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31 octobre 2019 4 31 /10 /octobre /2019 08:17

   L'anabaptisme est né au sein du foisonnement d'idées et de mouvements qui marque les débuts de la Réforme en Occident au XVIe siècle. Plusieurs tentatives de réforme reçoivent alors un soutien politique et s'institutionnalise ; mais ceux qui veulent réformer l'Église en n'étant pas d'accord avec LUTHER, ZWINGLI ou CALVIN sont considérés comme des dissidents.

 

Diversité de l'anabaptisme

Pour des raisons polémiques, ces dissidents protestants sont souvent qualifiés en bloc d'anabaptistes, de rebaptistes... notamment parce qu'ils se caractérisent par le refus des règles du baptême tel que le conçoit la Chrétienté en général à cette époque. Les historiens actuels relèvent toutefois la multiplication et la variété de cette "aile gauche de la Réforme" ou "Réforme radicale", et distinguent entre révolutionnaires, spiritualistes, anabaptistes et antitrinitaristes (ceux qui refusent le dogme de la Sainte Trinité), là où l'on voyait un ensemble dissident homogène. L'anabaptisme proprement dit regroupe divers mouvements apparus dans les années 1520-1530 en plusieurs régions de l'Europe.

C'est autour de ZWINGLI que le premier anabaptisme structuré voit le jour en Suisse. S'inspirant d'idées venant de LUTHER, ZWINGLI, ÉRASME, CARLSTADT ou du mouvement paysan de 1524-1525, des hommes comme Conrad GREBEL, Félix MANTZ et Balthasar HUBMAIER en viennent à rejeter le baptême des enfants et à former l'idée d'un Église "préconstantinienne" (d'avant la conversion de l'empereur Constantin et de l'établissement du christianisme comme religion officielle), composée de membres à l'engagement chrétien délibéré. Partageant le "sola scriptura" et le "sola fide" de la Réforme, ces anabaptistes suisses rejettent la symbiose entre l'Église et l'État, que les réformateurs ne mettent pas en question. Ce rejet s'accompagne d'une éthique et d'une écclésiologie christocentriques et communautaires, prônant la pratique de la "Nachfolge Christi" (imitation de Jésus-Christ), et, le plus souvent, un retour à la "non-violence" chrétienne.

Une série de disputes théologiques avec ZWINGLI ne permettent pas de venir à bout de tous les désaccords. Les premiers baptêmes sur profession de foi ont lieu à Zurich en janvier 1525 et aboutissent à la formation d'une Église "protestante" dépourvue de soutien politique. Cette Église ne peut survivre que clandestinement et c'est en grande partie grâce à un ancien bénédictin, Michaël SATTLER, qui rédige les sept articles adoptés par les communautés anabaptistes suisses en février 1527 à Scheleitheim, qu'elle traverse un rejet et une persécution sévères. Ces articles confessent le baptême des adultes, la nécessité d'une discipline d'Église conforme à Mathieu 15 15-18 (Évangile de Mathieu), l'impossibilité pour un chrétien d'être magistrat ou d'utiliser la violence et une séparation radicale entre l'Église et l'État.

Un autre courant anabaptiste nait presque en même temps en Allemagne du Sud et en Autriche. Avec des meneurs comme Hans HUT et Hans DENK, cet anabaptisme reçoit à ses débuts la forte marque de la mystique rhénane. Le théologien laïc Pilgram Marpeck de RATTENBERG (1495-1556) y développe une théologie fondée sur l'humanité du Christ. Cette mouvance survit durablement surtout en Moravie, sous la direction de Jacob HUTTER. Dans les années 1530, HUTTER fonde un anabaptisme plus radicalement communautaire que le mouvement suisse et où l'on pratique la communauté des biens. Ce mouvement "huttérien" connait un âge d'or pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, mais a beaucoup de mal par la suite à résister à la Contre-Réforme.

Un troisième courant, situé aux Pays-Bas, est fortement marqué à l'origine par la théologie millénariste et spiritualiste de Melchior HOFFMAN (1495-1543). Cette pensée rencontre un soutien populaire et contribue largement à l'affaire (ou révolte) de Münster en Westphalie (1534-1535) où, sous la direction de Berhnard ROTHMANN et de Jean de LEYDE, on cherche à établir une Réforme fondée sur une écclésiologie anabaptiste et à préparer le retour prochain du Christ (parousie). Terminée dans le sang, l'affaire sert la polémique anti-protestante de l'Église catholique et pousse les protestants à se démarquer le plus possible de toute forme de dissidence issue de leurs rangs. L'anabaptisme néerlandais survit néanmoins sous une forme pacifique, grâce à l'ancien prêtre Menno SIMONS, qui rassemble une bonne partie des "rescapés" de Münster autour d'une théologie proche de celle de l'anabaptisme suisse issu de Schteitheim.

Rejetés et persécutés aussi bien par les protestants "officiels" que par les catholiques, des milliers d'anabaptistes trouvent la mort (surtout au XVIe siècle) ou sont poussés à l'exil ou à l'émigration. Ce n'est que dans les Pays-Bas que les mennonites connaissent une assimilation culturelle plutôt paisible à partir du XVIIe siècle (le peintre REMBRANDT en est proche, voire même membre). De nombreux anabaptistes suisses, alsaciens et allemands trouvent dès le XVIIe siècle un terrain plus favorable en Amérique du Nord. Leur émigration vers les Amériques continuent jusqu'après la Seconde Guerre Mondiale. Avec l'effondrement récent du "socialisme réel" officiel, enfin, beaucoup de mennonites russes d'origine néerlandaise et allemande s'établissent aujourd'hui en Allemagne. Ainsi, les descendants spirituels des anabaptistes du XVIe siècle vivent aujourd'hui dans de nombreux pays, y compris en Afrique et en Asie. Ils se dénomment mennonites, huttériens ou amish. (Neal BLOUGH).

 

Des principes fondateurs

      Rappelons ici simplement le fondement biblique de l'anabaptisme : En Marc 16.15-16, les dernières paroles de Jésus sont : "Allez par tout le monde, et prêchez l'évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné." En Actes 2.38, Pierre dit : "Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour le pardon de vos péchés ; et vous recevrez le don du Saint Esprit". Pour les anabaptistes, ces passages démontrent clairement que le baptême s'applique aux croyants et suit la repentance et l'instruction.

Selon Matthieu 3-13-16, Jésus est allé au Jourdain vers Jean le Baptiste, pour être baptisé par lui. Dès qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau.

S'appuyant sur ces textes, les anabaptistes s'estiment être les héritiers de l'Église primitive.

La Confession de Schleitchem publiée en 1527 par les Frères suisses (avec Michael SATTLER) est la référence de pratiquement tous les groupes anabaptistes modernes, en sept traits :

- le baptême est réservé aux croyants adolescents ou adultes (baptême du croyant), c'est-à-dire aux croyants sûrs de la rédemption et qui veulent vivre dans la fidélité du message du Christ.

- la cène n'est que symbolique. C'est une cérémonie du souvenir faite avec du pain (parfois sans levain) et du vin (parfois non alcoolisé) mais il n'y a ni consubstantiation ni transsubstantiation.

- le pasteur est élu librement par la communauté et n'est pas investi du sacerdoce.

- Sont exclus de la cène tous les fidèles tombés dans l'erreur et le péché.

- La séparation du monde est totale, aussi bien religieusement que politiquement. Il s'agit de se séparer de toutes les institutions qui ne sont pas dans l'Évangile.

- Ne pas "user de l'épée", c'est-à-dire de participer à l'institution judiciaire (juge, témoin, plaignant).

- Ne pas prêter serment.

 

 

Entre spiritualisme, millénarisme, établissement du royaume de Dieu sur Terre et anabaptisme pacifique...

    L'historiographie traditionnelle, suivant consciemment ou non les points de vue polémiques de LUTHER, considère Thomas MÜNTZER (vers 1489-1525), comme le premier des anabaptistes. En fait, il semble bien qu'il n'ai jamais pratiqué le baptême des adultes, mais seulement attaqué celui des enfants. Prêtre catholique, puis ministre luthérien, il a acquis une connaissance approfondie de la mystique allemande médiévale. A cette influence s'ajoute celle d'un groupe millénariste et spiritualiste, "les inspirés de Zwickau", puis celle des hussites tchèques. Pour lui, le vrai baptême consiste en une expérience intérieure de genre ascétique. Il est également persuadé de la proximité immédiate du Royaume de Dieu. Il faut en activer la venue par les moyens violents et le recours au peuple en armes, puisque princes et prêtres se refusent à la vraie Réforme. MÜNTZER, plutôt donc spiritualiste militant, anime une société secrète la "ligue d'Allstedt" ou "ligue des élus". En 1524, il entre en conflit avec l'autorité princière de la Saxe et, en 1525, après avoir été mêlé à des désordres sociaux et politiques à Mühlhausen (thuringe), il rejoint la révolte des paysans allemands et rédige peut-être leur Manifeste. Fait prisonnier à Frankenhausen, où s'effondre la révolte paysanne, il est décapité en mai 1525.

    Le Souabe Melchior HOFMANN, millénariste convaincu, n'en est pas moins anabaptiste au sens strict du mot. Fourreur de son métier, autodidacte en religion, il s'est imprégné de la mystique médiévale allemande autant que de Bible. Séduit par les idées de LUTHER, il les amalgame à ses propres spéculations eschatologiques. Il prêche son message, de son propre chef, sur les bords de la Baltique, en Scandinavie, puis dans la vallée du Rhin et en Hollande. D'abord favorablement accueilli par les autorités civiles et religieuses, il finit par être repoussé partout, à causes de ses idées eschatologiques et de sa prétention à être un personnage messianique, annonciateur du millénium. En 1530, rencontrant à Strasbourg des anabaptistes pacifiques, il reçoit d'eux le baptême sur profession de foi.

Désormais, il ne cesse alors de prêcher son interprétation de l'Évangile. Il insiste sur la nécessité de la conversion et l'attente passive de la parousie (ou retour du Christ). Le baptême est, pour lui, le sceau des élus en vue du millénium. Ce dernier est fixé par HOFMANN à plusieurs dates différentes et à Strasbourg de plus (cela rappelle les "prédictions" successives de certaines sectes chrétiennes...). A sa mort en prison dans cette ville, il a rassemblé un très grand nombre de fidèles dans la vallées du Rhin, surtout en Hollande.

     L'affaire ou plutôt la révolte de Münster, connue sous le nom de l'"affaire du Royaume de Dieu à Münster" se rattache aux conséquences de la prédication d'HOFMANN d'une part, et aux circonstances socio-religieuses propres à l'introduction de la Réforme dans cette ville d'autre part. Bernard ROTHMANN, le prêtre catholique responsable du passage de la cité au luthérianisme (1532), se convert en effet (1533-1534) à l'anabaptisme hofmannien. Dès mars 1534, la ville se trouve sous l'influence à peu près complète des anabaptistes, dont beaucoup sont venus d'autres régions d'Allemagne et de Hollande. Jean MATTHIIJS, chef du mouvement hollandais, s'éloignant des préceptes de HOFMANN, parle désormais de détruire les impies par les armes, et voit en Münster la future Jérusalem céleste (phénomène récurrent par ailleurs, beaucoup de prédicateurs pensent que LEUR ville est la ville élue...). Il organise la ville - d'ailleurs assiégée par les troupes du prince-évêque - sur les bases d'une totale communauté des biens. Mais il périt le 4 avril 1534, dans une escarmouche, sous les murs de la cité. Il est remplacé par Jean de LEYDE, autre hollandais. Celui-ci s'empare de l'ensemble des leviers de commande de la ville et, se donnant le titre de "Roi de justice", établit une véritable théocratie fondée sur une lecture de l'Ancien Testament qui ramène jusqu'à la polygamie. Toute l'affaire se termine dans la sang et les ruines, en juin 1535 quand les troupes de l'évêque reprennent la ville. Jean de LEYDE finit sur le bûcher et quelques rescapés de cette aventure finissent par se joindre à des formes "pacifiques" ou parfois "spititualistes" de l'anabaptisme. Cette révolte constitue pour les autorités un pivot majeur de leur propagande politique et religieuse, selon leur orientation contre les Protestants de manière globale  ou contre les Catholiques, soupçonnés d'avoir aidés les rebelles... D'un retentissement certain dans de nombreux pays (n'oublions pas alors que les nouvelles circulent de plus en plus vite, par la multiplication des ateliers d'imprimerie..), cette révolte radicalise l'opposition entre Catholiques et Protestants en même temps qu'elle polarise certaines répressions contre les Portestants dissidents, qu'ils soient violents ou pas, suivant un mécanisme banal d'ailleurs.

    L'anabaptisme pacifique est le seul des mouvements anabaptistes du XVIe siècle à avoir une descendance aujourd'hui, dans les assemblées dites mennonites. Cette branche de la réforme radicale né à Zurich, on l'a déjà écrit, en 1525, d'un schisme entre ZWINGLI, réformateur du canton, et certains de ses disciples. Avec les hommes et les mouvements précédents, on a affaire, sur le terrain protestant, à des résurgences de mysticisme médiéval plus ou moins intégrés à des problématiques luthériennes ; ici, par contre, on se trouve en face de la première dissidence protestante portant à leurs conséquences radicales les principes des réformateurs, même si les influences médiévales s'y retrouvent également. L'originalité de l'anabaptisme pacifique tient à la façon dont il restitue le modèle de l'Église qu'il tire d'une partie du Nouveau Testament. L'Église est pour lui la communauté locale visible des convertis, n'y sont admises, sur profession de foi, que les personnes qui ont décidé de répondre avec fidélité à la prédication de l'Évangile. L'État n'a rien à faire avec ces assemblées, qui lui refusent le droit de toute intervention dans le domaine religieux. Vis-à-vis du monde, l'anabaptisme pacifique prend ses distances par la non-mondanité. Celle-ci consiste dans le refus du serment, de la guerre, de la participation à la vie politique... et dans la simplicité de vie. Pacifique autant qu'il est possible, l'anabaptisme zurichois n'en est pas moins sévèrement persécuté. Il passe pour révolutionnaire parce qu'il se soustrait à la juridiction de l'État en matière religieuse. Son histoire postérieure se confond avec celle du mouvement mennonite. (Jean SÉGUY)

 

 

Un mouvement religieux qui suscite l'inquiétude et la répression

    Pour beaucoup d'historiens, l'anabaptisme, sous toutes ses formes, est un mouvement des territoires impériaux (du Saint Empire Romain Germanique) de l'Europe. Il se rattache aux espoirs mis par les germanophones et les Néerlandais dans l'empereur d'Allemagne, pour effectuer la réforme de l'Église. Cet espoir déçu, les partisans d'un renouveau chrétien se tournent vers les masses populaires défavorisées (anabaptismes militants et anabaptisme hofmannien) ou vers les humanistes (anabaptisme pacifique zurichois). Cette dichotomie du recrutement et de l'inspiration ne permet pas de voir dans le phénomène anabaptiste total une révolte uniquement phébéienne ni même un simple reflet de la situation économique. Il se rattache plutôt à l'ensemble des efforts des sociétés allemande et hollandaise du XVIe siècle pour se réintégrer dans le domaine religieux comme dans celui de la politique, de l'économie et de la culture. Ceci posé, il y a lieu de s'interroger sur la nature profonde de ce mouvement religieux et sur la réaction des autorités politiques et religieuses à son extension.

   En effet, l'anabaptisme s'enracine, premièrement dans cette idées que le seul baptême valable est celui de l'adulte conscient de ses engagements, dans une revendication de l'individu envers tout système d'autorité. Individus et groupes se revendiquent à partir d'une lecture de l'Évangile, mis à la disposition des classes cultivées et livré à l'ensemble des classes, pauvres notamment, dans leur langue et leur langage. La prédication se veut une prédication explicative et non une prédication d'autorité, qui par l'impressionnant développement d'une mise en scène et d'une musique ample, veut impressionner d'abord et menacer ensuite (des foudres de l'enfer par défaut d'obéissance). En plus de cette revendication protestante (contre les Indulgences, le paiement en espèces et nature du pardon des péchés, institution très lucrative, rappelons-le), se formule une exigence de retour à l'Évangile que clairement, les autorités religieuses et politiques (les mêmes souvent) piétine régulièrement par ses pratiques. Le refus de la violence, à un moment où précisément se forment les idéologies et les pratiques de monopolisation de celle-ci par l'État, le refus de la propriété privée (au moment de l'essor d'un capitalisme commercial qui se repose sur son respect), le refus enfin d'une vie basée sur la jouissance (au moment où une fraction de l'humanisme fait retour sur le corps et les jouissances terrestres), cela fait beaucoup pour des autorités de plus en plus conscientes de leurs possibilités matérielles. Et cela explique les diverses répressions qui s'abattent sur l'anabaptisme, en plus du fait qu'une partie de celui-ci réside dans des groupes particulièrement violents, avec lesquels on fait facilement, et parfois avec bonne foi, l'amalgame. Côté protestant, où la Réforme est aussi le moment d'une redistribution des richesses accumulées par l'Église catholique, l'anabaptisme conteste la légitimité religieuse et politique à partir de laquelle elle se réalise. Sur le plan des principes comme sur le plan des pratiques.

 

Claude BAECHER, Anabaptismes et mennonites, Une bibliographie française : découvrir l'anabaptisme en langue française, École iblique mennonite européenne, Bienenberg, 1992. Sous le direction de M. LIENHARD, The Origins and Characteristics of Anabaptism ; Les Débuts et les caractéristiques de l'anabaptisme, Nijhoff, La Haye, 1977. Stuart MURRAY, Radicalement chrétien, Angleterre, Excelsis, 2013. Arnold SNYDER, Graines d'anabaptisme - Éléments fondamentaux de l'identité anabaptiste, éditions Menhonites, Montbéliard, 2000. De Mennonite Encyclopedia (1955-1990), 5 volumes, Scottdale, Penn.

Jean SÉGUY, Anabaptisme, dans Encyclopedia Univesalis, 2014. Neal BLOUGH, Anabaptisme, dans Dictionnaire critique de théologie, Sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, PUF, 2007.

PAXUS

 

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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 12:08

    Il faut bien entendu se détacher de l'image unificatrice donnée par les médias (venant surtout de la côte Est pour l'écrit, de la côte Ouest pour l'audio-visuel...) des États-Unis comme d'un seul pays. On a affaire, on ne l'écrit jamais assez, à une cinquantaine de pays dont chacun a des habitants fiers de leur "nationalité", cela évite par ailleurs d'avoir des surprises sur l'efficience de la grande fédération du Nord de l'Amérique dans bien des domaines, comme de se laisser surprendre par une vision qui empêche de comprendre réellement ce que sont les différents pacifismes aux moeurs, pratiques et visions du monde distinctes. Cela est dû en grande partie - et même la rhétorique états-unienne ne peut l'effacer - aux colonisations différentes subies par les territoires amérindiens. Cela explique secondairement notre méthode d'exposition des pacifismes, non par périodes historiques mais par catégories ou groupes pacifistes. Chaque futur État, et par-delà les découpages de frontières qui sont fait dans l'Histoire globale de la fédération, a son histoire, en même que celle, mais relativement tardivement - milieu du XIXe siècle réellement - du pays à la bannière étoilée. Chaque pacifisme a sa coloration et ses fondements, non seulement en fonction de sa provenance de l'Ancien Monde, mais aussi à cause des différents obstacles rencontrés par les vagues successives de colons.

 

Différentes colonisations suivant leur provenance

    Très tôt, juste après la découverte du Nouveau Monde, que beaucoup prendront pour les Indes, objet de la recherche de nouvelles voies maritimes, est un enjeu international. Les grandes puissances européennes se lancent dans l'exploration et la conquêtes de nouveaux territoires, forts de richesses pour la plupart inattendues, bâtissent de vastes empires coloniaux qui finissent d'ailleurs par être absorbés par d'autres empires ou par devenir indépendants vis-à-vis de leur métropole, après être devenus pour la plupart l'objet de rivalités inter-atlantiques au sein même des États européens (les colons tendant à se montrer réticent à verser leurs "dûs" à leurs Couronnes respectives). Colonisations, espagnole, suédoise, anglaise, hollandaise, allemande, française, russe... se chevauchent chronologiquement, se menant tantôt séparément, tantôt en concurrence l'une de l'autre...

   Dès le XVIe siècle ont lieu les explorations et les premières tentatives de colonisation, entendre d'établissement permanent d'une présence, la revendication d'une appartenance se fondant sur cette présence d'abord bien précaire, avant la fondation de véritables ports, puis de véritables forts, et enfin de nouvelles villes. En fait, il faut attendre près d'un demi-siècle pour que les navires européens lancent des expédition, tant les conflits internes aux métropoles (entre déni de découverte et difficultés de financement dues entre autres aux multiples guerres en cours) sont importants, et plusieurs dizaines d'années encore avant la fondation des premiers établissements.

Dans la première moitié du XVIe siècle, les Espagnols pénètrent depuis l'actuel Mexique, puis vers l'Est, en Floride, pour poursuivre vers les Appalaches et la région du Mississippi. A l'Ouest, le mythe de l'Eldorado attire les aventuriers au sud-Ouest des actuels États-Unis. Plus au Nord, la Grande-Bretagne et la France explorent les côtes américaines entre 1520 et 1607, mais ne parviennent pas à s'y implanter.

Les Français débarquent sur la côte Est et la baptise Nouvelle-France pour François 1er en 1534. En 1541, Charlesbourg-Royal est le premier établissement européen en Amérique du Nord, abandonné l'année suivante. Deux tentatives de colonisation française conduites par des membres de la religion réformée échouent face aux Espagnols catholiques. La rivalité entre Charles Quint du Saint Empire Romain Germanique, Henri VIII d'Angleterre et François 1er de France dominant la scène européenne, avec pour enjeu, en ce qui concerne les Amériques, les multiples prélèvements d'or, servant, via les banquiers allemands et italiens, à financer les multiples guerres en cours. Dans les années 1540-1560, les expéditions françaises se soldent par des échecs (coûteux d'ailleurs).

Les Anglais prennent possession, vers 1579, de la région de San Francisco au nom de la reine Élisabeth 1er. La colonie de Roanoke est la première tentative réelle de colonisation anglaise, qui échoue d'ailleurs pour des raisons complexes (sans doute l'assimilation des colons par les populations amérindiennes...). La charte de colonisation est octroyée en 1584 par la reine à Sir Welter RALEIGH. La même année, ce dernier fait explorer la "terre de Viriginie" sur le territoire actuel de la Caroline du Nord.

A chaque fois, les relations entre nouveaux arrivants et occupants du sol rendent fragiles tout établissement permanent.

Les premières véritables fondations d'établissement permanents (ports, forts, relais, villes...) sont le fait des Espagnols, en Floride, au Nouveau-Mexique, au Texas, en Californie, où les colons se voient souvent confrontés à la double menace d'autochtones peu amènes une fois qu'ils ont compris quelle était la nature des invasions et des concurrents européens, tels que les Français et les Anglais en Floride, les Français, aidés par intermittence des Comanches, au Nouveau-Mexique, les Français encore au Texas, qu'ils gardent après escarmouches, pillages et "guerres", notamment via la Louisiane conquise par les Français. En Californie, c'est pour faire pièce à l'implantation russe et là, les Espagnols réussissent leur plus forte implantation et resteront jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, période où les habitants se sentant plus californiens qu'espagnols proclament leur indépendance.

Les premières entreprises coloniales françaises datent du XVIIe siècle, plus au Nord. Les colons qui s'y étaient le font parfois au nom du roi de France (Nouvelle-France) dans ce qui est aujourd'hui l'Acadie, le Canada, Terre-Neuve et la Louisiane. Cette Nouvelle-France disparait en 1763, lorsqu'elle est absorbée par les Anglais et les Espagnols en vertu du Traité de Paris qui met fin à la guerre de Sept Ans.

Presque en même temps s'établissent les premières colonies britanniques (Virginie, puis du Cap Fear au détroit de Long Island, selon des modalités bien plus complexes que pour les colonies françaises, au moins statutairement, reflet des guerres de religion en Europe qui jettent surtout des protestants dans le Nouveau-Monde. Colonies à Chartes octroyées par le souverain à des compagnies maritimes privées (Rhode Island, Connecticut, Maryland) dans lesquelles les colons jouissent d'une grande autonomie, y compris religieuse. Colonies de propriétaires dont le statut est définis lors de la reconnaissance par Londres de la fondation de la colonie (Pennsylvanie, Delaware, et entre la Nouvelle-Angleterre et le Maryland, propriété du duc d'Yrork, qui deviennent colonies à charte). Colonies de la Couronne (New Hampshire, Massachusetts, New York, New Jersey, Virginie, les deux Caroline, Géorgie) qui bénéficient d'une "Constitution" rédigée par la Couronne. Constitutions qui sont des instructions successives données aux gouverneurs qui les appliquent souvent avec modération...

La progression de la colonisation anglaise est la plus forte et relègue (presque dans l'oubli) les colonies hollandaise (New Amsterdam, future New York en 1624) perdues par les Pays-Bas en 1664, la Nouvelle-Suède (en Delaware et en Pennsylvanie, évincés très vite par les Hollandais, eux-mêmes...), la Nouvelle-Courlande (par le duché de Courlande) sur l'ile de Tobago, l'Amérique russe (Alaska découverte en 1732, colonisée partiellement en 1784), en butte eux aux autochotones qui l'affaibliront au point de la laisser vendre aux États-Unis en 1867...)...

 

Des situations différentes des pacifismes suivant les colonisations

Lorsque les colons anglais se sont établit une peu partout, repoussant surtout les Français vers la Louisiane, leur situation à la veille de l'indépendance est très différente selon qu'ils se trouvent dans les 13 colonies anglais ou les autres, et le statut même de la colonie. C'est la composition des élites, divergences, qui influent le plus sur l'orientation des groupes pacifistes qui s'installent, noyés souvent dans le mouvement d'émigration général, sauf cas spécifiques.

Au Nord, avec la réussite économique, la théocratie puritaine se transforme. Une certaine homogénéisation du peuplement, des facteurs religieux communs et la réussite économique façonnent une mentalité particulière que l'historien Samuel MORISSON perçoit comme les premiers "yankees". Aussi conservateur en morale et en religieux que radicaux en affaires et politique, les Yankees deviennent le stéréotype de l'américain du Nord-Est.

Au Sud, les élites sont surtout des gentlemen des plantations fascinés par le monde aristocratique. Aux îles comme en Amérique, la maison du planteur est le symbole à partir des années 1720 de la réussite sociale.

Cette présentation doit être nuancée. Suivant l'état des relations entre colonies (surtout de par la facilité de communication par terre ou par mer), chaque colonie possède en quelque sorte ses particularités, même si la préoccupation des gouverneurs est surtout à la fois de faciliter le transfert de richesses sur l'Ancien Monde et de garder des bonnes relations de part et d'autres de l'Atlantique, objectifs qui peuvent devenir contradictoires, et d'autant plus difficiles à tenir lorsqu'il s'agit de tenir compte des oukases religieux venant de la Métropole...

Au Nord comme au Sud, les colonies américaines sont différentes sur le plan religieux. L'anglicanisme favorise un éclatement religieux non seulement entre colonies mais aussi à l'intérieur de celles-ci, qui forment des mosaïques dont il est bien difficile de dresser un tableau historique...

- Des groupes anabaptistes des Pays-Bas, dont les dirigeants les plus connus sont Menno SIMONS et Dietrich PHILIPS, appelés Mennonites, au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles s'installent, outre, outre en Prusse ou en Russie, aux États-Unis. Tandis que les Frères suisses, ceux formés autour de Melchior HOFMAN et les huttérites restent majoritairement dans leurs régions respectives, les Brudern (Frères) apparus dans le Palatinat allemand vers 1708, émigrent en Amérique du Nord où ils fondent différentes Églises qui perdurent aujourd'hui. Les sociétés anabaptistes sont surtout urbaines et pacifistes, mais beaucoup perdent la foi ou abandonnent leur religion, et se réfugient souvent dans les campagnes où elles espèrent éviter les répressions.

- Nombre de Mennonites s'établissent en Pennsylvanie, puis en Ontario (entre 1786 et 1825). Beaucoup se sont installés en Pennsylvanie, colonie fondée par des membres de la société religieuse des Amis (Quakers), vu une certaine proximité d'idées et surtout de tolérance. Cette colonie, fondée par William PENN en 1682, avec une constitution qui sert ensuite de base à celle des États-Unis, devait être un refuge pour tout monothéiste persécuté. Au XIXe siècle, bien après donc les émigrations issues des persécutions religieuses d'Europe occidentale, plusieurs schismes divisent les Quakers. On peut considérer que l'histoire des Quakers en Amérique du Nord, dans leur migration comme dans leurs établissements pérennes, ont influencé les autres groupes pacifistes tout en facilitant leur installation. Malgré leurs divisions, les Quakers interviennent de manière importante dans beaucoup de débats publics (place de l'État, esclavage, condition ouvrière, prisonniers, malades mentaux...) et souvent, leurs interventions vont de pair avec celles d'autres groupes pacifistes, les premiers ayant toujours de par le monde une position non-violente sur maints problèmes.

- Des groupes huttérites, issus d'abord de la Réforme radicales au XVIe siècle, venus de Moravie, d'Autriche, de Transylvanie, de Valachie et de Russie, s'installent dans le Dakota du Sud, via Hambourg et New York. De presque chacune de ces provenances, les huttérites, après un temps variable de vie dans la pratique communautaire, sont obligés d'émigrer, suivant un parcours parfois complexe, suivant les périodes, sous la poussée de l'intolérance mais aussi par leur refus d'entrer dans armées (enrôlement ou conscription). Considérés souvent comme Allemands, ils ont dû poursuivre leur parcours pendant la Première guerre mondiale, jusqu'au Canada, où ils sont aujourd'hui installés en majorité.

- De multiples autres groupes (comme les Amishs) se sont installés de manière éparses dans maints États, en butte d'ailleurs, comme les émigrants non pacifistes, à des hostilités diverses (Autochtones amérindiens, autorités centrales, autres colons), et pendant les grands conflits sur le Nouveau Continent ont dû procéder à bien des changements de lieux (à l'occasion notamment de la guerre d'Indépendance, de la guerre de Sécession et des guerres mondiales...). Leurs réticences à appliquer les lois (fort conservatisme moral, participation à la défense du pays) et également leur répugnance à côtoyer leurs compatriotes chrétiens (cérémonies religieuses, fêtes, pratiques scolaires, pratiques du baptême pour les non-adultes...) font qu'ils donnent une nette préférence à la vie communautaire rurale, parfois de manière très fermée. On conçoit qu'il est encore plus difficile de rendre compte de l'histoire de ces groupes pacifistes (notamment des conflits internes) qui se font un devoir d'éviter la fréquentation des autres...

    De manière générale, ces groupes pacifistes, quels que soient leur importance dans la vie de la colonie subissent, tout comme leurs concitoyens ou leurs voisins, des contraintes physiques, économiques et sociales analogues et doivent résoudre des conflits entre communautés, entre nationalités d'origine, entre anciens installés et nouveaux venus...

     Surtout pour les premiers temps d'installation, et même pour les XVII et XVIIIe siècles, il est relativement difficile de relater l'évolution des pacifismes nord-américains, autrement que par le biais de leurs relations avec les autres communautés qui s'y établissent. Une des "méthodes" est de prendre les points d'arrivée, autant de ports qui sont de passage obligatoire pour se rendre à l'intérieur des terres...

Ce n'est pas un hasard si les plus importances sources d'informations concernent les Quakers, qui ont été et sont présents autant en milieu urbain qu'en milieu rural et sont intervenus de manière très importante sur la destinée de leur colonie d'origine, la Pennsylvanie. Possédant parfois une certaine puissance économique, formés dans les meilleures écoles, étant habitués de plus à mémoriser la Bible (et à y réfléchir...), nombre de Quakers interviennent de manière vigoureuse dans les débats sur l'indépendance ou l'esclavage. Avec les groupes venus de Moravie, les Quakers occupent à eux seuls les quatre cinquième des pages du volume de Peter BROCK, dont nous nous inspirons souvent.

(N.B. : cet article est appelé à être complété de manière importante et... c'est aussi un appel à contributions!)

Peter BROCK, Pacifism in the United States, from the colonial era to the first world, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1968.

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 11:43

   Les pacifismes aux États-Unis sont liés depuis les origines à la religion et se sont développés en très grande partie dans un esprit religieux, contrairement en Europe. Que ce soit dans les communautés de base ou dans les organisations internationales, ces pacifismes s'expriment dans des cadres qui dépassent en importance leurs frères des autres continents. Des origines à la Guerre de Sécession au milieu des années 1860, pendant les deux guerres mondiales comme pendant la guerre froide et les guerres de Corée, du VietNam et du Golfe, ils pèsent sur les décisions des instances politiques et dans la manière de voir la guerre de l'ensemble de la société nord-américaine. Notre objet est bien, plus que de l'histoire proprement dite, de caractériser au plus près de la réalité ces pacifismes-là. Cela passe, notamment pour un public européen (et encore plus français) peu au fait des réalités des États-Unis, lesquelles sont rapportées pas suffisamment autre que sous l'angle ou le point de vue des médias de la côté Est des États-Unis, tout de même par un rappel de l'Histoire.

 

    Le pacifisme des groupes religieux qui émigrent vers cette sorte de Terre Promise que constitue à leurs yeux au XVIIe siècle cet immense continent y apportent leurs idées. Ces pacifismes originels nord-américains (Canada et États-Unis ne sont pas encore des entités séparées) constituent la reproduction des idées développées d'abord sur le Vieux Continent. Ils constituent une partie du bagage intellectuel et moral apportés à travers l'Océan en Amérique du Nord. Essentiellement, au XVI-XVIIe siècle, ce sont des groupes, considérés par beaucoup comme des sectes, de Mennonmites, d'Anabaptistes, de Quakers, qui traversent l'Océan, tous des enfants du puritanisme anglais, puis un demi-siècle plus tard, des Piétistes allemands, notamment des Dunkers-Moravian Churches, qui une fois établit dans les colonies, dotés de chartes ou non, laissent entrer à leur tour fin du XVIIIe siècle, d'autres groupes la plupart ne formant pas des sectes religieuses.

Il s'établit une sorte de rapport entre le degré et la qualité des persécutions religieuses en Europe, notamment des Pays-Bas, de l'Angleterre, de l'Écosse, de l'Allemagne et de France et la qualité et quantité des groupes qui s'établissent dans le Nouveau Monde. Ceci dans le temps, où périodes de tolérances et périodes de persécutions se succèdent, au gré de l'évolution des conflits au sein des sociétés de départ. Dans les moments de fortes persécutions à l'encontre d'une catégorie religieuse ou d'une autre, ces groupes - qui d'ailleurs en ont les ressources matérielles et morales - partent et fondent - au sens propre - des colonies, d'abord sur la côte, puis plus en profondeur à l'intérieur des terres. A l'occasion des tolérances ou même des protections religieuses et politiques, les groupes protestants ont le temps de "proliférer" sur le vieux continent, avant que la persécution ne s'abattent sur eux. Il s'établit entre les frères des deux rives de l'Atlantique une communauté d'éthique et d'intérêts qui influeront plus tard sur la destinée politique des différents États qui vont naitre sur la côte Est des futurs États-Unis, qui ne sont pour leurs débuts que des colonies hollandaises, anglaises et françaises, et (un peu) allemandes. La coloration du protestantisme qui s'établit dans ces terres nouvelles reflète celle née sur le Vieux Continent avant que les treize colonies, puis les États-Unis ne forgent leur propre Histoire. Ce sont toujours à partir des mêmes principes pacifistes - différents suivant les groupes - que naissent et se développent sur place des conceptions variées sur l'attitude face à la guerre, à l'État, au service dans les milices, sur l'objection de conscience et la liberté religieuse.

 

Protestantisme originel et développements différents

   Les origines du pacifisme nord-américain peuvent être retracées à partir de la Réforme protestante. LUTHER, après son appel de 1517 pour un retour aux prescriptions chrétiennes, accepte la permission de participation à la guerre à la commande de la loi. Et ce rejet du pacifisme est prôné également par son contemporain ZWINGLI, qui commence alors une réforme similaire dans la ville suisse de Zurich au début des années 1520, et par CALVIN, qui commence sa mission presbytarienne à Genève dans les années 1540. Le pacifisme chrétien est alors exclu d'une doctrine tenable pour l'ensemble des églises réformées dérivées de l'enseignement de LUTHER et de CALVIN, de même que dans l'Église d'Angleterre évoluant alors en Église anglicane. C'est à l'intérieur de ces Églises protestantes que naissent des groupes - Mennonites, Anabaptistes et Quakers qui affirment au contraire des visions autres des rapports entre les fidèles et les autorités politiques, ainsi d'ailleurs que des problèmes économiques et sociaux. Ces visions, nées dans ces groupes réformées, constituent quasiment des dissidences pacifistes, qui sont d'ailleurs d'abord isolées, puis combattues par les différentes nouvelles autorités religieuses.

   Des groupes animées d'une "vision anabaptiste" naissent en Rhénanie (révolte de Münster) et dans le canton de Berne au XVIe siècle. la majorité des anabaptistes ne suivent pas leurs frères et soeurs qui usent de violence, et aujourd'hui encore, ils constituent l'un des seuls groupes religieux au sein duquel on a toujours prôné la non-violence, mais plus encore la non-résistance au nom de l'amour de Dieu et du fait que son royaume n'est pas de ce monde. Mais quand on parle de ces groupes, il s'agit d'être précis, sous peine de confusion, surtout en Europe.

En premier lieu, les Anabaptistes dénient catégoriquement que le magistère officiel de leur pays aie une autorité quelconque en matière spirituelle. Prônant le baptême à l'âge adulte, au moment où l'individu peut effectivement se déterminer chrétien, les premiers groupes amorcent déjà la réflexion sur la séparation de l'Église et de l'État. Deuxièmement, ils estiment incompatibilité entre être chrétien et obéir à l'Église officielle. Aux yeux des Anabaptistes, participer à l'office de l'Église officielle, s'engager dans l'armée pour la guerre, participer au système judiciaire des châtiments et punitions est expressément interdit par le Christ. Le Sermon sur la Montagne constitue le texte cardinal de leur foi et supplante définitivement les enseignements de l'Ancien Testament (alors que l'Église catholique, rappelons-le se soutient à la fois de l'Ancien Testament, quoique bien réinterprété par rapport à la loi mosaïque juive et du Nouveau). Les Anabaptistes et leurs successeurs Mennonites s'appellent eux-même "défenseurs du christianisme" (defenseless christians). Il faut noter que si dans l'ensemble, ils adhèrent à la philosophie de nonresistance, maintes personnes et maints groupes ont eu des relations avec l'ensemble des groupes participant à la tragédie sanglante de Münster de 1534-1535, qui impriment dans l'Anabaptisme ensuite les stigmates de la révolution violente.

Il est encore difficile de dater la naissance de la Nonresistance anabaptiste, mais la philosophie d'ÉRASME et d'autres écrivains humanistes ont exercés une influence sur la pensée de Conrad GREBEL (1498-1526) et des frères suisses, qui marquent le début de l'Anabaptisme organisé. Ou il peut dériver plus tôt, de sectes médiévales, comme les Frères tchèques ou les Waldenses, qui partagent avec les anabaptistes leur anti-politique nonrésistance.

Ce qui distingue les Anabaptistes et, plus tard, les Mennonites, nommés ainsi de manière populaire par les Néerlandais, du nom d'un de leur plus célèbre prédicateur, Menno SIMONS, prêtre catholique hollandais converti à l'anabaptisme en 1536, du reste des protestants eux-mêmes, est bien leur refus de participation à la guerre et à la violence. Mais le problème de l'objection de conscience, étant donné le contexte, n'est encore que secondaire, même devant l'impôt qui sert explicitement à lever les troupes. Ce n'est que dans la communauté hutterite fondée dans les années 1530 en Moravie que le refus de payer les taxes ou de participer à la fabrication des armes se manifeste, alors que la communauté des Mennonites néerlandais trouve un compromis, garanti par Guillaume d'Orange en 1577, de l'exemption au service militaire en échange du paiement des taxes.

   L'attitude de ces groupes jugés subversifs attire sur eux une sauvage persécution, de la même manière de la part des Catholiques et des Protestants lorsqu'ils sont au pouvoir, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas, de manière quasi continue de 1527 jusqu'à la fin des années 1560. Et ceci d'autant plus que les autorités ne font guère la différence entre ces groupes pacifistes et leur environnement violent immédiat impliqué dans des révoltes. Ce n'est qu'au bout de cette période que, d'abord en Moravie et en Pologne, aux Pays-Bas et finalement dans les États allemands, que les Anabaptistes bénéficient d'une attitude plus tolérante. Dans le XVIIe siècle, c'est en Hollande que les Mennonites connaissent une sorte d'âge d'or, avec l'urbanisation et la prospérité matérielle. Du coup, les Mennonites hollandais contribuent petitement à l'émigration vers le Nouveau Monde, alors que culturellement l'acculturation dans la vie séculière constitue un insidieux danger pour leurs idéaux mêmes. Jusqu'au XVIIIe siècle, la profession de nonresistance, de non participation en fin de compte aux luttes pour les pouvoirs politiques favorise envers eux une tolérance d'autant plus forte, que les Mennonites sont d'excellents commerçants et de "bons" citoyens. C'est également parce que les descendants russes des Mennonites sont d'excellents fermiers que l'Empire russe leur garantit également une certaine tolérance. En Hollande, même la nonresistance est abandonnée par ces groupes dans la première moitié du XIXe siècle.

     Le pacifisme n'est finalement vivace sur le long terme que dans de petites groupes en Allemagne (où il disparait au XIXe siècle), comme dans de petites communautés en Suisse et en France. En Russie, où des Mennonites hollandais et des Hutterites réfugiés trouvent un foyer, il survit jusque dans la Russie communiste. Mais auparavant, l'évolution des autorités russes provoque moitié des années 1870, la grande émigration des Mennonites russes vers les États-Unis et le Canada.

 Au total, le pacifisme forme seulement une composante mineure dans le complexe des motivations des Mennonites de langue allemande - sauf pour les rigoureux Amish qui se séparent des autres tendances en Alsace, en Allemagne du Sud et en Suisse dans la moitié des années 1690 - qui pousse à l'émigration vers le Nouveau Monde, une migration commencée dix années auparavant et qui continue sporadiquement jusqu'au milieu du XXe siècle. La plus importante motivation est économique, le désir de nouveau territoires face à l'augmentation rapide de la population, et qui touche l'ensemble des groupes religieux, et de plus en plus à mesure qu'on avance dans le temps, en dehors des périodes de persécutions.

     Le premier mouvement d'émigration de sectes pacifistes est le fait non des Anabaptistes ou des Mennonites, mais des Quakers anglais, dont l'origine se situe au milieu du XVIIe siècle. Pour les précurseurs ou les premiers des Frères, ce n'est pas la légale injonction de ne pas participer au monde impur, mais plutôt une vue intuitive que la guerre et la violence sont mauvaises quand on veut aider la lumière du Christ d'éclairer le monde. La croyance en l'inadmissibilité de la guerre vient progressivement et la cristallisation finale du Testament Quaker de paix date de leur déclaration de janvier 1661 contre la prise d'armes pour l'avènement du Royaume de Dieu. Avec le temps, la diffusion de leur croyance dans tout ce qui deviendra le Commenwealth, prend son essor sous le leadership de George FOX (1624-1691). Avec la restauration de la monarchie des Stuart, vient une période de persécution des Quakers et autres religions non conformistes. En retour, les Quakers se sentent en état de guerre (Lamb's War) contre l'ensemble de la société. Les Quakers sont d'abord convaincus de l'imminence d'un nouvel âge historique, et demeurent optimiste dans leur combat, se déclarant en quelque sorte hors de ce monde (beaucoup de prières en cercle fermé) jusqu'à ce que dans la dernière décade du siècle, la garantie du Parlement (1689) de la tolérance religieuse les amène à abandonner l'idée du Lamb's War.

La divergence fondamentale d'avec les groupes de Mennonites et d'Anabaptistes est qu'il ne considère pas (plus) le monde comme irrémédiablement et complètement mauvais, n'adoptant pas leur attitude de Nonresistance. Au contraire, ils entendent combattre pour leur idéal de non-violence à l'intérieur des sociétés, là où ils se trouvent, jusqu'à participer à des instances gouvernementales, ce qu'en Grande Bretagne ils ne peuvent faire légalement avant le XIXe siècle. Ils ne peuvent finalement agir, personnellement et collectivement, dans un État que lorsqu'ils sont installés dans le Nouveau Monde, en Pennsylvanie, et à un moindre degré à Rhode Island.

Il faut beaucoup de temps en fait pour les principes Quaker soient solidement installés dans leur communauté. La vision apocalyptique des "Premières Prédécateurs de la Vérité" est remplacée graduellement, avec les écrits de Robert BARCLAY (1648-1690) (Apology of the True Christian Divinity, 1676), et plus tard de William PENN (1644-1718) et John BELLERS (1654-1725), par une élaboration thématique dans tous les domaines de la vie (spirituelle, économique, diplomatique, sociale...) qui laissent largement la place à des capacités d'action très larges pour les Frères. Jusqu'à prévoir, dans les textes l'attitude et l'action des sympathisants des Quakers, qui tout en adhérant à certains de leurs principes, leur insertion dans la vie de la Communauté. Cette capacité d'ouverture au monde et la volonté de le transformer en profondeur reste très présente sur tous les continents à l'heure actuelle. A partir de la fin de la fin du XVIIe siècle, existe une massive émigration des Quakers vers le Nouveau Monde en même temps qu'un enracinement en métropole, et les relations entre Quakers du Nouveau et ceux de l'Ancien Monde vont quasiment s'institutionnaliser.

    D'autres groupes religieux, perçus comme sectes sur le Vieux Continent, comme les Piétistes, s'inspirant de la pensée et de l'action de Jacob BOEHME (1575-1624), puis comme ceux de Dunkers allemands qui se nommeront fidèles de l'Église de Brethren, ceux, issus des Camisards Français, de la Communauté de l'Inspiration Vraie du leader Eberhard Ludwig GRUBER (1665-1728) et de Jonathan Friedrich ROCK (1687-1749), sans compter les membres du Moravian Catholic (1722)... émigrent eux aussi, avec la masse de Protestants sans religiosité particulière, vers le Nouveau Monde.   C'est véritablement une myriade de sectes, souvent farouchement indépendantes les unes des autres, se connaissant entre elles plus ou moins précisément, qui se retrouvent sur l'autre rive de l'Océan Atlantique, qui donnent une coloration toute particulière au pacifisme américain, influant plus ou moins au gré des circonstances et souvent, en fonction de leurs capacités morales et matérielles à s'établir solidement, les multiples groupes dominants dans les Treize Colonies... C'est, munis souvent d'idéologies très précises, et d'attitudes envers le monde profane, au rigorisme et au conservatisme très variables, que fleurissent ces sectes, qui réussissent plus ou moins bien à s'implanter.

 

Peter BROCK, Pacifism in the United States, from the colonial era to the first world war, Princeton University Press, 1968.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 17:42

    Toute étude sur un paysage pacifiste doit faire référence à un contexte culturel et politique qui dépasse, de manière variable suivant les pays, une simple opposition entre pacifistes et bellicistes. De fait, tout cela évoluant parfois énormément durant le conflit armé, ici en l'occurrence la première guerre mondiale, la très grande majorité de l'opinion publique, telle qu'elle s'exprime dans la presse ou dans les correspondances (notamment des soldats à leur famille), loin des flonflons patriotiques et nationalistes et des propagandes officielles (et même de certaines commémorations contemporaines), oscille entre passivité et accablement. Il est par exemple faux de présenter, avec un effet d'optique grossissant à l'extrême, la première guerre mondiale comme le heurt entre populations en proie à une fièvre nationaliste, ce qui expliquerait les destructions et les pertes humaines sans précédent...

 

      Dès les premiers jours de la guerre, tranquillité, incrédulité et stupeur... la surprise des populations comme des élites...

   Jean-Jacques BECKER (Les sociétés européennes et la guerre, Nanterre, Éditions Paris X, 1990) propose ainsi pour le très court été 1914, une chronologie en trois temps pour expliquer les comportements de la société française.

"Le premier stade est celui de la tranquillité, auquel succède celui de l'incrédulité et de la stupeur, pour enchaîner sur le stade de la résolution. Il serait possible, sans doute, d'objecter que l'incrédulité et la stupeur sont assez incompatibles avec la conviction que la guerre était inévitable depuis 1905, preuve que les comportements humaines sont toujours plus complexes dans l'immédiateté que ce qui l'historien perçoit avec un siècle de recul. Il n'empêche, les comportements sociaux de l'été 1914 ne doivent pas être lus à l'aune de ceux d'aujourd'hui. Point de notion de "démocratie participative" alors ; une unique source d'information par la presse, qui, même si elle connaît des tirages exceptionnels, ne concerne directement qu'une minorité de Français. Un système d'information du plus grand nombre, et notamment des ruraux, encore largement construit sur la rumeur bruissante des marchés et des champs de foire, lieux stratégiques de la diffusion des nouvelles, tout comme la "roulante" allait l'être dans la guerre des tranchées.

Les représentations mentales actuelles suggèrent que les opinions publiques ont eu leur mot à dire dans le déroulement des événements. Certains en font même un signe évident du consentement à la guerre. C'est être oublieux du simple enchaînement des faits.

La guerre s'impose aux opinions bien davantage qu'elles n'ont de prise sur elle. la guerre s'avance avant que les opinions publiques, dans leurs différentes composantes segmentées, puissent se solidariser, s'organiser et s'exprimer. Choqués au sens médical du terme, les opinions sont contraintes de s'adapter dans l'urgence et de réagir à une donnée qui s'impose à tous : la guerre est là. Méconnaitre cette dimension, c'est s'égarer sur bien des comportements de l'époque. Mais cette analyse oblige à comprendre les emboitements chronologiques entre certaines débats de l'année 1913 et la cascade d'événements du très court terme qui déferlent entre le 24 juillet et le 4 août 1914. En effet, dans cette décade tragique se concentrent les ingrédients de l'étrange alchimie qui produit l'acceptation de la guerre  par le plus grand nombre."

Toutes les familles politiques furent touchées par ce phénomène, y compris dans la mouvance pacifiste, qui n'est pas forcément la plus avertie quant à l'enchainement qui a lieu entre juillet et août 1914, ce qui produit d'ailleurs l'"étrange" comportement déjà signalé, celui d'un patriotisme pacifiste...

L'auteur  porte, pour bien comprendre la situation, son regard sur la famille politique qui mérite un examen particulier, la famille politique socialiste. "Lors du congrès socialiste de Bâle des 24 et 25 novembre 1912, les options sont clairement affichées. "J'appelle les vivants pour qu'ils se défendent contre le monstre qui parait à l'horizon", déclare Jaurès en parlant de la guerre. A Paris, du 14 au 16 juillet 1914, les socialistes français se déclarent favorables à une "grève générale simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés" pour empêcher la guerre. La stratégie des socialistes français consiste bien à faire pression sur le gouvernement en en appelant à l'opinion publique. Sans entrer dans le détail des analyses de chacun des dirigeants socialistes, le sentiment national n'est nié ni par Jean Jaurès, ni par Marcel Sembat. Jaurès affirme que la fonction des masses en démocratie est d'intimider les gouvernants. De ce point de vue, son assassinat le 31 juillet, par le Rémois Raoul Villain, désarçonne les socialistes français et facilite le ralliement à la guerre sur la base d'une défense patriotique.

En Allemagne, les socialistes constituent une puissance électorale réelle. Mais le SPD est divisé en courants opposés, entre les "centristes" de Kautsky et l'aile gauche groupée autour de Liebknecht et Luxembourg. Pourtant, ensemble, ils ont conscience que la défense du plus puissant mouvement socialiste d'Europe passe par la défense de l'Allemagne, ce qui structure aussi une part de leurs comportements et explique notamment le vote des crédits de guerre par certains d'entre eux. Aussi la famille politique la mieux placée, dans ses discours comme par son expérience militante, pour entraver la marche à la guerre, en accepte-t-elle aussi l'hypothèse.

    Au premier rang des préoccupations des Français, poursuit notre auteur, en ce mois de juillet 1914 se situent non par les événements internationaux, mais une affaire politico-privée bien connue. Le procès de Mme Caillaux, du 22 au 26 juillet, est bien davantage médiatisé que la crise austro-serbe. L'épouse en secondes noces du ministre des Finances en exercice, Joseph Caillaux, a tué Gaston Calmette, directeur du journal Le Figaro, dans la crainte que le quotidien ne divulgue des lettres privées rédigées avant son mariage. La crise internationale n'occupe véritablement la presse qu'à partir du 25 juillet. L'assassinat de Jaurès, le 31 juillet, est largement commenté et les premières affiches de la mobilisation sont apposées sur les murs français le 1er août à 17 heures. Malvy, ministre de l'intérieur, a beau écrire : "la mobilisation n'est pas la guerre. dans les circonstances présentes, elle apparait au contraire comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur", personne ne s'y trompe, surtout pas les mobilisés.

Au total pourtant, les opinions publiques européennes sont tout sauf enthousiasmés par la perspective d'un départ "la fleur au fusil". la complexité et la nuance prévalent, avec, cependant, l'identification possible d'une tendance à l'acceptation fataliste de la guerre au nom de la conviction partagée que chaque nation se sent attaquée. Cette résignation varie selon les États. En France ou en Belgique, le sentiment d'avoir été agressé débouche sur une unanimité complète sur le sentiment majoritaire qu'il faut en finir avec l'Allemagne. La psychose de guerre semble plus forte en Allemagne qu'en France, et a fortiori qu'en Grande Bretagne. En Russie, l'indifférence domine, mêlée au sentiment de subir la décision de dirigeants lointains et inconnus. Les catégories urbaines et éclairées manifestent leur sentiment antiallemand, en pillant précocement les magasins arborant une enseigne teutonne et en allant se faire bénir par le couple impérial lors d'une manifestation de masse le 2 août 1914. les ouvriers, pourtant peu favorables au régime, ne manifestent pas massivement contre la guerre. Les opposants légaux au régime du parti constitutionnel-démocrate (KD), se rallient à la guerre et au gouvernement. Mais les socialistes, mencheviks comme bolcheviks, votent tous contre les crédits de guerre. Que pense l'immense majorité des moujiks? Ils subissent incontestablement la mobilisation de mauvaise grâce et en se résignant à leur sort, bien que les sources manquent pour décrire plus précisément leurs comportements.

A Paris, le pavé des grands boulevards est occupé par une manifestation nationaliste le 29 juillet mais, le 27, les pacifistes ont été aussi nombreux. (...) Ces démonstrations (dans la capitale et en province) mériteraient d'être mieux analysées aujourd'hui. Pour le reste, les travaux de Jean-Jacques Becker, même s'ils doivent être affinés par des monographies urbaines et une meilleure approche des milieux ruraux, demeurent valides. Les campagnes reçoivent la déclaration de guerre avec consternation au bo milieu des gros travaux des champs de l'été. Sur le temps très court de quelques jours, la conviction d'être attaqué et d'avoir à se défendre débouche pourtant sur la "ferme résolution" qu'évoque l'historien Marc Bloch, mobilisé lui aussi.

Sous réserve d'inventaire, c'est sans doute dans l'Empire austro-hongrois que les sentiments guerriers sont les plus ouvertement exprimés, notamment à Vienne. En Allemagne, où l'attentat de Sarajevo est ressenti comme un défi aux familles régnantes, l'opinion souhaite une juste punition des assassins de François-Ferdinand et soutient, par voie de conséquence, l'allié austro-hongrois. "La Serbie doit mourir", proclame alors un slogan. Pourtant, sur le très court terme, les choses évoluent. Les discours guerriers sont forts lorsque l'opinion pense que la guerre ne va toucher que l'Autriche et la Serbie. Lorsque l'Allemagne est de plus en plus ouvertement concernée, les propos sont moins virulents. A Berlin aussi, des manifestations pacifistes se déroulent comme dans les grandes villes ouvrières (...). La gauche du SPD, autour de Rosa Luxembourg, joue un rôle important dans leur organisation. Le 28 juillet, près de cent mille personnes se rassemblent à Berlin pour manifester contre la guerre. Pourtant, les sentiments patriotiques semblent aussi plus enclins à se manifester qu'en France. Il reste bien des travaux à mener sur ces registres.

Les Britanniques ne réagissent pas tout à fait sur le même mode, ni selon la même chronologie. Les problèmes continentaux paraissent très éloignés de leurs préoccupations. L'Irlande à deux doigts de la guerre civile comme de graves questions sociales éloignent mentalement les Britanniques du continent. Pour l'opinion britannique, le véritable électrochoc résulte de l'invasion de la Belgique par les Allemands. Alors qu'environ cent mille manifestants protestent contre le risque de guerre le 2 août, l'opposition disparait lorsque la nouvelle de l'invasion de la Belgique est connue. (...)

La véritable clé de compréhension de cette acceptation se situe sans doute dans la représentation du temps de la guerre dans les opinions publiques, qui, à leurs yeux, doit être forcément un temps court. C'est bien dans cette perception/représentation d'un temps de guerre bref et donc compatible avec les activités normales d'une société, que la volonté d'en finir a pu jouer.

Il faut également, pour comprendre l'époque, ne pas projeter nos comportements contemporains sur ceux d'hier. Les société européennes d'i y a un siècle fonctionnent davantage sur les notions de devoirs que sur celles de droits. Leurs institutions - Église, Armée, mais aussi École et Justice - inculquent toutes l'obéissance et le respect des hiérarchies sociales. C'est derrière cette évidence que se trouve l'explication ultime de l'attitude des opinions publiques face à la guerre européenne d'août 1914.

Toute l'Europe, cependant, n'entre pas en guerre et il faut s'en souvenir également. Les rythmes du conflit sont pluriels. Angleterre, Belgique, Serbie, Autrice-Hongrie, Allemagne et Russie entrent en guerre dès août 1914. Les royaumes scandinaves n'y participent pas plus que celui des Pays-Bas. L'Italie et l'Empire Ottoman attendent 1915 pour se déclarer, la Roumanie et le Portugal, 1916. L'Espagne demeure à l'écart de la mêlée tout autant que la Suisse. Ces États neutres vont devenir des enjeux très importants pour les pays belligérants. Sur un tout autre plan s'impose un constat évident, bien qu'il soit rarement rappelé. A l'exception notable de la Serbie, qui se trouve au coeur même des débats, les États belligérants de 1914 sont les enfants chéris de la révolution industrielle. En un siècle de croissance, ils ont accumulé des richesses incroyables. Tous les niveaux de vie, même ceux des plus humbles, ont crû dans des proportions non négligeables. Ce fait n'a rien d'anodin. Il explique la possibilité de financer les lourds programmes lancés dans les dernières années du XIXe siècle et les premiers du XXe. La "révolution industrielle" est la véritable matrice de la Grande Guerre. C'est elle qui, à bien des égards, la rend possible."

   Le tableau général serait incomplet si on ne mentionnait pas les énormes progrès de planification de la mobilisation. En effet, des années avant 1914, les différentes bureaucraties européennes, ramifiant l'organisation de leurs territoires jusque dans les hameaux des campagnes, sous l'impulsion de ministères de la guerre particulièrement actifs, mais pas seulement, ont répertorié, fiché, classé les différentes parties des populations. Jusqu'aux transports des troupes et de l'armement, cette planification, dans l'ambiance de rumeurs de guerre qui n'ont pas cessé notamment depuis 1905, a permis cette rapide mobilisation des premiers jours de la guerre, plaçant sur pied de guerre des millions d'hommes aux différents emplacements prévus par les états-majors. C'est aussi l'activité particulièrement rapide et précise de tous les agents de l'État chargés de la mobilisation, qui a rendu la situation si imposante (au sens fort du mot)  à tous les esprits.

 

Le patriotisme des plus fervents esprits guerriers et des plus... convaincus des pacifistes...

  Dans son étude basée surtout sur la correspondance des soldats à leur famille, mais la confrontant à d'autres, menées sur des sources diverses, Frédéric ROUSSEAU, professeur agrégé d'histoire contemporaine à l'université Paul Valéry-Montpellier III, s'efforce de "penser le monde social en guerre". Son ouvrage, qui a le mérite d'ouvrir un chantier nouveau, celui de l'étude, sous forme parfois de monographie de la correspondance de soldats en guerre (que ce soit les deux guerres mondiales ou les guerres coloniales), permet de mieux cerner la sociologie et la psychologie de ceux qui obéissent et de ceux qui consentent, et notamment à travers leur origine et statut sociaux.

A partir, et en les dépassant, des études d'HIRSCHMAN et WRIGHT, respectivement économiste et sociologue américains, qui ont modélisé, le monde social, le premier dans une visée explicitement politique, celle de la réduction des causes de déclin pouvant affecter des firmes et des organisations, États compris, le second écrivant à propos des lendemains de la guerre du VietNam, Frédéric ROUSSEAU propose de décliner celui-ci en quatre points.

Rappelons simplement ici que Albert O. HISRCHMAN (Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in Forms, Organizations and States, Cambridge; Massachusetts University Press, 1970), décrit un triptyque destiné à caractériser les différentes attitudes des acteurs sociaux en loyalty (loyauté/loyalisme), exit (la défection ou la désertion), et voice (de la prise de parole à la protestation), se concentrant surtout sur deux attitudes générées par le mécontentement du sujet, la défection (entendue comme fuit individuelle improductive) et la prise de parole (considérés au contraire comme un exercice public et créatif). Le sociologue Guy BAJOIT relève le caractère trop englobant de la notion de loyalty qui ne distingue pas les "fidèles" par conviction des "fidèles" par résignation, ajoutant une quatrième catégorie, celle de l'apathie. James D. WRIGHT (The Dissent of the Governed. Alienation and Democracy in America, 1976), de son côté, distingue trois segments ou fractions du monde social, au sein desquels se répartissent les consenters (les citoyens qui soutiennent par conviction ou par intérêt le pouvoir), les dissenters (les citoyens qui s'opposent au pouvoir) et les assenters (les citoyens qui ne partageant pas les croyances dans la légitimité du pouvoir ne croient pas non plus changer les choses et demeurent en conséquence, le plus possible, à l'écart du jeu politique).

     Frédéric ROUSSEAU entend rendre compte davantage de la complexité du monde social, entre déterminisme et plasticité, chaque acteur étant à la fois le produit de son milieu et influe à son tour sur ses déterminants. Il peut glisser, suivant les circonstances, d'une attitude à une autre, dans des limites qui varient, elles, tant en fonction de son expérience propre et de celle de la classe à laquelle il appartient. Des quatre points décrits : consentement, le fait essentiellement de dominants - a-sentement et a-senteurs, d'une fraction sociale nettement plus nombreuse et hétérogène - dissentiment et dissenteurs, formes de résistance au pouvoir réalisées par des acteurs de toute façon critiques envers le système social - dissidence et dissidents, d'une minorité possédant un capital militant et possédant des savoir-faire politiques, assumant les conséquence de leurs positions et de leurs actions, il s'agit surtout d'évaluer leurs forces respectives... "S'agissant de la Première guerre mondiale, écrit-il, un indice approximatif mais susceptible toutefois de donner des ordres de grandeur, nous est fourni par les archives du contrôle postal si délicates à exploiter." Il s'agit de dépasser à la fois la présentation officielle d'un certain consensus social face à la guerre et les présentations partisanes, notamment à travers la presse, qui tendent à survaloriser leurs propres forces. Mais de nombreuses difficultés d'interprétation existent. "De fait, les rapports des contrôleurs sont tributaires de ce que les soldats ont bien voulu confier à leurs correspondants et des attentes des contrôleurs eux-mêmes ; or, non seulement il faut que les soldats aient eu un avis sur les questions qui intéressent l'armée et les historiens ; mais il faut encore qu'ils l'aient exprimé ; et enfin que les contrôleurs aient sélectionnés cet avis comme caractéristique de ce qu'il convenait de relever. Si l'on conserve ces trois conditions en tête, il ressort des quelques tableaux récapitulatifs disponibles qu'en définitive très peu de soldats expriment un avis sur la guerre, sa conduite, l'avenir. Les "états récapitulatifs des divisions d'infanterie contrôlées" du 9 au 23 octobre 1918, à un moment donc, où le sort de la guerre est pour ainsi dire plié, où les poilus savent que la victoire ne peut plus échapper à leur camp, sont significatifs de ce point de vue. Pour un ensemble de 44 divisions, 111 484 lettres ont été ouvertes et contrôlées : sur ce nombre, 9 593 seulement évoquent clairement ou font allusion à l'armistice. (...). De ces données fort partielles, il ressort tout de même ce point : pour l'essentiel, la correspondance est peu porteuse de commentaires, d'idées sur la guerre, sa conduite, et la situation nationale et internationale. Il fait certes faire la part des pensées non exprimées, par autocensure ou crainte de la censure : mais un fait demeure incontournable : hors d'une frange pouvant évoluer entre 1% et 10%, les préoccupations exprimées dans les correspondances des soldats les plus ordinaires (paysans, artisans, employés de rang modeste) entre le front et l'arrière concernant quasi exclusivement la vie quotidienne, la santé, les enfants, la famille, les affaires de la ferme ou de la boutique laissées aux femmes. Une telle mise à distance de la guerre, de son évolution, de ses buts proches et lointains caractérise bien (...) la fraction des a-senteurs, indifférents aux analyses politiques et mettant une nette distance entre leur monde et ceux qui entendent s'exprimer "au nom de la patrie" ou exprimer "l'opinion publique". Il en va différemment chez les représentants des élites. Dans ces milieux, la politique et la guerre sont des sujets de réflexion, de conversation et d'échanges réguliers entre le front et l'arrière."

Notre auteur fait la comparaison entre ces résultats et ceux obtenus par Philippe BURRIN (La France à l'heure allemande, 1940-1944; Le Seuil, 1997) sur la seconde guerre mondiale, qui fournit des statistiques aussi éloquentes du mutisme des correspondances sur des sujets qui intéressent le plus le régime de la collaboration, l'occupant et les historiens.

"D'évidence, il ne faut pas tirer de ces proportions la conclusion que 90% des soldats de la Première guerre mondiale ou des Français de 1941-1942 formaient une masse absolument passive, apathique ou totalement désintéressée de la guerre et de la situation politique : toutefois ces données chiffrées pourraient accréditer l'idée qu'une assez large proportion des soldats et des gens ne discourent pas sans cesse de la guerre ou des événements internationaux, bien conscients qu'ils sont de ne pouvoir influer d'une quelconque manière sur leur cours." Même chez les "pacifistes", le découragement peut facilement prendre le dessus, devant la masse des événements et l'inertie dans la guerre. Car "ce faisant, ils reconnaissent implicitement leur position dominée. Ils laissent ce jeu-là et ces considérations à ceux qui "comptent" ou croient compter, et se préoccupent - logiquement - de ce qui leur parait essentiel."

"Au total, écrit dans ses dernière lignes notre auteur, et pour finit, cette appréhension sociohistorique de la société française confrontée à la Grande Guerre me conduit à formuler deux ultimes remarques, pour aujourd'hui et demain. D'un côté, et si l'on veut bien considérer qu'en cent ans, l'organisation et la structure de notre monde social a finalement relativement peu évolué, cela peut vouloir signifier que s'il survenait un nouveau choc de grande ampleur paraissant viser l'intégrité de la nation rien ne saurait empêcher une nouvelle mise en guerre de masse. Nu doute que les consentants se révéleraient aussi efficaces qu'ils ont su l'être en 1914. Les ressorts qui ont joué alors sont encore là, et peut-être même plus efficients encore qu'ils ne l'ont jamais été. D'un autre côté, notre cheminement entre altruicide et altruisme sur le champ de bataille nous permet, je crois, de réaffirmer ce fait : l'homme n'est pas forcément un loup pour l'homme."

Sans doute, faut-il ne pas laisser le dernier mot à une espérance un peu morale. Les mémoires collectives modifient aussi les comportements et du haut en bas de l'échelle sociale, on a bien conscience des effets de conflagrations de grande ampleur. Le monde a changé depuis un siècle, sans doute bien plus que les historiens ou les sociologues le conçoivent, et les valeurs et vertus d'obéissance qui ont su si bien mener aux boucheries, ne sont plus autant partagées qu'auparavant. Sans doute plus qu'hier, les gouvernants bellicistes ont-ils besoin de consenteurs et d'a-senteurs qui leur laissent les mains libres, ce qui devient de plus en plus compliqués pour eux...

 

Frédéric ROUSSEAU, 14-18, penser le patriotisme, Gallimard; 2018. François COCHET, La Grande Guerre, tempus, Perrin, 2018.

 

PAXUS

 

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 12:26

    A partir de 1989, s'ouvre une période qu'il est encore difficile de caractériser, par manque de recul. C'est que l'incertitude ouverte par la décroissance concomitante des nationalismes et des puissances publiques, pourtant d'abord bien accueillie au départ par la plupart des mouvances pacifistes, est le fruit également d'une grande déconvenue : la fin d'un des blocs sur la planète ne suffit pas à garantir la paix. Bien au contraire, les chants du libéralisme triomphant deviennent bientôt des oraisons funèbres de la justice économique et de... la paix... L'impression de nouveauté radicale, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, par l'écroulement des Twin Towers en septembre 2001. Avec la mise en musique sur-médiatisée d'actes de terrorisme, suivis (un peu vite) de désignation d'adversaires de la paix et de la sécurité internationale, vient un ère anxiogène pour de nombreuses populations, où l'insécurité tout court rejoint une insécurité économique de plus en plus vite, faite de délocalisations et de désindustrialisations massives aux États-Unis et en Europe et faites aussi de la formation d'un nouveau visage international qui voit l'émergence notamment de la Chine et de l'Inde... L'Europe occidentale, et l'Occident tout entier avec elle, est ressentie comme en perte de vitesse dans la marche du monde, et ce d'autant plus que "surgissent" de nombreux conflits armés épars sur la planète, dont les acteurs ne sont plus aussi discernables et contrôlables que durant la guerre froide et pendant l'existence de cette fameuse "coupure" Est-Ouest.

  Même si l'heure est à la réduction des budgets militaires et du format des armées, qui semblent plus dû d'ailleurs à une volonté d'amaigrissement des États (question de la dette publique) qu'à une réelle politique de paix, alors même que décidément les questions de guerre et de paix - à part les conflits très proches comme en ex-Yougoslavie ou en Crimée  - ne passionnent en France ni l'opinion publique ni l'ensemble de la classe politique, s'installe le sentiment d'occasions manquées pour les peuples et les États pour récolter de réels dividendes de la paix...

  Plusieurs actualités mobilisent après 1989 les différentes composantes du paysage pacifiste français, qui se positionnent et agissent alors de manière relativement dispersées, et surtout dans une faiblesse croissante, faiblesse qui ne la touche pas seulement, mais l'ensemble des mouvements associatifs et jusqu'aux forces politiques qui structuraient depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le paysage politique en France.

- Parmi les dividendes attendus de la paix figurent en premier lieu le devenir des armées. Partout en Europe et aux États-Unis, se réalisent des réductions d'effectifs, des suppressions ou suspensions du service militaire, abandons de casernements qui vont dans le sens d'une professionnalisation des outils militaires. Si ces réductions touchent également l'industrie d'armement, dont nombre d'entreprises entrent en "crise" et en restructuration, il s'agit surtout de changement de paradigme dans la fourniture des théâtres d'opération militaire, l'accent étant mis à la fois sur les engins autonomes (missiles notamment, mais aussi éléments terrestres...), sur le développement des armes légères et sur... l'arsenal de répressions des mouvements de contestation partout dans le monde. La suspension du service militaire en France (1996) a pour premier effet le changement de mode de recrutement - progressivement d'ailleurs et sur la lancée d'une évolution qui remontent à plusieurs décennies - et... l'extinction de nombreux foyers de contestation de l'armée, aux premiers chefs le mouvement des comités de soldats qui abandonnent toutes analyses politiques pour se concentrer sur le niveau de vie du soldat, et le mouvement des objecteurs de conscience et des insoumis qui, par ailleurs donnait une part non négligeable des moyens humains de très nombreuses associatifs (via le service civil...)... Mais ces dividendes de la paix, que d'aucuns qui criaient un peu vite victoire - comme ceux qui prenaient triomphalement des pierres du Mur de Berlin, et qui déchantèrent quand ils virent que la chute des régimes à l'Est était vite suivi d'un véritable pillage économique - pensaient qu'ils allaient s'accentuer...

- La première guerre du Golfe (1991) voit de plus une coalition internationale menée par les États-Unis prendre le pas sur l'Organisation des Nations Unies qui, logiquement, aurait pu être le moteur de ces dividendes de la paix...

- Les guerres qui secouent les territoires de l'ex-Yougoslavie, la question bosniaque, divisent la mouvance pacifiste, entre tenants de la paix à tout prix traditionnels et partisans d'une intervention (même jusqu'aux mouvements non-violents...). Au lieu de manifestations derrière des banderoles "Paix en Bosnie", on assiste plutôt à un affrontement entre deux types d'interventionnisme, et d'une véritable division entre pro-serbes et pro-croates, la problématique se répercutant sur l'attitude à avoir face à l'Islam, dont l'extrême droite affirme qu'elle veut prendre la place de la Chrétienté en Europe... Questions humanitaires et questions politiques se télescopent au point d'une difficulté réelle à comprendre les positions des uns et des autres... Le droit d'ingérence devient une notion clé de ce débat, où gauches et droites ne forment plus entre elles des lignes de démarcation claire.

- Les attentats aux États-Unis de septembre 2001 achèvent de déstabiliser l'ensemble du paysage pacifiste français, suivant les analyses divergentes que l'on peut faire face au terrorisme et surtout de son association avec le monde musulman, et notamment l'Irak, sorte de bouc émissaire international, où l'on voit une partie de la gauche (communistes...) se rallier à la politique américaine et une partie de la droite, notamment au nom des intérêts divergents entre Vieux et Nouveau Continent, combattre cette guerre du Golfe...

  Seul pôle sans doute à résister à une certaine déliquescence idéologique, une mouvance, fortement présente auparavant au CODENE, participe à l'altermondialisme, où se retrouvent d'ailleurs parfois des frères auparavant ennemis (PCF, éléments du mouvement de la paix, CFDT, CGT, éléments du CODENE, extrême gauche), dans de nombreux forums internationaux. Des structures comme le CEDETIM, partie prenante d'ATTAC, jouent un rôle décisif en France dans la popularisation - qui mord d'ailleurs sur l'ensemble de l'opinion publique - d'une redistribution des cartes socio-politiques et économiques non seulement entre Nord et Sud, mais surtout à l'intérieur de tous les pays, entre forces populaires et entreprises capitalistes. Même s'il existe des ambiguïtés à l'intérieur des organisations qui soutiennent l'altermondialisme (et notamment à propos des Musulmans, mais aussi en ce qui concerne la nature du libéralisme...), l'image de l'altermondialisme demeure bonne. Cette opinion publique, comme l'écrit Yves SANTAMARIA, partage le "refus des guerres" dont elle fait un attribut caractéristique - même si c'est évidemment réducteur - de l'extrême gauche, en tout cas de l'ensemble des mouvements de contestation, qui se réunissent parfois sur le plateau du Larzac, véritable symbole de toutes les résistances au capitalisme destructeur... d'emplois et de l'environnement. Mais aujourd'hui comme hier, et même plus qu'hier, les capacités de mobilisation à propos d'objectifs fédérateurs peinent à dissimuler l'absence de lignes directrices communes, et notamment en matière de défense nationale et de défense européenne. C'est probablement la faiblesse de propositions alternatives aux luttes (tendancieuses) des États contre le terrorisme, au chaos mondial issu de la dissolution des bloc - et face à un certain repli culturel de fractions larges, notamment celles des populations mises en insécurité économique -, qui obère toute capacité de mobilisation réelle non seulement sur le plan des faits (peu de manifs réussies, sauf celle... contre l'accession de l'extrême droite au pouvoir), mais également sur le plan des idées...

Bien entendu, un certain état du paysage pacifiste français de la fin des années 2000-2010, ne signifie pas que le pacifisme ait dit son dernier mot sur les affaires du monde.

 

PAXUS

 

Yves SANTAMARIA, La pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:27

   Si la période de plus de dix ans (entre 1975-1989) qui selon Yves SANTAMARIA part de cette société de la moitié des années 1970 qui a intégré les bouleversements de mai 1968, et qui s'éloigne définitivement de perspectives de changements radicaux et encore plus révolutionnaires, et va jusqu'à la chute du mur de Berlin, la fin d'une certaine hégémonie communiste dans le paysage pacifiste français, peut comme toujours être sujet de discussion, elle constitue un point de vue commode pour constater l'éclatement du pacifisme, jusqu'à la contestation même du pacifisme au sein des mouvements de paix. Ensuite, c'est-à-dire jusqu'à maintenant, les cartes sont complètement rebattues en son sein, et son influence sur les politiques de défense et d'armement ramenée au minimum.

   Si lors de réelles menaces de guerre et pendant les guerres même, le mouvement pacifisme conserve, malgré toutes les répressions et toutes les censures, une influence de puissance variable mais réelle, que ce soit dans les mentalités et l'opinion publique ou en par des organisations structurées, motivées et combatives, il en est plus de même en temps de paix, de stabilisation des situations internationales, même si cette paix est toujours fragile. Et les peurs qui mobilisent ne sont plus les mêmes : il s'agit plus d'instabilité sociale interne, de montées de mouvements sociaux, d'obnubilation des esprits sur des terrorismes (qui semblent plus terroriser les autorités que les populations...)...

   Une opinion fortement répandue, et qui ne donne évidemment pas prise aux activités pacifistes massives, est que la France est désormais doublement en sécurité, sa suprématie étant garantie en Europe par la division de l'Allemagne et sa défense étant assurée au sein de l'OTAN face à l'URSS, qui par ailleurs donne des signes d'éloignement d'une rhétorique agressive par rapport aux pays capitalistes. Non que les débats sur l'arme nucléaire ait cessé, surtout à gauche, au sein du Parti Socialiste, non que la jeunesse soit moins sensible, bien au contraire, (surtout la jeunesse étudiante) qu'auparavant aux vicissitudes qui l'attend dans le service militaire, dont on se demande à quoi il peut servir, le temps des armées massives étant bel et bien révolus, non encore que des débats n'existent plus quant à plusieurs aspects de la présence de l'armée dans la société. Il y a bien constitution d'un bloc des anti-nucléaires regroupant la vieille garde SFIO et de nouveaux adhérents, qui freine d'ailleurs l'évolution du parti socialiste, qui veut se doter d'une philosophie de parti de gouvernement plus que parti du changement radical. Il y a bien un climat de fronde au sein de la jeunesse, qui de contestations des réformes universitaires au refus de la réforme des sursis au service militaire, s'exprime sous des formes multiples, dont la révolte violente, même si elle est mise en musique par la grande presse, n'est qu'une extrême minorité, malgré l'existence d'un terrorisme dit rouge qui sévit surtout en Italie et en Allemagne. Il y a bien dans les mouvements dits sociaux qui grandissent en considération au diapason du déclin d'une classe ouvrière cultivée par le Parti Communiste, des revendications touchant au domaine de la sécurité, de la guerre et de la paix : rassemblements du Larzac contre l'extension du camp militaire, manifs souvent petites mais fréquentes contre les ventes d'armement ou les essais nucléaires, contestation de ce que maints enseignants nomment militarisation de l'éducation nationale, appels au soutien aux objecteurs de conscience qui refusent le service civil tel qu'il est (deux ans au lieu d'un, et cantonnement à l'Office National des Forêts...) lequel provoquent parfois des soutiens massifs dans les milieux à gauche, les mouvements chrétiens et les syndicats, sans compter une large frange sympathisante du monde associatif.

 

Un paysage définitivement changé.

Bien avant le mouvement provoqué par la double décision de l'OTAN du 12 décembre 1979, d'installation des euromissiles, où la France n'est pas directement concernée (pas d'implantations sur son sol), en "réponse" à la modernisation des missiles SS 20 installés dans les pays de l'Est, un changement progressif mais tenace s'opère au sein du paysage pacifiste. Qui aboutit au déclin du Mouvement de la paix, malgré un "Appel des Cent" (1982) qui se veut plus large que la mouvance communiste, à l'activisme grandissant d'une partie du monde associatif mettant en oeuvre (dans beaucoup de sens...) les objecteurs de conscience toujours plus nombreux et au regroupement dès 1979 d'un certain nombre d'organisations (PSU, MDPL, Non-violents, mais aussi de groupes actifs quoique très petits - on pense notamment à La Forge, Centre de documentation et de formation sur la défense, qui en constitue avec le collectif Cedetim des intellectuels anti-impérialistes d'inspiration marxiste, la cheville ouvrière), au sein d'un Comité pour le Désarmement nucléaire en Europe créé en bonne et due forme en novembre 1981. Cette convergence dans ce CODENE, de nombreux éléments du pacifisme prend d'ailleurs de l'ampleur dans le temps jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin en 1989, face à une Union Pacifiste de France à l'activité devenue un brin rachitique et à une Ligue Communiste Révolutionnaire, qui refuse à la fois de s'intégrer dans le Mouvement de la paix et  dans ce CODENE trop sensible à ses yeux aux problématiques de la défense, qui n'est finalement pour elle que la défense du système capitaliste... Pendant toute la durée de ce qu'on appelle alors le mouvement anti-missiles, bien plus important en République Fédérale Allemande, en Grande Bretagne ou même en Italie, la bipolarité Mouvement de la paix/CODENE s'exprime non seulement dans des divergences d'analyse importantes, dans des activités séparées et dans les différentes réunions internationales des mouvements de paix européens, et cela parfois de manière vive. Cette bipolarité n'empêche pas de s'exprimer d'ailleurs d'autres groupes qui agissent de manière autonome, que ce soit dans la mouvance non-violente (où un Appel du Larzac sera un temps diffusé...) ou dans les milieux d'extrême gauche, et qui formulent eux aussi des analyses différentes. L'appui de la CFDT au CODENE EN 1983, sous forme d'une adhésion d'ailleurs formelle à l'Appel du CODENE, donne à ce regroupement associatif un poids plus important face à la traditionnelle machine pacifiste du Mouvement de la paix, tant dans la presse qu'au plan des relations internationales des mouvements de paix. C'est que le CODENE développe une thématique sur la défense, à plusieurs volets, qui est aussi une analyse de la situation internationale, toutes deux n'étant pas sujettes à des accusations de duplicité ou de sympathie particulière envers l'Union Soviétique (soutien des mouvements de contestation à l'Est, envers Solidarnosc en Pologne par exemple), et offrant même un pluralisme au sein de ses moyens d'expression sur de nombreux sujets, au diapason de plus d'une grande partie des mouvements d'objecteurs de conscience. Même si au haut niveau, la hiérarchie catholique comme les grands médias chrétiens (protestants comme catholiques) ne se désolidarise que timidement de la politique de défense nucléaire (un peu plus des ventes d'armes...), de très nombreux groupes de base de deux confessions chrétiennes se montrent actifs au sein des comités locaux du CODENE... L'ampleur du mouvement de paix en Europe est tel que la position de l'OTAN de ne pas implanter finalement de nouveaux missiles à l'Ouest, comme d'ailleurs de manière générale l'effondrement des régimes totalitaires "communistes" à l'Est, pu être revendiquée comme sa victoire au début des années 1990. Il est vrai que malgré la grande défaite des pacifistes en général au sein du Parti socialiste qui se rallie à l'armée nucléaire, le mouvement général d'opinion contre les euromissiles figure de phénomène massif, le dernier observé à ce jour en Occident, concernant les questions de guerre et de paix. Le fait même que la problématique du CODENE, entre autres, est de se situer dans la défense d'un politique de paix et de ne pas se réclamer d'un pacifisme trop décrié dans la société française qui n'a pas perdu la mémoire de l'attitude des pays européens face à l'Allemagne cinquante ans plus tôt. Se baptisant Mouvement de paix et non mouvement pacifiste, le CODENE, dont les options sont relayées tant bien que mal de manière importante sinon dans la presse, du moins dans les relais d'opinion politiques et syndicaux livre une analyse, cela au gré notamment de la parution du Bulletin du CODENE, qui refuse de prendre parti par la défense d'une Europe capitaliste comme de soutenir la "politique de paix" de l'Union Soviétique. Pour faire place à une contestation plutôt radicale du militarisme et de la militarisation, comme de tous les impérialismes, y compris français.

 

Une nouvelle donne intellectuelle

   Avec l'effondrement des régimes "communistes" à l'Est, s'installe une nouvelle donne politique et stratégique en Europe. Et même si le Mouvement de la paix perd ensuite définitivement de son importance, à l'aune de celle du Parti Communiste, et même si les activités du CODENE périclitent fortement, les problématiques de paix ne peuvent plus relever simplement du refus de la guerre ou même de l'antimilitarisme. Même si également la réforme du service civil et plus encore la suspension du service militaire, éteint en quelque sorte la source d'une contestation de la jeunesse (tarissant d'ailleurs du même coup les forces vives d'une grande partie du tissu associatif), l'exposé des problématiques de paix, dans des cercles qui se spécialisent, prennent beaucoup plus en compte qu'auparavant, outre l'obligation formulée de recourir à la guerre, les questions de justice sociale et économique comme celles du fonctionnement politique des sociétés. Alors qu'auparavant, on pouvait sans sourciller, à propos d'un danger de guerre, mobiliser uniquement sur ce danger immédiat, et cela d'ailleurs avec une certaine efficacité, on ne peut plus, comme la crise des Balkans, la guerre au Kosovo... l'ont montré, formuler des propositions pacifistes sans leur adjoindre obligatoirement les conditions nécessaires à une véritable pacification et même au-delà, avec une réflexion à terme sur l'évolution des sociétés concernées par le conflit armé, de penser la paix et la guerre non plus en terme de tout ou rien mais selon des principe, présentés plus "absolus", la justice, le respect des droits de l'homme, la démocratie... Si nombre d'intellectuels continuent de soutenir l'Union Pacifiste comme journal ou des organisations qui clament la nécessité de la paix, qu'ils soient formés ad hoc ou faire partie d'une longue tradition pacifiste, l'exigence de l'opinion publique comme celle des instances qui mènent un combat contre la guerre est de réfléchir aux conditions mêmes de la paix, à court, moyen et long terme. Si auparavant, les analyses sur ces conditions existaient (notamment dans l'entre-deux-guerres mondiales), elles sont maintenant le support obligatoire d'une campagne pour la paix digne de ce nom.

 

Des menaces de crise et de guerre instrumentalisées

    Le climat général, alors que la guerre en Europe - à tort ou à raison - apparait à l'ensemble de la population comme une perspective très improbable, est aux clameurs de crise - réelle du capitalisme, supposée des sociétés face à des terrorismes et des crimes particulièrement bien mis en scène par des mass-médias. La montée du chômage de masse permanent, la mise en cause de nombreuses conquêtes sociales constituent des facteurs d'insécurité réelle, camouflée à bien des égards par des insécurités dues à des violences physiques (que ce soit dans les "banlieues" ou au gré de crimes spectaculaires). Dans ce climat d'insécurité, si les menaces proprement militaires sont réelles (décrochages de la défense de l'Europe par les États-Unis ou à l'inverse - c'est selon l'analyse -main-mise par l'intermédiaire de nouvelles installations militaires, d'où la crise des euromissiles), les mouvements de paix en Europe, moins en France, notamment parce que leurs acteurs sont souvent des contestataires de l'ordre établi ou du libéralisme qui s'installe, connaissent des montées en puissance inédites depuis les grandes manifestations d'après-guerre contre les armements nucléaires. Ces mêmes mouvements contestent également la montée d'instruments policiers tendant à contrôler non seulement les organisations d'extrême gauche ou d'extrême droite, mais aussi l'ensemble des populations. Ils contestent l'instrumentalisation par les États des menaces externes (mais également de leurs ramifications intérieures) afin, jouant notamment sur la peur, de renforcer leur arsenal policier de contrôle social.

 

Une nouvelle façon d'agir pour la paix

   Alors que beaucoup auparavant menaient un combat pour empêcher la guerre, dans maintes circonstances, surtout au nom des malheurs et des fausses solutions qu'elle apporte, avec la crise des euromissiles nait une prise de conscience de plus en plus de citoyens que permettre la pérennité de la paix passe par une implication sur les questions de défense, alors que s'éloigne de plus en plus les perspectives révolutionnaires un court instant ravivées (mais n'était-ce qu'une illusion...) pour faire place à des activités, multiformes qui ne concernent pas directement la problématique de la guerre, qui entendent peser sur les choix politiques de défense, non seulement du pays auquel on appartient, mais également à ceux qui mettent en cause les perspectives de paix et de prospérité dans le monde. La crise des euromissiles tend à fédérer nombre de ceux qui s'étaient déjà engagés dans d'autres combats, de manière séparés le plus souvent, que ce soit pour une autre agriculture, une autre approche du Tiers-Monde, une autre façon de vivre en société... Alors que des manifestations massives et des initiatives se multiplient en Europe, le cas de la France reste particulier, où la défense et les relations internationales paraissent d'un domaine réservé, inaccessible aux citoyens "ordinaires, et dont les spécialistes reconnus ne peuvent être qu'issus du milieu militaire ou ne doivent que s'adresser qu'à ce dernier. Alors que nombre d'associations sont reconnues partout en Europe, issues d'initiatives civiles, on ne reconnait pas en France la qualité d'intervention aux organismes, qui, dans les années 1980 se multiplient, réclament avoir droit d'influer sur les choix de défense. Ni le CODENE, ni le Mouvement de la paix, ni l'Appel des Cent d'ailleurs ne bénéficient de la même attention des médias et des responsables politiques que les organisations allemandes ou néerlandaises correspondantes... Leurs moyens sont d'ailleurs faibles en comparaison des organisations de masse britanniques ou même d'Espagne et d'Italie, ne bénéficiant - et cela s'arrête bientôt avec la suspension prochaine du service militaire - que d'un élan important d'une partie de la jeunesse directement concernée par celui-ci, dont une partie - qui reste minoritaire -  s'oriente directement vers l'objection de conscience. Ceux-ci "bénéficient" d'un statut qui permet à beaucoup, de manière légale ou illégale, de s'engager dans ces associations dont beaucoup se retrouvent solidaires ou directement engagées dans le nouveau mouvement de paix.

      Une enquête de 1984 parue dans Le Monde diplomatique, permet de cerner les contours et les moyens de ces mouvements de paix, alors en pleine activité. Les auteurs de l'enquête indiquent que, dans le grand mouvement de contestation de l'implantation des Pershing américains et des SS20 soviétiques qui traversent alors nombre de pays européens, "la France est moins touchée".

"La campagne menée par le Mouvement de la paix a certainement obtenu un résultat honorable, mais il semble que les gros bataillons des militants cégétistes et communistes aient été mobilisés. Il serait sans doute exagéré de dire que cette campagne a réellement diffusé, dans la population, le message du pacifisme. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette réticence des Français : le mauvais souvenir laissé par la capitulation de Munich, la méfiance à l'égard de l'Union soviétique et du parti communiste, le large consensus existant entre les formations politiques sur la dissuasion nucléaire, le manque de crédibilité des solutions de rechange pour assurer la défense... Il faut aussi tenir compte des traits particuliers du "mouvement de paix" français, qui se caractérise d'abord par son hétérogénéité. (...). Une enquête récente, menée par le Centre d'étude de défense et de sécurité internationale de Grenoble (CEDSI), à laquelle ont volontiers participé 59 groupes représentant toutes les composantes du "mouvement de paix" - et notamment l'Union Pacifiste de France, Résistance internationale des femmes à la guerre, Pax Christi, le PSU, le MAN, le MDPL, le MIR (voir les articles à ces noms...), le Mouvement de la paix, le Mouvement des Objecteurs de Conscience (MOC), les Verts, Femmes pour la paix, le CODENE, le Cun du Larzac... a mis en évidence deux autres caractéristiques : le manque d'organisation et de moyens, une trop grande diversité des thèmes et l'absence d'un projet commun. La plupart des groupes étudiés relèvent naturellement de la loi 1901 sur les associations. certains se classent à la rubrique partis politiques, mais il est très révélateur qu'un nom appréciable de réponses fassent état d'association de fait et de collectifs. 8 groupes seulement disposent d'un permanent au moins (...). IL est particulièrement difficile d'obtenir le nombre des membres. (...) Au total, il ne semble pas que le nombre d'adhérents aux groupes qui appartiennent au "mouvement de paix" excède 25 à 30 000 personnes. A propos des ressources, on enregistre une forte réticence pour répondre (c'est-à-dire, selon nous que la plupart de ces associations... ne le savent pas eux-mêmes, faisant appel aux bonnes volontés ad hoc, lors des actions, et reposant sur énormément de bénévolat...) (...) Il s'agit pour l'essentiel des cotisations, de subventions et de ventes de publications. Le "mouvement de paix" français est pauvre et il est extérieur à l'univers marchand. Actuellement, un besoin d'organisation est ressenti. Mais s'il existe bien des fédérations ou des collectifs d'association - le CODENE, la plate-forme Objection, la Fédération artisanale et artisans de la paix, - les 59 groupes ont de grandes difficultés à avoir une action commune. (...) Contrairement à ce qui se passe notamment en République Fédérale d'Allemagne ou au Royaume Uni, les relations des pacifistes avec les syndicats sont limitées. (...). Inversement, sauf peut-être la CFDT, les syndicats ne semblent pas intéressés par ces groupes quand ils ne les contrôlent pas." (...). Les enquêteurs mentionnent également que "les pacifistes français paraissent internationalement bien isolés, peut-être parce que leur mouvement est trop faible pour dialoguer avec des puissantes organisations. A noter qu'après 1984, de nombreux liens se tissent entre membres du CODENE et acteurs majeurs de mouvements de paix en Europe, lors de diverses rencontres, manifestations, actions, qui tentent de faire pièce aux moyens somme toute plus important du Mouvement de la paix, en faisant valoir notamment les divers soutiens apportés aux mouvements dissidents à l'Est (Solidarnosc en Pologne notamment) : clairement il s'agit de bâtir un mouvement indépendant de paix... "Plusieurs organisations, mentionnent encore les enquêteurs, ont pour objectif la recherche, la formation et l'information (ARESPA, Cun du Larzac, Défense et Paix, La Forge notamment). Il n'existe pas moins de 16 centres de documentation et 35 revues et journaux, dont les plus importants sont Alternatives non violentes, Non-violence politique, Élan, L'Union pacifiste, le Bulletin du CODENE, Les Cahiers de la réconciliation, le Journal de la Paix, Alerte atomique. Les modalités d'action du "mouvement de paix" en France sont très diversifiées grève de l'impôt, pétitions, journées d'initiation, cycle de formation, campagnes nationales, jeûnes, heures de silence, défilés silencieux, théâtre, disques, conférences, débats, poésies, chantiers 'de service civil notamment, devons-nous préciser), stages, films, animations musicales, candidatures aux élections, actions auprès des médias, tracts, livres, etc. (...) Le désarmement est bien sûr au centre du discours du "mouvement de paix" français qui développe aussi, avec une particulière insistance, d'autres thèmes, notamment le changement de société et celui du statut des militaires (droit du soldat, objection, service civil)...."

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Défense de l'Europe ou défense européenne? Actes du colloque des 20 & 21 janvier 1989, Damoclès (CDRPC), 1989. Daniel COLARD, Jacques FONTANEL et Jean-François GUILHAUDIS, Enquête sur le "mouvement de paix", Le Monde diplomatique, Février 1984.

 

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 10:11

    Dans sa périodisation de l'histoire du pacifisme en France, Yves SANTAMARIA fait des années 1962-1974 le moment où les forces socio-politiques se polarisent, en une sorte de guerre par procuration, dans les choix géopolitiques et surtout idéologiques. Il est vrai que ces années correspondent à une période de fortes tensions entre Etats-Unis et Union Soviétique, au sortir de la crise de Cuba qui ne laisse que peu de traces dans la mémoire collective française, à l'inverse des moments d'émotions pendant la crise elle-même. La guerre du VietNam étant le point focal de cet affrontement, et les événements de 1974, avec les campagnes antimilitaristes marquant un tournant en France dans le paysage pacifiste. Mais on peut se poser la question si une autre périodisation n'est pas possible, prenant en compte plus profondément l'évolution réelle des relations soviéto-américaines - quoique l'opinion publique française semblant prendre une décennie de retard dans l'appréciation de celles-ci, perception atypique en Europe tant la prose sur l'indépendance nationale prend le pas sur toutes les autres analyses.

Et surtout en France, les années 1958 et 1968 sont marquées par des changements profonds dans la société : les événements de 1958 ouvrant une période institutionnelle obligeant tous, y compris les pacifistes, à se positionner différemment et les événements de 1968, sur le plan des relations entre personne (rapport d'autorité, rôle des femmes, renouveau de la "question sociale") définissant bien un avant et un après dans les conceptions du pacifisme lui-même. On ne pouvait pas penser avant 1958 les questions de guerre et de paix sans poser la problématique coloniale  ; on ne peut plus penser après 1968 le pacifisme sans poser la question de l'évolution même de la civilisation et de la société dans son ensemble, et surtout de la place de l'armée dans la société.

Compte tenu justement de la spécificité française des rapports de force, avec un mouvement communiste encore très important, compte tenu du détachement de l'enchaînement des événements en France d'un contexte international perçu avec un certain décalage, on serait plus enclin à une périodisation 1958-1968, mais effectivement, ce n'est qu'en 1974, qui est aussi l'année de l'échec électoral de l'union de la gauche, que les problématiques françaises rejoignent les problématiques européennes et mondiales, avec l'arrivée notamment d'une politique libérale sur le plan économique. Une sorte de désenchantement sur la problématique d'un changement socio-politique d'ampleur fait alors place effectivement à d'autres perceptions des questions de guerre et de paix, dans un paysage pacifiste somme toute bien plus éclaté qu'auparavant...

 

Un paysage pacifiste éclaté, une opinion guère mobilisée...

   Chaque fraction de la mouvance qu'on devrait plutôt appeler alors, mouvance de la paix plutôt que mouvance pacifiste proprement dite, tant certaines composants émettent des conditions parfois restreintes, parfois plus large, à l'exercice du combat pour la paix. Pour beaucoup, la paix en soit ne suffit pas, elle ne peut exister qu'avec d'autres éléments à prendre en considération, l'indépendance ou la justice. Et cela pour des composantes parfois opposées idéologiquement, chrétiens et communistes, socialistes et "apolitiques" ou anarchistes... De la crise des fusées de Cuba à la guerre du Viet-Nam, l'éventail des réactions des pacifistes est large, même si par ailleurs, surtout avant 1968, années charnière s'il en est, ils demeurent toujours minoritaires ou même très minoritaires dans l'opinion publique. Même les catholiques dont le Pape produit son encyclique Pacem in Terris, ne sont guère mobilisés, même les adhérents au Parti Communiste ne font de la paix - même au plus fort de la propagande soviétique et du Mouvement de la paix, n'en font une cause majeure. Alors que la phraséologie de l'administration Kennedy - qui se prévaut d'une action pour la paix par "l'équilibre du monde" en Occident, que la phraséologie du Kremlin, surtout après Cuba, est en faveur de la "coexistence pacifique", même si les actions diplomatiques et militaires ne vont même pas dans ce sens, la seule préoccupation qui pourrait se rapprocher de celle des pacifistes réside dans l'attitude du gouvernement par rapport à une main-mise des États-Unis sur la politique étrangère et de défense de la France...  Et encore, lorsque De GAULE, dans une rhétorique de l'indépendance nationale, fort du succès de la mise en place de la force nucléaire, prend la décision de faire quitter en 1966 les forces américaines du sol français, il coupe en quelque sorte l'herbe sous le pied du seul mouvement de masse encore important dans le domaine des questions de guerre et de paix, le Mouvement de la paix, alors complètement inféodé à Moscou. C'est que l'heure est à la sérénité, et au consensus un peu vague exprimé dans l'encyclique Pacem in Terris, seul élément qui dans la presse et à travers les congrégations religieuses catholiques de l'Europe, est l'occasion de campagne de presse importante, cela dans la foulée de ce bouleversement annoncé et mis en oeuvre par Jean XXIII, consacré par Vatican II...

   Les seuls éléments de fixation semblent être alors la guerre des Six Jours (juin 1967) et celle de la guerre du Biafra (mai 1967-janvier 1970). L'une, mais l'attitude du gouvernement français critique à l'égard d'Israël élime vite les contestations "pacifistes", divise à l'intérieur même de la mouvance pacifiste et l'autre, la presse étant très présente pour la relater, focalise plus sur la "misère" des biafrais que sur des menées "impéralistes" en Afrique. C'est d'ailleurs surtout sur le volet humanitaire que l'opinion se mobilise, et en 1971, un certain nombre de médecins (dont Bernard KOUCHNER et Xavier EMMANUELLI) décident de créeer "Médecins sans frontières. L'un et l'autre conflit suscitent une problématique sur les Droits de l'Homme promise à un grand avenir.

 

Guerre du Viet-Nam et Armement nucléaire.

  En fait, seules deux questions suscitent une polarisation d'initiatives, de réactions, voire de manifestations en France. La Guerre du VietNam (dans sa phase américaine désormais), dans l'ensemble d'une mouvement planétaire et diffus de protestation et l'émergence de la force nucléaire stratégique en tant que réalité maintenant tangible (préparée au début de la décennie précédente), suscitent des oppositions, qui ne se limitent pas, loin s'en faut, aux différentes sphères pacifistes. Ensuite, dans la foulée des vagues contestataires de Mai 1968, les résistances à la conscription et à la militarisation de la société constituent des points forts de la vie politique du pays...

   L'accentuation de la logique présidentielle de la République, avec l'élection du Président de la République au suffrage universel, règle établie par le résultat du référendum d'octobre 1962, fait de la défense et des relations internationales une sorte de domaine réservé - d'ailleurs contesté dès son apparition. L'opposition aux programmes militaires ou d'armements se colore alors d'un sentiment qu'il ne peut y avoir de réel débat sur la défense. L'ensemble de la mouvance pacifiste joint sa critique traditionnelle d'une crainte de confiscation en quelque sorte de la démocratie.

 

Armement nucléaire...

    Le jeu solitaire de la France, à la suite notamment du refus opposé par la Grande Bretagne aux projets de coopération en matière de missile, soulève deux types d'inquiétudes qui s'alimentent l'une l'autre, comme l'écrit Yves SANTAMARIA. "Le premier se nourrit d'une sensibilité atlantiste, mais tendra à s'atténuer progressivement, lorsqu'il s'avèrera que la distension des liens avec Washington n'avait guère porté atteinte à la solidité de l'Alliance occidentale. Le second motif de préoccupation tenait au refus manifesté par de Gaulle d'être partie prenante d traité d'arrêt des tests nucléaires négocié entre Soviétiques et Américains en 1963. Les socialistes sont particulièrement sensibles aux deux aspects de la question : tout en agitant (avec une conviction sans cesse affaiblie) la perspective d'une force européenne autonome, la SFIO dénonce l'ensemble des initiatives du pouvoir au nom de la "solidarité occidentale". En même temps, elle impulse à partir de juillet 1963 - sous l'autorité de Jules MOCH - un Mouvement Contre l'Armement Atomique (MCAA), dont le dynamisme permet au socialisme français de renouer ouvertement avec une part importante de son bagage culturel. Les socialistes reprennent ainsi partiellement l'initiative sur un terrain jusque-là abandonné au PCF, établissant avec la nouvelle gauche française (et notamment les chrétiens) des liens distendus par la guerre d'Algérie. Les marches organisées par le MCAA dans de nombreuses régions s'inspirent des pratiques anglo-saxonnes et s'inscrivent dans la perspective de la Confédération internationale pour le désarmement et la paix, que son indépendance par rapport à Moscou rend plus fréquentable qu'un Mouvement de la paix toujours aligné sur la diplomatie soviétique."  Notons que ces "retrouvailles" avec le pacifisme ne sont pas seulement le fait de dirigeants socialistes, au sein d'une organisation aux structures assez diverses, et qu'il s'agit aussi d'une impulsion venue d'une fraction de l'opinion publique, déjà sensibilisée à ces problèmes lors de la guerre d'Algérie. On pense notamment à une partie de la presse, à des initiatives venues de gens d'Église que Vatican II a libéré en grande partie des soucis hiérarchiques, à également une partie de la jeunesse (notamment via les organismes d'éducation populaire...) directement concernée par les différents appels à l'enrôlement dans les armées. Par la suite, notamment lors des négociations pour une union de la gauche, les questions de défense (avec la problématique des nationalisations) pèsent de tout leur poids.

Les débats s'engagent d'ailleurs véritablement dans une phase aigüe après la défaire de la gauche aux législatives de mars 1973, alors qu'une partie de l'extrême gauche développe, conjointement avec d'autres forces politiques et culturelles, une campagne antimilitariste d'une ampleur sans précédent suite aux dispositions de la loi votée 3 ans plus tôt sur le régime du sursis du service militaire. Les prises de position marquantes émanent plus alors de l'ensemble de la société civile que d'un monde parlementaire axé sur d'autres agendas, et même d'un monde politique et d'une partie de la hiérarchie militaire directement visée. Nombre d'intervenants articulent d'ailleurs problématique de défense et question du changement social.

 

Guerre du VietNam...

    La contestation-protestation contre la guerre du VietNam est bien plus importante - anti-américanisme et anti-atlantisme faisant largement leur place - que lors de ce que les Français ont appelé la guerre d'Indochine, alors que les Américains n'ont fait que prendre le relais de la puissance coloniale française. C'est que l'ampleur des destructions sur le sol vietnamien et la disproportion des moyens militaires engagés horripilent plus que ne veut le faire le Mouvement de la Paix qui agit là dans le cadre d'une guerre froide où beaucoup savent quel camp il choisit. Comparé aux autres pays d'Europe occidentale, et au diapason du mouvement contre la guerre aux États-Unis même, les mouvements anti-guerre et pro-VietNam en France sont les plus puissants et les plus répandus. Une part de l'agitation étudiante, qui a ensuite un grand rôle dans les événements de Mai 68, provient de cette opposition. Même si la mémoire est faible aujourd'hui sur ce mouvement anti-guerre, sur le moment le monde politique bruit surtout de cette guerre, et il semble même que maintes réflexions partent de cette guerre pour une réflexion plus globale sur le monde, et que toute réflexion, dans la presse, les médias, la littérature, sur le monde ramène toujours aux faits brûlants de l'actualité en Asie. Alors que l'anticolonialisme est relégué par la suite au second plan, il jette ses derniers feux dans le paysage pacifiste français (on préférera même un temps parler du colonialisme intérieur ou franco-africain que du colonialisme-impérialisme des deux Grands).

  L'opposition à l'intervention américaine au VietNam revêt un caractère sans précédent, comme l'écrit encore Yves SANTAMARIA : "reconstituant un arc gaullo-communiste tel qu'on l'avait plus connu depuis la querelle de la CED (la défunte-née Communauté Européenne de Défense) et qu'il se ressoudera en 2003 lors de la deuxième guerre d'Irak. Par delà la spécificité de chacune des conjectures (et sans parler des arrière-pensées de chacun), une différence importante tient dans l'attitude de l'extrême droite qui, dans le cas du VietNam, affiche résolument son soutien au régime du Sud et à ses protecteurs américains. Mais à cette exception près, la rue française appartient aux soutiens de Hanoï, tandis que la presse et les médias d'État concourent à affaiblir la légitimité du Goliath yankee face aux fantassins en sandales de Giap". C'est notamment sur la scène médiatique, plus sans doute que dans des manifestations massives que s'exprime cette posture presque unanime. De plus, "les reportages sur la contestation interne aux États-Unis contribuent à donner aux adversaires français de la politique menée par Washington le sentiment qu'ils sont partie prenante d'un certain avant-gardisme culturel, tel qu'il s'exprime sur les campus et à travers des protest-songs où la tradition folk se colorie de plus en plus d'accents pop-rock d'une électrique modernité." Dans l'ensemble, dans l'opinion, c'est plus les images et les positions à gauche et à l'extrême gauche qui attirent l'attention, tirant d'ailleurs sa perception vers un versant pacifiste qui pourtant n'est pas la caractéristique principale de maints groupes et intellectuels sur le devant de la scène. Ainsi, on retient des interventions de jean-Paul SARTRE, à la pointe brièvement de la gauche intellectuelle, ces appels anti-guerres et anti-crimes de guerre. Cette gauche intellectuelle se retrouve autour de ce dernier, dans l'initiative prise en 1966 par Bertrand RUSSEL d'un "Tribunal international contre les crimes de guerre au VietNam" au cours duquel la seule partie américaine est convoquée sur le banc des accusés. Avec le temps, maints d'entre eux qui, tel Pierre VIDAL-NAQUET, regretteront les qualifications à sens unique de génocide...

C'est à une véritable bataille des slogans que l'on assiste, qui préfigure ce qui advient plus tard avec la contestation générale de la société, où les positions, toujours anti-américaines - se nuancent d'objectifs politiques bien différents. Dans cette bagarre, la violence verbale au sein de l'extrême gauche pour la prise de contrôle du mouvement anti-guerre, nombre d'intellectuels constituent autant de "prises de guerre", chacun des groupes - on devrait sans doute plus écrire goupuscules - voulant retrouver le chemin des masses, à qui concurrencera le mieux un Parti Communiste encore hégémonique dans la classe ouvrière et sur la plan de la propagande pacifiste. Les analyses de fond alors comptent mieux que le chocs des slogans, et ce serait sans doute une erreur d'étudier les positions réelles à partir d'eux... Dans cette phase de la contestation de la guerre du VietNam, les autres courants comptent peu, les socialistes (embourbés dans les crises ministérielles à répétition) comme les chrétiens (engagés dans l'aggiornameto du Vatican) étant pris par des logiques - qui, tout en n'"oubliant pas" le fait majeur international de la guerre en Asie - ont d'autres batailles à mener... Si au sommet des organisations socialistes et des Églises, peu de choses par rapport à la guerre du Viet-Nam se font - nonobstant une intense activité diplomatique discrète - à la base, il en est tout-à-fait autrement. Toute une génération de militants, quels que soient leurs affiliations - est marquée par celle-ci et réalise ses "premières armes" dans la rue contre l'intervention américaine. Que ce soit dans l'apprentissage de l'usage de la propagande ou dans les face-à-face avec les forces de l'ordre (dans une sorte de réflexe récurrent de répression-solidarité, notamment en milieu étudiant), ces militants garderont la mémoire de bien des tactiques pour se faire entendre du pouvoir...

 

Dans l'ambiance contestataire de mai 68... les luttes contre l'institution militaire...

   Ensuite, dans la foulée de ces événements et de leur conclusion provisoire sur le plan culturel et sur le plan politique, l'antimilitarisme révolutionnaire, qui n'est pas l'un des thèmes favoris des soixante-huitard, devient partie intégrante d'une critique générale de la société, critique qui déborde largement le cadre de groupes anti-capitalistes, et qui se propage dans une suite d'agitations sociales dans maints domaines. Dans un contexte où la culture anti-hiérarchique sature l'ambiance, les groupes d'extrême gauche tentent de mener le mouvement pacifiste, mais ce dernier le dépasse largement. Et les jeunes militants de ces divers groupuscules à l'influence plus que rachitique ou très localisée doivent composer avec des composantes politiques qui, sans être déconnecté d'une passion révolutionnaire - que d'aucuns d'ailleurs trouvent empreintes d'un certain romantisme simpliste - font de la lutte contre la militarisation de la société une fin en soi. L'hostilité contagieuse contre l'armée - nourrie des conditions mêmes des appels et des réalités militaires - se manifeste par de très nombreuses initiatives individuelles ou de petits groupes d'orientations diverses, qui cherchent d'ailleurs de temps en temps à se fédérer suivant leur sensibilité. Dès 1972, des structures telles que le Groupe d'Action et de Résistance à la Militarisation (GARM) et le Mouvement pour le Désarmement, la Paix et la Liberté (MDPL), issu directement du MCAA, deux structures d'orientation plus libertaire ou chrétienne, rivalisent d'initiative avec le Comité Antimilitariste de Révolution!) et, nettement plus étoffé, le Comité de Défense des appelés, émanation de la Ligue Communiste. Volontiers unitaires, ces organisations appellent au soutien des "victimes de la répression" aussi bien dans les casernes qu'à l'extérieur, où insoumis, déserteurs et objecteurs de conscience accèdent désormais à une visibilité médiatique. Ces derniers - fer de lance de contestation et cheville ouvrière de bien des groupes - bénéficient du parrainage de nombreuses personnalités (Daniel GUÉRIN, Margueritte DURAS, le père Jean CARDONNEL, le pasteur Jean CRUSE ou encore Pierre VIDAL-NAQUET).

Les années 1973-1974 peuvent être considérées, écrit Yves SANTAMARIA, comme l'apogée de manifestations diverses et variées, de démonstrations pacifiques de toute sorte (obstructions, appels, manifestations) : "Jamais d'ailleurs dans le passé, la contestation de l'armée n'avait revêtu un tel caractère de masse." La politique de la jeunesse, au diapason d'une politique sociale répressive, du gouvernement alimente régulièrement les oppositions, qui trouvent des relais dans certains partis (PSU, certaines sections du PS et même du PC...). Ainsi, le PSU, alors présidé par Michel ROCARD, impulse le groupe "Information pour les Droits du Soldat" (IDS), afin non seulement de ne pas laisser tout le champ contestataire aux seul CAM et CDA, mais également de produire des analyses pouvant déboucher sur des propositions concernant la politique de défense. IDS s'assigne en 1974 pour tâche essentielle de populariser l'"Appel des Cent", dans lequel les appelés sont invités à contresigner au grand jour un manifeste cumulant revendications matérielles et exigences en matière de démocratisation de l'institution militaire.

Durant ces deux années-là, mais également, de manière décroissante toutefois jusqu'à l'orée des années 1980, des groupes comme le "Front des soldats, marins et aviateurs révolutionnaire" (FSMAR) - au plan d'action très ambitieux de peser sur une crise majeure, à l'image de ce qui se passe au Chili et au Portugal - s'efforcent de recruter parmi une jeunesse réticente au service militaire, pour toute une série de tâches qui vont du service d'ordre à l'organisation de manifestations, du renseignement à la propagande... Les militants du SMAR animent également des "Comités de soldats" aux activités généralement indolores pour la hiérarchie - malgré certaines exagérations paranoïaques de certains de ses membres, qui de temps à autres organisent des "coups" spectaculaires (manifestation en uniforme à Draguignan en septembre 1974)... Mais ni les tentatives du PSU pour développer un syndicalisme des soldats, ni les appels à une révolte des conscrits, ne débouchent sur une structuration d'un quelconque mouvement de masse pacifiste ou de paix. La seule activité contestatrice de la militarisation de la société  qui ait un écho massif et qui pèse d'ailleurs sur l'image de l'armée en général dans l'opinion publique, est l'opposition à l'extension du camp militaire du Larzac, animée par des agriculteurs modernistes et pacifistes et des militants appartenant à l'extrême gauche ou à la mouvance non-violente. Le plateau du Larzac est appelé pour de nombreuses années à un un foyer majeur, un endroit de concentration, d'agitations et de propositions de changement dans maints domaines, de la défense, bien entendu, à l'agriculture, des relations avec les pays du Tiers-Monde à une autre politique de santé... sans compter cette vieille antienne, qui ne se réalise que dans peu d'endroits d'une alliance entre ouvriers et paysans... C'est tout un ensemble de théories et d'expérimentations qui fleurit, sans possibilité de récupération par un parti politique visant le pouvoir, une culture contestataire bien vivace et porteuse d'ailleurs de beaucoup de luttes qui ne sont à ce jour pas closes... Le pacifisme qui s'y exprime n'a que peu de choses à voir avec des approches anti-américaines, se déconnecte souvent des événements internationaux pour s'attacher bien plus à l'existence d'un système politico-social répressif dans un spectre large d'activités humaines, et s'enracine d'ailleurs, faisant passer précisément jusqu'au moment de la crise des euromissiles des années 1980, les urgences de mobilisation après un enracinement dans d'autres pratiques sociales... Jamais, le pacifisme n'a alors a paru si éclaté, et dans ces années 1980 justement, sourd une lutte entre le Mouvement de la paix et cette mouvance pacifiste qui tient le haut du pavé sur le Larzac et dans d'autres endroits forts de contestation (Lip, centrales nucléaires). Alors que le mouvement anti-nucléaire (civil et militaire) prend forme, les organisations de la mouvance communiste semblent ne pas comprendre l'évolution même de la société...

   

Yves SANTAMARIA, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 14:52

   Écrivain français, Jean GIONO dépeint la condition de l'homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et est connu pour son activité pacifiste. Ami de nombreux écrivains (Lucien JACQUES, André GIDE, Jean GUÉHENNO) et de peintres, il reste néanmoins en marge de tous les courants littéraires de son temps.

   Pour Laurent FOURCAUT, comme pour beaucoup d'écrivains contemporains, "le patient travail de la critique a fait justice des malentendus qui ont longtemps masqué la véritable portée de l'oeuvre de Giono : écrivain régionaliste, puis "collaborateur", il aurait ensuite totalement changé de manière en imitant Stendhal. On mesure mieux aussi, maintenant, la richesse, la complexité et la profondeur de cette oeuvre : poèmes, contes et nouvelles (Solitude de la pitié, L'eau vive), essais, théâtre (huit pièces), traductions (surtout celle de Moby Dick), cinéma, nombreuses préfaces, articles réguliers dans les journaux régionaux durant les années soixante, mais avant tout les quelques 25 romans qui en sont la meilleure part. L'édition critique de ses Oeuvres romanesques complètes ainsi que des essais, des poèmes, du journal, dans La Pléiade, la publication des récits inachevés et de la correspondance avec l'ami de toujours Jacques, ainsi qu'avec Gide, Guéhenno, Paulhau, ont jeté un éclairage nouveau sur une oeuvre qui s'affirme comme l'une des premières du XXe siècle."

"Giono, poursuit-il, a d'abord tenté de définir les conditions du "mélange de l'homme et du monde", mais il aboutit au constat de plus en plus amer de son impossibilité. A ce premier échec s'est ajouté celui de son engagement très actif dans le pacifisme, qui se solda par son emprisonnement d'octobre à novembre 1939. Un second séjour en prison pour "collaboration" en 1944 achève de le marquer : désormais, il n'essaiera plus d'infléchir le cours de l'histoire. Dans les Chroniques d'après guerre, l'accent se déplace sur les hommes, que leur séparation d'avec la nature condamne à un radical ennui, et dont les passions monstrueuses répondent à la démesure inhumaine du monde. Parallèlement, Giono abandonne de façon progressive le lyrisme rustique et parfois emphatique des romans "paniques", pour un ton nouveau et un style où la concision, l'ellipse et des combinaisons narratives très subtiles attestent sa virtuosité et doublent le prodigieux poète de la matière d'un fascinant conteur. C'est là sans doute - avec le recours de plus en plus délibéré aux ressources des intertexes dont les réseaux inépuisables tendent à se substituer, comme champs d'expansion du désir, au réel devenu hors d'atteinte - ce qui assure l'originalité d'une oeuvre si étrangère aux modes, et sa modernité : l'ivresse froide et souveraine, sensuelle et rythmique d'une parole tendue vers l'expression vitale des impulsions d'un matérialisme mystique, pour séduire le désir, le détourner du vertige de la mort en lui imposant cette préférence pour les formes."

 

D'abord et avant tout romancier

   Travaillant dans une banque pour subvenir aux besoins de sa famille, avant la fin de ses études, Jean GIONO s'instruit en autodidacte pour assouvir sa soif de savoir. Il commence à écrire en 1911 tout en se constituant une bibliothèque (notamment de l'Antiquité grecque et latine). Il commence par un roman médiéval, reprit plusieurs qu'il ne finit jamais (même si Gallimard en publie une ébauche bien avancée en 1980). Il ne dévie pas de sa vocation d'écrivain, celle-ci prenant toujours la priorité, même au plus fort de ses engagements.

 

Pacifisme d'expérience mais romancier encore

   Mobilisé fin 1914, il est envoyé comme élève aspirant à Montségur. Mais n'ayant pas le sens de l'armée ni goût de la chose militaire, il ne le sera pas. En janvier 1915, il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, Somme, Chemin-des-Dames) et en tire une révulsion profonde de la guerre. En 1916 et en 1918, il encore participe encore à des combats, dans les conditions qu'on sait (tranchées et hécatombes). Pacifiste convaincu, d'un pacifisme d'abord viscéral et spirituel, toutes ses prises de position et tous ses combats seront marqués par cette priorité absolue - qui prime sur toute analyse de la situation - d'empêcher la guerre.

  S'il reprend ses activités à la banque, il se consacre avant tout à une carrière littéraire, constituée surtout de romans, et dès que cette banque fait faillite, il se libère de toutes obligations professionnelles.

   Ce sont les événements du début des années 1930 qui le poussent à s'engager politiquement. Il adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (mouvance communiste) mais, par méfiance, il s'en désengage très rapidement, pour se recentrer sur sa carrière littéraire. Il encourage d'ailleurs nombre de ses amis ou/et écrivains de s'en désengager eux aussi, notamment ceux qui claquent la porte en juillet 1937 : Michel ALEXANDRE, Gaston BERGERY ou René CHÂTEAU...

En 1935, il publie Que ma joie demeure qui connaît un grand succès, particulièrement auprès de la jeunesse. Il traduit Moby Dick en français et publie ensuite Pour saluer Melville. Cette oeuvre le fait ancrer à gauche, malgré ses réticences. le retentissement considérable de Que ma joie demeure a deux conséquences. L'essai Les Vraies Richesses (1936) réaffirme l'idéal d'une communauté rurale autarcique, mais contient un appel à la révolte contre la société industrielle capitaliste qui asservit le travail et "détruit les vraies richesses". D'autre part, en septembre 1935 a lieu, autour de lui, le premier rassemblement sur le plateau de Contadour (il y en aura neuf jusqu'à la guerre) qui va devenir un foyer d'antifascisme et de pacifisme. D'aucuns voient dans ces rassemblements, les ancêtres des grands rassemblements du Larzac ou, mieux, auparavant, des communautés non-violentes fondées autour de Lanza Del VASTO.

Lorsque les prémisses d'une nouvelle guerre apparaissent évidentes, il rédige ses suppliques Refus d'obéissance, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix et Précisions et Recherche de la pureté qui constituent ses (presque) seuls écrits pacifistes. Ces textes accentuent l'opposition de Jean GIONO aux totalitarismes en même temps que son refus d'une solution révolutionnaire. Il abandonne en cours de route en octobre 1938, le projet d'un roman des Fêtes de la mort, centré sur une insurrection paysanne contre la société industrielle. Privé de débouché social, la force centrifuge individuelle a tendance à se dépenser dans le jeu des passions, colorant du même coup la vision politique d'un scepticisme machiavélien. Ses Chroniques, après ces "Messages" renforcent à la fois un pessimisme à propos de l'action collective pour renverser l'ordre des choses et le retrait vers l'individu des ressources pour se dégager de l'emprise de la société industrielle.

 

Attitude ambigüe pendant l'Occupation

   A la déclaration de guerre de 1939, il se rend au centre de mobilisation de Digne. Cependant, à cause de son pacifisme, il est arrêté en septembre, puis relâché et libéré de ses obligations militaires. Sa trajectoire d'écrivain reconnu et ses succès qui l'enrichissent considérablement constitue pour lui une priorité, qui le fait passer au-dessus de considérations politiques. Ainsi, sa proximité avec la collaboration ne le gêne pas, se prêtant à des reportages du journal nazi Signal et participant à Radio Paris ; il écrit même 3 ans dans le journal Aujourd'hui. L'utilisation de sa pensée par le régime de vichy, souvent très caricaturale (néoprimitivisme, tarzanisme, retour à la terre et à l'artisanat), ne semble guère le gêner non plus. Et d'ailleurs, envers de sa notoriété, il fait l'objet d'un attentat en janvier 1943 et après la guerre, il est accusé de collaborationniste et est emprisonné en septembre 1944, principalement pour ses faits d'écrivains.

D'ailleurs, il fait partie, au-delà de ceux qui reconnaissent au régime de Vichy le mérite d'avoir mis fin à la guerre, d'une grand pourcentage de personnalités pacifistes ayant opté pour la franche collaboration avec l'Allemagne, à l'instar d'ALAIN ou de Félicien CHALLAYE. Tout en se prêtant à l'usage de ses écrits par la propagande vichyssoise et allemande, il ne fait pas toutefois preuve de beaucoup d'activisme durant cette période...

Libéré sans avoir été inculpé en janvier 1945, même s'il est inscrit par le Comité National des écrivains sur sa liste noire. Sa mise à l'index (interdiction de presse) dure jusqu'à fin 1947 et par la suite ne fait plus l'objet d'une attention particulière pour ses activités pendant la guerre.

Constamment, il est défendu par nombre d'écrivains, le présentant comme un pacifiste trompé par le régime de Vichy, même si des études récentes indiquent qu'il avait pris lui-même contact avec les autorités allemandes, se prêtant à leur propagande. Par ailleurs, il est avéré que Jean GIONO a caché et entretenu à partir de 1940 des réfractaires, des Juifs, des communistes. Et son oeuvre porte des traces de cette "résistance" à l'hitlérisme (Le Voyage en calèche, interdit en décembre 1943, Le Bonheur fou, Mort d'un personnage). Faut-il alors le placer dans le registre d'un pacifisme naïf trompé par les nazis (comme le furent d'autres) ou au contraire le présenter comme particulièrement rusé dans sa protection de poursuivis?  Dans la période trouble de l'Occupation, se mêle souvent chez certains à la fois désir de sauvegarder une carrière et volonté de s'opposer aux injustices abominables... On ne peut conclure à un simple double jeu car même s'il ne croit pas (plus) au rôle social de l'écrivain, et s'évade volontiers de la vie et surtout des événements politiques, il garde les convictions qui l'ont conduit, avant la guerre, à tant d'activisme - même discret - autour du pacifisme et de l'anti-totalitarisme, et même ensuite à se dépenser pour le pacifisme toujours...

 

Encore des romans et un engagement pour l'objection de conscience

    Dans les années d'après-guerre, Jean GIONO publie quantité de romans qui sont autant d'oeuvres brillantes : Un roi sans divertissement (1947), Mort d'un personnage (1949), Les Âmes fortes (1950), Le Hussard sur le toit (1951), le Moulin de Pologne (1953). Sa réputation d'un des plus grands écrivains français du XXème siècle, en plus de l'intérêt que porte le monde du cinéma à son oeuvre l'emporte sur tout le reste.

     Mais il n'abandonne pas pour autant ses viscérales convictions pacifistes, qui le font s'engager pendant la guerre d'Algérie dans la défense de l'objection de conscience. Il parraine le comité créé par Louis LECOIN, aux côtés d'André BRETON, Albert CAMUS, Jean COCTEAU et de l'Abbé Pierre. Il est mis en première ligne dans le combat pour l'obtention d'un statut de l'objecteur de conscience, chose faite en 1963.

    Il publie son dernier roman, l'année de sa mort en 1970, L'Iris de Suse.

   Une association, créée en 1972, l'Association des amis de Jean Giono concourt à la mémoire de l'oeuvre et de la vie de l'écrivain. Son Bulletin de l'Association des amis de Jean Giono est remplacé en 2007 par le Revue Giono.

 

Jean GIONO, Ecrits pacifistes, Gallimard, 1978. Réédition de Refus d'obéissance (1937), Recherche de la pureté (1939) aux mêmes éditions et de Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938) et Précisions (1939) publiées aux éditions Bernard Grasset.

Laurent FOURCAUT, Jean Giono, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Jean CARRIÈRE, Jean Giono, Qui suis-je?, La Manufacture, 1985.

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 08:12

   La "paix belliqueuse", formule due à Raymond ARON,  du titre fait reférence à une période (bien délimitée pour Yves SANTAMARIA, pour ce qui est de l'Europe, car aux États-Unis par exemple, on a affaire à une toute autre périodisation) entre 1947 et 1962, entre une guerre "chaude", la seconde guerre mondiale et une guerre "froide" entre les deux blocs, les pays d'Europe s'ancrant chacun progressivement alors dans un camp ou dans un autre, celui des États-Unis ou celui de l'Union Soviétique. Bien entendu, tous les auteurs ne partagent pas cette périodisation (et encore moins cette caractérisation de la période...), la guerre froide commençant pour les uns dès la fin des hostilités avec l'Allemagne nazie, ou n'ayant jamais cessé depuis la révolution d'Octobre 1917 pour les autres, ou encore, pour d'autres encore, lorsqu'ils considèrent plus les faits que les mouvements d'opinion ou les propagandes idéologiques, pour qui l'évolution historique est constituée de phases d'aggravation et de répit... En tout cas, pour les opinions publiques et de certaines parties des états-majors militaires, la guerre ne semble marquer qu'une petite période de répit pour devoir reprendre - comme l'espéraient d'ailleurs une partie du Reich - entre les États-Unis et l'Union Soviétique... Il semble pourtant que la période qui commence vers 1962, à l'inverse de la période précédente, soit marquée par l'instauration solide des deux blocs, au point que cela fasse partie d'une configuration qui perdurera dans le temps, coupant le monde entier entre Est et Ouest, avec l'acquiescement tacite des deux Grands pour laisser le champ libre au concurrent-partenaire-adversaire, pour ce qui est des moyens de garantir leur respectif ordre intérieur (non intervention dans les affaires de pays tentant de se dégager de l'emprise d'un des Grands...). Belliqueuse, cette paix l'est, sans doute dans la rhétorique que dans les périodes qui suivent, chaque camp stigmatisant et menaçant l'autre, soit directement comme les États-Unis brandissant leur supériorité atomique éphémère, soit indirectement comme l'Union Soviétique, par l'intermédiaire des multiples syndicats et associations communistes, clamant la nécessaire fin du système capitaliste...

    Le Paysage Pacifiste Européen est alors, au sortir du seconde conflit armé mondial, tout autre que celui de l'avant-guerre, bien que bien des traits le rattachent aux périodes précédentes (caractère social ou non du pacifisme, antagonisme entre sensibilités religieuses et sensibilités laïques...). Ce qui domine alors de manière incontestable dans ce nouveau PPE, et singulièrement en France, c'est l'hégémonie du mouvement communiste en général sur l'imagerie de la paix. Alors que le Mouvement de la paix, créé et dominé par les courants socialistes ou communistes, mais aux orientations encore débattues face aux diktats de l'URSS (à travers le Kominform créé en 1947), dicte l'agenda des initiatives et des campagnes pacifistes (Indochine, Algérie, Bombe atomique...), des mouvances très diverses contestent cette hégémonie (sans réellement l'entamer), autonomes le plus souvent des institutions, des syndicats et des partis, chaque mouvance "représentant" une famille intellectuelle, plus souvent à gauche qu'à droite. Marqués par les divisions entre résistances et collaborations, ces différents courants du PPF, suivent, dans leur démarche intellectuelle comme dans leurs initiatives pratiques, les évolutions des opinions publiques, de manière assez différentes d'ailleurs d'un pays à l'autre dans les "priorités de combat".

Ces opinions publiques "prennent alors conscience de la difficulté d'échapper à la division du monde en deux camps. Une petite majorité admet également que le risque majeur d'agression vient d'Union Soviétique (la fraternisation des vainqueurs n'a pas duré longtemps). Leur armée (pour ce qui concerne surtout la France, mais c'est en partie vrai aussi pour la Grande Bretagne en difficulté dans son Empire), elle, est déjà en guerre sur des théâtres coloniaux dont certains se transforment en terrains d'affrontement Est-Ouest. Instruits dans le souvenir des conflits précédents, les combattants évolueront sous le regard  d'une opinion mobilisée par des préoccupations différentes de celle des années 1930 et 1940 ; à la crise et à la pénurie succède une aisance relative qui est en passe de modifier le rapport à l'impôt du sang. Cette évolution est d'autant plus perceptible que les secteurs de la planète dans lesquels la troupe est engagée sont excentrés et que l'absence d'agresseur potentiel aux frontières crée une situation sans précédent. Quant à la menace atomique, le développement des arsenaux - et plus particulièrement du parc nucléaire soviétique - ne parvient pas (en France) avant les années 1960, à susciter les émotions populaires que connait, par exemple, la Grande Bretagne, il est vrai plus précocement dotée. (...)."

 

L'hégémonie du Parti Communiste

   Profitant du tour de force idéologique de faire oublier ses hésitations pendant la guerre au profit de l'image des fusillés, surfant sur le prestige que lui procure une participation très forte, à l'égale de la tendance gaulliste, à la Résistance, le Parti Communiste, comme son émanation plus ou moins directe, le Mouvement de la Paix, traversés tous deux de manière égale par des luttes entre fidélité au grande "Parti frère" de l'URSS et combats centrés sur les objectifs bien concrets de défense de la classe ouvrière française, choses parfois dures à concilier, vus les différents contextes dans lesquels évoluent alors la politique intérieure et extérieure de la France... C'est que, en outre, l'ambiance de l'opinion en général et de la classe politique dans sa majeure partie ne lui ait pas forcément favorable. Passée la période triomphante des mois qui suivent la Libération, viennent les temps de conflits - cela dans un contexte matériel qui exige une vigoureuse Reconstruction après les destructions de la guerre, suivies des problèmes d'approvisionnement au milieu de populations migrantes de retour chez elles - le parti Communiste est confronté à des rumeurs de guerre contre l'URSS, tandis que le Général de GAULLE leur apparait comme le fourrier des États-Unis.  Précisément, Charles TILLON est chargé par le Parti de mobiliser, au nom des idéaux de la Résistance, contre la menace américaine (les troupes de G.I. sont parsemées dans toute l'Europe, bien visibles malgré leur cantonnement dans leurs bases). Alors qu'à Prague et en Yougoslave, sans compter la guerre civile grecque, s'agitent partisans et adversaires de ce qui ne sont pas encore les blocs, tout en affichant leur condamnation du "pacifisme béant" dont se réclame il faut bien le constater une certaine mouvance pacifiste (par exemple Lucie AUBRAC), les Combattants infléchissent progressivement leur rhétorique dans le sens d'une mise en garde contre les conséquences d'un conflit. Le contrôle du mouvement échappe alors progressivement à TILLON, au profit de Laurent CASANOVA qui a la confiance de l'Union Soviétique. Laquelle sait gré au PCF d'impluser des campagnes annonçant que "le Peuple de France ne fera pas la guerre à l'URSS".

Cela parait loin et un peu étrange pour nous, rétrospectivement, mais il ne faut pas oublier que des opinions publiques dans les territoires occupés à des franges (dans l'armée notamment), ne s'est jamais éteint l'espoir d'un retournement, comme il y en avait eu un avec le Pacte germano-soviétique, mais en sens inverse, les Occidentaux défendant les pays libérés contre la main-mise soviétique et même, alors que bien des faits plaidaient en sens contraire - y compris dans les relations entre les USA et l'URSS pendant la guerre - entrant en guerre contre les Soviétiques dans la conquête de l'Allemagne... L'anticommunisme d'une grande partie de l'intelligentsia française, qui remonte loin, à 1917, rendait alors crédible toutes sortes de scénarios pourtant non corroborés par les plans des états-majors de puissance engagées dans la construction de l'ONU.

L'orchestration, pensée comme nécessaire, d'un "patriotisme soviétique extraterritorialisé", dans des campagnes plus ou bien bien relayées par la presse non communiste, si elle agite bon nombre d'intellectuels, le père Riquet, Pierre DAIX, David ROUSSET - et qui perturbe d'ailleurs la prise de conscience de la politique d'extermination des opposants et des Juifs (pour ne parler que d'eux, car d'autres groupes en furent victimes), l'enjeu "camp de concentration" étant prise de guerre idéologique contre ou pour la préparation de la guerre - laisse assez indifférente l'opinion en général, bien plus préoccupées par sa vie quotidienne encore difficile. C'est surtout dans les grandes conférences internationales que communistes français et soviétiques collaborent le mieux, avec la mobilisation de bon nombre de compagnons de route du PCF. 

Dès 1948, lorsque s'éloignent ces rumeurs de guerre et de prolongation de guerre (avec changement de camps...), et que la crise de Berlin s'est dénouée, le PCF, comme, d'ailleurs surtout par la suite, le Mouvement de la Paix, lancent diverses campagnes aux thèmes plus mobilisateurs sans doute, pour "l'interdiction absolue de la guerre nucléaire" (Appel de Stockholm), puis pour la "paix en Indochine" (Comité d'études et d'action pour le règlement pacifique de la guerre au VietNam, né à la fin de 1952), contre la guerre de Corée (Appel contre la guerre bactériologique en avril 1952). L'ensemble des intellectuels qui débattent au sein ou à la marge des organisations pilotées par le PCF, de manière d'ailleurs de plus en plus sûre, se retrouvent dans les débats lors de la guerre d'Algérie, pendant ou après d'ailleurs l'affaire de la Communauté Européenne de Défense (qui devait, c'est selon, faire pièce ou être complémentaire en Europe à l'OTAN). Et au fur et à mesure de ces débats dans le temps, où les thèmes peuvent varier mais où des engagements personnels perdurent campagne après campagne, de manière d'ailleurs concomitante avec des débats internes au PCF, à l'issue desquels se font des sorties plus ou moins retentissantes de dissidents. Malgré ces débats internes qui suintent de plus en plus souvent à l'extérieur du Parti, la mouvance communiste reste hégémonique dans le Paysage Pacifiste Français.

Ce n'est que progressivement, avec notamment sur le plan international le rattrapage nucléaire et la percée spatiale de l'URSS, mettant peu à peu en équivalence Etats-Unis et URSS comme... fauteurs de guerre, que s'effrite cette hégémonie, à la fin des années 1950 et qu'oeuvrent alors jusqu'au milieu des années 1960, des mouvances non-communistes, parfois très critiques par rapport au PCF. Mouvements ou groupes anti-nucléaires, groupes de soutien au FLN et porteurs de valise, groupes contestataires divers et variés partagent alors avec le PCF la scène du pacifisme. Dans des débats d'ailleurs - il faut attendre la période suivante pour que l'opinion publique et les forces politiques en fasse des points d'ordre du jour majeurs - qui font la une de la presse à cause de l'implication de personnalités en dehors de la sphère communiste (Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER avec L'Express, le général de Bollardière, les groupes d'actions civiques non-violentes). C'est à la suite de ces débats que prennent fin cette hégémonie persistante, mais seulement dans les années 1962-1974, et que beaucoup trouvent l'inféodation à la politique extérieure de l'Union Soviétique (avec la victoire notamment de la thèse du socialisme dans un seul pays), bien pesante, voire contre-productive...

   On n'insistera jamais assez sur l'inadéquation entre les réelles évolutions des armements et même des guerres coloniales et les réactions des organisations pacifistes. C'est que l'agenda de ces organisations, qui se calque sur celui, dans cette période, du Parti Communiste et du Mouvement de la Paix, correspond plus à celui des gesticulations diplomatiques de la part des deux Grands. Alors même que c'est certainement la menace des armements nucléaires la plus importante pour l'humanité, pour les peuples européens en particuliers, l'attention se focalise en France - moins en Grande Bretagne qui suit une évolution sensiblement différente - sur les guerres coloniales, à des moments où elles sont déjà fortement entamées, et que les réactions aux essais nucléaires par exemple, ne se sont pas réellement en fonction de la véritable évolution de ces armements. Il faut attendre les années 1980, sous la conjonction de plusieurs facteurs, pour que cette adéquation se réalise, partiellement.

    Même si l'agenda des activités du Mouvement de la paix et, finalement, de ses détracteurs, qui existe, même s'ils ont de la peine à se faire entendre des grands médias, est fixé souvent au Komintern, les débats internes sont marqués par des questionnements qui n'ont font pas pour autant une marionnette docile. Ce n'est d'ailleurs que fin 1948 que la direction du Mouvement de la paix est complètement soumise aux orientations tactiques du Parti Communiste. C'est à partir du moment où les éléments non-communistes de la Résistance à l'origine de la fondation du Mouvement de la paix sont évincés, que ceux-ci s'organisent réellement. Mais même au plus fort des campagnes orchestrées par Moscou, avec leur apparence trompeuse de neutralisme, les débats auront lieu de manière interne, même s'ils ne transpirent guère à l'extérieur dans les médias. Il faut tous les efforts de la direction pour rendre étanche le Mouvement de la paix, chose faite dans les années 1960.

Créée début 1948, à la suite d'un Appel fin 1947 à la fondation d'une organisation destinée à "soutenir le régime républicain et interdire le retour du fascisme et de la dictature",  le Mouvement de la paix rassemble une soixantaine de personnalités (compagnons de route du PCF, chrétiens de gauche...) issues de la Résistance (d'abord sous la forme des "Combattants de la liberté", sous la direction d'Yves FARGE). Lors des Assises des 27 et 28 novembre 1948, les thèmes du réarmement allemand, de l'usage de l'arme atomique et du désarmement général reflètent l'adéquation avec les positions communistes. Les membres communistes du Mouvement évincent alors à la direction, ceux issus de la Résistance ne faisant pas partie du PCF. L'activité du Mouvement de la paix est alors directement reliée à celle du Congrès des peuples pour la paix (août 1948) et en 1951, les "Combattants de la paix et de la liberté" deviennent "le conseil national français du Mouvement de la paix".

C'est dans les années de guerre froide, surtout avant la déstalinisation de 1956, que le Mouvement est le plus riches en actions et influent de par ses effectifs. Appel de Stokholm, manifestations contre la guerre de Corée (1950), campagne contre le réarmement de l'Allemagne au sein du CED (Communauté Européenne de Défense) (qui échoue d'ailleurs à se réaliser) à partir de 1952. le Mouvement se radicalise de plus en plus, développe un argumentaire de plus en plus politisé (au sens de la politique politicienne d'alors), situé dans la mouvance du PCF et le Mouvement perd de sa vitalité durant la compagne contre la guerre d'Algérie, et ne cesse alors, trop marqué PCF, de perdre des militants et de l'influence, même si sa flamme se ravive au moment de la guerre du Viet-Nam dans les années 1960, et plus loin, lors de la crise des euromissiles des années 1980. Il reste encore la plus importante Organisation Non Gouvernementale pacifiste, après près de 150 comités locaux, même après la fin de l'URSS, même si finances et militance ne sont plus ce qu'ils étaient. Il a encore une activité importante dans la jeunesse, même s'il ne bénéficie plus d'une caisse de résonnance tonitruante, vu la perte d'influence de la presse communiste et l'affaiblissement politique du PCF.

 

Une mouvance hors de la sphère communiste toujours active

   Dans la mouvance d'intellectuels se réclamant d'un neutralisme bien plus assumé, autour de la revue Esprit et du journal Le Monde et qui rompent avec le Mouvement de la paix au début de 1950, se forment plusieurs groupes pacifistes, qui peinent d'ailleurs d'abord à se faire entendre. Ils débordent peu les mouvements de de la presse ou du milieu universitaire contre les guerres ou à la fois anti-américains et non communistes. C'est surtout sur la thématique anticolonialiste en général, pendant la guerre d'Algérie, à partir de la fin des années 1950, d'abord très minoritaires puis se montrant capables de provoquer un débat dans une opinion publique plutôt apathique jusqu'à la montée en puissance des activités du contigent militaire, et de la transformation de révoltes ou d'insurrections en véritable guerre civile dans des départements alors français. Des partisans français de l'indépendance algérienne (dont beaucoup refusent d'entrer dans les conflits entre FLN et MNA), se font réellement entendre lorsqu'ils adoptent la posture, largement inspirée des écrits de Jean-Paul SARTRE et Franz FANON, selon laquelle la violence du colonisé porte en elle-même une promesse d'émancipation universelle. Parfois dans des acrobaties intellectuelles, notamment dans les milieux musulmans, qui sont reliées parfois de manière très lâches avec les clivages sur le terrains, des intellectuels, des universitaires et des militants pacifistes, dans un moment d'hésitation de presque tous les partis, même s'ils sont parfois très éloignés idéologiquement, parviennent à mobiliser l'opinion publique autour d'éléments-clés : la question de la torture, la revendication d'un statut d'objecteur de conscience, l'abolition des camps d'internement... Entre le général De Gaulle à la politique peu visible à ses débuts de reconquête du pouvoir et un PCF toujours sur ses positions tranchées, mais avec la présence virulente du Mouvement de la paix bien qu'en perte de vitesse, les forces et courants pacifistes dont l'influence croit avec l'allongement de la guerre, peinent d'abord à s'organiser et gardent pâle figure encore jusqu'au bout... C'est que l'esprit munichois est confondu encore avec le pacifisme et que nombreux sont les groupes ou personnalités qui n'ont pas réussi le tour de force de la mouvance communiste de faire oublier ses réelles positions du début des années 1940.

C'est surtout dans les milieux enseignants ou les mouvements d'éducation populaire que se manifestent à plusieurs reprises des convictions pacifistes, déjà à propos de la tentative de CED, et alors sur la guerre d'Algérie. Il faut dire qu'avec l'attitude d'autonomie relative  officielle, les campagnes pacifiste hors PCF ne "mordent" que difficilement. Il faut que la jeunesse soit intéressée au premier chef (avec l'engagement d'appelés en Algérie) pour que se développe un mouvement d'opposition, qui fait parfois la une de la presse, par des actions spectaculaires. Il faut également que la "couleur" socialiste des gouvernements de la IVe République soit bien entamée pour qu'une partie du personnel politique s'interroge sur le bien-fondé (d'autant que le cartierisme, de Raymond CARTIER sur ses inconvénients, gagne du terrain) de garder des colonies. Parfois d'ailleurs sans une once de pacifisme dans leur argumentation...

Les milieux catholiques, dans un contexte de perte radicale d'influence du catholicisme politique après le régime de Vichy que nombre d'autorités ecclésiatiques avaient un peu trop soutenus..., alors que la Papauté ne se sent plus liée par aucune rhétorique d'État sur la guerre et l'armement, sollicités souvent par le Mouvement de la paix... se révèlent, malgré la méfiance exprimée par exemple dans le journal La Croix par rapport à l'Appel de Stokholm, réceptifs par rapport aux campagnes pacifistes alors menées, même s'ils le sont moins que la mouvance protestante, notamment à travers le journal Témoignage Chrétien. C'est que les divers courants protestants sont moins encadrés que les catholiques ne le sont à travers des structures dédiées aux questions de la guerre et de la paix. Dans le cadre de l'écclésiologie traditionnelle, la hierarchie encadre les couches mes plus sensibles à la question de la violence guerrière, avec Pax Christi, fondée suite à une initiative française juste après le seconde guerre mondiale (initiative privée reprise en main par Mgr FELTIN, par ailleurs aumônnier général des armées...). S'encrant dans les milieux d'éducation (enseignement, scoutisme...), les autorités religieuses catholiques prônent, souvent sans se référer à l'actualité immédiate et se gardant de le faire, les progrès vers la paix universelle, restant strictement sur le plan moral, souvent sans incidences politiques ou institutionnelles directes. Les militants communistes du Mouvement de la paix cherchent d'ailleurs à puiser soutiens multiformes dans cette mouvance chrétienne peuplée à leurs yeux "d'idiots utiles"...

Les campagnes sur l'objection de conscience et l'opposition à la guerre d'Algérie semblent toutefois plus efficaces à mobiliser les énergies dans ces milieux, en tout cas bien plus que les divers groupes d'extrême-gauche qui se réclament de l'héritage trotskyste. Ceux-ci, en effet, refusent de mettre sur le même plan les impérialismes américain et soviétique, et leur anti-impérialisme se tournent bien plus contre les États-Unis et leurs alliés, que contre les activités de l'Union Soviétique et encore plus de la Chine. Le thème de l'émancipation contre les puissances colonialistes, dans un tiers-mondisme (bien orienté) leur importe bien plus. Si, notamment les groupes libertaires, certains critiquent la position "opportuniste" du PCF et du Mouvement de la paix, ils peinent à faire entendre des opinions qui restent dans le milieu militant, et qui sont imprégnées des conflits entre groupuscules se voulant parfois plus (ou vraiment) révolutionnaires que les autres...

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005 ; le parti de l'ennemi? ; Le Parti Communiste Français dans la lutte pour la paix (1947-1958), Armand Colin, 2006. Sabine ROUSSEAU, La colombe et le napalm. Des chrétiens français contre les guerres d'Indochine et du VietNam, 1945-1975, CNRS, 2002. Pierre MILZA, les mouvements pacifistes et les guerres froides depuis 1947, dans Les internationales et le problème de la guerre au XXe siècle, École française de Rome/Universita di Milano, De Boccard, 1987, Disponible sur internet à www.persee.fr

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 16:03

   Yves SANTAMARIA décrit cette sorte de pacifisme en France de 1939 à 1947, sous le nom de pacifisme de drôle de guerre prolongée. D'abord sous l'espoir des accords en 1938 des accords de Munich, éloignant le spectre de la guerre, nombreux sont ceux qui, en pensée et/ou en action, tentent de mettre le pays à l'écart des destructions de la guerre, même si cela se fait au prix d'une soumission à l'Allemagne et au régime nazi (parfois pensés séparément...). Bien entendu, son étude se restreint à la France, on conçoit que la situation soit totalement différente en Allemagne et aux États-Unis, les configurations sont encore différentes.

   L'analyse, pas facile à faire, de la situation du pacifisme en France durant cette période doit distinguer au moins trois période, au climat intellectuel et à l'état de l'opinion publique différents, celle de la "drôle de guerre" proprement dite qui s'arrête à l'invasion de 1940, d'un pacifisme qui suit de près l'évolution des périodes précédentes, celle de l'occupation, où la polarisation entre les différentes collaborations et les différentes résistances se fait de plus en plus forte et celle de l'immédiat après-guerre, faite d'une redistribution forte des cartes politiques et idéologiques.

 

Pendant la "drôle de guerre" proprement dite (1939-1940)

   Il faut se resituer dans les perceptions des rapports de force entre France et Allemagne, les armées françaises figurant - en hommes et en matériels - en force en Europe, même du point de vue allemand. Un climat d'optimisme règne sur la capacité française de se défendre, étant donné que même l'état-major se refuse à une posture offensive. Comme l'écrit SANTAMARIA, "ce climat d'optimisme ne va pas faciliter la tâche des pacifistes, dont on a bu qu'ils étaient sur la défensive depuis qu'Hitler ne se donnait plus la peine de camoufler son expansionnisme sous les oripeaux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (et à choisir la Grande Allemagne). Mais s'il laisse ainsi les coudées franches aux responsables de la conduite de la guerre, le relatif sentiment de puissance n'est pas sans effets émollients. Il alimente en particulier l'espoir d'une incapacité de l'Allemagne à conclure à l'Ouest avant d'être asphyxiée par la supériorité économique des alliés. Paradoxalement, cette croyance dans la possibilité de laisser de facto le pays en dehors du conflit survivra à la défaite, y compris lorsque la guerre embrasera les cinq continents. Il est difficile de les dénombrer, mais ils devaient se compter par millions ceux  qui "ont vécu une drôle de guerre prolongée de 1939 à 1944, en espérant que leur pays soit le plus possible épargné" (selon la formule de Pierre LABORIE dans L'opinion française sous vichy, Seuil, 1990). Le sentiment de la faiblesse nationale est venu, après juin 1940, justifier leur attitude aux yeux de ceux qui se contentaient d'attendre la paix. Derrière les postures et les silences, ce sentiment est déjà présent, à la fin de l'été 1939, chez ceux qui entrent à reculons dans la guerre."

   Dans l'effort de maintenir une relative quiétude, de nombreuses associations, officielles ou non, comme le Comité de liaison contre la guerre rassemblant des parlementaires toutes tendances confondues, sauf du radicalisme et du communisme. Marginalisés institutionnellement, ces parlementaires tiennent compte du climat général et les soldats mobilisés participent de cette ambiance, où même l'état-major effectue une sorte de service minimum, réduisant les exercices et les occasions d'alerte. Côté gouvernemental s'affrontent des partisans d'un néo-pacifisme (PÉTAIN, WEYGAND, BAUDOIN) et des partisans, en minorité et vite neutralisés, d'une préparation ferme à la défense  (REYNAUD, de GAULLE, alors très instrumentalisé comme alibi). Perce au parti communiste, une ligne ni Berlin ni Londres, en attendant que la Grande Bretagne contre toute attente résiste et résiste fortement. Isolationnisme, antiaméricanisme et pacifiste constituent, comme l'écrit SANTAMARIA, "le lot commun des opposants du retour de la France dans la guerre, du bout à l'autre de l'échiquier politique", et se prolongent tout au long de la guerre.

 

Pendant l'occupation, un certain pacifisme révèle son vrai visage...

   Travaillée par la propagande allemande, brouillée par la censure militaire qui interdit de se faire une idée de la réalité des rapports de force en Europe, s'accrochant à l'illusion d'une certaine forme de paix, une grande partie du pacifisme est emmené par des leaders qui n'en savent pas plus que la plupart de leurs compatriotes, mais qui moitié par opportunisme, moitié par illusion d'une grande Europe germano-française, situé dans à droite (Marcel DÉAT, du Rassemblement National Populaire) ou même à gauche (Part Populaire Français de DORIOT), ou à l'extrême droite (Marcel BOCARD, du Parti franciste). Cette frange du pacifisme, qui verse dans la collaboration, est également influencée par tout un courant littéraire dominant, où officie par exemple des intellectuels comme CÉLINE. Comme l'écrit encore SANTAMARIA, "le pacifisme peut ainsi être une vois d'accès au fascisme, dans la mesure où il se traduit par l'abandon de la référence française au profit d'une identité européenne englobante, portée par l'Allemagne, ce qui pourrait, dès lors, mériter qu'on lui concède l'impôt du sang. La guerre contre l'URSS éveille d'ailleurs des prurits inattendus chez le pacifiste Céline, qui suit avec intérêt les succès de l'opération Barbarossa, au point de songer - un temps - à s'engager dans le corps sanitaire de la LVF, qui rassemblent de l'initiative de Français, les nationaux qui veulent combattre le bolchévisme sous l'uniforme (ils seront forcés de la faire sous l'uniforme... allemand). Jusqu'à la défaite des troupes soviétiques à Stalingrad, la résistance sera perçue, même de ses chefs comme Jean MOULIN, comme une histoire violente et de mort. La répartition des Français et notamment des pacifistes entre Collaboration et Résistance se fait selon des paramètres nombreux, ce qui réduit parfois les deux à une multitude de parcours individuels, où comptent beaucoup l'aisance matérielle de départ, la simple possibilité d'agir, sans avoir toujours à se préoccuper, comme l'immense majorité de leurs compatriotes, à se soucier exclusivement du ravitaillement. La haine des Allemands, ou des Anglais, ou des Communistes, l'évolution de la situation militaire, surtout au fil des années où l'information circule de plus en plus parmi la population, la volonté d'engagement, la perception du devoir moral, notamment face aux répressions et aux déportations,

Moitié parce qu'elle est favorisée parfois par l'occupant, moitié parce de nombreux réseaux solidaires perdurent, gardant intacte l'audience et la portée des idées diffusées dans l'entre-deux-guerres, une activité pacifiste se déploie, jusqu'à influencer de façon notable le RNP et le PPF, du moins au niveau des adhérents (pas du sommet, très surveillé). On trouve d'ailleurs autour de ces deux gros partis (mais surtout du RNP) des personnalités qui s'agitent et qui évoluent parfois fortement, suivant la situation militaire et les informations sur les exactions nazies : Georges DUMOULIN, Pierre VIGNE (qui fondent en décembre 1940 l'hebdomadaire L'Atelier), André DELMAS, Paul FAURE, René CHATEAU, Marcel GITTON, Marcel CACHIN).... Il faut dire que nombre de personnalités plus ou moins pacifistes, en plus des informations sur les échecs allemands et l'horreur nazie, ont d'abord été auparavant rebuté par l'attitude des Allemands qui réfutent toute cette illusion d'une Europe germano-française et qui se méfient même des initiatives de participation directe à la lutte contre le bolchévisme (les nazis ont commencé à les accepter lorsque... ils commençaient à accumuler les échecs...). SANTAMARIA met en garde de généraliser à propos des itinéraires des acteurs cités plus hait, car leurs groupes mêmes ne les suivaient pas toujours dans les méandres de leurs initivatives... Et de plus, celles-ci ont énormément fluctué de 1940 à 1945. Le collabo-pacifisme manifeste d'ailleurs une cécité persistante et parfaite par rapport à la nature réelle du régime nazi. Si le régime de Vichy puise parfois dans le vivier pacifiste (Robert JOSPIN, Marcelle CAPY, Louise SAUMONEAU, pris dans la propagande (du bouclier contre des excès de l'occupant comme de la Restauration Nationale...) pour soutenir administrativement ou idéologiquement sa politique de collaboration, le mirage d'un néo-socialisme étant persistant (comme il l'avait fait en Allemagne même par le parti de HITLER), il peine à les retenir d'une attitude de plus en plus réservée, voire sympathisante dans les derniers mois envers la Résistance même. On ne dira jamais assez que jusqu'au bout de l'existence de l'État français, cette fiction d'un socialisme dans le nationalisme, est opérationnelle jusque dans les sphères du pouvoir.

    Tout change (comme par miracle les millions de collaborationnistes deviennent résistants de la dernière heure à la Libération) lors des soulèvements insurrectionnels et de l'arrivée des Anglo-Saxons. Il faudra toute l'habileté de de GAULLE et de ses collaborateurs pour place l'État Français entre parenthèses dans l'histoire de France.

 

A la Libération et dans l'immédiat après-guerre, la ferveur nationaliste ressort bien plus que la tendance pacifiste...

  Des personnalités comme Albert CAMUS, qui s'étaient couchées devant le fascisme pendant près de 5 ans, se retrouvent dans le camp des vainqueurs, et d'ailleurs même des collaborationnistes (eux pas pacifistes pour un sou...) de premier plan (Paul TOUVIER et René PAPON par exemple) se retrouvent dans les cadres de la France issue de la Libération... Dans le mouvement de l'épuration, le pacifisme, objet difficilement cernable par l'institution militaire comme par une partie de la population désireuse de régler quelques comptes, ne relève donc pas ni de la répression légale ni d'un procès populaire... A part ceux qui, dans les 3 partis collaborationnistes surtout, avaient exercé au grand jour des responsabilités dans la lutte contre la Résistance. Pourtant, à contrario des responsables de la grande collaboration économique ou administrative, la collaboration pacifiste est sévèrement sanctionnée. "Bien représenté chez les intellectuels et les journalistes, écrit SANTAMARIA, les pacifistes étaient d'autant plus exposés que les engagements de ces derniers occupaient dans l'imaginaire national une place surdimensionnée (...). Le cas de Robert BRASILLAH défraie la chronique, mais à l'inverse, la justice est plutôt clémente envers Félicien CHALLAYE et Michel ALEXANDRE, des figures du pacifisme de l'entre-deux-guerre qui se sont fourvoyés dans un soutien idéologique à l'Allemagne nazie. Mais dans les mouvance à gauche, à la SFIO, et singulièrement au Parti communiste français, la pression est plus grande contre l'esprit munichois, d'autant qu'une polémique éclate (et perdure ensuite d'ailleurs) sur son attitude entre 1939-1940. Alors que des intellectuels comme Daniel MAYER et Auguste LAURENT ont freiné jusqu'au bout l'ardeur de la Résistance, la SFIO, comme le PCF, épure dans leurs propres rangs, bien plus que dans le territoire, on épure dans les administrations et à la tête des entreprises. Nombreux sont marginalisés, même lorsqu'ils étaient parlementaires, et ils se retrouvent dans l'opposition au "système", ce qui les conduit à côtoyer d'autres vaincus de 1945 situés plus à droite et à délaisser la thématique pacifiste face à la "menace soviétique". Ce qui tend ensuite à brouiller les cartes de l'échiquier politique français et ce qui permet également à de nombreux collaborateurs bien placés dans l'administration française d'échapper à des poursuites tant judiciaires que politiques.

   Ceci d'autant plus que les explosions atomiques au Japon rebattent les perceptions des menaces contre la paix. L'existence de la Bombe, comme on l'appelle alors, ne pas vécue consciemment en 1945, tant l'opinion est préoccupée de survie et de reconstruction dans les ruines. Mais tout de même, ici et là, Le journal la Croix et Albert CAMUS par exemple, on souligne le saut quantitatif dans les potentiels de destruction. Mettre la Bombe hors-la-loi, et ce dans un contexte où l'opinion reste favorable à sa construction pour la France, semble être, assez tardivement d'ailleurs, plutôt vers 1947, un point de ralliement pour une partie des pacifistes, qui mettent en avant également, suite logique de la défense de la SDN d'avant-guerre, la possibilité (la chance disent certains) d'élaborer, via l'ONU, "une véritable société internationale". Mais ce point de ralliement rassemble surtout le voisinage de la SFIO, par rapport aux PCF, qui n'entre pour l'heure, pas du tout dans cette problématique. Très vite, le pacifisme entre dans une nouvelle période, au diapason de la nouvelle frontière Est-Ouest.

    Dans une grande mesure, ce pacifisme dans la guerre, de la deuxième guerre mondiale, qui ne ressemble pas du coup à celui de la première, trouve vite, dès 1939, des lignes de fracture nouvelle : entre les pacifistes qui ne pensent "qu'à la paix et la tranquillité", ceux qui se soucient de la nature du régime nazi, ceux qui malgré leur conviction s'engagent malgré tout dans la Résistance contre ceux qui s'efforcent jusqu'au bout de croire à l'alliance du nationalisme et du socialisme, entre in fine ceux qui possèdent une conception morale, sociale ou politique de la société et ceux qui placent encore malgré tout, et souvent en dépit d'une analyse sérieuse des actes et des pensées des pouvoirs en place, la paix en priorité absolue, qui constitue pour eux la condition sinon qua non de la vie, voire de la survie de l'espèce humaine.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

PAXUS

 

  

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