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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 08:55

      Les débats menés dans deux organisations, l'American Peace Society de 1828 et la New England Non-Resistance Society en 1838, sont emblématiques des divisions idéologiques dans la mouvance abolitionniste américaine.

L'intention proclamée est le retour à un "vrai" christianisme, le christianisme des origines. Mais les différences entre les deux déclarations programmatiques sont importantes. Dans la première, de 1828, on affirme que le message évangélique ne peut être retrouvé dans sa pureté qu'en prenant nettement des distances avec l'Ancien Testament du fait qu'on y trouve bien présentes des guerres saintes ou guerres du Seigneur. Ceci d'ailleurs contre une tendance lourde qui affecte tant les protestantismes et dans une moindre mesure le catholicisme aux Etats-Unis. Dans la seconde, de 1838, Dieu "n'a pas limité aux individus les préceptes de l'Évangile", qui valent au contraire aussi pour les États. La condamnation de la guerre et de la violence sous toutes ses formes doit trouver sa réalisation concrète au niveau social. Les innovations s'avèrent claires en regard du christianisme des premiers siècles, dans le cadre duquel les garanties de continuité par rapport à l'Ancien Testament ne manquaient pas, et dont était absente une condamnation du principe du service militaire, comme ne manque pas de le rappeler Domenico LOSURDO. 

Pour cette seconde organisation, "abolition de l'esclavage fait partie de le doctrine de la non-résistance. On n'est pas ramené là au christianisme des origines ni même au quakers qui se gardent bien d'entrer dans un tel débat, car il faut bien dire qu'à l'intérieur de leurs communautés, le débat ne se pose même pas... Il est vrai que William PENN acheta et posséda des esclaves et qu'un gouvernement à majorité quaker légiféra durement contre les esclaves. En politique internationale, la violence est rejetés par les quakers tournés surtout vers l'Occident chrétien, comme il ressort de l'essai de 1693, dans lequel PENN invite à établir "la paix en Europe", afin de faire face à la menace turque. Les membres de la New England Non-Resistance ne sont pas, malgré les points communs de référence à la non-violence, dans la même démarche culturelle et intellectuelle que les quakers et même d'autres mouvements religieux installés aux Etats-Unis. Ces abolitionnistes pacifistes agissent d'abord dans le sillage de la Révolution français, qui, au cours de son développement avait d'une part aboli l'esclavage, et d'autre part avait vu émerger l'espoir que l'écroulement de l'Ancien Régime allait signifier la fin non seulement des guerres de cabinet mais aussi des guerres tout court. Ils se situent d'ailleurs dans le sillage bien plus ancien des Lumières, qui de KANT à l'abbé de SAINT-PIERRE, s'oriente vers la paix perpétuelle. C'est dans tout un ensemble de ces différents auteurs que les abolitionnistes trouvent leur inspiration, sans doute plus que dans la Révolution française, signalée très vite comme moment et lieu de violences extrêmes. 

Domenico LOSURDO, quel que soit la référence utilisée (MIRABEAU est cité par exemple) par les abolitionnistes pacifistes, a raison de souligner que l'on est là en face de la première promesse de réalisation de la paix perpétuelle dans le sillage d'une révolution ainsi que d'une promesse de transformation radicale des rapports politiques. Mais vu précisément les développements violents et guerriers de la Révolution française, le projet de dépassement de la condition de violence et de réalisation de la paix perpétuelle, est une perspective plus lointaine que certains leaders pouvaient penser. Malgré les déchaînements de la guerre en Europe et sur le sol américain, les leaders des deux mouvements pensent résoudre le problème à partir de la redécouverte du message chrétien "des origines" et de sa pénétration progressive dans la conscience des hommes.

Par ce retour aux sources, les deux mouvements rompent avec le constant recours à l'Ancien Testament que brandit la presque totalité des pasteurs pour légitimer à la fois les guerres contre les Indiens et celles contre les Français et les Anglais. Il s'agit en outre de construire un ordre politique qui ne soit plus caractérisé par la violence ni sur le plan international ni sur le plan intérieur. Un rapprochement s'ancre entre esclavage et guerre, l'un nourrissant l'autre. Dans Vers la paix perpétuelle, KANT loue la Révolution française, avant ses déceptions, d'avoir à la fois aboli l'esclavage dans les colonies et d'avoir posé également les prémices de la réalisation de l'idéal de la paix. Dans le pacifisme abolitionniste chrétien à l'oeuvre aux Etats-unis, la condamnation de la guerre en tant qu'expression la plus accomplie de la violence se mêle étroitement avec la dénonciation de l'institution de l'esclavage. C'est une dénonciation si nette et intransigeante qu'elle apparait comme "fanatique" aux idéologues du Sud esclavagiste, lesquels n'hésitent pas à comparer les abolitionnistes chrétiens des Etats-Unis aux jacobins français. 

Ce lien indissoluble entre les deux causes, qui fait tout de même de nombreux adeptes, est confirmé pas l'agression que les Etats-Unis déclenchent, quelques années avant le milieu du XIXe siècle, contre le Mexique. Dans ce Texas arraché et annexé à la république nord-américaine, les vainqueurs réintroduisent l'esclavage aboli au cours de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne. C'est le moment de gloire du mouvement pacifiste américain, qui, dans ces années-là, malgré les articulations et divisions internes et les indignations provoquées par la "guerre pour l'esclavage", par cette "dépravation dépourvue de scrupules" : les événements semblent confirmer totalement le programme politique et conceptuel du mouvement pacifiste dans son ensemble. Tout en laissant dans l'ombre la question des relations avec les populations indiennes, car les violences subies par ces "païens" ne suscitent pas la même puissance d'indignation provoquée par l'esclavage imposé à un peuple largement christianisé... Mais cette période heureuse, où se multiplient meetings et ralliements au programme pacifiste et abolitionniste, notamment dans la presse, période où se diffusent manifestes et catéchismes non-violents...

Car quelle attitude prendre, pour des intellectuels très en prise sur ce qui se passe sur le vieux continent, à l'égard de la révolution de 1848 en Europe? Perçue, notamment pour la France pour l'abolition définitive de l'esclavage et l'avènement d'une République engagée à relancer les espoirs et les promesses de paix perpétuelle nés de la Grande Révolution de 1789. Mais aussi perçue comme une révolution violente qui ratifie l'abolition de l'esclavage. Dès lors, pacifistes et abolitionnistes, selon la perception qu'il se font de leur combat principal, se réfugient soit dans la réjouissance quant aux résultats en contournant le problème de la révolution qui les a produit, soit émettent des doutes profonds quant à la possibilité d'établir la paix...

S'ils refoulent en majorité, dans les deux organisations, le caractère violent des révolutions de 1848 en Europe, les dilemmes politiques et moraux resurgissent, à propos des événements liés à la révolte des Cipayes en Inde. Il faut bien se représenter que les opinions des habitants qui reçoivent les nouvelles d'Europe, pour la plupart immigrés de fraiche date, sont énormément influencées par ce qui se passe dans le Commonwealth, bien plus que par ce qu'ils savent de ce qui se passe dans les terres intérieures, là où vivent en revanche de nombreuses communautés rurales non-violentes, qui elles, ont une tendance de plus en plus marquée à l'autarcie. 

 

La non-résistance, un concept très particulier.

Adin BALLOU (1803-1890), dont la notoriété est très courte et très restreinte géographiquement, écrit dans son Catéchisme Non-Résistant que le terme "non-résistant" provient directement de paroles puisées dans l'Évangile de Mathieu : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au mal". Il désigne une noble vertu chrétienne, commandée par le Christ. Cette parole doit être comprise très précisément comme le christ l'a enseigné et non comme le fait de ne pas résister au mal quel qu'il soit. Il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal. Il faut résister au mal par tous les moyens légitimes, mais non pas par le mal. Dans le jeu de Questions-Réponses qui constitue ce catéchisme, il s'agit d'expliquer ce qu'on entend par non-résistance, de manière très précise. A l'inverse de ce qui est prêché dans l'Exode, le Lévitique ou le Deutéronome, il faut observer ce qu'a dit le Christ. Notamment par une interprétation littérale du Sermon sur la Montagne. Toute activité armée est proscrite, dans n'importe quelle circonstance et dans n'importe quelle armée. Non seulement toute activité directement violente, mais également toute activité qui pourrait alimenter une violence, impôts, taxes, participation aux tribunaux ou à l'administration du gouvernement. Il faut "montrer qu'il est possible d'extirper le mal de notre propre coeur, comme de celui de notre prochain. Cette doctrine interdit aux hommes de faire ce qui perpétue et multiplie le mal dans le monde. Celui qui attaque quelqu'un et lui fait du tort provoque un sentiment de haine, le pire de tous les maux. Offenser notre prochain parce ce qu'il nous a offensé, avec le motif allégué de "légitime défense", ne fait que renouveler l'action mauvaise contre lui comme contre nous, ça engendre, ou du moins déchaîne et encourage, l'Esprit mauvais que nous désirons expulser. On ne peut chasser Satan par Satan, on ne peur purifier la fausseté par la fausseté, et on ne peut vaincre le mal par le mal. La véritable non-résistance est la seule méthode de s'opposer au mal. Elle écrase la tête du serpent. Elle détruit et extermine tout sentiment mauvais."

Dans La Non-résistance par rapport au gouvernement (par opposition à un gouvernement qui applique la loi divine), le même auteur précise cette position. Pour lui le gouvernement est humain que lorsqu'il obéit respectueusement à la loi supérieure connue de Dieu. Le livre transpire d'espoir dans la propagation, la contamination de l'esprit divin dans les affaires traitées par les gouvernement. Participer au gouvernement pour le réformer est inutile et même contre-productif. C'est pourquoi la non-résistance doit être absolue. Dans la moitié du livre, à la question Comment réformer le gouvernement, Adin BALLOU écrit qu'il n'est pas possible de le faire tant que ce gouvernement n'obéit pas à une Constitution chrétienne. Et que pour ce faire, il faut d'abord que l'immense majorité de la population soient imprégnées des valeurs de l'Evangile et agissent conformément à elles. Quand cela sera, le pays pourrait avoir un gouvernement non-résistant, se passant de toute force coercitive en dehors ou à l'intérieur des frontières du pays et consacrant tous ses efforts à convertir le reste de la population et à développer toutes les potentialités humaines, jusqu'à l'avènement du Paradis sur Terre. "O ère glorieuse, écrit-il, que je vois approcher en souriant sur mon pays et le monde. Tu avances en silence majestueux à la limite lointaine de l'horizon. Des nuages de poussières s'interposent entre toi et le présent sauvage. Ils te cachent du regard de la multitude affairée et turbulente. Les prophètes même ne peuvent que faiblement discerner ta belle silhouette. Mais tu te rapproches. Des anges sont des avant-coureurs. Les étoiles du matin chantent ensemble à ta suite, et ceux qui croient en Dieu crient de joie. En temps opportuns les cieux embrasseront la terre de ta présence, et la terre sera renouvelé à la bénédiction du ciel." L'essence du gouvernement, écrit-il encore vers la fin du livre, "ne réside donc nullement dans la contrainte, dans l'emploi de la force (brute) ; ce qui le constitue avant tout, c'est un système de moyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d'arriver à la découverte de ce qu'il convient de faire dans chaque occasion, à la découverte de la vérité qui a doit de gouverner la société, pour la faire enter ensuite dans les esprits, et la faire adopter volontairement, librement. La nécessité et la présence d'un gouvernement sont donc très concevables, quand même il n'y aurait lieu à aucune contrainte, quand même elle y serait absolument interdite." Dans la conclusion, il évoque la réforme religieuse, morale et intellectuelle parmi les gens" La non-résistance constitue cette "noble tâche et la poursuivra jusqu'à son heureux avènement. Pour la faire avancer, les fidèles mettront de côté toute ambition militaire, politique, mondaine et pécuniaire (...) et hâtera le pas vers le but, en vue du prix de leur appel d'en haut en Jésus-Christ ; endurant la croix et méprisant la honte, jusqu'à ce qu'ils entrent dans sa gloire et participent à la majesté de son royaume (...)."

 

Adin BALLOU

     Ces deux ouvrages sont écrits parmi beaucoup d'autres par cet abolitionniste non-violent, fondateur d'une communauté basée sur l'idéal du christianisme primitif. D'abord ministre d'une secte, l'universalisme de 1824 à 1831 à New York et à Milford (Massachusets), il prend part au mouvement Restaurationniste de cette même dénomination chrétienne de 1831 à 1842. De plus en plus intéressé et impliqué dans des réformes sociales, notamment la tempérance et l'abolitionnisme, Adin BALLOU adopte la doctrine de non-résistance chrétienne en 1830. Fondateur d'un journal, le Practical Christian, comme il en existe de centaines dans les Etats-Unis d'alors, surtout dans les anciennes treize colonies anglaises, "pour la présentation, la défense et la propagation du christianisme originel". C'est à partir de 1842 qu'il organise, à 40 km de Boston, la "Communauté Fraternelle n°1", plus tard appelée "Communauté de Hopelade". Cette communauté qui compte à un moment 200 à 300 membres, dura jusqu'en 1856, expérimentant diverses formes de socialisme.

Durant ces années à Houppelande, il publie plusieurs de ses oeuvres principales, dont Christian non-résistance (1846) et Practical Christian Socialim (1854). En 1848, son journal fusionne avec le Non-Résistant, fondé par William Lloyd GARRISON en 1839. Le Non-Résistant and Practical Christian fondé ainsi est alors l'organe de diffusion de la New England Non-Resistance. Président de la Société de Non-Résistance en 1843, il s'efforce de faire abolir pacifiquement l'esclavage. Plusieurs textes diffusés lors du combat comme avec GARRISON nous sont parvenus, ainsi Les maux de l'esclavage et du racisme. Quand la guerre de Sécession emporte les Etats-Unis, il continue de dénoncer l'incohérence d'utiliser un moyen mauvais pour une fin jugée bonne. En 1889-1890, il est entrainé par son ami Lewis G. WILSON dans une correspondance avec Léon TOLSTOÏ, ce dernier faisant traduire en russe certains de ses oeuvres. Certains estiment qu'il a influencé TOLSTOÏ autant que ce dernier a pu influencer GANDHI. 

Dans le monde anglophone, son oeuvre est connue en même temps que l'intérêt porté à la connaissance de GANDHI. Un groupe, The friends of Adin Ballou, doté d'un site Internet d'ailleurs, s'est constitué au Massachusets en 1999, pour rassembler et diffuser cette oeuvre. Dans le monde francophone, par contre, Le Royaume de Dieu est en vous de TOLSTOÏ demeure une des rares sources d'information sur BALLOU. 

 

Afin BALLOU, Catéchisme de la Non-Résistance (1844, traduit récemment en Français, disponible sur Wiki source) ; La Non-Résistance par rapport au gouvernement (1839, idem).

V. H. ZIEGLER, The Advocates of Peace in Antebellum American, Indian University Press, Bloomington, 1992.

 Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.    

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:54

    S'il est un domaine où les conflits idéologiques sont particulièrement intenses, c'est bien celui de l'esclavage, où s'affrontent, dans le contexte de sociétés à l'importance variable de l'utilisation de main-d'œuvre captive, principalement d'hommes et de femmes de couleur de peau noire, esclavagistes et anti-esclavagistes. Le mélange particulier tenace de racisme et d'intérêts économiques rend difficile l'émancipation des esclaves, mais à des degrés très différents selon que l'on a affaire aux sociétés françaises, anglaises, espagnoles ou (sud et nord) américaines. Les milieux pacifistes ont dû non seulement se positionner, mais parce qu'ils sont issus souvent de milieux chrétiens et faisant de la foi chrétienne une chose très sérieuse, agir, combattre pour l'abolition des institutions (notamment juridiques) mises en place pour réglementer et favoriser l'esclavage. Le combat à la fois contre la guerre et contre l'esclavage est d'autant plus compliqué, notamment quand on regarde de près les pratiques sociales des combattants, pour ceux qui combattent également l'usage de la violence, ou qui font de la violence un objet aussi important de réflexions et d'actions aussi important que l'extinction de la guerre et de l'esclavage.

L'histoire de ces hommes et de ces femmes, blancs comme noirs ou/et métis, est encore méconnue et n'a fait l'objet que d'études parcellaires et souvent polémiques, même avec le recul du temps. Elle l'est d'autant plus que, une fois l'esclavage officiellement aboli, des mentalités, des comportements et des intérêts économiques restent attachés aux pratiques des périodes antérieures très sombres de la traite des noirs et des marchés d'"ébènes". Par ailleurs, entre le monde anglo-saxon et la sphère francophone ou lusophone, existent de profondes différences à la fois dans la pratique de l'esclavage et dans le combat pour l'abolition de celui-ci. Par exemple, même dans les milieux pacifistes et/ou non-violents en France, on ne connait que très mal le mouvement non-violent et abolitionniste américain. Et les rares livres tout public qui abordent le sujet sont parfois empreints de préjugés qui entachent leurs méthodes d'investigation, accordant, comme par exemple celui de  Domenico LOSURDO sur La non-violence démystifiée (éditions delta, 2015) beaucoup trop d'importance aux stratégies déclaratoires et souvent journalistiques par rapport aux actions entreprises. Heureusement, il existe une foule de travaux en littérature grise (dans les revues ou dans les écrits encore moins largement diffusés), rendue plus accessible par la grâce d'Internet (nous ne sommes pas complètement anti-Internet, tout de même!), qui, dans des études contextualisées, rendent compte de l'activité de maints groupes de ce genre... 

Même si souvent, l'activité des personnes et des groupes se situent dans des ambiances un peu trop optimistes pour la libération de tous ces hommes et de toutes ces femmes, promettant ou se promettant des avenirs de paix et de prospérité, sans guerre ni violence, elle est pourtant souvent l'aiguillon nécessaire pour que les mentalités, les institutions et les structures sociales évoluent, lentement mais souvent sûrement. Ces personnes et ces groupes évoluent dans des contradictions sociales importantes et il n'est pas envisageable qu'ils n'en soient pas influencés, même dans leurs propos ou leurs actions. Dans un monde où l'esclavage a irrigué les mentalités et les situations sociales depuis des générations, il est même tout à leur honneur d'avoir tenté de s'y soustraire, lorsque, par traditions familiales souvent, ils ont bénéficié de ces richesses fabuleuses dont l'Ancien monde européen a tiré des autres mondes, qu'ils soient africains ou américains.

 

Abolitionnisme, chrétien, pacifisme, non violence aux Etats-Unis

   Les Etats-Unis naissent dans la violence, non seulement celles des guerres de l'indépendance, mais aussi des conflits entre Européens et contre les tribus indiennes. Avant même cette Indépendance, des groupes - religieux pour la plupart - s'établissent, colonisant la plupart du temps pacifiquement quelques terres d'un continent aux populations clairsemées. Ainsi les groupes Quakers, sous l'égide de William Penn et de quelques uns de ses compagnons, créent des fermes et des ports. 

      Après l'Indépendance, il faut quelques temps pour que l'esclavage devienne un enjeu crucial pour les diverses sociétés américaines. Ce n'est que pendant les guerres napoléoniennes en Europe, pendant que les Etats-Unis sont eux-mêmes en guerre contre la Grande Bretagne, que des groupes de chrétiens s'organisent contre la guerre. En 1812, David L DODGE publie ce qu'on peut considérer comme le premier manifeste du mouvement non-violent naissant : "War Inconsistant with the Religion of Jesus Christ".

Si jusque là les divers groupes religieux chrétiens ruraux qui se réclament de la non-violence se tiennent plutôt à l'écart de la guerre, il en est autrement des groupes habitant en milieu urbain, dont les individus appartiennent la plupart du temps au monde politique, journalistique et mondain. Il ne peut être question, d'autant que les membres de leur famille tombe sous le coup des appels aux armes, de rester indifférent. L'argumentation de ce premier manifeste est bien propre à la situation des Etats-Unis d'alors. Sa tonalité diffère de celle que l'on peut trouver en Europe, même si des ponts sont depuis longtemps établis entre intellectuels des deux côtés de  l'Atlantique. Il faut en toutes circonstances s'abstenir de la violence et ne pas y participer, fut-ce de manière indirecte ; il ne faut pas non plus hésiter à défier les gouvernements qui ne respectent pas la loi divine. Si les diverses communautés rurales, quakers, par exemple, s'efforcent d'établir le "royaume de Dieu" sur terre, en abolissant en leur sein le recours à la violence, il est question là d'un projet bien plus vaste, inspiré de messianismes révolutionnaires, d'édifier un ordre politico-social sous le signe de la non-violence. Tout acte qui contredit le Sermon sur la montagne est criminel, l'esprit du martyre est le véritable esprit du christianisme. 

   Très vite se constituent des mouvements pacifistes et/ou non-violents dont l'expression est véritablement propre, dans des termes parfois difficilement compréhensibles pour des Européens et encore plus pour des Français, qui ne sont pas imprégnés de la même façon dans un univers mental et social religieux qui ne distingue ou sépare ni la vie privée, ni la vie morale, ni la vie intellectuelle... On assiste d'ailleurs parfois à un mouvement inversé : si les Français notamment se détachent de la religion pour trouver les ressources d'un rationalisme pacifiste et/ou non-violent, il s'agit pour les Américains de faire retrouver à leur société les vraies racines de leur croyances religieuses. 

En 1928 se constitue l'American Peace Society, dont se détache dix ans plus tard une organisation plus radicale, la New England Non-Resistance Society. 

  Pour avoir une vue d'ensemble des réalités de la société américaine, de l'arrivée des Européens à la guerre de Sécession, et de l'importance des thèses abolitionnistes, pacifistes et/ou non-violentes qui la traverse, il faut avoir en tête plusieurs éléments 

- le territoire se parsème de diverses communautés anglaises, hollandaises, allemandes, irlandaises jusqu'à une période avancée, lesquelles souvent sans être en contact régulier les uns avec les autres, développent en leur sein leur propre style de vie, plus ou moins violent de manière interne et externe (relations avec les Indiens notamment), plus ou moins austère, plus ou moins farouchement indépendant. Tant st si bien que nombreuses resteront au stade social et technique de la moitié du XIXeme siècle, et encore aujourd'hui...

- la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, ville fondée par les quakers, devient très importante par rapport aux autres villes des futurs Etats-Unis, à la fois en population, en activités, et en foisonnement intellectuel. En particulier, elle constitue le lieu d'un précipité des convictions abolitionnistes, non-violentes et pacifiques, tout en développant des caractéristiques qui la rapprochent de ce qui se fait ailleurs, sur le plan des moeurs, sur le plan des affaires, et sur les plans politique et même militaire. C'est de Philadelphie que part le mouvement d'Indépendance des Etats-Unis et c'est de Philadelphie encore que part le vaste mouvement abolitionniste qui aboutit à la guerre de Sécession... Benjamin FRANKLIN est originaire de Philadelphie. 

La découverte de pétrole en 1859 dans le nord-ouest de la Pennsylvanie fait basculer définitivement l'Etat dans un capitalisme industriel aux caractéristiques très voisines de celui de l'Angleterre. Au tant les débats auront été vifs sur l'esclavage et la guerre, autant l'intelligentsia dans son ensemble ne manifeste pas une grande sympathie pour la situation de la classe ouvrière. 

- Dans ces colonies proches de Philadelphie, et New-York n'est finalement pas si loin, l'esclavage est une réalité, mais il est très loin d'atteindre l'acuité développée plus au Sud, en Virginie par exemple, où se développe surtout une activité agricole d'exportation (coton notamment). Les plantations de coton emploient des dizaines ou des centaines d'esclaves en provenance des marchés organisés par l'autorité publique... Le contraste est grand entre Philadelphie et les villes de Virginie : dans cette ville aux tendances anti-esclavagistes marquées, ce sont surtout des domestiques urbain alors qu'au Sud les travailleurs ruraux forment la majorité de la population. 

- Les luttes politiques autour de l'esclavage et du droit à la guerre sont nettement plus intenses à Philadelphie qu'ailleurs... Et c'est justement parce que le gouvernement de la Pennsylvanie développe une politique souvent agressive, même s'il applique des lois contrastées, que les groupes abolitionnistes sont si virulents, parfois plus en paroles qu'en actes. Ce qui caractérise ces leaders abolitionnistes, pacifistes et non-violents est pourtant leur engagement fort dans l'aide aux esclaves en fuite, bien plus nombreux que ne veulent le faire croire les colons du coton. 

- Ce qui domine l'idéologie abolitionniste, non-violente et/ou pacifiste de ces groupes à la fois en lutte contre des agissements de leur propre gouvernement et de ceux du Sud, c'est une approche résolument religieuse des problèmes. On a du mal en Europe à comprendre par exemple des manifestes de non-résistance!

- Entre les groupes qui vivent dans les communautés qui e réclament ouvertement de la non-violences et ceux qui habitent les villes, côtières notamment, les débats sont de nature différente et surtout dans un rapport très différent par rapport aux débats européens sur l'esclavage ou/et sur les droits de l'homme. Si une certaine effervescence anime des classes aisées cultivées, visible notamment dans la presse, celle-ci ne se propage pas rapidement, dans un territoire où les communisations sont relativement lentes. Les rythmes de vie différents engendrent des manières différentes d'aborder ces problèmes politiques. 

- Si les débats restent vifs au Nord comme au Sud depuis le début de l'installation des colons, il faut bien suivre les tonalités différentes dans les treize colonies anglaises originelles, et les intérêts nettement divergents des classes riches et possédantes : la façon de concevoir le rôle de la mécanisation est très différente dans l'Etat de Virginie et dans l'Etat de New York, et partant les conditions d'exercice des esclavagistes. Si l'initiative de l'interdiction de l'importation d'esclaves du début du XIXe siècle est prises par les politiciens du Nord, la mise en pratique décroit nettement quand on regarde vers le Sud, et l'importation illégale d'eclaves dépasse alors nettement l'arrivée légale antérieure de la main-d'oeuvre captive... 

- Les débats à l'intérieur des mouvements abolitionnistes/Non-violents/Pacifistes varient énormément de la non-acception morale de l'esclavage proprement dit à l'affirmation des droits égaux entre Blancs et Noirs. D'ailleurs, les débats seront aussi vifs entre esclavagistes noirs et esclavagistes blancs qu'entre Blancs entre eux.... Ces débats deviennent de plus en plus clivants au fur et à mesure qu'on se rapproche des années 1850-1860...

- Si le débat sur l'esclavage emplit tant la scène politique et de la presse, au point d'éclipser  une certaine lutte des classes, c'est aussi parce que les Noirs eux-mêmes agissent, constituent des acteurs à part entière, qui se revendiquent comme tels, au grand dam de politiciens au Nord comme au Sud, Qu'ils se livrent à une désobéissance rampante que la lenteur au travail ou à des expressions culturelles de plus en plus ouvertement anti-esclavagistes, malgré tous les efforts de disciplines et les répressions, notamment en Virginie et en Caroline, ou opèrent des tentatives d'insurrection ou des fuites plus ou moins massives, les hommes et les femmes noirs se montrent suffisamment "embarrassants" ou "virulents" pour que ce débat demeure toujours ouvert, comme une plaie dans le moralisme américain. Entre l'attitude qui consiste à encourager toutes ces formes de résistance et de revendication d'abolition et l'attitude inquiète qui consiste à considérer que les manifestations trop vives des Noirs empêchent en définitive leur libération, les combats idéologiques sont vifs, jusqu'à l'intérieur des mouvements non-violents... Il n'est pas sûr qu'aujourd'hui, les individus qui se réclament de la non-violence penchent vers l'attitude de ces derniers...

- Enfin, les thèses abolitionnistes ne sont pas les plus diffusées ni les plus populaires dans les colonies d'avant l'Indépendance comme dans les Etats-Unis d'avant la guerre de Sécession. La majorité des classes au pouvoir et des Blancs, notamment des Blancs pauvres qui se trouvent parfois mis en concurrence, ou pire mises à contribution dans la maîtrise du travail des noirs, considère l'esclavage comme faisant partie du paysage... Même au plus fort de la guerre de Sécession, combien parmi les soldats du Nord et du Sud qui se combattent férocement sont-ils même conscients de ces thèses ou des débats sur l'esclavage. Beaucoup réagissent par discipline, par fidélité envers leur colonie, qu'elle soit esclavagiste ou anti-esclavagiste, en dépit de tous les liens, de West Point (l'école militaire de référence...) aux relations familiales ou commerciales tissées depuis longtemps. Ce n'est, paradoxalement ou pas, qu'après la guerre de Sécession que la question noire devient une question incontournable pour la majorité des Américains. Les conditions même de l'application des multiples législations ambigües alors mises en place ne résolvent pas - elles les aggravent même d'une certaine façon, la question centrale réelle, la question sociale. On ne peut être pas écrire comme beaucoup d'auteurs que la guerre de Sécession n'a rien résolu ; elle a servi de révélateur et les combats pour l'égalité des Blancs et des Noirs ne font alors que se poursuivre sous d'autres formes dans de nouvelles conditions politiques et économiques.

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2004. Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delta, 2015.

 

PAXUS

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1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 13:08

      Ce texte d'un seul tenant, paru d'abord en 1958 sous l'égide de l'UNESCO, et en 1969 par la commission française pour l'UNESCO, extrait de Tous les hommes sont frères (Folio essais numéro130), est une compilation de textes choisi par Krishna KRIPALANI (1907-1992) auteur et homme politique indien, qui produisit également nombre d'oeuvres littéraires très diverses. Il s'agit là de An Autobiography or the story of my expérimenté with Truth, de Mohandas Karamchand GANDHI lui-même paru en deux volumes successivement en 1927 et 1939 (édition de 1948), de Mahatma Gandhi, the last phase, de PYARELAL, en deux volumes, de 1956 et 1958, de Mahatma life of Mohandas Karamchand Gandhi, de D.G. TENDULKAR, de 8 volumes de 1951 à 1954, de The Collected works of Mahatma Gandhi, paru en 1958, de The mind of Mahatma Gandhi, compilé en 1945 et de Sections from Gandhi, de Nirmal Kumar Rose, de 1948.

    Malgré la multiplicité des sources, le texte est d'une cohérence limpide, comme si GANDHI lui-même l'avait écrit de part en part, et comme s'il était écrit précisément au moment où il combat pour l'Indépendance de l'Inde. Revenant sur sa perception intime de la vie et sur la voie de la non-violence qu'il s'est choisie, le Mahatma reste humble, à l'échelle d'un être humain qui entend à sa modeste mesure contribuer au bien de l'Humanité, à commencer par tous ses proches. Très loin d'une représentation hollywoodienne, même si elle est relativement fidèle (voir le film biographique de R. ATTENBOROUGH, déjà cité dans ce blog), il restitue à la dimension de l'individu, les fondements de son action. Il ne se situe pas comme un érudit philosophe et confesse n'avoir lu que très peu de livres passé son adolescence. Du reste, il se sert plutôt de son expérience personnelle que d'une connaissance livresque pour faire partager à ses compagnons ses visions de la non-violence. Ascétique et recherchant toute sa la voie de l'ascèse, il ne se revendique que superficiellement de l'Hindouisme (et s'il avait connu plutôt sa position à propos des Intouchables, sans doute ne l'aurait-il même pas mentionné), même si évidemment son appartenance à la caste des Bania, troisième caste hindoue, marque sa vision des choses. Grand voyageur (de l'Inde à la Grande Bretagne, de la France à l'Afrique du Sud) même s'il ne fixe principalement qu'en Afrique du Sud et en Inde, il prend conscience de la diversité du monde et intègre constamment cette donnée dans ses activités d'avocat, où il cherche bien plus la conciliation et la médiation que la confrontation. 

  "Ainsi, écrit-il, à chaque nouvelle étape, mes efforts pour venir en aide aux Indiens d'Afrique du Sud me faisaient découvrir, peu à peu, les différentes exigences qu'implique le respect de la vérité. Tel un arbre immense, elle donne d'autant plus de fruits qu'on en prend soin. A l'image d'une mine où plus on creuse en profondeur, plus précieux sont les diamants qu'on y découvre, il est remarquable que plus on explore la vérité, plus nombreux et variés sont les services qu'elle nous fait assumer. 

L'homme et les actes sont deux choses distinctes. Alors qu'il convient d'approuver une bonne action et d'en réprouver une mauvaise, il faut toujours, selon le cas, respecter ou plaindre l'auteur de cet acte. "Tu dois haïr le péché mais non le pécheur." C'est là un précepte assez facile à comprendre mais difficile à mettre en pratique. C'est pourquoi la haine répand son poison à travers le monde.

L'ahimsà est le fondement de cette recherche de la vérité. Ne pas tenir compte de cet appui indispensable serait aussi fragile que bâtir sur le sable. S'il convient de s'opposer à certains systèmes et de les détruire, au contraire, le fait de s'en prendre à leurs auteurs reviendrait à couloir se prendre soi-même pour cible. Car, c'est le même pinceau qui nous a tous dessinés. Nous sommes les enfants d'un seul et même Créateur ; et, à ce titre, nous avons en nous des forces divines qui sont infinies. Maltraiter ne serait)ce qu'un seul être humain, c'est porter atteinte à ces forces divines et nuire, de ce fait, aux autres hommes".

    GANDHI, pour maitriser ses passions, qui précisément ferait confondre le système injuste et les acteurs, personnellement, de ce système, s'impose un régime alimentaire et une ascèse sexuelle, qui lui permettent de puiser une énergie afin de le combattre efficacement. Constamment fidèle à la Couronne Britannique, jusqu'à participer, dans le corps des secours aux blessés, à plusieurs guerres menées par l'impérialisme anglo-saxon, et s'abstenant justement de toute action qui pourrait l'affaiblir pendant ces guerres, il mène ses compagnes de désobéissance civile massive, toujours dans le même esprit : contraindre les opérateurs du système à la conciliation, jouant nécessairement (des mêmes armes : jeûne, grève de la faim) contre les forces violentes existantes au sein même du mouvement de libération. 

   "il n'est pas question, écrit-il, de vouloir justifier ma conduite en faisans appel aux seuls principes de l'ahimsà ; car selon son échelle de valeurs il n'y a pas lieu de faire de distinctions entre celui qui porte les armes et celui qui travaille pour la Croix-Rouge. Tous deux prennent part à la guerre ey contribuent au fonctionnement de son engrenage. Tous deux sont coupables du crime de guerre. Pourtant, même par§s y avoir mûrement réfléchi au cours de ces années, j'estime qu'étant donné les circonstances particulières où je me trouvais lors de la guerres des Boers, de la Première Guerre mondiale et de la prétendue révolte des Zoulous au Natal de 1906, j'étais tenu d'agir comme je l'ai fait dans chacun de ces cas.

Une multitude de forces pèsent sur notre vie. La navigation serait aisée si, à partir d'un seul principe général, on pourrait dédier automatiquement toutes les décisions à prendre. Mais je n'ai pas le souvenir d'une seule fois où j'aurais pu agir avec une telle facilité. Etant moi-même fermement opposé à la guerre, je n'ai jamais voulu m'entrainer à manier une armes. Et pourtant, plus d'une fois, j'aurais pu en avoir l'occasion. C'est grâce à ce refus qu'il m'a été permis de ne pas directement porter atteinte à une vie humaine. Mais, tant que j'acceptais de vivre sous un régime fondé sur la force en profitant sciemment des facilités et des privilèges que le gouvernement mettait à ma disposition, mon devoir était de l'aider de mon mieux, dès lors que la guerre rendait sa tâche plus difficile. Sinon, il m'aurait famé refuser toute collaboration avec ce régime et renoncer aux avantages que j'y trouvais dans toute la mesure du possible".

C'est précisément au nom de cela que GANDHI mène de front pendant la lutte pour l'Indépendance de l'Inde, désobéissance civile et mise en place d'alternatives économiques et politiques. On ne peut faire autrement pour combattre un système (et les injustices qui lui sont intrinsèques), si on ne veut pas, au bout du compte, se retrouver à la tête de ce même système, celui-ci ayant simplement changer de maîtres. Il se refuse de prôner par ailleurs son propre système, un "gandhisme" dont il n'a que faire. Et d'ailleurs si beaucoup considèrent que son action pour l'indépendance politique de l'Inde est couronnée de succès, il considère pourtant qu'il a globalement échoué, la partition de l'Inde entre Hindous et Musulmans, la naissance du Pakistan étant à ses yeux les vecteurs de nouvelles injustices. Jusqu'à son assassinat, il oeuvre à les empêcher. 

 

 

GANDHI, La voie de la non-violence, Gallimard, 2006, 120 pages.

 

 

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 08:36

          Le livre de DAVY, écrit en plein coeur du développement de la stratégie aérienne, en 1942, fait partie d'une série d'ouvrages de différents auteurs qui voient dans l'Air Power le garant d'un nouvel ordre international à instaurer ou restaurer la paix et la sécurité internationale. Celui de Maurice DAVY précisément relance l'idée d'une force de police aérienne internationale qui serait contrôlée par les pays anglo-saxons, en attendant l'avènement d'une fédération mondiale.

Vers la fin de la guerre, plusieurs autres auteurs comme O. STEWART (Air Power and the Expanding Community, 1944) et Eugène Edward WILSON (Air Power for Peace, Kessinger Publishing, 1945), proposent de faire de l'aviation sous contrôle international le garant de cette paix retrouvée après-guerre. Le journaliste Allan MICHIE (Keep the Peace through Air Power, Allen & Unwin, 1944) propose d'assurer le maintien de la paix après la victoire par une force de police aérienne composée de 4 800 avions, qui coûterait infiniment moins cher que les millions d'hommes qu'exigerait l'occupation de l'Allemagne et du Japon. Cette idée est reprise (d'une manière tout à fait théorique) par l'article 45 de la Charte des Nations Unies qui prévoit que les Etats membres mettront à la disposition de l'organisation des contingents de bombardiers susceptibles d'entreprendre des "actions coercitives" contre tout Etat qui menacerait la paix. 

      Ce qui distingue le livre de DAVY dans toute une littérature d'inspiration pacifiste, c'est une sorte d'urgence et d'angoisse devant la perspective d'un monde sans possibilité de s'abriter devant la menace permanente que fait peser sur la civilisation une multitude d'aéronefs répartis aux mains de n'importe quels dirigeants. 

Dans les quatre premiers chapitres du livre, DAVY décrit l'élaboration progressive de la navigation aérienne. Le suivant porte sur l'avion comme instrument de destruction, suivi lui-même d'un autre sur les conséquences sociales de la nouvelles inventions. Les deux derniers chapitres traitent des mérites relatifs à son contrôle et à son abolition. Si les chapitres sur l'histoire de l'aviation s'avèrent très éclairants, il n'en est pas de même sur les deux derniers, qui ne dépassent guère le niveau moyen des propositions pacifistes et ne s'étendent pas suffisamment sur les modalités du contrôle qu'il prône. De même, si la proposition, succincte malheureusement, est aussi claire que le cri d'alarme que l'auteur lance, l'auteur ne précise guère ce qu'il entend par civilisation. Alors qu'il ne voit guère ce qui peut freiner l'évolution généralisée de l'aviation, il garde une foi humaniste teintée d'espérance. Comme beaucoup, il pointe le décalage qui existe entre l'extension constante des capacités techniques de l'homme et sa connaissance des ressorts de son propre esprit et de sa propre société. 

Au cours de la lecture du texte, il ne donne guère de justification, sauf bien entendu une capacité destructrice démultipliée, au contrôle des nouvelles inventions volantes mécaniques. D'aucuns lui reprochent de ne pas étendre alors cette nécessité à l'automobile par exemple. Après tout, le nombre des accidents quotidiens dus à l'automobile ne provoque t-il pas autant sinon plus de dommages aux individus et à la vie sociale? Le pas en arrière que constitue l'automobile est encore à cette époque dans les années 1940 un sujet de nombre de livres et d'articles dans la presse. L'aviation militaire a ceci de particulier tout de même que les destructions sont de plus en plus importantes à mesure que le temps passe, notamment avec les stratégies de bombardements massifs. Ce que l'on peut plus précisément reprocher à ce livre, mais c'est le lot dans la littérature de nombre de critiques de l'expansion continue du militaire - littérature, très importante du reste, pacifiste ou/et antimilitariste - c'est de critiquer sans arrière-plan  idéologique, se limitant aux effets d'une technique particulière - ici l'aviation - sans apporter d'éléments quant aux processus civilisationnels qu'impliquerait l'abandon de cette technologie. Comment contrôler, pourquoi contrôler, qui contrôle, voilà, des questions insuffisamment ou pas du tout abordées...

 

M.J. Bernard DAVY, Air Power and civilization, G.Allen & Unwin, 1941. Anthony M. LUDOVICI, Civilization and the aeroplane, The New English Weekly n°21, 1942. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

PAXUS

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 09:24

    Antonio Manuel de Oliveira GUTERRES (né en 1949), homme d'Etat portugais socialiste et fervent catholique, est le neuvième secrétaire général de l'ONU. Elu par l'assemblée général en octobre 2016, il entre en fonction le 1er janvier 2017, après plusieurs tours (de nombreux Etats souhaitaient voir une femme à ce poste). Recentrant le parti socialiste vers la droite, Premier ministre du Portugal de 1995 à 2002, il est connu pour ses positions morales conservatrices. Il possède une grande expérience de Haut Commissaire aux réfugiés (2005-1015), expérience importante de nos jours où de nombreuses guerres, notamment au Moyen-Orient, provoque des mouvements de population très importants. La planète fait face en effet à la plus grande crise de réfugiés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. 

   Le nouveau secrétaire général se donne pour mission de réaliser les "Objectifs du développement durable" (ODD) adoptés en 2015, dans le contexte d'une omniprésence du thème du développement durable devenu un slogan mondial, dans le contexte également d'un changement climatique aux effets de plus en plus graves. Il entend également rendre, comme maints prédécesseurs, l'ONU plus efficace mais aussi plus démocratique. Ceci à double tire, au niveau de la représentation des Etats devenus parmi les plus importants bloquée notamment par la pratique du veto et au niveau du recrutement du personnel, trop encore inégal. 

   Il se déclare lors de son élection "pleinement conscient des défis auxquels est confronté l'ONU et des limites entourant le Secrétaire général" ll reconnait que "le Secrétaire général à lui seul ne possède pas toutes les réponses, et ne cherche pas non plus à imposer son point de vue." Son rôle est d'être un "rassembleur, un médiateur, quelqu'un qui établit des ponts et un intermédiaire honnête" dans le but d'aider à trouver des solutions qui profitent à toutes les personnes impliquées. Il exprime son engagement envers les personnes les plus vulnérables de la planète, la protection et l'autodétermination des femmes et des filles, la diversité sous toutes ses formes, le développement durable, les droits de l'homme, ainsi que pour une diplomatie capable d'apaiser les tensions et d'apporter des solutions pacifiques. Même si cela apparait comme un discours de langue de bois, il s'inscrit dans la ligne suivant laquelle pour la première fois dans l'histoire de l'ONU, le choix du secrétaire général s'est effectué publiquement, avec des débats particulièrement suivis. Le nouveau secrétaire général parait très soucieux de la transparence qui doit caractériser le fonctionnement des Nations Unies, notamment dans la phase actuelle d'un certain repli des activités et de l'importance au niveau mondial de l'organisation internationale.

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

PAXUS

   

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 06:28

    Ban KI-MOON (né en 1944), diplomate et homme politique sud-coréen, est le huitième secrétaire général de l'ONU, pour deux mandats, pendant 10 ans ou presque (9 ans, 11 mois et 30 jours...). Précédemment ministre des affaires étrangères et du commerce de son pays de 2004 à 2006, il débute sa carrière diplomatique avec un premier poste à New Delhi en Inde. En 1978, nommé premier secrétaire de la mission sud-coréenne auprès de l'ONU, il devient en 1980 directeur du bureau des Nations unies au ministère des affaires étrangères sur-coréen (jusqu'en 1983). En 1996, il devient conseiller à la sécurité nationale du président sud-coréen Kim YOUNG-SAN. En 2001-2002, il est président de l'Assemblée générale des Nations unies.

   Elu par acclamation secrétaire général de l'ONU, il se caractérise par sa discrétion et son manque de charisme. Très diplomate, il brille surtout par sa capacité à éluder les questions sensibles. Après des décennies d'hostilité des Etats-Unis, avec un secrétaire général d'un pays allié, la super-puissance retrouve une certaine considération pour une organisation internationale qui devient discrète, à un point qu'on a pu qualifier Ban KI-MOON de promoteur d'une "diplomatie discrète".... Mais sa "diplomatie" se révèle dans l'ensemble aux yeux de beaucoup d'observateurs et de pays membres beaucoup trop favorable aux Etats-Unis (ménagement dans l'affaire de l'Irak, mansuétude sur la peine d mort en vigueur dans de nombreux Etats...). Cependant, d'autres aspects sont plus positifs, dès le premier mandat : beaucoup de femmes ont été nommées à des postes importants à l'ONU, il a joué un rôle majeur pour convaincre le Soudan de permettre aux Casques bleus de pénétrer au Darfour. 

Mais le secrétaire général est pris dans la tendance au népotisme et au favoritisme (beaucoup de Sud-coréens sont nommés à l'ONU) qui caractérisent bien des pays du Sud. Par ailleurs, pris dans le mouvement de diminution des dépenses qui caractérise le libéralisme ambiant, le recrutement des Casques bleus se dégrade en qualité : la majorité des casques bleu déployés par l'ONU vient de pays du Sud, vu le peu d'attractivité des salaires et traitements. Ils ne sont pas toujours bien formés et encadrés, donnant aux forces armées déployées des défauts caractéristiques des armées sans réels codes moraux (corruptions, abus sexuels) prêtant le flan à des soupçons d'inefficacités sur le terrain. 

Des efforts importants sont réalisés dans le domaine du climat, domaine probablement crucial pour le devenir de l'humanité. Le réchauffement climatique est identifié par Ban KI-MOON comme un enjeu majeur de son mandat. Les sommets de Rio en 2012 et de Paris en 2015 (COP 21) apparaissent comme des avancées importantes dans la mobilisation des Etats et des entreprises. Beaucoup ont pointé en revanche l'organisation peu regardante sur le plan social des conférences sur le climat, indication certaine du peu de tonalité sociale de ses mandats.

Dès le début de son mandat, le secrétaire général poursuit les réformes de l'ONU, par exemple la division du département des opérations de maintien de la paix (DOMP) en deux départements et fusion des affaires politiques et du désarmement.

Il stagne, comme son prédécesseur, sur la réforme du Conseil de sécurité, malgré les travaux d'un groupe de travail interne à l'ONU créé en 1993, qui propose en 1996 d'ajouter cinq sièges de membres permanents, dont l'Allemagne et le Japon, et quatre sièges de membres non-permanents, afin d'accroitre sa représentativité. La situation reste bloquée, mais certains observent qu'à son époque la SDN s'était heurtée au même problème. Sans doute conviendrait-il d'abord de renforcer les moyens de l'ONU, ses capacités en termes de maintien de la paix et d'avancée dans maints domaines, plutôt que de s'affairer sur des affaires de structures internes qui mobilisent par trop certains départements de certaines chancelleries. Se focaliser sur le conseil de sécurité fait oublier que dans l'équilibre des pouvoirs entre le secrétariat permanent, l'assemblée générale et le conseil de sécurité, c'est l'assemblée générale qui apparait la plus consistante et la plus productive. 

    Même s'il est trop tôt pour tirer un bilan de ses deux mandats et encore plus sur l'ensemble de l'activité des Nations Unies, certains constats sont sévères. Ainsi Chloé MAUREL parle d'une paralysie de l'ONU. "En outre, dans les faits, l'ONU a échoué à imposer son arbitrage dans la plupart des conflits qui ont éclaté sur la scène internationale depuis 1945.Paralysée pendant 45 ans par la guerre froide (dont la fin, pensons-nous, permet d'ailleurs une analyse sur plusieurs décennies), elle a, à partir du début des années 1990, été court-circuitée ou instrumentalisé par les Etats-Unis devenus la seule hyper-puissance planétaire, "gendarme du monde" (ou sans doute, préférons-nous, en suivant les analyses par exemple de Alain JOXE, de "semeur de chaos"). Elle s'est révélée impuissante à faire appliquer des sanctions, et ses textes, déclarations, recommandations, conventions, résolutions, restent souvent lettre morte". Ce qui fait résonner encore plus cette critique d'ensemble, c'est l'incapacité de l'ONU de saisir l'occasion historique de la fin de la guerre froide pour organiser l'état du monde,tant au niveau politique qu'au niveau économique, mais est-ce imputable uniquement aux secrétaires généraux? 

   Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en 2008, Ban KI-MOON déclare qu'il est entré en fonctions "déterminé à rendre cette organisation plus efficace et plus transparente, donnant davantage confiance à la communauté internationale. L'humanité est confrontée à de nombreux défis auxquels il nous faut répondre à l'échelle globale, tels le changement climatique ou la crise alimentaire mondiale, et nous devons poursuivre nos efforts en vue d'atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. Je me suis engagé à réaliser ces objectifs et à faire face à ces défis en étroite coordination avec les Etats membres. Les Nations unie ont besoin d'un puissant soutien des Etats". Pour répondre à ces défis, sur lesquels il s'étend le plus dans cet entretien, il est essentiel pour lui de changer le fonctionnement de l'Organisation : "Au cours des soixante-deux dernières années, les Nations unies ont mis en place un vaste ensemble de systèmes et de structures. Certains, pourtant,se sont révélés inefficaces et contre-productifs. Je fais donc une priorité de les réformer, de sorte que l'ONU puisse réellement répondre aux besoins et aux attentes. Elle doit travailler de manière plus efficace, productive, responsable, flexible et transparente. J'ai déjà effectué certains changements, mineurs mais nécessaires. J'ai par exemple signé individuellement avec tous les directeurs une sorte d'engagement écrit afin qu'ils identifient leurs propres priorités et en soient rendus responsables à la fin de leur affectation. Cela servira à fonder une décision de renouveler leur contrat, ou non. De plus, un Bureau de la déontologie a été établi et il inclut désormais tous les fonds et programmes des Nations unies. J'ai également commencé à promouvoir la mobilité du personnel afin de la rendre plus polyvalent, multifonctionnel et efficace." Sur la fonction du secrétaire général, Ban KI-MOON précise également son point de vue : "La charte des nations unies dit que le secrétaire général est le plus haut fonctionnaire de l'Organisation, celui qui dirige l'administration, mais quand vous y regardez de plus près, vous voyez qu'il y a beaucoup de programmes qui nécessitent en réalité l'intervention directe et les capacités de commandement du secrétaire général. C'est pourquoi je pense que tout secrétaire général doit allier les qualités de secrétaire et de général. Il faut donc agir comme un PDG, ce qui ne signifie pas seulement donner des ordres. Vous devez être constamment engagé dans des négociations et faire preuve de diplomatie avec les Etats membres. J'essaie donc constamment de combiner ces divers aspects du travail de secrétaire général."

 

    Victor-Yves GHEBALI écrit que "la nomination de Ban Ki-Moon, dont la nationalité prêtait au soupçon de proaméricanisme inconditionnel ) - la Corée du Sud est en effet protège par quelques 40 000 soldats américains -, et dont le profil bas contrastait avec le charisme de Kofi Annan, fut généralement accueillie avec réserve, pour ne pas dire avec scepticisme, par la presse internationale. Le huitième en date des secrétaires généraux de l'ONU inaugura d'ailleurs son mandat par une bévue de taille : le jour de son entrée en fonction, il déclara (au sujet de la pendaison du dictateur irakien Saddam Hussein) que la peine capitale relevait de la volonté de chaque Etat souverain, oblitérant ainsi - par maladresse, conviction ou réflexe conformiste d'un haut fonctionnaire dont le pays appliquait la peine de mort - la position doctrinale de l'ONU en la matière. Depuis lors, Ban-Ki-moon s'est évertué à dissiper les doutes concernant sa personnalité par une activité diplomatique débordante, ainsi que par des prises de position tranchées au sujet, entre autres, de la fermeture de la prison américaine de Guantanamo, du déploiement au Kosovo d'une mission de l'Union Européenne, de la réélection frauduleuse du dictateur Robert Mugabe au Zimbabwe en juin 2008, ou de l'opération Aube de l'Odyssée en Libye en mars 2011.

Dans le cadre d'une feuille de route pour 2015 sans grande originalité (renforcement de la capacité de l'ONU à gérer les conflits affectant la sécurité internationale, concrétisation des "objectifs du millénaire pour le développement" et amélioration de la protection des droits de l'homme), Ban Ki-moon a assigné à son action en tant que secrétaire général trois priorités majeures respectivement liés à la réforme du secrétariat, au réchauffement climatique et au conflit du Darfour. Sur la base de normes déontologiques privilégiant "la transparence, l'efficacité et la responsabilité" (et, parallèlement, l'accroissement de la mobilité et de la polyvalence du personnel onusien), la première priorité vise à "restaurer la confiance des gouvernements" éprouvée par le scandale du programme irakien Pétrole contre nourriture - objectif louable, mais qui fait abstraction de l'élément essentiel du problème : la responsabilité des Etats, grands comme petits, dans la crise de crédibilité de l'ONU. S'agissant de la deuxième priorité, Ban Ki-moon n'hésite pas à qualifier le réchauffement de la planète de "plus grand défi du XXIème siècle" et de considérer qu'un tel défi place le monde "au bord de la catastrophe". En conséquence, il plaide en faveur de l'ouverture de négociations, comportant un calendrier ainsi qu'une date butoir, destinées à réactualiser et renforcer les engagements du Protocole de Kyoto de 1997 sur les changements climatiques - instrument devant expirer en 2012. Malheureusement, au stade actuel, peu de pays paraissent disposés à accepter des réductions significatives de leurs émissions de gaz à effet de serre, ce qu'a bien montré la XVème conférence sur les changements climatiques tenue à Copenhague en décembre 2009. Quant au règlement du conflit du Darfour qui a causé près de 300 000 morts et déplacé 2,7 millions de personnes, cette priorité est non moins problématique que les précédentes en raison de la multitude des factions en présence, des difficultés rencontrées par les 20 000 casques bleus de la Minuad pour faire respecter un ces-le-feu, enfin de la mauvaise volonté du gouvernement soudanais qui bénéficie du soutien diplomatique de certains pays comme la Chine.

Il convient de rappeler que le secrétaire général de l'ONU est bien davantage que le chef d'une administration internationale. L'article 99 de la Charte des Nations Unies l'autorise à attirer l'attention du Conseil de sécurité sur toute affaire susceptible de compromettre la paix et la sécurité internationales. Autrement dit, il est habilité à se manifester comme un "général" (aussi bien que comme simple "secrétaire") censé pouvoir exprimer une vision oecuménique de l'ONU et même résister aux pressions des Etats. Pour espérer voir renouveler son mandat en 2012, Bean Ki-moon doit ainsi démontrer qu'il est à la hauteur de ce que le premier détenteur de la fonction, Trygve Lie (1946-1952), avait crument estimé être le métier le plus difficile du monde, "the world's most impossible job"."

Entretien de Romuald SCIORA avec Ban KI-MOON, dans l'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Victor-Yves GHEBALI, Ban Ki-moon, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complété le 5 Août 2017.

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 07:01

     Kofi Atta ANNAN (né en 1938), septième secrétaire général de l'organisation internationale, commence à travailler pour l'Organisation mondiale de la santé à partir de 1962, puis après plusieurs postes successifs à l'ONU, il devient sous-secrétaire général de Boutres BOUTROS-GHALI en 1993. Gestionnaire de formation, cet originaire du Ghana est notamment sous-secrétaire général à la planification des programmes au budget et à la comptabilité, puis contrôleur de 1990 à 1992. En 1990, après l'invasion du Koweit par l'Irak, il reçoit du secrétaire général la mission spéciale d'organiser le rapatriement de l'Irak de plus de 900 fonctionnaires internationaux et ressortissants des pays occidentaux.

    Elu secrétaire général pour un premier mandat en janvier 1997, il a le plein soutien des Etats membres. Il tente dès le début de son mandat d'agir, dans la foulée de son prédécesseur, pour un renouveau de l'ONU. Dès son discours d'investiture du 17 décembre 1996, il annonce que son mandat a pour objectif d'"assainir les Nations Unies, les rendre plus présentes et plus efficaces, plus sensibles aux souhaits et aux besoins de ses membres et plus réalistes dans leurs buts et engagements". Il ne reprend pas les trois agendas de son prédécesseur, mais entend poursuivre son oeuvre de réformes internes. Mais ses objectifs sont contrecarrés à la longue notamment par les Etats-Unis, qui ne sont pas près d'entrer réellement dans un multilatéralisme. Vers la fin de son second mandat, l'hostilité de la seule superpuissance est évident, avec toujours la ferme intention de ne pas contribuer à l'organisation si celle-ci ne se plie pas aux impératifs de ses stratégies...

    Malgré les oppositions, et avec malgré tout avec le soutien d'une grande majorité à l'Assemblée générale, qui est rappelons-le, le lieu d'un véritable pouvoir face au conseil de sécurité, surtout si celui-ci est paralysé sur une question ou une autre, par le veto d'un membre permanent; le secrétaire général, durant ses deux mandats, mène des actions importantes et amène des innovations.

Il contribue à la création de la Commission pour la consolidation de la paix (Peacebuilding Commission, créée en 2005) et du Conseil des droits de l'homme en 2006. Ce dernier remplace l'ancienne Commission sur les droits de l'homme, discréditée à cause de la politisation de ses sessions et de la partialité de son travail. Divers Etats, peu scrupuleux à vrai dire à propos des droits fondamentaux, cherchaient à s'y faire élire pour se soustraire aux critiques sur le non-respect des droits de l'homme.

Il soutient également la mise en place de la Cour pénale internationale (CPI), juridiction universelle permanente chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l'humanité, de crime d'agression et de crime de guerre. La CPI est créée en 1998 et commence ses travaux en 2002, malgré la réticence des Etats-Unis. 

Il met en place des groupes d'experts informels comprenant des représentants de gouvernements, d'ONG et de personnalités pour faire mûrir des idées.

En 1998, alors que les Etats-Unis veulent bombarder l'Irak qui refuse de laisser les inspecteurs de l'AIEI visiter certains sites, Kofi ANNAN se rend en personne à Bagdad, et amène, grâce à sa médiation, Saddam HUSSEIN à consentir à ce que les inspections reprennent.

Les Etats-Unis, sous la présidence de CLINTON, restent réservés à l'égard de l'ONU après l'arrivée de Kofi ANNAN : tout en commençant à payer une partie de sa dette à l'Organisation, l'administration Clinton négocie ardemment une réduction de la part américaine du budget total de l'ONU, ce qui affaibli l'organisation internationale. 

En avril 2000, le secrétaire général publie un Rapport sur le millénaire intitulé Nous les peuples : le rôle des Nations Unies au XXIème siècle, écho entre autres au Nous le peuple de la Constitution des Etats-Unis. S'en inspirent la Déclaration du millénaire et les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Ce rapport appelle les chefs d'Etat et de gouvernement à faire de la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités la priorité du début du nouveau millénaire. Réélu par acclamation par l'Assemblée générale pour un second mandat en juin 2001, il reçoit dans la foulée, quelques mois plus tard, en décembre, le prix Nobel de paix.

En 2003, il cherche par tous les moyens à éviter la guerre en Irak, exhortant les Etats-Unis et le Royaume-Uni à ne pas envahir l'Irak sans le soutien de l'ONU. Il déclare illégale en septembre 2004 la guerre des Etats-Unis en Irak. Ses prises de position, qui seront avalisées par les événements et les révélations sur les mensonges (sur l'existence d'armes bactériologiques en Irak) par la suite lui valent l'estime de nombreux pays, et même de nombreux citoyens des Etats-Unis. 

Lors du sommet mondial organisé par l'ONU en 2005, Kofi ANNAN fait reconnaitre le principe de la "responsabilité de protéger" (R2P) aux chefs d'Etats et de gouvernement.

   Tout au long de ses deux mandats, Kofi ANNAN oeuvre pour la diplomatie préventive, rédigeant trois rapport sur cette question (2001, 2003 et 2006). Sans doute a-t-il plus en tête la nécessité de construire cette diplomatie, plus que la réforme qu'il juge pourtant nécessaire, du Conseil de sécurité. Cette question est irrésolue, vue les différentes luttes internes d'influence à l'ONU entre les prétendants, les conservateurs et les nombreux pays observateurs qui s'y impliquent... Soutien de cette diplomatie préventive, une force de réaction rapide placée en permanence à la disposition du Conseil de sécurité, proposée déjà dans les années 1990 par certains Etats comme le Canada et les Pays-Bas est remise sur le chantier. Mais cette idée est "torpillée non seulement par les grandes puissances, mais aussi par un grand nombre de petits et moyens pays qui la considérèrent comme le cheval de Troie d'un dangereux droit d'ingérence" (Victor-Yves GHEBALI, L'ONU face à la mondialisation : le problème du passage du multi latéralisée au système-monde, dans Relations internationale, 2005/4, n°124). La Déclaration finale du sommet de 2005, laisse ouvert le débat, appelant à "la constitution d'une force de police permanente", mais sans prendre de décision concrète.

  Dans le fil droit de l'idéologie libérale qui tend à vouloir à tout prix externaliser les fonctions non régaliennes (et en partie régaliennes, d'ailleurs aussi...) des Etats, Kofi ANNAN propose aux Etats membres en 2006, dans un rapport à l'Assemblée Générale, une vaste réforme de l'administration de l'ONU. Il présente une série de mesures prévoyant notamment l'externalisation de certains services, qu'ils soient sous-traités à des entreprises privées. Dans son rapport Investir dans l'ONU pour lui donner les moyens de sa vocation mondiale, il affirme l'inadaptation des structures administratives actuelles aux défis qu'elle doit relever. Il propose une réforme de grande ampleur du fonctionnement de l'ONU, s'inspirant du courant du new public management, qui préconise d'appliquer à la fonction publique les méthodes managériales du secteur privé. Observant que les procédures budgétaires et financières des Nations Unies manquent de flexibilité et de transparence, et soucieux de les améliorer, il développe l'idée de "bonne gestion", de "bonne gouvernance", estimant que les Nations Unies devraient en cela largement s'inspirer des principes et méthodes de l'économie privée. Mais cette tendance, comme l'écrit si justement Chloé MAUREL, "sur une pente dangereuse, l'ONU n'étant pas une entreprise privée cherchant à être "rentable" mais un service public international. Elle consiste à recevoir de plus en plus d'argent du secteur privé, et à externaliser (donc à privatiser) une part croissante de son activité. L'ONU serait ainsi en passe de "se vendre au monde des affaires"(voir Gilles GRIN, Les crises financières des Nations Unies, dans Relations internationale, 2006/4, n°128), ce qui est préoccupant."

   Ce qui sans doute va influencer l'activité future de l'ONU, est la mise sur pied de panels de haut niveau de spécialistes sur une question ou sur une autre, spécialistes issus suivant leurs compétences des Etats ou des sociétés civiles. C'est ainsi qu'en 2006, un groupe de quinze espères internationaux, originaires quasiment à parité de pays du Nord et du Sud, co-présidé par les premiers ministres du Pakistan, du Mozambique et de la Norvège, réfléchissent aux problèmes de l'ONU et à la manière de réformer cette institution. Ils soulignent l'"incohérence opérationnelle" des Nations Unies, les chevauchements entre structures - générateurs entre autres de conflits de compétences - les doublons sur le terrain. Le panel retient l'idée de l'établissement d'un Conseil pour le développement durable. Il suggère aussi la nomination de l'administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement comme coordinateur pour le développement des Nations unies ; l'idée étant d'en faire un alter ego du président de la Banque mondiale et de diminuer l'impression de dispersion des activités des Nations Unies.

Le panel avance aussi l'hypothèse d'une réforme partielle du financement des agences, fonds et programmes des Nations unies, avec la mise en place d'un fonds central (le millenium Development Goals funding messianisme). Les débats sont intenses sur cette question du financement : les états-Unis plaident avec vigueur pour le maintien du caractère volontaire du financement du système onusien (et donc la préservation pour les pays donateurs d'une "ONU à la carte"). La dichotomie entre contributions volontaires (données volontairement par des Etats, sur fonds extra-budgétaires, pour des actions que ces Etats eux-mêmes décident, ou ne décident pas, de financer) et contributions obligatoires (constituant le budget régulier de l'ONU, contributions qui sont réparties entre les Etats en fonction de leur richesse, et qui financent le programme officiel de l'ONU, voté par tous les Etats membres) amènent à un fossé de plus en plus grand, les contributions extra-budgétaires représentant aujourd'hui plus du double du montant du budget régulier. Cela pose problème car ce sont ainsi de plus en plus les états donateurs de contributions extra-budgétaires qui ont le pouvoir de décision sur les actions de l'ONU. Cela confère à certains membres de l'ONU le statut pratiquement de membres "supérieurs" aux autres, avec la possibilité d'instrumentaliser pour leur stratégie propre toute l'organisation.

Par ailleurs, le panel propose aussi la constitution d'un forum mondial des "chefs" (Global Leaders Forum), dont le fonctionnement s'inspirerait du G7. Cela traduit la volonté de donner plus de pouvoir de décision, de leadership à l'ONU, en resserrant toutefois le nombre d'acteurs chargés de prendre des décisions.

Sans doute heureusement, mais ce ne sera pas certainement la seule proposition de ce genre, la plupart des recommandations contenues dans son rapport en 2006 sont restées lettre morte...

     Dans un entretien accordé en 2005 à Romuald SCIORA, Kofi ANNAN répond d'abord sur l'évolution de la fonction de secrétaire général : "Quand j'ai été élu, on s'intéressait surtout à la dimension politique de la fonction du secrétaire général, à son rôle de médiation et de bons offices. Il restait cependant des domaines où l'Organisation souffrait d'un réel déficit de communication ; je pense notamment à l'action déployée pour le développement économique, pour la lutte contre les maladies et, plus généralement, à nos relations avec le public. Le chef de l'ONU doit donc renforcer la confiance de l'opinion publique dans l'Organisation. (...)". Il estime que "dans un monde en profonde mutation, l'ONU devait nécessairement d'adapter pour pouvoir apporter des réponses efficaces aux problèmes de la planète. Il m'est apparu nécessaire non seulement de modifier nos structures, mais aussi de revoir nos objectifs afin de renforcer la cohérence du système onusien. Je crois que nous avons aussi amélioré l'interaction entre le siège central de New York, les cinq missions économiques régionales et les nombreux programmes et fonds mis en place par l'ONU. J'a également voulu mettre en avant la vocation des Nations unies de servir les intérêts des peuples. Nous ne devions pas être une bureaucratie installée dans notre Palais de verre. Il nous fallait aller au-devant des gens pour mieux percevoir leurs besoins et pour qu'ils saisissent, à leur tour, ce donc nous étions capables. Cela a engendré un travail en partenariat, non seulement avec les gouvernements, mais aussi avec la société civile, les organisations non gouvernementales, le secteur privé, les universités, les fondations, etc. Nous animons aujourd'hui un réseau très dense en vue d'atteindre un objectif commun."

Parmi les plus grands succès de l'ONU depuis son élection, il cite "les Objectifs du millénaire pour le développement, adoptés en 2000 et remarquablement accueillis par tous les gouvernements, les institutions internationales et les ONG. C'est à ma connaissance la première fois que nous définissons un tel cadre commun pour enrayer la pauvreté." Et parmi les échecs les plus importants, il cite "l'Irak, bien sûr... J'avais pourtant gardé l'espoir que les Nations unies pouvaient éviter la guerre en contrôlant la crise de façon pacifique. Hélas, cela n'a pas été le cas et de profondes divisions entre les Etats sont apparues. Elles se résorbent lentement, mais l'épisode irakien a incontestablement rompu l'harmonie qui prévalait auparavant entre les Etats membres. L'autre échec est représenté par l'incapacité d'intervenir dans des situations désespérées. Après la tragédie au Rwanda on a dit "plus jamais ça". Pourtant, l'histoire se répète aujourd'hui au Darfour, où nous avons tant tardé à agir."

Sur l'épidémie du SIDA, où il est beaucoup intervenu, il dit que "la pandémie du sida est l'une des crises les plus importantes qui menace l'humanité, ou du moins notre génération. Les pays développés offrent des traitements à la plupart des malades. Or, en Afrique, ce virus paralyse l'action des gouvernements, emportant les enseignants, les infirmiers, les fonctionnaires, les agriculteurs et laissant derrière lui des millions d'orphelins. Sans une politique ambitieuse pour stopper cette épidémie, nous allons au-devant de problèmes très graves, non seulement en Afrique, où elle cause le plus de dommages, mais aussi en Asie et en Europe de l'Est. Il est urgent d'établir un fonds mondial contre le sida, la malaria et la tuberculose pour venir en aide aux victimes et développer les politiques de prévention. Il faut promouvoir l'utilisation des préservatifs, intensifier les campagnes de vaccination et s'assurer que les femmes enceintes reçoivent les médicaments qui leur sont nécessaires. Des êtres innocents viennent au monde avec ce fardeau du sida alors que nous pourrions l'éviter."

Au reproche - d'ailleurs un peu paradoxal - d'une partie de l'opinion publique d'inféodation de l'ONU aux Etats-Unis, et d'un autre qu'elle ne prend en compte que les intérêts des pays en développement, également paradoxal d'ailleurs, Kofi ANNAN répond que "du fait de leur poids politique, les Etats-Unis jouent un rôle très important au sein des Nations Unies, mais ils ne sont qu'un pays sur 190. Ils doivent souvent aller plaider leur cause auprès des autres nations ; cela est particulièrement vérifié dans l'affaire irakienne, où Washington n'a pas réussi à convaincre certains des autres membres du Conseil de sécurité de soutenir la guerre en Irak. Quant à la perception selon laquelle l'ONU servirait avant tout les intérêts des pays du tiers-monde, il faut rappeler que grand ou petit, riche ou pauvre, chaque Etat dispose d'une voix, à la différence de ce qui se passe à la Banque mondiale et au FMI, où les pays votent selon leur pourcentage de contribution. Les Etats-Unis, qui contribuent à hauteur de 22% du budget de l'ONU environ, ont un vote égal aux pays qui contribuent à 0,1% de ce même budget. Il peut arriver que des groupes de pays s'allient pour faire barrage aux Etats-Unis, mais, d'une façon générale, je crois pouvoir affirmer que les Etats membres parviennent à travailler ensemble en bonne intelligence. Certes, les négociations sont souvent longues.(...)" Pour lui, le secrétaire général doit agir dans un cadre où "chacun a pris conscience que nous habitons un village global et que le monde n'a jamais été aussi interconnecté, au vu également des menaces planétaires, comme le terrorisme. Face à de tels défis, les Nations unies sont un gage d'efficacité, car elles peuvent mettre en réseau tous les gouvernements du monde pour qu'ils s'attellent ensemble à ces problèmes communs. Il s'agit de questions qu'aucun pays, quelle que soit sa puissance, ne peut affronter seul."

 

    Philippe MOREAU-DEFARGES décrit l'activité de Kofi ANNAN comme secrétaire général de l'ONU : "En 1997, (il) hérite d'une ONU en désarroi, en plein reflux. Aucune des grandes opérations, lancées à grand fracas dans la première moitié des années 1990, n'a été un plein succès. En Somalie, l'affaire s'est terminée en 1995 par un repli discret et piteux. En ex-Yougoslavie, à la suite des accords de Dayton (décembre 1995) sur la Bosnie-Herzégovine, et devant l'insistance des Etats-Unis qui éprouvent une méfiance viscérale vis-à-vis de l'ONU, celle-ci doit laisser la place à l'Alliance Atlantique. Par ailleurs, l'organisation vit dans la hantise permanente de la faillite, nombre d'Etats du Tiers Monde et, surtout, les Etats-Unis, dont la contribution représente un quart du budget de l'ONU, accumulant des retards de paiement.

La démarche de Kofi Annan est guidée par deux priorités. La première vise à rétablir un lien de confiance - ou au moins de moindre méfiance - avec les Etats-Unis. Dans cette perspective, le secrétaire général soumet l'ONU aux contraintes de la gestion privée : suppression de couches bureaucratiques, mesure stricte des coûts, notamment des actions extérieures... De plus, il se montre attentif à ne pas prendre d'initiative qui froisse l'ombrageuse Amérique.

La deuxième priorité de Kofi Annan est plus ambitieuse : il s'agit, par touches discrètes, de restaurer l'image de l'ONU, de marquer qu'elle n'est pas seulement un instrument au service des grandes puissances mais qu'elle est porteuse d'un ordre mondial plus juste, garantissant la dignité des hommes. En 1999, au lendemain de la guerre menée par l'OTAN contre la Yougoslavie, c'est à l'ONU qu'est confiée l'administration du Kosovo, réaffirmant la mission centrale de l'organisation mondiale dans la construction de la paix. En Afrique, le continent abandonné, et, plus précisément, face à l'atroce guerre civile de Sierra Leone, Kofi Annan essaie d'amener le Conseil de sécurité à être moins indifférent, plus responsable. Il se fait le porte-parole d'une transformation de la souveraineté de l'Etat : selon lui, celle-ci n'a pas pour objet de laisser l'Etat libre de faire ce qu'il veut chez lui, au nom de la sacro-sainte non-ingérence dans les affaires intérieures ; l'Etat est désormais comptable de sa souveraineté tant devant sa propre population que devant la communauté internationale.

Kofi Annan apparait comme un Africain, un homme du Tiers Monde qui, avec doigté, a bousculé la rhétorique établie. En outre, il est parvenu à un règlement du très difficile dossier de la contribution budgétaire des Etats-Unis. Ce secrétaire général, dit de transition, se révèle être un de ces sages qui, sans trop de vacarme, rendent le monde moins dangereux, moins violent. C'est sans doute la raison pour laquelle il est réélu à l'unanimité par le Conseil de sécurité dès juin 2001, alors que son mandat ne venait à échéance qu'en décembre et qu'il reçoit le prix Nobel de la paix, avec l'ONU, la même année. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, Kofi Annan fait de la sécurité mondiale et de la lutte contre le terrorisme deux de ses priorités. En 2003, il critique la décision des Etats-Unis de déclarer la guerre à l'Irak sans l'approbation du Conseil de sécurité, marquant ainsi le début d'une période de relations tendues avec la Maison-Blanche. Quelques mois plus tard, il crée un groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement afin d'étudier la réponse apportées par l'ONU à diverses questions planétaires. Nombre des recommandations formulées par ce groupe seront intégrées dans le grand projet de réforme que Kofi Annan présente à l'Assemble générale en 2005. Certaines de ces mesures seront adoptées par la suite, d'autres, comme la proposition d'élargir le Conseil de sécurité de 15 à 24 membres, seront abandonnées. En 2005, le secrétaire général se trouve au centre d'une controverse à la suite d'une enquête sur le programme "pétrole contre nourriture" autorisant l'Irak à vendre, sous contrôle de l'ONU, une quantité limitée de pétrole afin d'importer de la nourriture, des médicaments et d'autres produits de première nécessité. Un rapport révèle en effet que le programme est entaché de corruption et que le fils du secrétaire général travaille dans une société suisse qui vient d'obtenir l'un des contrats liés au programme. Bien que Kofi Annan soit lavé de tout soupçon, il est critiqué pour son incapacité à superviser efficacement le programme. A la fin de son mandat, en 2006, il est remplacé par le Sud-Coréen Ban Ki-moon."

Après son mandat à l'ONU, Kofi Annan continue de travailler pour les mêmes objectifs : président de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique, acteur dans la résolution de la crise qui éclate au Kenya après les élections présidentielles et législatives contestées du 27 décembre 2007, envoyé spécial conjoint de l'ONU et de la Ligue arabe pour tenter de mettre fin à la crise syrienne (il en démissionne six mois plus tard, n'ayant pu imposer son plan de médiation)...

 

 

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Kofi ANANA, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU-DEFARGES, Kofi Annan, dans Encyclopedia Universalis.

 

PAXUS

 

Complète le 5 Août 2017.

 

 

 

   

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 06:48

  Sixième secrétaire général des Nations Unies, Boutros BOUTROS-GHALI (1922-2016), juriste, politologue, homme d'Etat et diplomate égyptien, par ailleurs francophone, suit d'abord une carrière en droit international, professeur d'Université au Caire de 1949 à 1977. Membre de la commission du droit international de 1979 à 1981, il se pose en défenseur du tiers-monde, étant ministre d'Etat égyptien des Affaires étrangère à partir de 1977 et vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères en 1991. Il prend les fonctions de secrétaire général de l'organisation internationale le 1er janvier 1992 pour un mandat de cinq ans, gr^ce notamment au soutien de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

  Boutros BOUTROS-GHALI propose dès son arrivée à la tête de l'ONU l'idée de "peace enforcement", soit que l'ONU devrait pouvoir imposer la paix par la force dans un pays donné au besoin en affrontant militairement ses combattants. Il crée au sein de l'organisation internationale deux nouveaux départements : le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) et le Département des affaires politiques. Il augmente dès 1993 le nombre des troupes de l'ONU, le faisant passer à 80 000. Dès son arrivée également, il fait publier l'Agenda pour la paix, contribution importante à la doctrine de la diplomatie préventive. Ce rapport novateur vise à mieux organiser les opérations de maintien de la paix, qui en cette période de fin de guerre froide augmentent de manière exponentielle et font s'envoler le budget. Le coût des opérations de maintien de la paix passe de 320 millions de dollars en 1988 à 3,6 milliards de dollars en 1993. Cet agenda pour la paix résulte des réflexions d'une session exceptionnelle du Conseil de sécurité tenue fin janvier 1992 avec la participation des présidents BUSH, ELTSINE, MITTERRAND et du premier ministre John MAJOR, qui réfléchissent aux moyens d'utiliser le conseil e sécurité et l'ONU pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Parmi les propositions originales contenues dans ce rapport, il y a la collecte permanente d'informations sur la situations politique, économique et sociale des Etats membres ; un système d'alerte rapide sur les menaces contre la paix ; le déploiement préventif d'observateurs ou de forces de maintien de la paix en cas de vives tensions. Le rapport recommande que le Conseil de sécurité utilise l'article 42 de la Charte et puisse décider d'entreprendre des actions militaires en cas de besoin : cela suppose que les Etats membres mettent à disposition de l'ONU des forces armées à titre permanent. Il recommande aussi que les Etats membres fournissent des "unités d'imposition de la paix" composées de volontaires biens entrainés et placées sous l'autorité du secrétaire général. 

L'Agenda pour la paix introduit aussi le concept nouveau de "consolidation de la paix" (peacebuilding). Par un ensemble de mesures économiques et politiques, il faut apporter la possibilité d'un avenir décent à toutes les parties en présence à la fin de conflits intérieurs. C'est dire que l'ONU ne doit pas se contenter de rétablir la paix dans un pays, sur le plan militaire, mais doit ensuite accompagner ce pays, sur le long terme, vers la démocratie, en formant sa population, l'aidant à acquérir les valeurs démocratiques, à organiser des élections, etc.

Tous ces aspects novateurs, qui en fait ne font que de vouloir transposer dans la réalité ce qui existe déjà dans la Charte en vertu des chapitres VII et VIII, reviendraient à doter l'ONU d'un service de renseignement autonome, d'une armée complète, d'une force de police, de services économiques et sociaux considérables à l'échelle des pays concernés par des conflits. Mais bien vite, la reapolitik prend le dessus après l'enthousiasme immédiat d'un après guerre froide où se réconcilieraient Etats-Unis et Russie, pour plusieurs raisons : les pays du Sud craignent pour leur souveraineté, sans compter que la Chine, pourtant membre du conseil de sécurité, n'a pas été suffisamment pris en compte. Certains craignent aussi que par là, l'Occident, ne cherche à imposer ses valeurs "démocratiques". Les grandes puissances craignent que le secrétariat général, nantis de ces capacités d'action, ne prennent trop de pouvoir, face au conseil de sécurité et surtout face à l'assemblée générale. Finalement, ces deux dernières instances ont longuement discuté de l'Agenda pour la paix, mais ne l'ont pas adopté dans son ensemble. Comme à chaque fois que les pouvoirs régaliens des Etats sont en danger d'être pris en charge par une organisation internationale, les efforts pour coordonner les activités de l'ONU sur un plan militaire ou policier sont souvent mis en échec, soit théoriquement comme pour l'Agenda pour la paix, soit ou plus grave, sur le terrain comme dans certains conflits où il intervient de manière plus ou moins massive.

  En cela les échecs de la force onusienne dans la crise somalienne est exemplaire. Dans les opérations mettant en cause des milliers d'hommes (là au plus fort de l'intervention, 44 000 hommes dont 24 000 soldats américains) dans ce pays, l'ONU est confrontée aux multiples problèmes de base d'une armée en campagne : l'armée américaine se comporte comme une armée d'occupation et non de libération. Elle prend position dans le conflit en faveur de l'une des parties. Au lieu de calmer le jeu, son activité accroit le chaos et le désordre. On observe le même problème en campagne. Faute d'une autorité forte et unifiée, l'ONU se trouve confronté à des problèmes très classiques : le désordre engendre le pillage et le pillage est le fait en définitive de tous, surtout si les corps d'armée sont composés d'éléments hétéroclites. Faute d'une logistique forte, les pratiques de corruption peuvent se multiplier, de l'anodin au sordide. Dans les deux cas en Somalie et au Rwanda, l'ONU doit se retirer devant l'intensification de la guerre civile.

  En réponse aux critiques contre l'ONU générées par cette impuissance répétée, le secrétaire général gèle le budget de l'ONU et effectue une réorganisation de l'organisation. Il crée en 1995, la "Lessons Learned Unit" (unité des leçons apprises) pour répondre aux critiques des Etats-Unis. Mais cela n'empêche par la superpuissance de mettre en veto à ce qu'il ne soit pas réélu.

   Le bilan de Boutros BOUTROS-GHALI ne se mesure pas uniquement à cet échec. Car son mandat est marqué par la publication de plusieurs rapports importants. La commission sur la gouvernance mondiale publie en 1995 le rapport Our Global Neighbourhood, qui souligne l'interdépendance des Etats et appelle au renforcement de l'ONU. La "Commission sur l'intervention humanitaire et la souveraineté des Etats", établie par le Canada en 2000 dont les travaux ont été préparés bien en amont, publie en 2001 le rapport The Responsabilité to Protect. La "responsabilité de protéger" est une notion qui sera ensuite communément désignée par le sigle R2P. Cette idée recouvre l'idée que les Etats, et plus encore la communauté internationale, ont le devoir de protéger les populations et d'éviter les massacres, et que la communauté internationale a le devoir d'intervenir dans des situations de crise sir l'Etat concerné s'avère incapable de le faire (voir Chloé MAUREL, Histoire des idées des NATIONS unies, L'ONU en 20 notions, L'Harmattan, 2015).  La commission sur la sécurité humaine publie de son côté le rapport Human Security Now, qui introduit en 1994 la notion de "sécurité humaine", une conception de la sécurité : économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire, politique. Le secrétaire général publie sous sa propre responsabilité deux autres rapports importants l'Agenda pour le développement (1995) et l'Agenda pour la démocratisation (1996) qui complète son Agenda pour la paix de 1992.

    Dans la foulée de la fin de la guerre froide, l'ONU s'est engagée dans un rôle de superviseur pour la transition politique en Europe de l'Est. Mais ses avis n'ont pas été écouté et le niveau de vie a chuté dans maints pays, comme en Russie. L'ONU a donc échoué (certains disent a été fait échouer), dans ce rôle. la transition n'a pas été réellement "démocratique", de nombreux pays d'Europe de l'Est échouant à des régimes autoritaires et parfois xénophobes. Sa seule réussite est dans un rôle de coordination technique, d'harmonisation des normes techniques entre Est et Ouest de l'Europe. 

  Sous la responsabilité du secrétaire général se tient durant son mandat, une vague de grandes conférences de l'ONU. Dans les années 1990, beaucoup place leur espoir dans une revitalisation du multilatéralisme face aux grands problèmes du monde. Ces conférences rencontrent du succès et redonnent de la visibilité à l'organisation internationale : Conférence sur les enfants (1990, New York), sur l'environnement (Rio, 1992), les droits de l'homme (Vienne, 1993), la population (Le Caire, 1994), les femmes (pékin, 1995), le développement social (Copenhague, 1995), l'habitat (Istanbul, 1996), l'alimentation (Rome, 1996). Beaucoup de ces conférences accueillent des chefs d'Etat et de gouvernement, et en marge d'elles, se déroulent souvent des forums d'ONG très importants. 

  S'interrogeant sur l'efficacité de ces grandes conférences, Chloé MAUREL écrit : "Plusieurs avancées conceptuelles y sont obtenues et des engagements officiels pris. Ainsi, à la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, les pays du Nord doivent accepter la notion de  "droit au développement". A la conférence du Caire sur la population, l'expression de "santé reproductrice" est forgée pour faire accepter au Vatican et aux pays musulmans que l'avortement soit traité comme une question relevant de la santé. Les gouvernements y reconnaissent le droit des femmes à déterminer le nombre de leurs enfants et celui des couples à utiliser les méthodes de planning familial (avec toutefois la limite qu'elles ne sont pas "contraires à la loi" de leur pays). A la conférence de Copenhague sur le développement social, les pays du Nord ont dû reconnaitre, sous la pression des pays du Sud, que les programmes d'ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales aux pays en difficulté ne prennent pas assez en compte l'éducation, la santé et les questions sociales."

  Mais, la réforme de l'ONU voulue par le secrétaire général s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu, chose prévisible tant l'organisation est devenue une énorme bureaucratie. Le personnel lui-même relève les défauts de l'ONU, une certaine auto-censure camouflant un décalage entre des discours officiels et des réalités sur le terrain. Il se communique à l'ONU une culture étatique dans le mauvais versant, culture qui n'épargne d'ailleurs pas les grandes organisations privées internationales, qu'elles soient commerciales ou caritatives. Malgré toutes les difficultés de mises en oeuvre, Boutros BOUTROS-GHALI dirige plusieurs initiatives de réorganisation : création en 1992 du Département des affaires politiques, qui regroupe six anciens départements (affaires du Conseil de sécurité, les questions de politique spéciale, affaires de l'Assemblée générale, le désarmement et la recherche, le centre anti-apartheid), suppression de 18 postes de haut niveau. Mais ces initiatives ne sont pas perçues de la même façon par les pays membres : si aux Etats-Unis, on peut se féliciter de ces cures d'amaigrissement et on pousse à en faire davantage, maints pays pauvres du Sud considèrent que tout cela constitue un prétexte pour réduire l'activité des Nations Unies en leur faveur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le secrétaire général se voit freiner dans ses initiatives : échec de la fermeture du l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes, tentative de revitalisation de la conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)... 

  L'impopularité aux Etats-Unis de l'ONU est pour beaucoup dans l'échec de Boutros BOUTROS-GHALI à se faire réélire en 1996. Du fait de cette hostilité, relayée plus ou moins par les critiques sur la situation financière de l'organisation internationale, en Europe notamment, il est l'un des seuls secrétaires généraux de l'ONU à ne pas avoir été réélu pour un second mandat. Pour lui, les Etats-Unis voyaient d'un mauvais oeil ses réticences à approuver les bombardement de l'OTAN en Bosnie, alors que dix Etats membres du Conseil de sécurité, menés par des pays d'Afrique, promouvaient une résolution soutenant sa réélection. il évoque plus tard avec regret l'abandon de ses trois plans d'action, l'Agenda pour la paix, l'Agenda pour le développement et l'Agenda pour la démocratisation, une semaine après son départ. 

Dans deux entretiens accordés en 2005 et 2007, à Romuald SCIORA, l'ancien secrétaire général, sur le bilan à tirer des cinq ans de mandat, dit : "Je retiens que rien n'est possible si les protagonistes d'un conflit n'ont pas de volonté réelle de trouver une solution. Cela étant, nous avons réussi au Salvador ce qui était pourtant une opération difficile, ainsi qu'au Mozambique et au Cambodge. Nous avons pu mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud. En revanche, notre bilan est nettement plus contrasté en ex-Yougoslavie, et le Rwanda a été un échec, particulièrement sévère, qui s'est soldé par un génocide. (...) Nous avons également échoué en Angola, en Sierra Leone, ou en Somalie, où toutes les troupes se sont retirée." Sur la perception américaine d'un acte fondateur du 11 septembre, il répond qu'à ses yeux, "l'acte fondateur, c'est l'effondrement de l'Union Soviétique ; à partir de ce moment, les Etats-Unis se sont sentis porteurs d'une mission à l'échelle planétaire - un peu comme les marxistes en 1917. Selon les Américains, la paix dans le monde est liée à l'exportation du modèle de démocratie occidentale et l'écart entre le Nord et le Sud ne peut se combler qu'avec la généralisation de l'économie de marché." Sur son maitre-mot, la fracture Nord-Sud, "ce n'est pas sans raison que le fossé entre le Nord et le Sud continue de se creuser. Les Nations-Unies restent dominées par un certain européocentrisme. Beaucoup plus d'efforts ont été déployés pour la Yougoslavie que pour le Liberia par exemple. Encore aujourd'hui, des tragédies se déroulent dans l'indifférence la plus totale... Il suffit d'observer ce qui se passe au Darfour! (...) Nous vivons encore à l'échelle de l'Etat-nation où chaque pays veut défendre son pré carré et refuse de partager sa richesse avec des populations lointaines. Or, l'humanité s'est engagée dans l'ère de la mondialisation et la seule certitude aujourd'hui, c'est que les problèmes ne peuvent plus être résolus qu'à l'échelle planétaire." Sur sa vision de l'avenir de l'ONU, il pense que "les Nations Unies traversent une crise très grave, qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tant que durait le rideau de fer, les deux superpuissances avaient intérêt à limiter tout conflit pour qu'il ne dégénère pas en guerre mondiale. Quand l'Union Soviétique s'est retirée, il n'est resté qu'une seule super-puissance, et l'ONU s'est trouvée confrontée à une multitude de conflits sans avoir ni la capacité, ni les infrastructures nécessaires pour les gérer. Aucune conférence internationale n'a eu lieu après 1989, comme il est toujours arrivé à la suite d'un conflit. (...). Dès lors, les Etats-Unis ont utilisé les Nations Unies à la carte, dans le cadre d'une politique particulièrement unilatéraliste et le scandale du programme "Pétrole contre nourriture" n'a rien arrangé. Pour autant, je trouve très exagéré de dire que l'Organisation ne fonctionne pas. Nous ne pourrons cependant pas plus longtemps faire l'économie d'une réforme en profondeur. (...)". Il rappelle les grandes lignes de plusieurs plans de réforme : "Avec la mondialisation, les Etats perdront une partie de leur autorité mais continueront néanmoins à être les principaux sujets de la politique internationale. Après, c'est à nous de trouver des méthodes pour engager tous les acteurs dans l'élaboration des normes qui doivent réguler la globalisation. Je pense notamment aux parlementaires, aux partis politiques, aux entités régionales et aux ONG. Dans cet esprit, j'avais d'ailleurs conclu un accord avec l'Union parlementaire internationale et j'ai tenu pour la première fois des réunions avec les représentants des différentes organisations régionales." Pour en revenir aux réformes essentielles de l'ONU, sur le Conseil de sécurité, il estime "qu'aujourd'hui la conjoncture internationale est très différente de celle de 1945 et de nouvelles grandes puissances mériteraient un siège au Conseil de sécurité, tels la Chine, l'Inde, l'Union européenne, le Brésil. (...) Des réformes secondaires aussi pourraient être conçues, envisageant par exemple un Conseil, une Assemblée générale, qui ne soient pas représentatifs uniquement des Etats mais aussi d'acteurs non étatiques." Pour lui, la réforme essentielle est à penser dans le cadre "d'une troisième génération d'organisation (la première étant la Société des Nations, la deuxième les Nations Unies) au sein de laquelle les Etats seraient amenés à consacrer la même volonté politique aux affaires internationales qu'aux préoccupations internes. Pour atteindre cette mobilisation étatique il faut faire appel aussi aux acteurs non étatiques, issus de la société civile, plus proches de l'opinion publique. (...) Nous avons le devoir, en ce début du XXIème siècle, d'ouvrir nos fenêtres sur le monde et nos esprits au dialogue et au partage que nous impose notre destin commun."

      Philippe Moreau DESFARGES décrit le mandat de Boutres BOUTROS-GHALI comme celui d'un mandat démarré avec ambition mais se passant "plutôt mal". "Boutres-Ghali veut être un grand secrétaire général, non un simple exécutant du Conseil de sécurité, mais le porte-parole de la majorité des Etats membres, et d'abord des pays du Tiers Monde, ces ignorés des grandes puissances. Cette ambition est formulée dans le célèbre Agenda pour la paix (janvier 1982). Ce document vise à clarifier et à évaluer les possibilités d'intervention de l'Organisation : développement de la diplomatie préventive afin de stopper les engrenages faisant basculer les différents dans la guerre ; promotion d'accords mettant en permanence à la disposition de l'ONU des forces nationales mobilisables très rapidement ; enfin expérimentation de processus de construction de la paix (peace-building), transformant progressivement des zones traditionnelles d'affrontement en zones de paix et de coopération. (Son) mandat se passe plutôt mal. (Il) critique, en Africain, l'excessif engagement de l'ONU en Europe (ex-Yougoslavie- et pousse à sa réorientation vers le Sud. En 1992-1995 se déroule l'opération de Somalie : le contingent onusien avec, pendant quelque temps pour fer de lance des marines américains, s'y enlise, échouant à dompter les seigneurs de la guerre qui se partagent le pays. L'échec majeur du mandat reste, en 1994, l'incapacité de l'ONU à prévenir, puis à arrêter le génocide au Rwanda, malgré la présence sur place d'une mission (la Minuar) depuis l'année précédente. Boutros-Ghaili réclame une ONU allant au-delà du maintien de la paix, et promouvant une action économique et sociale en profondeur. Sa démarche exaspè re les Etats-Unis, qui se méfient de l'ONU. C'est pourtant leur enfant, mais celui-ci s'est à leurs yeux dévoyé, l'Assemblée générale ayant manifesté, en particulier dans les années 1970, un tiers-mondisme anti-américain virulent. Pour les Etats-Unis, qui paraissent souvent au bord de quitter l'Organisation, le secrétaire général n'a pas à être un personnage politique. La Maison-Blanche, qui n'ignore pas la nécessité de l'ONU, doit sans cesse négocier la contribution financière américaine à l'Organisation avec les parlementaires de Washington, pour lesquels les invectives contre la bureaucratie onusienne sont électoralement très payantes. Dans ces conditions, le secrétaire général, au lieu de se poser en conscience universelle, doit se concentrer sur la remise en ordre de la maison (maîtrise du budget, réduction des effectifs...). En 1996, le renouvellement du mandat de Boutres-Ghali déclenche un bras de fer, principalement entre les Etats-Unis, qui ne veulent plus de l'Egyptien, et la France, très attachée à l'occupation du poste de secrétaire général par un francophone, francophile de surcroit. Les Etats-Unis ne pouvaient que l'emporter. Boutro-Ghali, amer, n'obtient pas de second mandat. Il est le premier secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie de 1997 à 2002."

 

Entretien de Boutros BOUTROS-GHALI par Romuald SCIORA, dans L'ONU dans le désordre mondial, Les éditions de l'atelier, /Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Philippe MOREAU DESFARGES, Boutros Boutros-Ghali, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 1 Août 2017.

 

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:24

   Cinquième secrétaire général de l'ONU, Javier Pérez de CUÉLAR GUERRA (né en 1920), diplomate et homme politique péruvien, est depuis longtemps dans la mouvance des Nations Unies puisqu'il est membre déjà en 1946 de la délégation péruvienne à l'Assemblée générale de l'organisation internationale. En 1971, représentant permanent du Pérou, il est à la tête de la délégation de son pays jusqu'en 1975. Cette même année, il est nommé représentant spécial du secrétaire général à Chypre jusqu'en 1977 où il retourne dans son pays au sein du ministère des Relations extérieure du Pérou. Deux ans plus tard, il revient dans les instances de l'ONU où il est nommé secrétaire général adjoint aux affaires politiques spéciales de l'organisation internationale. A partir d'avril 1981, alors qu'il est toujours à ce poste, il exerce les fonctions de représentant personnel du secrétaire général pour les questions relatives à la situation en Afghanistan, et en mai poursuit conjointement cette activité et réintègre le ministère péruvien des Relations extérieures. Il est élu le 1er janvier 1982 secrétaire général des Nations unies, après que plusieurs autres candidats se soient heurtés à un veto. Réélu en 1986 pour un second mandat qui débute l'année suivante. A la demande des membres du Conseil de sécurité, il commence même un troisième mandat jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé sur son successeur.

   Il s'efforce de mettre entre parenthèses ses appartenances nationales et pendant ses deux mandats, il exerce avec impartialité les médiations entre le Royaume Uni et l'Argentine dans le cadre de la guerre des Malouines en 1982 et encourage les efforts du Groupe de Contadora pour ramener la paix et la stabilité en Amérique Centrale (mais un projet de résolution condamnant l'invasion de Panama par les Etats-Unis se heurte au veto des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni). Il intervient également dans les négociations pour l'indépendance de la Namibie, dans le conflit au Sahara occidental entre le Maroc et le Front Polisario et dans le conflit à Chypre. Il mène également des efforts de médiation dans la guerre Iran-Irak (qu'il contribue à terminer), et dans le retrait de l'URSS d'Afghanistan, où les troupes de moscou sont empêtrées. La mission de bons offices des Nations Unies en Afghanistan et au Pakistan (UNGOMAP) surveille, de 1988 à 1990, le retrait des forces soviétiques et facilite le retur volontaire des réfugiés. 

Pour augmenter l'efficacité de l'ONU dans le règlement des conflits, le secrétaire général établit une unité consacrée à collecter et analyser l'information pour alerter le Conseil de sécurité sur les situations qui menacent la paix et la sécurité. 

  Sous son mandat, un boycott des institutions onusiennes par les Etats-Unis continue. Ainsi, ils se retirent de l'UNESCO en décembre 1984, institution qu'ils critiquent, accusant le Directeur Général Amadou MAHTAR M'BOW de tiers-mondisme, de gaspillages et de corruption. Ce retrait américain cause une grosse perte financière pour l'UNESCO. L'année suivante en 1985, le Royaume Uni et Singapour imitent les Etats-Unis et se retirent eux aussi (le Royaume Uni n'y retourne qu'en 1996, les Etats-Unis en 2003). Auparavant, en 1982, parce que l'AIEA adopte une résolution hostile à Israël, les Etats-Unis boycotte cet organisme, bloquant le versement de leur contribution financière jusqu'à ce qu'il se montre plus conciliant envers ce pays (stratégie qui fonctionne). De manière générale, et de la part d'un Etat qui se réarme alors moralement et militairement cela se comprend, notamment parce que l'ONU mène des diplomaties qui contrecarrent de plus en plus ouvertement et efficacement la sienne, en 1985-1986, les Etats-Unis, critiquant la "politisation" de l'organisation, qu'ils jugent pencher de plus en plus pour le camp pro-communiste et tiers-mondiste, refusent de payer leur contribution budgétaire, plongeant l'ONU dans une crise budgétaire et politique.

Pour résoudre cette crise, en décembre 1985, un groupe de 18 experts est créé pour enquêter sur le fonctionnement de l'ONU, pour introduire des réformes et améliorer l'efficacité de l'institution. Le groupe émet 71 recommandations en août 1986, que l'Assemblée générale approuve en décembre. Cela aboutit à des réformes pour des raisons financières. Les Etats-Unis se montrent satisfaits des résultats et reprennent leurs versements. 

La focalisation sur les Etats-Unis ne doit pas faire oublier, qu'à leur exemple, l'URSS bloque des fonds destinés à l'organisation internationale au gré de certains désaccords sur tel ou tel point. 

     Si le conflit ONU-Etats-Unis se dénoue, c'est à la détente de la fin des années 1980 plus qu'à un réel rapprochement des points de vue : le multilatéralisme onusien rencontre depuis toujours  et encore aux Etats-Unis soit un isolationnisme soit un hégémonisme partagés l'un et l'autre par une partie de la classe politique et des électeurs.

De même le différent ONU-URSS est amoindrit en 1987 lorsque GORBATCHEV décide de régler les dettes soviétiques. Car, devant une certaine décomposition interne et externe de l'URSS, il veut utiliser le conseil de sécurité pour régler certains conflits. La réconciliation de l'URSS avec les Nations Unies influence l'attitude des Etats-Unis. De même que GORBATCHEV, REAGAN abandonne publiquement son attitude jusqu'alors extrêmement critique et exprime à l'Assemblée générale son appréciation pour le travail de l'organisation, son secrétaire général et ses forces de maintien de la paix. Selon lui, les Nations Unies ont maintenant l'occasion de fonctionner comme jamais auparavant. Cependant, il reste opposé à l'accroissement des actions et du budget de l'ONU, à l'inverse de ce que souhaite Pérez de CUÉLLAR. Cette chance à saisir, les Etats espère t-ils réellement, que l'ONU va le faire? 

   Commentant le bilan de Perez de CUÉLLAR à la tête de l'organisation, Chloé MAUREL souligne le souvenir mitigé qu'il laisse tout compte fait aux anciens fonctionnaires de l'organisation internationale. Son manque d'énergie est pointé par certains anciens du Secrétariat. "Perez de Cuéllar lui-même, poursuit-elle, lui-même conserve des regrets à la suite de son mandat, celui de n'avoir pas prêté assez d'attention aux problèmes économiques et sociaux, et de n'avoir pas pris pour numéro deux un homme du tiers-monde (le numéro deux était un Français)." Toutefois, c'est sous son mandat que se tient la Conférence internationale des droits de l'enfant en 1989 ainsi que la consolidation, malgré les crises financières, de la majorité des activités de l'ONU. 

  Dans un entretien accordé à Romuald SCIORA en décembre 2004, Javier Pérez de CUÉLLAR, expose son point de vue, entre autres sur le conflit israélo-palestinien : "Aucune négociation n'aboutirait sans des concessions, de part et d'autre. Or, dans ce cas, je n'ai jamais eu l'impression que les parties étaient vraiment décidées à trouver une solution. Certes, Arafat disposait d'une marge de manoeuvre étroite, le soutien des pays arabes n'étant pas suffisamment puissant pour contrer l'appuie américain à Israël. De plus, le leader palestinien était un homme sympathique et chaleureux mais le charme qu'il exerçait au début sur tout le monde s'est peu à peu dissipé. On l'a traité de terroriste alors qu'en réalité il défendait une cause noble, ce qui l'a conduit parfois à autoriser des actes de violence. Mais quelle guerre de libération n'a pas engendré des violences irréparables?" A propos de la chute du mur de berlin et la désintégration progressive de l'URSS, il estime que "la fin de la guerre froide a ouvert des horizons nouveaux en faisant tomber les barrières idéologiques. Cette nouvelle donnée changea profondément le climat aux Nations Unies, surtout au sein du Conseil de sécurité. Mon second mandat comme secrétaire général fut en effet beaucoup plus productif que le premier. Ce fut comme si des chemins s'ouvraient vers une résolution pacifique des problèmes de la planète : l'indépendance de la Namibie et l'abolition des lois de l'apartheid en constituent des exemples." Sur son rôle précisément sur ces deux événements importants, pour lui "les deux affaires sont indirectement liées car la Namibie, ancien territoire allemand, se trouvait sous domination sud-africaine. (...) Le dialogue devint plus facile lorsque le premier ministre Pieter Botha, archétype du raciste, fut remplacé par Frederik de Klerk. Nous avons également bénéficié de l'inestimable coopération de Martii Ahtisaari, un diplomate finlandais hors classe qui travailla des années sous le Secrétariat général de Waldheim et le mien d'une manière remarquable. Je dois également saluer le soutien des Etats-Unis, qui avaient désigné un émissaire spécial avec lequel je prenais contact pour qu'il exerce à ma place une pression sur l'Afrique du Sud. Du côté namibien, en revanche, nous devions négocier avec le leader rebelle Sam Nujoma. Cet homme avait été un guérillero, mais il écoutait. Je lui donnais des conseils, en tant qu'originaire d'une ex-colonie. Nous avons ainsi poursuivi les négociations et sommes allés jusqu'à rédiger la Constitution du futur Etat. L'Union soviétique et cuba, à leur tour, ont apporté une aide précieuse à la conclusion des négociations (...). La déclaration d'indépendance permit l'assermentait d'un président élu, Sam Nujoma, en présence de Frederik de Klerk, alors devenu président sud-africain (...). L'indépendance de la Namibie apaisa le climat en vue de la fin de l'Apartheid. Frederik de Klerk engagea par la suite un processus qui porta au pouvoir Nelson Mandela, un homme que j'admire sans réserve." Sur sa vision de l'ONU face aux enjeux de ce début du XXIème siècle, il déclare que "les Nations Unies sont certes une "instance internationale supérieure pour la solution pacifique des problèmes, mais si les pays membres ne font pas appel à l'ONU, ou ne savent pas s'en servir, à qui la faute? Certes, j'admets des déficiences, qu'il est urgent de corriger ; c'est aux pays membres de le faire. (...). On parle également d'une réforme de la Charte. J'ai la conviction qu'il faut repenser le traité avec des critères beaucoup plus ouverts. Réaffirmer certains principes et en inclure d'autres, comme la démocratie (non mentionnée dans la Charte), les droits de l'homme, l'environnement. (...). Aujourd'hui, il faut surtout réfléchir à l'évolution de l'ONU face aux changements du monde. Je pense aux mutations visibles en Inde ou en Chine, deux pays à la démographie effrénée, et au potentiel économique et scientifique considérable. (...). Et puis, il y a l'Afrique - notamment subsaharienne - qui aurait besoin d'un effort coordonné des grands pays industrialisés pour enfin sortir du sous-développement. (...). De plus, nombreux sont les régimes politique, généralement corrompus, qui abusent de l'ignorance des peuples. Hélas, la communauté internationale reste indifférente face à ces sujets. Or la pauvreté est le terreau du terrorisme, une rébellion insensée qui surgit du sous-développement, du désespoir, de l'ignorance."

 

Entretien de Romuald SCIORA avec Javez Pérez de Cuéllar, dans L'ONU dans le désordre mondiale, Sous la direction de Romual SCIORA, Les éditions de l'atelier/Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 08:18

    Quatrième secrétaire général de l'ONU, Kurt Josef WALDHEIM (1918-2007), homme d'Etat autrichien, mène une carrière politique et diplomatique, qu'il poursuit après son passage aux Nations Unies, comme président fédéral de la République d'Autriche de 1986 à 1992. Premier secrétaire à l'ambassade d'Autriche à Paris jusqu'en 1951, puis directeur du département du personnel du ministère des Affaires étrangères autrichien, il devient en 1955 observateur permanent de l'Autriche après de l'ONU, puis de 1956 à 1960 ambassadeur au Canada. Représentant de son pays à l'ONU de 1964 à 1968, il participe à des travaux sur l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique, avant de retourner en Autriche. Représentant de son pays de nouveau de 1970 à 1972, il se porte candidat du parti conservateur autrichien aux élections présidentielles où il est battu. Elu en 1972 secrétaire général des Nations Unies, il accomplit deux mandats successifs à ce poste. Prolixe en ce quo concerne sa double carrière politique et diplomatique, Kurt WALDHEIM n'évoque que très peu son passé nazi, qui lui vaut d'être déclaré persona non grata aux Etats-Unis et dans d'autres pays au milieu des années 1980. Il faut sans doute écrire à sa décharge que n'être pas au moins sympathisant nazi sous la seconde guerre mondiale en Autriche pouvait coûter toute une carrière. A contrario, d'autres hommes politiques autrichiens ont choisi l'option de la résistance, souvent en s'exilant. En tout cas, compte tenu de ses orientations politiques conservatrices (tous les glissements idéologiques sont alors possibles), son action à la tête du secrétariat général des Nations Unies est plutôt jugée positive, dans le fil droit de ses prédécesseurs.

     A la tête de l'ONU, Kurt WALDHEIM voyage beaucoup, s'impliquant fortement pour régler les conflits (Inde/Pakistan en 1971, invasion du Cambodge par le Vietnam, révolution iranienne à partir de 1979, guerre Iran-Irak qui début en 1980, conflit israélo-arabe, en particulier la guerre du Kippour en 1973... affaire de Chypre), faisant preuve d'une diplomatie prudente, compte tenu de l'hostilité persistante des deux Grands à de trop grandes initiatives. Il contribue à l'invitation de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à l'assemblée générale en 1974. Il réagit aux massacres de Hutus au Burundi, que dans un rapport de juin 1972, il qualifie de génocide. Ses efforts ne sont pas toujours couronnés de succès : il échoue à sauver les otages américains à Téhéran en 1979, mais est toutefois réélu pour un second mandat par acclamation en 1978. 

    Sans établir de nouvelles politiques ou de nouvelles conceptions, il s'efforce de promouvoir le développement économique des pays les plus pauvres. Sous son double mandat se développe la pratique de grandes conférences thématiques (sur l'environnement, l'habitat humain, la sécurité alimentaire...), mais, critiqué par de nombreux Etats du tiers-monde qui le trouvent trop pro-occidental, ses efforts sont souvent contrariés... Seule conception à avoir été impulsée en partie par le secrétaire général, le "nouvel ordre économique international", apparu vers 1974 dans l'enceinte onusienne, tombe la décennie suivante en désuétude. 

   L'ensemble de l'activité de l'organisation internationale est obéré par l'opposition des Etats-Unis, qui cessent, faute de pouvoir ruiner politiquement son activité, de payer leur contribution financière à l'Organisation Internationale du Travail (OIT) en 1971 et s'en retirent en 1976-77 avec le soutien du principal syndicat américain, l'AFL-CIO (opposition à l'activité normative de l'OIT), y revenant seulement en 1980-81. Ils quittent aussi l'AIEA en 1982 pour y revenir l'année suivante, l'UNESCO en 1984...Une pratique courante des Etats-Unis pour freiner l'activité de l'ONU est de retarder le paiement de ses échéances, tarissant ainsi sa trésorerie. Dans la seconde moitié des années 1970, les Etats-Unis considèrent l'ONU comme un problème. Ils critiquent sa "politisation", estimant qu'elle penche trop du côté des pays communistes et des pays du tiers-monde. L'attitude des Nations Unies envers Israël et la question palestinienne est également critiquée par les Etats-Unis. La superpuissance occidentale dénonce la condamnation de la politique sociale d'Israël dans les territoires occupés en 1974 et l'admission de l'OLP comme observateur à l'UNESCO et l'OIT en 1975. C'est dans ce climat que Kurt WALDHEIM échoue à obtenir un troisième mandat, devant le veto de la Chine.

   Dans un entretien réalisé à Vienne en 2004 par Romuald SCIORA, Kurt WALDHEIM explique  entre autres que "depuis ses origines, le sort du tiers-monde s'est trouvé lié aux Nations Unies et les Etats décolonisés se sont organisés au sein de celles-ci. Des groupes régionaux se sont formés, tenant des conférences qui ont certainement contribué à développer la conscience nationale de la plupart de ces pays. Comme secrétaire général, j'ai vécu une belle expérience, j'étais vraiment heureux que ces peuples puissent espérer une vie meilleure, surtout d'un point de vue économique. Hélas, la pauvreté n'a toujours pas été dépassée. Les pays ne voie de développement, en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, ont néanmoins acquis un poids particulier au sein des Nations Unies, gagnant leurs galons auprès des grandes puissances et des état moyens. C'est pourquoi ces derniers ont systématiquement cherché à séduire les nouveaux Etats pour gagner leur soutien lors des votes onusiens, où chaque voix compte." En ce qui concerne l'évolution des rapports Nord-Sud les années suivantes, "il faut passer des discours aux actes. (...) Force est de constater que l'on a toujours pas réussi à combler ce fossé Nord et Sud ni à jeter les bases saines pour la vie en commun des peuples. Aussi longtemps qu'il n'y aura pas assez à manger pour tous, la stabilité du monde ne sera pas garantie. Les conflits politiques, jusque dans les aspects militaires, découlent de cette problématique". Il estime que "l'on a placé à l'époque (où il était secrétaire général) de trop grands espoirs dans les Nations Unies, et en particulier dans son secrétaire général. Aujourd'hui, les illusions ont cédé la place au réalisme. Chacun sait bien que le secrétaire général n'est pas Superman, et qui lui aussi a besoin de l'aide des Etats membres. Si tout le monde coopère, surtout les grandes puissances, la machine peut fonctionner et se révéler être un instrument incroyablement précieux au service de la communauté internationale pour rétablir la paix, résoudre les grands problèmes humanitaires et favoriser le développement économique." Face aux grands défis du XXIème siècle, il est "convaincu que l'ONU, malgré toutes ses faiblesses, reste irremplaçable. Hélas, on s'arrête généralement à l'aspect politique de son oeuvre, en négligeant ses efforts pour améliorer les conditions de vie et de travail des êtres humains par le biais de ses multiples branches sectorielles. (...). J'ai mesuré moi-même la reconnaissance des réfugiés lorsqu'ils reçoivent l'aide de l'Organisation par exemple. N'oublions pas non plus que le travail préventif des Nations-Unies sur le terrain permet souvent d'éviter le déclenchement de nombreux conflits. L'ONU est une organisation extrêmement utile, qu'il faut soutenir. Cependant, ses structures ont vieilli et les intérêts des Etats divergent tellement qu'il est aujourd'hui difficile de dire si toute négociation aboutira bien au but. Il appartient au comité de révision de la Charte de proposer les évolutions appropriées, avec prudence."

  L'ensemble des documents sur son activité à l'ONU est aux archives à New-York, des affaires administratives et de gestion aux opérations de secours d'urgence des Nations Unies.

   Paul PASTEUR précise qu'en décembre 1981, la République de Chine met son veto à un troisième mandat. "Entre autres crises, Kurt WALDHEIM a été confronté à la guerre du Kippour de 1973 ; à cet égard, une trop grande proximité avec l'Union Soviétique et surtout avec les pays arabes lui a souvent été reprochée." Et c'est non à cause de la polémique sur son passé sous le régime nazi, mais à cause de cette proximité (rivalité Chine-URSS oblige...) qu'il n'a pas été réélu. Rappelons simplement que ce n'est qu'en mars 1986 que le New York Times donne les premières informations qui entraineront, avec d'autres à leur suite, la grande polémique contre l'ancien secrétaire général, devenu alors président de l'Autriche.

      

Romuald SCIORA, entretien avec Kurt Waldheim, dans L'ONU dans le nouveau désordre mondial, Sous la direction de Romuald SCIORA, Les éditions de l'atelier/ Les éditions ouvrières, 2015. Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul PASTEUR, Kurt Waldheim, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PAXUS

 

Complété le 12 juillet 2017.

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