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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 09:23

      Bien que les textes (notamment dans la tradition pâlie d'origine) et les principes de base du bouddhisme soient parmi les plus pacifistes dans les religions ou philosophies de cette planète, les divers conflits d'ordre économiques, politiques et sociaux engendrent une participation aux violences de diverses époques à certaines périodes précises. La pratique monastique, à la discipline plus ou moins sévère quant à la participation aux affaires du monde, du fait même des échanges avec la société dans son ensemble est génératrice de certains de ces conflits. Des rivalités avec d'autres religions font que, de gré ou de force, les moines bouddhistes sont entraînés dans les conflits de leur temps. Une certaine présentation du bouddhisme en Occident, en fait surtout une présentation du bouddhisme tibétain, d'une certaine partie du bouddhisme tibétain, ne doit jamais faire oublier ces faits. 

     Toutefois sa doctrine, et la pratique de certains princes ou empereurs bouddhiques, indiquent une tendance forte au pacifisme et à la non-violence. 

 

Une sûtra importante dans les Entretiens du Bouddha

     Dans les entretiens du Bouddha, une sûtra, celle nommée Mahâ-Nidâna, est particulièrement explicite et représentative de cette philosophie et de cette religion, qui part de la constatation de la présence constante et universelle de la souffrance dans le monde. 

" (...) - Ainsi, ô Ânanda, sachez que la base, le fondement, l'origine et l'apparition de la naissance, ce n'est autre que le processus du devenir. En outre, j'ai dit ô Ânanda, que l'appropriation est la raison du processus du devenir. Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas une appropriation quelle qu'en soit la sorte, quelle qu'en soit la qualité, quelle qu'en soit la catégorie, c'est-à-dire l'appropriation des plaisirs sensuels, l'appropriation des diverses opinions, l'appropriation des préceptes et des pratiques rituelles, l'appropriation de la fausse idées du "Je" - s'il n'y a pas une appropriation quelconque -, y aura t-il un processus du devenir?

- Certainement non, Bienheureux.

- Ainsi, ô Ânanda, sachez que la base, le fondement, l'origine et l'apparition du processus du devenir, ce n'est autre que l'appropriation. En outre, j'ai dit, ô Ânanda, que la "soif" est la raison de l'appropriation. Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas de "soif" quelle qu'en soit la sorte, qu'elle qu'en soit la qualité, pour une chose, c'est-à-dire la "soif" pour les formes matérielles, pour les sons, pour les odeurs, pour les saveurs, pour les choses tangibles et pour les idées - s'il n'y a pas de "soif" de ces choses -, y-aura-t-il appropriation?

- Certainement non, Bienheureux.

- Ainsi, ô Ânanda, sachez que la base, le fondement, l'origine et l'apparition de l'appropriation, ce n'est autre que la "soif". En outre, j'ai dit que la sensation est la raison de la "soif". Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas de sensation qu'elle qu'en soit la qualité, quelle qu'en soit la catégorie, sur nulle chose, c'est-à-dire sur les sensations produites par la conscience visuelle, par la conscience auditie, par la conscience tactile ou par la conscience mentale (par l'imagination) - s'il n'y a nulle sensation et s'il y a cessation de la sensation, - y aura-t-il une "soif"?

- Certainement non, Bienheureux.

- Ô Ânanda la base, le fondement, l'origine et l'apparition de la "soif", c'est la sensation. Lorsqu'il y a la sensation se produit la "soif", lorsqu'il y a la "soif" se produit le besoin de chercher ; lorsqu'il y a le besoin de cherche se produit le gain ; lorsqu'il y a le gain se produit le désir passionné (concernant ce gain), lorsqu'il y a le désir passionné (concernant le gain) se produit l'attachement ; lorsqu'il y a de l'attachement se produit une possession ; lorsqu'il y a la possession se produit la jalousie ; lorsqu'il y a la jalousie se produit un besoin de protéger ; lorsqu'il y a le besoin de protéger se produit un besoin de porter des bâtons, de porter des armes, des querelles, des disputes, des calomnies et des mensonges et bien d'autres choses mauvaises et inefficaces. J'ai dit qu'en raison du besoin de protéger se produisent des attaques, des blessures, des querelles et bien d'autres choses mauvaises et inefficaces. Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas un besoin de protéger une chose ou une autre, quelle qu'en soit la qualité, quelle qu'en soit la catégorie, s'il n'y a nulle chose à protéger, à cause de la cessation de ce besoin de protéger, se produit-il bien d'autres choses mauvaises et inefficaces?

- Certainement non, Bienheureux.

- Ainsi, ô Ânanda, sachez que la base, le fondement, l'origine, l'apparition des attaques, des querelles, des disputes, des calomnies et des mensonges et de bien d'autres choses mauvaises et inefficaces, c'est le besoin de protéger. En outre, j'ai dit que le besoin de protéger se produit lorsqu'il y a la jalousie (maccariya). Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas de jalousie à propose d'une chose ou d'une autre, quelle qu'en soit la qualité, quelle qu'en soit la catégorie, s'il n'y a nulle chose pour avoir une envie, à cause de la cessation de cette jalousie, se produit-il un besoin de protéger?

- Certainement non, Bienheureux.

- Ainsi, ô Ânanda, sachez que la base, le fondement, l'origine, l'apparition du besoin de protéger, c'est la jalousie. En outre, j'ai dit que la jalousie se produit lorsqu'il y a une possession (pariggaha). Voici comment cet énoncé doit être compris : s'il n'y a pas possession d'une chose ou d'une autre, quelle qu'en soit la qualité, quelle qu'en soit la catégorie, s'il n'y a nulle possession, à cause de la cessation de cette possession, se produit-il une jalousie?

- Certainement non, Bienheureux. (...)".

      Quel est cet énoncé auquel le Bouddha fait constamment référence, dans cette sûtra qui constitue la plus longue explication de la coproduction conditionnée? Il s'agit, dans un dialogue entre le Bouddha et l'Âyasmanta Ânanda (l'un des cousins et disciples du Bouddha), de la définition profonde de cette coproduction conditionnée : "La coproduction conditionnée est très profonde et s'avère une doctrine profonde. C'est justement à cause de l'inconnaissance de cette coproduction conditionnée, sans une connaissance pénétrante de cette doctrine, que l'existence des êtres individuels devient embrouillée, comme un écheveau emmêlé, bourré de pustules, comme un mélange de deux types d'herbes tressées (...). C'est à cause de cette incompréhension qu'ils n'échappent pas à des situations infernales, à des états inférieurs, à des situations malheureuses et à ce cycle de transmigration". Il s'agit de la raison même des guerres et des violences, celle qui empêche l'Éveil que propose le Bouddha.

 

Les relations du bouddhisme avec la violence

      Dans l'explication des relations du bouddhisme avec la violence, Fabrice MIDAL prend la perspective du bouddhisme tibétain, qui reprend l'ensemble du corpus bouddhiste avec des particularités de cette région du monde.

"La perspective bouddhiste insiste sur l'importance de reconnaître notre propre violence, alors même que nous pourrions être convaincus de notre profonde douceur. Contrairement à une idée reçue, le mal, la violence et la haine ne sont pas seulement à l'extérieur de nous, le lot d'être mauvais. Le point de départ du chemin bouddhiste est l'honnêteté de reconnaître que la souffrance est partout présente, et aussi et d'abord en nous. La violence, notre propre violence nous fait souffrir. (...) C'est à cause de cette souffrance que nous nous mettons en colère et devenons violents. Nous sommes si peu assurés de notre existence, de ce que nous sommes, que nous cherchons sans cesse reconnaissance. (...). Nous n'avons de rapport au monde qu'en fonction du fait de savoir si les choses et les événements que nous rencontrons nous sont favorables ou nous. Le mal n'est pas séparé de nous. Nous y participons constamment. A chaque instant. Nous vivons dans une profonde violence contre le monde qui ne répond pas à nos attentes et nous frustre - violence sourde et constante. La violence est l'une de nos principales réactions devant la souffrance. Pour en comprendre le ressort, il est important de mesurer l'étendue de celle-ci et notre incapacité à lui faire face. Le bouddhisme se fonde sur cette nécessaire reconnaissance de notre souffrance qui est à la base des enseignements de Sakyamuni". Le premier enseignement du Bouddha est qu'il faut être conscient et acquérir une discipline pour se libérer progressivement des souillures mentales qui nous trompent sur la vérité de l'existence du monde et de nous-mêmes. L'ego n'existe pas. C'est une illusion, car l'ego n'est que le résultat d'une coproduction conditionnée. Notre ignorance permet l'activité de la violence comme énergie qui fait tourner la roue de la souffrance. Non pas en devenant indifférent à nous-mêmes, aux autres et au monde, mais au contrairement en développant l'attention à ce qui est. Il s'agit d'acquérir et de développer, comme le Bouddha le propose, des capacités de reconnaître ce que nous sommes réellement.

L'approche spécifiquement tibétaine provient de l'enseignement de que les fidèles nomment le "Second Bouddha", ATISHA (982-1054). D'une noble famille, ATISHA choisit très tôt la vie religieuse et étudie auprès de nombreux maîtres, les différentes traditions du bouddhisme. Il reçoit l'ordination vers sa vingtième année et étudie ensuite la plus grande partie des trois pitaka des quatre écoles (Mahasamghika, Sarvastivadun, Sammitiya et Sthaviravadin). Il s'attache surtout à la pratique du vinaya (la discipline monastique) auprès de nombreux maîtres. Il étudie ensuite le Dharmakirti (Serlingpa) en Indonésie, qui lui enseigne les pratiques de l'entraînement de l'esprit à la compassion. ATISHA demeure ensuite au Tibet, présentant principalement la tradition reçue de Serlingpa. Il participe de manière décisive à la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet. Auteur de plusieurs ouvrages, comme La Lampe du chemin de l'Eveil, ATISHA insiste sur la nécessité de prendre conscience du Vide fondamental, liant d'une manière profonde compassion et vacuité. Il est le fondateur de la lignée kadampa qui a une grande influence sur toutes les écoles bouddhistes au Tibet.

 

Une approche de la non-violence

   Spécifiquement sur l'approche de la non-violence, Fabrice MIDAL écrit, sur l'un de ses apports essentiels :

"Si notre attitude habituelle est de chercher à nous préserver en ayant recours à la violence, la perspective bouddhiste, du non-ego, est d'une manière radicale, non-violente. Il ne fait pas sens de chercher à détruire ceux qui nous menacent. Penser détruire ce qui nous nuit, sans prendre en compte le mécanisme fatal de chercher à se préserver est absurde. Comme l'explique THICH NHAT HANH (The Path of Emancipation, Berkeley, Parallax Press, 2000), prenant certes une exemple extrême : "L'exclusion et l'élimination ne fonctionnent jamais. L'idée d'éliminer quelqu'un n'est pas valide. Mais que faire devant Hitler? N'aurions-nous pas dû le tuer? C'est ici le même principe qui s'applique. Si vous tuez Hitler et les gens comme lui, ils vont apparaître sous d'autres formes." Punir quelqu'un sans compassion n'a jamais aidé. C'est pourquoi le Delaï-Lama n'a jamais cessé d'insister sur l'importance de l'approche non-violente qui est, selon lui, le message même du bouddhisme : "L'essence du bouddhisme est, du point de vue de la conduite, la non-violence, et du point de vue philosophique, l'interdépendance de tous les phénomènes." (Delaï-Lama, Au-delà des dogmes, Albin Michel, 1994). 

Une telle attitude n'est ni courante, ni commune : "Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui expliquent que lorsque nous générons de la haine ou du désir, nous ne devrions pas la garder en nous, mais au contraire l'exprimer, la faire sortir de nous. Je pense, que dans le cas de dépression dû à un traumatisme, il peut être positif d'exprimer ouvertement ses sentiments, mais si nous exprimons nos désirs et nos haines aussitôt qu'ils apparaissent dans notre esprit - ils vont naître encore et encore" (Delaï-Lama). La première conséquence de la non-violence est de mettre en question le sol de nos habitudes, et de nous forcer à un examen plus scrupuleux de notre conduite et surtout de notre propre esprit. En ce sens-là, la non-violence est bien plus qu'un dépassement de la violence, une action dénuée de violence. "Pour moi, explique le Delaï-Lama, la non-violence ne peut être qualifiée de pacifisme non-violent que si elle est fondée sur la bonté et l'amour pour les autres." Ainsi la racine de la non-violence réside, selon la perspective même d'ATISHA, dans le souhait de voir les autres connaître le bonheur et échapper à la souffrance. Ce qui détermine la non-violence est la motivation qui préside à nos actions. Ainsi un esprit rempli d'hypocrisie, de fausseté et de méchanceté pourrait nous prodiguer des paroles douces et des gestes amicaux. Il s'agit en réalité d'une action violente car basée sur un acte de malveillance. A l'inverse, motivé par le désir d'aider quelqu'un, pour lui faire par exemple prendre conscience de ses défauts, il se peut que nous ayons des paroles et des gestes un peu rudes, mais au fond, l'action est non-violente. C'est donc la motivation qui détermine si une action est violente ou non. Une comportement non-violent sera un comportement physique ou oral motivé par le désir d'être utile."

         Une fois acquise la compréhension du caractère terrifiant de la violence, il devient possible de nous ouvrir à l'énergie qu'elle recèle. Dans la perspective du tantra, il existe une énergie violente qui vise à détruire et qui est saine. Pour comprendre cela, il faut se situer dans le contexte des quatre karmas, ou actions justes. Le pratiquant qui se libère de l'egocentrisme apprend peu à peu à mettre en oeuvre ceux-ci.

      Suivons toujours Fabrice MIDAL : "Le premier karma consiste à pacifier une situation, établir une situation paisible. Cette attitude est liée au fait de ne pas créer de vaines controverses, de discriminations mais d'accepter avec la sagesse de la spontanéité de travailler avec la situation telle qu'elle est. Ensuite il s'agit d'enrichir la situation en étant simplement et en se manifestant selon la situation. C'est une action simple, comme un arbre qui finalement grandit et produit des fruits. Une telle richesse n'est pas produite par une action particulière, mais se développe naturellement. Le troisième karma magnétise, c'est-à-dire attire les choses aussi naturellement qu'un aimant peut le faire. La situation vient à nous. Nous rencontrons quelqu'un dans un profond état de panique. Il nous fait, dans cette perspective, d'abord tenter de la pacifier, c'est-à-dire de reconnaître la situation, voir ce qu'il nous faut faire afin d'enrichir la situation, donner à la personne ce dont elle peut avoir besoin, puis établir un véritable rapport avec elle. Si ces tentatives pour dompter un tel état échouent, il reste le dernier karma, celui de la destruction. Il ne s'agit plus alors de simplement être, de laisser être ce qui est, d'enrichir et de magnétiser. Ces trois premiers karmas correspondent à une compassion douce qui pourrait devenir idiote, et sans intelligence. IL peut alors s'agir de secouer la personne pour essayer de transformer la situation, d'appeler un médecin qui prendra la décision de lui faire un piqûre pour la calmer. Quoi qu'il en soit, on se rend compte qu'il y a bien ici une certaine violence qui est d'une grande précision et dont la seule justification n'est pas de nous permettre de nous sentir mieux, mais de pouvoir aider plus entièrement les autres.

     Ce rapport sacré à la violence se manifeste particulièrement dans l'iconographie des divinités bouddhistes courroucées (krodha) : "De nombreux spécialiste affirment même que des déités courroucées constituent un des paradigmes essentiels du bouddhisme ésotérique" (Rob LINROTHE, Ruthless compassion, Warthful Deities in Early Inod-Tibetan Esoteric Buddhist Art, Boston, Shambhala, 1999). De telles déités ont comme mission de détruire les obstacles, qui peuvent être tout aussi bien des démons externes que des résistances internes (autant qu'on puisse distinguer vraiment ces deux ordres en réalité indissociables), les obstacles mondains ou transcendantaux. De telles déités détruisent tout ce qui empêche le pratiquant de progresser dans sa pratique. En ce ses, ce qui est détruit est avant tout l'ignorance et la confusion qui constituent l'ego. Le méditant s'identifie par des pratiques subtiles et complexes à de telles déités - qui à première vue et à proprement parler n'existent pas en dehors de l'expérience du pratiquant. Il peut ainsi se familiariser à cette énergie de l'éveil qui est courroucée, c'est-à-dire qui ne laisse aucune place pour l'hésitation et les compromissions. Contemplant une déité qui est vide de nature, il s'ouvre à la véritable expérience de la violence qui est vide et pourtant lumineuse, énergique. Le tantra insiste sur la nécessité des moyens habiles. Il ne suffit pas de développer la sagesse, il importe de la confronter aux situations concrètes dans lesquelles nous nous trouvons pour la mettre en oeuvre. Dans un tel contexte, le rôle de la violence purificatrice est décisif - violence qui est l'acmé de la non-violence - ; abandon et renonciation complets en ce qui est."

il est important de bien comprendre que le sens de la non-violence, avec le tantrisme et ces déités courroucées, ne correspond pas tout-à-fait à l'état de la réflexion en Occident que nous pouvons retrouver ici et là, dans des organisations non-violentes ou se réclamant tout ou partie de la non-violence...

 

L'évolution tendancielle du bouddhisme

  Le Delaï-Lama, dans le double cadre d'une diplomatie visant à la libération du Tibet et d'une prédication du bouddhisme en Occident, écrit de nombreux ouvrages pour populariser une vision du bouddhisme tibétain. Il présente ainsi entre autres une méditation sur les quatre nobles vérités du Bouddha (Pacifier l'esprit, Albin Michel, 1999, 2007) et une véritable philosophie qui tend vers une sorte de syncrétisme ou au moins une fraternité entre l'Islam, le Christianisme, le Judaïsme, l'hindouisme, le bouddhisme... (Islam, Christianisme, Judaïsme...Comment vivre en paix?, J'ai Lu, 2011). 

    Sans oublier la diversité des Écoles bouddhiques, qui ne mettent pas tous la non-violence en tant que telle, ni le pacifisme d'ailleurs, au premier plan, malgré la même référence à l'ahimsa, sans oublier non plus que dans le passé, le bouddhisme a favorisé des entreprises guerrières, une forme moderne de bouddhisme, voire un bouddhisme occidental, a tendance à placer la non-violence comme valeur centrale dans le monde d'aujourd'hui. Maintes communautés bouddhistes (comme le mouvement bouddhiste Soka, qui organise en 2002 un colloque sur Religion, paix et non-violence) réfléchissent à leur contribution en faveur de la paix et certaines agissent très activement, isolément ou dans nombre d'organisations internationales.

A cet égard, le bouddhisme suit une tendance - même si son histoire est autre - que nombre d'autres religions, y compris monothéistes et révélées. Si le discours sur la non-violence et la paix émane beaucoup de l'activisme du Delaï-Lama ou du moine vietnamien THICH NATH HANH, il ne faut pas oublier qu'une réflexion du même ordre traverse en partie le bouddhisme, mais pas tout le bouddhisme. 

 

La vision du bouddhisme en Occident

   En Occident, Serge-Christophe KOLM, économiste, se manifeste par deux gros ouvrage, comme bouddhiste : Le bonheur libert, bouddhisme profond et modernité (PUF, 1982) et L'Homme pluridimensionnel (Albin Michel, 1987) (voir notamment un entretien d'Alternatives Non Violentes, n°64, Juillet 1987). Il se situe dans la mouvance de nombreux pratiquants/théoriciens occidentaux qui diffusent depuis longtemps les idées du bouddhisme.

Par ailleurs, la confrontation de certaines idées du bouddhisme et de philosophies idéalistes peut donner lieu à des rapprochements fructueux, qui donnent naissance peut-être à des formes de pensée - plus ou moins élaborées, parfois plutôt moins que plus - qui ne sont ni du bouddhisme à proprement parler, ni des philosophies idéalistes purement et simplement...

    Des auteurs, comme Bernard FAURE, mettent en garde contre des popularisations un peu trop rapides d'un message bouddhique qui serait  "forcément" non-violent. La tolérance dont le bouddhisme aurait fait preuve dans l'Histoire selon par exemple Walpola RAHULA (L'Enseignement du Bouddha, 1961), ne pouvait être, dans la diversité des situations dans lesquelles il se développa, qu'à géométrie très variable.

"Cette vision du bouddhisme comme une forme de spiritualité non violente est proprement a-historique. Pour essayer de comprendre le rôle qu'a pu jouer la violence dans le bouddhisme réel, il faut se pencher sur l'histoire et remplacer l'idée d'un bouddhisme atemporel et universel par celle d'une doctrine toujours prête à s'adapter aux divers contextes culturels et sociopolitiques. A la différence de l'Europe, où les communications faciles entraînèrent une certaine harmonisation du christianisme (non sans quelques ruptures profondes d'où naquirent les guerres de religion), l'Asie est plus compartimentée, en raison des barrières naturelles (...). Aussi les diverses formes de bouddhisme qui s'y sont épanouies ont-elles vécu dans un relatif isolement. Cela explique que le bouddhisme, sans perdre son universalisme de principe, ait souvent pris fait et cause pour les cultures locales - voire pour les nationalismes qui s'y fondent - et se soit trouvé mêlé à certaines formes de violence - y compris au Japon et à Sri Lanka. Après une discussion sur le sens du mot violence (et de la violence structurelle/institutionnelle) et sur les diverses formes du bouddhisme, l'auteur termine tout de même l'introduction du livre qu'il y consacre par la considération suivante : "Par sa nature même, l'exercice qui consiste à recenser les formes de violence assignables au bouddhisme conduit à forcer le trait et risque de donner l'impression d'un bouddhisme plus violent qu'il ne l'est en réalité. Précisément parce que le bouddhisme est contraint - par la force des choses - de demeurer en deçà de son idéal de non-violence, le fait d'avoir maintenu cet idéal contre vents et marées demeure un des principaux points à son actif".

 

La figure emblématique d'ASHOKA

    Pour rester dans une temporalité nécessaire à la compréhension des conflits, la figure d'ASHOKA (ou AÇOKA ou ASOKA, de son vrai nom Devanampiya Piyadassi) (304 à 232 av JC), troisième empereur de la dynastie indienne des Maurya de 274 à 232 avant J-C, revient souvent comme exemplaire du comportements de princes ou d'empereurs adeptes du bouddhisme. Après une guerre sanglante (261 av. J-C.) contre le Kalinga dans le cadre de l'expansion du plus vaste empire indien de l'Histoire, empire qui s'étend alors de l'actuel Afghanistan jusqu'au Bengale, allant loin vers le sud de l'Inde, cet empereur adhère au bouddhisme et en favorise l'expansion.

ASOKA adopta l'éthique sociale du bouddhisme comme principe directeur de son règne, et représenta pour les bouddhistes le modèle du souverain bouddhiste plein de compassion. Les sources historiques sont principalement ses nombreux édits promulgués en plusieurs langues sur des colonnes de pierre et de rocs, ainsi que sa notoriété qui se retrouve dans plusieurs écrits ultérieurs dans plusieurs royaumes indiens ou non. "le Bouddha, précise Peter HARVEY, semble avoir apprécié les républiques semi-démocratiques de son temps, mais il était conscient de la puissance croissante des royaumes. Sa vision idéale de la roayuté venait, d'une part, de la conception traditionnelle que le premier roi de la société humaine avait été élu par son peuple pour préserver l'harmonie sociale, et, d'autre part, de ses idées sur les cakkavatti du passé, ces "souverains universels", pleins de compassion, qui gouvernaient avec un grand souci du Dhamma, dans le sens de moralité et de justice sociale. (...) Asuka était déjà devenu officiellement bouddhiste aux environs de 260 av JC ; cependant, les implications de sa nouvelle foi ne semblent avoir pleinement pénétré sa conscience que l'année suivante, après sa conquête sanglante de l'État du Kalinga. Un édit gravé après cet épisode exprime son grand remords pour le carnage perpétré, et son désir de gouverner, de satisfaire et de protéger ses sujets selon le Dhamma. (...) Il fit réaliser de multiples travaux publics (...), finança des hôpitaux pour les hommes et les animaux, favorisa ces mesures dans des régions au-delà de ses frontières. Des fonctionnaires du Dhamma furent nommés pour encourager la vertu, veiller sur les orphelins et les vieillards, assurer l'égalité de la justice à travers tout l'empire. Si Asoka maintint certaines bastonnades, il abolit la torture, et peut-être la peine de mort. Les prisonniers libérés recevaient une aide financière temporaire et étaient encouragés à faire des actes engendrant du "mérite" pour leurs vies futures. (...) une des grandes valeurs encouragées dans ses édits était ahimsâ, la "non-violence" : un élément essentiel du bouddhisme et d'autres traditions indiennes. Il conserva son armée comme force de dissuasion contre des invasions, mais renonça à toute conquête. Les grandes chasses, sport des rois, furent remplacés par des pèlerinages sur les lieux saints du Bouddha. Puis toute la maison royale devint complètement végétarienne. Les sacrifices brahmaniques d'animaux furent interdits dans la capitale, et une grande variété d'oiseaux, de poissons et d'autres animaux furent protégés de la consommation. La miséricorde, la sincérité, la pureté des moeurs, la douceur et la modération étaient recommandées, de même que la générosité envers les samana, les brahmanes et les vieillards. Le respect pour ces personnes et les parents, la bonne conduite envers les amis et la famille, bien traiter les serviteurs, étaient loués. L'orientation laïque des valeurs d'ASOKA est visible dans le contenu des édits, qui décrivent l'harmonie de la société et la renaissance dans les mondes divins comme le but d'une bonne vie vécue selon le Dhamma, et ne mentionne pas le Nibbâna. ASOKA accorda au bouddhisme une place prééminente dans son empire, comme l'empereur Constantin le fera pour le christianisme. Mais son soutien ne se limitait pas  aux moines et nonnes bouddhistes, il embrassait aussi les brahmanes, les errants jaïns et les ascètes âjïvaka - attitude suivie plus tard par d'autres souverains hindous et bouddhistes. A une époque où les différentes religions rivalisaient pour gagner des adeptes, il préconisa le respect mutuel et la tolérance. Il estimait que toute les religions apportaient leur contribution au développement spirituel, et son douzième édit sur roc proclame que toutes les religions devraient avoir pour principe commun de s'abstenir de vanter sa propre tradition en critiquant les autres : les querelles religieuses nuisent à sa propre religion et à celle des autres, tandis que le respect mutuel les fortifie. Bien que les écoles du Theravâda et du Sarvästivâda affirment toutes deux avoir un lien spécial avec ASOKA, il ne faisait sans doute de favoritisme pour aucune école bouddhique, et déconseillait les schismes. Toutefois, il avait à coeur la pureté du Sangha (vie monastique) et aida peut-être à l'expulsion des moines laxistes."

Il organisa l'empire sur une base décentralisée pour le sauvegarder, vu son immensité, mais l'empire ne lui survécut que peu de temps, l'Inde se retrouve après sa dynastie morcelée , les différents royaumes luttant les uns contr les autres pour une domination régionale, jusqu'à l'avènement des Gupta au milieu du IVe siècle.

Les missions qu'il impulsa tout autour de son empire permirent notamment l'implantation du bouddhisme à Sri Lanka. ASOKA disparait de la mémoire indienne et n'est redécouvert qu'au XIXe siècle par des historiens britanniques. Nous pouvons retrouver des parties de son histoire dans les ouvrages notamment de Alexandre ASTIER (petite histoire de l'Inde, Eyrolles, 2007), de Michel BOIVIN (Histoire de l'Inde, PUF, Que sais-je?, 2005) et de Ranbir VOHRA (The Making of India : a Historical Survey, M E Sharpe, 1997) qui reprennent des éléments des travaux de Jules BLOCH (Les inscriptions d'Asoka, 1950), de N A NIKAM et R P McKEON (The Edicts of Asoka, Chicago University Press, 1958) et de J STRONG (The Legend of King Asoka. A Study and Translation of Asokavadana, princeton University Press, 1983). 

 

Peter HARVEY, Le bouddhisme, Seuil, 1993. Philippe CORNU, Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2006. Môhan WIJAYARATNA, Les Entretiens du Bouddha, Seuil, 2001. Fabrice MIDAL, article le bouddhisme et la violence, dans La Violence, Ce qu'en disent les religions, Les éditions de l'atelier, 2002. Bernard FAURE, Bouddhisme et violence, Éditions Le Cavalier Bleu. 

On peut lire aussi le numéro d'Alternatives non violentes de l'Été 1999 (n°111) consacré au bouddhisme. Et également le n°12, de décembre 1981, des Cahiers de la Réconciliation.

Site internet : http://consistoire.soka-bouddhisme.fr

 

PAXUS

 

Relu le 18 décembre 2020

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 13:38

       Bien loin des fanfares médiatiques et des conférences internationales qui brillent souvent par l'absence de résultats (nous nous demandons parfois si les représentants des États y croient vraiment...), des grandes déclarations aux mérites parfois très limités et des messes télévisuelles, des femmes et des hommes de tous horizons oeuvrent dans l'ombre pour la mise en place de processus de paix. Ce sont ces véritables ambassadeurs de la paix, parfois mandatés par des États ou des organisations internationales, parfois pas du tout mandatés, que le journaliste et écrivain met en scène. 

       Véritables seigneurs de la paix, ces gens discrets qui évitent la télévision, agissent, s'interposent, s'offrent en médiateurs. Depuis vingt ans - c'est la période que l'auteur couvre, grosso modo 1985-2005, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine (en fait, il faudrait plutôt chercher...).

Depuis la fin de la guerre froide, Roger FALIGOT les a suivis à la trace, comme le dit le quatrième de couverture de présentation du livre. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au Burundi, au soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire. Grâce à eux, la guerre recule, des guerres sont évitées parfois sans qu'on en sache rien. Et sans doute, beaucoup d'entre eux, par souci d'efficacité pour d'autres combats, souhaitent que nous n'en sachons rien... Pour l'auteur, le "surdimensionnement" des conflits au Moyen-Orient, les attentats en chaîne à Jérusalem et Tel-Aviv ou à New York, Bagdad, Bali, Madrid ou Londres ou Paris, "ne peuvent plus occulter la progression des processus de paix à l'hiver 2005-2006, au moment où je termine ce livre". 

Ces femmes et ces hommes qui luttent pour la paix "ce sont surtout les petits, les obscurs, les sans-grades qui ont un rôle déterminant par leur entêtement, leur esprit imaginatif, leur pondération. Ceux que j'ai rencontrés, écrit encore l'auteur au début de son livre, ceux que j'ai suivis à la trace font partie de diverses tribus étonnantes ; les Norvégiens de la section "Paix et réconciliation", les émissaires de la communauté italienne Sant' Egidio, les brigades internationales de la paix, les Basques de l'organisation Elkarri, les savants du club Pugwash. Et enfin des individus lancés seuls sur le sentier de la paix : "le P'tit Curé de Belfast Alec Reid, l'ancien patron des services secrets de l'apartheid Neil Barnard, le condottiere français Jean-François Deniau, le Chinois Hu Deping, champion de la liberté tibétaine, le préfet burundais Isaac Bujaba ou encore les Norvégiens Terje Rod Larsen et Mona Juul, Jan Egeland en Palestine, Erik Solheim au Sri Lanka..."  

     Plus loin que le récit de leurs activités, Roger FALIGOT esquisse les contours de phénomènes à étudier de près, comme le "cercle vertueux de la paix" en Afrique du Sud, la rencontre de responsables d'organisations de guérilla du temps de la guerre froide avec leurs adversaires les plus résolus, l'appel à des solutions de nature fédérale, décentralisées ou sous tutelles multiples.

"Quelles que soient les solutions à tous ces problèmes, une chose est sûre : il est impossible de comprendre l'action des seigneurs de la paix sans revenir à l'époque de la guerre froide et sur la façon dont la rivalité idéologique ne permettait pas, contrairement à ce que disaient ses protagonistes, d'engager les moyens nécessaires pour faire reculer la guerre. La promotion de la "paix", alors dépendante de l'équilibre des forces nucléaires, n'avait rien de sincère. Elle constituait avant tout un prétexte pour affaiblir l'adversaire et non une stratégie pour réduire, sinon faire disparaître, les conflits armés."  Par ces phrases, l'auteur signale ainsi l'hypocrisie de nombreux plans et projets de paix, dans une conflictualité globale qui ne laisse pas de place à de véritables processus de paix. Il ne faudrait pas laisser entendre, néanmoins qu'il n'existait pas de tentatives sincères ni de mouvements réellement désireux de promouvoir la paix, et souvent ceux qui le faisaient ne bénéficiaient pas bien entendu des couvertures médiatiques tonitruantes, même lorsque la discrétion n'entrait pas dans leur mode d'action... 

     A la fin du livre, le lecteur trouve des Textes d'accords et de traités de paix (Algérie, 1995 ; Guatemala, 1996 ; Kosovo, 1999 ; Irlande du Nord, 2005), après une chronologie : "La fin des conflits depuis 1988". 

     Ce livre, oeuvre d'investigation journalistique, donne une idée sans doute plus réaliste des différents conflits. Il n'y a pas que des seigneurs de la guerre à l'oeuvre...

 

      L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Grâce à eux, la guerre recule. Eux, ce sont les "seigneurs de la paix". ils sont gens discrets. Ils évitent la télévision qui, elle, goûte la fureur et le sang. Mais ils agissent, ils s'interposent, ils s'offrent en médiateurs. Et depuis vingt ans, malgré les drames, malgré les massacres de Bosnie ou du Rwanda, ils marquent des points, ils inventent une sorte d'art de paix sans précédent dans l'histoire humaine. Depuis la fin de la guerre froide, Roger Faligot les a suivis à la trace. Il les a interrogés. Il décrit ici leurs réseaux, leur obstination méthodique, d'Irlande au Pays Basque, des Balkans au Burundi, au Soudan, au Guatemala, au Sri Lanka, au Cachemire... Il dresse le portrait de ces hommes de bonne volonté, pour la plupart des Européens, qui démobilisent les enfants-soldats, recyclent les ex-guérilleros, font vivre ensemble des clans naguère hostiles, aident à l'accouchement de nouvelles démocraties. Même le monde musulman, malgré la guerre d'Irak et le "Djihad" mortifère d'Al-Quaïda, subit des changements remarquables, en Algérie, au Liban, au Pakistan, en Indonésie. Sur le théâtre israélo-palestinien, le sentier escarpé de la paix, amorcé à Gaza, épouse une nouvelle orientation. Grâce à Roger Faligot, l'odyssée des "seigneurs de la paix", racontée pour la première fois, nous apprend à décoder l'Histoire contemporaine. L'espoir est permis. Ce n'est pas affaire d'optimisme mais d'information."

 

 

  Roger FALIGOT (né en 1952), journaliste et écrivain, est également l'auteur d'une trentaine d'ouvrages (seul ou avec des coauteurs, notamment Rémi KAUFFER et Pascal KROP, chroniqueur à Rue89 (depuis 2007) et est un spécialiste des service de renseignements français, étrangers et en particulier d'Extrême-Orient. Il a écrit ainsi : La Résistance irlandaise, 1916-1976 (Maspéro, 1977), Guerre spéciale en Europe (Flammarion, 1981), Services secrets en Afrique (Le sycomore, 1982), La Piscine. Les Services Secrets Français, 1944-1994 (avec Pascal KROP, Seuil, 1985), Le Marché du diable (avec Rémi KAUFFER, Fayard, 1995), Le Croissant et la croix gammée : les secrets de l'alliance entre l'Islam et le nazisme d'Hitler à nos jours (avec Rémi KAUFFER), Albin Michel, 2000), Histoire secrète de la Ve République (avec 7 journalistes, La Découverte, 2006), Les services secrets chinois, de Mao aux JO (Nouveau Monde éditions, 2008), La rose et l'eldeweiss. Ces ados qui combattaient le nazisme, 1933-1945 (La Découverte, 2009)...

 

Roger FALIGOT, Les seigneurs de la paix, Seuil, 2006, 429 pages.

 

Complété le 20 Février 2013. Relu le 16 décembre 2020

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 08:49

       Au-delà des logiques d'État, même si ils peuvent y participer, les acteurs sur le terrain des opérations de maintien de paix ou d'actions humanitaires en zones de guerre, dessinent peu à peu les contours des concepts de la consolidation de la paix. 

 

Les programmes de retour à la paix

       Sous la direction d'Yvan CONOIR et de Gérard VERNA, de nombreux auteurs-acteurs s'expriment sur leurs pratiques et sur les expériences concrètes, la plupart d'entre eux étant canadiens et s'exprimant aussi sur le rôle de leur pays sur la scène de la consolidation de la paix.

"La recherche de la paix est probablement aussi ancienne que la préparation de la guerre. Mais les façons de faire la paix comme les façons de faire la guerre ne se ressemblent pas... (...) Combien d'observateurs militaires et fonctionnaires internationaux se sont ainsi lancés dans la réalisation d'incroyables processus de démilitarisation - démobilisation et réintégration - dans l'espoir de faire taire des armes entendues souvent depuis des décennies, du Salvador au Sierra Leone (...)? Il n'y a pas aujourd'hui de processus plus crucial et plus essentiel à la sortie d'une crise politique que le succès d'un programme "DDR" (Désarmement, Démobilisation, Rapatriement, Réintégration et Réinsertion). Il n'y a pas de missions de maintien de la paix des Nations Unies, de l'Union africaine ou de la CEDEAO (création et gestion d'une banque de ressources de canadiennes et de canadiens possédant des compétences dans des domaines tels que les droits de la personne, l'édification de la paix...), qui ne fasse de nos jours allusion à l'impérieuse nécessité de mener dans les meilleurs délais les premières étapes du "DD", mais surtout d'allouer les ressources nécessaires pour que le fameux "R" ne soit pas une voie de détournement, mais une véritable avenue vers la paix." Les innombrables difficultés de cette entreprise ne désespèrent pas ces acteurs de la paix, même si les facteurs des violences peuvent toujours réenclencher les spirales infernales.

"Pourtant, le fait de croire à une impossible solution, "l'espoir" reste la matière première essentielle de la consolidation de la paix. Mais l'espoir ne peut réussir que s'il va de pair avec l'engagement à long terme, tant financier que politique, de tous ceux, désintéressés ou motivés par quelque agenda politique, qui souhaitent une stabilisation de la violence.

Le "temps", qui construit ou qui efface, est donc la matière seconde de la consolidation de la paix. Réconcilier les coeurs et les esprits est la clé du succès, que ceci se réalise simplement par l'usure du temps, l'oubli ou le pardon des peuples, ou de manière plus sophistiquée et plus systématique par la mise en place de processus de réconciliation, de pardon ou d'amnistie (...), de jugements (...), sans oublier les forces religieuses ou symboliques du repentir, de la foi et de la réintégration. (...).

La troisième matière de base de la consolidation de la paix réside dans "la volonté et l'imagination" des hommes et des femmes, des institutions et des organisations, des gouvernements et des Nations unies, pour "essayer" de nouvelles formules et de nouvelles "recettes de paix". Le maintien de la paix dit classique, le fameux chapitre "six et demi", inventé par le Prix Nobel de la Paix canadien Lester B Pearson, n'est autre que le fruit d'une réflexion circonstancielle adaptée à la nature toute particulière d'une crise unique.(...). Pas de recette miracle en la matière. On peut tout autant chercher à reconstruire son pays sur l'illusion ou la volonté de gommer les ethnies, comme le fait le Rwanda depuis 10 années, que de tenter de reconstruire le sien après une guerre fratricide, comme au Burundi, en ayant recours au "calibrage ethnique" comme moteur de la redistribution des cartes du pouvoir politique, militaire, diplomatique et économique.

De fait, quand des enjeux internationaux globaux ne sont pas au rendez-vous ou que des rapports de force entre puissances en place sont trop importants pour être dérangés, la consolidation de la paix n'a pas de place et les abcès d'anormalité du système sont simplement figés dans l'essence de leurs contradictions : Abkazie, Tchétchénie, Tibet, Cachemire, Moldavie, Géorgie pour n'en citer que quelques uns.

Par contre, quand les enjeux de sécurité collective ou globale n'entravent pas l'action des grandes puissances internationales ou régionales et que le système a la volonté de mobiliser ressources et moyens, même au prix d'actions d'ingérence déguisées, justifiées par l'urgence de l'intervention, les résultats sont souvent au rendez-vous de l'histoire : Timor Leste, Kosovo, Afghanistan, Haïti... (...)

     La consolidation de la paix est donc avant tout aujourd'hui une somme de nouveaux savoir-faire, de mieux en mieux documentée, dans les méthodologies d'action et les leçons apprises, dans les champs désormais bien balisés que sont les programmes de DDR, les campagnes internationales d'observation électorale comme les missions d'observations et de respect des droits humains, l'appui aux politiques de démocratisation des partis et des institutions, les processus de consolidation de l'état de droit ou encore les campagnes et processus de lutte  contre la prolifération des armes légères. La consolidation de la paix est aussi la manifestation de la volonté politique croissante de la part des acteurs internationaux publics et privés de résoudre de l'intérieur des processus qui ne sont souvent plus de politique internationale mais simplement de gouvernance intérieure des États, lesquels menacent dangereusement par les effets possibles l'équilibre des sociétés et des relations internationales.

Chaque jour, de nouveaux champs de compétence pénètrent le champ des interventions possibles de mise en oeuvre d'un processus de consolidation de la paix : réforme du secteur de sécurité, environnement, enseignement de nouveaux curricula de paix dans les écoles, redémarrage d'un secteur privé créateur d'emplois, restauration des systèmes pénaux et judiciaires, relance du tourisme, restauration des capacités de l'administration comme base de la reconstruction des États comme des sociétés civiles sont autant de secteurs et de champs d'interventions qui sont interprétés sous un angle nouveau dès qu'une crise de gouvernance se fait jour."

   Lucides mais optimistes, conscients des limites et avec la volonté de les dépasser, acteurs fonctionnaires de l'État et acteurs des sociétés civiles, contribue à faire de la consolidation de la paix, un concept à consolider... C'est tout au long de 800 pages de témoignages et de réflexions que ces acteurs proposent de partager leurs espoirs et souvent leurs enthousiasmes : que ce soit sur le registre de la justice et de la réconciliation, sur celui du désarmement et de la sécurisation des populations, de la reconstruction des sociétés ou de l'enseignement à la paix, ces acteurs, insérés dans la réalité de l'activité du Canada, ils oeuvrent pour la mise en place de véritables stratégies de paix à long terme...

 

Un colloque sur le rétablissement de la paix après un conflit armé

    Les voies et les moyens de rétablissement de la paix font l'objet de réflexions maintenant inscrites dans la durée comme en témoignent les Actes du Colloque "Servir la paix" de 1996, organisé alors par le CHEM (Centre des Hautes Études Militaires).

Y intervenaient des responsables militaires et des acteurs  de la société civile, Charles MILLON, alors ministre de la défense, François THUAL, directeur adjoint de l'IRIS, Christian MELLON, rédacteur en chef de la revue Projet ou André GLUCKSMANN, philosophe (même si selon nous, ce n'est pas vraiment un philosophe...), ou encore Bruno CORTES, chef du service "Politique" de TF1 et Rony BRAUMANN, ancien président de "Médecins sans frontières"....     Alors que l'actualité des événements de Bosnie-Herzégovine étaient dans tous les esprits, le ministre de la défense posaient ces questions toujours d'actualité :

"- Est-ce négligeable d'avoir permis pendant trois ans, à des villes assiégées, bombardées, d'avoir maintenu vaille que vaille un minimum vital?

- Est-ce inutile d'avoir réussi sur le terrain, parfois au prix du sang, des résultats militaires qui ont permis le déblocage diplomatique et la signature de l'accord de paix?

- Est-ce vain d'oeuvrer aujourd'hui, dans le cadre de l'OTAN, à la mise en oeuvre d'une paix durable?

Toutes questions, en changeant les dates et les lieux, qui sont à envoyer à tous ceux qui estiment le prix de la paix trop cher payé. 

     Éthique et valeurs des engagements militaires constituent le thème de l'intervention par exemple aussi du Colonel Robert CHARVROZ. Il pose la question de l'universalité des valeurs universelles dans un monde où leur partage pose encore question, au nom desquelles les forces armées doivent "obéir à un mode d'emploi très particulier, qui pose à tous les échelons des problèmes très difficiles pratiques et éthiques".

     Réfléchissant aux fondements historiques et juridiques des interventions au service de la paix, le Colonel Hubert TRYER pose la question du souhaitable, du possible "de compléter le dispositif juridique international pour mieux combattre les désordres du monde :

"-Est-il opportun de développer un dispositif juridique applicable aux membres de la société mondiale, sans avoir toujours les moyens de la faire respecter?

- dans quels domaines peut-on - ou doit-on - tenter de faire progresser ce droit : droit d'ingérence, droit des nations comme le suggérait récemment le pape Jean-Paul II à la tribune de l'ONU?

- quelle vigilance, quel effort d'intelligence, quel degré de respect devons-nous à l'égard des autres pays, vivant leurs histoire?

- les situations d'équilibre auxquelles conduisent les processus de paix imposés ne conservent-ils pas, en germe, les facteurs d'une renaissance future des conflits?

- enfin, quelle contribution la France peut-elle encore aujourd'hui apporter à cette oeuvre?"

     Bruno CORTES exprime les interrogations des journalistes dans la couverture d'événements, pour leur responsabilité dans l'évolution même des conflits :

- premièrement, où devons-nous aller, où faut-il porter notre attention?

- deuxième question, quel sens donner à notre action, si sens il y a?

- troisièmement, quelles sont les responsabilités propres des journalistes?"

Il pose la question d'un exercice d'information pour un média, la télévision, qui constitue un mauvais outil pour rendre compte de la complexité des situations. Les manipulations des émotions prennent souvent le pas sur la qualité réelle de l'information.

     Rony BRAUMAN demande que peuvent faire les humanitaires et les militaires ensemble. Il souligne le fait que l'investissement des militaires dans l'action humanitaire, mélangés de façon indistincte, était souvent contradictoire avec des interventions dites de maintien de paix. La présence de soldats au côté des membres des organisations humanitaires, accroît encore la complexité d'une situation, affaiblit la confiance, et d'une manière générale la force des actions humanitaires, affaiblit également, la pertinence et de la force des interventions militaires. 

 

Actes du Colloque : "Servir la paix : éthiques et responsabilités", 16 avril 1996, Paris-École militaire, Ministère de la défense, La documentation française, 1996. Sous la direction de Yvan CONOIR et Gérard VERNA, Faire la paix, Concepts et pratiques de la consolidation de la paix, Les Presses de l'Université de Laval, 2005

 

PAXUS

 

Relu le 20 novembre 2020

 

 

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 12:44

       Entre droit contre la guerre, entre un droit humanitaire international en gestation et un droit d'ingérence encore à définir et très contesté, le droit international du maintien de la paix est encore en pleine évolution, bien trop récente, accélérée depuis les années 1990, pour être définit comme un véritable corpus juridique de référence. Néanmoins, de nombreux acteurs étatiques ou non de la scène internationale commencent à élaborer ce corpus là, pas seulement dans les "hautes instances", pas seulement au niveau des États, au niveau d'ensembles interétatiques ou d'organisation internationale, mais également au niveau d'organisations non gouvernementales... et de très nombreux intervenants "à la base" dans les différents terrains du rétablissement de la paix. Tous contribuent, par des voies très différentes, à l'élaboration de ce droit international.

 

Un droit d'intervention humanitaire

          Pour le droit d'intervention humanitaire dans le droit international contemporain, comme le montre bien Olivier CORTEN, professeur ordinaire à la Faculté de droit de l'Université Libre de Bruxelles, deux ensembles de juristes s'affrontent.

"Le premier estime que le droit d'intervention humanitaire a émergé dans les années 1990 comme l'une des conséquences du progrès des valeurs humanistes caractéristiques du "nouvel ordre mondial". Le second réplique que la Charte des Nations Unies n'a pas été amendée, et ne reconnaît toujours pas l'existence d'un tel droit dans l'ordre juridique international positif. Le premier acteur remarque alors que le droit international peut et doit évoluer de manière informelle, de manière à s'adapter aux nécessités de la vie sociale. Le second lui répond que cette évolution informelle ne peut être admise en droit que si elle s'est traduite par une révision d'un traité ou, à tout le moins, par l'émergence d'une règle coutumière acceptée par l'ensemble des États." Dans l'étude des termes du débat méthodologique sur le non-recours à la force, "la règle de la prohibition de l'emploi de la force est avant tout une règle conventionnelle inscrite dans la Charte des Nations Unies ainsi que dans plusieurs traités à vocation régionale. Mais il s'agit en même temps d'une règle coutumière, dont l'évolution est au centre de débats animés, en particulier depuis quelques années.

Ces débats peuvent être schématisés de la manière suivante. D'un côté, on trouve une approche extensive, qui consiste à interpréter la règle de façon aussi souple que possible : sont par exemple admises comme conformes à la règle des institutions comme la "légitime défense préventive", l'"autorisation présumée" du Conseil de sécurité, ou le "droit d'intervention humanitaire". De l'autre côté, une approche, que l'on peut qualifier de restrictive, préfère interpréter plus rigoureusement l'interdiction. Au-delà de la validité des arguments de fond qui sont avancés de par et d'autre, un examen de la doctrine révèle que c'est aussi, et peut-être surtout, sur le plan méthodologique que se déroule le débat.

Plus spécifiquement, c'est au sujet du statut  et de l'interprétation de la règle conventionnelle et coutumière de la prohibition du recours à la force que des divergences profondes apparaissent. L'approche extensive a tendance à suivre une méthode très souple lorsqu'il s'agit de préciser la place et le contenu de la règle, ce qui n'est pas le cas de l'approche restrictive.

     L'auteur, plus proche d'un approche restrictive, indique les éléments du clivage entre ces deux approches :

- L'approche extensive, sur le statut de la coutume, y voit une source privilégiée du droit, s'attache à une source formelle et matérielle de celui-ci, et privilégie une tendance objectiviste ou policy oriented. Sur l'articulation des éléments constitutifs de la coutume, elle considère la pratique comme élément prépondérant, avec une très grande importance accordée aux organes politiques ; valorise la coutume instantanée ou à évolution rapide, et donne un rôle prépondérant aux Major States.

- L'approche restrictive, sur le statut de la coutume, préfère l'égalité entre sources du droit, s'attache à un source formelle de celui-ci, et privilégie une tendance volontariste ou/et formaliste. Sur l'articulation des éléments constitutifs de la coutume, elle considère l'Opinio juris comme prépondérante, avec une très grande importance accordée au rôle du discours juridique. Elle préfère une coutume à évolution plus progressive et s'attache à l'égalité des États.

Pour conclure une grosse étude sur ce droit contre la guerre, Olivier CORTEN, membre également du Centre de droit international et de sociologie appliquée au droit international écrit que "on peut affirmer (...) que l'hypothèse (de l'institution d'un droit contre la guerre) se vérifie au vu de la pratique et des prises de position de la communauté internationale des États dans son ensemble (...). La rigueur de ce jus contra bellum implique, en premier lieu, que seuls certains arguments sont juridiquement recevables lorsqu'un État tente de justifier un recours à la force. Il s'agit du consentement de l'État sur le territoire duquel l'intervention a lieu (qui, à certaines conditions, a pour conséquence qu'on n'est plus devant un recours à la force contre un État au sens de l'article 2 alinéa 4 de la Charte), de l'autorisation du Conseil de sécurité ou de la légitime défense. Les circonstances excluant l'illicéité - qu'il s'agisse de l'état de nécessité, de l'extrême détresse ou des contre-mesures - ne peuvent en revanche servir à éluder cette règle de droit impératif. De même, on ne peut attaquer un État sous le prétexte qu'on le ne vise pas en tant quel tel mais que l'on intervient contre des groupes privés situés sur son territoire : la règle de l'interdiction du recours à la force "dans les relations internationales" reste une règle protégeant l'intégrité territoriale et l'indépendance politique de tous les États, même après les événements du 11 septembre 2001. En second lieu, le souci de maintenir la rigueur de cette règle entraîne l'échec des tentatives d'ajouter de nouvelles justifications (comme le "droit d'intervention humanitaire") ou d'interpréter très largement les exceptions juridiquement admises (comme cela a été le cas avec les notions de "légitime défense préventive" ou de présomption d'autorisation du Conseil de sécurité).  

Mais l'auteur lui-même, qui s'appuie sur une dense documentation factuelle et juridique, indique que "la portée de ces enseignements doit certes être doublement relativisées. D'abord parce qu'ils reposent sur une méthodologie juridique positive, qui consiste à s'appuyer sur les textes existants et sur l'interprétation qui en a été donnée par la communauté internationale des États dans son ensemble. On est là devant un choix, voire un postulat, que chacun n'est évidemment pas tenu de partager. Ensuite, et en tout état de cause, parce que nos conclusions ne portent que sur des actes coercitifs qui présentent une extrême gravité, et qui peuvent dès lors être qualifiés de recours "à la force", au sens de la Charte des Nations Unies. La question de la licéité d'actes coercitifs mineurs, comme des enlèvements internationaux voire des opérations très limitées de police, reste en revanche ouverte, et doit être appréciée en fonction du droit conventionnel commun ainsi que du principe très général du respect de la souveraineté des États. Si l'on franchit le seuil d'un véritable recours à la force et que l'on s'en tient à la méthode suivie notamment par la Cour internationale de justice, nous pensions toutefois que l'hypothèse du maintien d'un "droit contre la guerre" se vérifie amplement au regard des positions des États."

Olivier CORTEN estime qu'au-delà de cette conclusion, le droit peut évoluer, et ce assez rapidement. il s'appuie sur l'expérience de la guerre menée contre la Yougoslavie en 1999 pour entrevoir des justifications d'une action militaire, justifications qui pourraient s'inscrire plus tard dans des textes (comment, cela reste à définir...), qui, sans doute pourront être soumis à sa méthode à leur tour :

- De graves violations des droits de l'Homme, équivalent à un crime conte l'humanité ;

- Un refus systématique de la part de l'État concerné de coopérer avec les Nations Unies ;

- Un blocage du Conseil de sécurité qui n'aurait pu que condamner ou déplorer la situation, tout en la qualifiant de menace contre la paix et la sécurité internationale ;

- La mise en oeuvre d'un intervention collective, menée par un groupe d'États, et pas seulement par une puissance hégémonique ;

- Une limitation de cette intervention à ce qui est strictement nécessaire à la poursuite des objectifs humanitaires.

Il insiste sur l'importance d'un registre politique, qui, au détriment d'un registre juridique, conduit les États à mener souvent une "politique juridique extérieure" comme ils mènent une politique militaire ou diplomatique extérieure, avec des buts étatiques inchangés. D'où l'importance d'analyser de manière fine le discours officiel des États, les interactions de différents registres justificatifs de leur action, que ce soit en faveur ou en défaveur d'une intervention armée.

 

La poursuite des criminels de guerre

     Ron LEVI et Heather SCHOENFELD décrivent le façonnage des outils de poursuite des criminels de guerre. "Tandis que les cas extrêmes de violence d'État ont longtemps relevé du domaine réservé de la diplomatie et de la politique, ces 20 dernières années, le droit pénal a apporté aux atrocités d'États une réponse qui est apparue de plus en plus "normale".

La fin de la guerre froide s'est ainsi accompagnée d'une prolifération de procès criminels très médiatisés dans les tribunaux internationaux, faisant notamment suite à l'inculpation et à l'accusation des génocidaires de l'ex-Yougoslavie, du Rwanda et de Sierra Leone. Plus récemment, ces tribunaux provisoires ont été complétés par la Cour pénale internationale, dont le statut a été ratifié par plus de 100 États, et qui est explicitement une institution juridique permanente de portée internationale. (...) (...) si le retentissement de ces procès dépasse la sphère des juristes, c'est en partie en raison du travail culturel réalisé au sein de ces institutions juridiques elles-mêmes. Malgré sa montée en puissance, le champ du droit pénal international est encore dans une période de développement "non stabilisé" ; sa récente institutionnalisation a nécessité un bouillonnement d'activité dans les tribunaux internationaux afin de développer de nouvelles pratiques juridiques et d'établir les stratégies pratiques et quotidiennes d'accomplissement du travail juridique de poursuites des crimes de guerre. Chez les juristes internationaux, une bonne partie de cette activité vise à concilier l'aspect pénal de ces tribunaux avec leur dimension internationale.

En effet, comme le remarque le professeur de droit Cherif Bassiouni (An apparisal of the growth and developing trends of international criminal law, dans Revue internationale du droit pénal, n°45, 1974) d'un "dédoublement de la personnalité" en ce que l'approche coercitive du droit pénal s'accorde difficilement de l'accent mis par l'internationalisme sur la coopération volontaire des États souverains. Pour que le droit pénal international acquière une quelconque crédibilité en tant que champ de pratique juridique, il faut donc prendre en considération deux aspects du droits et des principes normatifs qui présentent des différences frappantes : "c'est un défi culturel pour les juges, le parquet et les avocat de la défense que de comprendre ce que cela signifie de combiner la fluidité et l'universalité, l'éclectisme du droit international avec la lourdeur de la preuve pénale" et, de ce fait, pour réussir, les tribunaux de guerre pénaux doivent former des "juristes qui connaissent les cultures contrastées du droit international et du droit pénal" (Ruth Wedwood, prosecuting war crimes, Military Law Review, n°149, 1995).

 

L'activité des tribunaux pénaux internationaux

     Luc CÔTÉ, un moment conseiller juridique senior canadien auprès du procureur du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, effectue une analyse de dix ans de tribunaux pénaux internationaux.

La création de ces tribunaux "découle directement d'un double constat d'échec : celui de la sécurité collective dévolue au Conseil de sécurité et celui de l'incapacité du DIH (Droit International Humanitaire) de se faire respecter." Une institution judiciaire en soi est incapable de faire cesser des conflits armés. "Par contre, en jugeant certains responsables des plus graves violations du DIH, les TPI s'engagent indéniablement dans la lutte contre l'impunité qui prévalait dans (les) régions (pour lesquels ils sont établis). Si l'on peut questionner le pouvoir dissuasif des jugements rendus par les TPI, on ne peut toutefois pas nier l'important message véhiculé par ces décisions, selon lequel pareilles violations ne sauraient rester impunies, et ce peut importe les hautes fonctions occupées par les accusés."

Sur le plan international, les TPI ont eu un apport considérable dans la constitution de la Cour Pénale Internationale. Malgré leurs limites dans l'exercice de leur mandat, les TPI s'inscrivent dans la légalisation d'un processus international. En interprétant et en appliquant les normes du DIH par des décisions obligatoires à l'égard des individus et des États.

 

Luc CÔTÉ, Justice internationale et lutte contre l'impunité : Dix ans de tribunaux pénaux internationaux, dans Faire la Paix, concepts et pratiques de la consolidation de la paix, Les Presses de l'université de Laval, 2005. Olivier CORTEN, Le droit contre la guerre. L'interdiction du recours à la force en droit international contemporain, Editions A Pedone, 2008. Ron LEVI et Heather SCHOENFELD, Médiation et droit pénal international, dans Actes de la recherche en sciences sociales, n°174, Pacifier et Punir (2), septembre 2008.

 

JURIDICUS

 

Relu le 21 novembre 2020

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 13:19

          Le désarmement est un sujet, en suivant toujours le Maitre de conférences de droit public à l'Institut des Hautes Études Européenne (Université Robert Schuman de Strasbourg) Yves PETIT, "qui est resté en sommeil pendant presque vingt ans à compter de la naissance de l'ONU. Bien qu'elle ne possède aucun pouvoir de décision et malgré l'imprécision de l'article 11, l'Assemblée a su élaborer à partir de 1978 une véritable doctrine du désarmement. Pour sa part, le Conseil de sécurité va longtemps se montrer discret, en raison de la rareté de ses initiatives. Il fera pourtant une entrée remarquée dans le champ de désarmement, grâce à la guerre du Golfe, suite à l'adoption de la résolution 687 (1991)." Entretemps toutefois, l'ONU exerce, par le conseil de sécurité la surveillance du respect de l'application du Traité de Non Prolifération des armes nucléaires.

 

Les travaux de la Conférence de désarmement

En outre, un travail de fond est effectué, notamment depuis la création en 1961 d'une Conférence de désarmement, formellement distincte de l'ONU (d'abord Comité des dix sur le désarmement, puis Conférence du désarmement à laquelle participe actuellement 62 États) : travail d'information et de codification des armements, précieux outils de négociations. Elle se constitue un ordre du jour permanent de dix questions : armes nucléaires, armes chimiques, autres armes de destruction massive, armes classiques, réduction des budgets militaires, réduction des forces armées, mesures collatérales propres à accroître la confiance, méthodes de vérification, programme pour un désarmement général et complet sous un contrôle international efficace. Elle a créé des comités spéciaux qui portent leur contribution essentielle, par exemple dans la signature à Paris en janvier 1993 d'une convention sur l'élimination et l'interdiction complète des armes chimiques. 

"Les traités représentent la source formelle la plus usitée dans le domaine des armements, bien qu'il ne faille pas négliger certaines autres sources, comme les actes unilatéraux des États ou des organisations internationales. La principale justification à cette primauté du traité est que le droit du désarmement doit reposer à la fois sur une droit consensuel et volontariste, respectueux de la souveraineté des États et un droit prenant en considération le particularisme de la limitation des armements, ce que les techniques conventionnelles permettent. Les traités de désarmement présentent ainsi une grande diversité et sont de plus en plus techniques, mais la méthode conventionnelles possède aussi ses inconvénients et des limites." Le juriste présent ensuite cette diversité et technicité des instruments conventionnels, qui a une grande importance pour les traités SALT, START ou TICE, par exemple.

      "S'inscrivant dans le contexte de la détente entre l'Est et l'Ouest, le processus d'Helsinki, qui a permis de passer de la guerre roide à la coexistence pacifique, a initié et développé ce concept original de mesures de confiance et de sécurité (MDCS). repris par l'Assemblée générale de l'ONU lors de sa session extraordinaire de 1978 sur le désarmement, il présente une grande hétérogénéité." Après les améliorations apportées aux MDCS existantes par le Document de Vienne de 1994, on peut présenter cinq catégories de MDCS :

- Les MDCS de transparence accroissant la prévisibilité des intentions et des politiques militaires des États (transparence des activités militaires menées sur le terrain ; planification des activités militaires selon des calendriers annuels  ; échange d'informations sur les forces militaires, les plans de déploiement des systèmes d'armes et équipements d'importance majeure...).

- Les MDCS de contact instituant une communication entre les États pour accroître la confiance préalablement établie par les MDCS de transparence (visites de bases aériennes, démonstration de nouveaux types de systèmes d'armes et d'équipement d'importance majeure, coopération militaire, séminaires sur les doctrines militaires...).

- Les MDCS de contrainte imposant des restrictions à l'organisation et à la conduite des activités militaires en temps de paix.

- Les MDCS de vérification permettant de confirmer la validité des informations communiquées au titres des MDCS de transparence, grâce à un accès direct aux activités et aux forces militaires (observation des activités militaires sur invitation, inspection des activités militaires sur demande et sans droit de refus, évaluation des formations/unités militaires sur demande mais avec droit de refus).

- Les MDCS visant la gestion des crises, du fait de la moindre importance du facteur militaire depuis la dissolution du Pacte de Varsovie et du développement des conflits internes (MDCS relatives à la "réduction des risques" avec la clarification des activités militaires inhabituelles, des incidents dangereux de nature militaire et la dissipation d'inquiétudes au sujet d'activités militaires...).

    Tirer un bilan normatif de la maîtrise des armements et du désarmement ne peut s'effectuer que domaine par domaine. On peut distinguer la non-Prolifération Nucléaire (TNP-AIEA), l'Interdiction des essais nucléaires, les Zones dénucléarisées et démilitarisées, la Réduction bilatérale des armes nucléaires, pour les Armes nucléaires ; l'Interdiction et la Limitation de l'emploi des armes classiques, (Convention de 1981), l'Interdiction des mines antipersonnel, la Réduction des forces armées conventionnelles en Europe, pour les Armes conventionnelles ; l'Interdiction des armes biologiques, l'Interdiction des armes chimiques... L'état d'avancement des instruments juridiques et leur application est toujours sujet à d'importances variations, car prime encore la souveraineté de l'Etat

 

Rétablissement de la paix... Paix durable...

        "Le rétablissement de la paix et l'établissement d'une paix durable, écrit toujours Yves PETIT, sont en contradiction avec la persistance des conflits armés et l'objectif du maintien de la paix. La société internationale, société anarchique par excellence, n'est pas encore une société institutionnelles organisée, à l'image d'un ordre juridique interne et, partant, le droit international est contraint de s'accommoder de la guerre. Les juridictions internationale, la CIJ notamment parce qu'elle est "le critère décisif de l'existence d'un ordre juridique international" (l'auteur cité là est C. LEBEN et son livre La juridication internationale, dans Droits, n°9, 1989), ont un rôle clé à jouer pour que ce caractère anarchique soit tempéré. Elles peuvent, parallèlement aux instruments politiques et économiques du rétablissement de la paix, rendre les relations internationales plus sûres, apaiser les instincts meurtriers qui se déchaînent lors d'un conflit armés ou encore favoriser la réconciliation dans des États déchirés par un ou plusieurs conflits. Leur apport à la paix dans le monde, qui est sans cesse contrarié par le respect de la souveraineté étatique et les interférences multiples entre le juridique et le politique, peut être mesuré à l'aune de plusieurs affaires sensibles. Les juridictions internationales ont ainsi à traiter les difficiles et embarrassantes questions du contrôle des actions du Conseil de sécurité, des essais nucléaires et de l'utilisation des armes nucléaires."

   Il arrive de plus en plus fréquemment que le Conseil de sécurité et la CIJ soit saisis en même temps, signe d'un certaine hésitation entre un traitement politique et un traitement juridique des conflits. Du coup, lorsque les deux instances acceptent de se consacrer en même temps au même conflit, il peut y avoir rivalité ouverte entre les deux, surtout si la cour envisage d'exercer de plus un contrôle de légalité des actes du Conseil. Mais pour l'instant la Cour hésite à s'engager sur ce terrain. 

Deux affaires récentes ont fait nettement, rappelle Yves PETIT, "ressortir la concurrence potentielle entre le Conseil et la Cour. La première est couramment appelée l'affaire de Lockerbie et la seconde est celle relative à l'application de la Convention sur le génocide lors du conflit yougoslave".

   Depuis 1962, la conférence du désarmement débat de l'interdiction définitive des essais nucléaires. Si ses efforts ont abouti avec la signature du TICE en 1996, l'attitude de la France, qui a lié l'engagement de signer le traité et sa décision de reprise brève des essais nucléaires, a été largement critiquée par la Communauté internationale, les organisations écologistes et l'opinion publique. De multiples contestations des essais nucléaire eurent lieu devant la Cour Internationale de Justice, notamment en 1974 et 1995.

    Le contrôle de l'utilisation des armes nucléaires fait partie des préoccupations les plus importantes des juridictions internationales. "La CIJ a rendu deux avis le 8 juillet 1996, le premier sur demande de l'Assemblée Mondiale de la Santé (OMS), le second sur demande de l'Assemblée générale de l'ONU, qui feront date dans le droit international.(...) La CIJ va adopter deux attitude opposées face à ces deux sollicitations. Pour la première fois de son histoire, la Cour va innover en refusant de donner l'avis demandé par l'OMS ou en rendant un véritable "non-avis". Dans l'avis à la demande de l'AG, elle justifie sa réponse en se fondant sur le caractère juridique de la question posée, en dépit de ses aspects politiques et sur un pouvoir discrétionnaire de donner ou non un avis, même si elle ne sera pas forcément en mesure de fournir une réponse complète à la question posée. Il est effectivement largement admis que l'avis présente des lacunes, mais la Cour a apporté de nombreuses précisions sur les normes internationales applicables aux armes nucléaire, qui apparaissent comme des "armes Janus", en raison de leur double nature d'armes de guerre et d'armes du maintien de la paix."

 

Contre les crimes internationaux

      Sur les juridictions internationales au service de la lutte contre les crimes internationaux, "la fonction dissuasive des juridictions pénales internationales s'insère dans la mission de maintien de la paix de la Charte de l'ONU", résume Yves PETIT. "Le préambule de la résolution 827 du Conseil de sécurité édictant le statut du TPIY précise très clairement à ce sujet, que la création du tribunal et l'engagement de poursuites contre les personnes présumées responsables des violations flagrantes et généralisées du droit humanitaire international contribueront à la restauration et au maintien de la paix, ainsi qu'à la cessation de ces violations et à la réparation effective de leurs effets. Ce raisonnement vaut pour les trois phases de développement du droit pénal international contemporain ainsi que les précédents de Nuremberg et de Tokyo."

Ces trois étapes  s'étendent de 1948 à 1998. L'article 6 de la Convention du 9 décembre 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide avait prévu l'instauration d'une Cour criminelle internationale qui, en réalité, n'a vu le jour que cinquante ans plus tard, lors de la Conférence de Rome de juin-juillet 1998. "Durant cette période, seule la création des deux tribunaux pénaux ad hoc est intervenue, en raison du désintérêt des Etats. Pourtant, les crimes barbares, heurtant la conscience humaine et menaçant "la paix, la sécurité et le bien-être du monde", selon le préambule du statut de Rome de la cour pénale internationale, n'ont pas disparu, loin s'en faut! La portée de ces différentes étapes du droit pénal international peut être évaluée à la lumière de la jurisprudence de la CIJ relative à la convention sur le génocide. La dimension étatique qu'elle revêt est complémentaire de celles des tribunaux pénaux ad hoc et de la Cour pénal internationale, qui sont compétents pour juger les individus responsables des crimes internationaux." Ces 3 étapes sont, selon lui :

- Affirmation des Pouvoirs de la Cij d'indiquer des mesures conservatoires à la demande de la Bosnie-Herzégovine (1993) ; Succession d'états et Convention sur le génocide (Bosnie-herzégovine, 1992) ;  Mise en oeuvre de la clause compromissoire de la Convention sur le Génocide, suite à la contestation par la Yougoslavie de sa compétence ;

- Établissement des tribunaux ad hoc (1993-1994) pour lutter contre les crimes internationaux, suite à une résolution du Conseil de sécurité. Tant pour le TPIY (Yougoslavie) que pour le TPIR (Rwanda), est établie la primauté de la compétence pénale internationale et requise la coopération des États ;

- Institution de la Cour pénale internationale, née de l'adoption de la Convention de Rome du 17 juillet 1998. il s'agit d'une grande innovation mais dont la portée est encore difficile à mesurer. La CPI est compétente dans des conditions précises : l'État national du criminel présumé ou l'État sur le territoire duquel les actes incriminés ont eu lieu est partie au Statut (membre). Dans le cas où elle ne l'est pas, il doit avoir accepté unilatéralement la compétence de la CPI ; elle n'exerce sa juridiction "qu'à l'égard des crimes relevant de sa compétence commis après l'entrée en vigueur du présent Statut". 

 

Les sources des évolutions juridiques internationales

    Les points de vue qui s'expriment dans le monde des juristes prennent appuis sur au moins deux visions de la marche du monde. Une vision qui reste délibérément "étatiste", qui considère que de toute manière, les États, malgré les empiètements de souveraineté par des organismes internationaux (politique) ou par des firmes multinationales (économie), demeurent et demeureront les principaux acteurs de la scène internationale s'oppose à une vision "mondialiste" qui considère que l'humanité n'a guère de choix pour survivre aux multiples problèmes mondiaux que de se doter à terme d'une seule autorité politique. Cette dernière vision, plus volontariste, directement dérivée de l'expérience de deux guerres mondiales, a tendance à faire oublier, que, dans les instances internationales, les acteurs étatiques demeurent essentiels, et que les volontés de délégation de parcelles de souveraineté sont particulièrement lentes à se traduire dans les faits. Cela se vérifie bien entendu de la manière la plus claire dans le domaine des conflits armés, en cours ou en préparation. Même lorsque des principes universels sont mis en avant, des résistances étatiques nombreuses se manifestent. Mais l'aspect le plus frappant, culturellement parlant, c'est que la légitimité tend, avant toute expression de la légalité, du moins dans les opinions publiques occidentales, à se déplacer des Etats vers les acteurs internationaux. Et que cela s'exprime de plus en plus sous forme juridique, par une floraison de textes, dits de droit international.

 

       Aux occasions les plus dramatiques, il s'avère toutefois que des logiques d'États, surtout de ceux qui se veulent d'action mondiale (leadership), imprègnent les pratiques juridiques, et qu'il est manifestement trop tôt pour tirer une vision d'ensemble de l'évolution du droit international 'de la paix". Une de ces occasions est la réaction mondiale aux attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain.

Kim Lane SCHEPPELE, par exemple, sur le droit de la sécurité internationale après ces attentats, estime que "un nouveau corpus juridique, le droit de la sécurité internationale, a rapidement été constitué en réponse aux attaques (...). Ce corpus est le produit, suite au 11 septembre, de l'adoption par le Conseil de sécurité des Nations Unies (ONU) d'une série de résolutions spectaculaires, qui demandent aux États membres de l'ONU de modifier leur législation nationale afin de mener la "guerre mondiale contre le terrorisme" (Global War on Terror) sur des bases communes. Ce nouveau cadre juridique international contribue à augmenter les pouvoirs des États, à modifier l'équilibre des pouvoirs entre eux, à transformer les rapports de force au sein des gouvernements nationaux, et à conférer à ces gouvernements un contrôle plus direct sur leurs ressortissants et leurs résidents. Dans le cadre de l'élaboration du droit de la sécurité internationale, la "communauté internationale" (il faut ici entendre les États-Unis et les autres puissances disposant d'un droit de veto au sein du Conseil de sécurité) a délégué la guerre contre le terrorisme aux gouvernements nationaux tout autour du globe, qui ont profité de ce contexte pour réorganiser leur propre architecture intérieure de façon à renforcer, au niveau national, la place de l'exécutif par rapport aux autres branches du pouvoir. Les transformations incroyablement rapides qui, en réponse aux évolutions du droit international, ont affecté les législations nationales à travers le monde, n'auraient pu se produire sans la possibilité de présenter les ressorts de ces transformations à travers deux logiques contradictoires. 

Premièrement, pour les pays attachés à l'État de droit, l'argument était de montrer qu'il était indispensable d'adopter les nouvelles lois antiterroristes drastiques conformément au droit international. Il fallait pour cela occulter le rôle des États situés au centre de la nouvelle toile impériale et faire croire que les Nations Unies agissaient au nom de tous les États. Dans la pratique, les cinq États disposant d'un droit de veto au Conseil de sécurité (...) peuvent rassembler autour d'eux divers petits États membre du Conseil de sécurité pour former la "communauté internationale" au nom de laquelle la nouvelle législation est formulée. Pourtant, la grande majorité des États qui doivent appliquer ces lois n'ont jamais été consultés et rien ne permet d'affirmer qu'eux-mêmes ou leurs citoyens les auraient acceptées. Étant donné que, traditionnellement, le droit international ne lieu un État que s'il consent à être ainsi lié, la paternité de ce nouveau droit international devait rester secrète.

Deuxièmement, pour les États qui pensent que le droit international est une menace à leur souveraineté, les lois antiterroristes ont pu être définies auprès des ressortissants comme des conceptions strictement nationales au service d'intérêts nationaux. En effet, ces États continuaient de rédiger leurs propres lois nationales sous le regard de leurs ressortissants. La fait que ces nouvelles lois se conforment en outre au droit international n'avait pas à être mentionné dans le cadre du débat national si cela devait faire avorter la procédure. Par conséquent, le vote des lois antiterroristes a souvent été recadré par les États au niveau national afin de passer, aux yeux des électeurs, pour des projets strictement nationaux. La combinaison de ces deux fictions - le droit international représenterait la communauté internationale ; la législation antiterroriste servirait d'abord les intérêts nationaux - a permis de donner l'impression duale d'un processus résultant d'un consensus international et préservant la souveraineté nationale. Ces deux stratégies de légitimation ont permis de lancer une campagne concertée qui a réuni la plupart des pays du monde autour d'un plan commun d'action. Cela ne ressemble pas à l'impérialisme traditionnel parce que les mécanismes de coordination sont différents. Cependant, en permettant à un centre constitué d'un petit nombre d'États de contrôler une vaste périphérie, le nouveau droit de la sécurité internationale reproduit en partie les effets de la configuration traditionnelle de l'empire."

 

Yves PETIT, Droit international du maintien de la paix, LGDJ, 2000. Kim Lane SCHEPPLE, Le droit de la sécurité internationale, Le terrorisme et l'empire sécuritaire de l'après-11 septembre 2001, dans Actes de la recherche en sciences sociales, N°173 (Pacifier et punir, 1), juin 2008.

 

JURIDICUS

 

Relu le 22 novembre 2020

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 13:52

          S'il existe un droit international, à l'instar des droits internes, c'est parce qu'il est nécessaire de fixer des règles de résolution des différends qui dépassent l'intérieur des frontières des États, mais le droit international du maintien de la paix est destiné spécifiquement à l'origine pour le traitement des conflits armés. Parler d'un droit international du maintien de la paix, c'est discuter d'un droit qui dépasse les traités bi et multilatéraux de non agression ou d'amitié entre les États.

Bien plus, l'évolution de ce droit international va jusqu'à l'intervention d'organisations internationales à l'intérieur des États, dès lors que leurs agissements sont susceptibles de menacer la paix internationale. Les différents manuel de droit international du maintien de la paix présentent la gestation d'un droit sans cesses en devenir, dont l'évolution s'accélère avec la mondialisation. Ils présentent différentes modalités d'intervention d'organisations internationales, puisque ce droit international s'articule précisément, d'abord sur le Pacte de la SDN, puis sur la Charte de l'ONU. De nos jours, ces organisations internationales, qu'elles soient ou non directement rattachées à l'ONU, tendent à devenir de véritables acteurs autonomes sur la scène internationale, qui, du coup. 

 

L'évolution de l'action en faveur du maintien de la paix

     Pierre-Marie DUPUY, préfaçant justement l'un de ces Manuels (celui d'Yves PETIT), directeur de l'Institut des Hautes Études Internationales de Paris, écrit : "L'action des organisations internationales en faveur du maintien de la paix a été, en particulier, profondément modifiée à l'extrême fin des années quatre-vingt, après que la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, eût symboliquement révélé l'effondrement du "rideau de fer" et du bloc socialiste. Néanmoins, cet événement ne touchait, il est vrai de façon radicale, qu'aux données politiques. En droit, en revanche, l'édifice normatif et institutionnel édifié en vue du maintien de la paix restait le même que celui édifié immédiatement après guerre, sans qu'il ait jamais pu, jusqu'alors, s'appliquer véritablement. (...) aujourd'hui comme hier, le dispositif juridique du maintien de la paix est le pendant de l'obligation faite aux Etats de résoudre pacifiquement leur différends en ayant recours à l'un ou l'autre des modes énoncés à l'article 33 de la Charte (des Nations Unis), qu'ils soient de caractère diplomatique, arbitral ou juridictionnel. (...) La réalisation des facteurs indispensables à la mise en oeuvre effective par le Conseil de sécurité des compétences à lui imparties par la Charte a donné un souffle nouveau à la sécurité collective. Un événement concret a, en particulier, très certainement contribué à hâter ce phénomène ; c'est l'agression caractérisée, commise dans les tous premiers jours d'août 1990, par la République d'Irak à l'encontre de l'Émirat du Koweit dont elle envahit le territoire en vue de l'annexer définitivement. Cette invasion armée suscita alors la réaction à peu près unanime des États, agissant par l'intermédiaire de l'"organe principal du maintien de la paix", ainsi investi d'une forte représentativité, pour sanctionner l'agresseur. La cohésion nouvelle de la communauté internationale permet de parvenir en quelques mois, devant le refus irakien d'obtempérer aux injonctions du Conseil de sécurité, à contraindre par la force les troupes de Saddam Hussein à la restitution de ces territoires occupés. Cette action retentissante des alliés, autorisés par l'Organisation universelle à recourir aux armes pour le rétablissement de l'ordre public international, laissa un moment entrevoir une espérance : celle de pouvoir s'appuyer sur le système régénéré de la sécurité collective pour prévenir et, le cas échéant, combattre efficacement les menaces à la paix internationale ou ses ruptures effectives. Il devait en résulter pour un temps un enrichissement des concepts destiné à désigner les diverses formes et, surtout, les différents degrés d'implication et d'ambition des Nations Unies dans les opérations destinées à faire triompher la paix internationale."

A l'apogée de l'action du Conseil de sécurité, les chefs d'État et de gouvernement les plus importants demandèrent en janvier 1992 au Secrétaire général la rédaction d'un document prospectif. L'"Agenda pour la paix", diffusé en juin de la même année, présentait une gamme de notions allant de la diplomatie préventive à la "consolidation de la paix". Par la suite, "un enchaînement rapide de circonstances devait démontrer les limites de l'unité retrouvée et la fragilité du prestige que le Conseil de sécurité avait retiré de l'issue propre à la guerre du Golfe. Cet organe fut en effet appelé à intervenir sur différents théâtres d'opérations, dans des conflits délibérément atypiques par rapport au schéma initial de la Charte. Celui-ci était conçu en fonction de conflits essentiellement interétatiques. Or, l'un des facteurs de l'évolution rapide des initiatives prises par l'organe de la sécurité collective tient au fait que, d'abord en Irak même; pour sauver les populations kurdes, ensuite dans l'ancienne Yougoslavie, encore existante durant l'été 1991 mais déjà condamnée à l'éclatement par les luttes intestines de ses composantes multi-ethniques et nationales, puis en Somalie en janvier 1992, sans même encore parler de l'Angola, du Rawanda ou d'Haïti quelques temps plus tard, l'ONU s'est trouvée confrontée à des guerres civiles, c'est-à-dire à des conflits internes révélant souvent la faiblesse ou l'effondrement du pouvoir gouvernemental ou, au contraire (dans le cas d'Haïti), l'affirmation implacable de son autorité." 

L'ONU élargit sa conception du maintien de la paix, pour la lier directement à la mise en oeuvre d'une action humanitaire internationale. "A ces occasions, pourtant, l'ONU parut souvent hésiter entre l'exercice unilatéral de l'autorité, conformément au chapitre VII dont elle avait retrouvé l'usage à l''occasion de la guerre du Golfe, et le recours à la formule classique des forces de maintien de la paix, fondé au contraire sur l'assentiment des parties intéressées. l'autorité du Conseil de sécurité fut également battue en brèche de diverses façons. Il devint manifeste, en particulier, que la discipline imposée à tous par ses décisions de sanction à l'égard de certains Etats membres ne pouvait continuer à être respectée que si la légalité et la légitimité de son action n'étaient pas mises en cause. Or, ce fut pourtant le cas à plusieurs reprises, lorsque, dans certaines de ses décisions, le Conseil paru davantage dominé par les options de politique étrangère propres à certains de ses membres permanents dont, en premier lieu, le plus puissant d'entre eux, que par la préoccupation persistante de traduire en actes la volontés de la "communauté internationale dans son ensemble", comme cela avait été clairement le cas lors de l'action déterminée des Nations Unies face à l'agression irakienne contre le Koweit. Par la suite, les équivoques de l'engagement des Nations Unies sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie et, en particulier, en Bosnie, devait contribuer à corroder leur prestige. L'imprécision de la mission et des règles d'engagement des contingents de la FORPRONU, chargée, sans véritable accord des parties en présence, de protéger les populations sinistrées par un conflit devenu international contre les atteintes graves au droit humanitaire laissa un sentiment d'échec, après la découverte des exactions sans nombre qu'on n'avait pu empêcher. 

La conclusion des accords de Dayton-Paris, conçu sans le secours ni la prévision de la participation de l'ONU au rétablissement de la paix devaient, à partir de 1995, renforcer dans l'opinion le sentiment de l'inefficacité du système universel de la sécurité collective. La crise du Kosovo, enfin entrée dans sa phase aiguë avec l'échec des négociations de Rambouillet, en mars 1999, renforça l'idée largement diffusée par les Etats-Unis que, désormais, la recherche de la paix ne passerait plus forcément par les Nations Unies". L'unilatéralisme des Etats-Unis allait jusqu'à la possibilité de substitution à la conception collective de l'ONU des intérêts impériaux des Etats-Unis. Mais le monde ne peut plus être monopolaire, après n'avoir plus été bipolaire, pour diverses raisons, qui tiennent autant à la faiblesse interne des Etats-Unis (économie) que ne peut plus pallier sa suprématie militaro-technologique qu'à l'émergence de nouvelles forces qui ne font pas encore sentir leur plein potentiel (Europe, Chine, Inde), malgré une agitation diplomatico-médiatique autour d'un "terrorisme international.

C'est pourquoi la crise même du Kosovo "manifesta que l'ONU demeure incontournable". "La résolution 1244 lui confie un mandat sans précédent pour assumer directement, avec le soutien de la KFOR, l'administration de tout un territoire dévasté, à la population divisée et traumatisée, où tout est à reconstruire. Les limites de l'action de l'organisation mondiale sont ainsi une nouvelle fois repoussée. Depuis, la réaction en définitive assez rapide de la communauté internationale devant les événements sanglants ayant suivi le référendum d'autodétermination au Timor Oriental, en septembre-octobre 1999, continuera de montrer qu'on ne peut décidément trouver que très rarement la légitimité d'une intervention en faveur du maintien de la paix hors du cadre de l'ONU".

 

             Cette présentation somme toute optimiste de toute une décennie d'activité de l'ONU, pourtant très décriée encore, repose, au vu des multiples déploiements observés depuis, sur une réalité incontestable. L'ONU est véritablement le seul acteur capable de concevoir toute une panoplie d'intervention et de la mettre en oeuvre, si les États membres lui en donne les moyens jusqu'au bout. Son activité se déploie bien sur trois grands plans majeurs :

- Le maintien de la paix proprement dit, avec le déploiement d'un droit de maintien de la paix ;

- La maîtrise des armements, où, même si le temps de la bipolarisation, les jeux sont surtout américano-russes, l'activité de plusieurs commissions, même si encore aujourd'hui, les traités sont conclus en dehors de son autorité, elle se voit confier la surveillance de l'observance de différents traités ;

- la justice internationale, avec l'activité de plusieurs juridictions internationales au service de la paix et d'autres au service de la lutte contre les crimes internationaux

  Ce sont ces trois domaines que présente Yves PETIT dans son "manuel".

 

Trois domaines du maintien de la paix

          Le maintien de la paix proprement dit se développe toujours dans le monde multipolaire actuel, par la naissance des opérations d'imposition de la paix (Peace enforcement) qui prennent en quelque sorte le relais des opérations du maintien de la paix (OMP) antérieures. 

  Rappelons avec Mwayila TSHIYEMBE, les bases juridiques de ces OMP : "L'échec de la sécurité collective et l'incapacité de l'ONU à assurer le maintien de la paix par des mesures coercitives vont entraîner la création des opérations du maintien de la paix. (...) L'invention du concept d'OMP date de la crise de Suez de 1956. Le Conseil de sécurité est paralysé par le double veto de la France et du Royaume Uni. Il ne peut donc pas condamner leur intervention militaire en Égypte. L'affaire est alors portée devant l'Assemblée Générale, en recourant à la procédure Acheson. Sur cette base, l'Assemblée générale des Nations Unies a d'abord demandé un cessez-le-feu, puis adopté une résolution créant "un force internationale d'urgence des Nations (FUNU) chargée d'assurer et de surveiller la cessation des hostilités" La FUNU I resta en place du 15 novembre1956 au 19 mai 1967 (l'Égypte en ayant demandé le retrait). "Afin de justifier ce nouveau genre d'opération, non prévu par les chapitres VI et VII de la charte, le Secrétaire général de l'ONU (...) s'est référé aux chapitres VI et VII de la Charte. Le fondement juridique de cette technique para-constitutionnelle se trouve, en effet, entre (ces deux chapitres), ou le "chapitre VI et demi" selon la doctrine". L'article 40 de la charte autorise en effet le Conseil de sécurité à "inviter les parties intéressées à se conformer aux mesures provisoires qu'il juge nécessaires ou souhaitables." En application de cet article, "les OMP possèdent un caractère non contraignant et sont soumises au consentement préalable des belligérants. L'emprunt au titre du chapitre VII réside dans la possibilité d'imposer des mesures coercitives, sans le consentement des parties." Les OMP sont alors des organes subsidiaires du Conseil de sécurité ou de l'Assemblée générale.L'OMP est donc une opération entreprise par l'ONU et matérialisée par la présence physique de personnels civils ou militaires, forces de police ou observateurs appelés dotés "Casques bleus", lesdits personnels étant fournis par les Nations volontaires. Elle relève directement de la responsabilité du Secrétaire général.

Trois grandes limites empêchent ces OMP d'avoir une pleine efficacité : limite dans l'imprécision sur l'usage des armes, limite financière et limite sur le risque d'enlisement sur place. Cette troisième limite provient précisément dans l'extrême diversité des tâches de l'OMP qui doit afficher des ambitions en proportion de ses moyens restreints. 

  L'ONUC (au Congo), entre 1960 et 1965, symbolise longtemps à la fois l'apogée et la crise des OMP. Cette OMP représente un effort opérationnel et financier énormes pour l'ONU. Les objectifs de l'opération ont tous été atteints, mais à un prix élevé. L'ordre a été établi, les troupes étrangères sont parties, l'indépendance politique et l'intégrité territoriale du Congo ont été préservées, mais l'ONU connaît à cause d'elle une grave crise interne, financière et politique (assassinat probable du secrétaire général Dag HAMMARSKJÖLD). Le refus des États membres de contribuer financièrement à l'ONUC est directement responsable du déclin de cet genre d'opérations, au moins dans leur ampleur. Ce n'est qu'après la disparition du système des deux blocs, qu'avec l'Agenda pour la paix, que le concept de "diplomatie préventive" revivifie les OMP.

   Yves PETIT expose bien le contexte et les modalités des nouvelles OMP : "Le renouveau de l'ONU du début des années 1990 s'est accompagné d'une évolution rapide de la nature des OMP. Pour traduire ce phénomènes, la doctrine utilise fréquemment le vocable de "générations d'OMP :

- La première génération regroupe les OMP classiques dont l'objet est l'interposition entre deux belligérants.

- La seconde génération est symbolisée par des OMP dont le mandat est très large et la complexité accrue.

- La troisième génération est illustrée par l'ONUSOM II, OMP à caractère coercitif initiée sur la base du chapitre VII.

L'avènement de nouvelles générations d'OMP est le signe d'une évolution quantitative et qualitative des activités onusiennes consacrées au maintien de la paix. Elle a conduit l'organisation à adapter les missions traditionnelles du maintien de la paix et à en développer de nouvelles."

Ces adaptations peuvent se regrouper en 3 catégories :

- Persistance de l'interposition entre deux belligérantes ;

- Création de zones de sécurité au sein d'un État ;

- Prépondérance de la dimension humanitaire des opérations de maintien de la paix. 

Mais au-delà, "l'aspect le plus significatif des OMP récentes est leur développement qualitatif et leur complexité croissante. D'après le Supplément à l'Agenda pour la paix, l'ONU a ainsi "été appelée à entreprendre des tâches d'une diversité sans précédent : contrôle du cessez-le-feu, regroupement et démobilisation de force, réinsertion des combattants dans la vie civile et destruction de leurs armes ; mise au point et exécution de programmes de déminage ; rapatriement des réfugiés et des personnes déplacées ; octroi d'une assistance humanitaire ; supervision des structures administratives existantes ; mise en place de nouvelles forces de police ; vérification du respect des droits de l'homme ; mises au point et supervision de réformes constitutionnelles, judiciaires et électorales ; observation de l'appui destiné au redressement économique et à la reconstruction". A la lecture de cette liste comportant de nombreux aspects civils du maintien de la paix, la reconstruction de la paix après l'extinction d'un conflit est devenue un tâche primordiale de l'ONU. Ainsi, pour instaurer la paix dans l'esprit de la Charte, l'Organisation intervient toujours quand un conflit est entre parenthèses, mais elle agit ainsi en amont avant le déclenchement d'un conflit pour le prévenir et, en aval, quand le silence des armes est revenu, pour restaurer l'État. Après la fin d'un conflit, il s'agit alors d'instaurer une paix et une sécurité durables et d'empêcher la reprise des hostilités." 

    Ce développement des OMP oblige, vu ses moyens propres limités, l'ONU à recourir aux organisations régionales. Elle le fait conformément aux articles 52 à 54 (chapitre VIII) qui réglementent les relations entre l'organisation internationale et les différents organismes régionaux susceptibles de participer au maintien de la paix et de la sécurité internationales. 

Dans la conception initiale restrictive, ces relations, peu précisées au plan des modalités d'ailleurs dans le chapitre VIII, "il a été admis que l'existence des accords ou organismes régionaux était le produit d'un traité conclu entre États membres de l'ONU. De même, la distinction entre accords et organismes repose sur "une différence de degré d'institutionnalisation et non de nature". Par conséquent, l'accord régional est moins structuré que l'organisme régional. Ses institutions sont également plus sommaires et il ne possède par la personnalité juridique internationale.(...) Dans un premier temps, le label d'organisation régionale n'a été accordé qu'à l'Organisation des États Américains, l'Organisation de l'Unité Africaine et à la ligue Arabe, bien que difficilement pour cette dernière, le secours de l'Assemblée générale ayant été nécessaire. La résolution 477 (V) adopte par l'organe plénier à ce sujet est d'ailleurs instructive, en ce sens qu'elle précise que le "caractère régional de l'organisme n'implique pas nécessairement la proximité géographique mais privilégie surtout les affinités et la communauté d'intérêts des Membres de l'organisme." Pour se voir reconnaître le statut d'organisation régionale au sens du chapitre VIII, l'OSCE a choisi une voie moins périlleuse, puisqu'elle s'est auto-proclamée "accord régional" lors de la réunion de suivi à Helsinki en juillet 1992. Bien qu'elle soit une organisation internationale généralement considérée comme dépourvue de traité constitutif et dont l'institutionnalisation n'est pas achevée, les institutions de l'ONU ont accepté cette auto-qualification. Une application large du chapitre VIII n'apparaît plus iconoclaste, car l'heure est au dépassement de la coopération menée jusqu'alors à ce titre, d'autant plus que la nouvelle donne au maintien de la paix plaide en ce sens."

Dans la conception contemporaine extensive, ces relations se développent et s'étendent. "D'après l'Agenda pour la paix, l'interprétation souple et extensive qui va prévaloir permet l'extension du concept "d'accords et organismes régionaux", non plus seulement à des organisations dont la création repose sur un traité, à des organisations de sécurité et de défense mutuelles ou à des organisations destinées à assurer le développement régional, mais aussi à des groupes d'États ad hoc, susceptibles "d'intervenir pour régler une question qui se prête à une action de caractère régional" et de contribuer ainsi au maintien de la paix". Selon le supplément à l'Agenda pour la paix, cette solution beaucoup plus informelle permet "la création de groupes officieux d'États membres établis ponctuellement pour aider le Secrétariat général à accomplir les tâches de rétablissement ou de maintien de la paix, qui lui sont confiées". Dénommés généralement "Les amis du Secrétaire général", ils appuient ses efforts grâce à leurs moyens matériels et diplomatiques, sans posséder un mandat officiel de l'AG ou du conseil. Un tel dispositif, comprenant la Colombie, l'Espagne, le Mexique et le Venezuela, a contribué de façon déterminante à la signature des accords de Mexico ramenant la paix au Salvador.(...)" Ainsi des organismes aussi divers, sollicités pour des raisons aussi diverses, ont été sollicités : l'OTAN, LA CSCE, la CEI, l'UEO, l'UE, le secrétariat du Commonwealth, l'OEA, l'OUA, la Ligue des Etats arabes, l'Organisation de la Conférence islamique, la CEDEAO, l'ANASE, la Communauté des Caraïbes, le CARICOM...

 

Yves PETIT, Droit international du maintien de la paix, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, collection Droit international, 2000. Mwayila TSHIYEMBE, Le droit de la sécurité internationale, L'Harmattan, collection Géopolitique mondiale, 2010.

 

 

JURIDICUS

 

Relu le 23 novembre 2020

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 08:44

            Le droit international, public comme privé, constitue un élément important du niveau de conflictualité entre individus, groupements par-delà les frontières, États... Élément dynamique car à la fois résultat et facteur des tendances politiques, diplomatiques, économiques... à l'échelle de la planète.

A ce titre, l'unification ou la fragmentation du droit international, le fait que les États et groupements non étatiques se dotent ou non de règles communes de relations, notamment dans la résolution de leurs contentieux, attirent l'attention de nombreux analystes de la scène internationales, à commencer par les juristes, surtout lorsqu'ils sont rattachés à des organisation internationales. Et cela depuis les débuts mêmes de la constitution de ce droit. Nombre de débats au sein de la Société des Nations puis de l'Organisation des Nations Unies (notamment dans la Commission du Droit International), tournent autour de la constatation et surtout de l'interprétation d'une telle évolution.

 

Phénomènes de fragmentation

              On peut noter, comme le fait Anne-Charlotte MARTINEAU, que "ce sont principalement les conséquences à attribuer aux phénomènes de fragmentation qui font l'objet de désaccords tandis que leur existence n'est guère contestée. Le débat porte essentiellement sur la question de savoir si la fragmentation est positive ou négative, et non pas si elle renvoie à une réalité empirique", sur laquelle à peu près tous les acteurs juridiques s'accordent.

Cette idée de  fragmentation renvoie d'ailleurs à deux sens différents, étant à la fois processus et résultat, activité et produit. "Soit la fragmentation est un processus d'éclatement (le droit se fragmente et se divise), soit elle en est le résultat (le droit est fragmentaire et parcellaire). Nous pouvons comprendre ce genre de débat quand nous savons que ce droit s'est constitué très progressivement, de manière non linéaire et non uniforme dans les différentes régions et dans les différents domaines d'activité, de manière concomitante avec la formation de grands ensembles politiques, en prenant simplement la période d'après 1870, notamment en Europe. On, l'ensemble du monde juridique, considère que le droit international "explose" en raison de la multiplication des règles spécialisées dont la mise en oeuvre est assurée par des mécanismes institutionnels spécifiques. Un certaine sur-développement du droit est à l'origine d'une certaine fragmentation, le droit international n'étant pas formé d'ensemble reliés les uns aux autres de manière cohérente.

Plus profondément, la présentation systémique du droit est l'objet de controverses épistémologiques et elle suppose une définition stipulative de la notion de système. Si l'on parle de fragmentation, c'est que l'on considère que le droit international est un système et même le seul viable, reliant tous les droits entre eux, les institutions chargées de mettre en musique ces droits étant dûment reliées et hiérarchisées. Or, il n'est pas certain que tous les juristes acceptent cette notion d'ordre juridique. Au sens que lui donne J. L HALPÉRIN : "affirmer le caractère juridique des relations entre États, et, au-delà du simple fondement contractuel, la primauté des normes internationales." Fonder le droit international sur une conception qui donne au juridique la primauté sur le politique, au sens de jeu des forces partisanes, n'est pas, contrairement à une idée très répandue, l'opinion de tous.

Les internationalistes, depuis le milieu du XIXe siècle, appuient et déplorent tour à tour la diversification normative et institutionnelle du droit, ces vagues d'acclamation et d'anxiété coïncident avec la perception plus générale quant au fonctionnement du système global, et cela singulièrement lorsqu'ils s'agit des relations conflictuelles entre États.

D. KENNEDY (When Renewal Repeats : Thinking Against the Box", NYU Journal of International Law and Politics, vol 32, n°2, 2000 ; A New Order : Yesterday, Today and Tomorrow, Transnational Law and Contemporary Problems, vol 4, 1994) propose une périodisation de ces vagues-là. Ainsi la période de confiance dans laquelle évoluent les juristes entre 1870-1914 laisse-t-elle la place à une période de doutes entre 1914-1925, elle-même suivie d'une nouvelle période prospère de 1925-1939. Le cycle se répète : une période de confusion de 1939-1969 précède une période de confiance de 1969-1989, laquelle conduite à la dernière période d'anxiété qui a débuté en 1989 et qui perdure aujourd'hui.

        Le morcellement dénoncé actuellement concerne non seulement le droit par région mais aussi par domaine d'activité. Pierre-Marie DUPUY craint par exemple (...) "la parcellisation ou fragmentation du droit international en des domaines divers dont beaucoup semblent vouloir affirmer leur autonomie". Divers présidents de la Cours Internationale de Justice avertissent maintenant périodiquement sur les risques d'incohérence découlant de la concurrence juridictionnelle. Même si cette vision pessimiste de l'évolution du droit international ne reçoit pas un soutien massif, l'affaiblissement de différentes autorités garante de ce droit peut inquiéter. Parmi ces autorités figurent bien entendus les États représentés dans les différentes instances internationales, notamment dans le système onusien dont nous connaissons la préoccupation constante d'unification des différents droits et de codification universelle. Les États étant soumis à des affaiblissements multiples de leur autorité et même de leur capacité financière d'action, les ensembles politiques majeurs émergeant, aux traditions de droit interne bien spécifiques (Inde, mais surtout Chine) prenant de plus en plus d'importance, les acteurs privés intervenant de plus en plus directement dans l'écriture du droit en général, cette fragmentation intervient dans une période de profonds bouleversements économiques.

 

Conséquence de la fragmentation internationale sur les droits internes

   Le droit international construit après la seconde guerre mondiale connaît une dégradation généralisée, et fait marquant qui n'existait pas dans les phases descendantes précédentes, cette dégradation a des répercussions directes sur le droit interne des États, spécialement sur ce qui touche à l'exercice des compétences des pouvoirs publics (Hugo Ruiz BALBUENA et Mireille MENDÈS-FRANCE). Si dans la période 1970-1980, le rôle de l'État en tant que régulateur des rapports sociaux était revendiqué ouvertement, de nos jours son rôle social se réduit à gérer juridiquement les privatisations et la vente des biens publics aux multinationales, ce qui est le fortement ressenti à l'intérieur de l'Union Européenne. Par-delà sa fonction de régulation sociale, sa fonction régalienne de gardienne de l'ordre étatique à l'intérieur des frontières est elle-même mise en cause, non en droit encore, mais dans les faits, par l'amputation de ses capacités judiciaires, policières et militaires. Les droits nationaux font parallèlement de plus en plus place à l'activité de sociétés para-militaires et de sécurité qui grignote peu à peu les attributs régaliens de l'État

Les institutions financières !OMC, FMI, Banque mondiale), quoique pilotées par les États se mettent au service, via les hauts fonctionnaires acquis aux idées libérales, de ces multinationales dont le poids financier dépasse maintenant celui des États eux-mêmes, sous la forme notamment des multiples endettements publics et privés. Le pouvoir réel dans la société internationale, y compris dans l'élaboration des différents droits, se déplace des États à des organismes privés multinationaux. Mais ce déplacement, même s'il touche la sphère du droit, alors qu'auparavant les connivences n'allaient pas jusque là, n'est pas irréversible, et semble plutôt faire partie du cycle auparavant décrit (D. KENNEDY). Le retour du balancier vers les pouvoirs étatiques s'effectue notamment, même s'il ne s'agit pas tout à fait des mêmes pouvoirs étatiques ou multi-étatiques, par le développement des idées sur la bonne gouvernance, qui de posture substitutive à l'autorité étatique se mue peu à peu à une posture de meilleure répartition des rôles entre public et privé dans la gestion financière, économique et sociale... Se manifestent déjà (alors que les analyses se tournaient peu vers les pratiques juridiques des États-Unis et de la Chine, toutes ou presque obnubilées par le discours libéral) un mouvement inverse à la mondialisation croissante que nous connaissions jusque-là, non seulement dans les opinions publiques mais aussi au niveau de certains États (nationalisations en Amérique Latine).

 

Paix et droit en évolution contrastée

     Cette évolution - dépossession des États - intervient dans les années 1990, au moment d'un changement dans le droit international du maintien de la paix. Sous l'effet des désordres suite à l'effondrement de l'Union Soviétique (en ex-Youglosavie, par exemple), mais pas seulement, suivant en cela l'évolution propre de l'ONU dans ses interventions pour "le maintien de la paix et de la sécurité internationale", se réalise une expansion et une diversification des Opérations de Maintien de Paix. Depuis 1988, date de la multiplication des OMP, l'ONU entreprend assez régulièrement des opérations d'interposition entre deux parties en conflit, mais leurs mandats ne se limitent plus à des tâches d'interposition. Elle crée de véritables zones de sécurité au sein d'un État, développe les opérations de protection de l'aide humanitaire, et entreprend des tâches d'une diversité sans précédent, qui vont jusqu'à la restauration de l'État. Les missions de construction de la paix (peace building) prolongent de plus en plus des missions de prévention de conflits (peace protecting) et sont elles-mêmes suivies de missions de consolidation de la paix (peace consolidation).

Cette évolution aurait pu continuer et s'amplifier encore, et ces pratiques devenir prépondérantes si les États-Unis n'avaient voulu construire, surtout pour eux-même, un "nouvel ordre international" notamment dans les années 2000. Les attentats de septembre 2001 ont accentués les tendances unilatérales aux États-Unis, au point de contourner souvent le droit international tel qu'il se pense au sein de l'ONU, par l'utilisation (légale du point du droit de l'ONU) des organisations régionales ou carrément par des initiatives militaires unilatérales, illégales en droit international. Ces initiatives compliquent au minimum l'activité de l'ONU, voire en détournent le sens vers l'expression d'un néo-colonialisme (en tout cas ressenti comme tel par les populations arabes du Moyen Orient par exemple).

C'est une véritable remise en cause de l'interdiction du recours à la force et des Nations Unies que l'on observe (Irak, Kosovo). Cette remise en cause intervient dans le processus de mondialisation qui s'approfondit à ce moment-là. Cet affaiblissement général des États met en cause le fonctionnement des institutions chargée du "maintien de la paix internationale", en même temps que le développement de plusieurs droits internationaux privés (liberté de commerce réglementée par les professions elles-mêmes) accroissent les possibilités de conflits armés, soit par l'exacerbation d'injustices, soit plus directement par la circulation d'armements de plus en plus divers.

Ce n'est que vers la fin des années 2000 que de nombreux juristes (dont certains participent aux différentes tendances de l'altermondialisme), qui s'appuient alors à la fois sur les échecs des diverses interventions militaires (à établir une sécurité intérieure en Irak et en Afghanistan et à maîtriser véritablement le "terrorisme") et sur les échecs de la mondialisation (qui développe une financiarisation de l'économie, hors de tout contrôle, même des sociétés multinationales privées) demandent que l'on repense la nature et l'utilisation des différents outils de droit international, tant dans le domaine économique que dans le domaine de la sauvegarde ou du retour à la paix.

C'est dans une ambiance extrêmement mouvante (les jeux des États émergents pesant de plus en plus sur les rapports internationaux) qu'avancent des projets de nouvelles pratiques du droit international, qui s'inspire notamment de la "logique de Nuremberg" (activité de la CIJ) qui tend à vouloir rendre effectivement illégales les agissements de dirigeants coupables des crimes les plus graves, tant dans le cadre d'une guerre que dans le cadre d'une répression de populations. (Yves PETIT)

 

Yves PETIT, Droit international du maintien de la paix, LGDJ, 2000. Anne-Charlotte MARTINEAU, La fragmentation du droit international : un renouvellement répété de la pensée?, 2005, www.esil-sedi.eu. Hugo Ruiz BALBUENA et Mireille MENDÈS-FRANCE, Réflexions sur les mutations du droit international, Initiatives Pour un Autre Monde, 2005, www.reseau-ipam.org.

 

JURIDICUS

 

Relu le 2 décembre 2020

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 15:44

        Généralement l'histoire, ici l'histoire de l'Europe, est vue surtout à travers le prisme de la guerre et de la stratégie, la paix n'étant formée que par des parenthèses très provisoires et partielles. Généralement aussi, les diverses avancées de l'idée de paix et souvent parallèle d'unification européenne, ne sont analysées que sous l'angle de la philosophie politique et confinées à leur contexte. Les plans de paix par exemple proviennent, suivant cette manière d'écrire et de lire l'histoire, d'esprits isolés et parfois illuminés, et n'ont qu'une influence très limitée.

Le livre de l'agrégé d'histoire et docteur ès lettres à l'Université de Nantes, spécialiste de l'histoire moderne des relations internationales et de la sociétés militaire, permet au contraire de suivre les liens qui unissent les pensées et les activités de nombreux diplomates, conciliateurs, "faiseurs de paix", tout au long des siècles, la trame de la construction de la paix européenne provenant d'au moins la guerre de Cent Ans. Entre les démarches de conseillers de princes et de rois qui aboutissent à une sorte de Congrès à Arras en 1435 et l'organisation à Berlin, en 1878 par Bismark d'un congrès général des puissances européennes, il existe toute une continuité, confortée par les écrits de générations de juristes. C'est cette histoire que Jean-Pierre BOIS nous raconte, documents très nombreux à l'appui.

 

     La paix n'est pas la guerre, ce n'est pas la préparation de la guerre, ce n'est pas la conclusion de la guerre, elle est la paix. A partir de cette idée-force, très partagée, depuis Saint Augustin au début du Ve siècle, une véritable histoire de la construction de la paix en Europe peut être conçue. On peut même considérer à la lecture de ces 8 chapitres, que l'idée de paix, le désir de paix, autant chez les hommes d'État que chez les peuples, constitue la vraie ligne de force des évènements, par ailleurs chaotiques, si l'on considère l'interminable succession de royaumes qui se succèdent sans perdurer le long des siècles.

"Logiquement, l'historiographie reflète la dissymétrie des concepts. Quels qu'aient été ses avatars, l'histoire de la guerre, ou l'histoire des guerres, est un champ bien identifié, et productif, alors que la paix n'est que le chapitre final de bien des histoires de la guerre, mais il n'y a pas d'histoire de la paix, sauf à considérer comme telle la suite des gros recueils de traités de paix publiés jusqu'à la fin du XIXe siècle, toujours très utiles, complétés et prolongés par d'innombrables inventaires et publication d'actes diplomatiques. Rousseau, dans Émile, adresse déjà aux  historiens le reproche d'avoir toujours privilégié l'histoire des batailles et des princes, celle des guerres et des révolutions, au détriment d'une réflexion sur la paix ou sur l'histoire des peuples. Peut-être a t-il fallu le choc sur les consciences laissé par l'épouvantable temps de guerre que constitue la première moitié du XXe siècle, en même temps que la prise en compte dans sa seconde moitié d'un nouvel état des relations internationales tendant à effacer la guerre des horizons juridiques ou tout simplement des pratiques tolérés des relations entre États et nations, pour qu'émerge cette nouvelle approche des relations internationales qui consiste à partir de la paix comme objet d'histoire, et non plus de la guerre ou des arcanes de la diplomatie."

   L'approche politique et diplomatique est la plus évidente pour entrer dans les méandres d'une histoire très compliquée, de même que la réflexion théorique qui semble bien structurer l'émergence d'un véritable droit international. Derrière ce processus d'élaboration très progressif et non continu, il y a une société et une culture : "la société des princes et des diplomates, la joie des peuples qui célèbrent la paix, soit au moment où elle est annoncée après une guerre (...) à moins qu'on ne se penche sur les célébrations de l'abondance, promesse constante de la paix, mais qui échappe au processus pour investir le vécu dans la longue durée. Il y a une iconographie, de la gravure populaire (...) aux grandes compositions allégoriques ou scientifiques qui demandent des années de travail à leurs auteurs, il y a un art de la paix, au premier sens, celui des sculpteurs et des architectes, des compositeurs et des musiciens. Il y a une pensée philosophique sur la paix ; dans le champ s'étend de la paix des États et ses sociétés à la paix de l'homme et de l'âme, et peut confronter les concepts et les cultures de la paix, tant il est vrai que le vieil héritage gréco-romain ou judéo-chrétien n'est pas arbitrairement superposable à la paix des civilisations non européennes"

Et l'auteur, entre toutes ces facettes, privilégie l'activité politique pour raconter l'histoire de la paix, laquelle n'échappe pas au cadre chronologique, où se succèdent guerres et paix. "Elle trouve comme point d'ancrage les grands congrès qui ont été les moments majeurs où guerre et paix sont réunies (...)". Il décrit les calculs politiques des belligérants à la recherche d'une victoire acceptée, les yeux toujours rivés sur l'issue des batailles, qu'elles soient réelles ou symboliques, calculs bousculés, mais non révoqués, par l'avènement des nations, "contenu dans le corset réactionnaire du congrès de Vienne en 1815, enterré à son tour dans les tranchées de Verdun en 1916." Il le fait avec un double arrière-plan : la pensée de théoriciens isolés qui recherchent le cadre d'une paix perpétuelle, "et que la réalité des faits renvoie impitoyablement à la chimère ou l'utopie, avec pour pierre angulaire le Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre" ; le temps de l'organisation du plus secret du travail de la paix, "et sans doute le plus important, le travail patient des diplomates qui, au rythme de leurs conversations, élaborent et remettent constamment en chantier les nouveaux fondement d'une paix en Europe qui ait quelque espoir d'être durable". 

"Faire la paix, écrit l'auteur pour terminer son Introduction, cela renvoie au rapport direct, de personne à personne, à l'entretien diplomatique, récemment devenu objet d'enquête à part entière, ce temps de la parole qui précède le temps de l'écriture, ce temps du contact individuel où disparaissent les fractures confessionnelles, les différences de culture, le choc des manières, précédant le temps de la conférence, au cours de laquelle sont parfois échangés des textes écrits, et celui de la rédaction du texte finale, le traité de paix." 

 

    Ce livre constitue la première synthèse consacrée à l'histoire de la paix. Une autre histoire de l'Europe. Nous pouvons trouver une abondante bibliographie en fin d'ouvrage, des références multiples, points de départ de nombreuses études...

 

Jean-Pierre BOIS, La paix, Histoire politique et militaire, Perrin, 2012, 645 pages.

 

Relu le 3 décembre 2020

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 07:15

         Les préoccupations des personnalités et des mouvements féministes envers la guerre et la paix fluctuent suivant les périodes... de guerre et de paix. Et même dans ces périodes-là, leurs orientations ne sont pas majoritairement pacifistes. Victimes, combattantes ou suiveuses dans l'histoire (Marion TRÉVISI et Philippe NIVET), les femmes voient changer leur condition depuis leur participation massive dans l'industrie de guerre des deux guerres mondiales, sans que ce fait soit cependant le moteur principal du changement de perception des rôles féminins et masculins (les progrès dans le domaine de la santé, qui influe sur les conditions de la maternité y sont pour beaucoup plus...)...

Sur 1 000 mouvements féministes qui existent dans le monde à la fin des années 1970, trois seulement mettent la paix dans leur programme (Odette THIBAULT). Il existe une certaine sensibilisation des mouvements féministes à l'idée de paix, forte dans les années 1980 en Europe et aux États-Unis, lors de la crise des euromissiles, affaiblie depuis la disparition de l'URSS, même si cette idée est plus relayée dans les instances internationales. 

 

      L'évolution la plus marquante, bien plus qu'une montée du pacifisme dans le féminisme toutefois réelle, réside dans la féminisation croissante des armées, notamment en Occident. Cette féminisation pose d'ailleurs la question de savoir quelles sont les valeurs portées par le féminisme, qui le distingue réellement des habitudes de pensée et d'action du pouvoir mâle ou patriarcal qu'il conteste quant à l'organisation sociale. S'il s'agit de reproduire les mêmes schémas conflictuels que la société développe lorsque les hommes sont au pouvoir, nous pouvons nous demander quel est l'intérêt du remplacement d'un genre par un autre dans la conduite des affaires du monde, que ce soit au quotidien ou dans les sphères internationales. C'est en tout cas l'une des réflexions clés du mouvement pacifiste dans le féminisme : il ne s'agit pas pour une grande partie de ce dernier de remplacer simplement un sexe par un autre, mais réellement d'engager une évolution, soit lente, réformiste, soit plus rapide, révolutionnaire, vers un autre type de société, d'autres relations entre les personnes.

L'éradication de la guerre constitue pour ces féministes pacifistes une idée fortement liée à la libération des femmes. Pacifisme et féminisme sont un même engagement, dans une même logique. Ces féministes pacifistes estiment que les féministes, en général, "n'ont pas bien vu la guerre comme une des formes du pouvoir mâle et de la violence patriarcale" (Odette THIBAULT). "Certes la domination homme/femme, écrit la vice-présidente de RIFG (Résistance Internationale des Femmes à la Guerre), est la plus ancienne, la plus universelle et la plus durable. Je pense même qu'elle a servi de "matrice" à toutes les autres. Mais la guerre est la pire de toutes les exploitations que les femmes ont subies. Il est temps que les féministes intègrent la paix dans leurs objectifs." "Féminisme et pacifisme sont liés, même si cela n'est pas d'emblée évident ; à mon avis, on ne peut pas être féministe sans être pacifiste car si le féminisme consiste à revendiquer les droits des femmes, le droit à la paix est un droit fondamental. Inversement, on ne peut pas être pacifiste sans être féministe (qu'on en ait conscience ou non) parce que la lutte pour la paix est une lutte contre le pouvoir masculin." "Féminisme et pacifisme font partie de la même lutte de libération."

 

Événements et faits pacifistes et féministes

      Daniel ARMOGATHE ordonne les faits pacifistes de féministes (centrés surtout sur la France) selon deux axes croisés : "un axe horizontal ou chronologique rendant compte des "pulsations" de l'activité pacifiste, un axe vertical conduirait du geste individuel ou anonyme à la prise de position publique ou collective".

       Sans remonter très loin dans le temps, il indique les temps forts de ce pacifisme sur l'axe horizontal, que nous retrouvons dans d'autres écrits : 

- 1878, le Congrès de la Paix de Paris où siègent pour la première fois des lutteuses féministes chevronnées : Hubertine AUCLERT, Léonie ROUZADE et Eugénie NIBOYET ;

- 1897, la fondation de la Ligue de la paix et du désarmement par les femmes, créée par Sylvie Camille FLAMMARION ;

- 1907-1910, les deux conférence des femmes socialistes présidées par Clara ZETKIN, où siègent des Françaises et qui étudient les problèmes de la paix en rapport avec le droit de vote ;

- 1912-1913 : la lutte contre la loi Berry-Millerand (dite "loi des trois ans"), où l'on compte un bon nombre de femmes ;

- 8 mars 1914 où l'on fête la première fois en France la journée internationale des femmes ;

- Pendant la guerre elle-même, la notion de rythme prend une importance capitale. Le pacifisme démarre lentement dans une France abasourdie, après août 1914, il s'organise en 1915 et pendant la première moitié de 1916 et connaît une accélération soudaine pendant les deux dernières années. Le pacifisme n'est pas le même en 1914 et en 1918, non seulement parce que les sanctions encourues s'aggravent avec l'arrivée au pouvoir de Clemenceau (novembre 1917), mais encore au plan de l'investissement personnel ou collectif que cela suppose. Il faut être une femme considérablement avancée et décidée comme L. SAUMONEAU pour se lancer dès août dans une action clandestine et hyper-minoritaire. Même remarque pour ce qui concerne Nelly ROUSSEL, qui rédige ses premiers articles pacifistes dès le mois de décembre, et pour Madeleine VERNET qui rédige au mois d'août un appel à la paix que les imprimeurs du journal Rénovation refuseront de publier. En réalité, beaucoup de militantes alors en vue ne peuvent qu'interroger leur hébétude, comme le fait Madeleine PELLETIER, dans son Journal de guerre inédit ou, impuissantes, remâcher comme SÉVERINE, une colère "à blanc".

Il complète ce tableau :

- octobre 1914, révocation de l'institutrice Julia BERTRAND pour "menées défaitistes" (qui déclenchera une forte campagne de soutien) ;

- janvier 1915, diffusion par L. SAUMONNEAU de l'appel de Clara ZETKIN, "Aux femmes socialistes. Pour la Paix ;

- mars 1915, Conférence des femmes socialistes à Berne, d'où la même L. SAUMONNEAU rapporte un manifeste : "Le monde crache le sang!" dont la diffusion lui vaudra de connaître la prison ;

- avril 1915, le Congrès international des femmes de La Haye (1136 femmes de 12 pays), moment "honteux" pour le féminisme français, puisque les principaux groupes décident de ne pas envoyer de déléguées à cause de la présence des femmes allemandes. Un petit groupe de dissidentes y envoyèrent toutefois une motion, non lue sur place, et dont Romain ROLLAND a sauvé le texte. Ce congrès vit aussi la fondation de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, dont la branche française comptera pendant la guerre une centaine de membres et sera animée par Gabrielle DUCHÊNE ;

- septembre 1915, la Conférence de Zimmerwald , en Suisse, qui marque la rupture entre une droite pacifiste réformiste et une gauche révolutionnaire ;

- janvier 1916, la création  du Comité pour la reprise des relations internationales, pépinière de pacifistes féministes, en particulier d'institutrices ;

- à partir d'avril 1917, il faudrait étudier de près les retombées de la Révolution russe, beaucoup de pacifistes, hommes et femmes expriment une sorte de pacifisme (SÉVERINE) qui attend de l'Est la lumière de la paix ;

- les deux dernières années, 1917-1918, pourraient être consacrées à l'examen des affaire judiciaires, celle des époux MAYOUX et, bien sûr le retentissant procès d'Hélène BRION, espèce d'affaire Dreyfus des femmes (Madeleine VERNET).

    Sur l'axe vertical, Daniel ARMOGATHE place un pacifisme individualiste, lié à une souffrance personnelle, qui touche par exemple Marianne RAUZE ou un pacifisme éthique catégorique de femmes qui sont pacifistes parce que féministes (Nelly ROUSSEL, Marcelle CAPY), assez indépendant des mouvements syndicaux et politiques. D'autres au contraire, sont plus proches des mouvements ou des organisations, comme M. VERNET, Séverine (pour les libertaires), H. BRION, Marianne RAUZE, M. PELLETIER, Elisabeth RENAUD, L. SOUMONNEAU (socialistes). Cet axe devrait comporter également sur les actes anonymes que signalent des archives départementales : distribution de tracts aux conscrits, blocage de trains, cris séditieux... Sous oublier le rôle obscur dont on ne connaîtra jamais la portée qu'ont pu jouer certaines femmes proches du pouvoir (Mlle de SAINT-PRIX ou la belle-fille de Clemenceau, par exemple). 

    Amorcé pendant la grande guerre, le pacifisme prend d'autres formes, antimilitarisme, objection de conscience, non-violence, et surtout antifascisme. On constate une approfondissement de la réflexion pacifiste et son extension à des thèmes sociaux-culturels : mise en garde contre les jouets guerriers et les costumes militaires, réprobation de la chasse... 

    Ce survol effectué en 1984 indique l'aspect ultra-minoritaire du féminisme pacifiste en même temps qu'une maigre historiographie. Il ya sans doute à écrite un livre sur l'action et la pensée de ce féminisme-là, et nombre de mouvements - féministes ou simplement d'historiennes - commencent seulement à exploiter un matériel riche qui gît encore dans les archives, en France comme ailleurs.

 

Des formes différentes suivant les pays

       Le féminisme pacifiste ou pacifisme féministe revêt des formes différentes suivant les pays, en République Fédérale d'Allemagne (forte présence de la thématique pacifique, notamment chez Die Grünen), en Belgique (Parti Féministe Unifié de 1972), en Espagne (Partido feminista de Espana), en Grande Bretagne (Women's Peace Alliance) ou en Italie (où le rôle du Parti Communiste Italien sera toujours important).

Aux États-Unis, les féministes américaines n'ont jamais été séparé du mouvement de la paix, et cela depuis longtemps. En 1848, tout au début de la lutte pour l'émancipation de la femme, la première convocation qui réunit 300 femmes à Seneca Falls (New York) pour discuter des droits des femmes et pour rédiger une Déclaration de Sentiments et de Résolutions, fut inspirée par le mouvement abolitionniste peu avant la Guerre Civile. Les deux femmes responsables de ce premier document, Lucrétia MOTT et Elisabeth Cady STANTON, étaient elles-mêmes abolitionnistes et féministes, l'une d'elles étant du mouvement Quaker, qui pratiquait l'égalité entre les sexes et dont l'anti-militarisme est bien connu. Pour elles, le lien étroit entre anti-esclavagisme, pacifisme et féminisme allait de soi. A Washington DC, 3000 femmes se réunirent pour fonder en 1915 le Parti des Femmes pour la Paix à la suite d'un défilé de femmes pour la paix (Women's Peace Parade) lié à la lutte pour le droit de vote, car les Suffragettes pensaient logiquement que le vote serait le moyen le plus efficace d'arrêter la guerre. Marthe Lemaire COTTAM, après ce rappel historique, énonces trois principes qui gouvernent l'anti-militarisme des féministes américaines : 

- Celui de la non-violence : les moyens utilisés doivent être appropriés aux buts voulus. C'est ici même que nous forgeons la société à venir. Si nous voulons une fin à la violence, nous devons vivre en sorte de que la violence disparaisse comme moyen de résoudre les conflits, que ce soit au niveau des individus ou des nations ;

- Celui du respect du réseau de relations qui relie la vie privée à la vie publique. Si notre vie est une trame de rapports inextricables entrelacés, il faut, pour créer un tout harmonieux, tenir compte et respecter ces liens multiples qui nous relient entre nous et avec la nature et l'univers ;

- Celui du respect du processus féministe. C'est le seul procédé vraiment démocratique pour arriver à ce qu'on appelle le "consensus" qui permet d'aboutir à des décisions justes, tout en respectant chaque individu et les droits de la minorité, ne fût-ce qu'une minorité d'une personne. Ce procédé absolument égalitaire rejette la notion du chef, cette fonction étant prise pour chacun ou par chacune à tour de rôle. C'est une méthode unificatrice qui dépend pour sa réussite de la responsabilité, de la discipline de soi, de la coopération et de la volonté de lutte de chaque individu, qui joue un rôle décisif dans le groupe. Les femmes en particulier ont le devoir d'exprimer leurs opinions et de participer également aux discussions, menant à des actes entrepris collectivement et en tout connaissance de cause. 

Ces féministes pacifistes agissent dans une société qu'elles jugent engourdie et apathique, une partie infime des femmes se mobilisant pour les grandes causes de la paix. Par ailleurs, le monde féministe des années 2000-2010 semble bien plus attentif à d'autres problématiques que celle de la paix ou de la guerre.

Là comme ailleurs, le féminisme-pacifisme réside surtout dans la pensée l'action d'individus ou de très petits mouvements. 

 

Le mouvement féministe-pacifiste en France

      En France, trois mouvements, pendant la vague de manifestations contre la course aux armements dans les années 1980, constituaient l'essentiel de la présence de ce féminisme, Résistance Internationale des Femmes à la Guerre (RIFG), Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFLP) et Femmes pour la Paix.

   Née en 1980, RIFG dénonce la préparation psychologique à la guerre, qui se développait alors dans le monde entier, "à l'Est comme à l'Ouest,tendant à nous faire croire que la guerre est une fatalité contre laquelle on ne peut rien". Elle veut créer une Éducation à la Paix, à tous les niveaux de l'enseignement et dans la formation des maitres. Elle veut interpeller les gouvernements "afin d'obtenir le désarmement et immédiatement un gel des fabrications d'armes atomiques et un arrêt des essais dans le Pacifique." Elle soutient les hommes qui refusent l'armée. "une démarche, une lettre, un cri, aussi menus soient-ils, doivent se faire entendre. Et nous prenons des contacts avec des femmes de tous les pays, afin de créer une action collective mondiale". Elle est persuadée "qu'une initiative de femmes, d'une grande ampleur aura la force d'arrêter le processus d'armement et ses conséquences." (Danielle LE BRICQUIR).

    La LIFLP, créée en 1915, indique dans ses statuts à cette époque, "la résolution des conflits par des moyens non-violents", et a pour première présidente Gabrielle DUCHÊNE et comme première représentante à l'UNESCO Andrée JOUVE. Des déléguées d'une trentaine de pays coordonnent ses activités à l'échelon international. La section française équilibre ses activités d'une part selon les directives d'un comité exécutif, d'autre part selon le contexte français. Son travail consiste, en prises de position, que ce soit sur le Traité de Versailles en 1920, la torture au Vietnam ou en Algérie, sur le péril nucléaire, la course aux armements.... (Claude RICHARD-MOLLARD).

    Fondée en 1977 par Aline BOCCARDO, Femmes pour la paix, veut surtout mettre les femmes en lien entre elles pour combattre la course aux armements. Un des moyens privilégiés par ce mouvement est l'action concrète, notamment le jeûne. Des femmes de plusieurs pays par exemple ont accompagné par le jeûne les négociations de Genève pour la révision du Traité de Non-Prolifération. Lors de l'ouverture du Synode des Évêques sur la Famille à Rome, des Femmes pour la Paix se sont enchaînées devant la Pièta de Michel-Ange, à l'intérieur de la Basilique Saint-Pierre. Elles demandaient à l'Église de déclarer l'assassinat programmé des familles du monde incompatible avec le Christianisme, d'utiliser les mêmes moyens pour protéger la vie existante que la vie à naître et d'instaurer immédiatement un jour de prières et de jeûnes publics, Pape et Évêques en tête. Elle prône des actions non-violentes pour "secouer les consciences endormies". (Solange FERNEX).

 

Une action international

     Le pacifisme féministe est toujours présent, sous de multiples formes.. Des initiatives de femmes à des échelons divers font vivre l'aspiration à un monde de paix.

Ainsi la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale (FFPM), fondée en 1992 à Séoul par Mme Hak Ja Han MOON, pour "réunir les femmes de toutes traditions ethniques, religieuses et culturelles qui désirent contribuer à la paix dans le monde, et ceci dans un esprit d'amour pour autrui", présente dans 160 pays, voit son statut consultatif auprès du Conseil économique et social de l'ONU (ECOSOC) une troisième fois en 2010 (www.femmespourlapaix.org)... Ainsi, un Manifeste des femmes est lancé à l'issue de l'Assemblée européenne, le 12 novembre 2003 (Forum Social Européen), qui veut oeuvrer pour une Europe des libertés, de l'égalité hommes/femmes, une Europe des droits sociaux et économiques pour toutes et tous, et une Europe solidaire, pacifiste et démilitarisé (Féministes, Féminismes, Syllepse, Espaces Marx, 2004). La juxtaposition de ces deux événements récents indique combien est variée la composition du féminisme-pacifisme...

          Mais il ne faut pas s'arrêter à ce constat. De même que le pacifisme en général est sujet à toutes les manipulations idéologiques possibles, hier comme aujourd'hui, de même le féminisme pacifique se prête à des détournements. Si aujourd'hui, on peut se poser la question de la véracité des engagements de la secte Moon dans le féminisme (question des valeurs familiales...), hier se posait la question de la part du véritable engagement pacifique et de l'enrégimentement de militants au profit de la politique stratégique d'ensemble d'un des deux blocs qui dominaient le monde jusqu'à la chute de l'Union Soviétique.

L'union des Femmes Françaises, rebaptisée Femmes solidaires en 1998, se présentait toujours comme un mouvement pour la défense et le développement des droits des femmes et pour la parité et la solidarité internationale. Issue des comités féminins de Résistance, l'UFF, créée en décembre 1944 s'est vite révélée liée au Parti Communiste Français, sous la houlette de Jannette VERMEERSCH. Mouvement de masse pendant la guerre froide, l'UFF se retrouve notamment impliquée dans des actes de découragement à l'encontre des soldats français lors de la guerre d'Indochine. L'orientation des activités vers des intérêts stratégiques, parfois camouflés, n'enlève rien aux intentions, aux motivations et aux actions de militantes contre la guerre ou pour le désarmement. Pendant la guerre d'Algérie, nombre de militant(e)s communistes ont combattu aux côtés de pacifistes non-communistes. Les figures d'Eugénie COTTON, d'Yvonne DUMONT et de Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER, présidentes-fondatrices, d'Odette ROUX et d'Irène JOLIOT-CURIE, pour les plus connues pour leur engagement à l'UFF demeurent des exemples de pensée et d'action féministe-pacifiste. Actuellement, Femmes solidaires, qui revendique 30 000 membres dans 188 pays, avec toujours les valeurs de laïcité, de mixité, d'égalité pour les droits des femmes, de paix et de liberté, diffuse le mensuel Clara-Magazine (Clara-Magazine.fr). Elle bénéficie d'un statut consultatif spécial auprès de l'ONU.

 

     Le vide laissé par l'effondrement de toute une organisation communiste (au sens officiel) dans le domaine du pacifisme, laisse la place à d'autres organisations, notamment issues de mouvements religieux. Par ailleurs, des organisations issues des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, sont représentées dans diverses instances internationales.

Le discours féministe et pacifiste est sensiblement le même, avec des priorités variées (qui est parfois du simple soutien à des femmes opprimées à cause de guerres), même si l'accent est beaucoup mis sur l'Éducation à la paix.

 

Danielle LE BRICQUIR et Odette THIBAULT, Féminisme et pacifisme : même combat (Il s'agit des Actes du Congrès-Colloque international sur le thème "féminisme et pacifisme" de Paris, le 24 novembre 1984), Les Lettres Libres, 1985. Sous la direction de Marion TRÉVISI et de Philippe NIVET, Les femmes et la guerre de l'Antiquité à 1918, Economica/Institut de Stratégie Comparée, 2010.

 

PAXUS

 

Relu le 8 novembre 2020

 

 

 

 

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 10:43

      Le soufisme, mouvement authentiquement musulman, malgré des influences diverses, s'appuie sur une tendance coranique de piété écartée par l'Islam officiel et tend à développer des valeurs spirituelles qui le distingue d'une intransigeance que l'on retrouve autant dans le chiisme que dans le sunnisme. Sa tolérance extérieure vis-a-vis des autres religions et philosophies n'a d'égale qu'une certaine sévérité morale appliquée à soi-même, qui fait de sa pratique un ascétisme.

C'est d'ailleurs en tant qu'ascètes que ses prédicateurs et ses fidèles apparaissent. La mystique musulmane pour eux se présente comme une suite d'expériences personnelles (décrites le plus souvent sous forme poétique) soutenues par des recherches théologiques originales. A côté de notions coraniques enrichies figurent des idées d'origine hellénistiques. C'est avant tout la "science des coeurs" qui permet à l'âme, par la mortification du désir, de se dépouiller de toute attache sensible et de se transformer en "esprit". L'esprit brûlant d'amour n'est plus occupé que de concevoir l'unicité divine ; il est prêt à "s'esseuler devant l'Unique". Au terme de l'extase disparaît la personnalité du mystique, transfigurée par Dieu en qui elle "subsiste". L'état mystique, une fois atteint, procure la "connaissance", intuitive, distincte du savoir commun et supérieur à lui.

Cette possession intime de la réalité place le soufi au-dessus du Prophète, simple instrument de la révélation. D'une certaine manière, le soufi adhère à l'humilité dont MAHOMET fait part dans de nombreux versets, refusant donc une certaine vénération commune à l'Islam. Doué de "l'inspiration privée", il se trouve en état de sainteté, notion qui se développe progressivement dans l'Islam : d'abord réservée aux élus et aux martyrs de la "guerre sainte", elle s'étend à tous ceux qui mènent cette "guerre" intérieure contre les passions.

 

Le soufisme contre l'enseignement traditionnel

       Dès le VIIIe siècle, on oppose au "sceau des Prophètes, Mohammad, le "sceau des Saints, incarné par Jésus, dont la figure apparaît plusieurs fois dans le Coran et qui devient ainsi le modèle du soufi. Cherchant et trouvant Dieu au-dedans de lui-même, le soufi rejette au second plan les rites canoniques, ne leur accordant plus qu'une valeur relative et temporaire et plaçant l'intention au dessus de l'acte. La Loi, sans être détruite, est dépassée. Par ces positions, la mystique heurte depuis le début l'enseignement traditionnel ; aussi ses adeptes sont-ils très tôt inquiétés comme coupables de zandaqa (manichéisme, puis hérésie, impiété).

Les griefs qui leur sont adressés portent soit sur la conception de l'"amour réciproque (NOURÎ), soit sur la prétention à l'inspiration privée (IBN KARRÂM), soit d'une façon plus générale sur la doctrine de l'union avec Dieu (AL-HALLÂJ). L'état mystique parait en effet aux théologiens comme une "incarnation", vigoureusement condamnée de tout temps par l'Islam. Les prédications de HALLÂJ par exemple, par ailleurs, et c'est sans doute l'essentiel, tendent à saper les fondements de la Loi, par conséquent de tout l'ordre religieux et social dont bénéficie au premier chef toute l'élite politico-religieuse. Face à cette opposition de tout l'Islam officiel, la grande préoccupation des adeptes du soufisme est de rester en règle extérieurement avec l'autorité juridique, tout en poursuivant la recherche de l'extase. Il en résulte une tendance forte à l'ésotérisme, érigé en doctrine et en obligation absolue, et la constitution à partir du XIIe siècle d'associations initiatiques perpétuelles, des confréries, dont chacun possède sa propre "voie". La dispersion, la raréfaction des communications entre confréries provoquent leur évolution divergente.

Les trois éléments essentiels du soufisme, ascétisme, expression poétique, effort philosophique, se dissocient pour évoluer séparément. Tandis que les membres des confréries recherchent l'extase comme une fin en soi, les poètes se laissent séduire par un Dieu de beauté dont la contemplation les remplit d'ivresse et les philosophes poursuivent un Dieu Idée pure, abstrait et impersonnel. Au XIIIe siècle, l'influence platonicienne aidant, le soufisme philosophique se mue en une théosophie franchement hétérodoxe, le monisme existentialisme de l'Andalou IBN AL-'ARABI (mort en 1240). Connu comme le grande maître de l'exégèse soufie, ce dernier cherche à approfondir le sens du texte du Coran, au-delà de la simple lettre, tout en restant attentif aux différents sens développés par les mots. Quel que soit son évolution, le soufisme se caractérise par un a-dogmatisme qui le sépare radicalement de l'Islam officiel.

Certains lettrés, comme AL-GHAZÂLÎ, tentent d'y "remédier", élaborant une "orthodoxie mystique". Le soufisme de ce dernier, surtout pratique, met l'accent sur la recherche de la perfection morale. De manière générale, l'apport du soufisme à l'Islam (qui en définitive, le respecte sous sa forme modérée... extérieure) est de revivifier la morale : c'est lui qui insiste sur la vertu de confiance en Dieu, qui incite à faire passer, avant l'accomplissement des rites, avant même l'"intention" souvent purement formelle, les dispositions du coeur, sans lesquelles aucun acte religieux ne vaut ; il prêche l'effort personnel, base indispensable des vertus sociales du musulman (à l'inverse d'une certaine dévotion à des chefs qui pensent pour lui), ainsi que la pratique de la bienfaisance menées jusqu'au désintéressement héroïque.

Le soufisme, en dépit de la diversité de ses écoles et malgré les excès et déviations auxquelles il donne lieu, réussit à fournir aux fidèles musulmans un aliment que l'Islam officiel ne peut leur accorder et en ce sens, il est devenu une "religion populaire" (Dominique SOURDEL, qui s'appuie beaucoup sur NICHOLSON).

 

Une importance certaine dans la dynamique des conflits

        Constatant que les spécialistes des théories politiques se réclamant de l'Islam évoquent peu le soufisme, Mohamed-Chérif FERJANI estime que ce courant possède une importance certaine dans la dynamique des conflits. "Le refus de l'idée d'un salut collectif, l'incitation à se détourner du monde, des luttes pour le pouvoir, pour se consacrer à la recherche de la vérité en soi-même afin de trouver son propre salut, sont aussi rassurants qu'inquiétants aux yeux de ceux qui sont engagés dans la compétition pour la direction des affaires de la communauté : 

- rassurants, parce qu'une telle option ne menace pas les gouvernants et ne concurrence aucune stratégie de domination sur le corps social" neutralisant ainsi une portion de la population ;

- "inquiétants, parce que cette attitude risque de détourner les gens du minimum d'engagement nécessaire pour défendre le pouvoir ou pour le renverser ; elle peut mettre en échec les stratégies de domination fondées sur l'idée de salut collectif", privant des leaders d'une masse combattante nécessaire ;

 "Ce double aspect du mysticisme explique l'attitude mitigée, hésitante et versatile des gouvernants et de tous ceux qui se croient responsables du salut collectif (...) (en dépit de toutes les argumentations exégétiques). Ils le tolèrent jusqu'à un certain point : tant qu'il ne représente pas un obstacle à leur stratégie de domination. Cela explique l'attitude bienveillante dont a bénéficié le mysticisme durant les trois premiers siècles de l'Islam. Mais dès qu'il a commencé à devenir influent, au point de faire perdre aux parties en conflit pour le pouvoir des partisans potentiels dont ils avaient besoin, il est devenu une cible de ceux qui ne tolèrent aucune neutralité. (...) Dans les périodes de conflits où chaque partie a besoin de la moindre voix, (...) le soufisme se trouve exposé à la condamnation de tous, aux discours de haine et de persécution (...) Cependant, le caractère à la fois populaire et pacifique de cette forme de religiosité fut à l'origine d'une attitude le plus souvent complaisante de la part des autorités politiques : entre l'Islam militant, prôné par ceux qui lui disputent le monopole de la religion comme norme sociale et politique, et le taçawwuf (le soufisme) qui détourne les gens des préoccupations terrestres pour sublimer leur misère dans la recherche mystique de la Vérité, le pouvoir (...)  a toujours préféré comme un moindre mal, la seconde option. C'est pour cela que, en dehors des périodes où les théologiens ont eu une trop grande influence sur les politiques et des conjonctures où le pouvoir s'est senti investi de la mission prométhéenne de détruire les structures sociales pour tout reconstruire à partir de lui, le taçawwuf a bénéficié, sinon de la bienveillance, du moins d'une attitude indulgente et tolérance. 

 

Le besoin de présence divine concrète... source de détournements politiques

Le passage des cercles informels de dikr (scansion rythmée et répétitive de brèves oraisons religieuses qui se prêtent à ce genre d'exercice) des premiers soufis aux confréries institutionnalisées, à partir du XIe siècle, a joué un rôle dans l'évolution de cette forme de religiosité comme dans l'attitude des pouvoirs à son égard. Ce passage a été favorisé par le besoin, pour le commun des croyants, d'une présence concrète du sacré. Les religions monothéistes (...) ont essayé de combattre en tant que paganisme, idolâtrie et associationnisme la vénération et la sacralisation de tout ce qui n'était pas Dieu. Cependant, les gens du peuples n'ont pas toujours la capacité d'abstraction nécessaire et suffisante pour s'en remettre à un dieu sans présence concrète. Ils éprouvent le besoin d'une proximité matérielle du sacré. C'est pourquoi les cultes animistes et polythéistes, voués à des forces naturelles et à des représentations du sacré, ont été remplacés par le culte des saints, qui sont à l'origine des gens pieux jouissant d'un charisme auprès de la population en raison de leur savoir, de leur conduite exemplaire, ou d'actions perçues comme miraculeuses dans des situations où le miracle permet de supporter une existence invivable. Les religions monothéistes ont dû se résoudre à composer avec ce besoin du commun des croyants en acceptant le culte des saints, qui beaucoup de théologiens considèrent comme une forme d'associationnisme. Dans les sociétés musulmanes, ce sont les soufis qui, en raison de leur piété, de leur mépris à l'égard des biens matériels et des querelles pour le pouvoir, et des actions miraculeuses que l'imagerie populaire leur attribue, sont les premiers à jouer ce rôle." C'est ainsi d'ailleurs qu'une grande partie de la sociologie religieuse explique la vénération que leur voue le peuple. Cette vénération "a été à l'avènement des confréries fondées sur la base de la fidélité à la voie du maître vénéré." La tentation est grande chez certains de ces maitres de transformer cette vénération en force de pouvoir sur les adeptes, voire de détourner celle-ci dans des voies bien différentes que la recherche du salut personnel. 

"Certaines confréries, précise toujours le professeur à l'Université Lyon 2, sont devenues de véritables "multinationales" ayant des adeptes dans plusieurs pays (Qâdiriyya, fondée par Abd AL-QÂDIR AL JÎLÂNÎ, théologien handalite avant de devenir le "saint patron" de Bagdad, shâdhuliyya, mawlâwiyya, mourides... )." Cette extension a engendré une véritable hiérarchie, parfois rigide, faite d'obéissance absolue, du sommet jusqu'à la base, et parfois les dirigeants des confréries mènent "un train de vie bien éloigné de celui des ascètes soufis" (A HAMMOUDI, Master and Disciple, The Cultural Foundations of Maroccan Authoritarism, The University of Chicago Press, 1997).

"Le pouvoir charismatique acquis à travers les confréries sur les milieux populaires peut être transformé en capital politique, soit pour prendre le pouvoir, soit pour l'utiliser comme moyen d'obtenir des privilèges. Il est important de rappeler à cet égard que certaines confréries ont été à l'origine de dynasties monarchiques (confrérie militaire des murâbitûm, Almoravides ; confrérie desd Sénoussis , sanûsiyya, en Libye ; confrérie d'origine chérifienne, dynastie qui règne depuis le XVIe siècle au Maroc)."

Dans nombre de pays (comme au Sénégal et dans plusieurs pays africain également), le poids des confréries est tel qu'un candidat au pouvoir national doit passer par leur sympathie. "En l'absence d'une vie politique fondée sur la citoyenneté et de solidarités permettant aux individus qui le désirent de s'arracher à leurs "appartenances", les partis politiques comme les syndicats se trouvent complètement phagocytés par les confréries et les structures de solidarité - et de domination - traditionnelles. Les confréries sont ainsi devenues de véritables forces politiques avec lesquelles le pouvoir doit composer pour bénéficier, sinon de leur soutien, du moins de leur neutralité bienveillante. beaucoup de confréries ont ainsi une longue tradition de relations compromettantes avec les pouvoirs en place, quelles que soient leur nature, leur origine et les politique : le caractère apolitique de la solidarité confraternelle fut et reste un excellent prétexte pour la recherche de relations de "bienveillance" avec les autorités. Cette attitude a toujours exposé les confréries à la colère des mouvements contestataires. Lorsque ceux-ci accèdent au pouvoir, ils commencent toujours par leur faire payer leurs compromissions avec le pouvoir déchu, avant de se mettre à les courtiser pour acquérir à leur tour leur sympathie et leur neutralité."

 

Des préjugés tenaces contre le soufisme à l'heure d'évolutions importantes...

     Eric GEOFFROY met en garde contre quelques préjugés envers le soufisme, l'assimilant parfois à un quiétisme et une recherche égoïste du salut individuel ou encore à une religion populaire née en réaction au légalisme de l'islam orthodoxe, préjugés qui occultent ou empêchent de comprendre que le soufisme, avec d'autres courants, ont toujours fait l'Islam et font encore l'Islam. Notamment à cause du système des confréries, le soufisme s'est desséché et s'est vu détourné des voies proposées jusqu'au XIe siècle par de nombreux "savants" musulmans. "Depuis la fin du XIXe siècle, écrit-il, le soufisme a été bousculé par la pensée réformiste puis par des rapides mutations sociales qu'a connues le monde musulman. Il en ressort aujourd'hui épuré, et les fidèles s'y engagent désormais par conviction, non par tradition. L'élite des oulémas y reste souvent attachée. Il est donc erroné de présenter le soufisme comme un espace de liberté qui ferait contrepoids à la sécheresse de la religion islamique. Dans la doctrine comme dans l'histoire, soufisme et Islam ne se sont opposés que lorsqu'ils se sont mal compris, ou en cas de conflit d'autorité, lorsqu'on critiquait l'autre pour garder ses ouailles sous sa coupe." 

Après un long historique du soufisme, l'islamologue et spécialiste du soufisme, signale que les jugements en terre d'Islam sur le soufisme qui s'étendent à l'ensemble de l'évolution de l'Islam, jugements pessimistes rappelant toujours à la nécessité de revenir aux sources de l'Islam, ne doivent pas cacher une évolution récente. Si l'apparition des "voies initiatiques" aux XIIe et XIIIe siècles ont eu des effets négatifs, notamment avec l'apparition de confréries qui pouvaient devenir de redoutables instruments de pouvoir, avec les bouleversements récents s'ouvre une période relativement critique par rapport à sa propre histoire, de l'élan même des fidèles.

"Les attaques virulentes dont le soufisme fut l'objet de la part des salafis comme des "modernistes" avaient en apparence, fait tomber le soufisme en disgrâce, et jusque dans les années 1970, des orientalistes prophétisaient sa mort. Un renouveau s'est nettement dessiné dans les années 1980 et 1990, à la suite de l'échec des diverses idéologies qu'a connu le monde arabo-musulman au XXe siècle (nationalisme, marxisme, islamisme), et du désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental. Malgré la phase critique qu'il a traversée, le soufisme a maintenu son ancrage dans la culture islamique. En 1989, Sa'îd HAWAÂ pouvait déclarer que, au cours des siècles, 90% des musulmans avaient eu d'une manière ou d'une autre, un lien avec le soufisme (L'éducation spirituelle que nous proposons, Beyrouth, 1989). (...) Le soufisme connait actuellement un regain de vigueur en pays musulman, alors qu'il suscite un intérêt grandissant en Occident.

En terre musulmane, la situation est assez contrastée. Dans la plupart des pays, les jeunes adhèrent en grand nombre aux confréries, alors qu'il y a encore vingt ans l'âge moyen des membres étaient assez avancé. Dans d'autres, le soufisme apparaît en repli relatif. D'évidence, les aspirations spirituelles passent à l'arrière-plan lorsque l'esprit est accaparé par les préoccupations matérielles et le souci de la subsistance, lorsque le contexte international et les médias favorisent l'émergence d'idéologies faciles à consommer, lorsque l'intégrisme sous quelque forme a miné le terrain." La forme confrérique en général décline (mais peut-être, pensons-nous, faudrait-il plus de précisions sur cette évolution...), tandis qu'un certain nombre de fidèles tentent la (re)découverte de la spiritualité de l'Islam, dans un environnement souvent plus large que celui des confréries, dans des sociétés perméables à bien plus d'influences (médiatiques notamment) qu'auparavant. Se développent de petits groupes, notamment dans des milieux sociaux et intellectuels plus aisés que ceux qu'atteignait auparavant davantage le soufisme, le faisant apparaître comme "populaire". "S'il y a eu un soufisme avant les confréries, il peut y avoir un après. L'avenir appartient-il aux "groupes restreints", au "soufisme anonyme" (M CHODKIEWICZ, Le soufisme au XXIe siècle, dans Les Voies d'Allah, Paris, 1996)". 

 

      Le soufisme rénové est particulièrement vif dans certains centres, notamment à l'Université al-Azhar du Caire ou encore à Damas, avec Ahmad KUFTÂRÛ (mort en 2004), partisan d'un soufisme coranique, engagé dans le social et servant la cause d'un Islam tolérant, à la recherche de la vérité. On retrouve des éléments de ce soufisme (il n'existe pas qu'un soufisme, nous rappelle encore Eric GEOFFROY) dans le site Soufisme.org.

 

Eric GEOFFROY, Le soufisme, Voie intérieure de l'Islam, Fayard, collection Sagesses, 2009. Dominique SOURDEL, L'Islam, PUF, collection Que-sais-je?, 1988. Mohamed-Chérif FERJANI, Le religion et le politique dans le champ islamique, Fayard, 2005

 

RELIGIUS

 

Relu le 21 octobre 2020

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