utilisation relativement plus considérable de travail direct dans la production de toute quantité donnée de biens". L'une des généralités les mieux établies sur les fluctuations industrielles est que, à peu près à mi chemin de la reprise, les prix des biens de consommation commencent à monter, et donc les salaires réels à descendre. Cette baisse de salaires réels a pour résultat de provoquer une substitution du travail au capital. Les profits montent dans les industries plus intensives en main-d'oeuvre et baissent dans les autres. Ces groupes correspondent en partie, respectivement, aux industries de biens de consommation et aux industries de biens d'investissement. La baisse des profits dans les industries de biens d'investissement provoque éventuellement la chute de l'emploi, d'abord dans les secteurs touchés par la baisse initiale des profits, puis dans tous les autres. (Gilles DOSTALER)

  Friedrich HAYECK estime démontrer "qu'une hausse de la demande pour les biens de consommation peut mener à une baisse de la demande pour les biens capitaux", or cela est absolument contraire aux thèse de John Maynard KEYNES. La politique monétaire envisagée, car dans son système l'intervention de l'État n'est pas entièrement négative, doit permettre de laisser les taux d'intérêts s'élever au même niveau que les taux de profit pour que se rétablisse l'équilibre dynamique. Il considère que les économistes qui prônent le contraire, pour stimuler artificiellement à court terme l'emploi par une baisse des taux d'intérêt, sont de véritables desperado de l'économie. Le duel des années 1930 entre partisans de KEYNES et partisans de HAYECK, oublié pendant les trente glorieuses, ressurgit, comme d'une mémoire enfouie (Jacques SAPIR). C'est une véritable croisade qui est menée contre l'interventionnisme de l'État et le Welfare State (dans un même élan de condamnation économique et morale) lorsque la crise éclate dans les années 1970.

 

         Cette croisade va bien au-delà des ressorts de la théorie économique de Friedrich HAYECK, qui estime que l'État doit se porter garant, par son pouvoir fiscal, d'un certain nombre de services collectifs, y compris au niveau de la circulation des bonnes informations en matière économique. Un certain nombre d'économistes, au plus fort de la vague libérale, dénoncent d'ailleurs le passage de la réflexion théorique au jeu de mécano. Où chacun, au poste de conseiller de grandes entreprises qu'il occupe, bricole des explications de conjonctures à partir d'éléments des différents modèles parfois difficilement conciliables de la concurrence, prenant au passage d'arguments médiatiques des bribes des systèmes élaborés par WALRAS, HAYECK, SCHUMPETER, KEYNES...C'est d'ailleurs contre cette tendance laxiste qui fait que l'on ne distingue pas vraiment une ou plusieurs théories libérales des crises économiques aujourd'hui, que s'élèvent des tentatives entre économistes, par ailleurs toujours conseillers de grandes entreprises (poste qui leur fait confondre des notions microéconomiques avec des notions macroéconomiques...), désireux de protéger... leur carrière et le capital théorique tout de même accumulé. Parmi celles-ci figurent le Cercle des économistes français.

 

       Ce cercle des économistes, conscient de faire partie d'une profession déconsidérée, notamment depuis les crises financières des années 1980, tente de faire revivre un véritable débat économique... entre eux. Posant la question, candidement, de savoir pourquoi les économistes se trompent sur les crises et donc sur les véritables fondements de la croissance, Bertrand JACQUILLAT invoque le fait qu'ils ont du mal à imaginer à quel point le respect des règles du marché (financier) peuvent être violées, alors même qu'il fait partie de ces économistes libéraux qui ont prôné longtemps la... dérégulation!  il se repose sur l'autorité d'un Paul SAMUELSON, Prix Nobel d'économie en 1970, pour finalement écrire que les lois économiques triomphent puisqu'il est impossible de prévoir les prix futurs! Nous croyions naïvement que leur travail consistait à... faire des prévisions économiques opérationnelles!  Reconnaissons simplement que le libéralisme s'occupe surtout de l'intérêt des entreprises et des entrepreneurs (même s'ils ne sont pas les seuls à le faire...), que donc leur socle doctrinal reste micro-économique - les termes de l'échange dans un secteur ou dans un autre, avec d'extrêmes difficultés de faire de ces équilibres partiels une théorie de l'équilibre général qui sorte d'un certain simplisme.

Comme leur véritable travail consiste à faire naviguer des entreprises et non pas des économies, il est facile de concevoir leur difficulté de cerner une macro-économie, celle des conditions générales de croissance et de crise. D'une série d'études portant sur les comparaisons entre les crises économiques de 1929 et de 2009, le même auteur met en évidence de "riches contributions" : la nécessité de réintégrer l'histoire économique dans la compréhension du fonctionnement des économies, la recherche d'un inventaire, d'une taxonomie des crises économiques et financières, d'une analyse de leur nature, de leurs similitudes et de leurs différences, à la fois de leurs causes et de leurs effets, l'analyse des erreurs de politique économique qui ont été faites ou qui ont pu être évitées et l'énoncé des prescriptions de politique économique que l'on peut faire aujourd'hui de manière normative à la lumière des crises du passé pour sortir de la crise actuelle. 

 Les crises sont certes, comme le rappelle Françoise BENHAMOU, des moments de repensée des modèles économiques. En tout cas, force est de constater que beaucoup de tenants du libéralisme d'antan lorgnent maintenant vers un régulationisme dont ils recherchent les modalités les moins "préjudiciables" aux intérêts des entreprises. Revenir sur la crise de 1929, c'est aussi revenir sur le débat entre KEYNES et HAYECK, avec le recul de l'expérience du keynésianisme et du libéralisme. 

     Plusieurs paragraphes supplémentaires suivront plus tard pour préciser les éléments d'un tel débat, mais pas seulement. Aussi et surtout pour bien comprendre comment la compréhension de l'école libérale des crises évolue.

 

Les cahiers de le cercle des économistes, 1929-2009, Récession(s)?, Rupture(s)?, Dépression(s)?, sous la direction de Bertrand JACQUILLAT, PUF, novembre 2009. Jacques SAPIR, Les trous noirs de la science économique, Essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, Albin Michel, collection Économie, 2003. Gilles DOSLATER, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, collection Repères, 2001; Histoire économique et sociale du monde, Tome 5, Guerres et crises, 1914-1947, sous la direction de Georges DUPEUX, Armand Colin, 1977.

 

                                                                                                                                                                          ECONOMIUS

 

Relu le 30 janvier 2020

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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 08:15

        Les crises économiques existent depuis que l'histoire de l'humanité a commencé, mais leur ampleur et leurs caractéristiques évoluent avec le temps : produits de conflits et d'accidents, de conflits plus que d'accidents ou d'accident purs et simples, elles peuvent être le fonctionnement ordinaire d'un système économique.

Le degré de complexité des sociétés influe beaucoup sur la gravité de ces crises dont les éléments sont souvent inséparables de l'existence de guerres larvées ou ouvertes. En tout cas, les groupes sociaux se combattent et coopèrent tous souvent sans connaître les conséquences souvent funestes de leurs activités. Les théories économiques qui tentent d'expliquer ces crises se partagent entre une explication fataliste et "naturelle" et une explication structurelle et "conflictuelle" ; elles peuvent être autant une justification de l'action de certains agents économiques qu'une véritable explication de la réalité. De plus, si l'ensemble des sociétés souffrent des crises économiques, de nombreux groupes sociaux tirent l'essentiel de leur subsistance et de leur pouvoir de l'existence de ces crises. La spéculation semble avoir toujours existé, depuis les activités d'entrepôt des grains des récoltes jusqu'aux mouvements financiers d'aujourd'hui et d'hier.

 

       "Dérèglement qui dépasse le niveau local ou sectoriel pour gagner l'ensemble de l'économie ; phénomène brutal et de court terme qui se distingue d'une période durable de difficultés, à laquelle on donne plutôt le nom de dépression ; baisse de la production ou de la consommation nationales, extension du chômage... en dehors de ces quelques caractéristiques trop élémentaires pour être vraiment éclairantes, c'est la pluralité des crises qui semble l'emporter sur l'unicité : on peut y voir le résultat de la multiplication des structures économiques, sociales, qui se sont succédées dans le temps et juxtaposées dans l'espace et qui ont réagies différemment aux perturbations initiales. Plus que les causes du phénomène importent donc les processus de diffusion et d'amplification qui généralisent à l'ensemble d'une économie nationale et à l'ensemble de l'économie mondiale un déséquilibre jusqu'alors circonscrit." Cette présentation de Patrick VERLEY résume bien la tendance dominante actuellement d'examen des crises, portée beaucoup plus sur leur fonctionnement que sur leurs origines profondes. Elle possède néanmoins le mérite de rappeler que les crises agricoles ont précédé de très loin les crises industrielles et financières que nous vivons.

Selon Ernest LABROUSSE (1895-1988) (dans par exemple l'Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle, 1933), la crise de sous-production agricole serait une caractéristique permanente des économies pré-industrielles en France jusqu'au milieu du XIXe siècle. Mais cette hypothèse ne reçoit pas le consensus des historiens en économie (voir l'Histoire économique et sociale du monde, sous la direction de Pierre LÉON), qui mettent en avant surtout l'habitude alimentaire centrée sur un seul type de cultures, l'insuffisance et le fort coût des transports et... la difficulté d'avoir des informations chiffrées à large échelle sur l'évolution des prix agricoles. C'est surtout à l'orée de l'ère industrielle que les économistes se penchent véritablement sur la question, sur les liaisons entre crises industrielles et crises agricoles. Ils pointent surtout le fait que les crises commerciales, industrielles et financières des XVIIIe et XIXe siècles découlent souvent du contrecoup des guerres. En outre, le défaut de circulation de l'information sur les quantités, la qualité et les prix des produits favorise l'existence d'écarts considérables, pour les mêmes productions, de prix d'une région à l'autre, de grands groupes commerciaux tirant leurs profits de l'existence de ces écarts. Ce sont ces mêmes familles commerciales et financières que l'on retrouve souvent aux origines du capitalisme industriel. "De la crise de 1857, considérée en général comme la première grande crise industrielle internationale, à celle de 1907, les épicentres économiques changèrent à la fois sectoriellement et géographiquement. Dans un cas, le foyer initial était une rupture des approvisionnements de coton, dans un autre, les embarras du commerce anglo-argentin, dans un autre encore, le surinvestissement dans les industries électriques et la spéculation sur le cuivre. Reflet des changements de hiérarchie entre puissances industrielles dans une économie mondiale de plus en plus intégrée, il tendait à se déplacer de l'Angleterre vers les États-Unis et l'Allemagne. Mais chaque crise particulière montrait les mêmes préalables boursiers et monétaires, les mêmes difficultés dans des secteurs industriels lourds et souvent nouveaux, les mêmes vagues de faillites dans le petit commerce et les secteurs industriels de consommation.

Les économistes du XIXe siècle s'ingénièrent à trouver la vraie cause de la crise : accident ou bien cause endogène faisant de la crise un moment nécessaire du cycle économique court, dit de "Juglar" (établi par Clément JUGLAR, 1819-1905), ainsi que son apparente périodicité le laissait penser? Crise de sous-consommation? de surproduction? Venait-elle du "cycle de l'investissement"?, de l'irrégularité de la croissance de la masse monétaire. La multiplicité des théories (...) rend perplexe, d'autant qu'avec le recul du temps, il peut sembler artificiel de faire LA théorie de la crise du capitalisme industriel à partir de moins de dix occurrences : on considère souvent, en effet, qu'avant le milieu du XIXe siècle, les crises étaient différentes, plus complexes, "mixtes", et que, dans les années 1930, on a affaire à un phénomène nouveau de par son ampleur exceptionnelle".  

Patrick VERLEY estime sur un ton que l'on pourrait qualifier de désabusé que "Sans aucun doute, la relative stabilité monétaire - du moins dans les pays industriels - et le relatif confinement des situations économiques conflictuelles entre les États jusqu'à l'explosion de 1914 allaient-ils dans le sens d'une atténuation des crises, l'idée d'une désintégration proche du capitalisme par l'aggravation constantes de ces dernières étaient de plus en plus abandonnées par les socialistes (...). On pensait, à la veille de la guerre, en connaitre suffisamment les symptômes pour pouvoir les prévoir, et donc en émousser les effets ; d'aucuns allaient jusqu'à espérer les contrôler, comme les dirigeants des cartels allemands, partisans d'un "capitalisme organisé" qui ne souffrirait plus des méfaits de la libre concurrence."

 

        L'analyse des crises économiques se centre souvent, comme origine ou modèle, sur la crise de 1929, qui "est longtemps demeurée un champ clos où s'affrontent les explications concurrentes" (Anne DEMARTINI). Si la compréhension de la grande dépression a progressé, grâce aux analyses convergentes qui insistent sur la dimension internationale des enchaînements (C. KINDLEBERGER, 1973 - D. ALCROFT, 1977 - P. FEARON, 1978), l'explication des crises économiques est toujours aussi éclatée entre les approches libérales (HAYEK entre autres), marxistes (MANDEL entre autres) et keynésiennes (Alain BARRERE entre autres) sans compter ceux qui se qualifient de néo-libéraux, de marxisants ou de post-keynésiens. Entre ceux qui considèrent les crises comme des accidents (école libérale surtout) et l'expression de conflits (marxistes surtout), il existe encore de grandes divergences.

       Bernard ROSIER (1937-1991) expose un panorama des théories des crises économiques éclairant, même si il ne peut pas tenir compte des derniers fructueux développements effectués à l'occasion de la dernière grande crise que nous connaissons (crise de la bulle immobilière de 2008).

L'ensemble des processus de crises périodiques du XIXe et de la moitié du XXe siècle conduisent des économistes à établir une périodicité de ces crises, en fluctuations courtes ou en fluctuations longues, au début un peu à la manière des cycles naturels. Même si l'analogie avec la nature est abandonnée (et critiquée) par la suite, il est resté chez tous les économistes cette habitude d'examiner les évolutions du capitalisme sous forme de cycles.

   L'économiste français Clément JUGLAR décrit en 1860 la crise comme moment de cycles économiques classiques. Ces cycles se caractérisent par une phase ascendante des investissements et de la consommation des biens et des services de production ou de consommation, suivie par une phase décroissante plus ou moins forte qui laisse la place ensuite à une nouvelle phase ascendante. Cette oscillation s'effectue surtout à partir d'une nouvelle industrie dominante et se propage à partir d'une puissance économique dominante. C'est l'ampleur même de l'expansion, donc de l'élévation des investissements dans la production qui, dès lors que la demande ne suit plus, crée les conditions d'une rupture plus ou moins brutale du processus expansionniste. Celle-ci se propage à partir des secteurs touchés et devient générale et provoque des réactions en chaîne. Mais la périodicité de ces cycles n'est pas rigoureuse, car beaucoup d'évènements interviennent et interfèrent les uns sur les autres et aussi parce que les informations statistiques sont souvent lacunaires et ne couvrent ni toutes les régions touchées par une crise ni toutes les périodes à considérer.

  Nikolaï KONDRATIEV (1892-1938) présente en Russie en 1922 la première grande synthèse sur l'existence de mouvements longs et concordants des prix et de la production industrielle et agricole. Joseph KITCHIN (1861-1952) et Simon KUZNETS (1901-1985) apportent ensuite des corrections et infléchissent les analyses de Nikolaï KONDRATIEV, avec des cycles qui portent aujourd'hui leur nom.

   Les premières interprétations de l'évolution du capitalisme viennent en réaction à l'économie politique dominante avec Jean de SISMONDI (1773-1842) et Karl MARX. Ce dernier confirme les intuitions de MALTHUS (qui décrit les phénomènes entre population et économie) et de SISMONDI : la crise classique (celle de Clément JUGLAR) est analysée comme un phénomène structurel et non pas seulement conjoncturel et la crise est saisie comme jouant le rôle de régulateur dans la période longue, comme une solution temporaire et violente des contradictions sociales. Se développent à partir de l'analyse marxiste une théorie de la surcapitalisation et du mouvement des coûts.

Mikail TUGAN-BARANOVSKI (1865-1919) publie en 1894 Crises industrielles en Angleterre, sur la question principlament de l'épargne et du crédit, où le système économique est incapable d'ajuster le flux d'épargne aux besoins de l'accumulation, croissants au cours d'une période. 

Albert AFTALION (1874-1956) aborde en 1908 et en 1913 la question de la surcapitalisation, en tant qu'ajustement des capacités productives. En période d'expansion, l'investissement est suscité par l'élévation de la demande finale. Par suite des hauts profits de l'essor, les commandes de ces biens croissent. Mais leur fabrication demande un délai (retard d'investissement), qui interdit un ajustement correct des capacités productives. Il tend donc à susciter une situation de surcapacité par rapport à la demande finale. La crise par surproduction surgit.

Jean LESCURE (1882-1947) souligne la question de l'élévation des coûts de l'expansion tout au long de celui-ci. Au terme d'une période d'essor, les coûts d'établissement et les prix de revient augmentent davantage que les prix de vente, ce qui entraîne une chute du taux de profit, moteur de l'accumulation.

       Chacun, KEYNES et SCHUMPETER, apportent un éclairage sur les crises économiques, le premier avec la question du surinvestissement, de second sur le rôle de l'innovation et des entrepreneurs.

       1929 marque réellement une rupture dans la manière de comprendre les crises économiques, et rétrospectivement de nombreux auteurs analysent une grande période qui va de 1914 à 1945, suivie d'une autre longue période (les trente glorieuses) de 1945 à 1975, grosso modo, suivie d'une période, dans laquelle nous vivons encore depuis.

John GALBRAITH bâtit une explication à partir d'un ensemble de traits marquants du capitalisme américain et de la conjoncture longue des années 1920. Le retournement de la conjoncture de 1929 tient essentiellement à l'écart qui s'est creusé entre l'élévation de la productivité du travail industriel et la quasi stagnation des salaires et des prix, qui entraîne l'accroissement des profits, qui soutient les dépenses des classes aisées, qui alimente la spéculation boursière et encourage l'investissement, alors que la consommation des classes populaires s'affaiblit. L'économie américaine, en plus, et cela est repris par tout en ensemble d'économistes radicaux aux États-Unis, est fondamentalement malsaine, par la répartition très inégalitaire des revenus, les effets pervers de la structure des holdings dans une conjoncture spéculative et par le caractère non pertinent des mesures de politique économique prises pour stopper la déflation. 

La crise de 1929 ne peut jouer le rôle régulateur de l'activité économique, elle devient géante, car elle se confond avec celle de la dépression longue classique.

        La période des "trente glorieuses" est l'occasion pour quantité d'économistes de vanter un capitalisme tranquille dans une période d'expansion technique, économique et sociale. La croissance économique, impulsée et orientée par des firmes qui connaissent un mouvement de concentration industrielle et financière et qui deviennent de véritables géants planétaires, semble ne pas s'arrêter. Une logique de division internationale entraîne une hiérarchisation accrue des économies des pays industrialisés du centre développé du Nord qui dominent les économies sous-développées du Sud. Un processus de régulation, maintenant parfaitement reconnu, keynésien disent certains, menés en tout cas par les États (planification ou subventionnements cachés à l'Ouest, étatisation à l'Est pour faire rapide), entravent les mécanismes des cycles classiques, les crises étant réduites à de simples et brèves récessions.

            Cette période s'interrompt de manière brutale dans le milieu des années 1970 (malgré quelques signes montrés notamment par les économistes marxistes, présents dès les années 1960). La crise de l'énergie de 1973-1974 est le catalyseur d'une crise économique durable. Entre 1974 et 1982, les économistes, keynésiens surtout, analysent un recul en valeur absolue de la production dans les grands pays développés joint à une poussée de l'inflation, tout cela générateur de chômage : la fameuse stagflation. La presse regorge alors de mouvements d'importantes restructurations d'entreprises et de nouvelles concentrations industrielles. La mise au point de nouvelles technologies pour une nouvelle demande (informatique, électronique) tente en quelque sorte d'enrayer un processus de dépression.

                L'apparition de cette crise économique au long cours provoque de nouvelles divisions entre économistes : les économistes libéraux détectent des facteurs exogènes au capitalisme pour l'expliquer tandis que les keynésiens "découvrent" une crise organique, pendant que les marxistes trouvent dans la situation une nouvelle justification de leur théorie de baisse tendantielle du taux de profit, complètement endogène au capitalisme.

        Pour les économistes libéraux, le reflux de l'expansion est déclenché par des facteurs exogènes (interventionnisme "forcené" des États), et amplifié par une série d'imperfections internes, notamment par les stratégies salariales des organisations syndicales (qui peuvent être considérées d'ailleurs comme des facteurs.... exogènes). Ces économistes libéraux se divisent eux-mêmes : si les tenants de l'économie de l'offre (travaux de l'école du public Choice) désignent l'État comme envahissant et stérilisant, les monétaristes de l'école de Milton FRIEDMAN (1912-2006) critiquent les politiques monétaires d'inspiration keynésiennes et les économistes libéraux américains tel de Friedrich August von HAYECK (1899-1992) précisent leurs griefs à propos de l'inflation du crédit provoquée par la baisse des taux d'intérêt. Les gouvernements occidentaux et russe, sensibles à ces critiques, tendent alors à adopter des politiques prenant à contre-pied l'analyse keynésienne : ils réduisent la pression fiscale sur les entreprises, libèrent les marchés du travail, déréglementent les marchés jusqu'alors publics ou semi-publics et réduisent l'expansion de la masse monétaire.

        Pour les économistes inspirés des travaux de John Maynard KEYNES, il s'agit d'une nouvelle ère requérant de nouveaux outils d'analyse. Ainsi l'économiste français Alain BARRER, la crise actuelle est une crise organique, qui provient du dérèglement du système de production et de répartition. Le revenu net disponible pour la consommation et l'investissement diminue, vers la fin de la période de croissance. Ce qui provoque un freinage de la demande effective, donc de l'emploi et de la rentabilité du capital, d'où le recul de la propension à investir, l'apparition du surinvestissement, le ralentissement de la croissance et la crise. Ils n'abandonnent pas du tout l'idée d'une nécessaire planification nationale.

        Pour les économistes marxistes, on peut citer les travaux du groupe de Bernis et les travaux d'Alain BARRERE (décidément mis dans une catégorie marxo-kéynésien... ), de Gérard KEBADJAN et d'Olivier WEINSTEIN, parmi beaucoup d'autres. 

Pour le groupe de Bernis, le mode de régulation est constitué de la tendance à l'égalisation et du développement des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit. Chacune de ces lois (égalisation et baisse) s'incarnent dans des institutions régulatrices qui jouent le rôle de procédures sociales nécessaires au fonctionnement de l'économie et à son dynamisme. La crise éclate au moment où la loi d'égalisation est mise en cause. 

Les travaux du trio cité précédemment partent de deux constats : l'existence d'un régime d'accumulation particulier qu'est le régime intensif des régulationnistes et la mise en place  des rapports et des formes structurelles institutionnalisées portant négation des caractères capitalistes. La mise en cause de la régulation par les États conduit à la crise : l'économie marchande capitaliste rencontre des limites nouvelles et fortes, compte-tenu de la poussée des interdépendances économiques de plus en plus fortes à l'échelon planétaire et des besoins en activités non-marchandes.

    Toutes ces théorisations interviennent à des moments très différents de la crise, ce qui rend difficile une comparaison entre elles. 

              Mais, dans un climat où le socialisme ne semble plus considéré chez la grande majorité des économistes comme une option crédible, c'est surtout l'approche d'un courant composé de transfuges surtout keynésiens et marxistes, même si des éléments libéraux peuvent s'y adjoindre, appelé régulationnistes qui tend de plus en plus à prévaloir, surtout après les années 1990 où les recettes libérales semblent avoir produit plutôt des aggravations des situations.

Ainsi le courant régulationniste met en évidence différents modes d'accumulation du capital, qui, dans une période longue, assurent la progression générale et cohérente de celle-ci : les formes monétaires, la configuration du rapport salarial, les formes de concurrence, les modalités d'adhésion au système international, les formes d'intervention de l'État. Tout cela doit être pris en compte globalement, sans considération de caractère endogène ou exogène, composant des situations où sont présents à la fois les accidents et les conflits. La crise contemporaine vient de l'épuisement du régime d'accumulation intensif à consommation de masse ou régime fordiste, lui-même remis en cause, lié à l'épuisement de l'efficacité des formes institutionnelles qui sont la base du régime d'accumulation. Tout est remis en cause : modalités du travail, rapports capital-travail, productivité, normes de consommation, coûts collectifs de la croissance.

               Dans le concert des économistes, où la voie libérale est encore prépondérante, au pays par excellence du capitalisme, aux États-Unis, s'exprime une approche radicale : la crise économique américaine est vue comme une crise de la grande entreprise par Samuel BOWLES, David GORDON ou Tom WEISSKOPF. Le système de la grande entreprise repose sur la pax americana arbitrant les conditions de l'échange international, laquelle est remise en cause de tout part, sur un accord keynésien/libéral, qui met en place un système très structuré entre les grandes entreprises et les travailleurs américains, via des conventions collectives, lequel est remis en cause par les politiques libérales, sur un pacte citoyens-capitalismes qui gère le conflit entre les revendications populaires relatives aux responsabilités sociales de la grande entreprise et la pure logique de profit qui les anime, lequel est également abandonné.

               Actuellement, le monde des économistes apparaît de plus en plus éclaté avec la prolongation de la crise malgré (à cause de?) des politiques libérales adoptées par les différents gouvernements. En France nous pouvons voir d'une part une défense de ces politiques, avec des aménagements proposés, à travers par exemple l'activité du Cercle des économistes (une trentaine d'économistes à la réflexion animée par entre autres Bertrand JACQUILLAT) et d'autre part une critique virulente de ces politiques par l'école marxiste française dite du Capitalisme Monopoliste d'État (avec Paul BOCCARA et Louis FONTVIEILLE). D'autres économistes mettent l'accent sur l'aspect universel et civilisationnel de la crise, comme le trio BOWLES-GORDON-WEISSKOPF. Les analyses d'Ernest MANDEL sont revisitées dans une perspective à long terme, pendant que Christopher FREEMAN examine les paradigmes techno-économiques en changements profonds. 

 

                  Dans deux articles suivants, nous examinons des approches marxistes et libérales de la crise.

 

Patrick VERLAY et Anne DEMARTINI, article Crises économiques, Encyclopedia Universalis, 2004. Bernard ROSIER, Les théories des crises économiques, La Découverte, 2003. 

 

                                                                                                                                                  ECONOMIUS

 

Relu (et corrigé - il y avait beaucoup de fôtes d'ortografes...) le 31 janvier 2020

 

 

 

 

 

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