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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 14:36

       Préfacé par Antoine DANCHIN, généticien à l'Institut Pasteur et publié par les Editions Syllepse, ce gros livre (un pavé de 890 pages) sera utile pour tous ceux qui s'intéressent à la notion d'information. Cette notion est si largement utilisée dans nombre de disciplines, qu'une explication sur le conflit serait aujourd'hui impossible sans elle.
Etude historique sur la mise en place des réseaux informatiques (guerres chaudes et guerre froide y ont beaucoup contribué), c'est aussi une exploration de champs aussi divers que la physique quantique, la théorie du signal, la thermodynamique, les mathématiques, la biologie moléculaire... Découpé en de multiples contributions et agréablement mis en page malgré l'aridité du sujet au premier abord (et seulement au premier abord...), ce livre constitue une véritable encyclopédie de la révolution de l'information du XXème siècle.

 

   Nous pouvons lire dans la présentation de ce livre que "la notion d'information est une des plus importantes notions en jeu dans les sciences et les technologies, eu égard au très large spectre de ses utilisations et de ses terrains d'application. Nonobstant le passé "analogique" de ces technologies, le 0 et le 1 des ordinateurs numériques symbolisent cette prégnance, cette omniprésence. Une telle diversité impliquait l'ampleur panoramique qui caractérise ce livre. A travers la mise en évidence de l'importance du contexte historique dans lequel toute activité scientifique s'inscrit, Jérôme SEGAL aborde, notamment, la place de l'eugénisme dans l'oeuvre de Fisher, les différents types d'organisation de la recherche dans l'entreprise Siemens et les Bell Labs, l'importance des recherches militaires pendant la seconde guerre mondiale et leurs liens avec le monde universitaire et industriel, le rôle des fondations américaines, le contexte politique de la France d'après 1945, le poids de la guerre froide dans l'établissement des premiers réseaux informatiques, ou encore le cadre dans lequel s'inscrivent les différents discours sur l'unité des sciences. De même, il explore des champs disciplinaires fort distincts : physique quantique, théorie du signal, thermodynamisme, mathématiques, biologie moléculaire, linguistique, informatique, etc. Ainsi la notion d'information peut être qualifiée de cruciale et considérée comme indispensable pour comprendre l'histoire scientifique et technologique du 20e siècle. En regard de son énorme fécondité conceptuelle et pratique, cette période a constitué, de ce point de vue, le formidable socle de notre 21e siècle, à peine advenu et déjà si gros des promesses fondées ou aberrantes d'une "société de l'information et de la communication" qu'il faut résolument apprendre à connaître et à maîtriser".

Jérôme SEGAL, maître de conférences en histoire des sciences et épistémologie à l'UFM de Paris et chercheur au Centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris, livre ici une somme dont on peut difficilement se passer et de par l'abondance de notes et de références bibliographiques, permet d'aller plus loin sur de nombreux aspects.

 

     L'auteur est également critique à nonfiction.fr et coordinateur depuis 2011 du Collège doctoral d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Vienne.

 

   

 

 

Jérôme SEGAL, Le Zéro et le Un, Histoire de la notions scientifique d'information au 20e siècle, Editions Syllepse, Collection Matériologiques, 2003, 890 pages.

 

 

Complété le 2 juillet 2012

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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 09:51
   Il est des ouvrages d'histoire que l'on se plaît à consulter car ils allient souci de l'exactitude et  de vision d'ensemble. Le livre de Pascal CHARBONNAT, préfacé par Guillaume LECOINTRE, biologiste, est ce ceux-là : dans un domaine (les relations entre sciences et société) où la bataille idéologique fait actuellement rage (créationnistes contre évolutionnistes, religieux réactionnaires contre scientifiques progressistes), il permet de connaître - enfin - une histoire du matérialisme depuis ses origines grecques jusqu'au début du XXIe siècle.
On voit à quel point le matérialisme, apparu au VIIe siècle avant J-C, a frayé son chemin jusqu'au Ier siècle de notre ère, puis s'est éteint jusqu'au XVIIe siècle où il renaît et se développe tout au long des XVIIIe au XXe siècle. On comprend comment beaucoup d'oeuvres de naturalistes (on pense à DESCARTES et à LEIBNIZ entre autres) se sont trouvés en butte à la répression ecclésiastique la plus féroce, comment les monothéismes, providences des absolutistes de tout genre, désireux de passer pour l'incarnation de Dieu sur Terre ont drainé un obscurantisme persistant. Et comment l'esprit scientifique est toujours menacé par le dogmatisme religieux, alors qu'il vient de sortir meurtri du stalinisme et du maoïsme dans certaines régions du monde. Il est difficile de résumer un débat encore en cours comme le montre la conclusion de l'auteur et la préface de Guillaume LECOINTRE.
 
     On suivra avec la même intensité ce débat, où l'évolutionnisme se taille parfois la part du lion, dans la collection Matériologiques fondée aux Editions Syllepse par Marc SILBERSTEIN. Je recommande en particulier l'ouvrage de Jean DUBESSY et de Guillaume LECOINTRE, "Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences", paru dans la même collection en 2003.
   
       Le matérialisme est l'un des courants philosophiques, selon l'auteur, qui a suscité le plus de controverses, ce qui lui a valu d'être malmené et caricaturé à de nombreuses reprises. Cet ouvrage se propose de montrer le contenu réel de ses concepts, d'en fournir une définition nouvelle et de le relier à ses racines idéologiques et sociales. Dans chaque période, de l'Antiquité au XXe siècle, il est au coeur d'enjeux idéologiques de premier plan, parce qu'il est à l'intersection des progrès de la connaissance et des préoccupations métaphysiques.
     Jusqu'à présent, il n'existait pas d'histoire complète et synthétique de ce courant de pensée, alors qu'il a joué un rôle fondamental dans la vie scientifique et culturelle du monde occidental. La seule entreprise de ce genre fut l'ouvrage de Friedrich Albert LANGE (1828-1875), publié en 1866 et traduit en France en 1910, devenu largement incomplet. Cet ouvrage, Histoire du matérialisme (avec Critique de son Importance à notre époque), de 857 pages, réédité par les Editions Coda (avec une préface de Michel ONFRAY) et maintenant (pour l'instant, espérons-le) épuisé, faisait déjà l'exposé des philosophies de DEMOCRITE à D'HOLBACH. Pascal CHARBONNAT reprend le projet avec une autre ampleur, donnant réellement aux philosophies matérialistes le statut de fil rouge conducteur pour comprendre une grande partie de l'histoire de l'humanité.
 
     L'auteur veut décrire le panorama d'un champ conceptuel en constante agitation, uni par l'idée que les mythes et le sacré ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l'homme dans l'Univers. Il s'agit de rendre compte tout en indiquant où passent les lignes de fracture.
L'enseignement de l'histoire des idées en France néglige encore cet héritage intellectuel, en le confiant à un cercle restreint de spécialistes. Cet ouvrage voudrait indiquer que les interrogations soulevées par le matérialisme s'adressent à tous. Il est en effet indispensable, selon l'auteur, que cette philosophie soit mieux représentée dans les programmes et manuels, qui semblent oublier qu'une part importante de la population ne se réfère pas à la transcendance pour donner un sens au monde. L'histoire du matérialisme est également incontournable pour saisir les enjeux du travail des sciences de notre temps. En dévoilant comment les savoirs d'aujourd'hui sont les fruits de luttes contre des traditions conservatrices, elle invite à ne verser ni dans une positivisme naïf, ni dans une défiance figée à l'égard des résultats scientifiques. Etre matérialiste consiste moins à désenchanter le monde qu'à en restituer le libre cours. 
 
     Pascal CHARBONNAT, professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel parisien et docteur en philosophie, est l'auteur, après ce livre de Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert, 2011, 224 pages). Préfacé par Francine MARKOVITZ-PESSEL, il s'agit de la réécriture pour le grand public d'une thèse d'épistémologie et d'histoire des sciences. Il s'attaque à la téléologie et au créationnisme pour lequel l'auteur à des lignes fermes, en même temps qu'il montre comment la science est sortie de la coque métaphysique.
 

 


    Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, préface de Guillaume LECOINTRE, Editions Syllepse, collection Matériologiques, 2007, 650 pages.

 
Complété le 26 Juin 2012. Relu le 20 juin 2020
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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 14:31
        Voilà un livre qui permet de relativiser nos connaissances historiques, singulièrement celles de l'Antiquité, et par exemple des méandres des relations entre philosophies grecques!  L'auteur, essayiste et poète vénézuelien, suite à ses fortes impressions des destructions de la guerre en Irak, s'est attaqué à une entreprise salutaire qui montre combien les destructions des supports des connaissances, par les inondations et autres catastrophes naturelles, mais aussi par les guerres et multiples autodafés, ont pu retarder, freiner, dévier le cours de l'histoire de l'humanité.
        Voilà bien un ouvrage qui va permettre de commencer à tordre le cou au mythe de l'avancée des savoirs et des techniques grâce aux guerres et autres activités militaires! Toutes les périodes historiques, ou presque, sont visitées au cours de ces 527 pages publiées aux Editions Fayard, en 2008, après sa parution en Amérique Latine en 2004.
 
     "Là où l'on brûle les livres, on finit par brûler des hommes". C'est par cette citation de Heinrich Heine que Fernando BAEZ débute sa passionnante et terrifiante enquête sur l'histoire de la destruction des livres de l'Antiquité à nos jours. L'auteur remonte à l'anéantissement des tablettes sumériennes, évoque le saccage de la bibliothèque d'Alexandrie, les grands classiques grecs disparus, l'obsession d'uniformité de l'empereur chinois SHI HUANGDI, les papyrus brûlés d'Herculanum, les abus de l'Inquisition, la censure d'auteurs tels que D.H. LAWRENCE, James JOYCE ou Salman RUSHDIE, les autodafés des nazis...
L'auteur tente d'élaborer une théorie partielle du bibliocauste, néologisme pour désigner la destruction de livres. C'est toujours une tentative d'annihiler une mémoire qui constitue une menace directe ou indirecte pour une autre mémoire supposée supérieure. On ne détruit pas les livres parce qu'on les hait. Cela fait partie d'une stratégie et se marie avec la propagande. Les exterminateurs sont très souvent créatifs même si les circonstances de ces destructions sont souvent noyées dans un certain chaos, consécutif à une siège de ville, à une manifestation   de fureur populaire bien orientée. Mais d'autres destructions sont réalisés lors de véritables cérémonies, autodafés ont sont parfois conjoints livres et vaincus. Tout naturellement, le destructeur, surtout dans la période contemporaine, de livres est dogmatique, mais dans l'Histoire ce dogmatisme est souvent très ordinaire, justifié, dans l'ordre des choses. 
   A la fin de son introduction, l'auteur écrit : "Tout naturellement, lorsque quelque chose ou quelqu'un ne confirme pas la posture décrite, une condamnation survient, immédiate, superstitieuse et officielle. La défense théologique d'un livre considéré comme définitif, irrécusable, indispensable ne tolère pas de divergences. D'une part parce que la déviation ou réflexion critique équivaut à une rébellion ; d'autre part parce que le sacré n'admet ni conjectures ni citations : il suppose un ciel pour ses gendarmes et un enfer aux teintes de cauchemar combustible pour ses transgresseurs. Il y a un aspect déterminant qui veut que la domination ne s'instaure pas sans une relation de conviction. Il n'y a pas d'hégémonie religieuse, politique ou militaire sans hégémonie culturelle. Ceux qui détruisent des livres et des bibliothèques savent ce qu'ils font : leur objectif est clair : intimider, démotiver, démoraliser, favoriser l'oubli historique, diminuer la résistance et, surtout, instiller le doute. On ne doit pas ignorer que les droits humains fondamentaux qui l'on viole dans les bibliocaustes sont nombreux : le droit à la dignité, le droit à l'intégrité de la mémoire écrite des individus et des peuples, le droit à l'identité, le droit à l'information et le droit à l'investigation historique et scientifique que les livres rendent possible.
     
    Traduit en douze langues, cet ouvrage érudit d'un passionné de la première heure, passionnant de bout en bout, démontre que, loin d'être détruits par l'ignorance, les livres sont anéantis par volonté d'effacement de la mémoire et de l'histoire, c'est-à-dire de l'identité des peuples.
       L'essayiste s'est rendu en 2003 en Irak après l'invasion nord-américaine, en tant que membre des différentes commissions d'investigation sur la destruction des bibliothèques et des musées. Il fait aujourd'hui partie du Centre international d'études arabes et est conseiller de divers gouvernements sur la destruction des biens culturels. 
 
   Doté d'une grosse bibliographie et de très nombreuses notes, c'est un outil bienvenu sur l'étude de l'ampleur des pertes historiques de l'humanité.
   
     On pourrait étendre cette enquête à l'archéologie et aux multiples techniques perdues depuis les premiers temps. De nombreux ouvrages aujourd'hui demeurent des constructions énigmatiques (des grandes pyramides d'Egypte aux cathédrales européennes), à cause de destructions d'archives et de massacres de populations... Une étude intéressante de même serait de réaliser une enquête sur les techniques et savoirs perdus de l'Empire Romain...
 
   Traducteur d'ARISTOTE, spécialiste de la bibliothèque d'Alexandrie dont il a retracé la destinée, Fernando BAEZ a ainsi consacré douze années à la préparation d'une thèse de doctorat dont cet histoire est issue. 
 

 

 
Fernando BAEZ, Histoire universelle de la destruction des livres,  Des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak, Fayard, 2008, 527 pages. Traduction de l'espagnol (Historia universal de la destruccion de libros. De las tablillas sumerias a la guerra de Irak,  Guillermo Schavelzon & Asoc., Agencia Literaria info@schalvelson.com) par Nelly LHERMILLIER.
 
Complété le 11 Juillet 2012
Complété le 16 novembre 2017
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