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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 07:24

     Maha Thray Sithu U THANT (1909-1974), homme politique birman est le troisième secrétaire général des Nations Unies, durant un peu plus de dix. D'abord spécialisé dans la communication (dès l'indépendance de la Birmanie en 1948, il accède au poste de directeur de la radiodiffusion, puis en 1949 de secrétaire au ministère de l'information), U THANT est à partir du début des années 1950 le plus proche confident et conseiller de U NU. Il participe à la Conférence de Bandoug en 1955 en tant que secrétaire et joue un rôle très actif à l'ONU dès 1952, où il devient membre de la délégation birmane aux Nations Unies, puis de 1957  à 1961, représentant permanent de son pays à l'ONU.

   Il est élu à la mort de Dag HAMMARKSJOD, en 1961, à l'unanimité par l'Assemblée générale, réélu en 1966, pour démissionné en décembre 1971. C'est le premier non-Européen à accéder à cette fonction. "Au cours des dix années passées à la tête de l'ONU, écrit Chloé MAUREL, U Thant, calme, simple et direct, proche du courant socialiste, a suscité l'admiration pour son intégrité, son courage, et son talent de négociateur. Il a été ainsi un ferme opposant à l'apartheid en Afrique du Sud. Cependant il a aussi montré des défauts sur le plan de l'administration (...)". Religieux, bouddhiste, il accepte que le Vatican soit représenté par un observateur à l'ONU, et en cela se situe bien dans un mouvement général d'oecuménisme même si bien entendu l'ONU a un caractère strictement laïc. Il s'oppose souvent à la France, et ce n'est pas seulement parce qu'il ne parle pas français...

   Ses deux mandats sont marqués par la poursuite de la guerre froide, mais sur un mode moins violent. C'est sous son premier mandat que, dans la logique du mouvement de décolonisation, l'Organisation Internationale du Travail devient opérationnelle dans les pays du Sud. 

     Dans le fil droit d'une diplomatie volontariste impulsée par son prédécesseur, l'ONU s'implique dans plusieurs conflits, au Congo, à Cuba, en Inde, au Pakistan, en République Dominicaine, au Moyen-Orient et au VietNam. Confronté à la crise de Cuba en 1962, il tente de faire une médiation, appelant les deux parties à négocier, à un moment où l'évolution de la crise amène les protagonistes à se rapprocher. L'impact de son intervention reste à mesure, mais il semble que son rôle ait été modeste. Bien plus, le secrétaire général est occupé par le dénouement de la guerre civile au Congo, par le conflit gréco-turc concernant Chypre où il établit une force de maintien de la paix en 1964 et par la guerre indo-pakistanaise de 1965 où il se rend sur place pour élaborer un cessez-le-feu. U THANT est très fortement critiqué aux Etats-Unis et en Israël, car il accepte de retirer les troupes de l'ONU (FUNU), interposée entre l'Egypte et Israël, au Sinaï, à la demande de l'Eglype. Malgré ses efforts, il ne peut empêcher le déclenchement de la guerre des Six jours en juin 1967, et certains lui reprochent une erreur stratégique en retirant la FUNU. 

    Parce qu'il critique les Etats-Unis au sujet de la guerre du VietNam et qu'il tente des négociations pour y établir la paix, ses relations avec les Américains se détériorent, et le thème du retrait de l'ONU est relancé encore une fois. Par la suite, la diplomatie d'U THANT se fait largement plus prudente, tendant à adopter une position neutre dans dans les conflits. Ainsi Chloé MAUREL résume : "En août 1968, l'URSS réprime le printemps de prague en envoyant les armées de cinq pays du Pacte de Varsovie. Le lendemain, à la session du Conseil de sécurité de l'ONU, le ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères s'élève avec force contre l'occupation de son pays. Mais l'URSS utilise son veto. Le 31 août, les représentants du printemps de Prague sont relevés de leurs fonctions. Finalement, l'ONU n'a pas pu intervenir dans cette crise. Les pays occidentaux n'ont pas vraiment insisté en ce sens, car ils voulaient poursuivre leurs bonnes relations avec l'URSS, en cette période de détente, et continuer les négociations Est-Ouest sur le désarmement atomique. En 1970, les Etats-Unis ont utilisé pour la première fois leur veto, au sujet de la Rhodésie du Sud. Ce pays ségrégationniste avait déclaré unilatéralement son indépendance du Royaume-Uni en 1965, et l'ONU a décidé, en 1970, d'isoler cet Etat qui ne respectait pas les droits de l'homme. Les Etats-Unis ainsi que le Royaume-Uni se sont élevés contre cette décision, protégeant le gouvernement raciste de Rhodésie, et agissant en faveur des multinationales qui faisaient du profit en commercialisant les métaux rares présents dans le sous-sol de la Rhodésie."

    Ne pouvant agir réellement sur le plan politique sur la scène diplomatique, le secrétaire général, poussé par les différentes forces issues et parties prenantes de la décolonisation, et également par l'entrée massive de pays du Tiers-Monde à l'ONU, favorise une expansion des activités économiques et sociales de l'organisation internationale. Il contribue à la mise en place de plusieurs structures onusiennes dans le domaine du développement, de la recherche et de l'environnement (Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1966, Université des Nations Unies, Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) en 1964, véritable tribune pour les pays du Sud, réunis d'ailleurs dans le puissant "groupe de 77", Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAB) en 1963, Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUB) en 1972). Le secrétaire général incite également l'ONU à s'occuper des catastrophes naturelles et des désastres causés par l'homme. Il établit le poste de coordinateur du bureau des Nations Unies pour les secours au désastre.

    Le mandat de U THANT est aussi marqué par l'adoption du texte important du Traité de non-prolifération. Son action est constamment marquée par le souci de la coexistence pacifique entre les deux super-puissances. 

    Bien qu'ayant fait connaitre sa décision de démissionner en raison de l'impossibilité où il était d'influencer le cours de la guerre du VietNam, il est réélu le 2 décembre 1966 secrétaire général de l'ONU pour un deuxième mandat de cinq ans. Le secrétaire général de l'organisation internationale se sent particulièrement en première ligne en cas d'échec sur une question ou sur une autre, et il faut dire que cette fonction est particulièrement usante sur le plan moral comme sur le plan physique... A l'expiration de ce mandat, il refuse le troisième mandat qui lui est proposé. (Paul MORELLE)

  La documentation sur les activités du secrétaire général U THANT est réunie en grande partie à l'ONU, répartie en différentes déclarations, discours et compte-rendus de commission, notamment autour des opérations de maintien de la paix, outre ses Souvenirs et différents Records privés. 

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Paul MORELLE, U Thant, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

PAXUS

Complété le 2 juillet 2017.

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 12:54

    Dag Hjalmar Agne Carl HAMMARRSKJOLD (1905-1961), homme d'Etat suédois, second secrétaire général de l'organisation internationale de 1953 à 1961, par ailleurs économiste (secrétaire d'un comité gouvernemental sur le chômage dans son pays), succède immédiatement à Trygve LIE après la démission de celui-ci de ce poste. Elu par l'Assemblée générale en avril 1953, il est réélu secrétaire général en 1957. Il prend précédemment en 1950 une part active à la conférence créant l'UNISSANT, un forum de consultation économique associant le Danemark, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni. Diplomate par tradition familiale, il prend une part active à plusieurs réseaux d'organisations internationales économiques tissées en Europe juste après la Seconde guerre mondiale, dont l'OECE. 

    Pendant les premiers mois, HAMMARRSKJOLD s'attache à remonter le moral des fonctionnaires et à restructurer le Secrétariat. Sous sa direction, celui-ci s'élève à un effectif de 4 000 personnes. Désireux de réaffirmer son contrôle managériale sur le Secrétariat, tout-à-fait dans la ligne prévue par les statuts, il met fin à l'interaction du secrétariat avec les délégations nationales. Spiritualiste, il décide de permettre la participation du Vatican à l'ONU à partir de 1956 (en 1964, le Vatican obtiendra le titre d'observateur permanent à l'ONU, sans être un Etat membre). Essentiellement, dans les deux mandats, dont le second est écourté par un accident d'avion encore soupçonné d'être un attentat dans le cadre de l'affaire du Congo belge, il met en place une diplomatie préventive qui sera une part importante ensuite de l'activité de l'organisation.

     Méthodique, calme, négociateur hors pair, il forge cette "diplomatie préventive, s'attachant à appréhender les causes économiques et sociales des conflits, afin de les désamorcer avant qu'ils ne dégénèrent. Chloé MAUREL écrit que "ses interventions dans la crise du canal de Suez en 1956 (il organise en huit jours une force d'urgence qui permet aux Anglais, Français et Israéliens de se retirer d'Egypte sans perdre la face) et dans la crise de Jordanie en 1958 lui valent la réputation d'un ardent défenseur de la paix." C'est au lendemain de la crise de Suez qu'il lance le prototype des missions de paix de l'ONU, dotant les membres militaires de ces missions de paix de casques bleus. L'action de maintien de la paix l'ONU, qualifiée par lui, faute d'accord entre les grandes puissances, de "chapitre VI et demi" de la Charte, perdurera ensuite et existe toujours aujourd'hui. "Avec cette hésitation, commente notre auteure, on touche à un paradoxe de l'ONU, qui fait que les opérations de maintien de la paix (OMP), bien qu'étant le type d'action le plus connu de l'ONU, résultent à l'origine d'une improvisation, pour remplir le vide créé par la paralysie du système de sécurité collective. En effet, la guerre froide a rapidement bloqué le Conseil de Sécurité collective prévu par le Chapitre VII de la Charte. La notion de sécurité collective prévoyait que l'ONU puisse imposer la paix par la force, sans même le consentement des parties. Au lieu de cela, c'est la notion de maintien de la paix qui s'est imposée, fondée sur l'idée de consentement des pays concernés et de non-utilisation de la force par les casques bleus (sauf pour se défendre). D'où ce mandat, finalement très limité, des casques bleus."

   C'est sous son mandat qu'est créé l'AIEA, (Agence Internationale de l'Energie Atomique) en 1957. Au total, durant son mandat, HAMMARSKJOLD voyage beaucoup sur le terrain pour tenter de résoudre les conflits, s'attachant notamment à assouplir les relations entre Arabes et Israéliens, et (mais en vain) à créer une force onusienne de maintien de la paix pour mettre fin à la guerre du Vietnam. 

      C'est sans doute sous son mandat que la guerre froide à l'ONU fut la plus intense. Les Etats-Unis et l'URSS semblent utiliser le plus possible les instances de l'organisation internationale comme tribune publique (le long discours de CASTRO en 1960, et la même année les chaussures de KHROUTCHEV...) tout en lui déniant une influence déterminante dans le cours des événements. Cela se vérifie particulièrement dans la crise du Congo qui lui coûte la vie. Si l'ONU parviendra finalement à restaurer l'unité du Congo, il ne peut empêcher l'arrivée au pouvoir du général MOBUTU par un coup d'Etat en 1965. Le bilan de l'action de l'ONU au Congo est donc mitigé, l'ONU n'a pas réussi à éviter les violences meurtrières ainsi que l'instauration d'une sévère dictature.

On ne compte plus sous ses deux mandats les campagnes de presse, notamment américaines pour obtenir soit son éviction soit carrément le retrait de l'ONU, campagnes suscitées précisément par la perte d'influence américaine dans l'organisation, au fur et à mesure que le nombre de membres augmente, et que nombre d'organisations reliées s'accroit avec dynamisme. Alors même que sa diplomatie est loin d'être favorable au camp de l'Est de manière générale et à ses différents soutiens dans les pays du Tiers-Monde, témoin son attitude envers Patrice LUMUMBA dans l'affaire du Congo (d'ailleurs sans doute commit-il là une erreur politique en n'accédant pas fermement à la demande du leader africain d'agir par la force pour briser la sécession du Katanga. C'est qu'en donnant à l'ONU sa place revendiquée de centre de la vie diplomatique internationale, le secrétaire général fait plus que de l'ombre à certains groupes politiques et économiques états-uniens. 

       En septembre 1961, Dag HAMMARSKJOLD est en route pour le Congo pour négocier un cessez-le-feu entre les forces de l'ONU et les troupes katangaises de Moïse TSCHOMBE lorsque, dans la nuit du 17 au 18 septembre, son avion s'écrase en Rhodésie du Sud. Il meurt avec quinze autres personnes. C'est un choc pour l'opinion mondiale.

L'année même de sa mort, il lui est attribué à titre posthume le prix Nobel de la paix. Plus récemment, Kofi ANNAN a créé la médaille Dag Hammarskjold qui est décernée à titre posthume aux personnes des forces de l'ONU mortes dans le cadre d'une opération de paix.   Elle a été attribuée pour la première en 1998. L'hypothèse d'un sabotage de son avion, ainsi que celle d'un abattage de l'avion par des mercenaires belges, a été évoquée à maintes reprises mais aucune preuve n'est jusque-là venue l'étayer.

Dag HAMMARSKJOLD laisse un bilan positif et il est très regretté par la communauté internationale à sa mort. Non seulement il parient à détacher relativement bien l'organisation des préoccupations intérieures de certains Etats membres, dans leur paranoïa anti-communiste, mais parvint à mettre l'organisation enfin en état de marche quant à ses missions. Il faudrait certainement faire une étude sur les réglementations mises en place quant aux responsabilités et aux droits du personnel, notamment du secrétaire général, pour mesurer toutes les limites mises à ces ingérences. Concernant précisément la chasse aux communistes maccarthysme, en arrivant à la tête de l'ONU en pleine crise, le nouveau secrétaire général prit le premier prétexte en nombre 1953 pour arrêter la longue enquête du FBI. Laquelle, comme d'ailleurs partout ailleurs sur le territoire des Etats-Unis, n'a pas conduit à des révélations sur une supposée infiltration communistes chez les agents américains de l'ONU ; finalement les USA ont dû payer des compensations aux onze employés de l'ONU inquiétés. 

     

     Patricia BURETTE écrit que les Cinq Grands "avaient choisi en lui un technocrate originaire d'un pays qui n'était pas directement engagé dans la guerre froide, dont ils espéraient un mandat sans éclat, consacré à des tâches essentiellement administratives. Mais Hammarkjöld se fait une toute autre idée de ses nouvelles fonctions. Son premier soin est de réformer le secrétariat afin d'assurer aux fonctionnaires internationaux une indépendance qui, le mandat de Trygve Lie l'avait démontré, leur faisait parfois défaut. Créant un nouveau corps de fonctionnaires, les sous-secrétaires, ainsi que plusieurs services, tous exclusivement dépendants de lui, il s'attache à préserver ses collaborateurs de toute influence. Profitant de l'absence de crise grave durant les premières années de son mandat, il s'emploie à gagner la confiance des Etats membres (...). Hammarskjold fera souvent appel à la méthode de la "diplomatie privée" au cours des nombreuses crises qui se déclenchant, dès la fin de 1955, dans le contexte de la guerre froide. Les combats opposant Israël aux Etats arabes, la crise de Suez, les troubles au Liban et en Jordanie lui permettent de jouer un rôle de premier plan dans la solution des conflits. Ses "navettes" entre les représentants des pays intéressés sont demeurés célèbres. L'appui qu'il trouva souvent auprès des délégations des pays qui n'étaient pas concernés par l'action en cours lui fut toujours précieux. C'est à elles qu'il fit appel lorsqu'il s'agit de mettre en place, dans le cadre d'opérations de maintien de la paix, d'une force d'urgence des Nations Unies. Face à une Assemblée générale souvent impuissante, à un Conseil de sécurité paralysé par les vétos, Hammarskjold usa de l'imprécision des termes fixant les limites du mandat du secrétaire général pour prendre, surtout au début, d'importantes initiatives. Mais elles lui valurent, lors de l'affaire du Congo notamment, de nombreuses critiques et, même, une violente opposition de la part de l'URSS. Très attaché au principe de la neutralité des fonctionnaires internationaux et à celui de la souveraineté des Etats, il refusa toute ingérence dans les affaires des Etats membres et sollicita toujours l'autorisation des pays en crise avant d'y envoyer le moindre observateur. C'est ainsi que l'Etat d'Israël refusa l'entrée des troupes de l'ONU sur son territoire en janvier 1957, que le gouvernement hongrois s'opposa à l'envoi d'observateurs à Budapest en 1956 et que Moïse Tschombé fit longtemps obstacle à l'entrée des Casques bleus a Katanga. Hammarskjold considérait comme nécessaire de soustraire les pays nouvellement décolonisés, dont la récente admission avait modifié la majorité à l'Assemblée, à la lutte d'influence, nouvelle forme de la guerre froide, entre l'Est et l'Ouest. Il s'agissait de tenir ces Etats en dehors de la guerre froide et, si possible, d'en faire une "troisième force". (...)"

La Bibliothèque Dag-Hammarskjold, au siège de l'organisation internationale à New-York,  consacrée à sa mémoire, est spécialisée dans deux domaines majeurs. Elle est le dépositaire principal des documents et des publications de l'ONU et maintient une collection de documents produits par les institutions spécialisées et par les organismes affiliés aux Nations Unies. La bibliothèque recueille également des livres, journaux et autres documents relatifs aux programmes et aux activités de l'organisation (www.library.un.org.fr).

 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Patricia BURETTE, Hammarskjold, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

PAXUS

 

Complété le 30 juin 2017

  

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 12:11

       Trygve Halvdan LIE (1896-1968), homme d'Etat norvégien est le premier secrétaire général de l'ONU, de 1945 à 1952. Membre du Parlement norvégien (le Stroting) dès 1935, il dirige divers ministères successifs de 1936 à l'invasion allemande. Il fait partie en exil du gouvernement à Londres et devient ministre des affaires étrangères de ce Gouvernement en exil en 1941. C'est à ce titre qu'il préside la Délégation norvégienne à la conférence de Sab Francisco (avril-juin 1945) où est signée la Charte des Nations Unies. Il y préside d'ailleurs la commission chargée de rédiger le chapitre de la Charte traitant du Conseil de sécurité. Cette même commission place d'ailleurs comme principe que le secrétaire général des Nations Unies ne doit pas faire partie d'un pays membre du Conseil de sécurité, règle qui s'applique encore aujourd'hui. Cela n'empêche pas bien entendu les membres du Conseil de sécurité, notamment les membres permanents, d'exercer leur influence sur son élection.

Il préside ensuite, après la libération de son pays, alors qu'il est ministre des affaires étrangères en octobre 1945, la délégation norvégienne à la première session de l'Assemblée générale des Nations unies à Londres en 1946. Le 1er février 1946, il est élu premier secrétaire général pour une durée de cinq ans. Le 1er novembre 1950, l'Assemblée Générale prolonge son mandat de 3 ans. Mais il démissionne sous la pression soviétique du fait de son attitude pendant la guerre de Corée. Son mandat n'est guère défendu par les personnels de l'ONU, à cause de son attitude faite de mansuétude vis-à-vis de la "chasse aux sorcières" entreprises par les partisans du sénateur MacCarthy aux Etats-Unis. Il ne s'oppose alors guère aux enquêtes pour espionnage faite par le FBI à l'intérieur même de l'enceinte du bâtiment des Nations Unies à New-York. Rentré en Norvège, il y poursuit sa carrière politique, dans les milieux socialistes  et travaillistes dont il est resté une personnalité éminente, en occupant différents postes ministériels et en menant plusieurs missions diplomatiques. D'ailleurs ce faisant, il inaugure en quelque sorte une tradition, nombre d'anciens secrétaires généraux des Nations Unies étant appelés après leur mandat officiel à poursuivre, parfois officieusement, des missions pour l'ONU.

"D'après ceux qui l'ont côtoyé, écrit Chloé MAUREL, Lie était "un homme plutôt simple qui n'avait pas beaucoup de dons pour la diplomatie" (Yves BERTHELOT, J M JAKOBOWICZ, l'ONU pour les nuls, First, 2010). Dans ses Mémoires, il se demande encore pourquoi il a été choisi pour ce poste. La tâche était d'autant plus compliquée que le poste était nouveau et qu'il fallait en définir les limites. Trigle Lie aurait dit à son successeur, Dag Hammarskjold, en quittant son poste : "Vous allez prendre le poste le plus impossible sur terre!". Pour Brian Urquhart, ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies, Trygve Lie était "un personnage médiocre et assez pathétique" ; "il n'avait aucune autorité morale et il était intellectuellement totalement inadéquat pour le poste"." Pour poursuivre sur la même mauvaise langue, dirions-nous, c'est sans doute pour cela qu'il a été choisi par les grandes puissances, d'une attitude très mitigée envers cette nouvelle organisation internationale. 

"Trygve lie, poursuit notre auteure, pour dresser en quelque sorte son bilan, "n'a pas réussi à empêcher plusieurs conflits d'éclater dans le monde sous son mandat, mais il a été pionnier dans l'usage de l'article 99 de la Charte de l'ONU." Rappelons que cet article évoque l'idée de diplomatie préventive et donne au secrétaire général la compétence de faire considérer par le Conseil de sécurité les questions qui peuvent menacer la paix et la sécurité internationales.

"Trygve Lie prônait aussi la création d'une armée des Nations Unies : il appelait de ses voeux une force de 1 000 à 5 000 hommes qui pourrait soutenir les missions de l'ONU. L'idée n'a pas porté ses fruits alors, mais cela aboutira plus tard à la création des Casques bleus. Par ailleurs, Trygve Lie était opposé à l'adhésion de l'Espagne à l'ONU, car il condamnait le régime de Franco. L'Espagne sera pourtant admise en 1955. Il était en outre en faveur de la reconnaissance de la République populaire de Chine (RPC) comme détenteur du siège de la Chine à l'ONU, ce qui sera fait seulement en 1971 ; en effet jusqu'à cette date c'est le régime nationaliste et anti-communiste de Taïwan qui est reconnu comme le représentant officiel de la Chine."

    C'est dans une atmosphère idéaliste et enthousiaste que le premier secrétaire général de l'ONU prend ses fonctions. Encore de taille modeste l'organisation rassemble alors des fonctionnaires et des employés qui croient en sa mission, d'autant qu'elle joue un rôle jugé crucial au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C'est durant ces premières années que l'ONU prend véritablement forme, rôde en les interprétant ses statuts, notamment dans les rôles respectifs du secrétariat général, du conseil de sécurité et de l'assemblée générale. Le siège de l'ONU à New York n'est achevé qu'en 1952, le personnel ne se répartissant pas encore avant cette date dans tout cet immeuble dessiné par Le Corbusier et Oscar Niemeyer et réalisé par plusieurs architecte de différents pays. 

Le mandat de Triygve LIE est marqué par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, et à contre courant du bel ensemble qu'elle représente, par une certaine passivité à l'égard du maccarthysme. Le personnel du secrétariat général de l'organisation en première ligne doit affronter plusieurs crises, la crise iranienne de 1946, le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Grèce (1946-1949) et surtout la guerre de Corée (1950-1953) qui voit l'opposition des Soviétiques à une activité déterminante de l'ONU dans ce conflit armé. La rivalité Est-Ouest est visible jusque dans les institutions spécialisées, comme celle concernant la santé, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). A un point tel que beaucoup considéreront la victoire remportée sur la variole comme une victoire de l'URSS contre les USA, qui préférait consacrer ses efforts à la lutte contre le paludisme...  On ne se rend peut-être pas compte que l'activité des organisations spécialisées est sujette à une conflictualité intense qui ne le cède en rien aux organes d'action de l'ONU. Après avoir été l'enjeu, autour de maladies infectieuses importantes, de combats entre les USA et l'URSS, elle est devenue après la guerre froide un des centres du combat (souvent feutré) mené par l'organisation contre une grande partie de l'industrie pharmaceutique, les lobbies du tabac et ceux de l'alcool. L'activité du secrétaire général est aussi une activité en faveur de la santé comme en faveur de la paix. 

Le deuxième mandat inachevé de Trygve LIE est donc marqué par le maccarthysme. Même s'il a publiquement blâmé la pression que les Etats-Unis ont fait peser sur des fonctionnaires onusiens, il a autorisé les agents du FBI à conduire des entretiens avec des employés américains de l'ONU. Un des objectifs de l'équipe de MCCARTHY était de faire, selon le diplomate britannique Brian URQUHART, ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, des Nations Unies un centre important de la chasse aux sorcières, fabuleux détournement d'une organisation qui se voulait le centre de la vie internationale. Cette chasse aux communistes a suscité un grand malaise au sein de l'ONU, comme l'illustre le suicide d'un agent de l'ONU, Abe FELLER, accusé d'être un agent secret des Soviétiques. 

     

     Alain MENOTTI décrit l'activité du premier secrétaire général de l'ONU, à travers diverses affaires : "Lors de l'affaire iranienne - les Soviétiques, qui avaient occupé le nord de l'Iran à la fin de la guerre, cherchaient dans les premiers mois de 1946 à promouvoir, à leur profit, un gouvernement autonome en pays kurde et en Azerbaïdjan et refusaient d'évacuer leurs troupes -, Lie fait prévaloir une interprétation très larges des articles 97 et 99 de la Charte des Nations unies et se voit reconnaitre, par exemple, le droit de donner son opinion sur les matières débattues par le Conseil de sécurité. Par son action à la même époque, lors des affaires de Grèce et de Trieste, il élargit encore les possibilités d'action du secrétariat général ; il est aidé en cela par le fait qu'aucune de ces affaires n'engage les intérêts essentiels des deux Grands. Lors de l'affaire de Palestine (1947), Lie se fait le champion du partage de la Palestine et fait voter à l'Assemblée générale une résolution dans ce sens ; da,ns cette affaire, il affirme le droit du secrétaire général d'ouvrir des enquêtes publiques, d'organiser un exécutif, d'avoir ds entretiens privés avec le gouvernement en cause.

Il joue un rôle discret dans la négociation de Berlin, mais à cette occasion, il préconise une diplomatie "ouverte", avec mise au fait de l'opinion publique. C'est d'ailleurs dans cette optique qu'il aborde le délicat problème de la représentation de la Chine à l'ONU, puis présente au monde, en 1950, son plan pour la paix de vingt ans. Il entreprend alors la tournée des capitales pour expliquer les dix points de ce plan : fin de la course aux armements, assistance technique aux pays en voie de développement, utilisation de l'ONU pour libérer les peuples colonisés et pour développer le droit international, réunion périodique du Conseil de sécurité avec les chefs de gouvernement, contrôle international de l'énergie atomique.

Pau après avoir mécontenté plusieurs pays par sa position favorable à l'admission de la Chine Populaire au sein de l'ONU, Trygve Lie prend l'initiative de soutenir inconditionnellement les Etats-Unis dans l'affaire de Corée ; il déclare la Corée du Nord agresseur, et règle d'office de délicats et nombreux problèmes juridiques par cette phrase : "Il est du devoir du Conseil de sécurité de prendre les mesures nécessaires pour rétablir la paix." Lie assume directement la responsabilité d'avoir transformé l'ONU en force armée internationale. Il est alors l'objet de manifestations d'hostilité de la part de l'Union Soviétique.

Lorsque son premier mandat vient à expiration en 1951, il se trouve en butte à l'opposition violente de l'URSS, de la Chine nationaliste et de la Ligue arabe. Toute réélection est impossible, mais l'assemblée générale prolonge son mandat de trois ans. Le 10 novembre 1952, un an avant le terme de son mandat, il démissionne, considérant que son successeur sera plus qualifié pour assainir les rapports Est-Ouest ; il est remplacé par Dag Hammarskjöld.

Trygve Lie a montré beaucoup de logique dans son action : il s'est engagé dans la bataille pour l'ONU, pour son secrétariat général ; il a tenté de démontrer que l'ONU constituait la seule solution face à la guerre froide et à la division du monde en blocs (il a même, en 1948, préconisé la création d'une force internationale permanente recrutée par le secrétaire général)."

 

L'ensemble des archives de l'ONU est composé surtout des dossiers des réunions de l'Assemblée générale de 1945 à 1953, et pour comprendre cette période de l'ONU, en ce qui concerne l'activité du secrétaire général,  il faut se référer aux Andrew Cordier Papers à l'Université de Columbia à New York et aux Handwritten list of correspondants in Brefs du Ministère Royal des Affaires étrangères d'Oslo en Norvège ainsi qu'à divers types d'archives à la Bibliothèque National de Norvège.

Chloé MAUREL, Une brève histoire historique de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017. Alain MENOTTI, Trygve Lie, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Complété le 28 juin 2017.

 

PAXUS

 

 

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 11:42

    Pour aborder cette série d'articles concernant l'ONU et sa place actuelle dans le monde, il est utile à la fois de revenir sur l'histoire (d'où cette série consacrée aux secrétaires généraux de l'organisation internationale) et sur la nature même, au réel, de celle-ci. En effet, s'il est utile et même indispensable de connaitre les rouages de son fonctionnement pour apprécier sa place dans le monde (d'où la comparaison faite entre l'ONU et la SDN à travers les articles fondateur), on doit avoir à l'esprit qu'elle n'est pas seulement une structure et un fonctionnement bien particuliers. 

Chloé MAUREL nous rappelle qu'en fait, dans la réalité des conflits d'aujourd'hui, nous avons affaire à "trois" ONU et non à une seule. L'ONU n'est pas une seule personne ni même un collectif de personnes, elle ne se confond pas avec son secrétaire général, dont la voix souvent est citée lorsque l'organisation agit ou n'agit pas. La docteur en histoire spécialisée dans les Nations unies et l'histoire globale, chercheuse notamment à l'IRIS décrit ces "trois" ONU.

"La "première ONU", écrit-elle, est constituée par les représentants des Etats membres, qui étaient 51 en 1945 et qui sont au nombre de 193 actuellement. Lors des grandes décisions prises à l'Assemblée générale ou au conseil de sécurité, ce sont les représentants des Etats membres qui s'expriment, qui votent", selon des règles précisées dans sa Charte. "L'ONU n'est donc, dans un certain sens, que la somme de ses Etats membres", pleinement responsables d'ailleurs de son fonctionnement ou de la réalisation ou non de ses objectifs.

"La "deuxième ONU" recouvre le personnel de l'organisation. ce personnel a connu une croissance exceptionnelle au fil des années. Alors que la première année en 1946, il y avait 300 à 500 employés, aujourd'hui le personnel des Nations Unies est d'environ 55 000 personnes, auxquelles il faut ajouter 20 000 employés des agences spécialisées. Cela n'inclut ni le personnel temporaire des opérations de maintien de la paix (à peu près 125 000 personnes), ni le personnel du FMI et de la Banque Mondiale (à peu près 15 000 personnes). Ces chiffres attestent d'une croissance importante des effectifs de l'organisation lorsqu'on les compare à ceux de la première année de l'ONU et aux 700 qu'a eus à son maximum son ancêtre la Société des Nations (SDN)". Ce personnel pèse d'un poids considérable, non seulement en tant que force d'exécution des décisions de l'ONU, mais également en tant, notamment dans les échelons hiérarchiques élevés, une force informée et très présente dans la diplomatie internationale, même lorsqu'elle n'agit malheureusement pas suivant cette force. Potentiellement, vu la situation de son personnel diplomatique, de la qualité souvent importante de toutes ses expertises, le personnel de l'ONU représente parfois ce qu'il y a de meilleur, suivant notamment les objectifs de l'organisation, dans le monde. 

"Enfin, la "troisième ONU" est formée de la nébuleuse des ONG et des nombreux experts et consultants associés à l'Organisation. Cette troisième ONU est indépendante des gouvernements et du Secrétariat". Depuis la disparition de la confrontation Est-Ouest, les initiatives sociales, sociétales, environnementales, sont surtout venues de cette "troisième ONU", aiguillon parfois turbulent médiatiquement pour les deux autres.

"Il est bon d'avoir cette superposition des "trois ONU" à l'esprit lorsqu'on analyse l'action de cette organisation, même si, il est vrai, le secrétaire général, qui peut apparaitre comme une sorte de personnification de l'ONU, est souvent en mesure de jouer un rôle moteur." C'est d'ailleurs parce que cette "coexistence" entre les trois ONU existe que ses initiatives peuvent avoir plus de poids que ne le voudraient les principales puissances parties prenantes de l'organisation. 

   Les secrétaires généraux qui se sont succédés, Trygve LIE, Dag HAMMARSKJOLD, U THANT, Kurt WALDHEIM, Javier Pérez de CUÉLLAR, Boutros BOUTROS-GHALI, Kofi ANNAN et Ban KI-MOON, de 1953 à 2016, avaient tous en commun d'appartenir à des ensembles politico-diplomatiques (divers) ayant des ramifications dans le monde entier. Dotés d'une connaissance juridique parfois profonde, d'un sens diplomatique variable, de réseaux d'influence toujours solides et capables de les aider dans leur tâche, même à titre officieux, les secrétaires généraux n'ont pas eu ni la même influence ni la même force dans l'ONU. Les défis qui attendent l'actuel secrétaire général Antonio GUTERRES sont à la mesure d'une mondialisation où seule l'ONU fait figure de possible centre diplomatique, même si les temps, encore sous l'emprise d'un néo-libéralisme ambiant, ne sont pas très favorables à son épanouissement pour un rôle qui est le sien. Il doit compter notamment, à la fois avec l'affaiblissement de centres de pouvoir globaux qu'étaient les Etats, malmenés par des puissances, notamment économiques, qui n'ont certainement pas les objectifs généraux de la Charte dans leur esprit et par des menaces que, l'humanité, depuis que nous en connaissons l'Histoire, n'a jamais connu. 

Chloé MAUREL, Une brève histoire de l'ONU au fil de ses dirigeants, éditions du croquant, 2017.

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 06:03

   Présenté souvent, et au premier chef par la théologie catholique, comme un mouvement chrétien hétérodoxe du IIème siècle, le montanisme, fondé par le "prophète" Montan en Phrygie, région de la Turquie actuelle, constitue un moment important dans la sédimentation et dans la constitution du christianisme. Par certains aspects, et TERTULLIEN les renforcent dans son adhésion et sa défense, le montanisme est pacifiste. Mais il s'agit bien plus d'un pacifisme de retrait de la société romaine globale que d'un pacifisme de conviction fondé sur le Décalogue. 

  On ne sait rien des rites montanistes, résultat de la fâcheuse habitude de détruire systématiquement les sources écrites des hérésies, mais on ne peut pas considérer qu'ils dérogeaient au christianisme ambiant des premiers temps. Apparaissant à un moment clé où l'Eglise s'organise en système, et commence à s'éloigner des perspectives de fin du monde, il constitue un mouvement de rejet de la prise de pouvoir par une hiérarchie sur la nouvelle religion alors que jusque là les communautés chrétiennes, encore éparses, mais en croissance rapide, étaient autonomes et régies par une certaine démocratie interne.

Parmi bien d'autres sans doute à cette époque, un certain Montanus, néophyte, qui aurait été prêtre de Cybele, se prétend l'organe du Paraclet, sinon le Paraclet lui-même. Il annonce un nouvel âge de l'Eglise, l'âge de l'Esprit, et l'imminence de la fin des temps, à une période où justement cette perspective semble s'éloigner, aux yeux de nombreux chrétiens, de l'horizon immédiat, contrairement au sentiment des tout premiers chrétiens. La Jérusalem nouvelle, selon Montanus, descendre du ciel près de la ville de Pépuze en Phrygie (ville à l'identification difficile), et le Seigneur règnera alors avec les élus durant mille ans. Il se fait accompagner de deux femmes, Priscilla et Maximilia, prophétesses elles aussi. Il faut remarquer qu'à cette époque, de nombreuses femmes partagent avec les hommes des attributions religieuses, ce que les nouvelles autorités de l'Eglise plus tard n'admettront pas. 

    Pour se préparer à cette venue, il faut pratiquer un ascétisme rigoureux, multiplier et prolonger les jeûnes, s'abstenir de viande et de vin ; la continence parfaite est recommandée, et les secondes noces absolument prohibées. Le pardon de l'Eglise est refusé aux péchés graves.

    Pour Thomas CAMELOT, "il n'est pas nécessaire de voir ici, avec (Adolf von) HARNACK (1851-1930 ; un des plus important théologien protestant), un mouvement de retour au "pneumatique" de l'Eglise primitive en une réaction contre une Eglise en train de s'institutionnaliser et de se séculariser. La "nouvelle prophétie" s'apparente à ces mouvements analogues de "réveil" que connait l'histoire de l'Eglise et qui, au demeurant, peuvent se réclamer de certains textes de l'Eglise et recouvrir des valeurs authentiquement chrétiennes. Elle se répandit rapidement dans toute l'Asie Mineure. L'agitation qu'elle provoqua dans les communautés suscita la réaction des évêques qui se réunirent en synodes (les premiers que nous connaissions) pour la condamner. On a conserver de nombreux écrits antimontanistes. Dès 177, la communauté chrétienne de Lyon est alertée à son tour et en écrit aux Eglises d'Asie et de Phrygie, ainsi qu'au pape Éleuthère. A Rome, le pape Zéphyrin (198-217), après quelques hésitations, condamne le montanisme. Celui-ci s'étant étendu jusqu'en Afrique, où Tertullien devait se faire l'ardent propagandiste de son rigorisme exalté. Les titres mêmes de ses ouvrages reprennent les thèmes montanistes (...). La secte s'émietta assez rapidement. Au Ive et au Ve siècle, les empereurs Constantin (331) et Honorius (407) prennent des mesures sévères contre les montanistes, dont on trouve encore des traces en Orient au Vie siècle, et à Rome au temps de Grégoire le Grande (début du VIIe siècle).". Cette présentation a l'inconvénient de présenter le montanisme comme un greffon ou une excroissance du christianisme alors qu'il fait partie intégrante de son évolution, quitte à ce qu'une fois des points de dogme imposés par le collège des responsables, on rejette les éléments "négatifs" du mouvement qui a contribué à leur élaboration même, comme "hérésies". Il n'y a d'ailleurs pas que le montanisme qui subit cette dévalorisation dans l'histoire de l'Eglise...

   Albert RÉVILLE (1826-1906), théologien français, spécialiste d'exégèse biblique et d'histoire religieuse, dans la mouvance du protestantisme libéral, restitue l'ambiance dans l'Eglise du IIème siècle. "Au milieu de tout cela (entre autres, la diminution de la ferveur millénariste), l'Eglise grandissait, et en grandissant elle se réconciliait tout doucement avec le monde, et même avec ce qui avait résumé d'abord pour elle les pompes et les idolâtres de Satan, le pouvoir impérial. Elle prenait son parti de vivre côte à côte avec lui, réclamant hardiment sa place au soleil au nom du droit commun, s'apercevant qu'elle devenait peu à peu une puissance avec laquelle l'empire ferait mieux de traiter que de lutter. (...). Au fond, tout cela n'aurait pas été grave, si cet agrandissement continu de l'église et cette diminution graduelle des rêveries millénaristes se fussent opérés sans dommage pour la piété et la moralité chrétiennes. Malheureusement, la multitude croissante des prosélytes remplissait les cadres de l'église de recrues qui n'étaient pas toujours du meilleur choix. Déjà nombre de chrétiens vivaient à peu de chose près comme les païens et ne tenaient à l'église que par des liens tout extérieurs. Il y avait des chrétiens, des serviteurs même de l'église, fabricants d'idoles et propres au culte païen. Quand la persécution sévissait, quelques-uns seulement restaient fermes, la grande majorité se résignait à une apostasie hypocrite avec une déplorable facilité. Des presbytes, des évêques même donnaient l'exemple de cette lâcheté honteuse. Les écrits de Tertullien abondent en faits de ce genre. S'il fait l'en croire, le martyre lui-même n'était pas toujours pur et savait parfois se fair très bien payer sa mise en scène. On peut admettre chez lui plus d'une exagération de puritain ; mais en somme ces allégations fâcheuses pour les premiers chrétiens trouvent leur confirmation ailleurs. On a décidément abusé de l'église primitive et de sa pureté immaculée. La lettre de Pline à Trajan nous en dit assez quand elle raconte avec quelle facilité le proconsul obtint d'un grand nombre de chrétiens qu'ils sacrifiassent de nouveau aux idoles et aux images de l'empereur en maudissant le Christ. A peine quelques mesures de rigueur avaient-elles été édictées, que les temples déserts s'étaient remplis et que les solennités païennes interrompues avaient été reprises.

On s'habituait donc à l'idée de vivre avec un monde qui n'avait pas l'air de vouloir finir aussitôt qu'on l'aurait cru. En même temps que l'église s'humanisait d'un côté et se relâchait de l'autre, on voyait diminuer et même disparaitre en bien des endroits ces formes violentes, excentriques, de la piété chrétienne primitives, et qui, acceptées, en un sens naturelles au moment de la surexcitation tumultueuse des premiers jours, ne pouvaient plus que dégénérer en abus ou en spectacles ridicules maintenant que le torrent de l'esprit chrétien tendait à régulariser son cours et à s'élargir. Ici encore le mal marchait de pair avec le bien. Si la piété chrétienne devenait plus digne, plus sérieuse, plus maitresse d'elle-même, plus apteà commander le respect, à se concilier les sympathies des non-chrétiens, on pouvait regretter qu'elle perdît en même temps, sa ferveur enthousiaste, sa chaleur communicative, sa puissance mysticité.(...)."

Voilà la situation qui a engendré le montanisme. Il a voulu réagir contre la mondanité de l'église  et (...) il a prétendu reproduire les charismes ou les dons extraordinaires de l'esprit qui semblaient avoir été le monopole de l'église apostolique." Cet auteur décrit des caractéristiques réactives du montanisme, mais n'insiste peut-être pas assez sur le fait que dans les rangs de fidèles, nombreux adhérent à retrouver le sens de la chrétienté, d'une chrétienté qui tranche avec le monde, sur bien des plans, y compris dans la participation refusée aux institutions de l'empire, qu'elles soient civiles ou militaires. Si c'est en Asie mineure et en Afrique que le montanisme rencontre le plus d'adhésion, à Rome même ses partisans abondent... et se heurtent à une grande partie de la hiérarchie naissante de l'Eglise.  Les excès de prophétisme, depuis Montanus qui se proclame lui-même Paraclet, comme ceux d'un rigorisme que ne pourrait pratiquer en fin de compte qu'une minorité de chrétiens, condamnent rapidement le montanisme, tout en inspirant un certain renouveau de l'Eglise, à disparaitre. 

  On retrouve dans la présentation semi-officielle du montanisme ce qu'il a pu apporter à l'ensemble du christianisme, même si le montanisme en tant de mouvement est détruit (moralement et physiquement...), même s'il faut souvent lire entre les lignes pour concevoir ce qu'a pu être cette influence. On met bien plus l'accent sur l'hérésie qu'il représente après coup que sur ses apports. Il est vrai qu'à la période où le montanisme éclôt, il vaut mieux pour les chrétiens de paraitre discrets, vu les persécutions dont ils font l'objet, faciles boucs émissaires de catastrophes en tout genre, alors que ses adeptes semblent plutôt montrer une propension au spectaculaire et à la provocation. 

  Françoise VINEL rappelle d'abord l'histoire de son apparition, utile pour ceux qui n'ont pas forcément en mémoire la lente montée du christianisme aux origines.

"Le terme "montanistes" n'est attesté qu'à partir du IVème siècle (Cyrille de Jérusalem) pour désigner un groupe beaucoup plus ancien, les "Phrygiens" ou les "Péruviens", du nom de Pepuza, ville-fief du groupe, certains auteurs ecclésiastiques utilisent aussi le terme "cataphrygiens". Ces dénominations signalent le lieu d'origine du montanisme : des communautés d'Asie mineure, sans doute au milieu du IIème siècle, sous les règnes d'Antonin le Pieux et de Marc Aurèle. Les témoignages patristiques concernant les montanistes sont divergents et sans doute aussi tendancieux : les données les plus développées sont celles d'Eusèbe et d'Epiphane ; l'attribution à Didyme d'Alexandrie d'un Dialogue entre un montaniste et un orthodoxe reste incertaine (une litote, à notre avis...). Les noms de Montan, Maximilla et Priscilla sont donnés comme ceux des initiateurs du mouvement et, selon Epiphane, la communauté chrétienne de Thyatire fut toute entière gagnée au montanisme vers 170. Peut-être parce qu'il se reconnaissait dans le rigorisme moral des montanistes. Tertullien rejoignit leurs rangs dans le seconde moitié de sa vie, et les oeuvre qu'il écrivit alors en font le représentant majeur du groupe dans l'Afrique chrétienne. L'histoire du montanisme, dont les traces subsistèrent en Asie Mineure jusqu'au début du IXème siècle, est cependant à replacer dans son milieu originel, le christianisme asiate du IIème siècle, en particulier la communauté de Philadelphie ; les lettres d'Ignace d'Entiché et le récit du martyre de Polycarpe constituent des témoins importants de la place prise dans les communautés des discussions sur l'autorité et sur le rôle à laisser aux prophètes." Concernant la doctrine, elle écrit que "le montanisme est d'abord un mouvement prophétique, et nous avons conservé une série d'oracles attribués à Montan et à Maximisa, dont plusieurs ont été transmis par les Pères (fondateurs). l'origine phrygienne du mouvement et ses manifestations prophétiques de type extatique ont pu suggérer des rapprochement avec le culte de Cybele (Strobel, 1980). La "nouvelle prophétie", cependant, doit être aussi inscrite dans le contexte de l'attente eschatologique des premières générations chrétiennes ; selon les sources anciennes (Labriolle, 1913), Maximisa assurait que sa mort serait annonciatrice de la fin du monde. La "nouvelle prophétie" trouve ses références privilégiées dans l'Evangile de Jean et met l'accent sur le Paraclet à l'oeuvre dans les prophéties du groupe. Montant semble s'être attribué le nom de Paraclet, mais cela ne prouve pas qu'il se soit identifié à l'Esprit Saint ou à une autre des personnes divines (à vrai dire, les représentants de l'orthodoxie ne remirent pas en cause la doctrine trinitaire des montanistes) (laquelle, pensons-nous dû avoir quelque influence sur l'établissement même de la doctrine...) : la réfutation opposée aux montanistes suggère bien, en tout cas, que la prophétie était alors objet de débats dans les communautés d'Asie Mineure. le montanisme en appelle à des manifestations extraordinaires (Jérôme signale l'existence d'un  Traité sur l'extase de Tertullien) tenues pour d'autant plus suspectes qu'elles s'accompagnent d'une opposition à la conception ministérielle hiérarchique de l'Eglise : la grande Eglise répondit au montanisme en renforçant sa structure épiscopale. Dans un commentaire "Que les femmes se taisent dans les assemblées", Origine critique le rôle auquel prétendaient les prophétesses montanistes, et répond par une analyse restrictive de la fonction des prophétesses dans l'Ancien Testament et le Nouveau.(...) Les remaniements apportés par Tertullien à son Contre Marcion vers 207-208, montrent son  engagement dans les rangs montanistes : il y affirme que la possibilité de la prophétie est toujours ouverte, et, en réponse à la condamnation marcionisme du mariage, il y fait sienne l'insistance des montanistes sur le caractère unique du mariage. Cette oeuvre affirme nettement sa rupture avec l'Eglise, et c'est plus encore le cas dans les traités postérieurs. L'Eglise y sera désormais définie comme la communauté des "psychiques", donc de ceux qui restent enfermés dans le péché, et Tertullien ne lui reconnaitra plus le pouvoir des clefs, contrairement à l'ecclésiologie qu'il avait développé antérieurement dans son traité sur la pénitence. Les prescriptions morales  et disciplinaires du montanisme tiennent une grande place dans ces derniers écrits de Tertullien. Dans un contexte apocalyptique qui déborde largement le groupe des montanistes, les appels à la pureté et à la virginité, la condamnation des secondes noces, l'insistance sur le jeûne et la pénitence, les exhortations à ne pas se dérober au martyre, tout cela signale le désir de constituer une communauté de "purs". Ses tendances ascétiques ont fait taxer le montanisme d'encratisme, mais une telle accusation prouve à quel point il est difficile de définir la spécificité d'un mouvement né dans une période pour laquelle le concept d'hérésie n'est pas encore opératoire."

Autant écrire que l'orthodoxie n'est pas établie et qu'il est donc difficile de discuter d'un dialogue entre montanistes et orthodoxes, puisque cette orthodoxie même est influencée fortement par les concepts avancés par le montanisme (trinité, pénitences...). Le pacifisme des premiers chrétiens est fondé avant tout sur la méfiance envers des institutions (où l'idôlatrie est omniprésente, autre terme que celui d'allégeance à l'empereur demandée par les autorités romaines...). Il se fonde en tout cas sur des valeurs qui ne laissent guère de place à la tolérance réciproque, tant la force du prophétisme est grande dans les esprits. Pour autant, les combats idéologiques qui mènent à l'orthodoxie vraiment établie seulement au IVème siècle (et encore...), mettent en jeu également des éléments d'autorité et d'organisation des l'Eglises, des conceptions sur la place des femmes dans la société et sur la morale, notamment sur la sexualité, qui donnent au montanisme une tonalité contrastée, en regard des valeurs traditionnellement et majoritairement accordée au pacifisme...

 

Françoise VINEL, Montanisme, dans Dictionnaire critique de théologie, PUF, collection Quadrige, 1998. Albert RÉVILLE, Tertullien et le Montanisme, Revue des deux mondes, tome 54, 1864, dans la Bibliothèque libre de Wikipédia. Pierre Thomas CAMELOT, Montanisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 10:09

   Les réflexions d'ORIGÈNE, ses hypothèses sur la nature de l'âme, de l'esprit, du corps de l'homme, posent la question de sa place temporelle dans les affaires terrestres. Une lecture de certains de ses textes suggère (car malheureusement une grande partie de son oeuvre a disparu) une attitude de retrait notamment sur la question de la participation des chrétiens aux affaires militaires de l'Empire, à une époque où celui-ci n'est pas encore officiellement chrétien. Bien qu'apparemment, son attitude sur cette question ne soit pas le centre de la polémique que suscite ses écrits, elle constitue toutefois une grande conséquence de son système d'idées. 

   Pour Amaury LEVILLAYER, qui étudie alors la notion de guerre "juste" et de la défense de la patrie dans l'Antiquité tardive, ORIGÈNE serait le premier auteur chrétien à avoir écrit qu'une guerre pouvait être "juste", encore que ce ne soit qu'à l'occasion d'une digression, au terme d'une réponse qu'il fait à Celse sur la comparaison entre la société des Hommes et des apidés : "Peut-être même ces sortes de guerre des abeilles sont-elles un enseignement, écrit-il, pour que les guerres parmi les homme, si jamais il le fallait, soient justes et ordonnées". Notre auteur regrette qu'il n'ajoute rien de plus sur le guerre "juste", et forcément, puisque la tendance chez ORIGÈNE est de mettre précisément en doute la nécessité et le bien-fondé de l'enrôlement des chrétiens dans l'armée... Même si AMBROISE, qui encourage ORIGÈNE à participer au combat contre le paganisme, souligne la proximité des intérêts de l'Eglise et de l'Empire. Dans la ligne directe d'ORIGÈNE et d'EUSÈBE, sce dernier affirme que l'Empire est garant de la paix et de l'unité qui permettent l'expansion du christianisme et du coup la précipitation de l'échéance du jugement dernier, qui à l'époque est dans tous les esprits chrétiens comme relativement proche... Amaury LEVILLAYER souligne d'ailleurs le trouble qui s'empare de nombreux responsables de l'Eglise qui à cette perspective qui, tour à tour, dans leur imaginaire ou en réalité, s'éloigne et se rapproche. Plus que de "guerre juste", AMBROISE préfère d'ailleurs largement une défense légitime et une diplomatie active vis-à-vis des barbares. Se pose réellement à sa conscience et à celle de ceux-ci le problème de la violence face aux Ecritures. 

   La position des Pères de l'Eglise, avant l'établissement de l'Empire chrétien par CONSTANTIN en 313, explique Frank BOURGEOIS, n'est pas univoque, contrairement à ce que l'on pense généralement. "Il est vrai, écrit-il, que certains Pères anténicéens se sont exprimés négativement sur la possibilité de s'enrôler dans l'armée et de prendre part à la bataille. Tertullien, par exemple, est catégorique sur ces deux points. Il admet cependant, tout comme Hippolyte de Rome son contemporain, qu'un homme converti sous les drapeaux puisse demeurer en son état, tant qu'il ne reçoit pas d'ordre contraire à sa conscience. Cette opinion semble avoir été majoritaire. Origène le premier montre quelque originalité sur ce thème. Bien qu'il reste dans la ligne majoritaire, il doit approfondir son argumentation face à l'auteur païen Celse qui reproche aux chrétiens de vivre en parasite dans la société romaine. Ce dernier illustre son propos sur l'exemple du service militaire : les chrétiens vivent au bénéfice de la pax romana mais il refusent de porter leur part du fardeau en participant au service des armes. Origène ne nie pas ce dernier point, mais il fait des chrétiens de véritables combattants spirituels au service de l'Empire. Il affirme que ceux-ci doivent être exemptés du service militaire en raison de la souillure rituelle qui est attachée au sans versé, tout comme le sont les prêtres païens. Ce derniers se doivent d'offrir à la divinité leurs sacrifices en gardant les mains pures. En vertu du sacerdoce universel, les chrétiens accomplissent tous ce même service, offrant à Dieu des sacrifices spirituels et luttant ainsi "par des prières adressées à Dieu pour ceux qui se battent justement et pour celui qui règne justement, afin que tout ce qui est opposé et hostile à ceux qui agissent justement puissent être vaincu". Origine n'exprime aucune objection quant à la légitimité de la guerre. Il reprend même ostensiblement la doctrine de la guerre juste et y associe les chrétiens, combattants spirituels mais combattants tout de même! Cette argumentation est donc à nos yeux la première légitimation explicite par un auteur chrétien de l'ancienne thématique de la guerre juste.

Nous savons par ailleurs, de l'aveu même de Tertullien, que de nombreux chrétiens s'étaient enrôlés dans les armées. Il semble donc que les exhortations des théologiens et des évêques aient été suivies de peu d'effets pratiques. Au point même que l'on a pu supposer que Constantin s'était converti au christianisme pour se rallier les nombreux chrétiens présents au sein des légions! Tanguons est-il qu'en 313, de nombreux militaires sont chrétiens et que la conversion de l'Empereur va encore accentuer ce phénomène. De pose alors aux évêques la question de la pastorale de ces soldats.

Comme le reconnaissait déjà Origène, il faut bien défendre l'Empire, menacé par les Barbares. La majorité des sujets se convertissant progressivement au christianisme, les évêques autorisèrent officiellement à servir dans les armées. Tous les théologiens ne s'y sont pas résolus de gaieté de coeur, mais la plupart d'entre eux ne répugnèrent plus à justifier ouvertement le service militaire. Basile, par exemple, écrit : "Nos pères n'ont pas compté comme assassinats les meurtres commis à la guerre." (...) "Ils pardonnaient donc, autant qu'il me semble, à ceux qui se battaient pour le bien et pour la religion. Toutefois, je conseillerais de priver de trois ans de communion ceux qui n'ont pas les mains pures de sang".

Comme Origène, il semble que Basile se soit plus préoccupé de la pureté rituelle nécessaire pour accéder à la cène que de réflexion éthique. Son opinion est pour le moins ambigüe, puisqu'il absout le soldat du péché d'assassinat, tout en lui refusant provisoirement l'eucharistie. En outre, il ne considère plus, comme Origène, l'orant comme un prêtre sacrifiant spirituellement : insister à sa suite sur le sacerdoce universel l'aurait conduit à demander que tout chrétien soit exempté du service armé. La christianisation de l'armée et la nouvelle position du christianisme dans l'Empire l'en empêchaient. Cependant, l'argument d'Origène sera largement repris à partir du IVe siècle pour justifier l'exemption des clercs parce qu'ils offrent l'eucharistie, évolution reflétant la cléricalisation de l'Eglise. Régulièrement rappelée au cours de l'Antiquité tardive, l'interdiction aux clercs de prendre les armes sera intégré au droit canon au Moyen Âge. Quant à la question de la pénitence à infliger aux soldats ayant tué à la guerre, elle restera controversée durant tout le haut Moyen Âge, la dernière mention d'une pénitence collective imposée pour cette raison étant celle de la bataille de Hasting, en 1006. (Georges MINOIS, l'Eglise et la guerre. De la Bible à l'âge atomique, Fayard, 1994).

Parallèlement à ces glissements ecclésiologiques, la théorie cicéronienne de la guerre juste entre de plain-pied dans le champ de la réflexion théologique avec Ambroise de Milan. Il est le premier à rédiger un traité de morale chrétienne. Ouvertement disciple de Cicéron, il intitule son traité De Officiis. Comme Cicéron s'était adressé aux magistrats, Ambroise s'adresse aux prêtres, magistrats de l'Eglise. Il n'adopte pas seulement le titre du traité de l'orateur, mais aussi les principales divisions de son ouvrage. Il n'apporte d'ailleurs aucune nouveauté à la doctrine de la guerre juste, mais il tente de la justifier à l'aide d'arguments évangéliques. Il récuse ainsi le droit à la légitime défense (si cher aux tenants actuels de la doctrine) et fonde le drtoi à partir en guerre sur le devoir de secourir son prochain.

La force qui défend la patrie contre les barbares est tout à fait conforme à la justice de même que celle qui protège des voleurs, des infirmes et des compagnons. Il y a deux manières de pécher contre la justice ; l'une, c'est de commettre un acte injuste ; l'autre, de ne pas défendre une victime contre un injuste agresseur.  Nous connaissons les liens qui unissaient Ambroise Milan et Augustin d'nippone. Il aurait été surprenant que l'évêque d'nippone ne reprenne pas les arguments développés par Ambroise, cela d'autant plus qu'il dut interpréter théologiquement les graves événements dont il fut contemporain."

Notre auteur part donc du fait que pour lui, la théorie de la guerre juste n'est pas, comme on le croit souvent, une création du christianisme. Puisant à des sources cicéroniennes plutôt qu'augustiniennes, elles s'est cristallisée autour de la querelle des Investitures, sous l'impulsion du moine Gratien, avant d'être recueillie et mise en forme par les scolastiques et de trouver sa formulation avec Thomas d'Equin. C'est l'occasion pour nous de comprendre le mouvement d'approbation au sein de l'Eglise d'une position très problématique eu égard des Ecritures, difficulté clairement vue par les Pères de l'Eglise, dont Origène, envers la guerre et le service militaire. A contrario d'une certaine vulgate pacifiste sans doute qui voudrait trouver dans un christianisme primitif, et son direct prolongement du début de la patristique, un christianisme pacifiste, on voit toute l'ambiguïté de la position des responsables de l'Eglise. On perçoit aussi, à travers ces hésitations, comment le mouvement monastique prend en compte l'éloignement de la guerre et du militaire en général dans sa démarche générale d'isolement d'un monde plongé dans des tueries interminables. 

  Serge BONNEFOI (voir son blog) cherche à partir d'une lecture du Didachè - ou Doctrine des douze apôtres, manuel catéchistique, liturgique et disciplinaire rédigé au cours de la seconde moitié du premier siècle ou aux toutes premières années du IIème siècle, des éléments de compréhension de la position des Pères fondateurs qui furent éduqués en partir par ce document. Dans celui-ci, on trouve l'interdiction de tout homicide, la nécessité et le commandement de tendre la joue gauche après avoir reçu un coup à la joue droite, et le commandement également d'aimer ses ennemis, message très proche des Evangiles originaires avant leur modification par l'Eglise dans différents conciles. Il prend ensuite comme point de repère l'attitude d'ORIGÈNE.

Il trace un portrait d'ORIGÈNE qui permet de mois comprendre ses points d'hypothèses spirituelles. Ce dernier recherche de manière excessive (mais il n'est pas le seul à le faire dans cette période troublée) le martyre qu'a connu son père en 201 lors de la persécution de l'empereur SEPTIME SÉVÈRE. Il devait surtout s'émasculer volontairement avant l'âge de trente ans pour suivre à la lettre un passage de l'Evangile selon saint Mathieu qui parle de ceux qui se rendent eux-même eunuques à cause du Royaume des Cieux. On peut supposer donc qu'ORIGÈNE avait une approche pour le moins littérale et pas toujours véritablement spirituelle des Evangiles, du moins à un moment donné de sa vie. Son "zèle" explique, autant que son oeuvre, les polémiques qu'il doit endurer de la part de son propre milieu de responsables de l'Eglise. Car pour ORIGÈNE, le seul monde qui compte vraiment, c'est le monde spirituel, ce qui cadre très bien avec sa vision de l'âme qui voyage jusqu'à atteindre la perfection. Aussi, gardant malgré tout une perception millénariste de son époque, il fait montre d'une intransigeance morale qui relève pour lui d'une fidélité à Dieu. 

Il faut donc que l'homme s'élève pour un monde de paix, mais il ne met pas en évidence une incompatibilité fondamentale entre le métier des armes ou le recours à la force et le christianisme : par contre, le chrétien, personnellement, ne peut faire usage de cette force, de cette violence légitime. Le sujet chrétien par ailleurs est fidèle par nature au pouvoir politique, et ce même si ce pouvoir n'est pas chrétien, et ce même si le chrétien ne peut porter les armes. Tant que l'autorité politique reste dans l'ordre de Dieu, le combat pour l'Empereur est nécessaire. Mais il faut que ce pouvoir politique soit juste, et c'est par ce biais que le refus de porter les armes peut devenir nécessaire à son tour. Il reconnait à l'empereur païen le droit de porter légitimement la guerre, mais la participation du chrétien s'arrête là où s'arrête le respect de l'ordre de Dieu. il faut que chacun obéisse au devoir de combattre pour un Empire juste... Or toute l'ambiguïté provient de cet aspect-là, à quel point est-il juste? Dans sa bataille contre CELSE, qui attaque les chrétiens, il est conduit à beaucoup plus admettre la participation des chrétiens au métier des armes. Il le fait d'abord en refusant l'épithète d'anti-social, d'anticivique, d'antimilitaire, en mettant en avant que le chrétien doit combattre pacifiquement, sans violence. Il croise beaucoup, dans sa défense des chrétiens, de références bibliques qui vont toutes dans le sens d'un pacifisme spirituel. Il faut pour s'en rendre compte prendre la peine de lire Contre Celse. Constamment, il oppose l'amour charnel, par ailleurs considéré comme résultant de la chute de l'Homme, qui détourne de la véritable destinée prévue par Dieu et l'amour spirituel, suivant lequel, pour reprendre les termes repris d'ORIGÈNE (Sur l'Exode) de notre auteur qui nous inspire cette présentation, "l'homme intérieur, arrivé spirituellement à l'âge d'homme, sème dans l'esprit, et est mû par le désir des choses célestes, et que, le juste doit célébrer une fête perpétuelle".  

Nul ne sait aujourd'hui dans quel direction les écrits perdus du théologien nous amenait, dans une dérive continuelle du message évangélique au service d'un Empire où de plus en plus de chrétiens sont présents dans l'armée, ou dans une mise en garde plus forte contre les tentations de "l'amour charnel"... L'orientation prise par la majeure partie du mouvement monastique, qui avait peut-être gardé plus de traces que nous de l'oeuvre d'ORIGÈNE, semble bien indiquer la combinaison forte entre un ascétisme plus ou moins important de la vie quotidienne (une sexualité très limitée entre autres...) et une répugnance face aux horreurs de la guerre, elles-mêmes grandement à l'origine dudit mouvement, préoccupé de se centrer sur la contemplation et la sauvegarde de l'héritage écrit face aux destructions massives des lieux de culture. Peut-on parler pour autant de pacifisme religieux induit par cette préoccupation du combat spirituel contre les tentations de la chair? Quand on entre dans l'histoire des différents masochisme, on ne peut qu'être frappé par des aspects de sanctuarisation incluant cette morale. L'oeuvre d'ORIGÈNE peut, dans ce sens, avoir été une source d'inspiration particulièrement féconde...

 

Serge Bonnefoi, La paix dans la Didachè, http://serge-bs.overblog.com. Frank BOURGEOIS, La théorie de la guerre juste, un héritage chrétien?, Etudes théologiques et religieuses, tome 81, 4/2006. Amaury LEVILLAYER, Guerre "juste" et défense de la patrie dans l'Antiquité tardive; Revue de l'histoire des religions, n°3/2010.

 

PAXUS

 

 

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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 08:19

  Ce concept vient de l'Afrique subsaharienne, mis en exergue par les langues bantoues en Afrique du Sud, est lié à l'histoire de l'apartheid. Il inspire la politique de réconciliation nationale mise en oeuvre par le président Nelson MANDELA. 

  Sans équivalent direct en français (comme d'ailleurs beaucoup de mots bantou), ubuntu exprime la prise de conscience d'un individu qui se définit par le contexte humain dans lequel il vit et par ses relations avec autrui. Popularisé à partir de 2004 par un système d'exploitation du même nom créé par l'entrepreneur sud-africain Mark SHUTTLEWORTH, il désigne également une philosophie politique exprimée par Mgr Desmond TUTU, archevêque anglican sud-africain né en 1931 : une théologie ubuntu de la réconciliation.

   Le terme ubuntu est un concept présent déjà auparavant dans toutes les langues bantu et est remis au gout du jour, en même temps que porté au niveau mondial, avec la fin de l'apartheid en Afrique du Sud. Il apparait surtout vers la moitié du XIXe siècle dans ce pays. Il avait déjà été popularisé dans les années 1950, dans les écrits de Jordan Kush NGUBANE (African Drum Magazine) et dès les années 1970, ubuntu commence à être décrit comme une forme spécifique d'humanisme africain. Dans le contexte de la période de décolonisation des années 1960, ubuntu est employé comme un terme politique de socialisme et humanisme fondé sur les droits des Noirs, et précisément dans la transition à la majorité noire au Zimbabwe et en Afrique du Sud. La première publication importante concernant ce concept apparait en 1980 dans Hunhuism or Ubuntuism : A Zimbabwe Indegenous political Philosophy de Stanlake J.W.T. SAMKANGE. Ce plaidoyer idéologique et politique pour un nouveau Zimbabwe est ensuite "exporté"dans les années 1990 comme un guide pour la transition de l'apartheid à la majorité noire.

 En 1995, la Commission Vérité et Réconciliation menée par Desmond TUTU se donne pour objectif de procéder à des amnisties individuelles aux auteurs de violations des droits de l'homme en échange de la révélation publique de leurs actions. Cette procédure découle directement de la Constitution de 1993, qui énonce "le besoin d'ubuntu et non de victimisation", souvent évoquée pour légitimer des actes de vengeance sous couvert d'un besoin de justice. Cette commission est établie à la suite de longues et difficiles négociations entre l'ANC, espérant la poursuite des responsables des crimes commis pendant l'apartheid, et le gouvernement, exigeant une amnistie pure et simple. Elle eut pour tâche d'assurer une gestion politico-juridique du passé dans le but de promouvoir l'unité nationale et la réconciliation dans un esprit de paix qui dépasse les conflits et les anciennes divisions. Sous la direction de Mgr Desmond TUTU, une équipe représentative de toutes les tendances politiques du pays fut chargée d'entendre les candidats à l'amnistie et d'évaluer leur sincérité, de permettre aux victimes de s'exprimer et de faire connaitre leurs souffrances, de proposer des formes de réparation et de dédommagements.

Cette procédure de traitement du passé, entièrement contrainte par les accords politiques, conclus notamment en 1993, qui interdisaient toute forme de représailles juridiques automatiques contre les anciens dirigeants de l'apartheid est tout à fait exceptionnelle et constitue en quelque sorte un prototype historique pour de nombreuses organisations internationales ayant charge de gérer des après-conflits armés - souvent des après-guerres civiles. Il ne s'agissait pas d'une instance de jugement mais d'un lieu de promotion de la repentance et de la contrition qui se proposait, en échange d'un aveu sincère, public et complet, des crimes politiques commis entre le 1er mars 1960 et le 10 mais 1994, d'offrir l'amnistie et d'accoucher d'une société libérée de son passé. La commission a joué sur un registre consensuel en Afrique du Sud, celui des principes chrétiens de la justice et du pardon. Cet effort a débouché sur une désactivation psychologique du désir de vengeance et contribué à la normalisation du régime. La commission a remis son rapport le 29 octobre 1998. (Dominique DARBON).

   Des centres Ubuntu se réclamant de ces principes ont été créé dans le monde et on peut trouver sur Internet la description de l'activité de certains d'entre eux. Ainsi, pour le "Centre Ubuntu" créé à Genève en 1999, il s'agit de concrétiser cette philosophie à travers différentes activités. Il sert en priorité d'espace de rencontre et d'échanges pour le partage des moments heureux et de communion aux événements douloureux. Espace de formation, c'est aussi un lieu d'intégration, un endroit de documentation sur le Burundi, la région des Grands-Lacs en général. (Laurent KAVAKURE, pour la journée burundaise organisée par l'association "IZERE", à Almere  aux Pays-Bas). Des initiatives Ubuntu sont organisées par le Forum mondial de réseaux de la société civile depuis 2001-2002 (siège en Catalogne, Espagne). 

 

Dominique DARBON, Commission Vérité et Réconciliation, Afrique du Sud, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Murithi TIM, An African perspective on peace éducation : ubuntu lessons in réconciliation, International review of éducation, volume 55, 2009. Bertand DAUBAS, "Discours d'Obama pour Mandela : ça veut dire quoi, ubuntu?; www.metronews.fr. Desmond TUTU, Mike NICOL, Croire ubuntu inspirations et paroles de Desmond Tutu, www.lelivrechretien.com. Barbarie CASSIN, Olivier CAYLA, Philippe-Joseph SALAZAR, Vérité, réconciliation, réparation, Le Genre Humain, volume 43, 2004.

 

PAXUS

 

 

 

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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 12:26

     La protestation nonviolente et la persuasion font partie d'une des trois méthodes d'action non-violente avec les actions destinées à suspendre la coopération et les méthodes de perturbation. Elles constituent souvent le premier échelon d'une escalade dans l'utilisation de méthodes non-violentes contre une injustice ou une situation. Elles sont surtout symboliques et peuvent être utilisées dans le cadre d'une campagne massive d'information. L'emploi de ces méthode, explique Gene SHARP, "indique que les résistants sont pour ou contre quelque chose, montre si l'opposition est importante ou populaire, et parfois le nombre de participants.

Ces méthodes, poursuit-il, auront un impact à des niveaux divers sur les attitudes des observateurs. Une méthode courante aura peut-être moins d'influence dans un cas isolé que si on l'applique dans un lieu où elle est rare ou nouvelle. Les conditions politiques dans lesquelles cette méthode intervient auront aussi une influence sur son impact. Sous une dictature, un acte de protestation non-violente risque d'être plus rare et dangereux. En conséquence cet acte, s'il se produit, sera plus spectaculaire et recevra plus d'attention que s'il était courant ou n'exposait pas ses auteurs à des sanctions. Le message peut servir à influencer l'adversaire, le public, le groupe de revendication ou une combinaison des trois. Pour tenter d'influencer l'adversaire, on s'applique en général à le convaincre de mettre fin à certains actes ou de faire ce que souhaite le groupe de revendication. On peut aussi choisir des méthodes de protestation non-violente et de persuasion pour faciliter une autre méthode ou l'application ultérieure d'autres méthodes, en particulier les formes de non-coopération."

Gene SHARP esse une liste de 54 méthodes de protestation non-violente et de persuasion, regroupées en 10 sous-catégories :

- Déclarations formelles : Discours publics, Lettres d'opposition ou de soutien, Déclarations par des organisations et institutions, Déclarations publiques signées, Déclaration d'accusation et d'intention, Pétitions de groupe ou de masse.

- Communications avec un public plus large : Slogans, caricatures et symboles (écrits, peints, imprimés, répétés, mimés, gestes), Banderoles, affiches, inscriptions, Prospectus, brochures et livres, Journaux et revues, Disques, radio et télévision, Messages écrits dans les airs ou au sol.

- Représentations de groupe : Délégations, Fausses remises de prix, Groupes de pression, Piquets, Fausses élections.

- Actes publics symboliques : Déploiement de drapeaux et de couleurs symboliques, Port de symboles (pins, badges militants), Prière et culte, Remise d'objets symboliques, Déshabillage de protestation, Destruction de ses propres biens (maisons, documents, papiers d'identité...), Lumières symboliques (flambeaux, lanternes, bougies). Exposition de portraits, Peinture contestataire, Nouveaux panneaux et/ou noms symboliques dans les rues, Bruits symboliques ("airs symboliques" à l'aide de sifflets, cloches, sirènes, vaisselles...), Réappropriations symboliques (saisie de terres ou de bâtiments), Gestes grossiers.

- Pressions sur les individus : "Hanter" des officiels (en les suivant partout, en leur rappelant quelque chose ou en restant silencieux et respectueux), Railler les officiels (se moquer d'eux ou les insulter), Fraterniser (soumettre les personnes à une influence directe intense pour les convaincre que le régime qu'elles servent est injuste), Organiser des veilles.

- Spectacle et musique : Sketchs satiriques et farces, Spectacles de théâtre et concerts, Chants.

- Processions : Défilés, Parades, processions religieuses, Pèlerinages, Défilés de véhicules.

- Hommage aux morts : Deuil politique, Fausses funérailles, Funérailles de protestation, Hommages sur des lieux de sépulture.

- Assemblées publiques : Assemblées de protestation ou de soutien, Rassemblements de protestation, Rassemblements camouflés de protestation, Cours publics avec plusieurs intervenants spécialisés.

- Retraits et renonciations : Abandon de poste, Silence, Refus de récompense, Tourner le dos.

  Toutes ces actions symboliques font partie, on la aura compris, de la panoplie d'expression des opinions publiques, panoplie qui, à force d'expériences, est souvent utilisée à l'écart de toute violence et qui, elle-même, est ou fut l'objet de combats pour sa libre expression. Quand ces actions symboliques sont utilisées pour la première fois ou bravent des interdits officiels spécifiques ou généraux (dans le cas d'état d'urgence ou d'état de siège par exemple...), elles possèdent plus d'impact que lorsqu'il s'agit en fait d'expressions si banalisées qu'il faut réellement qu'elles soient mises en musique dans une solide campagne d'information pour être efficaces.

  Jean-Marie MULLER indique bien que la prise de parole est le premier temps d'une action non-violente. "La résignation est faite essentiellement de silence et la première complicité avec l'injustice est de se taire devant elle. Dès lors, la première action de non-coopération avec une injustice est de rompre avec la majorité silencieuse en prenant la parole sur la place publique. Cette prise de parole est déjà une prise de pouvoir. Elle brise le monopole de la parole que les puissants tendent à acquérir. car ce qui fait la force des pouvoirs publics, c'est le silence des majorités.

Ainsi, poursuit-il, la stratégie de l'action non-violente s'efforce t-elle de mettre en oeuvre la force subversive de la parole. Elle vise à créer un débat public contradictoire qui mette à jour les sophismes et les mensonges des discours qui cartonnent et justifient le désordre établi. 

Une manifestation publique organisée dans la rue est précisément une prise de parole collective par des citoyens qui entendent exercer leur droit à la parole. Concrètement, cette prise de parole publique peut s'exprimer par des tracts, des affiches - "faire parler les murs" -, des banderoles, des pancartes et des slogans. Pour l'efficacité même de la manifestation, il est essentiel que la parole qui l'accompagne demeure non-violente. Le but d'une manifestation est de convaincre ceux qui ne manifestent pas de la justesse à la fois de la dénonciation et de la revendication qu'elle veut exprimer. Or la réceptivité de l'opinion publique est beaucoup plus forte à l'égard d'une manifestation qui s'exprime par une parole non-violente plutôt que par des cris violents. Le langage de la révolte se complait dans l'injure et l'insulte à l'encontre de l'adversaire, mais le cri n'est qu'une parole inarticulée et par conséquent incompréhensible. C'est une erreur de penser qu'une parole est d'autant plus forte qu'elle est plus violente. l'une commence où l'autre cesse. Une parole qui devient violence commence à se nier comme parole. La force de frappe d'une parole vient de sa justesse et non de sa violence. C'est pourquoi l'une des exigences fondamentales de la non-violence est la pacification de la parole.

Dans une stratégie non-violente, la parole et l'action se renforcent l'une l'autre, l'action soulignant la signification de la parole et réciproquement. Au plus fort de la lutte, on peut dire encore que la parole devient action et que l'action devient parole.

Ainsi, les méthodes de l'action non-violente ont-elles, à l'égard du public qui regarde et écoute, une puissance pédagogique et éducative beaucoup plus forte que celle des méthodes de l'action violente. Tandis que la manifestation violente risque fort de n'être qu'un monologue bruyant et confus devant un public qui reste étranger à l'action qui se déroule devant lui mais sans lui, la manifestation non-violente peut devenir un véritable dialogue avec le public qui, déjà, participe à l'action."

  Tous les organisateurs de manifestation connaissent bien les ressorts de cela, au point que tout le monde syndical se dote à chaque manifestation d'un service d'ordre afin d'empêcher que la violence ne couvre leur argumentation. Les pouvoirs publics qui veulent dénigrer une manifestation savent également que le meilleur moyen de saboter l'objectif d'une manifestation est de laisser faire ou même de susciter des désordres violents en son sein, et même devant elle si possible. Les pouvoirs qui soutiennent les injustices savent très bien qu'il s'agit avant tout de rendre la parole inaudible, et de faire concentrer l'attention sur les violences. La violence est spectaculaire et elle tend à rendre les citoyens spectateurs, au détriment de leur possibilités d'acteurs.

 

Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, 2ème trimestre 1988. Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015.

 

PAXUS

 

 

 

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 13:50

     Cette expression un peu brute provient du fait que, dans une société, chacun et tous participent, par action ou par omission d'action, à son fonctionnement et entretiennent ses structures, quelles qu'elles soient, surtout dans une société qui sa vante d'être démocratique. L'idée de ne pas participer à un fonctionnement injuste, quel que soit l'injustice en question, de ne pas coopérer à l'injustice, ne se résume pas à un retrait de la société, solution adoptée par nombre de groupes dans l'histoire, mais d'organiser une non-coopération qui transforme la société. Eloignée de toute idée de neutralité et de toute idée de prise de pouvoir et surtout d'insurrection violente (ce qui parfois revient seulement à faire fonctionner la même injustice au profit d'un autre groupe social...), l'idée de non-coopération fait partie du corpus de la non-violence.

C'est ce qu'explique par exemple Jean-Marie mULLER : "Le principe essentiel de la stratégie de l'action non-violente est celui de non-coopération. Il repose sur l'analyse suivante : dans une société, ce qui fait la force des injustices du désordre établi, c'est la complicité, c'est-à-dire la coopération volontaire ou passive de la majorité silencieuse des citoyens.  La résistance non-violente vise à rompre cette complicité par l'organisation d'actions collectives de non-coopération avec les structures sociales, économiques ou politiques qui engendrent et maintiennent ces injustices.

Les puissants qui veulent imposer leur bon vouloir, continue-t-il, à un groupe social ou à une collectivité politique ont pour principal pouvoir celui que leur donne ceux qui, bon gré mal gré, coopèrent avec eux. Il s'agit, dès lors, d'organiser la résistance en appelant chaque membre de ce groupe ou de cette collectivité à retirer son soutien aux responsables d'une injustice donnée., les privant ainsi des concours dont elles ont besoin pour assurer leur domination. la contrainte devient effective à partir du moment où les actions de non-coopération parviennent à tarir les sources du pouvoir de l'adversaire qui n'a plus les moyens de se faire respecter et obéir. Ainsi, un nouveau rapport de force peut-il s'établir qui permet aux résistants de faire reconnaitre leurs droits.

Dans cette perspective, la stratégie de l'action non-violente vise à organiser des actions de non-collaboration avec les institutions, les structures, les idéologies, les régimes, les Etats qui portent atteintes aux libertés et aux droits de l'homme. L'objectif à atteindre est de paralyser les rouages essentiels des divers mécanismes d'exploitation ou l'oppression afin de rétablir l'ordre. Dans un premier temps, cette non-coopération peut s'organiser dans le cadre même de la légalité. Il s'agit d'épuiser toutes les possibilités qu'offrent les moyens légaux dans le fonctionnement normal des institutions démocratiques de la société. Mais lorsque celle-ci n'offre plus de moyens permettant de combattre efficacement l'injustice, alors la résistance non-violente doit s'engager dans des actions de désobéissance civile."

  Gene SHARP considère la non-coopération, à côté de la protestation non-violente et persuasion et de l'intervention non-violente, comme la seconde catégorie, extrêmement vaste, de méthode d'action non-violente. Celle-ci peut prendre des formes sociales, économiques et politiques. "Par ces méthodes, les gens refusent de poursuivre leur coopération habituelle ou d'entamer une nouvelle coopération. Par sa nature, l'effet de cette non-coopération perturbe davantage les relations établies et le système de fonctionnement que ne le feraient les méthodes de protestation non-violente et de persuasion. L'ampleur de cette perturbation dépend du système où se produit l'action, de l'importance de l'activité où les gens refusent de s'engager, du mode de non-coopération utilisée, de quels groupes refusent leur coopération, du nombre de personnes impliquées, et de combien de temps peut durer la non-coopération."

La non-coopération, poursuit-il, englobent entre autres "le boycott social, l'excommunication, la grève étudiante, le restez-chez-soi et la disparition collective". 

Il groupe les formes de non-coopération économique en boycotts économiques et grèves de travailleurs. La non-coopération politique est une sous-catégorie de la non-coopération, "encore plus vaste" "On y trouve la retenue ou le retrait d'allégeance, les boycotts d'élection, les boycotts d'emplois ou de postes gouvernementaux, le refus de dissoudre les institutions existantes, le consentement à contrecoeur ou au ralenti. La désobéissance déguisée, la désobéissance civile, la non-coopération judiciaire, l'inefficacité délibérée, la non-coopération sélective par les agents des forces de l'ordre, la non-coopération par les instances gouvernementales et la rupture des relations diplomatiques."

Les méthodes de non-coopération sociale sont des actions destinées à suspendre les relations sociales. Il en présente 3 grandes catégories :

- Ostracisme envers des personnes : boycott social intégral ou sélectif, non-action lysistratique (boycott sexuel), excommunication (boycott religieux), interdit (suspension des services religieux).

- Non-coopération avec des événements sociaux, des coutumes ou des institutions : suspension d'activités sociales ou sportives, boycott de réunions sociales, grève des étudiants, désobéissance civile à des coutumes ou règlements sociaux, retrait de certaines institutions civiles.

- Retrait du système social : refus de sortir de chez soi, non-coopération personnelle totale, "fuite" des travailleurs, ailleurs que dans leurs lieux habituels, sanctuaire c'est-à-dire se rendre dans un lieu où l'on ne pourra être touché sans enfreindre des interdits religieux, moraux, sociaux ou légaux. disparition collective (abandon de quartiers ou de villages), émigration de protestation (hijrat : émigration permanente délibérée).

Les méthodes de non-coopération économique sont des méthodes impliquant la suspension ou le refus d'entrer dans certains types de relations économiques. Cette forme de non-coopération revêt de nombreuses formes, que Gene SHARP regroupe en boycotts économiques et en grèves de travailleurs.

Les actions destinées à suspendre la soumission et l'assistance politique sont elles aussi nombreuses. Les méthodes de non-coopération politique ont soit un objectif limité, soit une portée globale (changer par exemple la nature ou la composition d'un gouvernement, voire provoquer sa désintégration. Gene SHARP distingue 37 méthodes classées en 6 sous-catégories :

- Rejet de l'autorité : Retenue ou retrait de l'allégeance, Refus du soutien public (pour le régime en place et sa politique), Textes et discours appelant à la résistance.

- Non-coopération des citoyens avec le gouvernement : Boycott du corps législatif, Boycott des élections, Boycott des emplois et postes gouvernementaux, Boycott des services, agences et autres représentations du gouvernement, Boycott des institutions éducatives du gouvernement, Boycott des organisations soutenues par le gouvernement, Refus d'assistance aux agents du gouvernement, Retrait des panneaux et noms de lieux du voisinage, Refus de reconnaitre les nouveaux officiels, Refus de dissoudre les institutions existantes.

- Alternatives citoyennes à l'obéissance : Consentement lente et à contrecoeur, Non-exécution des ordres sans supervision directe, Non-obéissance populaire (non publique, discrète), Désobéissance déguisée (prétendre obéir), Refus de se disperser lors d'une réunion ou d'un rassemblement, Grève sur le tas, Non-coopération avec la conscription et le déportation, Disparition, évasion, fausses identités, Désobéissance civile aux lois "illégitimes".

- Actions du personnel gouvernemental : Refus d'aide sélectif par des agents gouvernementaux d'assistance (refus d'exécuter certaines instructions ; informer ses supérieurs de son refus), Blocage des chaînes de commandement et des lignes de communication, Ralentissement volontaire et obstruction, Non-coopération administrative générale, Non-coopération judiciaire (par les juges), Inefficacité délibérée et non-coopération sélection par des agents de la force publique, Mutinerie.

- Action gouvernementale au niveau national : Évasions quasi légales et retards, Non-coopération par des unités du gouvernement constitutionnel.

- Action gouvernementale au niveau international ; Changement de représentations diplomatiques et autres, Retards et annulations d'événements diplomatiques, Refus de reconnaissance diplomatique, Rupture des relations diplomatiques, Retrait des organisations internationale, Refus d'adhérer à des instances internationales, Expulsion des organisations internationales.

  Gene SHARP indique par ailleurs l'impact prédominant de la non-coopération. "Les pressions exercées par chaque catégorie opèrent même lorsque le jiu-jitsu politique n'est pas un facteur significatif du conflit. De plus, un adversaire déterminé et puissant supportera plus facilement les pressions persuasives et morales des méthodes de protestation non-violente et de persuasion et les méthodes plus provocatrices de l'intervention non-violente, que l'effet soutenu qu'auront les applications économiques et politiques puissantes de la non-coopération. 

La non-coopération exerce son pouvoir différemment selon la situation conflictuelle, la stratégie sélectionnée par les résistants et les formes de pression qu'ils auront choisi d'appliquer. L'adversaire aura cependant un très grave problème si :

. les schémas sociaux, économiques ou politiques et les institutions ne peuvent plus fonctionner comme auparavant ;

. les personnes, groupes et institutions nécessaires au fonctionnement du système, à l'exécution des politiques et des plans de l'adversaire et à l'application des règles refusent d'obéir ;

. les nouveaux programmes, les nouvelles politiques et structures de l'adversaire restent lettre morte ;

. les sources du pouvoir de l'adversaire sont affaiblies ou coupées ; et

. ces conditions perdurent malgré la répression et les représailles.

Les résistants se retrouvent alors dans une forte position de pouvoir. tant que la non-coopération peut persister et tant que les résistants restent forts et capables de supporter les représailles pour leur défiance, ils ont une excellente chance d'atteindre leurs objectifs."

  Gene SHARP développe longuement ce qu'il appelle le jiu-jitsu politique. "L'action non-violente opère comme si elle était conçue spécialement pour être utilisée contre des adversaires qui ont la capacité et la volonté d'employer une répression violente. La lutte non-violente contre une répression violente engendre une situation de conflit spéciale, asymétrique. Dans cette situation, la répression ne réussira pas nécessairement à étouffer la résistance.

Dans certains conflits non-violents, mais pas dans tous, les résistants non-violents peuvent utiliser cette asymétrie à un niveau politique, à la façon de l'art martial japonais du jiu-jitsu. Dans le jiu-jitsu traditionnel, la poussée violente de l'adversaire n'est pas contrée par un blocage physique ou par une contre-poussée. Au lieu de cela, la personne attaquée tire l'adversaire vers l'avant, dans la direction même que l'attaquant avait prise pour frapper. L'adversaire perd alors l'équilibre et tombe en avant à cause de l'accélération de son élan. De la même manière, dans le juif-jitsu politique, l'attaque violente de l'adversaire n'est pas contrée par une contre-violence, mais par une défiance non-violente. Sa répression violente peut alors rebondir contre sa propre position, affaiblir son pouvoir et renforcer les résistants. Elle peut aussi monter des tiers contre lui, susciter une opposition parmi ses partisans, jusqu'à en pousser certains dans le camp des résistants.

Rien de tout cela n'est garanti. L'issue de la lutte dépend de divers facteurs importants, comme pour un conflit militaire. Cependant, les conséquences potentielles de l'opération de jiu-jitsu politique sont si importantes que ce processus mérite d'être bien compris. Dans un conflit réel, il peut être judicieux de faciliter ce processus. Pour que les changements (...) se produisent, les résistants non-violentes doivent refuser la violence, car dans ce domaine, l'adversaire est le plus fort. L'usage de la violence rendra probablement ces changements de pouvoir bien plus ardus. Plutôt que de céder à la violence, les résistants doivent continuer à n'utiliser que leurs armes non-violentes, avec lesquelles ils sont les plus forts. Cette persistance peut augmenter leur pouvoir."

   Les différents auteurs qui prônent la non-coopération dans les conflits les plus durs insistent sur les activités à double détente : refus de coopérer implique la mise en place de structures alternatives, autant pour la vie quotidienne que pour l'exercice de la démocratie. La redistribution du pouvoir ou le rétablissement de la justice ne peut être attendue : elle doivent commencer dans les faits, dans le courant de la lutte non-violente. Souvent, il s'agit, notamment dans le cas de coups d'Etat, d'occupation ennemie ou encore pour défense des valeurs, de combiner divers moyens de non-coopération sociale, économique et politique. 

 

Gene SHARP, La lutte nonviolente, Pratiques pour le XXIème siècle, écosociété Montréal, 2015. Jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, Alternatives Non Violente, Institut de Recherche pour la Résolution Non-violente des conflits, n°68, 2ème trimestre 1988.

 

PAXUS

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 16:52

  Le boycott économique est une action très largement utilisée dans l'histoire et les guerres commerciales entre Etats ou autres entités non étatiques, nombreuses, sont menées entre autres par le blocus économique ou les barrières douanières. A un autre niveau, le boycott a été largement utilisé aussi par des commerçants ou des consommateurs, que ce soit de manière interne à un Etat ou contre des produits importés.

Le boycott consiste à appliquer au domaine de la consommation le principe stratégique de non-coopération dans le cadre d'actions non-violentes. "Les propriétaires, écrit Jean-Marie MULLER d'une entreprise commerciale ne peuvent réaliser des bénéfices que grâce à la coopération que leurs clients leur apportent en achetant leurs produits ou en recourant à leurs services. En leur retirant cette coopération on exerce sur eux une pression qui, si elle se prolonge, les oblige à satisfaire les exigences présentées par les organisateurs du boycott.

Différents objectifs, poursuit-il, peuvent être assignées à un boycott :

- obtenir l'amélioration de la qualité ou le retrait de la vente soit d'un produit industriel qui présente de graves malfaçons, soit d'un produit alimentaire qui s'est avéré nuisible à la santé ;

- contraindre les dirigeants d'une entreprise à reconnaitre les droits des travailleurs qu'ils emploient (qu'il s'agisse des salaires ou des conditions de travail) ou à modifier certaines pratiques (par exemple, la discrimination raciale) ;

- obtenir des responsables d'une usine qu'ils prennent les mesures nécessaires pour faire cesser des pollutions entraînant de graves nuisances écologiques.

 Un boycott vise à faire baisser les ventes de manière à faire subir à l'entreprise un manque à gagner suffisamment important pour qu'il oblige les dirigeants à céder face à la pression économique qui s'exerce contre eux. Le pouvoir d'achat des consommateurs devient ainsi un véritable pouvoir qui s'oppose à celui des producteurs. Ceux-ci ne sauraient l'ignorer sans nuire à leurs propres intérêts. de plus, un boycott représente pour l'entreprise incriminée une campagne de contre-publicité susceptible de nuire gravement à son image de marque.

Il n'est pas nécessaire que le boycott soit total pour qui'l devienne efficace. Au-delà d'un certain pourcentage de la baisse des ventes, l'entreprise perd de l'argent et cesse d'être bénéficiaire. Encore faut-il que ce pourcentage soit atteint, ce qui implique une réelle popularisation du boycott. Il ne suffit pas de lancer le mot d'ordre du boycott par un communiqué de presse et quelques affiches.

Il est nécessaire de distribuer des tracts dans la rue et mettre en place des "piquets de boycott" à proximité des principaux points de vente afin d'informer les consommateurs et de les inciter à refuser tout achat de tel ou tel produit précis. Là encore, il est essentiel que l'action puisse s'inscrire dans la durée. Cela devrait être possible lorsque l'objectif est suffisamment clair parce que, généralement, la participation à un boycott n'entraine pas de graves inconvénients pour les consommateurs. ceux-ci ont moins à redouter que le boycott se prolonge que les producteurs eux-mêmes et cela devrait inciter ces derniers à entendre raison."

  Le boycott est largement utilisé par exemple dans la lutte des ouvriers agricoles californiens contre les producteurs, sous l'égide des syndicats entrainés à une solidarité avec les consommateurs. Mais le boycott peut ne pas être à but économique. Comme le boycott des oranges Outspan (entre autres) en provenance d'Afrique du Sud où des consommateurs européens et américains veulent faire pression sur la politique d'apartheid du gouvernement raciste de Pretoria. Même si l'"arme" en question est bien économique, l'objectif est politique.

  Par ailleurs, le boycott économique ou politique peut ne pas s'inscrire dans une stratégie non-violente, mais au contraire s'inscrire dans une échelle d'escalade de guerre économique. 

  Quant à l'efficacité d'un boycott économique, cela dépend de maints facteurs, outre le degré de mobilisation des consommateurs et des organisateurs, de l'élément boycotté, de sa place dans les économies (les monocultures et les concentration de productions ou de mines sont particulièrement vulnérables), de sa valeur stratégique...

   Gene SHARP regroupe sous l'appellation d'Actions destinées à suspendre les relations économiques, aux côtés des grèves de travailleurs, les boycotts économiques. le boycott économique est défini comme "le refus d'acheter, de vendre, de transporter ou de distribuer des marchandises ou services spécifiques, et implique souvent de tenter de convaincre autrui de refuser cette coopération." L'auteur présente 25 méthodes classées en 6 sous-catégories de boycotts économiques.

- Actions des consommateurs : Boycott par les consommateurs de certaines marchandises ou entreprises ; Refus de consommer des produits boycottés (ceux que l'on possède déjà) ; Politique d'austérité (réduire sa consommation au strict minimum) ; Grève des loyers ; Refus de louer ; Boycott national des consommateurs (refus d'acheter les produits ou d'utiliser les services d'un pays) ; Boycott international des consommateurs (agir dans plusieurs pays contre les produits du pays visé).

- Actions des travailleurs ou producteurs : Boycott par les travailleurs (refus de travailler avec des produits ou outils fournis par l'adversaire) ; Boycott par les producteurs (les producteurs refusent de vendre ou de livrer leurs produits).

- Actions des intermédiaires : Boycott des fournisseurs et manutentionnaires (les travailleurs ou intermédiaires refusent de toucher à certaines marchandises ou de les fournir).

- Actions des propriétaires et directeurs : Boycott par les commerçants (les détaillants refusent d'acheter ou de vendre certains produits) ; Refus de louer ou de vendre des biens ; Lock-out (l'employeur provoque l'arrêt du travail en fermant temporairement l'entreprise) ; Refus d'assistance industrielle ; "Grève générale" des négociants.

- Actions par les détenteurs de richesses : Retrait des dépôts bancaires ; Refus de payer des honoraires, des droits et devis ; Refus de payer des dettes ou intérêts ; Cessation des financements ou crédits ; Grève des impôts (refus de pays volontairement ses impôts au gouvernement) ; Refus d'accepter l'argent du gouvernement (exiger des modes de paiement alternatifs).

- Actions par les gouvernements : Embargo interne ; Mise sur liste noire des négociants ; Embargo international, soit des vendeurs, soit des acheteurs, soit du commerce, soit encore des trois à la fois.

  Gene SHARP, outre qu'il donne des exemples de non-coopération économique dans le cadre de stratégies non-violentes, détaille ses objectifs :

"Les formes économiques de non-coopération sont les plus nombreuses que les formes de non-coopération sociale. La non-coopération économique consiste en la suspension des relations économiques. la première sous catégorie de non-coopération économique est formée par des boycotts économiques (...). Les boycotts économiques peuvent être spontanés ou initiés par un groupe particulier. Dans un cas comme dans l'autre, ils deviennent en général une démarche concertée pour stopper la coopération économique et y inciter la population, en refusant toute relation commerciale avec un individu, un groupe ou un pays.

Les boycotts économiques sont le fait aussi bien des consommateurs, d'ouvriers et producteurs, d'intermédiaires, de propriétaires et de directeurs, de financiers et de gouvernements. Les enjeux d'un boycott économique sont en général économiques, mais pas toujours. ils peuvent aussi être politiques. Les motifs et objectifs des boycotts économiques vont de l'économique au politique et du social au culturel.

La deuxième sous-catégorie de non-coopération économique est la grève sous ses divers aspects, qui consiste à limiter ou suspendre le travail. La grève est un refus de poursuivre la coopération économique par le travail. C'est une suspension du travail collective, délibérée et normalement temporaire, pour faire pression sur des tiers dans la même unité économique, politique et parfois sociale ou culturelle. La grève vise à produire un changement dans les relations entre les groupes en conflit, en général satisfaire certaines revendications des grévistes comme condition préalable à leur reprise du travail.

La nature collective de la grève confère à ce type de non-coopération ses caractéristiques et son pouvoir. Les grèves sont liées aux organisations industrielles modernes. Mais elles touchent aussi les sociétés agricoles et d'autres situations. Les grèves sont possibles partout où les gens travaillent pour d'autres.

Les grèves sont presque toujours spécifiques, en ce sens qu'elles concernent un enjeu important pour les grévistes. En théorie, n'importe quel nombre de travailleurs peut se regrouper pour lancer une grève, mais en pratique le nombre de grévistes doit être suffisamment conséquent pour perturber sérieusement ou stopper complètement les opérations d'au moins une unité économique. Comme pour la violence et les formes alternatives et puissantes d'action non-violente, la menace d'un grève suivie peut suffire à obtenir des concessions du groupe adverse. Les grèves peuvent être spontanées ou planifiées.

les types de grèves sont très variés : grèves symboliques, agricoles, grèves de groupes spéciaux, grèves ordinaires de l'industrie, grèves limitées, grèves étendues à plusieurs industries, combinaisons de grèves et de fermetures économiques. Les grèves peuvent paralyser une seule usine ou l'économie de tout un pays."

Gene SHARP, La lutte nonviolente, écosociété, 2015. jean-Marie MULLER, Lexique de la non-violence, ANV/IRNC, N°68, 2ème trimestre 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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