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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 08:45

Définitions et orientations 

        Agressivité est défini dans le Petit Robert (comme nom féminin dérivé à partir de l'adjectif Agressif, nom apparu en 1875) comme le Caractère agressif. En psychologie, ce serait selon ce dictionnaire la manifestation de l'instinct d'agression. Conception bien ancrée qui n'est pas du tout en phase avec les connaissance scientifiques actuelles...

       Pierre RENNES, dans Vocabulaire de la psychologie d'Henri PIERON, le défini comme le "comportement caractérisé par l'acte d'attaquer ou d'aller de l'avant et s'opposant à celui de refuser le combat ou de fuir les difficultés".

           Jean BERGERET, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction d'Alain de MIJOLLA, écrit qu'"au sens propre du terme, l'agressivité correspond à des fantasmes ou à des comportements que Freud a déterminé du point de vue clinique, mais il a, de prime abord, hésité pour en donner une définition répondant aux exigences de ses propres repères métapsychologiques successifs. Ce n'est qu'après avoir montré l'importance de l'ambivalence dans le transfert (1912) qu'il s'est trouvé en mesure de considérer l'agressivité comme une manifestation relationnelle courante, mais n'ayant pas une origine unique ni même homogène. Il n'a jamais changé d'opinion par la suite et a toujours regardé l'agressivité comme l'alliance et la conjonction imaginaires ou symptomatiques de motions affectives hostiles d'une part et érotisées de l'autre."

        Dans le Dictionnaire encyclopédique réalisé sous la direction de Richard GREGORY, "les comportements visant à blesser physiquement un autre individu doivent à l'évidence être considérés comme agressifs : c'est le coeur même de la notion d'agression. Les comportements visant à provoquer une blessure psychologique sont généralement eux aussi inclus dans la définition, et les fantasmes faisant intervenir la blessure d'autrui en sont proches. La question de l'intention est cruciale : une blessure provoquée par accident n'est habituellement pas considérée comme agression." Cette définition relativement proche de la tradition juridique part surtout de la provenance de l'agression, une blessure causée involontairement peut très bien être interprétée par l'organisme qui la subit comme une agression et sa réaction est d'ailleurs analogue à celle suivant une agression "intentionnelle".

De toute manière, l'auteur de l'article insiste sur l'hétérogénéité de l'agression : "Qu'elle qu'en soit la définition, la catégorie des comportements agressifs est très hétérogène, et on a souvent essayé d'établir des subdivisions." Il cite deux exemples  :

- "Dans les études sur les enfants (FESHBACH, 1964 ; MANNING et collègues, 1978), quatre catégories se sont montrée utiles : l'agression spécifique ou instrumentale, visant à obtenir ou à conserver des objets ou des positions donnés, ou l'accès à des activités désirables ; l'agression gratuite ou hostile, visant surtout à irriter ou à blesser un autre individu, sans avoir pour but un objet ou une situation quelconques ; l'agression ludique, qui apparaît lorsque des jeux de combat dégénèrent jusqu'à ce que des blessures soient délibérément infligées ; l'agression défensive, provoquée par les actes d'autrui."

- "En ce qui concerne les adultes (TICKLOENBERG et OCHBERG, 1981) (il y a la) classification suivante de la violence criminelle : violence instrumentale, dont le motif est le désir conscient d'éliminer la victime ; violence émotionnelle, perpétrée sous le coup d'une forte colère ou d'une forte peur : violence par félonie, survenant à l'occasion d'un autre crime ; violence anormale, crimes de déments et des psychopathes sévères ; violence "dyssociales", actes de violences approuvés par le groupe de référence de leur auteur, qui les considère comme une réponse appropriée à la situation." 

        Ces définition ont été utiles à un moment de la réflexion, mais ils présentent des difficultés quand on examine les motivations en situation réelle. En outre, nous dirions que ces définitions mélangent fâcheusement les notions de violence et d'agressivité. Heureusement, le Dictionnaire ne s'y attarde pas et examine la complexité des motivations, les facteurs prédisposant immédiats à l'agression, le conflit entre groupes et les causes ultimes.

    Pour ce qui est de la complexité des motivations, elle est mise en évidence par les études de nombreuses espèces où se partagent les motivations spécifiques au contexte (nourriture, territoire) et tendances antagonistes à attaquer ou à fuir un rival. "La diversité du comportement pouvait être comprise en termes de variations de niveaux absolus et relatifs des diverses motivations (...). De manière analogue, il semble probable que chez l'homme, les divers types d'agression puissent être analysés comme diverses combinaisons des variables sous-jacentes dont il est fait l'hypothèse. Des possibilités évidentes sont "l'avidité spécifique", c'est-à-dire la motivation d'acquérir des objets ou des situations précises ; la domination, c'est-à-dire la motivation d'élever sa position ou de se pousser en avant ; et la peur (...), ainsi que la propension elle-même à se comporter de manière agressive, c'est-à-dire à blesser autrui (...)."

    Sur les facteurs prédisposant immédiats à l'agression, "certains auteurs ont considéré l'agression comme ne dépendant que de facteurs émotionnels, et d'autres, comme spontanée et devant inévitablement s'exprimer. (...) Mais aucune de ces deux manières de voir n'est exacte (...) Sans rejeter aucune (des) idées (comme la catharsis), les chercheurs ont tenté d'identifier les causes premières de l'agression." Mais, "rejetant toute idée d'un facteur primordial, les chercheurs actuels tentent d'identifier l'ensemble des facteurs, internes ou externes à l'individu, qui modifient l'incidence de l'agression."

    Dans la suite du développement sur l'agressivité, l'auteur met surtout en avant (causes ultimes) les facteurs de l'évolution, en termes de bénéfices/risques pour les espèces.

          Jacques GERVET, dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, indique que "la mode est un peu passée de tenter un traitement neuro-chirurgical des individus agressifs ; cela signifie sans doute que des conceptions moins simplistes ont remplacé une conception localisant précisément des structures responsables de l'agressivité."

Il rappelle la définition donnée par Henri LABORIT à l'agressivité : toute forme d'activité capable de détruire une forme organisée. "Cette définition très extensive peut englober bien des conduites qui ne sont pas agressives au sens des éthologistes. KARLI a tenté, quant à lui, d'étudier plus précisément le réglage du "comportement du Rat tueur de souris (conduite "muricide"), ce comportement possédant grossièrement certains traits des conduites agressives au sens habituel".

Après avoir rappelé les principaux résultats devenus classiques de ces expériences, l'auteur conclue, avant d'aborder des considérations touchant à la génétique,  qu'"en définitive, si l'on essaie de préciser un peu les termes, une conduite agressive implique une mobilisation générale de l'organisme, des conditionnements variés... en sorte qu'on ne peut guère la ramener à un processus physiologique ayant quelque spécificité. Cela ne signifie certes pas qu'il est impossible de diminuer l'"agressivité" d'un être par voie physiologique : que l'on pense par exemple aux "camisoles chimiques" ; mais l'effet produit n'est, aujourd'hui encore, pas extrêmement spécifique et affecte également d'autres fonctions."

Contrairement au dictionnaire encyclopédique réalisé sous la direction de Richard GREGORY, Jacques GERVET signale que "aucun généticien professionnel ne se proposerait aujourd'hui d'étudier "la génétique" de l'agression". Pour autant, les études sur l'hérédité de l'agressivité, sous forme d'influences de la présence de certaines formules chromosoniques sur certains comportement, continuent et continuent de susciter des débats. L'auteur insiste sur un cas de recherche et pense "qu'il illustre les fautes récurrentes de raisonnement commises à propos d'un problème sensible, et qu'il montre pourtant à quel point les généticiens, quant à eux, insistent aujourd'hui sur l'absence de relation causale simple entre une variation génétique et l'émergence d'un trait complexe comme celui qui se manifeste sous la forme d'une réaction taxée d'agressive."

 

Conflit, agressivité, emprise

   Dans son Introduction à ce triptyque de notions, Alain FINE, dans la véritable "somme" sur la psychanalyse publiée sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, écrit que "si le conflit est d'emblée en place maîtresse chez Freud, comme enjeu intrapsychique, en rapport direct avec la libido et le sexuel, il faudra attendre un long temps dans l'évolution de ses idées pour que l'agressivité s'autonomise du libidinal et prenne rang de pulsion autonome. L'emprise, tôt citée comme pulsion, n'a pas vraiment pris rang de concept central dans sa théorisation ; recouvrant le champ du pouvoir, ce terme, aurait, dans ses avancées ultérieures, surtout été utilisé dans un sens phénoménologique décrivant des conduites ou des comportements ou pour désigner l'action de ce que nous subissons, "être sous l'emprise de"."

Le docteur en médecine, membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris, membre de l'Institut de psychosomatique, poursuit : "Il y aurait conflit, au sens psychanalytique du terme, lorsque s'opposent dans le sujet des exigences internes incompatibles, agressivité comme tendances ou ensembles de tendances qui s'actualisent dans des conduites réelles ou fantasmatiques vis-à-vis d'autrui, emprise dont le but est de dominer l'objet par la force, sans a priori sexuel et sans le souci de lui nuire. Mais le conflit peut s'externaliser, être projeté à l'extérieur et s'exprimer de façon manifeste et déformée dans des désordres de conduite, notamment à l'égard de l'objet visé, aboutissant, alors, à l'agressivité et à l'emprise. Ces divers engagements peuvent certes êtres vus sous l'angle phénoménologique, mais, en psychanalyse, ils doivent être compris sur des bases métapsychologiques."

   Au départ donc, présente toujours Alain FINE, ces trois termes "étaient intimement liés à la libido impliquée dans tous les phénomènes psychiques, incluant dans leurs visées l'ambivalence et l'hostilité. C'est que Freud avait réussi aussi à lutter, à ce moment, contre une "relégation" de la théoris de la libido entreprises par Adler et Jung. P. Denis (1992) suggère pour les mêmes raisons, hostilité (en tant que pulsion autonome) et emprise n'auraient pas eu l'ampleur attendue.

L'hypothèse d'une "pulsion d'agression" a pris origine dans une conférence donnée par Adler (juin 1908), intitulée "Le sadisme dans la vie et dans la névrose." Freud, tout en marquant son intérêt pour les pulsions d'Adler (sur sa théorie des pulsions, bien entendu...), écrit alors dans une lettre à Abraham : "Je ne puis me résoudre à admettre une pulsion spéciale d'agression à côté des pulsions déjà connues de conservation et sexuelles et de plain-pied avec elles. Il me paraît qu'Adler a mis à tort comme hypostase d'une pulsion spéciale ce qui est un attribut universel et indispensable de toutes les pulsions, justement leur caractère "pulsionnel", impulsif, ce que nous pouvons décrire comme étant la capacité de mettre la motricité en branle. Des autres instincts, il ne resterait alors plus rien d'autre que leur relations à un certain but, puisque leurs rapports aux moyens d'atteindre celui-ci leur auraient été enlevés par la pulsion d'agression." Freud préfère alors penser que l'agressivité contient des composantes depuis longtemps familières de la libido sexuelle ; il n'y a pas encore de dualité entre pulsions érotiques et pulsions agressives, l'agressivité est intrapulsionnelle et peut être retrouvée à l'intérieur même des pulsions sexuelles. La motricité mise en branle rappelle l'idée d'emprise (...). (...)."

"A ce moment de la théorisation freudienne, c'est l'agressivité en tant que pulsion autonome, et non pas les conduites agressives, qui est déconsidérée. Dans sa clinique qui évoque "les conflits d'ambivalence", notamment, il parle même de pulsions, de tendances hostiles. Enfin le complexe d'Oedipe est d'emblée décrit comme conjonction de désirs amoureux et hostiles ; conflit, agressivité et emprise se donneraient ici la main. Rappelons par ailleurs que, dans le cadre théorique de la première dualité pulsionnelle, l'explication de conduites et de sentiments agressifs, tels le sadisme, la haine, sont cherchés dans un jeu complexe des deux grandes séries de pulsions représentées par celles du sexuel et de l'autoconservation, puis du Moi."

     Ces trois notions, loin des enjeux polémiques, évoluent ensuite dans la théorisation de Freud, avec l'introduction de nouveaux concepts qui les ont affinées. Au fur et à mesure de ces développements théoriques, nombre d'adeptes, de collaborateurs ou de disciples de Freud retiendront ou rejetteront telle ou telle interprétation.... Nombreux ceux-ci qui préférerons de loin s'en tenir à l'un ou l'autre stade de sa réflexion sans le suivre plus avant, tout en gardant cette relation intime entre agressivité et libido.

 

Sous la direction de Richard L. GREGORY, Le cerveau, cet inconnu, Dictionnaire encyclopédique, Université d'Oxford, Robert Laffont, collection bouquins, 1993. Sous la direction d'Alain de MIJOLA, Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littérature, collection Grand Pluriel, 2002. Henri PIERON, Vocabulaire de la psychologie, PUF, collection Quadrige, 2000. Sous la direction de Patrick TORT, Dictionnaire du Darwinisme et de l'Evolution, PUF, 1996. Alain FINE, Expression et aménagement du pulsionnel, dans Psychanalyse, Sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, PUF, collection fondamental, 1999.

 

Complété le 9 mars 2020

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 15:42

    Dans l'introduction de La violence et l'image, Florian HOUSSIER propose à juste titre pour explorer le "rapport étroit que nous entretenons avec l'image violente" de revenir à la notion même d'image.

Car il n'y a pas d'image violente en soi, qu'elle que soit son véhicule, notamment dans le cinéma, considéré comme "l'achèvement dans le temps de l'objectivité photographique (André BAZIN). "Considérant (...) qu'il n'y a d'image violente en soi, les psychanalyste ont rarement posé d'emblée la question de l'image sous l'angle de sa potentielle violence : les rapports entre images violentes et passage à l'acte traversent pourtant le champ médiatique à chaque événement violent posé par des sujets se réclamant de tel ou tel film porteur d'une image iconique (Scarface, Scream...). Les exemples cliniques évoquent l'existence d'un transfert de chacun à l'image dite violente, interrogeant par rebond les liens familiaux ou thérapeutiques. L'abord clinique de l'image s'impose en tant que voie moderne et actuelle de la dynamique transférielle : par la culture (films, dessins animés, jeux video, ou encore mangas), la politique ou encore comme support psychothérapeutique, par l'utilisation d'atelier video."

Il s'agit de partir de la place de l'image dans le développement de l'individu, affectif et cognitif, pour ensuite déceler l'impact de la violence de l'image. Ce n'est qu'après voir bien compris l'importance de l'image dans la vie de l'individu que nous ne nous laisserons pas emporté par une atmosphère paranoïaque entretenue par certains médias. 

 

      L'attitude de normalisation sociale qui prévaut dans les études sociologiques à propos du rôle de l'image dans certains passages à l'acte et même dans l'existence de certains conflits est bien rendue par le résumé qu'entreprend Farzaneh PAHLAVAN de "50 ans de recherches sur l'effet de la violence médiatisée : "...les spécialistes en science sociale ont mis en évidence de nombreux effets indésirables de cette médiatisation de la violence, et ont avancé diverses explications. La violence médiatisée peut contribuer :

- à l'apprentissage de pensées, d'attitudes, et de comportements agressifs ;

- à une désensibilisation émotionnelle vis-à-vis de l'agression et des victimes de cette agression dans le monde réel ;

- à induire la peur d'être pris comme cible de l'agression."

    Les études de S. L. SMITH et Edward DONNERSTEIN de 1998 sont mises en avant à ce propos. Ces auteurs s'appuient eux-mêmes pour établir ce panorama sur l'approche cognitivo-néoassociationiste (David L BERKOVITZ, 1989 et Barbara J WILSON, 1995, Daniel LINZ, Edward DONNERSTEIN et Steven PENROD, 1988) en ce qui concerne l'effet à court terme de la violence médiatisée sur l'agression ; sur les théories de l'apprentissage social (BANDURA, 1971, Rowell R HUESMANN et L D  ERON, 1986 par exemple) sur l'effet à long terme de la cette violence médiatisée sur l'agression et sur les études de comportements sociaux (George GEBNER, 1969 ; Craig A. ANDERSON et Brad J. BUSHMAN, 2001, entre autres) sur la peur induite par cette médiatisation. 

     "Bien que l'existence et la mesure de ce lien soient souvent mises en cause, depuis les années 1970 les études empiriques ont mis en évidence l'effet progressif de la violence médiatisée sur l'apprentissage et l'expression de l'agression. Dans les sociétés contemporaines, les individus sont soumis massivement à la violence, réelle et fictive. L'explosion des médias au cours du XXe siècle a permis la transmission rapide et massive d'informations violentes. D'où le sentiment d'insécurité et le sentiment d'être un expert chez les individus. Ce flux torrentiel d'informations et de modèles violents ne peut que les amener à développer une vision négative de la société humaine, à les préparer à se défendre avant d'être attaqués. 

      La coïncidence de cette expansion avec la montée de l'agression dans le monde réel  a amené certains chercheurs à poser la question de savoir si la violence médiatisée n'est pas simplement le reflet de la violence que les individus vivent quotidiennement, plutôt que sa cause réelle.

Pour répondre à cette question, il faut faire la part des choses. Les médias diffusent différents types de violences : la violence de la vie réelle, c'est-à-dire les actualités, mais aussi la violence fantasmée, imaginée, fictivement construite. Les individus, surtout les plus jeunes, ceux qui ne sont pas encore capables de dissocier la part réelle de la part fictive, sont influencés par toutes ces images. Le développement d'une vision négative et menaçante du monde social peut créer chez l'enfant et l'adolescent le sentiment que la survie et le succès social dépendent de la combinaison aléatoire de facteurs dont le contrôle se fait aussi de façon aléatoire. Il suffit donc d'être au mauvais endroit au mauvais moment pour subir une agression. Dans cette vision où tout est aléatoire, les jeunes peuvent décider de créer et d'écrire leur propre histoire. Dans cette réécriture de l'histoire individuelle, les jeunes peuvent choisir les éléments de base qu'ils peuvent contrôler plus facilement, par exemple, leur santé, leur apparence, la musique qu'ils aiment et l'endroit où ils l'écoutent. Le nombre de plus en plus important de "raves" parties, "free" parties ou autres regroupement aléatoires montre que même l'aléatoire peut devenir un choix."

 

       Serge TISSERON évoque les statistiques nord-américaines qui mettent en relief que 75% des enfants "qui regardent la télévision plus de quatre heures par jour dans leurs premières années... n'adopteront pas plus la violence que ceux qui la regardent moins d'une heure!"

De quoi relativiser les conclusions de ce genre d'études qui se focalisent plutôt sur les 25% restant, en plaçant systématiquement l'image d'une part et l'enfant d'autre part, sans faire beaucoup référence à leur situation familiale, à leur environnement scolaire, à ses fréquentations. C'est l'intrication des images violentes avec de nombreux autres facteurs qu'il faut considérer. 

  Cet auteur rappelle que sous le vocable "violence des images" se cache trois formes très différentes de violence :

- celle des situations présentes sur les écrans ;

- celle que les images font à leurs spectateurs ;

- l'usage que ceux-ci peuvent faire des modèles qu'elles leur proposent.

En partant de là, nous pouvons comprendre que l'impact de ces images dépendent beaucoup de la personnalité de l'individu qui les reçoit. Les enfants, les plus fragiles spectateurs, sont confrontés à deux problèmes bien distincts. "D'abord, les charges émotionnelles considérables qu'elles leur communiquent, même dans les programmes qui leur sont officiellement consacrés ; et ensuite, l'incapacité où ils sont le plus souvent de pouvoir rapporter à un genre précis les images qu'ils voient."

     Mais toutes les analyses demeureront faussées si nous n'avons pas à l'esprit ce qu'est réellement l'image pour notre esprit et notre corps dès la plus petite enfance. Serge TISSERON explique que "lorsque le bébé découvre les images, ce sont d'abord des images sensorielles, émotionnelles et motrices, confondues avec les états du corps qu'elles produisent, et il y est pris bien plus qu'il ne les maîtrise. Sa posture est beaucoup plus proche à ce moment de celle du rêveur qui se sent faire partie du rêve qu'il produit lui-même que de celle d'un sujet regardant une image intérieure. Il est dans l'image, éprouvant des sensations, des émotions et des états du corps mêlés indissolublement à des représentations visuelles. Autrement dit, ce que le bébé découvre dans le moment où il hallucine l'état de bien-être que lui procure normalement la tétée, c'est la possibilité de se sentir contenu dans l'image autant que celle de contenir l'image à l'intérieur de lui".

L'auteur reprend et résume de très nombreuses études de psychologie (entreprises avant la grande vogue de la bébélogie)  de D. W.  WINNICOTT à Didier ANZIEU sur l'acquisition des premières représentations visuelles placées de plus en plus sous le regard intérieurs : "Il acquiert la possibilité de reconnaître qu'il porte l'image de sa mère à l'intérieur de lui alors que celle-ci se trouve à ce moment absente de son champ visuel. Bref, il passe d'une image qui est un espace visuel, sensoriel et moteur à l'intérieur duquel il se trouve, à une représentation visuelle devant laquelle il se trouve. Et, à partir de cette première expérience, il tentera toujours de fabriquer des images matérielles qui lui permettent de revivre ce même moment fondateur. Se trouver à volonté "dedans" - elles créent alors l'illusion de le "contenir" avec d'autres personnes qui y apparaissent comme "réelles" - ou "devant", dans une distance critique par rapport à elles. Tous les dispositifs d'images - depuis la peinture jusqu'aux écrans à cristaux liquides en passant par le cinéma et la télévision - répondent à ces deux objectifs (...) : fabriquer des images qui créent une illusion de présence réelle de plus en plus intense en s'offrant comme des espaces à explorer ; et en même temps permettre à leurs spectateurs de prendre à volonté de la distance par rapport à elles en les transformant."

  Les images qui nous entourent, du fait de ce processus originel, possèdent sur nous des pouvoirs spécifiques, d'enveloppement et de transformation. Ces images, loin d'être simplement des contenus actifs ou latents, font partie finalement d'une dynamique où nos désirs ont la première place. Les lecteurs attentifs de ce blog auront compris que cette approche s'avère finalement très "kantienne" dans son esprit, les choses n'étant ce qu'elles sont pour nous, pas seulement en soi, ce que nous en faisons en même temps que nous les fabriquons ou nous les découvrons... 

  Le problème pour le spectateur est de s'approprier des images de manière à satisfaire ces désirs premiers, malgré leur violence. Des images qui provoquent l'angoisse ou le dégoût chez certains laissent indifférents d'autres ; des images qui paraissent violentes à certains ne provoquent pas de réaction chez d'autres... Et ce qui fait la différence entre des enfants pris dans un réseau d'angoisse et réagissant par certains mécanismes de défense, et d'autres qui savent très tôt faire la différence entre la réalité et ces images violentes réside souvent dans l'accompagnement dont ils bénéficient ou non dans la réception de celles-ci. Le comportement des ou de l'adulte qui regardent ces images en même temps que lui possèdent une grande influence sur la manière dont il les interprète, et s'il est seul face aux images, sans repères, il risque fort d'être dans une incertitude source d'angoisse. Même devant des images destinées aux enfants (dessins animés de la matinée à la télévision), ils risquent de comprendre le monde comme traversé de conflits violents impossibles à résoudre autrement que par la violence.

      François MARTY qui évoque les images violentes à l'adolescence montre que "ce qui fait violence est d'abord ce qui touche au fantasme inconscient, ce qui échappant au refoulement, comme dans un rêve mal bordé qui dérape en cauchemar, se dévoile trop crûment à la conscience du sujet. Ce qui est violent, c'est d'abord ce à quoi on ne s'attend pas, ce qui déborde sa propre capacité à intégrer ce qui arrive. C'est le modèle même du traumatisme (...)."  Nous pouvons considérer avec cet auteur que la violence est au coeur de la vie, comme elle est au coeur de l'expérience pubertaire (l'adolescent vit véritablement l'irruption de nouvelles sensations dans son corps qui mue brusquement à cet âge de la vie comme une violence...). Tout le monde peut constater (et toutes les études psychologiques le montrent) que l'adolescent recherche les expériences, les images violentes.

"Nous pouvons faire l'hypothèse que les adolescents sont attirés par la violence de l'image, comme une façon pour eux de trouver une voie de figuration à leur propre violence, celle que leur fait vivre le fantasme pubertaire ; une façon de (se) représenter ce qu'ils éprouvent pour devenir plus familier avec leur propre monde interne qu'ils ne parviennent que difficilement à percevoir (ils auraient plutôt tendance à le fuir), encore moins à interpréter. A l'adolescence, la perception prend le pas sur la symbolisation. Ainsi, l'image de soi est investie de façon considérable comme support du narcissisme. De la même façon, cette image peut être violemment attaquée (scarification, tatouage, piercing) dans des moments de décharges clastiques où l'image de soi est haïe. L'investissement de l'image et de l'enveloppe corporelle montre l'importance et en même temps la fragilité des investissements narcissiques et objectaux ainsi que la sensibilité extrême aux excitations comme voie paradoxale conduisant à l'auto-apaisement, sur le modèle des procédés auto-calmants décrits par G. SZWEC (1993) et C. SMADJA (1993). L'image est d'abord surface sensible avant de devenir support de sens. Elle est support de projection du monde interne avant d'être regardée et interprétée, perçue et relue comme une réalité externe qui donnerait en quelque sorte des nouvelles de soi-même. L'adolescent se regarde dans l'image qu'il perçoit et qu'il redessine mentalement. Elle est autant figuration d'un état interne qu'elle est écho (et, à ce titre, elle devient création) du monde interne. ce sont ces entrelacs qui donnent à l'image autant de poids pour l'adolescent."

 

 

Serge TISSERON, Florian HOUSSIER, François MARTY, dans La violence de l'image, Collège International de L'Adolescence (CILA) (site : www.cila-adolescence.com), Editions in press, 2008. Farzaneh PAHLAVAN, Les conduites agressives, Armand Colin, collection Cursus, 2002. Russel GEEN et Edward DONNESTEIN, Human Agression : theories, research and implication for social policies, San Diego, londres, Academic Press, 1998.

 

                                                                                                            ARTUS

 

Relu le 3 décembre 2019

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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 14:47

   La sublimation est classiquement définie comme le processus postulé par Sigmund FREUD pour rendre compte d'activités humaines apparemment sans rapport avec la sexualité, mais qui trouveraient leur ressort dans la force de la pulsion sexuelle. Il a décrit comme activités de sublimation principalement l'activité artistique et l'investigation intellectuelle. La pulsion est dite sublimée dans la mesure où elle est dérivée vers un nouveau but non sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés. Si Sigmund FREUD écrit notamment que "la pulsion sexuelle met à la disposition du travail culturel des quantités de forces extraordinairement grandes et ceci par suite de cette particularité, spécialement marquée chez elle, de pouvoir déplacer son but sans perdre, pour l'essentiel de son intensité", il n'élabore pas véritablement, une théorie de la sublimation. (LAPLANCHE et PONTALIS).

Du coup, la délimitation avec les processus limitrophes de formation réactionnelle, d'inhibition quant au but, d'idéalisation, de refoulement, reste à l'état d'indication. Le mécanisme de sublimation reste une hypothèse peu élaborée, même si elle est beaucoup reprise dans la littérature psychanalytique. Les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse estiment que "l'absence d'une théorie cohérente de la sublimation reste une des lacunes de la pensée psychanalytique".

Bien entendu, le peu d'approfondissement d'une telle notion fait prêter le flanc à toute la psychanalyse à l'accusation de pansexualisme immodéré... Heureusement, de nombreux auteurs tentent bien de faire comprendre la distinction fondamentale entre sexualité et leurs formes très focalisées (la génitalité, entre autres).

 

      C'est dans ce sens qu'écrit Sophie de MIJOLLA-MELLOR : "la sublimation apparaît comme un destin pulsionnel privilégié, parce que l'énergie libidinale, en se dérivant, permet une réalisation qui est de plus valorisée par le Surmoi et la société. Toutefois, il peut y avoir une retransformation où la force pulsionnelle originelle reprend le dessus (resexualisation des pulsions homosexuelles sublimées). La désexualisation ne suffit pas à spécifier le processus sublimatoire qui ne se confond pas avec l'inhibition ou la formation réactionnelle, mais elle y tient une place fondamentale comme capacité d'échanger le but qui est à l'origine sexuel contre un autre qui est "psychiquement parent" avec le premier. L'autre aspect du processus sublimatoire concerne l'objet pulsionnel qui est "socialement valorisé". Toutefois Freud s'est vivement opposé à tout risque de confusion entre sublimation et idéalisation, cette dernière consistant dans une surestimation de l'objet donné comme "sublime"."

  Plus loin, elle signale que "Freud a cependant toujours souligné les risques que comporte la sublimation des pulsions lorsqu'elle s'effectue aux dépens du sexuel et prive le sujet de satisfactions immédiates". 

 

       Les auteurs de Les mécanismes de défense décèlent dans l'oeuvre de Sigmund FREUD deux sens :

- désexualisation d'une pulsion s'adressant à une personne qui pourrait (ou qui a pu) être désirée sexuellement. La pulsion, transformée en tendresse ou en amitié, change de but, mais son objet reste le même ;

- dérivation de l'énergie d'une pulsion sexuelle ou agressive (on notera l'ajout par ces auteurs) vers des activités valorisées socialement (artistiques, intellectuelles, morales). La pulsion se détourne alors de son objet et de son but (érotique ou agressif) primitifs, mais sans être refoulée. C'est le sens le plus habituel.

  Le premier sens est ignoré de la majorité des auteurs et le second est source de désaccords constants entre ceux qui l'ont étudié.

D'où surtout des questions...

- La sublimation est-elle une défense? C'est ce pensent LE GUEN (1985), Anna FREUD (1936/1989), FENICHEL (1945/1953), positions critiquées par LAGACHE (1961/1982), que suivent entre les lignes Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS,  et GUILLAUMIN (1974)...

- De quelles pulsions s'agit-il? Sigmund FREUD n'a pas étudié les pulsions d'agression et les auteurs dénichent seulement dans une lettre de 1937 à Marie BONAPARTE qu'il admet la possibilité d'une sublimation partielle de l'instinct de destruction (sic). Il signale l'éventualité du transfert de composantes libidinales narcissiques agressives et même érotiques dans le travail professionnel (1930). Les sympathisants des thèses de Mélanie KLEIN mentionnent une "désagressivation" des instincts (resic). En se fondant sur les derniers travaux de Sigmund FREUD sur l'instinct de mort, que de nombreux auteurs assimilent peut-être un peu vite à des pulsions agressives, ils spéculent (plus qu'ils ne démontrent) sur leur sublimation...

- Quel est le champ de la sublimation? Autrement dit y aurait-il quelques analogies ou quelques logiques entre la sublimation et la socialisation?   L'éventail des opinions à ce sujet est très grand : cela va de la totalité de la culture humaine à seulement quelques aspects de la vie intellectuelle ou artistique.

 

   Steve ABADIE-ROSIER, classant la sublimation dans les mécanismes pulsionnels de défense, le présente comme le contraire du refoulement. Cette défense renforce la libido : c'est un processus de transposition du but pulsionnel. "Il ne s'agit pas d'une renonciation à une satisfaction, qui sera trouvée par un moyen détourné. Freud a défini le terme pour décrire un type particulier d'activité humaine (la création littéraire, artistique et intellectuelle) sans rapport avec la sexualité mais tirant sa force de la libido, qui se déplace vers un but non sexuel en investissant des objets socialement valorisés.

La sublimation est un mécanisme de défense adapté à une conduite correcte, et finit par prendre toute sa valeur au travers de l'adaptation à la réalité. Plus concrètement, la sublimation va permettre à l'être humain de mettre au service de la société ses traits de caractère selon la profession qu'il aura choisie d'exercer. A travers la sublimation, où le complexe d'Oedipe a été résolu, le développement social pourra ainsi se réaliser avec et grâce aux autres, sans établir de conflit entre les désirs et les craintes et, par référence à Jung, se fera sans relation déstabilisante entre l'animus, notre partie masculine, et l'anima, notre part féminine."

 

    Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON rappellent que ce terme, dérivé des beaux-arts et de l'esthétique (sublime, élévation), de la chimie (sublimer, passage de l'état solide à l'état gazeux, sans passer par l'état liquide), et des la psychologie (subliminal, au-delà de la conscience), conceptualisé par Simund FREUD en 1905 pour rendre compte d'un type particulier d'activité humaine sans rapport apparent avec la sexualité, mais tirant sa force de la pulsion sexuelle, est utilisé par nombre de psychanalyste avec des acceptions analogues, mais pas seulement comme un mécanisme de défense.

  C'est dans ses Trois Essais sur la théorie sexuelle (1905) que FREUD donne sa première définition de la sublimation. Par la suite, dans toute son oeuvre, et notamment dans les textes regroupés sous la catégorie de la psychanalyse appliquée, elle sert à comprendre le phénomène de la création intellectuelle.

Avec l'introduction de la notion de narcissisme et l'élaboration de sa deuxième topique, il ajoute à l'idée de sublimation celle de désexualisation. Ainsi, dans Le Moi et le Ça, il souligne que l'énergie du Moi, en tant que libido désexualisée, est susceptible d'être déplacée sur des activités non sexuelles. La sublimation devient dépendante de la dimensions narcissique du Moi.

     C'est les héritiers de FREUD, le concept de sublimation n'a guère subi de modifications. Néanmoins, les partisans d'Anna FREUD considèrent ce mécanisme comme une défense, conduisant à la résolution des conflits infantiles, alors que ceux de Mélanie KLEIN y voient une tendance à restairer le bon objet, détruit par les pulsions agressives. En 1975, le psychanalyste français Cornelius CASTORIADIS, dans L'institution imaginaire de la société, élabore une théorie originale de la sublimation en transposant le concept dans le domaine du fait social.

    

     Alain de MIJOLLA et Sophie de MIJOLLA MELLOR, dans leur examen des processus de défense, posent la question de l'inscription des procédés de régression, de sublimation, d'identification dans les modes de défense. Sont-ils au seul service du Moi?  Pour lutter contre les seules exigences pulsionnelles? Ou pour diminuer la conflictualité interne?

Ils estiment, en comparant certains textes freudiens concernant la régression par exemple, ils lisent en 1917 que la régression se soustrait à l'influence du Moi pour satisfaire aux exigences de la pulsion, alors qu'en 1926, "Si le Moi parvient à amener la pulsion à régresser, il lui a porté une atteinte, au fond plus énergique que ne le permettrait le refoulement". Par rapport au refoulement renvoyant les Représentant-représentations dans l'Inconscient, il semble que la régression affecte la pulsion elle-même dans l'Inconscient."   Dans l'économie générale et le fonctionnement du psychisme, ces procédés, dont la sublimation, ne peuvent pas être appréhendés seulement comme simples mécanismes de défense. Ils sont inhérents à l'activité psychique la plus générale, tout comme le refoulement d'ailleurs. S'ils sont au service du Moi, ils le débordent souvent : parfois ils l'aident, parfois ils font éviter le refoulement.

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Sophie de MIJOLLA-MELLOR, article Sublimation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Steve ABADIE-ROSIER, Les processus psychiques, Les neurones moteurs, 2009. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Le Libre de Poche, 2011. Sous la direction de Alain de MIJOLLA et Sophie de MIJOLLA MELLOR, Psychnalyse, PUF, 1996.

 

Complété le 18 décembre 2014. Complété le 19 décembre 2019.

 

PSYCHUS

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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 13:07

      Le retournement contre soi ou retournement sur la personne propre, pour reprendre la terminologie du Vocabulaire de la psychanalyse, est le processus par lequel la pulsion remplace un objet indépendant par la personne propre. Tout de suite, d'ailleurs, Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS renvoient directement au Renversement dans le contraire.

Ce renversement (d'une pulsion) dans le contraire est défini comme le processus par lequel le but d'une pulsion se transforme en son contraire, dans le passage de l'activité à la passivité.

Sigmund FREUD, dans Pulsions et destins des pulsions (1915), en envisageant les "destins pulsionnels", compte parmi eux, à côté du refoulement et de la sublimation, le renversement dans le contraire et le retournement sur la personne propre. Il y indique que ces deux processus - le premier concernant le but, le second l'objet - sont étroitement liés l'un à l'autre, comme il apparaît dans les deux exemples majeurs cités dans ce livre, celui du sado-masochisme et celui du voyeurisme-exhibitionnisme, qu'il juge impossible de décrire séparément.

Anna FREUD (Le moi et les mécanismes de défense) range ces deux mécanismes parmi les mécanismes de défense et se demande s'il ne fallait pas y voir les processus défensifs les plus primitifs, en référence à l'identification à l'agresseur.

 

    Rappelons avec Roger PERRON que le renversement est la transformation d'une idée, d'une représentation, d'une figure logique, d'une image du rêve, d'un symptôme, d'un affect... en son contraire et que ce processus affecte les destins de la pulsion, notamment dans la transformation de l'amour en haine, mieux précisée dans la notion de retournement. C'est à partir de l'interprétation des rêves de ses patients que Sigmund FREUD dégage ce mode de fonctionnement, qu'il théorise dans Pulsions et destins des pulsions.

Jean-Baptiste DÉTHIEUX résume ces mouvements du sadisme-masochisme et du voyeurisme-exhibitionnisme : "Dans le sadisme s'exerce une manifestation d'agressivité à l'égard d'un sujet pris comme objet. Si l'objet de la pulsion devient la personne propre, le but pulsionnel initial se modifie dans le même temps, passant de l'activité à la passivité, le sadisme s'exerçant maintenant sur celle-ci. Le retournement sur la personne propre s'y montre à l'oeuvre sans qu'il y ait encore soumission du sujet à une autre personne. La névrose obsessionnelle serait représentative de ce stade intermédiaire, qualifié par Freud d'autopunitif plutôt que de masochique. Un dernier temps consistera dans la recherche d'une personne étrangère pour exercer le rôle actif auquel renonce alors le sujet, qui se soumet ainsi à un contrôle masochique (on laisse ici ce mot à la responsabilité de l'auteur...). On voit comment, tout le long de ce cheminement du sadisme au masochisme, le retournement sur la personne propre se déploie parallèlement à la transformation de l'activité en passivité lors de cette inversion des rôles entre celui qui exerce le sadisme et celui qui le subit. Un autre couple d'opposés, le voyeurisme-exhibitionnisme, met en scène de façon privilégiée ces mêmes mécanismes. Il est possible de retrouver ici les trois stades successivement en jeu dans l'exemple précédent. Ainsi, c'est tout d'abord "regarder" comme on dirige une activité sur un objet étranger, puis se soumettre au retournement de la pulsion de regarder sur une partie du corps propre. Enfin, l'introduction d'un élément tiers permet de devenir l'objet du regard d'un autre."

 

    Les auteurs de Les mécanismes de défense tentent de résumer cela dans leur propre définition du Renversement dans le contraire : Mécanisme où une pulsion conflictuelle est, non seulement refoulée, mais aussi remplacée par la pulsion opposée. "Trois synonymes ont été utilisés, le premier par (Sigmund) Freud, les deux autres par Anna Freud, pour désigner ce mécanisme de défense :

- renversement dans le contraire (1915/1968) ;

- transformation en contraire (1936/1993) ;

- retournement en contraire (1936/1993). 

Ces auteurs affichent une nette préférence pour le premier terme. 

  Dans la relation de ce mécanisme avec d'autres mécanismes de défense, les mêmes auteurs écrivent d'abord que "le renversement est un contre-investissement qui intervient dans quantité d'autres mécanismes de défense. Tout d'abord, le retournement sur soi-même est un mode particulier du renversement, puisque la transformation porte sur l'objet des pulsions agressives, qui se déplacent d'autrui sur la personne elle-même. Le lecteur attentif aura bien noté cette nomination de pulsions agressives, typique de certains milieux psychanalytiques et psychiatriques, dénoncée par d'autres plus prudents... Ils citent le lien avec la formation réactionnelle, l'identification à l'agresseur, la défense par le refuge dans la rêverie, l'ascétisme de l'adolescent et la projection paranoïaque. 

  Sur la pathologie correspondante, "contrairement à la formation réactionnelle, qui (...) est liée à la névrose obsessionnelles, le renversement peut être, dans certains cas, associé à l'hystérie."

Mais ils insistent surtout sur le refuge dans la rêverie qui "s'installe chez l'adulte (et qui) perd le caractère anodin qu'elle avait dans l'enfance, puisqu'elle risque de modifier les relations avec la réalité, en favorisant le désintérêt pour le monde extérieur".

 

   Par ailleurs, les auteurs de Les mécanismes de défense, et c'est au bénéfice d'une meilleure clarté sans doute, consacrent au Retournement contre soi-même un chapitre différent. Ils le définissent comme "Refus inconscient par un sujet de sa propre agressivité, qu'il détourne d'autrui pour le reporter sur lui-même. Ce mécanisme de défense peut être à la source de sentiments de culpabilité, d'un besoin de punition, d'une névrose d'échec, de tentatives d'autodestruction." 

Cette définition, à forte connotation psychiatrique (ce qui n'enlève rien de son utilité), vient des études de Sigmund FREUD sur le masochisme. Sans doute le plus intéressant sur cette question, et cela au-delà de la problématique du fondateur de la psychanalyse sur la pulsion de mort (tendance à l'autodestruction), sont les réflexions de HESNARD (1949). "Serait-ce parce que ceux qui ont recours à cette défense ont des pulsions agressives anormalement développées, et qu'ils n'ont trouvé que ce moyen pour les contenir? (le masochisme)". HESNARD refuse cette explication. Il ne s'agit pas de monstres, mais "d'innocents déformés par une éthique personnelle sadique. Sur eux, plus que sur les autres, a pesé dangereusement le poids de l'interdiction." C'est leur "frein moral" qui est anormalement puissant. Chez eux existe une "hypermorale morbide", une "éthique absurde" opposée à la morale normale, c'est-à-dire à une morale compatible avec l'hygiène mentale et la santé."  C'est la sévérité de l'éducation qu'il blâme et non une quelconque pulsion agressive excessive. 

Les auteurs regrettent une certaine confusion entre les notions de Retournement contre soi-même et de Renversement dans le contraire (et nous d'ailleurs avec eux...).

  Sur la signification de ce mécanisme de défense pour la pathologie, "le sentiment de culpabilité joue un rôle très important dans les névroses" (selon Sigmund FREUD). HESNARD va plus loin, en avançant que toute la maladie mentale est liée à la culpabilité. Sigmund FREUD souligne  que c'est surtout dans certaines formes de la névrose obsessionnelle que le sentiment de culpabilité est aigu. La mélancolie, pour lui, est le terrain d'élection de l'auto-agressivité. 

A l'inverse, signalent les mêmes auteurs, l'absence totale du sentiment de culpabilité est décrite par WINNICOTT (1958/1969).

 

    Pour J. Christophe PERRY et ses collaborateurs, le Retournement contre soi-même, baptisé Agression passive, constitue bien un Mécanisme de défense à part entière. Pour eux "l'individu réagit à des conflits affectifs, ou bien à des causes de stress internes ou externes en exprimant indirectement et sans conviction une agressivité envers les autres. Une façade de conciliation apparente masque une résistance cachée aux autres. L'agression passive se caractérise par la décharge de sentiments hostiles ou vindicatifs d'une manière indirecte, voilée, sans assurance, à l'encontre d'autrui. L'agression passive se développe souvent en réaction à des exigences fortes d'action indépendante ou de performances de la part du sujet ou lorsqu'on a déçu les désirs du sujet ou son sentiment d'avoir droit à une prise en charge, que le sujet ait exprimé ce souhait ou pas."  

 

        Caractéristique de la démarche généralement adoptée par les auteurs qui se référent aux catégories du DSM IV, leur manière d'aborder le Retournement contre soi-même, se veut descriptive dans sa fonction, dans le diagnostic différentiel d'avec d'autres Mécanismes de défense et sa cotation.

Côté fonction de ce Mécanisme, "la personne qui utilise l'agression passive s'attend à être punie, frustrée ou éconduite si elle exprime des besoins ou des sentiments directement envers quelqu'un en position de pouvoir ou d'autorité sur elle. Le sujet se sent impuissant et plein de ressentiment. Cette attente est plus particulièrement prononcée dans les relations hiérarchiques. Le ressentiment s'exprime par une prise de position passive : le sujet a droit précisément aux choses qu'il ne revendique pas ouvertement, ou prétend à une exonération particulière. Il tire aussi un certain plaisir du malaise que son comportement d'agression passive provoque chez les autres." "Dans les cas extrêmes, le ressentiment n'est pas simplement exprimé de façon indirecte à l'encontre de l'autre, mais en fait, il est retourné contre le soi, en une manière d'atteindre l'autre."

Côté diagnostic différentiel, il s'agit de ne pas le confondre avec l'hypocondrie (où la demande d'aide est formulée ouvertement...), avec le comportement destructeur ou dangereux (où il s'agit d'un passage à l'acte) ou le Déplacement (où le sujet peut exprimer de l'hostilité mais choisir la mauvaise cible ou réagir à la mauvaise provocation).

Côté cotation sont définis trois degrés : 0, où il n'y a aucun signe d'agression passive ; 1, où existe une utilisation probable d'agression passive et 2, où l'utilisation de l'agression passive est évidente. Les auteurs détaillent les indices des cotes 1 et 2. 

 

Serban INOESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Roger PERRON article Renversement et Jean-Baptiste DÉTHIEUX, article Retournement sur la personne propre, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette LIttératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. J. Christophe PERRY, Julien Daniel DESPLAND, Bertrand HANIN et Claire LAMAS, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009.

 

                                                                                                                                                PSYCHUS

 

Relu le 21 décembre 2019

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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 16:10

           L'identification avec l'agresseur est un mécanisme de défense identifié et décrit par Anna FREUD en 1936 (Le moi et les mécanismes de défense). Le sujet, confronté à un danger extérieur (représenté typiquement par une critique émanant d'une autorité), s'identifie à son agresseur, soit en reprenant à son compte l'agression telle quelle, soit en imitant physiquement ou moralement la personne de l'agresseur, soit encore en adoptant certains symboles de puissance qui le désignent. Selon Anna FREUD, ce mécanisme serait prévalent dans la constitution du stade préliminaire du SurMoi, l'agression restant alors dirigée sur l'extérieur et n'étant pas encore retournée contre le sujet sous forme d'autocritique. (LAPLANCHE et PONTALIS). 

Rappelons ici simplement que l'identification est le processus psychique inconscient par lequel une personne rend une partie plus ou moins importante de sa personnalité conforme à celle d'un autre qui lui sert de modèle. Décrit primitivement par Sigmund FREUD dans des contextes psychopathologiques, le mécanisme de l'identification en est venu à désigner un mode premier de la relation aux autres et a été intégré parmi les processus constitutifs de la psyché. Elle doit être distinguée de l'imitation, qui est une démarche volontaire et consciente (Alain de MIJOLLA).

 

            Si FERENCZI recourt à l'expression d'identification à l'agresseur dans un sens bien particulier (l'agression envisagée est l'attentat sexuel de l'adulte, vivant dans un monde de passion et de culpabilité, sur l'enfant présumé innocent), Anna FREUD voit ce mécanisme à l'oeuvre dans des contextes très variés et le comportement observé est le résultat d'un renversement des rôles, l'agressé se faisant agresseur.

 

        Dans le chapitre 9 de son ouvrage Le moi et les mécanismes de défense, Anna FREUD écrit :

"Les habituels modes de défense sont relativement faciles à découvrir tant que le moi les utilise séparément et dans sa lutte contre un danger déterminé. Découvre-t-on la négation? C'est qu'il y a un péril extérieur. Décèle-t-on un refoulement? C'est que le moi se défend contre des excitations instinctuelles. Mais quand on a affaire à l'inhibition et à la rétraction du moi, procédés en apparence très ressemblants, la distinction entre conflit interne et conflit externe devient déjà moins aisée. Et les choses se compliquent encore lorsque plusieurs processus de défense s'imbriquent ou encore lorsque qu'un seul et même mécanisme joue tantôt contre l'extérieur tantôt contre l'intérieur, ce qui est tout à fait le cas de l'identification." L'identification, qui contribue à la formation du SurMoi et par là joue un rôle important dans la répression des pulsions, peut constituer, selon elle, "en se combinant avec d'autres mécanismes, l'un des moyens de lutte les plus puissants contre les objets extérieurs générateurs d'angoisse."

  Anna FREUD, à partir de l'exemple de jeunes enfants, s'appuie entre autres sur les analyses de son père dans Au-delà du principe du plaisir, pour analyser la combinaison du mécanisme de l'identification ou de l'introjection à un autre "important mécanisme". L'enfant joue le rôle de l'agresseur, en lui empruntant ses attributs ou en imitant ses agressions : il se transforme de menacé en menaçant (sur le mode fantasmatique toujours bien entendu). Les enfants, en intériorisant les critiques d'autrui, construisent leur personnalité, la formation de leur instance morale. "Quand un enfant ne cesse d'intérioriser, d'introjecter les qualités de ses éducateurs, quand il fait siennes leurs particularités et leurs opinions, il fournit continuellement au SurMoi le matériel nécessaire à l'évolution de celui-ci. Toutefois, à cette époque (avant cinq ans), l'enfant ne prend pas encore très au sérieux la formation de l'instance morale. La critique intériorisée n'en est pas pour autant immédiatement transformée en auto-critique". Elle se dissocie de l'activité répréhensible de l'enfant pour se tourner vers le monde extérieur. "Grâce à un nouveau processus de défense, c'est une attaque directe dirigée contre le dehors qui succède à l'identification avec l'agresseur".  Dans les trois exemples de très jeunes enfants qu'elle cite, "même après que la critique extérieure a été introjectée, la peur d'une sanction et le délit ne sont pas encore associés dans l'esprit du patient. A l'instant même où la critique s'intériorise, le délit est repoussé dans le monde extérieur, ce qui revient à dire que le mécanisme d'identification avec l'agresseur se complète par un autre procédé de défense, par une projection, au-dehors de la culpabilité." "La véritable moralité ne commence qu'au moment où la critique intériorisée ayant fait siennes les exigences du surmoi coïncide avec la perception qu'à le moi du délit personnel."

   "La combinaison particulière d'introjection et de projection appelée ici "identification avec l'agresseur" ne peut être considérée comme normale que si le moi n'en fait usage que contre les personnes qui ont sur lui quelque autorité, c'est-à-dire dans ses efforts pour affronter les objets d'angoisse. Ce même mécanisme de défense perd de son inocuité et acquiert un caractère pathologique quand il est transféré à la vie amoureuse".

   Dans ses études, Anna FREUD n'a de cesse de montrer les combinaisons cumulatives des mécanismes de défense. Par exemple, "quand ce même mécanisme de projection est employé contre des pulsions amoureuses d'ordre homosexuel, il se combine avec d'autres mécanismes encore. Le retournement en contraire - dans le cas présent, le retournement de l'amour en haine - parachève l'oeuvre de l'introjection et de la projection et provoque l'apparition de délires paranoïaques."

 

       Les auteurs de Les mécanismes de défense définissent l'Identification à l'agresseur (ou avec l'agresseur, la formule varie suivant les ouvrages, et cette dernière est celle utilisée par Anna FREUD... suivant la traduction de son ouvrage...) comme mécanisme utilisé par un sujet confronté à un danger extérieur, qui s'identifie à son agresseur selon différentes modalités :

- soit en reprenant à son compte l'agression telle quelle ;

- soit en imitant physiquement ou moralement la personne de l'agresseur ;

- soit en adoptant certains symboles de puissance qui le caractérisent.

 Ils reprennent d'ailleurs la définition donnée par LAPLANCHE et PONTALIS. 

  La conception d'Anna FREUD n'est pas complètement reprise par tous les auteurs, et la question est de savoir si l'on est en présence d'un mécanisme bien spécifique  ou s'il constitue une forme particulière d'identification. De plus, Daniel LAGACHE situe plutôt l'identification à l'agresseur à l'origine de la formation du Moi idéal ; dans le cadre du conflit de demandes entre l'enfant et l'adulte, le sujet s'identifie à l'adulte doté de toute-puissance, ce qui implique une méconnaissance de l'autre, sa soumission, voire son abolition. René SPITZ (le non et le oui, 1957) utilise beaucoup cette notion. Pour lui le retournement de l'agression contre l'agresseur est le mécanisme prépondérant de l'acquisition du "non" verbal et gestuel, situé vers le 15ème mois. 

   Pour les auteurs de cet ouvrage, "le repérage de ce mécanisme dans la clinique s'avère utile, notamment dans le cadre des comportements délinquants où la capacité de certains jeunes à inspirer la terreur, à faire le "caïd" en réunissant autour d'eux une cour de "serviteurs" soumis à leurs règles, en vivant à l'aise dans le monde de la délinquance, sans pour autant passer à l'acte de façon grave, pourrait relever de l'identification à l'autre dangereux".

  "De nos jours, finissent-ils leur chapitre sur ce mécanisme, la fréquence des antécédents de maltraitance infantile chez des parents eux-mêmes maltraitants s'éclaire par ce mécanisme d'identification à l'agresseur. On peut supposer que s'ajoute à la compulsion de répétition inhérente au traumatisme de "défaut fondamental" d'acquisition de limites entre soi et l'autre, présent chez ces adultes à la suite de leurs propres sévices d'enfants." BOURGUIGNON (1984) décrit ces parents aux "personnalités narcissiques".

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Alain de MIJOLLA, article Identification à l'agresseur, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense, PUF, 2001. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

                                                               PSYCHUS

 

Relu le 22 décembre 2019

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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 13:30

    L'introjection est le processus par lequel le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du "dehors" au "dedans", des objets et des qualités inhérentes à ces objets. Cette notion, introduite par Sandor FERENCZI (Introjection et transfert, 1909), est proche de celle de l'incorporation, qui constitue son prototype corporel, mais elle n'implique pas nécessairement une référence à la limite corporelle. l'introjection est en rapport étroite avec l'identification (LAPLANCHE et PONTALIS). "... alors que le paranoïaque projette à l'extérieur des émotions devenues pénibles, le névrosé cherche à inclure dans sa sphère d'intérêt une part aussi grande que possible du monde extérieur, pour en faire l'objet de fantasmes conscients ou inconscients (....). Je propose d'appeler ce processus inverse de la projection, : introjection."

  L'introjection joue un grand rôle chez des auteurs comme Karl ABRAHAM et Mélanie KLEIN. Cette dernière s'est beaucoup attachée à décrire les "aller et retour" fantasmatiques des "bons" et "mauvais" objet (introjection, projection, réintrojection...).

 

     Pour Pierre SABOURIN, l'introjection  est un processus psychique fondamental dans le développement de l'enfant, en relation avec les fantasmes d'incorporation, directement liés au départ avec ce qu'il ressent en premier de l'environnement, par la bouche et le toucher. Sigmund FREUD reprend en 1915 dans Pulsions et destins des pulsions et en 1916-1917 dans Deuil et mélancolie, cette notion introduite par Sandor FERENCZI. Karl ABRAHAM la développe ensuite dans sa description des étapes de la phase orale. C'est en concevant le fonctionnement de ce mécanisme que peuvent se comprendre de graves pathologies du narcissisme.

Le texte désormais classique Introjection et transfert abonde en descriptions frappantes et en formules très suggestives. Pour ceux qui veulent se plonger dans les oeuvres de Mélanie KLEIN, nous recommandons d'abord de le lire. Sandor FERENCZI écrit par exemple : "Le névrose est en quête perpétuelle d'objets d'identification, de transferts ; cela signifie qu'il attire tout ce qu'il peut dans sa sphère d'intérêts, il les introjecte". Le schizophrène "retire totalement son intérêt au monde extérieur (...), le paranoïaque essaye d'en faire autant", mais il rejette cet intérêt hors de son "Moi" et projette ses désirs dans le monde. "Le Moi" du névrosé est pathologiquement dilaté, tandis que le paranoïaque souffre pour ainsi dire d'un rétrécissement de moi".

 

      Les auteurs de Les mécanismes de défense définissent l'introjection comme l'inclusion fantasmatique de l'objet, d'une partie de celui-ci, ou du lien à ce dernier, qui sert de repère au moi par l'appréhension de l'objet extérieur dont le détachement est alors possible. Le mécanisme d'introjection ne peut être conçu qu'en alliance avec la projection.  (HEINEMANN, 1952/1980)

"Dérivé des nécessités pulsionnelles, le but de l'introjection vise à éviter l'angoisse (ce en quoi il constitue un mécanisme de défense) et à augmenter les fonctions psychiques. Ce processus se caractérise donc par le fait qu'il ne se contente pas d'avoir une visée défensive mais contribue dans le meilleur des cas à l'enrichissement du moi."

     Dans l'étude intéressante des relations de ce mécanisme avec d'autres mécanismes de défense, ces auteurs soulignent cette interaction constante de l'introjection et de la projection, "constituant ainsi le monde interne et donnant forme à l'image de la réalité externe et ce, tout au long de la vie." "Cela ne veut pas dire pour autant qu'il y ait renversement entre ce qui est projeté et ce qui est introjeté. Simplement, le vide provoqué par l'expulsion déclenche un travail d'intériorisation substitutif". Cette transformation de l'objet externe en objet interne nécessite un travail de scission (mécanisme du clivage). "Selon ce schéma classique, ce qui est projeté au dehors est du déplaisir, ce qui est introjeté se rattache au plaisir."

    C'est la raison pour laquelle, selon les mêmes auteurs, "dans le travail progressif d'internalisation propre à la psyché, l'introjection est le temps premier d'un processus plus complexe menant à l'identification, définie comme une façon de s'approprier les qualités d'autrui et visant un enrichissement du moi. Les variantes de ce mécanisme d'identification, l'identification projective, l'identification à l'agresseur, relèvent davantage d'un usage défensif." Anna FREUD consacre beaucoup de textes à bien faire faire la distinction entre l'identification proprement dite et le mécanisme premier d'introjection. "C'est à partir du processus de clivage et des modes de défense primaire que sont l'introjection et la projection, que le refoulement pourra lutter contre les pulsions destructrices."

     Les "maladies de l'introjection" vont être provoquées, poursuivent-ils, par la carence ou l'excès de ce processus.

 

Serban INOESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Pierre SABOURIN, articles sur l'introjection, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Sandor FERENCZI, Psychanalyse 1, Oeuvres complètes (1908-1912), Payot, 1968.

 

Relu le 24 décembre 2019

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 12:27

        La projection, dans son sens psychanalytique, est l'opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans l'autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des objets, qu'il méconnaît ou refuse en lui. Il s'agit-là d'une défense d'origine très archaïque et qu'on retrouve à l'oeuvre particulièrement dans la paranoïa mais aussi dans des modes de pensée "normaux" comme la superstition (LAPLANCHE et PONTALIS).

    Sigmund FREUD la découvre d'abord dans la paranoïa (Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, 1896).

 Il insiste ensuite à plusieurs reprises sur le caractère "normal" d'une telle opération et ne l'invoque que rarement à propos de la situation analytique. Par contre, dans la métapsychanalyse, la projection constitue un élément dans la conception de la pulsion. Il fait jouer un rôle essentiel à la projection, couplée avec l'introjection, dans la genèse de l'opposition sujet (moi)-objet. "... Le sujet prend dans son moi les objets qui se présentent à lui en tant qu'ils sont source de plaisir, il les introjecte (FERENCZI) et, d'autre part, il expulse de lui ce qui dans son propre intérieur est occasion de déplaisir (mécanisme de la projection)". Ce processus d'introjection et de projection s'exprime dans le langage de la pulsion orale, par l'opposition ingérer-rejeter. c'est là l'étape de ce que Freud a nommé le moi-plaisir-purifié. Les auteurs qui envisagent cette conception freudienne dans une perspective chronologique se demandent si le mouvement projection-introjection présuppose la différenciation du dedans et du dehors ou si elle constitue celle-ci. C'est ainsi qu'Anna FREUD écrit : "Nous pensons que l'introjection et la projection apparaissent à l'époque qui suit la différenciation du moi d'avec le monde extérieur.". Elle s'oppose ainsi à l'école de Mélanie KLEIN qui a mis au premier plan la dialectique de l'introjection-projection du "bon" et du "mauvais" objet, et y a vu le fondement même de la différenciation intérieur-extérieur."

    Les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse estiment que cette conception laisse "en suspens une série de questions fondamentales pour lesquelles on ne trouverait pas chez lui de réponse univoque". il en est ainsi de la difficulté qui concerne ce qui est projeté, de sa conception même de la paranoïa... C'est une différence dans la conception même de la paranoïa qui permet aux auteurs d'écrire que deux acceptions de la projection se dégagent :

- le sujet envoie au-dehors l'image de ce qui existe en lui de façon inconsciente. Ici la projection serait comme un mode de méconnaissance, avec, en contrepartie, la connaissance en autrui de ce qui, précisément, est méconnu dans le sujet ;

- le sujet jette hors de lui ce dont il ne veut pas et le retrouve ensuite dans le monde extérieur. Ici, la projection se définirait non dans "ne pas vouloir connaître", mais dans "ne pas vouloir être".

   La première perspective ramène la projection à une illusion, la seconde l'enracine dans une bipartition originaire du sujet et du monde extérieur (Forclusion).

   Dans le transfert au cours de la cure psychanalytique comme dans la vie courante, la projection est très liée au processus d'identification.

 

        Roger PERRON insiste sur les deux mécanismes bien distincts de projection, l'un correspond à une projection "normale", l'autre à une projection pathologique. La projection normale est décrite par Sigmund FREUD dans Totem et Tabou (1912), et elle est constitutive de la perception elle-même et de la construction du réel. La projection pathologique, mentionnée à plusieurs reprises dans Pulsions et Destins des pulsions (1915), se déroule quand le processus s'emballe et aboutit à une construction du réel si distordue que le fonctionnement psychique devient phobique ou paranoïaque. La notion de projection "est de celle qui, après Freud, ont suscité d'intéressantes élaborations, en particulier dans l'école anglaise chez Mélanie KLEIN et ses successeurs, avec la notion connexe d'identification projective. Wilfred BION, en particulier a distingué une identification projective excessive, au service du principe du plaisir, et qui correspond pour l'essentiel à ce qu'en décrivait Mélanie KLEIN, et une identification projective réaliste, mode de communication primitif au service du principe de réalité."

     Par ailleurs, nous rapporte Christian GAILLARD, JUNG définit la projection "comme une première représentation objectivée des contenus inconscients au-delà des états dits de "participation mystique" et "d'identité archaïque", et il montre comment on peut être amené à en déjouer les leurres tout en faisant là l'expérience de la vie symbolique". Il s'agit là d'une notion importante de la psychologie analytique, qui fait le lien entre la vie intérieure de l'individu et les schémas intérieurs de tous les individus de l'espèce humaine.

 

       Les auteurs de Les mécanismes de défense, quant à eux, définissent la projection comme l'"opération par laquelle le sujet expulse dans le monde extérieur des pensées, affects, désirs qu'il méconnaît ou refuse en lui et qu'il attribue à d'autres, personnes ou choses de son environnement."

 Cette opération d'expulsion, "relève avant tout d'une mise en oeuvre défensive, qui soulage le moi d'un déplaisir et se manifeste dans bien des modes de pensée ou de fonctionnement non pathologiques." Ils se réfèrent aux études de Didier ANZIEU (1961/1970) et de Serge LEBOVICI (1992) sur les processus d'investigation de la personnalité.

    Dans leur discussion sur les relations entre la projection et d'autres mécanismes de défense, ils citent le refoulement et l'introjection. Daniel WIDLOCHER  (1971-1972) pense, au sujet de la construction du réel par le moi, à la "projection identificatoire". Ils avancent que "toute la pratique thérapeutique d'inspiration psychanalytique portant sur l'adulte ou sur l'enfant, le névrosé ou le psychotique, s'étaye sur ce processus de projection". Avec d'autres depuis,  Françoise DOLTO (1949),  Gisèle PANKOW (1969),  Margaret MALHER (1968), Frances TUSTIN (1972),  Harold SEARLES (1965), Anna FREUD (1963/1993) affirme que ce processus de projection sert à établir d'importants liens positifs. Le transfert en particulier repose (...) sur cette potentialité projective puisqu'il est la reproduction du vécu infantile réveillé pour être remanié dans la cure." Ainsi, poursuivent-ils, "le transfert comme le rêve s'inscrivent dans la tendance primordiale à ramener le présent au passé, le dedans au dehors, le sujet et l'objet. "C'est le retour triomphant du même, la projection, à l'instar du transfert, est régies par l'automatisme de répétition (Mahmoud SAMI-ALI, 1970). Elle peut donc servir de révélateur (Loïck VILLERBU, 1993) comme de levier thérapeutique. Après tout, projeter, c'est aussi se projeter en avant et faire des projets."

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Roger PERRON, article projection, et Christian GAILLARD, article Projection et "participation mystique" (psychologie analytique), dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

Relu le 28 décembre 2019

 

 

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 09:08

      Ce mécanisme psychologique dégagé par Sigmund FREUD surtout dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) est un mécanisme par lequel le sujet s'efforce de faire en sorte que des pensées, des paroles, des gestes, des actes passés ne soient pas advenus ; il utilise pour cela une pensée ou un comportement ayant une signification opposée. (LAPLANCHE et PONTALIS). Une action est annulée par une seconde action comme si aucune des deux n'avait eu lieu, alors qu'en réalité toutes les deux ont eu lieu.

Ce mécanisme de défense se présente sous des modalités diverses et les rédacteurs du Vocabulaire de la psychanalyse dégagent deux conceptions :

- l'une mettant l'accent sur le conflit interpulsionnel où l'on retrouve en dernière analyse l'ambivalence de l'amour et de la haine ;

- l'autre situant le conflit entre les pulsions et le moi, celui-ci pouvant touver un allié dans une pulsion opposée à celle dont il se protège.

Ces auteurs tendent à rattacher le mécanisme d'annulation rétroactive à un comportement normal très répandu ; toutefois, ils soulignent qu'il s'agit toujours d'atténuer ou d'annuler la signification, la valeur ou les conséquence d'un comportement.

 

      Pour Elsa SCHMID-KITSIKIS, ce mécanisme, avec celui de l'isolation, est caractéristique de la névrose obsessionnelle. "La notion d'annulation rétroactive a acquis de nos jours une certaine connotation psychologique. Elle est souvent confondue avec la notion de comportement ou d'attitude ambivalente. Par ailleurs, il est probablement nécessaire de la distinguer, en raison du caractère "magique" de la défense, de la série des mécanismes découverts par Freud : refoulement, forclusion, négation (ou dénégation), désaveu (ou déni), série qui porte de nos jours la dénomination d'ensemble de travail du négatif."

 

    Les auteurs de Les mécanismes de défense, la définissent comme "illusion selon laquelle il serait possible d'annihiler un événement, une action, un souhait, porteurs de conflits, grâce à la toute-puissance d'une action ou d'un souhait ultérieurs, censés avoir un effet de destruction rétroactive". Ils signalent que ce mécanisme n'apparaît que ponctuellement dans l'oeuvre de Sigmund FREUD (L'homme aux rats, Inhibition, symptôme et angoisse...) mais que tous les auteurs qui ont étudié les mécanismes de défense le reprennent, à commencer d'ailleurs par sa fille Anna FREUD.

Pour eux, ce mécanisme se présente sous trois formes légèrement différentes :

- Elle s'exprime par la succession de deux formules verbales ou de deux conduites différentes, la seconde supprimant la première dans l'esprit de la personne qui utilise ce mécanisme ;

- L'action qui possède le pouvoir magique de destruction doit être l'inverse de la première action pour être efficace. Otto FENICHEL (1945/1953) montre que l'action est répétée d'une façon identique, mais dans un état d'esprit contraire qui accompagnait la première action ;

- Une expérience désagréable est répétée en inversant les rôles et annulée de cette façon. En fait, ce mécanisme est proposé sous d'autres noms : renversement de la passivité en activité ou identification à l'agresseur.

    Les auteurs indiquent qu'il ne faut pas confondre ce mécanisme de défense avec des opérations aussi courantes que le regret, le remords, le désir d'expiation, qui n'ont rien de pathologiques. Les psychanalystes rattachent presque tous l'annulation rétroactive à la névrose obsessionnelle.

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine Jacquet, Claude LHOTE, Les mécanisme de défense, Nathan Université, 2003. Elsa SCHMID-KITSIS, article Annulation rétroactive dans Dictionnaire International de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

                                                              PSYCHUS

 

Relu le 22 novembre 2019

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 06:27

        L'Isolation est un mécanisme de défense, décrit explicitement par Sigmund FREUD dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), surtout typique de la névrose obsessionnelle, et qui consiste à isoler une pensée ou un comportement de telle sorte que leurs connexions avec d'autres pensées ou avec le reste de l'existence du sujet se trouvent rompues.

Parmi les procédés d'isolation se trouvent les pauses dans le cours de la pensée, des formules, des rituels, et d'une façon générale, toutes les mesures permettant d'établir un hiatus dans la succession temporelle des pensées ou des actes. (LAPLANCHE et PONTALIS). Les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse mentionne que Sigmund FREUD "ramène en dernière analyse la tendance à l'isolation à un mode archaïque de défense contre la pulsion : l'interdiction du toucher (...)". Dans Inhibition, symptôme et angoisse, l'isolation pour la névrose obsessionnelle est mise en parallèle avec le refoulement chez l'hystérique. Dans Les psychonévroses de défense, la défense, aussi bien dans l'hystérie que dans le groupe des phobies et obsessions, est conçue comme une isolation. Les deux auteurs signalent que finalement le terme d'isolation est parfois employé dans le langage psychanalytique d'une façon un peu flottante qui appelle, selon eux, certaines réserves. Comme toujours, ils restent dans une définition freudienne orthodoxe qui a au moins le mérite parfois de la clarté. Il y a intérêt, toujours selon eux, "à réserver le terme d'isolation pour connoter un processus spécifique de défense qui va de la compulsion à une attitude systématique et concertée et qui consiste en une rupture avec ce qui la précède et la suit dans le temps."

 

       Elsa SCHMID-KITSIKIS, qui adopte le même point de vue, rapporte que Sigmund FREUD dans Les psychonévroses de défense, "conçoit la défense, aussi bien dans l'hystérie que dans les phobies et les obsessions comme une isolation : "la défense se produit par séparation de la représentation insupportable et de son affect ; la représentation, même affaiblie et isolée, reste dans la conscience."

Elle met en quelque sorte en garde sur la fait que l'isolation a été souvent confondue avec le déni de réalité, mécanisme spécifique de la psychose.

 

     Les auteurs de Les mécanismes de défense définissent l'isolation sous deux sens :

- une élimination de l'affect lié à une représentation (souvenir, idée, pensée) conflictuelle, alors que la représentation en question reste consciente ;

- une séparation artificielle entre deux pensées ou deux comportements qui en réalité sont liés, leur relation ne pouvant être reconnue sans angoisse par la personne.

   Le deuxième sens est exposé par Sigmund FREUD dans Totem et Tabou, "où il montre que les malades se comportent comme s'il existait une dangereuse contagion entre certains éléments. L'isolation est le "cordon sanitaire" destiné à neutraliser cette contagion".

   Ils signalent que de nombreux auteurs ont étudié cette défense spécifique, en privilégiant l'un ou l'autre des deux sens. Anna FREUD (1936/1993), Otto FENICHEL (1945/1953), Louis CORMAN (1961), Daniel WIDLOCHER (1971-1972), Claude LE GUEN (1985) retiennent le premier sens, LAPLANCHE et PONTALIS, le second sens.

    Ce procédé de la névrose exerce son rôle dans le processus normal de la concentration, comme le montre Sigmund FREUD, pour concentrer et diriger l'effort intellectuel ou la pensée courante.

Daniel LAGACHE insiste sur le fait que "la santé mentale ne signifie pas l'autonomie complète de la pensée et de l'action par rapport aux structures inconscientes, mais bien plutôt une autonomie relative impliquant la communication entre les structures inconscientes et les activités adaptatives et créatrices du sujet". Le problème survient lorsque précisément cette communication est rompue sur un aspect précis. Otto FENICHEL indique que l'isolation présente un risque car l'affect, momentanément supprimé, se manifestera de façon irrationnelle et imprévisible.

Les auteurs de Les mécanismes de défense (qui sont toujours au confluent de la psychanalyse, de la psychologie et de la psychiatrie, ce qui fait l'intérêt de leur démarche) comme pour chacun des mécanismes de défense, établissent  des passerelles à bon droit entre des processus "normaux" et des processus pathologiques, même si on a parfois l'impression qu'ils adoptent la position inverse de la psychanalyse classique, à savoir partir des affections mentales. Ils montrent à quel point la normalité reste une notion relative. Bien entendu, ils soulignent toujours les effets nocifs pour la personnalité de l'utilisation de ces mécanismes de défense.

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET, Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Théorie et clinique, Nathan Université, 2003. Elsa SCHMID-KITSIKIS, article Isolation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLACHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976

 

PSYCHUS

 

Relu le 23 novembre 2019

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25 avril 2010 7 25 /04 /avril /2010 23:00

     L'oeuvre de Wilhelm REICH, inscrite dans le prolongement direct de la théorie sexuelle de Sigmund FREUD, inspire encore aujourd'hui de multiples réflexions sur les liens entre la sexualité et la politique.

    Roger DADOUN, auteur d'un dictionnaire de son oeuvre, le décrit comme "psychiatre et psychanalyste, écrivain, militant et penseur politique et, plus que tout, peut-être, savant capable de pousser ses recherches avec pertinence dans de multiples directions, biologie, physique, mathématiques, Reich est un des hommes les plus passionnément controversés de notre temps."

Malgré ces controverses, ses travaux offrent "pourtant une ligne de développement d'une rare cohérence" : il considère l'énergie sexuelle ou libido, comme une réalité à étudier scientifiquement sous toutes ses formes. Son concept d'orgone, très critiqué notamment par tous ceux que révulsent toute théorie de la sexualité, mais pas seulement, est fondé sur la "coalescence des notions maintenues habituellement séparées de matière, de fonction et de bioénergie" Critique sévère du mécanisme technico-scientifique comme de toute métaphysique, sa pensée se veut à la fois à portée thérapeutique et sociologique, et bien entendu, politique. Il prône très tôt une politique sexuelle, garante selon lui de l'équilibre et de l'épanouissement de l'individu et de la société, très influencé par les approches marxistes, sans se dire marxiste lui-même.

 

     Ses écrits, en appui à ses multiples engagements en Allemagne et aux États-Unis (à partir de 1939), pour l'institutionnalisation de cette politique sexuelle, nombreux, s'échelonnent de L'irruption de la morale sexuelle (1932) à Les hommes dans l'État (1953), sans compter les multiples parutions posthumes. A noter les diverses contributions rassemblées dans Premiers écrits (parue en 1976) et l'oeuvre moins connue mais importante pour l'ancrage freudien de sa pensée, publiée en 1927, La Génitalité dans la théorie de la thérapie des névroses.

 

    L'irruption de la morale sexuelle (1932, 1935), étude des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle, écrite en 1931, constitue une première étape des efforts de Wilhelm REICH pour proposer des solutions à ce qu'il appelle le problème des névroses des masses humaines. Il part de l'examen de la question des origines de la répression sexuelle, en se fondant sur les recherches ethnologiques,  surtout de Bronislav MALINOWSKI sur les sociétés de Mélanésie. Tout en s'appuyant sur les travaux du traitement thérapeutique des névroses de Sigmund FREUD, il réfute l'opinion que le refoulement sexuel soit la condition essentielle de l'évolution culturelle.

Effectuant la comparaison entre la vie sexuelle de populations "primitives" et celle de ses contemporains occidentaux, il se pose la question de l'avantage que tire la société industrielle du refoulement sexuel. Et plus précisément la société capitaliste réactionnaire dans laquelle il vit, la société allemande des années 1930.

Nous pouvons lire dans sa préface datée de 1931 : "Le résultat le plus important de mon activité politique pour les recherches futures en matière de sociologie sexuelle était probablement la découverte que la répression sexuelle de la population est un des moyens capitaux dont se sert la classe dominante pour assujettir les populations laborieuses, que le problème de la détresse sexuelle de la population ne peut être résolu que par le mouvement de libération de toutes les formes d'oppression. Bien moins agréable fut la conclusion que la suppression définitive des effets d'une répression sexuelle plus que millénaire et la mise en place d'une vie amoureuse satisfaisante et mettant un terme à l'épidémie de névroses ne sera possible que lorsque la démocratie du travail sera instaurée dans le monde et la sécurité économique des populations garantie."

  Dans ce livre, le psychanalyste tente de confirmer la théorie de MORGAN-ENGELS sur l'évolution sociale - patriarcat, matriarcat, origine de la propriété privée, partage des rôles entre hommes et femmes, éducation des enfants. Il tente de lier le régime de la propriété des choses au développement de la répression sexuelle, bref de comprendre comment fonctionne l'économie sexuelle. L'auteur entend déjà mettre les points sur les i en ce qui concerne le vécu sexuel des populations, et parle de génitalité, pour bien faire le lien, déjà, entre les aspects psychologiques et biologiques de la sexualité.

 

    La lutte sexuelle des jeunes (1932) aborde de front les questions de tension sexuelle et de satisfaction, des ressorts de l'homosexualité, les difficultés des relations de camaraderie chez les jeunes, la signification de la répression de la vie sexuelle des jeunes dans la société capitaliste, les conditions de la révolution sexuelle, avec comme préalable la révolution socialiste... Dans ce livre extrêmement dense, l'auteur traite de l'éducation sexuelle en s'efforçant de répondre aux questions suivantes :

- Quel est le fonctionnement normal de l'appareil sexuel?

- Quelles sont les institutions de la société de classes? Inhibent-elles ou favorisent-elles la satisfaction sexuelle des hommes?

- Si elles les inhibent, pour quelles raisons et dans quel but?

- Y-a-t-il une possibilité dans la société capitaliste de supprimer la misère sexuelle des jeunes?

- Sinon, dans quelles conditions la libération sexuelle des jeunes est-elle possible et que doit faire aujourd'hui la jeunesse pour provoquer cette libération?

  Wilhelm REICH se livre à une critique féroce des institutions (famille, Église, État) qui troublent les capacités humaines de jouissance, en entrant véritablement dans le détail. Il faut remarquer que cette approche se situe à l'époque dans toute une vaste littérature, il est vrai souvent réservée au corps médical, qui traite, bien avant Sigmund FREUD d'ailleurs, des troubles sexuels dans tous leurs aspects anatomiques et physiologiques. Ce qui est nouveau dans son approche, c'est la mise en évidence des rôles sociaux de tels troubles sexuels, notamment dans la jeunesse ouvrière allemande.

 

     L'analyse caractérielle (1933) développe l'analyse du comportement et de l'attitude du malade. Il montre, en partant de la technique psychanalytique utilisée dans le traitement des névroses, comment se développent les résistances au travail analytique. C'est une véritable technique de l'analyse caractérielle qu'il entend mettre sur pied. C'est aussi une théorie de la formation du caractère qu'il élabore. C'est la mise en évidence de quelques formes caractérielles bien définies et du fait qu'ils sont très répandus. Il écrit donc sur une peste émotionnelle généralisée à l'ensemble de la société.

    Sa conclusion de la partie sur la technique de l'analyse caractérielle, en dépit des difficultés pour décrire un processus analytique, veut résumer son expérience : "Notre exemple met en scène le prototype du caractère passif-féminin qui (...) nous confronte toujours avec le même type de résistance caractérielle. Il illustre aussi le mécanisme typique du transfert négatif latent. (...). (...) la priorité donnée à l'étude systématique et logique de la résistance caractérielle (...) fait apparaître spontanément et sans ambiguïté le matériel infantile correspondant. Cela confère son caractère introspectif à l'interprétation ultérieure des contenus et des symptômes, d'où une grande efficacité thérapeutique. (...). Dès que fut établie la liaison avec le matériel infantile, l'élimination de la résistance caractérielle s'amorça. Ainsi l'interprétation ultérieure des symptômes se fit avec la collaboration active du malade. L'analyse des résistances se déroula en deux phases typiques : d'abord, l'accent fut mis sur sa forme et sa signification actuelle, puis l'élimination fut obtenue à l'aide du matériel infantile mis au jour. La différence entre une résistance caractérielle et une résistance ordinaire se manifesta dans l'exemple cité par la politesse et la docilité qui marquait l'une, par les doutes et la méfiance qui marquait l'autre. La politesse et la docilité faisaient partie intégrante du caractère et servaient d'expression à la méfiance du malade à l'égard de l'analyse. L'interprétation systématique du transfert négatif latent aboutit à la libération de l'agressivité réprimée et déguisée à l'égard de l'analyste, des chefs et du père du malade. Ainsi s'évanouit l'attitude passive-féminine qui n'était, évidemment, qu'une forme de réaction contre l'agressivité refoulée. La répression de l'agressivité à l'égard du père avait entraîné la répression du désir génital des femmes. Par conséquent, l'analyse rétablit les désirs génitaux masculins en rétablissant l'agressivité ; ainsi fut guérie l'impuissance du malade. Le caractère craintif disparut avec l'angoisse de castration par la prise de conscience, par le malade, de son agressivité ; ses crises d'angoisse s'évanouirent avec l'abandon de la continence sexuelle. la détente orgastique de l'énergie accumulée sous forme de stase d'angoisse aboutit à l'élimination du "fond somatique de la névrose"". Ensuite, l'auteur s'étend beaucoup sur les indications et les dangers de l'analyse caractérielle et le maniement délicat du transfert au cours de la cure.

    Sa théorie de la formation du caractère suit le conflit sexuel infantile depuis ses débuts, le développement de mécanismes de défense du Moi qui élabore une cuirasse caractérielle (qui s'édifie surtout par peur du châtiment). Il décrit l'économie sexuelle  de cette cuirasse caractérielle pour aboutir à la description de quelques formes caractérielles bien définies : caractères hystérique, compulsif et phallique-narcissique. Il s'appesantit sur le caractère masochiste et sa thérapie.

    Partant du conflit entre pulsion et monde extérieur, il décrit l'interaction des forces défensives qui provoque l'installation d'une économie sexuelle où se mêlent plaisir, angoisse, colère et cuirasse musculaire. Tout ceci a une traduction dans l'expression affective du réflexe orgastique. Tout un chapitre est consacré à ce qu'il appelle la désagrégation schizoïde.

    Le dernier chapitre de son livre sur La peste émotionnelle décrit l'étendue de ces affections à l'ensemble de la population, sans vouloir donner d'ailleurs à ce terme une "nuance péjorative", la représentant surtout comme une adaptation boiteuse et artificielle, à des conditions sociales défavorables.

"La peste émotionnelle est une biopathie chronique de l'organisme. La peste émotionnelle est une conséquence directe de la répression, sur une vaste échelle, de l'amour génital ; depuis, il a pris un caractère épidémique et, au cours des millénaires, aucune peuple de la terre n'en a été épargné. Rien ne permet de supposer que la maladie se transmet, par hérédité, de la mère à l'enfant ; en réalité, elle est inculquée à l'enfant depuis le premier jour de sa vie. C'est un mal épidémique comme la schizophrénie ou le cancer : la peste émotionnelle se manifeste sur le plan social. la schizophrénie et le cancer sont des biopathies causées par la peste émotionnelle dans la vie sociale. Leurs effets sont visibles aussi bien au niveau de l'organisme que dans la vie sociale. De temps en temps, la peste émotionnelle prend, comme d'autres maladies épidémiques, comme la peste et le choléra, un caractère pandémique : elles se manifestent alors par une gigantesque flambée de sadisme et de criminalité, dont l'Inquisition catholique au Moyen Age et le fascisme international du XXe siècle nous fournissent d'éloquents exemples."  Dans ce chapitre, Wilhelm REICH décrit les différences entre le caractère génital, le caractère névrotique et les réactions de la peste émotionnelle.

  Cet ouvrage est l'un des plus techniques de l'auteur. Fort volume, c'est un exposé détaillé du lien entre biologie et psychologie des profondeurs. Il contient aussi la justification de l'hypothèse de l'énergie d'orgone.

 

     La psychologie de masse du fascisme (1933) part d'une question qui taraude nombre d'auteurs : Comment dix-sept millions de personnes sur trente un millions d'électeurs d'une population de soixante dix millions d'un peuple cultivé porte-t-il avec jubilation Hitler au pouvoir en 1933? 

Wilhelm REICH ne se contente pas de proposer une interprétation psychanalytique des événements dont il est le témoin direct. Il fait converger sa pratique, son expérience clinique, sa réflexion politique et anthropologique pour situer le problème de manière plus générale. Pour lui, c'est le caractère mécaniste-mystique des hommes de notre temps qui suscite les partis fascistes et non l'inverse. L'idéologie fasciste, qu'il retrouve sous toutes les latitudes, est l'expression caractérielle biopathique de l'homme frappé d'impuissance orgastique. C'est toute une conception de la théorie raciale, dont il décortique le contenu, la fonction objective et subjective, qu'il propose. Après une démonstration sur le fonctionnement et l'origine du mysticisme, de l'irrationnel, le psychanalyste montre les fonctions biosociales du travail, ou plus précisément de la "discipline volontaire du travail" de masse. Là, il s'attaque autant aux conceptions du travail mises en oeuvre dans les industries capitalistes que dans le stakhanovisme soviétique. La régulation autoritaire et nationaliste du travail en Union Soviétique va à l'inverse de l'objectif  marxiste d'épanouissement de l'homme et de la société.

A la fin de sa préface à la troisième édition de 1942, Wilhelm REICH écrit : "La psychologie structurelle fondée sur l'économie sexuelle ajoute à la définition économique de la société une nouvelle interprétation du caractère et de la biologie de l'homme. La suppression des capitalistes individuels en Russie et le remplacement du capitalisme privé par le capitalisme d'État n'ont pas apporté le moindre changement à la structure caractérielle faiblarde, si typique des masses humaines. Notons encore que l'idéologie politique des partis marxistes en Europe avait pour objet (...) une situation économique couvrant un espace de 200 ans environ, qui correspondait à peu près à l'épanouissement du machinisme du XVIIe au XIXe siècle. Le fascisme du XXe siècle par contre a soulevé le problème fondamental des attributs caractériels de l'homme, de la mystique et du besoin d'autorité, qui correspondent à un espace de 4 000 à 6 000 ans environ. Là aussi, le marxisme vulgaire essaie de loger un éléphant dans une renardière. La sociologie fondée sur l'économie sexuelle se penche sur une structure humaine qui ne s'est pas formée au cours des deux siècles passés, mais qui résume une civilisation patriarcale et autoritaire vieille de plusieurs millénaires. (...) La découverte de la démocratie de travail, entité biologique et naturelle, dans les rapports humains internationaux peut être considérée comme l'antidote contre le fascisme."

 

     La fonction de l'orgasme de 1942, dit l'auteur dans son introduction résume "l'oeuvre médicale et scientifique que j'ai accomplie sur l'organisme vivant pendant ces vingt dernières années".

En fait, c'est par une approche d'abord physiologique qu'il publie dès 1927 sous ce titre le fondement d'une économie sexuelle axée sur la puissance orgastique et la génitalité. Cette approche s'élargit au fur et à mesure de ses recherches sur les plans psychanalytiques et sociologiques. Ce texte livre la base de la réflexion de Wilhelm REICH  qui pense que l'orgasme, ou acmé de l'excitation génitale gouverne l'ensemble du comportement biologique de l'homme. Il s'agirait d'un courant végétatif bio-électrique correspondant chez l'homme au rythme biologique le plus profond, et qui se déroulerait suivant un processus à quatre temps : tension mécanique, charge électrique, décharge électrique, relaxation mécanique. Tout mauvais fonctionnement de l'orgasme, qu'il rencontre de manière forte dans les multiples névroses qu'il traite, détruit l'équilibre biologique et conduit à de nombreux symptômes somatiques. Il rapporte à l'impuissance orgastique une certain nombre de troubles psychiques et somatiques. Et place donc l'orgasme au coeur de la médecine psycho-somatique. Il oppose l'orgasme, qui est lié au bon fonctionnement du para-sympathique, à l'angoisse qui est liée à une sympathicotonie. Entre l'un et l'autre existe un jeu de compensation.

 "La théorie de l'économie sexuelle peut s'exprimer en quelques phrases : La santé psychique dépend de la puissance orgastique, c'est-à-dire de la capacité de se donner lors de l'acmé de l'excitation sexuelle, pendant l'acte sexuel naturel. Sa base est l'attitude caractérielle non névrotique de la capacité d'aimer. La maladie mentale est le résultat d'un désordre dans la capacité d'aimer. C'est le cas de l'impuissance orgastique, dont souffre la majorité des humains, l'énergie biologique est inhibée et devient ainsi la source de toutes sortes de comportements irrationnels. La guérison des troubles psychiques exige en premier lieu le rétablissement de la capacité d'aimer. Elle dépend autant des conditions sociales que des conditions psychiques.

Les troubles psychiques sont les effets des perturbations sexuelles qui découlent de la structure de notre société. Pendant des milliers d'années, ce chaos a favorisé l'entreprise qui tendait à soumettre les individus aux conditions existantes par l'intériorisation de contraintes extérieures imposées à la vie. Son but est d'obtenir l'ancrage psychique d'une civilisation mécanisée et autoritaire en ôtant aux individus leur confiance en eux-mêmes.

Les énergies vitales, dans des conditions naturelles, ont une régulation spontanée, excluant les formes obsessionnelles du devoir et de la moralité. Ces formes obsessionnelles révèlent à coup sûr l'existence de tendances anti-sociales. Le comportement anti-social naît de pulsions secondaires qui doivent leur existence à la répression de la sexualité naturelle.

L'individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse (la peur de l'excitation du plaisir) qui est représenté physiologiquement par des spasmes musculaires chroniques. Ce plaisir-angoisse est le terrain sur lequel l'individu recrée les idéologies qui nient la vie et qui forment les bases des dictatures. C'est le fondement de la peur de vivre d'une manière libre et indépendante. Il devient la source où toutes les activités politiques réactionnaires, où tous les systèmes de domination d'un individu ou d'un groupe sur une majorité de travailleurs puisent leur force. C'est une angoisse bio-physiologique. Elle constitue le problème central de la recherche psycho-somatique. Jusqu'à présent ce fut là le plus grand obstacle à l'investigation portée dans le domaine des fonctions vitales involontaires que le névrosé éprouve comme quelque chose d'étrange et d'effrayant.

La structure caractérielle de l'homme d'aujourd'hui (...) est marquée par une cuirasse contre la nature en lui-même et contre la misère sociale extérieure à lui-même. Cette cuirasse du caractère est à la base de la solitude, de l'insécurité, du désir ardent d'autorité, de la peur de la responsabilité, de la quête d'une mystique, de la misère sexuelle, de la révolte impuissante, de la résignation à un type de comportement pathologique et contraire à la nature. Les êtres humains ont adopté une attitude hostile contre ce qui, en eux-mêmes, représente la vie, et se sont éloignés d'elle. Cette aliénation n'est pas d'origine biologique, mais d'origine sociale et économique. On ne la trouve pas dans l'histoire humaine avant le développement de l'ordre social patriarcal."

 

      La révolution sexuelle, de 1945, développe sur le plan social, la réorientation de l'économie sexuelle vers l'épanouissement humain. Wilhelm REICH y insiste sur le fait "qu'il ne sera certainement pas possible de maîtriser le processus culturel actuel sans comprendre que le noyau de la structure psychologique est la structure sexuelle, et que le processus culturel est essentiellement déterminé par les besoins sexuels."  Il s'attaque au moralisme sexuel et les idées qu'il développe font partie aujourd'hui de l'histoire de ce que l'on appelle la "libération des moeurs". Dans le conflit entre une structure sociale et ce besoin sexuel, l'Église et l'État sont en première ligne. Dans les derniers chapitres, l'auteur examine de manière critique certaines expériences menées en Occident et en Union Soviétique (dans ses premiers temps) avant dans "Quelques problèmes de sexualité infantile" de proposer une nouvelle manière d''approcher l'éducation des enfants. Il vise à la fois la création de structures collectives et de structures non-autoritaires chez l'enfant.

 

     Ecoute petit homme!, de 1948, n'est pas un écrit de caractère scientifique mais une longue apostrophe philosophique  (sans le langage proprement philosophique bien entendu) dans le contexte d'une lutte contre une campagne (longue) contre ses expériences et des recherches sur l'orgone. C'est une apostrophe philosophique en ce sens qu'au-delà de son propre cas, Wilhelm REICH met en garde le citoyen ordinaire contre les méthodes (autoritaires)  et les objectifs des représentants qui officiellement doivent défendre ses intérêts et permettre son épanouissement.

 

      La biopathie du Cancer (1948) retrace ses expériences sur l'énergie d'orgone. Loin de proposer une thérapeutique curative du cancer, insistant souvent sur le caractère expérimental de ses théories mêmes, il expose simplement 8 ans de recherches (1939-1947).

Dans un langage compréhensible par tous, très loin des manuels médicaux, il désigne ce qui selon lui est à l'origine de cette affection. Il pense qu'une partie des difficultés de la recherche sur le cancer provient de la conception même que l'on a du fonctionnement biologique. Il propose une conception de la biogenèse  qui refuse la thèse établie de l'infection par des germes aériens et soutient l'idée d'une génération spontanée du vivant, sous l'aspect de vésicules chargées d'énergie, ou bions, à partir de la désintégration de la matière organique ou minérale. Il attribue un rôle fondamental à l'émotion, dans sa fonction biologique primordiale (Cent fleurs pour Wilhelm REICH)

Selon Roger DADOUN, "l'interprétation orgonomique de l'étiologie du cancer conduit Reich à poser un remarquable parallélisme et d'éclairantes articulations entre le fonctionnement cellulaire, au niveau microscopique, et la fonction du système nerveux autonome au niveau de l'organisme global. Il existe un relation d'équilibre dynamique entre le noyau et le plasma dans la cellule saine : flux d'énergie, orgonotiquement plus puissance ; en situation de carence, le noyau, menacé en quelque sorte de "sufocation", précipite ses processus spécifiques de luminescence et de division : rapide décharge orgonotique et mitose cellulaire "sauvage", caractéristique précisément du cancer."

Ses expériences ne sont pas reprises par le corps médical, et ses installations de laboratoire sont détruites après une campagne de dénigrement de son travail scientifique.

     C'est dans La superposition cosmique de 1951 que Wilhelm REICH décrit le plus précisément ce qu'il entend par l'orgone. Relatant les expériences de l'auteur, Roger DADOUN écrit "qu'il faut d'abord montrer que l'orgone existe. L'observation joue ici un rôle prépondérant. C'est avec ses organes des sens, ses "sensations d'organe", sa curiosité, son intérêt, sa rationalité, son désir, que le chercheur est appelé à percevoir une forme inhabituelle de réalité ; sa structure toute entière est impliquée dans la recherche, structure et recherche sont liées, non pas dans un sens banalement relativiste, mais dans toute la force du terme : c'est le propre en effet de l'énergie de l'orgone - omniprésente - d'être aussi l'énergie actuelle du corps, de donner à la sensation, au désir, à la raison leurs rythmes et leur pouvoir ; une forme unique, infiniment obscure d'échange, d'osmose, de contact, de complicité, peut-être ou de connivence, règle en ce lieu les rapports de l'observateur et de l'objet ; Reich en vient ainsi à engager une réflexion épistémologique originale, où il s'efforce de réduire l'antithèse fadement automatique de l'objectif et du subjectif, de dépasser ce dualisme mécaniste et paralysant en extrayant la subjectivité de son nébuleux et mystique contexte psychologique pour la distribuer dans des structures caractérielles et culturelles susceptibles de donner prise au rationnel et à l'objectif - ce à quoi précisément l'orgone par définition se prête. Et il importe à Reich, au plus haut point, de réduire ce "subjectif", dans la mesure où les "arguments" lancés contre la théorie de l'orgone consistent principalement en accusation de "subjectivité", formulée entre autres par Einstein."

Ce qui précède reflète assez bien le genre de littérature auquel le lecteur doit s'attendre dans les dernières oeuvres de Wilhelm REICH. Dans les tentatives, qui nous semblent un peu désespérées, de saisir le quanta de la vie, surtout avec le matériel alors disponible, le psychanalyste du début s'éloigne de plus en plus de l'approche psychanalytique pour tenter d'atteindre ce qui lie le cosmique à la vie. Et partant de se discréditer de plus en plus auprès de l'ensemble de la communauté scientifique, dans ses tentatives d'exprimer ce qui est difficilement observable : le flux même de la vie, l'orientation de l'énergie vitale dans la cellule comme dans l'organisme, surtout qu'il effectue le saut (trop vite certainement) avec l'énergie cosmique.

 

     L'éther, Dieu et le diable, de 1949, se situe dans le prolongement de cette approche. Des premiers chapitres qui traitent du fonctionnalisme orgonomique, des deux "piliers de la pensée humaine", de l'animisme, du mysticisme et du mécanisme, le lecteur passe aux derniers sur le "Royaume du diable" et enfin sur "l'énergie d'orgone cosmique et l'éther". Il est question de l'existence d'une énergie qui pénètre tout et dont la présence peut être prouvée.

Lisons les dernières lignes : "Les observateurs de la nature ont décrit correctement l'énergie cosmique originelle pour autant qu'il était question de ses fonctions. Encore ont-ils été incapables d'établir un contact avec ces fonctions si ce n'était par des déductions ; ils n'avaient aucun accès à l'observation et à l'expérimentation directe. Il est évident que ce fait n'est pas imputable à l'éther mais à l'observateur. Il s'agit donc d'un problème de biopsychiatrie qui se rattache surtout à la biophysique de la perception, à l'interprétation d'impressions sensorielles et de sensations d'organe. Comme l'a si bien montré toute l'évolution de l'orgonomie, il n'existe qu'une seule voie pour parvenir à l'étude physique de l'éther : cette voie, c'est le courant orgonotique dans l'homme, ou pour employer une autre formule : le "flux de l'éther" dans la structure membraneuse de l'homme. Pendant longtemps, l'humanité a appelé cette force originelle "Dieu". Nous commençons à comprendre pourquoi la plupart des grands physiciens qui se sont penchés sur les problèmes cosmiques et plus spécialement sur celui de l'éther ont, comme Newton, réfléchi intensément sur le problème de Dieu."

 

     Le meurtre du Christ, de 1956, est une audacieuse (très audacieuse...) interprétation de l'homme Jésus comme incarnation de l'amour génital dans la plénitude.

La vision reichienne de la réalité christique implique une double récusation : elle ne se satisfait pas de la conception laïque et rationaliste traditionnelle qui ne veut connaître au mieux que le seul Jésus historique qui fut un excellent meneur d'hommes, démagogue peut-être, et qui sut exprimer avec vigueur les revendications et les aspirations des masses de Judée pressurées par les castes de juifs riches et par les conquérants romains. L'auréole divine de Jésus est tenue pour de l'idéologie. Contre cette position historiciste, Reich considère qu'une approche rationnelle doit conserver au Christ cette auréole. Il existe nécessairement, vu l'impact qu'il a dans l'histoire, dans la personne du Christ quelque chose qui le distingue des messies de tout genre de son époque. Et ce quelque chose est la forme-Jésus, une incarnation de l'amour, qui est l'amour physique (et non mystifié). Ce quelque chose est à relier directement avec le fonctionnement de l'économie sexuelle. (Roger DADOUN)

 

     Les hommes dans l'État (People in trouble), de 1953, relate l'expérience personnelle de Wilhelm REICH des principaux événements sociaux et politiques de l'époque de la fin de la République de Weimar et de l'avènement du nazisme. Il montre comment cette expérience l'a progressivement amené à prendre conscience de la structure du caractère humain, de son influence sur le processus social et, réciproquement, de l'influence des phénomènes sociaux sur le caractère de l'individu. Livre autobiographique de l'Observateur Silencieux comme il se nomme dans cet ouvrage.  C'est peut-être par celui-là que le lecteur qui ne connaît pas l'oeuvre de Wilhelm REICH doit commencer.

 

     Roger DADOUN, dans une présentation de Wilhelm REICH, écrit qu'"à défaut de développer les nombreuses objections que ne manque pas de soulever une entreprise aussi vaste (que celle qu'il s'est assignée) et qui a fait l'objet de plus d'accusations que de critiques, on peut regrouper ces dernières sous une même arête directrice : Reich a tendance à faire fi des relais nécessaires, à négliger tout un patient travail de mise en relations et d'articulations intermédiaires : il ne voit pas que la pulsion de mort peut être un puissant outil d'élaboration théorique, comme en témoigne toute la deuxième topique freudienne ou l'oeuvre de Mélanie KLEIN ; sa vision politique ne tient guère compte de la complexité et de l'évolution des rapports de force entre classes sociales et organisations politiques ; surtout sa construction orgonomique, centrée sur le concept d'orgone, mal dégagé d'intuitions vitalistes, semble reposer sur des fondations précaires, et seul l'avenir, en permettant une investigation approfondie et objective des travaux de Reich, pourra restituer à son entreprise ses justes dimensions".

 

     Ce que la postérité retire surtout de l'oeuvre de Wilhelm REICH est surtout centré sur les thèmes d'oppression et de révolution sexuelles, qui ont marqué les générations des années 1960-1970 en Occident, notamment dans la jeunesse.

Yves BUIN fait de l'oeuvre européenne de ce chercheur, laissant ce qu'il appelle les errances de la période américaine de côté, le véritable centre d'intérêt de sa pensée. A savoir toute cette réflexion entre les aspects psychanalytiques de la sexualité et les aspects du fonctionnement politique des sociétés. La notion de cuirasse caractérielle n'est pas ignorée de bien des psychanalystes d'aujourd'hui. Helmut DAHMER, Paul FRAPPIER et Jean-Marie BROHM, de leur côté soulignent les convergences entre Reich et Marx à travers l'oeuvre de Reich, et ce qui fait partie du freudo-marxisme. Roger DADOUM souligne d'ailleurs que même dans sa période américaine, Wilhelm REICH  n'a pas perdu de vue (et tous ses adversaires hystériques aux États-Unis non plus!) la lutte contre le fascisme, envisagé dans une large perspective anthropologique et non uniquement politique ou idéologique. C'est cette lutte qui est l'aiguillon qui le mène à la recherche sur le mouvement vital.

 

Wilhelm REICH, L'irruption de la morale sexuelle, Étude des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle, Petite Bibliothèque Payot, 1974 ; La lutte sexuelle des jeunes, François Maspéro, Petite collection maspéro, 1972 ; L'analyse caractérielle, Payot, Collection science de l'homme, 1973 ; La psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, 1974 ; La fonction de l'orgasme ; L'arche, collection Le sens de la marche, 1970 ; La révolution sexuelle, Union Générale d'Éditions, 10/18, 1971 ; Écoute petit homme!, Petite Bibliothèque Payot, 1974 ; L'éther, Dieu et le diable, Petite Bibliothèque Payot, 1999 ; La superposition cosmique, Petite Bibliothèque Payot, 1999 ; Les hommes dans l'État, Payot, 1978.

Roger DADOUN, article Encyclopedia Universalis, 2004 ; Cent fleurs pour Wilhelm REICH, Petite Bibliothèque Payot, 1975 ; article Wilhelm REICH, dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette littératures, 2002 ; article La psychologie de masse du fascisme dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

Yves BUIN, l'oeuvre européenne de Reich, Éditions universitaires, collection encyclopédie universitaire, 1972. Contributions de Helmut DAHMER, Paul FRAPPIER et Jean-Marie BROHM dans "débats", Editions Taupe Rouge de Novembre 1975.

 

 

Relu le 24 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

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