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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 08:29

         De nombreux auteurs insistent pour se détacher des images d'Epinal ou des représentations romantiques (diffusées par le texte ou l'image) du grand banditisme, afin de mieux se rendre compte à la fois d'une certaine banalité de la criminalité et de ses objectifs.

La criminalité cherche surtout à se cacher, à dissimuler ses activités, voire à leur donner une apparence de légalité ou de moralité (la problématique de l'honneur...) qui les mette à l'abri à la fois de l'opprobre publique et des investigations et poursuites. Cette banalité de la criminalité se révèle dans les formes mêmes des activités économiques qui embrassent, pratiquement par mimétisme, les méthodes du capitalisme. Sans que ce capitalisme puisse être assimilé à une certaine criminalité, sans que celui-ci puisse être qualifié d'intrinsèquement criminel, il faut se rendre compte qu'en l'absence de contrôle et des limites imposées par des législations diverses et variées, ses agents se comportent comme de vulgaires bandits, dotés d'une certaine respectabilité de surcroît. Les agissements de firmes internationales dans un espace non doté d'un droit international commercial applicable partout (évasion fiscale, circulation de substances avariées ou dangereuses) indiquent cette réalité assez dure. Autant les firmes qui agissent dans des espaces nationaux soumis à des lois et des règlements parfois vigoureux et rigoureux peuvent être considérées comme "honnêtes" par les consommateurs finaux des biens et services proposés, autant les firmes qui peuvent faire circuler des capitaux de toutes formes dans un espace international où l'absence de réglementation est parfois patente ont tendance à ne pas se donner des limites à leurs activités. Le primat du profit, et du profit le plus élevé et le plus rapide, donne au capitalisme international des allures de conflit entre pègres concurrentes. A une autre extrémité, le banditisme organisé, les différentes organisations criminelles apprennent (mal) à utiliser les mêmes techniques de valorisation d'un capital acquis illégalement, sans aucun souci de moralité ou de légalité. A un point tel que leurs activités se mêlent de manière globale à la marche du capitalisme.

Jusqu'à quel point le capitalisme se criminalise t-il? Jusqu'à quel point la criminalité influence t-elle la marche même du capitalisme? C'est là que les analyses peuvent diverger, à commencer par l'évaluation quantitative du phénomène. Un point sur lequel s'accorde toutefois les observateurs, c'est l'utilisation de la violence, de la part des organisations criminelles (mais pas de toutes...) comme recours assez précoce pour réguler la concurrence...  La circulation de plus en plus importante d'armements de toutes sortes (des couteaux aux... missiles) favorisent ce recours, d'autant que le commerce international des armes lui-même mêle agents soucieux de la légalité et acteurs qui n'en ont cure...

 

La notion incertaine de criminalité...

       Serge SUR nous rappelle que "la notion même de criminalité est relative, puisqu'elle dépend des définitions du droit pénal positif, et que celui-ci diffère selon les États, même si grosso modo ils prohibent les mêmes comportements. Violation consciente, délibérée, collective et durable de la loi, ou encore détournement frauduleux de la loi, telle pourrait être sa définition. La violence entre les personnes n'en est qu'une des formes, la plus visible, mais pas la plus efficace, puisque son objectif est la prédation, le profit individuel, l'enrichissement de l'ensemble de ses acteurs au détriment de la collectivité - ce qui devrait les rendre moins sympathiques, puisque leur victime est avant tout la société qu'ils parasitent. La galaxie des activités criminelles épouse l'ensemble des activités humaines, et le vice - corruption, drogue, prostitution... - n'en est que l'un des marchés, puisqu'on y trouve aussi bien les contrefaçons multiples, trafics de fausse monnaie, faux médicaments, pierres précieuses, fraudes bancaires, blanchiments divers, pillage des fonds publics, rackets, cybercriminalité, etc. Si la criminalité organisée concerne largement les sociétés internes aux États, elle développe également une activité transnationale croissante, elle devient en quelque sorte la face noire de la mondialisation, ce qui ne facilite par la lutte contre elle. Les groupes criminels sont généralement organisés, hiérarchisés, suivant une logique qui dépend beaucoup de leur environnement culturel, dans une relation complexe les uns avec les autres, de sorte qu'ils forment un objet d'étude pour les sociologues et même les politistes.

Récusant les règles du jeu social et légal, ils semblent n'obéir qu'à un état de nature à la Hobbes - loi du plus fort, domination de fait, prédation, méfiance, loi du talion. Et même ne relèveraient-ils pas de l'éthologie comme science du comportement animal, où l'insécurité et la survie seraient les seules règles? En réalité, ces microsociétés clandestines ont leurs propres codes qui en font des sociétés parallèles. Le contrat, sous une forme primitive et informelle, marque leur fonctionnement. Comme elles sont enkystées dans des sociétés plus vastes et régulières, elles agissent souvent à l'interface de la légalité et de l'illégalité - ce qui rend leurs relations avec les États particulièrement ambiguës. Elles constituent enfin un signe autant qu'un instrument d'une insuffisance de la cohésion sociale, voire de dissolution du lien social." 

Le docteur en droit de l'Université de Caen et membre du Centre Thucydide (Analyse et recherche en relations internationales) indique que "la mondialisation économique n'a évidemment pas créé la criminalité organisée. Son activité internationale existe depuis longtemps (...). Elle n'a pas non plus développé la dérive criminelle de certains mouvements, violente pour ceux qui se disent de libération, ou économique pour certaines sectes religieuses. Les premiers ont d'abord cherché des sources de financement qui ont pu devenir leur souci principal, à l'abri d'objectifs politiques ou idéologiques revendiqués. Les secondes ont été parfois conçues et organisées comme des entreprises à but financier, et ont prospéré sous le masque de la quête spirituelle. Ces organisations non gouvernementales d'un type particulier ou ces acteurs non étatiques délinquants ne sont pas nouveaux. Les groupes criminels ont toujours joué des différences des législations, du saute-mouton à travers les frontières, et contribué à une transnationalisation économique clandestine. La mondialisation leur offre des terrains de chasses beaucoup plus vastes et ouverts. Associés aux nouvelles technologie, l'internet spécialement, qui universalise jeux en ligne, piratage de cartes bleues ou de comptes bancaires, commercialisation des contrefaçons, vente de produits interdits dans certains États, pillage de données, la criminalité organisés permet à des groupes occultes de développer des activités nouvelles contre lesquelles police et justice sont d'abord prises de court, de disposer ainsi d'un temps d'avance sur les appareils de surveillance et de répression. La contradiction entre une société internationale toujours fragmentée en États et ainsi entre systèmes juridiques indépendants d'un côté et, de l'autre, une société transnationale ouverte et fluide, conduit à donner un avantage considérable à la criminalité organisée. Elle peut en outre s'appuyer sur la tendance à l'ouverture des frontières et à la libération des échanges, qui implique un abaissement des standards et un desserrement des  contrôles."

A cette prédation s'ajoutent, selon lui toujours, "les menaces pour la sécurité internationale." Le développement de la piraterie maritime, la généralisation des transports des marchandises par conteneurs clos et dotés d'une protection juridique, sans compter le développement des organisations para-militaires ou de sécurité les plus diverses, contribuent à rendre moins sécurisée la circulation dans le monde. L'implantation à l'intérieur des États de groupes criminels qui s'y constituent des protections de toutes sortes, par capillarité de formes plus ou moins brutales de corruptions, rend encore plus difficile la lutte judiciaire et sécuritaire des États ayant la volonté de combattre cette criminalité internationale.

 

Corruption et criminalité

      La corruption est à l'origine de dommages considérables dans tous les pays et particulièrement les plus pauvres, expliquent Julien COLI, délégué général à Transparency International France et Marina YUG, chargée d'études juridiques dans la même organisation. "La corruption peut se définir comme "l'abus d'une position publique en vue d'un intérêt privé". Elle emprunte des formes très diverses : détournements de fonds publics par des dirigeants - par exemple le pillage des revenus du pétrole dans les pays producteurs à faible gouvernance -, sommes extorquées par des fonctionnaires abusant de leur pouvoir - par une menace d'amende injustifiée si un backchich n'est pas versé -, autorités de contrôle soudoyées pour fermer les yeux sur le non-respect d'une réglementation, autorités publiques achetées pour prendre une décision partiale au mépris du principe d'égalité entre les citoyens - lors de décisions de justice, de l'octroi de marchés publics ou de permis de construire, etc.

La corruption active consiste à proposer de l'argent ou un service à une personne qui détient un pouvoir en échange d'un avantage indu. La corruption passive consiste à accepter cet argent ou ce service en connaissance de cause. La notion de corruption est complexe à appréhender puisque l'appréciation portés sur un même comportement diffère selon l'angle d'approche. En effet, alors que du point de vue du droit la corruption se réduit à ce que la loi définit comme tel, la définition peut être plus large d'un point de vue moral. De même, la définition et le regard portés sur la corruption sont différents en fonctions des régions du monde. Le népotisme, sévèrement condamné dans les pays du Nord de l'Europe, choque beaucoup moins dans ceux du Sud. La corruption recouvre de nombreuses réalités : le fonctionnaire d'un pays en développement qui extorque un pot-de-vin de quelques dollars alors qu'il n'a pas touché de salaire depuis plusieurs mois se trouve dans une situation très différente de celle du ministre qui empoche une commission de plusieurs millions de dollars dans le cadre d'un contrat international signé entre son pays et une multinationale. 

Malgré l'impossibilité d'adopter une approche homogène pour toutes les pratiques susceptibles d'être assimilées à de la corruption, la communauté internationale a néanmoins progressivement pris conscience du fait qu'il s'agissait d'un fléau à combattre en priorité. Entraînant une inégalité entre les citoyens devant la loi, elle constitue une atteinte aux droits de l'homme et aux principes démocratiques.

Elle a aussi un coût financier considérable : selon le rapport mondial 2009 sur la corruption de Transparency International, la corruption fait augmenter le coût des marchés publics de 10%, ce coût étant ensuite répercuté par l'entreprise sur le consommateur final. Plus grave encore, la corruption mine l'esprit civique et entraîne une perte de confiance des populations dans les institutions et les dirigeants. La corruption touche davantage les plus défavorisés et aggrave donc la pauvreté." 

Dans leur analyse, ces auteurs indiquent l'ampleur importante de la corruption dans le passage des grands contrats internationaux. Ils pointent la responsabilité des États d'origine des entreprises, celle de l'État d'accueil et celle des entreprises, ces trois grandes catégories d'acteurs utilisant souvent la corruption dans leurs calculs stratégiques.

 

La notion de crime transnational organisé

    Selon Michael KOUTOUSIS et Pascal PEREZ, "s'il faut chercher une date de naissance au concept de crime transnational organisé (CTO), celle-ci se situerait à la fin (ou l'effondrement) des empires. En effet, la multiplication des frontières, la perte de marchés jusque-là abordables, la crise majeure que vit, dans toute la Mittleleuropa et l'Empire ottoman, la classe moyenne par la perte de ses vastes marchés et des nouvelles ségrégations de minorités la constituant, transforme certains de ces membres en aventuriers par nécessité. Ne sont pas rares les pharmaciens, chimistes, docteurs et commerçants qui, en continuant de faire "comme avant", entrent, par la force des choses, dans une certaine illégalité transfrontalière. Ainsi, pendant l'entre-deux guerres, les figures charismatiques du crime organisé ne sont pas issues de la "frange" de la "classe laborieuse" mais plutôt des classes moyennes dont ils ont la culture, l'éducation, la mobilité et le savoir-faire (BLOCK A, European Druf Trafic and Trafikaters betwin the Wars, the Policy of Suppression and its Consequences, dans Journal of Social History, vol 23, n°2, 1989). Si l'histoire ne se répète pas (ce qui selon nous est un adage facile...), du moins elle hoquette : l'effondrement de l'Union Soviétique, les guerres du Caucase, des Balkans et d'Asie Centrale, le morcellement territorial libanais, les guerres africaines autour de frontières et des alliances politiques tribales et transnationales, génèrent les même effets."

Les deux auteurs décrivent la structuration des organisations dans les années 1980 et détaillent le fonctionnement de la poly-consommation et du poly-trafic. Ils précisent que les statistiques policières judiciaires tendent à porter quasi exclusivement sur la partie de cache-cache et non pas sur les grossistes-trafiquants. Or l'évolution n'est pas du tout à la multiplication de micro-trafics segmentés, mais plutôt à la constitution de conglomérats. "Le temps des conglomérats, de la suprématie des services (être en possession d'une filière qui a fait ses preuves) de la complémentarité et de la coopération entre très gros opérateurs a pris le dessus sur une activité "artisanale" et diasporique qui avait maîtrisé le trafic tout au long du XXe siècle." On assisterait à une véritable concentration capitalistique

"Cependant, poursuivent-ils, et plus particulièrement au sein de pays en conflit, des non-États, ou des espaces sous le contrôle d'une force politico-militaire (guérilla, milices, clans, fares, seigneurs de la guerre, etc.) persiste la tentation de contrôler l'ensemble des activités sur un produit (production, transformation, cheminement, distribution, blanchiment des bénéfices) pour la simple raison que plus une activité se situe vers la fin de la chaîne et plus elle est génératrice de bénéfices. (...) Cela s'appelle globalisation. L'après-Madoff rend sa vraie proportion à l'impact des activités purement criminelles, du moins du point de vue financier. Sans être un phénomène nouveau, le crime économique perpétré par les protagonistes de l'économie dite formelle (sensée, intégrée et comptabilisée) reste impuni tandis que les mêmes actes, portant sur des sommes modestes, sont considérés par le droit comme de l'escroquerie qualifiée (vendre un produit qui n'existe pas), de l'abus de confiance (proposer comme patrimoine une dette), de l'abus de pouvoir (rendre insolvable son propre créancier), de blanchiment d'argent (intégrer de l'argent issu d'activités non déclarées dans le pot commun d'une société ou du marché obligataire), du chantage (refus de payer cotisations ou autres charges sociales sous la menace de faillite), etc. L'outil juridique existe mais ne s'applique qu'aux petits acteurs. Déjà à l'aube des années 1980, les crimes des cols blancs représentaient 75% des masses monétaires de l'ensemble des activités criminelles. Aujourd'hui, la nouveauté consiste au fait qu'il n'y a plus de séparation entre les activités économiques formelles et ceux du crime organisé : les uns et les autres utilisent outils et procédures qui étaient propres à chacun encore il y a vingt ans. Au point qu'Antonio Maria DA COSTA, directeur de l'UNODC jusqu'en 2010, pouvait affirmer "que l'argent des trafiquants de drogue injectés à l'économie financière a sauvé les banques de la crise financière" (The economics of crime, avril 2011, Costa corner (blog), htpp//www.antoniomariacosta.com).

Cela aurait été impossible sans les extraordinaires avancées des télécommunications (internet) et la fluidité incontrôlée (et sans doute désormais incontrôlable) des transferts et autres ordres financiers. Si les autorités se focalisent sur les arnaques à la carre de crédit, les délits liés à la pédophilie et le terrorisme sur internet, peu de chose ont été faites pour se rapprocher un peu soit-il de la vitesse des transferts et pour contrer la relation structurelle existant entre l'économie formelle (banques) et l'économie informelle et criminelle (offshore, paradis fiscaux, produits financiers n'existant qu'en ligne, banques informelles, etc). 

 

Michel KOUTOUZIS et Pascale PEREZ, Crimes, trafics et réseaux, Géopolitique de l'économie parallèle, Ellipses, 2012. Serge SUR, Crimes sans châtiment, Julien COLI et Marina YUNG, Corruption internationale : activités prospère, lutte imparfaite, dans Questions Internationales, Dossier Mondialisation et criminalité, La Documentation Française, n°40, novembre-décembre 2009. 

On consultera avec profit sur cette question : Alain BAUER et Xavier RAUFER, Le nouveau chaos mondial, Editions des Riaux, 2007 ; Marie-Christine DUPUIS-DANON, Finance criminelle, PUF, 2004 ; les sites d'Europol et d'Eurojust

 

ECONOMIUS

 

Relu le 17 novembre 2020

 

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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 12:15

         La criminalité qui dépasse les frontières des États ou des Empires fait partie de l'histoire de ceux-ci tout comme l'édification des différents systèmes judiciaires nationaux. Lorsque l'intensité des échanges internationaux augmente, la criminalité suit le même mouvement, obligeant les États à renforcer leur coopération, à partir du moment où leurs systèmes de valeurs et de justice s'accordent plus ou moins.

Il y aurait sans doute une histoire à écrire sur cette criminalité internationale, et de son rôle dans le modelage même des formes étatiques, à commencer sans doute par le rôle peut-être minoré encore de la piraterie maritime en Méditerranée dans le renforcement de l'Empire Romain, obligé de se doter d'une flotte militaire consistante et d'y consacrer donc temps, hommes et ressources... Dans le double mouvement actuel de mondialisation et d'affaiblissement des États, la criminalité internationale joue un rôle et constitue une source d'inquiétudes jusqu'aux organismes chargés "du maintien de la paix et de la sécurité internationale" jusque-là réservés aux conflits interétatiques. Inquiétude d'autant plus vive que dans cette mondialisation là implique des États qui ne partagent ni toutes les mêmes pratiques ni toutes les mêmes valeurs. Au coeur même des conflits économiques, les règles même du jeu ne sont pas considérées de la même façon d'un bout à l'autre de la planète. La criminalité internationale, pourrait-on dire, participe à l'actuelle mondialisation économique, non pas forcément seulement du fait de l'activité d'organisations criminelles en soi, mais parce que le droit international commercial n'est pas encore (s'il l'est un jour...) unifié suivant les différentes régions du globe.

Se mêlent également, à partir d'organisations désignées comme mafieuses, des activités criminelles et des activités tout à fait respectables. Ce fait, identifié et combattu par diverses organisations étatiques ou pluri-étatiques, rend encore plus urgent l'élaboration d'un droit unifié, en l'absence duquel le monde ressemble à celui imaginé par Thomas HOBBES, une société de nature, où tous, des États aux individus, sont en guerre contre tous.

 

Une évolution du traitement de la violence internationale...

      Dans l'étude du traitement judiciaire de la violence internationale depuis la fin du monde bipolaire, Yves DENÉCHÈRE constate que "les grandes questions qui se posent aujourd'hui (...) sont souvent la transposition à une autre échelle de problèmes bien identifiés dans les États et les sociétés des périodes antérieures". "La difficile définition normative de la violence sur le plan international, la difficulté d'aligner aujourd'hui les normes de la violence d'une aire culturelle sur une autre, d'un pays sur un autre, rappellent les difficultés de même nature concernant les États en formation. Le processus international, mais non universel, de judiciarisation de la violence conçu comme un marqueur de modernité ou un progrès de la civilisation renvoie aux problèmes de la modernisation des États et au procès de civilisation (...). L'avènement  de la communauté internationale comme justicière répond à l'instauration de l'État justifier par le droit de punir.

L'une comme l'autre manifeste ainsi son autorité, son pouvoir et sa prééminence. Sans doute aussi peut-on faire un rapprochement entre les réactions différenciées de l'autorité judiciaire selon le statut social du justiciable dans une société donnée et les attitudes variables des juridictions internationales selon le niveau de puissance des États, selon la nationalité des accusés. Lorsqu'on évoque la violence des individus comme moyen stratégique ou stratégie de lutte et la justice comme mode de règlement des conflits, ne peut-on les appliquer aux actions des États et transposer ces réflexions à la sphère internationale où ce vocabulaire est fréquemment employé? Un autre intérêt d'évoquer la dimension internationale est d'approcher une histoire comparée des attitudes des États face au processus d'instauration d'une justice pénale censée réguler les violences, sans oublier les enjeux politiques et les enjeux de souveraineté autour du pouvoir judiciaire. Comment les États, dont la construction s'est appuyée sur la souveraineté judiciaire nationale, peuvent-ils accepter d'en abandonner une partie au profit d'une justice pénale internationale susceptible de remettre en cause leur monopole de violence légitime (au sens de Max WEBER)?

Si le XXIe siècle pourrait être celui d'un nouvel ordre judiciaire international - renvoyant là encore au nouvel ordre judiciaire qui s'impose dans certains États à différentes périodes - il reste à inventer concrètement des moyens pour que la communauté internationale organisée puisse jouer au niveau mondial le même rôle de régulateur que l'État au niveau national.

Envisagée au niveau des relations internationales du siècle dernier, poursuit le professeur à l'Université d'Angers, la violence est d'une intensité et d'une ampleur inouïes. On pense d'abord aux violences de guerres inter ou intra-étatiques, particulièrement étudiées et désormais bien connues pour les deux conflits mondiaux et certaines guerres civiles de la première moitié du XXe, moins étudiées jusqu'à aujourd'hui pour les guerres de décolonisation ou de libération et d'autres conflits armés au Moyen-Orient notamment (voir notamment Pierre HASSNER, La violence et la paix, de la bombe atomique au nettoyage ethnique, Seuil, 2000). Le "terrorisme" international et les exactions engendrées par les grands trafics internationaux peu ou prou mafieux (drogue, prostitution, etc.) sont les autres formes les plus avérées de la violence internationale contre les personnes. Face à cette violence multiforme, la réponse judiciaire ne va pas de soi, du moins pas à l'échelle internationale. Si le règlement des différends interétatiques peut être assuré par la Cour internationale de justice de La Haye, c'est-à-dire l'organe judiciaire de l'ONU (...)  - quand les États reconnaissent son autorité - il a toujours été extrêmement difficile de faire admettre aux États qu'une juridiction internationale puisse attenter à leur souveraineté en ayant à connaître et à juger des crimes perpétrés par leurs ressortissants, leurs dirigeants parfois. Pourtant la demande sociale de justice est forte au sein des nations, des communautés déchirées, traumatisées, meurtries par les violences. Le verdict judiciaire, pouvant s'accompagner du pardon, peut alors avoir dans la sortie des conflits et dans les processus de réconciliation un rôle majeur, sinon une place absolument nécessaire.

En 1998, "No Peace without Justice" est le titre choisi pour la campagne en faveur d'une Cour pénale internationale ; "pas de véritable réconciliation sans justice" selon Pierre HASSNER, même si parfois l'amnistie ou l'impunité consécutive à l'aveu peut être un chemin vers la paix (Sous la responsabilité de Pierre HASSNER, dossier Mémoire, justice et réconciliation, dans Critique internationale, n°5, 1999). C'est bien là l'objectif essentiel d'une justice internationale qui se situe à la confluence de la politique et du judiciaire. 

Incontestablement, la fin de la guerre froide marque un tournant majeur dans la longue et laborieuse quête, tout au long du XXe siècle, d'une justice internationale. L'instauration des TPI (...) et surtout de la CPI constitue des avancées notables. Les États ne sont plus les seuls protagonistes, de nouveaux acteurs s'affirment, notamment les ONG, et promeuvent une véritable justice internationale souveraine et indépendante reconnaissant les droits des victimes et établissant de nouvelles normes internationales pour définir ces violences, surtout celles engendrées par les guerres." 

 

États contre réseaux criminels

     Olivier WEBER, alors Ambassadeur de France chargé de la lutte contre la criminalité organisée, décrit l'activité des États contre les réseaux criminels : "Face à leur extension, les États, du Nord comme du Sud, inventent des parades, cherchent à combattre les progrès de la pègre sans frontière. Et parviennent à mettre sur pied une diplomatie nouvelles, la diplomatie contre les mafias."

Il constate, à la suite de très nombreuses études criminologiques, que ces mafias sont "polymorphes". "Voici dix ans, on clamait que les cartels, en particulier ceux de la drogue sud-américaine, avaient disparu après la mort du narco-trafiquant Pablo Escobar. Il n'en est rien. Les réseaux de la cocaïne ont lancé de nouvelles batailles, et certains se sont reconvertis dans d'autres activités criminelles, sans abandonner pour autant le commerce de la poudre blanche. Ils ont fait preuve d'imagination pour s'adapter au "marché". Le prix de la cocaïne s'est-il effondré dans les rues de San Francisco, Miami et New York? Les cartels se lancent alors dans une stratégie de marketing ; ils créent une nouvelle drogue, le crack, testé sur le marché comme une banale marchandise. Rien ne manque : les "testeurs", les "sondeurs" qui distribuent gratuitement la drogue dans les rues de Bronx à New York pour attirer la clientèle, les rabatteurs et les milliers de revendeurs qu'utilisent sur le territoire américain les réseaux sud-américains. Certes, le crack, terrible drogue connue pour ses ravages et son accoutumance quasi immédiate, n'a pas "pris" et est resté cantonné dans des sphères marginales. Les cartels se sont alors lancés dans d'autres trafics, notamment celui de l'héroïne. des chimistes du Moyen-Orient ont été invités dans les montagnes andines pour transformer l'opium du pavot en poudre. Et des centaines de cultivateurs de feuilles de coca se sont initiés à la culture du pavot. Ce changement d'échelle suscite l'inquiétude de nombreux experts aux États-Unis (...). Tout aussi grave, la nouvelle stratégie mise en oeuvre par les mafias à l'échelle de la planète. Dans les années 1980 et 1990, les réseaux de la drogue se contentaient d'investir des barrios, des quartiers, ou des villes comme Médellin en Colombie et, plus récemment, Karachi au Pakistan. Aujourd'hui, les narco-mafias visent désormais des pays entiers."

Notamment dans les régions de l'ex-URSS, en Afghanistan ou en Afrique de l'Ouest. Tous ces cartels plus ou moins grands, rivaux souvent, engagés également dans des stratégies d'alliances pour mieux se partager des activités ou des régions, recyclent l'argent de la drogue dans d'autres activités, après les avoir fait transiter dans des établissements bancaires installés dans des pays peu regardants (souvent des paradis fiscaux). Maniant le commerce de leurs marchandises selon des stratégies similaires à celles de trusts internationaux de biens ou de services, ils organisent la fidélisation de fonctionnaires, par ailleurs très négligés par les États qui les emploient (notamment financièrement). C'est à une véritable mafiasation de pays entiers, ou de régions entières, que des États, mais aussi ses sociétés civiles s'organisent. Face à ces réseaux de criminalité de plus en plus interconnectés, mais qui restent fragiles en raison des règlements de comptes violents fréquents entre agents ne respectant pas parfois leurs engagements (ce qui ne les rend pas moins dangereux...), de nombreux fonctionnaires nationaux et internationaux tentent d'identifier et traquer leurs têtes. Cette identification permet de mettre à jour un continuum entre criminalité et terrorisme (bien analysé dans le cas de la galaxie Al Quaïda), qui existerait de manière presque stable depuis les années 1990. Leurs sources de financement sont proches et leurs intérêts parfois communs. 

"Le crime organisé, poursuit Olivier WEBER, pratique aussi l'assassinat politique et les mouvements terroristes n'hésitent plus à se lancer dans les activités mafieuses, bénéficiant de nouveaux liens et donc de "portes de sortie". La mafia russe a envoyé des armes en Colombie en échange de livraisons de cocaïne. (...) Ces alliances constituent l'une des nouvelles menaces transnationales auxquelles nous devons faire face. Elles visent non seulement à créer des espaces de blanchiment pour l'argent des trafics, sur une base géographique ou virtuelle, mais aussi à déstabiliser des pays entiers et à les infiltrer afin de mieux les utiliser comme plate-forme de multiples trafics. Les États ont pris conscience de ce danger et s'efforcent de mettre en place des barrières capables d'arrêter les intrusions de ces nouveaux cartels, actifs et imaginatifs, voire de les devancer. D'importants progrès ont été réalisés, notamment avec la création du MAOC-N, le Centre d'opération et d'analyse maritime antidrogue basé à Lisbonne qui regroupe sept pays, et le Centre de coordination pour la lutte antidrogue en Méditerranée (Ceclad), installé à Toulon en 2008. Reste à mettre en place d'autres systèmes de protection, à empêcher l'émergence de nouveaux Victor Bout, à aider les États fragiles ciblés par les cartels, à renforcer le contrôle des institutions financières et la coopération internationale, à anticiper et répondre aux enjeux stratégiques et de société que posent les différents trafics. Un pari qui réclame audace et imagination. Un défi pour la planète mondialisée, si nous voulons lui éviter de nouvelles ténèbres."

 

Mondialisation et criminalité : une histoire déjà riche et ancienne...

     Paul KNEPPER rappelle dans un ouvrage non encore disponible en français (The invention of international crime. A global issue in the making (1881-1914), Palgrave, 2009) qu'à la fin du XIXe siècle, à un moment où les États dominent la scène mondiale (même si là aussi, il y a matière à débats...), les gouvernements, les observateurs et les leaders d'opinion s'inquiétaient déjà des effets culturels, sociaux et économiques de la "réduction du monde", rendues possibles par l'émergence de nouvelles technologies de l'époque, sur le comportement criminel. Les changements alarmants de la délinquance ordinaire et l'apparition de nouvelles formes de criminalité, dont notamment l'anarchisme (perçue surtout suivant sa forme violence d'expression), le trafic d'êtres humains (cette préoccupation allant dans le sens de l'abolition réelle de l'esclavage...) et la criminalité importée. Entre 1881 et 1914, l'émergence de la criminalité en tant que phénomène international est largement commentée publiquement. Les conditions dans lesquelles les autorités politique de l'Empire britannique (mais pas seulement lui) encouragèrent la recherche sur la criminalité internationale eurent également un effet sur la manière dont le phénomène a été envisagé. Il s'agit, pour les administrations coloniales, qui mêlent souvent préoccupations de sécurité et orientations politiques précises (contre les socialistes par exemple), de comprendre des personnes et des communautés hétérogènes, permettant ainsi des comparaisons entre le criminalité domestique et une "classe criminelle mondialisée". L'organisation entre différentes polices d'États également intéressés à la poursuite des trafiquants de drogues et d'opposants politiques violentes, d'organisations internationales contre le crime, date de cette période, période d'une mondialisation croissante des échanges.

Alain BAUER met en correspondance cette prise de conscience d'une criminalité internationale et la prise de conscience de la formation d'une deuxième mondialisation de la criminalité dans les années 1970. "Pour la première fois, on assiste à une alliance entre fournisseurs de morphine-base libanais, turcs et arméniens, des chimistes du milieu marseillais et corse, des intermédiaires siciliens et des acheteurs américains. Le crime est désormais organisé au niveau structurel et culturel selon les règles de l'économie libérale de marché. La criminalité est désormais une entreprise comme les autres : elle pratique l'intégration verticale et horizontale, elle s'intéresse aux nouveaux concepts de gestion, elle tente de motiver ses employés en leur offrant les incitations appropriées, elle investit dans la recherche et le développement, elle recycle et refinance sa trésorerie. Tout au plus pourrait-on lui reprocher une gestion plus expéditive que d'autres de la concurrence... (...) L'entreprise criminelle est ainsi devenue, peu à peu, l'étalon de la société économique libérale avancée, donnant totalement raison à Adam Smith : la main invisible existe. Mais elle est criminelle."

 "La mondialisation du crime se développe (...) au rythme de l'ouverture des frontières géographiques et du développement des flux migratoires et financiers permettant l'interconnexion entre criminalité locale et mafias historiques. Les populations migrantes sont les premières victimes des organisations criminelles, mais masquent en même temps l'implantation de groupes mafieux qui se dissimulent derrière de légitimes opérations humanitaires. Chacune choisit des points d'ancrage dans les nouveaux mondes puis se développe et s'enracine dans un mouvement complexe d'accords locaux, d'expansion plus ou moins violente, de consolidation territoriale, ou encore d'intégration avec les organisations criminelles autochtones. La dérégulation des économies et des investissements, la multiplication de bases offshores pour l'optimisation fiscale (...), l'hypocrisie des États face à des confettis politiques qui permettent de gérer corruption, rétro-commissions et fraudes en tout genre, ont permis au crime organisé de se connecter sur les mêmes circuits. Ainsi, rien n'est plus facile aujourd'hui que d'écouler le produit issu des opérations de trafic d'êtres humains ou de monceaux humains, de stupéfiants, d'oeuvres d'art, de faux de toute nature - surtout des médicaments, mais également des pièces détachées, des disques ou encore des groupes électrogènes - en les noyant avec le reste des flux internationaux."

Il n'est donc pas étonnant de constater l'existence, jusqu'au sein des complexes militaro-industriels réputés les plus sécurisés, de pièces détachés, parfois microscopiques comme des composants d'ordinateur, qui peuvent gêner ou dérégler le fonctionnement des armements les plus modernes... Tant l'interpénétration entre commerce international de biens dûments contrôlés (plus ou moins, suivant les coupes budgétaires sur les personnels chargés des vérifications) et commerces illicites de tout genre est forte, sans être, faut-il l'espérer, généralisée... "Faute des frontières et de garde-frontières, poursuit le professeur de criminologie, physiques ou immatériels, la mondialisation a renforcé les organisations criminelles, leur a permis de trouver des alliés, de créer de nouvelles filiales, d'investir de nouveaux marchés et de conquérir de nouvelles cibles. Elle a permis à ces structures de s'enraciner dans des États faillis- ou en voie de l'être - qui sont incapables d'assurer leurs missions vitales et donc livrées à l'anarchie, à la corruption et aux conflits internes. Elle a aussi permis le pillage des États riches et structurés en détournant des dizaines de milliards de dollars des banques hypothécaires japonaises et des caisses d'épargne américaines, en créant des banques criminelles (...) et en contribuant aux crises économiques majeures en Russie, en Thaïlande, au Mexique et en Argentine." Ces banques interviennent bien entendu dans les circuits financiers internationaux, opèrent des investissements dans les différentes bourses, voire jouent avec les parités de monnaie... "Ces entreprises criminelles ont également prolongé leurs activités sur le web : la cybercriminalité ne cesse de se développer, déjouant les parades mises en place par les grands groupes privés.(...). Le crime a échappé à la récession et affiche toujours (selon les statistiques criminelles publiées un peu partout) un taux de croissance très élevé, tant dans ses secteurs traditionnels que dans de nouveaux domaines qui s'ouvrent à lui. Or, si le terrorisme a longtemps été considéré comme une activité détachable du crime, son évolution, au cours des vingt dernières années, contredit cette théorie de manière fondamentale. Son hybridation, sa porosité aux activités criminelles, son usage de la sous-traitance, la mutualisation de ses besoins en équipements et sa déterritoirisation généralisée en font désormais une activité criminelle parmi d'autres. il est donc nécessaire de comprendre qu'il s'inscrit dans une tendance plus large : celle du développement de la criminalité internationale. Dans l'union Européenne, Europol a reconnu dans ses rapports annuels que les organisations criminelles, qui développent des relations avec des groupes extracommunautaires et défient ainsi les États souverains, se multiplient. Elles ont appris à se faufiler dans les interstices de la lutte contre le terrorisme, comprenant rapidement que la réorientation des moyens policiers vers cette dernière ne pouvait que leur profiter."

L'auteur va très loin loin puisqu'il écrit dans sa conclusion : "Il ne s'agit plus d'un conflit entre ordre et désordre, mais l'affirmation d'une concurrence entre deux ordres, disposant tous deux de structures et de règles et s'affrontant pour le contrôle d'un même espace et le monopole de mêmes marchés. Pourtant, les États, comme beaucoup d'entreprises même parmi les plus puissantes, restent paradoxalement aveugles ou amnésiques face à des évolutions souvent perceptibles, fréquemment annoncées et dont les effets sont généralement dévastateurs".

 

     Eric DELBECQUE précise certaines composantes du contexte de guerre économique dans lequel se développe la nouvelle criminalité internationale. "La guerre économique traduit simplement un double constat : celui de la multiplication des compétiteurs dans la course mondiale aux profits, et celui de la mutation des intérêts nationaux. Le premier constat va de soi : toutes les entreprises de la planète rivalisent aujourd'hui entre elles. Elles sont désormais américaines, européennes, chinoises, japonaises, indiennes, coréennes, brésiliennes, russes, etc. Hier, elles étaient uniquement occidentales. Voilà qui modifie singulièrement le visage du capitalisme... et durcit fortement la concurrence. L'innovation par le travail en réseau devient un impératif pour rester leader, ou même simplement pour garantir sa pérennité. En effet, pour se développer, à travers l'innovation, les acteurs économiques ne peuvent plus agir de manière isolée : ils doivent coopérer, mutualiser leurs connaissances et leurs compétences, certes en préservant leurs savoir-faire essentiels, mais en comprenant aussi que la connivence des opérateurs est devenue une source cruciale de valeur ajoutée dans les modes productifs du XXIème siècle et dans le contexte de développement hyperbolique des pays émergents. Nos urgences collectives sont d'inventer et de développer des organisations apprenantes en réseau, de lutter sans relâche contre l'empilement des structures et le stockage stérile des données et des savoirs. Seule l'information qui circule, améliorant l'intéropérabilité des acteurs et des systèmes, et est partagée crée de la richesse. A cet égard, il importe d'ailleurs d'éviter les confusions. Si la mise en place de mesures de sûreté économique se révèle indispensable dans l'entreprise, ainsi que dans la sphère publique, il ne s'agit en aucun cas de succomber au syndrome de la forteresse. Il est uniquement question de protéger la valeur ajoutée intellectuelle stratégique des firmes et leur potentiel d'innovation en les préservant de la prédation et des manoeuvres illicites. La sûreté des entreprises s'inscrit dans la promotion de leur essor technologique et, conséquemment, commercial. Pour résumer, dans un climat global d'hyper-concurrence, il s'agit de créer des alliances pour faire face à des rivaux. On peut qualifier cette situation d'"hyper-compétition" pour éviter la formule "choquante" de guerre économique, mais cela ne change cependant rien à la réalité. La conquête des nouveaux marchés, ou la préservation des anciens, se fait de plus en plus brutale. Les méthodes gagnent en sophistication et perdent en déontologie : de l'espionnage industriel au débauchage des cadres en passant par le piratage informatique et l'infiltration de "taupes" dans les entreprises, tout est bon pour évincer un challenger, dérober une technologie ou briser la réputation d'une organisation concurrente trop performante. Le second constat ne doit pas susciter plus d'étonnement. Les États ne cherchent plus à agrandir leur territoire ou à propager une idéologie en annihilant au passage leur voisin. Certains visant sans doute toujours l'hégémonie régionale ou globale, mais via la prospérité et la domination par la connaissance. Il s'agit de créer de la croissance et de l'emploi, de maîtriser les technologies de pointe et d'occuper une place de choix dans le concert des nations en s'étant ainsi inséré favorablement dans les flux financiers, commerciaux et technologiques mondiaux. Une vaste dématérialisation de la puissance se produit sous nos yeux. Elle n'efface pas le poids des capacités militaires, mais le relativise considérablement (l'exemple américain en Irak et en Afghanistan le démontre largement)."

 

      Plusieurs questions se posent lorsqu'on veut discerner l'importance de la criminalité dans la mondialisation. Nous n'en citons que quelques unes :

- Il existe un vrai problème d'information statistique, malgré les récents efforts de certains États et de certaines organisations internationales. Ce problème n'est pas tant technique que politique, certains gouvernements n'hésitant pas à distordre l'information économique auprès de leurs opinions publiques et certaines firmes n'hésitent pas non plus à distordre l'information économique de leurs résultats, phénomène qui s'aggrave par l'introduction dans les bilans de valeurs financières fluctuantes, parfois dans de grandes proportions. Il est donc difficile de suivre l'évolution statistique de la criminalité, comme il est difficile de suivre la réalité des flux économiques réels. Les acteurs économiques d'ailleurs commencent à comprendre que le manque de visibilité économique du capitalisme actuel provient aussi de l'opacité de l'information économique ;

- Sur le fond, il est difficile de connaître (et les organisations criminelles ne la connaissent probablement eux-mêmes pas complètement...) l'importance de cette criminalité internationale, pour la raison fondamentale qu'elle est clandestine...

- Par contre, la connaissance qualitative de son action et de son mode de fonctionnement, comme des conséquences de leur action est importante ; Et ce tant dans la dimension étatique que dans la dimension globale ;

- Il semble bien que le développement de la criminalité internationale augmente la conflictualité globale, sur beaucoup de plans. Ne serait-ce que parce que la violence par laquelle elle peut s'exprimer est intrinsèque à sa nature. Mais il faut sans doute aller plus au fond  sur la définition de la criminalité, terme qui recouvre aussi le banditisme organisé, dans les buts et dans les méthodes. Si l'objectif de la criminalité est de s'enrichir, il ne se distingue pas beaucoup de son modèle, un capitalisme dont le seul critère objectif est l'argent. Dans les méthodes, on peut parfois mettre en parallèle les processus d'écoulement de médicaments périmés ou mal fabriqués et les méthodes utilisées par les firmes pharmaceutiques pour maintenir dans la dépendance un grand nombre de populations. Ce qui fait que la lutte contre la criminalité internationale risque d'être un travail éternel de Sisyphe tant que les fins et moyens du système économique n'ont pas été redéfinis et les caractéristiques de la léicité commerciale révisées. A tout le moins, comme la notion de criminalité est relative, diffère selon les États dans certaines marges, les pratiques mêmes du commerce internationale doivent faire l'objet pratiquement d'une révolution, si l'on ne veut pas voir les activités parallèles ou/et entremêlées du commerce international "légal" et de la criminalité internationale mener une sorte de course dans la ruse, et pour finir dans la violence...

- La place de la délinquance et de la criminalité dans une société internationale semble homothétique de leurs places dans une société tout court. En conséquence, elles revêtent un caractère éminemment politique. En ce sens qu'elles favorisent ou défavorisent, servent ou desservent, font prospérer ou appauvrir des catégories bien différentes de populations. Elles s'insèrent dans des relations complexes entre acteurs très dissemblables par leur taille, par leur motivation et par leur puissance.

 

Revue Pouvoirs n°132, janvier 2010, Le crime organisé ; Eric DELBERQUE, Christian HARBULOT, La guerre économique, PUF, Que sais-je? 2011.

Eric DELBERCQUE, La guerre économique, le nouvel esprit du capitalisme ; Alain BAUER, Une autre mondialisation, dans La nouvelle revue Géopolitique, Octobre-Novembre-Décembre 2011. Olivier WEBER, Les États contre les réseaux criminels, dans Mondes, Les Cahiers du Quai d'Orsay, n°1, Automne 2009. Yves DENÉCHÈRE, Le traitement judiciaire de la violence internationale depuis la fin du monde bipolaire, dans La violence et le judiciaire, Discours, perceptions, pratiques, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 18 novembre 2020

 

 

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 09:45

      Publié en 1979, en trois tomes de plus de 500 pages chacun, l'ouvre-phare de Fernand BRAUDEL (1902-1985) constitue encore une référence en matière de sciences sociales et de sciences économiques.

Dans la lignée de l'école des Annales, il se présente comme une histoire du monde, du XVe au XVIIIe siècle, qui privilégie les aspects économiques et sociaux plutôt que les événements politiques et militaires. Il s'agit beaucoup plus que d'un récit, il s'agissait à l'époque de proposer à la fois un renouvellement des sciences sociales sous l'égide de l'histoire et contre le structuralisme, il s'agit encore aujourd'hui, même si certains passages sont considérés comme ayant "mal vieillis", d'une explication des fondements mêmes du capitalisme et à travers lui, du monde moderne. L'auteur y défend l'idée que l'échelle du monde est toujours nécessaire même pour comprendre les éléments les plus localisés de l'histoire. Très loin d'oeuvres très médiatisées sur "le choc des civilisations", ces trois livres montrent les ressorts d'une mondialisation toujours en marche, faite d'interpénétrations constantes entre civilisations. Rédigé durant vingt ans, commencé en 1952 sous l'impulsion de Lucien FEBVRE, immense démonstration appuyée sur plus de 4 500 notes et une masse imposante de statistiques, de cartes et de graphiques, sans compter une bibliographie abondante, l'auteur déroule une puissante vue d'ensemble.

 

    Le premier volume, Les structures du quotidien : le possible et l'impossible, est un inventaire de la culture matérielle avant la grande rupture de la révolution industrielle : misère et luxe ; routines paysannes ; nourritures, costumes et logement, du riche et du pauvre ; outils, techniques, monnaies et pseudo-monnaies, villes... Grand livre d'images où toutes les civilisations du monde sont présentées. Nous pouvons mesurer ainsi l'étroitesse des limites du possible pour ces sociétés d'hier, en butte, toutes, à des famines meurtrières, à l'inexorable faiblesse des sources d'énergie et des techniques, à la lenteur et au débit dérisoire des transports, des communications.

     Le second volume, Les jeux de l'échange, entre dans le mouvement de la vie économique. De bas en haut de l'échelle, sont énumérés les outils de l'échange : colportage, marchés, échoppes et boutiques, foires, bourses, banques. Autant d'étapes de l'épanouissement de l'économie de marché, confondu d'ordinaire avec celui du capitalisme. Fernand BRAUDEL distingue et même oppose parfois les activités et les acteurs de l'économie de marché et du capitalisme, celle-là sous le signe de l'échange naturel et sans surprise, de la transparence et de la concurrence, celui-ci animé par la spéculation et les calculs savants d'un petit groupe d'initiés. Ce capitalisme se fonde sur la puissance et peut ainsi se réserver les secteurs privilégiés de l'accumulation, secteurs changeants au fil du temps : du XVe au XVIIIe siècle, non pas l'industrie, mais la banque et le négoce international.

     Le troisième volume, Le temps du monde, reprend, dans sa chronologie, l'histoire économique du monde. Non de l'univers tout entier, mais de ces seules zones très minoritaires qui vivent selon "le temps du monde", le regard tourné vers les échanges internationaux - toutes zones de civilisations denses, à la richesse ancienne. L'auteur distingue en gros deux blocs : l'Europe d'un côté, l'Extrême-orient de l'autre, qui lie Inde, Chine, Islam en un puissant réseau, longtemps à égalité avec l'Europe. L'histoire de ces quatre siècles est précisément celui de la rupture progressive de cet équilibre ancien. Il a été bouleversé, recréé à partir des hauts lieux du capitalisme qui ont successivement pris la tête de l'Europe : Venise au XVe siècle, puis Gênes, Amsterdam, Londres, jusqu'à la révolution anglaise du XIXe siècle, qui a scellé l'inégalité du monde. L'auteur interroge souvent sur les lumières du passé qui peuvent expliquer l'évolution actuelle du capitalisme. 

 

    Dans sa conclusion sur les réalités historiques et sur les réalités présentes, Fernand BRAUDEL écrit que "le capitalisme (...) s'est révélé au long de cet ouvrage, un bon "indicateur". le suivre c'est aborder, de façon directe et utile, les problèmes et réalités de base : la longue durée ; les divisions de la vie économiques ; les économies-mondes ; les fluctuations séculaires et les autres ; les faisceaux des hiérarchies sociales mêlées et se mêlant, pour ce pas dire la lutte des classes ; ou le rôle insistant et divers des minorités dominantes ; ou même les révolutions industrielles... (...) Naturellement, je ne prétends pas expliquer le présent à la lueur de l'histoire, je désire seulement observer ce que deviennent, dans les eaux agitées d'aujourd'hui, les explications et procédés d'exposition que j'ai utilisés. Le modèle, construit par moi autour du capitalisme d'avant le XIXe siècle, navigue-t-il encore présentement, résiste-t-il à d'évidentes et violentes contradictions? Je crois qu'aujourd'hui ne nie pas hier, qu'il l'éclaire au contraire et inversement ; les analogies ne manquant pas. Toutefois cette continuité ne concerne que l'Occident, le monde dit libre, lequel ne recouvre plus l'univers entier, comme avant 1917. Avec les expériences dramatiques conduites à leur terme par les pays socialistes, le capitalisme a disparu sur une très vaste partie de la terre. Le monde actuel est donc, à la fois, continuité et discontinuité et cette contradiction restera à l'horizon des problèmes (...) : le capitalisme structure de longue durée ; le capitalisme en état de survivre, ou non (...), le capitalisme distinct de l'économie de marché (...)."

 

      Cet ouvrage majeur du XXe siècle, qui se situe dans la nécessité de comprendre globalement l'histoire, indique combien les conflits économiques débouchent souvent non sur un bouleversement de principes de fonctionnement, une fois une certaine dynamique lancée sur le long terme, mais sur un perpétuel changement des rôles des différentes puissances en lice. La résurgence, que l'auteur n'avait pas prévue, dans des conditions qui en altèrent beaucoup le contenu, du capitalisme, de contrées où beaucoup croyaient qu'il avait disparu, est là pour en témoigner.

 

Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, 3 volumes (730, 850 et 920 pages), Armand colin, Le livre de poche références, 1979 (réédition 1993).

 

Relu le 5 novembre 2020

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 12:58

           Contrairement à ce que des économistes (souvent d'ailleurs de "seconde main") de la pensée monétaire dominante veulent parfois faire croire, l'ensemble de la pensée monétaire ressemble plutôt à une galaxie éclatée, un ensemble d'approches et d'analyses qui non seulement ne forment pas un semblant d'unité, mais qui parfois ne s'attachent qu'à un aspect du fonctionnement des finances. Cette pensée monétaire s'est développée et se développe encore à l'occasion des débats de politique monétaire de différents acteurs - pas tous étatiques - et sur des thèmes très différents et souvent non reliés tels que l'insuffisance de monnaie, le pouvoir d'émissions des banques, les moyens d'accroître le revenu, l'instabilité financière... On ne peut même pas dire qu'il existe d'ailleurs une littérature centrale sur la question, tant la pensée dominante peut changer d'une décennie à l'autre, suivant des principes totalement différents. C'est tout juste si l'on peut reconnaître que tous ces auteurs ont finalement un seul objet commun : la monnaie. Car la monnaie a toujours posé et pose toujours problème. Les auteurs économistes du XVIIIe siècle ont certainement obscurci les choses en "dépolitisant" la monnaie, à force de vouloir rompre avec le "mercantilisme" incarné par le système de LAW. Cette volonté les conduit à développer des théories réelles de la valeur, de l'équilibre ou de la croissance, sans monnaie. Comme l'écrit si bien Jérôme de BOYER, "la théorie économique explique la richesse, les prix, la concurrence, la répartition ou le capital, qui sont des catégories réelles, en allant au-delà de la monnaie en l'évacuant. Puis elle tente de l'intégrer pour décrire la circulation, et échoue". Bien entendu, l'auteur fait allusion à la pensée monétaire dominante, car les marxistes comme les "hérétiques" tentent d'avoir une approche bien plus globale des problèmes économiques. 

              C'est un ensemble de questions difficiles qui rassemble finalement tous ces auteurs, qu'il fasse partie de la famille des "smithiens", des "keynésiens", des "hérétiques" ou des "marxistes". Quel rôle la monnaie joue t-elle dans l'éclatement et le déroulement des crises économiques? La croissance peut-elle se dérouler sans inflation? La stabilité des prix est-elle souhaitable, ou tout simplement réalisable, dans une économie de marché capitaliste? Est-il possible, et nécessaire, de contrôler l'offre de monnaie? Si oui, comment y parvenir?

A ces questions, bien mises en avant par Christian TUTIN, l'histoire des faits n'apporte au mieux que des réponses ambiguës. "Seule la formulation de théories permet d'avancer des réponses organisées, susceptibles de déboucher sur des recommandations de politique monétaire." "Depuis les origines de l'économie politique, les économistes sont partagés entre ceux qui pensent que le rôle exclusif des autorités monétaires est de préserver la valeur de la monnaie, et pour cela de lutter contre l'inflation, et ceux pour qui la tâche première consiste à assurer la pérennité du système bancaire et financier, en garantissant celui-ci contre le double risque d'illiquidité et d'insolvabilité."

L'auteur d'une anthologie des théories monétaires décrit une évolutions que nous avons tous maintenant à l'esprit, de manière plus ou moins marquée par... une occultation de certains conflits et par l'orchestration de certains autres... "Après la Seconde Guerre mondiale, et jusqu'à tout récemment, le monde capitaliste développé a vécu dans l'idée que la menace d'un effondrement catastrophique du système financier avait été définitivement écartée, et que les Banques centrales, fortes des leçons des années 1930, étaient en mesure d'éviter tout retour d'une "grande dépression". A la fin des années 1970, l'accélération de l'inflation paraissait être la seule menace sérieuse sur l'ordre monétaire. La dérégulation financière intervenue depuis un quart de siècle, et le développement sans frein d'une finance globalisée, ont cependant réintroduit des phénomènes d'instabilité financière chronique tels que les connait le monde capitaliste d'avant 1914, pour finalement déboucher sur la crise financière internationale déclenchée en 2008 par l'effondrement, aux États-Unis, de tous les piliers du crédit immobilier. L'orthodoxie monétaire, tout entière tournée vers la lutte contre l'inflation, et dont le grand retour a coïncidé avec la vague néo-libérale des années 1980, s'en trouve aujourd'hui remise en cause, et les questions relatives à la stabilité du système bancaire reviennent au premier plan des préoccupations."     

              Les débats de théorie monétaire ont la réputation d'être difficiles, mais leur technicité témoigne d'un certain embarras envers la monnaie, et sans vouloir parler de "camouflage mathématique" (car toutes les sciences ont besoin à un moment ou à un autre d'une expression mathématique), on ne peut évidemment pas utiliser les modélisations comme dans les sciences physiques ou les sciences naturelles. Une certaine tendance à exhiber des démonstrations mathématiques et des graphiques ne doit pas faire oublier que dans les écrits des principaux auteurs, existent des explications qui ne font pas l'impasse sur les relations humaines. Tout n'est pas mécanisme ou dynamisme dans les théories économiques. Nombreux sont les auteurs, et souvent parmi les plus importants qui, s'ils cachent parfois leurs préférences sociales ou même leurs positionnements sociaux, derrière des formules générales, indiquent pourquoi ils écrivent sur la monnaie et quels sont leurs objectifs polico-économiques finaux. Ce sont surtout ces auteurs-là qui nous permettent de montrer comment les théories économiques s'impliquent dans les conflits.

Nous empruntons ensuite à Jérôme de BOYER et à Christian TUTIN la présentation des différentes étapes de la pensée monétaire.

 

Autour de la théorie quantitative de la monnaie

          Bien avant que les premières théories soient énoncées, c'est une pratique très ancienne qui s'impose, entre les besoins d'États et ceux des marchands qui parcourent de relativement vastes distances. Avant la création du billet de banque, la monnaie circulante (pièces frappées à l'effigie de l'émetteur) est perçue d'une manière bien différente de l'unité de compte. C'est dans ces premiers temps, avant même l'histoire des "grandes découvertes" qu'apparaît, avec bien d'autres, la théorie quantitative de la monnaie et qu'elle est contestée dès le début également.

     Les débats sur la monnaie surgissent en fait assez tôt dans l'histoire de la pensée économique. La question se pose (Nicolas ORESME, 1360, Traité des monnaies, réédité en 1989, à La Manufacture, dans Écrits monétaires du XIVe siècle) de savoir si la "mutation" des monnaie, c'est-à-dire la décision d'en modifier la valeur (de tricher en fin de compte, quand le Prince s'aperçoit qu'il manque d'or, d'argent ou même de bronze...) afin de diminuer ou d'augmenter la quantité de numéraire à disposition, est une opération légitime, et s'il est raisonnable de... la confier au Prince. A l'âge mercantiliste, le débat sur la valeur de la monnaie se poursuit, à travers la célèbre controverse entre Jean BODIN (1568, Response au paradoxe de Monsieur de Malestroit) et MALESTROIT sur la responsabilité de l'afflux d'or des Amériques dans la hausse des prix constatée au XVIe siècle. Il se conjugue alors à une autre discussion, portant sur la question de savoir si et dans quelle mesure le volume du commerce dépend de celui de la circulation monétaire, autrement dit si la monnaie est neutre ou non par rapport au niveau d'activité économique. La formulation de la thèse de la neutralité va aller de pair avec celle des premières ébauches de la théorie quantitative de la monnaie. Tous ces débats ont lieu alors même qu'aucune théorie de la valeur n'est encore formulée : aucun auteur ne propose encore d'explication systématique des prix relatifs et du fonctionnement du mécanisme marchand. La microéconomie n'existe pas et les questions monétaires sont uniquement des questions macro-économiques.

        A l'aube du XVIIIe siècle, LOCKE (1696, Several Papers Relating to Money, Interest and Trade) développe une vision (présente déjà chez MALYNES et d'autres, dans les années 1620) du rapport entre monnaie et activité dans laquelle KEYNES - qui le situe "un pied dans le monde classique, un pied dans l'âge mercantiliste" - trouve par la suite une anticipation de sa propre représentation. Le débat sur la banque et la monnaie de papier, dont le point culminant est sans doute l'opposition entre R. CANTILLON (1755, Essai sur la nature du commerce en général) et LAW (1705, 1720, Money and Trade considered, with a proposal for supplying the Nationwith Money) porte sur la question de la régulation de la création monétaire par les banques, question centrale de la politique monétaire. L'idée que le niveau des prix monétaires est déterminé par la quantité de monnaie en circulation rapportée au volume des transactions, déjà présente chez CANTILLON et bien d'autres, est formulée, de façon particulièrement claire par David HUME (1741-1752, Essais moraux, politiques et littéraires et autres essais), au point qu'on lui en attribue parfois la paternité (mécanisme direct de transmission par la demande de biens). 

La question est de savoir si les principes du libéralisme pouvaient être étendus à l'activité d'émission de billets par les banques. CANTILLON (1730) et HUME (1752) répondent par la négative ; à la lumière de l'expérience de LAW pour le premier, à cause de l'expérience des banques écossaises pour le second. Ces deux pionniers de la théorie quantitative de la monnaie sont hostiles aux innovations financières, notamment au billet de banque. Au contraire, Adam SMITH (1777) et  Henri THORNTON (1802, An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great Britain) y sont favorables. Le premier propose de réglementer l'activité bancaire concurrentielle pour lui permettre de répondre aux besoins de l'économie ; le second découvre le rôle de la banque centrale joué par la Banque d'Angleterre. Ces deux derniers auteurs associent la monnaie au crédit et les lois de sa circulation aux risques de crédit et de liquidité pris par les banques.

 

L'émergence des théories de la valeur

     Le paysage intellectuels change vraiment avec l'émergence des théories de la valeur, émises par l'abbé GALIANI (1751, Della moneta) et Adam SMITH (1776).

Le premier expose de façon claire le principe d'une valeur naturelle de la monnaie, fondée sur son appréciation comme marchandise, et d'où découle la nécessité d'ôter au Prince le pouvoir de la fixer. A partir de La Richesse des nations d'Adam SMITH, la théorie économique sépare l'explication des prix relatifs (ou prix "réels") des marchandises de celle des prix monétaires : niveau général des prix ou "valeur de la monnaie". Cette oeuvre donne le départ des analyses "dichotomiques" qui marquent toute la période classique et néo-classique. La "dichotomie" dans l'analyse des prix est associée à l'idée qu'au terme d'un processus d'ajustement des décisions de production aux signaux fournis par les prix relatifs, l'économie doit converger vers un "équilibre naturel", déterminé indépendamment des conditions monétaires par l'état des ressources, les techniques à disposition des producteurs et les goûts des consommateurs. Cet "état naturel" de l'économie "réelle" n'est toutefois atteint que si la formation des prix monétaires ne vient pas perturber les mécanismes d'ajustement. L'objet de la théorie monétaire est alors d'éclairer les conditions auxquelles la monnaie est effectivement "neutre" : la neutralité signifie que non seulement le niveau d'activité économique, mais tout le système des prix relatifs et la répartition du capital entre les branches (l'orientation de la production) ne sont pas durablement affectés par l'offre de monnaie, qui n'influe que sur sa propre valeur. Si tel est bien le cas, il ne devrait pas se produire de désajustement entre l'offre et la demande : c'est ce que veut montrer toute l'oeuvre de Jean-Baptiste SAY (1803, Traité d'économie politique).

David RICARDO (1809-1811, Écrits monétaires) fournit la défense la plus vigoureuse de cette capacité d'ajustement des marchés, suivi par Nassau SENIOR, John Stuart MILL et bien d'autres. Ce quantitativisme ricardien apparaît durant les guerres napoléoniennes et se consolide au cours du dix-neuvième siècle, notamment lors des réformes successives du système bancaire britannique, dont la mis en place en 1844 du premier "currency board" de l'histoire. Ce paradigme quantitatif fournit la base de l'orthodoxie monétaire à la veille de la première guerre mondiale.

En 1914, si la théorie ricardienne du marché est éclipsée par la théorie néo-classique de l'équilibre apparue quarante ans auparavant, la pensée monétaire de David RICARDO fait toujours autorité : la dichotomie entre la sphère réelle et la sphère monétaire continue de dominer la pensée économique. Il est très particulier de voir que même dans l'histoire de la pensée économique, on pense la question monétaire indépendamment de l'économie globale, et que des morceaux de théories monétaires peuvent perdurer alors que les théories générales qui y sont associés dans l'esprit des auteurs peuvent être éclipsées par d'autres théories. On va donc très loin dans la dichotomie. 

La neutralité de la monnaie suppose que l'ensemble des prix relatifs, et parmi eux le taux d'intérêt, convergent vers leur niveau naturel : il doit donc exister un "taux naturel" de l'intérêt, préalablement au jeu du marché. Chez David RICARDO, c'est le taux de profit naturel, déterminé par les conditions directes et indirectes de production des biens-salaires, qui constituent cet "attracteur" vers lequel doit converger le taux d'intérêt du marché. Les banques ne disposent ainsi que d'un pouvoir limité de fixation du taux d'intérêt : à long terme, elles ne peuvent maintenir un taux très différent de ce "taux réel naturel". Il formule avec le plus de force - et John Maynard KEYNES voit en lui par la suite son adversaire principal - le principe fondamental du libéralisme monétaire qui, sous des formes diverses, se retrouve à toutes les étapes ultérieures du débat, et ce quelles que soient les formes et les modalités institutionnelles de la création monétaire : il convient d'imposer à l'État comme aux banques, une règle d'émission monétaire qui introduise un mécanisme "automatique" et "quasi marchand" d'ajustement de la quantité de monnaie. Plus celle-ci s'éloigne de la marchandises, en se démétallisant, plus ce principe est difficile à respecter. En suivant les principes de David RICARDO, la théorie monétaire néglige l'autre question qui faisait l'objet de débats vigoureux au XVIIIe siècle : celle de la stabilité du système bancaire.

Henry THORNTON s'oppose à lui dans la controverse "bullioniste" déclenchée par la hausse du prix du lingot (le bullion) qui avait suivi la suspension de la convertibilité en Angleterre en 1797 (toujours dans le contexte des guerres napoléoniennes). Il soutient que les risques auxquels est exposé le système bancaire sont inhérents au système de crédit, car il n'existe aucun critère fiable qui permettrait de fixer la juste mesure de son extension. On peut toujours après la crise affirmer l'attitude excessive des autorités monétaires, mais personne ne peut en prévoir l'excès. Dans ces conditions, la Banque nationale ne doit pas se contenter d'être la gardienne sourcilleuse des réserves d'or ; elle doit mener une politique active de l'intérêt et de l'open market (achat et vente de titres).

Après le rétablissement de la convertibilité en 1821, les deux crises bancaires successives de 1825 et de 1836 relancent le débat monétaire, qui se conclut par l'adoption de l'acte de PEEL en 1844. Inspiré par l''École de la circulation (cureency principle), le Bank Charter Act soumet toutes émission de billets à une obligation de couverture métallique stricte, et instaure une séparation de la Banque d'Angleterre en deux départements, l'un d'émission, qui se voit interdire les opérations d'escompte, et l'autre de dépôt, qui n'a pas le droit d'émettre de billets. Il s'agit de faire en sorte que toute diminution des encaisses métalliques se traduise par une baisse du montant des billets, mais non des dépôts. En imposant ces règles, les partisans du currency principle (OVERSTONE, 1840, Remarks on the Management of the Circulation - TORRENS, 1858, On Metallic and Paper Currency) ont prolongé, en les durcissant, les positions de David RICARDO.

Les partisans de l'École de la banque (banking principle), (FULLARTON, 1845, Regulation of currencies of the Bank of England - TOOKE, 1844, An enquiry into the Currency Principle, the Connection of the Currency with Prices, and the Expediency of a Separation of Issue from Banking) tentent vainement de s'y opposer, en argumentant sur l'impossibilité de tracer une frontière étanche entre monnaie et crédit et sur l'incapacité où se trouve la Banque centrale de déterminer le volume de la monnaie bancaire. S'appuyant sur SMITH et THORNTON, TOOKE oppose circulation du revenu (formée des échanges entre marchands et consommateurs) et circulation du capital (formée des échanges entre marchands) fondée sur le crédit, et avance que ce dernier est soumis, en régime de convertibilité, à une "loi du reflux" qui rend tout simplement impossible une émission "excédentaire" de monnaie par les banques. Celles-ci ne font en effet que répondre à une demande du monde des affaires. Ce qui est la formulation claire du principe de la monnaie "endogène".

 

La rupture introduite par l'analyse marxiste

        L'analyse marxiste de l'économie se situe en rupture avec la dichotomie et la pensée économique dominante. La circulation des marchandises est tout simplement impossible en l'absence de monnaie. La reproduction du capital implique le passage cyclique par la forme argent. Le circuit du capital est un circuit monétaire. Sur la base d'une compréhension du rôle de la monnaie dans une économie capitaliste, Karl MARX et Friedrich ENGELS réfutent la "loi de SAY" au nom d'un argument amonétaire" qui est repris ensuite plus tard par KEYNES. Pour eux, la possibilité formelle des crises est ouverte du simple fait que, dans une économie monétaire, nul n'est contraint d'acheter après avoir vendu, si bien que l'offre de toutes les marchandises peut être à un moment donné plus grande que la demande de toutes les marchandises, du fait que la demande de marchandise générale, d'argent, de valeur d'échange, est plus grande que la demande de toutes les marchandises (notamment dans Théorie sur la plus-value, Le Capital, livre IV, 1862). Ils concluent à l'inefficacité de toute politique monétaire pour s'affranchir des risques du marché, endiguer l'instabilité du capitalisme et éviter les crises monétaires. Ils théorisent la tendance à l'autonomie de la finance vis-à-vis de la sphère productive et y voient une cause additionnelle d'instabilité.

Pour eux, dans l'enfance de la "production bourgeoise", les mercantilistes confondent la richesse comme accumulation d'or avec le capital-argent, ce qui est une forme de fétichisme. Plus tard, l'économie politique classique est incapable de distinguer la forme marchandise de la forme-monnaie ; amorcée par HUME, développée par RICARDO, elle fait de la monnaie un moyen de circulation, établissant l'unité entre vente et achat, sans voir que la monnaie est aussi séparation et dissociation ; en vidant la monnaie de sa substance, elle ouvre la voie à toutes les théories quantitatives qui s'attachent à la masse de monnaie en circulation comparée à la quantité des biens à faire circuler. Les prix des biens varient alors en raison inverse de la quantité de monnaie ; ainsi leur hausse générale (inflation) est-elle attribuée à un excès de crédit ou à la "planche à billets" ; il y aurait trop de monnaie et pas assez de biens - idée superficielle qui n'explique rien. Quant aux spécialistes de la Banking School, Ils confondent monnaie et capital-argent, notamment dans les échanges internationaux soldés par des exportations de lingots d'or. Enfin l'école de PROUDHON, et les réformateurs comme GRAY ou OWEN, croient que la monnaie pourrait être remplacée par des bons de travail. Chaque producteur recevrait un certificat représentant son droit à une fraction du produit social, comptabilisé en heures de travail, quelque chose comme le ticket de consigne qu'on reçoit en déposant son vêtement au vestiaire. Selon Karl MARX, cette conception confond le travail social fractionné en travaux privés avec un travail qui aurait d'emblée un caractère communautaire.

Ces analyses critiques ne s'appliquent qu'en partie aux conceptions contemporaines, notamment celle de "la monnaie capitaliste" de crédit, ou celle des "encaisses réelles" détenues comme des biens. Elles incitent cependant à éviter les confusions sur la monnaie, et à discuter deux démarches opposées mais complémentaires : celle des théories qui partent de l'économie "réelle" pour y introduire ensuite la monnaie, celles qui partent de la monnaie émise par l'État pour concevoir les échanges à l'intérieur d'une logique des équivalences. La monnaie conçue par les deux auteurs de Le Capital à partir de l'équivalent général remplit, sous des formes diverses, les trois fonctions usuellement répertoriées : mesure des valeurs et étalon des prix, moyen de circulation, réserve de valeur. La monnaie au sens plein doit être reproduite comme ensemble de ses formes et de ses fonctions alors que dans la pratique s'opèrent des dissociations. (Suzanne de BRUNHOFF)

 

Des crises financières à leurs théorisation...

       La régularité avec laquelle les crises économiques, aux formes financières évidentes, se succèdent tout au long du XIXe siècle suscite de nombreuses études, dont toutes bien entendu, ne vont pas vers la conclusion d'un nécessaire remplacement du capitalisme. L'interrogation sur la théorie quantitative de la monnaie devient de plus en plus pressante et sa remise en cause donne naissance aux théories monétaires des cycles, à partir des travaux de Knut WICKSELL (1898, interst and Prices).

Il s'agit, pour les auteurs de ce courant de réconcilier cette théorie quantitative et l'équilibre réelle avec le constat des crises récurrentes. L'idée générale est que les fluctuations économiques sont engendrées et entretenues par les mouvements incontrôlés de la masse monétaire, dans les économies où le crédit se développe et, où par conséquent les règles de l'étalon-or ne suffisent plus à garantir la stabilité monétaire. Knut WICSELL part du constat selon lequel la théorie quantitative serait à la fois la meilleure et la pire des théories : la meilleure, parce qu'elle est toujours vraie "à long terme", et la pire parce qu'elle n'a jamais été formulée autrement que comme une tautologie. Pour lui conférer le statut de loi scientifique qui lui revient, il convient de montrer par quels mécanismes exacts les variations de monnaie exercent leurs effets sur les prix. Il s'appuie sur le mécanisme dit "indirect" de David RICARDO, de transmission des variations de la masse monétaire aux prix, via les taux d'intérêt et les fluctuations de l'investissement. La mécanique des cycles est liée aux divergences entre le taux d'intérêt bancaire et le taux d'intérêt naturel, qui engendrent l'alternance des phases de sur-investissement et de sous-investissement, à l'origine des booms et des dépressions via leur effet sur les prix. Il tente une définition rigoureuse du taux d'intérêt naturel et veut explorer les effets cumulatifs de toute déviation du taux bancaire par rapport à lui. De même que Knut WICKSELL, Irving FISCHER (1911, Le pouvoir d'achat de la monnaie) s'attache à l'analyse de ces "périodes transitoires" au cours desquelles s'effectue le passage d'un équilibre à un autre. C'est dans ce cadre qu'il invoque des erreurs d'anticipation des banques pour expliquer la persistance des excès de crédit, suffisamment longtemps pour déclencher des cycles. Il recherche cette longue période qui valide la théorie quantitative.

 

De la fin de l'ordre monétaire de l'étalon-or aux théories monétaires

       L'effondrement de l'ordre monétaire fondé sur l'étalon-or avec la Grande Guerre de 1914-1918 remet en cause l'orthodoxie monétaire inspirée du currency principle. Se multiplient les tentatives de refondation de la pensée monétaire : HAWTREY (1919), SCHUMPETER (1912) et MYRDAL (1931) s'y emploient. Mais le petit monde des économistes est surtout marqué par l'opposition des pensées de Friedrich HAYEK et de John Maynard KEYNES.

L'un estime que la monnaie est le facteur causal des crises et de l'instabilité économique, mais il remet surtout en cause la pertinence de la théorie quantitative et plus généralement de tout agrégat et de toute relation macroéconomique. Les notions de masse monétaire et de niveau général des prix sont de purs artefacts statistiques dépourvus de toute signification théorique. Mais par ailleurs, il estime que la croyance en cette théorie quantitative comme dans les vertus de l'étalon-or ont l'avantage de faire accepter des disciplines monétaires sans lesquelles l'élasticité naturelle de l'offre de crédit des banques serait une source permanente d'instabilité économique. Il propose en 1929 une méthode d'analyse des crises consistant à opposer les propriétés de stabilité d'une économie non monétaire à l'instabilité du crédit qui serait inhérente aux économies monétaires. Il insiste sur le rôle de déformation des prix relatifs joué par les impulsions monétaires, qui éloignent le système de l'équilibre, provoquant de mauvaises allocations du capital. Dans Prix et Production (1931), il développe, en s'appuyant sur la théorie autrichienne du capital, une analyse des effets réels (sur les prix relatifs et la structure productive) de l'inflation de crédit. Non seulement la monnaie n'est pas spontanément neutre, mais il est extrêmement difficile d'obtenir qu'elle le soit, compte tenu de l'élasticité naturelle de l'offre de crédit et de l'incapacité où sont les banques de fixer les bornes du crédit "excédentaire". D'où cette proposition de maintenir toute de même l'offre de monnaie constante. Fataliste face aux crises, il ne pense pas que les États peuvent intervenir efficacement et même qu'ils introduisent encore plus de désordres par leurs politiques monétaires. 

L'autre s'insurge contre cette conception qui consiste à penser que la seule façon d'éviter les crises serait de supprimer les booms. Il remet en cause, d'une manière presque aussi vigoureuse que les marxistes, les théories monétaires classiques. Du Tract on Monetary Reform de 1923 à sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, il prend des positions de plus en plus radicales. Il part d'une position "nominaliste" au sens où les seules grandeurs économiques concevables sont des grandeurs monétaires et où les seuls calculs économiques rationnellement envisageables sont des calculs en valeur. Il ne considère pas les acteurs économiques comme rationnels limités au sens strict, confondant grandeurs nominales et grandeurs réelles, mais simplement reconnait que dans une économie capitaliste, ce qui compte pour les hommes d'affaires, c'est la réalisation d'un profit monétaire. Il a en commun avec Karl MARX de vouloir mettre au coeur de la dynamique du système le lien entre monnaie et capital, mais ne propose pas un autre système à sa place. La monnaie, parce qu'elle est à la fois l'instrument dans lequel sont libellés les contrats et les dettes et un moyen de détenir la richesse, sert de pont entre le présent et l'avenir. Sa détention peur servir de substitut à l'acquisition d'autres actifs, réels (biens capitaux) ou financiers (titres). Comme les marchés financiers, elle peut affaiblir ou renforcer, selon l'intensité de la préférence pour la liquidité manifestée par le public, l'incitation à l'investissement des entrepreneurs dont dépend le niveau d'activité et d'emploi. KEYNES met en avant l'incertitude radicale à laquelle sont confrontés les entrepreneurs dans une économie capitaliste, et le fait que celle-ci justifie une demande de monnaie pour elle-même. L'accent est mis sur la fonction de réserve de valeur de la monnaie. Sa détention est un réducteur d'angoisse, dont le taux d'intérêt, prix de l'argent, est le baromètre. Dans un monde gouverné par la finance et ses incertitudes, la monnaie ne saurait être neutre car les décisions d'investissement sont commandées par des arbitrages entre monnaie, titres et actifs réels, toujours susceptibles de révisions brutale. Le taux d'intérêt, qui mesure l'intensité de la préférence pour la liquidité est ainsi un phénomène à proprement parler monétaire qu'il convient de déparer clairement du rendement du capital. Le rejet de toute notion de taux d'intérêt naturel n'est pas repris par les auteurs qui lui succèdent, même s'ils reprennent son analyse et ses propositions des politiques monétaires afin d'influer sur la monnaie comme sur les autres variables économiques, l'emploi notamment. 

 

Les monétaristes contre les propositions de KEYNES

         Même si la pensée de KEYNES oblige les théoriciens d'après-guerre (de la seconde guerre mondiale) à reconsidérer sur des bases nouvelles la question de l'intégration de la monnaie à la théorie de la valeur et de sa neutralité, nombreux sont les auteurs qui, au contraire, tentent d'échapper à cette logique qui conduit aux interventions massives de l'État dans l'économie. C'est un effort de réhabilitation du point de vue classique que mènent les monétaristes, Milton FRIEDMAN (1948) en tête, et les "nouveaux classiques". 

Les monétaristes prennent le contre-pied des positions keynésiennes, par quatre thèses :

- L'inflation est la seule menace sérieuse qui pèse sur l'ordre marchand. Les niveaux d'emploi ne sont que des variables d'ajustement ;

- Elle doit s'analyser comme un phénomène monétaire, dont la cause est à rechercher dans les excès de l'offre de monnaie ;

- La politique monétaire doit viser par un réglage adéquat à empêcher la monnaie de "nuire" ;

- Elle ne doit pas être laissée à la discrétion des gouvernements, mais doit être enfermée dans un cadre réglementaire strict (une règle d'émission dont il est statutairement interdit à la Banque centrale de s'écarter), faisant partie d'une véritable Constitution économique. 

 

De nouveaux "classiques"....

Ce monétarisme devient la pense dominante dans les années 1970, période d'inflation et de stagnation, mais est supplantée par la pensée des "nouveaux classiques" dès les années 1980.

Les "nouveau classiques" Robert LUCAS en tête, développent une théorie des cycles d'affaires réels, dans laquelle l'économie est toujours à l'équilibre, et où la monnaie ne joue aucun rôle. Même à court terme, les autorité politiques ne sont pas en mesure de surprendre des agents individuels capables de prévisions rationnelles qui leur permettent de ne pas succomber à l'illusion monétaire à laquelle FRIEDMAN et les monétaristes attribuent l'efficacité très temporaire des politiques monétaires "activistes". La révolution néo-libérale entamée par FRIEDMAN sur une réfutation du keynésianisme au nom de la raison monétaire s'achève sur la construction par la "nouvelle économie classique" d'une macroéconomie sans monnaie.

 

Une défense de la pensée keynésienne

        La défense du keynésianisme se fait actuellement de plus en plus virulente face à des errements d'une pensée économique qui, à force d'exclure la monnaie de ses analyses, lui donne encore plus de force dans la réalité économique. Nicholas KALDOR (1981, le Fléau du monétarisme) amorce le renouveau de la branche anglaise du keynésianisme, tandis que James TOBIN (1958, La préférence pour la liquidité considérée comme une attitude face au risque) entend plutôt réaliser une "synthèse néo-classique" entre les théories de KEYNES et l'équilibre général. Tous les keynésiens, et notamment Paul KRUGMAN et Joseph STIGLITZ, même lorsque les questions monétaires ne sont pas leur angle d'attaque principal contre la toute-puissance des marchés, affirment, contre les règles d'émission prônées par les libéraux, que les Banques centrales n'ont pas la capacité de contrôler la masse monétaire, et qu'une politique monétaire excessivement restrictive risque d'empêcher durablement l'économie de réaliser le plein emploi et même (puisque les libéraux ne font plus de l'emploi la priorité des plans monétaires) de fonctionner de manière productive... 

 

Deux remarques saillantes

   Au moins deux remarques s'imposent à l'issue de ce tour d'horizon des différentes théories monétaires :

- Le fait que des théories parviennent à expliquer l'essentiel de l'activité économique à partir de seulement d'un angle d'attaque qui les amènent à privilégier ou à occulter les effets de la monnaie - qui de toute façon existe dans la réalité et constitue une pluralité d'éléments techniques et sociaux - en étant apparemment convainquant d'une période à l'autre, provoque un questionnement sur la légitimité à exprimer un point de vue global. Il n'y a guère que les marxistes pour se positionner du point de vue de la classe ouvrière, à montrer son "camp" et même à refuser de produire des théories qui peuvent être valables aux yeux de tous les acteurs économiques. A tel point que le survol des théories monétaires, plus sans doute que le survol des théories économiques dans leur ensemble, amène à se demander si, finalement - et cela peut se vérifier à leur biographie - si les théoriciens n'expriment finalement en dernier ressort que le point de vue des classes sociales auxquelles ils appartiennent. C'est assez éclatant dans la querelle qui entoure la physiocratie, c'est aussi clair aujourd'hui avec le déploiement de théories strictement bancaires qui veulent guider l'attitude des pouvoirs publics....

- Le tableau semble concerner uniquement l'Occident, et en plus, pas tout l'Occident. Il y a bien entendu à cela une raison qui se suffit à elle-même : l'hégémonie de fait du capitalisme occidental qui parvient à envelopper les esprits des décideurs bien loin en Asie, jusqu'en Chine, pourtant toujours officiellement communiste. Mais l'histoire de l'Occident lui-même n'est pas uniquement celle d'un système capitaliste. Mais l'histoire des évolutions économiques, des monnaies en terre d'Islam, en Chine, au Japon, a dû susciter des théories mêmes partielles sur la monnaie. D'autres rapports de classes sociales, d'autres contraintes géopolitiques, d'autres traditions vis-à-vis de l'argent ont dû être l'occasion de produire d'autres théories monétaires. Il faut s'attacher à découvrir ces autres manières de penser la monnaie.

 

 

Jérôme de BOYER, La pensée monétaire : histoire et analyse, Les Solos, 2003. Une histoire des théories monétaires par les textes, Anthologie présentée par Christian TUTIN, Flammarion, 2009. Suzanne de BRUNHOFF, article Monnaie, dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, 1999.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 18 septembre 2020

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 13:46

        A l'issue d'un examen de l'histoire de la pensée monétaire, Jérôme de BOYER conclut qu'il "existe (...) une grande diversité des approches de la monnaie, (mais que) l'on peut distinguer deux traditions dans (celle-ci).

L'une associe la monnaie à l'échange, à la détermination des quantités et des prix, à la formation et à la répartition du revenu, au crédit, au taux d'intérêt, aux risques bancaires, à la finance ; selon cette tradition, on ne pense pas à l'économie sans la monnaie.

L'autre tradition cantonne la monnaie à une fonction circulatoire qu'elle exerce dans les transactions ; on y postule la dichotomie entre les lois de la circulation monétaire et celles de l'économie "réelle". La théorie quantitative de la monnaie, et son corollaire, la neutralité de la monnaie, renvoie à cette seconde tradition".

 

Les deux traditions obscurcissent la pensée économiques...

"La théorie quantitative de la monnaie rétrécit le champ de l'analyse monétaire, mais elle est en phase avec la conception dichotomique qui imprègne la pensée économique depuis le dix-huitième siècle : les lois de l'échange, de la production et de la répartition sont réelles, indépendantes de la monnaie. Cette vision est apparue en réaction au mercantilisme et aux innovations monétaires dont on craignait qu'elles conduisent à la catastrophe, à l'image du système de John Law. Conduites par le politique, celles-ci sont perçues comme dangereuses ; de surcroit inutiles car, pour répondre aux besoins des agents, la valeur de la monnaie s'adapte à sa quantité. C'est sur cette base que s'est forgée la tradition quantitativiste qui a tant fasciné les économistes ; et qui les fascine encore malgré le fait que ni les ricardiens, ni les monétaristes n'aient réussi à démontrer valablement cette théorie, à intégrer cette vision de la monnaie à leur théorie du marché! Les conséquences ne sont pas négligeables. De façon arbitraire, on soutient que la politique monétaire doit suivre des règles strictes, rigides, à l'exclusion de toute action discrétionnaire avec pour seul objectif le niveau des prix ; on prétend que l'emploi, la répartition du revenu ou l'état des marchés financiers n'en sont pas des objectifs, on utilise des agrégats monétaires non pertinents pour mener cette politique ; on dissocie la monnaie du crédit, la politique monétaire de la politique bancaire, on soutient que la banque centrale doit être indépendante, qu'elle l'est, qu'il faut en confier la gestion à des individus conservateurs ; on ignore les dangers d'un "currency board", on prône la dollarisation, on soutien que les thérapies imposées par le FMI aux pays contraints d'avoir recours à ses crédits sont les seuls possibles, etc... Bien que mal fondée, la théorie quantitative n'hésite pas à être normative, ce qui n'est pas neutre. La neutralité de la monnaie et de la politique monétaire est une mystification véhiculée par la théorie quantitative de la monnaie. Pour penser la monnaie, il faut s'affranchir de cette vision quantitativiste. C'est une difficulté pour l'économiste car il est formée à penser les catégories "réelles" indépendamment de la monnaie."

Après ce jugement clair sur la théorie quantitativiste, le maître de Conférences à l'Université Paris Dauphine estime que l'autre forme de pensée économique exerce elle aussi une "influence considérable". "Aussi est-il fréquent de voir les banquiers et les politiques qui gèrent la monnaie s'écarter de l'orthodoxie quantitativiste et se référer à l'histoire et à ses enseignements. Cette pensée monétaire s'est efforcée de mettre au jour ceux-ci. Mentionnons les analyses de Smith ou de la Banking School sur le risque de crédit et la solvabilité des banques, celles de Thornton, Hawtrey, de Keynes sur la liquidité des banques et du marché financier, mais aussi sur le taux d'intérêt et le revenu ; celles de Marx ou de Keynes sur l'antagonisme entre industrie et finance,... On en fait difficilement abstraction lorsqu'on est interpellé sur la conjoncture et la politique monétaire." "Cependant, quel qu'en soit la fécondité, la tradition non-dichotomique est éclatée et n'offre pas de représentation globale de l'économie monétaire. Si on excepte Marx, les auteurs sus-mentionnés ne traitent que partiellement de la théorie de l'équilibre ; ainsi Keynes ne nous dit-il rien sur les prix relatifs dans sa Théorie Générale et les développements actuels de la théorie bancaire se cantonnent au niveau microéconomiques.

Les concepts monétaires qui sont développés ont trait à des questions spécifiques. De plus, ils s'avèrent réfractaires à une intégration à la théorie économique générale à laquelle ces auteurs ont par ailleurs recours. Une théorie qui postule la dichotomie. Cette tradition semble manquer de cohérence." Nous remarquons d'ailleurs en ce qui concerne une théorie unifiée qui discute à la fois des questions monétaires et des questions économiques globales, qu'elle se retrouve dès les premiers chapitres du Capital où Karl Marx décrit la circulation du capital, à la fois circulation d'argent et circulation de marchandise. 

 

Économie de marché, économie monétaire

      "L'économie de marché ne doit pas être pensée comme une économie a-monétaire. L'économie de marché est monétaire." Le chercheur au Pôle d'Histoire de l'Analyse et des Représentations Économiques (PARE) à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, effectue une étude de la pensée monétaire qui dégage deux enseignements :

- Le marché génère des innovations financières, parmi lesquelles figurent les banques et la monnaie ;

- produire pour le marché et échanger conduisent à prendre des risques.

"Ces risques se reportent sur la monnaie et se manifestent avec éclat lors des crises. Au niveau des banques, ils sont perçus comme risques de crédit, de liquidité, de taux d'intérêt, de change. Au niveau des agents, ils se traduisent par la difficulté d'emprunter, l'impossibilité de vendre, l'illiquidité, les moins-values financières, le chômage, la baisse des recettes fiscales, etc... La gestion de la monnaie est un enjeu politique car elle modifie l'exposition des agents économiques face aux risques et leur situation en période de crise. Si la Banque d'Angleterre a été créée pour augmenter la liquidité des titres de la dette publique et donc pour améliorer les conditions d'emprunt de l'État, c'est pour rétablir la liquidité des marchands, qu'elle intervient comme prêteur en dernier ressort en 1793. En Angleterre, au XIXe siècle, la liquidité des banquiers et le soutien du crédit commercial étaient des enjeux essentiels de la politique monétaire. Au XXe siècle, le niveau de l'emploi, la croissance et la liquidité du marché financier ont été mis en avant par le keynesianisme. Les crises récentes d'Asie du Sud-Est (l'auteur écrit en 2003) et d'Amérique Latine mettent en exergue les problèmes de financement et de liquidité internationale qui touchent ces pays et leurs populations. L'histoire et l'actualité enseignent que la politique monétaire n'est pas a-politique."

 

L'endettement généralisé et les crises financières

     L'auteur en vient aux éléments essentiels des phénomènes financiers de l'économie en abordant la question de la dette.

"Si l'économie monétaire met en relation des créanciers et des débiteurs, elle ne se résume pas à des relations entre marchands. Dans le cadre du capitalisme, elle met aussi en relation des classes sociales. Or les salariés n'accèdent pas à la monnaie en s'endettant et les capitalistes ne sont pas des débiteurs. Le rapport salarial n'est pas un rapport marchand ordinaire. De même qu'elle doit intégrer les risques inhérents à l'économie de marché, la théorie monétaire doit intégrer cet aspect du capitalisme. On ne peut pas en faire l'abstraction pour analyser le crédit et la dynamique des marchés financiers. L'histoire et l'analyse de la pensée monétaire montrent que celle-ci doit traiter de l'ensemble des questions économiques ; non seulement de la liquidité des produits, des titres et des agents, mais aussi de la formation des prix et de la répartition des revenus et de la richesse. 

En ce début du siècle, il apparaît que la globalisation financière s'accompagne d'une instabilité économique et de risques bancaires accrus, mais aussi d'une divergence dans l'ampleur et les rythmes des cycles selon les grandes zones économiques. L'élaboration et l'analyse de la politique monétaire et financière au niveau international devraient fournir un axe majeur de renouvellement de la pensée monétaire. Un second axe devrait résider dans l'intégration des travaux relatifs aux risques financiers et bancaires qui sont fondés sur les asymétries d'information, travaux qui, le plus souvent, se situent dans une problématique d'équilibre partiel. Le troisième axe devrait être le difficile mais nécessaire renouvellement de la théorie du marché en vue de permettre l'intégration de la monnaie."

     Bien entendu, ces conclusions s'adressent surtout aux acteurs (et aux lecteurs) de la théorie financière dominante, dans une période où les analyses marxistes sont entachées de l'échec de pseudo-socialismes et reléguées par une idéologie qui confond l'effondrement des régimes qui se disaient marxistes à l'Est de l'Europe avec le triomphe encore à prouver du capitalisme en tant que système économique. Le renouveau de la pensée monétaire que cet auteur appelle de ses voeux devrait être facilité par précisément les crises récentes profondes de ce capitalisme. Mais par ailleurs, il faut noter que les objectifs des politiques monétaires mises en oeuvre dans les deux dernières décennies ne sont pas forcément globaux, mais s'attachent sans doute à favoriser des classes sociales contre d'autres classes sociales. Témoins de cette évolution, les abandons répétés de l'objectif du plein-emploi qui faisait tout de même partie du paysage des planificateurs occidentaux il y a peu. Aussi, ce renouveau ne peut aller sans grands conflits d'objectifs, nombre d'acteurs ne voulant sans doute surtout pas (ou n'ayant pas besoin après tout)  d'une économie qui prenne en compte tous les aspects de la réalité économique.

 

      Cette question de la théorie monétaire est loin d'être... théorique. La doctrine dominante en vigueur chez les économistes, à grand renfort de modélisations mathématiques, constitue un des éléments moteurs de l'activité financière, en ce sens qu'elle domine les esprits des acteurs du système. Si le capitalisme financier semble conduire l'ensemble de l'économie, la théorie économique financière a tendance à repousser bien loin des aspects qui ne touchent pas la circulation de l'argent. L'évolution économique vers un nouveau capitalisme est supportée par un ensemble d'idées, de représentations de la réalité, comme l'indique bien Dominique PLIHON.

Toutes ces idées de "libération" des marchés des activités jugées intempestives des États, où "les réglementations sont jugées néfastes ou inapplicables : seul un marché financier libéré et développé peut permettre la reprise de l'investissement et de la croissance. En donnant aux actionnaires une suprématie sur les managers dans les entreprises, le développement des marchés des capitaux doit accroître l'efficacité de l'appareil productif. L'ensemble de ces transformations doit conduire à une amélioration du bien être général dans l'économie mondiale." "Ces idées constituent la base de la doctrine "néolibérale", ainsi dénommée car elle se situe dans le prolongement du libéralisme classique défendu par François Quesnay (1694-1774) en France et Adam Smith (1723-1790) en Angleterre. La doctrine néolibérale tire son attrait et sa force du fait qu'elle se place sous la bannière de la liberté, elle-même menacée par un monstre, l'État-providence. En fait, le succès du néolibéralisme est avant tout la conséquence d'un double effondrement : d'une part, la crise du capitalisme de l'après-guerre, qui remet en question le rôle de l'État et des politiques publiques ; d'autre part, l'écroulement des oppositions organisées, qu'il s'agisse du syndicalisme (...) ou du marxisme (...). Une caractéristique essentielle de la vision du monde véhiculée par le libéralisme (ancien et nouveau) est sa prétention à l'universalité."

 

Pour refonder une théorie économique globale....

     Très ancien, le système financier a pour fonction, entre autres, de transférer de la richesse dans le temps. Au lieu de procéder à des échanges de marchandises contre d'autres marchandises, les acteurs économiques qui possèdent le droit de décider de telle ou telle achat ou vente, utilisent l'intermédiaire de la monnaie.

En faisant cela, ils ne font pas seulement une opération technique. Ils agissent dans un sens ou dans un sens quant à le destination de la richesse. Dans un ouvrage dont nous recommandons la lecture, Pierre-Noël GIRAUD décrit bien ce fait essentiel de la réalité économique. Le jeu des créances et des dettes constitue un des éléments moteurs de la vie économique. Les prêteurs et emprunteurs, d'abord pour des raisons techniques (transport des marchandises, nécessité de concentrer des moyens pour produire...), puis dans des objectifs d'enrichissement à partir de cette circulation d'argent, parient constamment sur l'avenir en contractant entre aux obligations et rémunérations. 

Le professeur d'économie à Nimes Paris-Tech et à l'université Paris-Dauphine montre que la finance est essentiellement un commerce de promesses. "L'une des fonctions principales de la finance (...) est de transférer de la richesse dans le temps. (...) Il faut reconnaître qu'il n'existe aucune moyen sûr de le faire. En réalité, la finance ne fait que vendre, contre de la monnaie (qui elle, donne droit à jouir immédiatement d'une part de la richesse produite aujourd'hui), un "droit" sur une part de la richesse qui sera produite dans le futur. Et elle organise, jusqu'à leur échéance, la revente de ces droits, leur circulation. Ces droits sur la richesse future ne sont en réalité que des promesses. Rien, absolument rien, ne permet en effet d'en faire des droits sûrs, qui seront honorés quoi qu'il arrive dans le futur. Comprenons bien que ce n'est pas uniquement parce que ces droits ont toujours été, à l'origine, émis par un acteur particulier qui peut disparaitre avant de les honorer. Il ne s'agit pas ici du risque individuel de tout actif financier. Le problème est global. Pendant une période donnée, on ne peut jamais jouir que de ce qui a été effectivement produit durant cette période. Sont candidats à la répartition de cette richesse, l'ensemble des droits antérieurement émis sous forme d'actifs financiers, ainsi que ceux acquis pendant cette période même, essentiellement ceux du travail directement utilisé pendant cette période. Or cette répartition est nécessairement conflictuelle : entre les droits financiers et les autres et au sein des droits financiers. Le conflit sera d'autant plus vif que la finance a antérieurement créé des droits "en excès", c'est-à-dire tels qu'ils ne pourraient être respectés qu'en réduisant la part relative des autres droits. (...) c'est le cas si sont vendus des actifs financiers dont les rendements annoncés sont supérieurs à ce que sera effectivement la croissance économique. Or ni la croissance économique future ni l'issue des conflits de répartition ne peuvent être connus avec certitude au moment où sont émis des titres financiers. C'est pour cela que, fondamentalement, la finance ne fait commerce que de promesses et qu'il n'existe aucun moyen sûr de transférer de la richesse dans le temps." L'évolution du prix de ces promesses, loin de reposer sur quelques fondamentaux jamais bien définis ou quantifiés, restent en fin de compte soumis à l'ensemble des attentes et des réalisations passées.      

La faillite de la pensée économique libérale dominante se comprend bien lorsqu'elle fait preuve d'un optimisme inlassable dans l'efficacité du système économique. Le spectacle des différentes crises du capitalisme, de celle de  1929 à celle de  2007 (crise des "subprimes") montre bien l'incapacité de cette théorie à prévoir et à guider dans la conduite des affaires. "On comprend (...) désormais mieux les insuffisances des théories qui excluent la possibilité de bulles spéculatives sur les marchés financiers. Ces théories supposent d'abord que tous les acteurs disposent de la même information sur les fondamentaux observables. Une hypothèse certainement excessive, mais qui n'est cependant pas la plus critiquable. Plus important est qu'elles négligent le rôle du mimétisme et son caractère rationnel en cas de forte incertitude. Mais surtout elles ignorent une étape essentielle dans la formation de l'évaluation par les acteurs du prix fondamental : (...) le modèle d'interprétation. Plus exactement, elles ne l'ignorent pas, mais elles supposent que ces modèles sont stables dans le temps. Ces théories supposent donc une relation mécanique constante entre les paramètres objectifs qu'observe chaque acteur et l'évaluation du prix fondamental qu'il en déduit." Toute la problématique réside dans le fait qu'il n'existe pas réellement de paramètres objectifs (pour de multiples raisons) et que l'évaluation du prix fondamental est affaire de vision de l'avenir. Tout l'appareil "scientifique" mathématique étalé dans les publications économiques ou dans la presse ne doit pas faire illusion ; tout repose sur des appréciations subjectives et ces appréciations subjectives pèsent dans un sens ou dans un autre de l'évolution économique selon le partage ou non de ces appréciations par l'ensemble des acteurs financiers. Nous sommes d'accord avec pierre-Noël GIRAUD quand il écrit qu'"il fait opérer un renversement dans l'analyse de la rationalité des acteurs sur les marchés financiers." "L'analyse traditionnelle leur suppose un comportement fondé sur l'examen attentif de fondamentaux objectifs  (proposé par un certain nombre d'institutions publiques ou privées plus ou moins indépendantes, précisons-nous, comme les agences de notations...), dont ils déduisent un jugement sur le caractère sur- ou sous-évalué des prix du marché, jugement qui gouverne leurs interventions. Lorsque les fondamentaux ne sont en réalité pas observables, d'autant plus incertains que l'avenir est ouvert et, de lus, susceptibles d'être influencés par les évolutions des prix de marché, mieux vaut attribuer aux acteurs une logique inversée, partant des prix de marché qui, eux, sont observables. Cette logique est à mon avis la suivante. Constatant les prix de marché, tout acteur est capable d'évaluer les fondamentaux qui justifieraient ces prix. Il vérifie ensuite que ces valeurs sont cohérentes avec sa propre vision de l'avenir et ce qu'il pense être la vision dominante chez les autres. Si c'est le cas, les prix ne sont pas surévalués à ses yeux et il agit en conséquence. Dans cette logique inversée, on voit bien que le modèle d'interprétation joue un rôle absolument central dans le comportement des acteurs. ces derniers analysent évidemment attentivement toute information nouvelle susceptible de modifier leur jugement. Mais ces informations agissent selon deux modalités très différentes.

Dans le premier cas, les informations nouvelles ne modifient pas le modèle d'interprétation dominant et sont donc interprétées dans son cadre. Elles provoquent alors des fluctuations des prix de marché autour de la tendance déterminée par ce modèle dominant. Le marché semble "efficient" au sens de la théorie traditionnelle : il intègre immédiatement toute l'information disponible et le lien entre cette information et les prix de marché semble bien être mécanique. C'est à mon avis ce qui s'est passé lors de la sévère "correction" du Nasdaq en avril 2000. A l'issue de ce qui fut généralement considéré comme une première phase de l'expansion de l'industrie "Internet", et sans que la vision d'ensemble n'ait pas été profondément modifiée, des informations ponctuelles ont provoqué un tri entre les valeurs Internet. Ces informations ont modifié les distributions de probabilité quant aux futures entreprises "gagnantes". Les investisseurs se sont concentrés sur celles dont les positions déjà acquises apparaissaient les plus fortes et les modèles d'affaires les plus crédibles.

Dans le second cas, les informations nouvelles provoquent une destruction de la vision dominante. Ce fut le cas lors de la crise asiatique de l'été 1997 et dans la crise de 2008. Elles entraînent alors une violente crise sur les marchés concernés, qui ne se stabilisent à nouveau que lorsqu'une nouvelle vision dominante a réussi à polariser autour d'elle, par mimétisme, les visions individuelles des acteurs.

 

Réalité économique, réalité politique...

En conclusion, les visions changeantes de l'avenir qu'ont les acteurs sont la seule "réalité" qui compte sur les marchés financiers. Le mimétisme se polarise autour d'une vision dominante. C'est elle qui détermine les prix. cependant, non seulement la plupart des économistes, mais la grande majorité des acteurs des marchés financiers refusent cette théorie et maintiennent qu'il existe des fondamentaux (de rang élevé) observables et indépendants du prix de marché qui permettent de calculer un prix fondamental, attracteur du prix de marché (et identique à lui quand le marché est efficient). Selon eux, les prix des actifs financiers sont donc, par ces fondamentaux observables de rang n, solidement arrimés à une sphère "réelle" qui leur est indépendante. Comment rendre compte de cet acharnement?"  

L'auteur prend alors en compte le concept de fondamentaux comme anxiolytique puissant. Une étude comparative sur le long terme serait intéressante entre l'évolution de la circulation des marchandises et l'évolution de la circulation de l'argent. Avec la grande difficulté que nous sommes probablement dans une période de transition, vers un capitalisme sont les contours sont encore flous. L'évolution économique semble en tout cas se caractériser par une envolée des prix de marché, un volume monétaire extraordinaire, qui n'a que peu de rapports avec la valeur des marchandises produites. Le décalage entre l'évolution de ce que pourraient être ces fondamentaux, la production brute, le niveau de l'emploi des capacités industrielles et de la main d'oeuvre disponible... et l'évolution de la masse monétaire semble indiquer un décrochage entre une sphère financière et une sphère "réelle", ce qui expliquerait la multiplication des krachs depuis les années 2000. A période de transition, sans doute révision de la théorie monétaire.

 

Pierre-Noël GIRAUD, Le commerce des promesses, Petit traité sur la finance moderne, Editions du Seuil, 2009. Dominique PLIHON, Le nouveau capitalisme, La Découverte, 2009. Jérôme de BOYER, La pensée monétaire : histoire et analyse, Les Solos, 2003, 

 

ECONOMIUS

 

Relu le 19 septembre 2020

 

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 12:52

          La théorie quantitative de la monnaie peut être vue comme une sorte de cristallisation sur les mouvements monétaires qui permet d'une certaine façon, par sa formulation et surtout par sa modélisation mathématique, de faire l'impasse sur des conflits économiques.

La monnaie se prête bien à ce jeu parce que précisément elle semble servir de moyen d'échange entre des choses alors que sont bien plus en cause des relations entre les acteurs de la vie économique.

 

Des premières formulations tatônnantes

        Sa première formulation remonte aux travaux de Jean BODIN en 1578 (Réponse au paradoxe de M de Malestroict touchant l'enchérissement de toutes choses, et le moyen d'y remédier). Ses travaux portent sur les effets inflationnistes supposés de l'arrivée massive d'or en provenance d'Amérique Latine ; cet afflux provoquant une hausse des prix en Espagne et sur le continent européen. Dans Monete Cudende Ratio, Nicolas COPERNIC l'évoque également. David RICARDO l'expose, sans la nommer ainsi, en 1814, dans Des principes d'économie politique et de l'impôt. 

           Irving FISHER la formalise le premier en 1907, dans une formule célèbre qui lie la masse de la monnaie manuelle (billets et pièces), sa vitesse de circulation, la masse de la monnaie scripturale (la monnaie représentée par des comptes à vue dans les banques), la vitesse de circulation de cette monnaie scripturale, le niveau général des prix et le volume des transactions. Cette formule s'intègre dans l'équilibre walrassien et, d'une manière générale, dans la conception de la monnaie des néo-classiques anciens et modernes. Elle permet une dichotomie entre les prix réels (les rapports entre les valeurs réelles) et le niveau général des prix. Pour un même niveau d'équilibre, déterminé par la confrontation des valeurs réelles et indépendamment de la monnaie en circulation, il peut exister plusieurs niveaux des prix exprimés en monnaie. Tout dépend de la quantité de monnaie en circulation.

        Les keynésiens n'admettent pas la théorie quantitative de la monnaie. ils contestent la stabilité de la vitesse de circulation de la monnaie. Le seul élément stable du système keynésien est la propension marginale à consommer. En revanche, la préférence à la liquidité varie très fortement selon le taux d'intérêt. Le temps moyen durant lequel la monnaie est conservée entre deux transactions n'est pas une constante. Dans le système keynésien, l'action de la monnaie dans l'économie n'est pas liées à sa masse, mais à sa nature. Si la monnaie n'est pas neutre, elle le doit aux anticipations réalisées en monnaie. La monnaie doit être créée par l'État, afin que l'on ait la possibilité d'agir au moment adéquat et de faire le pont entre le présent et l'avenir.

      Les monétaristes admettent au départ deux éléments qui, en apparence, reprennent certaines idées keynésiennes : une brutale augmentation de la masse monétaire peut avoir une incidence sur la demande à court terme ; la demande de monnaie dépend d'un grand nombre d'éléments, le revenu, le niveau des prix effectifs et anticipés, de la structure des encaisses et des rendements de ces différentes encaisses. Pour eux, le taux d'intérêt et la composition des encaisses est bien un élément de la demande de monnaie. Toutefois, ce rapprochement n'est qu'apparent. En effet :

- Il n'existe pas chez les monétaristes de trappe à monnaie ; de ce fait, en entraînant une baisse du taux d'intérêt, une augmentation brutale de la masse monétaire ne s'engouffre pas dans les encaisses de spéculation. L'encaisse monétaire fait partie des actifs, elle est un élément du capital des agents économiques. Or, à court terme, l'encaisse monétaire évaluée en monnaie constante est très stable. Elle n'évolue à moyen et court terme que sous l'influence de l'évolution du revenu et des comportements, cette évolution n'ayant pas d'action à court terme. Les taux d'intérêt ne peuvent donc amener, à court terme, une variation de l'encaisse en monnaie réelle. Dans ces conditions, une augmentation brutale de la masse monétaire se traduit par un excès de demande sur le marché des biens et des services. D'où la primauté de la politique monétaire sur la politique budgétaire... et le risque d'inflation.

- les variations de la demande de monnaie sont d'autant plus lentes que les individus tendent à uniformiser leurs dépenses dans le temps. Ce n'est pas le revenu de la période qui fixe le niveau de la dépense, mais le revenu personnel qui progresse entre le revenu actuel et le revenu attendu. Si un individu pense qu'il gagnera plus dans l'avenir, il va élever sa dépense en fonction du revenu espéré. Au contraire, il va le diminuer s'il craint une diminution de revenu. C'est la reprise de la théorie du revenu permanent. Il y a bien, comme chez les keynésiens, une variation de vitesse de circulation de la monnaie, mais variation n'est pas instabilité ; à long terme, elle varie en fonction de la croissance de revenu réel. A moyen terme, la vitesse de circulation s'élève en fonction de l'expansion, car pour anticiper sur les augmentations de revenu, on pioche dans ces encaisses ou dans l'argent qui "dormait" (épargne) dans le circuit. La vitesse de circulation s'abaisse en période de récession, quand on restreint ses dépenses en anticipant sur une baisse du revenu réel. Toutefois, ces variations sont lentes, il n'y a pas d'instabilité de la vitesse de circulation de la monnaie et les encaisses réelles ne varient, à court terme, que très faiblement. (Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM)

 

La constitution d'une référence

      Milton FRIEDMAN, dans La théorie quantitative de la monnaie, une nouvelle présentation, de 1956, est la référence actuelle pour cette théorie de la circulation monétaire. L'objectif de l'auteur est double. Il fait à la fois prendre des distances avec la version traditionnelle de la théorie quantitative de la monnaie et de contrer les positions anti-quantitativistes des keynésiens orthodoxes.

la tradition quantitativiste considère que la quantité de monnaie nécessaire pour réaliser des transactions pendant une période donnée est dans une proportion fixe avec la valeur monétaire de ces transactions. De plus la production de l'économie est toujours suffisante pour qu'il n'y ait pas de chômage. par conséquent, toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation (suite à une augmentation de l'offre de crédit bancaire, par exemple) sera sans effet sur le niveau de la production. Une même quantité de produit sera achetée avec une plus grande quantité de monnaie. Puisque la vitesse de circulation de la monnaie est une constante (une donnée institutionnelle invariable à court terme, qui indique le nombre moyen de transaction par unité monétaire), le niveau des prix est la seule variable d'ajustement aux variations de l'offre de monnaie. Selon les keynésiens orthodoxes, l'équation quantitative est pertinente, mais lorsque le taux d'intérêt est trop faible, en situation de "trappe à liquidités", toute augmentation de l'offre de monnaie est conservée sous forme d'encaisses spéculatives. Ce n'est plus le niveau des prix qui sert de variable d'ajustement, c'est la vitesse de circulation. 

La réhabilitation qu'entreprend Milton FRIEDMAN consiste à concilier plusieurs contraintes. Tout d'abord, se départir du caractère mécanique de ces explications. Ensuite théoriser une hypothèse empirique : la stabilité de la demande de monnaie et de la vitesse de circulation, conçues comme des fonctions et non comme des constantes. Enfin, ne pas négliger l'explication du niveau des prix. pour cela, il présente la théorie quantitative comme une théorie de la demande de monnaie. La monnaie est un actif parmi d'autres, une manière de détenir de la richesse, que l'on peut traiter formellement comme la demande de n'importe quel bien, à condition d'introduire une dimension intertemporelle. La demande d'encaisses réelles d'un agent (demande de monnaie exprimée en valeur réelle) est une fonction qui dépend de la contrainte de richesse, la richesse étant assimilée au revenu permanent (valeur actualisé des revenus présents et futurs des agents), du rendement relatif de la monnaie par rapport aux autres actifs financiers (actions, obligations), des anticipations d'inflation et des préférences des ménages. Finalement, à la différence de la version traditionnelle, la quantité moyenne de monnaie détenue par dollar de transactions est elle-même considérée comme résultant d'un processus économique d'équilibrage (entre l'offre et la demande de monnaie) et non comme une donnée physique. (Jean-Sébastien LENFANT).

 

De belles équations économiques qui n'expliquent pas grand chose...

    En fait tous les présupposés présents dans cette théorie quantitative de la monnaie peuvent être remis en cause, ne serait-ce que sa valeur analytique et prédictive n'est pas démontrée, loin de là... Alors que nombre de calculs économiques prennent pour base cette théorie, aucune crise financière n'a été prévue ou évitée par elle. Carlo CIPOLLA (La prétendue "Révolution des Prix", Réflexions sur "l'expérience italienne", Annales, octobre-décembre 1955) ne croit même pas à la véracité des impressions à l'origine de cette théorie? Il remet en cause l'existence même d'une forte pression haussière exercée au XVIe siècle sur les prix par l'afflux d'or et d'argent en provenance du Nouveau Monde. S'appuyant sur des données statistiques relatives à Florence, l'auteur montre que la prétendue "révolution des prix" constituait seulement une manière de voir, qui, pour traditionnelle qu'elle soit, mérite d'être vérifiée. La période longue de hausse des prix dans ce siècle-là en Italie correspond, non pas à un afflux de métaux précieux, qui ne s'est pas encore produit, mais aux investissements de reconstruction consécutifs à la guerre qui a régné tout au long de la première moitié de ce siècle.

Gaston IMBERT (Des mouvements de longue durée Kondratieff, thèse ronéotée, Aix-en-Provence, 1956) est de son avis : il marque une préférence pour l'explication en termes d'innovations techniques et de guerres, pour rendre compte des mouvements séculaires de l'économie. Le débat est donc loin d'être clos sur la pertinence de cette théorie quantitativiste de la monnaie, qui empêche sans doute de se livrer à une analyse plus approfondie des mouvements réels de l'économie. Dans une contribution aux Annales, (et une partie également dans Études et conjectures, février 1958 : L'actualité de la théorie quantitative de la monnaie, Claude PONSARD, historien, propose, au moment même où Milton FRIEDMAN diffuse sa nouvelle version de la cette théorie, de mesurer la portée politique du débat et le fond du problème. 

"Admettre que la circulation monétaire détermine le niveau général des prix sans exercer une action directe sur le rythme de l'activité économique, conduit à proposer des suggestions et des mesures concrètes de politique économique impliquant une confiance sans restriction dans la régulation de la quantité de monnaie en circulation, comme moyen de contrôle du niveau des prix." "En réalité, l'importance historique du débat monétaire et son regain d'actualité proviennent de désaccords profonds entre les économistes à l'égard de ce problème aussi ancien qu'important : la valeur de la monnaie.".

En fin de compte, la conception quantitativiste de la monnaie a été longtemps solidaire de la conception métalliste de la monnaie - ne serait-ce d'ailleurs remarquons-nous que par les époques où elle a mijoté.  Se pouvait-il que l'on garde la même logique, alors que l'on est passé à une conception toute autre, une conception nominaliste, qui ne fait plus dépendre directement la valeur de la monnaie de l'or? En fait, "l'abandon progressif de la conception métalliste au profit de la conception nominaliste de la monnaie ne devait pourtant pas provoquer un recul parallèle de la théorie quantitative. A l'analyse de Fisher, s'est simplement juxtaposée une analyse plus moderne dont l'artisan principal a été Alfred MARSHALL, le maître de l'École de Cambridge (Money, Credit and Commerce, Londres, MacMillan, 1923). La monnaie étant désirée en raison du pouvoir d'achat qu'elle représente, le principe quantitatif est alors associé à la notion de la monnaie, instrument de conservation de la valeur et non plus instrument des échanges. Comme il n'existe pas un synchronisme parfait entre dépenses et recettes des individus, une fraction de leur revenu est conservée sous forme d'encaisse. Mais à nouveau, ce coefficient est supposé constant, de même que le volume des transactions. Finalement, le niveau général des prix varie, comme la somme des encaisses, c'est-à-dire comme la masse monétaire totale."

Sur le fond "la monnaie demeure économiquement neutre. La théorie quantitative entretenait ainsi une dichotomie conceptuelle dans l'analyse économique. Elle supposait que, pour décrire une économie, on pouvait distinguer deux domaines : un domaine réel et un domaine monétaire, indépendants l'un de l'autre. Le domaine réel était gouverné par les lois de la concurrence qui déterminaient l'ensemble des prix relatifs aux biens et services. Le domaine monétaire était régi par le principe quantitativiste qui permettait de rendre compte du niveau général des prix. La même formule revient toujours. Celui-ci dépendait directement de la masse monétaire."

       La Théorie Générale de KEYNES tente d'intégrer, au contraire, le facteur monétaire dans l'analyse économique et de mettre fin à cette dichotomie contestable. Et en fait, une meilleure connaissance des mécanismes économiques et monétaires conduit non pas à l'abandon de cette théorie quantitative, mais à sa relativisation. Elle se révèle finalement, avant l'intervention des monétaristes, réservée à des situations où dominent le plein-emploi et/ou le sous-développement. "Un effort récent (récent dans les années 1950 bien entendu) (...) oeuvre de certains économistes néo-classiques, a tendu précisément à rétablir la généralité de la théorie quantitative en considérant les comportement monétaires comme des variables, et non plus comme des données de l'analyse. Cette tentative est double :

- d'une part Don PATINKIN (La théorie quantitative de la monnaie : une analyse par l'équilibre général, dans Économie Appliquée, janv-juin 1956 ; Money, interest and Prices, Evaston, White Plain, New York, 1956) introduit la variable monétaire comme facteur explicatif de la demande et par là "monétarise" la théorie de l'équilibre économique général ;

- d'autre part, Milton FRIEDMAN (que l'on considère trop souvent, notons-le, comme seul novateur de cette bataille économico-idéologique) et l'École de Chicago analysent pour elle-même la demande de monnaie et la considèrent comme une variable dépendante, fonction de plusieurs facteurs déterminants. cette seconde approche revient à ajouter une équation monétaire aux équations réelles à l'aide desquelles une description d'ensemble du système économique est esquissée dans le cadre d'un modèle abstrait."  

La formulation de Don PATINKIN, à l'inverse de celle de Milton FRIEDMAN, permet de dépasser l'ancienne dichotomie conceptuelle entre les secteurs réel et monétaire de l'économie. Mais cette analyse, pourtant séduisante sans doute parce que semblant plus proche du réel... comme toute théorie de l'équilibre général, suppose des prix flexibles, une position d'équilibre unique, un système stable, des goûts constants, des techniques identiques... Or, le système économique capitaliste est précisément parsemé de positions d'équilibres multiples, voire existe sans position d'équilibre véritable, un système instable, aux acteurs aux goûts constamment changeants, aux innovations techniques incessantes... Elle suppose de plus que les sujets "effectuent leurs calculs économiques en termes réels, et non nominaux", "que la monnaie reste neutre" et que "le rôle de spéculation est négligé au bénéfice d'ajustements automatiques s'opérant dans un univers où l'information et la prévision sont supposées parfaites."  

Claude PONSARD semble préférer la théorie de Milton FRIEDMAN, parce qu'elle semble n'exclure "aucun des comportements monétaires qui se rencontrent dans la vie économique. Elle permet d'intégrer tous les motifs : spéculation, précaution, transaction. Mais, "en faisant de la théorie quantitative de la monnaie une simple théorie de la demande de monnaie, l'École de Chicago a cessé explicitement d'en faire une théorie du niveau général des prix". Du coup, ce que cette théorie voulait expliquer, n'est plus expliqué du tout! Dans sa conclusion, l'historien met l'accent sur ce qui lui semble le principal obstacle pour la validité de la théorie quantitative, version PATINKIN : "(...) le postulat suivant lequel les calculs économiques des sujets ne sont pas effectués en termes nominaux, mais en termes réels." et "la difficulté est d'admettre que la monnaie soit neutre économiquement". Au contraire, la formulation de l'École de Chicago (ce qui expliquerait, selon nous, son succès) est une analyse pertinente de la demande de monnaie, mais "on peut se demander ce qui reste de la théorie quantitative puisqu'on n'est plus en présence d'une explication du niveau général des prix"... "Finalement, il apparaît impossible d'allier une conception quantitativiste authentique et une conception de la monnaie pleinement satisfaisante. La "fonction d'incertitude" que remplit cette dernière constitue la pierre d'achoppement d'une théorie quantitative monétaire générale (selon une formule reprise de Pierre DIETERLEN, L'élasticité de la masse monétaire, Bulletin d'Information et de Documentation de la Banque Nationale de Belgique, mai 1957). N'est-il pas préférable, pour une théorie monétaire valable, de se situer sur le terrain de l'équilibre monétaire plus large que celui de l'analyse quantitative?" Autant dire qu'il faut repartir sur d'autres bases pour établir une théorie viable!

 

Claude PONSARD, La théorie quantitative de la monnaie, Annales Économies Sociétés Civilisations, n°1, 1959. Jean-Sébastien LENFANT, La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation. Milton Friedman (1956) , Encyclopedia Univesalis, 2004. Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Éditions du Seuil, 2001.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 20 septembre 2020

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 09:11

            Dans la grande famille des économistes libéraux, une ligne de partage plus ou moins nette se dessine depuis le début de la "science économique" entre ceux qui tentent de penser l'économie sans la monnaie, en tout cas en la neutralisant le plus possible et ceux qui la prennent en compte, surtout pour en corriger les aspects perturbatifs.

Cette deuxième série d'économistes, dominante à l'heure actuelle chez les économistes libéraux, est poussée surtout à faire de propositions alternatives de politique économique face aux approches inspirées du keynésianisme, qui lui, prend en compte le caractère actif de la monnaie dans l'économie, au point de l'utiliser pour agir sur ses évolutions. 

  Combinaison de la pensée des continuateurs de Jean-Baptiste SAY et de ceux de John Maynard KEYNES, les monétarismes admettent l'action à court terme de la monnaie sur l'économie, mais lui refusent un rôle à moyen et long terme. Nous pouvons gloser à loisir sur les catégories temporelles à l'oeuvre dans leurs théories (court, moyen, long terme...) et.. c'est à raison!

   Tombé pratiquement dans l'oubli devant les déploiements des politiques keynésiennes depuis la seconde guerre mondiale, le courant monétariste connaît (en fait connaissait) depuis les années 1980 un renouveau tel qu'il s'insère dans les courants dominants néo-libéraux actuels. Ce sont surtout des auteurs anglo-saxons qui l'alimentent, dans le fil droit souvent du capitalisme américain. Ce courant redonne en tout cas vie à l'ancienne théorie quantitative de la monnaie, qui établit une relation directe entre le niveau de la masse monétaire, celui de l'offre de biens et de services et celui des prix. Selon cette théorie, les variations de la masse monétaire n'ont d'influence que sur l'évolution du niveau général des prix et sur la valeur nominale des grandeurs économiques les plus importantes.

           Dans sa version actuelle, le courant monétariste reprend cette idée de la théorie quantitative, mais il la complète en matière de court terme, aboutissant à la conclusion que les variations de la masse monétaire provoquent, dans un délai assez bref, des variations en volume du niveau d'activité économique qui précèdent de quelques mois des modifications de prix.

En étudiant l'histoire monétaire des États-Unis, Milton FRIEDMAN (né en 1912) et Anna SCHWARTZ ont évalué les taux de variation de la masse monétaire dans le temps et ont découvert un modèle d'oscillations cycliques : le taux de progression de la masse monétaire connaît un maximum au moins d'un an avant le sommet de chaque cycle économique et un minimum bien avant le point le plus bas de chaque cycle, mais il y a des fluctuations considérables dans les décalages entre les variations monétaires et les points de retournement du cycle économique. Il est donc très difficile de mener une politique monétaire souple, et Milton FRIEDMAN en conclut que la meilleure politique monétaire serait d'assurer une augmentation continue de la masse monétaire pour tenir compte de la croissance de la production et du déclin séculaire de la vitesse de circulation de la monnaie. Cette diminution de la vitesse de circulation de la monnaie tient au fait que, celle-ci étant un bien supérieur, la demande pour les services de la monnaie augmente plus que proportionnellement à l'accroissement du revenu. Cette tendance à la diminution de la vitesse de la circulation n'exclut pas son accroissement lors des phases d'expansion du cycle économique, parce que le revenu perçu est supérieur au revenu permanent. Les formulations du nouveau courant monétariste mettent l'accent sur la demande de monnaie et, en analysant les facteurs mieux (en tout cas, c'est que les auteurs mêmes de ces études disent...) que les quantitativistes traditionnels, elles mettent en relief l'influence de l'offre de la monnaie sur les mouvements de prix sans pour autant retenir une stricte proportionnalité entre leurs variations. (P SCHAEFER).

 

Le courant monétariste est très diversifié.

         Le courant monétariste est ancien et très diversifié. Jean BODIN, David HUME, Irving FISHER, Milton FRIEDMAN, malgré leurs différences convergent sur quelques principes très généraux :

- l'offre de monnaie est exogène (déterminé par la banque centrale) ;

- la demande de monnaie est stable ;

- l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire, due à l'augmentation trop rapide de la masse monétaire. Les moyens de paiement mis en circulation sont donc régis par des mouvements mécaniques, sans aspérités sur les conflits économiques..

- les agents font des anticipations adaptatives qui diminuent à long terme l'effet des politiques conjoncturelles ;

- il existe un taux de chômage naturel en dessous duquel l'économie ne peut pas descendre durablement.

 

     Les différences entre l'École de Chicago de FRIEDMAN et d'autres monétarismes sont toutefois très importantes. A côté des friedmaniens, il existe plusieurs autres écoles :

- les continuateurs de HAYEK et de son école autrichienne;

- des auteurs qui donnent une très grande importance aux anticipations rationnelles (Thomas J SARGENT (né en 1943), Neil WALLACE (né en 1938), Robert E LUCAS (né en 1937), même si ces deux derniers se détachent ensuite du monétarisme) ;

- d'autres, plus proches des post-keynésiens ou se confondant avec eux (H. G. JOHNSON) qui montrent l'importance de l'internationalisation des problèmes monétaires ; parmi ces derniers, S. FISCHER et Edmund PHELPS (né en 1933), Karl BRUNNER et Lloyd METZLER (1913-1980) prônent des politiques économiques différentes.

Aux États-Unis, se développe un monétarisme qui cherche à affiner les instruments et les indicateurs d'une politique économique. Les recherches portent notamment sur l'hypothèse du taux de chômage naturel, la crédibilité des politiques de stabilisation, les instruments du contrôle monétaire et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. Le monétarisme, dans le renouveau néo-classique, pousse le plus loin la liaison entre la théorie et la pratique.

Les différentes synthèses économiques regroupent ces différents auteurs suivant leurs plus ou moins grandes différences avec les keynésiens.

 

La présentation dominante du monétarisme...

       En fait, le monétarisme, qui constitue une des premières formes de l'offensive libérale des années 1980, ne constitue plus un courant dominant dans la famille libérale, si l'on en croit le manuel de référence de SAMUELSON/NORDHAUS. Combinant surtout approches libérales et approches keynésiennes, ce manuel estime que "nous pouvons mieux comprendre le monétarisme si nous retraçons d'abord son histoire à partir de la vieille théorie quantitative de la monnaie et des prix (...). Le monétarisme considère que l'offre de monnaie est le principal déterminant des variations de court terme du PIB nominal et des variations de long terme des prix. Évidemment, la macroéconomie keynésienne reconnaît également le rôle de la monnaie dans la détermination de la demande globale. La principale différence entre les monétaristes et les keynésiens repose sur leurs approches de la détermination de la demande globale. Tandis que les théories keynésiennes considèrent qu'un grand nombre de forces autres que la monnaie influent sur la demande globale, les monétaristes prétendent que les variations de l'offre de la monnaie sont le facteur principal qui termine le produit et les variations de prix." Les monétaristes définissent une vitesse de circulation de la monnaie comme relativement stable et prévisible, et à partir de là forme une nouvelle théorie quantitative des prix. "La théorie quantitative de la monnaie et des prix considère que les prix varient proportionnellement à l'offre de monnaie. Bien que la théorie quantitative de la monnaie et des prix ne soit qu'une approximation grossière, elle aide à comprendre pourquoi les pays ayant une faible croissance du stock de la monnaie ont une inflation modérée tandis que ceux qui sont une croissance rapide du stocks de monnaie verront leurs prix s'envoler." Les deux auteurs du Manuel présentent l'essence du monétarisme de la manière suivante :

"Comme toutes les écoles de pensée sérieuses, le monétarisme a différentes facettes. Les points suivants sont centraux dans la pensée monétariste :

- La croissance de l'offre de monnaie est le principal déterminant systématique de la croissance du PIB nominal. Le monétarisme est fondamentalement une théorie des déterminants de la demande globale. Il considère que la demande globale nominale est principalement affectée par les variations de l'offre de monnaie. la politique budgétaire est importante pour certaines choses (comme la part du PIB consacrée à la défense ou à la consommation privée), mais les principales variables macroéconomiques (produit global, emploi et prix) sont surtout affectés par la monnaie. (...) Quels sont les fondements de la croyance monétariste dans la primauté de la monnaie? Ils consistent en deux propositions centrales. Premièrement, comme Friedman l'a établi, "il y a une extraordinaire stabilité empirique et une extraordinaire régularité de grandeurs telles que la vitesse de circulation qui ne peuvent que frapper quiconque travaille beaucoup sur les données monétaires". Deuxièmement, un grand nombre de monétaristes ont l'habitude de prétendre que la demande de monnaie est complètement insensible aux taux d'intérêt. Si la vitesse de circulation est constante, alors elle est insensible aux taux d'intérêt. Si la vitesse de circulation dépendait du taux d'intérêt, ceci permettrait à la politique budgétaire d'influer sur le produit. La proposition d'indépendance de la demande de monnaie par rapport aux taux d'intérêt a été remise en cause et n'a généralement plus trouvé de partisans ces dernières années (l'édition utilisée date de 1998, traduction française de 2000). (...)"

- Les prix et les salaires sont relativement flexibles. (...) Puisque la monnaie est le principal déterminant du produit nominal et que les prix et salaires sont flexibles au voisinage du produit potentiel, leur principe (des monétaristes) sera donc que les variations de la quantité de monnaie auront peu d'influence sur le produit réel et qu'elles influenceront essentiellement les prix. Ainsi, à court terme, la monnaie peut avoir un effet à la fois sur les prix et les quantités. Mais après quelques années et parce que la monnaie influencera essentiellement les prix. Par contre, la politique budgétaire n'influencera que fort peu les quantités et les prix, à court comme à long terme.

- le secteur privé est stable. Finalement les monétaristes considèrent que l'économie privée, laissée à ses dynamiques propres, n'est pas sujette à l'instabilité. En fait, la plupart des fluctuations du produit nominal seront le résultat d'interventions publiques - en particulier de changements dans l'offre de monnaie, qui découlent eux-mêmes des politiques de la banque centrale." 

Les auteurs se livrent à une comparaison des approches monétaristes et keynésiennes et constatent une convergence de vue au cours des trois dernières décennies (il s'agit des années 1970-1990), "de telle sorte que les différences portent plus sur l'intensité que sur le fond." Ils citent deux grandes différences :

- "En premier lieu, les deux écoles divergent sur les forces opérant sur la demande globale. Les monétaristes considèrent que la demande globale est uniquement (ou principalement) affectée par la masse monétaire, et que les effets de la monnaie sont stables et sûrs. Ils pensent aussi que des changements de politique budgétaire ou même des variations autonomes de la demande globale n'auront guère d'effets sur le produit et les prix, sauf s'ils sont accompagnés par des mouvements de monnaie. Par contre, les keynésiens ont une analyse beaucoup plus complexe. Tout en reconnaissant l'influence de la quantité de monnaie sur la demande globale, le produit et les prix, ils considèrent que d'autres facteurs comptent aussi. Pour eux, la monnaie intervient ici aux côtés d'autres variables telles que la politique budgétaire ou les exportations nettes. En outre, ils en arrivent à la conclusion selon laquelle (la vitesse de circulation de la monnaie) augmente systématiquement avec les taux d'intérêt de telle sorte que l'on ne peut déduire de la constance de la masse monétaire celle du produit nominal. Mais, dans un des exemples les plus intéressants de la convergence de leurs positions, les deux écoles considèrent que la politique de stabilisation aux Etats-Unis doit d'abord être conduite via la politique monétaire.

- La seconde différence importante concerne le comportement de la fonction d'offre globale. Les économistes keynésiens mettent en avant l'inertie des prix et des salaires. Les monétaristes considèrent par contre que les keynésiens exagèrent cette rigidité des prix et des salaires et ils considèrent donc que la courbe d'offre globale, même si elle n'est pas totalement verticale, l'est en tout cas beaucoup plus que celles postulées par les keynésiens.

Comme ils ont une vision différente de la fonction d'offre globale, monétaristes et keynésiens en tirent des analyses différentes des impacts à court terme des variations de la demande globale sur le produit et sur les prix. les monétaristes considéreront au contraire que ce même changement fera varier les prix plutôt que les quantités. 

L'essence de la position monétariste en macroéconomie est sa concentration sur le rôle de la monnaie pour déterminer la demande globale et sur la flexibilité des salaires et des prix"

Sur la plate-forme monétariste et les expériences monétaristes, les deux économistes constatent le déclin du monétarisme dans les années 1990, de manière pour paradoxal car c'est au moment même, selon eux, "où les politiques monétaristes réussissaient à éradiquer l'inflation de l'économie américaine que les modifications des marchés financiers suscitèrent des modifications de comportement qui minèrent les fondements de l'approche monétariste."  "Le problème vint principalement de la modification de la vitesse de circulation de la monnaie" alors même que pour les monétaristes, cette vitesse de circulation est stable et donnée. "Or au moment où la doctrine monétariste fut adoptée, cette vitesse de circulation de la monnaie devint très instable. (...) Les taux d'intérêt élevés avaient, au cours de cette période, suscité des innovations financières importantes, ainsi que l'extension des comptes courants porteurs d'intérêt. Ainsi la vitesses de circulation de la monnaie devint-elle très instable après 1980. Certains ont même considéré que l'instabilité de la vitesse de circulation était produite par le poids excessif mis sur la politique monétaire au cours de cette période."

      Nous pouvons même dire que ce "poids excessif" constitue le signe le plus sûr d'un changement dans le système économique, dans le capitalisme, dans les priorités données à un moment du cycle de circulation des marchandises et de l'argent. En accentuant le poids de la finance en général, le capitalisme s'oriente plus vers une circulation accélérée de l'argent que sur la valorisation des marchandises.  Les monétaristes, en fin de compte, par le succès de leur dire économique, ont préparé la période actuelle de domination du capital financier sur l'ensemble de l'économie, sans pour autant que ce soit dans leur esprit libéral d'accorder à la monnaie une telle prépondérance.

 

Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, seizième édition, Economica, 2000. P. SCHAEFER, Monétarisme, Encyclopedia Universalis, 2004.

 

ECONOMIUS

 

Relu le 21 septembre 2020

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 09:45

       Si pratiquement aucun dictionnaire ou encyclopédie de l'économie ne donne une définition de la violence économique ou de la violence dans l'économie - ne serait-ce sans doute parce que la plupart, dans le fil droit d'une certaine tradition économique libérale, occulte précisément tout conflit - nous pouvons trouver une approche de cette violence dans un Dictionnaire... de la violence (sous la direction de Michela MARZANO).

Gaël GIRAUD introduit son approche au sujet des relations entre économie et violence par "la première thèse qui vient à l'esprit", celle du "doux commerce". " Le commerce adoucit-il les moeurs comme l'affirmait MONTESQUIEU (De l'esprit des lois,1749), "son effet naturel" est-il de "porter à la paix"? La thèse qu'on voudrait défendre est qu'une certaine Modernité occidentale peut se caractériser par la rivalité de deux institutions majeures, candidates l'une et l'autre à servir de rempart contre la violence sociale : l'État et le marché. Or  la violence, dont l'une comme l'autre est capable, tient au fait que c'est au sein de toute institution sociale que se loge la possibilité de la violence. Lutter contre cette dernière ne peut passer, dans le domaine économique, qu'à travers un travail consistant à se déprendre de l'idolâtrie du marché comme de l'État, afin de mieux les réformer l'un et l'autre."

 Le chercheur en économie au CNRS, membre du CERAS, situe les origines de la problématique du "doux commerce" autour des bouleversements nés, en Europe, de la déchirure de l'unité sociale attribuées à tort ou à raison à la chrétienté médiévale, et du déchaînement de la violence occasionné par les guerres de religion. C'est donc dans le cadre de l'Occident, et même de l'Occident européen, que se confrontent plusieurs conceptions antagonistes du pouvoir politique.

Les uns sont favorables à l'instauration de contre-pouvoirs, voire à l'abolition du pouvoir royal, les autres favorables au renforcement des privilèges régaliens, voire à l'absolutisme monarchique (Van KLEY, Les origines religieuses de la Révolution française, Seuil, 2002). C'est dans ce contexte que s'autonomise l'économie comme champ d'investigation politique spécifique (FOUCAULT, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, 2004), à partir du moment où la politique du Prince ne va plus de soi et devient discutable. C'est à ce moment qu'il s'entoure de conseillers en économie, afin de répondre aux accusations de détournement de la richesse du pays, et plus avant, afin de mettre en pratique des politiques économiques nationales. C'est à travers les débats sur la manipulation des prix des métaux précieux que se focalisent un certain nombre de ces critiques et de ces... pratiques. Pour l'auteur, "tous les éléments du débat politique qui s'institue aujourd'hui autour de l'économie, dans les pays de l'OCDE sont donc en place dès le XVIe siècle. D'un côté, l'État que l'on somme d'être le garant de la paix civile mais que l'on soupçonne de ne pas toujours agir dans l'intérêt général ; de l'autre, des marchés où certains croient voir une alternative à la possible tyrannie des pouvoirs publics ; entre les deux, une violence civile qui a marqué les sociétés européennes jusqu'à aujourd'hui. Le scandale de la violence n'est donc pas "second" par rapport au champ économique ; il en est quasiment le paysage initial, indissociable de l'invention occidentale de l'État moderne comme unique détenteur de la violence légitime".

 

      Bien entendu, cette analyse diffère de celle que l'on pourrait avoir dans d'autres contrées et dans d'autres circonstances où les relations entre la religion, l'État et l'économie sont autres.

 

     Mais le point de vue adopté par Gaël GIRAUD permet d'aborder un certain nombre d'aspects reliant l'économie à la violence. Marché pacificateur où Marché fauteur de violences : ce débat ne peut avoir lieu si l'on ne pénètre pas les conditions du fonctionnement même du marché.

Dans ce débat, l'intervention de l'État peut avoir lui-même des effets pacificateurs ou violents, correcteurs ou amplificateurs des effets du fonctionnement du marché. Loin des positions angéliques ou des positions apologétiques, il s'agit de savoir si le marché engendre de lui-même la violence (ou celle-ci est de nature...) ou si l'État ne fait qu'aggraver les choses. Pour l'auteur, "les conclusions de l'analyse économique contemporaine vont (...) à rebours des thèses du "doux commerce" et de la "main invisible" : les marchés ne suffisent nullement à écarter le spectre de la violence que l'injustice et l'inefficacité à laquelle ils peuvent conduire risquent de faire surgir.

On comprend la thèse de Karl POLANYI (The Great Transformation :  The Political and Economic and Economic Origins of Our Time, Boston, Beacon Press, 1944) selon laquelle c'est le développement des échanges marchands de la fin du XIXe siècle qui, en provoquant des inégalités insoutenables, puis le krach de 1929, a contribué à ce que tant de populations civiles se tournent vers des États totalitaires pour rétablir un semblant d'ordre social. C'est donc à un État démocratique et à la société civile de contribuer à corriger les distorsions sociales des marchés en s'efforçant d'assurer la justice et l'efficacité (par la fiscalité, la politique budgétaire, le soutien aux mouvements associatifs, etc.)".

      Une double erreur doit être évitée, pour éviter la collusion entre l'État et les promoteurs d'un (dés)ordre marchand violent :

- Croire que les marchés peuvent imposer leur logique sans le concours de l'État. En réalité, le respect d'un contrat, sans lequel il n'y a plus de marché, n'est possible que dans une société de droit où un État (muni d'une appareil judiciaire et d'une police) est en mesure d'obliger les contractants à respecter leurs engagements. De même, la monnaie (sans laquelle il ne saurait y avoir de marchés) est bien, aujourd'hui, sous le contrôle de l'État.

- Croire qu'une fois le marché déshabillé des oripeaux bienfaiteurs dont on l'avait revêtu, il serait possible de s'en remettre aux États pour assumer ce qu'à l'évidence les marchés ne peuvent pas garantir. A savoir la défense du bien-être économique des populations au sein d'une répartition juste des biens sociaux - dans l'exacte mesure où ce sont la misère sociale et les inégalités qui provoquent la violence, non pas quelque ontologie humaine anhistorique sur laquelle personne n'aurait de prise. Un État peut se révéler lui aussi, dans l'exercice de ses propres responsabilités économiques, le formidable catalyseur d'une violence systématique.

 

Gaël GIRAUD, Article Économie, dans Dictionnaire de la violence, PUF, collection Quadrige/Dicos Poche, 2011

 

Relu le 29 août 2020

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 14:49

      De même que la littérature économique est emplie de théories sur les cycles économiques, sur leur existence et les moyens de les utiliser ou de les contrarier, de nombreux ouvrages discutent des cycles de dépenses militaires. Ceux-ci dépendent, mais pas seulement, d'interrelations politiques, stratégiques et militaires et la discussion porte sur les dépenses militaires contemporaines, avec l'existence de complexes militaro-industriels, ces cycles ne semblant être réellement décelables que depuis la révolution industrielle.

 

                Ces cycles sont liés à la situation internationale. Ainsi après la fin de la guerre froide, les dépenses militaires mondiales ont commencé à baisser, sur plusieurs années consécutives, mais la tendance s'est inversée et elles ont recommencé à augmenter à la fin des années 1990. Bien que les données relatives aux dépenses militaires dont on dispose, comme le rappellent les organismes de l'ONU qui traitent de ces questions, restent incomplètes, il est néanmoins possible d'aboutir à des conclusions générales quant à l'ampleur et au taux d'accroissement de ces dépenses. Pour fixer un ordre de grandeur qui convainc de l'importance persistante de ces dépenses, le SIPRI estime à près de 1 464 milliards de dollars, soit 2,4% du PNB mondial, le montant réel des dépenses en 2008. L'augmentation entre 1998 et 2008 des dépenses militaires est de 47%.

           

        Cette masse pèse dans les échanges internationaux, et s'il existe de véritables cycles de dépenses militaires, ceux-ci doivent agir sur l'ensemble des autres cycles économiques.

Depuis que la production et la vente des armements et d'équipements militaires de toute sorte est l'objet d'un cycle production-consommation (avec tous les aspects macabres que cela peut comporter...) ou d'un cycle production-destruction de marchandises (où la destruction peut être tout simplement le résultat de leur obsolescence, mise au rebut, report sur un marché d'occasion d'ailleurs florissant) ils entrent tout simplement dans l'économie globale. Comme ces équipements et ces armements évoluent de plus en plus vite, non seulement dans des courses aux armements effectives entre arsenaux rivaux, mais également dans des courses aux armements virtuelles, dont certaines sont simulées par ordinateur, nous pouvons concevoir l'existence de cycles économiques influencés par des cycles de dépenses militaires. 

             

        Il existe plusieurs manières de mettre en évidence ces cycles bien particuliers. Des auteurs ont élaboré des modèles théoriques, d'autres préfèrent rester sur le plan des "faits" et des faits souvent contemporains ou proches. Avec évidemment la difficulté du manque de recul.  

      Les auteurs des deux contributions que nous retenons pour l'instant, avant d'en venir à des modèles théoriques, tentent de cerner les évolutions récentes, en se livrant à une analyse de sociologie industrielle pour l'un, en faisant appel à des données chiffrées, des statistiques économiques pour l'autre, qui ne peuvent bien entendu être les seuls supports à une approche globale du problème. 

 

             Pour cerner l'existence de ces cycles bien particuliers, puisque soumis aux aléas stratégiques, il faut poser d'abord la question des relations entre dépenses militaires et besoins de défense. Justement, quelle est la situation des dépenses militaires par rapport à ces besoins de défense?

 

       Renaud BELLAIS, chargé d'études au centre des Hautes Études de l'Armement du ministère français de la défense, analyse (dans une Conférence à Grenoble en décembre 2000) sur un moyen terme cette situation.

"La révolution industrielle et les progrès fulgurants de la science et de la technique ont radicalement transformé l'art de la guerre ; et le vingtième siècle a été marqué par un accroissement spectaculaire des budgets militaires. Plus encore, l'après-guerre s'est caractérisé par un niveau de dépenses militaires proche des périodes de conflit en raison d'une course effrénée des armements entre les États-Unis et l'Union Soviétique - et leurs alliés. La fin de la guerre froide laissait espérer une baisse marquée des budgets de défense - qui s'est effectivement produite - et l'abandon de cette logique de surenchère militaire. Pourtant, une décennie à peine après l'effondrement du bloc soviétique, il apparaît que la période de reflux est achevée et que les principaux pays vont entrer dans le XXIe siècle en engageant un accroissement de leurs dépenses militaires. Se pourrait-il alors que la logique de course aux armements ait survécu à la disparition de l'Union Soviétique? Ce processus a en effet été fortement associé au conflit Est-Ouest, en particulier en raison de la conclusion des multiples accords dans les années 1970 et 1980 visant à limiter le surarmement. Cependant, cette logique préexistait à la période d'après-guerre, en particulier dans le domaine naval à la fin du XIXe siècle. Serions-nous entrés dans un nouveau cycle ascendant de dépenses militaires et une surenchère au niveau international dans une quête sans fin de supériorité stratégique? La reprise des dépenses ne correspondrait-elle pas plutôt à la nécessité d'adapter les armées aux évolutions technologiques et aux nouvelles missions dont elles ont la charge?"

  Revenant aux principes de la course aux armements, l'auteur se réfère à la définition qu'en donnent SANDLER et HARTLEY (après beaucoup d'autres en fait, précisions-nous) (The Economics of Defense, Cambridge University Press, 1995) : "Quand deux ou plusieurs nations ou alliances ayant des enjeux conflictuels s'engagent dans un accroissement concurrentiel de leurs armements et de leur personnel militaire, une course aux armements se produit". Ce processus, poursuit le même auteur, "se caractérise en particulier par un mécanisme d'action/réaction au travers duquel un pays accroît son potentiel militaire en réponse à l'augmentation de celui de ses adversaires potentiels. La période de guerre froide correspond bien à une telle définition, mais c'est également le cas de la période antérieure (...) ou de contextes régionaux spécifiques (...). Les dépenses militaires adverses constituent un fait déclenchant, car elles sont perçues comme une menace."  "Mais le contexte actuel se place t-il dans une telle logique? Beaucoup d'éléments permettent d'en douter. De fait, la course aux armements nécessite l'affrontement de puissances de même ampleur. Or ce n'est plus le cas (...). La contestation du leadership américain n'est plus d'actualité, ce qui rend assez improbable au regard des données actuelles une course mondiale aux armements telle que nous l'avons connue au cours de la guerre froide. En outre, alors que l'après-guerre était marquée par un rapport de forces entre puissances de taille similaire et recourant à des instruments de puissance de même ordre, les situations récentes se caractérisent par des conflits asymétriques, c'est-à-dire des affrontements dans lesquels les belligérants ne recourent pas aux mêmes outils militaires. L'asymétrie devient même parfois l'arme du plus faible (économiquement et/ou technologiquement). A l'opposé, l'effondrement de l'Union Soviétique a grandement résulté de son incapacité à suivre le rythme d'investissement financier et technologique imposé par les États-Unis. Ce type de "victoire" au travers d'une course aux armements n'aurait pas de sens dans les conflits actuels, ce qui explique les réticences à l'encontre du programme anti-missiles américain. De ce fait, les stratégies de défense développées depuis la seconde guerre mondiale deviennent en partie inopérantes face à des adversaires qui ne jouent pas sur le même plan que les forces armées traditionnelles. (...) L'accroissement des dépenses militaires ne répond-il pas plutôt à la nécessité d'adapter les forces armées aux nouvelles formes de conflit en faisant évoluer les instruments de la puissance?"

Les évolutions en cours s'apparentent "plus à une mutation de la défense qu'à l'entrée dans une nouvelle course aux armements. L'après-guerre froide se caractérise par de multiples ruptures qualitatives auxquelles les forces armées cherche à s'adapter. L'inversion de tendance dans les budgets d'équipement (baisse de l'armement terrestre, accroissement des équipements électroniques et d'informations, hausse de l'armement naval et aérien) s'explique en partie par la transformation des risques auxquels doivent faire face les États. Si l'affrontement de blocs n'est plus à l'ordre du jour, nous sommes encore loin d'une fin de l'histoire en ce sens que de nouveaux périls - certes plus diffus mais non moins importants - pèsent sur la sécurité internationale. Les impacts des technologies de l'information en sont un exemple. D'un côté, elles permettent un formidable bourgeonnement d'activités et transforment les secteurs industriels ; de l'autre, elles offrent à des États ou des groupes d'individus des ressources militaires auxquelles ils n'avaient pas accès auparavant en raison du coût prohibitif des armements de la guerre froide." "L'intégration des bases industrielles et technologiques civiles et de défense tout comme les avancées technologiques récentes ont fait disparaître le relatif "confort" intellectuel du conflit Est-Ouest : les menaces sont moins facilement prévisibles, donc anticipables, et imposent une plus grande veille informationnelle."

Ce qui fait proliférer tout azimuts des dépenses visant à prévenir des conflits potentiels de toute sorte, qu'il s'agisse d'agression extérieure ou de conflit intérieur. Afin de prévenir toute "surprise technologie", les doublons dans les programmes de recherche militaire se multiplient. "La préservation des capacités militaires d'un pays requiert (...) la production/réception d'un flux continu de connaissances scientifiques et techniques".

Pour le chercheur au Laboratoire Redéploiement Industriel et innovation à l'Université du Littoral Côte d'Opale, à Dunkerque, "l'armement doit naviguer entre deux écueils, une continuité rassurante (....) et un biais technophile qui survalorise les améliorations incrémentales. Dans les deux cas, l'enfermement intra-paragmatique constitue une menace sur les capacités militaires d'un pays - en dépit de la valeur des équipements qu'il produit. De fait, les phénomènes d'hystérésis industrielle et/ou technologique aboutissent à un décalage croissant entre les missions qui échoient (...) aux forces armées et la base industrielle et technologique de défense dont elles disposent. C'est la raison pour laquelle la distinction entre ruptures paradigmatiques et course aux armements est parfois difficile à établir."

Les études de KOVACIC et SMALLWOOD (1994), de Joe BAIN (Barriers to Entry, 1956), de WILLIAMSON (1967), de KALDOR (1983) et de KURTH (1972, 1993) convergent pour montrer une tendance des entreprises spécialisées dans la production d'armement et même dans la sous-traitance, à préserver les situations et les savoir-faire acquis, source de rentes prolongées, tendance favorisée par les habitudes des armées envers ces entreprises ;  ce qui s'oppose aux révolutions technologiques nécessaires. Cela favorise la continuité technologique et les investissements irréversibles, même lorsque les capacités technologiques de certains armements vont au-delà des besoins réels des armées. Cette tendance semble difficilement contournable et ne semble pas pouvoir être freinée par la contrainte budgétaire, car il apparaît que la quantité et la qualité des armements ne forment pas de parfaits substituts. Tout au plus, nous pouvons constater un retard dans les livraisons des armées.

KALDOR (1981) propose la notion de "technologie conservatrice" pour caractériser les mécanismes qui régissent les choix des forces armées. Du coup, il semble que les armements ressemblent "de plus en plus, au fil des générations, à un "arsenal baroque" - en ce sens que les innovations incorporées sont de plus en plus mineures, incrémentales.' A des armements derniers cris, à la pointe, juste à la limite pour être utilisés par des techniciens compétents, se mêlent des matériels quasiment obsolètes - compte tenu des techniques présentes sur les champs de bataille - mais maintenus par habitude, par facilité de maniements ou... parce qu'ils ont été achetés!

"Lorsque les phénomènes d'hystérésis l'emportent, l'augmentation des dépenses de défense peut s'identifier à un processus de course aux armements (...), car le surcroît d'achats se porte sur des équipements "classiques". Au contraire, lorsque les promoteurs des ruptures réussissent à se faire entendre, l'accroissement budgétaire offre une opportunité pour financer le développement de systèmes novateurs - ce qui permet aux forces armées d'acquérir les équipements idoines par rapport aux missions qui leur incombent. Dans le contexte actuel, pour comprendre la logique dans laquelle s'insèrent les augmentations réelles des budgets de défense, il est intéressant de saisir la manière dont les ruptures paradigmatiques se produisent dans le domaine de la défense."

Compte tenu des difficultés des militaires à intégrer les innovations technologiques militaires, compte tenu des luttes pour maintenir des positions acquises par les différents personnels des armées, "l'évolution du rapport défense/technologies en longue période prend la forme d'équilibres ponctués, la production d'armements se caractérisant par une succession de stabilité et des moments de profonde transformation qui résultent de ruptures technologiques. Cette situation n'est pas sans conséquences sur la mise en concurrence des entreprises et la redéfinition du périmètre de la base industrielle et technologique de défense. Lorsque les systèmes évoluent au sein d'un champ technologique stable (...) la concurrence s'avère limitée et l'impératif de la continuation l'emporte. la concurrence s'accroît notablement lorsque la demande militaire s'exprime dans un champ technologique instable". L'auteur indique deux cas de figure :

- un accroissement du rythme d'innovation pour les technologies demandées par les militaires remet en cause l'intérêt du potentiel technologique des producteurs en place, soit en créant une différenciation entre eux (accroissement de la concurrence interne), soit en permettant à de nouvelles entreprises d'entrer dans ce marché (concurrence externe) ;

- l'apparition de technologies rivales ou alternatives à celles qui sont utilisées par les entreprises en place transforme les technologies les plus anciennes en handicap face à de nouveaux entrants potentiels ; à partir du moment où les militaires optent pour les nouvelles technologies, il se produit une recomposition de la base industrielle et technologique de défense. 

 

      Les armées sont entrées dans une période de doutes, tant stratégiques que technologiques, qui accroissent les tendances à multiplier les dépenses dans des direction différentes, et ceci d'autant plus que le complexe militaro-industriel lui-même pousse à engager une "veille" constante. Les responsables en sont si bien conscients, que Renaud BELLAIS conclue que les "hésitations ne doivent cependant pas servir les seuls intérêts des entreprises en place, mais susciter une réflexion sur les besoins à long terme des forces armées et engager ces dernières à accroître leur veille pour ce qui concerne les évolutions scientifiques et techniques, de manière à pouvoir garder une réactivité importante leur permettant de s'adapter aux évolutions présentes et futures". Le problème est que ce qui pousse vers cet accroissement réside souvent principalement, en temps de "paix" dans le complexe militaro-industriel lui-même... On pourrait même penser que plus l'horizon d'une guerre s'éloigne, moins les préoccupations strictement militaires dominent et plus les inquiétudes des entreprises de matériels militaires augmentent, lesquelles veulent peser davantage sur les décisions budgétaires...

 

       Yves BELANGER et Aude FLEURANT retracent le cheminement du plus récent cycle des dépenses militaires mondiales (Revue Interventions économiques, 2010) et mettent en évidence les phénomènes économiques et industriels qui l'ont caractérisé. Ils se penchent, comme Renaud BELLAIS, sur le processus d'investissement actuel, qui pourrait bien mettre fin à une évolution cyclique des dépenses militaires. Ils indiquent l'apparition d'un nouveau paradigme sécuritaire, le tracé technologique qui l'accompagne et la mutation au sein de la base industrielle qui en résulte.

   

      La question de l'influence des dépenses militaires sur le cycle économique (GALBRAITH entre autres) est déjà l'objet d'une abondante littérature, de même que l'impact des dépenses militaires sur l'influence des nations dominantes (Paul KENNEDY entre autres). La relation entre dépenses militaires et performance économique "avait plus d'importance il y a 30 ou 40 ans lorsque les budgets de la défense capitalisaient une portion significative du PIB (8 à 10%) et constituaient la principale dépense des gouvernements. Cela est peut-être moins pertinent aujourd'hui alors que les dépenses militaires se situent plus rarement au-dessus de la barre de 5% du PIB. (...) L'impact des dépenses militaires sur l'économie globale est sans doute encore une réalité, mais leur capacité à en bouleverser la trajectoire n'est certainement plus ce qu'elle était. Par contre, il n'est pas rare de voir un pays ponctionner son budget de la défense en vue de contribuer à la solution de problèmes économiques. (...)"

"Pour nombre de chercheurs, constatent-ils, "l'économie de la défense fonctionne selon sa propre logique et son propre cycle". Les entreprises du secteur militaire bénéficie de la dynamique de ce cycle, de par sa forme, des cycles longs de production, qui leur permettent d'échapper à certains aléas conjoncturels (Renaud BELLAIS). C'est ce caractère "apparemment inéluctable" qui amènent ces auteurs à analyser le sujet de plus près, comme le font d'ailleurs Jean-Paul HEBERT (Dimensions régionales de la production et des transferts d'armement, 2009) ou Hélène MASSON (La comparaison des budgets de défense en Europe, 2004) ou encore HARTLEY, KEITH et Todd SANDLER (The Economics of Defense Spending, 1990)...

Ils font plusieurs constations :

- On observe une relation généralement directe entre l'allocation de fonds aux forces de défense et les conflits d'envergure. Les guerres en Irak et en Afghanistan semblent avoir eu cet effet. En reculant plus loin dans le temps, on constaterait l'existence de mouvements à la hausse pendant la guerre du Vietnam, la guerre de Corée et aussi, bien entendu, pendant les deux grandes guerres mondiales. Mais en analysant le sujet d'un peu plus près on découvrirait aussi que ce sont surtout les crises et l'insécurité qui en a résulté qui ont alimenté ce cycle. En effet la guerre de Corée n'explique pas la hausse des investissements en défense des années 1950 et du début des années 1960, pas plus que la guerre du Vietnam ne permet de comprendre le réinvestissement massif de la première moitié des années 1980. La rhétorique anti-soviétique de ces périodes propose une interprétation plus éclairante.

- En isolant les dépenses effectuées sur différents continents, on constate que le profil budgétaire des trois principales sources d'alimentation du marché mondial (88% des dépenses militaires en 2008) que sont l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie est fort différent. Alors que le tracé nord-américain semble correspondre à l'évolution du marché mondial, il en va autrement en Europe et en Asie. En fait, il apparaît qu'une fois sortie de la logique de guerre froide, l'Europe a plutôt stabilisé ses dépenses. En Asie, la croissance semble avoir été continue. Elle se serait même légèrement accélérée depuis le début des années 2000. Les fluctuations internationales seraient donc essentiellement le fait de l'Amérique du Nord, un constat qui n'a rien d'étonnant étant donné que la surpuissance américaine est à l'origine, bon an mal an, de 40 à 50% des dépenses militaires planétaires et que son industrie de défense alimente près des 2/3 du marché mondial.

- L'évolution du Canada, malgré que son économie de défense ne corresponde qu'à 3% de celle des États-Unis est semblable à celle des Etats-Unis (au niveau budgétaire) et il semble qu'il existe une dimension quasi-continentale aux fluctuations budgétaires de défense.

   Sommes-nous pour autant devant un cycle périodique où s'agit-il d'un phénomène limité dans le temps? L'analyse de l'évolution des dépenses américaines permet de constater que l'écart entre le premier sommet de 1945 et le suivant (1953) est de 8 ans, que celui du deuxième (1969) est de 16 ans, du troisième (1987) de 18 ans et finalement il semble bien que le plus récent atteindra 24 ans. A moins de faire des exceptions et d'établir ou de déterminer une marge d'erreur plutôt généreuse entre les sommets de la courbe, il faut reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un cycle très régulier, mais plutôt d'une fluctuation dont il reste à déterminer le profil. Ces années-ci, les États-unis et le Canada semblent être sur le point de compléter leur plus forte période de croissance en matière de dépenses militaires depuis la Seconde guerre mondiale. Le récent cycle mit en route à la fin de la guerre froide aura donné lieu à une période de décroissance entre 1989 et 1997, à une reprise lente entre 1997 et 2001 et à une phase de progression plus consistante entre 2001 et 2010. 

Les deux auteurs cherchent à comprendre la dynamique de ce cycle dans l'optique d'identifier les phénomènes qui l'ont alimenté et les transformations qui l'ont caractérisé. Ce phénomène n'est pas mécanique. Depuis la fin de la guerre froide, il s'inscrit dans une dynamique complexe. Pour l'amorcer, il aura fallu la convergence de plusieurs éléments incluant un facteur déclencheur, la présence d'une volonté politique de l'exploiter, la disponibilité de nouvelles technologies et un état de préparation adéquat de la base industrielle de défense. S'agit-il de dénominateurs communs à toutes les phases de fluctuation observées depuis 60 ans? ici la prudence s'impose pour eux, mais ils tentent de le déterminer.

  Le passage à un nouveau plan économique, industriel et technologique dans les années 1990, la volonté de consolider le leadership militaire des États-Unis, la relance des investissements militaires, combinant opportunité et volonté semblent converger et s'alimenter les uns les autres pour former un nouveau cycle de dépenses militaires, très sensible entre 2001 et 2010 (le budget militaire augmente de 78%).

Ce mouvement est favorisé depuis les instances gouvernementales par la bienveillance envers de nouvelles concentrations d'entreprises. Les programmes les plus complexes sont confiés à 6 grands groupes américains (Boeing, Lockeed-Martin, Northrop-Grumman, Raytheon, General Dynamics et L-3 Communications), une véritable élite qui se caractérise par la maîtrise simultanée de fonctions de gestion de programmes, de développement de systèmes de communication avancées et de fabrication de plates-formes majeure. Ces 6 acteurs clés de la base industrielle de défense se voient confier des responsabilités qui se reflètent dans l'attribution de contrats de premier plan et par une mainmise étendue sur l'industrie de défense. Parallèlement à cette évolution inédite du pouvoir entrepreneurial sur les grands programmes militaires (il n'y a plus de concurrence gigantesque, de duels sur le marché intérieur des armements... sauf en dédoublant systématiquement l'approvisionnement pour tout type d'équipement!), on assiste à une montée en puissance de l'entreprise privée dans les opérations de gestion. Des milliers d'entreprises de consultations sont invitées à participer au processus d'évaluation du besoin militaire et du suivi des dossiers, incluant la validation des résultats déclarés par les intégrateurs et autres producteurs d'armements. Le changement d'administration ne semble pas indiquer ne fut-ce qu'une inflexion de tendance. 

Pour conclure, les deux auteurs écrivent : "Pour en venir à notre question de départ, il faut reconnaître que rien ne semble annoncer l'amorce d'un nouveau cycle baissier. Des compressions budgétaires surviendront sans doute à court terme en fonction de la fin de la guerre en Irak et de l'évolution du dossier afghan dans des pays comme les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni. D'autres révisions à la baisse des crédits militaires découleront de la volonté de mieux contrôler les dépenses gouvernementales. La France et l'Allemagne ont à cet égard revu à la baisse leurs projets des années à venir. Mais ces phénomènes seront très probablement circonscrits dans le temps et limités dans leur ampleur. Par ailleurs le réinvestissement en défense demeurant vigoureux en Asie, l'incidence des actions occidentales sur l'économie de défense mondiale sera moins percutante qu'elle ne l'a été par exemple entre 1989 et 1997. S'il faut ajouter à cela les aspirations de puissances régionales comme le Brésil, l'Iran, l'Arabie Saoudite et la résurrection possible de la Russie, il y a fort à parier que la problématique des fluctuations cycliques en défense soit appelée à changer même si, aussi paradoxal que cela puisse être, une période de repli des budgets militaires s'amorce actuellement dans plusieurs pays occidentaux. Il faut maintenant envisager la possibilité que l'évolution cyclique des dépenses militaires telle qu'on l'a connu au cours des soixante dernières années prenne fin et qu'un nouveau processus de progression lent mais soutenu lui succède au cours des années à venir. Si cette hypothèses se vérifie, la planète entière pourrait en être affectée car il est loin d'être acquis que l'injection continue de dépenses militaires engendrera une plus grande stabilité du monde."

 

      La question reste donc pendante de savoir si - à cause des évolutions stratégiques incertaines qui risquent de perdurer dans un monde multipolaire, y compris avec l'apparition de nombreux troubles sociaux à l'intérieur de pays en crise économique (une logique sécuritaire tous azimuts, quasiment de classe sociale contre classe sociale?), et surtout à cause des récents changements technologiques dans la composition des armements et des appareils militaires - ces dépenses militaires acquièrent peu à peu une autonomie par rapport aux tensions du moment, entrent dans des cycles autonomes par rapport à la sphère économique globale et qui ne dépendent plus des rapports de force militaires. Cela fait évidemment trois questions distinctes qu'essaient de résoudre certains modèles théoriques :

- la question de l'influence des cycles de dépenses militaires sur l'ensemble des économies, sur les cycles de ces économies, question déjà bien traitée, mais qui se renouvelle avec les nouvelles évolutions en cours  ;

- la question d'une autonomisation de ce cycle de dépenses des cycles économiques globaux, question qui reste dans le domaine de l'investigation, notamment sur le fait de savoir si les difficultés économiques actuelles vont influer ou non sur ces dépenses militaires, ou si ces dernières vont continuer de persister indépendamment d'elles, à l'image de la sphère financière, qui elle  semble plus influer sur l'économie globale que l'inverse ;

- la question d'une autonomisation de ce cycle de dépenses des changements stratégiques, question qui déjà commence à être résolue de manière positive.

 

Yves BÉLANGER et Aude FLEURANT, les dépenses militaires : la fin des cycles?, Revue Interventions économiques, n°42, 2010. Renaud BELLAIS, Dépenses militaires et besoins de défense : Reprise ou rupture?

 

ECONOMIUS

 

Relu le 3 septembre 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 16:03

          L'ouvrage de David RICARDO (1772-1823), économiste anglais, agent de change, député et... spéculateur, publié en 1817 et remanié en 1821, nous intéresse non pas seulement parce qu'il constitue (son) le principal ouvrage d'économie politique durant au moins cinquante ans et qu'il traite de pratiquement tous les éléments d'une vision libérale, comme la valeur, la répartition du produit national, du commerce international, de la monnaie et de la banque, de l'impôt et de l'emprunt... mais aussi parce qu'il participe au conflit ouvert au sein du capitalisme entre propriétaires terriens et industriels, en pleine période napoléonienne ou post-napoléonienne.

Écrit pour prendre la défense d'une partie de la classe montante en Grande Bretagne, pour le libre-échange, il s'inscrit aussi en creux au moins (dans les faits en plein...) dans un contexte de guerre économique et de guerre tout court. Cette oeuvre constitue encore aujourd'hui l'un des plus importants de l'économie politique ; elle propose à la fois la présentation la plus aboutie (avant WALRAS) de la théorie de la valeur dans l'école classique, la présentation d'une nouvelle version de l'équilibre économique - avec une "loi des avantages comparatifs" - et une analyse des effets économiques de la répartition des revenus entre groupes sociaux. Cette analyse est d'ailleurs reprise ensuite par de nombreux économistes, libéraux ou non, dont Karl MARX. Avant lui et dans des termes évidemment moins tranchés, il décrit bien le conflit typique en système capitaliste entre capitalistes de différentes branches et entre ceux-ci et les travailleurs. 

Fondamentalement, estime François-Régis MAHIEU qui rédige une introduction à cette oeuvre, "la motivation de Ricardo est politique. A travers cet ouvrage, son but a été de rappeler que le taux de profit ne peut augmenter que par la baisse du prix des biens nécessaires. Il existe donc un conflit premier entre capitalistes et salariés, puis entre ces deux classes et les propriétaires fonciers. Si Ricardo prend position pour les capitalistes, y compris les fermiers, son opinion sur les travailleurs sera nuancée dans le chapitre autocritique sur les machines. Par contre, sa position personnelle sur les propriétaires fonciers, même au comble de sa fortune terrienne, ne sera jamais remise en cause."

Sa pensée se situe au début dans l'un des plus grands problèmes économiques en Grande Bretagne pendant la guerre contre la France, l'inflation, la dépréciation des billets de banque et la hausse du prix de l'or, puis dans le problème du prix du blé. Mais toute sa problématique dépasse ce problème lancinant pour pénétrer le sens de la dynamique économique, alors que son pays entre, en avance sur tous les autres, dans une phase d'industrialisation. Encore pour François-Régis MATHIEU, "la première version ricardienne de la dynamique économique est simple, presque visionnaire : le fonctionnement à perte du capitalisme agraire provoque la perte du capitalisme dans son ensemble. Elle aboutira dans les "Principes" à un modèle plus élaboré tel que le capitalisme évolue fatalement vers l'état stationnaire, compte tenu des lois de la valeur et de la répartition".

 

       Dans la préface à la première édition des Principes..., il déclare que son objectif essentiel est d'expliquer comment la production nationale se partage entre les trois classes de la société : propriétaires fonciers, possesseurs de capitaux, travailleurs : "Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. Il entre donc dans un vif du sujet du conflit économique et n'hésite pas à vouloir clarifier la lutte confuse des intérêts dans la société, s'engageant d'ailleurs par ailleurs au Parlement pour faire valoir ses vues. Il s'attache à démontrer, sur la base des analyses d'Adam SMITH, une formulation précise de "lois naturelles" qui régissent les relations économiques entre les hommes. Il le fait dans un constant dialogue avec les économistes de son temps, de Jean-Baptiste SAY à MALTHUS. 

 

       Des principes de l'économie politique et de l'impôt se présente en 32 chapitres qui s'enchainent les uns les autres et qui traitent successivement surtout de la théorie de la valeur, de la rente, des salaires, des impôts (de toutes les formes d'impôt, sur 11 chapitres centraux), du commerce international, de la monnaie et du machinisme. La version de 1821 comporte en fin d'ouvrage, des Notes de Jean-Baptiste SAY.

Les thèses principales de l'ouvrage portent sur la valeur (chapitre 1), la rente de la terre (chapitre 2); sur le prix naturel et le prix du marché (chapitre 4), sur les salaires (chapitre 5), sur les profits (chapitre 6), sur le commerce extérieur (chapitre 7), sur les changements brusques dans les voies du commerce (chapitre 19), sur les propriétés distinctives de la richesse et de la valeur (chapitre 20). Les passages les plus polémiques se situent dans les chapitres 8 à 18 qui traitent des impôts mais l'ensemble du texte reste très "austère" et très dense, et n'hésite pas à se servir de démonstrations mathématiques pour appuyer les conclusions. Il ressemble aux écrits de l'économiste (Karl MARX) qui s'appuie sans doute le plus sur lui pour discuter et contrer ses conclusions, mais le Capital apparaît tout de même plus vivant et plus polémique (et même virulent, à côté de celui de RICARDO!. L'ensemble oblige à une lecture attentive et peut rebuter facilement le grand public. Pourtant, on ne peut se passer de la profondeur de certaines vues, encore présentables de nos jours. 

 

       Si nous suivons Nicolas CHAIGNEAU, les Principes "sont avant toute chose une recherche sur les conditions de l'accumulation du capital, accumulation dont dépend la croissance économique. Cet objectif conduit Ricardo à s'attaquer à ce qu'il considère comme "le principal problème en économie politique" : déterminer comment le revenu tiré d'une marchandise - le prix - se répartit entre les classes sociales impliquées dans sa production. Autrement dit, si l'on excepte la rente touchée par les propriétaires fonciers (dont Ricardo montre au chapitre 2 qu'elle n'apparait pas dans la composition du prix), il s'agit de préciser les relations entre le salaire des travailleurs et le profit des capitalistes qui ont participé à la production du même bien. C'est à cette condition qu'il sera possible de dégager "les principes qui règlent les profits" perçus par les capitalistes et, donc, d'évaluer le rythme de l'accumulation du capital.

Les 6 premiers chapitres de l'ouvrage sont ainsi consacré à l'analyse de ses conditions de production : elle est déterminée par la quantité de travail direct (celui des travailleurs) et indirect (celui qui a été fourni pour produire les moyens de production) nécessaire pour la produire. Une même quantité de travail produit donc une même valeur. Il s'ensuit qu'une hausse des salaires est sans effet sur la valeur d'une marchandise qui incorpore une quantité constante de travail. En revanche, comme le souligne le chapitre 6, cette hausse affecte "les profits" qui "doivent nécessairement baisser", puisque les salaires accaparent une part plus grande d'un même revenu. Il existe donc une relation inverse entre salaires et profits, et il s'agit là du théorème fondamental qui oriente toute la suite du discours des Principes.

Dans le chapitre 7, Ricardo en fait le point de départ de son analyse du commerce extérieur et parvient à mettre en évidence la supériorité du libre échange international, à travers la loi dite des "coûts comparatifs" (sans que l'expression ne figure toutefois dans les principes) : "Quoique le Portugal pût faire son drap en n'employant que 90 hommes, il préférerait le tirer d'un autre pays où il faudrait 100 ouvriers pour le fabriquer, parce qu'il trouverait plus de profit à employer son capital à la production du vin, en échange duquel il obtiendrait de l'Angleterre une quantité de drap plus forte que celle qu'il pourrait produire en détournant une portion de son capital employé à la culture des vignes, et en l'employant à la fabrication des draps."

Les chapitres 8 à 23 s'appuient également sur le théorème reliant salaires et profits pour, d'une part, évaluer les conséquences de l'impôt - une "portion toujours payée par le capital" - et, d'autre part, proposer des mesures que Ricardo juge adaptées au contexte économique de l'époque. C'est sans aucun doute dans cette visée normative que les Principes prennent toute leur dimension".

 

     Le premier chapitre s'intitule simplement De la valeur. En sept sections, l'économiste anglais veut démontrer que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail. A travers une discussion sur les relations entre la valeur d'usage et la valeur d'échange d'une marchandise, il indique que la valeur d'échange d'un produit n'est finalement pas fonction de son utilité (l'eau n'a pas de valeur d'échange). Il explique que la différence de valeur entre deux biens qui ont nécessité une même quantité d'horaire de travail réside dans l'aspect qualitativement différent de ces travaux, du pont de vue de leur intensité ou du savoir-faire qu'ils requièrent. Les variations des salaires, soit le coût monétaire du travail, ne signifient pas une évolution de la valeur d'échange mais uniquement une variation des profits. Par ailleurs, la quantité de travail que requiert la production comprend aussi celle de la production de biens qu'elle nécessite, à savoir le capital fixe. l'emploi de machines et d'autres éléments de capital fixe et durable modifie considérablement le principe selon lequel la quantité de travail consacré à la production des marchandises règle leur valeur relative. La durée de vie inégale du capital, et la rapidité variable avec laquelle il est recouvré par celui qui l'a employé, modifient également le principe selon lequel la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires. Les valeurs relatives des produits ne sont proportionnelles aux quantités de travail nécessaires à leurs productions que si les durées de vie du capital fixe et sa part dans les quantités de travail sont identiques. Les différents effets de la modification de la valeur de la monnaie - moyen de mesure par lequel le prix est toujours exprimé -, ou de la modification de la valeur des marchandises que la monnaie achète proviennent de la valeur de l'or, qui fluctue comme celle de n'importe quel produit, mais la difficulté de son extraction en fait un étalon relativement stable. Pour l'auteur, la variation de la valeur de la monnaie n'influe pas sur le taux de profit.

La théorie de la valeur que l'économiste anglais met à la base de son explication des mouvements fondamentaux des prix n'est pas une théorie aussi simpliste qu'on l'a dit parfois, car il prend soin de délimiter la portée de sa thèse et de répondre aux objections qui pourraient lui être opposées. Il dit bien que le coût en travail ne rend compte de la valeur que si l'on a affaire à des biens que l'industrie humaine peut reproduire de façon pratiquement illimitée (ce qui exclue les objets d'art). De plus il précise encore que le travail nécessaire à la production d'un bien comprend le travail consacré à la fabrication des "outils, machines, bâtiments" indispensables pour la production. Par ailleurs, la qualité du travail contribue également à déterminer la valeur d'un bien. Enfin, il aborde la difficulté qui avait incité Adam SMITH à renoncer à expliquer les valeurs actuelles des biens par les coûts en travail. Les profits du capital font partie du prix des marchandises et ils tendent à être proportionnels au montant des capitaux nécessaires à la production de chaque bien. La grande préoccupation de David RICARDO est de montrer que les mouvements des prix dépendent des variation des coûts des produits et non des fluctuations des salaires. (Henri DENIS)

 

     Le second chapitre, De la rente de la terre, ne doit pas étonner dans une économie qui reste à plus de 80% agricole.

    Un troisième chapitre traite de la rente des mines. La démonstration de David ROCARDO est la suivante : Soient trois types de terre classés selon leur fertilité. Si la production nécessaire à l'alimentation de la population n'exige pas l'utilisation totale des terres du meilleur type, alors suivant les lois de l'offre et de la demande, les quelques propriétaires terriens ne pourront demander le versement d'une rente en échange de l'usage de leurs terres et le prix de la production du champ sera fonction de sa valeur. lorsque la population augmente, l'exploitation des terres moins fertiles du second type provoque une hausse de la valeur d'échange. L'exploitant de la terre du premier type fait alors un surplus de profit car la quantité de travail à lui n'a pas varié, d'où une forte demande pour les terres les plus fertiles. Leurs heureux propriétaires suivant les lois de l'offre et de la demande peuvent alors exiger le versement d'une rente proche de ce surplus de profit. La rente apparaît donc sur les terres du premier type. La mise en exploitation des terres du troisième type provoquera l'apparition de la rente sur celle du second types et l'augmentation de celle du premier type, et ainsi de suite. Le prix des produits agricoles et le montant de la rente sont donc fonctions croissantes de la population selon la loi des rendements décroissants ainsi établie. La rente est toujours le résultat d'un monopole partiel.

Dans le chapitre 32, l'économiste renouvelle sa position : la rente ne représente qu'une création de valeur sans création de richesse. La contourner, par exemple par le commerce extérieur, permet de réduire cette valeur et d'accroître la richesse.

L'analyse qu'il propose se rapproche de celle des marginalistes plus tard, thèse d'ailleurs voisine de celle de MALTHUS auquel il se réfère souvent. (Henri DENIS)

 

    Au chapitre 4, Du prix naturel et du prix du marché, très court, il s'agit d'expliquer les variations des prix. Lorsque le prix du marché s'écarte du prix naturel, lorsque l'offre est inadaptée à la demande, les capitaux et les travail se rapprochent ou s'éloignent  de la production du bien concerné. Les écarts entre la valeur travail et les prix courants (constatés) se résorbent naturellement par l'activité des capitalistes. En effet, ces derniers cherchent à maximiser leur profit en détournant leur capital du secteur où le profit est plus faible vers le secteur où le profit est le plus élevé. Par ce mécanisme, l'offre et la demande redeviennent égaux et le prix courant est égal au prix naturel (celui qui est en relation avec la quantité de travail...). En fait David RICARDO demande pour tout ce qui touche à cette question de se reporter au chapitre 7 de La richesse des Nations, d'Adam SMITH...il précise, "ainsi, lorsque je parlerai de la valeur d'échange des marchandises, ou de leur pouvoir d'acheter d'autres biens, j'entendrais toujours le pouvoir dont elles disposeraient si elles n'étaient pas soumises à des perturbations temporaires ou accidentelles, c'est-à-dire leur prix naturel." 

 

   Immédiatement après, dans le chapitre 5 , il est question Des salaires. Le travail est une marchandise. Du coup, son prix est celui qui est "nécessaire pour permettre globalement aux travailleurs de substituer et de perpétuer les espèces sans variation de le leur nombre." Le salaire ne dépend pas d'une quantité de monnaie mais des biens nécessaires à la survie des salariés. Le prix naturel du travail dépend donc du prix de biens comme la nourriture. Lorsque le prix du marché est inférieur au prix naturel, la pauvreté des travailleurs et les privations provoquent "une réduction de leur nombre", et le retour à l'équilibre. Lorsqu'il est supérieur, une augmentation de la population ou une baisse de la demande de travail le rabaisse au prix naturel. Le prix naturel "dépend essentiellement des us et coutumes". "Dans une période plus reculée de notre histoire, on aurait considéré comme biens de luxe nombre de biens d'agrément appréciés aujourd'hui dans les chaumières anglaises." Les lois sur les pauvres, qui aident les pauvres à survivre, en déréglant la pertinence de l'indicateur qu'est le prix du travail provoque une hausse non souhaitable de leur nombre. "Aucun projet d'amendement des lois sur les pauvres ne mérite la moindre attention s'il ne vise, à terme, leur abolition. Celui qui peut nous indiquer comment atteindre ce but avec un maximum de sécurité et un minimum de violence, est le meilleur ami des pauvres et de l'humanité. Ce n'est pas en changeant la manière de collecter le fonds destiné à l'entretien des pauvres que le mal sera endigué. Si le montant du fonds augmentait ou si ce fonds était levé comme le stipule certaines propositions de loi récentes par une contribution générale supportée par l'ensemble du pays, non seulement il n'y aurait là aucun progrès, mais bien une aggravation de la détresse que nous souhaitons voir disparaître".

L'auteur cherche à expliquer le salaire en appliquant au travail, considéré comme une marchandise, la distinction posée par Adam SMITH entre le prix courant déterminé par la situation de l'offre et de la demande, et le prix naturel ou normal, déterminé par des facteurs plus fondamentaux, l'entretien et la reproduction du "stock de main-d'oeuvre" existant. Malgré la remarque de l'évolution des chaumières anglaises, on n'assiste pas à cette époque à une amélioration de la situation des salariés, mais au contraire à une détérioration de leur situation. Il écrit lui-même : "Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu'ils seront réglés par l'offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s'accroître dans une progression plus rapide que celle de la demande." (Henri DENIS)

 

    Le chapitre 6, fait presque écho du précédent : Des profits. La valeur totale "n'est répartie qu'entre deux composantes : les profits du capital et les salaires". L'auteur partage le pessimisme de MALTHUS sur les effets d'une augmentation de la population. Parce que les rendements de la terre sont décroissants, la production de la nourriture nécessite de plus en plus de travail au fur et à mesure que la population augmente. Le phénomène est compensé par les progrès techniques apportés dans son exploitation par le fermier. Apparaît un cercle vicieux : plus, sous l'effet d'une rente toujours croissante et de salaires toujours plus élevés, le profit du fermier se restreint, plus sa capacité à accumuler du capital visant à accroître sa productivité est moindre, plus les prix augmentent et ainsi de suite. Pour les capitalistes, autres que fermiers, les salaires en monnaie de leurs employés augmentent. De plus les rentrées de monnaie restent constantes car les biens produits contiennent toujours la même quantité de travail. Les profits diminuent. L'investissement disparaît peu à peu. Sans investissement, la quantité de travail nécessaire à la production d'un bien reste constante : il n'y a plus de progrès. "Nous retrouvons (...) ce que nous recherchions précédemment : en tout temps et en tous lieux, les profits dépendent de la quantité de travail requise sur cette terre, ou avec ce capital, qui ne rapporte pas de rente, pour fournir aux travailleurs les biens nécessaires. Les effets de l'accumulation sont donc différents selon les pays, et dépendent principalement de la fertilité de la terre. Aussi vaste qu'un pays puisse être, si la terre y est de médiocre qualité, et si l'importation des denrées alimentaires est interdite, la moindre accumulation de capital s'accompagnera d'une importante réduction du taux de profit et d'une augmentation rapide de la rente ; par contre, dans un pays peu étendu mais fertile dans lequel, en particulier, l'importation des vivres est libre, on peut accumuler une grande quantité de capital sans grande diminution du taux de profit, et sans que la rente de la terre n'augmente considérablement. (...) j'ai essayé de montrer, premièrement, qu'une augmentation des salaires n'augmenterait pas le prix des marchandises, mais réduirait inexorablement les profits, et deuxièmement, que si le prix de toutes les marchandises pouvait augmenter, l'effet sur les profits resterait le même, et qu'en fait, seule la valeur du moyen par lequel on évalue les prix et les profits se trouverait réduite."

 

   Pour David RICARDO, au chapitre 7 sur le commerce extérieur, "aucune expansion du commerce extérieur n'augmentera immédiatement le total de la valeur dans un pays, bien qu'elle contribue fortement à accroître la masse des marchandises, donc la somme des biens d'agrément. La valeur de toutes les marchandises étrangères étant mesurée par la quantité du produit de notre terre et de notre travail offerte en échange de celle-ci, nous ne disposerions pas d'une valeur supérieure si, grâce à la découverte de nouveaux marchés, nous obtenions deux fois plus de biens étrangers en échange d'une quantité donnée des nôtres." Seule la baisse des salaires peut provoquer une hausse du taux de profit. Ainsi l'intérêt du commerce extérieur est de mettre sur le marché à un prix moindre des produits nécessaires aux travailleurs. La baisse alors possible du salaire en monnaie permet une hausse des profits. Il faut donc abroger les "Corn Laws". Chaque nation a intérêt à se spécialiser dans la production où elle possède l'avantage comparatif le plus élevé ou le désavantage le moins prononcé. Cela ne contredit pas la théorie des avantages absolus d'Adam SMITH, car il envisage que les facteurs de production puissent s'orienter uniquement vers les pays possédant un avantage absolu. Toutefois, la recherche de la sécurité, l'amour de son pays... qu'encouragent les gouvernements rendent cette théorie impraticable, d'où celle des avantages comparatifs. 

La doctrine du gain mutuel dans l'échange international affirmée par l'auteur devient rapidement un des arguments couramment employés en Angleterre en faveur du libre-échange. David RICARDO donne à cette doctrine sa formulation la plus extrême, de "l'équilibre automatique de la balance des comptes". Selon cette doctrine, tout déficit de la balance des comptes d'un pays tend à s'éliminer de lui-même par suite des mouvements des prix, qui, dans une nation déficitaire et dans la ou les nations excédentaires, sont engendrées par ce déficit lui-même. Il défend la version la plus rigide de cette théorie, soutient que ces mouvements des prix sont uniquement engendrés, en régime de monnaie convertible, par les sorties de métal précieux qui se produisent dès que le taux de change atteint le "point de sortie de l'or". Il adhère strictement (au moins dans ses opuscules sur les questions de la monnaie) à la théorie quantitative de la monnaie. (Henri DENIS)

 

    Les chapitres 8 à 18 traitent des impôts. Tour à tour, les impôts en général, les impôts sur les produits bruts, les impôts sur la rente, la dîme, l'impôt foncier, les impôts sur l'or, les impôts sur les maisons, les impôts sur les profits, les impôts sur les salaires, les impôts sur les marchandises autres que les produits bruts, et la taxe des pauvres sont analysés. L'auteur reprend la règle d'or de Jean-Baptiste SAY : "le meilleur de tous les plans de finance est de dépenser peu, et le meilleur de tous les impôts est le plus petit". Afin de préserver le capital, les impôts - soient les consommation de l'État - doivent être compensés par une augmentation de la production ou une baisse de la consommation, sous peine de mener à la récession. L'impôt est par nature nocif car il ralentit la constitution du capital et décourage sa mobilité, moteur du retour incessant à l'équilibre des marchés. De tous les impôts, s'il faut choisir, c'est l'impôt sur la rente qu'il faut privilégier. Celui-ci touche uniquement le rentier. Comme le montant de la rente est fixé en référence de la terre la moins productive, il ne peut répercuter l'impôt. 

 

     Dans la continuité du chapitre 7, le chapitre 19 traite Des changements brusques dans les voies du commerce. Ces changements ont un effet néfaste. Ils peuvent, en cas de guerre, mettre fin à la richesse tirée de la théorie des avantages comparatifs. S'il s'agit d'un changement de la demande, alors le capital fixe risque d'être perdu. L'importation de blé en diminuant la production nécessaire sur le territoire national entraînerait un abandon des terres les moins fertiles et donc une chute de la rente. 

 

 

    Dans le chapitre 20, Des propriétés distinctives de la valeur et de la richesse, l'auteur reprend au départ le texte de la Richesse des Nations d'Adam SMITH : "Un homme est riche ou pauvre en fonction des moyens dont il dispose pour se procurer les biens nécessaires, commodes et agréables de la vie". "La valeur, écrit-il, diffère donc essentiellement de la richesse, car elle ne dépend pas de l'abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production." Une meilleure productivité fait varier à la baisse la valeur des biens, mais non la richesse qu'ils représentent. L'accroissement de la richesse repose donc sur la diminution de la valeur des biens, permise par l'amélioration des techniques, la meilleure division du travail, la découverte de nouveaux marchés.  Le chapitre 21 présente Les effets de l'accumulation sur le profit et l'intérêt. Le chapitre 22 complète par la discussion sur les primes à l'exportation et Prohibitions des importations, tandis que le suivant examine le cas Des primes à la production. 

         L'auteur est préoccupé par le problème de la croissance économique et veut le résoudre de façon aussi catégorique que celui de la valeur et celui de la répartition. Il n'existe qu'une seule condition, nécessaire et suffisante pour la croissance économique : l'existence d'un taux moyen de profit suffisamment élevé. Si le capital rapporte suffisamment, il y aura des épargnes abondantes et le développement économique sera assuré par l'augmentation de l'emploi et par l'amélioration des techniques de production. Il nie que les débouchés extérieurs puissent jouer un rôle essentiel dans la croissance industrielle d'un pays, au contraire d'Adam SMITH. Ce problème des débouchés ignoré, la question de la croissance est entièrement dominée par le problème de l'évolution du taux des profits. Or l'évolution du taux des profits est lié à l'évolution de la part des capitalistes dans le revenu national, et celle-ci dépend à son tour de la part obtenue par les salariés et par les propriétaires fonciers.  Tôt ou tard, à cause de l'augmentation de la population - constamment décidément le pessimisme de MALTHUS parcourt le texte - l'évolution des rentes foncières va dans le sens de l'augmentation : la tendance à la baisse du taux des profits est une loi fondamentale de l'évolution économique. Tôt ou tard, le revenu national cessera de croître ou atteindra un état stationnaire de l'économie. L'auteur s'y résigne, sans mettre en cause la viabilité du capitalisme, cette évolution pouvant être retardée grâce au machinisme, aux découvertes agronomiques  et à la libre importation des denrées agricoles étrangères. C'est pour cela qu'il faut supprimer les droits de douanes. (Henri DENIS)

 

  Certains des chapitres suivants constituent des développements sur les échanges entre David RICARDO et d'autres économistes. Ainsi dans le chapitre 24, il examine la Doctrine d'Adam SMITH sur la rente de la terre, ses observations sur le commerce colonial (chapitre 25) et sur le revenu brut et le revenu net (chapitre 26) , et L'opinion de M. MALTHUS sur la rente (chapitre 32), comme de celle Des impôts payés par le producteur par jean-Baptiste SAY chapitre 29).

 

   Dans les chapitres 27 et 28, David RICARDO aborde la question irritante (de par la quantité de littérature que lui est consacré) de la place de la monnaie dans l'économie : De la monnaie et des banques, puis, De la valeur relative de l'or, du blé et du travail dans les pays riches et dans les pays pauvres. 

Les réflexions les plus importantes sur la monnaie de l'auteur sont dispersées dans Principes et dans un texte de 1816 intitulé Propositions pour une monnaie économique et sûre, où il prône un étalon de change or et une convertibilité interne en lingots (mais pas en espèces), qui contraint la banque nationale sur les réserves d'or. Favorable au caractère public de la banque "nationale", il synthétise la pensée monétaire classique, en codifiant les règles d'un système étalon-or (mais qui n'est pas celui finalement adopté par son pays). Il s'agit pour lui de contrôler strictement les mouvements de la monnaie afin que ceux-ci ne perturbent pas la marche "normale" de l'économie. 

 

    Le chapitre 31 traire Des machines, soit un problème qui devient de plus en plus conflictuel à son époque (il y a même un mouvement populaire de destruction des machines). Ce chapitre figure dans la dernière édition des Principes. David RICARDO reconnaît que les progrès du machinisme peuvent engendrer du chômage, pour la raison que "les fonds où les propriétaires et les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir, tandis que celui qui sert à maintenir la classe ouvrière diminue". L'auteur admet que le machinisme se développera assez lentement pour qu'il produise seulement un ralentissement de la demande de main-d'oeuvre, et non pas une diminution de cette demande. De toute manière, si l'on entrave l'emploi des machines, d'une part on pousse  le capital à s'expatrier, ce qui diminue l'emploi de la main-d'oeuvre, et d'autre part, on empêche la baisse des coûts de production, d'où résultent les avantages que l'on obtient dans le commerce extérieur. Karl MARX, plus tard accentue la mise en évidence là d'un aspect essentiel des contradictions qui peuvent apparaître dans une économie de marché moderne. (Henri DENIS)

 

    Les notes de Jean-Baptiste SAY mettent en évidence des divergences sur la valeur (selon lui, "une mesure invariable des valeurs est une chimère parce qu'on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c'est-à-dire par une quantité essentiellement variable", ce qui invalide la recherche insistante de David RICARDO d'un invariant), même si l'auteur affirme le contraire, et sur la rente (car l'auteur français s'efforce, au contraire de David RICARDO, d'estomper l'opposition entre propriétaires et capitalistes)

 

     Sur le plan pratique, l'oeuvre de David RICARDO, notamment cet ouvrage central, a une influence considérable en tant que promoteur du libéralisme économique et en particulier de la politique libre-échangiste que la Grande Bretagne adopte au milieu du XIXe siècle - en fait presque juste après les guerres napoléoniennes, et mise en pratique jusqu'en 1914. Bien entendu l'essor du capitalisme anglais ne s'explique pas seulement par ce libre-échange, mais aussi par la politique de conquête coloniale et la recherche de marchés privilégiés. Nombreux sont les économistes comme Jérémie BENTHAM (qui est tenté un moment de fonder une science économique sur le calcul des plaisirs et des peines) et James MILL (1821, Éléments d'économie politique ; 1829, Analyse des phénomènes de l'esprit humain), qui reprennent ses thèses. (Henri DENIS).

    François-Régis MAHIEU estime que les Principes... constitue un grand livre ouvert aux relectures. Car "la dynamique grandiose ne se laisse pas enfermer dans l'atemporalité de la logique. cette dynamique s'appuie sur l'analyse d'une hétérogénéité sociale et d'un cadre international. Elle intègre des politiques et des aléas ; le tout ne pouvant constituer un cadre de raisonnement homogène."

Karl MARX, qui remet en cause ces Principes, s'appuie beaucoup sur les réflexions sur la valeur, sur la présence des stades, sur les contrastes entre France et Angleterre, pour en tirer des logiques bien différentes. Les Principes "parachèvent la dynamique à long terme d'un capitalisme laminé entre la baisse du taux de profit et la hausse des salaires et des rentes. Ricardo nous livre aussi une magnifique fresque historique et stimule notre réflexion sur la substantialité du développement."

      Pour Nicolas CHAIGNEAU, "la force de l'approche ricardienne réside dans sa capacité de s'appuyer sur une vision théorique de la dynamique du capitalisme pour énoncer des mesures concrètes de politique économique"

C'est d'ailleurs ce qui peut distinguer les ouvrages d'économie de ceux - et par la suite ils auront tendance à s'intituler ainsi, d'économie politique. "Au terme de son ouvrage, Ricardo parvient notamment à démontrer que la législation anglaise en matière de commerce extérieur du blé met en danger la croissance du produit national. Adoptées en 1815, les lois sur les blés visaient à protéger la production domestique par l'application de droit de douanes et poussaient ainsi le prix intérieur à la hausse. Or, la théorie générale exposée dans les Principes permet de mettre en évidence le caractère néfaste de ce dispositif.

L'essentiel du raisonnement repose en réalité sur la proposition suivante : le taux de salaire dépend du prix des marchandises que le travailleur doit se procurer pour assurer sa subsistance, parmi lesquelles le blé. Si bien qu'une hausse du prix du blé oblige à élever les salaires dans toutes les branches de l'économie et provoque donc une baisse généralisée du taux de profit qui met en danger l'accumulation du capital. Pour Ricardo, la conclusion est sans appel : il faut abroger les lois sur les blés - ce qui ne sera le cas qu'en 1846 - et instaurer au contraire la libre importation des produits étrangers. De fait, "si, par l'accroissement du commerce étranger (...), on peut fournir aux travailleurs la nourriture et les autres objets de première nécessité à plus bas prix, les profits hausseront".

Le même type de raisonnement permet de faire des Principes un plaidoyer en faveur de l'abrogation des lois d'assistance aux pauvres alors en vigueur en Angleterre : "l'impôt pour les pauvres" favorise en effet l'existence de "hauts salaires" et représente donc un frein à l'accumulation. On trouve ainsi dans cet ouvrage une première formulation des arguments modernes fustigeant le protectionnisme ou les politiques sociales. Les Principes constituent également le creuset dans lequel la théorie économique marxiste se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle : c'est en amendant la théorie ricardienne de la valeur que Karl Marx parvient, dans Le Capital (1867), à mettre en évidence un phénomène inexorable de baisse tendancielle du taux de profit, qui crée les conditions d'un renversement du capitalisme". A l'inverse, des théoriciens, notamment néo-ricardiens, tentent de "rétablir" les "vraies lois" du capitalisme, en amendant cette construction "grandiose", ce qui permet de le réformer sans avoir à accepter l'analyse marxiste. 

 

       En tout cas, David RICARDO allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique et ouvre la voie à l'économie abstraite et à l'analyse moderne. 

David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, traduction de l'édition anglaise de 1821, de Cécile SOUDAN et de ses collaborateurs de l'Université Lille I, Présentation de François-Régis MAHIEU, GF-Flammarion, 1992, 508 pages.

Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, collection Quadrige, 1999. Nicolas CHAIGNEAU, Article Des principes... dans Encyclopedia Universalis, 2004.

On lira avec profit, concernant une pensée néo-ricardienne, l'ouvrage de SRAFFA de 1960 : La production des marchandises par des marchandises : prélude à une critique de la théorie économique. 

 

Relu le 5 septembre 2020

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