Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 13:52

     L'humour est défini en psychanalyse comme le processus opérant dans le champ du Préconscient, étayé sur la dynamique inter-instancielle et apparenté à un mécanisme de défense, consistant en une réévaluation inattendue des exigences de la réalité qui en renverse la tonalité affective pénible, offrant ainsi à un Moi triomphant ce gain de plaisir par lequel il affiche un narcissisme invulnérable. (Jean-Pierre KAMIENIAK).

      Il est évoqué par Sigmund FREUD dans Le Mot d'esprit et sa Relation à l'Inconscient (1905) et "élucidé" de manière métapsychologique en 1927 (Der humor, dans Almanach für das jahr, 1928, Wien, Internt psychoanal Verlag), dans un bref article, après avoir signalé en 1908 (Les théories sexuelles infantiles) sa parenté avec le jeu de l'enfant.

"A la différence du comique et de l'esprit, ou encore de l'ironie, qui visent à la satisfaction pulsionnelles érotique ou agressive et nécessitent pour ce faire la présence effective d'un tiers réel pour pouvoir s'accomplir, il s'agit d'un processus de secondarisation strictement intrapsychique visant à l'économie : à savoir l'épargne d'affects pénibles (pitié, irritation, colère, souffrance, dégoût, attendrissement, horreur, etc.) que la situation devrait occasionner et dont l'énergie ainsi soustraite se trouve transformée en ce plaisir modéré mais victorieux, loin de la décharge hilarante, qu'est le sourire d'humour." Simund FREUD considère cette activité comme particulièrement salutaire et les différentes descriptions postérieures de l'humour l'inscrit dans les mécanismes de défense très positifs. 

 

      Pour Serban IONESCU et ses collaborateurs, l'humour défini comme Mécanisme de défense à part entière, ce que ne fait pas Anna FREUD, qui l'ignore, est au sens restreint (retenu par Sigmund FREUD) un processus qui consiste à présenter une situation vécue comme traumatisante de manière à en dégager les aspects plaisants, ironiques, insolites. C'est dans ce cas seulement (l'humour appliqué à soi-même) qu'il peut être considéré comme un mécanisme de défense.  Dans leur discussion de la définition, ils indiquent que "l'aspect défensif de l'humour consiste en ceci : il épargne à la personne en difficulté les affects douloureux que sa situation devrait entraîner et permet, grâce à la plaisanterie, d'éviter jusqu'à l'expression de ces affects, c'est-à-dire des plaintes qui seraient justifiées".

Des auteurs comme VAILLANT estiment que cette défense, classée comme "mature" est la moins utilisée, alors que des défenses moins adaptées, tels le refuge dans la rêverie et l'activisme, sont beaucoup plus souvent adoptées. Le DSM-IV (1994-1996), une fois n'est pas coutume, fait en quelque sorte un retour à la pensée freudienne en l'inscrivant dans la rubrique des fonctionnements défensifs les mieux adaptés. Bien entendu, des psychanalystes (malgré pourtant leur sens de l'humour...) indiquent (comme SZAFRAN et NYSENHOLC, Freud et le rire, Editions Métailié, 1994) que lorsqu'il intervient dans la cure, l'humour peut s'intégrer dans une résistance... Mais ils prônent par ailleurs d'utiliser l'humour dans la thérapie, sans aller jusqu'à une "psychothérapie humoristique"...

 

     Très sérieusement, J. Christophe PERRY et ses collaborateurs inscrivent eux aussi l'humour dans les Mécanismes de défense. "Le sujet réagit aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en faisant ressortir les aspects amusants ou ironiques du conflit ou des facteurs de stress. L'humour tend à relâcher la tension provoquée par le conflit d'une manière qui permet à tout le monde d'en bénéficier, au lieu de n'y impliquer qu'une seule personne, comme c'est le cas des commentaires moqueurs ou cinglants. Il y a d'autre part souvent une part d'autocritique ou de vérité dans l'humour".

 Il faut distinguer selon eux l'humour de la dépréciation (qui porte atteinte à l'image de l'objet en ternissant l'image de sa cible par le sarcasme, l'ironie cinglante ou les remarques désobligeantes), de l'agression passive (qui utilise la pitrerie ou les tentatives de faire rire d'une manière rabaissante, ce qui bloque à l'inverse la gestion des conflits ou des facteurs de stress) et encore des blagues (qui visent à soulager un stress saillant ou un conflit affectif qui vient d'être déclenché).

 

Sophie de MIJOLLA MELLOR, dans un chapitre (Les destins du pulsionnel) développe le travail du trait d'esprit et de l'humour, dans son livre somme Psychanalyse. (article en 2020).

 

J Christophe PERRY et coll., Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009. Serban INOESCU et coll., Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Jean-Pierre KAMIENIAK, article Humour dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002.

 

PSYCHUS

 

Relu le 14 août 2020

Partager cet article
Repost0
21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 12:26

         Cette défense, présentée dans le DSM IV (1994-1996) sous le terme anglais suppression, pose un problème de traduction même si l'on peut rejoindre par là des éléments de la psychanalyse freudienne classique.

Elle nous donne l'occasion de présenter ce que Serban IONESCU et ses collaborateurs entendent sous l'expression Mise à l'écart et les réflexions qui aboutissent à ne pas le présenter, dans la plupart des études, comme un Mécanisme de défense. Traduire ce mot anglais par son homonyme français est bien entendu un contre-sens, puisque "supprimer", c'est "faire disparaître, faire cesser d'être", ce qui n'est pas le cas de la mise à l'écart (qu'on pourrait aussi appeler "rejet", "stoïcisme", "refus", "récusation"). Ce qui a été volontairement mis à l'écart ne l'est que momentanément, mais peut devenir à nouveau conscient. Dans la version française du DSM-III-R (1987-1989), le terme "suppression" est traduit par "répression". Comme la Mise à l'écart est la tentative de rejet volontaire, hors du champ de la conscience, de problèmes, sentiments, ou expériences qui tourmentent ou inquiètent un sujet, la question qui se pose immédiatement est de savoir s la mise à l'écart est réalisable, en particulier dans des situations très difficiles. De tout temps, la mise à l'écart a été tentée par ceux qui vivent une expérience pénible, mais sans beaucoup d'illusions sur ses chances de réussite.

Si Sigmund FREUD et la plupart des auteurs psychanalystes (dont Anna FREUD) ne la considèrent pas comme un mécanisme de défense, préférant développer le refoulement ou la sublimation, même si la répression est la notion qui s'en approche le plus, le DSM-IV l'inclut dans la rubrique des défenses de haut niveau.

 

      Des auteurs ont étudié la Mise à l'écart, mettant l'accent sur sa difficulté, voire son impossibilité. On peut remarquer qu'ils ne se situent pas dans la littérature psychanalytique. Déjà B. GRACIAN (L'Homme de cour, Champ libre, 1972, réédition de son oeuvre de 1684) remarque que ce sont les choses qu'il faudrait oublier donc on se souvient le mieux et que, si le remède du mal consiste à oublier, c'est le remède qu'on oublie. P. JANET (Les Médications psychologiques, Alcan, 3 volumes, 1919), après avoir cité, avec ironie, dans son étude de la "moralisation médicale", les recommandations des docteurs Dubois et Forel, exprime le souhait faussement naïf que "ce serait une découverte précieuse pour la psychiatrie que celle qui nous permettrait de créer l'oubli à volonté". Pour J. PRESS (La répression, refoulement du pauvre?, Revue française de psychosomatique, n°7, 1995), "la répression des contenus conscients maintenus comme tels et immobilisés dans le moi est un leurre". Le domptage conscient des pulsions "condamnables" est réellement aléatoire, ne les fait jamais disparaître...

Et les "exemples" fournis par Serban IONESCU et ses collaborateurs font plutôt penser à une sorte de justification de l'inscription de la mise à l'écart dans les manuels de DSM, lesquels d'ailleurs considèrent qu'il s'agit de défense réussie, mises au même niveau (voir aussi par exemple G. E. VAILLANT, An empirically validated hierarchy of defense mechanics, Arch Gen Psy, 1986) des défenses matures que l'altruisme, la sublimation, l'humour, l'anticipation...

La signification pour la pathologie est surtout mentionnée dans le cas de sujet qui voient approcher la mort ou celle d'un de ses proches, bienfaisante pour eux mais perturbante (parfois gravement) dans ses relations avec ses proches ou dans le cas de sujet à maladies graves (répression consciente). Dans la conclusion du chapitre consacré à ce "mécanisme de défense", ces même auteurs écrivent : "cette constatation (à propos des sujets gravement malades) rejoint la distinction que fait C. PARAT (A propos de la répression, Revue française de psychosomatique, N°1, 1991) à propos de la mise à l'écart de pulsions conscientes qu'on condamne. Réprimer la mise en acte de certaines pulsions érotiques ou agressives s'avère "incontournable"". Mais cette répression doit se limiter au mode de l'agir. Par contre, pour l'équilibre de la personne, l'activité psychique doit conserver une grande liberté, et la répression n'a pas à s'exercer sur le désir."

 

     J. Christopher PERRY et ses collaborateurs  détaillent, dans la foulée du DSM-IV, l'étude de la Répression, assimilée à la notion de Mise à l'écart. Ils définissent ce Mécanisme de défense de la manière suivante : "Le sujet réagit aux conflits affectifs ou aux facteurs de stress internes ou externes en évitant délibérément de penser aux problèmes, souhaits, sentiments ou expériences gênants, et ce, temporairement. Il peut par exemple chasser de son esprit certaines choses jusqu'au moment choisi pour les régler : c'est un report, pas de l'atermoiement. La répression peut également revenir à ne pas penser à quelque chose à un moment donné pour ne pas être empêché de s'engager dans une activité plus importante (...). Le sujet a rapidement accès au matériel maintenu à l'écart de son attention consciente, puisqu'il n'a pas été oublié."

Cette répression permet de placer des facteurs de stress hors de la conscience, très momentanément, le temps de s'occuper de choses jugées plus urgentes. L'angoisse névrotique est minimisée, puisque le matériel n'est pas réprimé, mais mis de côté, bien que l'angoisse d'anticipation puisse être présente tant que le facteur de stress n'a pas été géré.

Cette répression n'est pas un refoulement, puisque l'affect est reconnu et même ancré dans la mémoire pour mieux le traiter ensuite. On peut se demander si les auteurs ne font pas un rapprochement avec l'opération intellectuelle qui consiste à hiérarchiser les opérations à faire, en suppose possible que cette opération intellectuelle puisse se réaliser avec des affects, ce qui parait difficile (mais pas forcément impossible dans un court temps) lorsque ceux-ci sont liés à la sexualité ou à l'agressivité...

 

   Dans le vocabulaire de la psychanalyse, les auteurs indiquent trois acceptions du terme Répression :

- En un sens large : opération psychique qui tend à faire disparaître de la conscience un contenu déplaisant ou inopportun : idée, affect, etc. En un sens, le refoulement serait un mode particulier de répression ;

- En un sens plus étroit, désigne certaines opération différentes du refoulement : soit par le caractère conscient de l'opération et le fait que le contenu réprimé devient simplement préconscient et non pas inconscient ; soit, dans le cas de la répression d'un affect, parce que celui-ci n'est pas transposé dans l'inconscient, mais inhibé, voire supprimé ;

- Dans certains textes traduits de l'anglais, équivalent erroné de Verdrängung (refoulement).

De toute manière, le terme de répression, fréquemment employé en psychanalyse, surtout d'ailleurs notons-nous dans les ouvrages de vulgarisation, est mal codifié et est doté d'un sens élastique. Sigmund FREUD l'emploie surtout dans L'interprétation du rêve (1900), bien qu'il se retrouve aussi dans Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), au deuxième sens. La répression s'oppose, surtout du point de vue topique, au refoulement. Le premier est conscient, l'autre inconscient. la répression joue au niveau de la "seconde censure" que le fondateur de la psychanalyse situe entre le conscient et le préconscient. Du point de vue dynamique, les motivations morales jouent dans la répression un rôle prédominant. Toujours dans le deuxième sens, dans la deuxième possibilité, se développe plutôt la théorie freudienne du refoulement.

 

    Francisco Palacio ESPASA estime de son côté que la distinction entre répression et refoulement "n'est pas toujours aussi nette tout au long de la métapsychologie" de Sigmund FREUD. Il cite surtout L'inconscient, de 1915, où la répression de l'affect apparaît comme une modalité particulière du refoulement, destinée à faire disparaître l'affect de la conscience. Dans le Moi et le Ça, de 1923, avec l'introduction de la deuxième topique, "les affects décrits par Freud deviennent le p^lus souvent des sentiments complexes. Les sentiments inconscients de culpabilité, l'"angoisse-signal", la douleur, la tristesse, etc, sont des affects exprimés par des fantasmes divers, notamment autour de la perte de l'objet. L'angoisse-signal" de la menace que représente la perte de la mère pour l'enfant constitue l'exemple paradigmatique de cette nouvelle vision des affects intimement articulés avec des fantasmes (...). Du moment que l'affect et la représentation sont ainsi conçus en étroite intrication à travers les fantasmes, les mécanismes de défense qui s'adressent aux affects ne sont pas différenciés de manière spécifique. Par conséquent, les affects sont aussi susceptibles d'être inconscients." 

     Mélanie KLEIN développe beaucoup ce mécanisme : pour elle, l'enfant est confronté très tôt à ce genre de vicissitudes qui prennent une place cruciale dans le fonctionnement de la vie mentale. L'explication qu'elle donne de cette vie mentale montre plutôt le rôle de processus inconscients que sont le déni et le refoulement. On est alors loin des processus conscients décrits par les auteurs récents sous le nom de répression.

 

Francisco Palacio ESPASA, article Répression dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette littératures, 2005. J. LAPLANCHE et J-B. PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. J. Christophe PERRY et coll., Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009. Serban IONESCU et coll., Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

PSYCHUS

 

Relu le 16 août 2020

 

 

Partager cet article
Repost0
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 08:21

         La rationalisation est définie selon la tradition freudienne comme le procédé par lequel le sujet cherche à donner une explication cohérente du point de vue logique, ou acceptable du point de vue moral, à une attitude, une action, une idée, un sentiment, etc., dont les motifs véritables ne sont pas aperçus. (LAPLANCHE et PONTALIS). La rationalisation d'un symptôme, d'une compulsion défensive, d'une formation réactionnelle sont très courantes. Elle intervient aussi dans le délire, aboutissant à une systématisation plus ou moins marquée.

C'est E. JONES (article la rationalisation dans la vie quotidienne, 1908) qui introduit cette notion, reprise ensuite de manière très fréquente. Elle intervient bien entendu dans la cure dans le cadre des résistances. On ne range pas habituellement la rationalisation parmi les mécanismes de défense, malgré sa fonction défense patente. Car elle n'est pas directement dirigée contre la satisfaction pulsionnelle, mais vient plutôt camoufler secondairement les divers éléments du conflit.

"C'est ainsi, précisent nos deux auteurs, que des défenses, des résistances dans l'analyse, des formations réactionnelles peuvent être elles-mêmes rationalisées. La rationalisation trouve de solides appuis dans des idéologies constituées, morale commune, religions, convictions politiques, etc., l'action du surmoi venant ici renforcer les défenses du moi." Ils rapprochent la rationalisation de l'élaboration secondaire qui soumet les images du rêve à un scénario cohérent.

 

      Une définition plus ramassée fait de la rationalisation une justification rationnelle (sur les plans logique ou moral) que donne le sujet d'une action ou d'une attitude dont les motivations (inconscientes) lui sont inaccessibles. (Michèle BERTRAND). Elle non plus ne range pas la rationalisation parmi les mécanismes de défense, pour les mêmes raisons.  La question reste de savoir si la rationalisation peut être appliquée aux délires, aux délires logiques des paranoïaques notamment. Si Sigmund FREUD récuse cette possibilité, des psychiatres ont recours à cette notion ou à une notion très analogue pour montrer comment la mégalomanie est induite par un besoin d'expliquer et de justifier le sentiment de persécution. 

 

    Par contre, Serban IONESCU et ses collaborateurs détaillent la rationalisation comme un véritable mécanisme de défense. Reprenant pratiquement la même définition, soit "Justification logique, mais artificielle, qui camoufle, à l'insu de celui qui l'utilise, les vrais motifs (irrationnels et inconscients) de certains de ses jugements, de ses conduites, de ses sentiments, car ces motifs véritables ne pourraient être reconnus sans anxiété", ces auteurs en discutent surtout en s'appuyant sur les études de MUCCHIELLI (Les mécanismes de défense, PUF, 1981). Ce dernier auteur affirme l'équivalence entre rationalisation et mauvais foi : toute rationalisation serait destinées à autrui, car il doute que le moi puisse se cacher à lui-même ses véritables motivations et il estime qu'il s'agit seulement de sauvegarder aux yeux des autres une certaine image de soi, notamment dans la vie courante. Mais il nuance quand il admet que les mécanismes originairement de défense sociale, tels que la rationalisation peuvent être utilisés au niveau interne. Il n'explique pas le glissement d'une tromperie consciente à une défense inconsciente, mais E. JONES saisit ce double aspect de la rationalisation, destinée aussi bien au sujet qu'à ses proches. 

La rationalisation est autant individuelle que collective, et sans doute l'aspect collectif nourrit-il l'aspect individuel, dans une dynamique qui tendrait à même faire oublier le volet de la mauvaise foi au sujet. Il en est ainsi de toutes les rationalisations du fanatisme, du racisme et de la guerre. Sigmund FREUD lui-même l'évoque dans ses propos désabusés sur l'aveuglement face à la guerre (Considérations actuelles sur la guerre et la paix, 1915). Aussi ce procédé est bien connu des psychosociologues, tels que BEAUVOIS et JOULE (Soumission et idéologies. Psychosociologie de la rationalisation, 1981). L'idéologie apparaît à entre autres MUCCHIELLI, comme une justification de la vision du monde, elle élimine l'incertitude en évitant les faits inquiétants. Ce mécanismes défensif est particulièrement patent lorsque la violence est innocentée par référence à une idéologie.

Anna FREUD ne l'inclut pas toutefois dans les Mécanismes de défense, mais la cite dans ses discussions avec SANDLER, et la plupart des auteurs ultérieurs la reconnaisse comme tel. Le DSM III-R et le DSM-IV classent cette défense dans la rubrique "Inhibition mentale". 

 

   J Christophe PERRY et ses collaborateurs définissent la Rationalisation en tant que Mécanisme de défense : "le sujet répond aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en dissimulant les motivations réelles de ses propres pensées, actes ou sentiments derrière des explications rassurantes ou complaisantes, mais erronées."

Processus conscient et inconscient à la fois, sa fonction vise "à substituer une raison plausible à un acte donné, une impulsion de la part du sujet, alors qu'une motivations plus égoïste ou plus difficile à admettre est évidente à l'observateur externe. Tandis que la motivation sous-jacente dissimulée peut être égoïste, elle peut aussi impliquer des sentiments d'amour ou d'attention qui peuvent gêner le sujet. On pense que le sujet est inconscient ou à peine conscient de sa vraie motivation sous-jacente ; il ou elle ne voit que la raison substituée, socialement plus acceptable, de l'acte. Les raisons invoquées par le sujet n'ont en général rien à voir avec une gratification personnelle, et déguisent ainsi sa véritable impulsion ou motivation, bien qu'un affect quelconque puisse être quand même perceptible." 

Il ne faut pas confondre la rationalisation avec le mensonge (même s'il est difficile de le distinguer, car mentir est un acte conscient), avec l'intellectualisation ou avec la projection. 

La cotation de la rationalisation dans l'évaluation s'échelonne de 0 (Aucune preuve de son usage), à 2 (certitude de son usage), en passant par 1 (usage probable), comme d'habitude chez ces auteurs. Au dernier niveau, le sujet se déresponsabilise complètement, "oublie" ses motivations personnelles et cherche à manipuler l'observateur dans une description plausible de ses raisons pour agir. Il nous semble que cette dernière manoeuvre doit être facilitée au maximum lorsque l'observateur et l'observé partagent exactement les mêmes valeurs. Sans vouloir faire d'humour, sans doute nombre d'analystes peuvent effectuer une rationalisation de leur diagnostic, surtout quand ils accordent la plus forte cote, lorsqu'ils ne partagent aucune valeur de l'observé...

 

J Christophe PERRY et collaborateurs, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009. Serban IONESCU et coll., Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Michèle BERTRAND, article rationalisation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. J. LAPLANCHE et J-B. PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Relu le 21 août 2020

 

Partager cet article
Repost0
18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 07:04

       L'intellectualisation est définie selon la tradition freudienne comme le processus par lequel le sujet cherche à donner une formulation discursive à ses conflits et à ses émotions de façon à les maîtriser. le terme est souvent pris de manière négative car il désigne, notamment dans la cure psychanalytique, la prépondérance donnée à la pensée abstraite sur l'émergence et la reconnaissance des affects et des fantasmes. (LAPLANCHE et PONTALIS). 

Mais ce terme ne se rencontre pas dans l'oeuvre de Sigmund FREUD et assez peu dans l'ensemble de la littérature psychanalytique, et même psychologique. Le texte le plus explicite est celui d'Anna FREUD qui le considère comme un Mécanisme de défense, chez l'adolescent surtout, comme processus "normal" par lequel le Moi cherche à "maîtriser les pulsions en les rattachant à des idées avec lesquelles on peut consciemment jouer...". Il constitue "... l'un des pouvoirs acquis les plus généraux, les plus anciens et les plus nécessaires du Moi humain" (1936). Ce terme est surtout employé, dans la cure, pour désigner un mode de résistance rencontré par l'analyste, plus ou moins patent.

Les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse émettent quelques réserves quant à la pertinence de cette notion :

- Comme le montre l'exemple de patients (rapportés par Karl ABRAHAM entre autres dans Une forme particulière de résistance névrotique à la méthode psychanalytique (1919), il n'est pas toujours aisé de distingué ce mode de résistance du temps nécessaire et fécond où le sujet met en forme (analyse lui-même en fin de compte, interprète lui-même en fonction de ce qui émerge pendant la cure...) et assimile les découvertes antérieures et les interprétations fournies par l'analyste (notion qui se rapproche de la Perlaboration) ;

- Le terme d'intellectualisation se réfère à l'opposition, héritée de la psychologie des "facultés" entre intellectuel et affectif. il risque, une fois l'intellectualisation dénoncée, de conduire à une valorisation excessive du "vécu affectif" dans la cure analytique, celle-ci étant alors confondue avec la méthode cathartique. C. FENICHEL (The psychoanalytic Theory of Neurosis, New York, 1945) renvoie dos à dos ces deux modalités symétriques de la résistance : "... le patient est toujours raisonnable et refuse de pactiser avec la logique particulière des émotions ; (...) le patient est sans cesse plongé dans un monde obscur d'émotions, sans pourvoir s'en libérer (...)". Cet auteur souligne l'équivalence intellectualisation-résistance.

Ils rapprochent l'intellectualisation de la rationalisation, qui se situe toutefois dans une position différente : elle n'implique pas un évitement systématique des affects, mais attribue à ceux-ci des motivations plus plausibles que vraies en leur donnant une justification d'ordre rationnel ou idéal. La rationalisation est rencontrée dans beaucoup de domaines de la vie quotidienne ou dans le combat politique, dirions-nous, pour justifier des actes ou des jugements et il n'est pas sûr qu'au bout du compte, par des processus distanciés, que certaines intellectualisations ne se rapprochent pas de certaines rationalisations... bien plus souvent qu'on ne le pense.

 

           De manière générale, l'intellectualisation est une utilisation défensive de l'intellect afin de mettre à distance le pulsionnel. Avec l'intellectualisation, le névrosé obsessionnel cherche à se rendre maître de représentations obsédantes et s'épuise dans une activité intellectuelle aussi intense que creuse, s'obligeant contre sa volonté à scruter et à spéculer comme s'il s'agissait de ses affaires vitales les plus importantes (Sophie de MIJOLLA-MELLOR). Malgré l'expression courante de "masturbation intellectuelle", on ne confondra pas cette sexualisation de la pensée qui s'apparente à une activité masturbatoire indéfiniment prolongée, avec le plaisir que la pensée peut retirer de son exercice (plaisir de pensée). Car c'est le doute qui est au centre de l'intellectualisation dans la névrose obsessionnelle (l'auteur restreint réellement l'usage de ce terme à cette affection...), "mais n'en constitue cependant qu'un élément. 

Pierre JANET décrit cette intellectualisation (1909) dans la forme particulière d'un travail de la pensée douloureux et incessant, pouvant prendre la forme extrême que les psychiatres appellent la "rumination intellectuelle".  Selon Sigmund FREUD, l'intellectualisation obsessionnelle n'est pas un gage de développement de l'activité de pensée, car celle-ci est détournée à des fins de combat contre le pulsionnel et bien souvent, lorsque le refoulement a pris le dessus, elle s'efface ensuite. Il décrit cette véritable affection comme un combat qui fait rage dans le couches profondes et qui n'a pu être mené à son terme par une rapide sublimation et identification.

 

         Serban IONESCU et ses collaborateurs définissent l'intellectualisation comme le "Recours à l'abstraction et à la généralisation face à une situation conflictuelle qui angoisserait trop le sujet s'il reconnaissait y être personnellement impliqué."

Parmi les auteurs, finalement pas très nombreux qui évoquent l'intellectualisation, ils citent E. BÖHM (Traité du psychodiagnostic de Rorschach, PUF, 1951) qui l'évoque pour la vie quotidienne chez des jeunes intellectuels qui cherchent la maîtrise de leurs angoisses "à l'aide d'une vaste intellectualisation de leurs affects" qu'il propose de nommer névrose de cérébralisation. Également, et toujours pour la vie quotidienne, MUCCHIELLI (Les mécanismes de défense, PUF, 1981) qui précise que l'affect est alors transposé en idées, SANDLER (L'analyse des défenses. Entretien avec Anna Freud, PUF, 1985) qui souligne qu'il s'agit de "considérer les choses dans l'abstrait, dans des généralités qui sont à distance de soi-même" et RAUSCH de TRAUBEBERG et BOIZOU (Les mécanisme de défense et leur expression Rorschach et des Méthodes projectives, 1976) pour qui "il y a substitution de la connaissance, de la logique et de l'objectivité à tout ce qui est émotion et pulsion".

      Si toutes ces définitions recoupent celles du DSM III-R qui présente l'intellectualisation comme un "mécanisme par lequel la personne s'adonne à des pensées exagérément abstraites pour éviter d'éprouver des sentiments gênants" et du DSM-IV qui la caractérise par une "utilisation excessive de pensés abstraites ou d'une tendance à la généralisation", Anna FREUD (1936) a une optique assez différente. Pour cette dernière (on lira les pages dans la quatrième partie de son livre, Le moi et les mécanismes de défense), l'intellectualisation est une défense spécialement adolescente, les adolescents transformant volontiers leurs problèmes personnels en problèmes mondiaux. Et elle constitue un processus positif et courant, s'il ne s'éternise pas, naturellement, opinion partagée entre autres par BENASSY (Le moi et les mécanismes de défense. Étude théorique, dans S. NACHT, La Théorie psychanalytique, PUF, 1969) et par BRACONNIER (Les Adieux à l'enfance, Calmann-Lévy, 1989).

Il ne faut pas voir dans toute intellectualisation, ce qui serait facile pour les auteurs qui versent facilement dans le dénigrement des intellectuels pour mieux s'en protéger, un mécanisme de défense. Elle est un processus qui provoque un gain intellectuel à l'adolescence, et qui dirions-nous, n'est pas sans relation avec le développement d'un sens critique. Anna FREUD fait bien la différence entre l'intellectualisation défensive propre à l'adolescence et l'intellectualisation, qui, selon elle, "résout le problème réel" et qui n'est donc pas stérile (voir dans SANDLER, op cit). 

Mais, une fois ces "réserves faites", Serban IONESCU et ses collaborateurs, en accord d'ailleurs avec les écrits d'Anna FREUD, disent qu'il "faut bien admettre que l'intellectualisation est une défense dangereuse (...° qui peut tourner à l'obsession, à la rumination stérile.) Ils évoquent les études de DEUTSCH (Discussions sur certaines formes de résistances, dans Psychanalyse des névroses et autres essais, Payot, 1939).

Où il relève trois types d'intellectualisation, où "l'analyse s'est révélée particulièrement difficile", car les patients obtiennent de leur défense un "gain secondaire" de satisfaction narcissique et ont d'autant moins de raison de renoncer à ce mode de défense" :

- des intellectuels qui, à partir de la sublimation, se sont forgé des résistances inattaquables ;

- des névrosés obsessionnels ;

- "des patients présentant des affects bloqués ou perturbés qui, ayant refoulé le côté affectif de leur vie, ont retenu le côté intellectuel comme seul moyen d'exprimer leur personnalité psychique".

 

      J Christophe PERRY et ses collaborateurs, dans la foulée toujours des cadres du DSM IV définissent l'intellectualisation, comme l'action du sujet qui répond aux conflits émotionnels ou aux facteurs internes ou externes par un usage excessif de la pensée abstraite, pour éviter de ressentir des sentiments dérangeants. Ils précisent les éléments de ce Mécanisme de défense concernant sa fonction, le diagnostic différentiel et la cotation.

En ce qui concerne la fonction, "l'intellectualisation est un mécanisme de défense contre les affects ou pulsions dont la représentation reste consciente et s'exprime par une généralisation, détachant ou distançant ainsi le sujet de l'affect ou de la pulsion. La qualité émotionnelle est perdue, ainsi que le caractère impérieux de la pulsion. Les éléments cognitifs restent conscients, mais en termes impersonnels ou sous forme de généralisations. le sujet se réfère souvent à son vécu en termes très généraux ou à la seconde ou troisième personne. Il n'est pas nécessaire d'être intelligent (nous serions tenter de réagir...) pour faire appel à l'intellectualisation. Il ne s'agit que d'une stratégie cognitive (qui demande, selon nous, tout de même des ressources...) destinée à minimiser l'importance ressentie des problèmes rencontrés au cours d'une vie affective. Comme tous les autres mécanisme de défense, on peut parfois l'observer en cas de retard mental ou chez les victimes de syndromes cérébraux organiques."

Il ne faut pas confondre, toujours selon les mêmes auteurs, l'intellectualisation avec l'isolation, car ce dernier mécanisme parvient directement en détachant et en compartimentant les sentiment du sujet, taisant leur vécu direct tout en laissant le sujet à même de décrire les détails matériels de son vécu au même objectif alors que le premier n'y parvient qu'indirectement, le sujet traduisant d'abord son vécu en généralités qui le distancient du vécu immédiat ds sentiments. De même, la rationalisation est un désaveu apparenté, mais distinct de l'intellectualisation. La rationalisation a tendance à déformer les faits, oriente le sujet dans une autre piste que celle du vécu actuel. Enfin, la projection s'exprime souvent par le recours à des affirmations d'ordre général, mais dans ce cas l'objet de la projection est toujours une motivation, une impulsion, un sentiment ou un vécu que le sujet désavoue.

La cotation, de 0 à 2 veut faire l'échelle entre l'absence de preuve d'intellectualisation au cours d'un entretien, son utilisation probable  et son utilisation évidente. La détermination du barreau de l'échelle dépend des réactions du sujets à certaines questions, de l'utilisation de généralités et de formule de distanciation (à la troisième personne) de temps à temps à quasiment dans tous les cas. 

 

J. Christophe PERRY et collaborateurs, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009. Serban IONESCU et collaborateurs, Les mécanisme de défense, Nathan Université, 2003. Sophie de MIJOLLA-MELLOR, article Intellectualisation dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, 1976.

 

PSYCHUS

 

Relu le 22 août 2020

Partager cet article
Repost0
15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 14:02

         Dans la psychanalyse freudienne, il s'agit d'abord du Renversement d'une pulsion dans le contraire, mais là encore des problèmes de traduction se sont posés, sans compter une incertitude terminologique dans l'oeuvre de Sigmund FREUD. Ainsi la notion de Retournement contre soi-même, et même de Retournement, tout simplement, est assez voisine, quoique distincte. Mais ces deux notions doivent être traitées séparément, sous peine de confusion. 

           Le Renversement d'une pulsion en son contraire, suivant la définition du Vocabulaire de la psychanalyse, est le processus par lequel le but d'une pulsion se transforme en son contraire, dans le passage de l'activité à la passivité.

Dans Pulsions et destins de pulsions, en 1915, le fondateur de la psychanalyse, étudie, à côté du refoulement et de la sublimation, ce renversement dans le contraire et le retournement sur la personne propre. Il indique que ces deux processus - le premier concernant le but, le second l'objet - sont en fait si étroitement liés l'un à l'autre, comme il apparait dans les deux exemples majeurs du sadisme-masochisme et du voyeurisme-exhibitionnisme, qu'il est impossible de les décrire séparément. ce qui n'empêche ni les études ni même les définitions données dans les différents dictionnaires de psychanalyse de les traiter séparément, ne serait-ce que d'un angle à l'autre. 

"Le retournement du sadisme dans le masochisme, résument LAPLANCHE et PONTALIS, implique à la fois le passage de l'activité à la passivité et une inversion des rôles entre celui qui inflige et celui qui subit les souffrances. Ce processus peut s'arrêter à un stade intermédiaire où il y a bien retournement sur la personne propre (changement d'objet), où le but cependant n'est pas devenu passif mais simplement réfléchi (se faire souffrir soi-même). Dans sa forme achevée, où le passage à la passivité est réalisé, le masochisme implique qu'une personne étrangère est recherchée comme nouvel objet qui doit, par suite de la transformation du but intervenue, prendre le rôle d'un objet. Une telle transformation ne se laisse pas concevoir sans faire intervenir l'agencement fantasmatique, où un autre devient imaginairement le sujet auquel est rapportée l'activité pulsionnelle. Les deux processus peuvent évidemment fonctionner dans le sens opposé : transformation de la passivité en activité, retournement à partir de la personne propre sur autrui, que la pulsion se tourne de l'objet vers le moi ou qu'elle se tourne du moi vers l'objet, cela n'est pas par principe différent." Les auteurs se demandent si "le retour de la libido, à partir d'un objet extérieur, sur le moi (...) ne pourrait pas aussi être désigné comme "retournement sur la personne propre". On notera que Freud a préféré dans ce cas employer des expressions comme celle de "retrait de la libido ou dans le moi".

A côté du renversement de l'activité en passivité qui porte sur le monde, sur la "forme" de l'activité, Sigmund FREUD envisage un renversement "du contenu" ou renversement "matériel" : celui de l'amour en haine. Mais parler ici de retournement ne lui paraît valable que sur un plan purement descriptif (l'amour et la haine ne peuvent être compris comme les destins d'une même pulsion, pour FREUD toujours, car pour d'autres auteurs, c'est une autre affaire). 

     Anna FREUD range parmi les mécanismes de défense le renversement dans le contraire et le retournement sur la personne propre et se demande s'il ne faut pas y voir les processus défensifs les plus primitifs, s'appuyant entre autres pour cela sur certains passages de l'oeuvre de son père. 

 

      Roger PERRON présente la notion globale de Renversement comme la "transformation d'une idée, d'une représentation, d'une figure logique, d'une image de rêve, d'un symptôme, d'un affect, etc, en son contraire. Processus affectant le destin de la pulsion, notamment dans la transformation de l'amour en haine, mieux précisé dans le notion de retournement". Ce jeu de renversement, déjà mis en évidence par Sigmund FREUD dans L'interprétation des rêves (1900), se retrouve dans le langage, certains termes pouvant prendre des sens opposés, suivant le contexte. Dans l'Introduction à la psychanalyse (1916-1917), il approche explicitement ce jeu des contraires dans la langue de sa fonctionnalité dans le travail du rêve.

Mais cela ne se limite pas au niveau sémantique : les figures du discours peuvent être soumises à un tel mécanisme, le cas le plus évident étant celui de la dénégation où une pensée s'exprime sous forme inversée, assortie d'une projection qui permet de l'attribuer à autrui. Roger PERRON fait remarquer lui aussi, une certaine obscurité dans la terminologie (Pulsions et destins des pulsions, 1915) car Sigmund FREUD semble utiliser le terme renversement pour désigner deux processus, le retournement de l'activité en passivité et le renversement du "contenu" amour/haine. Il lui parait judicieux "de distinguer ces deux notions, en préférant celle de retournement  lorsqu'on se réfère aux expressions de la pulsion en affects (d'amour en haine ou inversement), à ses buts (le but actif se "retournant" en but passif) et à ses objets, en particulier de la personne d'autrui vers la personne propre ou vice versa : cela renvoie à tous les problèmes du couple sadisme/masochisme. On utilisera la notion de renversement (...) lorsqu'il s'agit plutôt des aspects formels de transformations affectant des contenus représentatifs. Mais les deux notions peuvent être subsumées dans la catégorie plus large de "couples d'opposés", d'usage fréquent chez Freud, et qui culmine dans sa deuxième théorie des pulsions, avec le couple Éros/pulsion de mort."

 

    Pour Serban IONESCU et ses collaborateurs, le Renversement dans le contraire est un "Mécanisme où une pulsion conflictuelle est, non seulement refoulée, mais aussi remplacée par la pulsion opposée.

Trois synonymes ont été utilisés, le premier par Freud, les deux autres par Anna FREUD, pour désigner ce mécanisme de défense : renversement dans le contraire (1915), transformation en contraire (1936), retournement en contraire (1936)" Eux aussi semblent poussé à choisir parmi ces traductions et préfèrent le premier terme, "proposé par Freud, qui est le plus employé." Il font remarquer que dans le texte Pulsions et destins des pulsions (1915), le fondateur de la psychanalyse se reposent sur seulement quelques exemples.

Selon LAPLANCHE et PONTALIS qui, précisant que l'objet de la pulsion peut aussi se modifier, il peut passer de la personne propre à autrui et que le passage de l'activité à la passivité peut se faire dans l'autre sens. La plupart des auteurs donnent ce sens extensif à la notion de retournement dans le contraire et soulignent sa réversibilité. 

Cela a comme signification en terme de pathologie que le renversement est plutôt lié à l'hystérie. "Mais Freud n'y fait qu'une courte allusion dans Inhibition, symptôme et angoisse. Nous savons aussi que dans le refuge dans la rêverie, il est fait grand usage du renversement. Si cette satisfaction liée à la rêverie s'installe chez l'adulte, elle perd le caractère anodin qu'elle avait dans l'enfance, puisqu'elle risque de modifier les relations avec la réalité, en favorisant le désintérêt pour le monde extérieur (Anna FREUD, 1936)."

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les Mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Roger PERRON, article Renversement dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Relu le 23 août 2020

Partager cet article
Repost0
14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 13:03

    Le processus d'identification n'est pas immédiatement envisagé comme un Mécanisme de défense psychique par les auteurs de psychanalyse, sauf pour l'identification à l'agresseur. Serban IONECU et ses collaborateurs lui accorde toutefois ce statut, tandis que ni J Christophe PERRY, ni Anna FREUD, ni encore le DSM IV ne le considère comme tel. Pour situer le débat, il convient de rappeler la définition freudienne de ce processus.

 

     C'est un processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre, et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différence par une série d'identification (LAPLANCHE et PONTALIS). Il convient pour ces deux auteurs de différencier deux choses :

- L'Action d'identifier, c'est-à-dire de reconnaître pour identique ; soit numériquement, par exemple "l'identification d'un criminel" ; soit en nature, par exemple, quand on reconnaît un objet comme appartenant à une certaine classe ou encore quand on reconnaît une classe de fait assimilable à une autre....

- L'Acte par lequel un individu devient identique à un autre, ou par lequel deux être deviennent identiques (en pensée ou en fait, totalement ou secondairement...

C'est surtout avant tout au sens de "s'identifier" que renvoie le terme en psychanalyse. Ce processus recoupe dans l'usage courant toute une série de concepts psychologiques tels que : imitation, empathie, sympathie, contagion mentale, projection... Dans l'intention de clarifier les idées, des auteurs proposent de distinguer, selon le sens dans lequel se fait l'identification, entre une identification hétéropathique (SCHELER) et centripète (WALLON), où c'est le sujet qui identifie sa personne propre à une autre, et une identification idiopathique et centrifuge où le sujet identifie l'autre à sa personne propre. Dans les cas où les deux mouvement coexistent, on serait en présence d'une forme d'identification plus complexe parfois invoquée pour rendre compte de la formation du "nous".

 L'identification figure dans l'oeuvre de Sigmund FREUD comme l'opération par laquelle le sujet humain se constitue. Du coup, il n'est pas difficile de considérer certaines de ses modalités (et pas seulement l'identification à l'agresseur) comme liées au déploiement de mécanismes de défense. Dans la théorie propre au fondateur de la psychanalyse, ce concept d'identification est enrichi par différents apports, au moins au nombre de quatre :

- la notion d'incorporation orale (Totem et Tabou ; Deuil et mélancolie - 1912-1915). Dans la mélancolie, le sujet s'identifie sur le mode oral à l'objet perdu, par régression à la relation d'objet caractéristique du stade oral ;

- la notion de narcissisme (Pour introduire le narcissisme - 1914), dans la dialectique qui relie le choix d'objet narcissique (l'objet est choisi sur le modèle de la personne propre) et l'identification (le sujet, ou telle de ses instances, est constitué sur le modèle de ses objets antérieurs : parents, personnes de l'entourage) ;

- les effets du complexe d'Oedipe, sur la structuration du sujet sont décrits en termes d'identification : les investissement sur les parents sont abandonnés et remplacés par des identifications (Le déclin du complexe d'Oedipe - 1924) ;

- dans la seconde théorie de l'appareil psychique, les instances ne sont plus décrites en termes de système où s'inscrivent des images, des souvenirs, des "contenus" psychiques, mais comme des reliquats, sous différents modes, des relations d'objet.

  Objet de recherches tâtonnantes, Sigmund FREUD effectue son exposé le plus complet sur l'identification dans le chapitre VII de Psychologie collective et analyse du moi (1921), où il distingue 3 modes d'identification :

- Comme forme originaire du lien affectif à un objet : identification pré-oedipienne marquée par une relation cannibalique d'emblée ambivalente (identification primaire) ;

- Comme substitut régressif d'un choix d'objet abandonné ;

- En l'absence de tout investissement sexuel de l'autre, le sujet peut néanmoins s'identifier à celui-ci dans la mesure où ils ont en commun un élément (désir d'être aimé par exemple) 

 

     Alain de MIJOLLA considère que les dernières considérations de Sigmund FREUD sur l'identification "laissent percevoir sa perplexité devant la complexité de cette notion" (Nouvelles Conférence - 1933).

Une remarque ouvre des perspectives de recherche explorées par la suite : "En règle générale, les parents et les autorités qui leur sont analogues suivent dans l'éducation de l'enfant les prescriptions de leur propre Surmoi (...). Ils ont oublié les difficultés de leur propre enfance, ils sont satisfaits de pouvoir à présent s'identifier pleinement à leurs propres parents qui, en leur temps, leur ont imposé ces lourdes restrictions. C'est ainsi que le Surmoi de l'enfant ne s'édifie pas, en fait, d'après le modèle des parents mais d'après le Surmoi parental ; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition, de toutes les valeurs  à l'épreuve du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération (...). L'humanité ne vit jamais entièrement dans le présent ; dans les idéologies du Surmoi le passé continue à vivre, la tradition de la race et du peuple, qui ne cède que lentement la place aux influences du présent, aux nouvelles modifications."   

     L'accent a été mis par les auteurs post-freudiens sur la situation psychanalytique dont Sigmund FREUD n'avait pas abordé l'étude sous l'angle de l'identification, pour insister sur la nécessité et les limites à apporter à l'identification transférielle du patient à son analyste. Comme pour souligner que ce dernier doit posséder une certaine quantité d'empathie, cette faculté qui prend la plus grande part à notre compréhension de ce qu'il a d'étranger à notre Moi chez d'autres personnes, pour être à même de comprendre et d'interpréter l'inconscient de son analysé.

L'identification à l'agresseur isolée par Anna FREUD (1936), puis l'identification projective élaborée par Mélanie KLEIN (1952) ouvrent la voie ensuite à de multiples descriptions de modalités identificatoires. L'accent est porté ainsi sur les relations avec la mère  : à la suite d'Edith JACOBSON (1954), des auteurs se sont attachés à la présenter comme une relations mère-enfant archaïque pré-objectale, située dans un état de fusion/confusion entre le Self et le not-Self (SANDLER, 1960) et à la distinguer de la notion d'imitation empruntée aux modèles psychologiques. On peut noter de nombreuses notions qui en dérivent : l'internalisation, introjection (HARTMANN, 1939 ; KRIS et LOEWENSTEIN, 1964), contre-identification et projet identificatoire (Piera AULAGNIER), identifications archaïques et héroïques (Didier ANZIEU), fantasmes d'identification inconscients (Alain de MIJOLLA)....

 

     Serban IONESCU et ses collaborateurs définissent l'identification comme Assimilation inconsciente sous l'effet du plaisir libidinal et/ou de l'angoisse d'un aspect, d'une propriété, d'un attribut de l'autre, qui conduit le sujet, par similitude réelle ou imaginaire, à une transformation totale ou partielle sur le modèle de celui auquel il s'identifie. l'identification est un mode de relation au monde constitutif de l'identité."

 Le fait que le moi cherche à se rendre semblable au modèle ne constitue pas seulement une modalité défensive mais plus généralement une façon d'entrer en contact avec l'autre. Les deux sens du terme, relevés par LAPLANCHE et PONTALIS pourraient faire penser que l'identification relève davantage d'activités conscientes qu'inconscientes. "Or, c'est justement, écrivent ces auteurs, en tant qu'activité inconsciente que la finalité défensive de ce mécanisme se déploie. Car l'identification n'est pas simple imitation comme on aurait tendance à le croire, lorsqu'on pense à l'enfant s'identifiant dans ses jeux à un héros de bande dessinée ou encore à l'adolescente copiant par son habillement la silhouette d'une star admirée." Reprenant l'étude de WIDLÖCHER sur les Mécanismes de défense (1971), ils estiment que "l'identification réalise, par un mouvement d'appropriation, un fonds commun qui "a trait à une communauté qui persiste dans l'inconscient". C'est en effet une action relevant des processus primaires, qui représente un travail psychique destiné à réaliser dans le fantasme le but inconsciemment recherché, celui d'être l'autre. On conçoit mieux alors que cet objectif puisse être porté par une activité défensive, que ce soit pour lutter contre l'angoisse de perte d'objet ou pour assurer une emprise sur le monde extérieur."

Cette méthode de défense se spécifie de deux manières :  c'est une action qui est portée par un désir d'assimilation et qui opère dans un mouvement objectal, c'est-à-dire tourné vers l'extérieur. Ainsi, la notion d'identification fait jouer deux principes apparemment contradictoires et pourtant complémentaires pour la logique de l'inconscient : "celui de l'équivalence (le même) et celui de la distinction (l'autre). C'est à la fois le semblable et le différent, le sujet et l'objet, l'unicité et la pluralité, que le processus d'identification met en oeuvre à des fins de protection et d'enrichissement du moi. Ainsi, les "fantasmes inconscients d'identification" représentent une part essentielle de la construction du moi en relation à l'autre. L'identification constitue le point de départ d'une relation objectale, en même temps qu'une défense essentielle contre l'absence de l'objet, et, devient, par la suite "la voie royale du détachement de la libido des objets"" (J. FLORENCE, L'identification dans la théorie freudienne, Publication des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles,1978).

   Recherchant la signification de l'identification pour la pathologie, ils reprennent les travaux de M. NEYRAUT (L'identification, pour une introduction, dans Revue française de psychanalyse, n°48 (2), 1984) qui indiquent qu'elle "relève de deux fonctions contradictoires. L'une d'instabilités de jeu, de déplacement, de substitution. L'autre de permanence, de stabilité, de constance". Ainsi "se trouvent délimités les pathologies de l'identification avec d'un côté, les identifications tournantes hystériques et de l'autre,  les identifications endocryptiques mélancoliques ou délirantes ; les unes et les autres étant à rapporter à la distinction freudienne des identifications secondaires, hystériques et narcissiques."

Notons également avec eux les travaux de TUSTIN (Le trou noir de la psyché, Seuil, 1986, 1989) qui décrit "dans la pathologie infantile, une "identification autistique" où, pour ne pas dépendre de la mère, ressentie comme trop aléatoire puisque vivant et pouvant faire défaut, l'enfant autiste présenterait paradoxalement une relation adhésive aux objets durs, qui inspirent la sécurité par leur permanence et la sensation qu'ils procurent. Cette identification adhésive ferait obstacle à l'expérience de satisfaction au moyen de l'hallucination, puisque le souvenir d'un objet satisfaisant serait remplacé par le contact réel et permanent avec cet objet dur appelée "objet autistique".

Les mêmes auteurs évoquent aussi la puissance de la défense "primaire" qu'est le délire, lorsque l'identification réalise, sous forme d'accomplissement hallucinatoire, la croyance délirante d'être l'autre. Il s'agit dans ce cas de toutes les pathologies du double, où l'autre soi-même idéal occupe toute la place. A l'extrême, la paranoïa peut ainsi être considéré sans l'angle des "maladies de l'identification". Ce sont là les effets destructeurs de ce que l'on pourrait nommer l'"identification aliénante".

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Alain de MIJOLLA, article Identification, Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Relu le 24 août 2020

 

Partager cet article
Repost0
11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 13:19

         Parmi les nombreux textes disponibles pour le public sur le conflit en psychanalyse, nous avons une nette préférence pour les écrits qui s'entourent d'une certaine rigueur, venant des psychanalystes eux-mêmes ou de praticiens en psychologie ou en psychanalyse plutôt que pour ceux qui, dans une volonté parfois sensationnaliste, figurent dans les revues de vulgarisation, ou pire parfois, dans la presse généraliste.

      Le numéro (de mars 2005) de la collection des Débats en psychanalyse qui porte sur le conflit psychique en est un exemple : sous la direction de Bernard CHERVET, Laurent BANON-BOILEAU et de Marie-Claire DURIEUX, s'expriment un certain nombre d'approches théoriques et de perspectives cliniques.

Le conflit psychique, comme ils le présentent, "est l'un des organisateurs majeurs de la psyché. Il se présente cliniquement le plus souvent selon une opposition entre deux termes, expression manifeste d'un autre conflit sous-jacent plus fondamental : celui entre une tendance à éteindre la pulsion et un impératif à l'investir selon diverses modalités. En 1924, Freud écrit à son propos : moi-ça (névroses de transfert), moi-surmoi (névroses narcissiques), moi-monde extérieur (psychoses)", mais il reconnaît aussitôt que le conflit ne peut être réduit à une telle lutte entre instances.

En 1937, il invite à une révision de la conception du conflit psychique au regard de la dualité pulsionnelle et de l'existence d'une "tendance au conflit". La constitution du conflit psychique devient dès lors centrale ainsi que sa qualité et la préoccupation technique de le faire advenir sur la scène du transfert. "Les adversaires, souligne Freud, ne se trouvent pas plus l'un face à l'autre que l'ours blanc et la baleine. Une vraie solution ne peut intervenir que lorsque les deux se retrouvent sur le même terrain". La diversité des situations thérapeutiques abordées dans cet ouvrage (de la cure classique à la cure de l'enfant, en passant par des situations non-névrotiques) va permettre un enrichissement de ce concept fondamental dans la théorisation de la pratique psychanalytique."

 

  Après un avant-propos de Bernard CHERVET sur la "tendance au conflit" entre nécessité et impératif, ce numéro de débats de psychanalyse se partage entre Approches théoriques et Perspectives cliniques. 

 Pour les approches théoriques, Michèle PERRON-BORELLI pose des éléments sur les conflits psychiques et la dynamique de la cure, tandis que Claude LE GUEN approche les fonctions du conflit freudien. Nous aurons l'occasion de voir plus tard les aspects dynamiques de la cure et nous proposons de nous arrêter pour l'instant aux fonctions du conflit freudien, tel que l'expose Claude LE GUEN

"A suivre le parcours de Freud, le conflit se révèle être un parfait exemple du cheminement de sa pensée, partant de la pratique et s'appuyant sur elle pour l'analyser, l'étendre et en faire la théorie. Ainsi, au départ, le conflit est d'abord un constat clinique, celui-ci fut-il partiellement erroné (c'est l'époque où Freud pense que le conflit est spécifique de l'hystérie) ; très vite, il lui fait le "psychiser" et en venir à l'idée d'une organisation par des "forces en conflit", ce qui va le ramener à celle d'énergie. Faire coexister les deux s'avère bientôt une gageure, ce dont témoignait déjà le rejet en 1895 du modèle mécaniste de l'Esquisse lorsqu'il vint buter sur le déplaisir et le refoulement. Le dilemme ne pourra être dépassé qu'en intégrant dans un seul ensemble : le conflit et l'énergie, la contradiction et l'énergétique, le moi et la pulsion.

Vaste tâche qu'il poursuivra jusqu'à sa dernière oeuvre en 1938, jusqu'à l'Abrégé de psychanalyse.  Avec constance et très tôt, donc, alors même qu'il ne lui a pas encore attribué le statut d'instance, Freud désigne le moi comme lieu et produit du conflit avec la pulsion, comme de celle-ci avec la réalité : nous pourrions dire, tout aussi bien, que le conflit est fonction de la relation du moi à la pulsion. (...) (...) la topique est elle-même un produit conflictuel : dans sa première forme (conscient-préconscient-inconscient), la distinction de la conscience par rapport à l'inconscient est produite par le conflit entre le besoin et la frustration ; dans la seconde (moi, ça, surmoi), la différenciation du moi d'avec le ça résulte du conflit les principes de plaisir et réalité. En fait, "ces lieux" du conflit le représentent puisqu'ils sont eux-mêmes reconnus et déterminés comme des champs où s'exercent les forces pulsionnelles ; ce sont même les questions ainsi posées qui conduisent à remplacer la première topique par la deuxième et à faire du moi le noeud conflictuel par excellence et le noyau défensif - participant donc largement de l'activité inconsciente. Si "la théorie du conflit est assez clairement posée, elle n'en comporte pas moins certains points délicats qui appellent discussion."

Ainsi l'idée d'un "conflit psychique" entre instances apparaît, à strictement parler, plutôt approximative puisque (...) le moi étant la partie organisée du ça, et justement organisée par le conflit, il "serait tout à fait injustifié de se représenter le moi et le ça comme deux camps opposés" (Inhibition, symptôme et angoisse). Mais s'il n'y a pas de conflits dans le ça (La question de l'analyse profane), les désirs qui en émanent n'en suscitent pas moins des conflits dans le moi dès lors qu'ils vont à l'encontre d'autres désirs, voire d'exigence de la réalité ; aussi, s'il y a bien conflit entre la motion pulsionnelle inconsciente et le moi, il n'y a pas, au sens strict, conflit entre le moi et le ça. En revanche, à la suite de tout un travail d'"organisation" conflictuelle, va apparaître la troisième instance, le surmoi qui, de par sa genèse même, est un produit du conflit, imposé au moi et par lui, du ça avec la réalité ; ce n'est qu'avec lui que l'on peut véritablement parler d'un "conflit entre instances" (inhibition, symptôme et angoisse).

L'idée de conflits pulsionnels" découle de la notion de "forces qui s'opposent". Présentes dès 1895, explicitée en 1905, elle sera réaffirmée en 1920 avec la nouvelle dualité des pulsions ; s'il n'y a rien à rejeter dans l'ancienne formule qui explique les psychonévroses par un conflit entre pulsions du moi et pulsions sexuelles (Au-delà du principe du plaisir) (...), il convient néanmoins de tenir compte de la nouvelle opposition posée en 1920. Pour recentrer les termes ultimes du conflit, il faut conserver une dualité (Éros et pulsion de mort) ; en situant deux termes opposés (Le moi et le ça), elle se justifie d'abord par la nécessité de maintenir un conflit au moteur même du processus pulsionnel ; cela revient, de fait à corriger et compléter l'énergétique par le conflictuel. 

Pour bien situer les choses il faut tenir compte de deux données : nous n'avons affaire qu'avec les "représentants" de la pulsion, et la notion de pulsion elle-même ne saurait comporter d'opposition. (...) il peut alors être affirmé (...) que les oppositions entre représentations sont l'expression des combats entre les différentes pulsions (Le trouble psychogène de la vision, 1910) (Freud écrit que), plutôt que le qualitatif (les différentes pulsions...), "le facteur quantitatif se montre décisif pour le conflit ; dès que la représentation choquante en son fond se renforce au-delà d'un certain degré, le conflit devient actuel et c'est précisément l'activation qui entraîne le refoulement" (Le refoulement, dans Métapsychologie, 1915). Pourtant, se fondant sur la pratique qui l'a conduit à élaborer l'opposition ça/moi, il va bouleverser progressivement cette attribution, jusqu'à en venir à valoriser le qualitatif dans le conflit. Il va, en effet (...) finir par introduire cette "nouveauté" qu'est la notion d'une "tendance au conflit" qui vient non seulement s'ajouter à la situation, mais le fait de façon indépendante de la quantité de libido ; cela présuppose l'intervention d'une part d'agression libre - et il est bien certain que cela devrait aboutir à "réviser tout ce que nous savons du conflit psychique" (L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, 1937). On peut dès lors considérer que le conflit est l'essence même de la fonctionnalité psychique. 

En fait, (...) Freud aurait pu ajouter "qu'il n'y a rien qui soit aujourd'hui à rejeter de l'ancienne formule" - et que les deux énonciations sont moins contradictoires qu'il y parait au premier abord. Comme en 1914 le facteur quantitatif demeure une condition nécessaire en 1937, mais il s'avère qu'elle n'est pas suffisante ; deux facteurs qualitatifs doivent s'y ajouter : - l'un portant sur ce que l'on pourrait qualifier de "part la plus qualitative de l'économique", à savoir l'activité libre de l'énergie, - l'autre concernant "la nature même de la pulsion" qui est ici l'agression. Le conflit, à ne plus se borner à exprimer un débordement et un excès quantitatif, prend une véritable fonction de principe moteur : il représente bien, en lui-même, une 'tendance indépendante". Insistons : si c'est bien en fonction de la pulsion, c'est d'abord par le moi, pour le moi et dans le moi, que le conflit peut être compris ; il ne peut l'être, tout comme ses produits que sont l'angoisse et le refoulement, que par ses lieux et ses conditions d'apparition, ainsi que par l'énergie liée qui se trouve libérée à ces occasions. C'est là ce qui permet de situer les psychonévroses (comme les défenses qui les suscitent) en fonction du conflit en les liant au moi : il en va ainsi dès "la névrose de transfert, cet objet d'étude spécifique de la psychanalyse, qui reste le résultat d'un conflit entre le moi et l'investissement libidinal d'objet" (Au-delà du principe du plaisir). En revanche, cette "partie du ça qui a été modifiée sous l'influence directe du monde extérieur" et qui s'efforce de mettre le principe de réalité à la place du principe du plaisir (...), le moi donc, résulte directement du conflit entre ces deux principe, comme de son dépassement. Il s'agit bien là, pour Freud, de la psychanalyse en tant que pratique, tout autant que de sa théorie : "La psychanalyse est un outil qui doit donner au moi la possibilité de conquérir progressivement le ça" (le moi et le ça) ; ou, comme il le reformule dix ans plus tard : "Là où était du ça doit advenir du moi. Il s'agit là d'un travail de civilisation" (Nouvelles conférences sur la psychanalyse).

     Mais, pour Freud, qu'est donc le conflit? De lui, on pourrait presque dire, comme de la pulsion ou de l'inconscient, que ne s'en connaissent guère que les effets : angoisses, symptômes, inhibitions et, avec ceux-ci, les refoulements et les autres défenses, qui sont déjà des tentatives de dépassement ou de résolution des conflits. Ceux-ci impliquent directement la force pulsionnelle et les contre-forces qu'elle a suscitées lors de précédents conflits durant sa propre histoire (Métapsychologie). Nous devons considérer que le conflit est l'élément moteur du psychisme comme la raison de ses défenses ; il est ce qui fait produire un travail à l'énergie : telle est sa fonction.

 

     Sans doute est-ce en raison de son "essentialité" que, depuis des dizaines d'années, il se retrouve quelque peu négligé dans les travaux des analystes, la plupart se consacrant surtout à ses produits et ses effets.

Chez Freud, il perdure et se renforce, il reste une nécessité ; il n'en demeure pas moins que les orientations en sont remaniées au fur et à mesure de l'évolution théorico-pratique. Dans les débuts, il assurait une fonction déductive : "Nous constatons un conflit, quelles vont être les conséquences?" Sa fonction apparaît ensuite inductive : "Le refoulement peut se comprendre par le conflit dont il n'est finalement que le résultat", opérant par et dans l'après-coup. Étant d'abord une nécessité méthodologique pour rendre compte du fonctionnement mental, sa forme devra être réaménagée selon les ré-élaborations, depuis l'opposition entre pulsions du moi et pulsions sexuelles jusqu'à celle entre pulsions de vie (Éros) et pulsion de mort. Certes, "le facteur quantitatif se montre décisif pour le conflit" (Métapsychologie), mais (...) l'introduction du ça et du moi conduit à l'idée d'une tendance au conflit indépendamment de la quantité de libido (...). Comme l'angoisse (...), le conflit opère toujours dans le moi, mais celui-ci "est identique au ça dont il n'est qu'une partie spécialement différenciée" (inhibition, symptôme et angoisse) ; redisons que le moi est le produit du ça et de son lieu conflictuel - devenu moi justement pour cela.

Mais de quoi le conflit peut-il être indépendant? Du quantitatif, sans doute, mais encore? Freud parle de "tendance indépendante" et pour lui, même si le quantitatif demeure premier dans la pratique, dans le principe il reste subordonné au qualitatif, l'accumulation quantitative permettent de provoquer le saut qualitatif ; en déplaçant l'essence du conflit sur le qualitatif, Freud le postule déterminé qualitativement, avant toute variation quantitative - et nous retrouvons ici encore la fonction majeure du conflit qui est de déterminer le fonctionnement psychique. Mais voilà qui n'est pas sans conséquence sur ce qui peut varier : ce sont les variations elles-mêmes qui vont devenir dépendantes du conflit - ce qui revient à considérer que le conflit forme et produit l'histoire individuelle. On retrouve ainsi la question concomitante de l'angoisse et du refoulement ; d'ailleurs le renversement de leur rapport se produit en 1926, dans le mouvement même qui restitue le conflit : "C'est l'angoisse qui produit le refoulement et non pas, comme je l'ai jadis pensé, le refoulement qui produit l'angoisse" (Inhibition, symptôme et angoisse). L'angoisse est le signe, le représentant du conflit : le refoulement en est le produit, voire le dépassement - et les caractères propres au conflit devraient se retrouver, ne fut-ce qu'en partie, dans ses productions ou, plus exactement, dans ce que le moi produit pour se protéger de certaines de ses conséquences. Il s'agit là, bien sûr, des défenses : toutes les défenses sont défenses contre le conflit, chacune recourant à un procédé propre, qui la spécifie (...). "Lorsque le moi a réussit à se défendre d'un motion pulsionnelle dangereuse, par le processus du refoulement par exemple, il a bien inhibé et affecté cette partie du ça, mais en même temps il lui a conféré une certaine indépendance et renoncé à une part de la propre souveraineté" (toujours Inhibition...).

Cette indépendance que le moi confère à "une partie du ça" représente de fait la "tendance indépendante du conflit" ; latente, elle va maintenir active la tendance conflictuelle, permettant au conflit de ressurgir selon l'occasion (généralement traumatique). Cette indépendance a d'ailleurs une autre conséquence : "Nous pressentons qu'elle ne va pas de soi, qu'il n'est peut-être même pas habituel, que le refoulé subsiste ainsi inchangé et inchangeable" (toujours Inhibition...) ; hypothèse aux lourdes implications mais sur laquelle Freud ne reviendra pas. Pour ici et pour le moment, ce qui nous importe c'est que la relative indépendance du conflit, acquise par le refoulé, qui peut l'autoriser à se changer dans l'inconscient.

       Omniprésent dans la conceptualisation freudienne, le conflit apparaît prééminent dans nombre de notions, même si parfois son attribution peut poser problème. Cela s'illustre par l'ambivalence que Freud réfère explicitement au conflit (...), mais dont la conflictualité apparaît parfois ambiguë ; il la définit en effet en fonction du but, l'objet demeurant le même et n'apparaissant ambivalent qu'au travers des projections. C'est ce qui peut faire du complexe d'Oedipe, avec ses deux objets, le champ exemplaire de l'ambivalence qui s'y révèle autant comme évitement que comme représentation du conflit. Ainsi, "chez le petit enfant coexistent pendant longtemps des attitudes affectives ambivalentes à l'égard des personnes qui lui sont le plus proches, sans que l'une d'elles perturbe l'autre dans son expression. Si cela aboutit finalement à un conflit entre les deux, celui-ci se règle par le fait que l'enfant change d'objet, déplace l'une de ses motions ambivalentes sur un sujet substitutif" (Psychologie des foules et analyse du moi) ; dans ce temps précoce de l'Oedipe, l'ambivalence permet de contourner le conflit. Mais, tout aussi bien, le petit Hans "se trouve dans l'attitude oedipienne de jalousie et d'hostilité envers son père, qu'il aime cependant de tout son coeur,  du moins tant que sa mère n'entre pas en ligne de compte pour causer la discorde : un conflit d'ambivalence, un amour bien fondé et une haine non moins justifiée, dirigés tous deux vers la même personne. Sa phobie doit être un essai de solution de ce conflit. De tels conflits d'ambivalence sont très fréquents" (Inhibition toujours...). Cette fois, l'ambivalence représente le conflit, voire le suscite, mais c'est là un temps second par rapport au premier temps d'ambivalence sans conflit ; qui plus est, ce deuxième temps prépare la résolution du conflit (par la phobie, en l'occurrence) - ce qui conduit Freud à préciser et à compléter ainsi son commentaire tardif (1926) sur le petit Hans : "La formation substitutive (le cheval) a deux avantages manifestes : en premier lieu, elle évite un conflit d'ambivalence car le père est en même temps un objet aimé ; et en second lieu elle permet au moi de stopper le développement d'angoisse" (Inhibition toujours). le changement d'objet a permis de résoudre le conflit. L'ambivalence peut être tout aussi bien agent du conflit que moyen de l'écarter parce qu'elle implique des temps différents (...) ; elle est "un héritage archaïque" qui reproduit les conflits de l'histoire mais n'est pas en lui-même conflictuel. Sa position en fonction du moi fait que le conflit ne peut se jouer que dans l'actualité d'un affrontement pulsionnel, fût-il prédéterminé de par la fonction de la pulsion. L'apparente contradiction que nous offre ainsi l'ambivalence témoigne aussi de deux niveaux de l'approche métapsychologique, plus encore que de deux moments de l'élaboration théorique : elle est dépassement de l'opposition du quantitatif et du qualitatif. Ce que le présupposé de la prévalence du quantitatif avait dissimulé à Freud en 1915-1916, il saura le reconnaître en 1926 : "se libérant de cette obsession de l'économique" (Inhibition toujours), il peut maintenant reconnaitre l'essence du conflit. Il y a donc une certaine ambiguïté dans la conflictualité de l'ambivalence ; mais avec la notion (pourtant voisine) de couples d'opposés, la référence conflictuelle devient de plus en plus précaire dans la mesure où ces couples renvoient aussi bien à des oppositions formelles et symptomatiques qui supposent qu'une solution a été apportée au conflit (ainsi du voyeurisme/exhibitionnisme), qu'à d'autres fondamentales et structurelles qui sont l'essence même du conflit (tels Éros/pulsion de mort). Cela fait que l'on a parfois l'impression que, bien plus que d'une notion, il s'agit-là d'une description, d'une "expression" qui tend à recouvrir un fourre-tout ; dans de tels couples, le qualitatif "oppositionnel" semble suggérer un conflit - mais n'est-ce pas une fausse impression?

Certes, dès son apparition en 1905, le terme de couples d'opposés se trouve lié aux mouvements pulsionnels - et il le restera avec Éros et pulsion de mort . C'est dire qu'il s'agit d'un concept dynamique impliquant des forces, y compris dans les opposés actif/passif. Mais l'opposition de ces forces n'est pas fortuite puisqu'elle est prédéterminée par leur nature commune ; elle construit une situation d'équilibre (fût-il précaire) qui pourrait correspondre au "moment du couple" selon les physiciens, fournissant ainsi les différents tableaux pathologiques ou normaux. Nous pouvons remarquer que nous retrouvons, encore une fois, le modèle en oeuvre dans le refoulement tel qu'il conjugue l'attraction et la répulsion. On voir là clairement toute la différence entre un couple d'opposé et un conflit pulsionnel : l'opposition des forces y produit un équilibre, et non pas un déchirement (comme dans le clivage par exemple) ; cela tient à ce que l'opposition ne se produit pas entre deux pulsions, mais à l'intérieur d'une même pulsion.

En dépit de l'opposition des directions, la satisfaction pulsionnelle demeure la même ; le but peut changer, comme il le fait avec l'ambivalence mais pas l'objet qui demeure. Il convient donc de se méfier des mots : il ne saurait suffire de constater une opposition pour rencontrer un conflit. Pourtant et tout aussi bien, l'opposition peut être à l'oeuvre dans les conflits eux-mêmes, dès lors qu'ils prennent une autre dimension. Dans un premier temps, collant à la métaphore, Freud attribue au conflit un sens quasi guerrier, considérant par exemple, qu'il en va dans les conflits psychiques comme avec une armée qui - pour reprendre son image - ne saurait engager le combat que lorsque ses forces sont en nombre suffisant, même si l'état de tensions persiste longtemps (Métapsychologie) ; c'est là effectivement une situation "armée" fort éloignée de la complémentarité du sadisme et du masochisme, et qui ressort, pour l'essentiel, d'une logique du quantitatif. Mais, dans un deuxième temps de son élaboration, il abandonne la métaphore et, avec elle, le quantitatif : d'abord, et dorénavant, le conflit désigne la combinatoire d'oppositions structurelles nécessaire à toute vie, voire à l'inanimé et à la nature elle-même. Les effets de destruction propre au conflit se dépassent alors eux-mêmes pour assurer la perpétuation de la vie jusqu'à son extinction (Abrégé de psychanalyse) - et même en deçà : "L'analogie de nos deux pulsions fondamentales, outrepassant le domaine des choses animées, nous entraîne dans le région de l'inorganique jusqu'au couple d'opposés qui règne : l'attraction et la répulsion". Les couples d'opposés rejoignent ainsi la fonction organisatrice du conflit. 

       Nous avons pu remarquer qu'il fallait savoir distinguer opposition et conflit ; nous devons ajouter qu'en langue freudienne le conflit n'est pas la guerre (même s'il peut parfois le devenir, ou l'avoir été). Avec le conflit, Freud a opéré comme avec d'autres constats qui, lorsqu'il les rencontra, lui apparurent d'abord comme des gênes fâcheuses, voire des obstacles au traitement ; puis il sut les élaborer, les conceptualiser jusqu'à découvrir leurs vertus constructives, voire thérapeutiques - passant ainsi des conflits au conflit. Il procéda de la sorte avec le transfert comme avec le traumatisme, pour ce citer que ceux-là. C'est ce qui m'a conduit à parler ici des fonctions du conflit."

 

      Dans les perspectives cliniques, Emmanuelle CHERVET avec Règle fondamentale et dramatisation du conflit psychiques, Pierre DECOURT, avec Discussion du texte de Emmanuelle Chervet, Catherine KRIEGEL avec "Je ne vois pas d'où je meurs", Bernard VOIZOT avec De l'agir au souvenir. La figuration des conflits dans le travail de construction en analyse, Jean-François DAUMARK avec Il est bien difficile de dire du mal d'un analyste, Sylvie DREYFUS avec Le conflit psychique. Discussion du texte de François Daumark, Bernard CHERVET avec Du conflit de négation au conflit de mise en latence, Marie-France DISPAUX avec Le calme et le rien ou la vie et l'autre, Denys RIBAS avec A propos du texte de Marie-France Dispaux, Françoise MOGGIO avec Les petites voleuses, expérience du conflit dans la psychanalyse de l'enfant, François DUPARC avec Transitions, traversées et voies de traverse. De l'objet anti-conflit à l'objet symbolique et Annette FRÉJAVILLE avec Plaidoyer pour un peu de conflit entre les réalités interne et externe, fournissent la majeure partie des réflexions de ce numéro de débats en psychanalyse.

 

       Rappelons que ce numéro fait partie d'un des derniers des Débats de psychanalyse créés en 1995, à l'initiative des Monographies de Psychanalyse, avant leur fusion en 2005 avec les Monographies de la Psychanalyse elles-mêmes crées en 1988, à l'initiative de la Revue Française de Psychanalyse. Figurent comme fondateur des monographies et Débats de psychanalyse, Claude LE GUEN et comme directeur Claude JANIN. Des informations peuvent être obtenues sur le site officiel de la Société Française des Psychanalystes. Il s'agit de la tendance freudienne de la psychanalyse française, pour autant que cette dénomination conserve aujourd'hui un sens autre qu'historique. 

 

  L'éditeur présente ce numéro de la manière suivante : "Le conflit psychique est l'un des organisateurs majeurs de la psyché. Il se présente cliniquement le plus souvent selon une opposition entre deux termes, expression manifeste d'un autre conflit sous-jacent plus fondamental : celui entre une tendance à éteindre la pulsion et un impératif à l'investir selon diverses modalités. En 1924, Freud écrit à son propos : "Il y a trois grands types de maladies suivant les instances en conflit : moi-ça (névroses de transfert), moi-surmoi (névroses narcissiques), moi-monde extérieur (psychoses)", mais il reconnaît aussitôt que le conflit ne peut être réduit à une telle lutte entre instances. En 1937, il invite à une révision de la conception du conflit psychique au regard de la dualité pulsionnelle et de l'existence d'une "tendance au conflit". La constitution du conflit psychique devient dès lors centrale ainsi que sa qualité et la préoccupation technique de le faire advenir sur la scène du transfert. "Les adversaires, souligne Freud, ne se trouvent pas plus l'un face à l'autre que l'ours blanc et la baleine. Une vraie solution ne peut intervenir que lorsque les deux se retrouvent sur le même terrain".

La diversité des situations thérapeutiques abordées dans cet ouvrage (de la cure classique à la cure de l'enfant, en passant par des situations non-névrotiques) va permettre un enrichissement de ce concept fondamental dans la théorisation de la pratique psychanalytique."

 

    Bernard CHERVET, Psychanalyste, Membre titulaire formateur de la Société psychanalytique de Paris, Président de la SFP depuis 2011, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : La compulsion à répétition (PUF, 2011), Le rêve et la séance (avec Christine JEAN-STROCHLIC, PUF, 2007)....

     Laurent DANON-BOILEAU, Psychanalyse et Linguiste, ainsi que romancier, est l'auteur d'autres ouvrages : Les troubles du langage et de la communication chez l'enfant (PUF, 2009, 2011), L'enfant qui ne disait rien (Odile Jacob, 2010, réédition de l'ouvrage publié chez Calmann-Lévy en 1995), La naissance du langage dans les deux premières années (avec Mireille BRIGAUDIOT, PUF, 2002, 2009), La parole est un jeu d'enfant fragile (Odile Jacob, 2007), Le sujet de l'énonciation, psychanalyse et linguistique (Ophrys, 1987, 2007), Les troubles du langage et de la communication chez l'enfant (PUF collection que-sais-je?, 2004), Des enfants sans langage, de la dysphasie à l'autisme (Odile Jacob, 2002), Grammaire de l'intonation, l'exemple du français (avec Mary-Annick MOREL, Ophrys, 1998), Du texte littéraire à l'acte de fiction (Ophrys, 1995), Énonciation et référence (Ophrys, 1992), La Stupeur (Seuil, 1979)...

    Marie Claire DURIEUX est également l'auteur d'Interdit et tabou (PUF, 2006), de Otto Kernberg (PUF, 2003), de La vie amoureuse (PUF, 2001)....

 

Les débats de psychanalyse (publication de la Société Psychanalytique de Paris), Le conflit psychique, sous la direction de Bernard CHERVET, de Laurent DANON-BOILEAU et de Marie-Claire DIRIEUX, PUF, 2005, 190 pages. 

 

Complété le 29 janvier 2013. Relu le 25 août 2020

Partager cet article
Repost0
11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 12:55

        La terminologie, en fait la traduction de l'allemand Verneinung (qui désigne la négation au sens logique ou grammatical du terme et la dénégation au sens psychologique, soit le refus d'une affirmation que j'ai énoncée ou qu'on m'impute), de l'allemand Verleugnen ou leugnen (qui se rapproche de verneinen pris dans le sens de renier, dénier, désavouer, démentir) pose problème dans le passage en anglais ou en français, relèvent LAPLANCHE et PONTALIS d'entrée de jeu.

Car en français, on peut distinguer d'une part la négation au sens grammatical ou logique, d'autre part la dénégation ou le déni qui impliquent contestation ou refus. Comme souvent la traduction des textes allemands en psychanalyse (on a vu le destin déjà de la pulsion/instinct), peut induire en erreur dans les interprétations sur le fond. Et les confusions entre déni et dénégation ne manquent pas en effet, alors qu'ils recouvrent chacun des significations différentes. Pour clarifier, veirneinen et verlungnen font distinguer deux emplois différents. Verleugnen tend vers la fin de l'oeuvre de Sigmund FREUD à être réservé pour désigner le refus de la perception d'un fait s'imposant dans le monde extérieur. Verleugnung désigne lui le déni. Dans Le moi et les mécanismes de défense (1936) où Anna FREUD utilise le mot Verlugnung, il s'agit donc du déni et non comme des traductions le transcrivent souvent, dénégation ou négation...

   La Dé(Négation) est alors le procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments jusqu'ici refoulé, continue à s'en défendre en niant qu'il lui appartienne. Dans La (dé)négation (1925), Sigmund FREUD donne au phénomène  constaté dans la cure (quand il rencontre cette forme de résistance particulière à l'analyse), une explication métapsychologique très précise qui développe trois affirmations solidaires :

- " La (dé)négation est un moyen de prendre connaissance du refoulé (...)" ;

- "... ce qui est supprimé, c'est seulement une des conséquences du processus du refoulement, à savoir que le contenu représentatif ne parvenait pas à la conscience. Il en résulte une sorte d'admission intellectuelle du refoulé tandis que persiste l'essentiel du refoulement..."

- "Au moyen du symbole de la (dé)négation, la pensée se libère des limitations du refoulement..."

Pour LAPLANCHE et PONTALIS, cette dernière proposition indique que pour Sigmund FREUD, la (dé)négation à laquelle on a affaire en psychanalyse et la négation au sens logique et linguistique (le symbole de la négation) ont une même origine, ce qui est la thèse majeure de son texte.

 

          Reprenant la distinction faite par les auteurs précédents, Laurent DANON-BOILEAU indique que "dans l'appareil freudien, la notion de (dé)négation est au centre d'un réseau conceptuel très dense. Certains éléments lui sont liés en raison d'une proximité de valeur. C'est le cas de concepts tels que négation et déni. Entre négation et dénégation, l'écart est faible. (...), entre dénégation et déni, en revanche, l'écart est plus marqué." Dans le déni, alors que le terme "négation" désigne un processus psychique qui permet au sujet de formuler négativement le contenu d'un désir inconscient, le sujet refuse de tirer les conséquences psychiques de ce qu'il perçoit néanmoins. Pour cet auteur, "la théorie de la (dé)négation est sans doute l'un des points où la théorisation des processus psychiques se trouve au plus près des théories linguistiques, notamment la théorie des opérations énonciatrices. D'un point de vue linguistique, on pourrait dire que la négation de rejet équivaut à une négation polémique (...), tandis que le constat d'absence, négation formulable en temes de jugement de réalité, correspond à un "simple" constat négatif proche de ce que l'on trouverait par exemple dans "je n'ai pas fait de rêves depuis longtemps". 

 

      Serban IONESCU et ses collaborateurs formulent ainsi la définition de la notion freudienne de (Dé)négation :

- refus de reconnaître comme siens, immédiatement après les avoir formulés, une pensée, un désir, un sentiment qui sont source de conflit ;

- refus par le sujet d'une interprétation exacte le concernant, formulée par un interlocuteur (habituellement un psychanalyste durant la cure) ;

Il ne faudrait pas voir, selon eux, si l'on considère le premier sens du mot, une dénégation dans chaque phrase négative. Ce serait un abus, affirme D. WIDLÖCHER (Les Mécanismes de défense, cours polycopié du DESS de Psychologie clinique, non publié, Institut de psychologie, 1971-1972), qui signale que toute formulation négative n'équivaut pas à un aveu.

Dans le langage courant, une dénégation peut être un mensonge, conscient, destiné à intimider un adversaire (cela sert beaucoup dans le monde politique), ou un encouragement qu'on se donne à soi-même, en guise d'auto-suggestion. Pour qu'il y ait (dé-négation-défense) il faut que l'énoncé et sa négation concernent des éléments porteurs d'un conflit inconscient, et refusés pour cette même raisons. Le deuxième sens du terme dénégation prête davantage à discussion, l'interlocuteur, fut-il psychanalyste, peut tout simplement se tromper dans son interprétation, et la dénégation du sujet sera alors justifiée.

Sigmund FREUD, dans Constructions dans l'analyse, en 1937 (voir Résultats, idées, problèmes, PUF, 1987), insiste sur l'équivalence (dé)négation-résistance et considère que le refus de l'interprétation données par le psychanalyste n'est qu'un signe de la résistance du patient (mais peut-être faut-il voir ici la défense d'une profession...). En revanche, s'il reconnaît que l'adhésion de ce dernier à l'interprétation est appréciable, il laisse entendre, non sans ironie, que le psychanalyste tend à garder l'avantage... En fait, les psychanalystes admettent une marge d'erreur, ainsi S. LECLAIRE (Psychanalyser. Un essai sur l'ordre de l'inconscient et la pratique de la lettre, Seuil, 1968) et R. GREENSON (Techniques et pratiques de la psychanalyse, PUF, 1967, réédition 1977). 

Sans un passage sur la signification pour la pathologie, les auteurs écrivent : "Refoulement partiel, la (dé)négation est liée à la névrose, notamment à l'hystérie. Freud l'a relevée chez ses patientes hystériques dès 1895, mais on la retrouve aussi dans la névrose obsessionnelle. Son apparition est exacerbée par la situation de la cure analytique, dans laquelle elle apparaît comme une forme de résistance. Comment expliquer ce paradoxe : refuser une pensée, un désir que, d'une certaine manière, on a reconnus comme siens? Pour D. WILDOCHER, il y a deux raisons "la première, c'est que notre confort est beaucoup plus grand lorsque nous avons un sentiment de cohésion, d'unité dans nos désirs ; la deuxième, c'est que nous établissons toujours à tort une identité entre assumer un conflit et obéir à une pulsion. Le névrotique ne fait pas la différence entre reconnaître un désir et l'assumer (...) Freud en arrive à l'idée qu'en somme il y a trois systèmes : un qui est la conscience normale où la représentation est acceptée mais il y a un jugement de refus ; un autre où la représentation est acceptée mais il y a un jugement de dénégation (non, je ne le pense pas, ce n'est pas possible) et enfin il y a un système, le refoulement, où la représentation n'est pas acceptée."

 

    Ni le DSM IV, ni J Christophe PERRY, ni encore Henri CHABROL ne s'étendent sur la dénégation en tant que mécanisme de défense.

 

    A noter, comme Daniel LAGACHE le fait, que chez SPITZ, l'acquisition du "non" apparaît comme une étape du développement du jugement et de la communication et comme une charnière dans la différenciation de l'ego et de l'alter ego, de l'objectivation de l'autre et de la conquête de l'autonomie. Un enfant qui, moitié par jeu, moitié par agressivité, répond souvent non à l'adulte, même si ce dernier reprend tout simplement ce qu'il vient de lui dire ne pense pas opérer et (n'opère pas) une dénégation et entend encore moins vouloir contrer une pulsion. 

 

Daniel LAGACHE, Agressivité et structure de la personnalité et autres travaux, PUF, 1982. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Laurent DANON-BOILEAU, article Négation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Relu le 26 août 2020

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 17:08

     Suivant le fondateur de la psychanalyse, le contre-investissement est d'abord un processus économique, support de nombreuses activités défensives du Moi. Il consiste en l'investissement par le Moi de représentations, systèmes de représentations, attitudes, etc., susceptibles de faire obstacle à l'accès des représentations et désirs inconscients à la conscience et à la motilité.

Le terme peut désigner aussi le résultat plus ou moins permanent d'un tel processus (LAPLANCHE et PONTALIS). Cette notion de contre-investissement est invoquée par Sigmund FREUD principalement dans le cadre de sa théorie économique du refoulement. C'est donc une notion clé dans le système freudien.

"Les représentations à refouler, dans la mesure où elles sont investies constamment par la pulsion et tendent sans cesse à faire irruption dans la conscience, ne peuvent être maintenues dans l'inconscient que si une force, également constante, s'exerce en sens contraire. En général, le refoulement suppose donc deux processus économiques qui s'impliquent mutuellement :

- Retrait par le système Préconscient de l'investissement jusqu'ici attaché à telle représentation déplaisante (désinvestissement) ;

- Contre-investissement, utilisant l'énergie rendue disponible par l'opération précédente."

Ce contre-investissement a pour résultat de maintenir une représentation dans le système d'où provient l'énergie pulsionnelle, cette représentation empêchant le surgissement de la représentation refoulée. L'élément contre-investi peut être de différentes natures : un simple rejeton de la représentation inconsciente (formation substitutive, animal phobique par exemple) ou un élément s'opposant directement à celle-ci (formation réactionnelle, par exemple : sollicitude exagérée d'une mère pour ses enfants recouvrant ses désirs agressifs ; souci de propreté venant lutter contre les tendances anales...). Cette notion de contre-investissement, toujours selon le dispositif freudien classique, n'est pas seulement utilisable en ce qui concerne la frontière des systèmes inconscient d'une part, et préconscient d'autre part (auquel cas la notion ne serait valable que dans la première topique), mais se retrouve aussi dans un grand nombre d'opérations défensives : isolation, annulation rétroactive, défense par la réalité, etc. Dans de telles opérations défensives ou encore dans le mécanisme de l'attention et de la pensée discriminative, le contre-investissement joue aussi à l'intérieur même du système préconscient-conscient. Sigmund FREUD fait également appel à la notion de contre-investissement dans le cadre de la relation de l'organisme avec l'entourage pour rendre compte des réactions de défense à une irruption d'énergie externe faisant effraction dans le pare-excitations (douleur, traumatisme). L'organisme mobilise alors de l'énergie interne aux dépens de ses activités qui se trouvent appauvries d'autant, afin de créer une sorte de barrière pour prévenir ou limiter l'afflux d'excitations externes. 

 

         Comme LAPLANCHE et PONTALIS, Paul DENIS présente le contre-investissement comme une modalité particulière de l'investissement utilisé dans un but défensif par le Moi, le contre-investissement permettant à la fois de désigner le rôle dynamique défensif de certains investissements et d'envisager la dimension économique du refoulement.

La formation de cette notion débute chez Sigmund FREUD dès L'interprétation des rêves (dans l'étude du refoulement) et est reprise dans Inhibition, symptôme et Angoisse (1926). Il y souligne que la pression constante des pulsions exige une contre-pression incessante. Dans L'inconscient (1915), il assigne au contre-investissement un rôle de maintien de cette contre-pression, mais aussi celui de l'organisation du point d'appel permanent condition du refoulement, le "refoulement originaire" : "Le contre-investissement est le mécanisme exclusif du refoulement originaire (...) Il est tout à fait possible que ce soit précisément l'investissement retiré à la représentation qui soit utilisé pour le contre-investissement". C'est donc une notion constante dans l'oeuvre du fondateur de la psychanalyse, étudiée spécialement ensuite par Julien ROUART (1967).

 

       Seul Serban IONESCU et ses collaborateurs discutent du contre-investissement de manière consistante. Ni Anna FREUD, ni le DSM-IV, ni encore J. Chistophe PERRY(Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation) ou Henri CHABROL (Mécanismes de défense et coping) ne s'y attachent particulièrement, comme si cette notion était plutôt de l'ordre constitutif de la théorie, comme l'est celle des complexes. Il s'agit d'une notion principalement économique.

Les premiers auteurs définissent le Contre-investissement comme l'Énergie psychique du Moi qui s'oppose à la tendance à la décharge de la pulsion. Force inconsciente contraire et au moins égale à celle qui, en provenance du Ça, cherche à parvenir à la conscience. Le but du Contre-investissement est donc de maintenir le refoulement. Le rapport de complémentarité et d'opposition avec le refoulement pose le problème de savoir s'il appartient ou non aux mécanismes de défense. "Doit-il être considéré comme un corollaire du refoulement et se révéler alors comme le support de bon nombre d'opérations défensives où ce dernier mécanisme est dominant, ou bien doit-il être répertorié comme un mécanisme de défense au fonctionnement spécifique? On voit bien l'ambiguïté de cette question selon les diverses positions doctrinales actuelles. Dans le sillage de son père, Anna FREUD ne retient pas le contre-investissement. Par contre, BERGERET (1972/1986, Psychologie pathologique, Masson) en fera la première notion étudiée en tant que méthode de défense, décrite selon le modèle freudien à partir du refoulement."

On peut dire, écrivent les même auteurs, "que le mécanisme de contre-investissement sert de support à l'ensemble des mécanismes de défense. Ainsi l'on pourrait parler de "déplacement par contre-investissement", de "projection par contre-investissement". En leur conférant une charge énergétique non plus égale mais supplémentaire, ces contre-investissements renforcent du même coup la stratégie de protection, jusqu'à enfermer le sujet dans un activisme qui est une activité de sur-investissement. Tel peut être compris l'engouement pour les pratiques sportives qualifiables de "conduites à risque" ou la "recherche de sensations" supposée contribuer à "être bien dans sa peau". On voit combien, pour ceux qui s'adonnent à ces pratiques de façon effrénée ou exclusive (...) la primauté du sensoriel, en particulier à l'adolescence, sert à contre-investir le monde interne des émotions et des fantasmes vécus comme inconsciemment dangereux, de par la force pulsionnelle qui les accompagne. Le contre-investissement s'est ici conjugué au mécanisme de déplacement." D'une façon générale, tout contre-investissement est un déplacement d'investissement." Il existe une parenté entre le contre-investissement et le renversement en son contraire, lien étudié par LE GUEN et ses collaborateurs (Le refoulement (Les défenses), 45ème Congrès des psychanalystes de langue française des pays romans.).

Le modèle de la névrose obsessionnelle illustre sans doute le mieux la manière dont le Moi se cramponne à ses contre-investissements. Tout le cortège des symptômes obsessionnels peuvent apparaître comme des facteurs de disjonction et donc de contre-poids à la poussée pulsionnelle. D'une manière générale, le "choix" du contre-investissement symptomatique répond à une logique de l'inconscient propre à chaque sujet. Le but de la relation thérapeutique est de permettre le décryptage du sens caché des symbolisations présentes dans la névrose par exemple. ”

 

   Daniel LAGACHE, discutant de la théorie psychanalytique des affects systématisée par exemple par David RAPAPORT, qui donne une place importante à la constitution héréditaire de l'être humain et au fonctionnement primitif des émotions. "Le fonctionnement primitif des émotions est décrit par référence au stade théorique que domine le principe du plaisir, expose Daniel LAGACHE, ce qui veut dire, en style psychologique, précarité de la vie de relation, infirmité des perceptions extéroceptives et du proprioceptif, en bref du corporel. Ce qu'il faut souligner, c'est que, dans un tel régime, l'émergence d'un besoin  motive le sujet dans le sens de l'exigence d'une satisfaction "immédiate", aussi rapprochée que possible ; or, si protégé que soit l'enfant, il survient toujours des circonstances où un intervalle se fait sentir entre l'émergence du besoin et sa satisfaction ; dans de nombreux cas, l'intervalle est appréciable. Dans cette conjoncture, le sujet répond par une décharge affective massive, c'est-à-dire par une modification auto-plastique, toute modification active de l'entourage étant hors de question. Selon la conception analytique, la décharge affective fonctionne comme une soupape de sûreté de la pulsion, l'allégeant de la part de la pulsion qui est conceptualisée comme "charge affective". Comme l'idée, et sur le même plan que l'idée dont l'expérience montre qu'il peut avoir un sort différent (être réprimé alors que l'idée est exprimée, ou inversement), l'affect constitue dans cette perspective un représentant de la pulsion. La conception du développement à laquelle se réfère Rapaport permet de caractériser sa position comme "classique". Au principe de plaisir se superpose le principe de réalité, ce qui veut dire, en termes psychologiques, développement de la vie de relation, des perceptions et des actions extérofectives et, en termes psychanalytiques, différenciation de l'appareil psychique (Ça, Moi et SurMoi) et surtout développement du Moi. L'aspect du principe de réalité que Rapaport fait le plus intervenir est le développement de la "capacité d'ajournement" ; tout se centre sur les délais imposés par la réalité et l'intériorisation de ces délais, avec, pour conséquence, l'altération des seuils de décharge innés et le développement d'opérations et d'attitudes de défense. La compression relative des pulsions entraîne un usage plus fréquent et plus varié des voies de décharge affective et des charges affectives correspondant aux pulsions.

Un aspect particulier, très important, de ce développement est l'intervention plus fréquente de l'expérience mentale : l'absence de décharge y favorise l'expression affective. Quelles sont, pour les affects, les conséquences de tout cela? La décharge affective devient moins automatique et moins massive. Avec de nouvelles voies de décharge affective apparaissent des affects plus complexes et plus subtils. la charge affective devient elle-même objet du contre-investissement défensif. Surtout, c'est le développement de la fonction de signalisation des affects : des affects modérés servent dorénavant de signaux contre le danger extérieur et contre le danger intérieur de l'inondation affective : "Le Moi, écrit Rapaport, qui à l'origine subissait les affects passivement, parvient à les contrôler et à se libérer sous la forme modérée de signaux d'anticipations" (On the psychoanalytic theory of affects, in Psychoanalytic Psychiatry and Psychology, New York, international Universities Press, 1954).

 

Daniel LAGACHE, Intervention à la suite de la communication de Jacques LACAN : "La psychanalyse et son enseignement", 1957, dans Agressivité et structure de la personnalité et autres travaux, Oeuvre tome IV, 1956-1962, PUF, 1982. Paul DENIS, article contre-investissement, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction d'Alain de MIJOLA, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2002? Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

PSYCHUS

 

Relu le 27 août 2020

Partager cet article
Repost0
1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 12:38

          L'existence (et la polémique que suscite toujours) du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, publié par l'Association Américaine de Psychiatrie, qui se veut le manuel de référence en psychiatrie américaine, puis dans le monde entier, doit être resitué dans le double conflit sur la définition de la maladie mentale et sur les autorités chargées de "soigner" celle-ci.

Si la médecine en général n'est plus l'objet d'intenses conflits comme elle l'a été pendant des siècles notamment en Occident entre les Temps féodaux et les Temps Modernes, la psychiatrie, la psychanalyse et la psychologie demeurent un enjeu important qui touche à la fois le citoyen comme individu physique et partie prenante de la société et la société tout entière dans la détermination du normal et du pathologique. Si aujourd'hui, les milieux psychiatriques aux États-Unis et en France clament que le climat s'est apaisé depuis peu, ce n'est sans doute qu'un répit. Les problèmes de définition de la maladie mentale restent entiers et sans doute se sont-ils compliqués (aggravés) par le poids très lourd de lobbies économiques (pharmaceutiques) directement liés de manière générale à l'exercice de la médecine et de la psychiatrie. De plus, l'histoire de la psychiatrie est très fortement liée depuis ses origines à tout l'appareil de contrôle social de l'État ou d'autres institutions, dans des sociétés où les inégalités économiques et sociales multiplient les différentes formes de violences. Du malaise de la civilisation au mal-vivre dans les villes d'aujourd'hui, des parcours de vie chaotiques aux effets des diverses nuisances environnementales (le bruit par exemple...), les sociétés capitalistes engendrent de multiples maux qui ne sont pas seulement sociaux mais individuels, qui touchent tous les équilibres internes de la personne.

 

             Le DSM est né du malaise croissant de la psychiatrie américaine, et globalement du système de santé mentale des États-Unis quant à sa fiabilité et sa validité dans le diagnostic et le traitement des maladies mentales. Si des affections aux symptômes très visibles qui touchent à la neurologie du cerveau entrent facilement dans des catégories (même s'il peut y avoir débat là-dessus encore), d'autres affections qui ont des conséquences sociales directes ne sont pas facilement classables, sauf si des objectifs sociaux de contrôle social sont programmés par des politique de contrôle social. Mais là aussi, même si l'on se place du point de vue de classes ou de groupes sociaux désireux d'opérer un contrôle social, les avis divergent sur l'efficacité à court, moyen et long terme des mesures à prendre...

  Alors que la valeur du diagnostic est rarement mise en question dans la plupart des branches médicales, elle fait l'objet en psychiatrie de controverses depuis des dizaines d'années, car ses implications thérapeutiques et pronostiques sont considérés comme faibles et les diagnostics eux-mêmes comme non-fiables. En dépit de cela, peu de psychiatres accordaient quelque intérêt à ce problème, estimant que c'était avant tout un sujet académique sans la moindre importance pratique. Quelques uns continuaient à soutenir que la nature de la maladie mentale et la qualité du diagnostic étaient d'une importance fondamentale et ne pouvaient être ignorés ou écartés.

Malgré l'insuffisance et le flou des définitions des troubles, la compréhension incertaine de l'étiologie, les multiples clés de classification et le fait que tous les concepts ont tendance à se réifier comme s'ils se référaient à des entités réelles, il n'y avait pas d'alternative raisonnable qui pût servir de base à un nouveau système de classification diagnostique (KENDELL, 1975). En fait, ce flou et cette insuffisance relevait de plusieurs facteurs dont le moindre n'était pas le conflit qui perdure entre psychanalyse, psychologie et psychiatrie depuis leurs fondations académiques, et qui se trouve vivifié par l'entrée en scène de nouvelles sciences cognitives liées aux progrès réalisés dans la neurologie. Mais avant même cette entrée en lice, fracassante d'ailleurs, ce conflit trouve ses origines profondes dans la contestation des pratiques psychiatriques proches de la criminologie du XIXe siècle, à l'ère industrielle et dans le gonflement démographique des villes.

Ces pratiques se situent dans l'épidémiologie de ce siècle, où l'on vit proliférer une variété de méthodes de comptages et de tri des personnes susceptibles de contracter l'un ou l'autre maladie.  Non seulement, les autorités constituées considéraient que les malades mentaux devaient être isolés de la population, mais elles se révélaient incapables de faire autre chose que protéger l'ensemble de la population de comportements a-sociaux et parfois violents, et elles le faisaient mal, car ces maux touchaient également dans des formes multiples les classes favorisées ou dominantes. C'est même cette incapacité qui permit à la psychanalyse de prospérer, car elle seule offrit un cadre cohérent à l'explication de la maladie mentale, même si par ailleurs se maintenaient les cadres de la psychiatrie officielle. Même dans un pays, comme les États-Unis, où la psychanalyse eut du mal à pénétrer, les pratiques psychiatriques furent mises en question et ce, tout au long du XXe siècle, allant jusqu'à susciter en son sein un vaste mouvement aux multiples influences, anti-psychiatrique ou plutôt  autre psychiatrie qui prend aux progrès conceptuels et pratiques de la psychanalyse et de la psychologie ses meilleurs éléments.

     C'est d'ailleurs aux États-Unis, où la profession psychiatrique a été énormément déconsidérée auprès du public pendant des années, que vient l'idée qu'une profession dont l'unique mission est de comprendre et de traiter une forme particulière de maladie, doit se doter d'une capacité d'identifier ses catégories.

Cette idée provient de demandes formulées par d'importantes forces sociales, plutôt que par les cliniciens praticiens eux-mêmes. En fait, les premiers systèmes de classification des troubles mentaux aux États-Unis ont été élaborés par le gouvernement fédéral vers le début du XIXe siècle, en vue des recensements (première forme de contrôle social depuis des temps immémoriaux... ), qui jouèrent un rôle prédominant dans la nosologie psychiatrique pendant près d'un siècle (GROB, 1991). Dans le recensement de 1840, il n'y avait qu'une seule catégorie, l'idiotie ; à partir de 1880, sept (manie, mélancolie, monomanie, parésie, démence, dipsomanie et épilepsie) ; en 1904 et 1910, les fous placés en institution furent dénombrés.

Mais aucun ne s'intéresse à la nosographie. Les classifications de ces recensements reflétaient d'ailleurs des craintes sociales envers certaines "races" et "ethnies", ceci d'ailleurs dans un mouvement de réflexe eugéniste particulièrement vif au début du siècle...

Le Comité des statistiques, créé en 1913 par l'ancêtre de l'Association Psychiatrique Américaine (l'Association médico-psychologique américaine) publia, en collaboration avec le Comité National pour l'Hygiène Mentale, la première nosographie psychiatrique standardisée en 1918 : le Manuel statistique à l'usage des institutions pour aliénés. Ses 22 catégories étaient somatiques ou biologiques qui convenaient bien à la grande majorité des psychiatres qui pratiquaient dans des hôpitaux pour soigner des patients atteints de très graves problèmes tant physiques et mentaux. Jusqu'en 1942, les différentes rééditions de ce Manuel ne signifiaient pas grand chose pour les psychiatres ou leurs patients, car les catégories mentionnées demeuraient très vagues et se limitaient parfois à quelques lignes.

 

          La multiplication des services destinés au système de recrutement et de santé des armées pendant la seconde guerre mondiale favorise l'élaboration de nouvelles classifications. En effet, beaucoup de psychiatres américains y furent impliqués et cela change de façon profonde les habitudes des institutions psychiatriques, et pas seulement aux États-Unis.  En 1949, l'Organisation Mondiale de la Santé publie sa sixième révision du Manuel de la Classification internationale des maladies (CIM), en incluant pour la première fois une section des troubles mentaux. L'expérience de guerre des psychiatres fut à l'origine du premier changement majeur dans la nosologie, qui donna naissance au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

Le DSM d'alors, appelé depuis DSM I, fut publié en 1952. La tradition somatique antérieure cédait la place aux perspectives psychodynamiques et psychanalytiques qui avaient assuré leur influence sur la profession au milieu du XXe siècle. Ces nouveaux points de vue soulignaient bien plus qu'avant le rôle de l'environnement et la diversité des formes moins sévères de perturbations qui pouvaient bénéficier de l'attention de la profession psychiatrique. Les cliniciens se mirent à travailler de plus en plus avec des populations hors institution et avec des gens souffrant de troubles relativement bénins, comme les névroses et les troubles de la personnalité, plutôt que des psychoses. 

 Le DSM II publié  en 1968 étendait encore plus le nombre de catégories de maladies et restait fidèle à la tradition psychodynamique du DSM I. Mais, en plus, il encourageait, au lieu de décourager, l'usage de diagnostics multiples pour un seul patient et abandonnait presque totalement le terme "réaction" du DSM I - comme dans "réaction schizophrène" -, héritage de l'influent psychiatre Adolf MEYER. Mais dans cette extension étaient stigmatisées et cataloguées des affections psycho-sociales et sexuelles ou prétendues telles. Les premières éditions du DSM II qualifiaient l'homosexualité de pathologique et d'intenses campagnes d'opinions, menées entre autres par des associations représentant les homosexuels, obligèrent les responsables à la retirer en 1973. En fait, de nombreuses attaques furent menées contre le DSM II, attaques qui portaient moins sur la façon dont la psychiatrie prodiguait ses services que sur la validité de son système de classification.

Comme l'élaboration des deux premiers DSM répondait davantage qu'autre chose à des intérêts administratifs extérieurs à la profession et à la recherche d'un consensus professionnel, force est de constater que cette validité était fortement soumise à caution. La validité du concept de maladie mentale est au premier plan. Cette validité peut-elle être définie de façon conceptionnellement cohérente et être distinguée de manière claire et nette? WAKERFIELD effectue un inventaire de l'imagination des théoriciens du diagnostic en la matière... Il existe réellement une grande difficulté pour ces théoriciens de distinguer cette validité de la fiabilité, qui est une tout autre notion. La recherche d'une identité de diagnostic portée par un nombre majoritaire ou très majoritaire de clinicien sur l'état d'un même patient focalise l'esprit de beaucoup de ces théoriciens, et cela dans une période où le nombre de psychiatres ou de personnels travaillant dans les services psychiatriques explose aux États-Unis. Le DSM II présentait une nosologie minimum, parfois avec de vagues descriptions générales des troubles spécifiques, et dans les milieux professionnels la demande était forte de plus grandes précisions, garantes d'un plus fort consensus autour de la signification des symptômes constatés chez les patients. Les équipes, en fait l'équipe, car la bataille fit rage dans la nomination des experts chargés, en sous-comités et en comités restreints, qui élaborèrent section après section le Manuel qui devait remplacer le DSM II, mirent l'accent sur cette fiabilité, écartant progressivement toute réflexion sur la validité des diagnostics.

Les problèmes de fiabilité présentent au moins un avantage ; ils permettent d'oublier ceux, délicats, posés par la validité. le souci de cohérence entre les diagnostics établis par plusieurs cliniciens sur les mêmes patients présente l'avantage d'éviter la question de la définition conceptuelle générale et de la signification des troubles. Les problèmes de fiabilité peuvent être ramenés à des questions techniques (prise de décision), alors que les problèmes de validité doivent, eux, répondre, à des questions philosophiques et théoriques complexes. La question de l'homosexualité a bien mis en évidence cela.

Stuart KIRK et Herb KUTCHINS, dans leur étude historique et d'enquêtes sur le DSM montrent combien cette manière d'élaborer le DSM III, oblitère toute prétention scientifique au Manuel de référence. De plus, il faut savoir que les attentes de deux types d'acteurs extérieurs à l'institution psychiatrique, où les cliniciens de base ne furent pas associés à son élaboration : les sociétés d'assurance avaient besoin d'une nomenclature très précise, notamment pour faire face à toutes les contestations judiciaires et les sociétés pharmaceutiques avaient besoin d'une gamme étendues de symptômes pour pouvoir proposer le maximum de produits thérapeutiques.

   Plusieurs psychiatres, liés par des allégeances personnelles et professionnelles croisées, travaillant sur des problèmes similaires, se citant généreusement mutuellement dans les revues scientifiques, constituèrent un réseau qui contrôla la fabrication du DSM III, et qui devint l'un des plus importants de la psychiatrie contemporaine (BLASHFIELD, 1982 ; GUZE, 1982 ; STRAUSS, 1992 ; KATZ, 1982 ; KENDELL, 1982).

Son credo de base de ces psychiatres, dénommés néo-kraepeliniens, a été décrit par KLERMAN en 1978 :

- La psychiatrie est une branche de la médecine.

- La psychiatrie devrait utiliser les méthodes scientifiques modernes et fonder sa pratique sur la connaissance scientifique.

- La psychiatrie soigne des gens malades qui requièrent un traitement pour maladie mentale.

- Il existe une limite entre le normal et le pathologique.

- il existe des maladies distinctes. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n'y a pas une seule maladie mentale mais plusieurs. La tâche de la psychiatrie scientifique, comme des autres spécialités médicales, est de rechercher les causes, le diagnostic et le traitement de ces maladies mentales.

- L'attention des médecins psychiatres devrait particulièrement se porter sur les aspects biologiques de la santé mentale.

- Il devrait y avoir un intérêt explicite et volontaire pour le diagnostic et la classification.

- Les critères diagnostiques devraient être codifiés et la validité de ces critères par différents  techniques devrait être considérée comme un domaine de recherche légitime et précieux. De plus, les départements de psychiatrie des écoles de médecine devraient enseigner ces critères, et non les déprécier comme cela a été le cas durant de nombreuses années.

- Les techniques statistiques devraient être utilisées dans les efforts de recherche visant à améliorer la fiabilité et la validité des diagnostics et de la classification.

  La mise en application pratique de ce credo aboutit, après bien des batailles en partie médiatiques, à la publication du DSM III en 1980. Le maître-d'oeuvre de ce tournant dans la présentation des maladies mentales et de leur traitement, Robert SPITZER, était déterminé à lui donner la forme qu'il connait maintenant (Christophe LANE). Il constituait une rupture radicale avec le DSM II. Se voulant complètement empirique, a-théorique, s'écartant des théories psychanalytiques, ce Manuel de référence revenait finalement à une présentation somatique des pathologies, considérées sous l'angle uniquement bio-médical. Sans aucune étiologie, les affections mentales "bénéficient" d'une toute nouvelle classification. Révisée en 1987 (DSM III-R), toujours sous la supervision de Robert SPITZER, cette présentation nouvelle se caractérise par la suppression de 6 catégories et par la mise à jour de toutes les autres : 292 diagnostics y sont détaillés.

 

       La quatrième édition de ce Manuel en 1994, baptisé pour la circonstance DSM IV, reconnait 410 troubles psychiatriques et la version actuellement utilisée, le DSM IV-TR, de 2000, ne constitue qu'une révision mineure, surtout pour se mettre en harmonie avec le CIM. De nos jours, même s'il est arboré fièrement par la très grande majorité des étudiants et des psychiatres, son utilisation est surtout le fait de très grands professionnels doté d'une expérience solide ou est destiné à la recherche.

       Ce DSM IV-TR, qui doit être révisé pour 2012 (il y a d'ailleurs des retards dans celle-ci...), est un système de classification multi-axial. Ses cinq axes sont :

- Axe 1 : Troubles majeurs cliniques. Les troubles communs à cet axe incluent la dépression, les troubles anxieux, les troubles bipolaires, le TDA, les troubles du spectre autistique, l'anorexie mentale, la boulimie et la schizophrénie.

- Axe 2 : Troubles de la personnalité et retard mental. Cet axe regroupe les troubles de la personnalité, de la personnalité chizoïde, de la personnalité schizotypique, de la personnalité borderline, de la personnalité antisociale (!), de la personnalité narcissique, de la personnalité histrionique, de la personnalité évitante, de la personnalité dépendante, la névrose obsessionnelle...

- Axe 3 : Aspects médicaux ponctuels et trouble physique. Cet axe inclue les lésions cérébrales et autres troubles médicaux/physiques qui peuvent aggraver les maladies existantes ou les symptômes présents similaires aux autres troubles.

- Axe 4 : Facteurs psychosociaux et environnementaux.

- Axe 5 : Échelle d'Évaluation du Fonctionnement.

     Le DSM IV veut promouvoir une approche globale et intégrative des patients et rend systématique l'approche axiale des patients porteurs de pathologies psychiatriques. Autant dire que sa lecture ne peut se faire que trouble après trouble et que parfois, même l'explication des mécanismes de défense peuvent manquer de clarté. A cause précisément de cette volonté d'intégration, qui, on s'en doute, peut faire varier le diagnostic suivant un certain nombre de composantes, très externes à la psychiatrie, et que des tests d'effectivité en clinique doivent permettre de réduire précisément les écarts d'interprétation...

Une très grande partie des difficultés rencontrées provient du fait qu'il demeure une grande variabilité des diagnostics encore aujourd'hui, suivant les cliniciens utilisateurs, pour un même patient. En dehors des effets d'annonces et d'un système d'informations autour du DSM particulièrement verrouillé, il demeure que l'admirable réussite en matière de fiabilité, que même les responsables actuels de la psychiatrie américaine - devant probablement l'explosion des procédures judiciaires (pas spécifique d'ailleurs à ce domaine..) à propos des contestations sur les remboursements effectués par les compagnies d'assurances, voire sur les utilisations médicales abusives à l'encontre des clients - mettent parfois en garde sur les modalités d'utilisation des DSM...

Ainsi, Lawrence HARTMANN, nouveau président de l'Association Psychiatrique Américaine déclarait en 1991 :

  "La psychiatrie reste une entreprise à risques en tant que science et en tant que spécialité médicale, en partie parce que sa complexité en fait un exemple majeur d'un problème général de l'accumulation des connaissances scientifiques : ce qui est le plus facile à mesurer tend à être mesuré, publié et appelé "réel" ou "important" ; ce qui est plus difficile à mesurer, même si c'est aussi ou plus important, fait l'objet de bien moins de mesures et de bien moins d'intérêt. Le DSM III, III-R et IV font partie du mouvement vers une catégorisation et une mesure fiables. Ils ont eu une contribution positive pour beaucoup d'aspects de la psychiatrie, mais ont fait du tort à d'autres, en partie en simplifiant à outrance. Ils ont promu la clarté et la fiabilité, mais beaucoup de cliniciens pensent qu'ils ont sacrifié la validité et l'intégrité de la personne." On ne peut faire plus alambiqué et la formulation est une grande invitation à lire entre les lignes...

 

 

Stuart KIRK et Herb KUTCHINS, Aimez-vous le DSM? Le triomphe de la psychiatrie américaine, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, Collection Les empêcheurs de penser en rond, 1998. Divers articles sur la question sont disponibles sur plusieurs sites Internet. Des informations officielles sont disponibles sur le site htpp://DSMIVTR.ORG et d'autres, très critiques, sur le site www.oedipe.org.

 

PSYCHUS

 

Relu le 9 juillet 2020

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens