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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 15:03
      Avant d'entrer dans les débats autour de la notion de Dictature du prolétariat, levons une équivoque. On ne peut pas tout simplement déduire de la catégorie Dictature de la philosophique des Lumières par exemple (qui veut dire gouvernement d'un seul selon ses propres volontés), celle de Dictature du prolétariat qui appartient en propre au vocabulaire marxiste. L'exercice d'une dictature par une foule d'individus très nombreux, prolétaires puisqu'il s'agit d'eux, pourrait difficilement, à moins d'imaginer un cerveau collectif, s'effectuer à l'image d'une dictature d'une personne...

     Le découpage d'Etienne BALIBAR en quatre périodes, découpage contesté par de nombreux auteurs, distingue des conceptions de la Dictature du prolétariat :
1, qui serait celle de Karl MARX, celle de la stratégie révolutionnaire ;
2, celle d'une relation entre État et non-État (MARX, ENGELS) ;
3, celle d'une période de transition de LÉNINE et de MAO ;
4, de Parti-État (STALINE, GRAMSCI).
Sans se fixer sur les noms cités (il y a d'autres auteurs importants qui se sont exprimés sur la question...), on peut suivre cette indication pour simplement éclairer les débats qui ont eu historiquement lieu et qui donnent à la Dictature du prolétariat des définitions bien différentes.

      Le premier sens appartient à la brève période qui s'étend des révolutions de 1848-1849 à la dissolution de la Ligue communiste en 1852. Pour Karl MARX, dans une situation de crise de la société bourgeoise, où les conditions de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes partout, et où la dialectique de la révolution et de la contre-révolution interdit pratiquement aussi bien les évolutions pacifiques que les arrêts dans une étape intermédiaire, la Dictature du Prolétariat est "l'ensemble des moyens politiques transitoires que le prolétariat doit mettre en oeuvre pour l'emporter dans la crise révolutionnaire, et ainsi la résoudre." Cette dictature, à laquelle mène la lutte des classes, "ne constitue que la transition à l'abolition de toute les classes et à une société sans classes." La brochure sur La lutte des classes en France date de 1850 est c'est le seul texte dans lequel l'expression Dictature du prolétariat est utilisé systématiquement et à plusieurs reprises.

    Après 1852, comme la révolution se révèle impossible, l'expression Dictature du prolétariat disparaît des textes et ce pour 20 ans, avant de resurgir en 1871-1872, juste après la Commune de Paris. La dictature du prolétariat n'est alors plus un modèle de stratégie révolutionnaire, mais une forme politique originale. Dans la Critique du Programme de Gotha (1875), Karl MARX et Friedrich ENGELS, se référent aux mesures prises pendant la Commune en articulant quatre aspects : le peuple en armes, ou l'armée populaire, un corps exécutif et législatif à la fois représentatif d'une démocratie directe, qui suppose l'existence d'organisations de masses de la classe ouvrière, le démantèlement de la machine d'État répressive (police et justice), et forme d'organisation de la production nationale (planification et centralisation). C'est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière.

   Pendant la première révolution russe de 1905, LÉNINE (1870-1924) écarte l'idée de la Dictature du prolétariat, dans la nécessité de faire deux révolutions à la fois (bourgeoise et ouvrière), avec un système d'alliance compliqué. Dans la période qui va jusqu'à la révolution de 1917, par contre, déjà TROTSKI (1879-1940) réfléchit à la révolution permanente, qui est aussi le titre d'un livre qu'il ne rédige qu'en 1928-1931. LÉNINE reprend cette expression en lui donnant le sens d'une période historique de transition entre capitalisme et communisme. En 1920, il écrit : "La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. La force de l'habitude, chez des millions et les dizaines de millions d'hommes est la force la plus terrible." (La maladie infantile du communisme). Innovation par rapport à Karl MARX, la Dictature du prolétariat est une nouvelle période de lutte des classes.

    STALINE, qui s'engage en pratique dans la formation d'un État, conçoit la Dictature du prolétariat, contre les autres tendances de son Parti, comme un "système social et institutionnel où le Parti est la clé de voûte du pouvoir politique". Elle intègre, cette dictature, "toute les formes d'organisation de classe du prolétariat", syndicat compris, organe de défense des travailleurs et d'organisation de la production. La théorie de la Dictature du prolétariat fusionne avec le concept de l'unité du parti, et cette théorie est reprise dans toute l'Europe de l'Est après la Seconde Guerre Mondiale. Cette conception s'exprime dans d'innombrables textes où se mêlent polémiques et théorisations produits par STALINE (1878-1953) lui-même et l'appareil soviétique, sur quantité de sujets (organisation de la production, éducation, armée..).
  En Chine Populaire, pendant le "règne" de MAO TSE TOUNG (1893-1976), la révolution culturelle dans les années 1960, signifie que la lutte des classes se mène également à l'intérieur du Parti et sans doute, la notion de Dictature du prolétariat atteint ses limites.

    GRAMSCI (1891-1937), dans ses réflexions sur la société civile et la société politique pose le problème de la Dictature du prolétariat dans des termes tout-à-fait différents. Elle ne peut être la simple substitution d'une classe à une autre (ou des représentants d'une classe à ceux d'une autre) dans une fonction de domination en elle-même inchangée. La construction d'un parti prolétarien est un long processus, qui, avant et après la prise du pouvoir, unifie le prolétariat  et les masses sous une même "conception du monde", investie dans la pratique quotidienne et opposée à celle des classes exploiteuses. Il critique le stalinisme qui absorbe le parti dans des tâches étatiques, lequel devient un organe de dictature-coercition au détriment de son rôle de dictature-hégémonie.

   Pour Henri LEFEBVRE (1901-1991), la Dictature du prolétariat doit être l'épanouissement de la démocratie. "S'il y a dictature, c'est la dictature de la science économique et sociologique, substituée comme régulateur de l'ensemble social aux moyens aveuglément surgis des initiatives privées, sans contrôle et sans loi, qui caractérisent l'instable équilibre capitaliste." Cet auteur insiste beaucoup sur la différence entre socialisme et communisme, ce dernier étant une situation politique sans État. Par là, il critique la notion d'État communiste, désignant souvent les réalisations à l'Est, avant la chute des régimes pseudo-socialistes. Tout réside en fait dans l'objectif qui se trouve derrière la notion de communisme.

    Pour terminer provisoirement cet article de définition de la Dictature du prolétariat, mentionnons les travaux  d'Antoine ARTOUS, qui rappelle la liaison entre cette notion et celle de dépérissement de l'État. Dans un long texte rappelant les évolutions de la notion de Dictature du prolétariat, à travers les écrits de GRAMSCI et de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) et surtout de TROTSKI par exemple, qui a souvent servi d'occultation idéologique à une situation où précisément le pouvoir était confisqué au prolétariat en son nom (de la même manière que fut confisqué le pouvoir politique aux Soviets ouvriers des usines en même temps que l'on plaçait sur le fronton de tous les bâtiments publics le nom glorieux d'Union Soviétique), il propose de revenir au mouvement révolutionnaire lui-même d'où doit sortir un pouvoir du prolétariat. Comme pour d'autres auteurs, dont Raymond ARON, qui appartient bien entendu à une autre famille politique, l'analyse de la bureaucratie (telle qu'elle a existé et existe dans les pays qui se disent socialistes) fournit des éléments importants pour comprendre comment un pouvoir qui se dit Dictature du Prolétariat devient Dictature tout court.

     Historiquement, la conception d'une Dictature du peuple provient en partie de la Révolution Française, notamment avec les idées et l'action de François Noël (Gracchus) BABEUF (1760-1797). Plusieurs écrits, notamment Le manifeste des phébéiens (1795), prônent à la fois la communauté des biens et un gouvernement (l'administration commune) dirigeant l'économie. Filipo Michele BUONARROTI (1761-1837), son disciple italien, vise l'insurrection et la dictature d'une minorité révolutionnaire, le temps nécessaire à la transformation institutionnelle et sociale de la société.
Cette conception, relatée dans L'histoire de la Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf (1828), influence ensuite Louis Auguste BLANQUI (1805-1881), révolutionnaire républicain socialiste français. Dans La critique sociale (1886), comme dans les écrit publiés de son vivant, il décrit une évolution sociale et la nécessité d'une révolution. Cette révolution ne peut être que le fait d'un petit nombre de personne (il ne croit pas au génie messianique de la classe ouvrière, comme le faisait Karl MARX), établissant par la force une dictature temporaire.

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Antoine ARTOUS, Marx, l'État et la politique, Éditions Syllepse, 1999.

                                                                 PHILIUS
 
Relu et (un peu) corrigé le 16 mars 2019
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13 mai 2009 3 13 /05 /mai /2009 12:52
         Tout d'abord, il faut se garder d'une tendance à considérer qu'une fois l'équilibre des pouvoirs politiques - entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire par exemple - dans une société est raisonnablement établi (notamment quant à la séparation des pouvoirs), la démocratie (dont se targue la plupart des Etats aujourd'hui) en soit garantie pour autant. Dans les sociétés - surtout les sociétés complexes - d'autres pouvoirs, économiques, idéologiques... agissent pour renforcer ou perturber les résultats de cet équilibre des pouvoirs. Dans les analyses "courantes", en matière institutionnelle, on a un peu trop tendance à confondre démocratie formelle et démocratie réelle.

      La démocratie est une forme constitutionnelle bien précise (la seule dans laquelle d'ailleurs la question de l'équilibre des pouvoirs a un sens) qui correspond à un idéal politique, un état d'esprit : celui où l'égalité permet la liberté du plus grand nombre mais également celui qui garanti la justice pour tous (Thierry MENISSIER). Raymond ARON, dans son livre Démocratie et totalitarisme, précise que les régimes démocratiques sont des régimes "dans lesquels existe une organisation constitutionnelle de la concurrence pacifique pour l'exercice du pouvoir". On pourrait ajouter qu'il faut que cette compétition soit accessible à tous, ce qui n'était pas le cas dans la Grèce antique (exclusion des femmes, des enfants et des esclaves) et ce qui n'est pas toujours le cas même dans les pays dits développés.

    Dans l'introduction à une édition de l'Esprit des lois de MONTESQUIEU, J.P. MAYER cite quatre livres de la science politique qui ont changé radicalement la conception du monde politique, autrefois axée autour de la légitimité ou des capacités du Prince : La République de Jean BODIN (1529-1596), l'Esprit des Lois de MONTESQUIEU (1689-1755), le Contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) et De la démocratie en Amérique de TOCQUEVILLE (1805-1859). On peut y ajouter pour notre part les contributions de Raymond ARON (1905-1983) et de Jurgens HABERMAS (né en 1929). Pour rester dans le cadre de ce modeste article, limitons-nous à quatre auteurs pour l'instant : MONTESQUIEU, TOCQUEVILLE, ARON et HABERMAS.

      L'auteur de l'Esprit des Lois distingue 3 régimes qui reposent chacun sur un principe bien délimité : celle du gouvernement monarchique est le fait que le prince ait la souveraine puissance, mais qu'il l'exerce selon des lois établies ; celle du gouvernement despotique, qu'un seul gouverne selon ses volontés et ses caprices ; et celle du gouvernement républicain est que le peuple en corps ou certaines familles aient cette souveraine puissance. Sur le principe de la démocratie, MONTESQUIEU explique qu'"il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne ou se soutienne. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu."
"Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autres force qui pût les soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les coeurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur ; ce qui était règle, on l'appelle gêne ; ce qui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous." C'est encore a contrario que MONTESQUIEU discute de la démocratie plus loin, lorsqu'il écrit sur la corruption des principes des trois gouvernements. "Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander (...)".
  MONTESQUIEU s'efforce d'avoir une approche sociologique avant la lettre et n'exprime pas sa préférence pour tel ou tel régime. Ce qu'il veut établir, c'est le "rapport que les lois doivent avoir avec la Constitution de chaque gouvernement, les moeurs, le climat, la religion, le commerce, etc."
  Au succès immédiat lors de sa parution en 1748 après une rédaction étalée sur 20 ans, succède une notoriété et une influence persistantes : presque tous les écrivains politiques, y compris Karl MARX s'en inspirent, ne serait-ce que parce qu'il apporte les aliments nécessaires à la définition de chaque type de gouvernement.

        Alexis de TOCQUEVILLE publie en 1835 et en 1840 successivement les deux volumes de De la démocratie en Amérique. Considéré comme un bréviaire de la démocratie par certains, cette oeuvre dégage les traits du nouveau régime qu'il découvre lors de ses voyages dans le Nouveau Monde, qui est aussi le prétexte de développer des observations faites bien auparavant. La question centrale de ses études "n'est pas celle des rapports entre la noblesse et la monarchie (question qui polarise des esprits de l'élite intellectuelle encore à cette époque) : elle est celle de la compatibilité entre noblesse et démocratie. Des trois éléments disparates dont son milieu fabriquait le malheur de l'histoire, monarchie, noblesse, esprit du temps, TOCQUEVILLE a fait un système tout simple à deux dimensions. il conserve le pôle de la noblesse, point de départ obligé, expérience sociale première, enracinement vital de sa théorie : type de gouvernement, ou de société, ou de culture, l'"aristocratie" sera les devoir-être de la noblesse. A l'autre bout, cet héritier d'un principe vaincu fait figurer le principe vainqueur : le démocratie, qui est inséparablement gouvernement du peuple, société égalitaire, et, pour reprendre le vocabulaire paternel, "esprit du temps". (François FURET).
    On peut lire au Chapitre V du premier volume intitulé "Du gouvernement de la démocratie en Amérique" : "En Amérique, la démocratie est donc livrée à ses propres pentes. Ses allures sont naturelles et tous les mouvements sont libres. C'est là qu'il faut la juger. Et, pour qui cette étude serait-elle intéressante et profitable, si ce n'était pour nous, qu'un mouvement irrésistible, entraine chaque jour, et qui marchons en aveugle, peut-être vers le despotisme, peut-être vers la république, mais à coup sûr vers un état social démocratique?". La lecture des premières têtes des paragraphes de ce chapitre montre son intention d'enquête approfondie :
- Du vote universel ;
- Des choix du peuple et des instincts de la démocratie américaine dans ses choix - Aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés à la direction des affaires publiques - Causes de ce phénomène - L'envie qui anime les classes inférieures de la France contre les supérieures n'est pas un sentiment français, mais démocratique - Pourquoi, en Amérique, les hommes distingués s'écartent souvent d'eux-mêmes de la carrière politique ;
- Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts de la démocratie - Effets contraires sur les peuples comme sur les hommes par les grands périls - pourquoi l'Amérique a vu tant d'hommes remarquables à la tête de ses affaires il y a cinquante ans (...) ;
 - Influence qu'à exercée la démocratie américaine sur les lois électorales. La rareté des élections expose l'Etat à de grandes crises - Leur fréquence l'entretien dans une agitation fébrile - Les Américains ont choisi le second de ces deux maux (...) ;
- Des fonctionnaires publics sous l'empire de la démocratie américaine - Simplicité des fonctionnaires américains - Tous les fonctionnaires sont payé (...) ;
- De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la démocratie américaine - pourquoi l'arbitraire des magistrats est plus grand sous les monarchies absolues et dans les républiques démocratiques que dans les monarchies tempérées (...).
        Dans la deuxième partie du second volume, l'auteur détaille "l'influence de la démocratie sur le sentiment des Américains et un des éléments qu'il y trouve est le développement de l'individualisme ainsi que les moyens qu'ils déploient pour le contrecarrer : par des institutions libres.
    Les commentateurs d'aujourd'hui n'analysent que peu le chapitre VI qui porte sur l'espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre : "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d'être en tutelle, en songeant qu'ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu'on l'attache, parce qu'il voit que ce n'est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne."
    L'admiration des Européens pour la stabilité politique des Etats-Unis, sur le consensus politique qui semble y régner, est bien décrite par Claire LE STRAT et Willy PELLETIER. Une véritable canonisation libérale de TOCQUEVILLE permet de passer sous silence d'autres éléments que politiques qui fondent réellement une société juste (relative égalité économique, participation effective des citoyens aux institutions...).

       Raymond ARON rédige souvent tout au long de sa vie de professeur de sociologie des ouvrages de combat contre certains aspects du marxisme, comme Essais sur les libertés (1965), mais c'est surtout ses analyses sur les régimes constitutionnels pluralistes qui marquent les esprits. Ainsi dans son livre Démocratie et Totalitarisme (1965) : "De manière générale, la description des régimes pluralistes-constitutionnels comporte quatre aspects principaux :
- On doit considérer le système politique en tant que système social particulier, depuis l'élection jusqu'aux décisions prises par le gouvernement, en passant par la structure des partis, le fonctionnement des assemblées et le choix des ministres ;
- On met en relation le système politique avec ce qu'on pourrait appeler l'infrastructure sociale. L'exercice du pouvoir ou la prise des décisions dépendent des groupes sociaux, de leurs intérêts, de leurs rivalités, de leurs ambitions, de leur accord possible et de leur compétition permanente ;
- Il convient d'analyser l'administration ou la bureaucratie, celle-ci étant à la fois l'agent d'exécution des décisions prises par les gouvernants, le conseiller technique des gouvernants et une instance indispensable au fonctionnement des activités privées ;
- Il faut enfin étudier ce que j'appellerai (...) l'environnement historique du système politique. En effet, chaque système politique est influencé, sinon déterminé, par un conglomérat de traditions, de valeurs, de manières de penser et d'agir, caractéristiques de chaque pays."
     Il examine le système politique en tant que tel, sans jamais oublier ces quatre éléments, oubli que font certains politologues aujourd'hui. A ce propos, il passe en revue les principales variables des systèmes politiques : "on fait couramment la distinction entre constitutions de type présidentiel et constitutions de type parlementaire. On trouve ces deux types, presque à l'état pur, d'une part aux Etats-Unis, d'autre part en Grande-Bretagne.
Le système américain se définit par l'élection séparée du pouvoir exécutif, incarné dans le président des Etats-Unis, et du pouvoir législatif, représenté par deux assemblées, la Chambre des représentants et le Sénat. (...). En Grande-Bretagne, le gouvernement (...) est le représentant de la majorité de la Chambre des Communes." Aux Etats-Unis, un système complexe régit la séparation des pouvoirs, chacun, le Congrès comme le Président, ayant des pouvoirs qui contrebalancent ceux des autres, dans une subtile organisation dans le temps des débats, mais selon le type de décisions à prendre ; il existe toutefois une prédominance présidentielle ou une prédominance législative. En Grande-Bretagne, un bon Gouvernement est obligé d'établir des relations de coopération étroite avec le Parlement. Le régime français, caractérisé par une instabilité constitutionnelle importante, est de type plutôt présidentiel, avec un Parlement qui n'a pratiquement jamais le dernier mot. Et Raymond ARON explique cette instabilité par la deuxième variable du système politique, les partis, qui tendent à reporter sur l'ensemble de la société leur compétition et leurs points de vue parfois radicalement différents de l'intérêt collectif. N'oublions pas qu'à l'époque le Parti Communiste possède un poids considérable.

         Jurgens HABERMAS, en héritier de l'Ecole de Francfort, se livre dans Droit et démocratie, Entre faits et normes, à une critique de l'Etat totalitaire, mais aussi creuse la notion de légitimité en incluant fortement dans la problématique de la démocratie la composante de la lutte des classes. Sur la base de cette critique, il théorise les conditions de la vie démocratique, par le rôle fondamental de la discussion publique des citoyens. Il insiste sur le fait que l'opposition au système du "mouvement ouvrier" a été en partie désamorcée par une concurrence réglée entre partis politiques.
Notamment, écrit-il dans Après Marx, par :
- l'institutionnalisation des rôles de l'opposition ;
- la formalisation du processus de légitimation sur le long terme ;
- l'institutionnalisation d'un cycle d'alternances ;
- la participation de tous les citoyens au processus de légitimation.
  Or, l'Etat "ne peut garantir ce renfort de légitimation que s'il réussit dans les tâches dont il a choisi de faire son programme - et ses succès ou ses échecs sont très aisément vérifiables". Les médiocres performances de l'Etat sur la protection sociale et sur le développement économique, comme les défaillances constatées dans les domaines régaliens de la justice et de la sécurité, mettent en cause jusqu'à la démocratie elle-même. Dans un environnement économique mondialisé, dans un espace de circulation libre des biens et des personnes, l'Etat perd ses principaux vecteurs d'action économique et sociale. Jurgens HABERMAS estime que si l'on veut que la légitimité du régime démocratique perdure, il faut étendre les mécanismes de la démocratie au-delà des frontières de chaque Etat-nation.
  Puisque que les Etats sont dépassés, les pouvoirs politiques formalisés à l'intérieur de chaque Etat, aussi équilibrés soient-ils de manière interne, ne suffisent plus pour que les principes démocratiques continuent de s'exercer.

        Dans l'équilibre des pouvoirs dans une société complexe, à la population importante et sur des territoires qui peuvent paraître démesurés, avec les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (qui doivent en plus être pensés au pluriel vu la multiplication des échelles de compétences) entre en jeu un quatrième pouvoir, celui de la presse.
Non parce qu'en soit, il constitue un élément dans une Constitution, mais parce qu'il possède entre ses mains le pouvoir de permettre aux trois premiers de fonctionner démocratiquement. Sans transparence, sans informations réelles qui permettent de rendre effectif l'exercice de la liberté, il ne peut y avoir de démocratie.
Et sans doute, l'illusion de la démocratie formelle, avec des équilibres institutionnels qui paraissent excellents, avec des joutes électorales qui paraissent fonctionner, pendant que la démocratie réelle se délite, pendant que la situation économique et sociale se dégrade, par le jeu d'une presse qui ne joue plus son rôle d'informer, ouvre les portes à une contestation de la légitimité même du régime démocratique. Autant il est nécessaire pour la liberté et l'égalité, comme pour la justice, de garder les éléments formels d'une démocratie, autant ces éléments formels tournent à vide, lorsque l'essentiel des décisions est pris en dehors du système officiel des pouvoirs politiques.
        Nombre de penseurs politiques (MONTESQUIEU comme TOCQUEVILLE par exemple)  considéraient, et cela perdure aujourd'hui, que finalement de nombreux régimes démocratiques ne sont que des oligarchies ; il se pourrait que même ces oligarchies politiques n'aient plus prise sur les événements, même dans leur domaine de compétence et soient remplacées par d'autres oligarchies sans aucune légitimité démocratiques (et n'en demandant même pas!)

Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2000. Stéphane HABER, Jurgen HABERMAS, une introduction, Pocket/La Découverte, collection Agora, 2001. Jurgens HABERMAS, Après Marx, Hachette Littératures, collection Pluriel, 1985. Raymond ARON, Démocratie et totalitarisme, Gallimard, collection idées nrf, 1965. Alexis de TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, Garnier-Flammarion, 1981, avec une préface de François FURET. Claire LE STRAT et Willy PELLETIER, La canonisation libérale de TOCQUEVILLE, Editions Syllepse, collection La politique au scalpel, 2006. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, collection Idées nrf, 1970 avec une Introduction de J.P. MAYER.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 18 mars 2019
En le relisant, en pleine crise sociale, politique et économique en Europe et en maints endroits du monde, on se rend compte que bien des éléments de compréhension de la situation sont là, dans les oeuvres de ces quatre grands auteurs...
      
 
                                        
                  
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 07:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes, de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste.
Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme.
Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."
 
    L'éditeur fait une présentation enthousiaste et combative de ce livre : "Karl Marx revient! Le spectre du philosophe allemand continue de hanter la planète des idées. A l'heure du capitalisme mondialisé, les références, hostiles ou bienveillantes, au vieux barbu, émaillent de nombreux ouvrages. Quel intérêt peut-il y avoir aujourd'hui à écrire sur la vie et la pensée d'un homme du 19e siècle, alors que depuis sa mort, tant de choses se sont produites : deux guerres mondiales, Auschwitz, l'électricité, la bombe atomique, la télévision, les puces électrioniques, l'automation? Sans oublier des révolutions qui se sont faites en son nom et des régimes criminels qui ont servi, toujours en son nom. Pourquoi? Tout simplement parce que l'homme a attaché son nom à l'élucidation des mécanismes du développement et du fonctionnement du capitalisme. Le travail de sa vie - la conception matérialiste de l'histoire et les gigantesques études économiques qui ont abouti au Capital - était dirigé vers un seul but : l'auto-émancipation de la classe ouvrière. Alex Callinicos nous propose ici de découvrir les idées et la vie de Karl Marx, dans un langage simple et clair. Il décline la vie d'un homme qui articule ses engagements à la construction d'une pensée. Il nous entraîne dans l'intimité politique d'une intelligence qui n'a pas perdu de son actualité plus d'un siècle plus tard, et discute les idées de Marx à la lumière des réalités contemporaines. Un titre sulfureux à mettre entre toutes les mains."
 
   Vanina GIUDICELLI, dans une présentation en 2008 dans le site htpp//quefaire.lautre.net, écrit : "(...) (Alex Callinicos) y expose les théories marxistes, remet chaque ouvrage de Marx dans son contexte historique et identifie les questions auxquelles ces ouvrages répondent. Il guide ainsi le lecteur dans la richesse de la production théorique de Marx. On trouve dans ce livre des éléments sur la vie de Marx, les idées socialistes avant lui, sur Ricardo, Hegel et Feuerbach dont Marx a su parachever, critiquer et continuer les théories, sur sa méthode, l'analyse du capitalisme, le pouvoir des travailleurs et l'actualité du marxisme. Marx est souvent assimilé dans la culture générale à la simple idée que la société est divisée en classes. Ce qu'en dit Marx lui-même, en mars 1852, dans une lettre à Joseph Weydemeyer, peut paraître du coup assez surprenant : "Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique" Mais il poursuit en mettant l'accent sur le sens de son travail : "Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est de démontrer : 1° que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production, 2° que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, 3° que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe." Vanina GIUDICELLI veut développer la signification de cette citation, montrer l'enjeu d'une connaissance plus approfondie de Marx. Pour "tous ceux et toutes celles dont le projet est de transformer le monde. Marx disait lui-même que "s'adresser aux ouvriers sans avoir des idées rigoureusement scientifiques et une doctrine concrète... revenait à un jeu malhonnête et vain, à une propagande où l'on supposait, d'un côté, un prophète inspiré et, de l'autre, des imbéciles l'écoutant bouche bée". Ce qui rend précieuse la publique en français du livre de Callinicos au moment où la nécessité d'une transformation sociale est mise à l'ordre du jour à la fois par la situation du capitalisme et l'émergence de résistance de masse".
 
     Alex CALLINICOS (né en 1950 au Zimbabwe), intellectuel marxiste reconnu en Grande Bretagne, a écrit une trentaine d'ouvrages en Angleterre et aux Etats-Unis. Animateur et un des dirigeants du Socialist Workers Party en Angleterre, il vise à étayer les conceptions marxistes des changements de la société et s'oppose à des courants philosophiques plus populaires dans les Universités actuellement. Il défend dans ses livre politiques les thèses de son parti, à savoir que les sociétés russes, cubaines, chinoises... n'avaient en fait aucune trace de socialisme qui doit être compris surtout, voire uniquement comme un contrôle démocratique sur l'économie par les salariés. On peut trouver une liste et le contenu de ses articles (en anglais) les plus marquants sur le site www.marxists.org.


Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Éditions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
 
 
Complété le 27 Août 2012. Relu le 20 mars 2019
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 13:25
       On peut distinguer trois grandes périodes, dans le jeu des typologies et des polémiques, dans la conception de la tyrannie et du despotisme. D'abord l'Antiquité, puis une période qui va de la Renaissance ou XVIIIème siècle, et enfin l'époque contemporaine des deux derniers siècles.
       
      Dans l'Antiquité, les Grecs, auxquels nous devons la typologie des constitutions qui reste une constante de la philosophie politique (Jean-louis LABARRIERE), ne prennent pas le despotisme en compte dans leurs classifications.
De la Renaissance au XVIIIème siècle, MACHIAVEL (qui voit au-delà de l'opposition entre roi et tyran), HOBBES (qui critique la conception grecque), MONTESQUIEU (qui la remanie) et ROUSSEAU poussent à faire émerger les notions de despotisme et de tyrannie autant par esprit polémique qu'à des fins d'analyse. Dans les Temps Modernes, on note le poids grandissant de la notion de despotisme par rapport à la tyrannie.
Quant à la notion de dictature, celle-ci peut aussi bien qualifier la situation militarisée en Amérique Latine jusque dans les années 1980 que celle voulue par une partie du mouvement communiste sous le nom de dictature du prolétariat.

       Ces trois termes - tyrannie, despotisme et dictature - renvoient à la notion d'autocratie, "a savoir un pouvoir de domination sans limite, concentré dans ses conditions, fortement personnalisé dans un chef, et violent dans ses modes d'expression." (Thierry MENISSIER).

       MONTESQUIEU (1689-1755), dans L'esprit des lois, dont l'idéologie peut être présentée tour à tour comme libérale, réformatrice, conservatrice et réactionnaire (Michel TROPER), remanie à partir des notions de l'Antiquité grecque toute la typologie des pouvoirs politiques. Dans cet écrit sans véritable plan d'ensemble, le philosophe décrit les gouvernements démocratique, aristocratique, monarchique et despotique, et il le fait en mettant en opposition le quatrième aux trois premiers, prenant comme illustration les empires de son époque au Proche-Orient et en Asie du Sud. Il le présente et les stigmatise comme le plus inhumain des régimes, qui dépend de l'absence de vertu, d'honneur et d'instruction chez les sujets. Son existence même dépend de l'utilisation permanente d'une violence cruelle et sanguinaire, qui en fait par excellence le gouvernement par la peur. A l'opposé, la distribution des trois grandes puissances de l'État (législative, exécutive et judiciaire) permet de préserver la liberté politique en évitant les abus de pouvoir auxquels les hommes sont naturellement portés (Céline SPECTOR). Alors que dans les États despotiques, la concentration des pouvoirs entre les mains d'un homme ou d'un corps menace le citoyen d'arbitraire, la distribution des pouvoirs qui peuvent s'empêcher et se contrebalancer permet de garantir institutionnellement ce que la politique individuelle ne permet pas d'assurer. Pour le philosophe français, les gouvernants doivent comprendre que l'autolimitation du pouvoir est conforme à leur intérêt. Il a fait du despotisme, véritablement, une catégorie, forme pervertie de la monarchie. L'ensemble des "sciences politiques" reprend d'ailleurs à son compte sa classification, que ce soit en Europe ou dans le Nouveau Monde. Après lui, le despotisme, la tyrannie, puis la dictature sont fortement connotés négativement.

      Il faut que la Révolution française survienne pour que cette perception évolue. A la tyrannie des rois et des princes s'oppose la tyrannie du peuple. Ensuite, une grande partie des marxistes, avec la notion de dictature du prolétariat qui doit garantir du retour du capitalisme, la fortune de la notion de dictature évolue fortement. Tandis que le despotisme et la tyrannie restent négatifs, la dictature prend un nouveau sens. Même si en fait, les expériences dites communistes montrent de nouveau que la domination ne suffit jamais en politique, que l'obéissance réclamée par ces types de régimes autoritaires se retourne souvent contre les objectifs affichés. L'actualité de L'esprit des lois (dans une lecture du minimum nécessaire, qui est encore loin du suffisant, surtout en démocratie), n'en ressort que plus aujourd'hui.

      Pour Etienne BALIBAR, la notion de dictature du prolétariat a subi un cycle qui s'achève aujourd'hui : "Un cycle en effet s'achève, dans lequel nous pouvons observer successivement sa formation, sa formalisation dans la doctrine "marxiste" des partis de la classe ouvrière, son institutionnalisation dans la révolution soviétique et dans le mouvement communiste issu de la IIIème Internationale, enfin sa décomposition dans la crise du "système socialiste" et des partis communistes". Le même auteur remarque la rareté et la dispersion de ce terme dans les oeuvres de Karl MARX et Friedrich ENGELS, notamment à propos de la transition révolutionnaire du capitalisme au communisme, excepté dans Les luttes de classes en France (1850). Successivement, Karl MARX et Friedrich ENGELS, BLANQUI, LENINE, STALINE, TROTSKI, GRAMSCI, MAO TSE TOUNG... ont donné des sens différents à la dictature du prolétariat en l'incluant dans une doctrine ou une philosophie politique.

   Comme pour l'oeuvre de MONTESQUIEU avec le despotisme, plusieurs textes aborderont par la suite, cette notion de dictature. Dans cet article, écrit comme une esquisse, il s'agit simplement de mentionner différents sens dans l'Histoire que l'on accorde à ces trois termes.

  Enfin, comme il est impossible de faire une coupure franche dans la réalité économico-politico-sociale, la notion de dictature, comme celle de tyrannie ou de despotisme, s'étend à d'autres domaines que la philosophie politique. Dictature de la marchandise dans le cadre d'un fétichisme généralisé, dictature des marchés qui entendent diriger à la place des États l'économie mondiale, dictature idéologique de la "pensée unique", despotisme de chefs d'entreprise ou même de chefs de famille (rejoignant là la philosophie antique), tyrannie des enfants dans la définition des prioritaires budgétaires familiales de parents débordés.... Comme au XVIIIème siècle, le politique et l'économique sont également présents dans l'esprit des philosophes. De nos jours, c'est tout au long d'une sorte de continuum de la vie quotidienne aux stratégies internationales que peuvent se penser le despotisme, la tyrannie et la dictature...

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. Céline SPECTOR, article Montesquieu, Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Michel TROPER, article L'esprit des lois de Montesquieu, Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Jean-Louis LABARRIERE, article Tyrannie et despotisme, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Thierry MENISSIER, Éléments de philosophie politique, Ellipses, 2005.

                                                                             PHILIUS
 
Relu le 21 mars 2019



      
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 09:15
         La légitimité est un concept qui appartient pour l'Occident, à la pensée politique moderne. Ce n'est seulement qu'à la fin du XIIIème siècle, bien après l'empire romain et même saint Thomas que l'adjectif legitimus fut employé pour désigner ce qui est conforme à la loi. La légitimité, son substantif, n'est en usage dans la langue française qu'à partir du XVIème siècle en s'appliquant au droit du roi. Et encore, en cette signification "s'entrecroisent des préoccupations diversifiées, lentement émergées, non d'ailleurs sans déviance, du droit romain, de la pensée chrétienne ou des coutumes germaniques". (Simone GUYARD-FABRE).
        Sobrement, Thierry MENISSIER définit la légitimité comme le caractère de l'autorité incontestable. "Ce terme a également une connotation morale importante : un pouvoir qui se prétend légitime ne pourrait l'être s'il ne satisfait à l'impératif de justice pour les membres de la société qui l'acceptent et subissent son influence. La légitimité est ainsi comme la pierre philosophale qui anime la quête de la philosophie politique : la plupart des théories ayant en effet pour finalité avouée ou implicite d'affirmer que l'ordre qu'elles veulent promouvoir est légitime, elles statuent par conséquent toutes sur la notion de légitimité."
   
      Concept imprécis, à la sémantique complexe, la légitimité évolue au cours du temps. La réflexion autour de la légitimité s'enracine en tout cas dans le mouvement de contestation de l'autorité politique de la monarchie absolue de droit divin. On ne parle de vérification de cette légitimité, précisément, seulement quand on remet en cause une autorité, notamment politique, mais aussi religieuse, voire scientifique tardivement. C'est en doutant du caractère sacré et éternel d'un pouvoir que l'on recherche les éléments d'une légitimité. C'est lorsque le conflit principal ne se situe plus entre un souverain et un usurpateur, mais entre gouvernants et gouvernés que la question de la légitimité se pose. On ne discute plus, les plumes ou les armes à la main, de la destination d'une allégeance ; on discute des fondements même de cette allégeance.

      On peut faire débuter précisément l'émergence d'un tel débat par la diffusion des écrits d'Etienne de LA BOETIE (1530-1563), qui met en cause, notamment dans son petit livre De la servitude volontaire, les fondements théologiques, mystificateurs même, de l'obéissance due aux souverains, aux tyrans, si on reprend sa terminologie. La diffusion de  ce dernier, due aux libellistes et aux monarchomaques protestants, influence toute la pensée occidentale, bien au-delà de cercles philosophiques d'où n'est pas partie cette réflexion d'ailleurs. C'est à partir des conflits religieux et politiques qui traversent tout le continent européen que s'affirment de nouveaux critères de légitimité du pouvoir.

   
              Deux grands courants s'affrontent, encore jusqu'à aujourd'hui, dans les mentalités comme dans les ouvrages de philosophie politique, même si les termes du débat se sont détachés de toute référence monarchique.
   Les théories de Thomas HOBBES, de John LOCKE et de Jean-Jacques ROUSSEAU rationalisent le débat, malgré leurs grandes différences, autour de la notion de contrat social, ouvrant la voie aux réflexions sur la légitimité démocratique du pouvoir.
    A l'inverse, les théories de David HUME, Edmund BURKE, REHBERG et GENTZ s'opposant aux idées de la Révolution française, réaffirment la place des traditions, des coutumes et des habitudes du peuple dans la  légitimité de la traditionnelle autorité de la religion et de la royauté. Ils ouvrent la voie à des philosophies traditionalistes de la légitimité, à des légitimismes.
            Mais, au-delà de théories qui mêlent philosophie politique et combats bien concrets, c'est du côté de réflexions qui veulent s'en détacher, s'en distancier en partie, que viennent de nouveaux développements. Tour à tour, Max WEBER, Guglieno FERRERO, Carl SCHMITT, Hans KELSEN déplacent, par leurs observations, le débat de la légitimité à la légitimation du pouvoir, finissant d'ailleurs de le désacraliser. Plus proche de nous, Paul RICOEUR et Jurgen HABERMAS, par le jeu croisé des systèmes de représentations politiques (voie électorale) et des mouvements de l'opinion publique, réfléchissent sur la perte de légitimation du pouvoir politique ou la crise de légitimation, et sur les modalités de revitalisation du système démocratique. De leur côté, Michel FOUCAULT et François LYOTARD pensent que de toute façon le dissensus et la dé-légitimation triomphent partout dans la sphère publique. De façon un peu définitive, d'ailleurs, dans beaucoup d'esprits, la légalité et la légitimité constituent deux notions très différentes.

       Un des derniers avatars de la réflexion sur la légitimité réside dans les débats autour de la gouvernance, qui a le mérite de faire tomber les frontières - à vrai dire déjà détruites par toute la réflexion marxiste - entre économie, politique et philosophie. Sans entrer pour l'instant dans ces débats, citons simplement un extrait du livre de Pierre CALAME, La démocratie en miettes.
"Dans les régimes démocratiques, on fait comme si la légalité de l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire sa conformité à des lois, suffisait à en assurer la légitimité. Or la légitimité est une notion beaucoup plus subjective et exprime l'adhésion profonde de la population à la manière dont elle est gouvernée. Or on observe un peu partout dans le monde que le fossé se creuse entre légalité et légitimité du pouvoir.
 La gouvernance, pour être légitime, doit réunir cinq qualités :
- répondre à un besoin ressenti par la communauté ;
- reposer sur des valeurs et des principes communs et reconnus ;
- être équitable ;
- être exercée efficacement par des gouvernants responsables et dignes de confiance ;
- appliquer le principe de moindre contrainte."
   C'est là sans doute une des tentatives de redéfinir les modalités de l'action publique dans un monde où les inégalités économiques sapent les fondements même des démocraties. Une tentative de "reprendre la main" en quelque sorte pour des hommes politiques désemparés devant l'accumulation de problèmes qu'ils ont contribué à déclencher, via la dominance de la pensée libérale. Par ailleurs, on remarque, dans un foisonnement de débats pas toujours négatifs d'ailleurs, qu'intervient une certaine confusion : gouvernance politique, gouvernance économique, gouvernance d'entreprises...

Thierry MENISSIER, Éléments de la philosophie politique, Ellipses, 2005. Simone GOYARD-FABRE, article Légitimité dans le Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, PUF, collection Quadrige, 1996. Pierre CALAME, La démocratie en miettes, Éditions Charles Léopold Mayer, 2003.

                                                       PHILIUS
 
Relu le 20 février 2019
   
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 13:07
            Giordano BRUNO (1548-1600) fait figure d'oublié dans les manuels de philosophie et d'histoire et l'ouvrage de Jean ROCCHI, spécialiste de ce martyr de l'Inquisition, vient à point nommé pour nous rappeler son importance.
     Pour cette "fiction historique" sur la dernière année de la vie de Giordano BRUNO, sur cette année passée en prison et en procès, l'auteur s'appuie sur des sources historiques sérieuses, les minutes des procès, les différentes censures des livres sans compter les dépositions des co-détenus. Il fait revivre les thèmes de son oeuvre dans un genre risqué et critiqué (souvent à juste titre). Pour avoir soutenu la thèse de COPERNIC et en avoir tiré des conséquences philosophiques radicales, et sans doute plus encore pour avoir défini la divinité comme âme du monde et de la matière, l'italien fut brulé vif.

      Comme l'écrit Marc SILBERSTEIN dans un avant-propos, "voici un livre savant et un livre de conviction, un livre d'approche de la pensée dense et énigmatique de Giordano BRUNO, ainsi qu'un livre aux clameurs éthiques tellement bienvenues dans le cours de notre époque si pleine d'un spiritualisme dominant, d'un obscurantisme persistant et d'une lâcheté quotidienne face à la dangerosité des religions.".
     
     L'auteur, dans son introduction montre l'importance de la pensée de Giordano BRUNO dans la généalogie de la philosophie occidentale par sa conception de la matière, notamment dans ses livres De l'infini, l'univers et les mondes, et Cause, Principe et unité (1584). "Par sa théorie de la substance immanente, univoque et infinie, il préfigure l'essentiel de la pensée spinozienne et à sa définition de la nature - "Natura est deus in rebus" (La Nature, c'est Dieu dans les choses) - fera écho la célèbre formule de SPINOZA congédiant toute entente transcendante du divin : "Deus sive Natura" (Dieu, c'est-à-dire la Nature). Son "Non c'é Dio senza mondo" (pas de Dieu sans monde) est le renversement du dogme enseigné par toutes les religions, Sans Dieu, pas de monde, qui fait dépendre le moi de l'individu d'un Créateur originel. Le corollaire qu'"il n'est pas de pensée sans être" inspirera le "Je pense, donc je suis" de DESCARTES. Pour BRUNO, la puissance absolue n'est plus définie théologiquement comme le Père, mais comme la matière. L'être particulier, contraction éphémère de cette matière, ne doit sa consubstantialité qu'au sujet matériel. Le philosophe détruit le dédain séculaire que portent les hommes à la matière et déstabilise l'image configurée et bigote d'un Dieu caché dans un coin du ciel, derrière les nuages".
        Un survol de l'oeuvre de Giordano BRUNO (Philosophie de l'infini et projet intellectuel), qui cerne dans l'histoire l'influence qu'il a pu avoir (à travers les éditions successives de celle-ci) et qui montre le regain actuel d'intérêt pour sa pensée, un Tableau biographique et synoptique de l'époque brunienne et de solides références bibliographiques, terminent ce livre très agréable à lire.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage (en quatrième de couverture) de la manière suivante : "A cette époque marquée par le retour des fanatismes religieux, Jean Rocchi a voulu faire resurgir les idées de Giordano Bruno, que ce dernier ne reniera jamais, irréductible face à l'Inquisition. Ce livre met notamment en scène les attaques acharnées d'un clergé sans pitié, qui condamna un homme au moins autant pour l'hétérodoxie de sa pensée que pour sa persévérance à vouloir la défendre. En 1600, l'Eglise catholique le fait brûler vif. En aucune manière, on ne saurait considérer Bruno comme un martyr, mais plutôt comme un résistant à cette Église qui, une fois de plus, montrait son intolérance dès lors qu'elle se trouvait en présence d'idées nouvelles. Afin de lui rendre hommage, mais également de remettre en cause les impostures et falsifications qui ont cours à son sujet, ce livre propose un ensemble de textes permettant d'appréhender les arcanes de la philosophie brunienne (univers infini, mondes habités, etc) et certains aspects de sa réception. Même si l'on peut difficilement dissocier dans l'oeuvre de Giordano Bruno son désir de rompre avec les croyances d'un monde assujetti à la dogmatique chrétienne, de sa recherche personnelle du divin, il n'en demeure pas moins que ce personnage tient une place éminente dans l'histoire de la pensée profane. En effet, on ne saurait réduire ses spéculations, comme trop souvent, à de simples manifestations d'un esprit "illuminé". Il croit en la pérennité de ses idées, persuadé que les générations à venir sauront reconnaître leur novation. Malheureusement, il en sera rarement ainsi. Le Vatican a "réhabilité" Galilée. Mais qu'en est-il de Giordano Bruno?"

 

   
    Jean ROCCHI (né en 1928), journaliste, romancier et dramaturge français, a travaillé successivement à l'Union française d'information et au journal L'Humanité. il est l'auteur de quatre essais sur la vie et l'oeuvre de Giordano BRUNO, et également d'une pièce de théâtre (Christian Chomant éditeur) et d'une émission de France-Culture, Giordano cosmonaute de la pensée. Il a écrit par ailleurs plusieurs livres sur la télévision dont La télévision malade du pouvoir (Éditions sociales, 1974).
   Les quatre livres sur Giodano BRUNO sont, outre celui publié par les Editions Syllepse, L'Errance et l'Hérésie (François Bourin, 1989), première biographie du personnage ; Giordano Bruno après le bûcher (Complexe, 2000), étude sur son influence scientifique, philosophique et littéraire et Giordano Bruno. La vie tragique du précurseur de Galilée (André Versaille, 2011).

Jean ROCCHI, L'irréductible, Giordano BRUNO face à l'Inquisition, Préface de Hélène VEDRINE, Avant-propos de Marc SILBERSTEIN, Editions Syllepse, Collection "Matériologiques", 2004, 126 pages. Commande possible sur www.syllepse.net.
 
Complété le 28 Août 2012
Relu le 27 février 2019
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 09:51
   Il est des ouvrages d'histoire que l'on se plaît à consulter car ils allient souci de l'exactitude et  de vision d'ensemble. Le livre de Pascal CHARBONNAT, préfacé par Guillaume LECOINTRE, biologiste, est ce ceux-là : dans un domaine (les relations entre sciences et société) où la bataille idéologique fait actuellement rage (créationnistes contre évolutionnistes, religieux réactionnaires contre scientifiques progressistes), il permet de connaître - enfin - une histoire du matérialisme depuis ses origines grecques jusqu'au début du XXIe siècle.
On voit à quel point le matérialisme, apparu au VIIe siècle avant J-C, a frayé son chemin jusqu'au Ier siècle de notre ère, puis s'est éteint jusqu'au XVIIe siècle où il renaît et se développe tout au long des XVIIIe au XXe siècle. On comprend comment beaucoup d'oeuvres de naturalistes (on pense à DESCARTES et à LEIBNIZ entre autres) se sont trouvés en butte à la répression ecclésiastique la plus féroce, comment les monothéismes, providences des absolutistes de tout genre, désireux de passer pour l'incarnation de Dieu sur Terre ont drainé un obscurantisme persistant. Et comment l'esprit scientifique est toujours menacé par le dogmatisme religieux, alors qu'il vient de sortir meurtri du stalinisme et du maoïsme dans certaines régions du monde. Il est difficile de résumer un débat encore en cours comme le montre la conclusion de l'auteur et la préface de Guillaume LECOINTRE.
 
     On suivra avec la même intensité ce débat, où l'évolutionnisme se taille parfois la part du lion, dans la collection Matériologiques fondée aux Editions Syllepse par Marc SILBERSTEIN. Je recommande en particulier l'ouvrage de Jean DUBESSY et de Guillaume LECOINTRE, "Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences", paru dans la même collection en 2003.
   
       Le matérialisme est l'un des courants philosophiques, selon l'auteur, qui a suscité le plus de controverses, ce qui lui a valu d'être malmené et caricaturé à de nombreuses reprises. Cet ouvrage se propose de montrer le contenu réel de ses concepts, d'en fournir une définition nouvelle et de le relier à ses racines idéologiques et sociales. Dans chaque période, de l'Antiquité au XXe siècle, il est au coeur d'enjeux idéologiques de premier plan, parce qu'il est à l'intersection des progrès de la connaissance et des préoccupations métaphysiques.
     Jusqu'à présent, il n'existait pas d'histoire complète et synthétique de ce courant de pensée, alors qu'il a joué un rôle fondamental dans la vie scientifique et culturelle du monde occidental. La seule entreprise de ce genre fut l'ouvrage de Friedrich Albert LANGE (1828-1875), publié en 1866 et traduit en France en 1910, devenu largement incomplet. Cet ouvrage, Histoire du matérialisme (avec Critique de son Importance à notre époque), de 857 pages, réédité par les Editions Coda (avec une préface de Michel ONFRAY) et maintenant (pour l'instant, espérons-le) épuisé, faisait déjà l'exposé des philosophies de DEMOCRITE à D'HOLBACH. Pascal CHARBONNAT reprend le projet avec une autre ampleur, donnant réellement aux philosophies matérialistes le statut de fil rouge conducteur pour comprendre une grande partie de l'histoire de l'humanité.
 
     L'auteur veut décrire le panorama d'un champ conceptuel en constante agitation, uni par l'idée que les mythes et le sacré ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l'homme dans l'Univers. Il s'agit de rendre compte tout en indiquant où passent les lignes de fracture.
L'enseignement de l'histoire des idées en France néglige encore cet héritage intellectuel, en le confiant à un cercle restreint de spécialistes. Cet ouvrage voudrait indiquer que les interrogations soulevées par le matérialisme s'adressent à tous. Il est en effet indispensable, selon l'auteur, que cette philosophie soit mieux représentée dans les programmes et manuels, qui semblent oublier qu'une part importante de la population ne se réfère pas à la transcendance pour donner un sens au monde. L'histoire du matérialisme est également incontournable pour saisir les enjeux du travail des sciences de notre temps. En dévoilant comment les savoirs d'aujourd'hui sont les fruits de luttes contre des traditions conservatrices, elle invite à ne verser ni dans une positivisme naïf, ni dans une défiance figée à l'égard des résultats scientifiques. Etre matérialiste consiste moins à désenchanter le monde qu'à en restituer le libre cours. 
 
     Pascal CHARBONNAT, professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel parisien et docteur en philosophie, est l'auteur, après ce livre de Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique (Vuibert, 2011, 224 pages). Préfacé par Francine MARKOVITZ-PESSEL, il s'agit de la réécriture pour le grand public d'une thèse d'épistémologie et d'histoire des sciences. Il s'attaque à la téléologie et au créationnisme pour lequel l'auteur à des lignes fermes, en même temps qu'il montre comment la science est sortie de la coque métaphysique.
 

 


    Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes, préface de Guillaume LECOINTRE, Editions Syllepse, collection Matériologiques, 2007, 650 pages.

 
Complété le 26 Juin 2012. Relu le 20 juin 2020
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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 12:19
   Julien FREUND, préfaçant la traduction du chapitre IV des études de l'ouvrage de Georg SIMMEL sur la sociologie, consacré au Conflit, met l'accent sur le fait que pour l'auteur, le conflit "n'est pas un accident dans la vie des sociétés" et qu'il en est partie intégrante. Il est même directement une forme de socialisation. "Sympathie et hostilité se mêlent sans cesse dans la vie des peuples, comme dans cette des individus, au hasard des péripéties de l'histoire".
  En un seul long texte (153 pages ininterrompues dans l'édition Circé), le sociologue égrène une conception du conflit qui en fait le chaînon entre d'autres conflits, un conflit étant déjà la résolution des tensions antérieures entre contraires. Il en vient d'ailleurs à considérer la "facilité incroyable avec laquelle le climat d'hostilité peut être suggéré à autrui" et cela le conduit à l'idée d'un besoin "tout à fait primaire d'hostilité".
Plus loin, SIMMEL montre la coexistence du principe du combat et de celui de l'union dans toute société, et indique notamment l'intensité remarquablement plus grande des conflits entre personnes proches, entre membres d'un même groupe, d'un même ensemble social, par rapport à celle des conflits entre personnes éloignées, entre membres de groupes éloignés les uns des autres et dont l'antagonisme est généralement le plus souligné.
  La conscience de proximité et d'égalité entre personnes aiguise généralement leur antagonisme. D'où "la violence tout à fait disproportionnée avec laquelle des hommes par ailleurs tout à fait maîtres d'eux-mêmes se laissent parfois emporter justement contre leurs intimes les plus proches". La jalousie et l'envie semblent être des ressorts fondamentaux dans l'élaboration des rapports humains. Annonçant en quelque sorte les études de René GIRARD, Georg SIMMEL décrit le désir envieux d'un objet, non par sa désirabilté par le sujet, mais par le fait même que l'autre le possède.. De ce fait, la concurrence moderne, au coeur du libéralisme, est le combat de tous contre tous et aussi le combat de tous pour tous. Comment, dans ces conditions, une société parvient-elle à vivre?
Dans son développement, le sociologue indique qu'il y a une relation entre la structure de chaque cercle social et la quantité admissible de conflit entre ses éléments. Dans la famille comme dans un groupe religieux, comme dans un Etat, l'existence d'un ennemi bien défini constitue le liant entre membres capable de contrebalancer les effets délétères d'une telle concurrence.
 
    Au trois quarts de son analyse, Georg SIMMEL introduit l'idée que "le contraire et la négation de la concurrence n'est pas le principe d'hégémonie et l'intérêt social" ou la lutte contre l'ennemi extérieur, mais "seulement une autre technique que celui-ci constitue pour lui-même, et qu'on appelle le socialisme". L'auteur n'explique pas complètement ce qu'il entend par là, mais il argumente ensuite que l'organisation du travail de tous les individus est essentielle et pour lui la "question (est) de savoir s'il faut confier la satisfaction d'un besoin, la création d'une valeur à la concurrence des forces individuelles ou à leur organisation rationnelle." Question qui appelle selon lui mille réponses, même s'il  pense que le socialisme l'emporte sur le gaspillage des forces... mais ceci "dans la mesure où des individus sont attirés par cette atmosphère"...  
En posant cela, dans l'ambiguïté, Georg SIMMEL entend mettre en avant la complexité des causes et des effets du conflit. L'achèvement d'un conflit, par victoire, par compromis, par réconciliation est toujours provisoire et fragile, pour ne pas rebondir sur une autre conflit de nature semblable ou différente. Il termine d'ailleurs ce long texte sur l'ombre du conflit qui pèse dans beaucoup de cas sur la paix, surtout lorsqu'il n'y a pas conciliation.
 
   Annie GEFFROY, en 1993, livre une critique de ce livre : "(...) De lecture aisée malgré (l')absence de balises (livre d'une traite), il développe en variations fines sa thèse initiale : le conflit, opposé aussi bien à l'indifférence qu'au rejet, est un "moment positif qui tisse avec son caractère de négation une unité conceptuelle". 
Cet essai, poursuit-elle, structuraliste avant la lettre, est tout à fait convaincant. G. Simmel prend ses exemples dans toutes les unités sociales, des plus petites aux plus grandes (couple, famille, tribu, parti, nation, alliance entre nations, église), des plus anciennes aux plus récentes, des plus européennes aux plus exotiques. Réflexions de psychologie, d'histoire, d'anthropologie, il y a un peu de tout, avec, me semble-t-il, une prédilection pour l'examen des ressorts de l'action individuelle, vus (peut-être un peu à tort?) comme clés de l'explication sociale et historique.
Dans tous ces groupes, G. Simmel examine le rôle du conflit. Celui-ci est, certes, destructeur : telle est la vision dominante, nul besoin donc d'y insister. Mais il est aussi constructeur du groupe, à quelque niveau qu'on le définisse. Le sentiment d'hostilité est peut-être plus nettement observable au stade embryonnaire des sociétés, mais il accompagne et contribue à fonder tout groupe. Le conflit juridique, dès qu'on renonce à la loi du plus fort physiquement, repose sur des normes communes aux deux parties. Dans des ensemble unifiés (Etat centralisé, Eglise), les conflits prennent des proportions étonnantes, qui laissent subodorer l'importance de la non-union, aussi forte que l'union elle-même. G. Simmel analyse ce que Freud appeler le "narcissisme des petites différences". Le prototype du conflit, qui allie "l'extrême violence de l'excitation antagoniste au sentiment d'une appartenance étroite" est pour le sociologue la jalousie. Il analyse ses manifestations, avec des subtilités qui font penser à La Bruyère, en la distinguant de l'envie, du dépit, de la concurrence. Avec cette dernière, on passe au domaine économique. A partir de nombreux exemples historiques, G. Simmel montre l'unité conflictuelle qui se manifeste, par exemple, dans les affrontements entre patronat et syndicats. Puis, il montre l'unification interne de chacune des parties engagées dans un conflit : les organisations créées pour et par la guerre sont bien plus cohérentes, plus fortes, que celles créées pour la paix. Corollaire : un Etat despotique à l'intérieur est souvent, aussi, belliqueux à l'égard de ses voisins. Mais une certaine élasticité de la forme unifiante est nécessaire, pour éviter l'éclatement interne à l'occasion d'un conflit. 
Après les évocations du passage de la paix à la guerre, le chemin inverse, toujours plus difficile. Il peut prendre plusieurs formes : victoire, compromis, réconciliation, pardon, ces deux derniers processus sociologiques étant aussi/déjà religieux. G.Simmel termine par de fines observations sur les différences entre la relation réconciliée après conflit et celle qui n'a jamais été rompue.
Alors, au lieu de poser comme première, par besoin d'explication, soit la différence, soit l'unité, ne vaut-il pas mieux voir l'histoire humaine comme un "rythme infini", un flux interrompu dans lequel seul notre regard découpe des successions de guerres et de paix? Cette vision, en analysant tous les types de conflits comme "le" conflit (de la rupture dans un couple aux guerres mondiales), apparait parfois un peu trop générale. Mais on a droit à tant de vues conjoncturelles et myopes sur l'histoire et ses prétendues "nouveautés", qu'un survol un peu "siriusien" ne fait pas de mal...
Pr accumulation de réflexions, ce chapitre de la Sociologie construit donc une vision de l'histoire qui a le mérite de ne pas exiger ou postuler une quelconque "fin" ou utopie consolante. Vision qui me semble rendre compte de l'observation, quotidiennement renouvelée, et à toutes les échelles possible de temps et d'espace, de la fragilité des ensembles sociaux, et de leur plasticité infinie."
 
  


Le Conflit, Georg SIMMEL, Circé/poche, 2003 (info@editions-circe.fr), 159 pages avec les notes. traduction de l'allemand de Sibylle MULLER. Publié par Duncker & Humblot, à Berlin, en 1908.
Annie GEFFROY, le conflit de Georg Simmel, Mots n°1, volume 37, numéro thématique sur Rhétorique du journalisme politique, 1993, www.persee.fr
 
Complété le 1 septembre 2017.
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