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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 12:19
       Examiner les philosophies américaines, en soi, à part leur rôle dans le conflit, dans les conflits, répond à une double démarche.
  D'une part, le corpus philosophique américain est bien distinct du corpus européen ou des régions d'Asie, et à l'échelle des États-Unis, constitue bien un ensemble d'une certaine cohérence. D'autre part, alors que de cette philosophie découle bien des effets, notamment une certaine manière de voir le monde et les relations humaines, et qu'elle diffuse dans le monde entier, elle est peu connue du public européen et parfois méprisée par une grande partie de l'intelligentsia européenne. Nous tenterons d'analyser les différentes philosophies ayant une part dans la constitution de la mentalité nord-américaine d'une manière chronologique, de Samuel JOHNSON à Susan HAAK.

     Nous ne pouvons pas comprendre l'importance de l'oeuvre de Samuel JOHNSON (1696-1772), considéré comme le premier philosophe américain, ni l'influence de sa philosophie,  assez médiocre selon les critères habituels, si nous ne nous souvenons pas de l'ambiance religieuse particulière à la colonisation, notamment venue d'Angleterre. L'évêque et philosophe irlandais George BERKEKEY (1685-1753) trouve en lui un vulgarisation assidu (en tant que membre important de l'Église anglicane dans les colonies anglaises d'Amérique), même s'il mêle à l'empirisme "dogmatique" (selon l'expression d'Emmanuel KANT) un platonisme puritain.

      Une parenthèse sur cet empirisme permet de se faire une idée de la théorie de l'action prônée par Samuel JOHNSON. Dans l'histoire de la philosophie, plusieurs idéalismes se disputent la conception du monde et de la société : l'idéalisme "problématique" de DESCARTES, s'oppose à l'idéalisme "dogmatique" de BERKELEY, lequel s'oppose à l'idéalisme "transcendantal" d'Emmanuel KANT. Temps et espace, pour KANT, ne sont pas perçus, seuls le sont les phénomènes dans le temps et dans l'espace. Le transcendantalisme ajoute aux formes a priori de la sensibilité des catégories a priori de l'entendement (qualité, quantité, relation, modalité) ainsi qu'un sujet "transcendantal", permanent et accompagnant toutes les représentations. George BERKELEY, lui, considère comme la grande majorité des empiristes qu'il n'existe pas d'entités a priori ; tout est a posteriori. Seuls les objets de la perception ou les esprits qui les perçoivent sont réels. La théorie de la connaissance de George BERKELEY, reprise de la position de John LOCKE, n'étudie que des objets immédiatement donnés par les sens ou par l'entendement. Les idées n'existent pas en dehors d'un esprit qui les perçoit. Il n'y a en fait aucune matière, nous ne percevons que les idées de celle-ci, et c'est cela seul qui importe. Il n'y a pas de chose en soi, tout dépend du sujet, et cet empirisme est finalement plus proche de René DESCARTES que d'Emmanuel KANT, en ce sens que le philosophe français en arrive à douter de l'existence du monde réel et que les impressions que nous avons peuvent provenir de l'activité d'esprits trompeurs. On imagine bien la connexion de cet empirisme avec la croyance religieuse qui fait dépendre le monde d'éléments bien supérieurs à ce que peut en faire l'action humaine. On conçoit également que tout dialogue est pratiquement impossible entre cet idéalisme "dogmatique" et l'idéalisme "spéculatif" d'HEGEL.

       Cette parenthèse n'a pas d'autre objet de signifier que l'univers mental américain diffère de l'univers mental européen. De fait, si en Europe la théologie est reléguée à une influence mineure, aux États-Unis, l'existence de forces surnaturelles est intégrée dans les esprits et guide nombre d'activités. Énormément de philosophes américains, surtout dans la période coloniale, sont en même temps des théologiens et des faiseurs de sermons diffusés régulièrement dans tous les foyers ou lors de grands rassemblements.

       Plus élaborée, la philosophie de Jonathan EDWARDS (1703-1772), ministre de l'Église congrégationaliste, notamment dans The Freedom of the Will (1754), traite de la liberté de la volonté conformément à la doctrine de la prédestination et de la "totale perversion et corruption de la nature humaine", "ce qui n'excuse aucunement le péché", ni non plus "de ne pas faire le bien".
  Selon une argumentation simplifiée dans des sermons à fortes connotations menaçantes (il est fréquemment mis en garde, sous peine d'enfer éternel, contre le non-respect des prescriptions morales), la détermination de la volonté qui a pour cause "un motif extérieur ou un penchant habituel interne" est distinguée de la liberté de l'agent qui possède la volonté. L'homme "n'est pas libre de vouloir ce qu'il veut, mais il est pleinement et parfaitement libre de faire ce qu'il veut"...
    Jonathan EDWARS est un des acteurs du "Grand réveil" religieux (1720-1770), qui traverse surtout le protestantisme (religion dominante).
A une Église officielle, pilotée par les familles d'aristocrates fonciers, qui distille essentiellement la soumission aux autorités, se joint un mouvement des idées issues des Lumières qui ne place plus l'homme dans la dépendance du péché originel. Les responsables d'Église veulent réconcilier les nouvelles pensées des sciences naturelles avec les explications théologiques. Contre ce mouvement-là, cette déperdition de la foi, cette perte également du sens de la recherche d'un Nouveau Monde moral des premiers colonisateurs, de nombreux prédicateurs, emportés par une émotion communicative, prêchent la conversion personnelle, et réaffirment la possibilité de salut par la Grâce seule. Cette période, émaillée par la naissance de nouvelles églises indépendantes, voit souffler un nouveau vent de ferveur religieuse, mais aussi de tolérance et de liberté. L'insistance sur la responsabilité et la liberté de l'individu prépare beaucoup d'esprits à la future Révolution américaine.
  Alors qu'en Europe, le mouvement des idées va vers une critique de plus en plus vive de la religion, beaucoup trop au service des Monarchies et du conservatisme (notamment contre l'esprit scientifique), dans les Colonies américaines, il amplifie l'esprit religieux en en faisant un facteur de liberté et d'épanouissement personnel et collectif.

Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, Editions De Boeck Université, collection Le point philosophique, 1998. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Editions Robert Laffont, collection Bouquins, 1981.

                                                             PHILIUS
 
Relu et corrigé le 17 avril 2019
       


 
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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 14:46
    Une chose certaine, lorsqu'on aborde les philosophies marxistes, ce qui rend hommage en quelque sorte à leurs fondements, c'est que la neutralité philosophique, morale, politique, n'est pas de mise. Au coeur même des philsophies marxiste, le conflit oblige à prendre parti. Les conflits sociaux, économiques, politiques, sont là, quoi que l'on veuille. Et tous, nous en faisons partie.

      Comme l'écrit Isabelle GARO, "Doctrine de pouvoir ou pensée de résistance, conformisme ou dissidence, doctrine close ou recherche inachevée, le marxisme a de multiples figures qui informent nécessairement la découverte ou la redécouverte des textes de Marx lui-même, aujourd'hui comme hier."
"A cet égard, l'ambition d'une lecture pure de toute idée préconçue parce que dépourvue de tout enjeu risque fort de n'être pas plus fidèle à l'auteur que la présentation du palimpseste avec lequel on le confond parfois. Ne serait-ce que parce que la liaison inédite qu'instaure Marx entre théorie et pratique est à la fois une des questions historiques majeures du XXe siècle, mais aussi un des problèmes internes à sa pensée, et cela dès le moment de sa formation."
         Karl MARX entretien un débat permanent avec ARISTOTE, Emmanuel KANT, Max STIRNER, Ludwig FEUERBACH, Adam SMITH, Georg Wilhelm Friedrick HEGEL... avec des penseurs philosophiques, économiques, sociaux et nombre de ses concepts philosophiques proviennent directement de la confrontation avec ceux-ci. Aussi, une des méthodes possibles pour comprendre la philosophique marxiste de Karl MARX, dès ses origines, est de suivre la filiation KANT-HEGEL-MARX, en passant par les philosophies "intermédiaires". La méticulosité est alors de mise, car à l'entrecroisement de la philosophie des Lumières et de l'idéalisme allemand, s'ajoute les changements d'objets des philosophies successives ou parallèles. On le voit bien lorsque HEGEL critique KANT sans vraiment en fin de compte se situer dans la réflexion sur le même objet (André STANGUENNEC). Lorsque Karl MARX critique ensuite HEGEL, il entre d'une certaine façon dans les débats soulevés par KANT, dans le cadre d'un vaste ensemble culturel presque homogénéisé. C'est en tout cas, il semble, une piste de recherche pour comprendre la philosophie marxiste.
            Une autre piste de recherche est de remonter aux écrits proprement philosophiques de Karl MARX en prenant en compte sa collaboration avec Friedrich ENGELS. Sans se leurrer sur le fait que ce sera toujours une relecture. Mais justement, c'est probablement d'une relecture de l'ensemble de l'oeuvre de Karl MARX que nous avons besoin, de cette théorie de la connaissance, de cette théorie du reflet, de cette théorie de la représentation, à l'heure où les conflits dont le fondateur du marxisme ne cesse de nous entretenir, prennent un tour de plus en plus ample et dramatique .A l'heure aussi, où, débarrassés enfin d'interprétations biaisées en relation avec des politiques d'État, nous pouvons sans doute assister, certains disent participer, à une refondation du marxisme.

      Il est peut-être un peu vain d'entrer dans une discussion sur une différence, voire une coupure dans la pensée de Karl MARX, comme celle, qu'illustrent Raymond ARON ou Louis ALTHUSSER contre des positions orthodoxes ou révisionnistes. Toutefois, cela fait partie de l'histoire de l'interprétation de l'oeuvre de Karl Marx  et d'une partie de sa postérité.De toute manière, chaque auteur évolue au fur et à mesure de la maturation de ses idées, suivant un cours parfois régulier, parfois chaotique. Ce qui importe souvent, c'est l'influence qu'exerce ces idées, quel que soit le moment où elles sont émises, c'est leur pertinence dans la réalité que ces idées traitent.
  
      Raymond ARON opte pour l'examen de la philosophie de Karl MARX à partir de 1848, lorsqu'il s'exprime dans Le Manifeste communiste et dans la Contribution à la critique de l'économie politique.
Toutefois, il opère, pour comprendre l'état de cette philosophie à ce moment-là, celle qui a le plus d'impact dans l'histoire des idées, par le suivi la pensée du "jeune Marx", de 1835 (année de sortie du Lycée) à 1848 (publication du Manifeste Communiste).
Ce qui permet d'aborder de nombreux textes, notamment Méditations d'un adolescent devant le choix d'une profession (1835), Argent, État, Prolétariat (1843-1844), Ébauche d'une critique de l'économie politique (1844), Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie allemande (1844), De l'abolition de l'État à la constitution de la société humaine (1845), La sainte famille (1845), L'idéologie allemande (1845-1846), Le manifeste communiste (1848), sans compter bien entendu plus tard la critique de l'économie politique, avec son Introduction générale (1857) et la préface de la première édition du Capital (1867).
   
       Louis ALTHUSSER, de son côté, écrit qu'on ne peut comprendre Le Capital qu'après une connaissance de la philosophie de Karl MARX qui s'élabore depuis sa jeunesse d'hégélien de gauche.
 
      Enfin, il n'y a manifestement pas une philosophie marxiste, mais bien plusieurs, qui ne se résument pas d'ailleurs à des perceptions différentes de l'oeuvre philosophique de Karl MARX et de Friedrich ENGELS.
   Il existe une sorte de tronc commun aux philosophies marxistes, exprimé par exemple par Henri LEFEBVRE dans le concept d'aliénation et les différentes contradictions qui traversent la société. Le matérialisme dialectique est surtout une méthode d'analyse de la réalité.
     A partir de ce tronc commun, on peut distinguer plusieurs "variantes" qui diffèrent beaucoup les unes des autres. On peut en citer ici quelques-unes :
- LENINE réaffirme la non neutralité de la philosophie dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908). C'est très concrètement qu'il discute des possibilités ouvertes par le matérialisme historique pour ouvrir le monde sur l'évolution vers le communisme, et fournir des armes à la classe ouvrière afin de réaliser la révolution nécessaire. Il ouvre la voie, avec STALINE, à une philosophie soviétique, baptisée plus tard "marxiste-léniniste". Passé l'établissement de l'État soviétique, cette philosophie n'influence que peu finalement l'évolution d'une société dominée politiquement par un parti unique.
- GRAMSCI défend la philosophie par l'histoire, "au sens le plus radical, où le logos philosophique, tenait, selon lui, son objet, sa méthode et sa finalité de l'histoire même. Elle est plus précisément la réflexion de (et sur) l'histoire." (Paul-Laurent ASSOUN)
- Louis ALTHUSSER revient sur l'identité même du projet de Karl MARX, de sa continuité et sa disruptivité. Antihistoriciste, l'auteur de Lire le Capital (1968) "récuse la réduction de la philosophie à une anthropologie ou à une simple méthode historique". Dans une polémique qui systématise les antagonismes (on rencontre beaucoup cette systématisation chez nombre d'écrivains marxistes), cet auteur réaffirme la nécessité d'une "philosophie marxiste" contre une science de l'histoire "qui ferait loi en absorbant en quelque sorte toute la rationalité de l'histoire". On aura l'occasion de pénétrer cette argumentation qui tient au statut même de la philosophie marxiste.
- L'École de Francfort, avec sa Théorie critique, ne fait plus du marxisme un référent constituant. Entre les différents théoriciens de cette École, qui influent sur l'histoire des idées, des années 1930... jusqu'à peut-être aujourd'hui, existe des différents considérables dans le rôle d'une philosophie marxiste sur l'évolution du monde.
- De Karl KORSCH à Georg LUKACS et à ce qu'on appelle l'austro-marxisme, d'importantes controverses existent autour de l'"économisme" et de l'"idéologisme".
- Il y aurait d'autres courants à citer, mais le marxisme chinois possède la particularité de faire référence à une expérience bien différente de l'histoire. MAO TSE TOUNG est-il le fondateur d'une autre philosophie marxiste? Question corollaire, s'il en existe une, quels sont ses liens avec une philosophie chinoise (moderne, s'entend)?
 
              Existe t-il aujourd'hui un renouveau philosophique marxiste? En tout cas, nombreux sont les auteurs qui réfléchissent à ce que peut nous apporter encore une philosophie marxiste, une autre, sans doute, philosophie marxiste. Le résumé de l'intervention de Jean-Marie VINCENT à un livre collectif, Marx contemporain, est instructif à cet égard : "On n'interroge pas Marx comme on interroge un faiseur de systèmes... Marx n'entend pas proscrire la réflexion philosophique, il entend simplement, mais ce "simplement" est tout un programme - la mettre à l'épreuve de la critique de l'économie politique qui permet de découvrir les contraintes que font peser les dispositifs du capital sur les modes de penser. Marx n'éclaire pas les conditions qui doivent être réunies pour que la résistance des travailleurs salariés (à l'exploitation et à l'oppression) cesse d'être un élément parmi d'autres de la dynamique de reproduction du capital et pour que les luttes ne se limitent pas à la défense de la force de travail comme partie variable du capital. Dans l'oeuvre de Marx, les problèmes irrésolus sont au coeur des interrogations que l'on doit se poser après le naufrage du "socialisme réel"".

      S'inspirant de la périodisation du philosophe polonais Leezk KOLAKOVSKI (Main Currents of Marxism. its Rise, Growth, and Dissolution, 3 volumes, 1978), reprise et modifiée par le philosophe italien Costanzo PREVE (Storia critica del marxismo. Dalla nascita di Karl Marx alla dissoluzione del communisto storico novescentesco - 2007), André TOSEL, dans son dernier ouvrage que nous recommandons, le marxisme du XXe siècle, propose de distinguer dans l'histoire du marxisme, donc par voie de conséquence de l'histoire de la philosophie marxiste, trois périodes :
       - La première période commence avec l'ouvrage de référence de Friedrich ENGELS, l'Anti-Durhing de 1875 et s'achève en 1914 avec la première guerre mondiale. "Elle correspond à la 2ème Internationale. c'est celle de la fondation",  de l'émergence de partis qui se réfèrent plus ou moins directement à l'oeuvre de Karl Marx. Successivement, les thèses de BERNSTEIN, KAUTSKY, JAURES, PLEKHANOV, de Rosa LUXEMBOURG, du jeune LÉNINE, d'Antonio LABRIOLA s'affrontent. Ils se divisent sur la démocratie, le pacifisme, le programme économique...
   - La seconde période (1914-1956) "est celle de la construction communiste après la victoire de la révolution d'Octobre 1917 et la création du premier État prolétarien, l'URSS". Elle correspond à la 3ème Internationale, qui fonctionne de 1917 à 1945, à l'émergence d'une ou de plusieurs orthodoxies (en URSS, comme en Chine ou dans d'autres pays). Ces orthodoxies sont vite combattues par "de grands hérétiques", comme LUKACS, BLOCH, GRAMSCI, KORSCH, la première école de Francfort. Ils furent confrontés et se confrontèrent aux théories de STALINE et de TROTSKY...
    - La troisième période est "celle de la dissolution du marxisme en rapport complexe avec l'autodissolution de l'URSS et du communisme du siècle en 1991. Depuis 1956, les révoltes hongroise, polonaise et tchécoslovaque mêlent leurs effets aux différentes dissidences qui prônent pour certaines l'eurocommunisme. L'échec, précipité depuis 1968 du modèle stalinien, puis du modèle de Mao, est ce moment où prédominent ALTHUSSER, LEFEBVRE, VOLPE ou KOSIK (dans le désordre et cités au hasard), qui sont autant d'intellectuels désireux de renouveler une approche marxiste de la pensée et de l'action. Vers la fin de cette période, la référence marxiste s'efface (années 1990 surtout)...
       D'aucuns pensent qu'avec l'approfondissement de la mondialisation du système capitaliste, qui aggrave encore la situation de centaines de millions de personnes, que se vérifie nombre des réflexions marxistes. Certains évoquent une refondation du marxisme, d'autres pensent que nous sommes entrés définitivement dans une période post-marxiste. "Les oeuvres théoriques françaises les plus significatives qui agissent en cette nouvelle période ne sont pas hostiles à Marx : Bourdieu, Deleuze, Foucault, Derrida, Badiou en sont la preuve", écrit André TOSEL, qui, on le devine, oeuvre et espère en ce renouveau.

       
Marx Contemporain, Présentations des contributions du cycle de réflexions philosophique à l'initiative de l'association Espaces Marx et de l'Université Paris VIII-St-Denis, de Renaud FABRE et d'Arnaud SPIRE, Éditions Syllepse, 2003. Isabelle GARO, Marx, une critique de la philosophie, Éditions du Seuil, collection Points Essais, 2000. Paul-Laurent ASSOUN, Article Philosophie du Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Raymond ARON, Le marxisme de Marx, Éditions de Fallois, collection Le livre de poche, références, Histoire, 2002. Karl Marx, Philosophie, Introduction de Louis JANOVER et Maximilien RUBEL, Éditions Gallimard, 2005 (dans ce livre se retrouve beaucoup d'écrits philosophiques de Karl Marx). André TOSEl, Le marxisme du 20ème siècle, Éditions Syllepse, 2009.

                                                          PHILIUS
 
Relu le 18 avril 2019
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19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 15:52
         Une oligarchie semble être une forme de gouvernement par une classe dominante peu nombreuse, cooptant certains de ces membres selon des critères mal définis. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, du CNRS, le définit comme un système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d'individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée.
 En fait, en philosophie politique, la réflexion s'est plus portée sur les types de gouvernement et leur statut juridique, que sur la réalité de l'exercice du pouvoir. Aussi, on est obligé de recourir à la sociologie politique pour en déterminer les contours. Mais là encore, les recherches sont peu avancées (on s'est surtout concentré sur la sociologie électorale et la sociologie des partis politiques) car précisément la force d'une oligarchie provient en partie de la discrétion de son activité.
       A plusieurs reprises dans l'histoire, les auteurs de philosophie politique ou les politologues évoquent l'oligarchie, souvent pour la dénoncer. Dans l'Antiquité, elle est retenue comme forme distincte de gouvernement.

        Ainsi PLATON (427-347 av J.C), dans La République, dénombre 5 genres de régime :
- la royauté ou l'aristocratie, le gouvernement de l'homme le meilleur ou des hommes les meilleurs, orienté vers le bien ou la vertu, le régime de la Cité juste ;
- la timocratie, le gouvernement des amoureux de l'honneur ou des ambitions, orienté vers la domination ou la victoire ;
- l'oligarchie ou le gouvernement des riches dans lequel la richesse est estimée au plus haut point ;
- la démocratie, le gouvernement des hommes libres dans lequel la liberté est estimée au plus haut point;
- la tyrannie, le gouvernement de l'homme totalement injuste dans lequel l'injustice totale et sans vergogne règne.
       Pour PLATON, la démocratie vient de l'oligarchie, qui à son tour vient de la timocratie. L'oligarchie est le premier où le désir occupe la première place. Dans l'oligarchie, le désir qui gouverne est celui de la richesse ou de l'argent ou de l'acquisition illimitée. L'homme oligarchique est économe et industrieux, il contrôle tous les désirs autres que celui de l'argent, il manque d'éducation et il a une honnêteté superficielle issue du souci le plus grossier pour son intérêt personnel. L'oligarchie doit donner à chacun le droit illimité de disposer de sa propriété comme il l'estime convenable. Il rend ainsi inévitable l'apparition de "parasites", de membres dispendieux ruinés et par suite privés de vote (En Grèce antique, le statut du citoyen est lié à sa capacité de rembourser ses dettes, qu'elles soient d'ailleurs morales ou financières) et qui espèrent retrouver leur fortune à la faveur d'un changement de régime. Ils deviennent mous (et gras) et transmettent cette mollesse d'esprit et de corps à leurs enfants. Les pauvres maigres et coriaces les méprisent. La démocratie apparaît lorsque les pauvres, devenus conscients de leur supériorité sur les riches et peut-être conduits par quelques "parasites" se comportant en traîtres de leur classe et possédant les compétences que seuls les membres d'une classe dirigeante peut posséder, se rendent maîtres de la Cité en renversant les riches et en en tuant et en spoliant un certain nombres... (Léo STRAUSS paraphrasant PLATON).
Dans le Politique, PLATON hiérarchise les types de gouvernement : la démocratie respectueuse des lois est inférieure au gouvernement de quelques uns qui respectent les lois (aristocratie) et au gouvernement d'un seul qui respecte les lois (monarchie), mais la démocratie sans lois est supérieure au gouvernement de quelques uns sans lois (oligarchie) et au gouvernement d'un seul sans lois (tyrannie). Léo STRAUSS précise que "sans lois" ne veut pas dire absence de loi ou de coutume ; cela signifie le mépris de ces lois par le gouvernement.
    
       ARISTOTE (384-322 av J.C), dans le Politique, introduit la question de la citoyenneté comme un moyen de comprendre la relation entre la Cité et le régime politique. L'identité de la Cité vient de la manière la plus évidente de ceux que l'on reconnaît pour ses citoyens. Ceux qui sont citoyens dans une démocratie ne le sont pas nécessairement dans une oligarchie.
Dans sa classification, d'abord schématique, mais en fait assez complexe, il distingue 6 types fondamentaux de régime, selon qu'ils ont comme élément gouvernant soit une personne, soit un petit nombre de personne, soit un grand nombre, selon aussi que le but de ces éléments gouvernants est le bien commun de la Cité dans son ensemble ou bien leur avantage personnel :
- la royauté est la forme correcte du gouvernement d'un seul (gouvernement monarchique) ;
- la tyrannie est la forme perverse du gouvernement d'un seul ;
- l'aristocratie est le gouvernement du petit nombre (les meilleurs hommes pour le meilleur gouvernement pour la Cité) ;
 - l'oligarchie ;
 - la démocratie est le gouvernement de la multitude sous sa forme perverse ;
 - la "politie" est la forme correcte, commune à tous les régimes...
      La différence essentielle entre la démocratie et l'oligarchie n'est pas la taille de l'élément qui gouverne, mais plutôt la richesse ou l'absence de richesse : l'oligarchie est le gouvernement des riches, qui se trouvent être généralement aussi un petit nombre, et la démocratie le règne des pauvres, qui sont généralement la majorité. Pour ARSTOTE, c'est la différence fondamentale : si les oligarques et les démocrates s'accordent sur le principe de la justice distributive, ils s'opposent sur ce qui fait l'égalité des personnes. Selon Léo STRAUSS toujours, "il faut comprendre la défense nuancée de la démocratie ou du gouvernement du peuple par ARISTOTE dans le cadre de l'approche du problème général de la justice politique. Les groupes qui luttent de manière typique pour le pouvoir dans la Cité prétendent toutes à la justice politique avec une certaine légitimité ; cependant parce que les hommes jugent mal pour eux-mêmes, ils sont constamment tentés d'absolutiser leurs prétentions aux dépens des prétentions des autres."
    Pour ARISTOTE, finalement, il n'y a que deux genres de régime, la démocratie et l'oligarchie. Cependant, dans certaines Cités, il y a en plus des pauvres et des riches, un "élément moyen", politiquement important.
Léo STRAUSS écrit de façon un peu anachronique classe moyenne, mais cela donne une idée de ce sur quoi le philosophe s'appuie pour avancer la notion du régime mixte. C'est cela finalement, son idée de la "politie", type de gouvernement qui favorise la stabilité de la Cité, comme sa prospérité. Même si ARSTOTE ne précise pas comment cela fonctionne, étant donné "que le meilleur régime n'est pas confronté aux conflits politiques normaux qui caractérisent les régimes composés de groupes hétérogènes de citoyens libres". (Léo STRAUSS).

         Marcus Tullius CICERON (106-43 av J.C) poursuit quelques siècles plus tard l'examen des vertus et des défauts des différents régimes. Le caractère de la République (dans le recueil que l'on nomme République précisément) est déterminé par "les dispositions concernant les magistrats", entendre la forme du gouvernement. Il en distingue trois :
- la royauté, gouvernement par un seul, caractérisé par l'affection paternelle ;
- l'aristocratie, le gouvernement des meilleurs, caractérisé par le conseil et la sagesse ;
- la démocratie, le gouvernement de tous, caractérise par la liberté.
  Bien qu'il pense que la royauté soit la meilleure forme, et la démocratie la pire, chacune des trois formes peut avoir un gouvernement convenable et même stable tant que l'injustice et l'envie ne détruisent pas le lien originel de l'association. Mais en face de chaque forme de gouvernement, il y a une forme pervertie : tyrannie, oligarchie ou ochlocratie (règne de la foule). La tendance générale est la dégradation de chaque forme en sa variante pervertie. Et c'est en cela que la constitution mixte est la meilleure : "les magistrats ont assez de puissance, les conseils des citoyens éminents assez d'influence et le peuple assez de liberté."

    Si l'on rappelle ici ces différentes conception de l'oligarchie, c'est parce que les constructions intellectuelles postérieures reposent en partie sur elles. Il ne faut pas oublier que jusqu'à la fin du XIXème siècle, la culture des élites dirigeantes se nourrit beaucoup de l'apprentissage des "auteurs classiques", en parallèle à l'enseignement religieux.

       En dehors du monde chrétien, ALFARABI (870-950), le premier philosophe à accorder l'islam et la philosophie politique classique, dénombre 6 formes de régime :
- le régime de la nécessité (ou le régime de l'indispensable) dans lequel le but des citoyens se limite aux simples nécessités de la vie ;
- le régime vil (l'oligarchie) dans lequel le but ultime des citoyens est la richesse et la prospérité en et pour elles-mêmes ;
- le régime vil dans lequel le but des citoyens est la jouissance des plaisirs des sens ou de plaisirs imaginaires;
- le régime de l'honneur (la timocratie) dont les citoyens cherchent à être honorés, loués et glorifiés par les autres ;
- le régime de la domination (la tyrannie) dont les citoyens visent à surpasser et à soumettre les autres ;
- le régime de l'association corporative (la démocratie) dans lequel le but principal des citoyens est d'être libre de faire ce qu'ils veulent.

        Pour Thomas HOBBES (1588-1679), dans le Léviathan, il y a trois genres de République :
- la monarchie, lorsque le pouvoir est remis à un seul homme ;
- la démocratie, lorsqu'il est remis à une assemblée d'hommes où chaque citoyen a le droit de vote ;
-  l'aristocratie, lorsque dans cette assemblée, seule une partie des citoyens a le droit de vote.
     Mais Thomas HOBBES récuse les distinctions fondées sur des distinctions morales (le bien de la Cité ou le bien d'une classe sociale), car pour lui ce qui importe, c'est le fait que tous les citoyens bénéficient de la paix et de la défense. Tous souffrent de l'anarchie et de la violence. Les arguments traditionnels en faveur du régime mixte sont fondés sur une compréhension insuffisante de ce qu'est une vraie union. Dans sa philosophie politique, on ne se pose pas la question de l'oligarchie ou de la richesse ou de la pauvreté des gouvernants, on se préoccupe essentiellement de la réalisation de son obligation : la sécurité de tous.

      L'encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1751-1780) garde une image négative de l'oligarchie, si on en juge au contenu de l'entrée qui lui est consacrée : "C"est ainsi qu'on nomme la puissance usurpée d'un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d'un État devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu'on peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d'un petit nombre d'hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l'usurpation. Chez les Romains, le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu'ils parvinrent à se rendre les seuls maitres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur ouvrage et éteint leur amour pour la liberté, préparent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs."

     Edmund BURKE (1729-1797) estime que la démocratie ne peut pas être un régime possible. Le peuple ne peut pas gouverner. Il est l'élément passif par opposition aux éléments actifs qui sont les hommes dans l'État. Bien que le peuple puisse être conduit par une certaine espèce d'oligarchie vicieuse, il devrait être conduit pas une "vraie aristocratie naturelle", par des ministres qui "ne sont pas seulement nos gouvernants naturels, mais nos guides naturels".  En fait, par delà la constatation que le philosophe politique n'entre pas dans la problématique de la justice à l'antique, il pense que, fondamentalement, le gouvernement ne règne pas : il modifie, il réforme, il équilibre ou il adapte. Le gouvernement n'est pas nourri, comme le pensait ARISTOTE, par les prétentions à l'hégémonie avancées par les démocrates et les oligarques pour défendre (et exagérer) leur égalité ou leur inégalité avec les autres. Le peuple ne prétend pas régner de son propre chef ; c'est seulement lorsqu'il est enflammé par un petit nombre qu'il croit qu'il veut régner...

      James MILL (1773-1836) estime que le gouvernement est tristement nécessaire, mais qu'aucune forme de gouvernement n'est acceptable. Les formes traditionnelles de gouvernement ne conviennent pas. L'unique tâche du gouvernement est le minimum : "augmenter au maximum les plaisirs et diminuer au maximum les douleurs, que les hommes retirent de leurs relations naturelles". Le remède aux défaillances des formes de gouvernement à assurer cela, du fait que les aristocrates sont les premiers à adopter une attitude de prédateurs envers le peuple, du fait que les citoyens dans une démocratie ne peuvent pas se réunir tous pour gouverner, est de créer un corps représentatif qui puisse gouverner pour le peuple sous des contrôles tels qu'ils préviennent la corruption des représentants. Cette réflexion mène tout droit aux éléments qui peuvent précisément corrompre ces représentants, mais James MILL s'arrête à la constatation de la difficulté d'organiser pleinement et sereinement cette représentation.

     En fin de compte, la tradition de la philosophie politique ne renseigne que peu sur les ressorts du fonctionnement d'une oligarchie. Plus, elle s'éloigne au fur et à mesure qu'on se rapproche de notre époque des définitions antiques, pour devenir quelque chose qui agit d'en dehors du régime politique.
        Maurice DUVERGER, faisant le point sur la sociologie des régimes politiques estime que les études faites sur les partis ces dernières années conduisent à réviser la classification des régimes politiques.
"Si certaines recherches spécialisées donnent l'impression de piétiner (...) c'est sans doute à cause du retard de la sociologie des régimes politiques, qui prive d'un cadre général d'étude. Rien n'est sans doute plus urgent pour le développement de la science politique que la rénovation de la typologie traditionnelle des régimes politiques, que la définition plus précise des rapports entre les régimes politiques et les autres éléments de la réalité sociale (économiques, culturels, idéologiques, etc.).
   Les études réalisées montrent qu'il est illusoire de penser que dans la monarchie ou le despotisme (une étude fine du nazisme en tant que système politique le montre bien par ailleurs), il n'y a qu'un seul homme au pouvoir ; "une équipe et une administration sont à ses côtés, avec lesquelles ses rapports sont plus ou moins complexes". Et certainement, plus la société est complexe, plus le nombre d'hommes à gouverner est grand, cela est encore plus vrai. "L'idée que tout le monde puisse gouverner est d'autre part une absurdité, ou un tour de passe-passe (par la théorie de la représentation) : même dans la plus démocratique des démocraties, le peuple ne gouverne pas lui-même ; les gouvernants réels forment une catégorie de gens peu nombreux, distincts de la masse. Tout gouvernement est oligarchique."
   Ce qui peut paraitre une formule un peu rapide pour laisser de côté l'activité d'oligarchies financières ou économiques, sur ou à l'intérieur d'un gouvernement,  mais cette réflexion a le mérite de poser le problème de l'articulation véritable des pouvoirs politiques par rapport à des statuts juridiques déterminés.

Maurice DUVERGER, chapitre premier de Problèmes de sociologie politique, dans Traité de sociologie, coordination de Georges GURVITCH, PUF, collection Quadrige, 2007. Leo STRAUSS et Joseph CROPSEY, Histoire de la philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1994. Centre National de ressources Textuelles et Lexicales, site Internet www.cntrl.fr.  Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, 1751-1780, disponible sous forme de CD-Rom, site internet www.emme.com.

                                                                          PHILIUS

    Relu le 13 mars 2019
 
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 12:45
           Ce qui désigne un usage du pouvoir absolu, une situation où le pouvoir est concentré entre les mains de celui qui l'exerce (Thierry MENISSIER) fait l'objet de bien d'autres approches. Associé traditionnellement à la monarchie, il constitue historiquement un mode d'exercice du pouvoir plus répandu et qui s'inscrit dans un conflit politique intense entre des tendance centripètes et des tendances centrifuges. A noter qu'il faut bien distinguer l'absolutisme du despotisme, qui concerne n'importe quel régime politique et qui tient souvent au charisme écrasant du Roi, de l'Empereur ou du Président, lequel impose ses vues propres, parfois au fi des interprétations usuelles de la Constitution. Autant le despotisme dépend de la personnalité du dirigeant, autant l'absolutisme est inhérent à une forme de gouvernement ou même à un type d'État.

         Ainsi, dans l'histoire européenne, la notion d'absolutisme est liée à l'émergence des monarchies françaises et espagnoles du XVIème au XVIIIème siècle. Le régime absolutiste du roi français Louis XIV est l'aboutissement de luttes contre les adversaires de l'État, les bénéficiaires du système féodal persistant. Bertrand de JOUVENEL, dans Du pouvoir, montre bien cette ascension depuis le Moyen-Age où le pouvoir royal doit combattre l'ordre social dont il émerge. Dans son combat contre les féodaux (au début, ses concurrents), il s'appuie sur la "phèbe", sur le petit peuple contre la classe aristocratique. Le pouvoir d'État devient absolu non seulement dans les institutions, mais aussi dans les mentalités. Au nom du Roi s'établit un seul pouvoir, qui monopolise la violence, un seul référent suprême dans toute la société. Ce caractère absolu du pouvoir se transfère ensuite dans la République ou dans l'Empire et souvent dans les Constitutions. Cela se révèle à la place qu'occupe le Président.
Mais, comme l'influence qu'exercent les oligarchies le montre, ce pouvoir dit absolu n'en a souvent que le nom et l'apparence. Cette apparence assure l'obéissance à ces oligarchies comme si c'était au Président que cette autorité est dévolue. Autant la théorisation de la monarchie absolue, et plus tard de l'État absolu va loin, autant les réalités sociales parfois s'en éloignent.
Cela est même vrai dans la société où l'État met son empreinte partout, la société française, centralisatrice et autoritaire par excellence. D'ailleurs, l'ensemble des théorisations des juristes concernent surtout la monarchie française.

       Dans l'histoire des idées, l'absolutisme a donc une origine bien précise. Bertrand BADIE le rappelle, le XVIème siècle européen et marque une double rupture :
- Une démultiplication des pratiques absolutistes et des discours qui les accompagnent pour les justifier. Et encore, dans ces justifications, on doit aux juristes davantage le mérite "d'avoir sensiblement fait progresser la philosophie de l'État et d'avoir contribué à l'ériger en personne morale" plutôt que "d'avoir théorisé un pouvoir monarchique dépourvu de toute limite".
- Le grand mouvement lié à la Réforme remet en cause "l'image de la raison pour accéder à la connaissance du juste, et donc le droit naturel et la dualité des légitimités, temporelle et spirituelle". En contrepartie, il n'est de justice ou d'ordre légitime que dans la Révélation divine.
       Si on suit Henri MOREL, on mesure un grand chemin parcouru du début à la fin du XVIème siècle : "partant d'affirmations sans nuances qui tentent d'expliquer la puissance royale établie à la fin du Moyen-Age sur les ruines de la féodalité, les circonstances politiques d'une part, la construction de l'État de l'autre, amènent les juristes à échafauder une doctrine solidement charpentée en droit au point d'éliminer toute autre théorie contraire. La place est libre pour l'établissement au XVIIème siècle de l'absolutisme classique."

        Il y a plusieurs théoriciens de cet absolutisme, qui en propose des variantes bien différentes, et qui tracent des voies parfois opposées pour l'avenir, dans le cadre bien entendu de luttes souvent sanglantes.

      Jacques Bénigne BOSSUET (1627-1704) développe dans sa Politique tirée de paroles de l'Écriture sainte (1709) et ses Sermons une théologique politique de l'absolutisme fondée sur une lecture particulière de la doctrine chrétienne. Il faut partie d'une longue lignée de théologiens, mais pousse à son terme la thèse du fondement divin du pouvoir politique. Henri MOREL résume sa doctrine en quatre propositions :
- L'absolutisme a pour fondement les notions de souveraineté et d'autorité. Ici, on fait référence à l'oeuvre de Jean BODIN, dont nous aurons l'occasion de discuter pour ce qui est de la souveraineté (unicité du pouvoir, droits régaliens, suprême et permanente puissance), et aux motifs psychologiques et sociaux que le Roi Soleil Louis XIV tente d'imposer à ses sujets, notamment et d'abord aux différentes noblesses.
- L'absolutisme est légitimée par le droit divin (transmission par l'hérédité et devoir religieux d'obéir au Roi, sainteté du roi et des rois dont les reliques et gestes peuvent être miraculeux).
- L'absolutisme a pour fin le bien commun du royaume et pour moyen la raison d'État (tradition de bienfaiteur des gens du royaume, le Roi seul interprète du bien commun, qui passe de plus en plus comme un service dû à l'État).
- L'absolutisme est un pouvoir limité. Car le pouvoir absolu n'est pas un pouvoir arbitraire, "selon le bon plaisir", c'est un pouvoir confié par Dieu et le Roi doit en rendre des comptes. Jean BODIN fait du respect de la propriété des biens des sujets et de la liberté naturelle la contrepartie de l'obéissance qui lui est due.

          A la suite de Nicolas MACHIAVEL, et même sans doute avant lui, se propage dans les cours princières un machiavélisme théorisé par Giovanni BOTERO (1544-1617), dans son traité De la raison d'État (1589). Semblant se distinguer de l'amoralisme de l'oeuvre du florentin Le Prince, Giovanni BOTERO propose de radicaliser ses vues, puisque loin de distinguer comme lui le prince non républicain et de l'autre le chef républicain et le législateur, comme celui qui se donne les moyens de la dominance et ceux qui désirent le bien public, il ne connaît qu'un seul prince, celui qui se donne les moyens de la domination, et il nomme raison d'État la connaissance de ces moyens. (Stéphane BONNET). L'intention de l'écrivain politique italien est de montrer comment une raison d'État peut servir la loi de Dieu, mais n'en fait pas une nécessité (un prince non chrétien peut se retrouver dans ce qu'il propose). Il développe toute une théorie politique, où le prince doit lutter entre les préoccupations des riches, des pauvres et d'une classe intermédiaire dont il doit favoriser l'émergence, car c'est d'elle que le prince peut tirer une grande partie de sa force.
Gabriel NAUDE (1600-1653) s'appuie sur ces vues pour mettre en oeuvre une représentation du pouvoir fondé sur la puissance et la science civile. Contre l'Église et la fronde des nobles, il justifie tous les moyens de la ruse et du mensonge, de la manipulation de l'avidité des riches et des peurs des pauvres. Dans ses Considérations politiques sur les coups d'État (1639), le secrétaire du cardinal romain et conseiller du cardinal Mazarin veut assurer la pérennité de l'État. Notons par ailleurs que Gabriel NADAU initie l'idée d'une bibliothèque universelle au service du Roi, soucieux de préserver la mémoire des sciences physiques, morales et politiques.

         Thomas HOBBES (1588-1679,) considéré généralement comme un parangon de l'absolutisme, met en balance dans son Léviathan (1651) la légitimité de l'absolutisme de l'État et la sécurité des sujets, dans une sorte de contrat ou de pacte d'association. Mais les conséquences de ses idées sont clairement absolutistes, car tout le pouvoir est concentré, personnalisé, sans aucun contrôle. La postérité de son oeuvre va autant vers un individualisme qui ouvre sur le libéralisme de John LOCKE ou la démocratie de SPINOZA (Henri MOREL), que vers l'affermissement de la monarchie absolue (Thierry MENISSIER). Souvent le destin des oeuvres politiques se retourne contre les intentions de leurs auteurs.

       Frédéric II de Prusse (1712-1786), roi de Prusse à partir de 1772, dans son ouvrage L'antimachiavel publié par VOLTAIRE, prône le "despotisme éclairé". Cette notion représente une version rationalisée de l'absolutisme, inspirée par les idées des philosophes des Lumières qui se dit opposé à l'usage personnel du pouvoir (pour le bien du Prince). Mais souvent, les actions du roi, favorables par ailleurs à la liberté de pensée et de religion, déçoit les intellectuels de l'Encyclopédie, qui perçoivent bien parfois un peu tard, le machiavélisme du constructeur de la puissance prussienne, qui va jusqu'à la manipulation d'une élite progressiste.

       L'absolutisme monarchique se transforme en absolutisme étatique. Il s'opère un déplacement dans les bénéficiaires et dans les objectifs d'une forme de pouvoir politique : détachée des préoccupations morales tirées de l'enseignement des Églises, et même globalement du christianisme, elle devient une pratique théorisée et justifiée de la puissance publique, qui partage avec les anciens monarques le même désir de stabilité et de monopole de la violence. On n'en retient souvent que la théorie, et parfois par la suite dans l'histoire, elle est utilisée à des fins polémiques pour la combattre, en oubliant souvent que même les formes les moins centralisées et les moins étendues du pouvoir d'État en découlent.
    
Thierry MENISSIER, Eléments d'une philosophie politique, Ellipses, 2005. Henri MOREL, article Absolutisme du Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Fernand BADIE, article sur La pensée politique vers la fin du XVIème siècle, dans Nouvelles histoire des idées politiques, Hachette, 1987. Bertrand de JOUVENEL, Du pouvoir, Hachette, 1972. Stéphane BONNET, Botero machiavélien ou l'invention de la raison d'Etat, PUF, Les études philosophiques, 2003 n°66, disponible sur Internet sur le site du CAIRN (www.cairn.info).

                                                                               PHILIUS
 
Relu le 15 mars 2019

      
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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 13:32
             L'auteur américain d'une monumentale étude sur la théorie de la Révolution de Karl MARX (malheureusement encore non traduite en français), Hal DRAPER (1914-1990), militant socialiste révolutionnaire et un des inspirateurs du Free Speach Movement de Berkeley, nous donne là un écrit relativement court, mais intéressant sur le socialisme, précisément sur deux conceptions du socialisme. Ceux qui ont connu l'époque des débats sur le socialisme autogestionnaire en France reconnaîtront là nombre de thèmes.
           Les deux âmes du socialisme, publié en 1966, pour reprendre les termes de Murray SMITH, est intéressant aussi bien par son contenu (même s'il est jugé lacunaire et incomplet, voire déséquilibré par les commentateurs qui s'expriment dans le livre en complément de ce texte) "qu'en raison de l'époque à laquelle il a été écrit. Que l'on s'accorde ou non aujourd'hui avec ce que dit DRAPER, le projet d'un socialisme par en bas séduit énormément de gens. Il faut y avoir une conséquence de la faillite du socialisme par en haut, dans ses variantes social-démocrate et stalinienne. L'expérience du 20ème siècle témoigne de l'impossibilité de réformer le capitalisme, graduellement, de l'intérieur. DRAPER était d'ailleurs loin d'être le seul à comprendre ce fait. Le 20ème siècle a également démenti l'idée que l'étatisation de l'économie suffisait à elle seule à l'émergence du socialisme ou d'un État ouvrier, argument que DRAPER fut l'un des premiers à défendre, et qui est aujourd'hui largement répandu."
      Écrivant dans son introduction que "la crise actuelle du socialisme est une crise de sens du socialisme", Hal DRAPER se livre à une description historique, à partir des ancêtres socialistes jusqu'aux courants, aux six courants du socialisme par en haut qu'il dénonce comme ne croyant pas à l'auto-émancipation des travailleurs. Le paradoxe est que tout en défendant l'idée de cette auto-émancipation, l'auteur oublie beaucoup de courants et de combats qui vont dans son sens, pour s'attacher à faire comprendre comment les partisans du socialisme d'en haut ont pu utiliser l'adhésion des masses et le fait majeur de la bureaucratisation de la société, d'où est issu selon lui toute une oligarchie qui se dit socialiste. Il s'agit d'une critique non seulement de ce que l'on a appelé "le socialisme réellement existant" à l'Est, mais aussi des pratiques et des théories en cours dans les sociétés d'Europe de l'Ouest et bien entendu aux Etats-Unis même.
   C'est cette critique qui ouvre "le débat nécessaire" où s'expriment différents auteurs et acteurs du socialisme : Murray SMITH qui nous fait découvrir cette figure du socialisme américain, Alain BIRH qui détaille les failles de l'écrit d'Hal DRAPER, Michael ALBERT dans une critique d'un certain économisme de l'ensemble du marxisme et qui pense qu'il faut le dépasser (via l'activité de multiples acteurs dans les mouvements populaires) dans sa vision de la coordination des activités politiques ou économiques (planification participative), Diane LAMOUREUX, qui met l'accent sur les leçons que le féminisme peut donner au socialisme et Catherine SAMARY qui réaffirme la nécessité du socialisme et de la recherche d'une voie que les luttes collectives pourraient ouvrir dans la construction d'une société dont le modèle n'existe pas (mise en avant des contre pouvoirs plutôt qu'établissement d'un nouveau système)... Le débat est en effet très ouvert après ces contributions...
     L'introduction générale de Jean BATOU permet d'entrer facilement dans ces débats-là. Découvrir Hal DRAPER, c'est aussi découvrir toutes les filiations utopistes, messianiques, anarchistes et libertaires de l'activité du socialisme américain, en plein dans les discussions qui ont fait rage aussi aux Etats-Unis sur le pouvoir révolutionnaire, la dictature du prolétariat et la bureaucratie.
 
    L'éditeur effectue une présentation qui restitue le contexte de telles réflexions : "En 1966, lorsque paraît ce livre, le monde est divisé en deux blocs, l'un capitaliste, l'autre du "socialisme" réellement inexistant. Mais, 1968 n'est pas loin. Le mouvement étudiant américain vient de connaitre sa première épreuve de force d'envergure, à Berkeley, en 1964, avec le Free Speech Movement. La première Conférence de solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique Latine, la Tricontinentale, se tient à La Havane en décembre 1966. En même temps, le combat des Noirs états-uniens s'est radicalisé : les ghettos se soulèvent. Enfin, le nouveau mouvement des femmes pointe le nez, pleinement en phase avec cette nouvelle radicalité. Le socialisme fait à nouveau l'objet de discussions passionnées, interpellé par les luttes de libération du tiers-monde qui s'en revendiquent explicitement. Pour Hal Draper, le moment est venu de faire connaitre largement sa conception du socialisme. Pour cela, il propose une généalogie du socialisme moderne à partir de deux filiations opposées : le socialisme par en haut et le socialisme par en bas. Il se situe sans ambiguïté dans la seconde tradition. L'essai de Draper vise en particulier à mettre en valeur l'héritage auto-émancipateur du socialisme, qu'il oppose à ses traditions autoritaires. Ce livre, inédit en français, intéressera celles et ceux pour qui le socialisme représente encore un espoir au 21e siècle, mais qui ressentent le besoin de débattre les échecs et les reniements qui jalonnent son histoire." 

 

 
    Hal DRAPER (1914-1990), militant et auteur qui joue un rôle important dans les années 1960 à l'Université de Berkeley, en Californie, est auteur de nombreuses contributions sur le socialisme. Citons la direction d'une oeuvre en trois volumes, Marx-Engels Cyclopedia, ouvrage de référence qui détaille au jour le jour les activités et les écrits des deux fondateurs du marxisme, et les cinq volumes de Karl Marx, théorie de la révolution (Monthly Review Press, 1977-1990). 


Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme, Édition présentée par Jean BATOU, Editions Syllepse, 2008, 201 pages. Le texte de Hal DRAPER fait environ une centaine de pages. Il est largement commenté par Michael ALBERT, Alain BIHR, Diane LAMOUREUX, Catherine SAMARY et Murray SMITH, dans la dernière partie de l'ouvrage (Un débat nécessaire).
 
Complété le 16 Août 2012. Relu le 16 mars 2019.
 
 
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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 15:03
      Avant d'entrer dans les débats autour de la notion de Dictature du prolétariat, levons une équivoque. On ne peut pas tout simplement déduire de la catégorie Dictature de la philosophique des Lumières par exemple (qui veut dire gouvernement d'un seul selon ses propres volontés), celle de Dictature du prolétariat qui appartient en propre au vocabulaire marxiste. L'exercice d'une dictature par une foule d'individus très nombreux, prolétaires puisqu'il s'agit d'eux, pourrait difficilement, à moins d'imaginer un cerveau collectif, s'effectuer à l'image d'une dictature d'une personne...

     Le découpage d'Etienne BALIBAR en quatre périodes, découpage contesté par de nombreux auteurs, distingue des conceptions de la Dictature du prolétariat :
1, qui serait celle de Karl MARX, celle de la stratégie révolutionnaire ;
2, celle d'une relation entre État et non-État (MARX, ENGELS) ;
3, celle d'une période de transition de LÉNINE et de MAO ;
4, de Parti-État (STALINE, GRAMSCI).
Sans se fixer sur les noms cités (il y a d'autres auteurs importants qui se sont exprimés sur la question...), on peut suivre cette indication pour simplement éclairer les débats qui ont eu historiquement lieu et qui donnent à la Dictature du prolétariat des définitions bien différentes.

      Le premier sens appartient à la brève période qui s'étend des révolutions de 1848-1849 à la dissolution de la Ligue communiste en 1852. Pour Karl MARX, dans une situation de crise de la société bourgeoise, où les conditions de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes partout, et où la dialectique de la révolution et de la contre-révolution interdit pratiquement aussi bien les évolutions pacifiques que les arrêts dans une étape intermédiaire, la Dictature du Prolétariat est "l'ensemble des moyens politiques transitoires que le prolétariat doit mettre en oeuvre pour l'emporter dans la crise révolutionnaire, et ainsi la résoudre." Cette dictature, à laquelle mène la lutte des classes, "ne constitue que la transition à l'abolition de toute les classes et à une société sans classes." La brochure sur La lutte des classes en France date de 1850 est c'est le seul texte dans lequel l'expression Dictature du prolétariat est utilisé systématiquement et à plusieurs reprises.

    Après 1852, comme la révolution se révèle impossible, l'expression Dictature du prolétariat disparaît des textes et ce pour 20 ans, avant de resurgir en 1871-1872, juste après la Commune de Paris. La dictature du prolétariat n'est alors plus un modèle de stratégie révolutionnaire, mais une forme politique originale. Dans la Critique du Programme de Gotha (1875), Karl MARX et Friedrich ENGELS, se référent aux mesures prises pendant la Commune en articulant quatre aspects : le peuple en armes, ou l'armée populaire, un corps exécutif et législatif à la fois représentatif d'une démocratie directe, qui suppose l'existence d'organisations de masses de la classe ouvrière, le démantèlement de la machine d'État répressive (police et justice), et forme d'organisation de la production nationale (planification et centralisation). C'est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière.

   Pendant la première révolution russe de 1905, LÉNINE (1870-1924) écarte l'idée de la Dictature du prolétariat, dans la nécessité de faire deux révolutions à la fois (bourgeoise et ouvrière), avec un système d'alliance compliqué. Dans la période qui va jusqu'à la révolution de 1917, par contre, déjà TROTSKI (1879-1940) réfléchit à la révolution permanente, qui est aussi le titre d'un livre qu'il ne rédige qu'en 1928-1931. LÉNINE reprend cette expression en lui donnant le sens d'une période historique de transition entre capitalisme et communisme. En 1920, il écrit : "La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. La force de l'habitude, chez des millions et les dizaines de millions d'hommes est la force la plus terrible." (La maladie infantile du communisme). Innovation par rapport à Karl MARX, la Dictature du prolétariat est une nouvelle période de lutte des classes.

    STALINE, qui s'engage en pratique dans la formation d'un État, conçoit la Dictature du prolétariat, contre les autres tendances de son Parti, comme un "système social et institutionnel où le Parti est la clé de voûte du pouvoir politique". Elle intègre, cette dictature, "toute les formes d'organisation de classe du prolétariat", syndicat compris, organe de défense des travailleurs et d'organisation de la production. La théorie de la Dictature du prolétariat fusionne avec le concept de l'unité du parti, et cette théorie est reprise dans toute l'Europe de l'Est après la Seconde Guerre Mondiale. Cette conception s'exprime dans d'innombrables textes où se mêlent polémiques et théorisations produits par STALINE (1878-1953) lui-même et l'appareil soviétique, sur quantité de sujets (organisation de la production, éducation, armée..).
  En Chine Populaire, pendant le "règne" de MAO TSE TOUNG (1893-1976), la révolution culturelle dans les années 1960, signifie que la lutte des classes se mène également à l'intérieur du Parti et sans doute, la notion de Dictature du prolétariat atteint ses limites.

    GRAMSCI (1891-1937), dans ses réflexions sur la société civile et la société politique pose le problème de la Dictature du prolétariat dans des termes tout-à-fait différents. Elle ne peut être la simple substitution d'une classe à une autre (ou des représentants d'une classe à ceux d'une autre) dans une fonction de domination en elle-même inchangée. La construction d'un parti prolétarien est un long processus, qui, avant et après la prise du pouvoir, unifie le prolétariat  et les masses sous une même "conception du monde", investie dans la pratique quotidienne et opposée à celle des classes exploiteuses. Il critique le stalinisme qui absorbe le parti dans des tâches étatiques, lequel devient un organe de dictature-coercition au détriment de son rôle de dictature-hégémonie.

   Pour Henri LEFEBVRE (1901-1991), la Dictature du prolétariat doit être l'épanouissement de la démocratie. "S'il y a dictature, c'est la dictature de la science économique et sociologique, substituée comme régulateur de l'ensemble social aux moyens aveuglément surgis des initiatives privées, sans contrôle et sans loi, qui caractérisent l'instable équilibre capitaliste." Cet auteur insiste beaucoup sur la différence entre socialisme et communisme, ce dernier étant une situation politique sans État. Par là, il critique la notion d'État communiste, désignant souvent les réalisations à l'Est, avant la chute des régimes pseudo-socialistes. Tout réside en fait dans l'objectif qui se trouve derrière la notion de communisme.

    Pour terminer provisoirement cet article de définition de la Dictature du prolétariat, mentionnons les travaux  d'Antoine ARTOUS, qui rappelle la liaison entre cette notion et celle de dépérissement de l'État. Dans un long texte rappelant les évolutions de la notion de Dictature du prolétariat, à travers les écrits de GRAMSCI et de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) et surtout de TROTSKI par exemple, qui a souvent servi d'occultation idéologique à une situation où précisément le pouvoir était confisqué au prolétariat en son nom (de la même manière que fut confisqué le pouvoir politique aux Soviets ouvriers des usines en même temps que l'on plaçait sur le fronton de tous les bâtiments publics le nom glorieux d'Union Soviétique), il propose de revenir au mouvement révolutionnaire lui-même d'où doit sortir un pouvoir du prolétariat. Comme pour d'autres auteurs, dont Raymond ARON, qui appartient bien entendu à une autre famille politique, l'analyse de la bureaucratie (telle qu'elle a existé et existe dans les pays qui se disent socialistes) fournit des éléments importants pour comprendre comment un pouvoir qui se dit Dictature du Prolétariat devient Dictature tout court.

     Historiquement, la conception d'une Dictature du peuple provient en partie de la Révolution Française, notamment avec les idées et l'action de François Noël (Gracchus) BABEUF (1760-1797). Plusieurs écrits, notamment Le manifeste des phébéiens (1795), prônent à la fois la communauté des biens et un gouvernement (l'administration commune) dirigeant l'économie. Filipo Michele BUONARROTI (1761-1837), son disciple italien, vise l'insurrection et la dictature d'une minorité révolutionnaire, le temps nécessaire à la transformation institutionnelle et sociale de la société.
Cette conception, relatée dans L'histoire de la Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf (1828), influence ensuite Louis Auguste BLANQUI (1805-1881), révolutionnaire républicain socialiste français. Dans La critique sociale (1886), comme dans les écrit publiés de son vivant, il décrit une évolution sociale et la nécessité d'une révolution. Cette révolution ne peut être que le fait d'un petit nombre de personne (il ne croit pas au génie messianique de la classe ouvrière, comme le faisait Karl MARX), établissant par la force une dictature temporaire.

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Antoine ARTOUS, Marx, l'État et la politique, Éditions Syllepse, 1999.

                                                                 PHILIUS
 
Relu et (un peu) corrigé le 16 mars 2019
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13 mai 2009 3 13 /05 /mai /2009 12:52
         Tout d'abord, il faut se garder d'une tendance à considérer qu'une fois l'équilibre des pouvoirs politiques - entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire par exemple - dans une société est raisonnablement établi (notamment quant à la séparation des pouvoirs), la démocratie (dont se targue la plupart des Etats aujourd'hui) en soit garantie pour autant. Dans les sociétés - surtout les sociétés complexes - d'autres pouvoirs, économiques, idéologiques... agissent pour renforcer ou perturber les résultats de cet équilibre des pouvoirs. Dans les analyses "courantes", en matière institutionnelle, on a un peu trop tendance à confondre démocratie formelle et démocratie réelle.

      La démocratie est une forme constitutionnelle bien précise (la seule dans laquelle d'ailleurs la question de l'équilibre des pouvoirs a un sens) qui correspond à un idéal politique, un état d'esprit : celui où l'égalité permet la liberté du plus grand nombre mais également celui qui garanti la justice pour tous (Thierry MENISSIER). Raymond ARON, dans son livre Démocratie et totalitarisme, précise que les régimes démocratiques sont des régimes "dans lesquels existe une organisation constitutionnelle de la concurrence pacifique pour l'exercice du pouvoir". On pourrait ajouter qu'il faut que cette compétition soit accessible à tous, ce qui n'était pas le cas dans la Grèce antique (exclusion des femmes, des enfants et des esclaves) et ce qui n'est pas toujours le cas même dans les pays dits développés.

    Dans l'introduction à une édition de l'Esprit des lois de MONTESQUIEU, J.P. MAYER cite quatre livres de la science politique qui ont changé radicalement la conception du monde politique, autrefois axée autour de la légitimité ou des capacités du Prince : La République de Jean BODIN (1529-1596), l'Esprit des Lois de MONTESQUIEU (1689-1755), le Contrat social de Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) et De la démocratie en Amérique de TOCQUEVILLE (1805-1859). On peut y ajouter pour notre part les contributions de Raymond ARON (1905-1983) et de Jurgens HABERMAS (né en 1929). Pour rester dans le cadre de ce modeste article, limitons-nous à quatre auteurs pour l'instant : MONTESQUIEU, TOCQUEVILLE, ARON et HABERMAS.

      L'auteur de l'Esprit des Lois distingue 3 régimes qui reposent chacun sur un principe bien délimité : celle du gouvernement monarchique est le fait que le prince ait la souveraine puissance, mais qu'il l'exerce selon des lois établies ; celle du gouvernement despotique, qu'un seul gouverne selon ses volontés et ses caprices ; et celle du gouvernement républicain est que le peuple en corps ou certaines familles aient cette souveraine puissance. Sur le principe de la démocratie, MONTESQUIEU explique qu'"il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne ou se soutienne. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu."
"Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autres force qui pût les soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les coeurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur ; ce qui était règle, on l'appelle gêne ; ce qui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous." C'est encore a contrario que MONTESQUIEU discute de la démocratie plus loin, lorsqu'il écrit sur la corruption des principes des trois gouvernements. "Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander (...)".
  MONTESQUIEU s'efforce d'avoir une approche sociologique avant la lettre et n'exprime pas sa préférence pour tel ou tel régime. Ce qu'il veut établir, c'est le "rapport que les lois doivent avoir avec la Constitution de chaque gouvernement, les moeurs, le climat, la religion, le commerce, etc."
  Au succès immédiat lors de sa parution en 1748 après une rédaction étalée sur 20 ans, succède une notoriété et une influence persistantes : presque tous les écrivains politiques, y compris Karl MARX s'en inspirent, ne serait-ce que parce qu'il apporte les aliments nécessaires à la définition de chaque type de gouvernement.

        Alexis de TOCQUEVILLE publie en 1835 et en 1840 successivement les deux volumes de De la démocratie en Amérique. Considéré comme un bréviaire de la démocratie par certains, cette oeuvre dégage les traits du nouveau régime qu'il découvre lors de ses voyages dans le Nouveau Monde, qui est aussi le prétexte de développer des observations faites bien auparavant. La question centrale de ses études "n'est pas celle des rapports entre la noblesse et la monarchie (question qui polarise des esprits de l'élite intellectuelle encore à cette époque) : elle est celle de la compatibilité entre noblesse et démocratie. Des trois éléments disparates dont son milieu fabriquait le malheur de l'histoire, monarchie, noblesse, esprit du temps, TOCQUEVILLE a fait un système tout simple à deux dimensions. il conserve le pôle de la noblesse, point de départ obligé, expérience sociale première, enracinement vital de sa théorie : type de gouvernement, ou de société, ou de culture, l'"aristocratie" sera les devoir-être de la noblesse. A l'autre bout, cet héritier d'un principe vaincu fait figurer le principe vainqueur : le démocratie, qui est inséparablement gouvernement du peuple, société égalitaire, et, pour reprendre le vocabulaire paternel, "esprit du temps". (François FURET).
    On peut lire au Chapitre V du premier volume intitulé "Du gouvernement de la démocratie en Amérique" : "En Amérique, la démocratie est donc livrée à ses propres pentes. Ses allures sont naturelles et tous les mouvements sont libres. C'est là qu'il faut la juger. Et, pour qui cette étude serait-elle intéressante et profitable, si ce n'était pour nous, qu'un mouvement irrésistible, entraine chaque jour, et qui marchons en aveugle, peut-être vers le despotisme, peut-être vers la république, mais à coup sûr vers un état social démocratique?". La lecture des premières têtes des paragraphes de ce chapitre montre son intention d'enquête approfondie :
- Du vote universel ;
- Des choix du peuple et des instincts de la démocratie américaine dans ses choix - Aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés à la direction des affaires publiques - Causes de ce phénomène - L'envie qui anime les classes inférieures de la France contre les supérieures n'est pas un sentiment français, mais démocratique - Pourquoi, en Amérique, les hommes distingués s'écartent souvent d'eux-mêmes de la carrière politique ;
- Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts de la démocratie - Effets contraires sur les peuples comme sur les hommes par les grands périls - pourquoi l'Amérique a vu tant d'hommes remarquables à la tête de ses affaires il y a cinquante ans (...) ;
 - Influence qu'à exercée la démocratie américaine sur les lois électorales. La rareté des élections expose l'Etat à de grandes crises - Leur fréquence l'entretien dans une agitation fébrile - Les Américains ont choisi le second de ces deux maux (...) ;
- Des fonctionnaires publics sous l'empire de la démocratie américaine - Simplicité des fonctionnaires américains - Tous les fonctionnaires sont payé (...) ;
- De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la démocratie américaine - pourquoi l'arbitraire des magistrats est plus grand sous les monarchies absolues et dans les républiques démocratiques que dans les monarchies tempérées (...).
        Dans la deuxième partie du second volume, l'auteur détaille "l'influence de la démocratie sur le sentiment des Américains et un des éléments qu'il y trouve est le développement de l'individualisme ainsi que les moyens qu'ils déploient pour le contrecarrer : par des institutions libres.
    Les commentateurs d'aujourd'hui n'analysent que peu le chapitre VI qui porte sur l'espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre : "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d'être en tutelle, en songeant qu'ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu'on l'attache, parce qu'il voit que ce n'est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne."
    L'admiration des Européens pour la stabilité politique des Etats-Unis, sur le consensus politique qui semble y régner, est bien décrite par Claire LE STRAT et Willy PELLETIER. Une véritable canonisation libérale de TOCQUEVILLE permet de passer sous silence d'autres éléments que politiques qui fondent réellement une société juste (relative égalité économique, participation effective des citoyens aux institutions...).

       Raymond ARON rédige souvent tout au long de sa vie de professeur de sociologie des ouvrages de combat contre certains aspects du marxisme, comme Essais sur les libertés (1965), mais c'est surtout ses analyses sur les régimes constitutionnels pluralistes qui marquent les esprits. Ainsi dans son livre Démocratie et Totalitarisme (1965) : "De manière générale, la description des régimes pluralistes-constitutionnels comporte quatre aspects principaux :
- On doit considérer le système politique en tant que système social particulier, depuis l'élection jusqu'aux décisions prises par le gouvernement, en passant par la structure des partis, le fonctionnement des assemblées et le choix des ministres ;
- On met en relation le système politique avec ce qu'on pourrait appeler l'infrastructure sociale. L'exercice du pouvoir ou la prise des décisions dépendent des groupes sociaux, de leurs intérêts, de leurs rivalités, de leurs ambitions, de leur accord possible et de leur compétition permanente ;
- Il convient d'analyser l'administration ou la bureaucratie, celle-ci étant à la fois l'agent d'exécution des décisions prises par les gouvernants, le conseiller technique des gouvernants et une instance indispensable au fonctionnement des activités privées ;
- Il faut enfin étudier ce que j'appellerai (...) l'environnement historique du système politique. En effet, chaque système politique est influencé, sinon déterminé, par un conglomérat de traditions, de valeurs, de manières de penser et d'agir, caractéristiques de chaque pays."
     Il examine le système politique en tant que tel, sans jamais oublier ces quatre éléments, oubli que font certains politologues aujourd'hui. A ce propos, il passe en revue les principales variables des systèmes politiques : "on fait couramment la distinction entre constitutions de type présidentiel et constitutions de type parlementaire. On trouve ces deux types, presque à l'état pur, d'une part aux Etats-Unis, d'autre part en Grande-Bretagne.
Le système américain se définit par l'élection séparée du pouvoir exécutif, incarné dans le président des Etats-Unis, et du pouvoir législatif, représenté par deux assemblées, la Chambre des représentants et le Sénat. (...). En Grande-Bretagne, le gouvernement (...) est le représentant de la majorité de la Chambre des Communes." Aux Etats-Unis, un système complexe régit la séparation des pouvoirs, chacun, le Congrès comme le Président, ayant des pouvoirs qui contrebalancent ceux des autres, dans une subtile organisation dans le temps des débats, mais selon le type de décisions à prendre ; il existe toutefois une prédominance présidentielle ou une prédominance législative. En Grande-Bretagne, un bon Gouvernement est obligé d'établir des relations de coopération étroite avec le Parlement. Le régime français, caractérisé par une instabilité constitutionnelle importante, est de type plutôt présidentiel, avec un Parlement qui n'a pratiquement jamais le dernier mot. Et Raymond ARON explique cette instabilité par la deuxième variable du système politique, les partis, qui tendent à reporter sur l'ensemble de la société leur compétition et leurs points de vue parfois radicalement différents de l'intérêt collectif. N'oublions pas qu'à l'époque le Parti Communiste possède un poids considérable.

         Jurgens HABERMAS, en héritier de l'Ecole de Francfort, se livre dans Droit et démocratie, Entre faits et normes, à une critique de l'Etat totalitaire, mais aussi creuse la notion de légitimité en incluant fortement dans la problématique de la démocratie la composante de la lutte des classes. Sur la base de cette critique, il théorise les conditions de la vie démocratique, par le rôle fondamental de la discussion publique des citoyens. Il insiste sur le fait que l'opposition au système du "mouvement ouvrier" a été en partie désamorcée par une concurrence réglée entre partis politiques.
Notamment, écrit-il dans Après Marx, par :
- l'institutionnalisation des rôles de l'opposition ;
- la formalisation du processus de légitimation sur le long terme ;
- l'institutionnalisation d'un cycle d'alternances ;
- la participation de tous les citoyens au processus de légitimation.
  Or, l'Etat "ne peut garantir ce renfort de légitimation que s'il réussit dans les tâches dont il a choisi de faire son programme - et ses succès ou ses échecs sont très aisément vérifiables". Les médiocres performances de l'Etat sur la protection sociale et sur le développement économique, comme les défaillances constatées dans les domaines régaliens de la justice et de la sécurité, mettent en cause jusqu'à la démocratie elle-même. Dans un environnement économique mondialisé, dans un espace de circulation libre des biens et des personnes, l'Etat perd ses principaux vecteurs d'action économique et sociale. Jurgens HABERMAS estime que si l'on veut que la légitimité du régime démocratique perdure, il faut étendre les mécanismes de la démocratie au-delà des frontières de chaque Etat-nation.
  Puisque que les Etats sont dépassés, les pouvoirs politiques formalisés à l'intérieur de chaque Etat, aussi équilibrés soient-ils de manière interne, ne suffisent plus pour que les principes démocratiques continuent de s'exercer.

        Dans l'équilibre des pouvoirs dans une société complexe, à la population importante et sur des territoires qui peuvent paraître démesurés, avec les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (qui doivent en plus être pensés au pluriel vu la multiplication des échelles de compétences) entre en jeu un quatrième pouvoir, celui de la presse.
Non parce qu'en soit, il constitue un élément dans une Constitution, mais parce qu'il possède entre ses mains le pouvoir de permettre aux trois premiers de fonctionner démocratiquement. Sans transparence, sans informations réelles qui permettent de rendre effectif l'exercice de la liberté, il ne peut y avoir de démocratie.
Et sans doute, l'illusion de la démocratie formelle, avec des équilibres institutionnels qui paraissent excellents, avec des joutes électorales qui paraissent fonctionner, pendant que la démocratie réelle se délite, pendant que la situation économique et sociale se dégrade, par le jeu d'une presse qui ne joue plus son rôle d'informer, ouvre les portes à une contestation de la légitimité même du régime démocratique. Autant il est nécessaire pour la liberté et l'égalité, comme pour la justice, de garder les éléments formels d'une démocratie, autant ces éléments formels tournent à vide, lorsque l'essentiel des décisions est pris en dehors du système officiel des pouvoirs politiques.
        Nombre de penseurs politiques (MONTESQUIEU comme TOCQUEVILLE par exemple)  considéraient, et cela perdure aujourd'hui, que finalement de nombreux régimes démocratiques ne sont que des oligarchies ; il se pourrait que même ces oligarchies politiques n'aient plus prise sur les événements, même dans leur domaine de compétence et soient remplacées par d'autres oligarchies sans aucune légitimité démocratiques (et n'en demandant même pas!)

Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2000. Stéphane HABER, Jurgen HABERMAS, une introduction, Pocket/La Découverte, collection Agora, 2001. Jurgens HABERMAS, Après Marx, Hachette Littératures, collection Pluriel, 1985. Raymond ARON, Démocratie et totalitarisme, Gallimard, collection idées nrf, 1965. Alexis de TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, Garnier-Flammarion, 1981, avec une préface de François FURET. Claire LE STRAT et Willy PELLETIER, La canonisation libérale de TOCQUEVILLE, Editions Syllepse, collection La politique au scalpel, 2006. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, collection Idées nrf, 1970 avec une Introduction de J.P. MAYER.

                                                                      PHILIUS
 
Relu le 18 mars 2019
En le relisant, en pleine crise sociale, politique et économique en Europe et en maints endroits du monde, on se rend compte que bien des éléments de compréhension de la situation sont là, dans les oeuvres de ces quatre grands auteurs...
      
 
                                        
                  
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 07:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes, de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste.
Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme.
Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."
 
    L'éditeur fait une présentation enthousiaste et combative de ce livre : "Karl Marx revient! Le spectre du philosophe allemand continue de hanter la planète des idées. A l'heure du capitalisme mondialisé, les références, hostiles ou bienveillantes, au vieux barbu, émaillent de nombreux ouvrages. Quel intérêt peut-il y avoir aujourd'hui à écrire sur la vie et la pensée d'un homme du 19e siècle, alors que depuis sa mort, tant de choses se sont produites : deux guerres mondiales, Auschwitz, l'électricité, la bombe atomique, la télévision, les puces électrioniques, l'automation? Sans oublier des révolutions qui se sont faites en son nom et des régimes criminels qui ont servi, toujours en son nom. Pourquoi? Tout simplement parce que l'homme a attaché son nom à l'élucidation des mécanismes du développement et du fonctionnement du capitalisme. Le travail de sa vie - la conception matérialiste de l'histoire et les gigantesques études économiques qui ont abouti au Capital - était dirigé vers un seul but : l'auto-émancipation de la classe ouvrière. Alex Callinicos nous propose ici de découvrir les idées et la vie de Karl Marx, dans un langage simple et clair. Il décline la vie d'un homme qui articule ses engagements à la construction d'une pensée. Il nous entraîne dans l'intimité politique d'une intelligence qui n'a pas perdu de son actualité plus d'un siècle plus tard, et discute les idées de Marx à la lumière des réalités contemporaines. Un titre sulfureux à mettre entre toutes les mains."
 
   Vanina GIUDICELLI, dans une présentation en 2008 dans le site htpp//quefaire.lautre.net, écrit : "(...) (Alex Callinicos) y expose les théories marxistes, remet chaque ouvrage de Marx dans son contexte historique et identifie les questions auxquelles ces ouvrages répondent. Il guide ainsi le lecteur dans la richesse de la production théorique de Marx. On trouve dans ce livre des éléments sur la vie de Marx, les idées socialistes avant lui, sur Ricardo, Hegel et Feuerbach dont Marx a su parachever, critiquer et continuer les théories, sur sa méthode, l'analyse du capitalisme, le pouvoir des travailleurs et l'actualité du marxisme. Marx est souvent assimilé dans la culture générale à la simple idée que la société est divisée en classes. Ce qu'en dit Marx lui-même, en mars 1852, dans une lettre à Joseph Weydemeyer, peut paraître du coup assez surprenant : "Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique" Mais il poursuit en mettant l'accent sur le sens de son travail : "Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est de démontrer : 1° que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production, 2° que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, 3° que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classe." Vanina GIUDICELLI veut développer la signification de cette citation, montrer l'enjeu d'une connaissance plus approfondie de Marx. Pour "tous ceux et toutes celles dont le projet est de transformer le monde. Marx disait lui-même que "s'adresser aux ouvriers sans avoir des idées rigoureusement scientifiques et une doctrine concrète... revenait à un jeu malhonnête et vain, à une propagande où l'on supposait, d'un côté, un prophète inspiré et, de l'autre, des imbéciles l'écoutant bouche bée". Ce qui rend précieuse la publique en français du livre de Callinicos au moment où la nécessité d'une transformation sociale est mise à l'ordre du jour à la fois par la situation du capitalisme et l'émergence de résistance de masse".
 
     Alex CALLINICOS (né en 1950 au Zimbabwe), intellectuel marxiste reconnu en Grande Bretagne, a écrit une trentaine d'ouvrages en Angleterre et aux Etats-Unis. Animateur et un des dirigeants du Socialist Workers Party en Angleterre, il vise à étayer les conceptions marxistes des changements de la société et s'oppose à des courants philosophiques plus populaires dans les Universités actuellement. Il défend dans ses livre politiques les thèses de son parti, à savoir que les sociétés russes, cubaines, chinoises... n'avaient en fait aucune trace de socialisme qui doit être compris surtout, voire uniquement comme un contrôle démocratique sur l'économie par les salariés. On peut trouver une liste et le contenu de ses articles (en anglais) les plus marquants sur le site www.marxists.org.


Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Éditions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
 
 
Complété le 27 Août 2012. Relu le 20 mars 2019
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 13:25
       On peut distinguer trois grandes périodes, dans le jeu des typologies et des polémiques, dans la conception de la tyrannie et du despotisme. D'abord l'Antiquité, puis une période qui va de la Renaissance ou XVIIIème siècle, et enfin l'époque contemporaine des deux derniers siècles.
       
      Dans l'Antiquité, les Grecs, auxquels nous devons la typologie des constitutions qui reste une constante de la philosophie politique (Jean-louis LABARRIERE), ne prennent pas le despotisme en compte dans leurs classifications.
De la Renaissance au XVIIIème siècle, MACHIAVEL (qui voit au-delà de l'opposition entre roi et tyran), HOBBES (qui critique la conception grecque), MONTESQUIEU (qui la remanie) et ROUSSEAU poussent à faire émerger les notions de despotisme et de tyrannie autant par esprit polémique qu'à des fins d'analyse. Dans les Temps Modernes, on note le poids grandissant de la notion de despotisme par rapport à la tyrannie.
Quant à la notion de dictature, celle-ci peut aussi bien qualifier la situation militarisée en Amérique Latine jusque dans les années 1980 que celle voulue par une partie du mouvement communiste sous le nom de dictature du prolétariat.

       Ces trois termes - tyrannie, despotisme et dictature - renvoient à la notion d'autocratie, "a savoir un pouvoir de domination sans limite, concentré dans ses conditions, fortement personnalisé dans un chef, et violent dans ses modes d'expression." (Thierry MENISSIER).

       MONTESQUIEU (1689-1755), dans L'esprit des lois, dont l'idéologie peut être présentée tour à tour comme libérale, réformatrice, conservatrice et réactionnaire (Michel TROPER), remanie à partir des notions de l'Antiquité grecque toute la typologie des pouvoirs politiques. Dans cet écrit sans véritable plan d'ensemble, le philosophe décrit les gouvernements démocratique, aristocratique, monarchique et despotique, et il le fait en mettant en opposition le quatrième aux trois premiers, prenant comme illustration les empires de son époque au Proche-Orient et en Asie du Sud. Il le présente et les stigmatise comme le plus inhumain des régimes, qui dépend de l'absence de vertu, d'honneur et d'instruction chez les sujets. Son existence même dépend de l'utilisation permanente d'une violence cruelle et sanguinaire, qui en fait par excellence le gouvernement par la peur. A l'opposé, la distribution des trois grandes puissances de l'État (législative, exécutive et judiciaire) permet de préserver la liberté politique en évitant les abus de pouvoir auxquels les hommes sont naturellement portés (Céline SPECTOR). Alors que dans les États despotiques, la concentration des pouvoirs entre les mains d'un homme ou d'un corps menace le citoyen d'arbitraire, la distribution des pouvoirs qui peuvent s'empêcher et se contrebalancer permet de garantir institutionnellement ce que la politique individuelle ne permet pas d'assurer. Pour le philosophe français, les gouvernants doivent comprendre que l'autolimitation du pouvoir est conforme à leur intérêt. Il a fait du despotisme, véritablement, une catégorie, forme pervertie de la monarchie. L'ensemble des "sciences politiques" reprend d'ailleurs à son compte sa classification, que ce soit en Europe ou dans le Nouveau Monde. Après lui, le despotisme, la tyrannie, puis la dictature sont fortement connotés négativement.

      Il faut que la Révolution française survienne pour que cette perception évolue. A la tyrannie des rois et des princes s'oppose la tyrannie du peuple. Ensuite, une grande partie des marxistes, avec la notion de dictature du prolétariat qui doit garantir du retour du capitalisme, la fortune de la notion de dictature évolue fortement. Tandis que le despotisme et la tyrannie restent négatifs, la dictature prend un nouveau sens. Même si en fait, les expériences dites communistes montrent de nouveau que la domination ne suffit jamais en politique, que l'obéissance réclamée par ces types de régimes autoritaires se retourne souvent contre les objectifs affichés. L'actualité de L'esprit des lois (dans une lecture du minimum nécessaire, qui est encore loin du suffisant, surtout en démocratie), n'en ressort que plus aujourd'hui.

      Pour Etienne BALIBAR, la notion de dictature du prolétariat a subi un cycle qui s'achève aujourd'hui : "Un cycle en effet s'achève, dans lequel nous pouvons observer successivement sa formation, sa formalisation dans la doctrine "marxiste" des partis de la classe ouvrière, son institutionnalisation dans la révolution soviétique et dans le mouvement communiste issu de la IIIème Internationale, enfin sa décomposition dans la crise du "système socialiste" et des partis communistes". Le même auteur remarque la rareté et la dispersion de ce terme dans les oeuvres de Karl MARX et Friedrich ENGELS, notamment à propos de la transition révolutionnaire du capitalisme au communisme, excepté dans Les luttes de classes en France (1850). Successivement, Karl MARX et Friedrich ENGELS, BLANQUI, LENINE, STALINE, TROTSKI, GRAMSCI, MAO TSE TOUNG... ont donné des sens différents à la dictature du prolétariat en l'incluant dans une doctrine ou une philosophie politique.

   Comme pour l'oeuvre de MONTESQUIEU avec le despotisme, plusieurs textes aborderont par la suite, cette notion de dictature. Dans cet article, écrit comme une esquisse, il s'agit simplement de mentionner différents sens dans l'Histoire que l'on accorde à ces trois termes.

  Enfin, comme il est impossible de faire une coupure franche dans la réalité économico-politico-sociale, la notion de dictature, comme celle de tyrannie ou de despotisme, s'étend à d'autres domaines que la philosophie politique. Dictature de la marchandise dans le cadre d'un fétichisme généralisé, dictature des marchés qui entendent diriger à la place des États l'économie mondiale, dictature idéologique de la "pensée unique", despotisme de chefs d'entreprise ou même de chefs de famille (rejoignant là la philosophie antique), tyrannie des enfants dans la définition des prioritaires budgétaires familiales de parents débordés.... Comme au XVIIIème siècle, le politique et l'économique sont également présents dans l'esprit des philosophes. De nos jours, c'est tout au long d'une sorte de continuum de la vie quotidienne aux stratégies internationales que peuvent se penser le despotisme, la tyrannie et la dictature...

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. Céline SPECTOR, article Montesquieu, Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne, Ellipses, 2002. Michel TROPER, article L'esprit des lois de Montesquieu, Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986. Jean-Louis LABARRIERE, article Tyrannie et despotisme, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996. Thierry MENISSIER, Éléments de philosophie politique, Ellipses, 2005.

                                                                             PHILIUS
 
Relu le 21 mars 2019



      
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 09:15
         La légitimité est un concept qui appartient pour l'Occident, à la pensée politique moderne. Ce n'est seulement qu'à la fin du XIIIème siècle, bien après l'empire romain et même saint Thomas que l'adjectif legitimus fut employé pour désigner ce qui est conforme à la loi. La légitimité, son substantif, n'est en usage dans la langue française qu'à partir du XVIème siècle en s'appliquant au droit du roi. Et encore, en cette signification "s'entrecroisent des préoccupations diversifiées, lentement émergées, non d'ailleurs sans déviance, du droit romain, de la pensée chrétienne ou des coutumes germaniques". (Simone GUYARD-FABRE).
        Sobrement, Thierry MENISSIER définit la légitimité comme le caractère de l'autorité incontestable. "Ce terme a également une connotation morale importante : un pouvoir qui se prétend légitime ne pourrait l'être s'il ne satisfait à l'impératif de justice pour les membres de la société qui l'acceptent et subissent son influence. La légitimité est ainsi comme la pierre philosophale qui anime la quête de la philosophie politique : la plupart des théories ayant en effet pour finalité avouée ou implicite d'affirmer que l'ordre qu'elles veulent promouvoir est légitime, elles statuent par conséquent toutes sur la notion de légitimité."
   
      Concept imprécis, à la sémantique complexe, la légitimité évolue au cours du temps. La réflexion autour de la légitimité s'enracine en tout cas dans le mouvement de contestation de l'autorité politique de la monarchie absolue de droit divin. On ne parle de vérification de cette légitimité, précisément, seulement quand on remet en cause une autorité, notamment politique, mais aussi religieuse, voire scientifique tardivement. C'est en doutant du caractère sacré et éternel d'un pouvoir que l'on recherche les éléments d'une légitimité. C'est lorsque le conflit principal ne se situe plus entre un souverain et un usurpateur, mais entre gouvernants et gouvernés que la question de la légitimité se pose. On ne discute plus, les plumes ou les armes à la main, de la destination d'une allégeance ; on discute des fondements même de cette allégeance.

      On peut faire débuter précisément l'émergence d'un tel débat par la diffusion des écrits d'Etienne de LA BOETIE (1530-1563), qui met en cause, notamment dans son petit livre De la servitude volontaire, les fondements théologiques, mystificateurs même, de l'obéissance due aux souverains, aux tyrans, si on reprend sa terminologie. La diffusion de  ce dernier, due aux libellistes et aux monarchomaques protestants, influence toute la pensée occidentale, bien au-delà de cercles philosophiques d'où n'est pas partie cette réflexion d'ailleurs. C'est à partir des conflits religieux et politiques qui traversent tout le continent européen que s'affirment de nouveaux critères de légitimité du pouvoir.

   
              Deux grands courants s'affrontent, encore jusqu'à aujourd'hui, dans les mentalités comme dans les ouvrages de philosophie politique, même si les termes du débat se sont détachés de toute référence monarchique.
   Les théories de Thomas HOBBES, de John LOCKE et de Jean-Jacques ROUSSEAU rationalisent le débat, malgré leurs grandes différences, autour de la notion de contrat social, ouvrant la voie aux réflexions sur la légitimité démocratique du pouvoir.
    A l'inverse, les théories de David HUME, Edmund BURKE, REHBERG et GENTZ s'opposant aux idées de la Révolution française, réaffirment la place des traditions, des coutumes et des habitudes du peuple dans la  légitimité de la traditionnelle autorité de la religion et de la royauté. Ils ouvrent la voie à des philosophies traditionalistes de la légitimité, à des légitimismes.
            Mais, au-delà de théories qui mêlent philosophie politique et combats bien concrets, c'est du côté de réflexions qui veulent s'en détacher, s'en distancier en partie, que viennent de nouveaux développements. Tour à tour, Max WEBER, Guglieno FERRERO, Carl SCHMITT, Hans KELSEN déplacent, par leurs observations, le débat de la légitimité à la légitimation du pouvoir, finissant d'ailleurs de le désacraliser. Plus proche de nous, Paul RICOEUR et Jurgen HABERMAS, par le jeu croisé des systèmes de représentations politiques (voie électorale) et des mouvements de l'opinion publique, réfléchissent sur la perte de légitimation du pouvoir politique ou la crise de légitimation, et sur les modalités de revitalisation du système démocratique. De leur côté, Michel FOUCAULT et François LYOTARD pensent que de toute façon le dissensus et la dé-légitimation triomphent partout dans la sphère publique. De façon un peu définitive, d'ailleurs, dans beaucoup d'esprits, la légalité et la légitimité constituent deux notions très différentes.

       Un des derniers avatars de la réflexion sur la légitimité réside dans les débats autour de la gouvernance, qui a le mérite de faire tomber les frontières - à vrai dire déjà détruites par toute la réflexion marxiste - entre économie, politique et philosophie. Sans entrer pour l'instant dans ces débats, citons simplement un extrait du livre de Pierre CALAME, La démocratie en miettes.
"Dans les régimes démocratiques, on fait comme si la légalité de l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire sa conformité à des lois, suffisait à en assurer la légitimité. Or la légitimité est une notion beaucoup plus subjective et exprime l'adhésion profonde de la population à la manière dont elle est gouvernée. Or on observe un peu partout dans le monde que le fossé se creuse entre légalité et légitimité du pouvoir.
 La gouvernance, pour être légitime, doit réunir cinq qualités :
- répondre à un besoin ressenti par la communauté ;
- reposer sur des valeurs et des principes communs et reconnus ;
- être équitable ;
- être exercée efficacement par des gouvernants responsables et dignes de confiance ;
- appliquer le principe de moindre contrainte."
   C'est là sans doute une des tentatives de redéfinir les modalités de l'action publique dans un monde où les inégalités économiques sapent les fondements même des démocraties. Une tentative de "reprendre la main" en quelque sorte pour des hommes politiques désemparés devant l'accumulation de problèmes qu'ils ont contribué à déclencher, via la dominance de la pensée libérale. Par ailleurs, on remarque, dans un foisonnement de débats pas toujours négatifs d'ailleurs, qu'intervient une certaine confusion : gouvernance politique, gouvernance économique, gouvernance d'entreprises...

Thierry MENISSIER, Éléments de la philosophie politique, Ellipses, 2005. Simone GOYARD-FABRE, article Légitimité dans le Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, PUF, collection Quadrige, 1996. Pierre CALAME, La démocratie en miettes, Éditions Charles Léopold Mayer, 2003.

                                                       PHILIUS
 
Relu le 20 février 2019
   
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