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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 12:06

     Parmi une production historiographique très centrée sur le cadre franco-français, le livre de Jacques SEMELIN (né en 1951), historien et politologue, directeur de recherche émérite affecté au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), après avoir été un militant actif de la non-violence (un des fondateurs du Mouvement pour une Alternative Non violente), reste une des rares tentatives de comparaison entre divers mouvements de résistance à travers l'Europe. Son étude se rapproche de l'ouvrage de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, mentionné déjà sur ce blog, et puise, entre autres dans de nombreuses monographies ( certaines publiées dans les Cahiers de la réconciliation). Jacques SEMELIN y propose la notion de "résistance civile" pour qualifier la résistance spontanée de certains acteurs de la société civile et/ou de l'État par des moyens politiques, juridiques, économiques ou culturels. Rompant avec les représentations "héroïsantes", encore très répandues à l'époque de la première parution de ce livre en 1989, de la lutte contre l'occupant nazi, cette notion permet de décrire une résistance au quotidien, "des humbles, des anonymes, qu'elle soit celle d'étudiants, d'ouvrieers ou de fonctionnaires.

L'ouvrage s'appuie sur une quarantaine de cas de résistance civile de masse à travers l'Europe nazie (manifestations, grèves, protestations d'Églises ou de cours de justice, activités de propagande ou sauvetage de Juifs...) dont il raconte des pages peu connues, ainsi ces femmes "aryennes" protestant dans les rues de Berlin en 1943 conte l'arrestation de leurs maris juifs.

   L'auteur travaille sur de longues années cette notion de résistance civile, dans une perspective proche de celle de François BÉDARIDA. Il tente de circonscrire l'unicité et la diversité du phénomène résistant. La révolte, au sens d'Albert CAMUS, la désobéissance (par exemple au Service du Travail Obligatoire - STO), la résistance (opération de communication par l'action), et notamment la résistance civile parfois massive sont des modalités aussi concrètes que l'action armée ou la résistance armée. C'est par l'opposition à la politique d'extermination des Juifs que ces modalités d'opposition au régime nazi s'expriment de la manière la plus diverse, de la plus discrète à la plus spectaculaire; Jean-Pierre AZÉMA, qui introduit l'édition de poche de 1998,  écrit que Jacques SEMELIN sait "qu'il lui faut convaincre des lecteurs souvent prévenus, pour qui ces actions ne sont que bavardage, au mieux exutoire pour rêveries utopistes, au pire paravent derrière lequel sont menées de façon unilatérale des campagnes pacifistes déstabilisatrices. Pour sa part, il est totalement persuadé que ce qu'il convient de dénommer "la résistance civile de masse" est le moyen le plus efficace non seulement pour rendre inopérante toute occupation étrangère mais pour lutter contre l'emprise de tout régime totalitaire. Car à ses yeux c'est la mobilisation qui correspond à l'idéal de la démocratie. Il regrette donc que la classe politique, dans bon nombre de démocraties libérales, tienne encore la résistance civile pour quantité négligeable, alors qu'elle a des effets non seulement préventifs mais dissuasifs. Aux lecteurs de juger. Ajoutons encore (que) Jacques SEMELIN retrouve parfois certaines des analyses faites en son temps par Jean JAURÈS, dans L'Armée nouvelle, un des livres majeurs qui aient été écrits sur ces problèmes."

  C'est un nouveau regard que propose là Jacques SEMELIN, pour qui la résistance s'inscrit dans la durée (ici de l'occupation nazie), et que ne la réduit pas à des actions insurrectionnelles s'appuyant directement sur des perspectives de libération militaire d'un territoire. La question de la légitimité d'une résistance civile, notamment aux yeux de l'opinion publique, est centrale pour son efficacité.

 

Jacques SEMELIN est aussi l'auteur de Pour sortir de la violence (Édition de l'Atelier, 1983), Quand les dictatures se fissurent... Résistances civiles à l'Est et au Sud (sous sa direction) (Éditions Desclée de Brouwer, 1995), La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin (Éditions Belfond, 1997), Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (Seuil, 2005), La survie des juifs en France (1940-1944) (CNRS Editions, 2018).

 

Jacques SEMELIN, Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe, 1939-1945, Petite Bibliothèque Payot, 1998, 280 pages.

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 12:10

     Cet ouvrage de deux spécialistes en la matière, l'un plutôt de la France Libre et de la Seconde guerre mondiale, l'autre de la Résistance, auteur entre autres de La Libération de Paris (Tallandier, 2013) est l'un des derniers d'une longue série qui de traite de la collaboration et/ou de la résistance. Cet ouvrage est doublement intéressant : il tente de dépasser dans un prologue pourtant très court le contexte de la seconde guerre mondiale pour cerner la notion de collaboration, laissant ouverte la question d'une définition, et il se place d'un point de vue d'historien pour déterminer la réalité d'une collaboration dans cette guerre. Les deux auteurs tente de reprendre à grand frais l'histoire de la collaboration, qu'ils estiment propre à la France pendant la deuxième guerre mondiale, en tant que phénomène historique particulier. Alors que nombre d'ouvrages traitent de la Résistance, et dernièrement dans des approches plutôt critiques, celui-ci se centre sur la Collaboration, lui donnant une ampleur qu'on a voulu longtemps cacher.

    Décrivant le point de vue, sans y coller, des acteurs de cette collaboration, dans maints de ses aspects, les deux auteurs décrivent par le menu l'évolution de celle-ci, dans sa chronologie, et pas seulement de ce qu'a pu en vouloir le pouvoir politique de Vichy. Conscients des polémiques encore vives sur la place de la collaboration, ils la décrivent comme recouvrant, en reprenant les approches d'Henri ROUSSO (La collaboration, les noms, les thèmes, les lieux, MA éditions), "un large éventail d'idées et de comportements qui ne se laisse pas facilement cerner, qu'il est impossible d'enserrer dans un cadre rigide".

Les auteurs rappellent la longue tradition d'historiographie militants d'Henri GUILLEMIN à Annie LACROIX-RIZ qui s'est efforcée d'établir des similitudes entre les épisodes de défaite militaire suivis d'une occupation étrangère (1814-1819, 1870-1873 et 1940-1944) pour dénoncer la tendance défaitiste, capitularde, voire purement et simplement "collaboratrice des élites françaises, qui auraient cherché dans les armées étrangères le rempart contre le péril de la subversion intérieure. BROCHE et MURACCIOLE estiment que leurs approches partisanes, leur histoire engagée, n'aide pas vraiment à saisir ce qui se joue en France entre 1940 et 1944. Ils estiment que la première occupation n'a pas réellement généré une collaboration massive des élites, l'attitude de alliés, changeante en 1814-1815 (d'abord très répressive avant le retour de Napoléon puis conciliante après le second retour de Louis XVIII)), l'ensemble de la population étant largement hostile aux troupes étrangères et très peu favorable au rétablissement de la monarchie style Louis XVIII. Non plus en 1870-1873, où l'attitude de l'Allemagne n'a guère suscité d'élans envers l'occupant. Même topo en ce qui concerne l'occupation des dix départements de l'Est et du Sud pendant la première guerre mondiale. Ce qui fait ressortir la grande spécificité de la situation en France pendant la seconde guerre mondiale.

Ils indiquent trois principales causes de la Collaboration (française) : l'héritage dreyfusard et le pacifisme, le discrédit sur le régime parlementaire, le mythe du sauveur, incarné par le "vainqueur de Verdun". Ces trois causes conjuguées, selon eux, entrainent non la défaite militaire, qui était loin d'être inévitable, mais l'acceptation de la défaite. On peut ne pas adhérer à cette explication, développée surtout dans le prologue, et qui s'appuie sur une certaine historiographie, et mettre en avant plutôt la lutte des classes, la peur du bolchévisme ou l'aspiration d'une frange intellectuelle à un ordre nouveau, mais l'ensemble de l'ouvrage permet de comprendre un certain nombre de choses, et plus, de partir de certains faits historiques pour rechercher plus avant.

Dommage sans doute que la discussion théorique sur la Collaboration, qui pourrait faire appréhender des réalités historiques, en-çà et par-delà de la seconde guerre mondiale, n'est-elle qu'ébauchée dans l'ouvrage (dont ce n'est pas le principal objet). toujours est-il que la lecture, fluide et utile, sur les différentes phases apporte des informations essentielles sur cette période de l'Histoire. Le découpage que les deux auteurs font de celle-ci - en cinq parties : Lever de rideau, Juin-décembre 1940 ; Révolution nationale et ordre nouveau, Janvier 1941-avril 1942 ; Au nom de l'Europe, Avril-décembre 1942 ; Illusions et désillusions, janvier 1943-mai 1944 ; Le rideau tombe, Janvier 1944-mai 1945 - éclaire l'évolution de différents acteurs politiques, littéraires, économiques, moins sur celle de certains acteurs sociaux. On peut regretter aussi que les évolutions entre collaboration et résistance (là encore les auteurs n'en font pas le sujet de leur ouvrage) ne soient pas mentionnés. Leur conclusion sur l'Actualité de la Collaboration sonne pour autant assez juste. Il existe un champ permanent de recherche et d'interprétation dont les enjeux sont encore perceptibles aujourd'hui. La résurgence pour certains (notamment dans la presse) de la question nationale et de la question "raciale" (à travers les polémiques sur l'immigration par exemple) le montre bien.

 

François BROCHE est aussi l'auteur de Ils détestaient de Gaulle (Tallandier, 2020), d'un Dictionnaire de la Collaboration (Belin, 2014) et d'un Dictionnaire de la France Libre (Laffont, collection Bouquins, 2010 (avec J-F. MURACCIOLE), ainsi que de L'Armée française sous l'Occupation, Tomes 1,2 et 3, Presses de la Cité, 2001, 2002 et 2003). Jean-François MURACCIOLE est aussi l'auteur de Encyclopédie de la Seconde guerre mondiale (avec Guillaume PIKETTY), Robert Laffont, collection Bouquins, 2015 , d'Histoire de la Résistance en France (PUF, collection Que-sais-je?, 2003 (4e édition)), et de L'ONU et la sécurité collective (Ellipses, 2006).

 

François BROCHE et Jean-François MURACCIOLE, Histoire de la Collaboration, 1940-1945, Éditions Tallandier, 2017 et 2021, 765 pages

 

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 12:12

   Nous sommes loin d'approuver l'ensemble de la démarche d'Yves COCHET et de ses disciples ou amis, sinon nous n'écririons plus ce blog, puisque alors ni nous-même ni même l'espèce humaine n'en vaudraient la peine! A quoi bon analyser le conflit, ses causes et les moyens de l'orienter de façon bénéfique, si on est convaincu que ceux-ci seront balayés par une extinction... Toutefois, il y a bien deux manières de lire ce livre...

   Pour Yves COCHET, né en 1946, ancien ministre de l'Écologie et parlementaire, docteur en mathématique, membre des Verts, puis du parti EELV, et surtout inlassable militant pour l'environnement et l'écologie, les années à venir (de 2020 à 2050) ouvrent "la période la plus bouleversante qu'aura jamais vécu l'humanité en si peu de temps. L'effondrement de notre civilisation industrielle s'y produira à l'échelle mondiale." C'est sur la base de la connaissance des déjà nombreuses blessures de la Terre (dans l'eau, l'air, le sol..., la dégradation du climat n'étant qu'un des aspects des choses...), et de leurs origines, déjà clairement établies pour l'écrasante majorité des études scientifiques (la minorité restante étant le fait d'une certaine ignorance ou d'une cupidité sans borne, celle d'industriels et financiers qui continuent de favoriser les productions nocives et l'exploitation des énergies fossiles), que l'auteur se risque (risque, car tant d'événements imprévisibles et "extraordinaires" peuvent se produire) à développer un scénario du pire : réduction drastique de la population mondiale, ruine des États, incapables de gérer les questions de santé ou de sécurité, fin des énergies fossiles et nucléaire, passage obligé à une alimentation plus végétale, plus locale, plus saisonnière, avènement d'une mobilité low tech...

  Cet effondrement systémique mondiale est décrit en quatre temps, soit en quatre parties. Avant l'effondrement, qui présente le vocabulaire, les concepts, les origines, les causes et les prémisses de l'effondrement. Le scénario central qui décrit les étapes de l'effondrement depuis les années 2020 jusqu'aux années 2050. Après l'effondrement interroge le lien social qui pourrait subsister et les formes politiques que pourraient prendre les regroupements humains. La dernière partie examine les raisons pour lesquelles l'effondrement soit si peu examiné par si peu de personnes et de groupes, le déni de l'effondrement aujourd'hui, qui le conduit à revisiter des hypothèses sur la cognition humaine à la lumière de ce déni massif non sans quelques disputes avec les collapso-sceptiques. Avec ce que nous vivons encore avec l'épidémie du covid-19, il y a déjà matière à réflexions, le déni venant autant des hautes sphères économiques et politiques que d'une masse plus ou moins grande des populations. D'ailleurs, à chaque grande épidémie, la réaction première est souvent l'étonnement, l'incrédulité, réaction qui se poursuit de manière variable par précisément le déni...

  Les parties les plus intéressantes nous semblent être la première et la dernière. La première parce qu'elle revisite, à la lumière des bouleversements climatiques présents, le système naturel dans lequel nous vivions. La dernière parce qu'elle constitue une étude des réactions face à la finitude du monde.

Notons que la collapsologie est un courant de pensée transdisciplinaire apparu dans les années 2010 qui envisage les risques d'un effondrement de la civilisation industrielle et ses conséquences. Si en France, cette étude est initiée par l'Institut Momentum, co-fondé par Yves COCHET et Agnès SINAÏ, cette dernière étant journaliste, essayiste et enseignante (née en 1966), auteure et directrice notamment de la trilogie Gouverner la décroissance parue aux Presses de Sciences Po en 2017, ces réflexions sont précédées par celles de nombreux auteurs et organisations dans le monde. Beaucoup ont été initiées, même si les études d'ensemble existaient déjà auparavant, par le rapport Meadows de 1972, réalisé par des chercheurs du MIT pour alerter sur les risques d'une croissance démographique et économique exponentielle sur une planète aux ressources limitées.

  On peut lire ce livre comme un avertissement très documenté à partir de données scientifiques de plus en plus vérifiées sur la période actuelle de bouleversements climatiques mais aussi de ce que nous savons de l'effondrement de nombreuses civilisations avant la nôtre. Cet avertissement, qu'il n'est pas nécessaire souvent de ne pas dramatiser - les faits bruts en eux-mêmes sont suffisamment effrayants, vient après beaucoup d'autres. L'ouvrage de Yves COCHET synthétise des connaissances déjà exposées qui font l'objet d'une bibliographie fournie (des notes en bas de pages abondantes, sans compter l'indication d'ouvrages dans le corps du texte à l'appui de sa thèse)... Et pour qui n'a pas connaissance de cette littérature, plus abondante en pays anglo-saxons que sur le Continent, le livre peut être l'amorce de recherches plus détaillées sur ce qui pourrait nous arrivé si nous n'agissons pas.

  Une autre lecture est plus angoissante : l'épidémie du covid-19 entre tout-à-faire dans le scénario central dont parle l'auteur. Les effets cumulés de la perte d'influence des États et par ricochet de tout le système international et de l'accélération des effets de l'industrialisation massive sans contrôle font craindre toutes les calamités décrites, et même plus, car Yves COCHET annonce plus l'avènement d'un autre monde, d'autres socialités, d'autres manières de vivre, plutôt que, comme beaucoup d'ouvrages (parfois religieux) la fin du monde... Il reste "modéré" pour ainsi dire, même s'il pense qu'il ne vaut même plus la peine - c'est trop tard! - de colmater la civilisation telle qu'on la connait, ni même de reculer les échéances, et que le salut ne réside plus que dans une sorte de survival. Ce qui n'est pas complètement original, il n'est que voir l'importance accordée aux fins de notre monde dans l'actualité cinématographique depuis le début des années 2000. Mais ce n'est pas une fiction aux prémisses très improbables. Il s'agit là d'une "simple" extension de ce que nombre de contrées vivent déjà sur la planète, sous les coups de buttoirs de phénomènes météorologiques extrêmes et d'abandon de territoires de plus en plus étendus de la part des États comme des organisations internationales. Face à cela, en dépit des accusations de catastrophismes et d'alarmismes, il s'agit de se préparer au pire.

 

Yves COCHET, Devant l'effondrement, Essai de collapsologie (l'éditeur a cru bon rajouter un bandeau : Le compte à rebours a commencé...), Éditions Les liens qui libèrent, 2019, 245 pages

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5 avril 2021 1 05 /04 /avril /2021 15:14

   Sous-titré Pourquoi la résistance civile est efficace, déjà signe d'une assimilation entre résistance civile et non-violence, ce livre paru aux États-Unis en 2011, paraît enfin en français, avec le décalage habituel d'une dizaine d'années de l'autre côté de l'Atlantique, habituel pour de nombreux ouvrages de sociologie comme de sciences naturelles... Erica CHENOWETH enseigne à Harvard, au sein de la Kennedy School of Government et Maria J. STEPHAN a rejoint l'United States Institute of Peace, fondation fédérale financée par le Congrès américain. Préfacé par jacques SÉMELIN, spécialiste français reconnu en matière de résistance ou de défense civile non-violente, le livre entend montrer la supériorité en terme d'efficacité des campagnes non-violentes par rapport aux campagnes violentes, à travers l'examen de 323 campagnes de résistance de 1900 à 2006. Prenant entre autres le contre-pied de tout un courant (voir Peter GELDERLOOS, Comment la non-violence protège l'État, Éditions libres, 2007, déjà recensé dans ce blog) qui dénie cette supériorité et surtout estime qu'à moyen terme la non-favorise un pseudo système démocratique et le système capitaliste en général, les deux auteurs, aux nombreux récompenses littéraires, entendent démontrer que les "damnés de la terre" ne sont pas condamnés ni à la violence ni à la passivité. Elles s'inscrivent dans un courant de recherche dont le chercheur Gene SHARP a été le principal représentant aux États-Unis dès les années 1970. Elles s'inspirent également des travaux de Adam ROBERTS, professeur émérite à Oxford, mais plus largement se réfèrent aux sociologues des mouvements sociaux, comme Sidney TARROW et Doug MacADAM. Elles puisent aussi dans le champ des études sur la guerre, s'appuyant sur des ouvrages ayant tenté de penser les conflits asymétriques, tels celui d'Ivan ARREGIN-TOFT, How the Weak Win War (Cambridge University Press, 2005), ou de Kurt SCHOCK sur les insurrections non armées, Unarmed Insurrections (University of Minnesota Press, 2005).

   CHENOWETH et STEPHAN renouvellent ici les travaux universitaires sur la non-violence et la résistance civile, dans ce qu'on appelle les "global studies". Conscientes de l'ambiguïté de la notion de violence, elles se livrent en fait à une problématique risquée - vus les contextes très différents, comparative, entre campagnes de libération d'oppression ou d'occupation. Ce corpus mondial, tenté pour la première fois à cette échelle de temps et d'espace, consultable en accès libre sur Internet sur la base de données Nonviolent and Violent Campaigns and Outcomes Data Project, hébergée par l'Université de Denver, repose sur une classification des campagnes en plusieurs dimensions : leur caractère principalement violent ou non-violent (et là les polémiques peuvent commencer à enfler, car peu de campagnes ne furent entièrement violentes ou non-violentes de bout en bout...), le fait qu'elles aient débouché sur une réussite (au regard de l'objectif affiché, car sur le moyen terme le regard peut être plus compliqué à établir), un échec ou un demi-succès, et l'objectif de la campagne : changement de régime, objectif territorial ou autre. Le traitement de ces données par les deux universitaires aboutit, selon leurs conclusions, à deux découvertes contre-intuitives : les campagnes non-violentes sont plus efficaces que les campagnes violentes et l'issue victorieuse d'une lutte est directement liée à la mise en oeuvre d'une stratégie d'une part et elles sont plus rarement suivies d'une dictature ou d'une guerre civile d'autre part, avec toutefois, analysent-elles, de grandes exceptions dans les deux sens. Ce qui attirent le regard de nombreux sociologues, politologues et stratégistes de nos jours, c'est le caractère de surprise stratégique que revêtent ces campagnes non-violentes, il est vrai dans un univers mental et des habitudes intellectuels imbibées encore de l'idée d'efficacité des guerres.

Ce que bon nombre de critiques ont souligné tourne autour de deux considérations : le fait que la conception d'un régime démocratique reste soumise aux canons du libéralisme, dans un monde pourtant où les institutions officielles promettent bien plus qu'elles ne réalisent  l'idéal démocratique ; le fait également, mais cela ne touche pas seulement les recherches en matière de défense ou de stratégie, mais également une très large partie du champ scientifique (que ce soit en sciences humaines ou en sciences naturelles), la dépendance forte, liée au financement et parfois à la définition du champ d'études, envers les sociétés économiques dominantes (et parfois sous le mécanisme des fondations, d'industries d'armement) et les directions d'État (ministères de la défense, mais pas seulement...). A ce propos, souvent le dilemme pour de nombreux chercheurs, se résume à cette dépendance (plus ou moins forte dans les faits, il faut l'écrire) ou à ne rien chercher du tout... (voir Le difficile pas de deux entre militaires et chercheurs, de Nicolas CHEVASSUS-AU-LOUIS, dans Médiapart, 6 février 2021)

  Les auteures énoncent leur thèse dans leur première partie : "ce qui fait la supériorité des campagnes non violentes sur les campagnes violentes est qu'il est plus facile d'y participer (je ne sais pas si elles ont participé à une campagne de désobéissance civile!) ; cela est un facteur déterminant de leur issue. Les différentes barrières - morales, physiques ou d'accès à l'information - que doit surmonter celui qui s'engage dans une campagne de résistance non violente sont bien moindres que celles qu'ils rencontreraient s'il choisissait de participer à une insurrection armée. Or, une forte participation à une campagne met en route un cercle vertueux de circonstances propices au succès de celle-ci : une plus grande capacité à endurer les revers, un plus large éventail de choix tactiques, l'extension des actes de désobéissance civile (qui augmente le coût de maintien à la normale de la situation pour le régime contesté), le ralliement d'anciens adversaires à sa cause, notamment parmi les forces de l'ordre. En définitive, la mobilisation des populations sur le lieu même de la lutte contribue plus sûrement à la force d'une campagne de résistance que le soutien d'alliés extérieurs, que beaucoup de luttes armées doivent  aller chercher pour compenser la faiblesse de leurs troupes. En outre, nous constatons que les périodes de transition qui succèdent à la victoire des mouvements de résistance non violents donnent lieu à des démocraties plus durables et plus apaisées que les transitions qui suivent les insurrections armées. (...)". Elles s'appuient, pour la recherche des preuves de la validité de leur thèse, non seulement sur l'exploitation de la base de données, mais également sur des études de cas. Elles admettent in fine que le succès et l'échec d'une campagne sont des questions complexes, sur lesquelles des débats animés ont souvent lieu.

 

Erica CHENOWETH et Maria J. STEPHAN, Pouvoir de la non-violence, Pourquoi la résistance civile est efficace, Calmann Levy, 2021, 480 pages.

On pourra consulter, même si je ne la partage pas, la critique émise par Nicolas CASAUX sur www.partage;le.com. (5 avril 2021)

 

STRATEGUS

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18 mars 2021 4 18 /03 /mars /2021 13:18

     L'ouvrage de l'historien américain Howard ZINN, bien connu pour son Histoire populaire des États-Unis et ses réflexions sur le sens de l'histoire, tranche avec celui d'autres consacré au même sujet, la désobéissance civile, par bien des aspects. Contrairement par exemple à la démarche d'un John RAWLS, il ne part pas d'une conception idéalisée du droit, mais, se concentrant sur les États-Unis, s'attache plutôt à des situations de conflit bien concrètes. Bien entendu, étant amené à évoquer l'histoire de bien des mouvements de révoltes et de révolutions, la lutte de bien des minorités, leur caractère violent est souvent mis en évidence, sans être magnifié d'ailleurs. Donc contrairement à beaucoup d'ouvrages, il n'évoque que très peu la non-violence - souvent rattachée à la désobéissance civile - sans pour autant éviter la problématique des moyens violents employés par nombre d'opprimés contre leurs oppresseurs. C'est dans sa conclusion qu'il émet ses positions sur la non-violence, d'ailleurs à l'occasion d'une véritable charge pacifiste... Et de faire d'ailleurs, in fine en fin d'ouvrage, une grande critique sur les recours à la violence même pour des causes justes. Il s'agit pour lui de faire une Histoire des insurrections et de la contestation, qui laisse toute leur place aux faits.

   Dès le début de son livre, dans l'introduction, Howard ZINN s'attaque à "l'idéologie américaine" : "Nous vivons dans une société où le catalogue des idées disponibles se trouve limité quand certains autres dominent le débat : ces idées, ce sont nos parents, l'école, la religion, les journaux, la radio et la télévision qui nous les transmettent. Nous les respirons depuis que nous avons appris à marcher et à parler. Elles constituent une sorte d'idéologie américaine - c'est-à-dire un ensemble d'idées dominantes. La plupart des gens l'acceptent, et en suivant leur exemple nous nous évitons bien des soucis. La prédominance de cette idéologie n'est pas le fait d'un groupe de conspirateurs diaboliques qui auraient réussi à imposer à la société un point de vue particulier. Ce n'est pas non plus le fruit du hasard ni l'innocent produit de la libre réflexion des gens. Il s'agit d'un processus de sélection naturelle (ou plutôt non naturelle) au cours duquel certaines idées orthodoxes sont promues, financées et mises en avant par le biais des plus puissantes machines culturelles du pays. Ces idées sont privilégiées parce qu'elles sont inoffensives : elles ne menacent en rien les fortunes établies ou les pouvoirs en place. Parmi ces idées, on trouve par exemple :

- Soyons réalistes : les choses sont ainsi et il ne sert à rien de penser à ce qu'elles devraient être.

- Enseignants, écrivains et journalistes devraient être objectifs. Ils ne devraient pas chercher à imposer leur opinion personnelle.

- Il y a des guerres injustes mais aussi des guerres justes.

- Quand on désobéit à la loi, même pour une bonne cause, on doit accepter le châtiment.

- Quand on travaille suffisamment dur on gagne bien sa vie. Ceux qui sont pauvres ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes.

- La liberté d'expression est une bonne chose tant qu'elle ne menace pas la sécurité nationale.

- L'égalité des races est une bonne chose, mais nous sommes allés suffisamment loin dans cette direction.

- Notre Constitution est la principale garantie de la liberté et de la justice.

- Les États-unis doivent intervenir de temps en temps dans différentes régions du monde pour endiguer le communisme et promouvoir la démocratie.

- Si vous souhaitez changer les choses, vous devez passer par les canaux appropriés.

- Les armes nucléaires sont nécessaires si l'on veut éviter la guerre.

- Il y a de nombreuses injustices dans le monde mais le citoyen ordinaire et sans argent n'y peut absolument rien.

Tous les Américains n'acceptent pas ces idées mais elles sont néanmoins assez généralement et profondément admises pour influencer notre manière de penser. Aussi longtemps que cela durera, ceux qui dans notre société possèdent pouvoir et argent pourront tranquillement demeurer aux commandes."

HoWard ZINN estime, malgré tous les déploiements technologiques, que la surveillance et les menaces exercées par le gouvernement et par des officines plus ou moins officielles, sont l'exception. Ce sont surtout ces idées qui "mènent la société américaine". Soit une communauté de gens obéissants, consentants et passifs, ce qui est un danger mortel pour la démocratie. A l'inverse de beaucoup qui se penchent sur la question de la désobéissance civile, il ne reconnait pas aux institutions de son pays un caractère réellement démocratique. Si formellement, les droits et libertés ont reconnus et défendus, dans les faits, ils le sont très inégalitairement selon les catégories sociales. Il s'intéresse donc très résolument aux situations, dans l'Histoire et aujourd'hui qui obligent quantité de citoyens à la désobéissance civile pour faire reconnaitre précisément ces libertés et ces droits. De plus, "le XXe siècle nous a appris que les vieilles orthodoxies, les idéologies classiques, les paquets d'idées trop bien ficelés - capitalisme, socialisme et démocratie - doivent absolument être défaits pour que nous puissions tenter des expériences nouvelles, jouer avec les différents ingrédients qui les composent, en ajouter d'autres et créer de nouvelles combinaisons moins rigides."

  C'est à travers neuf grands chapitres, que l'auteur n'entend pas lié chronologiquement les uns aux autres, qu'il approche les situations concrètes : successivement, la politique étrangère des États-Unis, la question de la violence et de la nature humaine, le bon et mauvais usage de l'histoire, la guerre juste et la guerre injuste, la loi et la justice, la justice économique et le système de classes, la liberté d'expression, l'expérience noire du gouvernement représentatif, le communisme et l'anti-communisme, sont ainsi abordés. Quantité d'acteurs sociaux, de leaders de groupes en révoltes, d'affaires judiciaires, de situations internationales sont évoqués pour aboutir à une conclusion où "l'arme définitive" n'est pas forcément celles clamées par de nombreux groupes "révolutionnaires". A chacun de ces chapitres, il entend surtout démythifier les sources du "bon sens commun" des Américains.

   Comme nous l'écrivons lus haut, sa conclusion est l'occasion d'une charge continue contre la guerre, le recours à la violence et la course aux armements. Il évoque tour à tour l'imprévisibilité des événements, le fait que aucune préparation à la guerre n'a changé quoi que soit à l'évolution des événements et le fait qu'aucune guerre dite juste n'a amélioré en fin de compte la vie des personnes vivant dans les contrées visées, et que par contre toute guerre juste a coûté de nombreuses vies, y compris d'ailleurs la seconde guerre mondiale vue du côté des Alliés. A des fins incertaines - et nous avons nous-mêmes rappelés les positions occidentales, y compris des mouvements pacifistes à l'occasion des guerres civiles issues de l'effondrement de la Yougoslavie - ce sont souvent des moyens inadmissibles qui sont mis en oeuvre. Il attaque d'ailleurs le mythe de l'évitement d'une troisième guerre mondiale grâce à la course aux armements nucléaires, évoquant en même temps les fabuleux progrès dont ces courses ont privé l'humanité, par détournement des ressources. Il souligne que la guerre est un phénomène de classe, imposée à l'immense masse des populations, que ce soit au Vietnam ou en Yougoslavie.

Devant ces constatations, "nous sommes dès lors confrontés à une immense responsabilité : comment obtenir la justice sans avoir recours à la violence collective? Quelles qu'aient pu être jusqu'ici les justifications morales du recours à la violence (la légitime défense ou le renversement des tyrannies), il faut désormais envisager d'autres moyens d'y parvenir. C'est là le gigantesque défi, à la fois moral et tactique, de notre époque (le XXIe siècle). Renoncer à nos vieilles habitudes exigera des efforts monumentaux en termes d'imagination, de courage, de patience et de volonté. Mais cela doit être fait. Assurément, les nations doivent se défendre contre les agressions, les citoyens doivent résister aux régimes qui les oppriment et les renverser ; les pauvres doivent se révolter contre leur pauvreté et opérer une redistribution des richesses. Mais cela doit se faire sans recours aux violences de la guerre." Et de là, Howard ZINN enchaîne sur les hommages empoisonnés des puissants envers la non-violence, comme sur la puissance cachée des moyens de la non-violence, dont semble être bien plus conscient les détenteurs des pouvoirs politiques que les citoyens. Il insiste tout autant à la fois sur le grand potentiel de chaque individu face aux méga-machines politiques et économiques que sur la véritable peur de ce pouvoir chez ces détenteurs. "Les dernières décennies du XXe siècle ont apporté la preuve que les gens ordinaires peuvent abattre des institutions et faire changer des politiques qui semblaient éternelles. Cela n'est pas facile. Et il existe des situations dans lesquelles le changement semble être impossible si ce n'est par le biais de révolutions sanglantes. Pourtant, même dans ces situations, le coût sanglant de violences sans fin - les révoltes entrainant la terreur contre-révolutionnaire et donc plus de révoltes et plus de terreur encore, en une spirale sans fin - nous invite à imaginer d'autres stratégies (Pensons à l'Afrique du Sud, qui est peut-être la démonstration ultime de l'efficacité de l'action directe non violente)."

Il condamne tout autant le terrorisme d'où qu'il est organisé que la soif du pouvoir qui anime les politiques (et les politologues...) qui les empêchent de considérer l'action directe non-violente comme une arme efficace. "Il serait insensé, ajoute -il - de prétendre - même si l'on finissait par reconnaître que l'action directe non-violente est le (en italique) moyen de parvenir à la justice et de résister à la tyrannie - que toute violence collective disparaîtrait immédiatement. Mais les usages les plus terribles de la violence pourraient être évités, en particulier lorsqu'ils exigent la coopération des citoyens et que ces derniers admettent la légitimité des décisions prises par les gouvernements. La plus puissante des dissuasions contre une agression éventuelle serait la détermination affichée de tout un peuple à résister de mille manières différentes." Plus, "un mouvement mondial de non-violence favorable à la paix et à la justice signifierait pour la première fois l'intrusion de la démocratie dans les affaires du monde". La non-violence est constitutive ainsi d'un nouveau réalisme devant les problèmes du monde. Les mots sécurité, défense, démocratie  et même patriotisme trouveraient un sens nouveau. Cela prendra, comme l'auteur l'écrit, beaucoup de temps.

 

Howard ZINN, Désobéissance civile et démocratie, Sur la justice et la guerre, Agone, collection Éléments, 2010, 550 pages. Traduction de l'ouvrage Passionate Declarations. Essays on War and Justice, publié par Howard ZINN en 1986, révisé en 2002.

 

 

 

 

 

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:24

   Une fois n'est pas coutume, nous faisons ici la recension d'un ouvrage d'un groupe (militant) pour la non-violence. Nous évitons de parler dans un article que d'un livre émanant d'une organisation dans ce blog, car notre préférence va aux ouvrages de fond. Mais ici, le MIR ne produit pas un ouvrage-manifeste comme il en existe bien d'autres, dans la mouvance non-violente et ailleurs. Il entend montrer l'action de mouvements ou de personnalités en faveur de la réconciliation, à un moment où précisément, réconciliation devient le maître-mot de tout plan de paix, que ce soit pour revenir à la paix civile dans un pays (comme en Afrique du Sud) ou pour pacifier réellement les relations entre peuples différents (comme au Moyen-Orient).

    Après une courte préface de Hildegard GOSS-MAYR (présidente d'honneur, prix Niwano de la Paix 1991) qui rappelle les origines du Mouvement religieux (qui compte chrétiens, juifs, musulmans en son sein), en pleine première guerre mondiale , en août 1914, rencontre de deux "ennemis" (à une époque où on ne badinait pas avec la nationalité...), un pasteur allemand et un quaker anglais. Le MIR, né officiellement en 1918, mettait en avant la nécessité de la réconciliation, à la fois non sans équivoque à la guerre, mais aussi oui créateur pour mettre en place les conditions d'un développement positif entre les peuples.

     Équilibrer mémoire et oubli et tenir compte des sources psychologiques et structurelles de la réconciliation (Jacques LECOMTE) fait partie de l'action des religions conçues comme moteurs de la réconciliation sociale et politique, comme le sous-titre du livre l'indique. C'est au travers d'expériences bien concrètes de la mise en application de cette volonté de réconciliation que cet ouvrage collectif dresse le tableau de ce qui est possible et réalisable : Travail de mémoire avec les vétérans de guerre en Bosnie (Adnan HASANBEGOVIC, résolution des conflits ethniques comme en Côte d'Ivoire (Maria BIEDRAWA), avancées pour une paix durable en Israël-Palestine (Jeremy MILGROM, Moshe YEHUDAI, Noah SALAMEH, Zoughbi ZOUGHBI), réconciliation aussi en France où le poids du colonialisme est toujours présent (Christian RENOUX)... Ces expériences concrètes s'appuient sur la foi dans des religions monothéistes où Christian RENOUX, Shamer SHALOM (pour le judaïsme), Alfred BOUR et Charles SERUSHYANA (pour le christianisme) et Saïd Ali KOUSSAY et Noah SALAMEH (pour l'islam) rappellent que s'ancre les éléments de la réconciliation. En fin d'ouvrage, rappelant que l'ONU avait déclaré l'année 2009 comme "Année de la Réconciliation, Frank OSTROWSKI et Larissa de KOCHKO (Des stratégies en vue de la réconciliation ; La justice transitionnelle en appui du processus de démocratisation) dessinent certains contours politiques et sociaux qui peuvent mener à la réconciliation. Ils soulignent les difficultés d'une telle entreprise, multipliant les exemples où une politique de réconciliation tente ou a tenté de se mettre en place.

  "Le mot paix vient d'un mot latin qui signifie pacte. La paix est donc un contrat. Si on la veut durable, la réconciliation, comme chemin vers la paix, doit être balisée par des éléments qui garantissent justice et vérité dans leur contenu et donnent une légitimité aux accord". Dans ce livre, en dernière partie, les auteurs présentent différents organismes et leur fonctionnement de façon théorique et pratique. C'est justement ce balancement entre théories religieuses et pratiques politiques et sociales que prônent les différents acteurs qui s'expriment dans ce livre.

 

 

Mouvement international de la Réconciliation (branche française), L'espérance insoumise, Les religions, moteur de la réconciliation sociale et politique, Nouvelle Cité, Vie des hommes, 2009

 

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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 10:54

   Les écrits des figures politiques et intellectuelles liées au marxisme ne sont pas tous de cette idée que de la guerre impérialiste peut naître la révolution ni à l'inverse ne se retrouvent dans les "unions sacrées", dans cette période d'avant 1918. En fait, pendant la Grande Guerre, comme en témoigne les réflexions d'un des principaux leaders socialistes, avant qu'il ne le devienne, un nombre important d'intellectuels allemands ou français opposés au militarisme de leurs États respectifs émigrent en Suisse, pays dont la neutralité leur assurait une liberté d'expression qui, espéraient certains d'entre eux, leur permettrait d'influer de quelques manière sur les destinées politiques de leur patrie. Ils trouvèrent en terre helvétique des compatriotes de tendances politiques variées ainsi que des diplomates et émigrés d'autres pays, neutres ou belligérants, avec lesquels ils purent entretenir d'intenses débats et controverses, de vive voix et par l'entremise de journaux, revues, livres et brochures, de sorte que la Suisse fut véritablement dans ces années-là le "centre intellectuel de l'Europe.

   Dans sa présentation de ces trois écrits pacifistes radicaux d'Ernst BLOCH (1885-1977), L'Allemagne a-t-elle à perdre ou à gagner d'une défaite militaire?, Vade-mecum pour les démocrates d'aujourd'hui et Sur quelques programmes et utopies politiques en Suisse, rédigés en 1918, Lucien PELLETIER, de l'Université de Sudbury au Canada, restitue le contexte torturé de l'action de nombreux intellectuels refusant à la fois le militarisme prussien et la guerre.

   Ces textes appartiennent à la période de son premier exil lorsque Ernst BLOCH, très tôt convaincu de la nécessité d'une révolution radicale en Allemagne, adhère au socialisme et fait campagne contre le militarisme prussien. En 1915, avec ses amis dadaïste, celui qui deviendra plus tard l'un des principaux théoriciens du concept d'utopie à la lumière de la tradition hégélienne marxiste avec L'Esprit de l'utopie (Leipzig, 1918), dont il est obligé d'ajourner sur le moment la parution, et plus tard encore, avec ses écrits "révisionnistes", un véritable dissident en Allemagne de l'Est, s'exile en Suisse et s'investit dans un journal qu'il fonde, Freie Zeitung. Là, il s'associe à la mouvance pacifiste, militant contre l'impérialisme prussien et appelant à la défaire de l'Allemagne. Il soutient même le plan du président américain Wilson pour l'après-guerre. Il écrit notamment que la lutte des démocraties contre les Puissances centrales autocratiques rend à la pensée libérale sa grandeur morale et dans le même souffle et sans ambigüité, déclare que le libéralisme ne constitue qu'un "minimum démocratique", étape vers une société socialiste.

Or, le socialisme lui-même, celui auquel souscrit la majorité des socialistes allemands, est à penser comme simple organisation équitable de la consommation, et en ce sens constitue un "socialisme de l'inessentiel". L'utopie qu'il appelle de ses voeux, qui transparait dans ces trois textes, et qu'il explique dans L'Esprit de l'utopie est une véritable Église, instituée après le socialisme, et que nombre de ses contemporains d'Allemagne de l'Est, où il revient après la seconde guerre mondiale, identifie comme le communisme réalisé.

Opposé au stalinisme stalinien, comprenant l'échec du socialisme à l'Est dès les années 1950, et pour cela il préfère en 1961 de ne pas y retourner (à l'université Karl Marx de Leipzig où il exerce une chaire depuis 1949), il défend jusqu'au bout, marxiste non orthodoxe, un marxisme messianique, teinté de mysticisme et révisé (il faut aller plus loin que MARX). L'utopie permet de repenser l'histoire et pour commencer, avec notamment ces trois textes, penser la fin de la guerre et de l'impérialisme prussien.

 

 

Ernst BLOCH, La lutte, pas la guerre, Écrits pacifistes radicaux, Édité par Lucien Pelletier, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2018. Il s'agit de la traduction française des trois textes rassemblés en Allemand en 1985 (Suhrkamp, Francfort).

 

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 08:49

   Cette interprétation marxiste, comme le précise le sous-titre, est considéré comme une des trois oeuvres majeures d'Ernest MANDEL. Édité en anglais en 1980, réédité en 1995, augmenté de deux chapitres, il est enfin disponible au public francophone. Par-delà les aléas de l'histoire des vingt dernières années, cette analyse continue de fournir un certain nombre de clefs indispensables pour certains à la compréhension d'un monde capitaliste plus malade, instable et dangereux que jamais. Dans cette édition française, a été ajouté au livre proprement dit un texte de 1992, également inédit en France. Ernest MANDEL y dresse le "bilan intermédiaire" du débat international sur les ondes longues tel qu'il s'est déroulé notamment à l'occasion d'un colloque de 1989 à Bruxelles, dont il était l'organisateur. Introduit par Francisco LOUÇÂ, préfacé par Daniel BENSAÏD et actualisé par Michel HUSSON, cette édition constitue un outil précieux pour le débat "comme pour l'action, dixit l'Avertissement en début d'ouvrage.

    Ordonné en 6 chapitres, l'ouvrage de MANDEL comme dans ses autres oeuvres, s'attache à trouver les raisons de la vitalité du système capitaliste au sortir de la seconde guerre mondiale. Sa réflexion théorique, comme le rappelle Daniel BENSAÏD, sur les cycles d'accumulation et les crises constitue un de ses fils conducteurs de son oeuvre économique du Traité d'économie marxiste (1962) au livre sur les ondes longues, en passant par Le troisième âge du capitalisme (1972), La crise (1978), El Capital : Cien Anos de Controversias a la Obra de Marx (1985), inédit en français et paru au Mexique. Le théoricien marxiste demeure fidèle à la logique dialectique de MARX, à l'oeuvre dans la troisième section du livre 3 du Capital sur la baisse du taux de profit. Étrange loi pour beaucoup, elle exprime pourtant la seule logique du capital en général, lequel s'appuyant toujours sur des facteurs extra-économiques, ne cesse de s'élargir, de se transformer, de détruire ses propres anciennes formes pour laisser la place à de nouvelles. MANDEL distingue les cycles économiques d'un "cycle long de la lutte des classes, de montée et déclin de la combativité et de la radicalisation de la classe ouvrière, relativement indépendantes des ondes longues d'accumulation, mais entrelacé à elles dans une certaine mesure." MANDEL a toujours rêvé de vérifier empiriquement ce cycle long de la lutte des classes, mais c'est surtout dans le domaine de l'analyse économique proprement dite qu'il est le plus convainquant, suivant précisément les soubresauts du capital ainsi que son développement sur de longues années. Francisco LOUÇÀ rappelle lui utilement qu'un tel programme de recherche sur les ondes longues est aussi la préoccupation de plusieurs économistes, et ceci depuis le début du XXe siècle. MANDEL, quant à lui, privilégie toujours une approche historique et tente de suivre à la trace  - ce qui fait tout l'attrait de son oeuvre en général et de Les ondes longues en particulier - les phases de croissance et de crise des différentes formes du capital, insistant toujours sur l'existence de variables partiellement indépendantes dont l'évolution guide les âges du capitalisme. Chacun des chapitres de son ouvrage constitue à lui seul tout un programme : Les ondes longues : les faits et leur explication par les fluctuations du taux moyen de profit ; Ondes longues, révolutions technologique et cycles de la lutte des classes ; Ondes longues, inflation et fin du "boom" de l'après-guerre ; Les ondes longues, périodes historiques spécifiques ; Vieilles questions et nouvelles données, Le point du débat international ; Nouvelles questions, nouvelle clarification...

   Ernest MANDEL ne conclue pas réellement son ouvrage, car l'histoire même de ce capitalisme continue et le récit du colloque de janvier 1989 à Bruxelles l'illustre parfaitement. La post-face de Michel HUSSON montre que cette étude de la théorie des ondes longues, comme celle de la crise du capitalisme contemporain est toujours en cours... Les études de MANDEL en ont suscité beaucoup d'autres qui n'ont pas fini d'enrichir ce thème-là.

 

Ernest MANDEL, Les ondes longues du développement capitaliste, Une interprétation marxiste, Éditions Syllepse/Formation Léon Lesoil/M. Éditeur, 2014, 255 pages.

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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 14:57

     Véritable OVNI dans l'édition, tant sur le fond (les enfants qui s'organisent...) que sur la forme (couverture originale, iconographie très riche...), ce livre collectif traite de l'aventure au sens propre de millions d'enfants jetés sur les routes au cours et au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Samuel BOUSSION, maître de conférences à Paris 8, Mathias GARDET, professeur des universités (Paris 8) et responsable de l'axe HEDUC et Martine RUCHAT, ancienne professeure à la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (université de Genève) se sont livrés à un grand travail d'exhumation d'archives et d'analyse de l'expérience de ces orphelins ou enfants brusquement séparés de leurs parents, recueillis dans des camps ou villages d'enfants. Ces camps, dressés dans le cadre d'une aide humanitaire deviennent le théâtre d'une utopie pédagogique. Instituteurs, prêtres, pédagogues, médecins ou psychiatres fondent, dans l'urgence et le dénuement, des communautés largement inspirées de l'éducation nouvelle et de l'autogestion, des "républiques d'enfants". De l'Italie à la Hongrie, en France et en Allemagne, les enfants se muent en jeunes travailleurs, ils élisent gouvernements et tribunaux. Dans l'esprit internationaliste d'après-guerre, avant que les États reprennent pleinement en main l'éducation de leurs ressortissants, ces citoyens doivent contribuer au relèvement de l'Europe anéantie.

   Dans leur Introduction, les auteurs font état de leur principale découverte. "Pendant la guerre, ces expériences (de républiques en miniature) jusqu'alors relativement isolées se multiplient simultanément dans divers pays européens, surtout vers la fin du conflit, afin d'accueillir des enfants victimes et de contribuer à leur rééducation sous la bannière de l'éducation nouvelle et du "relèvement", expression qui traduit bien cette volonté de reconstruction, dans un continent où dominent les ruines. Les participants à la réunion de Trogen (Suisse) (convoquée par l'UNESCO en juillet 1948) sont venus témoigner de leur expérience. Leurs "villages" ou "villes" d'enfants aux allures de petites républiques sont nés pour la plupart dans l'improvisation, l'urgence et l'inconfort au temps du rationnement, sublimant ces contingences matérielles par un investissement pédagogique et un optimisme parfois plein de souffle. Nés sans concertation entre eux, en France, Suisse, Italie, mais aussi en Hongrie et en Belgique, ils partagent le plus souvent des références issues de l'éducation nouvelle, tout en ayant pris des directions pédagogiques singulières, qui se retrouvent jusque dans leur appellation, qui marquent à la fois leur variété et leurs points communs : Village international d'enfants à Trogen, République d'enfants de Moulin-Vieux dans l'Isère, Hameau-école de l'Île de France près de Paris, Home pour les enfants espagnols de Pringy en Haute-Savoie, mais aussi Gaudiopolis ou Ville d'enfants près de Budapest, ou encore Cité de l'enfance, Cité joyeuse près de Bruxelles, Villagio del fauciullo, Giardino di infanzia, Repubblica di ragazzi ou Scuola-Città en Italie..." Ce sont ces expériences que le trio livre au fil des douze chapitres, avec force détails et reproduction de photographies abondantes. "Quand en 1948 l'UNESCO décide d'en réunir les principaux artisans à Trogen, c'est bien autour de la promotion du modèle du self-governement - comme le soulignera sa nouvelle revue, Élan (Impetus dans sa version anglaise). Le premier numéro, entièrement consacré à l'événement, affiche en couverture la photo en buste sur fond rouge d'un tout jeune adolescent coiffé d'un chapeau de feutre, avec pour seule légende : "Il se gouverne". La deuxième de couverture nous apprend qu'il s'agit  du portrait de "Bartoumiou", qu'il a dix ans et que ses "concitoyens" de la République d'enfants de Moulin-Vieux l'appellent "Charlot", et de commenter : "Sans la moustache, sans la canne ni les chaussures, seulement le chapeau mou... c'est le sosie de Charlie Chaplin". Comme l'annonce l'éditorial, il s'agit de quitter les "actualités sensationnelles" liées au bilan de la guerre - "épaves, destructions, dévastations et ruines ; faim, besoins, sous alimentation et famine : maladies, épidémies, pestilence et mort" et la solidarité humanitaire qui en a découlé - pour entrer dans une "ère de paix qui donnera au programme de reconstruction de l'Unesco un élan nouveau". La nouvelle organisation agit en chef d'orchestre de la reconstruction de l'éducation en solidifiant les réseaux de sociabilité, apportant et recherchant des subsides, rendant compte des expériences pédagogiques jugées prometteuses, tout en cherchant à faire mouvement."

L'internationalisation des républiques d'enfants (1939-1955) est une histoire qui s'écrit autour de cette conférence de Trogen, selon un itinéraire progressif des chercheurs dans les archives. Ils ont opté pour un récit en trois temps : avant la conférence de Trogen en 1948, avec la fondation de quelques réalisations exemplaires qui seront les piliers de la future fédération internationale qui les regroupera ; durant la conférence, en resituant l'intensité des débats quant au modèle à promouvoir (car il y a une certaine quantité, et parfois d'inspiration un peu contradictoire, plus contradictoire sans doute que l'Unesco aurait voulu et aussi plus contradictoire que ce sont les auteurs ont pu en faire émerger des archives...) ; enfin les suites, jusqu'au milieu des années 1950, période durant laquelle s'amorce le déclin des républiques d'enfants avant qu'elle ne tombe dans l'oubli, les architectes nationaux des différents systèmes d'éducation pendant la Reconstruction n'en tenant guère compte dans l'ensemble.

    Ce livre est une pierre importante dans une histoire des enfants perdus qui se retrouvent eux-mêmes, dans l'Histoire, qui est sans doute encore à raconter. A la faveur de cataclysmes, de guerres et d'épidémies, des milliers, voire des centaines d'enfants ont dû s'organiser, avec l'aide souvent de quelques adultes, en véritables communautés. Très diverses, celles-ci, pour la plupart ont laissé peu de traces, mais des livres comme celui-ci permet de témoigner de leur inventivité et de leur intelligence. "Cette histoire, écrit encore le trio, qui croise celle des sorties de guerre, celle des enfants réfugiés; mais également de la Reconstruction, n'en finit pas de résonner avec des questions encore vives aujourd'hui en matière d'éducation. Elle interroge l'éducation à cette "compréhension internationale" et plus largement l'apprentissage de la citoyenneté, dans une Europe en construction permanente. Sous cet étendard se confrontent des conceptions différentes de la paix ou encore de la compréhension mutuelle des nations, certains y voyant une idée, d'autres une action concrète. Si le village international d'enfants, tel celui de Trogen, se veut le fer de lance de cette utopie, comment ne pas voir une tension permanente dans le réseau des communauté d'enfants entre une idéologie universaliste de l'après-guerre très onusienne et une réalité parfois confinée sur sa propre expérience?" En choisissant la forme la plus narrative possible, au ras des problèmes rencontrés par ces enfants, les auteurs permettent de bien se rendre compte de la diversité de ces divers isolats micro-sociaux. Ils nous font pénétrer dans des coulisses de l'histoire, qu'ils comptent d'ailleurs continuer d'alimenter sur un blog de recherche hypothèses.org intitulé L'internationale des républiques d'enfants. Leur ouvrage prend d'autant plus de valeur qu'ils proposent une bibliographie très détaillée qui complète les différents chapitres.

Samuel BOUSSION, Mathias GARDET et Martine RUCHAT, L'internationale des républiques d'enfants, 1939-1955, Anamosa, 2020, 485 pages.

 

 

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 13:18

    Sous-titré Une histoire populaire du XXe siècle, ce livre fait partie à la fois d'une historiographie récente voulant changé d'angle et voulant relater le vécu et l'histoire des peuples pris dans les événements, dans les guerres comme dans les périodes de relative paix, plutôt que celle des états-majors militaires et des gouvernements, et d'un vaste ensemble de livres sur l'Histoire de l'humanité parue aux mêmes éditions La découverte en 2011.

Dans la lignée d'Howard ZINN, l'historien marxiste britannique Chris HARMAN (1942-2009) choisi dans ce livre d'adpter le point de vue des délaissé(e)s de l'histoire "officielle" pour faire état des guerres atroces, des révolutions, contre-révolutions et génocides qui ont finalement laissé la place à la colonisation totale de la planète par le capitalisme. Mais, ce livre n'affiche pas de résignation et au contraire son auteur reste persuadé que les "vaincus de l'histoire" chers à Walter BENJAMIN continuent de nourrir notre époque de leurs potentialités révolutionnaires... On est très loin de la fin de l'histoire... Elle se poursuit et probablement l'humanité, malgré les calamités actuelles qui se multiplient, a encore l'avenir devant lui. Mais sans connaissance du passé, pas de futur, sinon celui d'un éternel recommencement des mêmes erreurs, en changeant simplement d'échelle...

  L'auteur écrit dans son Introduction n'avoir cessé "d'avoir en tête qu'il (lui) fallait faire face à deux préjugés. L'un est l'idée que les caractéristiques fondamentales des sociétés successives et de l'histoire humain seraient le résultat d'une nature humaine "immuable". C'est un préjugé dont sont imprégnés aussi bien les écrits académiques que le journalisme et la culture populaire.

Les êtres humains, nous dit-on, ont toujours été cupides, compétitifs et agressifs, et cela explique des horreurs comme la guerre, l'exploitation, l'esclavage et l'oppression des femmes. Cette image d'homme des cavernes est destinée à expliquer le bain de sang sur le front occidental au cours de la Première Guerre mondiale et l'Holocauste au cours de la Seconde. Mon point de vue est très différent. La "nature humaine" telle que nous la connaissons est le produit de notre histoire, et non sa cause. Notre histoire est aussi celle de la formation de natures humaines différentes, chacune remplaçant la précédente au cours de grandes luttes économiques, politiques et idéologiques.

Le second préjugé, très répandu au cours de la dernière décennie du XXe siècle, consiste à dire que bien que la société humaine ait pu évoluer dans le passé, elle ne changera plus. Un conseiller d'État américaine, Francis Fukuyama a été l'objet de louanges unanimes lorsque, en 1990, il a prétendu que nous assistions à rien de moins qu'à la "fin de l'histoire" (...). Les grands conflits sociaux et les grandes luttes idéologiques relevaient désormais du passé. Ce à quoi des milliers de rédacteurs en chef et de présentateurs de télévision opinèrent vigoureusement. (...).

Le capitalisme, comme système d'organisation de la production à l'échelle d'un pays entier, est à peine vieux de trois ou quatre siècles. En tant que mode d'organisation de la production mondiale, il a tout au plus 150 ans d'existence. Le capitalisme industriel, avec ses énormes  agglomérations urbaines, son éducation primaire généralisée et sa dépendance à l'égard des marchés, n'a commencé à exister qu'au cours des cinquante dernières années. Pourtant, les hominidés vivent sur la Terre depuis au moins un million d'années, et les humains modernes depuis plus de 100 000 ans. Il serait proprement extraordinaire qu'un mode d'organisation économique et social qui ne représente que 0,5% de la durée d'existence de l'espèce humaine soit destiné à se prolonger indéfiniment, à moins bien sûr que notre espérance de vie ne soit très réduite. Tout ce à quoi aboutissent les écrits de Fukuyama et de Giddens (La Troisème Voie, 1998), c'est à confirmer que Marx avait raison au moins sur un point : "Pour la bourgeoisie, il y a eu une histoire, mais il n'y en a plus."  L'accumulation des crises contemporaines (famines, guerres endémiques, épidémies, destruction de l'environnement...) donne déjà raison à notre auteur : l'histoire continue et différemment...

  Suivant la chronologie classique au fil des chapitres, Chris HARMAN propose une autre vision du XXe siècle. Les événements les plus décisifs ne sont pas ceux dont les manuels scolaires parlent et la marche de l'humanité s'éclaire mieux en prenant en compte bien plus d'acteurs en mouvement.

Chris HARMAN est aussi l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels The Fire Last Time, 1968 and After et The Lost Revolution, Germany 1918-1923.

 

Chris HARMAN, Un siècle d'espoir et d'horreur, Une histoire populaire du XXe siècle, La Découverte, 2011, 2013. Traduction de la dernière partie de A people's History of the World, From the Stone Age to the New Millenium, Bookmarks, 1999, puis Verso, 2008. 350 pages.

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