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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 15:10

        Publié à Vienne en 1936, Le Moi et les mécanismes de défense, constitue une tentative d'Anna FREUD (1895-1982), psychanalyste et pionnière de l'analyse des enfants, d'intégrer la psychanalyse à la psychologie. Cette oeuvre, très proche de l'analyse concrète des patients qu'elle fréquente, élabore une théorie devenue classique des mécanismes de défense en psychanalyse.

Texte assez facile à lire, même s'il réclame de l'attention, relativement court et découpé en petites parties, il comporte quatre grandes parties, Théorie des mécanismes de défense, Exemples d'évitements de déplaisir et de danger réels, Exemples de deux types de défense et Mécanismes de défense déclenchés par la peur des pulsions trop puissantes, L'ouvrage reste très près de la théorie psychanalytique classique élaborée par son père, Sigmund FREUD. Il constitue encore aujourd'hui une bonne introduction aux questions de défense psychique.

 

 

       La première partie, Théorie des mécanismes de défense, divisée en 5 chapitres, contrairement à ce que pourrait laisser entendre un tel titre, est très éloignée d'une présentation schématique.

    Le premier chapitre, Le Moi, objet de l'observation, commence par présenter une définition de la psychanalyse, qui veut s'éloigner d'une approche trop courante en littérature la présentant exclusivement comme une analyse de l'inconscient. Ce qui est vrai historiquement ne doit pas s'opposer à voir autant les couches superficielles que les couches profondes de la personnalité, dans ses relations avec l'extérieur. Ce qui importe, dans l'analyse psychanalytique, c'est de se centrer toujours sur le Moi, en tant qu'observateur (observé du coup). Cela permet de se rendre compte que la perception des émois instinctuels passe toujours par le Moi : ce que l'on observe dans la cure psychanalytique, c'est bien le Ça déformé par le Moi, et jamais le Ça lui-même. "Tous les actes défensifs du Moi contre le Ça s'effectuent sans tapage, invisiblement. Nous devons nous contenter d'en faire ultérieurement la reconstitution,  jamais nous ne les observons au moment même où ils se produisent. C'est ce qui arrive, par exemple, dans le cas d'un refoulement réussi." C'est la même chose qui survient lors d'une formation réactionnelle réussie.

 "Nous remarquerons que toutes nos connaissances nous ont été fournies par l'étude des poussées venues d'une direction opposée, c'est-à-dire des poussées du Ça vers le Moi. Si le refoulement réussi nous semble à tel point obscur, le mouvement en sens contraire, c'est-à-dire le retour du refoulé tel que nous l'observons dans les névroses, nous semble lui, parfaitement clair. Ici, nous suivons pas à pas la lutte engagée entre l'émoi instinctuel et la défense du Moi. De même, c'est la désagrégation des formations réactionnelles qui permet le mieux d'étudier la manière dont ces dernières se sont produites. Du fait de la poussée du Ça, l'investissement libidinal, jusque là masqué par la formation réactionnelle, se trouve renforcé. C'est ce qui permet à l'émoi instinctuel de se frayer un chemin jusqu'au conscient. Pendant un certain temps pulsion et formation réactionnelle sont, toutes deux à la fois, perceptibles dans le Moi. Une autre fonction du Moi - sa tendance à la synthèse - fait que cet état, extrêmement favorable à l'observation analytique, ne persiste que quelques instants. Un nouveau conflit s'engage entre les rejetons du Ça et l'activité du Moi, conflit qui doit aboutir soit à la victoire de l'une des parties intéressées, soit à la formation d'un compromis entre les deux. Si, grâce au renforcement de son investissement, l'attaque du Ça cesse et un état de quiétude psychique défavorable à toute observation s'instaure à nouveau."

Dans ce premier chapitre, Anna FREUD dresse vraiment le tableau du conflit entre le Moi et le Ça, en référence directe à la deuxième topique de son père.

     Dans le second chapitre, elle expose l'Application de la technique psychanalytique à l'étude des instances psychiques. La technique hypnotique dans la période pré-analytique élimine le Moi durant la recherche et cela nuit à la réussite finale, même si le succès parait d'abord spectaculaire. L'association libre doit être utilisée surtout pour déterminer le genre de mécanisme défensif utilisé par le Moi, sans fixer trop de règle fondamentale analytique (absence de résistances qu'il faut au contraire comprendre). Ensuite, l'interprétation des rêves, l'interprétation des symboles, l'analyse des actes manqués et surtout l'interprétation du transfert, doivent permettre de poursuivre l'observation.

Elle appelle transfert "tous les émois du patient dus à ses relations avec l'analyste." Ces émois proviennent de relations objectales anciennes qu'il s'agit d'observer, à travers les modalités de cette relation avec l'analyste. Elle distingue le transfert d'émois libidinaux (permettant d'observer le Ça du patient - à travers la nature des sentiments exprimés, involontaires et non maîtrisés), le transfert de défense, très différent (avec les déformations du Ça effectuées par le Moi, qui s'exprime par la manière dont le patient "joue" avec l'analyste), et l'agir dans le transfert qui modifie les "rapports de force" entre le Ça et le Moi. Si elle insiste sur ces distinctions, c'est pour montrer "que les difficultés techniques de l'analyse sont relativement moindres là où il s'agit de rendre conscients les dérivés du Ça."  Le maniement par l'analyste du transfert affectif requiert l'utilisation souple de ces diverses techniques. Il faut à la fois comprendre la nature des résistances, la nature des affects en jeu et les habitudes de défense du Moi, car il faut analyser les opérations défensives inconscientes du Moi pour reconstituer les transformations subies par les instincts.

 

         Tout cela, explique t-elle dans le troisième chapitre (Étude analytique et procédés de défense du Moi) car "l'analyste a pour mission de rendre conscient l'inconscient à quelque instance qu'appartienne ce dernier, il doit aussi porter aux éléments inconscients des trois instances la même attention objective."  Le lecteur doit apporter pour comprendre la suite, une attention à l'exposé théorique fait auparavant, même si, admet-elle, il est long et difficile...

Cette difficulté, pensons-nous, que rencontre le lecteur, surtout s'il ne possède pas une "culture psychanalytique minimum", est que souvent il n'a aucune idée de la pratique concrète et aussi parce que les processus inconscients ne sont vraisemblablement pas percés à jour à l'heure actuelle. La première étape pour "soigner" nombre d'affections mentales (bénignes ou graves) est précisément de faire comme les fondateurs de la psychanalyse : prendre conscience de l'existence de l'inconscient, comprendre pourquoi et comment les affects ne s'expriment tout bonnement pas librement, et observer...  Quand le patient ne peut venir à bout de ses problèmes psychiques, précisément, l'analyste doit posséder une connaissance, même si elle est lacunaire, et elle l'est véritablement, pour l'aider à voir ce qui l'empêche de bien se sentir, et cela est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit d'enfants.

  "... l'attitude du Moi en face des efforts analytiques comporte trois modalités. Le Moi, quand il exerce la faculté d'auto-observation (...), fait cause commune avec l'analyste, met à la disposition de celui-ci ses capacités et lui procure, grâce aux rejetons des autres instances qui ont pénétré dans son domaine, une image de ces dernières. Le Moi se pose en adversaire de l'analyste quand il se monde, au cours de son auto-observation, partial, plein de mauvaise foi et lorsque, enregistrant et transmettant consciencieusement certains renseignements, il en falsifie et rejette d'autres et les empêche de venir au jour : il va ainsi à l'encontre du travail analytique, lequel exige de voir, sans en rien excepter, tout ce qui peut émerger. Enfin, le Moi est lui-même objet de l'analyse dans la mesure où l'activité défensive qu'il exerce sans cesse se poursuit inconsciemment et ne devient qu'à grand peine consciente, à peu près comme l'activité inconsciente de quelque émoi instinctuel interdit."

       Pendant l'analyse, écrit Anna FREUD dans ses considérations sur la Défense contre l'instinct et la Résistance, "le Moi devient agissant partout où il cherche, par une action antagoniste, à empêcher la poussée du Ça. Or, le but de la psychanalyse étant d'assurer aux idées qui représentent la pulsion refoulée l'accès au conscient, c'est-à-dire justement de susciter de pareilles poussées, il s'ensuit que les mesures de défense adoptées par le Moi contre l'apparition de ces idées prennent automatiquement le caractère d'une résistance active contre l'analyse."... et contre l'analyste, ce qui peut s'exprimer par une certaine agressivité... "A côté des résistances dites du Moi, poursuit-elle, nous savons qu'il existe des résistances de transfert, différemment constituées et aussi certaines forces antagonistes difficilement surmontables qui dérivent de l'automatisme de répétition. Ainsi toute résistance ne résulte pas nécessairement d'un acte défensif du Moi, mais tout acte de défense du Moi contre le Ça, au cours de l'analyse, ne peut se traduire que par une résistance aux efforts de l'analyste".

      Sur la Défense contre les affects, nous pouvons lire que "le Moi n'est pas seulement en conflit avec les rejetons du Ça qui essayent de l'envahir pour avoir accès au conscient et à la satisfaction. Il se défend avec la même énergie contre les affects liés à ces pulsions instinctuelles."

       Sur les Manifestations permanentes de défense, Anna FREUD fait directement référence aux travaux de Wilhelm REICH (Analyse logique des résistances, 1935) : Toutes les manifestations - certaines attitudes du corps - révélatrice de l'activité défensive du Moi se transforment en traits de caractère définitifs, devenus des "cuirasses de caractère".

       La Formation des symptômes, dans les domaines de l'hystérie ou des névroses est liée directement à la forme de résistance déployée. Il s'agit, de trouver et d'utiliser une Technique analytique qui permette de déceler les modes de défense contre les pulsions et les affects. Tout l'effort d'analyse des enfants d'Anna Freud, surtout que pour eux la méthode des associations libres ne donne pas beaucoup de résultats, est d'obtenir d'eux des renseignements directs sur leurs rêves et leurs émotions, dans les jeux, les dessins, etc. Il s'agit de faire évoluer l'enfant dans son propre univers mental exprimé, pour reprendre un autre vocabulaire que celui de la psychanalyste. Et c'est l'expérience, précisément qui permet de construire des techniques d'analyse, qui "nous donne les moyens de liquider les résistances du Moi".

    Le Chapitre 4, qui porte sur les Mécanismes de défense, part des études de Sigmund FREUD, notamment dans Les psychonévroses de défense (1894), l'étiologie de l'hystérie, et surtout dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926). Elle envisage à sa suite le rôle de refoulement comme mode particulier de défense, à mettre en relation avec les "autres procédés spéciaux de défense". Elle cite, "parmi les procédés de défense utilisés dans la névrose obsessionnelle, la régression et les modifications réactionnelles (formations réactionnelles) du Moi, l'isolation et l'annulation rétroactive."  Elle tire de l'ouvrage, toujours de Sigmund FREUD, A propos de quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité, les mécanismes de défense nommé introjection ou identification et la projection. Du travail sur la théorie des instincts, le retournement contre soi-même et la transformation en contraire (destin des pulsions). A ceux-ci, elle ajoute ceux appartenant plutôt "au domaine de la normalité qu'à celui de la névrose, la sublimation ou déplacement du but instinctuel. Ainsi sont réunis ces dix méthodes différentes, et dans chaque cas particulier, le praticien doit observer les conséquences de leur mise en oeuvre sur la personnalité du patient.

  Dans la suite de son exposé, qui est loin de faire systématiquement le tour de ces méthodes, l'une après l'autre, elle effectue une Comparaison entre les divers effets de ces mécanismes dans des cas particuliers. Ainsi, elle puise dans son expérience des cas de garçons et de filles  mettant en oeuvre ces mécanismes de défense. Ce qu'il faut retenir surtout, au-delà d'une organisation stricte des méthodes de défense, dont elle renonce d'en établir la chronologie, c'est la valeur descriptive de ce qui se passe chez ces enfants.

Anna FREUD insiste beaucoup sur le fait que le refoulement "peut bien être englobé dans le concept général théorique de la défense et comparé aux autres procédés défensifs spéciaux". Il se place néanmoins selon elle sur un plan tout à fait différent. Les mécanismes de défense tels que le refoulement et la sublimation apparaissent très tôt, et de plus, ce sont eux qui réclament de la part du Moi la plus grande énergie et la plus grande constance.

 

     Le chapitre 5, Orientation des processus de défense suivant l'angoisse et le danger, examine successivement, de manière plus précise les Motifs de la défense contre les pulsions (peur du SurMoi dans la névrose des adultes et Crainte réelle dans la névrose infantile). L'auteure montre bien le face à face du Moi face à la fois au SurMoi et au Ça, et met bien en évidence cette balance de la peur du Moi face à l'angoisse devant les menaces de l'extérieur (punitions en cas d'infraction aux interdictions formelles des parents) et face aux puissantes pulsions du Ça qui se manifestent de façon imprévisible dans le cours du développement de l'enfant. Constamment, le Moi qui veut se construire (besoin de synthèse du Moi), doit jouer entre diverses menaces de l'équilibre qu'il met en place au cours du temps, événement après événement. Elle pense que dans le travail de l'analyse, il est plus difficile de traiter certains états pathologiques où le patient lutte par peur de la puissance de ses instincts que ceux qui relèvent de la contrainte extérieure (mise en place d'un SurMoi puissant), où la modification des méthodes éducatives peuvent avoir beaucoup d'effets bénéfiques.

 

 

     La deuxième partie, Exemples d'évitement de déplaisir et de danger réels, traitent des stades préliminaires de la défense. Les chapitres 6, 7 et 8 du livre abordent La négation par le fantasme, La négation par actes et paroles et la rétraction du Moi.

   Le chapitre 6 sur La négation par le fantasme commence par un rappel : la doctrine psychanalytique est issue de l'étude des névroses. C'est-à-dire d'aspects pathologiques qui laissent dans l'ombre les mécanismes "normaux". C'est en psychologie que ces aspects nullement pathogènes sont laissés, et c'est pourquoi la négation par le fantasme est jugé comme accessoire. Alors qu'il est probablement le premier mécanisme de défense du Moi. Le petit enfant, à cette époque de l'existence, "est encore trop faible pour se dresser activement, pour se protéger à l'aide de ses forces physiques contre le monde extérieur et pour modifier se dernier à sa guise." Anna FREUD se base sur le fameux cas du petit Hans étudié par son père et sur le cas d'autres enfants pour mettre en relief la manière dont le fantasme d'un animal par exemple remplace dans son esprit une réalité trop dure. "Les thèmes sur lesquels ont brodé ces deux enfants ne sont nullement originaux et nous les retrouvons, de façon tout à fait générale, dans les contes et dans la littérature enfantine" (éléments qu'étudie plus tard Françoise DOLTO). C'est un renversement total de la réalité qu'opère ses histoires intérieures et ces contes pour le bénéfice d'un Moi qui substitue à une réalité inmodifiable des fantasmes  qui s'expriment  tant dans le rêve que dans l'état de veille. La persistance de ce mode de défense chez l'adulte entraîne des conséquences importantes, et généralement ce mode disparaît assez rapidement lors de la fin de la petite enfance.

    La négation par actes et paroles étudiée dans le chapitre 7 part de cette forme de défense qui évolue avec l'âge : "Pendant plusieurs années le moi infantile, tout en conservant un sens intact de la réalité, garde le privilège de nier tout ce qui, dans cette réalité, lui déplaît. Il use amplement de cette faculté et, ce faisant, ne se cantonne pas dans le seul domaine des représentations et des fantasmes, il ne se borne pas à penser, il agit. Pour parvenir à transformer la réalité, il se sert des objets extérieurs les plus divers. On retrouve fréquemment aussi, dans les jeux enfantins, en général, et dans ceux où l'enfant adopte un rôle, en particulier, cette même négation de la réalité."

Dans une présentation dynamique, Anna FREUD met en relation l'évolution de l'enfant dans ce sens avec l'existence des différentes écoles pédagogiques : "Le conflit toujours existant entre les différentes écoles pédagogiques (Froebel contre Montessori) peut se résumer ainsi : dans quelle mesure l'éducateur doit-il inciter l'enfant - et cela dès le plus jeune âge - à assimiler la réalité? Jusqu'à quel degré peut-on laisser le jeune être se détourner de cette réalité en favorisant chez lui la construction d'un monde imaginaire?"  Dans l'équilibre délicat entre l'entrée dans le monde de la réalité et la protection d'un Moi fragile, entre les excitations extérieures et les excitations pulsionnelles, c'est surtout la fonction de synthèse du Moi qui permet à l'enfant d'entrer progressivement dans une dynamique positive (d'échanges réels) avec le monde extérieur. Tout dépend de l'attitude des éducateurs, pris au sens large, dans leur compréhension des mesures protectrices du Moi, entre consentement trop large, qui risque de conforter l'enfant dans sa négation et répression trop forte qui augmente l'angoisse et réoriente de manière trop importante la défense contre la vie instinctuelle, ce qui aboutit au développement de névroses véritables.

    Le chapitre suivant sur La rétraction du Moi examine un phénomène parallèle à l'élaboration des fantasmes, divers procédés employés par le Moi "pour éviter toute souffrance venue soit du dedans soit du dehors". Cette rétraction du moi appartient autant aux procédés "normaux" qu'aux procédés pathologiques. Toujours à partir d'exemples concrets, elle décrit ce mécanisme de défense, qu'elle distingue de l'inhibition : "toute la différence entre l'inhibition et la rétraction du moi consiste en ce que, dans le premier cas, le moi se défend contre ses propres processus internes tandis que, dans le second, il se dresse contre les excitations extérieures". Ce processus de rétraction s'inscrit pour Anna FREUD dans le processus normal de l'enfance. Elle conclue sur le fait qu'étant donné le peu d'indépendance dont jouit l'enfant, "les adultes peuvent, à leur gré, favoriser ou étouffer chez lui l'éclosion d'une névrose". Ainsi, elle cite l'exemple d'une mère que l'état de son enfant inquiète et dont l'orgueil est blessé chercher à le protéger en lui évitant d'affronter des situations pénibles dans le monde extérieur. Tout est dans l'attention qu'elle témoigne et on peut mesurer combien est délicat le dosage de liberté à accorder, sans tomber dans l'état phobique à l'égard d'accès d'angoisse.

 

    La troisième partie aborde des exemples de deux types de défense, l'identification avec l'agresseur et une forme d'altruisme (Chapitres 9 et 10). La quatrième et dernière partie se focalise sur l'étude des phénomènes de la puberté : Mécanismes de défense déclenchés par la peur des pulsions trop puissantes (Chapitres 11 et 12).

 

    Dans sa conclusion, Anna FREUD commence, avant de faire une sorte de bilan des connaissances actuelles, par une sorte de mise en garde : "Quand nous connaîtrons mieux l'activité inconsciente du Moi, nous serons sans doute en mesure d'établir une classification bien plus rigoureuse". Les exemples qu'elle donne, tirés de son expérience clinique, lui permettent toutefois "de supposer que le Moi met en branle le mécanisme de la négation quand il s'agit d'idées de castration et de pertes d'objet aimés. La cession altruiste des pulsions instinctuelles, d'autre part, semble être utilisée de préférence, dans certaines conditions déterminées, lorsqu'il s'agit de triompher d'humiliations narcissiques." Elle pense que les connaissances sont mieux "établies" sur les rapprochements entre les diverses activités de défense du Moi contre les dangers qui menacent soit du dedans soit du dehors. "Le refoulement sert à évincer les dérivés du Ça comme la négation à supprimer les excitations extérieures. La formation réactionnelle préserve le Moi d'une réapparition de ce qui a été refoulé, les fantasmes grâce auxquels la situation réelle est renversée empêchent la négation d'être ébranlée par l'ambiance. L'inhibition de l'émoi pulsionnel correspond à une rétraction du Moi, destinée à éviter tout déplaisir causé par le monde extérieur. L'intellectualisation des processus instinctuels agit en tant que protection contre un danger intérieur et équivaut à une vigilance perpétuelle du Moi contre les dangers extérieurs. Tous les autres mécanismes de défense qui, à la manière du retournement en contraire ou du retournement contre soi, se manifestent par une altération des phénomènes pulsionnels eux-mêmes, trouvent leur contrepartie dans les tentatives faites par le Moi pour parer au danger extérieur en intervenant activement afin de modifier l'ambiance. toutefois, je ne puis m'étendre davantage ici sur ces sortes d'activités du Moi". A lire la suite, le lecteur se rend compte de la mobilité extrême des mécanismes de défense et de la multiplication de véritables tactiques au fur et à mesure que les événements interviennent et que de nouvelles pulsions naissent dans le corps de l'individu.

"Bien que le Moi, écrit-elle à la fin de sa conclusion, ne dispose pas, dans le choix des mécanismes de défense, d'une totale liberté, il n'en est pas moins vrai que l'importance de son rôle nous frappe quand nous étudions ces mécanismes. L'existence même des symptômes névrotiques prouve que le Moi a été submergé. Tout retour des pulsions refoulées, toute formation ensuite de compromis trahissent un échec de la défense projetés, partant une défaite du Moi. Le Moi est vainqueur quand ses mesures de défense sont efficaces, c'est-à-dire quand il arrive, par elles, à limiter la production d'angoisse et de déplaisir, à assurer au sujet, même dans des circonstances difficiles, grâce à une modification des pulsions, une certaine dose de jouissance pulsionnelle. Ainsi s'établissent, dans la mesure du possible, d'harmonieuses relations entre le Ça, le Surmoi et les puissances du monde extérieur."

 

     Elsa SCHMID-KILSIKIS indique que "l'oeuvre d'Anna FREUD, et plus particulièrement (cet) ouvrage, a directement alimenté un courant de pensée que l'on pourrait qualifier de "psychanalyse de la conscience" et qui a surtout pris son essor aux États-Unis grâce aux adeptes de l'Ego-psychology (Hartmann, Kris et Loewenstein), mais elle a surtout indirectement permis une utilisation psychologique des données de la psychanalyse freudienne, utilisation entre autres sur le terrain de ce qu'il est convenu d'appeler de nos jours la "pédagogie psychanalytique" ainsi que dans le cadre des tests dits de personnalité." Nous pouvons ajouter que cet ouvrage se situe dans la longue lutte-polémique entre Anna FREUD et Mélanie KLEIN en ce qui concerne la psychanalyse des enfants.

 

Anna FREUD, Le Moi et les mécanismes de défense, Presses Universitaires de France, Bibliothèque de psychanalyse, 2001, 170 pages environ. Traduction de Das ich und die abwehrmechanismen, Imago Publishing, London, 1946. Réédition de l'ouvrage de 1949 (15ème édition). L'ouvrage originel de 1936 porte le titre complet de Das Ich und die Abwehrmechanismen, Wege und Irrwege in der Kinderentwicklung, Wien, Internationaler Psychoanalytischer Verlag.

Elsa SCHMID-KILSIKIS, article Le moi et les mécanismes de défense, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002.

 

 

Relu le 28 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 06:03

     L'idéologie allemande, "Conception matérialiste et critique du monde", de 1845-1846, fait partie des premiers textes communs des deux fondateurs du marxisme et des oeuvres fondatrices du matérialisme dialectique. C'est l'ouvrage, dont seul le chapitre sur la critique de l'ouvrage de Grun fut publié du vivant de Karl MARX, de référence sur la conception de l'idéologie de la philosophie marxiste. Karl MARX et Friedrich ENGELS ont écrit là un ouvrage à la fois théorique et polémique (et satirique, contre le "vrai socialisme"), en plusieurs fois, entre leurs activités directement politiques à l'intérieur du mouvement révolutionnaire.

 

   Maximilien RUBEL donne le sommaire des deux volumes, d'après les titres figurant en tête des diverses parties du manuscrit:

 Volume I

Avant-propos.

I. Feuerbach.

Le concile de Leipzig

II. Saint Bruno. (Il s'agit de brocarde, notons-le les thèses de Bruno Bauer)

III. Saint Max (Là, c'est de Max Stirner qu'il s'agit)

Fin du concile de Leipzig.

Volume II

Le socialisme vrai.

I. Les Rheinische Jahrbucher ou La philosophie du socialisme vrai (Les chapitres II et III ne sont pas conservés.)

IV. Karl Grun : le mouvement social en France et en Belgique (Darmstadt, 1845) ou l'Historiographie du socialisme vrai.

V. Le docteur Georg Kuhlmann de Holstein ou La Prophétie du socialisme vrai.

      De manière générale, les éditeurs contemporains (comme d'ailleurs sur Internet), depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ne publie qu'une partie du Volume I sur Feuerbach et rapproche le texte des Thèses sur Feuerbach.

C'est d'ailleurs  dans cette partie de l'oeuvre que l'on trouve exposée de la manière la plus claire la conception de l'idéologie du marxisme, même si ce n'est pas là uniquement, comme le rappelle Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, que se trouve celle-ci.

 

     Cette partie du Volume 1 sur Feuerbach se compose lui-même, en suivant Les éditions sociales (1970) en trois grands chapitres, après un Avant-propos:

L'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande

La base réelle de l'idéologie

Communisme

  Nous avons surtout pris la traduction proposée par Maximilien RUBEL. Il ne faut pas s'étonner de lire un découpage différent d'une édition à l'autre, ce découpage étant influencé à la fois par la qualité des différentes traductions et par des présentations tirées des notes des auteurs (Le texte de cette partie pourrait se lire d'un seul tenant, ce qui est un peu incommode pour les lecteurs modernes)

 

    L'Avant-propos donne vite le ton : "Les hommes se sont toujours fait jusqu'ici des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu'ils sont ou devraient être. C'est d'après leurs représentations de Dieu, de l'homme normal, etc, qu'ils ont organisé leurs relations. Les inventions de leur cerveau ont fini par les subjuguer. eux les créateurs, ils se sont inclinés devant leurs créations. Délivrons-les des chimères, des idées, des dogmes, des êtres d'imagination qui les plient sous leur joug avilissant. Révoltons-nous contre cette domination des pensées. Apprenons aux hommes, dit l'un, à échanger ces illusions contre des pensées qui soient conformes à la nature de l'homme ; apprenons-leur, dit l'autre, à prendre à leur égard une attitude critique ; à les chasser de leur tête, dit le troisième! Vous verrez alors s'écrouler la réalité existante.

Ces fantasmes innocents et puérils constituent le noyau de la récente philosophie jeune-hégélienne que le public, en Allemagne, accueille avec épouvante et respect, et à laquelle, qui plus est, les héros philosophiques eux-mêmes, solennellement convaincus qu'elle menace le monde de la ruine, confèrent un caractère implacable et criminel. Le premier volume de cette publication a pour but de démasquer ces moutons qui se croisent, que l'on croit loups ; et aussi de montrer que leurs bêlements philosophiques font simplement écho aux opinions des bourgeois allemands (...). Il se propose de déconsidérer et de discréditer ce combat philosophique contre l'ombre de la réalité où le peuple allemand, rêveur et somnolant, se complaît." C'est que non seulement, les auteurs s'inscrivent dans une critique de la religion comme creuset de chimères qui empêchent de voir la réalité, mais qu'ils veulent combattre une philosophie qui s'en tient à cette critique, sans s'attaquer à la réalité elle-même.

 

    Dans l'Introduction, les deux auteurs entendent mettre en avant une conception matérialiste opposée à la conception idéaliste, en prenant appui "hors d'Allemagne", pour combattre une production idéologique qui sature "le marché allemand".

 

     Le début de L'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande, précise cette intention : "De Strauss à Stirner, toute la critique philosophique allemande se limite à la critique des représentations religieuses. (...)  Aucun de ces philosophes ne s'est avisé de s'interroger sur le lien de la philosophie allemande avec la réalité allemande, le lien de leur critique avec leur propre milieu matériel."

  Karl MARX et Friedrich ENGELS passent alors en revue ce qui caractérisent les hommes, à commencer pour ce qui les distingue des animaux, leur conscience. "(Ils) commencent à se distinguer des animaux dès qu'ils se mettent à produire leurs moyens d'existence ; ils font là un pas qui leur est dicté par leur organisation physique. En produisant leurs moyens d'existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même".

 "La production des idées, des représentations, de la conscience est, de prime abord, directement mêlée à l'activité et au commerce matériels des hommes : elle est le langage de la vie réelle."  Au contraire de la philosophie allemande, les idées ne viennent pas d'en haut pour se traduire dans la vie matérielle, elles proviennent de la réalité matérielle elle-même... "Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience." Il s'agit donc d'étudier les constituants de cette vie matérielle, les composantes des relations matérielles entre les hommes.

       La division du travail entre les hommes, une nécessité matérielle,"n'acquiert son vrai caractère qu'à partir du moment où intervient la division du travail matériel et du travail intellectuel. Dès cet instant, la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique établie et qu'elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel ; et à partir de ce moment, la conscience est capable de s'émanciper du monde et de passer à la formation de la théorie "pure", théologie, philosophie, morale, etc."  C'est là que se trouve le lieu d'un conflit possible entre cette théorie "pure" et les conditions existantes, de même qu'entre conditions sociales existantes et force productive existante... En outre, expliquent les auteurs, la division du travail fait naître également l'antagonisme entre l'intérêt de chaque individu ou de chaque famille et l'intérêt commun de tous les individus. C'est l'existence d'une puissance sociale, d'un pouvoir matériel qui échappe au contrôle des individus qui constitue l'un "des principaux facteurs de l'évolution historique connue jusqu'ici." "La puissance sociale, c'est-à-dire la force productive multipliée résultant de la coopération imposée aux divers individus par la division du travail, apparaît à ces individus - dont la coopération n'est pas volontaire, mais naturelle - non comme leur propre puissance conjuguée, mais comme une force étrangère, située en dehors d'eux, dont ils ignorent les tenants et les aboutissants, qu'ils sont donc incapables de dominer et qui, au contraire, parcourt maintenant une série bien particulière de phases et de stades de développement, succession de faits à ce point indépendante de la volonté et de la marche des hommes qu'elle dirige en vérité cette volonté et cette marche".  C'est cette aliénation-là que les auteurs veulent combattre : ils imaginent une forme nouvelle de coopération entre les hommes, qu'ils appellent le communisme qui permette de les rendre conscients et maîtres de leur propre évolution sociale.

   Un long développement sur ces stades historiques, depuis l'origine de l'État et de ses rapports avec la société civile, est nécessaire pour prendre proprement conscience de l'histoire. La mise en évidence des conflits entre différents intérêts de classes doit permettre de démêler l'écheveau des idées dominantes et de leur emprise sur les esprits. Le "tour d'adresse" par lequel ces esprits sont en quelque sorte mystifiés se réduit pour les deux auteurs à trois efforts :

 - "Les idées de ceux qui, pour des raisons empiriques, dans des conditions empiriques et en tant qu'individus physiques, sont les maîtres, ces idées, il faut les séparer de ces maîtres et, par conséquent, reconnaître la suprématie des idées ou des illusions dans l'histoire"

 - "Il faut établir un certain ordre dans ce règne des idées, révéler un rapport mystique entre les idées dominantes qui se succèdent ; pour y parvenir, il faut les concevoir comme des "déterminations du concept de par soi""

 - Pour débarrasser de son aspect mystique, ce "concept se déterminant lui-même", on le transforme en une personne - "la Conscience de soi" - ou, pour se donner des airs franchement matérialistes, en une série de personnes qui représentent "le Concept" dans l'histoire, lesquelles sont "les penseurs", les "philosophes", les "idéologues" ; ceux-ci, à leur tour, sont considérés comme les fabricants de l'histoire, comme le "Conseil des gardiens", les dominateurs. Du même coup, on a éliminé de l'histoire tous les éléments matérialistes, et l'on peut tranquillement lâcher la bride à son coursier spéculatif."

 

      La base réelle de l'idéologie (passage commençant par Divisions du travail et formes de propriété dans la présentation de Maximilien RUBEL) entre dans le détail de la division du travail entre villes et campagnes, de l'organisation de la propriété communale, du développement de la propriété privée (propriété féodale, propriété foncière), de la formation d'une noblesse, en référence avec la base de la production de l'esclavage, puis du servage, puis du salariat... avec l'extension du commerce et de la manufacture. Il y a dans ce texte comme une préfiguration de l'analyse économique que l'on trouvera systématisée dans Le Capital. Ainsi les conflits sociaux et les révolutions sont examinés en lien direct avec l'évolution des formes de travail et de propriété (développement du droit privé), et sont déjà envisagés les étapes possibles vers l'abolition du travail et de l'État.

 

     Dans une conclusion : Vers la Communauté des individus complets (Maximilien RUBEL) ou Communisme (Editions sociales), sont présentés les éléments qui distinguent l'évolution antérieure des nouvelles relations sociales possibles dans une division du travail où les forces productives seraient mises véritablement au service de tous les hommes.

  "Finalement, la conception de l'homme que nous venons de développer nous donne les résultats suivants :

 - A un certain stade de l'évolution des forces productives, on voit surgir des forces de production et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des désastres. Ce ne sont plus des forces de production, mais des forces de destruction (machinisme et argent). Autre conséquence, une classe fait son apparition, qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages (...), une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d'où émane la conscience de la nécessité d'une révolution en profondeur, la conscience communiste, celle-ci pouvant, naturellement, se former aussi parmi les autres classes capables d'appréhender la position de cette classe ;

 - Les conditions dont dépend l'emploi de forces productives déterminées sont celles qu'impose le règne d'une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, fruit de ses possessions matérielles, trouve son expression à la fois idéaliste et pratique dans la forme d'État existant ; c'est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe qui a dominé jusqu'alors ;

 - Jusqu'à présent toutes les révolutions ont toujours laissé intact le mode des activités ; il s'y agissait seulement d'une autre distribution  de ces activités, d'une répartition nouvelle  du travail entre personnes. En revanche, la révolution communiste (...) se débarrasse du travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes (...) ;

 - Pour produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même ; il faut une transformation qui touche la masse des hommes ; laquelle ne peut s'opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution (...)"

     On voit bien, dans cette conclusion, le caractère de combat du texte, qui veut montrer les conditions de réussite de la révolution, l'une d'elles étant la destruction des effets d'une idéologie bien particulière, laquelle passe par une mise en évidence de ses aspects.

 

    Raymond ARON, dans son étude sur le marxisme de Karl MARX tire de L'idéologie allemande, six thèmes fondamentaux, que l'on trouve ensuite dans la suite de son oeuvre :

- La base de l'histoire. Ce sont les hommes qui produisent eux-mêmes leur histoire ;

- Une analyse de l'évolution de l'histoire avec une classification des étapes de cette évolution : Les besoins prioritaires de l'homme, le développement historique et la création de besoins nouveaux, les relations familiales, origine des relations entre les hommes, le mode de collaboration des hommes entre eux qui créent la force de production, la conscience en relation avec cette force de production...

- L'analyse de la dialectique historique et des contradictions de la réalité ;

- Cette manière de considérer l'histoire condamne la distinction des histoires particulières. Il n'y a pas d'histoires séparées de la politique, de la morale ou de la religion, il y a une seule histoire générale qui s'explique à partir des forces de production ;

- Les sociétés connues ont été divisées en classes et les idées dominantes ont été régulièrement celles de la classe dominante ;

- Le communisme interviendra parce que le développement des forces productives rendra la révolution inévitable.

        On retrouve dans ce dernier point, dirions-nous, une forme de détermination historique, voire de déterminisme (le sens de l'histoire...) qui sont à l'origine de nombreuses discussions entre les marxistes après Karl MARX comme entre les marxistes et leurs adversaires.

 

Karl MARX et Friedrich ENGELS, L'idéologie allemande, Première partie Feuerbach, Editions sociales, Classiques du marxisme, 1970. L'idéologie allemande, "Conception matérialiste et critique du monde", dans Karl Marx  Philosophie, édition établie et annotée par Maximilien RUBEL, avec Notice (très instructive), Gallimard, folio Essais, 1982.

Raymond ARON, Le Marxisme de Marx, Editions du Fallois, le livre de poche références, Histoire, 2002. Gérard BENSUSSAN et Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

 

Relu le 1er décembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 09:36
        Le professeur américain en psychologie sociale Sanley MILGRAM (1933-1984) est sans doute l'un des psychologues les plus connus, grâce à une expérience (une série d'expériences) sur la soumission à l'autorité mené en 1960 et en 1963, rapportée et analysée dans son livre paru en 1974, Obediance to Authority. Menée au département de psychologie de l'Université de Yale, cette série d'expériences suscita par ses résultats de nombreuses polémiques, surtout à cause de ses résultats (jugés surprenants et inquiétants).
Il fut suspendu de l'American Psychological Association en 1962, suite à des critiques concernant l'éthique de celles-ci. Sa principale oeuvre - car il a écrit ensuite de très nombreux articles et une étude sur "l'expérience du petit monde", et un livre en 1992, systématisant les analyses antérieures, The Individual in a Social World - est connue mondialement et est encore beaucoup discutée aujourd'hui. Régulièrement, des expériences cinématographiques et télévisées viennent relancer les débats qu'elle a suscité.

      Ce livre comporte 15 chapitres au contenu très détaillé sur les motifs et le contenu des expériences et deux appendices sur l'éthique de l'investigation et les catégories d'individus participant à ces expériences. Dans ses remerciements, l'auteur indique que la phase de la réflexion et de la communication des résultats fut beaucoup plus longue que celle des expériences elles-mêmes, et explique la dizaine d'années qui sépare la série d'expérience de la publication des résultats par les interrogations profondes qu'elles suscitèrent.

     Dans son premier chapitre, le dilemme de l'obéissance, l'auteur entend définir clairement sa position :
"L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social. Toute communauté humaine nécessite un système d'autorité quelconque ; seul l'individu qui vit dans un isolement total n'a pas à réagir, soit par la révolte, soit par la soumission, aux exigences d'autrui." Pour lui, l'obéissance, "en tant que facteur déterminant du comportement", représente un sujet d'étude important pour notre époque, après le massacre de millions d'innocents dans des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Ses préoccupations rejoignent d'ailleurs celles d'Hannah ARENDT, que l'auteur cite dans son livre, qui a suivi comme lui de près les différents jugements de criminels effectués après la guerre. L'extermination des Juifs européens, qui reste l'extrême exemple pour lui d'actions "abominables accomplies par des milliers d'individus au nom de l'obéissance" pose l'obéissance comme un véritable problème social. "Ainsi, l'obéissance à l'autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un caractère différent quand elle est au service d'une cause néfaste ; la vertu se mue alors en vice odieux."
 Dans ses interrogations, Stanley MILGRAN fait appel autant au vieux problème du conflit donné et de la conscience qui a déjà été traité par PLATON et aux différents concepts, des conservateurs aux humanistes, en passant par Thomas HOBBES avant d'affirmer, après la revue d'aspects légaux et philosophiques, la nécessité d'expérimenter sur l'acte d'obéissance. Se posant en scientifique empiriste, il réalise une expérience simple "qui devait par la suite entrainer la participation de plus d'un millier de sujets et être reprise dans diverses universités".
    L'auteur décrit alors très simplement son expérience :
"Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d'exécuter une série d'actions qui vont entrer progressivement en conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu'à quel point précis elle suivra les instructions de l'expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.(...) Deux personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organisent une enquête sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'elles sera le "moniteur", l'autre "l'élève". L'expérimentateur leur explique qu'il s'agit d'étudier les effets de la punition sur le processus d'apprentissage. Il emmène l'élève dans une pièce, l'installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu'il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs qu'il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d'intensité croissante. Le véritable sujet d'étude de l'expérience, c'est le moniteur. Après avoir assisté à l'installation de l'élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant stimulateur de chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui s'échelonnent de 15 à 450 volts par tranche d'augmentation de 15 volts et sont assorties de mentions allant de Choc léger à Attention : choc dangereux. On invite alors le moniteur à faire passer le test d'apprentissage à l'élève qui se trouve dans l'autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivants. Dans le cas contraire, il devra lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage le plus faible et en augmentant progressivement d'un niveau à chaque erreur." En vérité, seul le moniteur est le sujet naïf, l'élève étant un acteur qui ne reçoit aucune décharge électrique.
Et l'expérience fonctionne... trop bien : non seulement les moniteurs administrent tranquillement décharge sur décharge, du moins au début, et certains continuent, même lorsque les plaintes deviennent fortes et la souffrance manifeste. En fait, le sens moral est bien moins contraignant que ne le voudrait faire croire le "mythe social".
Le véritable sujet de l'expérience a tendance à se tourner vers l'expérimentateur en blouse blanche lorsqu'il commence à réaliser la souffrance de l'élève. Et son processus d'adaptation de pensée le plus courant, au conflit entre la conscience de cette souffrance et la promesse faite de mener jusqu'au bout l'expérience, est de se focaliser sur le très court terme, sur la procédure de l'expérience, au besoin en répétant la question, d'oublier les conséquences lointaines, et lorsque ce n'est plus possible, à un certain degré de voltage, d'abandonner toute responsabilité personnelle, et de l'attribuer entièrement à l'expérimentateur. Lequel endosse bien entendu, face aux hésitations du moniteur, l'habit de l'autorité légitime, lui rappelant au besoin sa promesse de collaboration. De manière concomitante, Stanley MILGRAM note une propension à dévaloriser l'élève, et à reporter sur lui la responsabilité de ce qu'il lui arrive... Nombre de participants exprimaient en cours d'expérience leur hostilité au traitement infligé à l'élève, beaucoup protestaient, sans pour autant cesser d'obéir. Dans une variante de l'expérience, le moniteur est secondé par un adjoint qui abaisse lui-même la manette, et là, les chocs sont les plus violents (jusqu'au niveau le plus élevé). C'est comme si l'extension de la chaîne des actions de punition favorisait la dilution des responsabilités et de la culpabilité du moniteur.
   L'auteur termine son premier chapitre en citant George ORWELL : "Tandis que j'écris ces lignes, des êtres humains hautement civilisés passent au-dessus de ma tête et s'efforcent de me tuer. Ils ne ressentent aucune hostilité contre moi en tant qu'individu, pas plus que je n'en ai à leur égard. Ils se contentent de "faire leur devoir", selon la formule consacrée. La plupart, je n'en doute pas, sont des hommes de coeur respectueux de la loi qui jamais, dans leur vie privée, n'auraient l'idée de commettre un meurtre. Et pourtant, si l'un d'eux réussit à me pulvériser au moyen d'une bombe lâchée avec précision, il n'en dormira pas moins bien pour autant."

     Le chapitre 2 indique les méthodes d'investigation : le recrutement des participants, les caractéristiques du local et du personnel, la description du stimulateur de chocs, les instructions concernant l'administration des chocs (afin de bien vérifier que le moniteur a conscience de leur voltage à chaque fois), les protocoles d'intervention de l'expérimentateur et de l'élève face aux questions du moniteur, les mesures d'évaluation, les conditions d'interview des élèves après l'expérience....

     Les chapitre 3 et 4 traitent respectivement des prévisions des comportements et des comportements réels des sujets. Les chapitres 5 à 9 abordent les différentes variantes de l'expérience

     Le chapitre 10  "Pourquoi obéir? Analyse des causes de l'obéissance" analyse le fait que "la soumission à l'autorité est un trait constant et prédominant de la condition humaine".
  
      Stanley MILGRAM, devant l'abondance des résultats "positifs" de l'expérience fait d'abord le détour par les études de TINBERGEN (1953) et de MARLER (1967) sur les structures hiérarchiques et leurs modalités de mise en place de fonctionnement. "En donnant au groupe la stabilité et l'harmonie des relations entre ses membres, l'organisation sociale le favorise aussi bien sur le plan externe que sur le plan interne : d'une part, elle le met en mesure de réaliser ses objectifs, d'autre part, elle réduit au minimum les risques de friction inhérents à la collectivité en définissant clairement le statut de chacun". Dans l'évolution, les groupes les mieux organisés survivent moins que les autres, à environnement constant.
  Puis aborde un point de vue cybernétique, via les études d'ASHBY (1956) et de WIENER (1950), pour comprendre les mécanismes de régulation et de contrôle de l'action collective. Pour que ce modèle fonctionne à son optimum, une structure hiérarchique précise se met en place. Le contrôle exercé par les mécanismes inhibiteurs indispensables au fonctionnement autonome de l'élément individuel doit nécessairement être supplanté par le contrôle de l'agent coordonnateur.
L'analyse qu'il tente ainsi a pour "seul véritable intérêt de nous faire prendre conscience des changements qui surviennent obligatoirement lorsqu'une unité autonome devient partie intégrante d'un système.
Cette transformation correspond précisément au problème central de notre expérience : comment un individu honnête et bienveillant par nature peut-il faire preuve d'une telle cruauté envers un inconnu? Il y est amené parce que sa conscience, qui contrôle d'ordinaire ses pulsions agressives, est systématiquement mise en veilleuse quand il entre dans une structure hiérarchique."
Stanley MILGRAM appelle "état argentique", cette condition de l'individu, qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans lequel il estime être l'auteur de ses actes. Pour expliquer comment l'individu subi une altération de sa personnalité (ce que certains nient)  du fait de son insertion dans une hiérarchie, il étudie par la suite le processus de l'obéissance.

    C'est ce qu'il fait dans le chapitre 11, dans l'application de l'analyse à l'expérience : Conditions préalables de l'obéissance (famille et cadre institutionnel), Conditions préalables immédiates (perception de l'autorité, Entrée dans le système d'autorité, Coordination entre l'ordre et la fonction d'autorité), Idéologie dominante.
Il conclue que l'homme est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime. Il permet à l'autorité légitime de décider de sa signification.
"C'est cette abdication idéologique qui constitue le fondement cognitif essentiel de l'obéissance. Si le monde ou la situation sont tels que l'autorité les définit, il s'ensuit que certaines types d'action sont légitimes. c'est pourquoi il ne faut pas voir dans le tandem autorité/sujet une relation dans laquelle un supérieur impose de force une conduite à un intérieur réfractaire. Le sujet accepte la définition de la situation fournie par l'autorité, il se conforme donc de son plein gré à ce qui est exigé de lui.
 Pour que cette perte du sens de la responsabilité et que l'image de soi reste bonne, il faut, qu'une fois que l'individu est entré dans l'état argentique, qu'il y ait un mécanisme de liaison pour donner à la structure un minimum de stabilité. Certains croient que dans la situation expérimentale, le sujet peut mathématiquement apprécier les valeurs conflictuelles en présence, mais en fait, ils continue d'obéir à l'expérimentateur qui garde exactement la même attitude, et qui lui rappelle qu'il se trouve dans une situation stable, celle qu'il a acceptée dès son entrée dans la salle de l'expérience. Ils sont toujours, lui rappelle t-il dans l'accord initial de mener à bien une expérience sur la mémoire, importante socialement...

     Dans le chapitre 12, Stanley MILGRAM examine les raisons de franchissement du cap de cette obligation morale et sociale chez certains sujets (minoritaires). "Les manifestations émotionnelles observées en laboratoire - tremblement, ricanement nerveux, embarras évident - représentent autant de preuves que je sujet envisage d'enfreindre ces règles. Il en résulte un état d'anxiété qui l'incite à reculer devant la réalisation de l'action interdite et crée ainsi un barrage affectif qu'il devra forcer pour défier l'autorité. Le fait le plus remarquable est que, une fois "le pas franchi" par le refus d'obéissance, la tension, l'anxiété et la peur disparaissent presque totalement."
 Pourquoi certains sujets désobéissent? Et pourquoi à tel moment et pas à d'autres ?  Les cris de douleur, le fait d'infliger des souffrances à un innocent (ce qui viole les valeurs morales et sociales), la menace implicite de représailles de la part de la victime, les signaux contradictoires émis dans sa direction par l'expérimentateur et l'élève, leur empathie plus ou moins grande vis-à-vis de la victime (le dénigrement devant l'attitude de l'idiot qui ne comprend rien à rien ne suffit plus...), tout cela entre en jeu... Le doute intérieur qui ronge le sujet, de plus en plus, le mène plus ou moins vite dans la voie de la désobéissance ou si ce doute est suffisamment amorti, compte tenu de son passé personnel, dans la persistance à l'obéissance.
 
     Dans un chapitre 13 très bref, l'auteur se demande si n'existe pas une autre théorie, celle de l'agression, au sens où gît au fond de la nature humaine une agressivité qui ne demande qu'à s'exprimer.
 Mais finalement, pour Stanley MILGRAM, "ce n'est pas dans le défoulement de la colère ni de l'agressivité qu'il faut chercher la clé du comportement des sujets, mais dans la nature de leur relation avec l'autorité. C'est à elle qu'ils s'en remettent totalement. Ils se considèrent comme des simples exécutants de ses volontés ; s'étant ainsi définis par rapport à elle, ils sont désormais incapables de la braver."

    Dans le chapitre 14, l'auteur répond à certaines objections à la méthode.
 - Les sujets de l'expérience représentent-ils l'homme en général ou sont-ils des cas d'espèce? Tous les sujets étaient volontaires et leur recrutement, étudiant ou non, n'influe pas fondamentalement sur les résultats, (même si les proportions d'obéissants varient)  lesquels ont été confirmés à Princeton, à Munich (85% d'obéissants!), à Rome, en Afrique du Sud et en Australie (avec d'autres modes de recrutement) ;
 - Les sujets croyaient-ils administrer des chocs douloureux? Oui, dans tous les cas. D'ailleurs la tension réelle observée en laboratoire en est la preuve.
 - La situation expérimentale constitue-t-elle un cas si particulier qu'aucun de ses résultats ne puisse contribuer à une théorie générale dans la vie en société? Non, si l'on voit la facilité avec laquelle l'individu peut devenir un instrument aux mains de l'autorité;

     Un épilogue évoque la guerre du Viet-Nam et notamment les conditions du massacre de My Lai en 1969.
 

 



Stanley MILGRAM, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 2002, 272 pages. Il s'agit de la traduction par Emy MOLINIE de l'ouvrage Obedience to Authority, An experimental View, paru chez Harper & Row en 1974. Une première édition française a été réalisé en 1974 par le même éditeur, avec la même traduction. Seule variation, une préface à la deuxième édition française, de 1979.
On peut consulter utilement le site www.stanleymilgram.com.

    

  Relu le 13 novembre 2019

    

    



      
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 15:24
           Cet essai de 1853 de Joseph Arthur de GOBINEAU (1816-1882) constitue le type même d'oeuvre qu'il faut lire pour se rendre compte réellement de la source d'inspiration de nombreux racismes. En langage stratégique, en faire la lecture, c'est connaître mieux l'ennemi. et de façon plus générale, c'est aussi prendre conscience qu'un bon style littéraire joint à une présentation scientifique de lieux communs éloignés de la réalité peut faire d'importants dégâts dans la connaissance de cette réalité. Et aussi comment une oeuvre déjà à prétention scientifique peut être détournée de l'esprit de son auteur, ici d'un pessimisme si radical qu'il en empêche toute prescription et même toute action politique de type raciste, beaucoup plus moderne finalement que ses contemporains.
L'histoire des théories d'Arthur de GOBINEAU pourrait être bien celle de leur déformation sous l'influence des milieux wagnériens de la fin du XIXe siècle, notamment celle de l'eugéniste Houston Stewart CHAMBERLAIN (1855-1927), principal inspirateur d'Adolf HITLER  (1899-1945) et celle de l'anthropologue et philosophe allemand Ludwig WOLTMANN (1854-1907).
     Influencé par le pessimisme de Lord BYRON et de SCHOPENHAUER, son Essai s'inspire surtout d'une longue tradition de racisme occidental. Le diplomate français (nommé ambassadeur en Grèce en 1864), proche d'Alexis de TOCQUEVILLE qui ne partageait pas ses idées mais qui était séduit par ses qualités d'homme, est surtout l'auteur d'une oeuvre littéraire, de romans comme Scaramouche (1943), Adelaïde (1869), Souvenirs de voyage (1872), Les Pléiades (1874) ou Nouvelles asiatiques (1876).

         Édité en 1855 dans sa version définitive, l'Essai sur l'inégalité des races, se compose de six livres : Considération préliminaires, définitions, recherche et exposition des lois naturelles qui régissent le monde social ; Civilisation antique rayonnant de l'Asie Centrale au Sud-Ouest ; Civilisation rayonnant de l'Asie Centrale vers le Sud et le Sud-Est ; Civilisations sémitisées du Sud-Ouest ; Civilisation européenne sémitisée ; La civilisation occidentale.

         Le premier livre est subdivisé en 16 chapitres et les titres, s'ils donnent le ton ne doivent pas arrêter le lecteur, qui risque de s'en faire une idée superficielle, comme l'ont fait de nombreux auteurs : pour les quatre premiers, par exemple, nous pouvons lire : La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une cause générale et commune ; Le fanatisme, le luxe, les mauvaises moeurs et l'irréligion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés ; Le mérite relatif des gouvernements n'a pas d'influence sur la longévité des peuples ; De ce qu'on doit entendre par le mot dégénération du mélange des principes ethniques et comment les sociétés se forment et se défont... Arthur de GOBINEAU entend faire une oeuvre qui englobe l'évolution des sociétés humaines, recherchant la principale cause de la croissance et du déclin des civilisations.
      Après avoir examiné dans ces trois premiers chapitres les maux que sont le mauvais gouvernement, le fanatisme et l'irréligion dont il ne minimise pas la gravité, Il affirme dans le quatrième que "si ces malheureux éléments de désorganisation ne sont pas entés sur un principe destructeur plus vigoureux, s'ils ne sont pas la conséquence d'un mal caché plus terrible, on peut rester assuré que leurs coups ne seront pas mortels, et qu'après une période de souffrance plus ou moins longue, la société sortira bien de leurs filets peut-être rajeunie, peut-être plus forte".
Qu'est-ce donc ce principe destructeur, ce mal terrible? C'est la dégénération : "les nations meurent lorsqu'elles sont composés d'éléments dégénérés". Mais qu'est-elle? "Je pense donc que le mot dégénéré, s'appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans ses veines le même sang, dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu'avec le même nom, il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; enfin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme dégénéré, est un produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quelque chose de son essence : mais, plus il dégénère, plus ce quelque chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux qu'il dit encore être ses pères, qu'en ligne très collatérale. Il mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l'élément ethnique principal se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d'une manière absolue ; mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront." 
Il s'agit, pour l'auteur, d'un véritable théorème qu'il s'agit de démontrer...  Et tout de suite, il s'interroge : "Y-a-t-il entre les races humaines des différences de valeur intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles possibles à apprécier?"  Mais auparavant, il veut indiquer quelles sont les tendances qui opèrent lorsque deux races se trouvent côte à côte.
     Il considère, admettant la répartition d'un nombre très important d'hommes à travers toute la Terre dans des conditions de vie les plus contrastées, "qu'une partie de l'humanité est, en elle-même, atteinte d'impuissance à se civiliser à jamais, même au premier degré, puisqu'elle est inhabile à vaincre les répugnances naturelles que l'homme, comme les animaux, éprouve pour le croisement."
Mettant en scène une conquête de terres habitées par une autre race par des hommes énergiques, Arthur de GOBINEAU estime qu'une fois conquise une vaste surface, pas seulement pour du maraudage mais pour l'occuper, une véritable nation est née. "Souvent alors, pendant un temps, les deux races continuent de vivre côte à côte sans se mêler ; et cependant, comme elles sont devenues indispensables l'une à l'autre, que la communauté de travaux et d'intérêts s'est à la longue établie, que les rancunes de la conquête et son orgueil s'émoussent, que, tandis que ceux qui sont dessous tendent naturellement à monter au niveau de leurs maîtres, les maîtres rencontrent aussi mille motifs de tolérer et quelquefois de servir cette tendance, le mélange du sang finit par s'opérer, et les hommes des deux origines, cessant de se rattacher à des tribus distinctes, se confondent de plus en plus." 
Deux tendances s'affrontent dans toute civilisation : un esprit d'isolement qui résiste à tout croisement et un esprit de croisement qui emporte finalement tout sur son passage... "Je me crois en droit de conclure (d'après des exemples qu'il donne, "qui embrassent tous les pays et tous les siècles, même notre pays et notre temps"), que l'humanité éprouve, dans toutes ses branches, une répulsion secrète pour les croisements ; que, chez plusieurs de ces rameaux, cette répulsion est invincible ; que, chez d'autres, elle n'est domptée que dans une certaine mesure ; que ceux, enfin, qui secouent le plus complètement le joug de cette idée ne peuvent cependant s'en débarrasser de telle façon qu'il ne leur en reste au moins quelque traces : ces derniers forment ce qui est civilisable dans notre espèce.
  "Ainsi, le genre humain se trouve soumis à deux lois, l'une de répulsion, l'autre d'attraction, agissant, à différents degrés, sur des races diverses ; deux lois, dont la première n'est respectée que par celle de ces races qui ne doivent jamais s'élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaire de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne avec d'autant plus d'empire, que les familles ethniques sur lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développements."   Plus loin, l'auteur insiste sur l'action de ces deux lois. Dans un empire de plus en plus grand, le mélange s'opère de plus en plus fortement.
      Dans le chapitre suivant, Arthur de GOBINEAU oppose l'axiome politique qui veut que tous les hommes soient frères, axiome qui nie que "certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l'héritage exclusif de telles ou telles descendances" à un axiome scientifique, celui qui veut montrer les différences réelles entre races. Il entend montrer que les inégalités ethniques "ne sont pas le résultat des institutions" qui auraient plutôt tendance à les nier.
   Au chapitre VII, il écrit que le christianisme ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice, et le chapitre IX met l'accent que les caractères différents des sociétés humaines, mais sans donner à l'une ou à l'autre une supériorité quelconque. Inégalité d'intellect, inégalité de morale, inégalité physique, inégalité physiologique et inégalité linguistique sont les thèmes des chapitres suivants.

       Le second livre, divisé en 7 chapitres, examine les caractéristiques des Chamites, des Sémites, des chananéens amrites, des Assyriens, des Hébreux, des Choréens, des Egyptiens et des Ethiopiens.
       Le troisième livre, divisé en 6 chapitres examine celles des Arians, des Brahmanes  et de Chinois, avec de longs développement sur le système social des brahmanes et du bouddhisme. C'est là que se trouvent des considérations sur les races blanche, jaune et noire, et les résultats des différents mélanges entre elles.
        Le livre quatrième constitue une sorte de conclusion de son oeuvre : l'histoire n'existe que dans les nations blanches. Pourquoi presque toutes les civilisations se sont développées dans l'occident du globe. Dans les chapitres 2 à 4 de ce dernier livre, sont abordés les caractéristiques des Zoroastriens, des Grecs autochtones, des colons sémites, des arians Hellènes et des Grecs sémitiques....
      Le cinquième livre, subdivisé en 7 chapitres aborde les populations primitives de l'Europe, tandis que le sixième et dernier livre s'attache en 8 chapitres aux Slaves, aux Arians Germains, à la capacité des races germaniques natives, à la Rome germanique, aux dernières migrations arianes-scandinaves, aux derniers développement de la société germano-romaine, aux indigènes américains et aux colonisations européennes en Amérique.
   
     La description se veut finalement modérée de l'apport des différentes races. Il salue au passage le résultat  positif de certains mélanges donnant les arts et la noble littérature :
"Le monde des arts et de la noble littérature, résultant des mélanges du sang, les races inférieures améliorées, ennoblies, sont autant de merveilles auxquelles il faut applaudir. Les petits ont été élevés. Malheureusement les grands du même coup, ont été abaissés, et c'est un mal que rien ne compense ni ne répare".... Mais en fin de compte, "toute civilisation découle de la race blanche, qu'aucune ne peut exister sans le concours de cette race, et qu'une société n'est grande et brillante qu'à proportion qu'elle conserve plus longtemps le noble groupe qui l'a créée et que ce groupe lui-même appartient au rameau le plus illustre de l'espèce"...
    Pour autant, ce qui ressort de manière claire de ce livre, même si l'on ne partage pas sa vision des races (un racisme pur et simple par définition, voir l'article Racisme et race, plus tard), c'est que le processus du mélange des races est inéluctable et devient de plus en plus profond avec l'extension de l'étendue d'un empire ou d'une nation, et que l'action politique est absolument impuissante à contrecarrer ce phénomène (pour autant, répétons-le, qu'on en partage l'analyse)...

        Bruno THIRY replace l'oeuvre dans son contexte de l'époque, notamment dans l'actualité éditoriale :
"L'insuccès éditorial de son Essai sur l'inégalité des races humaines (...) dissuada malheureusement Gobineau à mener à bien la grande explication avec le darwinisme qu'il concevait comme l'accomplissement de son entreprise, sous la forme d'un cinquième volume et au moins d'un septième livre s'ajoutant aux six qui composent les quatre volumes de l'édition originale. Cette confrontation serrée devait être au moins une entreprise comme L'origine des espèces elle-même - dont le froissa peut être le considérable succès de librairie - qu'une action destinée à contrecarrer dans le public les effets de l'ample courant doctrinal qui, à l'abri du prestige de Darwin, développait, sur le propre terrain de Gobineau, un argumentaire historien par lui perçu concurremment comme un enfant illégitime et un rival dangereux de ses propres thèses. (Bruno THIRY fait sans doute allusion au "darwinisme social").
     Suivons-le encore dans sa critique de cette oeuvre : "Entreprise généalogique, la démonstration de l'Essai déploie l'immense fresque de cette évolution historique dont, par le détour d'une fiction analogue quant à son statut théorique à l'"état de nature" des théories du contrat social, elle identifie le point originaire dans un état hypothétique caractérisé par l'existence de trois "types purs" qui par croisements successifs auraient donné naissance à toutes les composantes de l'espèce humaine.
Empruntant par commodité à la "terminologie en usage" des désignations "moins défectueuses que les autres" - il s'agit de la tripartition de Cuvier - Gobineau propose de nommer blancs (homme de la race caucasique, sémitique, japhétique), noirs (chamites) et jaunes (rameau altaique, mongol, finnois, tartare), ces "trois éléments purs et primitifs de l'humanité" en précisant que ces catégories "n'ont pas précisément pour trait distinctif la carnation". Issus d'un ancêtre commun (l'individu adamite, que Gobineau laisse à son sommeil), ces "types secondaires" sont la marque propre de "variétés" qui par leur mariage génèrent des groupes "tertiaires", les 'quatrièmes formations" résultant d'un mariage soit d'un type tertiaire soit d'une "tribu pure" avec un groupe issu de l'une des deux espèces étrangères (nous remarquons cette interchangeabilité fréquente entre race et espèce) ; ainsi, comme le remarque Gobineau au chapitre XVI du livre 1 (...) "des catégories nouvelles ne cessent de se révéler chaque jour, les unes provenant de "fusions achevées" et "formant de nouvelles originalités distinctives", les autres, "désordonnées" et "antisociales" parce que n'ayant pu "se pénétrer de manière féconde" : "à la multitude de toutes ces rares métissées si bigarrées qui composent désormais l'humanité entière, il n'y a pas à assigner d'autres bornes que la possibilité effrayante de combinaisons des nombres."
      "La "conclusion générale" de l'Essai filera magnifiquement la métaphore de cette "toile immense" qui a nom l'histoire humaine, et de son tissage, dont la "terre est le métier" et dont "les siècles assemblés" sont "les infatigables artisans". Il faut dire avec Bruno THIRY que la description de ces races est d'une affligeante banalité, mais en attribuant à ces affabulations d'une anthropologie ethnocentrique les habits d'une théorie scientifique rigoureuse, Arthur de GOBINEAU prend une grande responsabilité de justification du racisme. Le récit de décadence qu'il propose peut paraitre refléter la réalité pour un public, même cultivé, qui ne possédait pas nos connaissances raffinées sur les composantes de l'espèce humaine.
La manière dont il l'expose rend facile les extrapolations qui ne sont pas du domaine de sa propre pensée. La supériorité de la race blanche, selon Bruno THIRY ne peut même pas pourtant être déduite de la lecture de sa théorie. Selon une extrapolation : "la race blanche ou le type aryen serait contaminé à son corps défendant par les races inférieures et devrait par conséquent faire l'objet de mesures de protection" : il écrit exactement le contraire, et c'est sur ce point, que l'on peut vérifier, que la redoutable thèse inégalitaire soutenue au départ par Gobineau ne saurait être déconnectée des analyses où il lui fait jouer un rôle heuristique : le trait distinctif de la race blanche, et la marque de sa supériorité, est précisément son aptitude à entrer en rapport avec des peuples où prédominent l'un des deux autres types ethniques : ce qui la caractérise en propre, c'est de prendre l'initiative de la rencontre avec des communautés étrangères ; elle n'existe que par des incursions à l'extérieur d'elle-même."  Ce qui caractérise l'humanité, c'est le mélange, le mélange et encore le mélange, répète plusieurs fois Arthur GOBINEAU dans son livre, et rien ne peut l'arrêter.

    En accord avec ce qui précède, Philippe RAYNEAU pense que "par bien des aspects, l'oeuvre de Gobineau s'avère (...) très éloignée des préoccupations nationalistes, impérialistes ou "eugénistes" de ses prétendus disciples qui lui auraient sans nul doute fait horreur. Le modèle "prédarwinien" qui était le sien s'accordait mal, du reste, avec une interprétation militante : dans l'Essai, il n'y a ni évolution (les "races" sont fixes), ni sélection des meilleurs (dont l'abaissement par le mélange est fatal). Le nazisme, au contraire, présuppose l'idée, d'origine individualiste, de la lutte de tous contre tous, ainsi que la croyance à la possibilité d'un progrès."  
  La combinaison d'interprétations détournant le réel sens de l'Essai sur l'inégalité des races, et d'un darwinisme social a sans doute produit ce qu'il y a de pire comme conception de l'évolution de l'humanité.

 Joseph Arthur de GOBINEAU, Essai sur l'inégalité des races, édition numérique produite par Marcelle BERGERON, sur le site de l'université de Québec : www.uqac.ca/Les classiques des sciences sociales.
Philippe RAYNAUD, Article Gobineau Arthur, Essai sur l'inégalité des races humaines, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Bruno THIRY, Article Gobineau, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996.
 
Relu le 31 octobre 2019





      
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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 09:55
      Ce livre, malgré la date de sa parution, 1989, reste représentatif de toute une partie de l'Église catholique en matière de réflexion et d'action pour la paix. Dans le foisonnement de mouvements religieux du monde catholique pour la paix, cette réflexion et cette action est largement dominante. René COSTE, prêtre à l'Église de Saint-Sulpice à Paris, professeur honoraire à la faculté de théologie de l'Institut catholique de Toulouse, ancien président de Pax Christi France et ancien consulteur du Conseil pontifical "Justice et Paix" et du Conseil pontifical pour le dialogue avec les non-croyants, reste actif dans le dialogue oecuménique et le dialogue interreligieux pour la promotion de la paix. Ce théologien est l'auteur de très nombreux ouvrages, depuis Le problème de la guerre et de la paix dans la pensée de Pie XII en 1962 jusqu'à Nous croyons en un seul Dieu de 2007.

      Dans son avant-propos, il se présente comme : "Témoin avant tout, depuis plus d'un quart de siècle, de la recherche et de l'effort de promotion de la paix de tant d'instances et d'acteurs divers :
- Le Saint-Siège, l'Église qui est en France, le Mouvement Pax Christi, des organismes oeuvrant pour la promotion de la paix, de la justice, de l'environnement ;
- les Églises orthodoxes, les Églises issues de la Réforme.
Mais aussi des organismes non confessionnels. Des croyants et des non-croyants. Des hommes d'État et d'autres responsables de haut niveau de la vie en société. Des jeunes et de gens de tout âge, acteurs de la paix, de la justice et d'un meilleur environnement dans leur quartier, leur commune ou leur entreprise".
   Il se présente aussi comme "Acteur également. Quoique très modestement, sans la moindre prétention. Mais acteur tout de même, avec bien d'autres.
Par la recherche théologique, axée avant tout sur la promotion de la paix (toujours sous son sens englobant), par la participation à tant de comités (ou commissions), par des conférences, des sessions, des prédications, par l'enseignement, par des publications (...)."  Il mentionne particulièrement Pax Christi comme cadre de son action.

     En une Introduction, cinq gros chapitres (Convergences, Paix, Justice, Gérance de la Création, La diaconie de l'Église, Symboles d'un monde nouveau) et une conclusion "pour construire la cathédrale de la paix", René COSTE condense ici une réflexion, mise en actualité face aux nouveaux dangers encourus sur cette planète, de plus d'un millénaire...

    Convergences, en Introduction,  met en liaison la dynamique de l'ONU, la dynamique du concile Vatican II, la dynamique de la Sixième Assemblée du Conseil oecuménique des Églises de 1983 de Vancouver et celle de la Déclaration finale de la première Assemblée de la Conférence mondiale des religions pour la paix de 1970 faite à Kyoto, pour "l'éveil du sens humain".
Avec une certaine emphase optimiste, l'auteur évoque ces dynamiques : "Celle de l'ONU, dont c'est la mission propre, en dépit de ses déficiences de structures et de fonctionnement. Celle de l'Église catholique et des autres Églises et communauté chrétiennes, qui, à travers un sens renouvelé de leur nécessaire fidélité à la mission de salut confiée à son Église par le Seigneur ressuscité, comprennent mieux qu'elles doivent oeuvrer en profondeur - et ensemble - en vue de la promotion d'un monde plus juste et plus fraternel. Celle des religions non chrétiennes, qui commencent à nouer entre elles et avec les Églises et communautés chrétiennes des relations de dialogue et de coopération en vue du même objectif. "...Par nature tout ce qui est foi monte ; et tout ce qui monte converge inévitablement", remarquait Pierre Teilhard de CHARDIN (1881-1958). Il ajoutait avec bonheur : "En somme, on pourrait dire que la foi en l'Homme, de par son universalité et son "élémentarité" réunies, se découvre à l'examen  comme atmosphère générale au sein de laquelle peuvent le mieux (ou même seulement) croître et dériver l'un vers l'autre, les formes supérieures, plus élaborées, de croyance auxquelles nous participons tous à des titres divers. Non pas formule, mais million d'union."

    Le premier chapitre, Paix, met en relief l'un des  "trois axes, trois visées, trois préoccupations" : "Promotion de la paix, promotion de la justice, promotion de la gestion responsable de la création". Avant de le développer, l'auteur insiste beaucoup sur l'indissociabilité de ces trois axes. Son point de départ est une théologie de la paix, pour une raison tout simplement humaine (l'aspiration commune à la paix) et pour une raison théologique (L'Évangile de la Paix).
  "C'est le péché (dû au mauvais usage de la liberté par l'homme) qui a introduit dans le monde la violence, en même temps que la rupture avec Dieu et la discorde au sein de l'humanité, même au sein de la cellule familiale. Les chapitres 3-11 de la Genèse sont la saisissante description de cette humanité de péché et de violence, de cette humanité barbare : de cette humanité de tous les temps, qui est la nôtre plus que jamais. Le XXe siècle a fait éclater le vernis de civilisation qui nous masquait notre barbarie." Face à ce péché, symbolisé par le meurtre de Caen par Abel, le Dieu libérateur prononce le célèbre commandement "Tu ne tueras point". Pour René COSTE, dans le livre d'Isaïe, "livre phare" dont la rédaction s'étend sur plusieurs siècles, la Paix est présentée comme le don messianique par excellence. Invoquant des passages de l'Ancien puis du Nouveau Testament (suivant la phraséologie chrétienne), il mentionne le Sermon sur la Montagne, les Béatitudes et regroupe ces deux textes sous le titre non-violence et réconciliation. Il insiste sur le fait pour lui acquis que "les moyens non-violents pour promouvoir la justice et la paix sont les seuls pleinement dignes de l'homme et les seuls capables d'y parvenir sans injustices nouvelles et sans provoquer un besoin de revanche."  Cette revalorisation de la non-violence ne doit pas, en revanche, "déprécier la fonction militaire" quand celle-ci est vécue dans l'exercice de la "juste défense". Se gardant de stigmatiser donc l'institution militaire, René COSTE prône, avec bien des mouvements chrétiens, citant Jean-Paul II et son message de Noel 1988 à l'ONU, l'élimination des armes de destruction massive et l'abandon de toute stratégie nucléaire. Combattre la guerre elle-même se trouve bien dans la Charte du mouvement Pax Christi et son élimination est bien un idéal historique concret.

     Dans le deuxième chapitre, Justice, René COSTE part de deux aphorismes de Carl-Friedrich von WEIZAKER, "Pas de paix sans justice, pas de justice sans paix", "Pas de justice sans liberté, pas de liberté sans justice" pour cerner cette notion. Des Évangiles, il tire le choix prioritaire pour les pauvres (enseignement social de l'Église à partir de l'Encyclique Rerum novarum de Léon XIII en 1891), un lien entre justice sociale et solidarité sociale (Synode des évêques de 1971), et, au coeur de la promotion de la justice, la promotion des droits de l'homme (discours de Jean-Paul II à l'ONU du 2 octobre 1979). Justice mondiale et solidarité mondiale, en référence à l'encyclique Sollicitudo rei socialis de Jean-Paul II, prolongement direct de celle, Populorum progressis de Paul VI, oblige à se préoccuper du "si grave problème de la dette internationale, en raison des conséquences dramatiques qu'un remboursement rigide pourrait entraîner pour les peuples pauvres".

      Dans Gérance de la création, le prêtre se réfère à HEIDEGGER pour dénoncer le comportement de "seigneur de la terre" de l'homme.
"La foi biblique est le démenti radical de ce comportement démiurgique, qui se veut totale libération et qui risque de conduire à la pire aliénation". Revenant à la Genèse, il rappelle que l'homme est le gardien de la création, de cette planète-terre qui est la planète de Dieu. "Le sens du péché de l'homme et de ses conséquences concrètes, exprimées symboliquement dans le livre de la Genèse" est clair : "rupture avec Dieu, par refus de reconnaître sa dépendance par rapport au Dieu Créateur et Père, il entraîne la rupture des relations interhumaines, leur "brisure" en égoïsmes et en violences, ainsi que la transformation du travail épanouissant et créatif en travail aliéné, fréquemment exploité et opprimé." L'appel à une gérance responsable du patrimoine commun de l'humanité va de pair avec le combat pour l'homme, pour le respect de la dignité humaine. Pour René COSTE, l'exhortation apostolique Familiaris consortio (sur les tâches de la famille chrétienne d'aujourd'hui) de Jean-Paul II en 1981, comme l'instruction Donun Vitae (sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la création : réponses à quelques questions d'actualité) de 1987, qui avaient suscité d'intenses controverses (et qui continuent de le faire d'ailleurs...) doivent être comprises dans la perspective de cette nécessaire gérance de la création.

      Le chapitre La diaconie de l'Église expose la théologie de la communion ecclésiale qui "est désormais au coeur de la conception catholique de l'Église". En s'appuyant constamment sur les enseignements de Vatican II, pourtant bien remis en cause par une grande partie de l'Église catholique aujourd'hui, René COSTE affirme le service de la paix qui incombe à l'Église, un ministère ecclésial de la réconciliation. "Nous avons à comprendre et à faire comprendre que la réconciliation avec Dieu suppose la réconciliation avec nos frères humains et avec cette nature qui nous entoure et qui nous a été donnée pour que nous la gérions de façon respectable". Prière, action (actes concrets en faveur des opprimés, des exploités, des persécutés et des pauvres), dialogue et coopération oecuméniques sont indissociables à ses yeux.

       Dans Symboles d'un monde nouveau, l'auteur choisi, parce "nous avons besoin de symboles, non seulement de signes, mais de réalités concrètes de notre univers visible évocatrices de l'univers invisible ou de valeurs transcendantes", trois symboles de l'inhumain ou du mal destructeur - Babel, Hiroshima, Auschwitz-Brikenau - et trois symboles de l'espérance - Pentecôte, Jérusalem et "esprit d'Assise".
Babel, c'est la Cité souveraine, la Cité impériale, la Cité dominatrice, la Cité orgueilleuse, comme la Cité romaine qui a fait régner la paix autour du bassin méditerranéen au prix de la domination et de l'exploitation du monde. Hiroshima, c'est la guerre absolue, l'auto-anéantissement de l'humanité. Auschwitz-Birkenau, c'est l'injustice absolue, la perversion incarnée. La Pentecôte, c'est le récit d'une nouvelle création, d'une nouvelle convivialité, d'une nouvelle aurore de l'humanité. Jérusalem, c'est la Cité de la Paix, en dénégation de la situation présente, si chère au coeur des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. L'esprit d'Assise enfin, en référence précisément à la vie et aux enseignements de François d'Assise, fondateur de l'Ordre des Franciscains, c'est non seulement le symbole de l'oecuménisme chrétien, mais aussi de l'oecuménisme religieux.

     En conclusion, l'édification de La cathédrale de paix exige "de creuser encore plus profondément notre sillon".
Par là, René COSTE veut dire "descendre jusqu'aux sources de l'éthique, jusqu'en ces profondeurs où l'on s'engage de tout son être, avec lucidité et avec le courage nécessaire pour affronter les obstacles." Pour construire une civilisation du partage, de la solidarité et de l'amour, et renouer avec "l'audace de Jésus-Christ".
Il cite de nouveau Teilhard de CHARDIN, qui écrit dans L'avenir de l'homme (1959) : "L'amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu'on se décide un jour à reconnaître en lui l'énergie fondamentale de la Vie, ou, si l'on préfère, le seul milieu naturel en quoi puisse se prolonger le mouvement ascendant de l'évolution. Sans amour, c'est véritablement devant nous le spectre du nivellement et de l'asservissement : la destinée du termite et de la fourmi. Avec l'amour et dans l'amour, c'est l'approfondissement de notre moi le plus intime dans le vivifiant rapprochement humain. Et c'est aussi le jaillissement libre et fantaisiste sur toutes les voies inexplorées. L'amour qui resserre sans les confondre ceux qui s'aiment, et l'amour qui leur fait trouver dans ce contact mutuel une exaltation capable, cent fois mieux que tout orgueil solitaire, de susciter au fond d'eux-mêmes les plus puissantes et créatives originalités." 
Bienheureux sont ceux qui oeuvrent pour la paix, reprend l'auteur, suivant en cela les propos de Paul VI à Nazareth le 5 janvier 1964.
René COSTE termine par une "constatation" optimiste, que beaucoup ne partagent pas actuellement, sous un magistère (celui de Benoit XVI) que d'aucuns jugent rétrograde : "Nous avons constaté que les Églises sont de mieux en mieux convaincues de leur responsabilité par rapport à la trilogie. Elles comprennent maintenant mieux qu'autrefois que la promotion de la paix, de la justice et de la gérance de la création est une dimension intégrante de la mission qui a été confiée à son Église par le Ressuscité, qui est celle de l'évangélisation du monde. Elles ont à le penser comme une grâce. C'est dans l'accomplissement même de leur mission spécifique qu'elles rendent le plus grands service à l'humanité."

Son ouvrage  comporte en Annexe, des "Prières franciscaines".
 


 René COSTE, Paix, justice, gérance de la création, Nouvelle Cité, 1989, 168 pages.
 
 
Relu le 28 septembre 2019
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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 10:28
          Historien et stratège naval américain, Alfred Thayer MAHAN (1840-1914) influença fortement la stratégie maritime des Etats-Unis - il fait partie de ses initiateurs - non seulement par The intest of America in Sea Power (1897) ou par ses nombreux autres écrits, mais également par ses relations directes avec les responsables de la défense de son époque (notamment Théodore ROOSEVELT). Par ses quatre oeuvres, The interest of America in Sea Power, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire, 1660-1783 (1890), L'influence de la puissance maritime dans la Révolution Française et l'Empire, 1793-1812 (1892) et La puissance maritime et la guerre de 1812 (1905), qui forment un tout, il contribua à l'élaboration de la géopolitique américaine.
       La doctrine géopolitique des États-Unis est en grande partie issue de ses recommandations :
- s'associer avec la puissance navale britannique dans le contrôle des mers ;
- contenir l'Allemagne dans un rôle continental et s'opposer aux prétentions du Reich sur les mers ;
- mettre en place une défense coordonnée des Européens et des Américains destinée à juguler les ambitions asiatiques.
     Opposée aux vues de la géopolitique terrestre de Harold John  MACKINDER (1861-1947), cette doctrine soutient que les puissances maritimes ont vocation à l'emporter sur les puissances continentales. Cette doctrine inspira ensuite d'autres pays, notamment l'Allemagne.

           Ce qui nous intéresse ici, c'est surtout une partie sur la Stratégie navale de The Interest of America in Sea Power. Alfred MAHAN part d'abord de tous les faits qu'il analyse et qu'il rassemble pour comprendre la puissance de l'Angleterre, pour ensuite théoriser sur les positions stratégiques, la force militaire d'une place, les ressources d'une place maritime, les lignes stratégiques et les expéditions lointaines.
   "Les récits des guerres dont nous avons parlé, les correspondances, les biographies, de nombreux matériaux permettent d'écrire un traité sur l'art de la guerre navale. Mais tout cela est à l'état brut, a besoin d'être collationné avec soin et travaillé. (...) Il est probable que l'incertitude des mouvements de la marine à voiles est une des raisons qui ont contribué à retarder l'éclosion de cet art. (...) A terre, il y avait à la guerre pas mal d'aléas, mais il n'y avait jamais, d'une façon aussi courante, une incertitude pareille. Avec des distances que le vent ou le courant pouvaient faire varier, il était décourageant de combiner des opérations stratégiques ou même tactiques. (...). Et l'on se sentait peu disposé à étudier méthodiquement la stratégie, quand l'on constatait l'indifférence générale que l'on montrait dans la première marine de l'Europe pour la partie militaire de la profession maritime, par rapport à la façon dont y était prisé le talent de manoeuvrier."
   Pour l'auteur, l'avènement de la vapeur change tout, même si toute l'expérience acquise provient de la marine à voile. "L'on peut maintenant élaborer un art de la guerre navale : c'est même indispensable, car la rapidité de la transformation des armes de guerre produit dans les esprits une confusion à laquelle il faut porter remède autant que possible." A cause de la vapeur, les navires peuvent affronter les incertitudes de la mer, mais en même temps l'alimentation en charbon des machines, la quantité qu'il faut emporter pour naviguer... introduisent de nouvelles contraintes.
   Alfred MAHAN, reprenant l'expérience de la stratégie terrestre, pointe une aussi grande différence avec elle : elle est aussi nécessaire en temps de paix qu'en temps de guerre. Il faut s'assurer sur des grandes distances l'appui de points stratégiques, dont la possession assure le contrôle de la circulation maritime et les manoeuvres proprement militaires.

      Les positions stratégiques possèdent une valeur qui tiennent à trois "conditions premières" :
- Leur position, leur situation géographique. "Une place peut être très forte, mais être placée par rapport aux lignes stratégiques de telle sorte qu'elle ne vaille pas la peine d'être occupée." ;
 - Leur force militaire, au point de vue défensif et offensif. "Une place peut être bien placée et posséder de grandes ressources, et pourtant avoir peu de valeur stratégique à cause de sa faiblesse. D'un autre côté, si elle n'est pas forte naturellement, on peut artificiellement lui donner les moyens de sa défense." ;
 - Les ressources des places elles-mêmes comme de celles du pays qui les environnent ;
         De ces trois conditions, la première est la plus importante, "car on peut augmenter la force d'une place ou y amener des approvisionnements, mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer une situation, si celle-ci se trouve hors des limites stratégiques d'une opération." Les positions sur les mers étroites, par ailleurs, sont plus importantes que celles situées sur les océans, "car il est moins possible de les éviter en faisant un détour. "Si ces mers ne sont pas des culs-de-sacs, mais sont traversées par de grandes voies de communications, c'est-à-dire si le commerce qui y passe est destiné à des régions situées au-delà, le nombre de bateaux qui y circulent s'en trouve augmenté, et, par suite, la valeur des positions stratégiques qui commandent ces mers est accrue." 
Alfred MAHAN s'appuie à chaque fois sur des exemples historiques, tirées des manoeuvres navales de nombreux pays, du Japon à l'Angleterre, en passant par la France.

         La force militaire d'une place, deuxième condition de sa valeur, est étudiée d'un point de vue défensif, puis d'un point de vue offensif.
 "La défense des ports de mer peut être étudiée en la subdivisant d'après les deux considérations suivantes :
- Défense contre une attaque venant de la mer, c'est-à-dire défense contre des bâtiments de guerre ;
- Défense contre une attaque conduire par terre, c'est-à-dire menée par des troupes ayant débarqué sur la côte et étant venues prendre la place à revers.
  L'auteur conclue un long développement commencé par l'analyse du siège de Port-Arthur en résumant :
"- Une même somme d'énergie offensive, utilisée sur des batteries flottantes, ou sur des bateaux peu mobiles, réalisera une moins bonne défense contre les attaques par mer que si elle était groupée dans des forts ou batteries à terre.
- En utilisant des corps d'hommes, spécialement instruits comme des marins, à défendre des ports, on emprisonnera une partie de l'énergie offensive dont on dispose pour ne l'utiliser que dans un effort de qualité inférieure, comme le sont les efforts défensifs.
- Il est mauvais, pour la valeur morale et pour l'habileté professionnelle des marins, de les éloigner ainsi de la mer et de les confiner dans un rôle de défensive. Bien des exemples en ont donné la preuve.
- En abandonnant toute action offensive, la marine abandonne le rôle qui lui est dévolu et qui est celui où elle donnerait le plus de résultats."
      La valeur offensive est ce qui donne à une place sa véritable vocation, car l'objectif est bien de mener des opérations militaires de contrôle de la mer. "Un port de mer, considéré indépendamment de sa situation géographique et de ses ressources naturelles ou artificielles, pourra participer à une action offensive lorsqu'il pourra :
- Faciliter le rassemblement d'une grande force militaires, composée de bâtiments de guerre et de transports, et les abriter.
- Faciliter sa sortie et la protéger.
- Lui fournir pendant toute sa campagne un appui continental, étant comprises dans cet appui les facilités de passage au bassin, qui sont une des ressources les plus indispensables que doit fournir un port de mer."   
  Le port-arsenal doit pouvoir fournir les moyens de guerre de manière soutenue et continue : cela veut dire des capacités de réparation, de mise à l'abri, et d'approvisionnement en matières et en vivres.

           Dans Les ressources d'une place maritime, Alfred MAHAN indique l'importance des bassins, qui par leur population commerçante et industrielle, qui s'alimente également des ressources tirées de la guerre elle-même, permettent de supporter les besoins d'une marine de guerre. "Parmi les ressources d'un port, les bassins du radoub sont de toute première importance (...) : Ils doivent se trouver se trouver aussi près que possible du théâtre de la guerre. la force se représente par des nombres ; plus il y a de bassins dans un port et plus la capacité offensive de celui-ci est grande."

          Les lignes stratégiques constitue le chapitre sans doute le plus important de l'ouvrage.
   L'auteur s'étend longuement sur la définition de ces lignes stratégiques, prenant appui sur l'expérience terrestre, par leur fonction : ligne d'opération, ligne de retraite, ligne de communications...
"Les nombreuses lignes que l'on peut tracer sur une carte pour rejoindre deux ports de mer peuvent se répartir en lignes de haute mer et lignes côtières." "Pour passer par la pleine mer, ce qui est le plus court, il faut avoir la maîtrise de la mer ; quand on ne l'a pas, on doit suivre la côte, de nuit de préférence, en se servant de ses ports de refuge ou des autres points d'appui qu'elle offre."
Il en revient toujours en fait à la fonction de la flotte : "Le problème qui consiste à grouper une flotte dont les éléments sont séparés ou à amener un bâtiment isolé à rejoindre son corps de bataille" constitue celui que le stratège naval doit résoudre, en tenant compte des particularités de mouvement et de relief de la mer et des côtes. Toutes les considérations qu'il soulève "aboutissent à faire ressortir que pour conserver ses possessions lointaines d'un façon certaine, il faut posséder une flotte qui soit supérieure à celle de n'importe quel agresseur (...)".  "Comme conclusion, la solidité de tout système de stations de défense maritime dépend en dernier ressort de la supériorité que l'on possède sur mer, c'est-à-dire de la marine. La chute de quelque position très forte, complètement isolée, peut être longtemps retardée, mais elle est fatale. Le principal objectif d'une marine doit donc être la marine de son adversaire. Comme celle-ci est le seul lien qui réunisse toutes les positions stratégiques ennemies dispersées, l'atteindre c'est atteindre toutes ces positions."

        Expéditions lointaines et expéditions maritimes débute sur une problématique des positions stratégiques : "Malgré les difficultés qu'il y a à conserver des colonies lointaines et d'accès difficile, une puissance, désireuse de garder quelque influence dans une région susceptible de prendre une certaine importance maritime, est obligée d'avoir des points d'appui dans quelques positions stratégiques des environs. Ces points, choisis avec soin d'après leurs positions relatives, constituent une base ; celle-ci, secondaire en ce qui concerne la défense immédiate de la métropole, prend une importance primordiale dans le lieu où elle se trouve." "(...) il ne faut pas perdre de vue que la sécurité des communications entraîne sur mer la nécessité de la maîtrise de la mer, surtout si la distance entre la métropole et les bases lointaines est grande. Reprenant l'histoire des places fortes utilisées par les Anglais ou les Russes, Alfred MAHAN discute des conditions du choix de ces points d'appui, suivant plusieurs variantes de situation, en position de conquête ou de réponse à une invasion, suivant la supériorité ou l'infériorité tactique relative de la flotte, et des conditions à remplir pour que celle-ci l'emporte dans une bataille navale inévitable.

        Selon Margaret Tuttle SPROUT, des études historiques qu'il fait, Alfred MAHAN fait ressortir les facteurs conditionnant la puissance maritime de la Grande Bretagne : "...non seulement une puissance matérielle supérieure et de meilleures doctrines stratégiques navales, mais aussi (la) maîtrise des "mers étroites"." "Ces mers, qui jouent un rôle si important dans l'histoire navale moderne, sont en gros ces masses d'eau - tels la Manche, le détroit de Gibraltar, celui de Sicile, les Dardanelles et le Bosphore - que l'on peut contrôler avec une relative facilité à partir de toutes les côtes."
 "Si le premier objectif de Mahan fut de déterminer l'influence de la puissance maritime dans la destinée des nations, le second consista à tirer de l'étude de la guerre navale certains principes fondamentaux et immuables de la stratégie navale, comparables aux principes de la guerre terrestre qu'avait formulés Jomini."
  "Après les Etats-Unis, c'est en Allemagne que les écrits de Mahan eurent le plus d'influence sur la pratique politique. Comme en Angleterre et en Amérique, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire parut à un moment crucial. L'empereur Guillaume II venait de congédier le vieux Bismark, notamment pour la raison que celui-ci s'obstinait à vouloir que l'Allemagne restât une puissance continentale et, sous le jeune kaiser, la nation se lança dans une politique d'expansion impérialiste outre-mer."  Selon l'auteur de cette contribution sur Alfred Mahan dans Les maîtres de la stratégie, "si Mahan eut une influence indéniable sur la pensée navale allemande avant 1914, il est de toute évidence qu'il fut souvent mal compris des Allemands. Dans ses écrits, il avait en divers endroits analysé les désavantages que causait à la nation allemande sa position géographique par rapport à la puissance maritime britannique. Si les Allemands avaient saisi l'essence véritable de la puissance maritime, ils se seraient inévitablement rendu compte que seule une force navale assez importante pour battre la flotte britannique pouvait transformer leur pays en une puissance maritime, dans le sens que Mahan donnait à ce terme. (L'amiral allemand Alfred Von) TIRPITZ (1849-1930) semble ne pas avoir saisi les limites géographiques fondamentales de la situation allemande face au contrôle des mers. De plus, il négligea l'avertissement de Mahan, lequel déclarait qu'une nation ne peut espérer être à la fois une grande puissance terrestre et une grande puissance maritime."

      Bruno COLSON indique l'influence d'Antoine de JOMINI (1779-1869) sur les idées d'Alfred MAHAN, qui rapproche souvent la stratégie terrestre et la stratégie navale.
Pour le théoricien américain, les opérations de l'archiduc Charles et de Napoléon Bonaparte démontrent:   
- l'importance de la concentration ;
- l'utilité pour y arriver de posséder une situation stratégique centrale comme la ligne du Danube;
- la nécessité d'occuper des lignes intérieures, par rapport à cette situation ;
 - l'influence sur la conduite des opérations, et en vue du succès, de la sécurité des communications.
          Alfred MAHAN est en désaccord par contre avec Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831) sur l'importance de la défensive et de l'offensive.
   "Les idées de Mahan furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique cautionné par l'histoire. L'US Navy était également satisfaite de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettrait de réclamer tout l'équipement nécessaire. L'expression "maîtrise de la mer" (command of the sea) flattait l'oreille. De plus, la stratégie de Mahan semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leurs énergies aux détails pratiques de la conception des bateaux, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible.
Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons. Elle promettait en effet de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, de le faire rapidement et de façon décisive, et enfin d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt que des troupes terrestres.
A la fin du XIXème siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de plus grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence américaine. Les théories de Mahan venaient à leur heure."
     Toujours d'après Bruno COLSON, "la stratégie globale des Etats-Unis reste profondément imprégnée des conceptions d'Alfred Mahan.
Retenons seulement deux aspects, que Mahan attribue à l'influence de Jomini. Il y a d'abord une vision géostratégique des intérêts américains à l'échelle mondiale. (...)"  Ensuite, les liens entre stratégie et politique. Sans doute la définition étroite de la stratégie, "souvent attribuée à la culture stratégique américaine serait davantage le fait de l'armée que de la marine, ce qui expliquerait en partie le rôle prédominant de celle-ci dans des années récentes et la qualification des Etats-Unis comme "puissance maritime".


Alfred Thayer MAHAN, Stratégie navale, in Mahan et la maîtrise des mers, textes choisis et présentés par Pierre NAVILLE, Editions Berger-Levrault, 1981 dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.
Bruno COLSON, Jomini, Mahan et les origines de la stratégie maritime américaine, Institut de Stratégie Comparée, www.stratisc.com, 2005. Margaret Tuttle Sprout, Mahan : l'apôtre de la puissance maritime, dans Les maîtres de la stratégie, tome 2, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003.
 
Relu le 15 septembre 2019
          
   
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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 13:59
                    Stratégie de l'âge nucléaire, publié en 1960 et réédité en 2009, constitue un livre phare dans les débats sur la stratégie nucléaire et dans la stratégie tout court. D'un style clair et d'une rigueur toute... militaire, cet ouvrage pose à son époque les termes nouveaux de la guerre. En un avant-propos et 5 chapitres, Pierre GALLOIS (1911-2010), général français de brigade aérienne, présent auparavant (de 1953 à 1957) dans les plus hautes instances de l'armée française et du SHAPE (Grand quartier général des forces alliées en Europe), trace les grandes lignes de ce qui est aujourd'hui encore, le fondement de la stratégie nucléaire française. Pour celui qui veut étudier la stratégie nucléaire aujourd'hui, cette oeuvre est encore incontournable. Les experts militaires et civils en charge ou en commentaire de la politique française de défense s'y réfèrent encore.

                 Son avant-propos s'oppose à tout le mouvement de désarmement nucléaire, auquel il pose la question s'il faut réellement "retourner à l'ère du trinitro-toluène". Jetant un oeil rétrospectif sur 559 ans (et 278 guerres) entre 1482 et 1941, le général de brigade aérienne pense qu'il n'y a vraiment pas matière à nostalgie et que de toute façon, "l'armement nucléaire pose de manière entièrement nouvelle le classique problème de la guerre" :
- "Entre l'enjeu convoité et le risque à courir pour l'emporter en usant de la force, il n'y a plus aucune commune mesure".
- "Une certaine égalité peut être établie entre les peuples. En matière de défense et de sécurité, il peut ne plus y avoir de nations fortes et de nations faibles." Cette affirmation exprime le pouvoir égalisateur de l'atome.
- "Parce que de nouvelles armes, fondées également sur le principe de la fission de l'atome, mais de faible puissance, commencent à figurer dans les panoplies des deux Grands, le concept de dissuasion s'applique non seulement à la défense d'enjeux d'importance majeure, mais également aux conflits seconds."
- "En associant l'explosif thermonucléaire au missile balistique à grande portée, les techniciens ont créé une arme actuellement imparable. Il semble que celui qui s'en servirait le premier devrait l'emporter et que cette arme accorde un avantage redoutable à l'agresseur. En fait, si les deux parties en présence en sont pourvues - même en nombre inégal - il n'en est rien. S'il veut éviter d'en subir lui-même les formidables effets, l'assaillant doit d'abord détruire les missiles adverses avant que sa victime ne les lance contre son territoire." L'avènement des missiles balistiques ne facilite pas l'agression, au contraire elle met à la portée d'une puissance comme la France une dissuasion du faible au fort.
     Entre les lignes transparaît bien chez l'auteur l'espoir que le phénomène nucléaire est assez révolutionnaire pour faire reculer enfin la guerre, mais il veut plus modestement "esquisser les bouleversements nombreux dans les techniques d'armement et en déduire les conséquences militaires et politiques."

              Dans le premier chapitre sur les instruments de la paix forcée, Pierre GALLOIS décrit les caractéristiques de l'arme nucléaire, des premières bombes atomiques embarquées, aux progrès effectués dans les variations des divers effets (souffle, chaleur, radioactivité, brouillage électromagnétique) de l'explosion nucléaire, jusqu'aux efforts de miniaturisation et d'établissement d'une continuité entre les bombes classiques les plus puissantes et les bombes nucléaires les moins puissantes.

            Poudre sans feu précise les conditions d'emploi de l'arme nucléaire : sa forte puissance, le choc unique assené par surprise. "Cette formidable contraction de la période d'affrontement a aussi des conséquences révolutionnaires sur les conditions d'un conflit. Une fois qu'il est engagé, il est trop tard pour en modifier l'allure et les formes. Il n'est plus possible de mobiliser de nouvelles classes, de conclure de nouvelles alliances ou de spéculer sur une découverte scientifique capable de peser sur le cours des évènements. Le temps manque. L'échange de coups - s'il y avait échange - serait bref. La planification n'en est pas impossible, comme aussi l'évaluation des dommages matériels mutuellement subis. Mais trop de facteurs interviennent pour que des prévisions soient faites quant à la suite des opérations." "A la surprise et à la contraction de la période de destruction massive s'ajoute une nouvelle notion, également particulière à la guerre thermonucléaire, celle du risque."  "Surprise, brièveté de la phase d'extermination, risque exorbitant ne se substituent ni ne s'ajoutent aux fameux principes de la guerre lorsqu'on envisage de brandir des mégatonnes. Il s'agit tout au plus de règles d'action avec lesquelles les choses étant ce qu'elles sont, il faudrait compter." 
    Après une analyse détaillée des intentions d'utilisation affichées par les états-majors américaines et soviétiques, le général GALLOIS, entrant dans une comptabilité des vecteurs et des cibles, dans l'évaluation de dommages causés par une première frappe, puis une seconde, et montre bien la logique de la stratégie nucléaire.
"...si elle condamne l'armement et les tactique défensives, (elle) accorde l'avantage à celui qui, provoqué, frapperait en second. Cette forme de sécurité ne s'acquiert pas à bon compte. Elle exige d'énormes efforts, une vigilance permanente, la farouche volonté de recourir à la force si besoin était. Mais elle peut être singulièrement solide pour le peuple qui la pratique." Il insiste beaucoup en fin de chapitre sur le fait qu'à peine une formule satisfaisante de dispositifs nucléaires mis au point, les progrès techniques exigent de la mettre déjà à jour.

                Paix, subversion ou risques démesurés entre dans l'analyse des quinze premières années du fait nucléaire, dans le bras de fer qui oppose les deux super-puissances, à travers les différentes crises, de Corée (1950), de Berlin, de Tchécoslovaquie, du spoutnik (premier satellite artificiel - soviétique, 1957). Autant de tests sur la volonté des Grands d'étendre ou de limiter leurs conflits armés, autant de modulations de la perception des "intérêts vitaux".
 "De 1945 à 1952, les États-Unis ont détenu le monopole de l'armement atomique. A l'Est, le jeu soviétique ; à l'Ouest, la surprenante incompréhension du phénomène nucléaire ont neutralisé l'avance américaine. Certes, les États-Unis réussissent à sauver ce qu'ils tenaient pour essentiel mais, entre les seules mains soviétiques, les armes nouvelles eussent sans doute été autrement plus efficaces". On perçoit bien entendu l'anti-communisme foncier de l'auteur qui présume beaucoup de la mentalité "d'envahisseur" de l'URSS... "A Washington, la politique de dissuasion prenait forme peu à peu. Mais il était admis implicitement de part et d'autre du rideau de fer qu'elle ne protégerait que des enjeux ayant un caractère vital pour l'Occident."
"A partir de 1953 ou de 1954, les conflits localisés type Corée ont été à leur tour exclus de la liste des affrontements possibles. L'utilisation éventuelle, sur les champs de bataille, d'armes atomiques de petite puissance condamnait cette forme de guerre. Les belligérants pourraient courir le risque d'en venir à un conflit échappant à tout contrôle et conduisant à un désastre, mutuellement subi."
"Depuis 1957 un autre élément technique est venu modifier les conditions de l'équilibre entre les deux Grands. Le territoire américain sera bientôt vulnérable à des missiles balistiques dont on ne sait encore comment stopper la chute. Une politique de dissuasion à l'agression fondée sur des missiles semblables rétablit aisément l'équilibre entre l'URSS et les États-Unis".  Cet équilibre de la terreur repose sur l'adhésion de l'opinion publique dans les démocraties et cela est un élément d'inquiétude qui se devine bien sous la plume du général. Le jeu de la subversion soviétique doit absolument être contré...

           Le quatrième chapitre expose Les lois de la "dissuasion". "Pour que la politique de dissuasion soit efficace, il faut que les forces de représailles sur lesquelles elle est fondée échappent à l'attaque initiale de l'agresseur et il faut que celui-ci le sache. Mais il faut également que ces forces de représailles franchissent les défenses adverses et que l'assaillant ait conscience de cette perméabilité de sa défense aux assauts qu'il aurait déclenchés."
"Capables d'échapper à l'assaut initial de l'agresseur, de franchir son réseau défensif et de larguer chez lui assez de mégatonnes, les forces de représailles doivent en outre être créditées d'une mise en oeuvre quasi automatique.". Car si l'adversaire ne croit pas à son efficacité et à la volonté politique d'utiliser ces forces, si cette utilisation n'est pas ressentie comme fatale, c'est tout l'édifice de la dissuasion qui s'écroule. "Dans la pratique, cette automaticité peut être obtenue si un certain nombre de "critères de dangers", rigoureusement définis à l'avance, et d'ailleurs constamment modifiés en fonction des nouveaux aspects que la menace peut emprunter, servent à déclencher le mécanisme de la réaction."   Le temps de réponse de ce mécanisme, à l'ordre donné de l'enclencher, est ici primordial, et de façon concomitante, il faut qu'une rigoureuse planification empêche tout danger de retard et tout danger d'accident dus à une erreur d'appréciation de la situation. Bien entendu, ces conditions d'automaticité ne peuvent être obtenues si d'interminables débats (entre membres du gouvernement) empêchent la riposte : c'est pourquoi le pouvoir de mettre en oeuvre cette force nucléaire ne peut qu'être mise dans les mains du commandant suprême des armées.
   Pierre GALLOIS utilise une "équation" qui fonde la valeur d'une telle force de dissuasion : Valeur des instruments de la dissuasion X (multiplié par) Volonté d'en user le cas échéant.

         Les conditions de la sécurité insiste sur l'information et la compréhension de l'opinion publique. Il pointe le danger des "arguments moraux", qui empêcheraient la mise en oeuvre d'une stratégie de dissuasion.
  il insiste sur un aspect de géopolitique entre l'Europe et les États-Unis, qui peut provoquer une vision très différente des "intérêts vitaux". Pour lui, la seule façon d'ancrer la crédibilité de la stratégie de dissuasion des États-Unis, concernant l'avenir de l'Europe, est d'additionner des dissuasions nationales, ce qui vaut surtout pour la France. Non seulement il ne pense pas que la prolifération à l'échelle européenne d'armes nucléaires, mêmes tactiques, rende la situation dangereuse, mais c'est une condition nécessaire pour renforcer les craintes d'un éventuel agresseur. Elles ancrent davantage la puissance américaine à la défense de l'Europe, et c'est d'ailleurs la position que l'auteur défendra toujours.
"A condition d'afficher la ferme résolution d'y recourir en cas de besoin, les nouvelles armes atomiques de petite puissance permettront, plus facilement et avec moins d'hommes, de tenir le rôle actuellement imparti en Europe aux forces conventionnelles du "bouclier". Grâce à ces armes atomiques de petite puissance, le processus de l'"escalade" pourrait être redouté aussi bien en Europe, de manière permanente, qu'ailleurs dans le monde où, en cas de crise et à la demande des gouvernements menacés, les armes de dissuasion au conflit localisé pourraient être occasionnellement installées et brandies."
Si nous suivons bien cette logique, la prolifération d'armes nucléaires dans le monde entier favoriserait la sagesse des hommes, et serait une voie pour mettre fin à la guerre comme moyen de résoudre les conflits.
 
        Lisons la conclusion : "(...) Aujourd'hui pourtant, les moyens matériels capables d'imposer l'abandon de la force, de neutraliser le nombre et d'obliger la majorité à respecter la minorité - l'inverse est également vrai - existent. Parce que les risques inhérents à l'usage de l'explosif atomique sont considérables et parce que le monde le sait - en partie grâce à la propagande soviétique -, l'état de paix entre nations pourrait être autrement plus stable que jadis, lorsque l'on supputait la valeur des forces en présence et que l'appréciation était faite d'un coeur d'autant plus léger que la punition n'était jamais totale et que l'on pouvait spéculer sur les "fortunes de la guerre." Demain, la sanction serait instantanée et elle serait toujours sans commune mesure avec l'objet même du différend.(...)."

Général Pierre Marie GALLOIS, Stratégie de l'âge nucléaire, Préface de Raymond ARON, Editions François-Xavier de Guibert, collection Héroïque, 2009, 200 pages. Il y a un préambule de Antoine-Joseph ASSAF qui dirige cette collection et une introduction du général GALLOIS écrite en juin 2009. La première édition date de 1960, aux Editions Calmann-Lévy.



  Relu le 3 Août 2019



             

                

                
             


                
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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 08:45
              L'historien britannique Arnold Joseph TOYNBEE (1889-1975), auteur d'une monumentale synthèse historique de l'histoire mondiale (Etude sur l'histoire, 1934-1961), produit dans les neuf chapitres qui en sont extraits, sous le titre Guerre et civilisation, une approche originale, très commentée (et critiquée) des relations entre la guerre et l'essor comme le déclin des civilisations.
Une grande érudition (faisant appel aux textes grecs anciens, aux deux Testaments, à l'histoire contemporaine comme à celle des royaumes et des empires depuis l'Antiquité...) balance une analyse souvent morale des vicissitudes de l'humanité. Au fil du texte, transparaît toujours cette inquiétude de la perte du sens de vertus chrétiennes, celles de la Foi, de la Tolérance, avec le sentiment que "la nature a horreur du vide spirituel". Beaucoup d'historiens lui ont reproché par la suite cette approche en la qualifiant parfois de mystique, critique auquel il prête d'autant plus le flan, qu'il adhère à la vieille philosophie traditionnelle chinoise du Yin et du Yang.
C'est précisément cette approche qui attire notre attention : il pense l'histoire constamment en tant qu'expression de contradiction et de conflit, et argumente sur le fait que les déclins des civilisations se voient déjà signalés dans leurs phases mêmes d'expansion, et cela du fait de la prépondérance de la guerre comme moyen de cette expansion.
Sa préface et ses deux premiers chapitres lui donnent l'occasion de présenter sa philosophie de l'histoire avant d'entrer dans le récit, surtout à base de comparaisons, de la vie de ces civilisations.

               Dans sa préface, écrite en juin 1950, même si la guerre n'est pas le sujet central de son Study of History, l'historien indique qu'une "étude comparative des effondrements de civilisations connus montre que l'effondrement social est un drame dont l'intrigue a pour clef l'institution de la guerre. Au fond, la guerre est peut-être réellement fille de la civilisation, puisque la possibilité d'engager une guerre présuppose un minimum de technique et d'organisation, ainsi qu'un excédent de richesses sur ce qui est strictement nécessaire à la subsistance. Or, ces nerfs de la guerre faisaient défaut à l'homme primitif et, par ailleurs, il n'y a aucune civilisation (sauf peut-être celle des Mayas dont notre connaissance jusqu'à présent reste fragmentaire) où la guerre n'ait déjà constitué une institution établie et dominante à l'époque la plus lointaine jusqu'à laquelle nous puissions faire remonter son histoire."
Pour Arnold Joseph TYONBEE, si les États ont pu naguère utiliser la guerre pour s'étendre, sans s'apercevoir qu'elle constituait la gangrène qui les détruit à terme, et répéter cette expérience les uns après les autres, les Empires se succédant ainsi les uns les autres, les deux dernières guerres mondiales ont montré que même à leurs tout débuts de l'utilisation de la guerre, les peuples pouvaient aller à la catastrophe définitive. Il se demande avec une certaine angoisse (nous sommes en pleine guerre froide et peur atomique) si l'humanité va pouvoir unir les forces pacifistes afin de l'éviter.

              Dans le premier chapitre sur Le monde d'aujourd'hui, malade de la guerre, l'historien pense que "A la différence de nos devanciers, les hommes de notre génération sentent au plus profond de leur coeur qu'une Pax Oecumenica est de nos jours une nécessité urgente. (...) Dans une seule génération, nous avons appris par la souffrance, deux vérités fondamentales. La première est que la guerre est une institution toujours en vigueur dans notre société occidentale, la seconde, que dans les conditions techniques et sociales présentes, toute guerre dans le monde occidental ne peut être qu'une guerre d'extermination." Auparavant, "nos devanciers" se livraient à des actes barbares et tout aussi sanglants, mais ils n'avaient pas les moyens dont nous disposons aujourd'hui."
 L'histoire se présente comme un cycle de guerres féroces, religieuses, puis nationalistes, de plus en plus dévastatrices et - c'est là que l'on sent la fibre morale, toute empreinte d'un certain christianisme (qui n'est pas le christianisme dominant bien évidemment), il termine par l'invocation de Dieu. Citant John BUNYAN, l'historien écrit que d'après lui, "Chrétien fut sauvé par sa rencontre avec Évangéliste. Aussi, comme il est impossible de supposer que la nature de Dieu soit moins constante que celle de l'homme, nous pouvons et devons prier pour que le sursis que Dieu a autrefois accordé à notre société ne lui soit pas refusé si nous le demandons une nouvelle fois dans un esprit de contrition et le remords au coeur".

             Dans Le militarisme et les vertus militaires, l'auteur commence par disserter sur les valeurs militaires.
II recherche les origines de ces vertus militaires et du culte des héros salvateurs (par l'épée) "dans un milieu où les forces sociales ne se distinguent pas nettement dans les esprits des forces naturelles extérieures à l'homme et où, de plus, on admet comme évident que les forces naturelles échappent à l'action de l'homme." Il part ensuite des analogies entre chasse et guerre, où la chasse de nécessité sociale devient ensuite "divertissement des rois". Il se demande si la guerre ne devient pas pur militarisme, qui se distingue "empiriquement de l'innocente valeur militaire de l'heureux guerrier" quand son utilité sociale se fait moindre grâce à l'emprise de l'humanité sur la nature.
Citant beaucoup Hellmuth von MOLTKE et sa philosophie de la guerre nécessaire et bienfaisante, qui annonce selon lui la doctrine du fascisme et du nazisme, Arnold Joseph TOYNBEE, dénonce l'engouffrement en quelque sorte des nationalisme dans le vide spirituel provoqué par l'effondrement de l'institution dominante de la Chrétienté occidentale du Moyen Age, la papauté hildebrandienne.
  "En suivant le fil d'Ariane qui nous a été fourni par MOLTKE et en examinant l'empire que l'idolâtrie des "vertus militaires" a repris sur nos âmes à une époque récente, nous constaterons peut-être que nous avons fait quelque progrès vers la solution de notre problème : savoir si la guerre est une institution intrinsèquement  et sans espoir mauvaise en soi. Nous avons découvert, en fait, que le problème a été mal posé. La vérité est peut-être qu'aucune chose créée ne peut être mauvaise intrinsèquement et sans espoir parce qu'aucune chose créée n'est incapable de servir de véhicule qui émane du Créateur. Pour être des bijoux sertis dans le sang et dans le fer, les "vertus militaires" n'en sont pas moins des vertus, mais leur valeur réside dans les joyaux eux-mêmes et non dans l'horrible montage, et c'est faire fi de toute expérience que de conclure précipitamment, que l'on ne peut espérer trouver ces choses précieuses qu'à l'abattoir où le hasard a voulu qu'elles fissent leur première apparition aux regards des hommes."
Nous notons donc à la lecture de ce chapitre, l'attitude nuancée de l'historien, qui loin d'être un pacifiste intégral niant toute valeur sociale aux valeurs militaires, pointant là la preuve de valeurs militaires dont firent preuve les peuples pacifistes dans le camp des démocraties pendant la Deuxième Guerre mondiale, se veut être le critique averti de leurs dévoiements.

          Dans Sparte, l'État militaire, l'historien commence son parcours des civilisations.
Sparte se construisit un système social, méprisant de la nature humaine, d'une efficacité étonnante et d'une rigidité fatale, dans sa résolution du problème  auquel durent faire face à un moment donné toutes les Cités grecques : des ressources insuffisantes pour une démographie galopante. Alors que les autres Cités choisirent l'expansion maritime vers l'Asie mineure notamment, Sparte conquis la Méssénie, par delà ses montagnes. Pour le faire, les Spartiates se dotèrent d'un instrument militaire reposant sur la mobilisation de toute la société. Victorieuses, les armées de Sparte furent amenées à assumer des responsabilités d'Empire, face à l'impérialisme athénien par exemple, qui excédèrent ses possibilités, lesquelles enserraient déjà la Cité dans un carcan institutionnel et moral éprouvant.
S'appuyant sur PLUTARQUE et XENOPHON notamment, Arnold TYONBEE, suit les méandres de la vie politique interne et internationale de Sparte, obligée de recourir au service militaire et se laissant envahir par l'économie monétaire. Le système de LYCURGUE, ce réformateur spartiate à l'origine de sa puissance militaire est finalement mis en échec, l'égalité de distribution des ressources alliée à la discipline rude et eugénique imposée à toute la population des citoyens se muant peu à peu en distribution inégale et en relâchement de cette même discipline, sous l'influence des pratiques des autres cités grecques, influence d'autant plus prégnante que Sparte s'installe partout en Grèce.
L'auteur reprend l'hypétaphe d'ARITOTE : "Les peuples ne doivent pas s'entraîner dans l'art de la guerre en vue de soumette des voisins qui ne méritent pas d'être soumis... L'objet essentiel de tout système social doit être d'organiser les institutions militaires, de même que toutes les autres institutions, en fonction des conditions du temps de paix, où le soldat n'est pas en service actif; et cette proposition est confirmée par les faits de l'expérience. Car les États militaires n'ont de chance de survivre que tant qu'ils restent en guerre, tandis qu'ils courent à leur perte aussitôt qu'ils ont fini de faire leurs conquêtes. La paix détrempe leur caractère, et la faute en réside dans un système social qui n'enseigne pas à ses soldats ce qu'ils doivent faire de leurs vies lorsqu'ils ne sont pas en service."

        L'Assyrie, l'homme fort armé, poursuit cette analyse.
Faisant le bilan des entreprises guerrières des Assyriens, l'auteur écrit : "En fait, deux siècles après la chute de l'Assyrie, il apparaissait à l'évidence que les militaristes assyriens avaient fait leur travail au bénéfice d'autres peuples, et tout spécialement au bénéfice de ceux qu'ils avaient traités avec le plus de cruauté. En écrasant les peuples montagnards du Zagros et du Taurus, les Assyriens avaient ouvert aux nomades cimmériens et scythes un passage pour faire leur descente dans les mondes babylonien et syrien ; en déportant les peuples vaincus de Syrie à l'autre bout de leur empire, ils avaient mis la société syrienne en mesure d'encercler et finalement d'assimiler la société babylonienne à laquelle appartenaient les Assyriens eux-mêmes ; en imposant par la force brutale l'unité politique au coeur de l'Asie du Sud-Ouest ils avaient préparé le terrain à leurs propres "États successeurs" - Médie, Babylonie, Egypte et Lydie - et à l'Empire achéménide."
Aux conquêtes longues et successives répondaient révoltes de palais et révoltes populaires. Plus les soldats assyriens imposaient leur emprise sur les territoires extérieurs, plus les luttes internes s'amplifiaient. L'historien s'attarde un moment sur ce que signifie l'instauration d'une armée professionnelle permanente. Loin de la considérer comme la marque d'un Empire parvenu à maturité et à stabilité, il la considère comme le symptôme d'un état avancé de désagrégation sociale, en faisant la comparaison avec l'Empire romain postérieur. La ruine d'une paysannerie belliqueuse, arrachée au sol par de perpétuels appels au service militaire pour des campagnes toujours plus lointaines, rendit possible et nécessaire la formation d'une armée permanente ; "possible, parce qu'il y avait maintenant un réservoir de "main-d'oeuvre" en chômage, dans lequel on pouvait puiser, et nécessaire, parce que ces hommes qui avaient perdu leurs moyens d'existence à la campagne devaient être pourvu d'un autre emploi si l'on voulait les empêcher de manifester leur mécontentement sous une forme révolutionnaire."  L'auteur mêle constamment dans son étude les considérations psychologiques - la cruauté des Assyriens favorisa l'unité de tous les autres peuples contre eux - et socio-économiques.

       Le fardeau de Ninive, Charlemagne et Tamerlan, insiste sur le destin des deux empires carolingiens et timourides pour montrer l'"ironie du destin du militariste si empressé à livrer des guerres d'anéantissement contre ses voisins qu'il occasionne involontairement sa propre destruction". Il montre l'action d'une force militaire constamment occupée à vaincre des adversaires extérieurs et à mâter en même temps ou alternativement des adversaires intérieurs, sans répit.
"En analysant la carrière de Tamerlan, celle de Charlemagne et celles des rois d'Assyrie, de Téglathphalasar à Assurbanipal, nous avons observé dans les trois cas le même phénomène. la valeur militaire qu'une société suscite chez les habitants de ses confins pour sa défense contre les ennemis de l'extérieur devient l'affreuse maladie morale appelée militarisme lorsqu'elle est détournée par ces frontaliers de son champ d'action naturel, le glacis d'au-delà de la frontière, pour être dirigée contre leurs frères de l'intérieur d'un monde qu'ils ont pour mission de protéger et non de dévaster."
 
      L'enivrement de la victoire est le sujet du sixième chapitre par comparaison entre l'enivrement de celle de Rome, qui fait s'effondrer la République, et celle de la papauté du XIIIe siècle. Par exemple, pour Rome, après les conquêtes de la Macédoine et de l'Espagne, "sujets et citoyens de la République romaine furent ensemble victimes d'une classe dirigeantes de "ci-devants" muée par l'enivrement de la victoire en une bande de brigands."

      Goliath et David fait bien entendu référence à cet épisode de l'Ancien Testament (pour reprendre une terminologie chrétienne). Il s'agit là de montrer comment la technique militaire elle-même (autant la tactique que les machines de guerre ou l'armement des soldats), la phalange, la légion, la cataphracte, engendre les conditions de leur effondrement. L'idolâtrie d'une technique militaire par une armée qui reproduit inlassablement les mêmes gestes dans ses combats successifs, trop confiants dans sa supériorité provoque les successifs effets de surprise, souvent obtenus grâce à une technique inférieure par les adversaires. La fronde de David vainc la force brute de Goliath.
"S'il y a une part de vérité (car l'auteur reste prudent) dans cette histoire (telle qu'elle est racontée, dans l'affrontement d'une technique contre une autre, d'une tactique contre une autre), elle fait ressortir très clairement la relation entre l'effondrement et l'idolâtrie, car dans cet exemple on voit une technique intrinsèquement supérieure et déifiée par ses adeptes, vaincue par une technique intrinsèquement inférieure que rien de recommande sinon le fait qu'elle n'a pas encore eu le temps d'être idolâtrie, parce que c'est une innovation, et cet étrange spectacle conduit irrésistiblement à penser que c'est l'idolâtrie qui cause le mal et non une quelconque qualité de l'objet."

         Le prix du progrès dans la technologie militaire prolonge cette réflexion.
Prenant appui sur l'histoire de l'expansion de l'hellénisme finissant dans l'Inde et en Grande-Bretagne entre le IVe av. J.C. et le premier siècle comme sur les améliorations successives de la légion romaine tout au long de la République et de l'Empire, ou encore  de l'histoire des civilisations babyloniennes et chinoises, Arnold TOYNBEE pense trouver un lien entre perfectionnements militaires successifs et désagrégation des Empires.

       Le dernier chapitre, L'échec du sauveur à l'épée, montre la filiation des exemples d'Heraklès et de Zeus sur l'esprit de tous ceux qui veulent sauver leur société "par l'épée".
"Dans le monde hellénique, un Pompée et un César ne se partagèrent la tâche de transformer l'anarchie romaine en paix romaine que pour partager la responsabilité d'avoir détruit leur oeuvre commune en tournant leurs armes l'un contre l'autre. Les deux chefs rivaux condamnèrent à être déchiré par une nouvelle flambée de guerres civiles dans un monde que leur mission commune était de sauver, et le vainqueur ne triompha que pour être, comme Esau, "repoussé lorsqu'il devait hériter de la fortune" (...)." La pax Romana, comme la pax Thébana (Egypte antique), la pax Ottomanica (entre 1520 et 1566), forgée au fil de l'épée, furent balayées dans leur temps par l'épée.

     
      Guerre et Civilisation n'est pas beaucoup lu aujourd'hui et pourtant ses thèmes sont repris dans nombre d'autres études, plus "laïques", qui veulent couvrir de vastes espaces et de vastes temps.
Si l'approche de l'histoire d'Arnold Joseph TOYNBEE a été critiquée pour ses aspects cycliques (qu'on lui prête parfois à tort) comme pour le choix de faire des aires de civilisations et non des États ou des nations les axes de ses études, comme aussi de son thème du déclin de l'Occident chrétien, nombre d'auteurs ont repris sa façon globalisante d'aborder la question de la puissance.
De Paul KENNEDY (Naissance et déclin des grandes puissances) à Samuel HUNTINGTON, (Le choc des civilisations), on voit bien la dialectique analysée entre ressources globales des sociétés et entreprises militaires, que ce soit sur le plan moral ou sur le plan économique.
 


Arnold Joseph TOYNBEE, Guerre et civilisation, Gallimard, collection nrf, 1953, 259 pages. Il s'agit de la traduction d'Albert COLNAT de textes extraits par Albert FOWLEY, qui y rédige d'ailleurs une petite préface.
L'ensemble A study of History est disponible aux Editions Payot, 1996. Il s'agit d'une traduction d'une version abrégée par l'auteur lui-même des douze volumes initiaux. On peut le trouver également sur le site http//nobword-blogspot.com.
 
 
Relu le 9 Août 2019


 
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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 15:05
           Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
    
           En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.

          Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."

        Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
     
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les États-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seules les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce schéma? Là est le problème!"

Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
-  l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
-  l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
    Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique, il en est réduit au tout ou rien.

Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues les armes nucléaires tactiques.

          Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
        Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classiques face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de bataille l'initiative du feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces".
Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des États-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités militaire et politique.
       Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
      Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.

       Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.
En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles avancées technologiques.
      Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. Il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui pourraient contraindre le chef de l'État, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complète des forces nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
    Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces d'intervention.
      
      C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le cadre d'une défense populaire.
       
         Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.

        Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement disposé.

      Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées, nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères, nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus de ces cellules, un seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
  La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes."

      Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
 


Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.
 
 
Relu le 16 Août 2019
       
    
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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 12:27
             Avec pour sous-titre Essai de dromologie, ce petit livre de 1977 de l'architecte et essayiste marxisant français Paul VIRILIO (né en 1932) est un de ces ouvrages novateurs, a priori difficile à lire (en tout cas comme un roman...), foisonnant, ouvrant des voies de réflexions nouvelles ou peu usitées, aux idées directrices multiples, qui peuvent marquer tous ceux qui veulent réfléchir aux questions de défense au sens large. Écrit dans un style qui veut forcer à réfléchir précisément, il fait appel à de nombreux faits historiques, touchant à la fois la constitution des villes (depuis le Moyen-Age et même avant), les mouvements populaires de rues, les évolutions techniques touchant à la mobilité (explosion de la circulation automobile entre autres),  les relations entre évolution technique et prise de décision politique, la manipulation psychologique des menaces, bref tout ce qui a trait ce que l'on appelle communément l'accélération de l'histoire.
   "La vitesse, c'est la vieillesse du monde... emportés par sa violence, nous n'allons nulle part, nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la rapidité. Après avoir longtemps signifié la suppression des distances, la négation de l'espace, la vitesse équivaut soudain à l'anéantissement du Temps : c'est l'état d'urgence. En fait, la course surgit de l'histoire comme une sublimation de la chasse, son accélération achève l'extermination, la vitesse devient à la fois un destin et une destination. Chasseur, éleveur, marin, pirate et chevalier, conducteur de char, automobiliste, nous sommes tous les soldats inconnus de la dictature du mouvement... Nous l'avions semble t-il oublié, à côté de la richesse et de son accumulation, il y a la vitesse et son accélération, sans lesquelles, centralisation et capitalisme auraient été impossibles."

      En quatre chapitres aux informations et déductions très serrées, La révolution dromocratique, Le progrès dromologique, la société dromocratique, L'état d'urgence, l'ouvrage, tout en datant parfois (à propos du conflit Est-Ouest, par exemple) est en quelque sorte fondateur d'une manière de penser les évolutions historiques, même si ces néologismes un peu forcés n'ont pas connus de destinée très longue. Derrière eux, se situe également une tentative de penser réellement, concrètement les mouvements de l'urbanisation.

       La révolution dromocratique pose en deux parties l'articulation entre le droit à la rue, à la route et le droit de l'État.
D'emblée, l'auteur s'inscrit dans la perspective des révolutions et des révoltes populaires : "La masse n'est pas un peuple, une société, mais la multitude des passants, le contingent révolutionnaire n'atteint pas sa forme idéale sur les lieux de la production mais dans la rue, quand il cesse pour un temps d'être relais technique de la machine et devient lui-même moteur (machine d'assaut), c'est-à-dire producteur de vitesse." "Il y a tout au long de l'histoire, une errance révolutionnaire non dite, l'organisation d'un premier transport en commun qui est pourtant la révolution même. Aussi, la vieille conviction que "toute révolution se fait en ville", vient de la ville, l'expression "dictature de la commune de Paris", utilisée dès les événements de 1789 ne devraient pas tant suggérer la classique opposition ville/campagne que l'opposition station/circulation". Au passage, nous pouvons comprendre l'origine de son néologisme : "Dromomanes : Nom donné aux déserteurs, sous l'Ancien Régime et en psychiatrie à la manie déambulatoire."
  "L'utopie socialiste du XIXe siècle comme l'utopie démocratique de l'agora antique ont littéralement été ensevelies sous le vaste chantier de la construction urbaine, occultant l'aspect anthropologique fondamental de la révolution, de la prolétarisation : le phénomène migratoire." "La cité neuve avec sa richesse, ses aménagements techniques inédits, ses universités et ses musées, ses magasins et ses fêtes permanentes, son confort, son savoir et sa sécurité, semblait un point fixe idéal où venait s'achever un pénible voyage, une ultime débarcadère de la migration des masses et de leurs espérances après une traversée périlleuse, si bien qu'on a confondu jusqu'à ces dernières années urbain et urbanité, qu'on a pris pour un lieu d'échanges sociaux et culturels ce qui n'était qu'un échangeur routier ou ferroviaire, on a pris un carrefour pour la voie du socialisme."
Paul VIRILIO use (et parfois abuse) de ce genre de raccourci de la pensée, et heureusement qu'une certaine redondance permet d'expliciter celui-ci. Après s'être étendu sur les conditions de la domestication (en reprenant la définition de Geoffory SAINT-HILAIRE : domestiquer un animal, c'est l'habituer à vivre et à se reproduire dans les demeures des hommes ou auprès d'elle) et sur la formation militaire première des emplacements des villes, l'urbaniste se livre à une critique d'un aspect de la vulgate marxiste : "Le pouvoir politique de l'État n'est donc que secondairement "le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre", plus matériellement, il est polis, police, c'est-à-dire voirie et ceci dans la mesure où, depuis l'aube de la révolution bourgeoise, le discours politique n'est qu'une série de prises en charge plus ou moins conscientes de la vieille poliorcétique communale, confondant l'ordre social avec le contrôle de la circulation (des personnes, des marchandises) et la révolution, l'émeute avec l'embouteillage, le stationnement illicite, le carambolage, la collision." C'est en fonction de ce contrôle de la circulation, qui est aussi contrôle de la population, que Paul VIRILIO développe une série de rapprochements entre urbanisme, contrôle social et dynamisme des révolutions, obligeant à remettre en cause nombre de lieux communs. "89 prétendait être une révolte contre l'assujettissement, c'est-à-dire la contrainte à l'immobilité symbolisée par l'ancien servage féodal qui subsistait d'ailleurs encore (...), révolte contre l'astreinte à résidence et l'enfermement arbitraire. Mais nul ne supposait encore que la "conquête de la liberté d'aller et venir" de 1793 c'est l'instauration d'une première dictature du mouvement remplaçant subtilement la liberté de mouvement des premiers jours de la révolution."

         Le progrès dromologique, chapitre également divisé en deux parties, aborde le droit à l'espace, non dans ses aspects juridiques, mais plutôt concrets et sur le long terme, ainsi que la "guerre pratique".
   Pensant surtout à l'évolution de la stratégie maritime,qui fait du droit de la mer, une "nouvelle catégorie du droit politique" l'auteur insiste sur le fait que "Nous n'avons pas encore assez perçu dans l'Histoire de l'Occident le moment où s'est opéré ce transfert du vitalisme naturel de l'élément marin (cette facilité à y soulever, à y déplacer, à y faire glisser des engins pesants) à un vitalisme technologique inévitable, ce moment de l'histoire où le corps de transport technique va sortir de la mer comme le corps vivant inachevé de l'évolutionnisme, quittant en rampant son milieu originel et devant amphibie ; la vitesse en tant qu'idée pure et sans contenu naît de la mer comme Aphrodite et lorsque MARINETTI (dans Manifeste du futurisme) s'écrie que l'univers s'est enrichi d'une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse, et oppose la voiture de course à la Victoire de Samothrace, il oublie qu'il s'agit en réalité d'une même esthétique, celle de l'engin de transport ; l'accouplement de la femme ailée et du vaisseau de guerre antique comme l'accouplement de MARINETTI le fasciste et de son bolide routier dont il tient le volant "tige idéale qui traverse la terre" ressortent de cet évolutionnisme technologique dont la réalisation est plus évidente que celle du monde vivant, le droit à la mer crée le droit à la route des Etats modernes devenant par là des Etats totalitaires." (Nous avons bien entendons remarqué que la vitesse seule permet de parcourir tout le territoire et toutes les âmes pour qu'un tel pouvoir puisse être opérationnel, en vrai, et non seulement dans les représentations, dans l'élasticité dans l'application des lois édictées, élasticité permise auparavant par l'éloignement des centres du pouvoir).
     Dans La guerre pratique, nous lisons notamment que la vitesse est l'espérance de l'Occident : la voiture blindée "n'est pas seulement auto-mobile mais aussi projectile et lanceur en attendant d'être émetteur-radio, elle projette et se projette (...)." Par là, il rejoint de nombreux auteurs de stratégie qui mettent en avant la mobilité comme facteur décisif des victoires militaire. Ce que permettent ces "automobiles d'assaut" qui bouleversent les anciennes notions de durée et d'espace.

        La société dromocratique, commence sur les "corps incapables", c'est-à-dire sur l'absence d'efficacité des soldats dépourvus de véhicules mécaniques mobiles dans les assauts sur les champs de bataille, se poursuit avec l'"arraisonnement des véhicules métaboliques" (comprendre que l'essentiel est l'accélération de l'efficacité et la rapidité de l'assaut) et sur "la fin du prolétariat".
   "De toute évidence, il y a eu coïncidence mais il n'y a pas convergence entre le progrès dromologique et ce qu'il est convenu d'appeler le progrès humain et social. Le déroulement peut se résumer ainsi : - Une société sans véhicule technologique, où la femme joue le rôle de l'épouse logistique, mère de la guerre et du camion  ;
- L'arraisonnement indistinct des corps sans âme en tant que véhicules métaboliques ;
- L'empire de la vitesse et des véhicules technologiques ;
- Concurrence puis défaite du véhicule métabolique devant le véhicule technologique terrestre ;
- Fin de la dictature du prolétariat et fin de l'Histoire dans la guerre du Temps."
    Il y a ensuite tout un développement qui permet de saisir que la vitesse vient chronologiquement de progrès de la guerre. Les références abondantes de l'auteur aux problématiques de militarisation à l'oeuvre juste avant la Seconde Guerre mondiale dans les pays nazi et fascistes, débordant le cadre des armées pour pénétrer entre autre le monde du travail, veulent montrer que quand nous pensons vitesse, nous pensons une vitesse qui est d'abord expérimentée et mise à l'oeuvre pour la guerre. Les raccourcis de l'auteur sont manifestement voulus pour en montrer les implications directes...et rapides.
    Dans la dernière partie de ce chapitre, "Une sécurité consommée", Paul VIRILIO nous entretient sur le fait que "La révolution va plus vite que le peuple", avec toute l'angoisse que cela peut supposer pour les hommes. "Comment une telle chose est-t-elle possible? Simplement parce qu'en fin de compte les prétendues révolutions de l'Occident n'ont jamais été le fait du peuple, mais celui de l'institution militaire." Le besoin de sécurité est manipulé, et dans cette dynamique qui donne le tournis, même aux sociologues qui cherchent à l'analyser, la défense nationale devient l'affaire de tous et tout le temps...  Le peuple se met à consommer de la sécurité, comme il consomme du frigidaire et de l'automobile, dans une fuite en avant accélérée.

       Le dernier chapitre, L'état d'urgence, écrit rappelons-le dans une période d'affrontements Est-Ouest, veut montrer que toute cette évolution trouve son aboutissement dans la stratégie nucléaire. Lire ces lignes en 2009, alors que s'est éloignée dans les esprits la menace d'anéantissement global, entraîne la question : qu'est-ce qui a changé depuis?
En effet au-delà des références à une situation précise, l'auteur continue de nous interpeller : "De l'état de siège des guerres de l'espace à l'état d'urgence de la guerre du temps, il n'aura fallu finalement attendre que quelques décennies pendant lesquelles l'ère politique de l'homme d'État aura disparu au profit de celle, apolitique, de l'appareil d'État. Devant l'achèvement d'un tel régime, il convient de s'interroger sur ce qui est bien plus qu'un phénomène temporel. En cette fin de siècle, le temps du monde fini s'achève et nous vivons les prémices d'une paradoxale miniaturisation de l'action que d'autres préfèrent baptiser automation."  Dans le monde d'Internet dans lequel nous vivons, son livre donne encore à penser. A la vitesse avec laquelle le monde évolue, quelle marge existe t-il aux hommes pour agir?

Paul VIRILIO, Vitesse et Politique, Editions Galilée, 1977, 151 pages.
 
 
Relu le 23 juin 2019








           
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