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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 13:57

        Après Sigmund FREUD, la discussion des divers aspects de la théorie du complexe d'Oedipe occupe une très large part de la littérature psychanalytique.

Nous pouvons distinguer, avec Roger PERRON, ces principaux divers aspect :

- Le "monisme" phallique" originel postulé par le fondateur de la psychanalyse soulève de vives protestations, dès son vivant, et surtout de la part de femmes psychanalystes. Ruth Mack BRUNSWICK, Helene DEUTSCH, Karen HORNEY, Mélanie KLEIN... contestent ce primat du pénis ou du phallus. Même s'il faut bien percevoir que les thèses freudiennes sur le primat du phallus, l'envie du pénis, la castration, ne désignent pas des réalités biologiques ou sociologiques, mais un imaginaire inscrit dans la culture autant que dans l'inconscient de chacun, il s'agit bien des problèmes de la place des genres dans la société. Ce sont les problèmes de la féminité, et la féminité elle-même, qui alimentent alors, à travers ces voix-là, la réflexion psychanalytique. 

- Sigmund FREUD fait précéder la phase phallique, oedipienne, de deux autres grands modes d'organisation où prédominent successivement les zones érogènes orale et anale, et où s'organisent sous ce signe les relations objectales. Après lui, on accorde un intérêt croissant à ces phases dites "prégénitales", aux premières relations d'objet, au narcissisme "primaire" où se fonde le Sujet, enfin à l'autoérotisme, base de tout ce développement. Fondatrices de l'analyse d'enfants, Anna FREUD et Mélanie KLEIN, en dépit de leur considérable divergence théorique, joue un rôle essentiel dans ce courant où l'on retrouve des pédiatres comme Donald WINICOTT, mais surtout des pédopsychiatres comme Margaret MAHLER, Donald MELTZER, Francis TUTIN, Serge LEBOVICI, René DIATKINE... Ces travaux se situent pour la plupart, dans le champ de la psychopathologie infantile et sont complétés par des études récentes sur les premières relations mère-enfant, au sein même de la psychanalyse (Serge LEBOVICI) ou sur ses marges (Daniel N. STERN).

- Tout ce mouvement conduit non seulement à s'interroger sur les origines du complexe d'Oedipe, mais aussi à se demander s'il ne serait pas à considérer comme lui-même originaire. Ainsi Mélanie KLEIN peut en certains écrits affirmer que, comme objet, la structure oedipienne est présente dès la naissance, voire avant. Cela est cependant récusé par la plupart des psychanalystes contemporains. De façon plus acceptable (par ceux-ci), Claude Le GUEN décrit un "oedipe originaire" correspondant à une première triangulation mettant en jeu le sujet naissant, la mère et un tiers qui suscite cette "peur de l'étranger" décrite par René SPITZ aux environs du huitième mois, un étranger qui, par sa présence même, mettrait en évidence l'absence de la mère et inciterait à la faire exister psychiquement pour réduire cette perte. De même André GREEN évoque les relation entre soi, l'objet et "l'Autre de l'objet".

- Le postulat d'universalité du complexe d'Oedipe suscite encore de vives controverses. Certains comme Géza ROHEIM, s'attachent à prouver, sur documents ethnographiques, la justesse des vues de Sigmund FREUD. Elles sont récusées par des anthropologues et des sociologues qui soulignent la diversité des structures familiales et sociales selon les cultures, et qui argumentent sur cette base qu'un tel complexe ne saurait se mettre en place que dans la société occidentale moderne, voire viennoise de la fin du XIXe siècle. Tout un courant "culturaliste" qui compte Bronislaw MALINOWSKY, Margaret MEAD, Ruth BENEDICT en têtes de file, tente de prendre une voie moyenne. Ces controverses apparaissent dépassées (pour l'instant). L'apport de Claude LEVI-STRAUSS constitue à cet égard un moment important, lorsqu'il soutient dans Les structures élémentaires de la parenté (1949), que, quel que soit la diversité des formes sociales et familiales, la prohibition de l'inceste en constitue la donnée de base universelle. 

- Depuis longtemps, on peut observer des organisations non oedipiennes ou qui ne portent que de façon fragile la marque du complexe d'Oedipe : ce très vaste champ, qui va des structures perverses aux autismes et psychoses infantiles, aux psychoses adultes... a fait  l'objet de développements très importants au cours des dernières décennies.

 

   Cette vue d'ensemble est loin d'épuiser les débats que suscitent depuis sa formulation la théorie du complexe d'Oedipe. Des recherches de Gérard MENDEL en sociopsychanalyse, qui tentent de tirer toutes les conséquences de l'existence du triangle originel, aux approches à mi chemin entre la psychanalyse et la philosophie de Gilles DELEUZE, Félix GUATTARI et même Jacques LACAN, aux recherches de Jean BERGERET sur ce qu'il appelle la "violence fondamentale", le champ est très vaste et déborde de manière ample le seul cadre de la psychanalyse. Du freudo-marxisme (de Wilhelm REICH par exemple) aux abstractions symboliques d'une partie des écoles françaises, la réflexion sur le complexe d'Oedipe recouvre aussi des implications socio-politiques, jusqu'à des théories culturelles qui tentent de comprendre l'impact de l'Oedipe sur la psychologie collective. Et cela indépendamment d'une véracité scientifique de l'Oedipe. L'héritage grec fait ainsi l'objet d'une redécouverte sous l'impulsion par exemple de Didier ANZIEU, d'André GREEN ou de Nicos NICOLAÏDIS.

 

   C'est que les enjeux autour de la théorie d'Oedipe restent considérables, à un point tel, comme l'écrivent Roger PERRON et Michèle PERRON-BORELLI, "il ne s'agit de rien de moins que de ce qui peut fonder l'unicité de l'espèce humaine, en ce cas considérée au niveau du fonctionnement psychique du sujet". 

"On ne peut (...) se borner à poser un acte de foi qui ne procéderait que de simples raisons éthiques. Affirmer que le complexe d'Oedipe est universel parce que organisateur du psychisme humain, cela pose au psychanalyste de difficiles problèmes" que ce soit au niveau de chaque génération qu'au niveau de chaque culture. Les études réalisées jusqu'à présent, mais n'est-ce pas du en partie parce que l'évolution sociale subit une sorte d'accélération à l'échelle de l'Histoire, semblent insuffisantes. "(...) le traitement théorique en psychanalyse apparaît encore aujourd'hui insatisfaisant en dépit des travaux qui leur ont été consacrés" : sont à creuser le cas de la fille, la variabilité culturelle, les conditions du succès et de l'échec de l'Oedipe dans sa fonction structurante de la personnalité, les interactions entre différents types de causalité, culturelles, sociologiques, économiques... 

    Plus nous avançons dans le détail des logiques internes à l'oeuvre dans l'Oedipe, plus nous comprenons que nous ne pouvons dissocier l'analyse des conflits internes, déstabilisants et structuraux de la psyché de l'analyse politique de l'évolution de la famille, de la société...

 

Roger PERRON et Michèle PERRON-BORELLI, Le complexe d'Oedipe, PUF, Que sais-je?, 2001. Roger PERRON, Complexe d'Oedipe, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette littératures, 2005.

 

PSYCHUS

 

Relu le 18 février 2021

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 15:21

      La notion de complexe chez Jacques LACAN, comme d'ailleurs de l'ensemble de sa conception de la  psychanalyse, relève beaucoup d'une approche philosophique et d'une réflexion sur le langage. Parmi les tendances de la psychanalyse, la psychanalyse lacanienne repose sur des textes assez difficiles, qui exigent une lecture très attentive, pratiquement à chaque phrase, tant elle revêt une expression abstraite. La pratique psychanalytique lacanienne, pour autant, ne diffère pas fondamentalement de la pratique freudienne. Certains auteurs estiment même, à commencer par Jacques LACAN lui-même, que sa conception est la plus fidèle aux réflexions de Sigmund FREUD. Le degré d'abstraction n'est là que pour sauvegarder cette fidélité et garantir la cohérence de l'ensemble. 

 

     Les complexes familiaux mis en évidence par Jacques LACAN sont les opérateurs à la base du groupe familial. Ces complexes familiaux sont au nombre de trois : le complexe du sevrage, le complexe de l'intrusion et le complexe d'Oedipe. Cette notion de complexes familiaux est introduite par Carl Gustav JUNG, à la suite de ses expériences d'associations où il découvre ces complexes et s'aperçoit que les membres d'une même famille ont souvent des complexes similaires, mais il ne s'y intéresse plus par la suite. 

     Le texte Les complexes familiaux (disponible sur http://aejcpp.free.fr), écrit à la demande de Henri WALLON, et publié dans l'Encyclopédie Française (Tome VIII, La vie mentale) en mars 1938, est l'un des premiers qui attirent l'attention de toute la communauté psychanalytique et bien au-delà. Il est écrit dans un style qui n'a rien à voir (bien plus lisible pour tous) avec les textes postérieurs. Il constitue selon nous un excellent début pour approcher l'ensemble du dispositif lacanien (il résume une intervention de 1936 à Mariendab sur le "stade du miroir"), d'autant plus qu'il s'agit d'un texte de transition qui comporte l'ensemble de la refonte conceptuelle d'avant-guerre de l'auteur et une amorce de définition de notions nouvelles d'un système en pleine élaboration. Il est aussi, notamment au niveau de la présentation, l'aboutissement d'un travail commun entre Lucien FEBVRE, Henri WALLON et Jacques LACAN. 

 

     Jacques LACAN pose dans ce texte d'abord les principes sur lesquels il construit son raisonnement en donnant sa définition de la famille, celle-ci étant déterminée par une double relation biologique :

- la génération, qui permet la constitution du groupe ;

- les conditions du milieu, qui permettent le maintien de ce groupe en assurant le développement des jeunes. 

L'espèce humaine se caractérise par un développement singulier des relations sociales, complètement distinct de la biologie : des comportements adaptatifs d'une variété infinie sont permis. Ce qui donne lieu à la fois à conservation, transmission des valeurs et progrès, oeuvre collective de l'ordre de la culture (Jacques LACAN emploie le sens allemand de civilisation). 

   Le complexe se comprend par sa référence à l'objet. Il se développe selon trois instances :

- son contenu, représentatif d'un objet : image (par exemple image du sein). Relation de connaissance à cet objet ;

- sa forme, caractéristique de l'étape de développement psychique à laquelle il se forme. Organisation affective. Elle est liée à une étape vécue de l'objectivation (par exemple, le complexe du sevrage) ;

- son activité, capacité de répétition dans le vécu de la réalité de l'"ambiance" qui a présidé à la formation du complexe (par exemple le sentiment océanique, le désir de fusionner avec la totalité). Cette répétition se produit lors d'épreuves au choc du réel au cours de la vie. Elle montre une carence objective dans une situation actuelle.

  Dans la famille humaine, l'objectivation ne se fait pas en fonction d'une fixité instinctive, mais chaque forme nouvelle surgit des conflits de la précédente avec le réel. Ces complexes sont des facteurs essentiellement inconscients et c'est dans l'expression inconsciente (rêve, lapsus...) que se révèle leur unité. L'élément fondamental en est une représentation inconsciente : l'image.

 

    Jacques LACAN explique le sevrage en tant qu'ablactation, en tant que crise du psychisme et impliqué dans la formation de l'imago du sein maternel. Le sevrage comme prématuration spécifique de la naissance de l'humain est lié avec le sentiment de la maternité, l'appétit de la mort, le lien domestique, la nostalgie du Tout. Le complexe du sevrage est le complexe le plus primitif du développement psychique. Il représente la forme primordiale de l'imago maternelle, qui interrompt la relations de nourrissage. Une tension vitale se résout en intension mentale. A travers la constitution de l'imago de la relation nourricière, c'est l'introduction d'une régulation de la vie psychique infantile qui apparaît.

Cette imago qui fonctionne dans l'espace intrapsychique comme un groupe psychique. Le psychanalyste français s'interroge à partir de là : En quoi chez les sujets étudiés n'a-t-elle pas pu opérer. En quoi et par quoi, l'imago maternelle n'a t-elle pas pu rendre compte de la groupalité

pendant les six premiers mois de la vie, le petit être humain vit un malaise primordial dû à une adaptation insuffisante à la rupture de la vie intra-utérine. La réalité sur laquelle se fonde le complexe du sevrage est la nécessité pour le nourrisson humain d'une vie parasitaire dans les premier temps après sa naissance. Par complexe de sevrage, Jacques LACAN entend ce processus de rupture avec la vie parasitaire indépendant du processus de l'ablactation (fin de l'allaitement). L'ablactation ne fait que donner la première et la plus adéquate expression physique à l'imago d'un sevrage plus ancien qui est celui de la naissance, séparation toujours prématurée du sein maternel. 

 

      Il explique l'intrusion à travers la jalousie, archétype des sentiments sociaux. Elle est liée à l'indentification mentale, à la formation de l'imago du semblable, et donne le sens de l'agressivité primordiale. Le stade du miroir forme la puissance seconde de l'image spéculaire, induit la structure narcissique du moi. Le drame de la jalousie est au coeur de ce complexe de l'intrusion. Ce complexe représente l'expérience que réalise le sujet primitif, le plus souvent quand il voit un ou plusieurs de ses semblables participer avec lui à la relation domestique, autrement dit, lorsqu'il se connaît des frères. Dans la mesure même de cette adaptation, on peut admettre que, dès ce stade s'ébauche la reconnaissance d'un rival, c'est-à-dire d'un "autre" comme objet. Pour Jacques LACAN, le complexe de l'intrusion amène le sujet vers une alternative où se joue le sort de la réalité : ou bien il retrouve l'objet maternel et va s'accrocher au refus du réel et à la destruction de l'autre ; ou bien, conduit à quelque autre objet, il le reçoit sous la forme caractéristique de la connaissance humaine, comme objet communicable, puisque concurrence implique à la fois rivalité et accord ; mais en même temps il reconnaît l'autre avec lequel s'engage la lutte ou le contrat, bref il trouve à la fois l'autrui et l'objet socialisé. L'intrus permet au sujet de se dégager du lien idéal à l'objet primaire et de découvrir l'autre, son semblable et l'objet objectal ; il apparaît comme une fonction de désidéalisation du lien à l'objet primaire inventé par le sujet. L'intru par la déprivation qu'il impose, permet au sujet dans l'expérience de la solitude, de dissocier dans l'idéalisation primaire, l'objet objectal, le reste Réel qui est la part de l'objet sur laquelle le sujet n'a aucun pouvoir, la part d'idéal qui fait retour de l'objet et conforte ainsi le narcissisme de l'inventeur. 

Ce complexe d'intrusion signe la constitution de l'identité, de l'unité du corps. Son contenu est l'imago de l'autre, sa forme celle de la perception de la forme du semblable. L'âge de son développement est signé par Jacques LACAN entre 6 mois et 2 ans et son moment génétique est le stade du miroir, qu'il décrit plus tard, en 1949, comme un cas particulier de la fonction de l'imago qui est d'établir une relation de l'organisme à sa réalité. L'activité du complexe d'intrusion, soit sa capacité de répétition dans le vécu de la réalité lors d'épreuves du réel au cours de la vie est la jalousie infantile, qui se retrouve par exemple plus tard dans la jalousie amoureuse. 

 

    Jacques LACAN remet en cause la question de la primauté du complexe d'Oedipe dans les relations psychiques de la famille humaine posé par Sigmund FREUD. Il situe l'apogée des pulsions génitales de l'enfant dans sa quatrième année et en discute comme d'une puberté psychologique prématurée par rapport à la puberté physiologique. Il applique à ce complexe d'Oedipe la notion de prématurité appliquée à la naissance dans le complexe du sevrage. 

 

Jacques LACAN, Les complexes familiaux, http://aejcpp.free.fr/lacan/1938-03-00.htm

Thèse sur les complexes familiaux : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2009.macia_c&part=167837

 

PSYCHUS

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 16:06

                 Une fois n'est pas coutume, nous avons choisi pour cette volée sur la psychanalyse, un livre qui permet pour le grand public de prendre connaissance avec le complexe d'Oedipe, tel qu'il a été découvert, critiqué, contesté, remodelé... depuis ses origines jusqu'à 1977, date où les responsables de la collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, proposent de faire le point.  Il leur est apparu "que le lecteur soucieux d'une information sérieuse, sans être rébarbative, pourrait être ainsi convié à lire les textes psychanalytiques les plus significatifs, centrés autour d'un certain nombre de thèmes successifs. Les écrits choisi par nous sont ceux que nous proposerions volontiers à un étudiant en psychologie, à un analyste débutant, mais leur lecture ne nécessite toutefois aucune spécialisation antérieure." 

 

     Composé de trois parties, Oedipe et civilisation, De l'enfance à l'adolescence, Un complexe d'Electre, ce livre permet de prendre connaissance d'un nombre important de points de vue sur le complexe d'Oedipe (mais pas tous...) de la part de nombreux auteurs (mais qui ne couvrent pas tout le champ psychanalytique). Il s'agit d'une présentation en vue d'une découverte plus approfondie, qui reste nécessaire pour comprendre dans le détail les débats psychanalytiques, qui depuis cette date de 1977, n'ont pas cessé. 

 

    La première partie : -

- débute par La découverte du complexe d'Oedipe, avec des textes de FREUD (la lettre historique de FREUD à son ami Wilhelm FLIESS, de 1897 présentée par Didier ANZIEU, extrait de Autoanalyse de Freud, PUF),

- se poursuit par Aux origines de l'histoire (texte de FREUD tiré de Totem et Tabou - 1913, et de Essais de psychanalyse, psychologie collective et analyse du moi, 1921, Payot),

- Le droit maternel (présentation d'Ernest JONES, extraite de Psychanalyse, Folklore, Religion, "Le Droit de la mère", 1924, Payot),

- se poursuit encore par Un complexe universel? (textes de Bronislav MALINOWSKI, extrait de la Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Payot et de Geza ROHEIM, extrait de The Anthropological Evidence and the Oedipus Complexe, 1952, publié dans The psychanalytical quarterly n°4)

- et se termine par L'Oedipe en question (textes de Wilhelm REICH, extrait de L'irruption de la morale sexuelle, 1932, Payot,  et de Gilles DELEUZE/Félix GUATTARI, extrait de l'Anti-Oedipe, Éditions de Minuit, 1971).

   

     La deuxième partie :

- débute par Les transformations psychiques de l'enfant (par Herman NUMBERG, ancien secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne, extrait de principes de psychanalyse, 1932, PUF),

- se poursuit par Du début au déclin d'Oedipe (textes de Sigmund FREUD, extrait de Essais de psychanalyse. Le moi et le ça, 1923, Payot et extrait de La vie sexuelle.

- La disparition du complexe d'Oedipe, 1924, PUF et de Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Les stades précoces du conflit oedipien, 1928, Payot),

- se poursuit encore par Deux psychanalyses d'enfants (Mélanie KLEIN, extrait de Essais de psychanalyse : Le complexe d'Oedipe éclairé par les angoisses précoces, 1945, Payot), par La préhistoire d'un complexe (Mélanie KLEIN),

- et se termine par Le conflit à l'adolescence (Béla GRUNBERGER, extrait de Narcissisme : L'enfant au trésor, ou l'évitement de l'Oedipe, 1967, Payot)

 

    La troisième partie :

- commence par L'épreuve des faits (Josine MÜLLER, A contribution to the Problem of the Dévelopement of Genital Pahse in Girls, 1925, publié dans The International Journal of Psycho-analysis, vol XIII),

- continue par A propos de la sexualité féminine (Sigmund FREUD, extrait de La vie sexuelle : Sur la sexualité féminine, 1931, PUF),

- par Une mise au point sur la querelle (Ernest JONES, extrait de Théorie et pratique de la psychanalyse : Le stade phallique, 1932, Payot),

- et se termine par Freud et la féminité par Janine CHASSEGUET-SMIRGE (communication présentée au Congrès de l'Association psychanalytique internationale, 1975).

 

        Le grand intérêt, hormis la mise à la disposition du grand public d'explications ne faisant pas appel à l'habituel jargon psychanalytique (chaque auteur "montant" son propre jargon, ce qui obscurcit certains propos), est que ces textes sont produits/présentés au moment d'une grande remise en cause - notamment par le mouvement féministe - de la conception freudienne classique du complexe d'Oedipe.

Cet aspect, particulièrement sensible en fin d'ouvrage, débouche ensuite sur une... complexification du concept, mais ici, on en est pas encore là, et cela permet de situer sans doute mieux les objections à la doctrine psychanalytique classique.

En remarquant du coup que les contestations datent de très loin, au moment même où FREUD élabore ce concept, certains comme Ernest JONES tentant de trouver des compromis de présentation d'une doctrine naissante qui doit être obligatoirement être cohérente pour être présente réellement sur la scène scientifique. Ces contestations émanent notamment de Wilhelm REICH et de Mélanie KLEIN, avec laquelle Anna FREUD notamment échange des propos vifs (articles et contre-articles prolifèrent)...  

Ce que montre le conflit interne à la psychanalyse, à propos du complexe d'Oedipe, c'est tout simplement qu'on ne peut réduire les sciences humaines à de simples exposés techniques, en dehors des évolutions sociales. Il y a loin finalement entre les présentations dominantes du complexe d'Oedipe du vivant de FREUD et celles d'aujourd'hui, toutes soucieuses du rapport entre les sexes et du rapport entre les civilisations. La lecture de certains textes ici permet de s'en rendre bien compte. Même si parfois, on a du mal à repérer (notamment au niveau chronologique) les différents éléments des divers débats autour de ce complexe sans une lecture très attentive, et ce malgré les petits textes d'introduction, qui auraient gagné à être plus fourni. On a là tout de même une bonne introduction pour aller plus loin.  Notamment grâce à une abondante bibliographie en fin de livre. 

 

 

L'Oedipe, un complexe universel, Éditions Sand, Collection Les grandes découvertes de la psychanalyse, 1985, 335 pages.

 

Relu le 19 février 2021

 

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 13:31

        Le complexe d'Oedipe bénéficie d'une immense littérature : socle de la psychanalyse depuis sa fondation, il est l'objet de réflexions, discussions, contestations jusqu'à aujourd'hui. Parce que ce complexe place la sexualité au coeur des relations humaines, comme des conflits internes à la psyché, il continuera de susciter des débats, bien que perçus comme très techniques pour les non-psychanalystes, qui suscitent l'intérêt de tous. De manière centrale, il se situe dans les conflits/coopérations entre les hommes, dans la structuration même des personnalités et la transmission de générations en générations de très nombreux comportements.

     Corrélatif du complexe de castration et de l'existence de la différence des sexes et des générations, le complexe d'Oedipe est une notion aussi centrale en psychanalyse que l'universalité de l'interdit de l'inceste à laquelle il est lié. Son invention est due à Sigmund FREUD qui a pensé sous le vocable d'Ödipuskomplex un complexe lié au personnage d'Oedipe créé par SOPHOCLE.

Dans l'histoire de la psychanalyse, le mot Oedipe a fini par remplacer le terme complexe d'Oedipe. En ce sens, Odipe désigne à la fois le complexe défini par FREUD et le mythe fondateur sur lequel repose la doctrine psychanalytique en tant qu'élucidation des relations de l'homme à ses origines et à sa généalogie familiale et historique.

 

Le complexe d'Oedipe, le coeur de la psychanalyse

      Pour l'orthodoxie freudienne, le complexe d'Oedipe est un ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l'enfant éprouve à l'égard de ses parents. Sous sa forme dite positive, le complexe se présente comme dans l'histoire d'Oedipe-Roi (SOPHOCLE) : désir de la mort de ce rival qu'est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage de sexe opposé. Sous sa forme négative, il se présente à l'inverse : amour pour le parent du même sexe et haine jalouse du parent du sexe opposé. En fait ces deux formes se retrouvent à des degrés divers dans la forme dite complète du complexe d'Oedipe. Selon FREUD, le complexe d'Oedipe est vécu dans sa période d'acmé entre trois et cinq ans, lors de la phase phallique ; son déclin marque l'entrée dans la période de latence. Il connaît à la puberté une reviviscence et est surmonté avec plus ou moins de succès dans un type particulier de choix d'objet. Le complexe d'Oedipe joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l'orientation du désir humain. Les psychanalystes en font l'axe de référence majeur de la psychopathologie, cherchant pour chaque type pathologique à déterminer les modes de sa position et de sa résolution. L'anthropologie psychanalytique s'attache à retrouver la structure triangulaire du complexe d'Oedipe, dont elle affirme l'universalité, dans les cultures les plus diverses et pas seulement dans celles où prédominent la famille conjugale. (LAPLANCHE et PONTALIS).

 

  Ruth Mack BRUNSWICK (The Preoedipal Phase of Libido Development, 1940) souligne que le complexe d'Oedipe connote la situation de l'enfant dans le triangle. La description du complexe d'Oedipe sous sa forme complète permet à FREUD d'expliquer l'ambivalence envers le père (chez le garçon) par le jeu des composantes hétérosexuelles et homosexuelles et non comme simple résultat d'une situation de rivalité.

  C'est sur le modèle du garçon que les premières élaborations de la théorie se sont constitués. Le fondateur de la psychanalyse a longtemps admis que le complexe pouvait être transposé tel quel au cas de la fille. Mais en 1923, sa thèse sur "l'organisation génitale de la libido", selon laquelle pour les deux sexes, au stade phallique, il n'y a qu'un seul organe qui compte, le phallus, remet en cause cette symétrie. La mise en valeur de l'attachement préoedipien à la mère, particulièrement repérable chez la fille, signifie que pour la fille, il y a changement d'objet d'amour, de mère au père. Du coup, les psychanalystes s'engagent dans une double direction et travaillent à mettre en évidence la spécificité d'un Oedipe féminin. Sur cette question, la réponse de FREUD est toujours centrée sur le complexe de castration. Selon la "théorie sexuelle infantile", il n'y a d'abord qu'un seul sexe, mâle : tout le monde a un pénis, même s'il n'est pas apparent. D'où découle chez le garçon une angoisse de castration et chez la fille l'angoisse de castration déjà accomplie dont elle cherche réparation auprès du père.

   L'âge où se situe le complexe d'Oedipe est d'abord resté pour FREUD assez indéterminé. Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), le choix d'objet ne s'effectue pleinement qu'à la puberté, la sexualité infantile restant essentiellement auto-érotique. Dans Leçons d'introduction à la psychanalyse (1916-1917), il commence à reconnaître l'existence d'un choix d'objet infantile très proche du choix adulte. Finalement, FREUD a toujours admis qu'il existe dans l'histoire de l'individu une période antérieure à l'Oedipe, à l'inverse d'autres auteurs, qui, comme Mélanie KLEIN, font remonter le complexe d'Oedipe beaucoup plus tôt.

 

    La prévalence du complexe d'Oedipe, toujours maintenue par FREUD, lui donne un rôle sur trois plans cruciaux :

- Choix de l'objet d'amour, en ce que celui-ci, après la puberté, reste marqué à la fois par les investissements d'objet et les identifications inhérents au complexe d'Oedipe et par l'interdiction de réaliser l'inceste ;

- Accès à la génitalité en ce que celui-ci n'est point assuré par la seule maturation biologique ;

- Effets sur la structuration de la personnalité, sur la constitution des différentes instances, particulièrement celles du Surmoi et de l'idéal du moi.

 

    Le caractère fondateur du complexe d'Oedipe pour FREUD existe non seulement sur le plan de l'individu, mais aussi sur celui de l'humanité toute entière. Dans Totem et Tabou (1912-1913), il émet l'hypothèse historiquement discutable du meurtre du père primitif considéré comme moment originel de l'humanité. Cette hypothèse est entendue surtout comme un mythe qui traduit l'exigence posée pour tout être humain d'être un "bourgeon d'Oedipe". Le complexe d'Oedipe n'est pas réductible à une situation réelle, à l'influence effectivement exercée sur l'enfant par le couple parental. Il tire son efficacité de ce qu'il fait intervenir une instance interdictrice (prohibition de l'inceste) qui barre l'accès à la satisfaction naturellement cherchée et lie inséparablement le désir et la loi (point que Jacques LACAN développe dans son oeuvre).

La conception structurale de l'Oedipe rejoint la thèse de Claude LÉVI-STRAUSS dans ses Structures élémentaires de la parenté, qui fait de l'interdiction de l'inceste la loi universelle et minimale pour qu'une culture se différencie de la nature.

 

       Sigmund FREUD emploie l'expression Complexe parental pour désigner une des dimensions majeures du complexe d'Oedipe : la relation ambivalente au père. 

 

 

        Si l'on reprend la présentation de Roger PERRON, l'expression Complexe d'Oedipe désigne le réseau des désirs et des mouvements hostiles dont les objets sont le père et la mère, et des défenses qui s'y opposent. C'est, pour FREUD, le "complexe nucléaire des névroses" ; au-delà, il s'agit de la structure centrale du fonctionnement psychique. "Cette définition a minima, poursuit l'auteur, demande à être nuancée :

- si l'on peut en observer chez le jeune enfant des expressions très directes, il s'agit cependant pour l'essentiel de formations inconscientes, repérables à leurs transpositions sur d'autres objets et à leur pesée sur d'autres modes de conflits ;

- le terme même souligne la complexité de ce réseau ; la plupart des auteurs contemporains s'accordent à lui attribuer une fonction structurante dans le développement du psychisme, dont il constituera ensuite une structure fonctionnelle essentielle ;

- il est important de distinguer deux "versants" de l'oedipe, selon que le désir du garçon s'adresse à la mère et l'hostilité au père (oedipe positif), ou inversement (oedipe négatif ou inversé) ;

- dans les deux cas, il s'agit d'un conflit entre le désir et l'interdit ; par là même, le cadre culturel de mise en place du conflit chez l'enfant ne peut être négligé ;

- de même, si les objets en cause sont le père et la mère dans toute société où prévaut la famille "nucléaire" triangulaire, il peut en aller autrement dans d'autres cultures ;

- enfin, on ne peut éviter, dans ce qui se centre là sur la double différence des sexes, et des générations, de distinguer le cas de la fille et celui du garçon.

 

  Roger PERRON et Michèle PERRON-BORELLI indiquent que "ce que désigne l'expression "complexe d'Oedipe", c'est une organisation fantasmatique pour l'essentiel inconsciente, parce que refoulée"; Celle-ci n'en exerce pas moins, en tout être humain, des effets décisifs, tout au long de son développement et de sa vie. Le mythe exprime justement, dans un "retour du refoulé" culturellement élaboré par les civilisations, cette fantasmatique inconsciente." 

 

Des questions restées ouvertes

   Même si la grande majorité des psychanalystes font du complexe d'Oedipe le pivot central - et même chez ceux qui ne considèrent pas la sexualité en tant que telle au centre de celui-ci, en tout cas de manière exclusive - des questions demeurent très ouvertes :

- Le modèle masculin s'impose t-il aussi chez la fille? JUNG propose de balancer le complexe d'Oedipe chez le garçon par un "Complexe d'Electre" chez la fille, ce que FREUD refuse d'ailleurs ;

- La dynamique complexe des deux versants de l'Oedipe se fonde sur le postulat, d'ailleurs révolutionnaire à l'époque, de la bisexualité psychique de tout être humain.

- La perspective d'un développement ontogénétique du psychisme, montre que l'organisation oedipienne est une formation psychique relativement tardive dans le développement de l'enfant (entre 3 à 6 ans). Certains psychanalystes refusent cette perspective (perspective dite "génétique"), qui se réfère aux étapes de développement de l'enfant. Cette prise de position les conduit à souligner que la psychanalyse trouve sa référence majeure dans les processus mis en oeuvre et en évidence par la cure analytique. Ils veulent éclairer les prémices de l'Oedipe dans les débuts du développement psychique de l'enfant.

- Si l'on admet que l'Oedipe structure l'adulte, il faut considérer que, lorsque celui-ci devient parent, la problématique oedipienne du couple parental aura un effet décisif sur l'accès de ses enfants à cette même problématique. Comme, dès lors, le drame oedipien porte-t-il la marque chez l'enfant de ces refoulements parentaux et de la dynamique du couple parental? On débouche ici sur un problème d'une portée anthropologique considérable : peut-on à la faveur d'une telle approche théorique, mieux comprendre la transmission, de génération en génération, des valeurs et des conduites qui en découlent, des règles de vie, des lois, des institutions, etc, c'est-à-dire de tout ce qui fait une culture?

      De telles considérations, dans un société où les formes de famille ont tendance à se multiplier, dans le temps et dans l'espace d'une génération - familles monoparentales, familles homosexuelles... - indiquent que de les débats autour du complexe d'Oedipe débordent largement la terminologie technique psychanalytique...

 

Retour sur Oedipe Roi

    Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON reviennent en détail sur les liens entre la "découverte" de la psychanalyse et le mythe grec.

Plus qu'aucun autre en Occident, le mythe d'Oedipe s'est d'abord confondu avec la tragédie de SOPHOCLE, qui transforme la vie du roi de Thèbes en un paradigme de la destinée humaine (le fatum), puis avec le complexe inventé par FREUD qui rapporte le destin à une détermination psychique venue de l'inconscient.

Dans la mythologie grecque, Oedipe est le fils de Laïos et de Jocaste. Pour éviter que ne se réalise l'oracle d' Apollon qui lui avait prédit qu'il se serait tué par son fils, Laïos remet son fils nouveau-né à un serviteur pour qu'il l'abandonne sur le mont Cithérion, après avoir fait transpercer ses pieds avec un clou. Au lieu d'obéir, le serviteur confie l'enfant à un berger qui le donne ensuite à Polybe, roi de Corinthe, et à son épouse Mérope qui sont sans descendance. Ils l'appellent Oedipe (Oedipos : Pieds enflés) et l'élèvent comme leur fils.

Oedipe grandit, et entend des rumeurs qui disent qu'il ne serait pas le fils de ses parents. Aussi se rend-il à Delphes pour consulter l'oracle qui lui répond aussitôt qu'il tuera son père et épousera sa mère. Pour échapper à la prédiction, Oedipe voyage. Sur la route de Thèbes, il croise par hasard Laïos qu'il ne connait pas. Les deux hommes se disputent, et Oedipe le tue. A cette époque, Thèbes est terrifiée par la Sphinge, monstre féminin ailé doté des griffes, qui met à mort tous ceux qui ne résolvent pas l'énigme qu'elle pose sur l'essence de l'homme : "Qui est celui qui marche sur quatre, puis deux, puis trois pieds?" Oedipe fournit la bonne réponse et la Sphinge se tue. En récompense, Créon, régent de Thèbes, lui donne pour épouse sa soeur Jocaste dont il aura deux fils, Étéocle et Plynice, et deux filles, Antigone et Ismène.

Les années passent. La peste et la famine s'abattent un jour sur Thèbes. L'oracle déclare que les fléaux disparaîtront quand le meurtrier de Laïos aura été chassé de la ville. Oedipe invite alors chacun à s'exprimer. Tirésias, le devin aveugle, connaît la vérité mais refuse de parler. Finalement, Oedipe est informé de son destin par un messager de Corinthe qui lui annonce la mort de Polybe et lui raconte comment il a lui-même recueilli autrefois un enfant des mains du berger pour le donner au roi. En apprenant la vérité, Jocaste se pend. Oedipe se crève les yeux puis s'exile à Colone avec Antigone, tandis que Créon reprend le pouvoir. Dans Oedipe Roi, SOPHOCLE n'adapte qu'une partie du mythe (celle qui est relative aux origines de Thèbes) et la coule dans le moule de la tragédie. Si l'on reproduit ici le résumé de cette tragédie, c'est parce qu'elle inspire nombre d'auteurs dans de nombreux domaines (de FREUD en psychanalyse à GIRARD en anthropologie).

     Bien que Sigmund FREUD n'ait jamais consacré d'article au complexe d'Oedipe, Oedipe Roi (et le complexe qui s'y rapporte) est présent dans son oeuvre de 1897 à 1938. La figure d'Oedipe est d'ailleurs presque toujours associée sous sa plume à celle de Hamlet. On la retrouve également dans le travail d'Otto RANK sur la naissance du héros (roman familial).

En 1967, dans la préface à un livre d'Ernest JONES, Hamlet et Oedipe, Jean STAROBINSKI a montré que si Oedipe Roi était pour FREUD la tragédie du dévoilement, Hamlet était le drame du refoulement : "Héros antique, Oedipe symbolise l'universel de l'inconscient déguisé en destin, héros moderne, HAMLET renvoie à la naissance d'une subjectivité coupable, contemporaine d'une époque où se défait l'image traditionnelle du Cosmos".

   FREUD eut parfaitement conscience de cette différence et à la tragédie antique et au drame shakespearien, il ajouta en 1927 un troisième volet : Les Frères Karamazov. Selon lui, le roman de Fedor DOSTOÏEVSKI (1821-1991) est le plus "freudien" des trois. Au lieu de montrer un inconscient déguisé en destin (Oedipe) ou une inhibition coupable, il met en scène, sans masque, la pulsion meurtrière elle-même, c'est-à-dire le caractère universel du désir parricide : chacun des trois frères, en effet, est habité par le désir de tuer réellement le père.

  C'est dans une lettre à Wilhelm FLIESS en octobre 1897 que FREUD interprète pour la première fois la tragédie de SOPHOCLE en en faisant le point nodal d'un désir infantile incestueux. Le mythe d'Oedipe apparait donc sous la plume de FREUD au moment même de la naissance de la psychanalyse (consécutive à l'abandon de la théorie de la séduction), pour servir ensuite de trame à tous ses textes et à tous les débats de l'anthropologie moderne autour de Totem et Tabou et de la sexualité féminine de Bronislaw MALINOWSKI à Geza ROHEIM en passant par Karen HORNEY et Helene DEUTSCH. A la veille de sa mort, FREUD lui attribue toujours une place souveraine, à tel point que la psychanalyse sera qualifiée plus tard d'oedipienne, par ses partisans comme par ses adversaires. (ROUDINESCO et PLON)

 

Roger PERRON et Michèle PERRON-BORELLI, Le complexe d'Oedipe, PUF, collection Que sais-je?, 2001. Roger PERRON, Complexe d'Oedipe, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005. Jean LAPLANCHE  et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le Livre de Poche, Fayard, 2011.

 

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Relu le 21 février 2021. Complété le 26 février 2021.

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 10:05

           Le complexe de castration, expression beaucoup utilisée en psychanalyse, est défini classiquement un complexe centré sur le fantasme de castration, celui-ci venant apporter une réponse à l'énigme que pose à l'enfant la différence anatomique des sexes (présence ou absence de pénis) : cette différence est attribuée à un retranchement du pénis chez la fille. La structure et les effets du complexe de castration sont différents chez le garçon et chez la fille. Le garçon redoute la castration comme réalisation d'une menace paternelle en réponse à ses activités sexuelles ; il en résulte pour lui une intense angoisse de castration. Chez la fille, l'absence du pénis est ressentie comme un préjudice subi qu'elle cherche à nier, compenser ou réparer. (LAPLANCHE et PONTALIS).

 

        Sigmund FREUD découvre ce complexe par l'analyse du petit Hans (L'interprétation des rêves, 1900). En 1908, ce complexe est décrit pour la première fois, rapporté à la "Théorie sexuelle infantile". Cette théorie attribue un pénis à tous les êtres humains et n'explique que par la castration la différence anatomique des sexes. L'universalité du complexe est admise de façon implicite sans être théorisée. Le complexe de castration est rattaché au primat du pénis dans les deux sexes et sa signification narcissique est préfigurée : "le pénis est déjà dans l'enfance la zone érogène directrice, l'objet sexuel auto-érotique le plus important, et sa valorisation se reflète logiquement dans l'impossibilité de se représenter une personne semblable au moi sans cette partie constituante essentielle". 

      Si, à partir de là, le complexe de castration est retrouvé à partir de divers symboles et est repéré sous diverses modalités dans l'ensemble des structures psychopathologiques, ce n'est que tardivement que ce complexe se voit attribuer une place fondamentale dans l'évolution de la sexualité infantile pour les deux sexes, que son articulation avec le complexe d'Oedipe est nettement formulée et son universalisme affirmé. Cette théorisation (1923) est corrélative du dégagement d'une phase phallique : à ce "stade de l'organisation génitale infantile il y a bien un masculin, mais pas de féminin ; l'alternative est - organe génital mâle ou châtré". L'unité du complexe de castration dans les deux sexes n'est concevable que par ce fondement commun : l'objet de la castration - le phallus - revêt une importance égale à ce stade pour la petite fille et le garçon ; la question posée est la même : avoir ou non le phallus. Le complexe de castration se retrouve invariablement dans toute analyse. Il n'est pas nécessaire généralement de préciser que phallus recouvre une fonction symbolique remplie par le pénis, la relation entre la réalité physique (du pénis) et la représentation mentale (le phallus) étant surdéterminée par des représentations sociales, l'usage progressivement  différencié de ces deux termes dans la littérature psychanalytique contemporaine relevant de la prise de conscience de cette surdétermination. Toute une partie du mouvement féminisme attaque la psychanalyse sous cet angle, faisant fondamentalement de cette discipline un outil de la suprématie des mâles. 

     Une seconde caractéristique théorie du complexe de castration est son point d'impact dans le narcissisme : le phallus est considéré par l'enfant comme une partie essentielle de l'image du moi ; la menace qui ne concerne met en péril, de façon radicale, cette image ; elle tire son efficacité de la conjonction entre ces deux éléments : prévalence du phallus, belssure narcissique.

      On peut chercher à situer l'angoisse de castration dans une série d'expériences traumatisantes où intervient également un élément de perte, de séparation d'avec un objet : perte du sein dans le rythme de l'allaitement, sevrage, défécation. Dans un texte de 1917, publié plus tard, Sigmund FREUD écrit des lignes suggestives sur l'équivalence pénis-fèces-enfant, aux avatars du désir qu'elle permet, à ses relations avec le complexe de castration et la revendication narcissique (Sur les transformations des pulsions, particulièrement dans l'érotisme anale, Revue Française de Psychanalyse, 1928, 2, n°4) : "Le pénis est reconnu avec les fèces qui furent le premier morceau de l'être corporel auquel on dut renoncer". 

      A la suite de ces théories, d'autres auteurs recherchent ces premières expériences traumatiques : A STÄRCKE (The castration complex, 1921) met l'accent sur l'expérience de l'allaitement et du retrait du sein. RANK fonde ce complexe dans un traumatisme de la naissance, FREUD lui-même restant très nuancé. Il n'entend pas accepter la thèse qui conduit à rechercher toujours plus tôt dans l'histoire de l'enfant une expérience-prototype. Il met en avant le fait que le fantasme de castration, pour exister, doit être le résultat d'une élaboration symbolique que l'organisme doit être capable de faire et de perdurer. L'angoisse de castration, ne survenant qu'à la phase phallique, est loin d'être première dans la série des expérience anxiogène. La castration est une des faces du complexe des relations interpersonnelles où s'origine, se structure et se spécifie le désir sexuel de l'être humain. C'est que le rôle que la psychanalyse fait jouer au complexe de castration ne se comprend pas sans être rapporté à la thèse fondamentale - et sans cesse affirmée par Sigmund FREUD - du caractère nucléaire et structurant de l'Oedipe.

 

    Jean COURNUT explique qu'en psychanalyse, l'expression castration est associé à d'autres termes qui le précisent et qu'il précise : angoisse, menace, symbolique, terreur, déni... et surtout complexe. La mise en place ddu complexe de castration est relativement tardive dans l'oeuvre de FREUD et s'échelonne de L'interprétation des rêves (1900) à L'analyse avec fin et l'analyse sans fin (1937). Il affirme de plus en plus le caractère structurant du complexe de castration. 

    Dans le dernier ouvrage cité, FREUD vise ce qui est pour lui l'énigme et le scandale antianalytique : les hommes ne comprennent pas que la soumission passive à un maître n'est pas l'équivalent d'une castration et les femmes n'admettent pas qu'elles sont dépourvues de pénis et que c'est leur nature. En somme, la peur de la castration chez les hommes et l'envie de pénis chez les femmes traduisent dans les deux sexes un refus du féminin (c'est-à-dire de la castration) qui est inscrit dans le "roc" du biologique. La castration sous toutes ses formes où elle parait dans la vie psychique est omniprésente, en rapport direct avec le complexe d'Oedipe, achoppant quelque peu à propos de la sexualité féminine, mais ancrée dans la différence des sexes et celle des générations. Elle n'est pas seulement un fantasme d'enfant menacé ; ce fantamse, inclus dans un complexe et dans la situation oedipienne, se montre non seulement organisateur de la vie psychique de l'individu, mais aussi prototypique de la "coupure" qui, à l'encontre de la fusion, permet l'individualisation et les processus secondaires (temporalité, succès, langage, élaboration psychique, pensée...).

Dans cette perspective, Jacques LACAN insiste sur la castration symbolique, reconnaissant au phallus sa valeur organisatrice de la différence, donc de la coupure, donc de l'ordre symbolique, tout en gardant à celui-ci son aura sexuelle spécifique de la condition humaine. Dans son sillage, Françoise DOLTO accorde une grande place au complexe de castration. Dans un de ses nombreux ouvrages où elle s'efforce de mettre à disposition de tous une connaissance de l'inconscient, prenant soin d'expliciter un vocabulaire qui peut prêter à confusion, cette dernière écrit: "Toute ma recherche concernant les troubles précoces de l'être humain s'applique à décoder les conditions nécessaires pour que les castrations données à l'enfant au cours de son développement lui permettent l'accès aux sublimations et à l'ordre symbolique de la Loi humaine. C'est cet ordre symbolique qui promeut tel specimen humain, né d'homme et de femme, doué d'un corps masculin ou féminin, à devenir sujet responsable dans une ethnie donnée, en même temps que témoin de sa culture et acteur du développement de cette culture en un lieu et un temps donnés. Tout au long de l'évolution d'un être humain, la fonction symbolique, la castration et l'image du corps sont étroitement liés. La fonction symbolique, dont tout être humain à sa naissance est doué, désirant et prénommé d'un représentant anonyme de l'espèce humaine (à quoi pourtant il se réduit dans le sommeil profond, au moment où le sujet du désir n'est pas en relation à un objet dans la réalité). C'est grâce à la castration que la communication subtile, à distance des corps, devient créatrice, de sujet à sujet, par la communication, à travers l'image du corps actuel et le langage, au cours de chaque stade évolutif de la libido."

Toujours selon Jean CORNUT, la plupart des auteurs anglo-saxons méconnaissent cette dimension anthropologique. Pour Mélanie KLEIN, le fantasme de castration reste prévalent, quoique tardif, dans l'évolution de la psychosexualité infantile, même si elle parle d'un Oedipe précoce. 

Dans les années 1920, Sandor FERENCZI et Otto RANK sont critiques par rapport au complexe de castration tandis qu'ensuite sont discutées les options freudiennes reliant la castration et le féminin.

La castration n'apparaît guère dans les préoccupations théorico-cliniques de Donald WINNICOTT, dont l'acception qu'il donne au féminin reste originale, ni dans celles de Wilfred BION, et encore moins dans les travaux de Heinz KOBUT pour qui Oedipe et castration ne sont que des événements tardifs, relatifs et contingents dans la vie psychique. 

    Une grand difficulté conceptuelle intervient dans les rapports du complexe de castration et de la pulsion de mort. Tant dans Au-delà du principe du plaisir (1920) qui ne s'attache guère au complexe de castration et développe le concept de pulsion de mort que dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), axé au contraire sur le complexe de castration et qui ne fait aucune allusion à la pulsion de mort, FREUD n'expose pas ces rapports. Jean COURNUT écrit alors que "En tant qu'organisateur de la vie psychique, le complexe de castration connaît des ratés, soit parce qu'il n'a pas été lui-même suffisamment élaboré pour être efficient, soit parce qu'il apparaît débordé dans son rôle. Le sujet se trouve alors en prise directe sur la désintrication pulsionnelle et soumis au pulsions de destruction. Dans les fonctionnements psychotiques, loin d'être structurante, l'angoisse de castration constitue une terreur dans le même registre que les angoisses archaïques de morcellement. En fait, il s'agit de deux plans différents. Il est indiscutable que, pour Freud, le complexe de castration est fondamentalement organisateur de la vie psychique en tant qu'étape reprenant un après-coup les angoisses et détresses antérieures, y compris les plus précoces, mais étape aussi dans la constitution du Surmoi. C'est à partir du rôle de ce dernier que s'effectueront les éventuels renoncements pulsionnels sous la pression du sentiment inconscient de culpabilité et du besoin de punition. Si ces recouvrements pulsionnels sont souvent dommageables pour l'individu, ils sont en revanche nécessaires au "processus civilisateur", c'est-à-dire à la production de la conscience et de la pensée. Ce processus est soumis, comme le sont les individus, à la dualité pulsionnelle dont on n'oublie pas qu'elle est à la fois antagonisme et une intrication des pulsions de vie et des pulsions de mort (Malaise dans la civilisation, 1930)".

 

 

 

Jean CORNUT, Complexe de castration, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976 ; Françoise DOLTO, l'image inconsciente du corps, Seuil, 1992.

 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 09:20

  Pour les psychanalystes qui se réclament de l'école de Carl Gustav JUNG (psychologie analytique), un complexe est la généralisation d'expériences conflictuelles émotionnellement fortes et plus ou moins refoulées. Lorsque ces expériences sont sollicitées sur le mode thématique (par une information) ou sur le mode de l'émotion ("constellées"), il se produit une réaction complexuelle, c'est-à-dire que l'individu perçoit la situation dans le sens du complexe (distorsion de la perception), et il y réagit par un débordement, ce qui mobilise des processus de défense stéréotypées. (Venera KAST).

 

 Le fondateur ce cette école développe sa conception du complexe en même temps que ses expériences sur les associations. Une première fois en 1904 (Recherches expérimentales sur les associations de personnes non malades), avec Franz RIKLIN, mais il utilise déjà ce terme (complexe), sans en préciser le sens dans sa thèse de 1902. Alors qu'on recourt, à cette époque, volontiers aux recherches sur les associations pour construire des typologies, ces deux auteurs s'intéressent à ce qu'on considère d'ordinaire que comme des perturbations de l'expérience. Des idées sur lesquelles il n'est pas possible d'associer tout uniment sont en fait rattachées à des expériences et à des difficultés personnelles chargées d'affects. Ils émettent alors l'hypothèse que l'arrière-plan de la conscience serait constitué de tels complexes, et que dans toute névrose d'origine psychique, il y aurait un complexe caractérisé par une charge émotionnelle forte. En 1907 (Psychologie de la démence précoce), JUNG établit que tout événement chargé d'affect donne lieu à un complexe et vient renforcer ceux qui se sont déjà constitués. Les complexes agissent à partir de l'inconscient et peuvent à tout moment inhiber ou activer les réalisations conscientes. Ils révèlent des conflits, mais sont aussi qualifiés par JUNG de points chauds et cruciaux de la vie psychique. 

En 1934, JUNG résume sa théorie des complexes en soulignant que, même en dehors de tout effet de constellation, il s'agit là de forces efficientes qui gouvernent les intérêts de tout un chacun, et il y voit le fondement de la formation des complexes, qu'il ne cesse de développer par la suite et le conduit à mettre l'accent sur les effets créateurs. Les archétypes sont au coeur de ces complexes. Dans la mesure où les expériences d'association, la conception du symbole, celle de l'archétype, de l'imagination, de l'affect, du transfert et du contre-transfert ainsi que celle du Complexe-Moi se refèrent à l'idée de JUNG selon laquelle le complexe est suscité par le douloureux affrontement de chacun avec la "nécessité de s'adapter", la conception même des complexes acquiert aujourd'hui une dimension encore plus dynamique : chacun d'eux apparaît comme la condensation et la généralisation d'expériences de relations qu'une information ou une émotion peut à tout moment associer à d'autres qui leur sont analogues.

 

Ces conceptions sont développées notamment dans deux ouvrages : L'homme à la découverte de son âme (Albin Michel, 1987) et Psychogenèse des maladies mentales (Albin Michel, 2001).

 

   Aimé AGNEL précise qu'au contraire de Sigmund FREUD, "qui ne verra dans la découverte de Jung, qu'un moyen pertinent de caractériser l'Oedipe et la castration, Jung utilise le terme "complexe" (...) pour décrire tout aussi bien la relation problématique au père et à la mère (complexe paternel ou maternel, auquel de nombreux complexes se rattachent) que l'unité plurielle et composite du moi (complexe-Moi). Cette généralisation, refusée par FREUD, trouve sa raison dans la notion jungienne d'affectivité. "Tout événement affectif se mue en complexe", écrivait Jung en 1907 (Psychogenèse des maladies mentales). Or, c'est souvent par l'émotion que l'inconscient se manifeste. Ce qui implique que les complexes ne soient pas considérés seulement sous un angle pathologique. Bien qu'ils expriment "ce qu'il y a d'inaccompli dans l'individu, le point où, au moins pour le moment, il a subi une défaite, où il ne peut dominer ou vaincre, dont indubitablement, le point faible dans tous les sens possibles du terme" (Psychogenèse des maladies mentales), les complexes sont également des "unités vivantes de la psyché inconsciente, dont ils permettent, à peu près seuls, de constater l'existence et la complexion" (L'homme à la découverte de son âme). C'est pourquoi, dans le dialogue et, en particulier, dans la relation transférielle, "l'élaboration des conceptions est fonction, non seulement des complexes de l'un des partenaires, mais aussi des complexes de l'autre. Tout dialogue qui s'aventure dans ces domaines peuplés d'angoisses et de résistance vise à l'essentiel : incitant le sujet à l'intégration de sa totalité, il oblige aussi le partenaire à s'affirmer dans son intégrité" (L'homme à la découverte de son âme).

 

Aimé AGNEL, Complexe, dans Le vocabulaire de JUNG, Ellipses, 2005 ; Verena KAST, Complexe (psychologie analytique), dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. 

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 09:34

                Très loin d'un usage populaire et péjoratif, le complexe est une notion assez répandue en psychanalyse, même si chez les psychanalystes freudiens, elle a connu une désaffection progressive, si l'on excepte les expressions, non les moindres, de complexe d'Oedipe et de complexe de castration. 

    Un complexe est un ensemble de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscients. Un complexe se constitue à partir des relations interpersonnelles de l'histoire infantile ; il peut structurer tous les niveaux psychologiques : émotions, attitudes, conduites adaptées (LAPLANCHE et PONTALIS). Du coup, le complexe, même si la psychanalyse freudienne ne s'y attache pas dans l'ensemble, est très lié aux divers conflits psychiques ; une dynamique relie, dans l'histoire d'un sujet, constitution de complexe et conflit, conflit et constitution de complexe...

 

             C'est surtout, selon FREUD et les auteurs qui s'y rattachent, l'école psychanalytique de Zurich (BLEULER, JUNG) qui fonde et développe la notion du complexe. BREUER qui écrit avec FREUD, Etudes sur l'hystérie (1895) expose les vues de JANET sur l'hystérie : "Presque toujours il s'agit de complexes de représentations, d'assemblages d'idées, de souvenirs se rapportant à des événements extérieurs ou aux enchaînements des pensées du sujet lui-même. Les représentations isolées contenues dans ces complexes de représentations reviennent parfois consciemment toutes à la pensée. Sans cette combinaison bien déterminée est bannie de la conscience".

FREUD, s'il reconnaît l'intérêt des expériences d'association, fait très tôt des réserves sur l'usage du terme de complexe et ne l'utilise que très peu (ainsi dans La psychanalyse et l'établissement des faits en matière judiciaire, 1906). Au contraire de nombreux autres auteurs : ainsi dans le Dictionnaire de Psychanalyse et Psychotechnique publié sous la direction de Maryse CHOISY dans la revue Psyché, on trouve décrits une cinquantaine de complexe. La tradition psychanalytique freudienne n'en retient que quelques uns, qui prennent toutefois une place considérable dans le corpus de ses connaissances et de ses pratiques. Nous pouvons citer le complexe de castration, le complexe d'Oedipe (celui d'Electre comme Oedipe féminin), complexe paternel et le complexe d'infériorité.

 

      Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS proposent de distinguer trois sens du terme complexe, pour en simplifier l'usage :

- Le sens originel qui désigne un arrangement relativement fixe de chaînes associatives. Le complexe est présupposé pour rendre compte de la façon singulière dont dérivent les associations ;

- Un sens plus général qui désigne un ensemble plus ou moins organisé de traits personnels - y compris ceux qui sont les mieux intégrés - l'accent étant surtout mis sur les réactions affectives. On reconnaît l'existence du complexe principalement à ce que les situations nouvelles sont inconsciemment ramenées à des situations infantiles ; la conduite apparaît alors modelée par une structure latente inchangée. Mais une telle acception risque d'entraîner une généralisation abusive : on sera tenté de créer autant et même plus de complexes qu'on imaginera de types psychologiques ;

- Un sens plus strict qu'on trouve dans l'expression - toujours maintenue par FREUD - de complexe d'Oedipe et qui désigne une structure fondamentale des relations interpersonnelles et la façon dont la personne y trouve sa place et se l'approprie.

 

  Roger PERRON souligne les points suivants :

- Il existe un écart évident entre l'usage popularisé du terme complexe dans la culture contemporaine et son usage plus strict dans les écrits psychanalytiques ;

- Si surprenant que cela puisse paraître, il n'existe guère de réflexion théorique cohérente sur la notion de complexe en tant que telle, sauf à se tourner vers des élaborations concernant d'autres termes utilisés pour désigner un ensemble organisé de processus et productions psychiques (structure, système...). la difficulté provient de la nécessité de distinguer et cependant de coordonner deux plans :

. celui où l'on décrit ainsi une structure fondamentale du psychisme, identique dans ses grandes lignes chez tout être humain, parce que, par hypothèse, constitutive du psychisme lui-même (complexe d'Oedipe, complexe de castration) ;

. celui des variantes individuelle, c'est-à-dire des spécifications d'une telle structure fondamentale en fonction de l'histoire personnelle, des imagos, du jeu des identifications... ;

- En tant qu'il s'agit d'une structure fondamentale, le complexe n'est pas caractéristique en lui-même de telle ou telle névrose ; ce sont seulement ses développements et fixations fonctionnelles fâcheuses qui peuvent prendre valeur de pathologie ;

- Dans les définitions rapportées plus haut, le complexe est "un ensemble de représentations" ; Josef BREUER précisait que ces représentations peuvent devenir conscientes, mais que ce qui est "banni de la conscience", c'est leur "combinaison". On ne peut cependant en rester aux représentations  au sens strict : dans cette "combinaison" entrent les traces mnémoniques, les fantasmes, les imagos, etc. De plus, ce qui fait l'effectivité du complexe, c'est sa charge d'affect, et en deçà sa charge pulsionnelle : son étude individuelle dans la cure conduit donc, du triple point de vue topique, économique et dynamique, à prendre en considération tout le jeu des défenses et des remaniements après coup qui ont contribué à mettre en place une telle structure fonctionnelle.

 

  En psychologie comme en psychiatrie, le terme complexe est assez peu utilisé. 

Henri PIÉRON renvoie au terme allemand Komplexion, de MEINONG (1891), comme ensemble perçu dans son unité sans analyse des relations des parties. Il renvoie aussi à la Théorie des complexes et à l'interprétation associationniste de l'unité des formes (Gestalten) de G E MÜLLER. Pour finir, il le définit comme un Ensemble structuré de traits personnels, généralement inconscient et acquis pendant l'enfance ; procédant de la cristallisation des relations humaines dans un entourage familial et social à la fois typique te singulier, qui rend compte de la façon dont le sujet assimile des situations nouvelles aux situations anciennes auxquelles il est sensibilisé.

Jacques POSTEL, se rapportant lui au terme anglais Complex, se contente de le définir comme Ensemble de sentiments et de représentations partiellement ou totalement inconscients, pourvus d'une puissance affective qui organise la personnalité de chacun, marque ses affects et oriente ses actions. 

 

Jacques POSTEL, Dictionnaire de la psychiatrie et de la psychopathologie clinique, Larousse, 2003 ; Henri PIÉRON, Vocabulaire de la psychologie, PUF, 2000 ; Roger PERRON, Complexe dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 08:20

         La sublimation, élément très important de la psychanalyse, n'a pourtant pas de théorie réellement construite, ce qui explique les nombreuses divergences d'appréciation d'auteurs sur sa fonction, sa nature, son inclusion ou non dans les mécanismes de défense, sur son rôle dans le conflit psychique. 

 

        Dans son texte sur Les mécanismes de défense, au chapitre général sur ceux-ci, Anna FREUD, après avoir longuement mis en perspective le rôle de refoulement dans le développement de l'enfant et sa place à l'intérieur des mécanismes de défense et à un niveau plus englobant qu'eux, écrit :  

"La sublimation, c'est-à-dire le déplacement vers un niveau le plus élevé du but pulsionnel du point de vue social présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi. Ainsi les mécanismes de défense du refoulement et de la sublimation apparaîtraient assez tardivement au cours du développement, tandis que la date d'apparition assignée à la projection et à l'introjection dépend du point de vue théorique que l'on adopte. Des processus tels que la régression, le retournement en contraire, le retournement contre soi, restent vraisemblablement indépendants du stade atteint pas la structure psychique et doivent être aussi vieux que le conflit entre les pulsions instinctuelles et l'obstacle quelconque qui se dresse contre elles. Nous ne serions pas surpris d'apprendre qu'ils constituent les premiers mécanismes de défense utilisés par le moi. Toutefois, cette tentative de classification chronologique est contrariée par l'expérience. En effet, les premières en date des manifestations névrotiques de la prime enfance sont les symptômes hystériques dont les liens avec le refoulement sont indéniables. D'autre part, les manifestations masochiques vraies qui résultent d'un retournement de la pulsion contre le sujet lui-même sont les plus rares chez les petits enfants. Nous pensons que l'introjection et la projection apparaissent à l'époque qui suit la différenciation du moi d'avec le monde extérieur. D'après l'école analytique anglaise (Anna FREUD fait allusion au mouvement impulsé par Mélanie KLEIN), ce sont au contraire, ces mécanismes qui engendrent le moi et c'est à eux que devrait être attribuée la différenciation de celui-ci d'avec le dehors. ces divergences d'opinion montrent que la chronologie des phénomènes psychiques reste l'un des domaines les moins explorés de l'analyse théorique (à son époque, bien entendu)." Suivant que l'on adopte la vision de l'instance du surmoi précoce ou tardive, la place de la sublimation change évidemment. 

 

       Otto FENICHEL (1897-1946), notamment dans La Théorie psychanalytique des névroses (réédité en 1987 aux PUF), place également la sublimation parmi les mécanismes de défense :

"Les défenses du moi peuvent être divisées en défenses qui réussissent, qui font cesser toutes les pulsions refoulées, et en défenses qui échouent et qui exigent la répétition ou la continuation du processus de défense destiné à empêcher l'émergence des pulsions refoulées. Les défenses pathogènes, qui sont à la base des névroses, appartiennent à la seconde catégorie lorsque les pulsions refoulées ne peuvent se décharger, mais restent en suspens dans l'inconscient où elles sont sans cesse renforcées par l'activité continue de leurs sources physiologiques, il s'ensuit un état de tension. Et une irruption (dans le champ de la conscience) de la pulsion refoulée peut se produire. C'est pourquoi les défenses victorieuses sont moins importantes dans la psychologie des névroses ; en fait on les comprend moins bien. Cependant les frontières entre les deux catégories ne sont pas parfaitement définies, et il est parfois impossible de distinguer une pulsion transformée par l'influence du Moi. Une pulsion qui arrive à percer de façon déformée contre la volonté du Moi et a son insu". Ce dernier type de pulsion produira des attitudes crispées, se répétera indéfiniment, ne permettra jamais une détente complète, et aboutira à de la fatigue."

Sur la sublimation, premier mécanisme de défense abordé, nous pouvons lire :

"Les défense qui réussissent peuvent être placées sous la dénomination de sublimation. Ce terme ne désigne pas un mécanisme spécifique ; différents mécanismes peuvent être employés dans les défenses qui réussissent, comme le passage de la passivité à l'activité, le renversement de la situation par rapport au sujet, l'échange d'un but pour un but opposé. le facteur commun est que sous l'influence du Moi le but de la pulsion instinctuelle ou l'objet (ou les deux) est changé sans blocage de la décharge adéquate. (Il vaut mieux omettre le jugement de valeur généralement impliqué dans la définition de la sublimation). La sublimation ne doit pas être confondue avec les défenses qui font intervenir des contre-investissements ; les pulsions sublimées trouvent leur issue, bien que canalisées via un itinéraire artificiel ; tandis qu'il en va différemment pour les autres. Dans la sublimation, la pulsion originelle disparaît parce que son énergie lui est retirée au profit de l'investissement de son substitut. Dans les autres défenses, la libido de la pulsion originelle est contenue par un important contre-investissement. Les sublimations ont besoin d'un courant ininterrompu de libido, exactement comme la roue d'un moulin a besoin d'un courant d'eau non ralenti et canalisée. C'est pourquoi les sublimations n'apparaissent qu'après qu'un refoulement a été supprimé. Métaphoriquement, les forces défensive du Moi n'attaquent pas de front les pulsions originelles, comme dans le cas d'un contre-investissement, mais les heurtent de biais, produisant une résultante qui conjugue l'énergie instinctuelle et l'énergie défensive et qui peut suivre son chemin librement. Les sublimations diffèrent des satisfactions névrotiques de substitution par leur désexualisation ; autrement dit, la satisfaction du Moi n'est plus une satisfaction ouvertement instinctuelle. Quelles tendances peuvent subir une telle vicissitude et quelles circonstances déterminent si la sublimation est oui ou non possible? Si les pulsions prégénitales et les attitudes agressives qui les accompagnent ne sont pas réprimées par la formation d'un contre-investissement (qui les exclurait du développement ultérieur de la personnalité, elles sont plus tard organisées sous le primat de la sphère génitale. La constitution plus ou moins complète de ce processus est la condition préalable d'une sublimation réussie de la portion de la pré-génitalité qui n'est pas utilisée sexuellement dans les mécanismes du vorlust. Il est très improbable qu'il existe une sublimation de la sexualité génitale adulte. Les organes génitaux constituent un appareils préposé à la réalisation de la décharge orgastique entière, c'est-à-dire non sublimée. Ce sont les tendances prégénitales qui peuvent être sublimées. Cependant si les tendances prégénitales ont été refoulées et restent dans l'inconscient, en rivalité avec le primat du génital, elles ne peuvent être sublimées. La possibilité d'un organe génital rend possible la sublimation (dé-sexualisation) des tendances prégénitales. Il n'est pas facile de dire ce qui détermine si oui ou non le Moi réussira à atteindre une solution aussi heureuse. La sublimation est caractérisée par une inhibition du but (de la réaction du but), un désexualisation (ou plutôt dé-charnalisation), une absorption complète d'un instinct par ses dérivés, et par une modification au sein du Moi. Tous ces caractères peuvent également être retrouvés dans les résultats de certaines identifications, comme par exemple dans le processus de formation du Surmoi. Le fait empirique que les sublimations, particulièrement celles qui se produisent dans l'enfance, sont fonction de la présence de modèles ; d'incitations fournies directement ou indirectement pas l'entourage, corrobore l'hypothèse de Freud que la sublimation peut être reliées intimement à l'identification. De plus, l'étude des cas de troubles dans l'aptitude à sublimer montre que cette inaptitude correspond à une difficulté à réaliser des identifications. De même que certaines identifications, les sublimations peuvent, elles aussi, combattre et annuler certaines pulsions infantiles de destruction, mais aussi et de façon déformée faire place à ces mêmes pulsions destructrices dans un certain sens, toute fixation artistique d'un processus naturel est un "meurtre" de ce processus. des schèmes avant-coureurs de sublimations peuvent se voir dans certains jeux d'enfants dans lesquels les tendances sexuelles sont satisfaites de façon "désexualisée", après une déformation du but ou de l'objet ; et les identifications sont également très nettes dans ce genre de jeux. La mesure dans laquelle le but est dévié dans la sublimation varie énormément. Dans certains cas la déviation est limitée à un inhibition vis-à-vis du but ; le sujet qui a réalisé la sublimation fait exactement ce que son instinct le pousse à faire, mais ne le fait qu'après que l'instinct a été désexualisé et subordonné à l'organisation du Moi. Dans d'autres types de sublimation, il se produit des transformations qui ont des effets beaucoup plus grands. Il peut même arriver qu'une activité dirigée à l'opposé de l'instinct originel, ait réellement remplacé ce dernier. Certaines réactions de dégoût - courante chez les peuples civilisés - qui ne montrent aucune trace des pulsions instinctives infantiles contre lesquelles elles étaient formées à l'origine, appartiennent à cette catégorie. Ceci est identique à ce que Freud a décrit comme une "transformation en l'opposé" ; après l'installation de ce mécanisme, l'énergie totale d'un instinct agit dans la direction opposé."

 

      Claude LE GUEN, dans un article de 2003 pour la Revue française de psychanalyse, tente de faire le point sur les "Positions et propositions sur la sublimation" :

"Situer la sublimation "dès le début", plus encore que repérer une genèse, implique une structuration. Là comme ailleurs, cela se situe par rapport à la pulsion dans ce qu'elle a de premier, voire de biologique ; tout est fonction de cette énergie "déplaçable et indifférente" qui va venir renforcer, façonner un courant libidinal et, notamment, animer la sublimation : celle-ci n'est pas une pulsion par elle-même mais devient proprement pulsionnelle sous l'effet de cette énergie. Elle ne peut être désexualisée que parce qu'elle est précédée d'une sexualisation (...) ; nous avons là affaire à des processus secondaires, mais qu'en est-il des primaires en ces temps où le moi n'est pas encore séparé du ça, ce "grand réservoir de libido narcissique"? Repartons d'une notion complémentaire et inverse à celle de la sublimation : la régression. Par définition, elle ne peut advenir qu'après une évolution développementale, après une progression. Même si celle-ci est peu traitée en propre, l'idée n'en habite pas moins toute la pensée freudienne, qu'elle porte sur l'appareil psychique ou sur la culture ; elle écoule de la notion dotant l'appareil psychique d'une direction. Or la sublimation est essentiellement progrédiente, et elle est même sans doute le seul processus à l'être à ce point (...). Que la sublimation ait une fonction protectrice semble assez clair ; est-ce pour autant une défense? Certainement pas, si l'on se souvient de Freud affirmant qu'aucune relation à la sexualité n'est inhérente ni au refoulement ni aux défenses - et il (le) souligne  (...). La sublimation ignorant le conflit, "la question ne se pose plus..." ; elle travaille en dehors de la sexualité ; ce n'est pas qu'elle serait sans relation avec elle mais, plutôt que de s'en défendre, elle en triomphe, fût-ce partiellement. Bien que protectrice, elle n'est pas une défense, ce qui explique qu'elle puisse se situer au plus près du conscient, du moi, quelle que soit la profondeur de ses racines inconscientes, "jusqu'au biologique". Freud, tout en plaçant la sublimation au tout début, la lie au désir de savoir, à la capacité d'investigation, à une pulsion "capable de s'exercer librement au service de l'intérêt intellectuel" ; elle a ainsi d'emblée une connotation originelle. Serait-ce ce besoin, ce désir de savoir, qui serait aussi aux origines? Disons que lui seul peut justifier la conquête du monde que doit opérer tout être vivant, à commencer par le petit d'homme ; la seule pulsion sexuelle ne saurait pas plus suffire à l'expliquer que les violences exercées par la réalité. Mais, par son indifférence à la sexualité, ce mouvement acquiert une liberté et une indépendance extraordinaire, qu'il va chercher à satisfaire. Bien sûr, ce besoin de connaître ne pourra que rencontrer la sexualité ; ça va donc se sexualiser puis, dans un mouvement secondaire, de dé-sexsualiser pour revenir aux plaisirs a-conflictuels des premières investigations, passant ainsi de ce qu'il faut bien appeler une sublimation primaire à une sublimation secondaire. Ce mouvement est extrêmement précoce, et on peut penser que l'apparition du moi va marquer le passage à la secondarisation ; il va aussi l'ancrer dans le narcissisme, quitte à re-sexualiser celui-ci. Nous sommes bien là dans le pulsionnel, la sublimation étant l'une des formes prises par "l'énergie déplaçable indifférente". Quelle soit dès le début (...) est essentiel, tant par sa nature que pour sa structure ; elle va déterminer le développement. (...) En ces temps apparaîtrait l'idéal du moi, si proche de la sublimation, ce qui nous conduit à la première identification, à celle qui est prise de connaissance de l'autre en le prenant en soi. Freud nous dit qu'elle se s-ferait au "père de la préhistoire personnelle", on le cite à l'envi, oubliant trop souvent qu'il dut rectifier, non seulement en remarquant que l'enfant n'accorde pas de valeur différentes au père et à la mère, mais surtout en ajoutant que "pour simplifier l'exposé il ne traiterait que de l'identification au père" - retrouvant le procédé dont il usa avec l'Oedipe où, déjà pour "simplifier", il parla surtout du garçon. Mais il n'a pu persister à simplifier et tout ce qu'il découvre à partir des années 1930 (sur l'Oedipe féminin d'abord, mais qui ne peut qu'impliquer aussi le masculin) vient révéler l'extraordinaire importance de la mère dans le jeu des toutes premières identifications. (...) (Cette prise de connaissance de l'autre) nous conduit à l'idée de l'absence ; la connaissance de la perte est la condition même de la sublimation, dans la mesure où elle est la condition de la connaissance du moi et du non-moi. La perte première est celle de la mère, telle qu'elle est découverte à 8 mois, à l'occasion de la peur de l'étranger, c'est-à-dire lors de l'Oedipe originaire. Là se situe bien la première manifestation reconnaissable d'un désir de savoir qui, s'il ne peut effectivement que se produire dans l'angoisse, porte et promet le bonheur éperdu des retrouvailles. Là se retrouve toute la problématique du vécu sublimatoire. (...)".

 

  Jean LAPLANCHE, dans son recueil de cours de psychanalyse à l'UER des Sciences Humaines Cliniques (Sorbonne-Université Paris VII), consacré à la problématique de la sublimation (1976-1977) tente de la situer et de faire le point sur une littérature finalement assez abondante, sans toutefois à épuiser le sujet.

"Non seulement la sublimation se montre difficile à caractériser en théorie, mais elle se dérobe le plus souvent à la description clinique, notamment dans la cure où elle est mentionnée comme une issue sans être jamais montrée à l'oeuvre, repérée comme un processus. Ce qui amène à douter qu'il s'agisse bien d'un processus conscient échappant au refoulement comme Freud dans certains passages voudrait l'indiquer". Il reprend la définition qu'il indique avec PONTALIS dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, "processus postulé par Freud pour rendre compte d'activités humaines apparemment sans rapport avec la sexualité mais qui trouveraient leur ressort dans la force de la pulsion sexuelle. Freud a décrit comme activité de sublimation principalement l'activité artistique et l'investigation intellectuelle. La pulsion est dite sublimée dans la mesure où elle est dérivée vers un nouveau but non-sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés". Pour tenter de la situer, il insiste sur le caractère de postulat de l'existence de la sublimation et reprend les termes de cette définition. D'abord sur le rapport du sexuel au non-sexuel, avec la question du possible possible de l'un à l'autre, il indique une possibilité de réversibilité et ensuite sur la question de la valorisation sociale. "Cette notion de valorisation va ouvrir à un double questionnement : d'abord savoir si cette valorisation sociale est capitale dans la définition même des activités sublimées, ce qui notamment introduit à s'interroger sur le champ de la sublimation et sur ses limites : une activité non valorisée - à supposer qu'il en existe - un hobby, une marotte, un collectionnisme aberrant, est-il une sublimation au même titre qu'une activité culturellement reconnue? Et si ce ne sont pas des sublimations, faut-il un autre concept pour en rendre compte? D'autre part, à supposer que cette dimension de valorisation sociale soit à retenir, comment la comprendre, comment comprendre qu'elle soit susceptible de marquer le processus psychique lui-même? Est-ce l'utilité pour la société, est-ce, de façon plus profonde, la "reconnaissance" par l'autre ou les autres, est-ce la valeur de communication, voire la valeur de langage qui est ic en cause? Nous ne serions pas si loin de certains problèmes déjà soulevés par les rituels d'initiation où le temps de la reconnaissance nous était apparu comme essentiel." 

"Pourquoi la sublimation? (...) c'est (...) l'index (d'une) question irritante : y-a-t-il un destin non-sexuel de la pulsion sexuelle, mais un destin qui ne soit pas l'ordre du symptôme?"  Cette interrogation qui revient inlassablement dans ses cours, le rapprochement constant de la sublimation au refoulement et à la répression peuvent nous conduire à poser la question du sens d'une activité "socialement valorisée" comme étant peut-être tout simplement un refoulement réussit... Jean LAPLANCHE s'interroge à ce point qu'il en vient à théoriser un dérivation de la sublimation, avec les points suivants :

"- Si un tel destin de la pulsion, qui n'oublie pas ses origines sexuelles existe, il doit être cherché non pas dans un retour, dans un rebroussement qui fasse repasser du sexuel à l'auto-conservation (comme il semble bien que Freud l'indique parfois, dans une conception tout à fait restrictive de la culture, qui voudrait que le phénomènes du culturel soit en dernier ressort lié à l'auto-conservation de l'espèce humaine) mais dans une sorte de tressage, dès l'origine, entre le non-sexuel et cette source permanente du sexuel ;

- A propos de cette source permanente, un tel destin de la pulsion - tel qu'il apparaît notamment dans la création artistique mais aussi bien dans la création spéculative d'un Freud avec ce chapitre IV de Au-delà du principe de plaisir - implique l'idée d'une sorte de néo-création répétée, continuée, d'énergie sexuelle, donc une réouverture continuelle d'une excitation et non pas d'une canalisation d'énergie pré-existante ;

- Cette néo-création, cette sorte de sexualité qu'on pourrait dire extemporanée, au sens où l'entendent les chimistes par exemple, c'est-à-dire de création sur le moment, de plat servi chaud et non pas de réchauffé, cette sexualité extemporanée, tressée avec une création d'une oeuvre, nous est apparue comme intimement liée à la question du traumatisme."

Le parcours toujours inachevé sur la sublimation, quatrième point de cette théorisation, et sur cette dérivation de la sublimation, lui semble inséparable de la psychanalyse elle-même.

 

     Pour prendre un aspect de cette question de la créativité, qui peut aussi bien être un symptôme névrotique qu'une manière d'échapper à la névrose, traité de manière concrète, sur un plan clinique, Daniela GARIGLIO, psychologue psychothérapeute et Daniel LYSEK, médecin micropsychanalyste, dans Scienza Psicoanalisi (2001) développent une réflexion très proche de la problématique de la sublimation.

Lisons le résumé qu'ils font de leur étude : "On peut actuellement, écrivent-ils, soutenir l'hypothèse que la créativité est une fculté humaine universelle. L'absence de créativité résulterait ainsi d'un processus d'inhibition obscurcissant le potentiel créatif. Tout se passe comme si les actes créateurs étaient bloqués par refoulement. Lorsqu'une analyse ou une psychothérapie parvient à lever le blocage, on assiste au développement spontané d'une activité créatrice. la non-créativité pourrait donc être assimilée à un symptôme névrotique, qui peut être douloureux et gênant. L'expression d'une créativité est souvent vécue par le sujet comme une lumière dans son existence. Il la décrit par exemple comme un cheminement de l'obscurité à la clarté, cela ne cadre pas avec la sublimation, qui évoque renoncement ou souffrance. Les auteurs émettent l'hypothèse que la créativité est un phénomène distinct de la sublimation et plus primaire qu'elle. Avec un exemple clinique, ils s'appuient sur la théorie micro-psychanalytique pour établir un parallèle avec le travail du rêve. Pour la micro-psychanalyse en effet, le rêve puise des matériaux dans le sobre fonds inconscient et les façonne en contenus psychiques aptes à paraître au grand jour. La créativité semble faire de même."

 

        Daniel LYSEK discute par ailleurs de la sublimation de l'agressivité (1997) :

"Une étude sur la sublimation de l'agressivité rencontre a priori deux difficultés. la première concerne la sublimation en général. Même si le concept apparaît très tôt dans les écrits freudiens, le phénomène en lui-même a été beaucoup moins étudié que les conflits psychiques. Et pour cause ! Alors que ces derniers forment le coeur de l'investigation analytique et sont donc au centre de la métapsychologie, la sublimation y occupe une place périphérique. Située en marge du conflit, elle constitue une voie d'élaboration normal pour certains produits primitivement conflictuels. L'analyste peut donc être tenté de se désintéresser de cet exutoire non production de symptômes. la seconde difficulté est plus spécifique puisqu'elle concerne la relation entre l'agressivité et l'inconscient. Le concept de sublimation provient en fait de la sexualité : il répond à la nécessité d'expliquer que des contenus manifestes non sexuels (...) ont pourtant leur source dans la sexualité inconsciente et tirent leur force d'expression de la libido. Or, du point de vue freudien, il ne va pas de soi d'appliquer la même explication au domaine de l'agressivité. Longtemps, la psychanalyse a considéré que l'inconscient est d'essence sexuelle, qu'il se compose de représentations sexuelles refoulées donnant lieu à des désirs également sexuels. la sublimation de l'agressivité manquait donc totalement de base théorique. Lorsque l'agressivité s'est trouvée prise en compte, elle n'a pas pour autant acquis le même statut que le sexualité quant à l'inconscient, en particulier à cause de difficultés conceptuelles concernant la nature de la pulsion de mort et le rôle du négatif dans l'inconscient. Or, la question de la sublimation de l'agressivité bute également sur ces points.

Qu'en est-il pour la micro-psychanalyse? Fanti a poursuivi le cheminement théorique qui a conduit Freud à la pulsion de mort et à faire entrer l'agressif dans la dynamique inconsciente. Mais, pour intégrer les données issues des longues séances, il a été amené à repenser totalement la métapsychologie de l'agressivité : comme l'expérience indique qu'elle se refoule autant que la sexualité, il a montré qu'elle contribue pleinement à composer l'inconscient et à nourrir ses manifestations. ce nouveau statut transparait d'ailleurs bien dans la définition de la sublimation que donne le Dictionnaire de la psychanalyse et de la micro-psychanalyse : "une pulsions sexuelle ou agressive, inhibée quant au but, voit son objet-but désexualisé ou dé-sagressivé et valorisé socialement, en particulier culturellement (Fanti, 1983). Cela n'a cependant pas incité les micro-psychanalystes à approfondir la question. On pourrait expliquer ce désintérêt par la spécificité de la micro-psychanalyse : les longues séances sont un outil particulièrement performant pour creuser très profondément en quête de l'originaire. Aussi, la recherche micro-psychanalytique s'est-elle naturellement orientée vers la mise en évidence de déterminants toujours plus primaires. Or, la sublimation se trouve aux antipodes de ces sources reculées : elle se fonde sur une élaboration secondaire sophistiquée, elle résulte d'une travail qui se déroule essentiellement au niveau pré-conscient. Pour l'étudier, il faut se placer dans une optique que la micro-psychanalyse n'a pas privilégiée d'emblée. Mais il y a certainement là une lacune à combler car, si la quête asymptomatique de l'élémentaire est effectivement fascinante, les impacts pratiques de notre travail dépendent aussi des processus superficiels. Et, parmi les effets de notre travail , l'ouverture à la sublimation occupe une phase non négligeable. Quant à la sublimation de l'agressivité, on s'y intéresse dès qu'on tente de dégager les nécessaires transformations que subit le potentiel agressif inconscient pour permettre la dimension sociale de l'individu.

En somme, dès qu'on s'interroge sur la régulation préconsciente de l'agressivité inconsciente. L'être humain n'a rien d'un animal pacifique, cela ne demande pas à être démontrer. (...) L'investigation analytique n'est donc pas nécessaire à révéler l'agressivité humaine, mais à souligner sa dimension inconsciente et à dévoiler ses causes inconscientes. Au cours de chaque analyse, on peut effectivement constater que l'inconscient mémorise des vécus utéro-infantiles de destruction et d'agression. Ce sont par exemple différentes expériences d'annihilation, d'éclatement, de meurtre, d'élimination, de rejet, d'abandon, d'emprise... qui, à la suite d'un refoulement, se sont imprimées définitivement dans l'inconscient, avec la trace de leurs objets (parents, frères et soeurs...) et de leur charge affective (haine, rage, colère, mépris...). certains de ces vécus intériorisés pendant l'enfance sont toujours actifs chez l'adulte, d'autres se réactivent au cours de son existence. Dans tous les cas, ils génèrent des désirs dévastateurs ou mortifères, qui cherchent à se réaliser au moyen de co-pulsions agressives. Cette mémoire constitue donc une véritable poudrière que chacun porte en soi. Avec un tel potentiel de destruction caché dans son inconscient et autant de vibrations agressives dans son comportement, comment se fait-il que l'être humain cohabite en général assez bien avec lui-même et réussisse à vivre en groupe sans trop de difficultés? Car c'est généralement une évidence, l'homme est un animal social et, dans l'ensemble, son immense potentiel agressif ne l'empêche ni de survivre ni de coexister avec ses semblables. Il dispose donc d'une capacité naturelle à créer une cohésion individuelle et sociale. ce qui nécessite évidemment la mise en place de mécanismes intrapsychiques visant à tempérer sa destructivité et à restreindre ses débordements agressifs. On connaît bien les différents mécanismes névrotiques qui servent à brider l'agressivité (...). La contention névrotique de l'agressivité me parait même jouer un rôle social aussi important que les défenses érigées contre la sexualité infantile. (...) Mais ne serait-il pas étonnant qu'il n'existe aucun dispositif physiologique (non producteur de symptômes) destiné à rendre l'agressivité inconsciente compatible avec la vie individuelle et sociale? Il me semble qu'une sublimation de l'agressivité - c'est-à-dire une dé-sagressivation des poussées inconscientes n'entraînant pas de mal-être névrotique - ferait parfaitement l'affaire ; pour favoriser le développement socioculturel de l'humanité, la nature n'aurait pu trouver mieux que de combiner la sublimation de l'agressivité avec celle de la sexualité. J'ai donc interrogé la pratique et la clinique pour vérifier si elles indiquent l'existence d'un tel mécanisme et s'il se distingue bien des défenses névrotiques. Je pense pouvoir répondre positivement. (...)"

 

    Nous indiquons simplement ici un des passages de l'oeuvre de Daniel LAGACHE concernant l'agressivité et abordant la sublimation, dans des termes très circonspects :

"Il est incontestable que l'influence de la théorie topique a été grande dans tous les domaines de la psychanalyse, et jusque sur le terrain de la psychanalyse appliquée. On peut cependant distinguer entre la manière concrète dont une influence s'exerce et la fécondité euristique proprement dite. Le fait historique est qu'au cours des années 20, la psychanalyse changea d'orientation, qu'elle se détourna des fantasmes inconscients, des plaisirs désirés et des punitions redoutées, pour se tourner vers le moi, ses mécanismes de défense et ses déformations. Mais le primum movens était-il la distinction des trois instances? Ce qui fut fécond, c'est l'idée des états de dépendance du moi ; rien ne le montre mieux que le fait que, lorsqu'on parle des chevauchements des trois systèmes, les données que l'on mentionne ont toutes trait aux états de dépendance du moi. Point capital dont certaines conséquences, cependant, ont été incomplètement formulées ou aperçues. la première concerne les buts et les effets de la cure psychanalytique. Nul doute que, dans le chapitres sur les "états de dépendance du moi", Freud n'ai clairement exprimé l'idée que la fonction du traitement était de libérer le moi de l'emprise des deux autres instances. La difficulté soulevée ici ne concerne que la désignation du processus de libération. La formule devenue classique est que le moi substitue à des défenses plus régressives des défenses moins coûteuses. Ce n'est pas là une formulation satisfaisante. la différence n'a été précisée qu'à propos de la sublimation, laquelle se distingue des mécanismes de défense proprement dits par le fait qu'elle a pour condition préalable l'abolition du refoulement, donc de la défense, et qu'elle se classe par suite parmi ce qu'on pourrait appeler plus justement les mécanismes de dégagement du moi. L'introduction du concept de "dégagement", distingué du concept de défense, est une condition préalable à une approche fructueuse du problèmes des moyens et des effets de la cure psychanalytique."  

 

   Dans son analyse de la sublimation, Sophie de MIJOLLA-MELLOR, se pose la question de savoir, étant donné toutes les métaphores de la dérivation utilisées couramment dans le milieu psychanalytique et au-delà, si elle constitue un mécanisme de défense.

"Le terme de défense, écrit-elle; est ambigu dans la mesure où il connote au sens transitif l'interdiction et au sens pronominal la protection contre un danger, les deux étant d'ailleurs liés puisque les facteurs de risque feront l'objet d'interdits protecteurs. Anna Freud proposera une liste très élargie des mécanismes de défense (...). Sa définition n'apporte rien de nouveau puisqu'elle n'y voit que "le déplacement vers un niveau plus élevé du but pulsionnel au point de vue social" mais elle ajoute que cette opération "présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi (Le moi et les mécanismes de défense). Ces considérations rejoignent celle qui avaient amené Freud à "restaurer le vieux concept de défense" pour distinguer, parmi les méthodes de défense qu'utilise l'appareil psychique, celles qui présentent ou font suite à la structuration en ça/moi/surmoi. Anna Freud fera une tentative aussitôt abandonnée, pour classer chronologiquement l'utilisation de ces mécanismes de défense. Dans ce contexte, le refoulement et la sublimation apparaitraient assez tardivement au cours du développement. En fait, ces classifications introduisent plutôt de l'obscurité dans la mesure où elles mettent sur le même plan des opérations de nature très différente, le refoulement ayant une place à part comme constitutif de l'inconscient et les autres mécanismes relevant soit du fonctionnement pulsionnel lui-même (introjection, projection) soit de techniques au service du moi (annulation rétroactive, isolation, etc. Nous en examinerons deux cependant en raison de la proximité apparente qu'ils ont avec la sublimation : la formation réactionnelle et l'inhibition issue du refoulement."  Quant à la sublimation de l'agressivité, elle estime que "cette notion est particulièrement complexe car elle s'est beaucoup modifiée au cours de l'élaboration de la théorie freudienne, notamment avec l'introduction de la pulsion de mort, et c'est aussi là que se situe l'apport original et important de Mélanie Klein sur la sublimation précoce de la pulsion de détruire en épistémophilie".

La directrice de l'École doctorale "Recherches en psychanalyse" à l'Université de Paris 7-Denis-Diderot, choisit de n'évoquer "que ce qui concerne l'opération sublimatoire proprement dite qui ne doit pas être confondue avec le fait que la libido puisse rendre "utile" la pulsion de destruction originaire, pure émanation de la pulsion de mort, en la liant et en la dérivant vers les objets extérieurs à l'aide du système organique particulier que constitue la musculation." Après avoir dégagé trois acceptions différentes de la notion d'agressivité (originaire, pure émanation  de la pulsion de mort ; addition comme composante libidinale à la pulsion sexuelle et qui constitue la force qui permet de conquérir et maitriser l'objet ; existence de celle totalement sexualisée dans le sadisme et le masochisme), elle aborde la sublimation épistémophilique du sadisme chez l'enfant, le rejeton sublimé de la pulsion d'emprise puis l'éthique comme sublimation. Ce dernier aspect comporte l'étude de la volonté de changer (sublimation de la destruction) et du passage de l'envie au sentiment du juste. 

 

  A partir notamment de sa pratique de la cure, dans le prolongement des enseignements de l'ensemble de la psychanalyse (conçue comme boite à outils pour la pratique), Steve ABADIE-ROSIER présente (de manière concrète, à l'intention du "grand public") le refoulement comme le processus de mise à l'écart des pulsions, qui se voient refuser l'accès à la conscience. Il classe le refoulement dans la catégorie des mécanismes pulsionnels de défense.

"Le refoulement apparait vers l'âge de 6-7 ans dès le début de la période de latence. Les pulsions inacceptables, initiées dans une relation conflictuelle avec les motivations conscientes, entrainent leur éviction immédiate hors du champ de la conscience, où les souvenirs synonymes de honte et de culpabilité deviennent inexistants aux yeux de la conscience. L'exclusion forcée de ces pulsions consomme une quantité gargantuesque d'énergie et de libido, sans jamais totalement réussir à s'effacer et restant par conséquent toujours incomplète. Il en découle une menace de voir s'infiltrer les pulsions refoulées dans le champ de la conscience, fraîchement libérée ; les événements partiellement enfouis finissent par ressurgir et créent l'angoisse. Ces pulsions seront donc refoulées une nouvelle fois, conduisant au refoulement du refoulement. (...). 

L'individu ainsi confronté, de près et de loin, à un événement affectif mal vécu se heurte à des blocages, qui annihilent sa capacité à gérer le conflit qui l'anime et à avancer au-delà de sa paralysie émotionnelle inconsciente. D'échec en échec, l'être humain dont le refoulement entraîne un manque d'utilisation de soi, s'installe dans la souffrance, inéluctablement suivie de la névrose. Plus concrètement, ce raisonnement explique pourquoi Françoise Dolto avouait avoir été incapable d'entamer ses études de médecine avant d'avoir entrepris une analyse. Elle affirmait avoir ressenti le besoin de se connaitre en profondeur afin de résoudre ses propres conflits internes et de pouvoir ainsi mieux psychanalyser ses futurs patients. 

Le refoulement peur prendre de multiples formes. Ainsi dans une absence d'activité sexuelle, le refoulement de la pulsion mène souvent à une déviation ou à un ralentissement de l'activité sexuelle, l'inhibition totale résultant d'un refoulement du refoulement. Les trous de mémoire ((aussi appelés amnésie de défense), les lapsus, les actes manqués trouvent leur point d'origine dans un mécanisme de refoulement insuffisant, et s'évertuent, par leur survenue, à accroitre les possibilités de la mémoire, composante malheureusement inefficace à l'aboutissement du refoulement. Les méthodes telles que l'hypnose et les techniques de modification de la conscience, visant à travailler sur le refoulement et sur les amnésies de défense, proposent une voie vers la compréhension des échec répétés du refoulement."

 

Daniel LAGACHE, agressivité, structure de la personnalité et autres travaux, Oeuvres IV, 1956-1962, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 1982. Jean LAPLANCHE, problématiques III, La sublimation, PUF, Quadrige Grands textes, 2008. Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 2001 (1949). Daniel LYSEK, La sublimation de l'agressivité, dans Bolletino dell'Istituto italiano di Micropsicoanalisi, n°22, 1997. Daniela GARILIO et Daniel LYSEK, De l'obscurité à la clarté : évolution thérapeutique d'une formation de symptôme à la créativité, Communication présentée aux Journées de Printemps de la Société Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, dans la Revue de cette Société, n°67, tome VII, juin 2003. Claude LE GUEN, Positions et propositions sur la sublimation, Revue française de psychanalyse, n°5/2003 - 675. Otto FENICHEL, La théorie psychanalytique des névroses, PUF, 1987. Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La sublimation, PUF, collection Que sais-je?, 2006. Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Les neurones moteurs, 2009.

 

PSYCHUS

 

Complété le 17 décembre 2014

 

Notez bien : over-blog s'est planté en plaçant ici la dernière partie de cet article qui devait être placé à Refoulement. Et par ailleurs, la partie ajoutée sur la sublimation, à partir du même auteur, a disparu!!!!  Cela sera rétabli l'année prochaine....

 

Cet article va faire l'objet d'une révision complète. Qui ne devrait pas changer beaucoup son sens.

 

Relu le 11 Août 2020

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 09:00

   Cet essai de la professeur à l'Université Paris-Diderot, psychanalyste français membre du IVe Groupe qui dirige la revue Topique, déjà auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la sublimation, la cruauté et la paranoïa, traite de l'acte criminel.

De tout acte criminel, que celui-ci soit légal ou illégal, malgré les différences sociales existantes entre l'un et l'autre. C'est l'occasion de faire le point sur des notions aussi contestées que la pulsion de mort et la pulsion de vie, dans un style non spécialiste, même si l'on ne peut pas faire l'impasse sur le langage psychanalytique.

 

        Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction, "Donner la mort est aussi métaphysiquement impensable que donner la vie. Dans les deux cas, l'individu se hausse au niveau d'un processus biologique qui lui échappe et auquel il est lui-même soumis comme le maillon d'une chaîne dont il connaîtra jamais ni l'origine ni la fin. Le don de vie vient de surcroît à l'issue d'une rencontre sexuelle sans en être nécessairement le but, et la mort peut être donnée involontairement, par imprudence ou concours de circonstances malheureux, voire par incompétence. En revanche, l'acte par lequel un être humain supprime intentionnellement la vie de son semblable l'installe dans une toute-puissance qui donne le vertige. Tuer par accident ou accepter d'aider à mourir qui le demande relèvent de tout autres questionnements que ceux soulevés par le fait de prendre délibérément sa vie à un autre."

Elle écarte le suicide de son champ de réflexion et n'entend pas revenir non plus sur le phénomène génocidaire. Elle estime, qu'à côté du droit et de la réflexion collective emprunte de perplexité devant l'acte criminel, "la psychanalyse peut apporter des éléments de compréhension sur la paralysie de la pensée que génère le crime en vue de contribuer ainsi à le réintégrer dans l'humain et favoriser l'empathie nécessaire pour juger et, le cas échéant, pour assumer la défense ou pour soigner. Le paradoxe du crime est en effet d'apparaître au sujet policé par la civilisation comme un acte inimaginable et non plus comme le résultat d'une pulsion. Or, si l'on fait l'hypothèse que l'homicide est aussi fondamentalement inscrit dans la nature humaine que la pulsion sexuelle, se dessine du même coup la nécessité d'interpréter ce qui nous sépare ainsi de nous-mêmes au point que nous avons le sentiment d'une incapacité à l'entendre. C'est donc la représentation que l'on peut se donner de l'homicide davantage que l'homicide lui-même qui sera ici interrogé afin de faire advenir du jugement étayé sur de la compréhension conformément au but de la civilisation de dépasser les impasses du refoulement par le jugement et éventuellement la sublimation. 

 

       Sophie de MIJOLLA-MELLOR propose dans son livre trois figures, (au sens de A. WARBURG, dans Essais florentins, Klincsieck, 1990), "trois images qui ont un contenu émotionnel permettant d'y rattacher des faits devenant dès lors pensables" : tuer pour un identité ; tuer pour survivre et tuer par ivresse de la toute-puissance (hubris). "envisagés sous l'angle de la criminalité individuelle, ces modèles ne recoupent pas des diagnostics psychopathologiques, ils visent au contraire à dé-psychiatriser l'approche que nous pouvons avoir du meurtrier en rappelant le point de vue de la psychanalyse qui en fait d'abord le sujet d'une histoire dont les déterminations psychiques sont dans une certaine mesure possibles à entendre dans leurs différentes dimensions, topique, dynamique et économique. Mon propos n'est donc pas de reprendre les classifications qui sont connues, mais d'essayer de dégager au-delà des traits cliniques récurrents une réalité humaine partageable. Le diagnostic est toujours une mise à distance impliquant une coupure entre la maladie et la santé, le pathologique et le normal. Il faut à l'inverse trouver ce qui peut nous permettre de résoudre pour nous-mêmes l'énigme que nous posent ces crimes qu'ils soient individuels ou collectifs. Il est aussi possible d'envisager l'hypothèse que les diverses motivations, lorsqu'elles ne sont pas de nature utilitaire, n'en constituent en fait qu'une seule sous la forme d'une tentative pour s'identifier à la mort elle-même. Devenir la mort, être celui qui la donne peut alors fantasmatiquement protéger le sujet d'en être la victime. En ce sens, il n'y aurait aucune pulsion spécifique poussant au crime, mais une "solution" proche d'un délire pour échapper à l'agresseur en s'identifiant à lui. Par ailleurs, et sans en confondre des registres fondamentalement différents, j'ouvrirais aussi cette dimension de l'homicide au vécu du combattant en temps de guerre, qu'il s'agisse de conflits organisés régulièrement, d'actes terroristes, de massacres à visée idéologique ou de guerres dites "justes". Ainsi que cela a été souvent souligné, c'est l'indifférence à la mort de masse acquise au cours des combats de la Première Guerre et plus encore la technicisation de la guerre qui cessait d'être un combat d'homme à homme qui a contribué à poser en Europe les bases de la barbarie génocidaire ultérieure." 

   Au bout de son étude longue, à partir de considérations sur les parricides, les matricides et les infanticides, et dans l'analyse des positions des criminels, des victimes et des témoins des crimes, qu'ils soient individuels ou collectifs, qui remet à jour également la question de la finalité de la guerre et le problème du Mal de manière générale, l'auteur pose la question de l'utilité d'une notion telle que la "pulsion de mort" pour penser le meurtre. En fait, la psychanalyse "ne dispose donc pas d'une notion simple qui expliquerait le pourquoi de la destruction, qui nous permettrait de dire pourquoi les crimes se commettent et les combats, voire les massacres se mènent. En revanche, les deux figures de la pulsion de vie et de la pulsion de mort sont présentes simultanément dans toute ce qui a été évoqué à propose de la mort donnée comme le double visage de Janus : à la destruction organisée, méthodique et efficace ou à la violence sous des formes plus primaires de l'attaquant vont répondre chez la victime la désorganisation, la dé-liaison, le champ de ruines, la débandade et ce, jusqu'au moment où la position aura changé et où l'attaquant devra à son tour se soumettre à un plus fort. La pulsion de destruction, comme lutte active et obstinée pour venir à bout de la vie, et sa forme originaire inverse comme pulsion de mort autodestructrice ne peuvent qu'aller indéfiniment de pair. Toutefois, la pulsion de mort devenir pulsion de destruction ressemble alors à s'y méprendre à l'affirmation dionysiaque de la vie. La vie dans son affirmation narcissique se construit  ainsi aux dépens de la soumission de l'autre et, dans les cas que nous avons évoqués, de sa mort."

      Une fois réaffirmé ce postulat, dont nous avons déjà dit qu'il ne nous semblait pas forcément le plus opératoire pour comprendre ce qui se passe dans la personne humaine, de l'existence de ces deux pulsions, on peut s'interroger, comme le fait l'auteur que l'existence d'autres voies "pour l'expression de ces mêmes pulsions qui passeraient par la sublimation du narcissisme identitaire". Elle met en avant le cosmopolite qui "multiplie et annule simultanément les cités d'appartenance, et en s'appuyant sur l'aptitude de la pensée à se mettre à l'écart de ce qui est proche en réalité ou en nostalgie, il ouvre à une dimension qui s'attache au-delà des instances particulières des objets de l'expérience, à la recherche d'universaux qui sont par définition, hors de toute localisation concrète."

Se situant dans une tradition à laquelle se rattache aussi bien ARISTOTE (la vie du penseur est une vie d'étranger) que Hannah ARENDT, auxquelles les problématiques évoquées au dernier chapitre sont bien familières, l'auteur estime que "le seul moyen pour passer de la puissance originelle à la force collective est la préservation  du multiple dans l'unique, soit une coexistence des contraires qui ne se fait pas sans conflits mais ne nécessite pas ce recours à la force qui risque fatalement de se transformer en violence. L'équivalent d'un chois sublimatoire individuel pour un état devrait se penser dans les termes où il est renoncé à la réalisation immédiate d'un but pour y parvenir par une voie mieux mesurée quant à ses conséquences. Sur le plan politique, toute la question de la dynamique de sortie de crises est ici concernée. Le développement économique en remède à la violence sociale, le respect des différences au lieu des crispations communautaires en serait des exemples. Qu'il s'agisse de l'individu ou du collectif, le mouvement sublimatoire est toujours celui qui, au lieu d'aller vers une satisfaction immédiate aux conséquences auto- et hété-rodestructrice, se porte vers l'invention d'autres espaces de réalisation des mêmes buts".

 

     Ce livre, encore une fois écrit dans un langage très accessible qui n'en fait pas un ouvrage réservé au cercle même élargi des connaisseurs en psychanalyse, permet de réfléchir - et cela est toujours nécessaire dans un monde qui privilégie précisément trop l'immédiat, l'apparence et la vitesse - à ces forces individuelles et collectives qui poussent à la destruction de la vie d'autrui. Son abord passe bien entendu par la compréhension de nombreux récits de "cas", qu'il soit psychanalysés ou non, comme il est coutume dans la pratique de cette discipline. 

 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La mort donnée, Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF, collection Quadrige Essais/Débats, 2011, 330 pages.

 

Relu le 12 août 2020

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 16:25

           Fondateur de la psychologie analytique, considérée comme branche dissidente de la psychanalyse, le médecin, psychiatre, psychologue et essayiste suisse Carl Gustav JUNG est le pionnier de la psychologie des profondeurs et un explorateur de l'inconscient collectif.

Même s'il refuse - une des causes de sa rupture avec Sigmund FREUD - de considérer le conflit psychique comme principalement issu de la sexualité, toute son oeuvre prend bien en compte la dimension conflictuelle de la psyché humaine. Il introduit dans sa méthode des notions de sciences humaines puisées dans des champs très divers - et parfois controversés, que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêves, la mythologie et la religion qu'il confronte avec une grande activité thérapeutique.

       Influencé par ses lectures des oeuvres d'Emmanuel KANT, de Friedrich NIETZSCHE, de GOETHE et du sociologue BACHOFEN ainsi que du philosophe Henri BERGSON, impressionné très tôt par les légendes du Graal et la pensée de HÖLDERLIN, ses écrits tirent des recherches de psychanalystes et de psychologues (et aussi de sexologues, comme tout le milieu de médecins de l'époque, de KRAFFY-EBING notamment) l'essentiel de leurs sources. Sa notoriété rivalise avec celle de Sigmund FREUD avec lequel il rompt juste avant la Première Guerre mondiale, et son intérêt pour la mystique et les mythologies pousse de nombreux dignitaires nazis à tenter de l'enrôler, (malgré le ton peu amène de certains écrits vis-à-vis de la "race germanique"...).

Pendant tous les premiers développements et même encore aujourd'hui de son école psychologique, malgré les nombreux succès thérapeutiques, sa pensée doit combattre des préjugés tenaces touchant l'alchimie (au sens large) et les tentatives d'édulcoration dans le sens du sensationnalisme sans compter bien entendu les luttes internes des différents courants de la psychanalyse.

 

 Le conflit psychique        

         Pour Carl Gustav JUNG, un conflit psychique naît lorsqu'un "force antagoniste" inconsciente s'oppose au Moi, et que celui-ci ne la refoule pas aussitôt. Le conflit psychique est conçu comme une "dissociation relative" de la personnalité, caractéristique de la névrose. En refoulant un conflit, "on se forge l'illusion qu'il n'existe pas", et l'on transforme "une souffrance connue en une inconnue d'autant plus torturante". En le tenant conscient, au contraire, et en en faisant l'objet d'un débat interne, le Moi peut reconnaître les deux pôles opposés (conscient/inconscient, masculin/féminin, bien/mal, etc.) comme "nécessaires l'un à l'autre et solidaires". L'énergie psychique circule, en effet, entre les contraires mis en tension par la dynamique conflictuelle. Si l'on évite celle-ci, "on esquive la vie".

Le conflit moral est "fondé, en dernière analyse, sur l'impossibilité apparente d'acquiescer à la totalité de la nature humaine". Il est donc toujours présent dans la confrontation du Moi avec l'ombre et le Soi, qui engage le sujet dans les aléas et les souffrances du processus d'individuation. Le "conflit entre plusieurs devoirs", qui définit celui-ci, ne peut jamais être résolu "sur le monde rationaliste ou métaphysique" ; il doit être "enduré" jusqu'à ce qu'un symbole (un troisième terme de nature irrationnelle) rassemble les points de vue contraires en une seule image composite. C'est donc par le conflit conscient, et la tension tragique qu'il instaure - "On est crucifié entre les contraires" - que le Moi, s'ouvrant à la réalité complexe du Soi, découvre son entièreté paradoxale, consciente et inconsciente.

Aimé AGNEL, auquel sont empruntés ces précisions, explique également le sens de la Confrontation selon la psychologie analytique : "Mode de relation du moi avec le "monde totalement étranger" de l'inconscient collectif utilisé spontanément par Jung, dès 1913, puis tout au long de son autoanalyse, pour observer sans a priori, prendre en considération, mettre à distance et comprendre le "flot incessant de fantasmes" qui risquait de la submerger (Ma vie, souvenirs, rêves et pensées, Gallimard, 1966)." Tout droit issu de la conception d'HERACLITE, la conception des opposés de Carl Gustav JUNG permet de bien comprendre sa vision du conflit. La conjonction des opposés, qui implique par définition que ceux-ci soient distingués comme tels, crée un espace de tension entre des polarités différenciées et souvent de sens contraire. Il définit la psyché comme un système d'autorégulation qui s'appuie sur des forces contraires capables de se contrebalancer (Psychologie de l'inconscient). La conjonction des opposés n'est donc pas un feint repos de l'âme ou le retour régressif à une unité primitive où régnerait l'indifférenciation, mais comme dans l'exemple de l'arc ou de la lyre du philosophe d'Éphèse, qui n'existent  que par le jeu des forces opposées dont ils sont constitués et où "le discordant s'accorde avec lui-même : accord de tensions inverses" (HERACLITE), elle consiste en un dynamisme qui est le moteur même de la vie psychique : "Ce n'est que du heurt des contrastes que jaillit la flamme de la vie" (Psychologie de l'inconscient).

 

La recherche des ressorts de l'inconscient collectif

        Son oeuvre baigne dans cette recherche des ressorts de l'inconscient collectif, mais on peut distinguer plusieurs types de textes, même si bien entendu la catégorisation est toujours artificielle. Outre ses multiples correspondances et ses rapports de voyages (à l'édition en cours actuellement, en plusieurs tomes), elle se partage entre écrits strictement psychanalytiques ou médico-psychologiques, livres sur l'Alchimie et ouvrages anthropologiques sans compter les ponts qu'il fait fréquemment entre l'orientalisme et la psychologie par exemple.

Ses recherches l'emmènent, dans les années cinquante, sur les phénomènes extra-sensoriels et les soucoupes volantes (Un mythe moderne. "Des signes du ciel", 1958). Pendant la seconde guerre mondiale, ses écrits et ses interventions directes sont utilisées par les services américaines d'espionnage pour cerner la personnalité des dirigeants nazis (agent double?), à un point tel que certains y voient un mariage expérimental entre l'espionnage et la psychanalyse. Il est constamment en relation avec non seulement le monde des psychiatres mais aussi celui des physiciens, ce qui se ressent à la lecture de certains ouvrages qui veulent embrasser (Willhelm REICH le fait à sa façon lui aussi) les problèmes de la personne et du cosmos dans un tout cohérent et dynamique. 

 

Des oeuvres importantes sur la psychologie, la psychanalyse, la mythologie, l'alchimie..., la sociologie et l'anthropologie.

      Sur ses recherches proprement psychologiques et psychanalytiques, nous retiendrons surtout Psychologie de la démence précoce (1906), Métamorphoses et symboles de la libido (1912), Métamorphoses et symbole de la libido (1913), De l'inconscient (1918), Types psychologiques (1921), L'analyse des rêves (1929), La structure de l'inconscient (1930...), Dialectique du moi et de l'inconscient (1933), Les rêves d'enfants (1936-1941), Psychologie de l'inconscient (1946), Psychologie du transfert (1946), Essais sur la symbolique de l'esprit (1948), Les racines de la conscience (1950), Aïon, études sur la phénoménologie du Soi (1951), Psychogenèse des maladies mentales (1959).

   Sur ces recherches en mythologie, mysticisme et alchimie figurent L'Energétique psychique (1902), Commentaires sur le mystère de la fleur d'or (1929), Les énergies de l'âme; Séminaire sur le yoga et la kundalinî (1932), Wotan (1936), Introduction à l'essence de la mythologie (1941) avec Karoly KERENYI, Psychologie et alchimie (1944), Mysterium conjunctionis (1955-1957), Présent et avenir (1957), Psychologie et orientalisme (recueil de textes de 1935 à 1960). Il faut mentionner le recueil d'oeuvre de 1932 (Pracelse) à Les archétype de l'inconscient (1954) publiées sous le titre Synchronicité et paracelsica en 1988.

   Dans le domaine sociologique et anthropologique ou d'anthropologie religieuse, nous pouvons mentionner Psychologie et Éducation (recueils de 1916 à 1942), Après la catastrophe (1945),  Aspects du drame contemporain (1948), Réponse à Job (1952).

 

Psychologie de la démence précoce

     Psychologie de la démence précoce date de l'époque de son activité de recherche clinique où il s'intéresse alors à la Dementia praecox (Schizophrénie), après s'être fait connaître pendant des années par ses travaux utilisant le test d'association et visant à une meilleure compréhension des processus psychodynamiques chez les sujets "normaux" et les hystériques. L'ouvrage s'articule en cinq chapitres.

Après une revue critique de la littérature déjà parue, suivant en cela une tradition bien ancrée dans cette profession, se fondant sur la psychologie freudienne et sur ses propres recherches, il établit la notion de complexe et démontre son influence générale sur la psyché et sur la validité des associations. Il précise le parallélisme entre hystérie et Dementia praecox, leur symptomatologie et leurs fondements psychodynamiques. Pour l'illustrer, il s'étend longuement sur l'analyse complète d'un cas de démence paranoïde. Dans les deux pathologies, Carl JUNG découvre au plus profond de l'être un ou plusieurs complexes, qui, dans le cas de l'hystérie (maladie la plus étudiée à l'époque dans ces milieux), sont liés de façon évidente avec la symptomatologie et n'ont jamais pu être complètement surmontés, alors que dans le cas de Dementia praecox ils sont fixés durablement et que le lien causal avec la symptomatologie ne peut être déterminé. A l'entrée dans la maladie se trouve un affect puissant, qu'il appelle facteur X, par exemple une toxine métabolique, qui entraînerait un affect directement nocif du complexe, ou un facteur prédisposant, comme une sorte de disposition organique.

Son ouvrage est accueilli de manière plus que mitigé, les critiques les plus acerbes lui reprochant de vouloir expliquer psychologiquement une affection indéniablement d'origine cérébrale organique pour faire l'apologie des travaux de Sigmund FREUD. Pourtant, l'intention de Car JUNG semble plutôt d'être de trouver des liens, les relations entre les symptômes et le développement de la maladie demeurant énigmatique, entre la psyché et l'organique. (Bernard MINDER). De formation médicale, Carl JUNG cherche, vu les impasses de l'approche strictement organique, d'autres voies d'explications possibles.

 

Métamorphoses et Symboles de la libido

     Métamorphoses et Symboles de la libido, plus tard remanié et publié sous le titre Métamorphoses de l'âme et ses symboles (1952) contient , dans cette comparaison des productions de l'imaginaire (rêves notamment...) avec la mythologie et l'histoire des religions, un grand nombre des nouveaux concepts élaborés par Carl JUNG, avant leur formulation définitive.

C'est un ouvrage clé dans la différenciation d'avec les théories sexuelles de Sigmund FREUD. Dans l'édition de 1952, le texte de 1911-1912 est actualisé à la lumière de ses dernières recherches. Dans la première partie, il analyse le sentiment religieux et la difficulté de différencier l'amour humain de l'amour pour Dieu ou pour la divinité. En s'interrogeant sur la mise en jeu des archétypes de l'inconscient collectif, il montre la disposition de la psyché à retrouver au présent, sous des formes relativement  nouvelles, des expériences ou des idées qui ont marqué l'histoire de l'humanité. La deuxième partie introduit son concept de libido qu'il étaie sur ses travaux  consacrés à la schizophrénie et qui apparaît radicalement différend de celui de Sigmund FREUD. Il met alors en place sa conception de l'inceste, l'un des pivots de sa théorie. Le thème de l'inceste a une portée symbolique ; il signifie un reflux de la libido (régression) vers les couches archaïques de l'inconscient qui se situent bien en deçà de la mère génitrice. L'inconscient se montre le lieu du devenir. Ce retour aux origines est symbolisé par le combat du héros contre le monstre. Dans sa quête, le héros aspire à être ré-enfanté, mais il lui faut en même temps renoncer à cet attrait incestueux pour s'affranchir du maternel, sous peine de s'y laisser engloutir. Il développe la problématique du sacrifice. Dans le processus d'individuation, ce mouvement est sous-tendu par l'énergie organisatrice du Soi, et il se réalise par la confrontation du Moi avec les contenus inconscients archaïques. (Viviane THIBAUDIER)

 

Types psychologiques

     Dans Types psychologiques, le psychologue suisse expose longuement les caractéristiques des deux grands types d'êtres humains, extraverti et introverti.

Pour lui, l'attitude extravertie se caractérise par un écoulement extérieur de la libido, un intérêt pour les événements, les êtres et les choses, une relation, une dépendance vis-à-vis d'eux. Sociable, même lorsqu'il est en désaccord avec le monde, le type extraverti se retrouve beaucoup en Occident, où il est valorisé. L'attitude introvertie est une attitude de retrait où la libido s'écoule à l'intérieur, concentrée sur des facteurs subjectifs. le sujet a tendance à se montrer asocial et préfère la réflexion à l'action. Cette attitude fut longtemps valorisée en Orient. Sa conception est loin d'être simpliste car d'une part il considère la personnalité humaine comme composite des deux types et il existe de multiples ramifications de l'expression de ceux-ci. A ces deux types d'attitude, il adjoint quatre fonctions psychiques fondamentales, déterminées empiriquement à partir de ses observations et de sa propre expérience - y compris celle de sa rupture avec Sigmund FREUD - qui orientent le moi conscient dans sa relation tant avec le monde extérieur qu'avec le monde intérieur.

Les quatre fonctions se présentent comme des paires d'opposés. deux sont dites rationnelles (la pensée et le sentiment), car elles se fondent sur le jugement, et deux sont dites irrationnelles (la sensation et l'intuition), car elles utilisent des perceptions directes, conscientes ou inconscientes. Chacune présente au conscient un aspect particulier de la réalité, mais le moi s'identifie à l'une d'elle, et l'utilise spontanément comme outil privilégié d'orientation et d'adaptation. Parmi ces quatre fonctions, le sentiment joue un rôle particulièrement important dans l'analyse, car c'est un facteur essentiel de la prise de conscience : c'est le sentiment qui mesure l'intensité, et donc la tension énergétique liée à une représentation. Sans cette "relation affective avec l'existence et le sens des contenus symboliques", la prise de conscience peut rester purement intellectuelle et ne faire que renforcer l'unilatéralité du conscient. Il faut noter que par ailleurs que le "jugement" du sentiment - puisque cette fonction est, comme la pensée, une fonction rationnelle - diffère "du jugement intellectuel, en ce qu'il n'a pas pour but d'établir une relation conceptuelle, mais d'accomplir l'acte subjectif d'acceptation ou de refus". La fonction principale caractérise le type fonctionnel. Elle est généralement soutenue par une fonction auxiliaire (irrationnelles, par exemple, si la fonction supérieure est rationnelle), les deux autres fonctions restant beaucoup moins développées, plus archaïques et indifférenciées. (Aimé AGNEL)

 

Les racines de l'inconscient

     Les Racines de la conscience reprend et développe la notion d'archétype, idée centrale dans l'oeuvre de Carl JUNG. Après une définition des archétypes présents dans l'inconscient collectif - l'image de la mère, l'idée d'anima - il illustre son propos par l'analyse des symboles contenus dans l'oeuvre d'un alchimiste et gnostique du IIIe siècle et une étude du rite chrétien de la messe et par celle des représentations de l'arbre dans les mythologies et les religions. 

 

Dialectique du Moi et de l'inconscient

       Dialectique du Moi et de l'inconscient, ouvrage qui contraste grandement avec d'autres oeuvres, très concis, se situe au coeur de la pensée de Carl JUNG. C'est toute la problématique de l'inconscient collectif et de l'inconscient individuel qui se trouve exposée. Sans doute, pour l'étudiant, c'est par cet ouvrage qu'il faut commencer l'étude de son oeuvre...

 

Postérité de son oeuvre

     La postérité de l'oeuvre de Carl JUNG est à la fois féconde et génératrice de quantités d'affabulations qui proviennent souvent d'une lecture mal comprise (ou provenant de mauvaises traductions!). Très concrètement, les premières expérimentations des associations libres du psychologue suisse, menée conjointement avec Franz RIKLIN, permettent la création du psycho-galvanomètre, ancêtre du détecteur de mensonges.

C'est surtout au sein de certaines psychothérapies que les notions jungiennes connaissent leur application, notamment dans la manière dont doit se faire le face à face entre patient et analyste. c'est d'ailleurs sur cet aspect que la communauté psychanalytique est très divisée. Par ses ouvrages sur les aspects sociologiques et notamment dans le domaine de l'EÉucation, il influence la méthodologie pédagogique en mettant l'accent sur la personnalité de l'adulte-pédagogue, essentielle dans la réussite d'un enseignement (Clifford MAYES).

La notion d'inconscient collectif est omniprésente de nombreuses analyses, en dehors même du champ de la psychanalyse (jusque dans les écrits socio-politiques, dont certains s'inspirent tendancieusement - que l'on pense aux écrits nationaux-socialistes, de cette notion). La typologie jungienne influence également la graphologie et la caractérologie (Ecole de Groningue). le psychiatre et neurologue suisse Hermann RORSCHACH s'en inspire pour son test projectif (Psychodiagnostic, 1921) très utilisé aujourd'hui. Un certain nombre d'écrivains, comme Gaston BACHELARD (La psychanalyse du feu), Pierre SOLIÉ et Gilbert DURAND (Structures anthropologiques de l'imaginaire. introduction à l'archéotypologie générale), Northrop FRYE (Anatomy of Criticism, 1949) pour qui les mythes sont les principes structurels de la littérature... sont influencés par ses oeuvres.

On remarquera que son influence, hormis certains éléments très concrets, est surtout très diffuse, s'appuyant sur une vulgarisation parfois pas très fidèles de ses écrits, d'où de nombreuses références jungiennes trouvées dans la littérature et les arts (cinéma, notamment). 

       Sur les conceptions du conflit, son oeuvre pèse certainement par la mise en exergue de principes collectifs inconscients actifs.

 

Carl Gustav JUNG, Métamorphose de l'âme et ses symboles, Georg Editeurs, Le livre de poche, 2006 ; Les racines de la conscience, Buchet/Chastel, Le livre de poche, 2005 ; Dialectique du moi et de l'inconscient, Gallimard, nrf, folio/essais, 2010.

Aimé AGNEL et ses collaborateurs, Le vocabulaire de Carl Gustav JUNG, Ellipses, 2005 ; Freida FORDHAM, introduction à la psychologie de Jung, Imago, 2003 (première édition avec préface de Jung, 1966 ; Charles BAUDOIN, L'oeuvre de Jung, Petite Bibliothèque Payot, 2002 ; Bernard MINDER et Viviane THIBAUDIER, articles dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005.

 

Relu le 13 août 2020

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