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27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 12:55
     A mi-chemin entre la dénonciation et l'étude serrée du monothéisme comme source de violence, ce livre d'un conseiller culturel auprès d'ambassades de France, spécialisé dans les relations inter-culturelles, pose des questions inhabituelles dans une société qui considère Dieu unique comme allant de soi, dans un monde où depuis longtemps le polythéisme a pratiquement disparu, en tout cas en Occident.
    
     L'auteur compare essentiellement, après un survol de la culture antique chinoise, les modèles antiques grec et juif dans leurs contenus très différents, qui influencent encore aujourd'hui nos manières de penser. La plus grande partie de son ouvrage consiste en un parallèle constant, de nombreux aller retour entre ces deux modèles culturels, dans leur manière de penser la, les divinités, une comparaison historique qui veut éclairer non seulement leurs différences très importantes mais le contexte dans lequel ces différences se constituent. Tourné vers la compréhension de ce qu'il appelle l'extrémisme (auparavant appelé fanatisme), Jean SOLER indique l'influence de la violence idéologique dans la Bible et l'influence du modèle biblique sur l'Occident. Il développe en fait les réflexions déjà entamée dans L'invention du monothéisme qu'il situe, notamment à travers l'apparition du messianisme, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, dans le désarroi d'un clergé promettant la suprématie d'Israël, au milieu de défaites successives de l'État juif.
Souvent il montre la divergence des idées entre Grecs et Juifs, les uns promoteurs de la pensée autonome des hommes et de la démocratie, les autres établissant le règne de Dieu sur la vie des hommes et la théocratie. A travers une étude de la langue des deux peuples, et à travers les textes grecs anciens (d'Homère, de Platon, d'Aristote et d'Hérodote, entre autres) et la Bible hébraïque, il situe des origines de la violence (notamment de la violence de type holocauste) dans une manière de concevoir la divinité et ses relations avec l'homme, et plus sans doute, dans une manière de penser le monde tout court.
   
      A plusieurs reprises, tout en donnant des éléments de réflexions allant dans le sens de la dénonciation du rôle d'une fraction du peuple juif, il met en garde.
Par exemple il écrit  après avoir montré la violence idéologique de la Bible : "L'extrémisme dont je recherche les sources ne réside pas dans le monisme en lui-même, qu'il s'agisse de la monolâtrie (le culte rendu à un dieu de préférence aux autres) ; du monothéisme (la croyance qu'il n'existe et ne peut exister qu'un seule Dieu) ; ou de l'aspiration à l'unité, qui est naturelle à l'esprit humain, dans son fonctionnement courant comme dans la démarche scientifique. L'extrémisme ne réside pas davantage dans la pensée binaire en elle-même. Celle-ci structure l'appréhension du monde commune à toutes les cultures. L'exemple de la Grèce et de la Chine de l'Antiquité montre que si l'on tient les contraires pour complémentaires, soit qu'ils dépendent l'un de l'autre dans l'espace, comme le haut et le bas, soit qu'ils alternent dans le temps, comme le jour et la nuit, on est porté à rejeter les positions extrêmes et à valoriser la "mesure", conçue comme un heureux "mélange", un "milieu", une synthèse de ce qu'il peut y avoir de bon dans l'un et l'autre des contraires. L'extrémisme, me semble t-il, trouve sa source principale - je ne dis pas la seule (...) dans l'ancrage du monisme sur la pensée binaire, dans la greffe du Un sur le Deux que j'appellerai (...) le monobinarisme. Cette tournure d'esprit, cette mentalité, cette option nationale propre aux hommes de la Bible, consiste à soutenir que, de deux contraires concernant la vie du groupe, l'un est positif, l'autre négatif, et que le positif doit éliminer le négatif, pour rester seul au pôle du Vrai et du Bien. Dans cette optique, il ne suffit pas d'avoir un seul dieu : il faut détruire les dieux des autres ; ni de former un peuple uni autour d'une doctrine unique : il faut supprimer les opposants et les dissidents. (...) La violence apparaît comme consubstantielle à cette idéologie."
   A l'heure où malgré les progrès fulgurants de la connaissance scientifique et technique, où les fondamentalismes relèvent la tête, à coups souvent de violences armées, à l'heure des clameurs répétitives de valeurs soit-disant morales, notamment en Amérique, l'auteur veut mettre le doigt (très chaud!) sur un certain antisémitisme rampant, précisément selon lui induit par le comportement de groupes qui se réclament d'une vision "pure" d'Israël. Pour celui qui étudie la relation entre conflit et religion, ce livre - même s'il n'emporte pas l'adhésion - apporte de multiples pistes de réflexions. Il a le mérite notamment de ne pas faire de concessions à une certaine ambiance intellectuelle.
 
 
   L'éditeur présente le livre de la manière suivante : "Il y a violence et violence, Jean SOLER s'attache à étudier ici la violence qui est pratiquée pour des raisons religieuses. Dans le prolongement de sa trilogie Aux origines du Dieu unique, il soutient que l'extrémisme qui se traduit sous nos yeux par des massacres collectifs n'est pas la dérive accidentelle que peut subir, passagèrement, n'importe quelle religion, c'est une tendance inhérente aux trois religions monothéistes, qui trouve sa source dans l'idéologie biblique. Pour nous en convaincre, l'auteur confronte le monde de la Bible à deux civilisations polythéistes qui se sont formées à la même époque, la civilisation grecque et la civilisation chinoise. Ni l'une ni l'autre n'a justifié l'usage de la violence au nom d'un dieu et elles n'ont pas connu de guerres de religion. Jean SOLER s'est attardé sur la civilisation grecque parce que notre propre civilisation est née au confluent de la Grèce et d'Israël. C'est ainsi que ce livre comporte dans sa partie centrale un Parallèle entre Athènes et Jérusalem. L'auteur examine ensuite l'influence qu'a eue le modèle biblique, avec sa propension à l'extrémisme, sur l'Occident devenu chrétien, et sur les terres musulmanes. Il décèle cette influence jusque dans des doctrines qui n'ont rien, en apparence, de religieux, comme le marxisme et l'hitlérisme. Il nous fait faire par ce biais un parcours de la pensée humaine de l'Antiquité à nos jours."
   
    Le blog littéraire de Robert F livre cette critique : "... Jean Soler est un excellent connaisseur des religions du Livre, tout comme des textes sacrés eux-mêmes. Les citations ne lui font jamais défaut à l'appui des idées qu'il avance. Quant à sa thèse d'ensemble, elle est assez simple : les religions monothéistes, parce qu'elles reposent sur une opposition des contraires (le Bien, le Mal, par exemple ; ou le peuple élu, les autres peuples) dont l'un doit triompher de l'autre, sont nécessairement des facteurs de violence extrême. C'est ce que l'auteur appelle d'un néologisme curieux (et plutôt malsonnant à mon avis) : le monobinarisme. A l'inverse, les civilisations où coexistent plusieurs dieux, plusieurs croyances, plusieurs principes susceptibles de se marier entre eux car interdépendants (exemple bien connu du Yin et du Yang), sont pas essence beaucoup plus pacifiques. Évidemment, l'auteur n'a pas beaucoup de mal à citer des passages de la Bible où il est question d'exterminer - sans laisser de prisonniers, sans faire grâce à quiconque - tout ce qui n'est pas le peuple élu. Il rappelle au passage que le devenir tout entier du peuple d'Israël repose sur une trahison : celle de Jacob qui a usurpé à son frère le droit d'aînesse. Au passage, et c'est plus étonnant, Jean Soler souligne que le monothéisme de la Bible n'est pas, en tout cas au début, un véritable monothéisme ; il est bien dit en effet que l'on ne doit adorer qu'un seul dieu, pas que ce dieu est le seul à exister. Yahvé, dieu des Juifs, doit seulement avoir l'exclusivité du culte de son peuple. Pour moi, ce constat s'accorderait assez bien avec l'idée d'une invention du monothéisme par les Égyptiens : Akhénaton a éliminé les anciens dieux pour n'en reconnaître qu'un seul, et cela s'est fait très vite. Ce n'est pas la thèse de Jacques Attali, bien sur, car cela ne sert pas sa cause. Mais peut-être les Hébreux se sont-ils contentés, de loin et pour des raisons politiques : il s'agissait en effet de démarquer le peuple d'Israël des autres peuples, pour assurer son existence et l'ancrer dans l'Histoire
De là à dire que les peuples polythéistes ont mené leurs guerres avec davantage de douceur... Je ne suivrais pas tout à fait Jean Soler sur ce terrain. Il suffit de penser à l'extraordinaire cruauté de certains Empereurs chinois ou de certains shoguns pour se dire que la même violence peut venir d'ailleurs que du monothéisme. Sous l'angle historique, la démonstration, toute passionnante qu'elle soit, n'est donc pas entièrement convaincante ; elle le serait davantage en termes de raisonnement pur : il est certain que l'existence de plusieurs divinités, éventuellement en délicatesse entre elles, et de toute manière assez anthropomorphe, constitue un puissant facteur de relativisme et permet plus difficilement à l'homme de se croire investi d'une mission divine consistant, par exemple, à exterminer ses semblables. Mais j'ai trouvé intéressant, quoique pas vraiment novateur, le chapitre où Jean Soler souligne que tant Hitler que Staline se comportaient en fait dans leurs proclamations et dans leurs comportements dictatoriaux comme des chefs théocratiques. Tous deux ont été séminaristes, c'est connu, mais il est bon de le rappeler en soulignant que ce n'est pas réellement un hasard. Et combien, Jean Soler a raison de conclure en constatant qu'à une époque où les plus récentes découvertes scientifiques montrent l'importance du temps, du hasard et de l'incertitude dans le fonctionnement du monde matériel, le "retour du religieux"" (entendons pas là, bien sûr, la religiosité fanatique) ne devrait pas pouvoir trouver la moindre place."(http://lebloglitterairederobertf.blogspot.fr)
 

 

 
    Jean SOLER, historien et philosophe français des monothéismes, et aussi conseiller culturel à plusieurs reprises dans des ministères, est l'auteur de plusieurs autres ouvrages : Sémiotique de la nourriture dans la Bible (Annales, 1973), Aux origines du Dieu unique, en trois volumes (L'invention du monothéisme, 2002 ; La loi de Moïse, 2003 ; Vie et mort dans la Bible, 2004, aux Éditions Fallois), Qui est Dieu? (Fallois, 2012).

Jean SOLER, La violence monothéiste, Editions de Fallois, 2008, 469 pages.
 
Complété le 25 septembre 2012. Relu le 25 avril 2019
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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 12:27
        Sur la dynamique de la mondialisation, Zaki LAIDI, donne ici un ouvrage descriptif d'une ampleur importante qui permet de comprendre ou au moins de cerner différents aspects majeurs de celle-ci. Se défendant constamment de lieux communs sur cette dynamique, qu'ils soient véhiculés par les médias ou par des forces politiques, le politologue français, ancien conseiller de Pascal LAMY (avant que ce dernier devienne directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce), et un des spécialistes les plus reconnus en matière de relations internationales, s'efforce de montrer à travers de denses chapitres très référencés, les évolutions actuelles de la souveraineté.
       Le monde tel que nous connaissons n'est plus celui inspiré par Jean BODIN, mais marquerait plutôt le retour de la pensée de Carl SCHMITT, en ce que, face à l'intensification des échanges, les relations interétatiques ne forment plus sa trame, mais gardent une tendance à toujours vouloir redéfinir, rétablir une distinction identitaire entre amis et ennemis. L'auteur insiste beaucoup, au risque de se voir taxé de nationalisme méthodologique, sur le fait que les dynamiques économiques elles-mêmes, s'appuient encore très largement sur les États. S'il existe une redistribution de la souveraineté vers le marché, c'est de l'intérieur des États que s'effectue cette globalisation, dont les États restent les garants. S'il existe une dépossession réelle du pouvoir d'État sous de multiples formes, c'est de l'intérieur des appareils étatiques que se forment les nouvelles normes planétaires.
     Pour Zaki LAIDI, le monde est tiraillé, partagé, en conflit, entre deux façons de mener et de concevoir la mondialisation, celle de l'Europe optant pour une gouvernance, et celle des États-Unis préférant un souverainisme.
Le livre, écrit avant la fin de l'ère BUSH dans la politique américaine, encore sous le coup d'importants remaniements provoqués par les attentats du 11 septembre 2001, aurait sans doute une nouvelle tournure aujourd'hui, même s'il n'a pas encore beaucoup vieilli.
Tous les éléments structurels décrits de la mondialisation sont bien encore à l'oeuvre et c'est pourquoi sa lecture soutenue demeure très utile. Que ce soit sur les abandons qui continuent des États des biens ou des services publics, sur l'entrée des États comme acteurs à part entière des marchés, et non plus seulement comme arbitres, au danger de ne plus pouvoir l'être, sur la réapparition des enjeux sociaux, économiques et politiques de la propriété (que l'on croyait (pour certains sans doute) éteints avec l'échec des expériences dites socialistes), sur les différentes composantes de l'altermondialisme, sur la montée de nouvelles normes planétaires (juridiques commerciales, environnementales, sanitaires, des droits de l'homme...), sur la persistance des clivages Nord/Sud, sur la disparition de l'importance économique des classes moyennes, beaucoup d'informations méritent d'être encore utilisées.
   
       Dans sa conclusion, Zaki LAIDI écrit que les jeux de la mondialisation sont encore largement ouverts. "Le fait social important de cette nouvelle mondialisation par rapport à ce que fut celle du XIXe siècle, tient au fait que ses indiscutables gagnants - les pays riches - n'ont jamais été aussi peu sûrs de s'approprier les fruits de cette richesse ou de pleinement maîtriser les conséquences identitaires de cette nouvelle donne." "La hiérarchie sociale mondiale rapportée à des espaces nationaux restera déterminée, aujourd'hui comme demain, par cinq facteurs essentiels : la morphologie historique des sociétés, leur degré de cohérence, leurs institutions, leur éducation, enfin la structure du système mondial garanti par les États".
    Favorable à l'approche européenne actuelle de la gouvernance tout en en pointant les faiblesses, très influencé par les thèses de Karl POLANYI (La grande transformation, 1977), d'inspiration plutôt socio-libérale (ce qui ne manque pas d'être critiqué par de nombreux acteurs les plus à gauche de l'altermondialisme), ce livre constitue un bon point de départ de l'étude de la mondialisation dans ses aspects récents, malgré sans doute une certaine pusillanimité sociale.
 
    L'éditeur présente cet ouvrage de la manière suivante : "Parce qu'il repose sur une dynamique de forces qui ne sont pas cohérentes entre elles, le changement social mondial est désormais vécu comme un processus qui déracine sans orienter, qui déchire sans reconstruire, qui prescrit sans rassurer. L'incertitude radicale qu'il engendre explique pour une large part son caractère anxiogène : les pays riches s'inquiètent de plus en plus de la concurrence des pays à bas salaires tandis que les damnés de la terre pensent y voir la programmation d'un nouveau déclassement. Au sein de chaque nation, l'écart qui ne cesse de se creuser entre gagnants et perdants du jeu social exacerbe ces peurs en miroir. La perturbation est à son comble. Ce livre se propose d'observer et d'interpréter ce vaste changement social que, faut de mieux, on appelle la mondialisation."
 
   Zaki LAÏDI, politologue français, directeur de recherche au Centre d'études européens de l'Institut d'études politiques de Paris, fondateur du site Telos, qui publie quotidiennement des articles courts émanant d'universitaires et s'exprimant sur la plupart des grands sujets d'actualité, engagé  dans le débat public (inspirateur de la "troisième gauche verte" lancée par Daniel COHN-BENDIT en 1999), est également l'auteur de nombreux autres ouvrages : Les contraintes d'une rivalité. Les Superpuissances et l'Afrique, 1980-1995 (La Découverte, 1986), L'expansion de la puissance japonaise (Complexe, 1992), Un monde privé de sens (Fayard, 1994, 1996), Malaise dans la mondialisation (Textuel, 1997), La tyrannie de l'urgence (Montréal, Fides, 1999), Sortir du pessimiste social. Essai sur l'identité de la gauche (avec Gérard GRUNBERG, Hachette Littératures/Presses de Science Po, 2007), La norme sans la force. L'énigme de la puissance européenne (Presses de Sciences Po, 2005), Le Monde selon Obama (Stock, 2010)....

Zaiki LAIDI, La grande perturbation, Flammarion, collection Champs, 2004, 473 pages
 
Complété le 5 Mars 2013. Relu le 21 avril 2019
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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 16:40
        Rarement, nous avons dans les mains un ouvrage aussi virulent contre les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) et la foi.
       
      Dans notre époque médiatisée de la "position moyenne" et du semblant d'évitement du conflit, le livre de Jean-Paul GOUTEUX, entomologiste médical à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) de Yaoundé, au Cameroun, déjà auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le génocide perpétré au Rwanda, peut sonner comme une mise en garde contre le danger de croire. De croire en quoi? Aux anges, à la transformation du vin en sang et du pain en chair, en un Dieu unique vengeur, terrifiant, promettant la vie éternelle à condition de souffrir éternellement sur cette terre...
      Il fallait toute la rage d'un médecin qui a assisté aux massacres des chrétiens et des musulmans dans ce pays d'Afrique pour en finir avec ce que l'auteur appelle l'inexcusable idée de Dieu. Loin d'être un texte épidermique, c'est avec toute la force d'une argumentation scientifique qu'il veut faire comprendre la véritable essence des religions, qui ne se révèlent pas mieux que lorsqu'elles sont en situation de pouvoir dominant. Alors, se déchaînent contre les mécréants, les athées, les incroyants, bûchers, tortures, massacres collectifs.
   Indiquant les alliances objectives entre les dirigeants d'Etats religieux et les membres des institutions en faible position de pouvoir dans un Occident laïcisé à défaut d'être réellement laïc, il montre l'imposture de l'existence d'un Dieu miséricordieux et bon, au nom duquel on entreprend un nombre incalculables de crimes contre l'humanité. Non seulement, il pense qu'il s'agit de la même idéologie néfaste dans les époques et les lieux où la religion est maîtresse, et dans ceux où elle est en perte de vitesse, mais il ne veut pas faire de distinction entre les imams, les curés, les rabbins et leurs fidèles quant à l'emprisonnement dans lesquels ils veulent tous enfermer tous et s'enfermer eux-mêmes. Combattant toute notion de morale issue d'une transcendance divine, Jean-Paul GOUTEUX prône au contraire une morale basée sur l'esprit scientifique, sur ce que nous savons réellement, et non pas sur des spéculations hasardeuses, chimériques et  de plus orientées pour le bonheur des puissants et des exploiteurs.
   Dénonçant le rôle des prêtres dans le génocide de 1994 au Rwanda comme l'esclavage et l'islamisation forcée au Soudan, l'auteur d'Un génocide sans importance (Tahin Party, 2001), entend donc élargir son propos quant à la responsabilité de la foi même dans les massacres collectifs. Il estime, reprenant les termes de Jean-marie GUYAU (Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Félix Alcan, 1885), que le combat contre la religion est loin d'être gagné (il donne beaucoup d'exemples récents, des positions de Claude ALÈGRE à l'activisme de Madame BOUTIN) : "Croire, vouloir fonder une vérité artificielle, une vérité d'apparence, c'est en même temps se fermer à la réalité objective qu'on repousse d'avance sans la connaître". Nous sommes tous, selon lui, imbibé "d'islamo-judéo-christianisme", ce qui nous empêche souvent de voir clair dans la marche de l'humanité.
   Des annexes veulent en finir avec la prétendue historicité de la Bible, la prétendue scientificité du Coran, ainsi qu'avec l'ethnisme hutsu-tutsi.
 
    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Le monde de la foi est un monde sans respect d'autrui. Un monde de frayeur, de soumission et de guerre. La foi encourage tous les dénis de sens, les mensonges, la suprématie de l'ineptie. Le masque de l'amour dont se parent les croyants cache en vérité sa terrible absence : ce qu'ils aiment est une idée abstraite, irréelle, et non pas les humains. l'humanité n'est pas une et indivisible pour les croyants : elle est composée d'une part de ceux qui croient en Dieu, dignes de leur attention complice, et d'autre part des infidèles, des mécréants, des athées. Ceux-là, il faut les haïr, les mépriser, au moins les bâillonner. Dans cette "logique", un incroyant, ou même un "mal croyant" est une ennemi. Quand les religions sont dans un rapport de force favorable, elles n'hésitent pas à tuer au nom de la foi. Tout cela "en vertu" d'une entité factice, d'un être inexistant : Dieu. Si les humains croyaient moins, ils s'entretueraient moins. la croyance rend absurde et aveugle. Aveugles à la réalité des persécutions, des meurtres et des massacres, "Dieu est bon" assènent les trois monothéismes... Pourtant, partout règnent le malheur et la désolation, quoiqu'en disent les émissaires zélés, les théologiens et les ministres des cultes sinistres. Les trois religions étudiées par Jean-Paul Gouteux ont fait la preuve historique de leur inefficacité à promouvoir la paix et le bonheur de l'humanité. Quand elles participaient au pouvoir, elles étaient toujours, au mieux, les gardiennes du statu quo et de l'immobilisme social, et au pire, des agents de la régression intellectuelle et d'une oppression politique effroyable. La morale religieuse a trop longtemps été un moyen d'exploiter socialement et politiquement les peuples. N'est-il pas urgent de concevoir et promouvoir enfin une morale humaine, décidée au sein d'une humanité n'ayant plus de compte à rendre à une transcendance illusoire, plutôt que de persévérer dans la croyance obtuse en un au-delà chimérique? Il est temps que l'humanité entre enfin dans l'âge de raison."
 

 

   
  Jean-Paul GOUTEUX (1948-2006) a écrit d'autres ouvrages comme Un génocide secret d'Etat : la France et le Rwanda (1990-1997) (Editions sociales, 1998) ; La foi : une histoire culturelle du mal : en danger de croire (L'Harmattan, 1998) : "Le Monde", un contre-pouvoir? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais (L'Esprit frappeur, 1999) ; Un génocide sans importance : la Françafrique au Rwanda (Editions Tahin party, 2001) ; La nuit rwandaise : l'implication française dans le dernier génocide du siècle (L'Esprit frappeur, 2002). Il fut l'un des fondateurs de la revue Pour le pouvoir international des conseils ouvriers (1972-1974) et écrivait régulièrement dans des journaux engagés à gauche (initiative républicaine, Charlie Hebdo, Politis) et à l'extrême gauche (Rouge)...

Jean-Paul GOUTEUX, Apologie du blasphème, En danger de croire, Préface de Marc SILBERSTEIN, Éditions Syllepse, 2006, 234 pages.
Une seconde édition de ce livre, avec une postface de Marc JARRY et Marc ARTZROUNI, En hommage à Jean-Paul GOUTEUX : la randonnée d'un biologiste au pays des mathématiques, est parue en 2011 aux Editions Matériologiques, sous le titre La religion contre l'humanité : Apologie du blasphème.
 
 
  Complété le 12 octobre 2012. Relu le 30 mars 2019
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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 09:51
       Robert MUCHEMBLED, professeur à l'université de Paris-Nord, auteur déjà d'une vingtaine d'ouvrage d'histoire, et qui a consacré de nombreuses années à l'étude des archives du Comté d'Artois, écrit là une histoire de la violence qui remet beaucoup d'idées en place. Dans la lignée de Norbert ELIAS et de ses études sur la civilisation des moeurs, l'auteur dresse une fresque historique de 1300 à 2000, qui permet de situer la réalité de la violence, loin du tapage médiatique de certaines organes de presse passablement orientés.
  "Du XIII au XXIème siècle, la violence physique et la brutalité des rapports humains suivent une trajectoire déclinante dans toute l'Europe de l'Ouest. La courbe des homicides répertoriés dans les archives judiciaires en témoigne. Au très haut niveau initial observé voici 700 ans succède une première baisse, de moitié environ, vers 1600-1650, suivie d'un effondrement spectaculaire : le nombre de cas est divisé par dix en 3 siècles, jusqu'aux années 1960, tandis que les décennies suivantes connaissent une relative mais nette remontée." commence Robert MUCHEMBLED dans son Introduction. Explication de cet état de fait, selon l'auteur qui s'appuie sur "la plupart des chercheurs actuels" : l'émergence "sur le Vieux Continent d'un puissant modèle de gestion de la brutalité masculine, juvénile en particulier."
        
       Pour l'auteur, "la principale rupture se situe vers 1650, lorsque s'affirme dans toute l'Europe meurtrie par d'interminables guerres une intense dévaluation de la vue du sang. A partir de ce moment, la "fabrique" occidentale refaçonne les comportements individuels volontiers brutaux, en particulier chez les jeunes, par un système de normes et de règles de politesse qui dévalorise les affrontements en armes, les codes de vengeance personnelle, la rudesse des rapports hiérarchiques et la dureté des relations entre sexes ou classes d'âge. Il en résulte au fil des siècles une véritable transformation de la sensibilité collective face à l'homicide, qui aboutit finalement à en faire un puissant tabou au cours de l'époque industrielle."
  Commençant par le traditionnel essai de définition de la violence, en faisant appel à des éléments psychanalytiques et sociologiques, Robert MUCHEMBLED insiste beaucoup sur l'évolution du regard porté sur elle par la population en général et par les autorités en particulier. Il détaille ensuite le spectaculaire déclin de la violence depuis 7 siècles, et en décrivant la paix urbaine à la fin du Moyen Âge, en montrant les facettes du duel nobiliaire et des révoltes populaires, il nous fait comprendre comment on en arrive à une violence apprivoisée. Notamment grâce au développement d'une littérature abondante et très diffusée propageant des frissons mortels à travers des récits noirs ou d'aventures, on assiste à une fantasmatisation de la violence, comme dérivatif mental ou par effet de catharsis.

   Dans un dernier chapitre sur les bandes des jeunes actives depuis les années 1960, l'historien relativise leur importance : "Les récentes augmentations enregistrées en matière d'homicide et d'agressions physiques ne sont peut-être que des fluctuations conjoncturelles sur une courbe qui demeure très basse dans le long terme". A diverses reprises d'ailleurs, l'auteur montre bien les différences notables du niveau de violence entre l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord, le Japon et les autres régions du monde. Dans son explication à ce phénomène l'auteur met en relief le fait qu'en très peu de temps, la civilisation européenne s'est trouvée libérée des traditionnels conflits armés : "une mutation feutrée mais décisive du rapport à la loi ancienne de la force (...) se traduit par un bouleversement des équilibres entre les classes d'âge et les sexes." Dans de longs passages sur la violence juvénile, l'auteur indique que dans les longues périodes de développement démographique, on assiste plus à des montées de "sourds mécontentements générationnels" que dans les périodes de grands troubles ou de guerres. Que ce soit dans les années 1960 ou 2000, "les bandes offrent aux jeunes une socialisation par les pairs qui se substitue à une éducation par les pères devenue insuffisante, défaillante ou maladroite."

       Dans sa conclusion, Robert MUCHEMBLED pose quand même la question : "Sommes-nous arrivés à un tournant? Notre civilisation globalement apaisée, riche et hédoniste saura t-elle sublimer davantage les pulsions juvéniles brutales, qu'elle continuait à entretenir voici peu en les réservant aux confrontations guerrières, pour éviter qu'elles ne saturent les marges déshéritées des grandes métropoles ou les stades et ne produisent des explosions en chaîne? Sans en dire les termes, l'auteur fait bien sentir les limites d'un contrôle social lorsque les injustices généralisées se propagent, notamment chez les populations les plus jeunes.
 
    Notons qu'une abondante bibliographie et des notes très détaillées en bas de page permettent à tout chercheur ou tout étudiant de poursuivre et d'approfondir cette réflexion.
 
  L'éditeur présente le livre de la manière suivante : "L'actualité place sans cesse la violence sur le devant de la scène. Thème important pour les sociologues et les politiques, elle est aussi un objet d'histoire. A rebours du sentiment dominant, Robert Muchembled montre que la brutalité et l'homicide connaissent une baisse constante depuis le XVIIIe siècle. La théorie d'une "civilisation des moeurs", d'un apprivoisement voire d'une sublimation progressive de la violence parait donc fondée. Comment expliquer cette incontestable régression de l'agressivité? Quels mécanismes l'Europe a-t-elle réussit à mettre en oeuvre pour juguler la violence? Un contrôle social de plus en plus étroit des adolescents mâles et célibataires, doublé d'une éducation coercitive des mêmes classes d'âge fournissent les éléments centraux de l'explication. Progressivement, la violence masculine disparaît de l'espace public pour se concentrer dans la sphère domestique, tandis qu'une vaste littérature populaire, ancêtre des médias de masse actuels, se voit chargée d'un rôle catharsique : ce sont les duels des Trois Mousquetaires ou de Pardaillan, mais aussi, dans le genre policier inventé au XIXe siècle, les crimes extraordinaires de Fantômas qui ont désormais à charge de traduire les pulsions violentes. Les premières années du XXIe siècle semblent toutefois inaugurer une vigoureuse résurgence de la violence, notamment de la part des "jeunes de banlieues". L'homme redeviendrait-il un loup pour l'homme?"
 
      Nathalie SZCZECH (site www.nonfiction.fr), en octobre 2008, salue cet ouvrage : "Après bientôt quatre décennies de recherches historiques consacrées à la violence, Robert Muchembled ose prendre du recul, croiser des données régionales avec les résultats rassemblés par d'autres historiens européens et confronter ses hypothèses à celles de spécialistes en sciences humaines pour proposer, sur ce thème des plus complexes, un regard largement diachronique et comparatiste. Considérant la violence criminelle à la lumière des archives judiciaires, l'historien constate que depuis le XVIIIe siècle, les rapports humains apparaissent progressivement moins brutaux : émerge et s'installe dans l'Europe moderne puis contemporaine, un modèle de gestion de la violence qui parvient progressivement à canaliser les pulsions agressives individuelles. (...) Confronté, comme tous les spécialistes de la violence, au problème de sa définition, Robert Muchembled choisit de consacrer un premier chapitre à l'examen de cette notion complexe et de faire rapidement le point sur la question de ses origines et de ses modalités. Partant d'une présentation minimale fondée sur l'étymologie, l'auteur choisit de retenir une définition légale de la violence et de concentrer son regard sur les violences criminelles. (...) Il faut saluer l'audace de Robert Muchambled qui propose sur le sujet si glissant de la violence, une synthèse qui embrasse largement l'Europe moderne et contemporaine. Fort de ses recherches personnelles sur les archives de l'Artois - qui lui sert de laboratoire -, l'historien s'appuie, pour élargir son propos, sur une fine connaissance de la littérature secondaire spécialisée la plus récente. Son ouvrage est ainsi riche d'exemples variés et évocateurs. De ce fourmillement de cas se dégage la classique idée d'un déclin progressif de la violence que l'auteur soutient avec force. C'est néanmoins la conviction d'un lien entre les actes de violence et la situation sociale des jeunes gens qui en sont les auteurs, qui anime de manière neuve toute la réflexion de l'historien. Plaidant pour une analyse culturelle du phénomène de violence, c'est moins une étude politique ou sociale, qu'un regard porté sur les mutations des imaginaires - figures de la virilité, code d'honneur, construction du lien intergénérationnel - qui permettrait de comprendre les modalité et transformations de la violence criminelle dans les sociétés d'Europe occidentale. Essai de synthèse, l'ouvrage n'hésite pas à prendre de la hauteur et à multiplier les hypothèses stimulantes et les larges comparaisons. Peut-être souffrirait-il en contrepartie de la loi du genre : largement ouvert chronologiquement, il traite néanmoins rapidement la période contemporaine. Riche de propositions, il n'a pas toujours un espace suffisant pour les développer toutes, pour préciser l'appareil théorique ou laisser plus longuement parler les sources. Indispensable à l'approche historique du phénomène de la violence, le travail de Robert Muchembled invite de manière très stimulante à poursuivre, à son propos, les recherches sur le terrain du culture."
 

 

 
  Robert MUCHEMBLED (né en 1944), historien français spécialiste de l'Époque moderne, oriente ses recherches sur l'histoire sociale, l'anthropologie du pouvoir, la criminalité et la vie matérielle entre 1400 et 1789. il s'est beaucoup intéressé au phénomène de la sorcellerie, ou plutôt de sa répression.  Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont : Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siècles) (Flammarion, 1978, réédité en 1991) ; Sorcières, justice et société aux XVI-XVIIe siècles (imago, 1987) ; L'invention de l'homme moderne. Sensibilités, moeurs et comportements collectifs sous l'Ancien Régime (Fayard, 1988, réédition Hachette, 1994) ; le Temps des supplices. De l'obéissance sous les rois absolus, XVe-XVIIIe siècles (Armand Colin, 1992; réédition Press Pocket, 2001) ; La société policée. Politique et politesse en France du XVe au XXe siècle (Seuil, 1998) ; L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours (Seuil, 2005) ; Les Ripoux des Lumières, Corruption policière et Révolution (Seuil, 2011)...
 


Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence, De la fin du Moyen Âge à nos jours,  Éditions du Seuil, collection L'univers historique, 2008, 500 pages.

Complété le 5 octobre 2012.  Relu le 16 avril 2019.
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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 13:38
              La sélection naturelle et la naissance de la civilisation sont les sujets de ce livre du déjà prolifique spécialiste de Darwin, Patrick TORT, qui a déjà à son actif la coordination d'un important dictionnaire sur l'oeuvre de Charles DARWIN et la rédaction d'une bonne vingtaine de livres, sans compter la fondation d'un Institut, Charles Darwin International. A notre époque où l'évolution est une notion presque galvaudée et encore mal comprise, même parmi les étudiants et les professeurs de sciences naturelles, ce livre répond à de nombreuses questions sur le contenu réel des écrits de Darwin. Ainsi, après L'origine des espèces, La filiation de l'Homme, est beaucoup moins connu.
           Tableaux clairs et érudition fluide sont bien là pour aborder le "vrai" darwinisme, à l'opposé d'un darwinisme social, caution de toutes les dérives racistes et justifications coloniales ou néo-coloniales. C'est l'occasion de montrer un Darwin anti-esclavagiste, anti-raciste et progressiste, peut-être pour certains de manière un peu trop appuyée, qui pourrait faire penser que le génial penseur était vraiment à l'abri d'une ambiance passablement raciste de l'intelligentsia britannique... André PICHOT, par exemple, est beaucoup moins "charitable" envers Charles DARWIN que Patrick TORT. Pour lui, "Darwin n'était ni plus ni moins raciste, sexiste ou partisan de l'esclavage, que ses contemporains" (Aux origines des théories racistes. De la Bible à Darwin, Flammarion). Ce que l'histoire personnelle du penseur de l'évolution ne corrobore pas forcément, ayant eu du mal à rentrer précisément dans le circuit universitaire "normal" et s'efforçant de ne pas participer aux discours intellectuels justifiant l'impérialisme, contrairement d'ailleurs à son entourage immédiat.

          Revenons sur la réception de l'oeuvre de Darwin dans les milieux "intellectuels". Alors que L'origine des espèces s'arrête avant l'homme, c'est dans La filiation de l'Homme qu'il aborde de front la destinée de l'humanité, après bien des hésitations dues entre autres au climat d'hystérie religieuse agitée en arrière-garde par toute une partie de l'establishment. Il fallait, avant d'aborder le contenu de ce dernier ouvrage, pense Patrick TORT, faire un retour sur le véritable sens de la sélection naturelle, de façon à bien comprendre cette filiation Animal/Humain. Le spécialiste de l'évolution s'attarde longuement sur le couple Infériorité/Supériorité, ce qui permet de bien saisir le véritable avantage de la faiblesse physique de l'homme, facteur du développement de sa sociabilité.

     A partir de La filiation de l'homme de Charles Darwin, l'historien et théoricien des sciences développe ce qu'il appelle l'effet réversif de l'évolution.
"Si importante qu'ait été, et soit encore, la lutte pour l'existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l'homme, il y a d'autres facteurs plus importants", écrit Charles DARWIN. "Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l'habitude, aux capacités de raisonnement, à l'instruction, etc, que grâce à la sélection naturelle ; et ce, bien que l'on puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral".  De cette "phrase capitale" Patrick TORT tente d'expliquer le dynamisme (il utilise l'analogie de l'anneau de Moebius) qui va des luttes pour l'existence, de la sélection naturelle, aux instincts sociaux, au sens moral et à la civilisation. Dans son chapitre sur l'origine de la morale, l'auteur livre une histoire naturelle de la liberté.
           "Conscient de l'insuffisance ou de l'inadéquation du trop fréquent recours à l'expédient du "saut" ou du "bond qualitatif", j'ai été conduit plusieurs fois, sur la question classique du rapport nature/culture, à affirmer ailleurs que le concept d'effet réversif de l'évolution rend possible le matérialisme. Cela paraît impliquer qu'avant sa formulation et son explicitation comme concept structurant la compréhension du continuum nature/civilisation chez Darwin, le matérialisme était incomplet. Et cela l'implique en effet. La civilisation repose en grande partie sur l'édification de la morale et la question du rapport entre matérialisme et morale est (...) restée en suspend dans la philosophie".  
     Dans un dernier petit chapitre, Patrick TORT questionne d'ailleurs la tendance "à vouloir transformer le darwinisme en philosophie", alors qu'il s'agit bien là d'une entreprise scientifique pour expliquer le monde. Il aurait pu ajouter que Charles DARWIN n'a jamais voulu entreprendre une étude sociologique...
     
        Une bibliographie fournie et d'abondantes notes en bas de page peuvent guider tout lecteur dans la poursuite de l'étude du darwinisme dans toutes ses implications. Il est fortement conseiller de prendre connaissance, pour tout approfondissement de la question - car L'effet Darwin se lit surtout comme un ouvrage qui se veut de bonne vulgarisation - de cette oeuvre qu'est La Filiation de l'Homme.
      Au moment du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin en 2009, une polémique relança le fameux débat du darwinisme social, débat (conflit) intellectuel qui se doubla d'un conflit éditorial....
 
     L'éditeur présente le livre de la façon suivante (en quatrième de couverture) : "une interprétation expéditive du darwinisme a fait trop souvent de la "survie du plus apte" l'argument des manifestations ordinaires de la loi du plus fort : élitisme social, domination de race, de classe ou de sexe, esclavagisme, élimination des faibles. Patrick TORT, spécialiste de l'oeuvre de Darwin, montre qu'en réalité la civilisation, né de la sélection naturelle des instincts sociaux et de l'intelligence, promeut au contraire la protection des faibles à travers l'émergence - elle-même sélectionnée - des sentiments affectifs, du droit et de la morale. Pour emblème de cet "effet réversif" de l'évolution, l'auteur choisit la bande de Möbius, dont la face unique résulte d'un retournement continu. Un essai pour en finir avec la tentation toujours présente d'utiliser Darwin pour justifier l'injustifiable."
     
      Philippe SOLAL, dans un article sur son blog (www.miranda-ejournal.eu) de mars 2010, écrit que "Pour comprendre la portée de l'analyse de l'auteur, il faut la resituer dans le contexte polémique dans lequel elle prend sens et où elle s'inscrit. Au même moment où Patrick Tort faisait paraître son essai, l'historien des sciences André Pichot publiait un ouvrage nettement moins bienveillant, intitulé Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, qui lui-même faisait suite à une précédente étude, La société pure, de Darwin à Hitler (Flammarion, 2000), dans laquelle André Pichot allait même jusqu'à mêler les noms du savant britannique et de l'ordonnateur de la solution finale, suggérant ainsi une continuité entre l'énoncé des lois de la sélection naturelle et la destruction des juifs d'Europe. L'enjeu de l'ouvrage de Patrick Tort est donc nettement visible à travers les éléments de cette polémique et concerne le sens profond de l'anthropologie darwinienne. La démonstration opérée par l'auteur, érudite et renseignée, paraît convaincante, même si ce "retournement" de la cruauté de la nature à la noblesse de la morale humaine semble fournir une fin bienheureuse, une bien trop grande happy end à l'histoire de l'évolution. Patrick Tort, dans le dernier chapitre, nous enjoint de ne pas philosopher sur le Darwinisme, dont les notions dynamiques ne se laissent pas enfermer dans les catégories métaphysiques traditionnelles. C'est pourtant ce qu'il fait tout au long de son ouvrage, pour notre plus grand bonheur."
 

 

 
     Patrick TORT (né en 1952), linguiste, épistémologue, philosophe et historien des sciences français, fondateur en 1998 de l'Institut Charles Darwin International, a écrit et dirigé de nombreuses études sur le darwinisme, dont le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution (PUF, 1996) en trois gros volumes (5000 pages au total). Il a aussi écrit notamment Misère de la sociobiologie (PUF, 1985) ; Darwinisme et société (PUF, 1992) ; Pour Darwin (PUF, 1997) avec de nombreux collaborateurs ; L'Ordre et les monstres (Le débat sur l'origine des déviations anatomiques au XVIIIe siècle) (Syllepse, 1998) ; La pensée hiérarchique et l'évolution (Aubier, 1983) ; Darwin et la Religion (la conversion matérialiste) (Ellipses, 2011) ; Darwinisme et marxisme (Les éditions arkhê, 2011)... 
Son site officiel fourmille d'informations : www.patrick-tort.org
 
 
 


Patrick TORT, L'effet Darwin, Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Éditions du Seuil, collection Science ouverte, 2008, 235 pages.
Charles DARWIN, La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe, traduction coordonnée par Michel PRUM, présentée par Patrick TORT, Éditions Syllepse, 2000. Il s'agit de la traduction de l'anglais The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex, troisième tirage de la deuxième édition de 1874, dont la première eut lieu en 1871.
 
Complété le 2 Octobre 2012. Relu le 21 avril 2019
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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 12:53
       Genevière GUILHAUME, enseignante à l'Université PARIS XIII, responsable du master en formation continue Communication et ressources humaines, en nous livrant ses réflexions sur le coaching, sait de quoi elle parle.
   Dans ce livre très aéré, l'auteure tente d'analyser cette forme de soutien psychologique et professionnel, née dans les années 1990 aux Etats-unis, d'abord pour les milieux sportifs, puis étendue à toutes les branches d'activités, d'entreprises et même de grandes associations, en Europe entière. Un chiffre d'affaires d'1,5 milliards d'Euros par an en 2007, un nombre de coaches compris entre 2 500 et 4 000, une grande partie d'un budget formation de grosses entreprises comme ORANGE ou IBM, l'importance économique du secteur est sans commune mesure avec l'influence idéologique de cette forme d'aide personnalisée au commandement et à la responsabilité dont l'entreprise attend des résultats concrets et chiffrés ni avec ce que cela suppose comme évolution dans le capitalisme contemporain. Tout cadre supérieur qui se respecte a été confronté un jour ou l'autre à la publicité pour cette forme d'assistance au jargon sur-développé et un peu indigeste.
     S'attachant d'abord à cerner les contours du coaching (ses définitions contradictoires), son histoire récente et même sa préhistoire, Geneviève GUILHAUME se livre à une analyse sans concession de cette contradiction de faire de l'individu une véritable machine à succès pour son entreprise en même temps que de le stabiliser émotionnellement, psychologiquement, affectivement... Elle suit de très près les tentatives de légitimation d'une nouvelle profession qui ne se prétend ni thérapeute ni experte dans les relations internes d'une entreprise. Le lecteur avec elle peut constater combien la croissance du recours au coaching dans les entreprises tiennent à l'évolution du statut du salariat et au développement de nouvelles formes du capitalisme (financier notamment). Elle tente de nous faire approcher combien le discours de violence euphémisée s'intègre dans un climat de compétitivité accrue, à l'aide d'un discours valorisant, et vise à faire intérioriser par ces cadres intermédiaires entre la direction et les cadres directement en contact avec l'activité de l'entreprise, ces managers, les valeurs d'abord profitables aux dirigeants et gestionnaires de celle-ci. Donner au cadre le phantasme de pouvoir se surpasser en même temps que de faire gagner son entreprise, voilà la fonction du coach, pris à la fois dans une relation contractuelle avec le commanditaire et dans une relation personnelle avec lui.
    C'est en tout cas ce qu'essaye de cerner Geneviève GUILHAUME qui nous propose là un livre entre la psychologie sociale et l'économie.
 
     L'éditeur présente (en quatrième de couverture) cet ouvrage de la manière suivante : "Place à l'ère du coaching! Promouvoir le développement professionnel et personnel, favoriser l'épanouissement au travail, accroître les potentialités individuelles pour obtenir des performances plus élevées dans le management ou dans la conduite de projets... Telles sont les captivantes promesses des consultants coaches. S'étendant aujourd'hui à tous les domaines de la vie privée et publique, le coaching, d'abord institué dans le sport, envahit peu à peu le monde des affaires. Pourquoi cette emprise? Le coaching offre à chacun de nous l'hypothétique fantasme de pouvoir se dépasser, d'aller au-delà de ses limites voire de réaliser ses rêves les plus intimes! C'est fort de ces aspirations individuelles que les consultants coaches oeuvrent à légitimer des dispositifs de management et de communication contribuant au développement de stratégies d'adaptation et de flexibilité. A charge pour les managers coachés de s'accommoder d'une violence euphémisée tant dans les finalités, les objectifs mis en oeuvre que dans les méthodes utilisées. Comment y sont-ils préparés? Quelle conscience ont-ils des paradoxes de leur situation? Développent-ils des pratiques de résistance face à ces nouvelles formes de domination? La plume acérée de l'auteur fournit au lecteur des réponses aussi sensées qu'engagées."
 
    Geneviève GUILHAUME, enseignante à l'Université PARIS 13, est membre associée du LABSIC (LABoratoire des Sciences de l'Information et de la Communication) de cette Université. 
 
Geneviève GUILHAUME, L'ère du coaching, critique d'une violence euphémisée, Éditions Syllepse, collection Sens dessus-dessous, 2009, 145 pages
www.syllepse.net
 
Complété le 7 décembre 2012. Relu le 10 mars 2019
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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 13:32
             L'auteur américain d'une monumentale étude sur la théorie de la Révolution de Karl MARX (malheureusement encore non traduite en français), Hal DRAPER (1914-1990), militant socialiste révolutionnaire et un des inspirateurs du Free Speach Movement de Berkeley, nous donne là un écrit relativement court, mais intéressant sur le socialisme, précisément sur deux conceptions du socialisme. Ceux qui ont connu l'époque des débats sur le socialisme autogestionnaire en France reconnaîtront là nombre de thèmes.
           Les deux âmes du socialisme, publié en 1966, pour reprendre les termes de Murray SMITH, est intéressant aussi bien par son contenu (même s'il est jugé lacunaire et incomplet, voire déséquilibré par les commentateurs qui s'expriment dans le livre en complément de ce texte) "qu'en raison de l'époque à laquelle il a été écrit. Que l'on s'accorde ou non aujourd'hui avec ce que dit DRAPER, le projet d'un socialisme par en bas séduit énormément de gens. Il faut y avoir une conséquence de la faillite du socialisme par en haut, dans ses variantes social-démocrate et stalinienne. L'expérience du 20ème siècle témoigne de l'impossibilité de réformer le capitalisme, graduellement, de l'intérieur. DRAPER était d'ailleurs loin d'être le seul à comprendre ce fait. Le 20ème siècle a également démenti l'idée que l'étatisation de l'économie suffisait à elle seule à l'émergence du socialisme ou d'un État ouvrier, argument que DRAPER fut l'un des premiers à défendre, et qui est aujourd'hui largement répandu."
      Écrivant dans son introduction que "la crise actuelle du socialisme est une crise de sens du socialisme", Hal DRAPER se livre à une description historique, à partir des ancêtres socialistes jusqu'aux courants, aux six courants du socialisme par en haut qu'il dénonce comme ne croyant pas à l'auto-émancipation des travailleurs. Le paradoxe est que tout en défendant l'idée de cette auto-émancipation, l'auteur oublie beaucoup de courants et de combats qui vont dans son sens, pour s'attacher à faire comprendre comment les partisans du socialisme d'en haut ont pu utiliser l'adhésion des masses et le fait majeur de la bureaucratisation de la société, d'où est issu selon lui toute une oligarchie qui se dit socialiste. Il s'agit d'une critique non seulement de ce que l'on a appelé "le socialisme réellement existant" à l'Est, mais aussi des pratiques et des théories en cours dans les sociétés d'Europe de l'Ouest et bien entendu aux Etats-Unis même.
   C'est cette critique qui ouvre "le débat nécessaire" où s'expriment différents auteurs et acteurs du socialisme : Murray SMITH qui nous fait découvrir cette figure du socialisme américain, Alain BIRH qui détaille les failles de l'écrit d'Hal DRAPER, Michael ALBERT dans une critique d'un certain économisme de l'ensemble du marxisme et qui pense qu'il faut le dépasser (via l'activité de multiples acteurs dans les mouvements populaires) dans sa vision de la coordination des activités politiques ou économiques (planification participative), Diane LAMOUREUX, qui met l'accent sur les leçons que le féminisme peut donner au socialisme et Catherine SAMARY qui réaffirme la nécessité du socialisme et de la recherche d'une voie que les luttes collectives pourraient ouvrir dans la construction d'une société dont le modèle n'existe pas (mise en avant des contre pouvoirs plutôt qu'établissement d'un nouveau système)... Le débat est en effet très ouvert après ces contributions...
     L'introduction générale de Jean BATOU permet d'entrer facilement dans ces débats-là. Découvrir Hal DRAPER, c'est aussi découvrir toutes les filiations utopistes, messianiques, anarchistes et libertaires de l'activité du socialisme américain, en plein dans les discussions qui ont fait rage aussi aux Etats-Unis sur le pouvoir révolutionnaire, la dictature du prolétariat et la bureaucratie.
 
    L'éditeur effectue une présentation qui restitue le contexte de telles réflexions : "En 1966, lorsque paraît ce livre, le monde est divisé en deux blocs, l'un capitaliste, l'autre du "socialisme" réellement inexistant. Mais, 1968 n'est pas loin. Le mouvement étudiant américain vient de connaitre sa première épreuve de force d'envergure, à Berkeley, en 1964, avec le Free Speech Movement. La première Conférence de solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique Latine, la Tricontinentale, se tient à La Havane en décembre 1966. En même temps, le combat des Noirs états-uniens s'est radicalisé : les ghettos se soulèvent. Enfin, le nouveau mouvement des femmes pointe le nez, pleinement en phase avec cette nouvelle radicalité. Le socialisme fait à nouveau l'objet de discussions passionnées, interpellé par les luttes de libération du tiers-monde qui s'en revendiquent explicitement. Pour Hal Draper, le moment est venu de faire connaitre largement sa conception du socialisme. Pour cela, il propose une généalogie du socialisme moderne à partir de deux filiations opposées : le socialisme par en haut et le socialisme par en bas. Il se situe sans ambiguïté dans la seconde tradition. L'essai de Draper vise en particulier à mettre en valeur l'héritage auto-émancipateur du socialisme, qu'il oppose à ses traditions autoritaires. Ce livre, inédit en français, intéressera celles et ceux pour qui le socialisme représente encore un espoir au 21e siècle, mais qui ressentent le besoin de débattre les échecs et les reniements qui jalonnent son histoire." 

 

 
    Hal DRAPER (1914-1990), militant et auteur qui joue un rôle important dans les années 1960 à l'Université de Berkeley, en Californie, est auteur de nombreuses contributions sur le socialisme. Citons la direction d'une oeuvre en trois volumes, Marx-Engels Cyclopedia, ouvrage de référence qui détaille au jour le jour les activités et les écrits des deux fondateurs du marxisme, et les cinq volumes de Karl Marx, théorie de la révolution (Monthly Review Press, 1977-1990). 


Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme, Édition présentée par Jean BATOU, Editions Syllepse, 2008, 201 pages. Le texte de Hal DRAPER fait environ une centaine de pages. Il est largement commenté par Michael ALBERT, Alain BIHR, Diane LAMOUREUX, Catherine SAMARY et Murray SMITH, dans la dernière partie de l'ouvrage (Un débat nécessaire).
 
Complété le 16 Août 2012. Relu le 16 mars 2019.
 
 
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 07:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes, de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste.
Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme.
Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."
 
    L'éditeur fait une présentation enthousiaste et combative de ce livre : "Karl Marx revient! Le spectre du philosophe allemand continue de hanter la planète des idées. A l'heure du capitalisme mondialisé, les références, hostiles ou bienveillantes, au vieux barbu, émaillent de nombreux ouvrages. Quel intérêt peut-il y avoir aujourd'hui à écrire sur la vie et la pensée d'un homme du 19e siècle, alors que depuis sa mort, tant de choses se sont produites : deux guerres mondiales, Auschwitz, l'électricité, la bombe atomique, la télévision, les puces électrioniques, l'automation? Sans oublier des révolutions qui se sont faites en son nom et des régimes criminels qui ont servi, toujours en son nom. Pourquoi? Tout simplement parce que l'homme a attaché son nom à l'élucidation des mécanismes du développement et du fonctionnement du capitalisme. Le travail de sa vie - la conception matérialiste de l'histoire et les gigantesques études économiques qui ont abouti au Capital - était dirigé vers un seul but : l'auto-émancipation de la classe ouvrière. Alex Callinicos nous propose ici de découvrir les idées et la vie de Karl Marx, dans un langage simple et clair. Il décline la vie d'un homme qui articule ses engagements à la construction d'une pensée. Il nous entraîne dans l'intimité politique d'une intelligence qui n'a pas perdu de son actualité plus d'un siècle plus tard, et discute les idées de Marx à la lumière des réalités contemporaines. Un titre sulfureux à mettre entre toutes les mains."
 
   Vanina GIUDICELLI, dans une présentation en 2008 dans le site htpp//quefaire.lautre.net, écrit : "(...) (Alex Callinicos) y expose les théories marxistes, remet chaque ouvrage de Marx dans son contexte historique et identifie les questions auxquelles ces ouvrages répondent. Il guide ainsi le lecteur dans la richesse de la production théorique de Marx. On trouve dans ce livre des éléments sur la vie de Marx, les idées socialistes avant lui, sur Ricardo, Hegel et Feuerbach dont Marx a su parachever, critiquer et continuer les théories, sur sa méthode, l'analyse du capitalisme, le pouvoir des travailleurs et l'actualité du marxisme. Marx est souvent assimilé dans la culture générale à la simple idée que la société est divisée en classes. Ce qu'en dit Marx lui-même, en mars 1852, dans une lettre à Joseph Weydemeyer, peut paraître du coup assez surprenant : "Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique" Mais il poursuit en mettant l'accent sur le sens de son travail : "Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est de démontrer : 1° que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production, 2° que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, 3° que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe." Vanina GIUDICELLI veut développer la signification de cette citation, montrer l'enjeu d'une connaissance plus approfondie de Marx. Pour "tous ceux et toutes celles dont le projet est de transformer le monde. Marx disait lui-même que "s'adresser aux ouvriers sans avoir des idées rigoureusement scientifiques et une doctrine concrète... revenait à un jeu malhonnête et vain, à une propagande où l'on supposait, d'un côté, un prophète inspiré et, de l'autre, des imbéciles l'écoutant bouche bée". Ce qui rend précieuse la publique en français du livre de Callinicos au moment où la nécessité d'une transformation sociale est mise à l'ordre du jour à la fois par la situation du capitalisme et l'émergence de résistance de masse".
 
     Alex CALLINICOS (né en 1950 au Zimbabwe), intellectuel marxiste reconnu en Grande Bretagne, a écrit une trentaine d'ouvrages en Angleterre et aux Etats-Unis. Animateur et un des dirigeants du Socialist Workers Party en Angleterre, il vise à étayer les conceptions marxistes des changements de la société et s'oppose à des courants philosophiques plus populaires dans les Universités actuellement. Il défend dans ses livre politiques les thèses de son parti, à savoir que les sociétés russes, cubaines, chinoises... n'avaient en fait aucune trace de socialisme qui doit être compris surtout, voire uniquement comme un contrôle démocratique sur l'économie par les salariés. On peut trouver une liste et le contenu de ses articles (en anglais) les plus marquants sur le site www.marxists.org.


Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Éditions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
 
 
Complété le 27 Août 2012. Relu le 20 mars 2019
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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 07:55
     La peur en Occident, Une cité assiégée, est une étude historique en même temps qu'un essai sur les peurs collectives à l'intérieur de la période 1348-1800, volontairement limitée à l'humanité occidentale. Il s'agit de comprendre le rôle de la peur dans les sociétés, en posant des questions simples mais essentielles : qui a peur et de quoi?
     Dans un texte très dense et très érudit (les notes et les repères bibliographiques abondent), le professeur au Collège de France nous promène dans le temps, de la Peste à l'Inquisition, dans un monde parcouru par des angoisses face à la mort et à l'enfer. Sans faire de la peur le moteur de l'histoire, ce dont l'auteur se met en garde plusieurs fois, il montre certains mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre dans des époques de désordres et d'incertitudes morales, lorsque se mêlent guerres et hérésies, épidémies et famines.
      A plusieurs reprises, l'auteur tente de cerner quelques moments charnières qui ne recoupent pas les catégories temporelles habituelles, Moyen-Age, Renaissance et Temps Modernes. "L'accumulation des agressions qui frappèrent les populations d'Occident de 1348 au début du XVIIIème siècle créa, de haut en bas du corps social, un ébranlement psychologique profond dont témoignent tous les langages du temps - mots et images. Un "pays de la peur" se constitue à l'intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l'aise" et qu'elle peuple de fantasmes morbides." Nombre de ces fantasmes sont étudiés, des peurs eschatologiques au satanisme, de la menace musulmane à l'antisémitisme, de la diabolisation de la femme (fin XVIème, début XVIIème siècle surtout) aux grandes répressions de la sorcellerie. Au fil de certaines passages affleurent les luttes des classes sociales, où la peur de l'hérétique se mêle à la peur du pauvre dans les classes dirigeantes, où les peurs des masses paysannes mêlent éléments irrationnels (l'enfer) et très matériels (les percepteurs d'impôts et les prêcheurs...).
       Dans sa conclusion, l'auteur décrit un univers d'hérésies, une civilisation du blasphème, qui perdure jusqu'aux conflits modernes, Selon lui, "jamais la "police chrétienne" ne s'est faite aussi lourde en Europe qu'une fois assises les deux Réformes - protestante et catholique - étant clair toutefois que le grand processus de "normalisation" (...) s'était déjà progressivement mis en marche au cours d'une longue "pré-réforme". L'auteur entend par là la destruction ou l'assimilation de toutes les traditions païennes antérieures.
       Si aujourd'hui, un tel travail d'historien est possible, c'est peut-être, dans une époque qui a inventé le néologisme "sécuriser" et où l'on cause souvent de sentiment d'insécurité, où on se livre à des introspections plus distanciées qu'autrefois.
En tout cas, un des grands mérites de ce livre, outre le fait de dépasser des conceptions étriquées à propos de la peur et du courage, est de contribuer à ouvrir la voie aux études sur les évolutions mentales des sociétés.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Non seulement les individus pris isolément mais les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec le peur. Pourtant les historiens n'ont guère jusqu'à présent étudié le passé sous cet angle. Un vide restait à combler que cet ouvrage s'efforce de remplir. C'est peut-être parce que notre époque a inventé le néologisme "sécuriser" qu'elle est plus apte - et moins mal armée - qu'une autre pour porter sur le passé ce regard nouveau. Une telle recherche vise à découvrir des comportements vécus mais parfois inavoués et à saisir une civilisation dans son intimité et ses cauchemars."
 
   François LEBRUN, dans les Annales Economies Sociétés Civilisations, n°6, de 1979 (www.persee.fr), termine sa copieuse lecture critique en constatant qu'"on reste un peu étourdi et éberlué devant l'encyclopédie de l'auteur et la luxuriance de citations, toujours suggestives et intéressantes, mais parfois répétitives." Il est vrai que ce livre ne se lit pas comme dans un roman et qu'il vaut mieux avoir un crayon à la main pour repérer les passages clés, mais l'auteur se répète précisément parce qu'il est conscient de cet effet. "On en viendrait, continue François LEBRUN, presque à se plaindre d'une telle abondance et à regretter que le discours ne court pas, plus nerveux. En fait, je crois qu'il faut jouer le jeu d'un tel livre et apprendre à le lire à deux niveaux : d'abord le propos de l'auteur, ensuite une étonnante anthologie de textes rares, méconnus, voire totalement inconnus, qui sert de "preuves" au discours et dans laquelle on pourra désormais puiser à pleines mains. On imagine le parti que certains auraient pu naguère en tirer, car c'est un euphémisme de le dire que ces textes "ne renvoient guère à la charité, à la piété et à la beauté chrétiennes.", tant protestantes que catholiques : ils constituent, de fait, le plus bel arsenal anticlérical réuni depuis longtemps. Léo Taxil dépassé par Jean Delumeau."
Le critique regrette, comme nous d'ailleurs, l'absence totale d'illustrations alors que beaucoup de textes se réfèrent à l'iconographie des époques étudiées. "Quant au propos lui-même, comment ne pas noter d'abord ce qu'il y avait de téméraire et relevant du pari dans le fait d'aborder un sujet aussi neuf que la peur, sur un champ aussi vaste que l'Europe occidentale entre le XIVe et le XVIIIe siècle? Témérité justifiée, pari largement tenu. Certes, on peut se demander parfois si l'ouverture d'esprit de Jean Delumeau ne lui joue pas de mauvais tours. A rechercher hors des limites, soit de l'Occident, soit des XIX-XVIIIe siècles, les origines de telle ou telle peur, ou à suggérer maints rapprochements, proprement anachroniques, il en arrive presque à scier la branche sur laquelle il s'est assis et à souffler au lecteur une interrogatoire "suicidaire" : le phénomène de la peur n'est-il pas de tous les temps et de tous les pays, et, qui plus est, les formes mêmes que revêt celle-ci ne sont-elles pas très proches les unes des autres au-delà des siècles et des océans? C'est vrai (...) de la peur de la mer, de la nuit, de l'étranger, du voisin, mais ce l'est aussi, jusqu'à un certain point, de la peur de la faim, du fisc ou de l'épidémie : les réactions des Français du XIXe siècle devant le choléra rappellent celles de leurs ancêtres devant la peste. Quant au satanisme, à l'antiféminisme, à l'antijudaïsme, Jean Delumeau nous en rappelle les racines forts anciennes, en tout cas antérieures à ce milieu du XIVe siècle qui est son point de départ. (...). Ainsi, le cadre chronologique du livre semble parfois se dissoudre, ou du moins s'estomper. Mais ce n'est là qu'une réserve et il ne s'agit nullement pour moi de nier la valeur du postulat de départ, à savoir que le milieu du XIVe siècle a marqué dans l'histoire de l'Occident une coupure radicale dans tous les domaines et dans ce climat de fin du monde, les peurs collectives, peurs populaires, peurs de l'élite, se sont exacerbées. Dans Le catholicisme entre Luther et Voltaire, paru en 1971, Jean Delumeau récusait les schémas traditionnels de l'histoire religieuse des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et proposait ce qu'il pouvait appeler lui-même avec outrecuidance, "une lecture neuve de toute l'histoire moderne de l'Occident", ajoutant que l'étude du mental collectif devrait ultérieurement confirmer la justesse de cette lecture neuve. Moins de dix ans après, prêchant l'exemple, il nous offre une confirmation éclatante sous la forme d'un livre passionnant, novateur et généreux dont on attend la suite avec impatience."
 
     Cette suite forme une liste assez importante d'ouvrages, publié par l'historien français (né en 1923) spécialiste du christianisme, notamment de la période de la Renaissance. Ainsi, par exemple, Histoire vécue du peuple chrétien (en deux volumes, 1979), Le péché et la peur : La culpabilisation en Occident (XIIIe-XVIIIe siècles) (1983), Une histoire du Paradis (en trois volumes, 1992, 1995 et 2000) ; A la recherche du paradis (2010). La Conférence terminale de Jean DELUMEAU au Collège de France 1994, Histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne est disponible depuis 2005 sous forme de CD audio. 
 
Jean DELUMEAU, la peur en Occident, Editions Fayard, collection Pluriel, 1978, 599 pages.
 
Complété le 3 Août 2012. Relu le 21 mars 2019.
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 13:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle, s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci.
Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
      L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'Organisation Mondiale du Commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elle soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux inter-frontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les États et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds Monétaire International, voire des Etats-Unis. Ou bien encore, les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   
    Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension à l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "global village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
   
      Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spécialise dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autres ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'État, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Éditions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages. Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
 
Complété le 21 Août 2012, Relu le 25 mars 2019
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