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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 12:52

    Cette récente Histoire de la Résistance (française) sous la seconde guerre mondiale bénéficie, outre l'ouverture de certaines archives publiques et privées, du recul qui manquait à tant d'autres "historiens" de cette période, souvent d'ailleurs, anciens acteurs de celle-ci. Très loin d'une lecture dithyrambique ou apologétique, Olivier WIEVIORKA remet en perspective la Résistance, non seulement en regard des opérations militaires alliées, mais aussi en regard des conflits politiques, avant et après la guerre. Il analyse ainsi une partie de l'héritage de la réflexion des différents groupes à la Libération et son impact sur le futur de la société française. Dépassant le seul cadre de la Résistance militaire, il soupèse également le poids de ce qu'il appelle la Résistance-Mouvement, le mouvement de résistance globale d'une population, dont les individus expriment les mille et unes facettes, de manière intermittente, en face de la Résistance-Organisation, l'organisation en groupes structurés de personnes ou d'associations qui opèrent de manière continue, face à la répression de l'occupant, de leur naissance, à la libération, fut-ce en changeant de forme et d'appellation, évoluant les uns par rapport aux autres dans des relations de subordination ou de compétition. 

    C'est pour ne pas buter sur les nombreux écueil auxquels se sont heurtés ses prédécesseurs dans cette Histoire de la Résistance qu'il prend soin de distinguer cette Résistance-Mouvement et cette Résistance-Organisation. Il tente de clarifier dans son "Ouverture" les contours de cette résistance intérieure française. 

"Cette dernière se définit tout d'abord par son action. En effet, elle vise concrètement à combattre l'occupant allemand, voire son allié vichyste, ce qui suffit à la distinguer de l'opinion. Le fait, en d'autres termes, de refuser la fatalité de la défaite et d'affirmer son désaccord avec le régime de Philippe Pétain ne suffit pas à définir l'engagement résistant - un engagement qui s'incarne avant tout dans des pratiques, aussi diverses soient-elles. Cela posé, l'action ne peut être dissociée du sens qui l'affecte. Un passeur acheminant des juifs en France pour de l'argent ne saurait être considéré comme un résistant, même s"il contrecarre par sa démarche l'ambition génocidaire du régime nazi. "Il n'y a Résistance que s'il y a conscience de résister, qu'elle traduise le choix d'un engagement volontaire ou qu'elle passe par la conscience spinozienne de la tâche nécessaire", constate Pierre Laborie (Les Français des années troubles. De la guerre d'Espagne à la Libération, Seuil, 2003). La résistance, enfin, postule la transgression. Elle s'oppose à la légalité qu'imposèrent le Reich et son complice vichyste. A cette aune, elle postule un risque que tous acceptèrent et que beaucoup acquittèrent au prix de leur vie. Ces critères invitent par conséquent à proposer une lecture restrictive d'un mouvement qui se déploya dans la France captive, du crépuscule de la défaite à l'aurore de la libération. Que les Français, dans leur majorité, aient rejeté le nazisme et l'occupation qui en désignait la réalité est incontestable. Que certains aient, ponctuellement, soutenu les réseaux ou les mouvements ne l'est pas moins. Jamais la résistance n'aurait pu s'enraciner dans l'hexagone si elle n'avait bénéficié de ces concours. On peut ainsi distinguer une "Résistance-organisation qui ne comprend de toute évidence qu'une toute petit minorité, et une Résistance-mouvement, phénomène social beaucoup plus vaste. Celle-ci englobe tous ceux qui ont mené des actions individuelles et tous ceux dont les actes de solidarité ont été essentiels à la Résistance organisée. La Résistance-mouvement n'est nullement en marge de la Résistance-organisation : elle conditionne son existence", note l'historien François Marcot ("Pour une sociologie de la Résistance : intentionnalité et fonctionnalité", dans La Résistance, une histoire sociale, aux Editions de l'Atelier, 1997, sous la direction d'Antoine Prost). Distinguer ne signifie pas pour autant confondre. C'est bien de la résistance-organisation que traite cet ouvrage, non de la résistance-mouvement. Il abordera en conséquence l'action que menèrent les formations clandestines (ce qui exclut les Forces françaises libres gaullistes) tout en s'efforçant de répondre à des questions cruciales. Les liens entre la résistance intérieure et la France libre du général de Gaulle, les motivations de l'engagement individuel, la sociologie des organisations, l'impact de la répression, l'efficacité militaire de l'armée des ombres... seront au fil des pages traités pour proposer au lecteur une vision synthétique du combat clandestin (...)."

 

    Il faut dire qu'au fil de ces pages, précisément, le niveau de synthèse est assez élevé, tout en se permettant de véritablement raconter ces luttes clandestines, dans leurs aspects humains notamment. Sans hésiter à écorner les légendes, l'auteur, avec précision dans les données et dans les chiffres, offre une manière de comprendre la résistance, de manière globale. Un long chapitre porte sur les sociologies des organisations clandestines, afin d'évaluer par exemple l'impact des options de classes et de nationalisme. Il termine son livre sur la victoire inachevée de la résistance à la libération et la mémoire divisée qui en reste encore aujourd'hui. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Parce qu'elle repose sur l'engagement et se construit sur le secret, la Résistance reste à la fois un mystère et un enjeu de polémiques partisanes. Amorcée dès juin 1940, elle parvient à s'unir dans l'ombre de la croix de Lorraine, grâce aux patients talents de Jean Moulin, tout en affirmant son indiscutable pluralisme. Elle resta néanmoins de bout en bout minoritaire, se préoccupa peu du sort des juifs et joua un rôle limité sur le plan militaire. Son apprt politique fut en revanche immense : la Résistance évita à la France les affres de la guerre civile et favorisa, à la Libération, une transition pacifique du pouvoir au profit d'une Résistance regroupée derrière l'altière figure du général de Gaulle. Ce livre aborde sans tabous l'ensemble de ses enjeux, de la formation des premiers réseaux au couronnement de 1944. Il ne dissimule ni les conflits, ni les ambitions qui animèrent les promoteurs de l'armée des ombres, du rôle de la presse clandestine à l'efficacité des réseaux, de la répression allemande aux motifs de l'engagement, des idées politiques de la Résistance à sa mémoire dans la France contemporaine. Pour la première fois, un ouvrage à la fois complet et accessible, synthétique et vivant, offre une vision globale sur un phénomène majeur qui reste curieusement méconnu malgré le rôle que la Résistance a jouée dans l'histoire et la mémoire nationales."

 

   Olivier WIEVORKA (né en 1960), historien français,  membre de l'Institut universitaire de France et professeur des Universités à l'Ecole normale supérieure de Cachan, spécialiste de la Résistance et de la Seconde guerre mondiale, est également l'auteur d'autres ouvrages : Les libération de la France (avec Jean-Pierre AZÉMA, La Martinière, 1993), Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France (Seuil, 1995, réédition en 2010), Histoire du débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944) (Seuil, 2007, réédition en 2010), La Mémoire désunie. Le souvenir politique français des années sombres, de la Libération à nos jours (Seuil, 2010). A noter que l'auteur est Rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle.

 

   Olivier WIEVIORKA, Histoire de la Résistance, 1940-1945, Perrin, 2013, 575 pages.

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:07

      Ce livre de l'historien Pierre VIDAL-NAQUET, connu surtout pour ses ouvrages sur la Grèce ancienne et l'histoire contemporaine, est paru en 1981, avec pour seule modification dans l'édition de 1991, la disparition d'une Ve partie consacrée aux prétendus "révisionnistes", laquelle est republiée et complétée en 1987, chez le même éditeur, dans Les assassins de la mémoire. Ce petit livre, comme l'écrit l'auteur lui-même dans son Avant-propos, est fait de trois séries de textes très différents. Deux études dites "savantes" tentent d'abord de faire le point sur des aspects de l'histoire politique et intellectuelle du judaïsme autour du Ier siècle. Le corps du livre est constitué d'interventions, textes choisi parmi plusieurs dizaines d'autres, publiés entre 1956 et 1980, dans des quotidiens, des hebdomadaires, des mensuels, "parfois écrit à chaud, parfois plus élaborés comme les deux reportages que j'ai effectués en 1970 et 1975 en Israël." Trois préfaces forment le contenu de la troisième série, "qui ont été pour moi l'occasion de réfléchir à trois grands problèmes que posaient les livres que je présentais en public : l'assimilation des Juifs en France à la fin du siècle dernier (il s'agit du XIXe siècle), le comportement des notables juifs pendant l'occupation nazie, la difficile situation de la Diaspora entre le souvenir d'Auschwitz et la politique du jeune Etat d'Israël. L'auteur centre ce recueil sur la notion de mémoire, qui s'entend pour le plus lointain passé comme pour le passé très proche, qui "est, aujourd'hui, et depuis fort longtemps, un des traits fondamentaux du rapports de Juifs au monde".

Pour mettre en perspective cet effort de mémoire, essentiel pour le peuple Juif, je rappelle les innombrables destructions, que ce soient pour des biens matériels comme pour des supports précisément de mémoires (bibliothèques, synagogues, manuscrits et imprimés...), subies par ce peuple au long des siècles. Et il n'est pas étonnant, que, plus sans doute que pour d'autres peuples qui ont bénéficié de structures socio-politiques plus stables et plus continues, dans le temps comme dans l'espace, ce problème de mémoire soit crucial. En passant, de nombreux problèmes de reconstitution de ce qui s'est passé proviennent de ces destructions, parfois systématiques. A défaut de détruire tout un clan, toute une famille, toute une ethnie, comme c'était pratique courante autour de l'Antiquité, la destruction de leurs bibliothèques aboutit parfois au même résultat, en tout cas procède de la même intention.

       La reconstruction de la mémoire après, comme le rappelle l'auteur, qui s'appuie sur Raymond ARON est ensuite aléatoire, même si elle réussit son objectif, à savoir la survie du Peuple Juif et en même temps, ce qui est essentiel pour lui, la survie de Dieu dans sa mémoire. "Mémoire naturelle, mémoire artificielle? Il est des souvenirs qui ont été créés politiquement. C'est le cas précisément - une des études réunies dans ce livre le rappelle - de Masada. L'histoire juive - concept du reste à redéfinir - ne va pas sans rupture, sans "infidélités" de toutes sortes. Il y a des Juifs imaginaires, comme il y a, selon Raymond Aron, des marxismes imaginaires. La mémoire n'est pas l'histoire, elle choisit, élimine par pans entiers les moments dont l'idéologie impose l'élimination, annule le temps, gomme les évolutions et les mutations. Dans ce processus, tout un spectre de nuances existe, depuis le vécu douloureux qui ferait volontiers dire à certains (à tort) que, pour parodier le mode de Marx : "Tous les grands événements et personnages historiques (de l'histoire juive) se répètent pour ainsi dire deux fois (...), la première fois comme tragédie", la seconde fois comme tragédie, depuis ce vécu douloureux jusqu'à l'escroquerie intellectuelles qui a un jour publier un livre intitulé : Le sionisme d'Abraham à Dayan. L'imagination, le mythes séjournent non dans des livres, ou non seulement dans des livres, mais chez des hommes tout à fait réels. Un aspect du travail historique consiste à comprendre la mémoire, à incarner la mémoire ; mais, par une autre dimension de son oeuvre, l'historien cherche au contraire à retrouver les faits sous les mots, la réalité sous les souvenirs, la vérité sous le mensonge ou la fabulation. Beaucoup, il est vrai s'attribuent ce rôle sans y avoir droit et il arrive qu'ils mentent et qu'il faille détruire leurs mensonges."

    C'est pour cette problématique entre histoire et mémoire que ce livre est utile.

 

     L'éditeur présente le deuxième tome de ce livre de la manière suivante : "Sous ce titre, un premier livre avait été publié en 1981. Il regroupait des textes très divers : articles scientifiques portant sur les crises qui, du IIe siècle av JC au Ier siècle de notre ère, ont ébranlé le judaïsme, ou procédant au nettoyage appronfondi des ordures accumulées par roberts Fourisson et les négateurs du grand massacre du XXe siècle. Entre ces deux ensembles étaient repris des préfaces à des ouvrages de passion et de raison, des reportages en Israël, des prises de position dans la presse quotidienne ou hebdomadaire.

C'est le même principe qui a été adopté icic : le temps parcouru s'échelonne à nouveau entre le IIe siècle av JC et nos propres temps. Le point de départ : le texte du prophète Daniel et celui de Flavius Josèphe, textes témoins de l'affrontement entre l'hellénisme et le judaïsme. Ils sont analysés ici par un historien qui se veut et se pense tel depuis près de quarante ans, et qui a choisi le monde antique, gréco-romain, comme objet favori d'études. Il se trouve que cet historien est aussi un juif - ce qui ne veut pas dire qu'il ait les mêmes valeurs que M Shamir (alors Premier ministre d'Israël, rappelons-nous) - qui, en tant que tel, s'efforce de penser dans l'histoire, la mémoire, le présent, le destin des siens : études sur l'émancipation, affaire Dreyfus, le marxisme, interprétation de la Shoah, réflexions sur le parallèle arménien, reportage en israël, réactions quotidiennes ou hebdomadaires à l'actualité. Ici encore, on trouvera des textes d'apparences mêlées, mais l'unité de l'ensemble n'en ressort que mieux : journaliste ou historien de métier, c'est un même homme qui a écrit tous ces textes au nom d'un même engagement existentiel.

 

   Pierre VIDAL-NAQUET (1930-2006), militant contre la torture pendant la guerre d'Algérie, contre la dictature des colonels grecs, contre le négationnisme et pour la résolution du conflit israélo-arabe, est aussi l'auteur de nombreux autres ouvrages, outre sur l'histoire grecque ancienne, sur l'histoire contemporaine et de témoignages personnels : L'Affaire Audin, 1957-1958 (Editions de Minuit, réédition en1989), La Torture dans la république : essai d'histoire et de politique contemporaine (1954-1962) (Minuit, 1972), Les Crimes de l'armée française Algérie 1954-1962 (La Découverte, 2001), Les Assassins de la mémoire (le Seuil, 1995), Le Trait empoisonné (livre sur Jean Moulin, La Découverte, 1993, 2002), Mémoires, en deux tomes (Le Seuil, 1998).

 

Pierre VIDAL-NAQUET, Les Juifs, la mémoire et le présent, deux tomes, La Découverte/essais, 1991, 195 pages et 324 pages.

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 16:06

                 Une fois n'est pas coutume, nous avons choisi pour cette volée sur la psychanalyse, un livre qui permet pour le grand public de prendre connaissance avec le complexe d'Oedipe, tel qu'il a été découvert, critiqué, contesté, remodelé... depuis ses origines jusqu'à 1977, date où les responsables de la collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, proposent de faire le point.  Il leur est apparu "que le lecteur soucieux d'une information sérieuse, sans être rébarbative, pourrait être ainsi convié à lire les textes psychanalytiques les plus significatifs, centrés autour d'un certain nombre de thèmes successifs. Les écrits choisi par nous sont ceux que nous proposerions volontiers à un étudiant en psychologie, à un analyste débutant, mais leur lecture ne nécessite toutefois aucune spécialisation antérieure." 

 

     Composé de trois parties, Oedipe et civilisation, De l'enfance à l'adolescence, Un complexe d'Electre, ce livre permet de prendre connaissance d'un nombre important de points de vue sur le complexe d'Oedipe (mais pas tous...) de la part de nombreux auteurs (mais qui ne couvrent pas tout le champ psychanalytique). Il s'agit d'une présentation en vue d'une découverte plus approfondie, qui reste nécessaire pour comprendre dans le détail les débats psychanalytiques, qui depuis cette date de 1977, n'ont pas cessé. 

 

    La première partie : -

- débute par La découverte du complexe d'Oedipe, avec des textes de FREUD (la lettre historique de FREUD à son ami Wilhelm FLIESS, de 1897 présentée par Didier ANZIEU, extrait de Autoanalyse de Freud, PUF),

- se poursuit par Aux origines de l'histoire (texte de FREUD tiré de Totem et Tabou - 1913, et de Essais de psychanalyse, psychologie collective et analyse du moi, 1921, Payot),

- Le droit maternel (présentation d'Ernest JONES, extraite de Psychanalyse, Folklore, Religion, "Le Droit de la mère", 1924, Payot),

- se poursuit encore par Un complexe universel? (textes de Bronislav MALINOWSKI, extrait de la Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Payot et de Geza ROHEIM, extrait de The Anthropological Evidence and the Oedipus Complexe, 1952, publié dans The psychanalytical quarterly n°4)

- et se termine par L'Oedipe en question (textes de Wilhelm REICH, extrait de L'irruption de la morale sexuelle, 1932, Payot,  et de Gilles DELEUZE/Félix GUATTARI, extrait de l'Anti-Oedipe, Éditions de Minuit, 1971).

   

     La deuxième partie :

- débute par Les transformations psychiques de l'enfant (par Herman NUMBERG, ancien secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne, extrait de principes de psychanalyse, 1932, PUF),

- se poursuit par Du début au déclin d'Oedipe (textes de Sigmund FREUD, extrait de Essais de psychanalyse. Le moi et le ça, 1923, Payot et extrait de La vie sexuelle.

- La disparition du complexe d'Oedipe, 1924, PUF et de Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Les stades précoces du conflit oedipien, 1928, Payot),

- se poursuit encore par Deux psychanalyses d'enfants (Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Le complexe d'Oedipe éclairé par les angoisses précoces, 1945, Payot), par La préhistoire d'un complexe (Mélanie KLEIN),

- et se termine par Le conflit à l'adolescence (Béla GRUNBERGER, extrait de Narcissisme : L'enfant au trésor, ou l'évitement de l'Oedipe, 1967, Payot)

 

    La troisième partie :

- commence par L'épreuve des faits (Josine MÜLLER, A contribution to the Problem of the Dévelopement of Genital Pahse in Girls, 1925, publié dans The International Journal of Psycho-analysis, vol XIII),

- continue par A propos de la sexualité féminine (Sigmund FREUD, extrait de La vie sexuelle : Sur la sexualité féminine, 1931, PUF),

- par Une mise au point sur la querelle (Ernest JONES, extrait de Théorie et pratique de la psychanalyse : Le stade phallique, 1932, Payot),

- et se termine par Freud et la féminité par Janine CHASSEGUET-SMIRGE (communication présentée au Congrès de l'Association psychanalytique internationale, 1975).

 

        Le grand intérêt, hormis la mise à la disposition du grand public d'explications ne faisant pas appel à l'habituel jargon psychanalytique (chaque auteur "montant" son propre jargon, ce qui obscurcit certains propos), est que ces textes sont produits/présentés au moment d'une grande remise en cause - notamment par le mouvement féministe - de la conception freudienne classique du complexe d'Oedipe.

Cet aspect, particulièrement sensible en fin d'ouvrage, débouche ensuite sur une... complexification du concept, mais ici, on en est pas encore là, et cela permet de situer sans doute mieux les objections à la doctrine psychanalytique classique.

En remarquant du coup que les contestations datent de très loin, au moment même où FREUD élabore ce concept, certains comme Ernest JONES tentant de trouver des compromis de présentation d'une doctrine naissante qui doit être obligatoirement être cohérente pour être présente réellement sur la scène scientifique. Ces contestations émanent notamment de Wilhelm REICH et de Mélanie KLEIN, avec laquelle Anna FREUD notamment échange des propos vifs (articles et contre-articles prolifèrent)...  

Ce que montre le conflit interne à la psychanalyse, à propos du complexe d'Oedipe, c'est tout simplement qu'on ne peut réduire les sciences humaines à de simples exposés techniques, en dehors des évolutions sociales. Il y a loin finalement entre les présentations dominantes du complexe d'Oedipe du vivant de FREUD et celles d'aujourd'hui, toutes soucieuses du rapport entre les sexes et du rapport entre les civilisations. La lecture de certains textes ici permet de s'en rendre bien compte. Même si parfois, on a du mal à repérer (notamment au niveau chronologique) les différents éléments des divers débats autour de ce complexe sans une lecture très attentive, et ce malgré les petits textes d'introduction, qui auraient gagné à être plus fourni. On a là tout de même une bonne introduction pour aller plus loin.  Notamment grâce à une abondante bibliographie en fin de livre. 

 

 

L'Oedipe, un complexe universel, Éditions Sand, Collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, 1985, 335 pages.

 

Relu le 19 février 2021

 

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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 16:43

     Au moment où la pensée marxiste semble retrouver des couleurs, crise du système capitaliste oblige, cet ouvrage, qui fait la synthèse d'une journée d'étude organisée à l'initiative du Collège International de Philosophie de Paris, en décembre 2010, autour de la pensée du philosophe français Louis ALTHUSSER (1918-1990) est le bienvenu, bien qu'il ne couvre bien entendu qu'un volet de cette nouvelle vigueur. 

      Louis ALTHUSSER est à l'origine, dans les années 1960, d'un important renouvellement de la pensée marxiste dans une perspective généralement associée au structuralisme, qui implique de nombreux intellectuels, comme Roland BARTHES, Etienne BALIBAR, Maurice GODELIER, Jacques RANCIÈRE, Yves DUROUX, Pierre MACHEREY, Roger ESTABLET... il s'exprime notamment par l'ouvrage collectif Lire le Capital, paru en novembre 1965 en deux tomes aux Éditions François Maspéro.

 

    Annie IBRAHIM, dans un Avant-propos, présente comment Penser un matérialisme aléatoire : "L'Histoire n'est que la révocation permanente du fait accompli par un autre fait indéchiffrable à accomplir, sans qu'on sache à l'avance ni jamais, ni où, ni comment l'événement de sa révocation se produira. Simplement un jour viendra où les jeux seront à redistribuer et les dés de nouveau jeté sur la table vide".

C'est ainsi qu'Althusser, dans un texte de 1982 - le courant souterrain du matérialisme de la rencontre (Louis Althusser, Écrits philosophiques et politique, Stock/IMEC, 1994) - conclut un bref commentaire de la célèbre sentence mallarméenne : "Jamais un coup de dés n'abolira le hasard". Toute rencontre est aléatoire et provisoire ; elle aurait pu ne pas avoir lieu, elle peut ne pas durer, elle peut ne plus avoir lieu. Cette philosophie du vide peut-elle se donner l'existence autrement qu'en faisant le vide philosophique? En effet, l'alternative "philosophie marxiste ou matérialiste aléatoire? - est tranchée de manière radicale en 1986 : "Je pense que le véritable matérialisme qui convient  le mieux au marxisme, c'est la matérialisme aléatoire,, dans la ligne d'Épicure et de Démocrite. Je précise : ce matérialisme n'est pas une philosophie qui devrait être élaborée en système pour mériter ce nom. Même si ce n'est pas impossible, il n'est pas nécessaire de le convertir en système ; ce qui est vraiment décisif dans le marxisme, c'est qu'il représente une position en philosophie." (Louis Althusser, Sur la philosophie, Gallimard, 1994). 

C'est à ce chantier d'un matérialisme aléatoire, que plusieurs intellectuels se consacrent ici, le chantier du "dernier Althusser". Althusser nous incite-t-il à substituer à la philosophie un matérialisme authentique qui exige de penser et d'agir sur un autre sol que celui de la philosophie? Dans ce cas, écrit toujours la philosophe marxiste, il faudrait se mettre à la recherche du statut théorique et pratique de ce matérialisme souterrain qui occupe le vide laissé par la philosophie et par la stratégie politique solidaires du matérialisme dialectique soupçonné d'hégélianisme.

 

   André TOSEL ouvre une première partie consacrée à la délimitation du problème (Matérialisme de la rencontre et pensée de l'événement-miracle), suivi par Jean-Claude BOURDIN (Ce que fait la rencontre aléatoire au matérialisme (et à la philosophie). Ce thème de la rencontre est l'objet, dans une seconde partie, des contributions d'Alain GIGANDET (Le hasard des atomistes), d'olivier BLOCH (Les jeux de l'humour et du hasard), d'Annie IBRAHIM (Diderot et les aléas de la politique : une aporie?) et de Pascale GILLOT (Althusser, Wittgenstein et la question du sujet).

Dans la troisième partie, Horizons, Irène PEREIRA expose "Une contestation sans lois de l'histoire ni téléologie : la radicalité pragmatique dans les mouvements sociaux du XXIe siècle, et Isabelle GARO discute du Matérialisme de la rencontre et de la politique du vide dans le dernier Althusser. Il est assez dommage qu'une contribution d'Étienne BALIBAR (Vérité, point d'hérésie : Althusser et pascal), empêché de transmettre la version écrite de son intervention, n'y figure pas.

 

   Dans une Postface, Annie IBRAHIM indique qu'il s'agit bien là d'une exploration d'un chantier, au bout duquel personne ne sait s'il en sortira quelque chose : "Nous espérons que nos lecteurs accepterons d'entrer dans le labyrinthe de la diversité de nos approches : de la perception d'un geste fondateur, jetant une vive clarté sur un courant souterrain et refoulé de l'histoire du matérialisme, grâce à un autre style d'écriture d'une autre modernité, jusqu'au constat de l'aveu d'une impasse théorique et pratique, nous avons tenté d'exprimer la richesse problématique des lectures et conjectures aussi ferventes que disparates léguées par Althusser à ses neveux."

 

 

Sous la direction d'Annie IBRAHIM : Autour d'Althusser, Penser un matérialisme aléatoire : problèmes et perspectives, Le temps des cerises, 2012.

 

Relu le 8 février 2021

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 07:44

      Ce petit "essai sur l'économie politique de la musique" se trouve le bienvenu dans une production plutôt maigre d'ouvrages sur les aspects sociologiques ou politiques du bruit et de la musique. Il se situe en même temps dans un certain regain des recherches sur la musique, autres que dans une problématique de "l'art pour l'art". Sans compter les multiples hagiographies ou allégoriques récits sur les aventures ou triomphes de musiciens ou de musiques particulières... C'est à une histoire et à une analyse sociopolitique de la musique que nous convie Jacques ATTALI, pour discerner ses rôles et l'influence qu'elle possède sur le cours des événements du monde. Plongeant autant dans l'anthropologie de la musique et de sa place dans les rites et dans les mythes, que dans l'économie des compositeurs et des interprètes ou encore dans les politiques des différents autorités religieuses ou politiques, il considère celle-ci comme un élément essentiel des civilisations. Sacrifier, Représenter, Faire croire, Répéter, Composer constituent les différents aspects qui dominent tour à tour la musique. Il s'agit là d'une véritable entrée en matière (avec une bibliographie et un index pertinents) pour l'étude de la musique qui ne soit pas seulement une étude technique ou ludique. 

 

    Après une description et une analyse de la différence entre bruits et musiques, nous pouvons lire que "dans les sociétés dominées par le religieux, puis dans les empires, tout se passait comme si la musique était utilisée et produite, dans le rituel et l'impérial, pour faire oublier la menace de violence. Puis, au début du marché, elle a été employée à faire croire à l'harmonie du monde et à la légitimité du pouvoir marchand. Dans la société industrielle, elle a servi à faire taire en produisant en série une musique répétitive et en tentant de censurer le reste des bruits humains. Lorsque, dans les toutes premières sociétés, le pouvoir a voulu faire oublier la menace, la musique était métaphore du sacrifice rituel du bouc émissaire. Lorsqu'il a voulu faire croire, la musique est devenue mise en scène, représentation de l'ordre et de l'échange. Lorsqu'il a tenté de faire taire, elle a été reproduite et normalisée - répétition. Faire oublier, faire croire, faire taire : dans les trois cas, une forme de pouvoir - sacré lorsqu'il s'est agi de faire oublier la peur et la violence ; représentatif lorsqu'on s'est attaché à faire croire à l'ordre et à l'harmonie ; répétitif lorsqu'il s'agit de faire taire ceux qui le contestent. A chaque fois, la musique échappe, refuse sa soumission, annonce la subversion du code en place et la venue d'un pouvoir en devenir. Rituel contre violence. Clarté contre peur. Pouvoir contre harmonie - bruits détruisant des ordres pour en structurer de nouveaux : peur, clarté, pouvoir, et, au-delà, liberté. Ces quatre mots renvoient justement aux quatre étapes de l'apprentissage que distingue Carlos Casteneda (L'herbe du diable et la petite fumée, Le Soleil noir, 1972). Cette convergence n'est pas l'effet du hasard : la musique est, comme l'herbe, un chemin de vertige, un moyen de dépassement, une invitation au voyage, une source d'extase. Elle est institution, sacrifice, voie de la connaissance, chemin initiatique, tout comme le champignon. Est-ce d'ailleurs de drogue ou de musique que parle le sorcier yaqui quand il explique à son jeune élève (la signification de l'apprentissage) ?"

Ce sont tous ces aspects que Jacques ATTALI développe dans son livre dans son style habituel ramassé et concentré, qui oblige, pour bien le comprendre, de ne surtout pas le lire comme un roman.... et de poursuivre la réflexion.

 

Jacques ATTALI, Bruits, Essai sur l'économie politique de la musique, Fayard/PUF, 2009, 285 pages. Il s'agit d'une nouvelle édition, totalement remaniée, d'un livre paru d'abord en 1977.

 

Relu le 7 janvier 2021

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 09:48

    L'ouvrage de l'historien britannique Edward GIBBON (1737-1794), édité de nos jours en deux volumes, l'un concernant l'Empire romain de 96 à 582, l'autre l'Empire romain d'Orient de 455 à 1500, constitue un document de référence pour les historiens, même si sa thèse centrale n'est plus retenue comme seule hypothèse dans l'étude de la chute de l'Empire Romain.

Originellement publié en anglais de 1776 à 1788, en 6 volumes, cet ouvrage, essai historique imposant, reprend une question très présente en ces temps des Lumières, traitée entre autres par MONTESQUIEU, dans Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il se situe dans l'ensemble des réflexions de ses contemporains sur les destinées de l'Empire britannique. Encore de nos jours, l'idée est très présente d'une chute plus ou moins brutale de l'Empire romain, alors qu'une historiographie récente (Paul VEYNE par exemple) a tendance à considérer une continuité entre l'Empire romain du Bas Empire et le Moyen-Age Occidental. La reprise par le christianisme de l'héritage intellectuel, juridique et administratif de l'Empire (présence dans la diplomatie vaticane d'efforts pour un Empire Romain Germanique...) amène à penser qu'elle ne serait pas étrangère au déclin de l'Empire antique. GIBBON argumente en faveur de la thèse centrale de la responsabilité des valeurs chrétiennes dans cet qu'il considère être une chute. Cette thèse d'ailleurs valu à cet ouvrage d'être attaqué et même parfois dans certains pays interdit.

 

     "Mon intention n'est pas de m'étendre sur la variété et sur l'importance du sujet que j'ai entrepris de traiter, écrit l'auteur dans sa préface en 1776, le mérite du choix ne servirait qu'à mettre dans un plus grand jour et à rendre moins pardonnable la faiblesse de l'exécution. Mais, en donnant au public cette première partie de l'Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, je crois devoir expliquer en peu de mots la nature de cet ouvrage, et marquer les limites du plan que j'ai embrasser. 

On peut diviser en trois périodes les révolutions mémorables qui, dans le cours d'environ treize siècles, ont sapé le solide édifice de la grandeur romaine, et l'ont enfin renversé.

1. Ce fut dans le siècle de Trajan et des Antonins que la monarchie romaine, parvenue au dernier degré de sa force et de son accroissement, commença de pencher vers sa ruine. Ainsi, la première période s'étend depuis le règne de ces princes jusqu'à la destruction de l'empire romain d'Occident par les armes des Germains et des Scythes, souche grossière et sauvage des nations aujourd'hui les plus polies de l'Europe. Cette révolution extraordinaire, qui soumit Rome à un chef des Goths, fut accomplie dans les premières années du sixième siècle.

2. On peut fixer le commencement de la seconde période à celui du règne de Justinien, qui, par ses lois et par ses victoires, rendit à l'empire d'Orient un éclat passager. Elle renferme l'invasion des Lombards en Italie, la conquête des provinces romaines de l'Asie et de l'Afrique par les Arabes qui avaient embrassé la religion de Mahomet, la révolte du peuple romain contre les faibles souverains de Constantinople, et l'élévation de Charlemagne qui, en 800, fonda le second empire d'Occident, autrement l'Empire germanique.

3. La dernière et la plus longue de ces périodes contient environ six siècles et demi, depuis le renouvellement de l'empire en occident jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs et l'extinction de la race de ces princes dégénérés, qui se paraient des vains titres de César et d'Auguste, tandis que leurs domaines étaient circonscrits dans les murailles d'une seule ville, où l'on ne conservait même aucun vestige de la langue et des moeurs des anciens Romains. En essayant de rapporter les événements de cette période, on se verrait obligé de jeter un coup d'oeil sur l'histoire générale des croisades, considérées du moins comme ayant contribué à la chute de l'empire grec. Il serait difficile aussi d'interdire à la curiosité quelques recherches sur l'état où se trouvait la ville de Rome au milieu des ténèbres et de la confusion du Moyen Age."

L'auteur fait succéder sa Préface d'un Avertissement qui montre toute sa méticulosité dans la recherches des sources historiques. Si la plupart des auteurs de nos jours n'accordent plus guère d'attention à sa thèse centrale, ils suivent son modèle de curiosité et de précision dans l'utilisation des sources. Le lecteur attentif se référera d'ailleurs autant aux notes (abondantes) en fin de page qu'au contenu et à la tonalité du texte. 

     Revenant dans ses Observations générales, en fin de la première partie de son oeuvre, GIBBON écrit : "Comme le principal objet de la religion est le bonheur d'une vie future, on peut remarquer sans surprise et sans scandale que l'introduction, ou du moins l'abus, du christianisme eut quelque influence sur le déclin et sur la chute de l'empire des Romains. Le clergé prêchait avec succès la doctrine de la patience et de la pusillanimité.

Les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l'esprit militaire s'envelissaient dans les cloîtres. On consacrait sans scrupule aux usages de la charité ou de la dévotion une grande partie des richesses du public et des particuliers ; et la paye des soldats était prodiguée à une multitude oisive des deux sexes, qui n'avaient d'autres vertus que celles de l'abstinence et de la chasteté. La foi, le zèle, la curiosité et les passions plus mondaines de l'ambition et de l'envie, enflammaient les discordes théologiques. L'Église et l'État furent déchirés par des factions religieuses, dont les querelles étaient quelquefois sanglantes et toujours implacables. L'attention des empereurs abandonna les camps pour s'occuper des synodes ; une nouvelle espèce de tyrannie opprima le monde romain, et les sectes persécutées devinrent en secret ennemies de leur patrie. Cependant l'esprit de parti, quoique absurde et pernicieux, tend à réunir les hommes aussi bien qu'à les diviser : les évêques faisaient retentir dix-huit cent chaires des préceptes d'une soumission passive à l'autorité d'un souverain orthodoxe et légitime ; leurs fréquentes assemblées et leur continuelle correspondance maintenaient l'union des Églises éloignées, et l'alliance spirituelle des catholiques soutenaient l'influence bienfaisante de l'Évangile, qu'elle resserrait à la vérité dans d'étroites limites. Un siècle servile et efféminé adopta facilement la sainte indolence de la vie monastique ; mais si la superstition n'eût pas ouvert cet asile, les lâches romains auraient déserté l'étendard de la république par des motifs plus condamnables. On obéit sans peine à des préceptes religieux qui encouragent et sanctifient l'inclination des prosélytes ; mais on peut suivre et admirer la véritable influence du christianisme dans les effets salutaires, quoique imparfaits, qu'il produisit sur les Barbares du Nord. Si la conversion de Constantin précipita la décadence de l'Empire, sa religion victorieuse rompit du moins la violence de la chute en adoucissant la férocité des conquérants.

Cette effrayante révolution peut s'appliquer utilement à l'instruction de notre siècle : un patriote doit sans doute préférer et chercher exclusivement l'intérêt et la gloire de son pays natal ; mais il est permis à un philosophe d'étendre ses vues, et de considérer l'Europe entière comme une grande république, dont tous les habitants ont atteint à peu près au même degré de culture et de perfection. (...)".

 

     La lecture de ce long texte montre jusqu'à quel point on peut puiser sur les sources littéraires et peu d'auteurs après GIBBON se sont lancés dans une telle aventure. Modèle pour de nombreux historiens pour sa méthode, peu aujourd'hui partagent son point de vue. Pierre GRIMAL considère par exemple (La civilisation romaine, Flammarion, 1981) que "la civilisation romaine n'est pas morte, mais elle donne naissance à autre chose qu'elle-même, appelé à assurer sa survie"... 

     Maurice BARIDON, qui introduit son oeuvre en 1983, indique que la problématique chute de Rome/victoire du christianisme, mentionnée comme le Gibbon's problem par nombre d'auteurs anglo-saxons, mais non découverte par lui, est traitée avec "un luxe d'érudition et une conscience de la dimension politique des problèmes religieux qui font de lui l'historien d'une civilisation entière". Le Decline and Fall peut selon lui "être lu à trois niveaux : celui de la critique des sources - "quoi qu'on lise, il faut d'abord lire Gibbon" dit l'historien Syme - ; celui de la synthèse historique - "Gibbon's problem" - ; celui de la littérature pure - "Gibbon a décrit sur le mode épique ce que pensaient les Anglais du XVIIIe siècle" dit Tillyard. Les trois niveaux s'harmonisent si bien qu'ils ont fait le succès du livre (...)". 

 

Edward GIBBON (1737-1794), historien et homme politique britannique, convertit au catholicisme en 1753 et reconvertit au protestantisme cinq ans après, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : Essai sur l'étude de la littérature (1761), Memoirs of my life (1796, posthume)...

 

Edward GIBBON, Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain ; tome 1:  Rome (de 96 à 582) ; tome 2 : Byzance (de 455 à 1500), Robert Laffont, collection Bouquins, 1987 (première édition : 1983), 1183 pages et 1270 pages. Chronologie et  bibliographie établies par Michel BARIDON, professeur d'anglais à l'Université de Dijon. Voir aussi Ecrits, sur le projet Gutenberg (www.gutenberg.org)

Francis HASKELL, Gibbon et l'histoire de l'art, dans De l'art et du goût, jadis et naguère, Gallimard, 1989.

 

Relu le 11 janvier 2021

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 08:04

         Ce livre, constitué de quinze études différentes, du professeur d'histoire moderne à l'Université de Dijon, n'est pas seulement une contribution à l'histoire criminelle, mais également une leçon d'historiographie, maintenant bien prise en compte, sur la manière d'utiliser et d'interpréter des sources d'informations.

Rappelant la difficulté bien contemporaine de constitution et d'usage des statistiques criminelles, l'auteur commence par mettre en évidence une illusion historiographique sur la justice et la criminalité au XVIIIe siècle. Pour n'avoir utilisé que des sources judiciaires, et souvent au plus haut de la hiérarchie des tribunaux compétents, beaucoup d'historiens ont cultivé l'illusion d'une évolution globale des moeurs dans le sens d'un adoucissement. Confondant finalement par là, les positions des magistrats et des avocats, des gens de robe en général, avec celles de l'ensemble de la société, qui elle, semble bien n'avoir pas suivi cette "civilisation des moeurs" décrite par Norbert ELIAS. Il est nécessaire pour approcher, de manière qualitative et quantitative, l'évolution de la criminalité, de recourir à des sources judiciaires au plus près des populations concernées et à des sources "infra-judiciaires", entendre les archives notariales, communales, seigneuriales... Et encore, insiste beaucoup l'auteur, il faut se garder de tirer des conclusions très précises, notamment en quantité, et faire preuve de la plus grande prudence. Recherche des tendances plutôt que des chiffrages précis. 

 

          Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'histoire de la justice connaît un important  tournant : plus qu'aux siècles précédents, le pouvoir grandissant de l'État - "le roi est lieutenant de Dieu sur la terre" - impose à la population des villes, puis des campagnes, mais là de manière très diverses et bien plus lâches, des institutions judiciaires efficaces et structurées. Inventant la "police", s'appuyant sur des spectacles de supplices et un usage plus prononcé de l'incarcération, l'époque moderne voit s'affirmer la criminalisation de l'individu, ainsi encadré et contrôlé.

L'influence croissante de la justice a, cependant, des limites et se heurte le plus souvent aux comportements des communautés urbaines et rurales. Ces dernières, en effet, continuent à régler elles-mêmes leurs différends et préfèrent écarter les tribunaux royaux jugés trop sévères (pour les gens du peuple, petits brigands bien connus du voisinage) ou pas assez (pour les gens de passage ou les populations marginales), suivant les régions. Le magistrat est davantage là pour dire le droit que pour le faire appliquer. Benoît GARNOT insiste beaucoup sur la véritable évaporation du nombre des crimes et délits, à partir du moment où ils sont constatés par les autorités locales, lorsque les affaires remontent dans la hiérarchie judiciaire. Si, dans les milieux de robe, on s'efforce d'adoucir les moeurs et d'orienter la justice beaucoup plus sur les atteintes aux biens (développement de l'esprit de la propriété privée) plutôt que sur les atteintes aux moeurs, les milieux populaires, elles, préfèrent souvent régler, de manière parfois violente et cruelle, les atteintes aux moeurs et aux personnes. 

         A travers plusieurs affaires - meurtres, incendies volontaires, blasphèmes, petite délinquance - l'auteur, s'aidant de travaux d'équipe dont il souhaite la multiplication, propose de nouveaux moyens d'investigation dans l'histoire de la criminalité et brosse un tableau vivant et nuancé des mentalités d'Ancien Régime face au crime et à la justice.

 

        Étendant son étude au XVIe siècle, l'auteur constate que "les trois siècles de la période moderne apparaissent bien comme un tournant dans l'histoire de la justice en France : le pouvoir grandissant de l'État réussit à imposer à la population des villes d'abord, des campagnes ensuite, des institutions judiciaires plus efficaces que pendant la période précédente. Dans cette évolution d'ensemble, le XVIe siècle est un temps de définitions, de tâtonnements, de début d'expérimentations, où la monarchie cherche à imposer ses tribunaux, des supplices aggravés et une procédure unique, dite inquisitoire, laquelle est écrite, secrète, utilise la torture, et est vouée à la punition des délinquants ; l'invention de la police (...) constitue la plus grande nouveauté (...).

C'est à partir du XVIIe siècle que la justice criminelle prend une nouvelle dimension en France, comme dans d'autres pays européens, dans la mesure où elle cherche à assurer le contrôle social : la justice du roi est directement reliée à l'absolutisme et à la religion, dont elle véhicule les valeurs en punissant des coupables, tout en offrant aux innocents des spectacles de supplices exemplaires destinés à les détourner des voies dangereuses du crime et du péché, et cette évolution se trouve théoriquement uniformisée par la grande ordonnance criminelle d'août 1670 (...). Le XVIIIe siècle voit s'accentuer la légalisation continue de la procédure inquisitoire, la rationalisation et la centralisation des sources de la loi, ainsi que la puissance du ministère public sur le pénal, et s'affirmer la laïcisation du contentieux, le fléchissement de l'expiation corporelle et de l'infamie morale comme peine, l'usage plus prononcé de l'incarcération, ainsi que le développement de l'enquête judiciaire et des "preuves objectives" fondées sur l'alliance entre le juge et le médecin par le biais des expertises." Le traitement des déviances continue toutefois de passer d'abord par les communautés elles-mêmes et l'intervention de la justice reste limité.

 

           La fameuse "civilisation des moeurs" semble ne toucher que l'élite des villes, voire des campagnes, et la persistance du goût pour le spectaculaire et le sanglant se révèle pendant la Révolution française. Il convient donc de nuancer les conclusions tirées auparavant des études sur les procès en Cours d'Appels du Royaume, de montrer des évolutions bien différentes de ces moeurs parmi les différentes couches de la population. Les hiérarchies restent fortes et il n'est décidément pas possible confondre les comportements des "gens de qualité" avec ceux des "gens du commun". La diffusion des idées nouvelles, celle qui conduisent aux Lumières, se fait surtout de manière lettrée et une grande partie de la population résiste aux nouvelles conceptions sur la punition des crimes et des délits.

Ce livre figure parmi les ouvrages importants de la nouvelle manière d'étudier la criminalité dans l'histoire.

 

        L'auteur, historien français (né en 1951), directeur de la revue Annales de Bourgogne, a également écrit aux mêmes Éditions Imago Le peuple au siècle des Lumières (1990), Un crime conjugal au XVIIIe siècle, L'Affaire Boiveau (1993) et Le Diable au couvent, Les Possédées d'Auxonne (1995). Il est aussi l'auteur de C'est la faute à Voltaire... Une imposture intellectuelle? (Belin, 2009), Histoire de la justice. France XVIe-XXIe siècles (Gallimard, 2009) et de Histoire de la Bourgogne (Gisserot, 2011) en collaboration avec A. RAUWEL. Il assure la direction de nombreux autres ouvrages qui contribuent au renouvellement de l'histoire de la justice et de la criminalité sous l'Ancien Régime.

 

Benoît GARNOT, Crime et Justice aux XVIIe et XVIIIe siècles, Imago, 2000, 208 pages.

 

Complété le 12 décembre 2012. Relu le 8 décembre 2020

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 13:38

       Bien loin des fanfares médiatiques et des conférences internationales qui brillent souvent par l'absence de résultats (nous nous demandons parfois si les représentants des États y croient vraiment...), des grandes déclarations aux mérites parfois très limités et des messes télévisuelles, des femmes et des hommes de tous horizons oeuvrent dans l'ombre pour la mise en place de processus de paix. Ce sont ces véritables ambassadeurs de la paix, parfois mandatés par des États ou des organisations internationales, parfois pas du tout mandatés, que le journaliste et écrivain met en scène. 

       Véritables seigneurs de la paix, ces gens discrets qui évitent la télévision, agissent, s'interposent, s'offrent en médiateurs. Depuis vingt ans - c'est la période que l'auteur couvre, grosso modo 1985-2005, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine (en fait, il faudrait plutôt chercher...).

Depuis la fin de la guerre froide, Roger FALIGOT les a suivis à la trace, comme le dit le quatrième de couverture de présentation du livre. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au Burundi, au soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire. Grâce à eux, la guerre recule, des guerres sont évitées parfois sans qu'on en sache rien. Et sans doute, beaucoup d'entre eux, par souci d'efficacité pour d'autres combats, souhaitent que nous n'en sachons rien... Pour l'auteur, le "surdimensionnement" des conflits au Moyen-Orient, les attentats en chaîne à Jérusalem et Tel-Aviv ou à New York, Bagdad, Bali, Madrid ou Londres ou Paris, "ne peuvent plus occulter la progression des processus de paix à l'hiver 2005-2006, au moment où je termine ce livre". 

Ces femmes et ces hommes qui luttent pour la paix "ce sont surtout les petits, les obscurs, les sans-grades qui ont un rôle déterminant par leur entêtement, leur esprit imaginatif, leur pondération. Ceux que j'ai rencontrés, écrit encore l'auteur au début de son livre, ceux que j'ai suivis à la trace font partie de diverses tribus étonnantes ; les Norvégiens de la section "Paix et réconciliation", les émissaires de la communauté italienne Sant' Egidio, les brigades internationales de la paix, les Basques de l'organisation Elkarri, les savants du club Pugwash. Et enfin des individus lancés seuls sur le sentier de la paix : "le P'tit Curé de Belfast Alec Reid, l'ancien patron des services secrets de l'apartheid Neil Barnard, le condottiere français Jean-François Deniau, le Chinois Hu Deping, champion de la liberté tibétaine, le préfet burundais Isaac Bujaba ou encore les Norvégiens Terje Rod Larsen et Mona Juul, Jan Egeland en Palestine, Erik Solheim au Sri Lanka..."  

     Plus loin que le récit de leurs activités, Roger FALIGOT esquisse les contours de phénomènes à étudier de près, comme le "cercle vertueux de la paix" en Afrique du Sud, la rencontre de responsables d'organisations de guérilla du temps de la guerre froide avec leurs adversaires les plus résolus, l'appel à des solutions de nature fédérale, décentralisées ou sous tutelles multiples.

"Quelles que soient les solutions à tous ces problèmes, une chose est sûre : il est impossible de comprendre l'action des seigneurs de la paix sans revenir à l'époque de la guerre froide et sur la façon dont la rivalité idéologique ne permettait pas, contrairement à ce que disaient ses protagonistes, d'engager les moyens nécessaires pour faire reculer la guerre. La promotion de la "paix", alors dépendante de l'équilibre des forces nucléaires, n'avait rien de sincère. Elle constituait avant tout un prétexte pour affaiblir l'adversaire et non une stratégie pour réduire, sinon faire disparaître, les conflits armés."  Par ces phrases, l'auteur signale ainsi l'hypocrisie de nombreux plans et projets de paix, dans une conflictualité globale qui ne laisse pas de place à de véritables processus de paix. Il ne faudrait pas laisser entendre, néanmoins qu'il n'existait pas de tentatives sincères ni de mouvements réellement désireux de promouvoir la paix, et souvent ceux qui le faisaient ne bénéficiaient pas bien entendu des couvertures médiatiques tonitruantes, même lorsque la discrétion n'entrait pas dans leur mode d'action... 

     A la fin du livre, le lecteur trouve des Textes d'accords et de traités de paix (Algérie, 1995 ; Guatemala, 1996 ; Kosovo, 1999 ; Irlande du Nord, 2005), après une chronologie : "La fin des conflits depuis 1988". 

     Ce livre, oeuvre d'investigation journalistique, donne une idée sans doute plus réaliste des différents conflits. Il n'y a pas que des seigneurs de la guerre à l'oeuvre...

 

      L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Grâce à eux, la guerre recule. Eux, ce sont les "seigneurs de la paix". ils sont gens discrets. Ils évitent la télévision qui, elle, goûte la fureur et le sang. Mais ils agissent, ils s'interposent, ils s'offrent en médiateurs. Et depuis vingt ans, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine. Depuis la fin de la guerre froide, Roger Faligot les a suivis à la trace. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au Burundi, au Soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire... Il dresse le portrait de ces hommes de bonne volonté, pour la plupart des Européens, qui démobilisent les enfants-soldats, recyclent les ex-guérilleros, font vivre ensemble des clans naguère hostiles, aident à l'accouchement de nouvelles démocraties. Même le monde musulman, malgré la guerre d'Irak et le "Djihad" mortifère d'Al-Quaïda, subit des changements remarquables, en Algérie, au Liban, au Pakistan, en Indonésie. Sur le théâtre israélo-palestinien, le sentier escarpé de la paix, amorcé à Gaza, épouse une nouvelle orientation. Grâce à Roger Faligot, l'odyssée des "seigneurs de la paix", racontée pour la première fois, nous apprend à décoder l'Histoire contemporaine. L'espoir est permis. Ce n'est pas affaire d'optimisme mais d'information."

 

  Roger FALIGOT (né en 1952), journaliste et écrivain, est également l'auteur d'une trentaine d'ouvrages (seul ou avec des coauteurs, notamment Rémi KAUFFER et Pascal KROP, chroniqueur à Rue89 (depuis 2007) et est un spécialiste des service de renseignements français, étrangers et en particulier d'Extrême-Orient. Il a écrit ainsi : La Résistance irlandaise, 1916-1976 (Maspéro, 1977), Guerre spéciale en Europe (Flammarion, 1981), Services secrets en Afrique (Le sycomore, 1982), La Piscine. Les Services Secrets Français, 1944-1994 (avec Pascal KROP, Seuil, 1985), Le Marché du diable (avec Rémi KAUFFER, Fayard, 1995), Le Croissant et la croix gammée : les secrets de l'alliance entre l'Islam et le nazisme d'Hitler à nos jours (avec Rémi KAUFFER), Albin Michel, 2000), Histoire secrète de la Ve République (avec 7 journalistes, La Découverte, 2006), Les services secrets chinois, de Mao aux JO (Nouveau Monde éditions, 2008), La rose et l'eldeweiss. Ces ados qui combattaient le nazisme, 1933-1945 (La Découverte, 2009)...

 

Roger FALIGOT, Les seigneurs de la paix, Seuil, 2006, 429 pages.

 

Complété le 20 Février 2013. Relu le 16 décembre 2020

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 11:57

         Le professeur émérite de philosophie à l'Université hébraïque de Jérusalem, actif dans la mouvance pacifiste israélienne, nous propose de réfléchir à l'essence du compromis, sur les paix justes et injustes.

Être capable de faire des compromis est une grande vertu politique, particulièrement lorsqu'il s'agit de sauver la paix. Mais il existe, selon lui, des limites morales à l'acceptation des compromis. Ces limites, il tente de les définir en faisant appel à une vaste série d'exemples historiques, tirés du XXe siècle, de l'accord de Munich au pacte germano-soviétique en passant par les négociations de paix entre Palestiniens et Israéliens. Il puise largement pour cette réflexion dans l'histoire de la seconde guerre mondiale. Avishai MARGALIT, déjà auteur de La société décente, de L'Occidentalisme et de L'Éthique du souvenir, propose une méditation approfondie et originale sur la nature même du compromis politique, son ambiguïté morale intrinsèque et ses implications toujours lourdes de conséquences. 

             En écho aux propos d'Albert EINSTEIN sur une mise en garde des compromis pourris, il considère que "des compromis ne sont pas autorisés, y compris au nom de la paix. D'autres compromis devraient être conclus au cas par cas, à la condition de se pencher sur le détail de chacun : ils devraient être jugés en fonction de leur mérite propre. Seuls des compromis pourris devraient être écartés sur la base de principes généraux. (...) Cet ouvrage est en quête d'une paix, juste une paix, plutôt que d'une paix juste. La paix peut être justifiée sans être juste."

Bien qu'il préfère bien entendu une paix juste et durable (paix durable parce que juste), il garde tout le long de son ouvrage le regard sur cette paix qui mérite un compromis, même si par ailleurs elle puise tolérer des injustices. Au fil des phrases, une certaine ambiguïté dans le propos demeure, même si à plusieurs reprises, il affirme ne pas souscrire à l'adage "un compris pauvre est préférable à une action en justice riche". Fort partisan des compromis, même dans la considération lucide des conséquences de certains accords et traités, l'auteur entend bien définir un compromis politique pourri. "je vois un compromis politique pourri comme un accord consistant à instaurer ou maintenir en place un régime inhumain, un régime de cruauté et d'humiliation, enfin un régime qui ne traite pas les êtres humains comme des êtres humains. Tout au long du livre, j'ai recours au terme "inhumain" pour définir les manifestations extrêmes de cette façon de ne pas traiter les humains comme des humains. Entendre par ce terme un comportement cruel, sauvage et barbare ne met en évidence qu'un élément du mot "inhumain" tel que je l'utilise ; l'humiliation en constitue une autre élément. (...)".

         

     Le paradigme de l'inhumain étant puisé dans le régime nazi, mais aussi dans le Congo belge de Léopold II, il pense que "le concept de compromis devrait (...) occuper une place centrale dans la micro-moralité (qui a à voir avec les interactions entre individus) tout autant que dans la macro-moralité (qui a à voir avec les unités politiques)."

L'auteur regrette que "le concept de compromis n'est ni au centre du débat philosophique, ni même considéré comme secondaire. Une des raisons pour lesquelles le compromis n'apparaît pas comme un thème philosophique réside dans le préjugé philosophique en faveur de la théorie idéale. Le compromis semble malpropre, fait de la triste étoffe de la politique politicienne au jour le jour. il semble très différent de la théorie idéale de la micro- ou macro-moralité. Il est vrai que la théorie idéale concerne les normes et les idéaux, pas les deuxièmes meilleurs. Mais faire disparaître le compromis de la théorie morale équivaut à faire disparaître la friction de la physique, à affirmer qu'elle relève de l'ingénierie." Il estime d'ailleurs que la tension entre la paix et la justice induit cet état de fait. "Tout le monde n'est pas d'accord pour dire que la paix et la justice peuvent entrer en collision. L'idée que la paix est partie constitutive de la justice et, par conséquent, une composante essentielle de la justice - plus de paix, plus de justice - constitue une objection à ce postulat". Il existe également une oscillation entre une paix juste et une paix durable, de même qu'il existe des guerres justes qui devraient être préférées à des situations de paix injustes à l'extrême.

               C'est ce souci de l'extrême qui le motive dans la réflexion qui l'expose, extrême d'un État "inhumain", extrême du refus du compromis, motivé par le rêve d'une société idéale ou d'un objectif plus "modeste" (comme la conquête ou la préservation de lieux saints). C'est peut-être ce souci de l'extrême, qui l'amène autant à condamner le régime nazi et les traités que l'on pouvait conclure avec lui, à refuser des traités qui entraînent des situations inhumaines (le partage de l'Europe entre Est et Ouest comme le transfert de force de populations entières dont certaines étaient vouées à une mort certaine) qu'à "relativiser" d'autres régimes, d'autres traités... Si l'on peut remarquer son estimation du régime stalinien qu'il distingue soigneusement du marxisme en tant que philosophie, et même de tout ce qui a été entrepris à l'Est, on ne peut que regretter aussi le peu d'évocations qu'il fait des injustices sociales qui perdurent sur le long terme.

C'est qu'il estime, dans le débat sur les paix justes et les guerres justes, que la violence ne constitue pas dans tous les cas forcément la meilleure voie de construire une société plus juste. Son souci de refuser une attitude conduite uniquement par le rêve (qui conduit à refuser tout compromis), sans un regard suffisant sur les réalités, le conduit à accepter une paix durable, dans un compromis qui accepte des injustices, "dont la suppression n'est pas censée être poursuivie par la violence, mais qui néanmoins ont en elles le potentiel de dégénérer en guerre." Il a le souci non seulement d'arrêter la guerre, mais de le faire sur un mode qui ne permette pas de la reprendre ultérieurement.

Mêlé à la nécessité de refuser la décontextualisation de certains événements, ce qui conduit souvent à les instrumentaliser, et au-delà de vraiment démêler ce qui ressort du nécessaire absolu du confort accessoire dans la négociation des traités (de la seconde guerre mondiale), ce souci, nul doute influencé par la situation au Moyen-Orient, est de bien comprendre les éléments de la décision, de la conclusion et de la réalisation de ceux-ci. Les traités, ces compromis pourris ou non, doivent être compris non seulement à travers leurs textes, mais surtout à travers les implications qu'ils entraînent dans la réalité. Le deuxième chapitre sur les variétés des compromis est certainement l'un des plus intéressant qui nous est été donner de lire sur le compromis.

        La volonté d'aborder tous ces sujets de manière dynamique, dans un style très éloigné d'un récit comme d'un manuel de philosophie morale, fait de se livre un ouvrage à lire attentivement, tant il conduit de manière très subtile, très progressive, à petites touches, comme dans le réel, à caractériser et à condamner tous les compromis pourris.

 

Avishai MARGALIT, Du compromis et des compromis pourris. Réflexion sur les paix justes et injustes, Denoël, 2012 (traduction de l'anglais par Frédéric JOLY, On Compromise and Rotten Compromises, Princeton university Press, 2010), 260 pages.

 

Relu le 19 novembre 2020

 

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 15:44

        Généralement l'histoire, ici l'histoire de l'Europe, est vue surtout à travers le prisme de la guerre et de la stratégie, la paix n'étant formée que par des parenthèses très provisoires et partielles. Généralement aussi, les diverses avancées de l'idée de paix et souvent parallèle d'unification européenne, ne sont analysées que sous l'angle de la philosophie politique et confinées à leur contexte. Les plans de paix par exemple proviennent, suivant cette manière d'écrire et de lire l'histoire, d'esprits isolés et parfois illuminés, et n'ont qu'une influence très limitée.

Le livre de l'agrégé d'histoire et docteur ès lettres à l'Université de Nantes, spécialiste de l'histoire moderne des relations internationales et de la sociétés militaire, permet au contraire de suivre les liens qui unissent les pensées et les activités de nombreux diplomates, conciliateurs, "faiseurs de paix", tout au long des siècles, la trame de la construction de la paix européenne provenant d'au moins la guerre de Cent Ans. Entre les démarches de conseillers de princes et de rois qui aboutissent à une sorte de Congrès à Arras en 1435 et l'organisation à Berlin, en 1878 par Bismark d'un congrès général des puissances européennes, il existe toute une continuité, confortée par les écrits de générations de juristes. C'est cette histoire que Jean-Pierre BOIS nous raconte, documents très nombreux à l'appui.

 

     La paix n'est pas la guerre, ce n'est pas la préparation de la guerre, ce n'est pas la conclusion de la guerre, elle est la paix. A partir de cette idée-force, très partagée, depuis Saint Augustin au début du Ve siècle, une véritable histoire de la construction de la paix en Europe peut être conçue. On peut même considérer à la lecture de ces 8 chapitres, que l'idée de paix, le désir de paix, autant chez les hommes d'État que chez les peuples, constitue la vraie ligne de force des évènements, par ailleurs chaotiques, si l'on considère l'interminable succession de royaumes qui se succèdent sans perdurer le long des siècles.

"Logiquement, l'historiographie reflète la dissymétrie des concepts. Quels qu'aient été ses avatars, l'histoire de la guerre, ou l'histoire des guerres, est un champ bien identifié, et productif, alors que la paix n'est que le chapitre final de bien des histoires de la guerre, mais il n'y a pas d'histoire de la paix, sauf à considérer comme telle la suite des gros recueils de traités de paix publiés jusqu'à la fin du XIXe siècle, toujours très utiles, complétés et prolongés par d'innombrables inventaires et publication d'actes diplomatiques. Rousseau, dans Émile, adresse déjà aux  historiens le reproche d'avoir toujours privilégié l'histoire des batailles et des princes, celle des guerres et des révolutions, au détriment d'une réflexion sur la paix ou sur l'histoire des peuples. Peut-être a t-il fallu le choc sur les consciences laissé par l'épouvantable temps de guerre que constitue la première moitié du XXe siècle, en même temps que la prise en compte dans sa seconde moitié d'un nouvel état des relations internationales tendant à effacer la guerre des horizons juridiques ou tout simplement des pratiques tolérés des relations entre États et nations, pour qu'émerge cette nouvelle approche des relations internationales qui consiste à partir de la paix comme objet d'histoire, et non plus de la guerre ou des arcanes de la diplomatie."

   L'approche politique et diplomatique est la plus évidente pour entrer dans les méandres d'une histoire très compliquée, de même que la réflexion théorique qui semble bien structurer l'émergence d'un véritable droit international. Derrière ce processus d'élaboration très progressif et non continu, il y a une société et une culture : "la société des princes et des diplomates, la joie des peuples qui célèbrent la paix, soit au moment où elle est annoncée après une guerre (...) à moins qu'on ne se penche sur les célébrations de l'abondance, promesse constante de la paix, mais qui échappe au processus pour investir le vécu dans la longue durée. Il y a une iconographie, de la gravure populaire (...) aux grandes compositions allégoriques ou scientifiques qui demandent des années de travail à leurs auteurs, il y a un art de la paix, au premier sens, celui des sculpteurs et des architectes, des compositeurs et des musiciens. Il y a une pensée philosophique sur la paix ; dans le champ s'étend de la paix des États et ses sociétés à la paix de l'homme et de l'âme, et peut confronter les concepts et les cultures de la paix, tant il est vrai que le vieil héritage gréco-romain ou judéo-chrétien n'est pas arbitrairement superposable à la paix des civilisations non européennes"

Et l'auteur, entre toutes ces facettes, privilégie l'activité politique pour raconter l'histoire de la paix, laquelle n'échappe pas au cadre chronologique, où se succèdent guerres et paix. "Elle trouve comme point d'ancrage les grands congrès qui ont été les moments majeurs où guerre et paix sont réunies (...)". Il décrit les calculs politiques des belligérants à la recherche d'une victoire acceptée, les yeux toujours rivés sur l'issue des batailles, qu'elles soient réelles ou symboliques, calculs bousculés, mais non révoqués, par l'avènement des nations, "contenu dans le corset réactionnaire du congrès de Vienne en 1815, enterré à son tour dans les tranchées de Verdun en 1916." Il le fait avec un double arrière-plan : la pensée de théoriciens isolés qui recherchent le cadre d'une paix perpétuelle, "et que la réalité des faits renvoie impitoyablement à la chimère ou l'utopie, avec pour pierre angulaire le Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre" ; le temps de l'organisation du plus secret du travail de la paix, "et sans doute le plus important, le travail patient des diplomates qui, au rythme de leurs conversations, élaborent et remettent constamment en chantier les nouveaux fondement d'une paix en Europe qui ait quelque espoir d'être durable". 

"Faire la paix, écrit l'auteur pour terminer son Introduction, cela renvoie au rapport direct, de personne à personne, à l'entretien diplomatique, récemment devenu objet d'enquête à part entière, ce temps de la parole qui précède le temps de l'écriture, ce temps du contact individuel où disparaissent les fractures confessionnelles, les différences de culture, le choc des manières, précédant le temps de la conférence, au cours de laquelle sont parfois échangés des textes écrits, et celui de la rédaction du texte finale, le traité de paix." 

 

    Ce livre constitue la première synthèse consacrée à l'histoire de la paix. Une autre histoire de l'Europe. Nous pouvons trouver une abondante bibliographie en fin d'ouvrage, des références multiples, points de départ de nombreuses études...

 

Jean-Pierre BOIS, La paix, Histoire politique et militaire, Perrin, 2012, 645 pages.

 

Relu le 3 décembre 2020

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