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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 16:00
            Dans la même volonté d'analyser des perspectives d'ensemble que Naissance et déclin des grandes puissances de Paul KENNEDY ou Le grand échiquier de Zbigniew BRZEZINSKI, Le choc des civilisation, du fondateur de la revue Foreign Policy constitue avant tout un livre de géopolitique.
Ce livre, écrit-il "n'a pas été conçu comme un ouvrage de sciences sociales. C'est plutôt une interprétation de l'évolution de la politique globale après la guerre froide. Il entend présenter une grille de lecture, un paradigme de la politique globale qui puisse être utile aux chercheurs et aux hommes politiques. Pour tester sa signification et son opérativité, on ne doit pas demander s'il rend compte de tout ce qui se produit en politique internationale. Ce n'est certainement pas le cas. On doit plutôt se demander s'il fournit une lentille plus signifiante et plus utile que tout autre paradigme pour considérer les évolutions internationales. J'ajouterai qu'aucun paradigme n'est valide éternellement. L'approche civilisationnelle peut aider à comprendre la politique globale à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle. Pour autant, cela ne veut pas dire que cette grille est pertinente pour le milieu du XXe ni qu'elle le sera pour le milieu du XXIe siècle."
    A en juger de la polémique née dès sa publication, beaucoup de géopoliticiens se demandent si ce paradigme a une valeur réelle d'explication du monde, même pour cette charnière entre les XXe et XXIe siècle. C'est que Samuel HUNTINGTON, professeur à l'Université d'Harvard et dirigeant du Olin Institue for Strategic Studies,  utilise le concept de civilisation dans un sens très large et oppose celles de l'Occident et de l'Orient, en vient à définir des aires civilisationnelles qui recoupent parfois les aires religieuses, et en fait pratiquement des blocs culturels susceptibles justement d'entrer en collision. Pris dans le contexte de stigmatisation d'une partie du monde musulman identifié comme extrémiste, voire terroriste, ce livre participe - on peut l'espérer malgré lui quoique... - à la tentative d'identification par de nombreux milieux politiques, qui ne se caractérisent pas vraiment par leurs préoccupations sociales, de nouveaux ennemis.

       "Quel est le thème central de ce livre? Le fait que la culture, les identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après la guerre froide."
L'auteur présente ainsi les cinq parties de son ouvrage :
- Pour la première fois dans l'histoire, la politique globale est à la fois multipolaire et multi-civilisationnelle. La modernisation se distingue de l'occidentalisation et ne produit nullement une civilisation universelle, pas plus qu'elle ne donne lieu à l'occidentalisation des sociétés non occidentales ;
- Le rapport de forces entre les civilisations change. L'influence relative de l'Occident décline ; la puissance économique, militaire et politique des civilisations asiatiques s'accroît ; l'islam explose sur le plan démographique, ce qui déstabilise les pays musulmans et leurs voisins ; enfin les civilisations non occidentales réaffirment la valeur de leur propre culture ;
- Un ordre mondial organisé sur la base de civilisations apparaît. Des sociétés qui partagent des affinités culturelles coopèrent les unes avec les autres ; les efforts menés pour attirer une société dans le giron d'une autre civilisation échouent ; les pays se regroupent autour des États phares de leur civilisation ;
- Les prétentions de l'Occident à l'universalité le conduisent de plus en plus à entrer en conflit avec d'autres civilisations, en particulier l'Islam et la Chine ; au niveau local, des guerres frontalières, surtout entre musulmans et non-musulmans, suscitent des alliances nouvelles et entraînent l'escalade de la violence, ce qui conduit les États dominants à tenter d'arrêter ces guerres ;
- La survie de l'Occident dépend de la réaffirmation par les Américains de leur identité occidentale ; les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle et s'unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales. Nous éviterons une guerre généralisée entre civilisations si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent que la politique globale est devenue multi-civilisationnelle et coopèrent à préserver cet état de fait.
 
   Dans son chapitre sur la recomposition culturelle, nous pouvons lire  :
"Pourquoi les affinités culturelles devraient-elles faciliter la coopération et la cohésion, tandis que les différences culturelles devraient attiser les clivages et les conflits ?
Premièrement, chacun a de multiples identités, de cousinages, professionnelles, culturelle, institutionnelles, territoriale, d'éducation, partisane, idéologique, etc, qui peuvent entrer en compétition ou se renforcer les unes les autres.(...) Dans le monde contemporain, l'identification culturelle gagne de plus en plus en importance par comparaison avec les autres dimensions d'identité."
    C'est peut-être là, que des préoccupations idéologiques - briser des solidarités de lutte de minorités ou de classes sociales - rejoignent des présupposés socio-politiques. Les références faites par Samuel HUNTINGTON sent situe clairement du côté d'Edmond BURKE. Il n'est pas certain que les conflits les plus vifs existent entre cultures radicalement différentes, en fait, si l'on rejoint certaines réflexions de Georges SIMMEL. Les guerres les plus atroces se situent souvent à l'intérieur des mêmes aires civilisationnelles (guerres de religions à l'intérieur de la Chrétienté, guerre entre l'Iran et l'Irak, peut-être une des plus meurtrières du XXe siècle...).
    Toutefois, l'auteur souligne (dans un deuxièmement...) sans doute avec raison que l'un des résultats de la modernisation socio-économique (facteur de dislocation et d'aliénation) au niveau individuel, soit la recherche de l'identité culturelle.
   "Troisièmement, l'identité à quelque niveau que ce soit - personnel, tribal, racial, civilisationnel - se définit toujours par rapport à l'"autre, une personne, une tribu, une race ou une civilisation différentes. (...) Le "nous" civilisationnel et le "eux" extra-civilisationnel sont des constantes dans l'histoire. Ces différentes de comportement intra- et extra-civilisationnel consistent en :
- un sentiment de supériorité (et parfois d'infériorité) vis-à-vis de gens considérés comme très différents ;
 - une peur ou un manque de confiance vis-à-vis d'eux ;
 - des difficultés de communication avec eux dues aux différences de langue et de comportement social ;
 - un manque de familiarité vis-à-vis des principes, des motivations, des structures et des pratiques sociales des autres. Là, nous percevons l'influence de thèses, peut-être interprétées d'ailleurs d'une manière non orthodoxe, de Carl SCHMITT.
   "Quatrièmement, les conflits entre États et groupes appartenant à différentes civilisations tiennent, dans une large mesure, à des raisons classiques : contrôle sur la population, territoire, richesses, ressources, rapports de force, c'est-à-dire aptitude à imposer ses valeurs, sa culture et ses institutions à un autre groupe, qui est moins capable. (...)"
   "Cinquièmement et sixièmement, le conflit est universel.(...)".  En fait le politologue en revient au concept de Thomas HOBBES de guerre de tous contre tous dans l'état naturel. Mais pourquoi, disent ses détracteurs, placer les conflits entre différentes civilisations au premier plan de ceux qui peuvent déclencher les guerres?  Bien entendu, l'auteur développe bien des chapitres de son livre abordant les coopérations existantes et possibles entre aires de civilisation différentes, mais l'accent des commentateurs est bien ailleurs...
  
     Pourtant sa conclusion reste bien modérée par rapport aux diverses utilisations qui ont été faites de son ouvrage :
"Dans les années cinquante, Lester PEARSON annonçait que l'humanité allait entrer dans "un âge où les différentes civilisations devront apprendre à vivre côte à côte en entretenant des relations pacifiques, en apprenant à se connaître, en étudiant mutuellement leur histoire, leur idéal, leur art et leur culture ; en s'enrichissant réciproquement. Sinon, dans ce petit monde surpeuplé, on tendra vers l'incompréhension, la tension, le choc et la catastrophe." L'avenir, tant de la Paix que de la Civilisation, dépend de l'entente et de la coopération des principales civilisations du monde. Dans le choc des civilisations, l'Europe et l'Amérique feront bloc ou se sépareront. Quand surviendra le choc total, le "véritable choc" mondial entre la Civilisation et la Barbarie, les civilisations majeures, qui auront leur plein épanouissement dans les domaines de la religion, de la littérature, de la philosophie, de la science,de la technologie, de la moralité et de la compassion, feront également bloc ou divergeront. Dans le temps à venir, les chocs entre civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le monde, mais ils sont aussi, au sein d'un ordre international, désormais fondé sur les civilisations, le garde fou le plus sûr contre une guerre mondiale." 
        
     Des auteurs, comme Marc CREPON (L'imposture du choc des civilisations, Editions Pleins Feux, 2002), s'élèvent contre des aspects d'anti-cosmopolitisme, de replis sur des valeurs dites occidentales, qu'ils trouvent dans cet ouvrage et contestent la vision de civilisations homogènes comme les huit civilisations majeures que l'auteur présente. Toutefois, ce livre constitue un moment dans l'histoire des idées et il faut en prendre connaissance, ne serait-ce même que pour en contester vigoureusement les développements et les conclusions.
 
    L'éditeur présente cet ouvrage de la manière succincte suivante :
"Menacé par la puissance grandissante de l'islam et de la Chine, l'Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin? Saurons-nous apprendre rapidement à coexister ou bien nos différences culturelles nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, plus violent que ceux que nous avons connus depuis un siècle. Pour Samuel Hungtington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Au conflit entre les blocs idéologiques de naguère succède le choc des civilisations. Voici le livre qu'il faut lire pour comprendre le monde contemporain et les vraies menaces qui s'annoncent." Cet ouvrage reçoit les soutiens d'Henry KISSINGER et de Zbigniew BRZEZINSKI. 
 
   Presque bréviaire des administrations républicaines avant Barak OBAMA, cet ouvrage rassemble nombre d'arguments d'une grande partie de la pensée intellectuelle américaine, notamment celle présente au sein de l'establishment, celle qui adhère à la base idéologique de "la guerre contre le terrorisme". Par contre, la majeure partie du monde universitaire et du monde intellectuel américain conteste pratiquement tous les arguments du livre. Les critiques d'ordre géopolitique (axe de lecture réducteur et simplificateur, ignorance des conflits inter-ethniques et même inter-culturelles, ignorance d'autres enjeux majeurs qui "guident" encore la marche du monde, comme le pétrole au Moyen-Orient, manque de pertinence du critère géographique pour le tracé approximatif des aires de civilisation présentées). Les critiques d'ordre démographique (de Youssef COURBAGE et d'Emmanuel TODD dans Le Rendez-vous des civilisations, qui estiment au contraire que les processus démographiques vont faire aboutir à une convergence), les critiques d'ordre anthropologique (une civilisation ne se définit pas de manière essentialiste, au contraire, mais par sa capacité à s'ouvrir et à échanger) et les critiques d'ordre politique (prophéties auto-réalisatrices parce que les dirigeants - surtout occidentaux - peuvent précipiter les facteurs de conflits) se multiplient depuis la parution de l'ouvrage...
 

 

 
   Samuel HUNTINGTON (1927-2008), professeur américain de science politique, fondateur et un des directeurs de la revue Foreign Policy, est également l'auteur d'ouvrages (dont la plupart non encore traduits en Français) géopolitiques ou stratégiques : Soldier and the State : The Theory and Politics of Civil-Military Relations, 1957 ; Political order in Changing Societies, 1968 ; The Crisis of Democracy : On the Governability of Democracies, 1976 ; The Third Wave : Democratization in the Late Twientieth century, 1991 ; Who are We : The Challenges to America's National identity (2004)
     
 Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Editions Odile Jacob, collection poches, 2000, 547 pages.
Il s'agit de la traduction de The clash of civilizations and the Remaking of World Order, publié aux Etats-Unis par Simon & Schuster en 1996.
 
Complété le 10 septembre 2012
Relu le 29 Août 2019.
N-B, depuis 2009, des traductions françaises des ouvrages de Samuel HUNTINGTON sont disponibles sur papier ou sur Internet.
  
 
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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:45
              Ce livre de géopolitique, qui aborde les aspects stratégiques et économiques d'évolution de la zone arctique à cause du réchauffement climatique, constitue un exposé très clair, avec peut-être une pointe de dramatisation, de nouveaux enjeux qui concernent toute la planète.
Le rédacteur en chef de la revue Défense de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et le professeur géopolitologue au Collège interarmée de défense (CID) nous proposent là, avec de nombreuses cartes à l'appui, une vision d'ensemble, sur le moyen et le long terme, de cette bataille du Grand Nord qui met aux prises d'abord Russie, États-Unis, Canada, Danemark et Norvège.
       "Le rétrécissement des banquises du Grand Nord fait (...) apparaître de nouveaux fonds, de nouvelles îles et des passages maritime immédiats, autant d'accès à des ressources inenvisageables jusqu'ici parce qu'inatteignables. Espace longtemps délaissé, le sommet du monde devient brusquement un espace très convoité dont les richesses constituent une véritable caverne d'Ali Baba de la mondialisation. Cette évolution brutale suscite autant de convoitises que de difficultés sur les plans démographique, économique, social, environnemental, culturel, sécuritaire et stratégique." La zone arctique n'est plus une zone d'exception, à l'écart des conflits mondiaux, même si déjà depuis le début de l'industrialisation et dans les premières années 1900, il a déjà une histoire militaire, géographique au sens stratégique et économique. Pour le Grand Nord, de nouvelles doctrines de défense s'élaborent, car les cartes sont chamboulées. La donne militaro-stratégique, "dans les trois dimensions du théâtre, sous-marine, aérienne et de surface" change. "Principale zone d'expérimentation et d'affirmation de la dissuasion nucléaire mondiale, l'Arctique est aussi devenu l'un des principaux points d'appui du système anti-missile américain et de défense aérospatiale, facteur déclenchant d'une nouvelle course aux armements. A Washington, Moscou, Ottawa, Oslo et Copenhague, l'Arctique est désormais, une préoccupation stratégique majeure." (Introduction)

      Les auteurs examinent successivement l'exploration, la militarisation, l'évolution des zones de pêches, l'existence d'une très grand base américaine, les alertes en surface des sous-marins, l'avenir des peuples circumpolaires et bien entendu le rôle que pourrait jouer bientôt l'Union Européenne. D'abondantes notes et une bibliographie très utile complète cet ouvrage à recommander pour qui surveille l'évolution du monde.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Août 2007, deux sous-marins déposent le drapeau russe par 4 200 mètres de fond. Le monde découvre que la bataille du Grand Nord a commencé. Ses enjeux sont à la fois économiques, environnementaux et stratégiques. En libérant de nouveaux passages maritimes, la fonte des glaces polaires donne accès à des réserves gigantesques de pétrole, gaz, or, diamants et minerais rares. La course de vitesse pour leur contrôle et leur exploitation est d'autant plus âpre que le découpage des frontières entre États-Unis, Canada, Russie, Danemark et Norvège est loin d'être abouti, tandis que Chinois, Japonais et autres Européens sont en embuscade. Cette ruée vers le toit du monde s'effectue dans des zones hautement stratégiques depuis la guerre froide, aujourd'hui devenues point d'appui principal du bouclier antimissile américain. Devant des peuples circumpolaires à l'avenir improbable, se déroule la première bataille planétaire de la mondialisation."
  La maritimation de l'océan Arctique, la perspective de mise en valeur d'énormes ressources, la modification du statut géopolitique de l'Arctique et son insertion dans l'histoire mondiale dues à sa militarisation croissante qui date de la première guerre mondiale, constituent trois facteurs importants de la nouvelle donne. Les deux auteurs montrent bien qu'il n'y a pas deux mais cinq pays directement engagés dans l'Arctique et que l'espace polaire ressemble à un "millefeuille stratégique", où les ambitions des uns et les positions des autres sont susceptibles de beaucoup évoluer.
Ils envisagent trois scénarios probables pour l'Arctique :
- Une nouvelle guerre froide : A la suite des pertes territoriales enregistrées depuis la fin des années 1980 par la Russie, elle nourrit une réelle obsession d'encerclement stratégique et cherche à investir militairement ses frontières et prioritairement sa façade sibérienne. Dans cette même logique de retour de puissance, la Russie entend valoriser de manière optimale la gestion des ses matières premières ;
- Un espace communautaire intégré. Ce scénario optimiste verrait les États redécouper leurs frontières en réglant leurs contentieux de manière pacifique et harmonieuse par le biais du droit international et du droit de la mer, sous l'égide des Nations Unies. Selon nous, il est probable que la persistance de difficultés d'exploitation des ressources, de fortes inconnues dans le comportements des courants marins et le... manque de moyens d'assurer véritablement (y compris financièrement) chacun de leur côté la militarisation de cette nouvelle frontière, joue en faveur de ce scénario ;
- Un océan américain. C'est le scénario le plus vraisemblable selon les auteurs, d'autant plus que l'approche américaine privilégie le cheval de Troie groenlandais. La diplomatie américaine peut jouer sur trois facteur essentiel : le facteur démographique (la population arctique rassemble 600 000 personnes dispersées sur des territoires immenses, la population groenlandaise de 57 000 personnes représente la densité humaine la plus forte), le facteur stratégique (pérennité d'une présence militaire américaine) et le facteur politique (puisque le Groenland, depuis les années 1950 tend à conquérir son autonomie vis-à-vie du Danemark, tout en faisant partie du royaume).
 
  Les auteurs cite en conclusion un paragraphe du livre de Jean MALAURIE (Les derniers rois de Thulé, 1955) : "Je ne saurais assez me répéter : une double indépendance politique et économique est nécessaire pour qu'une minorité soit en mesure de se défendre. Faut-il le redire, une fois encore? Un pays autonome, dépendant économiquement, voit son développement lié à des intérêts qui lui sont extérieurs. Inutile de rappeler ce qui est arrivé en Amérique Latine ou en Afrique. Dans l'Arctique, c'est déjà la concentration excessive en quelques villes (Nuuk, 13 000 habitants comptent pour plus du quart de la population, la population  active étant pour l'essentiel sans travail), le fonctionnarisme et la bureaucratie, une mono-économie néocoloniale peu pourvoyeuse d'emplois au Groenland (la pêche à la morue et à la crevette rose), cependant que le reste du pays réel stagne et dépérit. Le néocolonialisme est la face aimable de l'assimilation de ce qui soit devenir, à court terme, une clientèle et un marché. Qui ne connait le processus? Le moindre manuel d'économie politique vous le décrit. L'on se demande parfois à quoi servent les sciences sociales, les mêmes erreurs étant répétées à différentes latitudes. Condition des conditions : l'éducation. Mais quelle éducation? Il n'y a pas de relèvement économique sans conscience historique."
Les deux auteurs plaident en fin de compte en conclusion pour un avenir européen de l'Arctique. "Très simplement parce que la raison du plus fort ne saurait fonder durablement une politique internationale. En aucun cas, elle ne peut jeter sur la banquise sa chape de plomb et imposer au reste de l'humanité ses prochaines guerres comme un horizon indépassable. Certes le Grand Nord n'est pas le Proche-Orient. Mais comme on ne peut prévoir toutes les conséquences du réchauffement climatique, on ne peut pas anticiper non plus toutes les ruses de l'histoire qui continue. Le pari polaire - celui d'une espace de coopération - se devrait d'être un pari européen parce que, contrairement à l'hyperpuissance américaine et à d'autres organisations régionales, le Vieux Continent ne postule pas un principe de puissance. C'est sans conteste, son principal apport à la mondialisation."
 


     On consultera également avec profit le point de vue de la diplomatie française, exprimé par Serge SEGURA, sous-directeur du Droit de la mer, du Droit fluvial et des Pôles au Ministère des Affaires étrangères et européennes, dans la nouvelle revue Mondes.
 
     Richard LABÉVIÈRE (né en 1958), journaliste français (RFI jusqu'en 2008), rédacteur en chef de Défense (institut des Hautes Études de Défense Nationale - IHEDN), est l'auteur de plusieurs publications, dont Éloge du dogmatisme : contre la société de communication (avec Christophe DEVOUASSOUX, Éditions de l'Aire, 1989), Les dollars de la terreur : les Etats-Unis et les islamistes (Grasset, 1999), Le grand retournement : Bagdad-Beyrouth (Seuil, 2006), Quand la Syrie s'éveillera (avec Talal El ATRACHE, Perrin, 2011)...
     François THUAL, géopolitologue, professeur au Collège interarmées de défense (CID) et à l'École Pratique des Hautes Études, conseiller pour les affaires internationales au Sénat, est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique de la franc-maçonnerie (Dunod, 1994) ; Méthodes de la géopolitique. Apprendre à déchiffrer l'actualité (Ellipses, 1996); Les conflits identitaires (Ellipses, 1998) ; Le Fait juif dans le monde. Il a écrit aussi de nombreux ouvrages portant sur la géopolitique en général, de certaines zones dans le monde, de religions (chiisme, bouddhisme...). 

Richard LABÉVIÈRE et François THUAL, La bataille du Grand Nord a commencé..., Éditions Perrin, 2008. Mondes, Les cahiers du Quai d'Orsay, n°1 d'automne 2009 (dossier sur le climat).
 
Complété le 14 septembre 2012
Relu le 15 juillet 2019
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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 09:34
     Pour se convaincre des dégâts parfois irréversibles que causent les activités guerrières à l'environnement, donc aux hommes en conséquence, il faut lire ce livre de 2005 très documenté du journaliste Claude-Marie VADROT, président de l'association des journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie (JNE).
Panorama parfois systématique des paysages et des écosystèmes bouleversés, cet ouvrage se veut un bilan provisoire qui dépasse le bilan à court terme parfois dressé en terme de nombre de morts et de blessés ou en termes économiques, pour examiner les répercussions sur le moyen et le long terme. L'auteur rappelle, en prenant les chiffres de la Croix Rouge, qu'entre 1990 et 2000, il y eut de part le monde 118 conflits armés, la plupart ignorés des médias occidentaux. "Les bilans humains, toujours tragiques, des guerres obscures ou médiatiques qui secouent le monde figureront donc en permanence en filigrane de ce voyage au coeur des écosystèmes et des paysages bouleversés par les multiples formes d'affrontements armés que l'espèce humaine améliore chaque année. Sans oublier les 65 millions de mines anti-personnel qui menacent la vie des populations et la vie sauvage dans 56 pays."
La nature ne tourne décidément pas la page et les milieux naturels demeurent durablement marqués. Forêts, savanes, rivières et montagnes portent les traces de guerres depuis longtemps terminées, comme celle de la Première Guerre Mondiale. Avec les progrès technologique de la guerre, la nature reste blessée voire est détruite irrémédiablement, comme au VietNam, après l'utilisation massive de défoliants par l'armée américaine.

   C'est à un voyage, déprimant à vrai dire que l'auteur nous convie, même si ça et là des lueurs d'espoir apparaissent - notamment dans les no man's land érigés à certaines frontières - dans tous les continents. La région des Grands Lacs, la Somalie, le Soudan et le Tchad, le Liberia et le Sierra Leone, l'Irak, Israël et les Territoires Palestiniens, les Balkans, la Tchétchénie, l'Afghanistan, Haïti, la Colombie sont successivement décrits comme autant de terres dévastées par les guerres. La présentation des caractéristiques géographiques et démographiques de ces contrées permet de bien se faire une idée, sans catastrophisme, de l'ampleur des dégâts. Nous comprenons mieux comment ils sont faits, par les multiples effets collatéraux, destructions d'installation chimiques ou radiologiques et dispersion de matières souvent dangereuses dans le sol ou dans les cours d'eau par exemple, ce qu'on oublie souvent, tellement nous sommes habitués à ne voir que les destructions spectaculaires immédiates.

    Le dernier chapitre aborde la question de la criminalisation de ces dégâts causés à l'environnement, à travers les efforts d'organisations internationales inter-étatiques ou non gouvernementales pour promouvoir l'élaboration d'un véritable code de protection de l'environnement. Depuis la Convention de Genève de 1949 (article 35, alinéas 2 et 3) sur les "moyens de guerre illicites" jusqu'aux dispositions de la Cour pénale internationale créée en 1998, les efforts se heurtent à de puissants intérêts économiques et politiques. Même si depuis 2002, une journée est consacrée dans le monde à "la prévention de l'exploitation de l'environnement en temps de guerre et de conflits armés", défendre l'environnement demeure une tâche particulièrement ardue. Pourtant, la guerre propre n'existe pas et les récents changements climatiques accélérés devraient mieux faire prendre conscience à tous, du citoyen aux États, que l'effet cumulé de ces dégâts pourrait se révéler catastrophique dans les prochaines années.
 
         L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante :
"118 conflits, 6 millions de morts. Tel est le bilan tragique de la Croix-Rouge internationale pour la seule décennie 1990-2000. Si les guerres, les guérillas, les révolutions marquent les populations, elles touchent aussi durablement les milieux naturels : pollution, destruction de biotopes, extinction d'espèces, maladies accompagnent le cortège funèbre des conséquences d'une guerre. Si, exceptionnellement, la nature sauvage en profite pour reprendre ses droits, la plupart du temps, après la trêve, elle peine à tourner la page... Le crime écologique sévit partout dans le monde. Parce que s'interroger sur les "dégâts collatéraux" qui touchent l'environnement, c'est se préoccuper de l'avenir des hommes, Claude-Marie Vadrot dresse ici un bilan inédit des écosystèmes directement ou indirectement bouleversés par les guerres d'hier et d'aujourd'hui."
 

 

 
     Claude-Marie VADROT (né en 1939), journaliste qui se définit sur son blog (http://horreurecologique.blogspot.com) comme "à la fois spécialiste des pays en proie à des conflits et des questions d'environnement et de protection de la nature", est l'auteur d'autres nombreux ouvrages : Déclaration des droits de la nature (Stock, 1973) ; L'écologie, histoire d'une subversion (Syros, 1977) ; Mort de la Méditerranée (Seuil, 1977) ; Le nucléaire en question (avec la collaboration de Pierre SAMUEL, Entente, 1980) ; Guide de la France verte (Syros, 1985) ; Les nouveaux Russes (Seuil, 1989) ; L'URSS : La roulette russe des nationalismes (1991) ; La place de l'environnement dans les médias (Victoire éditions, 1998) ; Le dictionnaire des Pyrénées (Privat, 1999) ; L'horreur écologique (Delachaux et Niestlé, 2007) ; La Grande surveillance (Seuil, 2007) ; Pensez durable : Economisez (Hachette, 2008)...
 
Claude-Marie VADROT, Guerres et environnement, Panorama des paysages et des écosystèmes bouleversés, Delachaux et Niestlé, 2005, 254 pages
 
 
Complété le 14 octobre 2012
Relu le 25 juillet 2019


  
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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 15:04
            Le livre du spécialiste de l'Europe de l'Est (au Figaro et au Quotidien de Paris entre autres), aujourd'hui rédacteur en chef d'un quotidien polonais, dresse un état de lieu terrifiant (ce n'est pas une exagération) de l'industrie nucléaire civile et militaire russe.
Héritiers de l'Union Soviétique, quatre républiques, la Russie, l'Ukraine, la Béliorussie et le Kazakhstan, ont aussi hérité "d'une quantité suffisante d'armes de destruction massive pour faire sauter plusieurs fois la planète". Mais immédiatement, c'est plutôt des territoires et des sites entiers livrés à une radioactivité intense que ces États doivent gérer, s'ils en ont la volonté politique, élément que soulève également l'auteur. Écrit en 1995, cet état des lieux est donc réalisé juste après l'effondrement du bloc de l'Est.
     
     Christophe URBANOWICZ commence son livre par "le mystère du mercure rouge", un de ces mystères autour de nombreuses matières à moitié fictives. Commencée dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une véritable course aux matériaux aux propriétés plus ou moins dithyrambiques a mis aux prises secrets secrets (CIA, KGB et bien d'autres...), trafiquants d'uranium ou de plutonium, vrais ou faux, sociétés de l'Est et de l'Ouest en chasse d'opportunités, pays "proliférateurs", parfois principaux perdants de vastes entreprises d'escroquerie, politiciens et militaires plus ou moins intéressés par des profits personnels. L'auteur n'hésite pas à dire que les principaux gagnants d'ailleurs de ces mystères sont le KGB et la nomenklatura soviétique qui ont amassé grâce à cela des profits considérables, et... les pays occidentaux qui ont pu ainsi, grâce à l'attention mobilisée à travers le monde pour écouler ces produits-là, mieux connaître les filières clandestines entre l'Est et l'Ouest.
     Faux et vrais produits radioactifs ont donc circulé, et la liste est assez longue des saisies effectuées par les polices et les douanes. Les trafiquants de l'atome ont profité jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au transfert de 20 000 armes nucléaires de l'ex-URSS à la Russie, mais ce n'est pas la possibilité de détourner ou de fabriquer une bombe nucléaire qui retient principalement l'attention de l'auteur, qui explique les difficultés techniques d'y parvenir, c'est plutôt la dissémination de nombreux produits radioactifs, dont certains circulent encore on ne sait où, non seulement à partir d'installations militaires ou lors des transports sur parfois de longues distances, mais surtout à partir des centrales nucléaires, des usines ou des instituts dont le système de sécurité ressemble parfois "à une passoire".  D'ailleurs toute cette circulation de produits nucléaires se double de polémiques politiques en Allemagne ou ailleurs, où certaines forces politiques profitent de la peur suscitée par cette circulation, quitte à mettre en épingle certaines affaires où il s'avère qu'il s'agit en fait de "faux" produits, pour accroître leur emprise idéologique sur certaines parties de la population.
   
      Le mérite de ce livre est aussi de mettre en relief la quasi destruction de l'industrie nucléaire russe, après le coup d'arrêt des dépenses militaires soviétiques et le démantèlement de tout le réseau de planification. Fuite de matériaux bien entendu, mais aussi chute du nombre d'emplois, de spécialistes de haut niveau, déshérence des 24 villes secrètes du ministère de la défense, de conception et de fabrication des armes nucléaires, fuite de cerveaux par départ de travailleurs du secteur nucléaire ou carrément hors de Russie. Christophe URBANOWICZ compare la véritable chasse aux savants soviétiques à celle des savants nazis après la chute du Reich, détaillant les politiques différentes suivies par les Américains d'une part et les Européens d'autre part (chasse non limitée au secteur nucléaire d'ailleurs). Il s'agit non seulement de l'installation d'une partie de l'élite scientifique, malgré les limitations effectuées dans cette fuite des cerveaux en ce qui concerne les spécialistes aux connaissances les plus pointues, mais également de la communication à l'extérieur de multiples secrets de fabrication ou de conception d'armes nucléaires, entre autre par le canal d'Internet.
  
       A l'heure où il écrivait les lignes de son livre, l'auteur estime que "la perestroïka écologique n'est pas encore à l'ordre du jour en Russie" ; pourtant "près de 15% du territoire de l'ex-territoire de l'URSS sont déclarés (Rapport de la sécurité de la commission écologique russe de 1994) "zones de désastre écologique" et quelques quatre millions de personnes vivent dans des zones à risque écologique", comme Tchernobyl (Ukraine), Semipalatinsk (Kazakhstan) ou, en Russie, à Tomsk et à Kranoiarsk, dans le bassin houiller du Kouzbas, dans la région du fleuve Amour, au nord de la Chine ou dans la presqu'île de Kola." Tous les anciens sites nucléaires, que ce soient les centres d'essai des armes nucléaire, ou les usines, ou les centre de recherche, sont autant "de bombes à retardement" écologique, vus les niveaux de radioactivité qu'on y trouve.
   Le lecteur pourra trouver en fin d'ouvrage de multiples notes et des indications bibliographiques précieuses.

   Comme ce livre fut écrit depuis un moment déjà, la situation a évolué dans le sens apparemment de l'amélioration, vu les outils, dont l'auteur en détaille certains, mis en place dès 1994-1995. Que ce soit dans le domaine de la collaboration dans l'industrie nucléaire entre la Russie et l'Occident, surtout l'Union Européenne d'ailleurs, ou dans le domaine du démantèlement de l'arsenal soviétique d'armes nucléaires prévu dans les traités de désarmement, où parfois seule l'aide financière et technique occidentale permet de le mener, des progrès notables sont enregistrés, et mis à la connaissance du public par différents canaux d'information. On pourra se référer notamment à la Revue Nucléaire de Russie (RNR), mensuel édité par le Service Nucléaire de l'Ambassade de France en Russie (ambafrance-ru.org). Sur son site figure de nombreuses informations utiles (une liste de liens entre autres). Autre source recommandée, celle de l'organisation non gouvernementale norvégienne, la fondation Bellona (bellona.org), disponible en anglais.
 

 

 
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "L'atome était une religion pour l'URSS. C'est un cauchemar pour la Russie et les autres républiques ex-soviétiques. Une hantise pour les Occidentaux. Une aubaine pour les trafiquants du nucléaire. Depuis l'effondrement de l'Union Soviétique, les trafics de matières nucléaires se multiplient dangereusement. La mafia du nucléaire existe-elle? Qu'est-ce que le mercure rouge? Une arme révolutionnaire ou une gigantesque escroquerie organisée par le KGB? Comment les services de renseignements français ont-ils tendu un piège à des diplomates iraniens en poste à Paris? Pourquoi les services secrets allemands ont-ils monté l'opération "le dard de Munich", l'une des plus grosses saisies de plutonium militaire La pollution radioactive, voilà l'héritage le plus durable du régime communiste. En sacrifiant des milliers de vie humaines, le régime communiste a commis, en silence, un véritable crime nucléaire. Si Tchernobyl reste le symbole de la catastrophe, il n'est pas le seul cimetière de l'atome dans l'ex-URSS. Une centaine d'autres bombes à retardement sommeillent aux quatre coins de l'empire nucléaire éclaté. Une enquête rigoureuse qui révèle et démonte les mécanismes du trafic le plus effrayant de cette fin de siècle."

Christophe URBANOWICZ, L'empire nucléaire éclaté, document, Editions Michalon, 1995, 258 pages.
 
Complété le 9 octobre 2012
Relu le 17 Août 2019

    
 
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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 14:31
      Le principal mérite de ce livre en deux gros volumes de Pierre ORDIONI (1907-1999), même si nous n'adhérons pas, loin s'en faut, à tous ses aspects, est de provoquer la réflexion sur une lecture de l'histoire de France, loin des succédanés scolaires de MICHELET. En effet, le militaire, diplomate, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, gaulliste et sympathisant du royalisme, nous présente une vision de la lutte des pouvoirs en France, entre ce qu'il appelle le Quatrième Ordre - militaire - et les trois Ordres fondamentaux, le Clergé, la Noblesse et le Tiers-État, très loin d'une certaine linéarité et loin d'une certaine idée de "l'acquisition progressive de frontières naturelles". Une vision qui établit une continuité entre les conflits entre le Temple et la Royauté, entre cette même Royauté française et les loges maçonniques militaires, héritières de ce même Temple, jusque dans les tumultes de la Révolution Française. Il indique que sous l'historiographie officielle et au grand chose, travaillent des forces occultes, secrètes, dont le rôle politique et social, selon lui, est déterminant.

   L'auteur part de deux postulats, l'un historique, l'autre plus méthodologique.
Postulat historique : l'Armée régulière et permanente, créée en France par Charles VII en 1445, est née de celle, populaire et nationale, levée par Jeanne d'Arc, au sujet de quoi il se fonde sur les Mémoires du pape Pie II. Le corps des officiers, marqué par cette origine, a peu à peu constitué ce véritable quatrième pouvoir, enfin structuré au XVIIe siècle. Malgré les révolutions, les changements de régime, les épurations dont il aurait été l'objet, il s'est maintenu comme tel jusqu'en 1945.
Postulat méthodologique : C'est essentiellement par recoupements entre documents diplomatiques souvent confidentiels auxquels l'auteur a eu accès, mémoires de personnalités décisives (favorables à la Royauté), éléments historiques connus et archives demi-confidentielles que l'auteur reconstitue une telle trame historique. En cela, il ne diffère pas d'une méthode commune d'historien, à ceci près qu'il fait plus confiance aux mémoires issus des milieux maçonniques et des milieux militaires qu'aux autres, biaisant peut-être par là certaines de ses analyses.
   Toutefois, lorsque nous lisons ces lignes, nous avons l'impression de comprendre mieux certains faits, comme la bataille de Verdun ou le rôle de la Cagoule ou de la Synarchie. Ou encore comment la Royauté française a t-elle pu sauver les révolutionnaires américains des futurs États-Unis... Comme tous ces organismes dont le secret est parfois la seule garantie de leur efficacité, ne livrent certainement pas... tous leurs secrets d'une manière aussi évidente que pourrait le faire penser ce livre, il faut parfois manier avec précaution les informations qu'on y recueille...
   A noter que beaucoup d'auteurs s'inspirent de certains de ses chapitres, sans toujours le citer.
   Dans ce blog, nous avons décidé au départ de n'avoir aucune parti pris pour l'origine des sources de réflexions, du moment qu'elles sont clairement établies, dans leurs apports et dans leurs limites. Aussi, nous considérons que la lecture de l'histoire de France selon Pierre ORDIONI peut être utile à tous ceux qui recherchent des informations sur les modalités d'action des pouvoirs militaires.
 
   L'éditeur présente les tomes 1 et 2 de la manière suivante : "Pierre ORDIONI s'est attaché à démontrer l'existence en France pendant cinq siècles d'un quatrième Ordre, distinct des trois Ordres fondamentaux, le Clergé, la Noblesse et le Tiers État, le POUVOIR MILITAIRE et que cet ordre a joué un rôle politique et social, souvent déterminant, dont les historiens n'ont jamais tenu compte. Il part d'un postulat : l'Armée régulière et permanente, levée par Jeanne d'Arc, au sujet de qui, se fondant sur les Mémoires du pape à l'époque, PIE II, il présente une thèse qui rend crédible l'intervention, fulgurante et pourtant décisive, de l'héroïne dans l'histoire de France. Le corps des officiers, marqué par cette origine, a peu à peu constitué un véritable QUATRIÈME POUVOIR, enfin structuré, au milieu du 18e siècle. Malgré les révolutions, les changements de régime, les épurations et les persécutions dont il a été l'objet, il s'est maintenu comme tel jusqu'en 1945.
Voici des thèses entièrement nouvelles, en outre fondées sur une documentation rigoureuse : - importance de la Franc-Maçonnerie militaire ; - Rôle déterminant joué par des officiers, élus de la Noblesse, dans l'avènement de la Révolution en 1789 ; - La lutte sourde et âpre entre les officiers affiliés à la Franc-Maçonnerie militaire puis au carbonarisme, et les Chevaliers de la Foi, de 1809 à 1930 ; - Le comte de Chambord, prétendant des officiers ayant fondé le mouvement social chrétien après la Commune de Paris, contre le prétendant conservateurs orléaniste ; - L'armée machine employée contre l'Église catholique et les mouvements sociaux ; - La guerre de 1914, étudiée uniquement à travers les carnets intimes et les correspondances privées des combattants ; - 1916, le secret de la bataille de Verdun ; -1917, les mutineries ; - La cagoule militaire contre l'infiltration du parti communiste dans l'armée et contre son influence dans la nation ; - Les causes de la défaite de 1940 ; - Rôle de la cagoule militaire dans la Résistance de l'armée ; - Rôle de la Synarchie dans les événements en Afrique du Nord, de 1941 à 1944. Lemaigre-Dubreuil et les américains. Le général Giraud, instrument inconscient de la Synarchie.
Structuré au lendemain de la première révolution américaine (1776-1783), le pouvoir militaire trouve sa déchéance dans la seconde Révolution américaine (1940-1944) avec les découvertes de l'énergie atomique et de l'informatique."
 

 

 
   Pierre ORDIONI, militaire (colonel en Algérie), diplomate, ministre (des Anciens combattants), docteur en droit et docteur ès lettres, s'est surtout consacré à l'étude du jansénisme et du gallicanisme à l'Université de Dijon. Favorable au royalisme, il publie en 1938, la Vocation monarchique de la France avec une préface de Bernard FAY. Auteur également de pièces de théâtre et de romans et d'autres ouvrages historiques dans lesquels il évoque notamment la période algéroise de sa carrière. Comme dans ses Mémoires, publié à titre posthume, il entend faire certaines révélations qui se veulent dérangeantes.

   Pierre ORDIONI, le pouvoir militaire en France, Tome 1 De Charles VII à Charles de Gaulle, Tome 2 De la commune de Paris à la Libération, Éditions Albatros, 1981, 516 et 539 pages.
 
 
Relu le 16 juin 2019
 
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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 09:23
      Le gros livre de Michel GRAULICH, directeur d'études en sciences religieuses à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, constitue une somme sur la civilisation aztèque dont nous aimerions avoir l'équivalent dans bien d'autres domaines. Il aborde absolument tous les aspects du sacrifice humain dans cette Amérique précolombienne, reprenant nombre d'études parcellaires faites avant lui sur cette question, et revenant aux sources écrites que nous possédons.
      Cette pratique du sacrifice humain qui s'étale de 1 400 avant J.C. jusqu'à l'arrivée des Conquistadores espagnols a suscité déjà de nombreux commentaires, mais jusque là jamais nous n'avions eu entre les mains une telle masse d'information, non seulement restituées mais analysées.
"C'est donc au sacrifice humain aztèque, à la mise à mort d'êtres humains dans le cadre de la communication avec le surhumain qu'est consacrée cette étude. Nous essayons de le décrire dans sa totalité et de le comprendre. Comprendre non pas les raisons profondes pour lesquelles les Aztèques y procédaient - la réponse la plus vraie est évidemment qu'ils la faisaient parce que c'était l'habitude, parce que dès l'enfance ils l'avaient vu et appris, parce que cela se faisait en Méso-Amérique depuis des générations, des siècles, des millénaires même -, mais la façon dont ils le pensaient, se l'expliquaient à eux-mêmes et se le justifiaient, et le cas échéant comment leurs interprétations ont pu évoluer. Nous tenterons aussi de voir si les civilisations méso-américaines présentaient une quelconque spécificité qui expliquerait ce développement extraordinaire des sacrifices humains et leur nombre croissant sous les derniers souverains de l'Empire Aztèque."
       En passant en revue les explications antérieures, l'auteur n'a pas de prédilections particulières sur les liens entre guerres et sacrifices humains (non prédominants selon lui sauf dans le cadre de la guerre fleurie), Toutefois, nous lisons bien  par exemple dans le chapitre consacré aux "acteurs du drame", avec l'expansion de l'Empire aztèque, que ce sont de plus en plus des guerriers, après les esclaves dans un premier temps (les esclaves eux-mêmes provenant en partie des guerres), qui sont la majeure partie des sacrifiés.
      Dans sa conclusion, bizarrement placée par l'éditeur après les notes et la bibliographie, Michel GRAULICH considère cet "acte social total" qui concerne tout le monde dans la cité, non seulement comme un acte guidé par les mythes, par la représentation que s'en font ces hommes et ces femmes, mais aussi comme un acte de vengeance.
"Ce sont surtout les mises à mort massives de prisonniers de guerre qui montrent que les sacrifices humains sont aussi des meurtres inspirés par la vengeance, des meurtres dont la population toute entière, qui y assiste fascinée, est en fait complice, ce qui doit renforcer son sentiment d'appartenance au groupe et souder davantage la communauté. A cet égard, il convient de revenir sur une question (...) : existe t-il une ou des particularités de la civilisation aztèque qui rendent compte (du sacrifice humain) chez les aztèques?" L'auteur répond qu'il "est possible que le massacre rituel d'ennemis en grand nombre et provenant d'horizons très variés, en présence de et avec la participation de la population toute entière, ait aussi visé à souder ensemble ces complices et à les décourager de partir ailleurs, chez l'ennemi." "Mais les fêtes, les sacrifices et les offrandes, les somptueux banquets, la quête du prestige ici-bas et de survie dans l'au-delà, tout cela existe encore, dans ce qui était la Méso-Amérique, même si les modalités, les lieux, les destinataires ont changé. Les églises ont remplacé les temples, souvent littéralement, Dieu et ses saints se sont plus ou moins substitués aux divinités païennes, mais nombre de structures sociales et de comportement ont subsisté..." Le sacrifice humain, en accumulant les significations, écrit encore l'auteur, "peut effectivement être regardé comme le plus pathétique effort de l'homme pour se donner l'impression de contrôler ce qui l'environne, voire le monde ou l'univers tout entier."
     Pour qui veut avoir une idée précise, à partir des sources du sacrifice humain chez les Aztèques, la lecture de ce livre est indispensable. Il constitue à ce jour la plus importante somme sur la question.
 
   L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Nulle part le sacrifice humain officiel, organisé par l'État, n'a été plus répandu que dans l'ancien Mexique. Les Aztèques eux-mêmes se vantent d'avoir immolé en trois ou quatre jours quelque 80 400 guerriers pour l'inauguration de leur Grand Temple en 1487. Cette pratique, qui nous parait barbare, mais que toute une tradition tente de minimiser ou de justifier, reste particulièrement difficile à comprendre. On dit parfois que le XXe siècle a vu bien pis avec ses génocides, mais le fait de sacrifier des ennemis n'empêchait nullement les Aztèques d'exterminer en plus des cités entières. Il est vrai aussi bien d'autres civilisations ont immolé des hommes aux dieux, mais elles ont en général fini par passer au sacrifice animal ou même, comme le christianisme, au sacrifice non sanglant. Comment comprendre alors le cas des Aztèques? Pourquoi ces mises à mort nombreuses, variées et raffinées? Pourquoi cette implication de la société toute entière, les rois, les nobles et les prêtres, les sacrifiants - seigneurs, guerriers victorieux, riches marchands ou artisans -, et enfin l'ensemble des habitants, sans compter ceux d'autres cités parfois contraints, sous peine de mort, d'assister aux cérémonies? Les victimes sont présentées à la population qui les adopte et reste en contact avec elles. certains incarnent l'une ou l'autre divinité et se promènent pendant des jours dans la ville. Lorsqu'on les immole et les mange, c'est la divinité même qui meurt et renaît à travers elles. Ceux qui les offrent, les sacrifiants, les accompagnent depuis la capture ou l'achat jusqu'à la mise à mort, lorsqu'ils les conduisent au pied du temple ou de la pierre de sacrifice. Connus et visibles du début jusqu'à la fin, ils organisent les banquets finaux durant lesquels on mange l'homme-dieu, ils en conservent les reliques et gagnent du prestige, des richesses et des chances de survie dans l'au-delà. L'ampleur de la cérémonie glorifie la cité et écrase  les rivaux invités à y participer. Mais les mises à mort massives de prisonniers de guerre sont aussi des meurtres inspirés par la vengeance, des meurtres dont ceux qui y assistent fascinés sont en fait complices, ce qui doit accroître le sentiment d'appartenance au groupe et renforcer sa cohésion."
 
   Claude-François BAUDEZ, dans le Journal de la société des américanistes (2005, n°91-1) rend compte du livre : "...Dans cette nouvelle étude, Michel Graulich confirme ses qualités d'historien. Il ne néglige aucune source, qu'elle soit écrite ou peinte, autochtone ou espagnole ; quand il y a lieu, il fait appel à l'archéologie et à l'iconographie. Les sources sont dûment critiquées, et les informations évaluées, en cas de divergences ou de contradictions. Lacunes et silences ne sont pas occultés, et toute donnée est référencée. le lecteur en tire la rare et précieuse impression que tout ce qui concerne le sujet se trouve dans ce livre et que, disposant de toutes les données et de leurs références, il a en main tout ce qui lui est nécessaire pour évaluer et, en fin de compte, accepter ou refuser les interprétations proposées. (...) Contrairement à la majorité de ses prédécesseurs qui ont favorisé l'une ou l'autre des interprétations du sacrifice humain, soit comme paiement d'une dette, soit comme production d'énergie cosmique, Graulich insiste sur la multiplicité des significations et des destinations. Le sacrifice humain est avant tout une offrande, un don d'êtres vivants qui ne peuvent être "donnés" que mis à mort. Ce don peut avoir pour fonction d'avouer son infériorité, de s'humilier devant la divinité ; ce peut-être aussi une expiation, le paiement de la dette contractée à l'égard des dieux dès l'instant que l'on respire ; un investissement pour se concilier les bonnes grâces des divinités, qui peut aller jusqu'à les obliger en une sorte de potlatch. (...) Les remarques qui précèdent concernent les points que nous avons trouvés les plus intéressants, mais n'épuisent pas, loin de là, la richesse et la complexité de l'ouvrage. Celui-ci ne peut non plus être considéré comme définitif et certains aspects du sacrifice humain aztèque mériteraient d'être approfondis. Ainsi le comparer avec le sacrifice dans d'autres cultures mésoaméricaines, comme la maya classique ou la zapotèque, pourrait s'avérer fructueux ; on a montré, par exemple, que l'assimilation du vainqueur et de sa victime, ainsi que l'équivalence de l'auto-sacrifice et du sacrifice des autres, étaient des notions en cours chez les Mayas de la période classique, bien avant les sacrifices massifs du Postclassique. Comment les Aztèques abordaient-ils le problème de la douleur dans le sacrifice? (...) On est frappé en lisant le livre de Graulich par la fréquence de sacrifices déguisés en autre chose, en châtiment, en combat, en chasse, etc. En dehors du fait que ces travestissements sont justifiés par le mythe, à quoi correspond cette intention de sacrifier sous d'autres prétextes? (...) Un dernier problème, qui mériterait un examen approfondi, est celui des rapports entre jeu de balle et sacrifice humain. (...) Nous finirons par une critique destinée à l'éditeur et non à l'auteur qui n'y est certainement pour rien. Elle concerne l'organisation étrange de la fin du volume (...). Souhaitons que ces défauts soient corrigés dans les prochaines éditions que cet excellent livre, indispensable au mexicaniste comme à l'historien des religions, ne devrait pas manquer d'avoir.
 

 

 
    Michel GRAULICH (né en 1944), chercheur en histoire de l'art et des religions de l'Amérique précolombienne, participant au comité de rédaction de la revue mexicaine Cuicuilco, est l'auteur d'autres ouvrages : Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique (Académie royale de Belgique, 1987) ; L'art précolombien. La Mésoamérique (Flammarion, 1992) ; L'art précolombien. Les Andes (Flammarion, 1992) ; Montezuma ou l'apogée et la chute de l'empire aztèque (Fayard, 1994). Ce professeur, qui a fait carrière à l'Université Libre de Bruxelles, et qui fut directeur d'études à la Ve section des sciences religieuse de l'École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne, produit aussi quelques thèses iconoclastes qui provoquent la polémique dans les milieux mésoaméricains : dans son ouvrage Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique, il propose l'hypothèse d'un retard volontaire du calendrier original des vingtaines et propose de rectifier une datation ; dans la biographie du tlatoani Moctezuma II, il propose que ce dernier aurait cherché à lutter contre l'envahisseur espagnol....
   
Michel GRAULICH, Le sacrifice humain chez les Aztèques, Éditions Fayard, 2005, 415 pages.
 
 
Complété le 8 octobre 2012. Relu le 21 juin 2019
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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 13:13
           Avec l'annonce d'un prétendu siècle religieux au XXIème siècle, après le succès de deux ouvrages, l'un annonçant la fin de l'histoire (Francis FUKUYAMA, La fin de l'histoire et le dernier homme, 1992), l'autre l'inévitable choc des civilisations (Samuel HUTINGTON, Le choc des civilisations, 1993), George CORM, historien et économiste déjà auteur d'ouvrages consacrés au problème de développement et au monde arabe, veut montrer comment le phénomène religieux s'est emparé des préoccupations du monde. Et quels sont les sous-entendus de telles préoccupations.
      
     Dans son Introduction, l'auteur annonce qu'il tente "de procéder à des clarifications des langages et conceptions qui tournent autour des idées d'identité, de culture, de civilisation, dans leur relation aux conceptions et perceptions de la religion, de l'histoire, de la philosophie et de l'organisation de la Cité." Il compte aborder également "les problèmes redoutables du rapport de la modernité et de la postmodernité (termes que nous n'aimons d'ailleurs pas) avec la religion, de la crise de l'ordre international, pour tenter enfin de déchiffrer les tendances ou potentiels d'évolution future". Ce qui lui permet de s'interroger sur les relectures conservatrices de la Révolution Française, qui ont culminé avec la célébration de son bicentenaire en France. Sa réflexion sur la genèse du malaise identitaire, qui balaie au passage toute idée fumeuse de peuple juif comme de peuple chrétien ou de peuple arabe, le fait revenir sur les conditions de l'avènement de la nation, un peu à la manière d'Hannah ARENDT. Montrant comment à l'issue de guerres des religions dévastatrices, l'Europe s'est constituée autour de l'idée d'État-nation, il souligne le rôle du monothéisme. Il indique comment certaines forces se sont servies des idées chrétiennes, comme certains aujourd'hui utilisent les idées musulmanes.
   Le mérite de son analyse, tout en restant clair sur les ressorts des identités, par un important survol historique, est de garder toute la nuance qui fait la complexité des évolutions politiques : "Pourtant toutes les erreurs monumentales de l'Église, en Orient comme en Occident, chez les catholiques comme chez les protestants, n'annulent pas la vérité de la parole christique et la dignité du sentiment religieux. De même, les erreurs de la Révolution française ou les horreurs de la révolution russe sous Staline et des khmers rouges cambodgiens n'annulent pas la part de vérité forte contenue aussi bien dans la révolution libérale et bourgeoise à la française que dans les révolutions bolchéviques et chinoises - intervenues d'ailleurs dans des contextes différents et soumises à un encerclement militaire qui contribua à les radicaliser. Ce fut aussi le cas de la Révolution française et du bonapartisme qui en hérita. Il s'en est suivi une guerre civile européenne tout au long du XIXe siècle, marquée par un mélange explosif d'idéologies nationalistes et d'aspirations populaires fortes, si bien exprimées par la Commune de Paris en 1871."
L'auteur propose une explication de la crise religieuse et politique dans les sociétés monothéistes (la question de l'autorité et de la légitimité est toujours là) par une dynamique complexe des affrontements entre les trois monothéismes et au sein de chacun d'eux.
      George CORM conclue sur l'interrogation : Vers un pacte laïque international? dans une "refondation" du monde qui exigerait une réconciliation des pensées traditionaliste et progressiste. Il exprime son scepticisme sur cette possibilité idéale, mais une des manières de sortir de problématiques faussées n'est-elle pas d'en prendre conscience?
 
    L'éditeur présente cet ouvrage ainsi (en quatrième de couverture) : "Depuis la fin du XXe siècle, la géopolitique mondiale, nous répète-t-on, serait traversée par le "retour du religieux" devenu la principale clé de compréhension du monde. C'est à ce credo que s'attaque Georges Corm dans ce livre stimulant. Il y analyse les ressorts philosophiques et politiques de cette représentation du monde, issue de la pensée anti-révolutionnaire postmoderne, qui nourrit notamment l'action des néo-conserateurs américains. L'irruption du religieux dans le champ politique ne s'explique pas par une résurrection des identités religieuses que les Lumières auraient gommées. Prolongeant les analyses de Hannah ARENDT, l'auteur décrit la crise de légitimité des vieilles démocraties, minées par les effets de la globalisation économique et financière. Une crise qui affecte aussi les trois monothéismes, juif, chrétien et musulman, et contribue à produire les extrémismes religieux. Pour George Corm, enfin, l'archéologie des violences modernes n'est pas à rechercher dans la révolution française et la "Terreur", mais bien plutôt dans l'Inquisition et le long siècle des guerres de religion en Europe. C'est donc moins à un "retour du religieux" que l'on assiste qu'à un recours au religieux au service d'intérêts économiques et politiques fort profanes."
     
     David ROURE, dans la Revue catholique de formation permanente (www.esprit-et-vie.com) Esprit et vie n°186, de janvier 2008, écrit que "ce livre offre une réflexion appréciable sur les rapports aujourd'hui entre politique et religieux dans le monde, d'autant plus utile que rares sont les auteurs actuels qui ont entrepris pareille tâche." ".... l'auteur utilise des mots vigoureux pour illustrer des idées fortes, sans rechercher aucun consensus d'idées ni synthèse politiquement correcte. C'est bien là où sa pensée est stimulante, même si l'on n'est pas forcément d'accord avec toutes ses hypothèses, assenées parfois avec un peu trop d'assurance, comme, par exemple, quand il nous semble exagérer l'importance du christianisme comme facteur de guerre (...). En fait, il combat avec constance l'idée, de plus en plus prégnante selon lui, et qui est devenue depuis les années 1970 la "nouvelle mythologie" à la mode, selon laquelle la Révolution française ne serait plus considérée comme source de progrès mais de violence et qu'il faudrait alors se retourner avec reconnaissance et espoir vers un prétendu retour du religieux. Dans cette optique, on comprend que sa tête de turcs soit l'historien François Furet, objet de nombreuses attaques féroces sous sa plume. (...) Bref, avec et malgré tous ses partis pris, parfois un peu outranciers, et son style un brin entortillé, voici une belle oeuvre, servie par une connaissance appréciable du sujet traité et de ses soubassements, nombreux et complexes. Elle mérite la lecture parce qu'elle est tout à fait à même de susciter ou de nourrir sa réflexion sur un des principaux défis qu'aura immanquablement à affronter le siècle nouveau."
 
     Georges CORM (né en 1940 en Egypte), historien de renommée mondiale, consultant auprès de divers organismes internationaux et professeur d'université (notamment au Liban) où il se spécialise sur la pensée arabe contemporaine et la dynamique des conflits au Moyen-Orient, est l'auteur de nombreux autres ouvrages. Ainsi, en français (car ses ouvrages en arabe sont au moins aussi nombreux), La Mue (Noël Blandin, 1989), Le nouveau désordre économique mondial (La Découverte, 1993), Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen (Geuthner, 1998), L'Europe et l'Orient : de la balkanisation à la libanisation : histoire d'une modernité inaccomplie (la Découverte, 1998, rééditions par la suite) ; Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte, 2002), Histoire du Moyen-orient : de l'Antiquité à nos jours (La Découverte, 2007), Le nouveau Gouvernement du monde : idéologies, structures, contre-pouvoirs (La Découverte, 2010)...

      Georges CORM, La question religieuse au XXIème siècle, Editions La Découverte/Poche, 2007, 216 pages. Cet ouvrage avait été publié antérieurement en 2006 aux mêmes Editions, dans la collection "Cahiers libres".
 
Complété le 12 septembre 2012
Relu le 30 juin 2019
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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 09:22
               "Pourquoi et comment, aussi intelligents et puissants que nous soyons, pouvons-nous, seuls ou collectivement, décider le pire plutôt que le meilleur". C'est ainsi que Jacques GENEREUX commence sa présentation générale de La dissociété qu'il définit comme l'un des deux types de société de "régression inhumaine", avec l'hypersociété, celle "qui réprime le désir d'être soi au profit du seul désir d'être avec, qui étouffe l'individuation et la quête d'autonomie en hypertrophiant le collectif et la contrainte sociale". La dissociété est donc celle "qui tend à amputer l'aspiration d'être avec les autres, celle qui réprime la quête de solidarité et de coopération." Le débat posé en terme philosophique est en fait surtout sociologique. C'est effectivement en sociologue que l'auteur d'ouvrages très diffusés en économie et d'essais politiques se pose cette question.

     Faisant appel à de nombreuses disciplines scientifiques, plongeant dans le débat de société le plus virulent sans doute à l'heure actuelle, au moment où l'individualisme et le néo-libéralisme semblent triompher, de cette crise du politique et du social qui traverse de nombreuses sociétés du globe, le professeur de sciences politiques critique la logique de guerre économique que le néolibéralisme précisément "tente de substituer à celle, trop sociale et trop policée, de la concurrence."
Car "la catastrophe anthropologique" qu'il décrit et qu'il dénonce provient non pas du choix d'une économie de la concurrence, opposée à une économie de type marxiste, comme il l'écrit, mais bien d'une économie qui à la fois favorise la misère sociale et mine la démocratie.
      L'auteur est convaincu que les forces de la mondialisation sont à l'oeuvre d'abord au sein des États et des gouvernements, que le personnel politique lui-même détruit ses propres pouvoirs politiques et économiques. "L'impuissance collective face aux fléaux sociaux de notre temps n'est donc pas une crise du politique, mais la victoire d'une politique, une politique délibérée de l'impuissance publique, une privatisation de l'État toujours aussi puissant qu'autrefois, mais désormais au service d'intérêts privés. Le défi réel de la démocratie n'est donc pas de replacer l'économie sous le contrôle du politique, car elle n'a jamais cessé de l'être ; il est de remettre les politiques au service du bien commun". Plus loin, dans un chapitre consacré à la guerre économique et à la guerre incivile, il écrit : "Par ailleurs, la logique de guerre économique n'engendre pas que les méfaits sociaux susceptibles de nourrir la résistance. Elle dégénère aussi en "guerre incivile" qui dresse les citoyens les uns contre les autres et défait ainsi la possibilité de concevoir une résistance collective."
     Jacques GENEREUX, recherche les causes d'une telle situation et remonte jusqu'au siècle des Lumières, à ce moment de la pensée politique, qui pour détruire les forces oppressives de la religion et de la royauté, pour émanciper tous les humains par le règne de la raison et le progrès matériel, mit en avant les "postulats originels de la modernité". Lesquels, dans le contexte d'aliénation des esprits et de soumission au pouvoir de l'Église et du Souverain, inventèrent le concept d'individu autonome. Si ces postulats pendant trois siècles ont effectivement libérés les hommes de cette emprise, au point qu'aujourd'hui ils se retrouvent "sans dieux", et "sans normes collectives qui transcendent (leurs) désirs propres", ils induisent le centrage de la vie collective sur l'individu, coupé de ses liens avec les autres. A l'inverse d'un individualisme méthodologique, l'auteur prône un "socialisme méthodologique", car le défi de nos sociétés est bien d'inventer un nouveau projet politique, un projet politique "néomoderne", qui refonde "la légitimité des normes collectives, sans restaurer l'aliénation que constituait l'ordre moral et religieux de la société traditionnelle." Afin que les individus redeviennent ce en quoi ils aspirent, à la fois être eux-mêmes et attachés aux autres.

      Pour cela, concrètement, l'auteur indique que "le seul moyen dont dispose un citoyen pour reprendre la main, (qui) est extrêmement exigeant, (est) d'adhérer aux partis politiques et d'y mener la bataille interne pour changer la ligne majoritaire". L'ultime chance du progrès humain, face à ce qu'il appelle la "résilience des responsables politiques" actuels réside  dans l'action d'une gauche unie sur un projet résolument opposé à la dissociété néolibérale et dans deux conditions : la promesse d'une révolution démocratique, qui place la mise en oeuvre des politiques sous le contrôle effectif des citoyens et une révolution du discours politique qui redonne sens au débat et à la participation politique.

     C'est un ouvrage à la fois de philosophie politique et de sociologie politique que tente l'auteur, qui s'appuie sur une très nombreuse documentation scientifique, invoquant surtout des données d'ordre anthropologique et économique, sur la longue durée. Très lu à sa sortie et encore maintenant, il constitue une véritable charge (car le style est souvent incisif vis-à-vis de l'idéologie dominante) contre le néo-libéralisme d'un auteur engagé.
 
    L'éditeur se contente (en quatrième de couverture) de reprendre ces lignes de l'auteur : "Ce livre est motivé par la conviction qu'à l'époque des risques globaux la plus imminente et la plus déterminante des catastrophes qui nous menacent est cette mutation anthropologique déjà bien avancée qui peut, en une ou deux générations à peine, transformer l'être humain en être dissocié, faire basculer les sociétés développées dans l'inhumanité, de "dissociétés" peuplées d'individus dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres. Éradiquer ce risque commande notre capacité à faire face à tous les autres... C'est pourquoi, ici, j'entends moins faire oeuvre de science politique que de conscience politique. Car la dissociété qui nous menace n'est pas un dysfonctionnement technique dont la correction appellerait l'invention de politiques inédites. Il s'agit d'une maladie sociale dégénérative qui altère les consciences en leur inculquant une culture fausse mais auto-réalisatrice". 
 
       Philippe CHANIAL (http://dissociete.fr), de la revue du MAUSS, présente de façon très favorable la parution de ce livre : " (...) Généreux suggère à la fois de démonter la fausseté de l'anthropologie implicite du néo-libéralisme et de démonter les ressorts de son emprise pratique sur nos représentations du monde, de nous-même et d'autrui. A l'évidence, ces deux aspects sont liés. Si le néolibéralisme nous parle, c'est en raison du fait qu'il est "l'enfant naturel de tous les discours politiques jumeaux dont a accouché la modernité". En ce sens, il y là moins une "révolution culturelle" qu'une "involution" de l'individualisme, de l'économisme, du déterminisme et du productivisme dominants dans les principaux courants de la pensée moderne. Si le néolibéralisme passe si aisément, c'est bien parce qu'il prolonge la conception de la nature humaine et de la société la plus commune dans la pensée occidentale. Poussant à l'extrême l'idée moderne de l'individu "rationnel", les libéraux identifient rationalité et égoïsme absolu : l'individu cherche - et calcule - toujours, uniquement et obsessionnellement son intérêt. L'entrepreneur, en quête de marché ; l'ami généreux en quête de reconnaissance ; mais aussi le délinquant, balançant les coûts et les bénéfices de son forfait, ou le RMiste, arbitrant entre la perte de sa CMU et son retour sur le marché de l'emploi. Cette anthropologie utilitariste ouvre ainsi à une singulière "histoire naturelle de l'humanité", justifiant l'état de guerre économique mondial comme une lutte inévitable entre des êtres non seulement doués pour la compétition mais naturellement prédateurs et agressifs. Elle justifie également une étroite conception de la société identifiée à un contrat d'association utilitaire entre des individus par natures dissociés et égoïstes. Des individus qui n'ont pas besoin des autres pour être eux-mêmes mais pour satisfaire leurs intérêts, mieux qu'ils ne pourraient le faire  en restant isolés. Bref, non seulement ces individus auto-suffisants pourraient exister sans lien, mais la société elle-même ne créerait aucun lien, seulement des connexions dans un réseau d'échange. Une arithmétique simple régirait ainsi la vie sociale : ou bien chacun reçoit l'exact équivalent de ce qu'il donne et c'est la seule justice - la justice comptable du donnant/donnant - ; ou bien certains reçoivent plus qu'ils ne donnent, et ceux-là, de quelque que soient les noms par lesquels on les désigne, sont des assistés, des parasites. D'où notamment cette rhétorique néolibérale du "on a rien sans rien" qui vient progressivement substituer le workfare au welfare.
La contre-anthropologie que mobilise Généreux avance sur un terrain bien connu et bien balisé par la Revue du MAUSS, dont il mobilise les travaux, comme ceux de nombreux ethnologues (Salhins, Hoccart, Polanyi), paléo-anthropologues (J Cauvin), psychologues (Damasio, Cyrulnik), éthologues (de Waal) et théoriciens de l'évolution (Pelt, Picq), il renoue ainsi avec toute une tradition intellectuelle que le matérialisme historique marxien avait enterrée et ridiculisée, avec ce projet d'un fondement indissociablement anthropologique et moral du socialisme. Projet au coeur de la "socialo-sociologie" de Marcel Mauss, mais aussi du "socialisme intégral" de Benoit Malon ou de l'anarchisme de Kropotkine, et avant eux des socialismes français dit "utopiques" (Saint-Simon et les saint-simoniens, Leroux, Fourier, Considérant, etc). Bien sûr, affirmer que l'être humain est avant tout un être de relation, voir un animal sympathique, que l'individuation suppose la socialisation, ou plutôt l'association donc la coopération, que l'être-soi et l'être-ensemble sont corrélatifs pourrait certes paraître banal ou même irénique. Mais tel n'est pas le cas. Si Généreux appuie sa morale social(iste) sur une synthèse solide de travaux scientifiques qui font légitimement autorité, il en explore, ce qui est plus neuf, toutes les implications pour démonter ces diverses fables du néolibéralisme, naturalisant tout aussi bien la violence des rapports humains que le prétendu penchant de l'homme pour l'échange marchand ou son "aspiration productiviste" (...)."
 

 

   
   La Dissociété est suivi en 2009, de Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté (Seuil) et de La grande régression l'année suivante (Seuil).
 
  Jacques GÉNÉREUX (né en 1956), économiste français, maître de conférences des Universités, engagé en politique (Parti de gauche), est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels des manuels d'économie. Il a ainsi écrit Économie politique, en trois tomes (1991, 2008) ; Introduction à l'économie (Le Seuil, 2000) ; Introduction à la politique économique (Seuil, 1993, 1999) ; Chroniques d'un autre monde, suivi du Manifeste pour l'économie humaine (Seuil, 2003) ; Nous, on peut!, Pourquoi et comment un pays peut toujours faire ce qu'il veut (Seuil, 2011).
 
 

Jacques GENEREUX, La Dissociété, Editions du Seuil, 2008, 482 pages. Il s'agit d'une nouvelle édition revue et augmentée du livre paru en 2006.
 
Complété le 18 septembre 2012. Relu le 2 mai 2019.
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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 13:17
          Sous-titré La barbarie des stades, ce livre nous plonge d'emblée dans une critique en règle du football en tant que sport organisé. Il ne s'agit pas, comme nous l'écrivent fort justement les auteurs, d'un énième ouvrage sur la merveilleuse histoire du football. S'élevant contre toute une logorrhée diffusée à longueur de journées et de journaux télévisés, Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, respectivement professeur de sociologie à Montpellier et professeur en esthétique  veulent aborder l'ensemble des aspects de "la footballisation du monde".

         Ainsi, il osent discuter de la passion du football comme opium du peuple, n'hésitant pas au passage à faire fi d'une pensée unique qui bannit tout langage marxisant. Pour eux, il n'est ni plus ni moins qu'une intoxication idéologique, qui diffuse une peste raciste et populiste, pour employer leur langage. Très abondantes notes à l'appui, ils décrivent l'emprise tentaculaire de la Fédération Internationale du Football (FIFA), internationale capitaliste de premier ordre, navigant dans la mondialisation libérale, repère de pratiques à la limite du banditisme organisé. Sans aborder certains aspects criminels, ils s'attachent à en décrire le fonctionnement "normal", celui du gardien d'un foot business envahissant et pratiquement nerf de tout le système. Passant en revue les violences dans les stades, ils en analysent la gangrène du hooliganisme et la banalité de la haine. Sur l'organisation des entraînements et des matches, ils en dénoncent la compétition biochimique intensive, et concluent d'ailleurs à la banalisation du dopage scientifique, où la législation n'intervient que mollement pour en corriger les "excès".
   
         Dans un chapitre conséquent, ils attaquent la doxa de l'empire du football, "de Le Monde au Mondial", citant nommément ces intellectuels (Edgar MORIN, Pascal BONIFACE, Max GALLO, Christian BROMBERGER et Alain EHRENBERG ont droit à de sérieux couplets...) qui participent à cette peste émotionnelle. Ils n'épargnent personne, de droite à gauche de l'échiquier politique. Parmi les thèmes abordés, on trouve aussi une dénonciation en règle du "mythe de l'ascension sociale par le football", une critique de la culture foot et du foot art. A propos du spectacle, ils y voient une mystification populiste où se déploie une fascisante beauté.
   Tout le livre est d'ailleurs dominé par cette critique du football-spectacle, dans une filiation revendiquée à l'école de Francfort (théorie critique de la société), à Erich FROMM (diversion sociale et conformisme) et à Wilhelm REICH (dont ils empruntent les thème de peste émotionnelle). "La contagion de la peste football qui se répand dans tous les milieux - y compris dans ceux qui avaient été épargnés jusque-là par les slogans débilitants de la "culture foot" et de ses produits dérivés (magazines, anthologies illustrées des champions, gadgets de supporters, etc) - est aujourd'hui un inquiétant indice de la régression culturelle généralisée. Dans le climat du populisme ambiant, avec son idéologie anti-intellectuelle et sa haine de la pensée, il n'est pas anodin que la conquête des âmes par l'opium football soit promue par certains passionnés des passions sportives comme une véritable cause nationale." On trouve dans ce livre le meilleur du pamphlet contre ce sport, la pratique actuelle de ce sport, Mais pas seulement : le lecteur qui s'attache à une étude sérieuse du football et de ses implications sociales y trouve des notes très abondante et une bibliographie fournie. N'oublions pas que ses deux auteurs côtoient le milieu même du football de très près, notamment parmi les professeurs d'éducation physique. L'aspect polémique des arguments ne doivent pas servir de repoussoir mais au contraire d'incitation à réfléchir sérieusement sur le foot : tous les incidents économiques, physiques (violence dans les stades) et de santé, souvent relatés par la presse, ne sont pas à sa périphérie. Ils font partie du coeur de son système.
    Ce qui nous permet de faire tout à fait par ailleurs des parallèles entre les jeux du football et les jeux des arènes romaines, non pas sur le plan précis du genre de spectacle, mais sur leurs fonctionnements et leurs structures sur le plan économique, social, moral...
 
   L'éditeur, au diapason du ton du livre, le présente ainsi : "Aux thuriféraires de la "religion athlétique" et du "culte de la performance", voici opposée la têtue réalité des faits. Censurées, occultées, refoulées, ces réalités, loin d'être de simples "déviations", "dénaturations" ou "dérives" comme le répètent à l'envi les idéologues sportifs, constituent au contraire la substance même du football-spectacle. Derrière le matraquage footballistique de l'espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, le chômage, l'exclusion, la précarité et l'aliénation culturelle de larges fractions de la population invitées à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n'est donc pas simplement un "jeu collectif", mais une politique d'encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l'individu dans la masse anonyme, c'est-à-dire le conformisme des automates."
 

 

 
    Jean-marie BROHM, sociologue, anthropologue et philosophe français, professeur d'éducation physique et sportive à Caen, puis professeur de sociologie à l'Université Montpellier III, fondateur et animateur du groupe Quel corps, directeur de publication de la revue Prétentaine, est l'auteur de plusieurs dizaines d'ouvrages, notamment sur la sociologie critique du sport. Il a ainsi écrit, entre autres, Sociologie politique du sport (1976, P U N, 1992) ; Le mythe olympique (Bourgois, 1981), La tyrannie sportive. Théorique critique d'un opium du peuple (Beauchesne, 2006); Anthropologie de l'étrange : Énigmes, mystères, réalités insolites (Sulliver, 2010)...
      Marc PERELMAN (né en 1953), architecte de formation, maître de conférences à l'Université de Lille 1 puis professeur à l'Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, fondateur des Éditions de la Passion, a écrit plusieurs autres ouvrages dont : Urbs ex machina, Le Corbusier (le courant froid de l'architecture)  (Les Éditions de la Passion, 1986) ; Le stade barbare. La fureur du spectacle sportif (Mille et une nuit, 1998) ; Le livre noir des JO de Pékin. Pourquoi il faut boycotter les jeux de la honte (avec Fabien OLLIER, City Editions, 2008) ; L'Ère des stades, Genèse et structure d'un espace historique (psychologie de masse et spectacle total) (Gollion, Infolio éditions, 2010)...

Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle, La barbarie des stades, Gallimard, collection folio actuel, 2006, 390 pages.
Cet ouvrage est la refonte et mise à jour des deux ouvrages parus aux Éditions de la passion, de Marc PERELMAN, Les intellectuels et le football, et de Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle.
 
Complété le 20 septembre 2012. Relu le 18 mai 2019
    
     

    
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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:08
         Contrairement à ce que peut laisser supposer le titre français au racolage à la limite du supportable qui ne rend pas justice à celui sous lequel il est paru aux Etats-Unis en 2000. L'ouvrage de Mark JUERGENSMEYER se veut une réflexion de fond sur ce que les médias appellent un peu vite les fondamentalismes ou extrémismes religieux.
L'auteur, qui a lui-même un engagement religieux non-violent, tente d'apporter une réponse sur les groupes violents qui agissent au nom de Dieu.
       
          Interrogeant les motivations et les actions de plusieurs groupes de catholiques et de protestants irlandais, de mouvements chrétiens anti-avortements soldats du Christ, d'activistes juifs d'Israël, de groupes sikhs d'Inde ou du Front islamique du salut... le sociologue de l'université San Barbara de Californie aux États-Unis prend le terrorisme religieux dans toute son ampleur et sa densité. Il ne se contente pas de décrire les justifications théologiques de tous ordres, il veut aller au coeur des motivations de ces comportements, et pas seulement des dirigeants des différentes officines, mais aussi des humbles soldats qui se disent au service de Dieu. Et qui souvent sont mus par une grande déception, après la faillite des promesses de progrès sociaux venus de tout bord, que ce soit de l'Occident en générale ou des États laïcs en particlier. L'auteur examine les motifs profonds des acteurs de cette lutte sourde entre les différentes religions et l'ensemble des forces issues des Lumières.
         Plus, il analyse les fondements mêmes du terrorisme religieux en tant que tel, dont les racines plongent dans les religions elles-mêmes, même si par ailleurs les institutions officielles clament leur désir de paix et de concorde.
Citons-le : "Le terrorisme religieux s'est extraordinairement démarqué des autres formes de violences publiques (...) (même si les méthodes sont les mêmes) et "appartient à ce que je nomme la sphère de la violence "mise en scène"". "(...) Le terrorisme religieux se caractérise par son caractère symbolique quasi exclusif et sa mise en scène particulièrement théâtrale. De plus, cet insoutenable étalage de violence se veut moralement justifié et s'accompagne d'un absolutisme à toute épreuve, fruit du dévouement total des activistes et de la portée transhistorique de leurs objectifs."
L'auteur pense que les activistes ont besoin de la religion pour justifier l'injustifiable et en retour le terrorisme est utile à la religion, car grâce à lui les organisations religieuses et leurs idées ont de nouveau leur place dans la vie publique, ce qui n'était souvent plus le cas.

     Dans son dernier chapitre, Remédier à la violence, Mark JUERGENSMEYER va jusqu'à examiner différents scénarios (cinq en tout) dans l'issue de cette lutte entre groupes activistes violents et forces étatiques, ne négligeant pas du tout le cas où précisément ces actions font réellement bouger les lignes de cette lutte entre laïcité et religion, les États et les religions changeant elles-mêmes en partie leurs comportements et leurs finalités.
Dans sa conclusion, il écrit d'ailleurs : "Si la religion sert à justifier la violence, la violence en retour, renforce la religion. L'on comprend alors comment, après des décennies de laïcité, la religion a refait son apparition sous la forme d'une idéologie de l'ordre social, et ce de la plus spectaculaire des manières : grâce à la violence. A terme, la violence s'arrêtera, mais la religion gardera sa place et continuera à être une source de spiritualité pour la vie publique et à garantir l'ordre moral. Elle ne pourra toutefois pas se passer des principes de rationalité et de justice hérités des Lumières et de la société civile. De ce fait, la violence religieuse ne cessera que lorsque les deux idéologies auront trouvé un terrain d'entente : d'un côté, atténuation de la passion religieuse ; de l'autre la reconnaissance de la religion comme base des valeurs morales et spirituelles de la société. Ce qui revient à dire que la solution au problème de la violence religieuse se trouve finalement dans une revalorisation de la religion".
     On voit toute l'influence de René GIRARD, qu'il cite d'ailleurs dans son livre, dans cette conclusion et on peut ne pas la partager. Toutefois, ce n'est pas avec les lunettes religieuses que l'auteur livre le résultat de ses travaux, mais bien avec les instruments acérés de la recherche scientifique. La dissection des motivations de ces groupes "extrémistes", qui occupent un grand chapitre (une guerre cosmique) le montre bien. La recherche de victimes à sacrifier et l'invention d'ennemis absolus constituent bien le plus clair des énergies intellectuelles qu'ils dépensent, même si en fin de compte, souvent, leurs actions ratent les vrais acteurs des événements ou des comportements dénoncés.
 
    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Assassinats aveugles, attaques terroristes, incitation à la haine et au meurtre, attentats-suicides, l'activisme religieux est aujourd'hui synonyme de guerre et de terreur. Au nom de leur Dieu, des hommes de toutes confessions - musulmans, juifs, chrétiens, hindous - ont basculé du mysticisme fervent au combat. Soldat de Dieu, chacun d'entre eux revendique, un jour, le droit de tuer.  Aveuglément. Terroristes, fanatiques, militants... Qui sont-ils vraiment? Pour la première fois, un ouvrage rassemble des témoignages exceptionnels d'activistes religieux que l'auteur a rencontré en prison, ou au cours de leur procès : militants antiavortement, milices chrétiennes américaines, islamistes impliqués dans l'attentat contre le World Trade Center de 1993, ou bouddhistes japonais liés à l'attentat au gaz du métro de Tokyo. Une enquête unique par sa densité et son champ d'investigation, pour tenter de comprendre les acteurs de ces nouvelles guerres, l'une des plus grandes menaces du XXIe siècle."
 

 

 
     Mark JUERGENSMEYER (né en 1940), chercheur et écrivain américain, enseignant à l'Université de Californie (Santa Barbara), directeur fondateur du programme mondial et d'études internationales, spécialiste de la violence religieuse a écrit également plusieurs autres ouvrages, malheureusement non traduits en Français pour l'instant : citons Buddhist Warfare (Oxford University Print, 2010) et Gandhi's Way (University Press, 2005)


Mark JUERGENSMEYER, Au nom de Dieu, ils tuent !  Chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, Editions AutrementFrontières, 2003, 239 pages. Traduction de Nedad SAVIC du livre américain Terror in the mind of God, university of California Press, Etats-Unis, 2000.
 
 
Complété le 24 novembre 2012. Relu le 26 mai 2019
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