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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 12:48

         Féministe avant la lettre, cette femme de lettres française, femme politique et polémiste se distingue à plus d'un titre des femmes de son rang (elle figure dès 1774 dans l'Almanach de Paris ou annuaire des femmes de condition) avant et pendant la Révolution Française. Elle ne fait pas partie à proprement parler du mouvement révolutionnaire, des nombreuses femmes, en particulier du peuple, qui s'engagent activement dans les manifestations ou dans les clubs. Elle ne fait pas partie non plus de cette catégorie de femmes qui tiennent salon littéraire, au côté et en soutien de leur mari, et entre dans la lutte politique au temps des lumières.

Auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), et de nombreux écrits politiques et pièces de théâtre (politiques), elle est devenue, très tard, emblématique des mouvements de libération des femmes et pour l'humanisme en général. Elle peut être classée, elle qui est restée très longtemps en faveur d'une monarchie constitutionnelle, parmi les féministes libérales qui demandent l'égalité des droits entre les hommes et les femmes. Très active, elle est bien connue des intellectuels des Lumières et des débuts de la Révolution. Ses initiatives sont souvent encouragées et participent du bouillonnement des idées d'alors, même si elles sont ... diversement ressenties. Elle bénéficie de l'amitié de MIRABEAU, LA FAYETTE et NECKER qu'elle admire particulièrement.

Elle fait tellement figure d'avant-garde qu'elle est oubliée quasiment jusqu'à la moitié du XXe siècle. Pourtant elle inspire, sans qu'elle en soit créditée, avant d'être reconnue, nombre d'écrivains, notamment ceux qui prônent et combattent pour l'abolition de l'esclavage (Abbé GRÉGOIRE....). Favorable aux Girondins, qu'elle défendit même après leur défaite politique (ce qui lui vaut d'être guillotinée), elle produit jusqu'au bout des textes en faveur des droits des femmes.

 

       Son engagement et son franc parler comme son style direct d'écriture lui valent, alors qu'elle s'active sur le devant de la scène (de théâtre comme sur les murs, qu'elle couvre facilement de ses pamphlets) en tant que femme libre, la réprobation à la fois des femmes en lutte de son époque, qui restent dans le giron masculin et des hommes qui contestent sa vision de la femme combattante (qui doit quand même selon eux s'occuper principalement du foyer). Comme elle s'adresse indifféremment le long de sa vie publique aux détenteurs du pouvoir politique, que ce soit le Roi, la Reine ou les personnages du Parlement, elle s'attire les soupçons politiques les plus divers. Quitte à ce que ses adversaires en rajoutent, jusqu'à en faire une caricature, une femme qui perd la raison. Pourtant, elle ne croit pas en l'égalité totale des hommes et des femmes, estimant qu'ils et elles ont été dotées de qualités différentes. Elle réclame sauver la protection envers "son sexe".

 

       Ses pièces de théâtre (itinérant) (support privilégié des idées nouvelles), jouées à Paris et/ou en province, dont au moins une quinzaine nous sont parvenues, traitent de la démocratie et de l'aristocratie, de l'esclavage, de la condition de la femme... Nous pouvons citer ainsi L'Homme généreux (1786), le Philosophe corrigé ou le cocu supposé (1787), Le Marché des Noirs (1790), Les Démocrates et les aristocrates, ou les curieux du champ de Mars (1790), La Nécessité du divorce (1790), Le Couvent, ou les voeux forcés (1790), l'Esclavage des Noirs, ou l'heureux naufrage (Zamore et Mirza, 1785) (1792), La France sauvée, ou le tyran détrôné (1792)...

         Ses écrits politiques, très nombreux, se répartissent entre brochures, affiches, articles ou textes plus longs. Prolifique (et énervante pour beaucoup), elle lutte notamment auprès des parlementaires pour le divorce (seul droit finalement accordé aux femmes spécifiquement par la Révolution) et l'abolition du mariage religieux, en faveur du mariage civil. Mais surtout, elle étend sa réflexion à l'ensemble des débats de son temps, de la Lettre au Peuple ou projet d'une caisse patriotique, par une citoyenne (1788) à Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire (1793), en passant par Réflexions sur les hommes nègres (1788), Dialogue allégorique entre la France et la Vérité, dédié aux États Généraux (1789), Pour sauver la patrie, il faut respecter les trois ordres, c'est le seul moyen de conciliation qui nous reste (1789), Les droits de la femme. A la Reine, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), Le Bon Sens français, ou L'apologie des vrais nobles, dédié aux Jacobins (1792), Pacte National (1792), Les Fantômes de l'opinion publique. L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a (1792), Pronostic sur Maximilien de Robespierre, par un animal  amphibie (signé "Polyne", 1792), Testament politique d'Olympe de Gouges (1793). Elle dénonce notamment la tournure des événements violents de la Révolution et les tendances dictatoriales des factions qui prennent le contrôle du pouvoir politique (La Montagne).

 

La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

        La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, présentée pour être débattue à l'Assemblée Nationale (pour le 28 octobre 1791, rejetée par la Convention) défend la cause des femmes. Elle est précédée d'un préambule qui indique, plus que le texte lui-même, qui pastiche la Déclaration des Droits et de l'Homme et du Citoyen proclamée le 27 Août 1789, l'orientation de sa pensée. Un postambule le complète.

Car cette Déclaration des Droits de l'Homme ne prend pas en compte la condition féminine et ne s'intéresse pas réellement aux femmes, Olympe de GOUGES, y défend, avec une certaine ironie à l'égard des préjugés masculins, la liberté et l'égalité de la femme par rapport à l'homme.

Nous pouvons lire dans ce Préambule ou plutôt dans le texte qui précède le Préambule : "Homme, es-tu capable d'être juste? C'est une femme qui t'en fais la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce doit. Dis-moi? Qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe? Ta force? Tes talents? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d'oeil sur toutes les modifications de la matière organisé ; et rends-toi à l'évidence quand je t'en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l'administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d'oeuvre immortel. L'homme seul s'est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l'ignorance la plus crasse, il veut recommander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à égalité, pour ne rien dire de plus."

Le préambule est à la hauteur du texte de la Déclaration des Droits et du Citoyen : "Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en assemblée nationale. Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesses leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes moeurs, et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté et en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être Suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne."

le Postambule est surtout un appel au combat des femmes, dans la conscience de leur rôle actif et obscur durant des siècles. Il s'agit de combattre "tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé."

  La postérité de ce texte est difficile à évaluer : paru d'abord seulement en cinq exemplaires et cependant salué même à l'étranger, sans doute de manière très partielle. Quelques extraits sont redécouverts et publiés en 1840, mais son intégralité ne l'est qu'en 1986 (par Benoîte GROULT, selon Nicole PELLEGRIN, dans un article de Le monde diplomatique, Les disparues de l'histoire, novembre 2008). Son importance historique réside dans son statut de première déclaration universelle des droits humains exigés autant pour les femmes que pour les hommes. 

 

       Ce n'est qu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale que cette auteure sort d'une certaine caricature et de l'anecdote. Elle est étudiée particulièrement aux États-Unis, au Japon et en Allemagne, où elle est présentée comme une des figures humanistes de la fin du XVIIIe siècle. 

 

Olympe de GOUGES, Écrits politiques, présentés par Olivier BLANC, 2 volumes, Côté Femmes Éditions, 2003 ; Théâtre Politique, avec une préface de Gisela THIELE-KNOBLOCH, Côté Femmes Éditions, 2 volumes, 1991 ;

Olympe de GOUGES, Oeuvres complètes Tome 1, Théâtre et Tome 2, Philosophie,  présentées par Félix-Marcel CASTAN, Éditions Cocagne ; 

Olympe de GOUGES, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Éditions Mille et une nuits, 2003.

Léopold LACOUR, Les Origines du féminisme contemporain. Trois femmes de la Révolution : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe, Plon, Nourrit et Cie, 1900. Olivier BLANC, Olympes de Gouges, Éditions Syros, 1981.

On peut trouver de nombreux textes sur Internet, notamment sur le site de la BNF (Gallica). 

 

Relu le 11 novembre 2020

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 15:58

          Ce livre en deux volumes rassemble un grand nombre de textes théoriques écrits par Christine DELPHY (chercheuse au CNRS depuis 1966) au sujet de la "condition féminine" ou "question des femmes", et qu'avec la deuxième vague du féminisme du 20ème siècle, elle appelle "l'oppression des femmes et la question du patriarcat".

     Le premier volume contient des textes de 1970 à 1978, le second de cette date aux années 1990. L'auteure participe dès 1968 à la construction des groupes fondateurs du Mouvement de Libération des Femmes et co-fonde avec Simone de BEAUVOIR les revues Questions féministes et Nouvelles Questions féministes. 

        Le premier volume, sous-titré Économie politique du patriarcat, reprend les problématiques fondatrices du féminisme matérialiste. Qui est l'ennemi principal?. Pour Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme, ni aux hommes en général. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour elle, qui s'inspire de Karl MARX dans un parfait esprit hétérodoxe, le système capitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce qu'elle a choisi d'appeler le patriarcat : à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle entreprend depuis plus de 20 ans d'en constituer la théorie. L'ennemi principal est le titre également de l'article de Christine DELPHY publié en 1970, la première année du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) qui marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Elle introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes.

        Le second volume, sous-titré Penser le genre, présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d'adhérer par sympathie pour la cause. 

 

       Nous pouvons donc lire dans le premier tome, L'ennemi principal, publié dans Partisans, numéro spécial "Libération des femmes", de novembre 1970 : Travail ménager ou travail domestique? (paru en 1978, aux PUF, dans Les femmes dans la société marchande) ; Famille et consommation (La famille et la fonction de la consommation, Cahiers internationaux de sociologie, 1975) ; La transmission héréditaire (inédit, 1977) ; Mariage et divorce (dans Mariage et divorce, l'impasse à double face, Les Temps Modernes, mai 1974) ; Les femmes dans les études de stratification (dans Femmes, sexisme et sociétés, sous la coordination d'Andrée MICHEL, PUF, 1977) ; Nos amis et nous, Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes (dans Questions Féministes, novembre 1977, éditions Tierce) ; Proto-féminisme et antiféminisme (Les Temps Modernes, mai 1976).

L'éditeur présente ce premier volume de la manière suivante : "Qui est l'ennemi principal? Pour la féministe matérialiste qu'est Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme - avec une majuscule -, ni aux hommes en général. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour cette théoricienne qui s'inspire de Marx mais dans un esprit parfait d'hétérodoxie, le système capitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce quelle a choisi d'appeler le patriarcat ; à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle a entrepris depuis plus de vingt ans d'en constituer la théorie, très exactement l'économie politique du patriarcat.

"L'Ennemi principal", c'est aussi le titre de l'article de Christine Delphy qui, publié en 1970, marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Delphy introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination es femmes en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes. Traduits en anglais, en italien, en espagnol, en allemand, en grec ainsi qu'en turc et en japonais, les textes de ce recueil son désormais accessibles dans leur ensemble au public français.

La sociologie critique de Christine Delphy dévoile le parti pris andocentrique de la science sociale dominante et met en question sa prétention à l'objectivité. (Michael LÖWY)

 

      Dans le deuxième tome, nous retrouvons, après la préface, Critique de la raison naturelle, Le patriarcat : Une oppression spécifique (le féminisme et ses enjeux, FEN, Edilig, 1988) ; Libération des femmes ou droits corporatistes des mères? (Nouvelles Questions Féministes, n°16-17-18, 1991) ; Un féminisme matérialiste est possible (Nouvelles Questions Féministes, n°4, Août 1982) ; Agriculture et travail domestique : la réponse de la bergère à Engels (NQF, n°5, 1985) ; L'état d'exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée (NQF, n°4, 1995) ; Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles (NQF, n°2, octobre 1981) ; Penser le genre : problèmes et résistances (Sexe et genre, Presses du CNRS, Sous la direction de M C HURTIG, 1991) ; Égalité, équivalence et équité (Version abrégée de Égalité, équivalence et équité : la position de l'État français au regard du droit international, NQF, n°1, 1995) ; Genre et classe en Europe (version abrégée de Marxisme, féminisme et enjeux actuels des luttes en France, Colloque Marx International, PUF, 1996) ; L'invention du "French Feminism" : une démarche essentielle (NQF, n°1, 1996) ; Les femmes et l'État (NQF, n°6-7, printemps 1984). 

L'éditeur présente ce deuxième volume de la manière suivante : ""J'étudie l'oppression des femmes. Mais l'oppression des femmes est spécifique non pas parce que les femmes seraient spécifiques, mais parce que c'est un type d'oppression unique"." Après Économie politique du patriarcat (1998), Penser le genre constitue le tome 2 de L'Ennemi principal. L'auteure nous présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation.

"Voici un travail qui rompt avec le lyrisme, la religiosité, les proclamations à propos de la "différence des sexes" auxquels on est habitué depuis quelques années. Avec Christine Delphy, qui, dans sa méthode de sociologie, privilégie "la lenteur et la précaution", on n'est pas sommé de prendre position avant d'avoir observé, enquêté, étudié. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", à elle seule un court essai problématisant l'ensemble du livre - composé d'interventions (entretien, études) sur des questions spécifiques -, elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d'""adhérer". Autant dire qu'elle a du courage et qu'elle prend des risques en un temps où, comme elle le relève, "tout se passe comme si la différence des sexes était ce qui donne sens au monde"." (Josyane SAVIGNEAU)

 

   Les deux volumes présentent chacun une bibliographie de référence. 

 

 

      Pour comprendre la position et les analyses du féminisme matérialiste, la réunion de ces articles est bienvenue. Loin d'être un ouvrage "dédié" seulement (ce qui serait déjà bien) à une militante et une théoricienne, il fournit des informations rarement présentées en provenance d'un ensemble assez grand d'actrices et d'acteurs du féminisme. il indique comment des analyses produites dans les années 1970 éclairent les débats récents concernant les relations entre les hommes et les femmes.

 

    Christine DELPHY(née en 1941), chercheuse au CNRS depuis 1966 dans le domaine des études féministes ou "études genre, cofondatrice de Questions féministes (1977) et de Nouvelles Questions Féministes (1980), est aussi l'auteure d'autres ouvrages : Close to Home, (London, Hutchinson & The University of Massachisetts Press, 1984), Classer, dominer : qui sont les autres (La Fabrique, 2008), Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française (Syllepse, 2010). Elle est co-auteure de Cinquantenaire du Deuxième sexe (Direction avec Sylvie CHAPERON, Syllepse, 2001), Le foulard islamique en question (Amsterdam, 2004), Un troussage de domestique (Direction, Syllepse, 2001)...

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tomes 1 et 2, Éditions Syllepse, collection Nouvelles Questions Féministes, 1998 (réédition en 2002), 293 et 389 pages.

 

Complété le 17 janvier 2013. Relu le 13 novembre 2020

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 10:13

      Oeuvre féministe majeure présentée souvent comme existentialiste, Le deuxième sexe, publiée en 1949, écrite par Simone de BEAUVOIR (1908-1986), est à la fois philosophique (en tant que promouvant une philosophie propre), historique, littéraire, sociologique et politique. Son long compagnonnage (sur beaucoup de plans) avec Jean Paul SARTRE ( un travail intellectuel très souvent commun) incite encore de nombreux auteurs à présenter cet essai comme illustration de l'existentialisme, alors qu'il est bien difficile de faire la part de l'apport de l'un et de l'autre dans leurs écrits. Sa dénonciation de la domination masculine, de la soumission féminine reprend à la base les arguments essentialistes et, entre autres, la lecture marxiste, du moment de la condition féminine. L'auteure estime que l'émancipation féminine se fera grâce à la volonté solidaire des hommes et des femmes.

Le deuxième sexe est toujours la référence de beaucoup de mouvements féministes : traduit dans de nombreuses langues, réédité souvent (avec des variations dans la présentation comme dans la densité en texte), le livre constitue une référence non seulement de la philosophie féministe, mais de la philosophie politique tout court.

     Le compagnonnage intellectuel intense avec Jean-Paul SARTRE, même si finalement il est difficile de disjoindre son apport de celui de Simone de BEAUVOIR, dans tous leurs ouvrages publiés séparément, ne doit pas faire oublier des différences philosophiques importantes entre l'existentialisme et la philosophie exposée ici. Cette philosophie est centrée sur le problème de la réconciliation entre le désir de liberté et le désir d'amour (Karen VINTGES). Les influences philosophiques sont constituées, avec en arrière fond puissant de la psychanalyse et du marxisme, de l'apport d'Henri BERGSON (sur le concept des possibles et du devenir), de LEIBNIZ (compatibilité entre la liberté et le déterminisme), et de Maurice MERLEAU-PONTY (avec lequel elle dialogue fortement).

Également, les influences des concepts d'appel chez JASPERS et HEIDEGGER existent : "Lorsque Beauvoir emploie le concept d'appel, elle le fait dans une tradition existentialiste où des philosophes comme Heidegger et Jasper ont développé ce concept en relation avec des thèmes comme celui de l'authenticité et celui de la communication. Que le concept de Beauvoir semble être plus proche de celui de Japsers que de celui de Heidegger, telle est la conclusion la plus probable que nous pouvons formuler". (Margaret A. SIMONS).

Certains parlent plutôt d'une phénoménologie féministe que d'un existentialisme (Linda FISHER)

 

Les deux tomes du Deuxième sexe

     Le deuxième sexe est divisé en deux tomes composés de trois et quatre parties (trois parties pour le tome 1, quatre parties pour le tome 2, dans l'édition de 1976. Mais de quatre parties pour le tome 1, de trois parties pour le tome 2, dans l'édition de 1968. Chaque tome comporte une Introduction. Le deuxième tome comporte une assez longue conclusion.

On retrouve toujours dans le tome 1, les titres des parties Destin, Histoire et Mythes (avec Formation dans l'édition de 1968) et dans le tome 2, les titres des parties (Formation dans l'édition 1976), Situation, Justifications et Vers la libération.  La pagination varie d'une édition à l'autre, comme d'ailleurs le volume des ouvrages.

Nous découpons suivant l'édition de 1968.

 

    Dans l'Introduction du Tome 1 se trouve d'emblée posée la question ; Qu'est-ce qu'une femme? Et le livre s'articule tout entier sur son passé (ou plutôt la représentation de son passé), de son présent et de son avenir. "il est significatif que je (la) pose. Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles". "La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité." De nombreux auteurs reprennent à leur compte, plus ou moins consciemment le mot d'ARISTOTE : "La femelle est femelle en vertu d'un certain manque de qualités". "Or, ce qui définit d'une manière singulière la situation de la femme, c'est que, étant comme tout être humain, une liberté autonome, elle se découvre et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s'assumer comme l'Autre : on prétend la figer en objet et la vouer à l'immanence puisque la transcendance sera perpétuellement transcendée par une autre conscience essentielle et souveraine. Le drame de la femme, c'est ce conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet qui se pose toujours comme l'essentiel et les exigences d'une situation qui la constitue comme inessentielle. Comment dans la condition féminine peut s'accomplir un être humain? Quelles voies lui sont ouvertes? Lesquelles aboutissent à des impasses? Comment retrouver l'indépendance au sein de la dépendance? Quelles circonstances limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser? Ce sont là les questions fondamentales que nous voudrions élucider."

 

     Première partie : Destin.

             Simone de BEAUVOIR s'intéresse à trois axes de réflexion concernant la femme, qui faussent les perspectives : les données de la biologie, le point de vue psychanalytique, comme le point de vue du matérialisme historique, empêchent cette libération féminine. 

Au Chapitre premier sur les données de la biologie, elle établit, à partir des connaissances dans le monde animal, que l'homme et la femme sont égaux et symétriques. Mais surtout, l'humanité n'est pas seulement une espèce, c'est aussi une civilisation au seuil de laquelle la biologie soit s'arrêter. Toutes les explications biologiques sont trop partielles pour fonder une définition de la femme.

Au chapitre II, elle reproche aux descriptions de Sigmund FREUD de calquer une vision de la femme sur celle de l'homme. Il suppose "que la femme se sent un homme mutilé ; mais l'idée de mutilation implique une comparaison et une valorisation ; beaucoup de psychanalystes admettent aujourd'hui que la fillette regrette le pénis sans supposer cependant qu'elle en a été dépouillée ; ce regret même n'est pas si général ; et il ne saurait naître d'une simple confrontation anatomique ; quantité de petites filles ne découvrent que tardivement la constitution masculine ; et, si elles le découvrent, c'est seulement par la vue ; le garçon a de son pénis une expérience vivante qui lui permet d'en tirer de l'orgueil, mais cet orgueil n'a pas un corrélatif immédiat dans l'humiliation de ses soeurs car celles-ci ne connaissent l'organe masculin que dans son extrémité (...)". Ce qu'elle reproche aux psychanalystes, c'est "qu'il y a chez (eux) un refus systématique de l'idée de choix et de la notion de valeur qui en est corrélative ; c'est là ce qui constitue la faiblesse intrinsèque du système." 

Au chapitre III, elle analyse le point de vue du matérialisme historique, surtout à partir de l'ouvrage de Friedrich ENGELS, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. Un long développement revient sur les phases de développement de l'humanité. Elle estime que l'exposé marxiste est brillant, mais pas tout à fait satisfaisant, car la femme y est vue à partir d'un point de vue strictement économique. 

 

     Deuxième partie : Histoire.

  Elle commence le premier des quatre chapitres (non titrés), par le fait que "Ce monde a toujours appartenu aux mâles : aucune des raisons qu'on a proposées ne nous a paru suffisante. C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la hiérarchie des sexes s'est établie. Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chaque catégorie veut imposer à l'autre sa souveraineté ; si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une relation de réciprocité : si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la maintenir dans l'oppression. On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d'accomplir cette volonté?"

A la fin du développement du premier chapitre, nous pouvons lire : "Il n'y a pas dans les temps primitifs de révolution idéologique plus importante que celle qui substitue l'agnation à la filiation utérine ; désormais la mère est ravalée au rang de nourrice, de servante et la souveraineté du père est exaltée : c'est lui qui détient les droits et les transmet." 

   

      "Détrônée par l'avènement de la propriété privée, c'est à la propriété privée que le sort de la femme est lié à travers les siècles : pour une grande partie son histoire se confond avec l'histoire de l'héritage" écrit l'auteure au début du second chapitre. La femme ne possède pas, elle est possédée. Nombreuses sont les lois (dans le monde romain par exemple) qui assujettissent la femme. Dans les mondes grec et égyptien de l'Antiquité, la femme est "réduite à un demi-esclavage", mais la femme romaine est plus émancipée, mais victime de misogynie et privée de l'éducation qui lui permettrait d'exercer sa liberté. 

   Elle souligne au début du chapitre III, que "l'évolution de la condition féminine ne s'est pas poursuivie continûment. Avec les grandes invasions, toute la civilisation est remise en question. Le droit romain lui-même subit l'influence d'une idéologie neuve : le christianisme ; et dans les siècles qui suivent, les barbares font triompher leurs lois. (...). L'idéologie chrétienne n'a pas peu contribué à l'oppression de la femme. Sans doute y-a-t-il dans l'Évangile un souffle de charité qui s'étend aussi bien aux femmes qu'aux lépreux ; ce sont les petites gens, les esclaves et les femmes qui s'attachent le plus passionnément à la loi nouvelle. Dans les tout premiers temps du christianisme, les femmes, quand elles se soumettaient au joug de l'Église, étaient relativement honorées (...)", mais ensuite les Saints Pères ont rabaissé la femme. Le rattachement du sexe féminin au péché et à la tentation. La littérature n'est pas tendre avec elle. Durant la Renaissance, les choses s'améliorent, mais dans des circonstances très diverses. C'est surtout dans la haute société (la noblesse) du XVIIe et du XVIIIe siècles que des femmes brillent intellectuellement et que dans l'ensemble l'instruction se diffuse.

  Au chapitre IV : "On pourrait s'attendre que la Révolution eût changé le sort de la femme. Il n'en fut rien. Cette révolution bourgeoise fut respectueuse des institutions et des valeurs bourgeoises ; et elle fut faite à peu près exclusivement par les hommes." Alors que les revendications féministes comme la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de GOUGES (1789) fleurissent pendant la Révolution, le code impérial napoléonien établit plus strictement une "hiérarchie des sexes". Si la condition féminine s'améliore, ce qu'elle montre à travers l'histoire de la contraception et de l'avortement, la tradition de soumission et de résignation perdure longtemps. Le noeud de l'émancipation de la femme réside dans la convergence de deux facteurs : participation à la production, affranchissement de l'esclavage de la reproduction. Suivant les situations différentes des pays, c'est surtout du début du XXe siècle au lendemain de la seconde guerre mondiale, que les femmes conquièrent les droits politiques (droit de vote, droit de rassemblement...). Mais malgré cela (le texte est écrit en 1949), les femmes restent soumises  psychologiquement aux hommes.

 

    Troisième partie : Mythes.  

  Au début de cette partie d'un seul tenant dans l'édition de 1968, qui comporte trois chapitres dans celle de 1976, Simone de BEAUVOIR écrit : "L'histoire nous a montré que les hommes ont toujours détenu tous les pouvoirs concrets : depuis les premiers temps du patriarcat ils ont jugé utile de maintenir la femme dans un état de dépendance ; leurs codes se sont établis contre elle ; et c'est ainsi qu'elle a été concrètement constituée comme l'Autre. Cette condition servait les intérêts économiques des mâles ; mais elle convenait aussi à leurs prétentions ontologiques et morales. Dès que le sujet cherche à s'affirmer, l'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte. En face de soi, l'homme rencontre la Nature ; il a prise sur elle, il tente de se l'approprier. Mais elle ne saurait le combler. Ou bien elle ne se réalise que comme une opposition purement abstraite, elle est obstacle et demeure étrangère ; ou bien, elle subit passivement le désir de l'homme et se laisse assimiler par lui ; il ne la possède qu'en la consommant, c'est-à-dire en la détruisant." En en faisant une sorte d'étrangère, il fait naître le mythe féminin, englobant le dégoût de son corps  et de ses menstrues, l'obsession de la virginité, les exigences d'une beauté nécessairement intériorisée : physiquement d'abord, puisqu'elle est possédée, symboliquement ensuite, en rappelant à l'homme son animalité, sa mort, en adossant donc un rôle négatif. Ce que le christianisme a renforcé (la sainte chrétienne...). Dans tous les cas, la femme valorise l'homme, le reconnaît comme essentiel. Figure sensible de l'altérité, la femme est partout, symbolisant avec gloire des valeurs telles la liberté ou la victoire ; elle est associée à la terre et à la fertilité, à la douceur et à la protection. Elle est, totalement, au service de l'homme. Sinon, elle est fausse et infidèle. La femme en arrive à être étrangère à elle-même, hantée par sa propre essence forgée par les hommes et entretenue par elle-même.

  Le deuxième chapitre constitue une vaste illustration de ce qui précède. Sont examinés les oeuvres d'Henry de MONTHERLANT (Le pain du dégoût), de D H LAWRENCE (L'orgueil phallique, de l'auteur de Lady Chatterley), de Paul CLAUDEL (et son catholicisme de la servante du Seigneur), d'André BRETON (La poésie où la femme arrache l'homme au sommeil de l'immanence), de STENDHAL (Le romanesque du vrai). Tous ces auteurs cherchent, selon Simone de BEAUVOIR, en la femme, à l'exception de STENDHAL, un autre par lequel ils pourront se révéler à eux-mêmes.

   Un dernier petit chapitre clos cette partie (dans l'édition de 1976), où l'auteure se demande si le mythe féminin, si présent dans la littérature, est important dans la vie quotidienne, ce qui introduit directement le deuxième livre (dans cette édition).

Dans l'édition de 1968, la partie Formation constitue la dernière partie du Tome 1. Dans l'édition de 1976, cette partie ouvre le tome 2.

 

     Quatrième partie : Formation.

  Dans l'introduction de cette partie, nous pouvons lire : "Les femmes d'aujourd'hui sont en train de détrôner le mythe de la féminité ; elles commencent à affirmer concrètement leur indépendance ; mais ce n'est pas sans peine qu'elles réussissent à vivre intégralement leur condition d'être humain. Élevées par des femmes, au sein d'un monde féminin, leur destinée normale est le mariage qui les subordonne encore pratiquement à l'homme ; le prestige viril est bien loin de s'être effacé : il repose encore sur de solides bases économiques et sociales. il est donc nécessaire d'étudier avec soin le destin traditionnel de la femme. Comment la femme fait-elle l'apprentissage de sa condition, comment l'éprouve t-elle, dans quel univers se trouve t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d'un lourd passé, s'efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j'emploie les mots "femme" ou "féminin" je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre "dans l'état actuel de l'éducation et des moeurs". Il ne s'agit pas ici d'énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s'élève toute existence féminine singulière." 

   Le premier chapitre sur l'Enfance commence par cette phrase : "On ne devient pas femme : on le devient". Pour comprendre comment une fille devient une femme, il faut considérer deux grands facteurs qui conduisent à une rapide infériorisation de la petite fille : la valorisation du pénis, lié à l'éducation et non à la biologie, et la préparation au rôle de mère. "C'est une étrange expérience pour un individu qui s'éprouve comme sujet, autonomie, transcendance, comme un absolu, de découvrir en soi à titre d'essence donnée l'infériorité : c'est une étrange expérience pour celui qui se pose pour soi comme l'Un d'être révélé à soi-même comme altérité. C'est là qu'il arrive à la petite fille quand faisant l'apprentissage du monde elle s'y saisit comme une femme. La sphère à laquelle elle appartient est de partout enfermée, limitée, dominée par l'univers mâle : si haut qu'elle se hisse, si loin qu'elle s'aventure, il y aura toujours un plafond au-dessus de sa tête, des murs qui barreront son chemin. Les dieux de l'homme sont dans un ciel si lointain qu'en vérité, pour lui, il n'y a pas de dieux : la petite fille vit parmi des dieux à face humaine." L'auteure expose des vécus à travers des exemples puisés dans la littérature où d'autres auteures expriment leur expérience personnelle, dans souvent des autobiographies camouflées ou des relations de "confessions" (par exemple dans le livre de SKETEL, La femme frigide).

      Le chapitre II sur La jeune fille poursuit sur la même lancée : "Pendant toute son enfance, la fillette a été brimée et mutilée ; mais cependant, elle se saisissait comme un individu autonome ; dans ses relations avec ses parents, ses amis, dans ses études et ses jeux, elle se découvrait au présent comme une transcendance : elle ne faisait que rêver sa future passivité. Une fois pubère, l'avenir non seulement se rapproche : il s'installe dans son corps ; il devient la plus concrète réalité. il garde le caractère fatal qu'il a toujours eu ; tandis que l'adolescent s'achemine activement vers l'âge adulte, la jeune fille guette l'ouverture de cette période neuve, imprévisible, dont la trame est d'ores et déjà ourdie et vers laquelle le temps l'entraîne. Détachée déjà de son passé d'enfant, le présent ne lui apparaît que comme une transition : elle n'y découvre aucune fin valable mais seulement des occupations. D'une manière plus ou moins déguisée, sa jeunesse se consume dans l'attente. Elle attend l'Homme." L'auteure montre le contraste entre le garçon et la fillette dans leur chemin vers l'âge adulte. Et surtout dans la manière dont chaque sexe de projette dans l'avenir. "Le caractère et les conduites de la jeune fille expriment sa situation : si celle-ci se modifie, la figure de l'adolescente apparaît aussi comme différente." A l'époque de la parution de son livre, les femmes sont plus ambitieuses, mais, accaparées par le mariage, elles abandonnent souvent leurs projets pour accomplir leurs "devoirs".

      Le chapitre III porte sur L'initiation sexuelle. "En un sens, l'initiation sexuelle de la femme, comme celle de l'homme, commence dès la plus tendre enfance. Il y a un apprentissage théorique et pratique qui se poursuit de manière continue depuis les phases orale, anale, génitale, jusqu'à l'âge adulte. Mais les expériences érotiques de la jeune fille ne sont pas un simple prolongement de ses activités sexuelles antérieures ; elles ont très souvent un caractère imprévu et brutal ; elles constituent toujours un événement neuf qui crée une rupture avec le passé. dans le moment où elle les traverse, tous les problèmes qui se posent à la jeune fille se trouvent résumés sous une forme urgente et aiguë. En certains cas, la crise se résout avec aisance ; il y a des conjectures tragiques où elle ne se liquide que par le suicide ou la folie. De toute manière, la femme, par la manière dont elle y réagit, engage une grande partie de sa destinée."  C'est sur la situation particulière de la femme que Simone de BEAUVOIR insiste, sur le caractère traumatisant, où l'amant est souvent perçu comme violent. Catégorique, elle écrit : "la première pénétration est toujours un viol". La jeune femme est aliénée dans son corps, par la pénétration et la douleur, car elle connaît mal son vagin, donc ses désirs, alors que l'homme impétueux est dans le contrôle. L'idéal serait au contraire un apprentissage progressif de la sexualité, car le problème crucial de sa sexualité est l'absence de plaisir, et entraîne une frigidité permanente, Une sorte de masochisme anime le caractère de la femme et ce masochisme est lié chez certaines femmes au narcissisme qui aliène l'ego, pose le moi hors du plaisir, fait fuir la femme. "L'expérience érotique est une de celles qui découvrent aux êtres humains de la façon la plus poignante l'ambiguïté de leur condition ; ils s'y éprouvent comme chair et comme esprit, comme l'autre et comme sujet. C'est pour la femme que ce conflit revêt le caractère le plus dramatique parce qu'elle se saisit d'abord comme objet, qu'elle ne trouve pas tout de suite dans le plaisir une sûre autonomie ; il lui faut reconquérir sa dignité de sujet transcendant et libre tout en assumant sa condition charnelle : c'est une entreprise malaisée et pleine de risque ; elle sombre souvent." La plupart des femmes s'adaptent plus ou moins exactement à un rôle passif, mais certaines refusent cette soumission et emprunte d'autres voies, condamnées par la société.

         C'est une de ces voies que l'auteure explore dans ce chapitre IV sur La lesbienne. Étudier la lesbienne permet de mieux comprendre les rapports de la femme avec les hommes et avec la féminité. Réservée sur les analyses de Sigmund FREUD et d'Alfred ADLER, elle considère que l'homosexualité constitue un choix, qui peut d'ailleurs être une étape vers l'hétérosexualité. Il est difficile de comprendre une lesbienne car une comédie sociale se superpose souvent à des rapports sincères. Mais "en vérité, l'homosexualité n'est pas plus une perversion délibérée qu'une malédiction fatale. C'est une attitude choisie en situation, c'est-à-dire à la fois motivée et librement adoptée. Aucun des facteurs que le sujet assume par choix - données physiologiques, histoire psychologique, circonstances sociales - n'est déterminant encore que tous contribuent à l'expliquer. C'est pour la femme une manière parmi d'autres de résoudre les problèmes posés par sa condition en général, par sa situation érotique en particulier. Comme toutes les conduites humaines, elle entraînera comédies, déséquilibre, échec, mensonge ou, au contraire, elle sera source d'expériences fécondes, selon qu'elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l'inauthenticité ou dans la lucidité, la générosité et la liberté.

 

   Le Tome II (toujours dans l'édition de 1968) débute par la partie Situation, qui entre dans la condition féminine connue en 1949.

      Le premier chapitre de cette première partie étudie La femme mariée. "La destinée que la société propose traditionnellement à la femme, c'est le mariage. La plupart des femmes, aujourd'hui encore, sont mariées, l'ont été, se préparent à l'être ou souffrent de ne l'être pas. C'est par rapport au mariage que se définit la célibataire, qu'elle soit frustrée, révoltée ou même indifférente à l'égard de cette institution." L'homme est producteur et transcendant ; la femme est une reproduction figée dans l'immanence, sans prise sur le monde. Cette situation séculaire est mise en question au XIXe siècle, avec la montée de l'individualisme qui fait naître le droit à l'amour, mais à son époque encore, l'auteure constate que des tabous entravent dès le début le mariage. Dans ce chapitre, le plus long de son ouvrage, Simone de BEAUVOIR aborde dynamiquement le processus qui, de la nuit de noces au quotidien du couple, emprisonne la femme dans un réseau d'obligations, au foyer (ménage, cuisine, enfants) qu'elle doit considérer comme être le centre de sa vie. Elle critique cette vie au foyer qui l'empêche d'acquérir expérience et instruction, dans un manque d'autonomie financière.

        Elle commence le chapitre II, consacré à La Mère par ces phrases : "C'est par la maternité que la femme accomplit intégralement son destin physiologique ; c'est là sa vocation "naturelle", puisque tout son organisme est orienté vers la perpétuation de l'espèce. Mais on a dit déjà que la société humaine n'est jamais abandonnée à la nature. Et en particulier depuis environ un siècle, la fonction reproductrice n'est plus commandées par le seul hasard biologique, elles est contrôlée par des volontés". La société, l'État interviennent de manière directe sur les naissances, dans les soins comme dans leur fréquence. La société, à travers notamment son appareil médical, intervient dans la régulation des naissances, mais refuse d'accorder à l'avortement un statut de normalité. C'est autour de thème que se révèle  à la fois l'inégalité sociale et la moralité (hypocrite) sociale. De manière plus globale, les situations où l'amour maternel, loin d'être un instinct, est absent ou inauthentique, ce qui entraîne une éducation difficile où les rapports mère/filles notamment sont très conflictuels. Par là, l'auteure veut démonter deux préjugés : la maternité rend toute femme heureuse et tout enfant est heureux grâce à sa mère. Celle-ci ne doit pas précisément limiter son identité au fait d'être mère, se cantonner à la relation aux enfants. Elle doit travailler - le travail et la maternité ne sont pas incompatibles, à condition que l'Etat l'aide. 

     Le chapitre suivant, La vie de société, indique une manière pour la femme de se montrer, la vie mondaine. La femme se fait coquette, s'aliène dans ses toilettes, joue le personnage accueillant, dans ces réceptions à la maison. Mais en fait, ces réceptions mondaines sont des institutions creuses où l'homme s'ennuie et où la femme se montre. Seules les amitiés féminine peuvent permettre aux femme de constituer un "contre univers", dans lequel elles peuvent se réfugier et se lier dans une complicité immanente. L'homme garde le prestige, et avec lui, la femme est en représentation. Les occasions de sortir à l'extérieur sont des occasions d'infidélité, due à la déception ou à la rancune. Ce sont ces occasions que la société surveille le plus, le danger d'adultère étant particulièrement craint. La morale sociale confond d'ailleurs femme libre et femme facile. Mais ni la vie mondaine, ni l'adultère, ni les amitiés ne constitue une vie authentique pour la femme. Tout juste peuvent-elles aider à supporter les contraintes. 

      Au chapitre IV, Simone de BEAUVOIR, qui considère que Prostituées et hétaïres prolifèrent dans une société fondée sur le mariage. Pour elle, la prostitution est en partie une conséquence du mariage puisque le mari impose la chasteté à sa femme. Mais le vrai problème des prostituées, lesquelles commencent à l'être souvent de manière occasionnelle, souvent homosexuelles, aux rapports très variables avec la clientèle et leur souteneur, n'est pas tant d'ordre moral ou psychologique, mais de pauvreté et de mauvaise santé. Supprimer la prostitution revient à supprimer un besoin et à instaurer l'amour libre et consenti entre les hommes et les femmes.

     Le chapitre V est consacré à De la maturité à la vieillesse. Plus que l'homme,la femme dépend de son destin physiologique, du fait même qu'elle est enfermée dans ses fonctions de femelle. La ménopause lui enlève son attrait érotique. La vieillesse donc lui fait horreur, bien avant qu'elle n'arrive, car elle doit toujours plaire. Lorsqu'elle est acceptée, elle devient un être nouveau, mais que peut-elle faire de sa nouvelle liberté? Quelle que soit leur postérité et les relations qu'elle noue avec sa progéniture - conflits-jalousies avec la bru, difficultés avec les enfants, qui prennent leur autonomie - la femme doit trouver des ersatz d'actions (oeuvres, associations...). C'est un âge de tristesse car peu de femmes agissent vraiment. 

       Au chapitre VI , Situation et caractère de la femme, elle constate qu'on peut comprendre pourquoi, le long des siècles, dans les réquisitoires dressés contre la femme, "se retrouvent tant de traits communs ; sa condition est demeurée la même à travers de superficiels changements, et c'est elle qui définit ce qu'on appelle le "caractère" de la femme : elle "se vautre dans l'immanence", elle a l'esprit de contradiction, elle est prudente et mesquine, elle n'a pas le sens de la vérité, ni de l'exactitude, elle manque de moralité, elle est bassement utilitaire, elle est menteuse, comédienne, intéressée...". Elle dénonce la situation qui la pousse à ces défauts. Deux problèmes sont une entrave à son émancipation : sa résignation et son absence de solidarité avec les autres femmes, due à son intégration parmi les hommes. Sans formations, admiratrices des hommes, qui ne leur donnent pas les moyens de se libérer, les femmes se plaignent tout en restant "librement esclaves". Pour compenser son impuissance, la femme se crée son propre monde, avec ses grands événements (accouchements, baptêmes, communions), encouragée par la religion qui lui promet la "transcendance". En fait, il n'y a pour la femme aucune autre issue que de travailler à sa libération. "Cette libération ne saurait être que collective, et elle exige avant tout que s'achève l'évolution économique de la condition féminine." 

 

    Deuxième partie : Justifications. Simone de BEAUVOIR analyse dans cette partie les attitudes que les femmes adoptent souvent pour fuir leur liberté.

      Le chapitre I examine Le narcissisme, prétendument attitude fondamentale de toute femme. Dans le narcissisme, "le moi posé comme fin absolue et le sujet se fuit en lui". Ce narcissisme a deux raisons : la frustration de ne pas avoir de pénis contractée dans l'enfance et la frustration sexuelle survenant à l'âge adulte. Sans projet, donc sans réelle possibilité d'agir, cette femme narcissique se met en scène fantasmatiquement. L'apothéose du narcissisme est le fantasme de l'amant exceptionnel dans les yeux duquel la femme se sent supérieure, attendu tout sa vie.

     Dans les chapitres II et III, elle développe l'explication de L'amoureuse, puis de La mystique. Elle considère que la première s'enferme dans une vaine attitude de passion, s'aidant de la description de la coquette par Jean-Paul SARTRE, dans l'Être et le Néant et que la seconde qui veut développé une relation affective avec Dieu qui s'enferme également dans une vaine attitude de passion, prêchant des doctrines incertaines et fondant des sectes.

 

  Troisième partie : Vers la libération, composé d'un seul chapitre : La femme indépendante.

     Les libertés civiques ne suffisent pas à l'émancipation féminine quand elles ne s'accompagnent pas d'une autonomie économique. A l'objectif de l'avènement de la femme indépendante, s'oppose bien des obstacles dans un monde qui reste masculin. La femme n'a pas encore de liberté morale : elle reste affranchie à l'image et aux désirs de l'homme. L'égalité fait son chemin, notamment dans la France de 1949. Une fonction féminine reste lourde à accepter : la maternité, mais l'auteure espère qu'un jour la contraception sera libre. la femme reste tenaillée par des doutes, des angoisses, par un sentiment d'infériorité et elle accepte trop souvent la médiocrité, déjà heureuse de gagner sa vie seule et de contribuer aux dépenses du couple. La femme libre est seulement en train de naître.

 

     Dans l'édition de 1968 toujours, elle termine sa Conclusion par l'évocation par Karl MARX du rapport entre l'homme et la femme : "Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l' homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme". "Du caractère de ce rapport, écrit MARX, il suit jusqu'à quel point l'homme s'est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'être humain à l'être humain. Il s'y montre donc jusqu'à quel point le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou jusqu'à quel point sa nature humaine est devenue sa nature." "On ne saurait mieux dire, enchaine Simone de BEAUVOIR. C'est au sein du monde donné qu'il appartient à l'homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles, hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité." 

 

 

   Dès sa parution, le Deuxième sexe connaît un grand retentissement : immédiatement traduit dans plusieurs langues, il bouleverse de nombreuses lectrices issues de milieux intellectuellement favorisés pour la plupart, qui le ressente comme un vibrant appel à la libération. Par ailleurs, il suscite des vives réactions hostiles d'écrivains scandalisés par son ton comme par sa forme. L'évocation de la sexualité féminine, de manière crue, mais si finalement les références psychanalytiques dominent, constitue l'élément qui focalise les réactions; et qui alimente les campagnes en faveur de la libéralisation de l'avortement. L'ouvrage est attaqué aussi parce qu'il est perçu comme faisant partie de l'existentialisme, combattu par de nombreuses autres tendances philosophiques. 

  L'ouvrage influence fortement les mouvements féministes des années 1950 et 1960. Cette influence s'atténue dans les années 1970. Dans les années 1980, la publication de correspondances et la découverte de la vie privée de Simone de BEAUVOIR suscitent des critiques. Depuis la fin des années 1990, Le deuxième sexe redevient une source d'inspiration, l'ouvrage étant même plus étudié dans les pays anglophones qu'en France.

   Oeuvre philosophique et militante, Le Deuxième sexe est également considéré comme sociologique, au sans où sa réception suscite la naissance de thèmes majeurs en sociologie. Dans une étude sur cette réception par la sociologie française entre 1949 et 1999, Laurence ELLENA, Ludovic GAUSSOT et Laurence TARRIN (Cinquantenaire du deuxième sexe) ont dégagé plusieurs problématiques :

- La construction sociale du genre ;

- Les mythes de la femme ;

- Femme-maternité ;

- Femmes et Travail ;

- Différence et égalité.

Le deuxième sexe est utilisé comme référence intellectuelle en dehors de la distinction traditionnelle entre le "théorique" et le "politique". Colette GUILLAUMIN (Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées, dans Sociologie et sociétés, vol 13, 1981) tente de démontrer l'importance déterminante de l'analyse "militante" dans la construction de l'analyse "savante", analyses militantes de groupes minoritaires (sur le plan du pouvoir) disqualifiées à leur apparition sur le plan théorique et présentées comme des produits politiques. 

 

 

Simone de BEAUVOIR, Le deuxième sexe, Tomes 1 et 2, Gallimard, nrf, 1968 (1949), 511 et 505 pages.

Cinquantenaire du deuxième sexe, Colloque international Simone de Beauvoir, sous la direction de Christine DELPHY et de Sylvie CHAPERON, Éditions Syllepse, 2002.

 

Relu le 14 novembre 2020

 

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 13:20

        Nouvelles Questions Féministes, revue francophone fondé en 1981 par Simone de BEAUVOIR, Christine DELPHY, Claude HENNEQUIN et Emmanuèle de LESSEPS, fait suite à Questions Féministes, fondée en 1977. Issue du courant féministe matérialiste, elle constitue une ressource importante pour la réflexion des militantes, des chercheuses et des enseignantes féministes.

Consacrée au développement et à la diffusion de réflexions théoriques et politiques ancrées dans les mouvements et les actions féministes, elle se donne également pour objectif de renforcer la légitimité scientifique des Études sur le Genre dans le monde académique et de contribuer à leur reconnaissance.

 

           Semestrielle, entre 144 et 168 pages par numéro, elle est maintenant éditée à Lausanne, aux Éditions Antipodes, et son secrétariat de rédaction, comme la gestion, de la revue sont rattachés au Centre Études Genre LIEGE. Avec un comité de 40 membres, elle se veut "carrefour d'expériences multiples : par les ancrages disciplinaires de ses membres (anthropologie, droit, géographie, histoire, linguistique, littérature, philosophie, science politique, sociologie), par sa composante intergénérationnelle, par la diversité des formes d'engagement de ses membres". Un comité de rédaction franco-suisse, sous la responsabilité de Christine DELPHY (CNRS France) et Patricia ROUX (Université de Lausanne, Suisse) coordonne les activités de la revue. 

 

        Les analyses de NQF d'hier et d'aujourd'hui, selon leur propre présentation, "se fondent sur le refus d'expliquer la subordination des femmes aux hommes et leur discrimination par la nature et la biologie. Les "femmes" et les "hommes" sont des catégories sociales produites par et dans des rapports de pouvoir organisés en système, le système de genre. Malgré tous les discours actuels sur l'égalité entre les sexes, les positions sociales des femmes et des hommes continuent à être hiérarchisées et contraignent les premières à entretenir une relation de dépendance matérielle et symbolique avec les seconds. NQF continue de déconstruire la division arbitraire et essentialiste qui structure l'ensemble de l'organisation sociale et légitime l'ordre patriarcal, partout dans le monde et sous des formes diverses. A ce titre, la revue diffuse des articles et des témoignages provenant des sociétés occidentales, mais accorde un large espace aux article qui décrivent et analysent la construction du genre et sa production d'inégalités dans d'autres régions et sociétés. Les oppressions vécues par les femmes étant multiples, elle s'intéresse aussi à toute étude où le genre s'articule avec d'autres systèmes de catégorisation, de hiérarchisation et de pouvoir qui organisent les rapports sociaux - la classe, la race ou la nationalité et la sexualité."

Sont traités donc autant la question de Sexisme et racisme : le cas français (n°1, 2006), la question des Perspectives féministes en sciences économiques (n°2, 2007), Le droit à l'épreuve du genre (n°2, 2009) que les Nouvelles perspectives de la recherche féministe en éducation (n°2, 2010). 

   Depuis août 2018, NQF est hébergé par la Haute école de travail social et de la santé Lausanne, au sein du Réseau Genre et Travail social (GeTS). Après l'avoir été pendant 17 ans au LIEGE (Laboratoire interuniversitaire en Études Genre), puis au CEG (Centre en Études Genre) de l'université de Lausanne. NQF est publié avec le soutien financier de ces deux Hautes écoles. NQF s'est constitué en outre en association depuis 2015 (Les Amies de la revue NQF), de façon à être clairement indépendante des Hautes écoles qui l'accueillent. Dans le même ordre d'idée, elle s'est dotés d'un nouveau site web depuis l'été 2018.

 

    Le Réseau Liège (Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre), créé en 2000, est un espace collectif qui a étendu son activité en 2006, jusqu'alors centrée sur les universités, à la Haute École Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO). Ses objectifs sont poursuivis, depuis 2007, par le Centre en Études Genre LIEGE de l'Unil et par l'antenne romande de la plate-forme d'informations Gender Campus/LIEGE (www.gendercampus.ch).

 

     Les Éditions Syllepse rééditent cette année, Questions Féministes (1977-1980). Les 8 numéros de cette revue présentent un intérêt historique, vu leur impact sur le mouvement féministe et bien au-delà. Les articles de QF sont devenus, "soit dès leur publication, soit au fil du temps, des classiques sur lesquels s'appuie en grande partie la formation théorique des étudiant(e)s d'aujourd'hui dans ce domaine, en France, mais aussi en Suisse, en Belgique et au Québec. Or si certains de ces articles ont été republiés dans des recueils réunis par leurs auteures, d'autres restent difficilement trouvables, bien qu'ils jouissent d'une grande réputation". Ce sont plus de 1000 pages de textes qui sont ici rassemblés. Préface de Sabine LAMBERT.

  Notons que les Éditions Antipodes, créées en 1995, contribuent à l'édition de nombreuses études Genre, avec un catalogue maintenant de plus de 230 titres, principalement des ouvrages de sciences sociales : histoire, sociologie, anthropologie, philosophie, science politiques, études genre, psychologie, mais également de la littérature et de la bande dessinée. Offensives idéologiquement, les éditions Anthropos, "contre l'enfumage des discours officiels", sont dotés d'une ligne éditoriale qui privilégie les textes solides scientifiquement.

 

Nouvelles Questions Féministes, Éditions Antipodes, Anthropole - CH-1015 LAUSANNE - SUISSE

Éditions Syllepse : www.syllepse.net

 

Relu le 16 novembre 2020

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 13:44

     Avant même la construction d'une véritable pensée féministe courant le XVIIIe siècle occidental et d'une philosophie politique en tant que telle au cours du XIXe, la réflexion sur la place des femmes dans la société est abordée dès l'Antiquité.

Il est difficile d'établir, en dehors du miroir lointain que constitue l'existence de sociétés dites primitives, et qui peut faire croire et approcher petitement la possible existence à un moment donné d'une société matriarcale, d'une société dominée par les femmes, vu les importantes destructions de documents de toute sorte sur de possibles pensées très développées sur la place des femmes dans les sociétés, la réalité d'un féminisme en tant que tel, avant le XVIIIe siècle occidental. Cela ne veut pas dire que les femmes soient sans pouvoir dans les sociétés où manifestement les hommes occupent toutes les positions dominantes, qu'elles soient religieuses, politiques ou économiques. Mais c'est réellement une prise de conscience politique de la spécificité féminine, de leur oppression, qui, vers ces moments-là, mettent en mouvement une partie de la société et que l'on peut parler de formation de différents féminismes, libéral, socialiste ou radical. Ces féminismes s'expriment à la fois dans les domaines politiques et philosophiques, même si, de manières structurées, les philosophies politiques féministes viennent plutôt tardivement.

 

Le féminisme, une nouveauté déterminante dans la perception des réalités sociales...

     C'est ce qu'indique bien Claude HABIB dans son survol du féminisme. "Avec l'anti-racisme, le féminisme est une des valeurs les plus incontestées de notre temps : c'est une des normes pour juger les autres civilisations ainsi que les mondes qui ont précédé le nôtre. Toujours et partout, la place des femmes dans une société nous apparaît comme déterminante pour l'avenir de cette société. Avant que nous ne lui reconnaissions cette importance, elle l'était pour des raisons démographiques." "La subordination des femmes semble avoir été le moyen universel de garantir leur collaboration aux destinées de sociétés où elles étaient à la fois protégées et contraintes. Cette subordination fut généralement assurée par la limitation de leur droit d'héritage ou de propriété, et par leur exclusion des fonctions dominantes, en particulier militaires et sacerdotales. La solidarité des femmes au groupe social passe par la soumission de la fille au père et celle de l'épouse au mari ; celle-ci peut prendre des formes extrêmes, comme l'immolation traditionnelle des veuves, dans certaines castes indiennes, sur le bûcher de leur mari.

Le contrôle de la sexualité féminine est général et peut prendre des formes extrêmes. Des rites traditionnels, comme l'excision ou l'infibulation des petites filles, révoltent la conscience moderne. Même si des ethnologues invitent à suspendre le jugement spontané afin de comprendre les sociétés où ces pratiques existent, il faut avouer que nous ne sommes guère en mesure de leur rendre justice tant que ces mutilations continuent d'exister. On peut admettre qu'un rite ou une coutume, détachée du contexte, ne renseigne pas sur des types de liens qui existent entre hommes et femmes dans une société donnée. Mais dans le cas des mutilations génitales, le relativisme culturel atteint une limite : l'urgence d'éradiquer la coutume l'emporte sur la compréhension et le respect des traditions."

Sans doute l'auteur ne fait-il pas la différence entre comprendre et accepter/justifier de telles pratiques, mais cette présentation est caractéristique d'une manière de concevoir le relativisme culturel, lequel n'est absolument pas le même quand il vient d'anthropologues tout-à-fait occidentalisés que quand il provient de prédicateurs religieux ou politiques désireux de préserver une part de leur pouvoir. 

  "La préférence pour le masculin ne prend pas couramment une forme dramatique. Les anthropologues affirment que toutes les sociétés humaines formulent la différence des sexes ; selon Françoise Héritier, on y repère toujours une "valence différentielle" et celle-ci se laisse mieux appréhender dans le rapport entre le frère et la soeur que dans celui de la femme et du mari, le premier n'étant pas affecté par les différences liées à la reproduction : lorsque la sexualité et la parturition ne jouent pas, la hiérarchisation est plus lisible. Elle s'effectue régulièrement au bénéfice du masculin. De nombreuses féministes ont dénoncé la persistance de cette valence jusque dans les représentations occidentales contemporaines qui passent pour neutres, contestant par exemple l'emploi du terme "humanité" ou celui du mot "homme", employé dans un sens général, par exemple dans l'expression "droits de l'homme" : L'humanité est une prérogative masculine" (Robert BAKER). 

 

Les femmes ne sont pas à l'écart de l'Histoire...

    En dépit de cela, "il serait erroné de se représenter l'histoire humaine comme une affaire purement masculine".

Le professeur à l'Université Lille III le pense pour deux grandes raisons:

- Les formes familiales sont diverses et évoluent lentement. Les mutations par exemple qui affectent la famille lorsqu'elle passe d'une filiation matrilinéaire à une filiation patrilinéaire, de la polygamie à la monogamie, de l'endogamie traditionnelle à l'exogamie, se produisent graduellement et surtout par altération des formes anciennes. Ceci affecte la répartition des rôles entre hommes et femmes de manière très graduelle ;

- Si les femmes sont tenues pour inférieures aux hommes, ce préjugé ne les écarte pas systématiquement des positions dominantes. En matière de succession politique par exemple, la légitimité dynastique permet à de nombreuses femmes de monter sur le trône royal, que ce soit dans l'Antiquité ou à d'autres époques. Dans le jeu croisé des prétentions anglaises et françaises de régner sur les terres de la grande île ou du continent, les impératifs politiques priment souvent sur les questions de sexe. Au XXe siècle, c'est net en Inde et dans d'autres régions asiatiques.

  Des multiples exemples historiques, il ressort "qu'on ne peut guère dégager un intérêt qui soit commun aux femmes dans une société ordonnée par la différence de conditions." C'est pourquoi les historiens et les historiennes choisissent souvent la période du XVIIIe siècle "pour marquer l'émergence du féminisme moderne : en excluant les femmes de la vie publique, la Révolution française eut le mérite paradoxal de rendre lisible leur intérêt commun.".

Le mot lui-même, féminisme, n'apparaît en français qu'en 1837, sous la plume de FOURIER, et son emploi ne se répand qu'au XIXe siècle. Bien entendu, les thèmes féministes sont présents bien avant. Claude HABIB cite les cas de Christine de PISAN (Le livre de la Cité des Dames, 1405), qui ouvre la "Querelle des femmes" qui rebondit sans cesse après, de Cornelius AGRIPPA (Aggripa de Nettescheim), de Marie de GOURNAY, qui est la seule à évoquer l'égalité des sexes.

"De la Renaissance à l'âge classique, même chez les auteurs qui prennent le parti des femmes (dans la Querelle des femmes), l'inversion des préjugés n'est jamais liée à l'espoir de réformes sociales, mais au jeu de l'esprit, au désir d'être agréable aux dames, au plaisir de la flatterie. Un même caractère d'instabilité marque les revendications de la préciosité au XVIIe siècle, et celles des courants  néo-précieux du XVIIIe siècle, dans le cercle de Madame de Lambert. De nouveau, leur audience est de fait limitée aux cercles fermés. (...) L'accueil masculin, quand il n'est pas franchement goguenard, à la manière de Molière, reconduit le jeu, voire le double jeu, spirituel et galant qu'on observe au XVIe."

Se distinguent, en contraste, de rares auteurs (parmi ceux passés à la postérité), comme Poulain de la BARRE (De l'égalité des deux sexes, 1673), disciple de DESCARTES.  "Les choses changent avec la Déclaration des droits de l'homme : la promotion de l'égalité comme valeur collective fournit la base d'une contestation du nouvel ordre politique masculin. Cette contestation fut précoce, même si elle a pu passer inaperçue dans la tourmente des événements". Ainsi Mme de GAMBIS (Du sort actuel des femmes, 1791) ouvre la voie, comme Olympe de GOUGES (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791). Le plaidoyer le plus cohérent en faveur de l'éducation des femmes provient de CONDORCET (Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791 - Lettres d'un habitant de New Haven à un citoyen de Virginie, 1788 - Sur l'admission des femmes au droit de cité, 1790), alors que les autres auteurs des Lumières se montrent indifférents ou même négatifs en la matière, comme ROUSSEAU. En Angleterre, Mary WOLLSTONECRAFT publie en 1792 A vindication of the Rights of Woman, sans beaucoup d'écho. 

 

Politique et éducation... dans un "mouvement" féministe profondément divisé...

   L'exigence  de participation à la vie politique et de l'éducation des filles dominent le débat au XIXe siècle, dans la première vague du féminisme. "Chez certaines féministes anglaises, la revendication à l'éducation supérieure prend le pas sur les autres thèmes, mais le suffragisme est, pour l'essentiel, la vocation du premier féminisme, qu'on s'accorde à faire durer jusqu'aux années trente du XXe siècle. Ce mouvement va de pair avec les luttes pour l'amélioration des conditions de vie de la femme ouvrière, et des mouvements pour l'abolition de la prostitution."

Dès le départ, dans ce féminisme, cohabitent des mouvances libérales, socialistes et radicales. Pierre ROSANVALLON met le doigt (Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992) sur l'opposition fondamentale au sein du féminisme, au XXe siècle : tandis que les unes s'appuient sur une différence de nature, les autres s'en tiennent strictement à la revendication d'égalité entre les individus, refusant de s'intéresser à une spécificité féminine. Les premières s'expriment inlassablement en terme d'identité, les secondes, qui se situent dans la lignée de Simone de BEAUVOIR, parlent plus volontiers de condition féminine, évitant le terme de nature qui leur parait un piège : puisqu'elle fut l'essentiel et est encore l'éternel prétexte des discriminations sexistes, il est au mieux inutile, au pire dangereux de s'y intéresser.

  Les féminismes différentialistes conduisent fréquemment à des options séparatistes, favorisant la formation - parfois nécessaire dans des environnements sociaux plutôt hostiles - de groupements entièrement féminins, composés de femmes, agissant pour elles exclusivement. On en trouve l'expression récente dans l'homosocialité militante, allant jusqu'à conférer à l'homosexualité féminine un privilège. 

  Égalitarisme et différentialisme, universalisme et essentialisme, dans cette seconde vague du féminisme, au dernier tiers du XXe siècle, constituent deux formes qui se combattent avec au moins autant de force que contre la domination masculine qu'elles dénoncent. Les périodisations restent encore incertaines, tant manque le recul nécessaire, et tant les emballements médiatiques bombardent facilement les tendances d'adjectifs qui mettront du temps à se vérifier. "La caractéristique du second féminisme fut de déplacer la critique vers le corps, la sexualité et l'oppression au sein de la famille. L'autonomie revendiquée ne concerne plus les droits civils et politiques, déjà acquis, et qui n'ont pas fait disparaître la subordination des femmes. Si les inégalités économiques restent un terrain majeur de protestation, le phénomène le plus frappant est le recentrement sur la question du corps (...). L'exaspération contre le statut de "femme-objet" se traduit par des actions spectaculaires (...). Plus sérieusement, les luttes se polarisent sur l'accès aux nouvelles méthodes contraceptives et la légalisation de l'avortement. Elles concernent aussi le viol" (...) Les féministes radicales ne s'en tiennent pas à la dénonciation des crimes (et à la relative mansuétude des tribunaux eux) : elles prétendent remonter à leur principe. Les abus ou les crimes ne sont pas des transgressions de l'ordre patriarcal, mais son expression la plus claire. Ils sont inhérents à la phallocratie dans laquelle les femmes sont prises, auxquelles elles collaborent par les liens qu'lles nouent avec leurs oppresseurs. Shulamith FIRESTONE (The dialectic of sex, 1970), Catherine MAC KINNON, Andrea DWORKIN (Pornography and grief, dans Take Back the night, L Lederer, New York, Morrow, 1980)  sont les représentantes les plus en pointe de ce féminisme radical.

"A l'encontre des Françaises, dont la mobilisation s'affaiblit au cours de la décennie 1980, les Américaines luttent toujours activement contre la pornographie, jusqu'à prôner son interdiction, ce qui ne va pas sans dissensions : certaines estiment possible de produire une pornographie non attentatoire à l'égalité des sexes ni à la dignité de la femme (Anne Garry)." Ces dissensions peuvent d'ailleurs s'aggraver, disons-le lorsque certaines organisations radicales, s'allient avec une extrême droite puritaine, qui possède une grande influence aux États-Unis

Claude HABIBI met en relief les évolutions divergentes en France et dans le monde anglo-saxon, les femmes ayant du mal à se faire réellement une place dans la vie politique hexagonale. Mona OUZOUF (Les mots des femmes, 1995) propose une explication subtile : dans les salons d'Ancien Régime, elle voit l'origine d'une expérience particulière qui donne aux femmes de ce pays l'impression d'avoir voix au chapitre, indépendamment du contexte institutionnel. La mixité sociale maintenue et l'universalisme, diffusé dans l'enseignement républicain, et par conséquent dans l'enseignement féminin expliquerait les aspects d'un féminisme à la française qui relève moins de la timidité que de la résistance au radicalisme. 

   Très justement, le même auteur explique la contestation spectaculaire des rôles sexuels dans le second féminisme par l'expérience historique de la seconde guerre mondiale, où le nombre des victimes civiles dépassent de loin celui des combattants. "L'antique fonction virile de protection du groupe en ressort ébranlé. L'agresseur lui-même tend à se désincarner. L'ennemi ne vient plus "jusque dans nos bras égorger nos fils et nos campagnes" : les bombes tombent du ciel. C'est sur fond d'indifférence aux vertus guerrières que s'est joué la délégitimation de l'agressivité masculine.    

    La demande d'égalité fait partie de la logique démocratique : elle constitue une tendance de fond et n'est pas susceptible de s'inverser. En revanche, les conditions qui ont permis la contestation des identités appartiennent au contexte historique de l'après-guerre, et nul ne peut prévoir si elles seront durables."

 

La question du statut de la différence des sexes traverse toute la philosophie occidentale.

      Pour Françoise COLLIN, qui rejoint la périodisation précédente, "la question du statut de la différence des sexes est présente dès les origines de la philosophie occidentale. En réalité, le questionnement des philosophes porte sur les femmes, attestant de ce qu'elles sont les "autres" du sujet parlant et pensant mais aussi du sujet désirant, et il bute sur leur rôle prééminent dans le phénomène de la génération." 

      Pendant l'Antiquité et ses prolongements, deux grandes "réponses" se dessinent : la première incarnée par ARISTOTE, qui affirme la double nature de l'homme et de la femme, la seconde par PLATON, qui soutient l'unicité de la nature et des rôles de l'un et l'autre. Mais la distinction de ces deux positions s'évanouit dans une commune affirmation de la hiérarchie entre les sexes (Giulia SISSA, Philosophies du genre, 1991, sous la direction de Georges DUBY). La défense des droits privés, plutôt d'ailleurs que celle de droits publics, se fait soit par l'accentuation de l'importance de leur rôle spécifique (ROUSSEAU), soit par la revendication de leur assimilation aux hommes (STUART MILL). La psychanalyse fait de la différence des sexes le motif central de sa réflexion, ce qui influence longuement l'ensemble des philosophies féministes.

 

Trois positions différentes sur la différence des sexes

La philosophe et professeure au Centre parisien d'études critiques, fondatrice et rédactrice de la revue Les Cahiers du GRIF, compte tenu de l'histoire au XXe siècle du féminisme, distingue trois positions différentes sur la différence des sexes :

- Une position universaliste, qui repose sur l'affirmation selon laquelle tous les êtres humains sont des individus au même titre, indépendamment de différences secondaires touchant aux traits physique, à la "race", au sexe, à la langue... Il y a, comme le soutien Simone de BEAUVOIR, pas de sexes, mais des "classes de sexes" vouées à disparaître. L'égalité est couplée à l'identité, dans la vie politique comme dans la vie économique. L'exigence d'égalité comporte pour les filles comme pour les garçons l'accès identique, et dans des conditions identiques, à toutes les formes d'exercice de la vie humaine et citoyenne. La démocratie se doit de traduire dans les faits ces principes. L'importance prépondérante de ce courant dans le féminisme français est liée à la tradition culturelle, philosophique et politique nationale, hérité du rationalisme des Lumières, et à une conception des rapports de sexes inspirée par le modèle marxiste des rapports de classe. Il est principalement soutenu et développé par des théoriciennes formées à la sociologie ou à l'ethnologie ;

- Une position différentialiste (essentialiste), qui soutient qu'il y a "deux sexes" au sein de la même humanité : l'accès à l'égalité n'est pas l'accès à l'identité. La disparition de la domination doit donner lieu à un monde commun composite, enrichi des apports de l'une et l'autre forme sexuée de l'humanité. La domination masculine a en effet approprié l'universel en le tronquant. La libération des femmes n'est pas que le dépassement d'une injustice : c'est aussi la manifestation d'une dimension du rapport au monde occultée jusqu'ici. Ce féminisme résiste à l'Un, figuré par le phallique, qui structure indûment le monde dit commun (IRIGARAY, 1974). Les expériences respectives de la maternité et de la paternité sont irréductibles (KRISTEVA, 1980 - KNIBIELHER, 1997). L'avènement des femmes serait l'avènement d'une alternative à l'organisation des rapports humains. Les théoriciennes de ce courant vont parfois jusqu'à penser que les deux registres sexués de l'humanité devraient pouvoir constituer deux formes d'organisation non plus hiérarchisées mais égales et parallèles au sein d'un même monde. Cette position, qualifiée parfois par ses adversaires de "naturaliste" ou "substantialiste" est soutenue au départ par des théoriciennes confrontées à la psychanalyse, sous sa forme lacanienne, dont elles se démarquent de manière critique. Elles se retrouve aussi chez des théoriciennes de l'écriture et de la création (CIXOUS, 1975 - KRISTEVA, 1980) ;

- Une position postmoderne qui se formule plus tardivement, bien après l'explosion féministe des années 1970. Elle n'a pas d'impact en France, mais est devenue un élément fécond des recherches ailleurs et surtout aux États-Unis où elle est qualifiée... de french feminism (à tort). Cette confusion provient des réceptions biaisées des oeuvres de philosophes français tels de DELEUZE, LYOTARD et DERRIDA. Ce postmodernisme ou déconstructionnisme est issu de la "critique de la métaphysique" introduite par HEIDEGGER. Il marque une rupture avec les formes de la modernité occidentale, aux sources grecques, définies par la catégorie de la maîtrise : maîtrise du sujet sur l'objet, mais aussi de l'homme sur la femme, obéissant à une logique binaire des oppositions. Le logocentrisme est un phallocentrisme (DERRIDA, 1992). La pensée postmoderne (Nos lecteurs connaissent tout le mal que nous pensons de cette catégorisation pré, pro, anti, post... moderne) est en ce sens un "devenir femme" ou un devenir féminin de la pensée et de la pratique. Le sexe n'est pas substantifiable : il n'est ni un ni deux mais un mouvement de différer qui se traduit par le vocable de "différance" (DERRIDA, 1992). Le "féminin" comme catégorie et non comme marque d'un des deux sexes, est attachement à la logique binaire des oppositions, émergence d'une "vérité de troisième genre" qui récuse l'alternative du "ou bien, ou bien" au profit de celle de "et, et".

Un tel féminisme peut être assumé indifféremment par hommes et femmes : il transcende l'alternative duelle du sex et du gendex. Cette position induit une politique des contournements et de la déstabilisation, une politique des déplacements plutôt que des affrontements, liée à la "pensée nomade" (BRAIDOTTI, 1985). La vraie vie est toujours minoritaire et la subversion est dans le "devenir minoritaire" (DELEUZE) des hommes et des femmes. Cette pensée donne lieu au développement ultérieur de la théorie queer qui s'attache à la subversion des identités sexuelles. Il ne s'agit pas seulement de revendiquer le droit à l'homosexualité, mais d'indiquer la porosité des frontières entre hétéro et homosexualités. Le sexe identifié socialement ou morphologiquement n'est pas déterminant. Le sexe est "trouble" ou "innombrable" (BUTLER, 1990).

 

      Perdure, à travers ces évolutions, une différence essentielle entre diverses formes du féminisme qui coexistent toujours, et qui peuvent - malgré les intenses luttes idéologiques à l'intérieur d'un même courant, lesquelles peuvent très bien se mêler à des querelles personnelles vivaces - être ramenées à trois principales : un féminisme libéral, un féminisme socialiste et un féminisme radical. 

    Le féminisme libéral, appelé ainsi bien après ses débuts, adhère aux principes du libéralisme politique. Il réclame l'application aux femmes, au même titre qu'à tous les hommes, l'application des droits politiques acquis par ces derniers. Réformiste à la fois par sa pensée et par ses méthodes, ce féminisme cherche à obtenir une modification des lois par la voie législative, le lobbying ou l'action militante à destination de l'opinion publique. Confiant dans les valeurs du progrès et les vertus de l'éducation, il entend également agir sur les mentalités existantes, sans développer comme le féminisme marxiste ou radical, une analyse développée du système politique, économique ou même du patriarcat. C'est dans la seconde moitié du XIXe siècle qu'il se structure, toujours en Occident (car ailleurs les problématiques sont différentes), dans des groupes organisés, militants pour l'égalité civile et politique ainsi que l'égalité des droits dans les domaines de l'éducation et du travail. Chris BEALEY, dans son What is feminism? An introduction to feminist theory, (SAGE, 1999) donne une bonne description de ce féminisme.

   Le féminisme socialiste, d'abord marxiste, puise ses sources dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) de Friedrich ENGELS et dans La femme dans le passé, le présent et l'avenir (1879) d'August BEBEL. Clara ZETKIN et Alexandra KOLLONTAÏ sont des représentantes les plus marquantes du début de cette traduction marxiste. Les féministes de la fin du XIXe siècle militent pour l'accès des femmes au marché du travail : leur entrée dans la sphère productive doit permettre l'éveil d'une conscience de classe et la participation des femmes à la lutte des classes. Les mobilisations des femmes doivent rester subordonnées à la lutte des classes pour une grande partie des auteurs, leaders, dirigeants marxistes. Seul, pour eux, le renversement du capitalisme peut mettre en effet un terme définitif à l'oppression des femmes (Françoise NAVAILH, Le modèle soviétique, dans Histoire des femmes, tome 5, sous la direction de Françoise THÉBAUD, 1992). Des organisations féminines, rattachées aux structures socialistes nationales s'organisent dans la majorité des pays d'Europe (regroupées en 1907, dans l'Internationale socialiste des femmes, à l'occasion de la première Conférence internationale des femmes socialistes, de Stuttgart). Longtemps, sous l'impulsion des organisations proches de la ligne du Parti Communiste de l'Union Soviétique, l'ensemble du féminisme marxiste refuse toute alliance avec le "féminisme bourgeois" et réformiste. Mais depuis la fin des années 1960, la réflexion marxiste sur l'oppression des femmes se renouvelle profondément, notamment en ce qui concerne l'articulation entre patriarcat et capitalisme (sous l'impulsion d'auteures comme Christine DELPHY).

   Le féminisme radical apparaît à la fin des années 1960. Il voit dans l'oppression des femmes au bénéfice des hommes, le fondement du système de pouvoir sur lesquels les relations humaines dans la société sont organisés. Ce féminisme se démarque des mouvements féministes qui visent surtout à l'amélioration de la condition féminine, sur les plans politique et économique, même si beaucoup de ses composantes l'ont fait et continuent de le faire. La différence, exprimée par exemple par Catherine MACKINNON et Andrea DWORKIN, est la contestation des rôles sexuels imposés par la société. Il critique l'essentialisme et le naturalisme et entend impulser une lutte pour la libération sexuelle, marquant les mouvements féministes aux États-Unis, en Angleterre, au Canada et en France. Diffus, ce féminisme se rencontre, par capillarité, dans les deux féminisme précédents, une fois que les luttes légales ont fait entrer l'égalité des hommes et des femmes dans la loi, dans pratiquement tous les domaines. Divisé et très éclaté, il rencontre et prend à son compte nombre d'ordre de lutte des groupes homosexuels : usage de la technologie moderne de conception in vitro, séparatisme plus ou moins radical entre actions des femmes et actions des hommes, théorisation plus ou moins radicale également de la différence entre sexes, jusqu'au séparatisme social. Critiqué (Elisabeth BADINTER, Jean-Pierre TROTTIER, Hélène VECCHIALI) car trop centré sur le genre et oublieux des autres conditions de l'amélioration de la condition féminine. Informel, car présent dans beaucoup de revues et mouvements, sans constituer un féminisme réellement autonome et structuré. Concentré en Occident, car ailleurs, les femmes doivent obtenir d'abord l'abolition des pratiques les plus répressives.

  

Un courant récent très radical, le courant "queer"

      Françoise COLLIN explique également qu'à partir des années 2000, certains courants dérivés de la pensée de DERRIDA mais davantage encore de la problématique des homosexualités greffée ainsi sur celle des sexes vont, en partant des États-Unis pour gagner ensuite la scène française, faire de l'indécidabilité non plus un différer, mais un état, une "indifférence" non seulement des sexes mais des orientations sexuelles. Pour récuser la hiérarchie des sexes - et des sexualités - ces courants contestent jusqu'à leurs différences, tenant pour négligeable la morphologie. certaines recherches scientifiques (H ROUCHE) tentent d'ailleurs à montrer la similitude même biologique des sexes sous leur apparente dissymétrie.

Alors que chez DERRIDA la différance est un mouvement, chez les théoriciennes ou théoriciens postérieurs de gender trouble (Judith BUTLER), réinterprété par la queer theory, l'indécidabilité devient un statut. L'affirmation de la "différance" se transforme en affirmation de l'"indifférence" des sexes (PROKHORIS). A la limite de cette perspective, la réversibilité des sexes est donc potentiellement radicale. La différence morphologique devient insignifiante, ainsi que l'indiquait d'ailleurs déjà Gilles DELEUZE en revendiquant un "corps sans organes". L'inégalité est surmontée par l'identité - une identité mouvante - au moins potentielle qu'il s'agit d'exercer.

Paradoxalement, les théories de l'indifférence des sexes et des sexualités viennent ainsi rejoindre par une voie détournée les théories classiques du sujet neutre et souverain, voire tout-puissant - l'individu -, qui serait à la fois homme et femme, homo et hétérosexuel. Se heurtant toutefois à la dissymétrie flagrante des sexes dans le processus générationnel, dissymétrie qu'avait à sa manière déjà rencontrée et recouverte Le Deuxième Sexe, elles en minimisent la portée ou soutiennent le projet des technologies de la reproduction.

 

Des enjeux communs pour différents courants féministes

  Résumant les enjeux politiques du féminisme, qui n'est pas seulement politique, mais aussi culturel, notre auteure écrit :

"Malgré leur diversité et leurs oppositions, ces théories, qui donnent lieu à des pratiques diverses, ont en commun la mise en cause de la domination historico-sociale des hommes sur les femmes, qui se manifeste dans les différentes modalités de la vie politique, sociale, économique, érotique, générationnelle ou symbolique. Elles entraînent des stratégies diverses concernant le devenir des rapports entre hommes et femmes, enjeu central du féminisme ou des féministes dans leur ambition émancipatrice.

Ce qui caractérise le féminisme, au-delà des positions philosophiques et politiques diverses touchant aux rapports entre les sexes et à leurs statuts respectifs, c'est qu'il en conçoit la transformation non comme un tournant spéculatif, mais comme une pratique politique aventureuse, conjoignant réflexion et action. Il constitue à ce titre, une praxis au sens aristotélicien : praxis déployée dans la durée, sans représentation a priori de son modèle, mais qui vise à surmonter l'inégalité séculaire qui se matérialise dans la "domination masculine".

La question des rapports de sexes, élevée au rang de paradigme politique et théorique par le féminisme, reste toujours retraversée par celle des classes, des races, des orientations sexuelles, des cultures et des conjonctures historiques, qui imposent une pluralité d'analyses sectorielles et d'actions transformatrices. Elle constitue un angle d'approche théorique et pratique universel, mais non exclusif du réel. La domination d'un sexe sur l'autre concerne en effet toutes les périodes de l'histoire et toutes les cultures : mais, en la prenant en charge théoriquement et politiquement, le mouvement féministe ne prétend pas, comme le mouvement marxiste avec la lutte des classes, en faire "la cause" déterminante de toutes les autres formes de domination et d'exploitation. La validité du féminisme est universelle mais non exhaustive."

   Ces commentaires sont bienvenus car à la lecture (peut-être parfois un peu rapide... notamment dans la presse critique littéraire actuelle) de certaines oeuvres féministes, on pourrait penser que pour leurs auteurs, la question du rapport entre les sexes prime toutes les autres. 

 

Claude HABIB, article Femmes, Féminisme, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005. Françoise COLLIN, article Théories de la différence des sexes, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007. Féminisme - Les théories, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

PHILIUS

 

Complété le 21 août 2017. Relu le 25 octobre 2020

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 13:12

          L'attitude des philosophes, qui par ailleurs pour la plus grande partie mènent une vie politique, sociale ou religieuse importante se distingue le plus radicalement par leur perception de la guerre civile. Plus sans doute que par le statut qu'ils donnent à la guerre en général, guerre juste ou injuste, légitime ou illégitime, voire légale ou non légale. C'est par leur perception de la guerre civile que se révèle sans doute le mieux leur positionnement politique et idéologique, leur engagement social ou religieux. A commencer par la distinction qu'ils opèrent entre guerre civile et guerre internationale, pour reprendre des termes modernes. 

 

       Nicolas DUBOS, dans son recueil de textes de philosophes sur ce qu'il appelle le "mal extrême", nous donne l'occasion de commencer à comprendre ses différents acceptions à travers le temps et l'espace, étant entendu que l'histoire n'est pas terminée... Si la guerre civile désigne aujourd'hui cette montée aux extrêmes des luttes sociales, "le point du plus grand désordre et de la plus grande hostilité intérieure, voire le seuil d'éclatement ou de dissolution de l'État", elle n'a pas toujours été considérée ainsi. Et ce sens provient d'un grand glissement de sens du canon romain, le bellum civile.

Le modèle romain, explique le chercheur au LNS (Lumières, Nature, Société) de l'Université de Bordeaux III, "permettait d'abord de distinguer la guerre civile des troubles ou des tumultes politiques. Ce canon l'assimilait ensuite sur le plan de la conduite du conflit, à la guerre étrangère. Les gueres civiles (très courantes dans le Bas Empire, et même pendant la République et tout l'Empire, finalement) étaient des guerres symétriques qui mettaient aux prises des armées régulières (...) et non des mouvements plus ou moins spontanés de partisans en lutte contre une armée d'État. Elles étaient, comme les autres guerres, des guerres de mouvement dans un espace territorial, par opposition aux rebellions ou aux insurrections menées dans l'espace confiné d'une cité, voire du palais". Elles portaient le nom de civil en ce sens qu'elles opposaient des armées composées de compatriotes, au service de partis, de classes sociales dont l'objectif était de s'emparer du pouvoir politique, de changer le régime ou de le faire évoluer dans un sens ou un autre. Nombre d'événements qualifiés de guerres civiles de nos jours se rapportent plus à des guerres désordonnées, mêlant civils et militaires, aux objectifs mal définis, qui se révèlent plus des conséquences d'un désordre politique généralisé qu'elles ne relèvent de groupes possédant des buts de guerres bien définis. Nous donnons le nom de guerres civiles à un ensemble de mouvements violents seulement si un certain degré de violence est atteint et seulement si l'ensemble de l'État est engagé dans la division, qu'il y ait ou non constitution d'armées régulières et divisions territoriales.

La guerre civile, de symétrique au départ, est devenue asymétrique, opposant souvent une armée régulière d'État à des corps de partisans. Se mêlent à ces considérations une nouvelle distinction entre guerre de civils et guerre de militaires. Dans la guerre civile, c'est l'ensemble de la société qui s'engage et se militarise sans remplir les conditions de la régularité militaire, tandis qua dans la guerre étrangère, la militarisation passe d'abord par l'institution étatique de l'armée pour s'étendre éventuellement ensuite à l'ensemble de la société, selon la nature de la mobilisation et du conflit.

Une notion qu'il faut garder à l'esprit, même si elle n'est pas mentionnée par Nicolas DUBOS, est une distinction qui reste, entre combattants et non-combattants. Même si ces derniers, du fait de l'évolution de la guerre, se retrouve pris dans l'événement-guerre de manière directe, dans la guerre totale. 

      "Dans la série des violences humaines, le pire est atteint lorsque la Cité entre en guerre avec elle-même, lorsqu'elle est divisée contre elle-même par une hostilité qui ne peut se résoudre que par la guerre, c'est-à-dire par un état dans lequel le meurtre n'est plus considéré comme un crime" C'est en tout cas ce que nous racontent un grand nombre de philosophes. "Le meurtre normal de l'étranger en temps de guerre est remplacé par le meurtre scandaleux du frère, à l'intérieur de l'unité politique. Le logos, qui continue de valoir dans la guerre en vertu de son caractère institué et légitime, est anéanti ou subverti dans la guerre civile." Dans le glissement de sens, la guerre civile du modèle romain devient une figure de lutte interne sans merci. Ce glissement est révélateur d'une évolution de la notion de ce qui est ami et de ce qui est ennemi, de ce qui autre et de ce qui est nôtre. Et cela explique que les philosophes antiques ne raisonnent pas comme les philosophes modernes, lorsqu'ils discutent de la République par exemple, même si d'une époque à l'autre, sont reprises des notions qui sont voisines. 

 

           Comme Nicolas DUBOS le propose, nous pouvons découper le temps (même si ce découpage est parfois arbitraire et dépend beaucoup de nos sources d'information...) en Antiquité (ou période de l'ennemi intime de la Cité), Renaissance (l'ennemi domestiqué), Guerres de religion (L'ennemi régénéré), Les Lumières (l'ennemi devient simple adversaire), La Révolution en guerre (L'ennemi sans frontière) et La guerre civile mondiale (l'ennemi transfiguré). Nous pouvons tout aussi bien, tout en gardant l'idée d'une progression dans le temps, ignorer ce découpage et ne se référer, quitte à en élaborer un autre, spatio-temporel ou non, qu'à des textes-phares de philosophes. Outre que ce découpage nous parait un peu forcé, il nous faut certainement introduire dans le corpus examiné, des auteurs qui ne fassent pas uniquement partie de l'ensemble historique occidental. 

 

      THUCYDIDE (La guerre du Péloponnèse), PLATON (Sophiste, Eutyphron, République, Timée, Les Lois), ARISTOTE (Les Lois, République, Politiques), CICÉRON (A Tiron, Huitième et Treizième Philippiques contre M. Antoine) sont autant de textes et d'auteurs qui peuvent faire comprendre l'évolution de la Stasis au Bellum civile, dans la période de l'Antiquité.

Toujours suivant Nicolas DUBOS, "pour désigner les conflits intérieurs de leurs cités, les Grecs cherchèrent à éviter le vocabulaire de la guerre  (polémos) (même si  l'usage de polémos peut apparaître pour désigner le déclenchement  des hostilités civiles - rarement, comme dans Les Lois de PLATON), réservé à l'hostilité contre une autre Cité ou contre un ennemi extérieur au monde grec. Par le terme de stasis les grecs voulaient désigner une instabilité interne, qui, pour être récurrente, ne dégénérait pas nécessairement en faction ou en conflit militaire. Stasis avait un sens plus large que celui de sédition, de révolution, de trouble, ou encore de guerre civile. Il désignait l'état général d'inimité de la Cité et était fortement associé au terme de nosos (maladie), c'est-à-dire à des causes autant qu'à des symptômes, à une incubation autant qu'au déclenchement morbide. Même si la stasis désignait aussi le combat effectif des factions, qui pouvaient alors recevoir le nom de staseis, le phénomène était perçu comme impliquant la totalité du corps politique et ne se réduisait pas à nos séditions et à nos révolutions. Les premières supposent une division préalable en factions, tandis que la stasis est là avant même cette division et peut même exister sans elles. De même, stasis a un sens plus large que les secondes (les révolutions ou métabolai ton politikon, selon ARISTOTE) : il peut y avoir stasis sans changement de constitution, ou retour à la constitution après un bref épisode de stasis. De plus, certaines staseis en restaient au stade de la discorde publique sans qu'il y ait assassinats politiques et a fortiori massacres, prise d'armes ou guerre au sens strict, autant de phénomènes qui font figure dès lors de symptômes non nécessaires à sa définition. La nature des Cités qui n'étaient pas des États territoriaux, et l'absence de fonctions publiques de type consulaire, expliquent, entre autre choses, qu'une guerre symétrique entre armées régulières était très improbable à l'intérieur d'une Cité grecque."  

C'est THUCYDIDE, en tant qu'historien, qui propose la première définition des causes anthropologiques et politiques de la stasis. Chez PLATON, la stasis est surtout la rupture d'une relation de parenté et peut s'appliquer à une grande variété d'unions. ARISTOTE, pragmatique dans sa définition de la stasis, ne se prononce pas sur son caractère injuste (ce qui l'est toujours chez PLATON) ou juste, même s'il présente des remèdes à celle-ci, dans le cadre de la préservation des constitutions. CICÉRON, qui vit dans une période de troubles, hait la guerre civile. Il exclut le bellum civile du territoire de la raison philosophique et de la guerre juste. Dans De officis, il écrit que "le seul motif pour entreprendre une guerre, c'est le désir de vivre en paix, sans injustice" et qu'"il faut toujours veiller à obtenir une paix qui ne se contente pas de pièges", choses que les Romains n'ont pas compris, et c'est pourquoi ils ont perdu la République. 

 

          MACHIAVEL (Proemio, Histoires florentines, Discours sur la première décade de Tite-Live, Le Prince), BACON (De dignitate et augmentis scientarum, De la sagesse des Anciens, Of seditions and troubles (Essays 15), Of unity in religion (Essays 3), tous textes reproduits dans Spedding) sont emblématiques de la période de la Renaissance. Pour MACHIAVEL, les divisions intérieures, lorsqu'elles ne dégénèrent pas servent la puissance extérieure, ce qu'il "démontre" par une analyse des raisons politiques de l'expansion romaine. Florence est incapable de parvenir à cet équilibre. A partir de ses mésaventures et de cette analyse, MACHIAVEL réfléchit sur ce problème du maintien de l'État et de la maîtrise des divisions. C'est la même problématique qui anime BACON, sauf qu'à la Raison d'État, il considère qu'on ne peut séparer la question politique (entendre les relations socio-politiques) de la question du gouvernement. Tout l'art de l'empire consiste à viser à la fois à le conserver, à rendre heureux les gens à l'intérieur de celui-ci et à l'agrandir. Si pour MACHIAVEL, les divisions religieuses font partie des causes des guerres civiles, pour BACON, elles passent au premier plan et les guerres civiles apparaissent comme la manifestation directe et principale des dissensions religieuses. 

 

        Junius BRUTUS (Vindiciae contra Tyrannos), Hugo GROTIUS (De Jure Belli ac Pacis), Thomas HOBBES  (Leviathan, De Cive, Behemoth ou le Long Parliament), SPINOZA (Traité théologico-politique) et KANT (Théorie et Pratique) peuvent aider à saisir la guerre civile vue par les philosophes dans les guerres de religions. Tous ces auteurs vivent dans une période de conflits religieux majeurs. Julius BRUTUS se situe dans un courant de critique radicale contre les théories monarchomaques. Pour Hugo GROTIUS, comme pour beaucoup, le débat se situe sur la question de la tolérance religieuse et de la résistance aux institutions de l'Église, Thomas HOBBES réduisant toute rébellion à une injustice envers les autres sujets et se centrant sur la fonction, les droits et les devoirs du souverain, qu'il estime seul à pouvoir précisément éteindre les guerres civiles religieuses. 

 

       ROUSSEAU (Du contrat social, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Les principes du droit de la guerre), KANT de nouveau (Vers la paix perpétuelle, Idée d'une histoire universelle), John Stuart MILL (Quels mots sur la non-intervention, dans Dissertations et Discussions) constituent des passages obligés sur la période des Lumières. Alors que pour HOBBES, les guerres civiles constituent des maladies du corps politique, ROUSSEAU situe le mal avant même sa formation. La critique de ROUSSEAU contre le système hobbesien s'attaque à sa tendance à favoriser le gouvernement despotique comme seul recours, au prix d'une dissimulation criminelle des vraies origines - toujours étatiques - de la guerre. L'État, en prétendant protéger l'individu contre son prochain, le précipite dans des guerres étrangères bien plus dramatiques que les "guerres privées" et qui se révèlent surtout être l'origine de guerres civiles d'une toute autre ampleur. La priorité accordée, et la "bonne" constitution en découle, à l'ordre intérieur ne résout rien tant que se poursuit l'expansion extérieure.

Comme l'écrit Nicolas DUBOS, "En affirmant que la question de la bonne constitution est inséparable de la paix interstatale, Rousseau propose une autre hiérarchisation polémologique. Une politique intérieure qui aboutirait à une politique de puissance au niveau extérieur ne résout rien. Le problème de la hiérarchisation polémologique a été mal réglé : poursuivre la puissance intérieure pour résister ou vaincre dans les guerres étrangères n'est pas une solution à long terme, car l'état de guerre interstatal provoque des conflits internes, même dans les États les plus ordonnés, voire dans les plus despotiques. L'exigence consiste alors à traiter la question de la politique extérieure avant tout en créant une fédération d'États Européens, ce qui sera l'affaire du Projet de paix perpétuelle et du Jugement sur la paix perpétuelle."  KANT réaffirme dans un autre registre, cette idée." Dans Idée d'une Histoire, la guerre civile est destituée de son privilège en ceci qu'elle est réduite au moment d'un procès qui la dépasse : figure de l'insociabilité dans l'État, elle est conditionnée finalement par l'insociabilité qui procède de la relation entre les États. De fait, elle l'est historiquement, lorsque l'on sort de la reconstruction philosophique qui déplie ce qui est intriqué. Tout en constituant une épreuve décisive dans le progrès de l'humanité, la guerre intérieure est dépossédée du droit de dessiner l'historicité intérieure des constitutions (leurs progrès vers une forme républicaine) par le second moment de l'insociabilité que constitue la guerre interstatale. Sur ce plan, il y a convergence entre Idée d'une histoire universelle et Vers la Paix : c'est bien la paix mondiale et non la paix intérieure qui devient la condition du droit politique interne." KANT répond à la question de l'ingérence dans les affaires d'un autre pays, question très actuelle dans son temps de coalitions monarchiques contre une république, mais aussi pour nous pendant les guerres civiles de l'ex-Yougoslavie, Pour lui, effectuer de telles interventions, notamment militaires, ne peut que ruiner les efforts de paix perpétuelle. Toutefois, il cite une exception, de taille, dans le cas où écrit le philosophe allemand "de l'État qui se scinderait en deux parties à la suite d'une désunion intérieure, chacune représentant par soi-même un État particulier revendiquant la totalité." C'est sans doute une porte ouverte à l'ingérence sous prétexte d'assistance, même s'il précise que le conflit interne doit être résolu... John Stuart MILL se retrouve sur la même position dans l'affaire de Suez et y voit d'ailleurs l'occasion de distinguer l'opinion publique de l'opinion de son gouvernement. Mais le débat est plus complexe : il s'agit de distinguer le cas des voisins civilisés des voisins barbares, d'accepter une intervention dans le cas où serait brimé un peuple cultivant ses vertus et sa liberté, débat encore actuel qui accompagne la pensée humanitaire moderne. 

 

        Les oeuvres de MARX (La guerre civile en France en 1871), et de LÉNINE (Le socialisme et la guerre) constituent deux éléments majeurs sur les considérations de la guerre révolutionnaire et de la guerre civile.

Pour Nicolas DUNOS, "une inspection rigoureuse du problème de la guerre civile dans la pensée marxiste rencontre au moins deux questions préalables. Se pose tout d'abord celle de son rapport à la révolution, concept central des luttes sociales et de la pratique authentiquement politique." Dans le programme révolutionnaire, la guerre civile n'est pas investie d'un sens supérieur à celui des moyens que la théorie de l'usage de la violence pose : les conditions objectives de la révolution, les pratiques de la classe dominante et les finalités de la transformation révolutionnaire. Elle est pensée comme insurrectionnelle avec des objectifs politiques, au profit de la classe ouvrière, et plus tard de la classe paysanne. Elle fait partie du processus de conquête du pouvoir dans les écrits de LENINE et de TROTSKY, elle apparaît comme une phase indispensable de la révolution communiste, ce qu'elle n'est pas dans le Manifeste du Parti Communiste ou dans la Guerre civile en France. Car d'abord séduits par la théorie de l'insurrection blanquiste, les théoriciens de l'Internationale Communiste ont tiré les leçons des échecs, notamment celui de la Commune de Paris. Il s'agit bien de se doter d'une armée (en venir à une guerre symétrique) afin de résister aux forces contre-révolutionnaires, mais chez MARX il y a dans plusieurs écrits comme ce qu'appelle Nicolas DUNOS une hésitation : la guerre civile pourrait ne pas s'avérer nécessaire, mais reste comme un "dernier recours". Avec LENINE, il s'agit de transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire. La guerre civile, dans une perspective qui intègre la lutte des classes, change d'aspect.

 

       Carl SCHMITT (Le concept du Politique, La théorie du Partisan) problématise la guerre civile mondiale. Ce n'est pas le seul, même si Nicolas DUNOS se focalise sur sa théorie.

Pour lui cet auteur très controversé (et donc finalement très intéressant pour qui s'intéresse au conflit) "semble avoir placé la notion de guerre civile au centre de sa théorie du politique et du droit et en l'état actuel des recherches nous pouvons dire que c'est bien à lui que nous devons la notion de guerre civile mondiale (Weltbürgerkrieg)". Dans son oeuvre, la guerre civile occupe réellement une position centrale, mais une position plus qu'ambigüe, et partant polémique, surtout si l'on veut décortiquer son sentiment envers elle : mal nécessaire car inéluctable (dans la dialectique de formation de l'État) ou facteur décisif de désagrégation de l'État... Dans le cadre institutionnel international niant le jus ad bellum des États souverains, le droit international n'abolit en fait pas la guerre mais réintroduit ce qu'elles ont de pire : l'hostilité absolue que la reconnaissance du droit à la guerre dans les formes avait su dépasser. Du coup, les figures de l'ennemi et du criminel se confondent. Dans un monde où le capitalisme libéral abaisse les États et font des marchés les régulateurs des conflits entre classes sociales, dans un monde unifié en quelque sorte, puisque les conflits n'ont pas pour autant disparu, en nature et en virulence, se réintroduisent une ou plusieurs guerres civiles, mondiales cette fois. Pour Carl SCHMITT, comme la problématique qui distingue l'ami de l'ennemi, est le critère décisif du politique, c'est la politique elle-même qui disparaît, cette politique qui permettait justement la modulation de la caractérisation des adversaires.

 

Nicolas DUBOS, Le mal extrême, La guerre civile vue par les philosophes, CNRS Éditions, 2010.

 

PHILIUS

 

Relu le 10 juillet 2020

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:43

        L'attitude des philosophes face à la seconde guerre mondiale se comprend dans un contexte très différent de la première. Celle-ci marque la fin d'une philosophie européenne, tout au moins dans sa déclinaison dominante, au profit de philosophies nationales, voire chauvines tandis que la réflexion intellectuelle se situe pour celle-là dans des cadres nationaux rivaux. De plus, l'ampleur des destructions sur les populations civiles est autre et la mise en place d'une politique d'extermination marque cette réflexion, notamment juste après la guerre, d'une manière radicale. Les participants du Colloque de septembre 1988 organisé par l'Université Paris VIII (Les philosophes devant les guerres du XXème siècle) estiment qu'après la fin de la guerre froide, nous sommes déjà à bonne distance pour nous en faire une idée claire, et que trois interdits sont maintenant levés pour effectuer une analyse objective et étendue des différents positionnements.

Ces trois interdits se résument pour les coordinateurs de ce colloque au constat du caractère non-dialectisable de la politique d'extermination, au quiétisme qui y est opposé du savoir absolu et une attitude préférant le silence à la mise à vif des plaies morales de cette guerre. Il semble que la discussion tourne pour eux autour des réflexions d'ADORNO (avec son analyse herméneutique qui ne vise ni à expliquer ni à comprendre) et celles d'ARENDT (comprendre et résister), leur préférence allant à cette dernière.

Philippe SOULEZ reprend la signification de la guerre de 14 pour la philosophie de l'histoire, signification qui demeurait ambigüe. "On pouvait y voir la confirmation de la philosophie des Lumières puisque la SDN tant espérée des philosophes connaissait une première réalisation historique. Mais on pouvait y voir aussi le premier contre-signe historique marquant un ébranlement dont nous ne sommes pas sortis. Rares sont les philosophes et les penseurs qui, comme Bergson et Freud, ont su mesurer la profondeur de l'ébranlement sans désespérer. La pensée de l'entre-deux-guerres semble avoir buté sur l'alternative suivante : 

- ou bien l'on maintenait les Lumières, mais alors on occultait la question de la mort en se leurrant, comme Alain implicitement critiqué par Merleau-Ponty, sur les capacités d'une sagesse morale et politique à surmonter les différends, et l'on comprenait le tragique d'une situation de plus en plus inquiétante par un pacifisme hors de propos ;

- ou bien l'on redécouvrait la question de la mort, mais c'était pour en être fasciné, y précipiter les autres et, pour finir, s'y précipiter soi-même.

Qu'importe les philosophes ou même les penseurs, dira-t-on. leur influence avant et pendant la deuxième guerre mondiale n'est pas comparable à celle qu'elle pouvait avoir dans la première. (...) Même si l'on envoie encore des philosophes en mission - les missions symétriques du "positiviste et vichyssois Louis Rougier et du catholique Jacques Maritain, qui se rallie à De Gaulle sans toutefois s'inféoder, sont emblématiques de la fracture créée par l'armistice - on ne trouve plus guère de référence au "philosophe-roi", bien que l'on trouve encore des références à la cité platonicienne. On ne sera pas surpris de ce que la disparition du mythe du philosophe-roi s'accompagne de la disparition de l'espace philosophique européen. (...) Chaque nationalité philosophique vit dans l'entre-deux-guerres pour elle-même, alors que l'unification économique et technologique de la planète ne cesse de faire des progrès. L'une, la française, est fascinée par l'allemande et perd contact avec la philosophie anglaise ainsi qu'avec la philosophie américaine, que l'émigration autrichienne (cercle de Vienne) et allemande (École de Francfort) va profondément transformer. Un étonnant renversement par rapport à la guerre de 14 se produit en France : la jeune génération philosophique est captivée par la pensée allemande mais, à part Raymond Aron (...), n'établit plus de lien entre cette pensée et la politique. Déconnexion excessive et réactive (surtout pas d'union sacrée), dont le jeune Sartre est un bon représentant. L'autre nationalité philosophique, la nationalité allemande, est hantée par la fracture irréversible de la première guerre mondiale." 

 

     L'étude des philosophies et idéologies de l'Allemagne nazie est hantée par la question d'une "perversion des valeurs" à laquelle se substitue de plus en plus la considération d'une diffusion lente et continue d'une certaine manière de philosopher et de penser. Se pose toutefois toujours la question classique de la manière dont une pensée criminelle s'impose, dont l'emprise est facilitée par une concordance temporelle avec des éléments positifs pour une large fraction de la population. A ce propos, nous avons toujours quelques difficultés à penser les différentes temporalités économique, politique et culturelle, difficulté qui à l'époque fit bénéficier au parti nazi de la perception d'évolutions économiques permises par des politiques commencées sous la République de Weimar. Toujours entre parenthèses, cette difficulté nous fait accorder bien souvent aux gouvernements des préférences politiques (temporalité courte)  alors qu'ils ne font que bénéficier de politiques économiques (temporalité moyenne ou longue) mises en place par leurs prédécesseurs...

Cette étude amène à se poser la question de "failles" théoriques dans la pensée de philosophes, comme Heidegger, qui se réclament d'un héritage venant des Lumières. Comme elle met en évidence la diffusion en Allemagne de l'idée d'un peuple sans espace, grâce par exemple au roman de Hans GRIMM de 1926, Peuple sans espace, diffusé à plusieurs centaines d'exemplaires. Cette image se retrouve chez HITLER (Mein Kampf) et chez l'idéologue principal du parti national-socialiste, Alfred ROSENBERG (Le Mythe du XXe siècle, 1930). Mais aussi chez un des fondateurs de la géopolitique, Karl HAUSHOFER et chez un universitaire de premier plan comme Alfred BAUMLER (Nietzsche, le philosophe et politicien, 1931 ; La guerre totale, 1939). La phraséologie - guerrière souvent - de la nécessité de conquête d'un espace vital domine pratiquement tout l'espace culturel, et cela de plus en plus à l'approche de la guerre. Pendant celle-ci, on ne peut pas parler de philosophie ou même de philosophie politique, tant l'heure est à la mise en pratique des idées racistes nazies. C'est la propagande qui domine et les intellectuels qui s'y opposent choisissent le plus souvent l'exil. Exil qui vide d'ailleurs jusqu'à l'appareil culturel nazi des cerveaux nécessaires pour l'alimenter. Ne restent plus que des gesticulations verbales censées mobiliser la population, en grande partie d'ailleurs avec succès, sans même que cette mobilisation soit due principalement à cette propagande, tant les actes de guerre menés contre la population (sous forme de bombardement massif) suffisent à mobiliser celle-ci contre les Alliés.

 

    En France, le paysage de la philosophie est plutôt marqué par un double absentéisme. Les intellectuels, notamment les philosophes, sont réellement "ailleurs". Absentéisme double : "celui de l'institution philosophique et celui de l'aile marchante, écrivent les coordinateurs de ce même Colloque. Beaucoup du régime de Vichy s'explique par là. L'absentéisme de l'institution, traditionnel, (...) ne saurait surprendre. Une fois appliquées les mesures administratives antijuives, l'institution philosophique n'aura plus grand chose à dire. Contrairement au souvenir que l'on en aura gardé après coup et en dépit de la présence de J. Chevalier au gouvernement comme ministre de l'éducation, "le" philosophe de Vichy, c'est au moins autant L. Rougier, le premier introducteur du Cercle de Vienne que Bergson. D'ailleurs tout laisse à penser (...) que Bergson, quant à lui, a rompu symboliquement avec Vichy. C'est à Rougier que Vichy confia une mission de contact avec le gouvernement britannique qui eut son importance, mais qui ne légitime pas après coup ce régime. Voudraient-ils être présents après juin 40 que les philosophes ne le pouvaient guère. Aron (...) décide de fuir à Londres, ainsi que Simone Weill (...). Même Cavaillès, dont on redécouvre (...) la dialectique sous un jour totalement nouveau, doit dans un premier temps contribuer à l'organisation de la résistance à partir de Londres. Les philosophes ont perdu Paris. Bien des textes de Sartre dans l'après-guerre prennent une signification nouvelle en partant de ce constat. Nombre d'intellectuels sont en fait plus parisiens que français, point de rencontre imprévu avec le Cercle de Vienne qui ne se pense pas précisément comme "autrichien". L'espace intellectuel cosmopolite n'est pas structuré de la même façon que l'espace philosophique européen dont les discours de la guerre de 14 sont la dernière et paradoxale manifestation. Quant à ceux qui croient que "Paris" est encore dans Paris occupé, comme Marcel Déat, on voit (...) jusqu'où peut conduire l'idée d'une collaboration philosophique. Déat se réjouit de la diffusion des idées de Heidegger et de leur influence sur Sartre. Il y voit positivement le signe de la germanisation irréversible de la pensée philosophique française...

Paul GERBOD, détaillant la philosophie universitaire pendant la guerre, dépeint une hétérogénéité forte dans la pyramide des âges et dans l'appartenance idéologique, comme dans la situation scientifique (notoriété et qualité des écrits...), situation qui existe déjà dans l'entre-deux-guerre. La pression administrative se conjugue à une offensive de la droite maurrassienne visant à faire de l'Université une des responsables de la défaite française. "Cette offensive contre la philosophie enseignée dans les lycées et les facultés présente une certaine cohérence. Elle vise à faire de la philosophie le bouc émissaire de la tragédie de 1940. N'est-elle pas coupable d'avoir tout sacrifié à la recherche scientifique, d'avoir également écarté toute instruction morale et patriotique et de s'être éloignée "de la sagesse antique ou de la sagesse de nos pères..."? Une réforme complète de l'enseignement philosophique s'impose derechef dans le cadre du nouvel ordre politique." En fin de compte, "la guerre, l'occupation étrangère, le contexte vichyste paraissent n'avoir eu qu'une influence assez limitée sur le volume et la nature de la production philosophique, surtout si l'on tient compte des décès (...), des mises à la retraite, du cas des prisonniers de guerre.", ce qui est dû sans doute autant à une routine excessive ou à une forme de résistance intérieure.

 

La guerre et les philosophes, de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, 1992.

 

PHILIUS

 

Relu le 11 juillet 2020

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 11:55

           L'attitude des philosophes face à la guerre varie en fonction de paramètres dont la plupart sont indépendants de leur volonté : le déclenchement, l'information, la conclusion d'une guerre, et singulièrement ici de la première guerre mondiale sont sujets à des éléments qui échappent pour la plupart à leur philosophie. La censure constitue avec la propagande militaire le plus sûr moyen d'induire en erreur toute perception non seulement de la guerre, mais également de toute opinion sur la guerre, et comme par écho, sur toute évaluation des écrits et de l'action des philosophes. Et non seulement des philosophes mais également de tous ceux dont la profession inclue un moyen public d'expression.

C'est ce fait qui incite par exemple les participants au colloque "Les philosophes et la guerre de 14" organisé en 1988 par l'Université Paris VIII et l'Institut Goethe, entre autres, à une grande prudence quant à l'étude de l'attitude du monde intellectuel face à la guerre. Ce qui n'empêche pas la description minutieuse et parfois implacable d'un nationalisme intellectuel et de l'aveuglement quant au phénomène guerre en général. 

 

          Philippe SOULEZ mentionne le fait que, "pas plus que les autres professionnels de l'écriture les philosophes (...) ne sont restés silencieux devant cette guerre. Peut-être a-t-on pensé que, les écrits de guerre des philosophes n'étant "que" de la propagande, il valait mieux les reléguer hors du champ de vision académique. L'effet d'amnésie a certainement été renforcé par les dénonciations qui ont eu lieu après la guerre. Les polémiques de Politzer, de Nizan, précédées par celles de Benda, sont, elles, dans toutes les mémoires et périodiquement réactualisées par des rééditions. Elles ont certainement fait obstacle à une approche plus objective des faits et écrits des philosophes durant cette période. Le postulat commun de ces polémiques est qu'on pourrait juger un philosophe sur ses prises de position pendant la guerre."

Or, cette attitude, héritée précisément de la guerre passe à la trappe le fait de la censure gouvernementale, qui incite beaucoup à se taire, puisque l'espace public ne répond plus au critère de l'échange intellectuel réel. Il existe des "pensées travesties" volontairement par leurs auteurs et il existe également des engagements intellectuels réels dans la guerre, engagements qui parfois proviennent d'une réelle adhésion à ses objectifs, adhésion qui peut être même facilitée par une philosophie antérieurement exprimée et postérieurement réaffirmée. Il faut mesurer le bouleversement qu'a introduit la première guerre mondiale dans l'espace intellectuel européen : elle l'a proprement fractionné. Au point où nous pouvons parler après elle de nationalités philosophiques et de philosophies nationales... La compromission d'intellectuels de haut rang dans des missions politiques durant la guerre, de plus, entraîne après celle-ci une réaction de rejet de la philosophie.

Désastre pour les uns, source de remède au nihilisme européen pour d'autres, la première guerre mondiale intensifie le changement des rapports de force entre discipline : la philosophie est définitivement reléguée à l'arrière-plan au profit de la sociologie et des sciences techniques. Dans ce mouvement d'ailleurs, la philosophie de la guerre subit une mutation, directement issue des hécatombes de cette guerre mondiale (et d'ailleurs aussi de l'hécatombe due aux épidémies après celle-ci).

 

        Dans un contexte d'effondrement de la production éditoriale, les écrits philosophiques proprement dit s'avèrent fort peu abondants, et de plus, les préoccupations de la plupart des auteurs restent souvent étrangères à la guerre et à ses conséquences. Tant et si bien que Paul GERHOD évalue avec ses collaborateurs les publications philosophiques au plus à une cinquantaine d'ouvrages dans toute la période 1914-1918... Et encore certaines d'entre elles ne sont pas le fait de philosophes "professionnels". Quelques auteurs s'interrogent toutefois sur le bien-fondé d'une réflexion philosophique en temps de guerre, car le primat de l'action doit, pour la plupart, l'emporter sur la spéculation. Une sorte de mise en veilleuse, devant l'urgence dramatique du moment, est en quelque sorte de règle. Tous les philosophes sont surpris, comme leurs contemporains, par l'ampleur de cette guerre. Et pas plus qu'ils ne l'ont prévue, ils ne la commentent pas pendant et souvent même restent muets après.

A l'opposé, quelques uns, comme René LOTE (Les leçons intellectuelles de la guerre, 1917) et René HUBERT (Les interprétations de la guerre), Gustave Le BON ET Paul VOIVENEL y voient une opportunité d'approfondir la méditation philosophique, morale, sociologique ou psychologique. Globalement, l'approche psychologique du peuple français en armes aboutit à une célébration quasi unanime (dans le lot de ceux qui s'expriment, bien entendu), de l'"âme nationale", l'"âme allemande", en contraste étant parée d'attributs négatifs comme le mensonge ou l'orgueil, voire la crédulité. Toute cette démarche psychologique, visible dans les publications, de tout type, de l'académique au vulgaire, apparaît convergente : foncièrement manichéiste et partiale opposant fortement deux races, deux psychologies antithétiques. Elle cherche à distinguer les fondements psychologiques - de manière "scientifique" - des forces du Bien (la France) et du Mal (l'Allemagne). La guerre se prête à de nombreuses analyses d'ordre moral. Quelques auteurs comme Le DANTEC et Julien BENDA sont sensibles au dérèglement général d'un monde plongé dans une guerre absurde et soulignent la "faillite de la morale", mais d'autres plus nombreux utilisent la conjoncture guerrière pour magnifier les vertus françaises et vilipender les vices germaniques, tels Carlos LARRONDE (Vertus triomphantes). L'accent est mis par certains sur un déclin moral français dont est responsable l'influence néfaste de la philosophie allemande depuis Kant jusqu'à Nietzsche qui a trompé la philosophie française. La précédente guerre franco-allemande n'avait pas entamé la fascination de cette philosophie allemande sur l'ensemble du monde intellectuel français. Il faut cette horrible guerre pour que le peuple français en prenne conscience... En fin de compte, tout ce qui compte de philosophie en France est surtout mise au service d'une propagande nationale, la censure se chargeant de veiller à ce que les voix discordantes restent marginales.

 

       Les conséquences intellectuelles de la guerre se font sentir de manière très différenciée suivant les pays. Tant en Autriche-Hongrie, en Allemagne, qu'en France, en Angleterre ou aux États-Unis, elle redistribue les rapports de force non seulement entre disciplines mais également entre courants philosophiques, même si l'intensité de cette redistribution varie elle aussi beaucoup.

En Autriche-Hongrie, les philosophes professionnels, et les intellectuels en général, même les juristes ne publient pratiquement rien sur la guerre, même si l'on fait appel à Hans KELSEN (1881-1973) pour rédiger un projet de constitution et si celui-ci, après-guerre, est extrêmement actif dans la liquidation de l'Empire. Toutefois, dans l'Université elle-même, des cours sont donnés sur la guerre elle-même, par exemple par Heinrich GOMPERZ (1873-1942). Lequel est chargé de cours précisément sur "la guerre et la paix en philosophie", pendant le semestre 1914-1915, dans le but d'articuler la conscience du conflit dans l'arrière-pays. Esprit intègre, le spécialiste en philosophie grecque, s'oblige à un tour de force : faire de la propagande (convaincre de la supériorité intrinsèque du belligérant) tout en montrant qu'elle n'a aucune base théorique... En fait, il s'efforce de montrer que la guerre est un facteur de progrès et d'amélioration de la cohésion sociale, qu'elle stimule les vertus et que de toute façon, elle est incontournable dans l'histoire des peuples qui ne peuvent que lutter pour leur existence ou disparaitre, sans étayer tout ceci d'après des principes... sauf le principe de conviction! Une autre privatdocent, Wilhelm JÉRUSALEM (Philosophie des Kriegs) adopte la même attitude. En fait, face à de la propagande plutôt peu étayée, se dresse un courant pacifiste incarné par exemple par Oskar KRAUS (1872-1942), pacifisme appuyé par des hommes politiques comme Friedrich ADLER (1879-1960) qui agissent pour l'instauration d'une République. La philosophie de l'Autriche républicaine est alors positiviste et austromarxiste.

En France, les missions diplomatico-politique d'Henri BERGSON (1859-1941), investit et auto-investit plus ou moins de l'image du "philosophe-roi", constituent une remarquable exception. Et son oeuvre en ressort d'une certaine manière "brouillée" (Philippe SOULEZ). A noter que pour lui, la philosophie française se situe diplomatiquement entre la philosophie allemande et la philosophie anglaise. Son jeu consiste à résister à la philosophie allemande par une parenté sans cesse réaffirmée vis-à-vis de la philosophie anglaise, tout en affirmant que l'idéalisme allemand doit beaucoup à Descartes... Autre exception de poids est l'attitude d'Emile-Auguste CHARTIER, dit ALAIN (1868-1951) : pacifiste inconditionnel, sa philosophie, avec la censure et l'union sacrée ne s'exprime fortement qu'après la guerre, mais il combat déjà avant celle-ci l'erreur des pacifistes idéalistes qui croient qu'il suffit de porter un jugement moral à la guerre pour la supprimer. 

En Italie, Benedetto CROCE (1866-1952) tente de développer, dans le faible espace qui reste, une philosophie de l'histoire et une philosophie du langage. Isolé durant toute la guerre, il y trouve confirmation de ses recherches antérieures sur le rapport de l'art à l'histoire (subjectivation radicale de l'histoire, élimination radicale de la loi historique produite par la dissolution du réel dans le langage). La guerre exaltée comme création de la vie et de la passion est une catastrophe pour la philosophie. Dans ses différentes attitudes pendant les différentes phases de la guerre (neutralité, guerre combattue, victoire...), le philosophe italien doute et finit par concevoir le fait que la philosophie de l'histoire est historiographie éthique et politique. S'exprime un refus d'une relation idéologique et mécanique entre la culture et l'action du peuple, même si cette action est marxiste. Ce n'est qu'après la guerre que cette manière de voir les choses dans une grande partie du monde intellectuel entraîne un certain refus de l'engagement.

En Allemagne, Ernst TROELTSCH (1865-1923), auteur des "doctrines sociales des églises et groupes chrétiens" et chercheur sur la relativité historique et les oppositions des conceptions calvinistes et puritaines de l'Europe occidentale face aux conceptions luthériennes, est un des rares qui se libèrent en 1917, d'un courant d'une extrême partialité et entaché de préjugés qui n'ont rien à envier de ceux de l'autre camp. C'est autour du terme "liberté" qu'une grande partie de sa réflexion s'ordonne : liberté de s'incarner soi-même personnellement, liberté intellectuelle et culturelle du mouvement des idées, liberté politique de la volonté des individus d'agir ensemble pour constituer une volonté collective nationale... 

En Angleterre, la première guerre mondiale transforme la vie du philosophe Bertrand RUSSELL (1872-1970), d'abord personnage très académique, puis, comme tout le courant libéral, estimant que son pays s'est égaré, il mène ensuite un combat pour des négociations de paix (dès 1916), d'une paix qui ne provienne pas d'une capitulation inconditionnelle de l'Allemagne. Mais ses critiques ne s'aventurent que rarement sur le terrain philosophique. Au contraire, Thomas Ernest HULME (1883-1917) estime qu'une victoire allemande signifierait la fin de la liberté en Europe, et d'abord dans son pays. Il s'élève avec David Herbert LAWRENCE (1885-1930) contre le pacifisme de RUSSELL, même s'ils diffèrent idéologiquement. HULME, LAWRENCE et Filippo Tommaso MARINETTI (1876-1944), ce dernier adhérant passionnément à cette guerre, expriment dans des variantes différentes l'esprit majoritaire qui justifie celle-ci. Ils se situent tous les trois dans une certaine opposition à des valeurs rationalistes et démocratiques jugées néfastes à la civilisation européenne.

Aux États-Unis, l'attitude de John DEWEY, qui poursuit en pleine guerre, qu'il combat d'ailleurs, ses réflexions sociales et économiques, tranche avec celle d'une opinion publique qui approuve l'engagement aux côtés des Alliés, même s'il alimente de son côté une batterie d'études sur "l'esprit allemand".  Il réserve à l'éducation une grande place, car c'est elle seule qui permet, au-delà d'un pacifisme parfois simpliste, d'assurer la paix future. Josiah ROYCE (1855-1916), qui prône depuis les années 1880 un refus de l'idéalisme absolu, renonce à clamer si fort cette conviction très partagée dans les milieux de la philosophie professionnelle américaine, sous la pression des événements extérieurs. Comme son propre milieu, et cela se vérifie dans beaucoup d'universités américaines, il penche pour une implication quasiment militariste aux côtés des propagandistes du gouvernement. Cela fait partie d'une évolution profonde de la tradition philosophique américaine.

        

      Arno MUNSTER et Isabelle STARKIER étudient l'implication des intellectuels juifs en Allemagne pour l'un, en France pour l'une.

Pour Arno MUNSTER, "on peut dire sans aucune exagération (...) que la guerre de 1914 a été pour ainsi dire la "pierre de touche" pour l'orientation culturelle et politique générale de la communauté juive-allemande qui, violemment secouée par plusieurs vagues d'antisémitisme courant XIXe siècle (...), mais aussi séduite par les avantages de la libéralisation intervenue en Prusse sous le ministère Falk entre 1910 et 1914, dut affronter cet évènement et la crise profonde créée par cette guerre au milieu d'une phase relativement difficile et la recherche de la réaffirmation de son identité propre culturelle, religieuse et nationale." Il distingue trois grandes fractions dans cette communauté (assimilatrice, sioniste, se situant clairement à gauche, sympathisante  de l'anarchisme ou du marxisme, cette troisième étant très minoritaire) et met en relief les écrits nationalistes d'Hermann COHEN (1842-1918), les critiques de ce nationalisme de Franz ROSENBERG (1886-1929) et les oeuvres sionistes de Martin BUBER (1878-1965).

Isabelle STARKIER éclaire le patriotisme foncier de la communauté juive-française avant même la guerre, ce patriotisme éclatant, qui a des accents de promesses d'émancipation définitive au sein de la nation française, lors des enrôlement sous les drapeaux. Les philosophes ou sociologues de confession juive, Henri BERGSON, Émile DURKHEIM (1858-1917) et Julien BENDA réagissent d'ailleurs plus en Français qu'en philosophe ou en sociologue, à l'unisson de l'ensemble de la communauté nationale. ils font ressortir comme véritables causes de la guerre de 14 la pensée raciste de GOBINEAU, CHAMBERLAIN ou TREITSCHKE. Ils ont des accents prophétiques sur ce que pourrait être un antisémitisme qui pousse jusqu'au bout sa vision d'une race élue au détriment de tous les autres, tout juste tolérées. Même convertis, estime par exemple André SPIRE en 1917, les Juifs n'ont aucune chance face un antisémitisme allemand.

 

Les philosophes et la guerre de 14, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vincennes, collection la Philosophie hors de soi, 1988.

 

PHILIUS

 

Relu le 13 juillet 2020

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 12:59

       L'oeuvre de Léon TOLSTOÏ, de son vrai nom le comte Lev Nikolaïevitch TOLSTOÏ (1828-1910), essentiellement autobiographique et romanesque influence une grande partie de la pensée occidentale dans sa perception de la guerre. Écrivain majeur de la littérature russe, il combat à la fois les institutions oppressives et les formes de violence, et ses écrits sont à la fois de denses histoires à fond historique bien réel et une manière de communiquer une véritable philosophie, laquelle d'ailleurs influence par la suite de grandes personnalités de la non-violence, comme le Mahatma GANDHI ou Romain ROLLAND. 

     Alexis PHILONENKO lui consacre pratiquement le tiers de son ouvrage sur la philosophie de la guerre et celui-ci ne craint pas d'écrire que "dans la philosophie générale de la guerre, l'oeuvre du Comte Léon Tolstoï occupe une place éminente. Depuis Guerre et Paix (1863-1869), il n'est plus possible de récuser entièrement la thèse du fatalisme historique, qui est la négation radicale de toutes les théories de la guerre considérée d'un point de vue stratégique ou encore d'un point de vue tactique ou opérationnel. Bien des reproches peuvent être adressés aux moments particuliers de Guerre et Paix; mais l'oeuvre possède une telle puissance qu'elle impose l'idée du fatalisme et parvient presque à lui conférer la valeur propre des évidences." Tout lecteur de cette énorme épopée, même en étant transporté par la qualité du récit et les peintures des personnages, sait bien qu'elle manque d'unité et qu'elle peut même sembler inachevée. Mais au-delà de la cohérence du récit - faible par certains moments, il est intéressant de saisir sa dialectique. A noter par ailleurs que le titre (longtemps incertain) de ce roman est emprunté à l'ouvrage de PROUDHON.

Le professeur honoraire à l'Université de Caen et à l'Université de Genève estime que deux grandes philosophies semblent avoir guidé TOLSTOÏ, même si visiblement il ne possède pas tous les outils pour les comprendre (notamment au niveau éditorial), celle de HEGEL et celle de SCHOPENHAUER, dont au moins il comprend l'essence. Il prend position, dans Que devons-nous faire ? (1888) contre la philosophie hégélienne quant à l'identité affirmée entre histoire et raison. Il n'admet pas cette rationalité de l'histoire, qui conduit selon lui nécessairement à légitimer la guerre.

"Dans la rencontre violente, l'homme est soudain, écrit Alexis PHILONENKO, rendant compte de l'atmosphère de longs passages du roman (scènes de bataille en particulier), en présence du visage humain comme s'il s'agissait d'une chose étrangère et même très étrange et en ces quelques instants (après lesquels l'absurde sera à nouveau submergé par les fausses idées : qui sera le prisonnier?) le temps se fige et devient immobile comme un mur. L'homme est devant l'abîme: il est dépossédé de son passé le plus immédiat (ce qu'ils avaient fait), et de son avenir (ce qu'ils devraient faire). C'est dire que la lutte, le combat, et par extension la guerre, ne sont pas d'authentiques chemins : la guerre ne conduit l'homme nulle part, puisqu'elle passe obligatoirement par le combat, si ce n'est en-deçà du monde du sens et de l'intelligence."

Par opposition à HEGEL, TOLSTOÏ en vient à un nihilisme historique. Il rejette, en particulier, tous les enseignements traditionnels de l'histoire et s'applique à montrer l'irrationalité de la guerre considérée d'un point de vue humain. Il rejoint là SCHOPENHAUER à un point qu'un auteur comme L. CHESTOV (La philosophie de la tragédie, 1966) estime qu'il le copie pratiquement.

Le propos essentiel de TOLSTOÏ est de décomposer l'illusion née de la convergence des tendances animales et des constructions culturelles, ces dernières entourant les premières d'une apparence de logique, de sens et de justification. Il ne cesse d'effectuer une entreprise de démythification des héros, des stratèges, des historiens, qui imaginent tous que l'intelligence et la volonté humaines sont efficaces, dirigent et déterminent les guerres. Ce qui fonde sa démarche, ce qui appuie son analyse de combattant durant plusieurs opérations militaires (il est soldat dans les années 1850), c'est la présence constante sur le terrain du hasard ou de la contingence. Les théoriciens comme CLAUSEWITZ n'ignorent pas le rôle du hasard dans la guerre, et lui font d'ailleurs parfois une grande place, mais TOLSTOÏ pousse le raisonnement jusqu'à faire de ce hasard un facteur essentiel, voire déterminant sur la forme des combats et sur leur issue. Au lieu d'effectuer comme ces théoriciens une sorte de synthèse à rebours du déroulement d'une bataille ou d'une guerre, en y dégageant des principes (par application de la même méthode à des ensembles homogènes de types de guerres), au lieu d'établir l'influence des différents facteurs en discernant les essentiels (constants comme variable), TOLSTOÏ considère le nombre presque infini d'événements qui se déroulent lors d'une bataille ou d'une guerre, tous se succédant et se chevauchant suivant des trajectoires aléatoires. Il s'attaque d'ailleurs à la possibilité établie par ces mêmes stratèges, pour un chef de guerre comme NAPOLÉON, de posséder une connaissance qui le rend capable d'une direction des combats. 

Pour l'auteur de Guerre et Paix, l'analyse historique, pour être authentique, doit être différentiel, c'est-à-dire prendre en compte le fractionnement infinitésimal. Cette façon de voir se rapproche d'ailleurs de celle de BERGSON (La pensée et le mouvant). Guerre et Paix est précisément un récit différentiel. L'auteur multiplie les personnages et les détails tels qu'ils se rencontrent dans la réalité. Le lecteur captivé qu'est l'auteur de ces lignes, peut témoigner de la qualité de la vraisemblance, une vraisemblance qui donne le tournis (Si vous avez lu Le Seigneur des Anneaux, de TOLKIEN, il faut multiplier par cent l'impression qu'on en ressent, malgré la connaissance historique et géographique que nous avons des temps et des lieux de l'histoire, dans le cas de Guerre et Paix). L'exceptionnelle réussite de TOLSTOÏ consiste en ce qu'il est parvenu à constituer des intégrales de significations, des intégrales historiques (au sens mathématique du terme) en décrivant les batailles.

Bien entendu, et Alexis PHILONENKO le fait remarquer, à la suite de Raymond ARON, une bataille vue par l'historien est nécessairement idéale, elle n'est pas cependant forcément idéalisée comme le pense TOLSTOÏ.  Mais ce qui importe ici, c'est de saisir le projet proprement philosophique proposé par l'écrivain russe. Sa critique de la logique prospective de l'action et celle de la logique rétrospective de l'histoire - qui nous le savons est de toute façon une construction intellectuelle - conduit à un fatalisme. Les hommes ne peuvent pas influer sur les événements ; ce sont les événements qui les conduisent.

 

            Au-delà d'une destruction de tout idée de stratégie possible, c'est bien de la négation de toute philosophie de l'histoire à laquelle TOLSTOÏ se livre. A l'encontre de toute une partie de la philosophie européenne qui pense que la conscience humaine peut être guidée par la raison, il crie - comme l'écrit Alexis PHILONENKO - que la vraie racine de l'histoire n'est pas la raison, mais la folie et le meurtre. Au spectacle du monde jeté dans l'abîme, à la question Que devons-nous faire? qui est une autre manière de formuler l'autre question Quelle est ma foi?, il répond que nous devons abandonner la "doctrine du monde" pour la doctrine de Christ, laquelle n'est pas celle prêchée par les Églises, et encore moins par l'Église orthodoxe de son pied, mais la vraie, celle d'un cinquième Évangile. Il faut s'éloigner définitivement d'une dialectique de la justification supportée par des reconstitutions rétrospectives de l'histoire, autant de reconstitutions qui donnent l'illusion de la liberté. Il faut prendre conscience de cette illusion et refaire de l'histoire, véritablement, une science. La seule histoire est celle d'une phénoménologie différentielle du passé, qui rende compte de la complexité du réel et surtout de la multiplicité des points de vue. Et non qui serve de support à toute problématique du pouvoir. Nous sentons bien entendu que le projet de constitution d'une véritable histoire tel que l'entend TOLSTOÏ exige des connaissances très importantes sur les véritables logiques à l'oeuvre. Nous sentons bien que l'intelligibilité qui doit se fonder non seulement sur la totalité mais aussi sur la diversité, sur une complexité véritablement dantesque n'est pas de l'ordre de l'actuellement possible. Cela, joint à la constatation que les hommes sont ballottés par les événements, rend compréhensible le fait que TOLSTOÏ pose cette question fondamentale de la nature de sa foi. Il développe pleinement une problématique, une réflexion sur la conscience dans Anna Karénine (1873-1877) et dans Résurrection (1899). C'est une problématique du Salut qu'il développe et la solution réside dans un christianisme de la liberté et de la simplicité. Dans ce christianisme-là, où l'homme consent au destin, devient consciemment l'instrument de Dieu, il peut acquérir sa liberté intérieure. Une lecture longue et assidue de l'oeuvre de  TOLSTOÏ pousse beaucoup, comme Alexis PHILONENKO, à penser que par-delà l'histoire, brisant les idoles, l'écrivain russe invite à revenir à l'enfance et à la naïveté. Cette naïveté et cette enfance, qui est une manière de conjurer la perspective de la mortalité (dont la découverte tardive chez lui se révèle très dramatique et brutale) permet de vivre simplement, comme doit le faire le vrai chrétien.

Bien entendu, cette lecture est une parmi d'autres, mais cette perspective rejoint en grande partie l'univers à moitié mystique, de la Russie impériale, dans lequel baigne TOLSTOÏ, qui peut difficilement y échapper. 

 

Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003. Léon TOLSTOÏ, Oeuvres complètes, Stock.

 

Relu le 14 juillet 2020

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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 13:17

         La philosophie de la guerre, également philosophie de guerre, est souvent élaborée de front avec une activité politique, voire militaire, mais dans les Temps Modernes, le fait se raréfie, au profit d'une philosophie vers la paix d'une part ou au profit de... sa disparition!

Au fur et à mesure que nous avançons vers l'époque contemporaine, la critique historique comme la critique militaire hésite à qualifier une oeuvre moderne de philosophie de la guerre ; à peine peut-elle parfois juger qu'une philosophie politique contient une conception de la guerre et de la paix... Cela va tout à fait dans le sens d'une dévalorisation de la guerre en tant que mode "normal" des relations humaines, mais pour autant, ne s'élabore pas franchement une philosophie de paix encore cohérente et opérationnelle. Entre les deux guerres mondiales, les esprits étant encore marqués par les horreurs de la première, rares sont alors des penseurs qui osent élaborer une philosophie de la guerre, et rares encore plus sont les critiques qui osent appeler ainsi une philosophie, préférant parler de haute stratégie militaire et encore...

Alexis PHILONENKO franchit tout de même le pas en examinant l'oeuvre - entre ces deux guerres mondiales - de Charles De GAULLE (1890-1970). Il décrit cet homme d'État en formation comme un philosophe de la guerre, tout en posant les pierres d'une grande prudence : "Personnalité complexe, soldat, écrivain, homme d'État, sévère et rigoureux, mais aussi romantique et amoureux de la France, le général de Gaulle est difficile à cerner - il est encore plus délicat de définir sa doctrine : il s'identifie charnellement à elle, si l'on ose dire, tant et si bien qu'une réflexion sur la pensée du général de Gaulle est aussi une réflexion sur de Gaulle lui-même. (...) On ne saurait disserter à son sujet sans la plus grande prudence (...) On risque donc fort de confondre psychologie et polémologie - sans savoir précisément si cette confusion n'est peut-être pas, toutes choses égales, aussi précieuse que leur distinction."

 

       Plusieurs oeuvres jalonnent la réflexion de Charles De Gaulle qui élaborent peu à peu les contours d'une certaine manière de penser la guerre, facette de se forger une certaine idée de la France... La discorde chez l'ennemi (1924), étude de l'officier subalterne, capitaine éminent, qui propose déjà une fresque magistrale et qui s'oriente selon ses propres termes vers "la philosophie supérieure de la guerre" ; Le fil de l'épée (1932) ; Vers l'armée de métier (1934), son livre fondamental dans lequel il définit la notion de commandement suprême ; La France et son armée (1938) sont autant d'ouvrages où il persiste contre l'air de temps et l'avis de la haute hiérarchie et où il se fait connaître à la fois. La lecture de ses Mémoires de guerre permettent de confirmer son intention constante de rénover le système militaire et de préciser les conditions et les contraintes du commandement militaire.

 

La discorde chez l'ennemi

      La discorde chez l'ennemi prête aux Allemands une conception philosophique qui peut surprendre, car il donne au philosophe NIETZSCHE la responsabilité première des fautes allemandes qui ont conduit ce pays à la défaite, à causes de ses théories sur l'Élite et le Surhomme. Il fait une présentation de sa philosophie largement réfutée par les études nietzschiennes, mais ce n'est pas en tant que critique philosophique que l'officier écrit, c'est en tant qu'observateur de l'accueil que lui fait la pensée allemande vers les années 1900. Même si elle est bancale, la pensée gaullienne d'alors est bien, selon Alexis PHILONENKO, "un moment polémologique fondamental". A la Schwämeri germanique, il oppose "le jardin à la française", composé d'éléments d'ordre de synthèse et d'analyse, de complémentarité entre les différents moments. Il ne faut pas oublier de mentionner qu'alors Charles De Gaulle fréquente, par tradition et obligation mondaine, des milieux nationalistes et que le sentiment dominant dans l'opinion publique est l'hostilité à l'Allemagne. Pourtant l'auteur ne trahit aucune haine, ni même d'animosité envers le peuple allemand, ce qui tranche avec l'ambiance de son temps, au vu de la tonalité de la production littéraire de l'époque...  Son livre s'appuie sur la meilleure documentation dont il pouvait disposer à l'École de guerre à cette date et ne se présente pas comme un ouvrage d'histoire militaire et se concentre déjà dans l'analyse des rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. Il s'emploie à découvrir les ressorts profonds qui commandent les choix et les actions des principaux drames, mais aussi les réactions populaires. en cinq chapitres déroulés comme dans une tragédie classique, il parcourt en analysant plus qu'en décrivant, les événements qui mènent l'Allemagne au désastre, de 1914 à 1918. Il y voit la subordination progressive du pouvoir civil au pouvoir militaire, celui-ci entraînant le pays vers des erreurs stratégiques majeures, et le premier, pourtant pas avare de réflexions politico-militaires, ne s'y oppose pas. C'est ce que l'auteur appelle la "crise d'autorité", et il l'analyse toujours très précisément, notamment sur l'erreur fondamentale du grand amiral TIRPITZ de renforcer la guerre sous-marine allemande. Ce qui fut selon lui la cause directe de la défaite allemande. Car cette décision devait provoquer l'entrée en guerre des États-Unis, et transformer une guerre européenne en une guerre mondiale. Guidé par la haine et le ressentiment, l'état-major allemand ne devait pas comprendre les dangers de l'escalade militaire.

De GAULLE se sert beaucoup plus tard, dans l'Appel du 18 juin 1940, de cette analyse et de sa grande culture générale, pour comprendre le point décisif : tôt ou tard, même si le moment est à la déroute, le monde entier se soulèvera contre l'Allemagne nazie. Bien entendu, les efforts politiques et diplomatiques que déploient Charles De Gaulle en exil en Angleterre vont dans ce sens...

Cet ouvrage constitue bien, même s'il est aujourd'hui négligé comme le rappelle Jean-Paul BLED, une oeuvre clé dans la pensée philosophique de la guerre. Il y affirme des principes qui commanderont plus tard ses choix et ses comportements. La primauté du pouvoir civil sur le pouvoir militaire "est une affirmation qui le porte à marquer à la république plus de sympathie qu'il n'en avait initialement." Il "pose (...) des principes qui sont ici appliqués à l'ordre militaire, mais qui valent aussi pour l'ordre politique. On pense naturellement au respect des "règles de l'art classique" auquel il invite les chefs militaires de demain. En procède une autre règle essentielle : "A la guerre, à part quelques principes essentiels, il n'y a pas de système universel, mais seulement des circonstances et des personnalités." On ne saurait être plus précis quant au rôle de la contingence dans les guerres.

 

Le Fil de l'Épée

      Le Fil de l'Épée insiste beaucoup sur la nécessité d'une culture générale pour la faculté de commander surtout à travers les 3 conférences, prononcées en 1924 à l'École de Guerre, qui forment la partie centrale de ce livre. Charles de GAULLE ne se borne pas à dessiner le portrait d'un chef idéal qui lui ressemblerait ni à régler ses compte avec ceux de ses supérieurs qui ont méconnu sa valeur et ont failli compromettre sa carrière, il veut montrer que toute la tension de l'être - sens du commandement, discipline, courage, caractère (même si cela va jusqu'au "sale" caractère) - ne se justifie que par rapport à un dessein, un objectif qui varie, certes, suivant la place occupée dans la hiérarchie, mais qui doit tendre vers un but collectif, clair, objectif et réfléchi. La première qualité d'un chef est précisément de maîtriser les circonstances qui prennent la forme de l'ennemi, concilier un instinct avec un raisonnement qui prenne en compte tous les caractères de la situation qui se présente à lui. Il revient dans ce livre sur les rapports des deux pouvoirs, civil et militaire : la conduite de la guerre appartient à l'homme d'État, les opérations sont le fait du militaire. Même si les limites entre les deux sphères sont parfois floues. En France durant la Première guerre mondiale, le couple Clemenceau-Foch a tenu, avec le clair primat du gouvernement civil, parce que les règles du jeu étaient clairement fixées dans un régime démocratique. Alors que l'Allemagne a suivi un chemin inverse. Il faut préciser toujours le territoire de chacun de ces deux pouvoirs à l'heure où la "guerre des peuples" s'est substituée à "celle des armées". L'effort de guerre repose sur la mobilisation de tous et la coordination des deux fronts, celui des combattants de l'avant et celui de la population à l'arrière, distinction rendue obsolète par l'évolution économique et technique de la guerre. Si cette mobilisation est totale, la direction de cette mobilisation, buts de guerre compris, doit toujours être clairement établie, civile, dès le départ. Dans trois études, il ne cesse de comparer l'évolution de différents pays sur cette question, en Italie et aux États-Unis par exemple, poussant jusqu'à l'examen de la psychologie des peuples pour comprendre les ressorts de leur activités militaires. 

 

Vers l'armée de métier

        Vers l'armée de métier est considéré comme le livre fondamental de Charles De GAULLE, celui qui attire l'attention de manière claire sur lui et fait de lui un véritable expert militaire, même s'il n'est, en fin de compte, pas écouté sur le point essentiel de l'acquisition de la mobilité opérationnelle des armées, avec pour base l'utilisation rationnelle des blindés. Ce n'est pas un ouvrage novateur en Europe (Le général allemand GUDERIAN s'intéresse aux chars depuis 1923, lui-même influencé par les théories du général ESTIENNE, de FULLER et de LIDDELL HART), mais c'est nouveau en France, qui souffre d'un retard dans tout l'état-major. L'auteur lui-même remanie en 1940 le passage qui traite de l'aviation qu'il juge ne pas avoir suffisamment développé (le couple blindé-aviation...). Il ne cesse entre la publication en 1934 de ce livre et celle de La France et son armée, d'avertir les hautes autorités militaires de l'impréparation de l'armée française face à l'armée allemande, dans le domaine technique, du coup dans le domaine tactique et stratégique. Admirateur du génie militaire de Napoléon, mais très critique quant à sa stratégie globale et même dans son attitude vis-à-vis de l'armée, promettant la paix après chaque victoire. Toute sa réflexion sur la vie de l'Empereur l'amène à proposer une nouvelle fois sa philosophie de la guerre : rien n'égale la mesure jointe à la science. Cette synthèse peut et doit devenir "la philosophie supérieure de la guerre" des Français. 

 

        Si Charles De GAULLE prend la posture du philosophe de la guerre dans ses ouvrages, posture qui lui vaut bien des ennemis et des moqueries,  il le justifie sans doute pleinement dans son activité militaire, notamment sur le point central de la répartition des pouvoirs. Alors que la chute en 1940, chute très prévisible selon ses ouvrages, vient, l'état-major lui demande avec les faibles moyens techniques qu'il a à sa disposition, de mener la bataille. Il est l'un des seuls des chefs français, sinon le seul, qui parvient à enrayer la machine de guerre allemande, grâce à sa connaissance de la bonne tactique à employer, à la tête d'une des rares divisions blindées existantes.  Il obéit malgré le fait qu'on ait refusé de l'écouter durant pratiquement deux décennies. Et dans son obéissance découvre son indépendance, comme l'écrit Alexis PHILONENKO. Sa brillante action et l'amitié de Paul RAYNAUD le font nommer sous-secrétaire d'État à la Défense, en pleine déroute. Nanti d'un commandement civil, alors que tous les autres du gouvernement sont dans l'incapacité d'agir, il peut exercer ce commandement dont il a fait la condition de direction de la guerre. C'est donc de manière tout-à-fait légitime, lui qui veut continuer le combat, qu'il se pose en chef de la France combattante. 

L'épisode douloureux de l'opération de Dakar, relatée dans ses Mémoires de guerre, achève de compléter sa philosophie. On ne fait la guerre qu'avec des hommes et leur enthousiasme. Un grand responsable ne doit pas être limogé parce qu'il a connu un échec. Il convient toujours sur ce dernier point d'être à la fois ferme et souple. Si toute les conditions morales (politiques) sont réunies pour une démission, elle doit être proposée ou exigée. Une malheureuse aventure (militaire) ne doit pas conduire à des limites extrêmes. Nous retrouvons-là toute une réflexion sur la nature de l'autorité à exercer et sur les conditions pour une République de garder un chef militaire qu'avait déjà énoncées de son temps Nicolas MACHIAVEL. Sauvegarder un grand capitaine malgré les hasards malheureux de la guerre, se séparer radicalement de lui s'il a d'abord ses compétences et devient dangereux. 

      Même si nous n'éprouvons pas la même sympathie que laisse transpirer Alexis PHILONENKO pour le "général", les idées qu'il exprime, les actions qu'il mène font effectivement partie du champ d'une philosophie à part entière. Et cela d'autant plus qu'avec le gaullisme, il existe véritablement une philosophie politique.

 

 Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003. Alain LARCAN, article Un livre capital : "Vers l'armée de métier", Espoir n°137, 2003. Jean-Pierre BLED, article De "La discorde chez l'ennemi" au "Fil de l'épée", Espoir n°137, 2003, article "La discorde chez l'ennemi", un premier regard sur l'histoire, tiré du Colloque "Charles de Gaulle : du militaire au politique, 1920-1940", Fondation Charles de Gaulle, 2004. 

 

PHILIUS

 

Relu le 16 juillet 2020

 

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