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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 12:42

         Paradigme de la théorie des organisations de Michel CROZIER, l'analyse stratégique est l'analyse du comportement des acteurs donné comme stratégique. Prenant la suite des analyses structuro-fonctionnalistes, cette théorie, élaborée conjointement par FRIEDBERG et CROZIER, tente de rendre compte du comportement des membres des organisations, dont les actions mêmes structurent leur champ d'action.

Ceux-ci construisent, en vue de l'action collective, des règles internes et externes, suivent des calculs et des intérêts. Ces acteurs sont dotés de rationalité, même si elle est limitée ; ils sont autonomes et entrent en interaction dans un système qui contribue à structurer leurs relations, leurs "jeux". Les acteurs interviennent dans un système, l'organisation, qui doit et peut s'ajuster à des contingences et à des changements de nature diverse. Il n'existe pas d'ajustement "naturel" - c'est-à-dire automatique et incontrôlé - mais des mécanismes assumés constituant le système d'action concret. Il s'agit de comprendre comment l'organisation peu évoluer, compte tenu de la tendance des acteurs à travailler ensemble suivant des règles stables et des objectifs eux-mêmes stables. 

      En retenant comme idée ou concept initial, qu'un système est un ensemble d'éléments en interrelation en vue de répondre à une finalité, ses acteurs (pris au sens d'éléments) sont globalement interdépendants, comme le montrent les paradigmes successifs en théorie des organisations, qui ont des applications bien concrètes. Par leurs travaux individuels, par les sous-groupes dont ils font partie, ils concourent à animer et à faire vivre et survivre une organisation. Cette interdépendance ne signifie pas pour autant interaction : le fait que deux actions se coordonnent dans le but de remplir un objectif ne suppose pas forcément que les acteurs à l'origine de ces actions travaillent effectivement de concert, c'est-à-dire intentionnellement.

L'analyse stratégique tente notamment de cerner les cas de figure où l'interdépendance, qui caractérise les actions, ne s'accompagnent pas d'une interaction des acteurs (cas de stratégies concurrentes qui font malgré tout progresser l'entreprise. 

Ceci étant posé, notamment à partir des travaux de Philippe BERNOUX (La sociologie des organisations) et de J-P. MEINADIER (Ingénierie et intégration des systèmes, Hermès, 1998), de CROZIER et FRIEDBERG (L'acteur et le système) et de Sophie LANDRIEU-KARTOCHIAN (Théorie des organisations, Gualino, 2013), de même que ceux de Pascal PICQ (Nouvelle histoire de l'Homme, 2006), l'analyse stratégique possède plusieurs facettes.

 

L'analyse stratégique selon CROZIER et FRIEDBERG

    Pour les deux auteurs de l'ouvrage L'acteur et le système, l'analyse prime sur la théorie et l'analyse stratégique des systèmes d'action est avant tout une démarche sociologique. Ils entendent partir des acteurs, car, tout en constatant l'existence des systèmes d'action, qui s'imposent lourdement aux acteurs (ces systèmes d'action existent avant leur naissance et existera après eux, même modifiés), il n'est pour eux pas possible tout simplement actuellement d'élaborer une théorie générale des systèmes sociaux. Ils se situent là, quelque part, tout en ne niant pas leurs apports, entre d'assez loin la théorie générale marxiste et plus près des théories interactionnistes. Ils ne refusent pas la théorie et encore moins la synthèse qu'il ne faut pas opposer à l'analyse, mais veulent partir de cas concrets pour aboutir à une certaine vue d'ensemble. 

Ainsi, analysant le cas du système politico-administratif départemental français, ils constatent que ce système existe bel et bien, et qu'il est régulé entre filière élective et filière bureaucratique, et même s'il est autoritaire et centralisateur, il donne aux différents acteurs certains avantages pour l'individu et pour la stabilité du système.

Ils émettent quelques conclusions qui s'affineront ensuite par la suite :

- "Il existe, très évidemment, derrière l'ensemble des relations contradictoires des pressions, des conflits et des alliances qui opposent et rassemblent autour des décisions collectives départementales les notables et les fonctionnaires, un système d'action concret, vivant et contraignant dont les régulations s'imposent à tous."

- "nous n'avons pu mettre suffisamment en évidence le degré de conscience que les acteurs ont de l'existence de ce système, mais nous pouvons faire l'hypothèse que beaucoup d'entre eux en ont l'intuition et tiennent compte avec sagesse des contraintes que ce système impose et des limites à ne pas dépasser pour pouvoir oeuvrer efficacement en son sein. La plupart, en tout cas, ont une conscience aigüe des nécessités du jeu ou des jeux auxquels ils participent. Leurs réponses en témoignent éloquemment."

- "La plus grande singularité du système, c'est son mode de régulation qui présente deux caractéristiques fort différentes : d'une part, la régulation est assurée directement par le contrôle croisé d'unités fragmentées, communiquant mal entre elles de façon verticale, mais s'influençant et se limitant latéralement selon un modèle régulier ; d'autre part, elle est assurée indirectement pas l'existence de personnages particuliers, les cumulants, dont la situation exceptionnelle leur assure un avantage naturel sur leurs collègues. C'est un modèle de régulation ou de gouvernement par l'exception."

- "La mise en évidence de ce système, qui structure l'ensemble des relations de pouvoir du milieu départemental, et la preuve de son existence n'ont pas seulement un intérêt académique. Elles permettent de comprendre tr§s pratiquement quelles sont les décisions qui peuvent être prises dans un tel ensemble et quelles sont celles qui ne pourront l'être. Elles permettent surtout de montrer l'inutilité ou même la nocivité de nombreuses réformes qui, au lieu de dynamiser un système trop pesant et trop rigide, ne font que l'alourdir".

- "En ce qui concerne les performances mêmes du système, d'autres facteurs naturellement entrent en ligne de compte. Les nécessités mêmes de l'action, les opportunités financières et économiques, les choix politiques nationaux, les choix politiques et les orientations personnelles de certains acteurs peuvent avoir, entre autres, des conséquences déterminantes. Tous ces facteurs, toutefois, demeurant médiatisés par les caractéristiques du système et par l'effet de sa régulation. Certes, on ne peut pas "expliquer" la qualité et le montant des résultats obtenus par l'effet direct de ce modèle. Mais on peut indiquer les limites des performances possibles. On peu aussi mettre en lumière les contraintes que crée, pour un type de performance ou pour un autre, l'existence du système et apporter ainsi une réflexion utile sur leurs chances d'amélioration."

- "Enfin, l'analyse telle qu'elle a pu se préciser nous apporte une dernière contribution. Elle peut servir, en effet, encore à poser le problème du changement du système lui-même, c'est-à-dire, en termes plus immédiatement perceptibles, de toutes les pratiques qui sont l'objet en même temps que le moyen du débat politique. Cette contribution est particulièrement décisive actuellement (en 1977), car le système d'action départemental semble incapable désormais, du fait de ses caractéristiques aussi bien que de son mode de régulation, de s'engager dans une voie d'adaptation graduelle. Il répond naturellement aux pressions du milieu par le retrait. Les grandes villes lui ont échappé depuis longtemps, bien qu'elles continuent théoriquement à faire partie du cadre institutionnel départemental. Les agriculteurs traitent leurs affaires en dehors du département. Beaucoup d'autres interérêts, même si c'est avec beaucoup moins de succès, s'engagent dans la même voie. le système ne bouge pas, mais tend à devenir une peau de chagrin. On peut donc sérieusement penser à l'éventualité d'une crise que seule une restructuration profonde permettrait d'éviter." Cette analyse et bien d'autres conduiront à un mouvement administratif et politique conjoint de décentralisation et de régionalisation. 

    Les deux auteurs examinent également le cas des services hospitaliers de dialyse rénale. Là, d'autres éléments interviennent, s'agissant souvent de questions de vie ou de mort des patients. Au-delà des circuits administratifs qui orientent ceux-ci vers la greffe ou vers la dialyse, même lorsque la technologie est mise au point, interviennent des choix qui mettent en action des acteurs aux perceptions différentes. Il s'agit d'un système à plusieurs entrées : système d'action proprement dit (la structure administrative), technologie, performances, mode de gouvernement ou régulation à différents niveaux (ente médecins, entre médecins et soignants, entre médecins, soignants et malades), plusieurs combinaisons sont possibles. On peut choisir (en résultance des acteurs dominants) le système d'action pour obtenir la performance ou choisir la performance en fonction de la contrainte du système d'action. On peut décider du choix du système à partie du choix du mode de communication et de gouvernement ou accepter un mode de communication et de gouvernement plus compatible avec le choix du système que l'on a fait. "De plus, écrivent-ils, il vaut la peine de souligner qu'il n'y a pas d'analogie entre le choix de valeur implicite dans la priorité donnée au mode de régulation "démocratique" et le choix de valeur implicite dans la décision de constituer le système qui le rend possible. Rapportée, en effet, au système d'action plus large que constitue le système de la médecine française, la décision qui conduit à une régulation plus démocratique est une décision de type élitiste qui donne au médecin un pouvoir arbitraire sur l'admission qui suscite contestation.

Nous pouvons donc, en contrepoint du cas du système politico-administratif, faire apparaitre, d'une part, que ce qui nous semble naturel dans un système d'action peut être effectivement contingent, même si nous ne pouvons avoir prise sur lui, et d'autre part, que la relation entre les divers choix contingents qui le constituent n'est pas, comme on le croit trop souvent, par facilité, une relation de cohérence de valeurs. L'effet pervers consubstantiel au phénomène système d'action est un lien, en effet propre qui ne se ramène pas à une logique universelle des valeurs, des attitudes ou des comportements."

    Michel CROZIER part d'abord de réflexions sur les mouvements ouvriers et socialistes, puis sur le syndicalisme américain, pour s'intéresser ensuite aux organisations de manière plus générales. De son ouvrage clé, Le phénomène bureaucratique, de 1963, à l'étude des organisations, via une méthode d'analyse stratégique (L'acteur et le système, 1977), il veut contribuer, avec d'autres, notamment dans le Centre de sociologie des organisations fondé en 1963, aux changements structurels indispensables pour l'efficacité économique et sociale. D'autres analystes, s'inspirant de l'analyse stratégique, étudient non plus des organisations mais plus généralement des "situations" caractérisées par des relations de pouvoir au sein de contraintes systémiques. Son ouvrage de 1987 (Etat modeste, Etat moderne) confirme cette préoccupation constante, préoccupation relativement détournée de nos jours par les tenants d'un Etat minimum, réduit à ses fonctions (et encore) régaliennes. 

 

Un faisceau de sociologies des organisations

   Michel CROZIER est influencé dans sa recherche par les études de Max WEBER, le fonctionnalisme (T. PARSONS, R.K. MERTON...) et les sciences de l'organisation américaine (A.W. GOULET, P. SELZNICK...) dont il cherche à dépasser les imperfections et les insuffisances théoriques. De Max WEBER, il critique la croyance en "la supériorité absolue du système hiérarchique réglementaire et bureaucratique en matière d'efficacité, (puisque) l'analyse des faits démontre que plus ce modèle prévaut, moins l'organisation est efficace". 

    Après lui, s'appuyant sur ces travaux, nombre de sociologues, tant français qu'américains, étudient l'organisation (notamment dans le monde de l'entreprise), suivant une analyse stratégique, beaucoup rejoignant beaucoup plus les préoccupations d'origine du fonctionnalisme et des sciences de l'organisation américaine, que celles, bien plus orientées vers l'efficacité sociale, de Michel CROZIER. 

   Ce que ces sociologues retiennent, même s'ils n'en font pas le même usage que le penseur français, ce sont les relations de pouvoir et les zones d'incertitude et le cercle vicieux bureaucratique. Souvent pour renforcer le contrôle - technique et social - à l'intérieur des entreprises.

  - Si Michel CROZIER met en cause les affirmations des rationalistes de l'organisation scientifique et se range aux côtés de J. MARCH et de H. SIMON pour défendre le caractère limité de la rationalité, d'autres sociologues se mettent au service des entreprises pour tenir compte de ces limites afin de rétablir la rationalité du fonctionnement, quitte à faire des concessions avec les désirs des employés. Ses travaux empiriques montrent que cette rationalité est dynamisée ou contrainte par les relations de pouvoir. Certains membres de l'organisation - entreprise ou structure administrative - ont du pouvoir sur d'autres par le simple fait que le comportement de ces derniers est étroitement limité par des règles, tandis que celui des premiers l'est beaucoup moins. Autrement dit, le pouvoir d'un acteur sur un autre dépend de l'imprévisibilité de son comportement face à son partenaire. Les relations de pouvoir se fondent sur la notion d'incertitude des comportements dans l'organisation. Chaque acteur tente de se construire des marges d'incertitude qui lui permet d'échapper aux volontés des autres. Les relations de pouvoir sont donc des négociations permanentes où chacun chercher à accroître la marge d'imprévisibilité de son comportement vis-à-vis d'autrui, tout en édictant des règles ou plus généralement en agissant pour réduire la zone d'incertitude de l'action d'autrui vis-à-vis de soi (dans les relations contremaître/subordonné par exemple). Michel CROZIER distingue le pouvoir de l'expert, c'est-à-dire le pouvoir issu d'une capacité à contrôler l'incertitude propre à une situation (le savoir-faire par exemple de l'ouvrier professionnel ou de l'informaticien) et le pouvoir hiérarchique fonctionnel qui est justement celui qui consiste à limiter le pouvoir de l'expert en réduisant l'imprévisibilité du comportement de celui-ci.

A ce phénomène, la direction d'une entreprise peut soit resserrer les contraintes réglementaire (dit de sécurité par exemple) ou au contraire à installer des fonctions régulatrices et de négociation (réunions de travail réunissant plusieurs collègues par exemple) ou effectuer un mixte de ces deux méthodes. 

   - Le cercle vicieux bureaucratique s'installe lorsqu'il y a multiplication des règles de fonctionnement pour contrôler ce pouvoir d'expert. Le respect de celles-ci (sous l'aiguillon du pouvoir sur le règlement des salaires et sur l'emploi lui-même...) par les subordonnés qui s'aménagent de manière informelle des zones d'incertitude (zones de liberté et de contre-pouvoir dans le temps ou/et dans l'espace), rigidifient l'organisation. Face à ces règles et au "ritualisme" des grandes organisations (qui peut s'installer au sein même des instances de concertation), toute menace extérieure (par exemple la nécessité de s'adapter au marché) accroît la conformité et la rigidité, car le changement donnerait lieu à de nouvelles négociations des relations de pouvoir, coûteuses en temps, en énergie et en affectivité. Les organisations qui refusent les pressions extérieures, l'adaptation, le changement et qui restent sourdes aux risques encourus, sont dénommées "systèmes bureaucratiques d'organisation". Ce sont des organisations dans lesquelles "le circuit, erreurs-informations-corrections fonctionne mal et où il ne peut y avoir, de ce fait, correction et réadaptation rapide des programmes d'action, en fonction des erreurs commises.

Ce cercle vicieux se caractérise par quatre traits essentiels observés dans les organisations :

- Le développement de règles impersonnelles gérant le fonctionnement l'organisation. Ce sont ces règles impersonnelles, dans le système de Max WEBER, qui définissent dans le détail le fonctionnement de l'organisation et les rapports entre les agents. Ces règles visent à éliminer l'arbitraire, (source de corruption bien connue dans maints pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine), mais elles limitent aussi l'initiative individuelle. Chaque membre de l'organisation se trouve donc protégé à la fois contre la pression de ses supérieurs et contre celle de ses subordonnés ; mais cette protection est aussi un isolement et sa conséquence est double : d'une parti il est privé de toute initiative et soumis totalement à des règles qui lui sont imposées du dehors et d'autre part il est complètement libre de tout lien de dépendance personnelle, et notamment d'une parentèle qui dans certains cas dans certains pays colonisent des pans entiers des administrations. 

- La centralisation des décisions, conséquence des règles d'impersonnalité. Afin d'éliminer l'arbitraire ou les pressions trop personnelles, le pouvoir décisionnel est éloigné des cellules d'exécution. Ce qui accroit la digité de l'organisation, notamment si elle est de taille importante. Ceux qui décident, et c'est de plus en plus vrai au fur et à mesure où l'administration croit en importance et en effectifs, ne connaissent pas directement les problèmes qu'ils ont à trancher ; ceux qui sont sur le terrain et connaissent ces problèmes n'ont pas les souvenirs nécessaires pour effectuer les adaptations et pour expérimenter les innovations devenues indispensables.

- L'isolement de chaque catégorie hiérarchique, conséquence également de l'impersonnalité des règles et de la centralisation des décisions. Le maximum de situations étant prévues et le lieu décisionnel se trouvant éloigné, les catégories et strates n'ont plus à communiquer. cet isolement a pour conséquence une pression très forte des pairs sur chacun des individus du groupe. Les conflits internes aux catégories sont remplacés par les conflits entre catégories, elles-mêmes caractérisées par une forte cohésion interne (esprit de corps).

- Le développement de relations de pouvoir parallèles est la conséquence de l'impossibilité d'éliminer complètement toute zone d'incertitude. Autour de celles qui subsistent, des relations de pouvoir parallèles se développent et, avec elles, des phénomènes de dépendance et de conflits. Les individus ou les groupes qui contrôlent une source permanente d'incertitude dans un système de relations et d'activités dans lequel le comportement de chacun peut être prévu à l'avance, disposent d'un certain pouvoir sur ceux dont la situation pourrait être affectée par cette incertitude. Bien plus, leur situation stratégique sera d'autant meilleure et le pouvoir qui en découle d'autant plus grand, que les sources d'incertitude seront moins nombreuses. C'est dans un système d'organisation très "bureaucratique" où la hiérarchie est claire et la définition des tâches précise, que les pouvoirs parallèles auront le plus d'importance.

      L'intérêt du modèle de Michel CROZIER du "cercle vicieux" est de montrer que toutes les pressions extérieures renforcent les dysfonctions déjà établies, lesquelles sont devenues l'un des éléments essentiels de l'équilibre interne de l'organisation. La rigidité avec laquelle sont définis le contenu des tâches (que ce soit en atelier ou en bureau), les rapports entre les tâches et le réseau de relations humaines nécessaires à leur accomplissement, rend difficile la communication des groupes entre eux et avec l'environnement. Les difficultés qui en résultent, au lieu d'imposer une refonte du modèle, sont utilisés par les individus et les groupes pour améliorer leur position dans la lutte pour le pouvoir au sein de l'organisation. ces comportements suscitent de nouvelles pressions pour l'impersonnalité et la centralisation, car l'impersonnalité et la centralisation offrent, dans un tel système, la seule solution possible pour se débarrasser des privilèges abusifs que ces individus et ces groupes ont acquis.

En conséquence, le changement ne peut provenir directement de l'extérieur. Pourtant l'organisation doit s'adapter et se transformer, sous peine de disparaitre, dans un environnement qui change. Le changement imposé de l'extérieur, et condition de sa survie, vient nécessairement d'en-haut, en raison même de la centralisation des décisions. de plus, à la différence du changement dans les organisations non bureaucratiques où il est graduel et permanent, ici, il est subit et brutal, les négociations dans les relations de pouvoir s'opérant en dehors de toutes règles.

     Notons que lorsque des sociologues parlent de pouvoir à l'intérieur de l'organisation, il ne s'agit pas tellement d'un pouvoir sur la structure (que beaucoup ne recherchent même pas) ou même seulement du pouvoir de décision (à quelque échelle que ce soit), mais du pouvoir de se livrer à des jeux dans l'espace et le temps de présence dans l'organisation, à des fins strictement individuelle (ou de petits groupes très restreints), pour échapper à la pression de la rentabilité, ce qui a une incidence directe sur les quantités et les qualités de travail fournies...

   Les analyses stratégiques tentent de déterminer comment jouer sur ces dysfonctionnements propres aux organisations, soit en contrariant ces recherches de zones d'incertitude de la part des agents, soit en utilisant les aspirations personnelles de ces agents en faveur des objectifs de l'organisation. De plus, les analyses stratégiques n'entendent pas seulement comprendre ce qui se passe à l'intérieur de l'organisation, mais également comment conquérir des pouvoirs ou des marchés par l'étude des relations entre organisations. Lorsque des administrations ou des entreprises se livrent à ce genre d'analyse, elles tentent d'harmoniser les effets d'une augmentation de l'efficacité interne à l'accroissement du champ de leur action extérieure. 

En fait, entre l'analyse crozierienne de l'organisation et l'analyse courante d'aujourdhui, il y a un déplacement du centre de gravité des intérêts de l'intérieur vers l'extérieur. Il n'est pas sûr, hormis de nombreuses initiatives, parfois sous la pression des syndicats, visant à améliorer la position individuelle des agents, que l'analyse stratégique actuellement dominante leur soit bénéfique. Bien au contraire, tout en prenant en compte des analyses des dysfonctions internes, c'est plutôt en fonction d'expériences antérieures de l'organisation que tout se passe... Soit en fonction des approches tayloriennens, fordiennes ou toyotiennes...

   Malgré l'extension de la réflexion des successeurs de Michel CROZIER à toutes les organisations, qu'elles soient administratives ou productrice de biens et services, les entreprises, et par capillarité, les administrations de nombreux États dont les gouvernements entendent régir leur pays comme une entreprise, suivent surtout la postérité des fondateurs de "l'organisation scientifique du travail", qui connait ses premières applications dès le XIVe siècle et qui voit certaines de ses méthodes et objectifs se développer surtout lors de la deuxième révolution industrielle de la fin du XIXe siècle. C'est la division extrême du travail, et son contrôle en temps réel si possible, développée par TAYLOR (taylorisme), renforcée dans le fordisme et tempérée dans le toyotisme (TOYOTA). Malgré les organisations productives postérieures à FORD ou TAYLOR, qui va vers l'intéressement des travailleurs (quel que soit la fonction dans l'entreprise, jusqu'aux organes directeurs) à leurs tâches, l'organisation du travail basée sur la décomposition de ces tâches ne disparaît pas et connaît au contraire un regain avec l'industrialisation à marches forces de nombreux pays considérés encore au milieu des années 1900 comme sous-développés. 

Michel CROZIER, Erhard FRIEDBERG, L'acteur et le système, Seuil, 1977. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL,  Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

SOCIUS

    

 

 

 

      

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22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 07:36

          Michel CROZIER, prenant acte du fait que la société est formée, surtout l'époque contemporaine, d'organisations bureaucratiques, quel que soient leur domaine d'intervention (politique, économique, sociale) (même si bien entendu elle ne se réduit pas à cela), étudie leur fonctionnement concret, au-delà d'ailleurs des règlements intérieurs qui officiellement les structurent. Les individus à l'intérieur de ces organisations sont directement confrontés, non seulement entre eux mais à ces organisations. Non seulement les conflits se déroulent dans leurs actions réciproques, mais les acteurs doivent compter sur le fonctionnement de l'organisation dans laquelle ils se trouvent. Elles opposent des résistances aux acteurs et leur imposent des règles de relations. 

 

Une sociologie des organisations plus ou moins globale

      C'est toute une sociologie, celle des organisations qu'il propose. Il n'est pas le seul à la faire, mais il est un des premiers à une proposer une analyse sociologique, alors que d'autres se situent plus à un niveau psychologique et même au départ, mécaniste.

Si les analyses précises de Michel CROZIER restent centrés sur des bureaucraties administratives, avec tout de même des éléments qui concernent aussi la production, on peut tenter, et certains l'ont fait, de les étendre à nombre d'organisations dans le monde contemporain, tant privées que publiques, car les mêmes procédures, règlements, conflits se retrouvent aussi très largement ailleurs, y compris dans les organisations internationales.. L'administration, de plus, occupe tellement de place, d'emplois, a aujourd'hui une telle importance - que les systèmes informatiques n'entament pas contrairement à ce qui s'écrit souvent - que ces analyses sur la sociologie des organisations s'avèrent fécondent pour comprendre comment fonctionne le monde et du coup, dans l'esprit même qui animait Michel CROZIER, pour pouvoir le changer.

De plus, dans l'esprit de maints auteurs il n'y a pas d'équivalence entre organisation, administration et bureaucratie : les éléments relationnels dégagés se retrouvent dans quasiment tous les secteurs de la vie sociale.

      Depuis que la sociologie des organisations est devenue une branche de la sociologie à part entière, on a recherché les différentes approches des organisations qui peuvent exister :

- des approches mécanistes, liées au développement des grandes industries et des bureaucraties, dont en Allemagne Max WEBER et aux Etats-Unis, Frederick TAYLOR et en France Henri FAYOL, produisent des travaux plus complémentaires que parallèles ;

- des approches psychosociologiques, comme celle de l'École des relations humaines (dominée aux États-Unis par Elton MAYO), dont Abraham MASLOW et Frederik HERZBERG approfondissent les éléments, comme celles des théories issues de la socio-psychanalyse (Eugène ENRIQUEZ...), comme celle encore des théories issues de la psychologie sociale (dynamique de groupe, théorie des besoins et des motivations, comme encore celles des "sciences cognitives", de la sociologie qualitative, de la micro-sociologie, de l'interactionnisme symbolique ou de l'ethnométhodologie ;

- des approches de management, à travers l'école socio-technique (Tavistock Institute de Londres), l'école de la contingence (Henry MINTZBERG), ou d'autres..

La tendance du coup est de représenter les approches de Michel CROZIER et de ses collaborateurs, que ce soient les théories de l'acteur stratégique ou la théorie de la régulation sociale ou encore la sociologie des logiques d'action comme des approches sociopolitiques, comme s'il fallait distinguer les approches politiques des autres, plus "scientifiques", techniques, liées à des applications directes dans le monde de l'entreprise, du côté du management des dirigeants beaucoup plus que du côté des salariés ou des fonctionnaires...

   Sans mésestimer le fait que Michel CROZIER par exemple, mû par le désir de faire évoluer le monde de la politique et de l'entreprise, participe à ce mouvement "technique", il ne faut pas faire oublier qu'il s'agit également de faire changer la société pour le progrès social et économique. Bien entendu la sociologie des organisations bénéficie des études ou préoccupations antérieures, et s'alimente d'approches qui n'ont pas pour ambition de changer la société. Mais on ne doit pas faire oublier que cette sociologie veut éclairer d'abord les conditions des coopérations et surtout des conflits dans les organisations. Toutes les approches, à un moment ou à un autre, indiquent qu'on ne peut faire l'impasse sur les conflits qui régissent les relations entre les membres des organisations qui ont pour objectif leur coopération. Qu'elles soient macro ou micro-sociologiques, toutes les études mettent en évidence des dynamiques qui changent le système de valeurs et le système de règles dans l'adaptation autant à l'environnement des organisations qu'à leur composition interne. 

 

Les sociologies des organisations françaises et américaines        

      Gwenaële ROT et Denis SEFRESTIN, de Science Po Paris et du Centre de Sociologie des Organisations indiquent qu'"il est malaisé de définir le champ exact de la sociologie des organisations ; de même quant au point d'origine des travaux de recherche sur le sujet. La théorie des organisations est multiple, partagée depuis un siècle entre les psychologues, les économistes et les sciences de gestion. La place qu'y occupe exactement la sociologie des organisation fait l'objet d'un débat académique sur lequel (ils ne veulent pas) s'attarder.

Quel que soit la définition exacte qu'on retienne, il est en tout cas difficile d'affirmer que les racines de la sociologie des organisations seraient essentiellement françaises : elles furent plutôt américaines.". Cette constatation ne les empêche pas d'étudier plutôt l'histoire de la sociologie des organisations en France. Choix justifié car les orientations intellectuelles différentes en France et aux Etats-Unis méritent bien des études séparées, malgré les ponts entre les deux, illustrés d'ailleurs par le fait qu'une grande partie de la notoriété et des progrès de l'étude des organisations par Michel CROZIER provient de l'attention que lui ont accordé des sociologues américains.

Il convient en résumé d'aborder séparément les approches de ce qu'ils appellent l'école française de sociologie des organisations des diverses théories élaborées outre-Atlantique. Si l'on voulait schématiser, on pourrait écrire que la sociologie des organisations est du coté américain, plutôt managériale et du côté français, plutôt sociale ou sociopolitique... 

 

Une manière de comprendre la société

    Compte tenu des différentes approches sociologiques de l'organisation, on peut dégager trois sens distincts :

- Un regroupement d'humains qui coordonnent leurs activités pour atteindre certains buts. L'organisation est envisagée comme une réponse au problème de l'action collective, de sa coordination et de sa stabilisation.

- Les diverses façons par lesquelles ces groupement structurent les moyens dont ils disposent pour parvenir à leurs fins.

- L'action d'organiser, le processus qui engendre les groupement ou les structures d'organisation.

   L'étude des organisations répond généralement à trois exigences :

- Les sociétés (modernes et anciennes) se composent d'ensembles au sein desquels les individus passent une grande partie de leur vie. Il est donc essentiel d'analyser et de comprendre le fonctionnement de ces groupements. D'autant plus que certains facteurs comme la concentration industrielle, l'accroissement du salariat, le développement des administrations publiques, le progrès technique, créent des entités de plus en plus vastes et de plus en plus nombreuses.

- Toutes ces entités, malgré leurs différences, ont des caractéristiques communes et ont à résoudre des problèmes voisins.

- il importe de comprendre la logique qui se cache derrière cette diversité dans l'organisation. Et il y a autant de formes spécifiques d'organisations que d'objectifs justifiant l'action collective : économique, sociale, politique, religieuse, militaire, écologique, caritatives... La diversité dans l'organisation est aussi liée à leur degré de complexité et à d'autres paramètres mis à jour suivant les recherches : taille, technologie, contexte....

   L'enjeu de telles recherches est lié historiquement (voir comment Michel CROZIER en est venu à étudier les organisations) aux différents conflits qui affectent les organisations. D'où des thèmes récurrents dans bien des études. Un thème ou un autre intervient suivant la préoccupation des acteurs mêmes des organisations :

- La cohesion. Il s'agit de savoir comment les organisations parviennent à maintenir leur structure et leur identité, malgré les tensions internes et externes qu'elles subissent.

- L'étude de la structure formelle et informelle. Nombre d'études cherchent à clarifier les liens entre la structure formelle et les relations sociales informelles au sein des organisations.

- L'adaptation. Comment les organisations gèrent-elles l'innovation et comment l'intègrent-elles pour s'adapter à leur environnement social et technique? Certaines études tentent de comprendre comment et pourquoi la structure formelle évolue, à é travers les processus qui gouvernent la création et la modification des règles. D'autres s'intéressent à l'intégration des innovations techniques dans les organisations. Certaines se focalisent sur les changements culturels. Les études sortent des frontières traditionnelles de la firme et cherchent à expliquer les processus d'innovation d'une entreprise au sein de son territoire.

- La hiérarchie et les relations de pouvoir. Son abordés l'autonomie des acteurs, les différents types d'organisation (matricielle, horizontale, pyramidale), la gestion du pouvoir, la répartition des ressources, les modalités des négociations...

- Le lien social et identitaire, ainsi que les phénomènes culturels.

- L'étude de la circulation de l'information et les outils de communication.

- Les situations conflictuelle ou pathologiques. Conflits syndicaux, situation de stress, précarité, phénomène du placard, baisse de la productivité, absentéisme, recherche des causes des blocages au sein des organisations...

 

D'utiles distinctions et clarifications...

      Pour se repérer dans le foisonnement d'écrits sur la sociologie des organisations et encore plus sur les organisations de manière générale, il convient de distinguer :

- l'organisation elle-même dont on cherche à comprendre le fonctionnement, la manière dont les relations d'entraide, de pouvoir, d'influence se font, évoluent, la manière dont se mettent en place des cadres de vie sociale dans un groupe particulier. En ce sens, l'organisation est autant celle d'un société que celle d'une entreprise de production ou de service ;

- la gestion dont la finalité est de mettre en place des méthodes qui permettent d'augmenter, d'améliorer l'efficacité des pratiques. C'est la version "ancienne" de que l'on nomme aujourd'hui le "management". Laissant au mot gestion les aspects de vas que sont la gestion comptable, des stocks..., le management concerne la gestion plus prestigieuse liée à la notion de pouvoir des hommes,

- la communication, car c'est par elle que non seulement la transmission des informations nécessaires au fonctionnement de l'organisation se fait mais aussi parce qu'elle est le support et le véhicule de la culture, des identités et de la hiérarchie, des valeurs proclamées et des croyances tacites partagées. Elle est un système complexe par elle-même, liée à la fois à la dimension éthique et à la dimension technique.

    Si ce que l'on appelle la sociologie des organisations concerne surtout les sociétés industrialisées - elle se développe de manière théorique et empirique à la fin du XIXe siècle -, maintes analyses prennent en compte une dimension anthropologique présente dans les sociétés antérieures.

   Dans les analyses, trois déterminants sont mis souvent en musique, même si parfois cela n'est pas explicité dans les études, même les plus connues :

- la relation entre individu et société, la façon dont chaque individu développe une vision et une posture face au monde, vision et posture fortement déterminées par le contexte socioculturel dans lequel il vit ;

- la relation entre individu et organisation, la manière dont l'institution a mis en forme les tâches à accomplir, ses finalités, ses objectifs, les valeurs et les normes et sur laquelle l'individu se positionne, évalue sa place et celle des autres individus ;

- la relations entre organisation et société, le propre d'une société "complexe" étant de répartir en institutions autonomes des activités humaines nécessaires pour tous mais réalisables par une partie de la population formée spécifiquement à ces activités. Cette autonomie relative de l'institution ne fait plus d'elle un simple rouage du fonctionnement global, mais la met dans un "champ" où elle est en concurrence-complémentarité avec les autres.

     Enfin, la sociologie des organisations, si elle se développe différemment suivant les pays et les contextes socio-culturels, doit beaucoup à deux types d'analyses, fondées sur des travaux empiriques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ceux de Frederik W. TAYLOR (1865-1915, fondateur du taylorisme (recherche de l'efficacité maximum de l'organisation de la production de masse) et ceux de Elton MAYO (1880-1949), initiateur de séries d'études (aux finalités très diverses) sur les dimensions relationnelles à l'intérieur des organisations qui influent sur l'efficacité taylorienne, et au-delà, qui touchent aux relations de pouvoir et aux phénomènes des conflits-coopérations. 

 

Gwenaële ROT et Denis SEGRESTIN, La sociologie des organisations : cheminements et situation présente, Editorial, dans Entreprises et histoire, n°84, 2016. Thomas RENAUD, Cours Campus Forse, Cned, Université Lyon 2 - Université de Rouen, master 2 professionnel des Sciences de l'éducation. 

 

Complété le 25 avril 2018

 

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 15:20

        Constatant le renouveau d'intérêt vers le milieu des années 1980, d'abord à l'Université de Strasbourg, pôle de la synthèse entre la pensée allemande et la pensée française en sociologie,  - renouveau qui se propage lentement ensuite pour ne prendre forme en France qu'à partir des années 2000 - Abraham A. MOLES réfléchi à partir de la pensée de Georg SIMMEL, à cette psychosociologie qui balaie de nombreux thèmes, la philosophie de l'argent, l'esprit de la métropole, la Mode comme force sociale, la résurgence de l'individualisme, l'aventurier, l'étranger...

S'inspirant de l'étude d'une certaine volonté du secret (concrétisation menée jusqu'à son terme dans l'idée de privé), dans la réflexion de SIMMEL de ce balancement entre le pôle de l'individu et le pôle de la société, il énonce quelques hypothèses de base, conduit qu'il est à replacer SIMMEL dans la position de "père fondateur" de la psychologie sociale (ce qui est peut être exagéré...), parallèlement à TARDE dans leur opposition à une sociologie des institutions du type DURKHEIM. 

- On ne change pas la nature humaine. Elle reste le noyau dur de la prospective. Cette constance de l'être, qui n'est pas (encore, car les "progrès" vont vite...) sérieusement mise en cause, met de la continuité dans les utopies technologiques. Le conflit entre les formes de l'individualité et de la socialité émerge de lui-même et reste inévitable. C'est ce que SIMMEL appelle la "tragédie sociologique".

- Dans son attitude de sociologue, SIMMEL reflète en négatif une analyse qui se relie infiniment mieux à ce qu'on peut appeler la "psychologie sociale", la prééminence du modèle de TARDE sur celui de DURKHEIM. Ce qui le préoccupe, c'est l'analyse des fonctions individuelles, l'analyse de fonctions affiliées plutôt que contraintes, sur lesquelles il a un regard "phénoménologique". Mais notre auteur "tire" peut-être un peu trop vers l'individu, alors que SIMMEL insiste beaucoup sur la dynamique d'une interaction constante entre l'individu et la société. L'individu ne peut se comprendre que parce que la société existe, et existe de tout son poids global. On peut comme l'auteur construire une sociopsychologie, mais au coeur même de celle-ci, la société, matériellement et psychologiquement, pèse toujours sur l'individu. SIMMEL penche d'ailleurs plus vers le conflit entre individu et société que vers l'affiliation gentille. Il est vrai, pour aller plus loin que la coopération et le conflit sont étroitement liés et c'est sans doute pour cela que SIMMEL réfléchit plutôt en terme de dynamique de socialisation  qu'en terme de relation entre individu brut et société brute, qui serait donnée tels quels tous les deux... 

- Le territoire personnel, la privatisation de l'être, la magie des possessions, le pouvoir des objets sont de ces éléments fondamentaux de la nature humaine, dont aucune sociologie réaliste ne peut faire l'économie. "Le problème, écrit-il, est de savoir comment elles s'articulent, se conjuguent ou s'opposent, avec une pression sociale qui vient de l'extérieur, et ce d'autant plus que cette pression leur parait étrangère. Le "secret", l'idée même de secret, son rapport avec le discret, la translucidité au lieu de la transparence ressortissent de ces mêmes catégories : les propriétés du noyau dur de l'être (...)". 

- "Il y a actuellement un Discours Social, si global qu'il tend vers la banalité qui nous parle en termes éloquents, sinon convaincants, de la perte de la personne et de la perte de la privatisation. Il nous montre, voire nous démontre, par quels mécanismes se détruit la vie privée et se construit le collectif. (...) (Ce discours nous ment dans un sensationnalisme en proposant l'inéluctable déclin de la personne au profit du concept de "citoyen". Ce bon citoyen d'ailleurs se trouve mis en question par son apathie, son indifférence aux menaces qui le concernent, sa passivité devant les Pouvoirs armés du Grand Ordinateur universel. Tel serait donc un certain discours social global, une image dont l'aspect inéluctable ferait de tous conflits en faveur de l'individu des combats d'arrière-garde ou des expériences donquichottesques dans l'univers de l'acte gratuit. Les techniciens, les experts, viennent joyeusement donner corps aux images issues de ce discours en décrivant ses mécanismes : souvenons-nous de l'écho du plan SAFARI, des conflits interpolitiques sur l'ordinateur de Wiesbaden ou de Flensbourg, et des valeureuses commissions "Informatique et Libertés". Abraham MOLES, spécialisé dans la sociologie de l'information, en plein dans le grand mouvement des réseaux sociaux, qui au milieu des années 1980, n'était pas encore le concentré de captivité consentie d'aujourd'hui, écrit là avec toute sa virulence, tellement enthousiasmante que nous l'avons reproduite presque en entier... Il indique, ce faisant que la dynamique conflictuelle de l'individu et de la société, n'évolue pas tant par le renforcement des appareils de contrôle social, mais plutôt la sorte de comportement "moutonnier" des individus, qui, au nom de la valorisation de la personne, se fondent encore plus dans la masse. La valeur rattachée et auto-entretenue par des médias plus qu'intéressés au réseau de relations virtuelles, au détriment des relations réelles constitue sans doute l'aiguillon majeur aujourd'hui de cette dynamique. 

    La construction de nouveaux modèles sociaux évoquée par Abraham MOLES met en enjeu, à la fois dans les représentations et dans les faits, la notion de privatisation et de secret. Il estime que le "Secret" est un "de ces territoires internes sur lesquels la réflexion technologique un peu approfondie montre comment un discours social trop facile nous induit en erreur." Pour lui la réalité ultime de la vie sociale se situerait, non pas dans telles ou telles structures dominantes qu'il est nécessaire (...) de décrire avec le maximum de précision, mais dans l'émergence d'une réactivité permanente entre l'être et la société. Pourrait-on dire à la limite que la lutte permanente de l'individu contre la société serait l'essence ultime de la vie sociale?" Il écrit encore : "Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social. Cet individu s'aide des technologies de la même façon que la société s'en aide pour percer ses secrets."  Notre auteur appelle plus qu'il n'en décrit des contours, à une phénoménologie du secret. Dans son discours, qu'il décrit lui-même entre sociologie et électronique, il laisse entrevoir de nouvelles complexités, le développement d'autres dimensions de cette fameuse lutte, faisant le lien avec la pensée de SIMMEL, qui entrevoyait déjà cette question par l'analyse du réseau des affiliations. 

Rappelons qu'Abraham MOLES (1920-1992) est l'un des précurseurs des études en sciences de l'information et de la communication en France. Dans les années 1960, il donne des cours en sociologie puis en psychologie sociale à l'Université de Strasbourg (dans le département dirigé par Henri LEFEBVRE). 

Abraham MOLES, Du secret comme expression de la réactivité sociale, Contribution à la sociopsychologie de G. Simmel, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:16

   La figure de l'étranger, dans un monde sédentaire, mais traversé plus ou moins fréquemment, plus ou moins longtemps par des groupes nomades, est un sujet en sociologie assez peu étudié - au contraire sans doute de la figure, légèrement différente, du migrant, même par Georg SIMMEL qui dans son oeuvre n'y consacre précisément que moins de dix pages. Mais quelles pages et dans quel contexte! Celui de la modernité urbaine dominée par la Mégalopole.

Avant ou en même temps de SIMMEL, d'autres auteurs l'ont fait, et la conception qu'il s'en fait gagne à être comparé à celles de quelques uns, dont des auteurs de l'école de Chicago, mais aussi de CAMUS ou SCHICKELE ou encore WEBER. 

  Les études des sociologues dépassent bien entendu l'attitude politique qui fait de l'étranger un ennemi, une menace. D'ailleurs comment pourrait-il constituer l'ennemi ou la menace s'il n'est ni connu ni identifié? Il faut, pour comprendre les relations que noue l'étranger qui s'installe, plus ou moins longtemps, avec la population, les diverses populations résidentes, dépasser la simple fantasmagorie ou la manipulation politique ou religieuse pratiquée depuis des temps immémoriaux par quantité de pouvoirs. Mieux, elles doivent prendre en compte ces fantasmagories et ces manipulations.

 

Un essai classique de SIMMEL dans un long chapitre...

       L'essai classique sur l'étranger n'est pas un essai au même titre que les autres, mais une digression d'à peine sept pages à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle géographie social et culture de l'espace et des lieux où dominent les Mégalopoles, il y présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant de façon symétrique, la construction spatiale du social (comme les formes spatiales, telles que les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions spatiales?) et la construction du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales? - par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Ce contexte e la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation du mouvement, de la proximité et de la distance jouent dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les les interactions entre les amis et les ennemis, comme ce fut le cas de la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui, venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe. Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste "qui arrive aujourd'hui et part demain", mais un immigrant parmi ses hôtes, il n'a pas l'intention  de quitter, alors même qu'il pourrait repartir après-demain. Compris ainsi, l'étranger (blanc, masculin, des classes moyennes?) n'est pas forcément un homme marginal, un exclu, un "homme de trop" ; il est plutôt quelqu'un qui fait partie du groupe sans vraiment en faire partie, puisque, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. "Sa position, écrit SIMMEL, est essentiellement déterminée par le fait qu'il n'appartient pas dès le départ au groupe, qu'il y importe des qualités qui ne proviennent pas et qui ne peuvent pas provenir du groupe". Être liminal, à cheval sur deux groupes auxquels il n'appartient pas tout à fait, l'étranger synthétise la proximité et l'éloignement dans une constellation ambivalente, dans une forme particulière d'interactions. "La distance à l'intérieur des relations signifie que ce qui est proche est lointain, et l'étrangeté que ce qui est lointain est proche".

Cette structure chiasmatique de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ce qui sont de passage. D'abord, le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobile" ou de "mobile immuable" qui bouge sans bouger, fait de lui une intermédiaire idéal entre deux communautés,capable d'importer des idées et des marchandises de l'une dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparaît souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse. La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant le bon sociologue selon ÉLIAS. L'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement ; capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger à la fois un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice. Enfin, la proximité et la distance qui finissent la situation de l'étranger parmi ses hôtes s'expriment encore dans les typifications généralisantes dont il fait l'objet. Perçu comme différent par les membres du groupe, conçu par SIMMEL comme un groupe assez homogène, "pré-postcolonial" pour ainsi dire, ceux-ci tendent à accentuer les propriétés tout à fait générales qu'il partage avec eux (le sexe, l'âge, la profession...) ou avec des autres étrangers comme lui (la nationalité, l'ethnicité...). "C'est pourquoi, écrit le sociologue et philosophe allemand, les étranges ne sont pas vraiment reconnus comme des individus, mais comme des étrangers d'un certain type".

Analysant l'étranger du point de vue de celui-ci, SCHULTZ observe que l'étranger commet l'erreur inverse. Au lieu de subsumer les membres du groupe d'accueil sous une catégorie générale et anonyme, il perçoit chacun d'eux comme un individu particulier et transforme les traits idiosyncratiques de l'individu en traits typiques de la communauté. (Frédéric VANDENBERGHE)

 

Plus évoqué dans les romans que dans les études de sociologie...

    Même pour ceux qui ne s'adonnent pas à la lecture de la littérature, les romans d'Albert CAMUS (1913-1960) (L'étranger, 1942) et de René SCHICKELE (1883-1940) (Der Fremde, 1909) sont relativement connus. Comme l'explique Ottein RAMMSTEDT, de l'Université de Bielefeld, Faculté de sociologie, "Paul Merkel fait figure chez René SCHICKELE, comme Meursault chez CAMUS, d'individu fictif. Merkel et Meursault ne se caractérisent pas par leur individualité mais par leur destin d'étranger. D'après (les deux romanciers et essayistes), ce destin n'est ni unique, ni original, ni même individuel - c'est la raison pour laquelle qu'ils les font agir quasi anonymement. Le destin d'étranger (...) n'est pas fortuit, il ne vient pas seulement de l'extérieur ; ce destin n'est pas un fatum qui leur serait imposé. Tous les deux ne subissent pas le rôle de l'étranger, mais ils sont activement empêtrés dans ce destin." Notre auteur constate qu'aucune définition n'est donnée au lecteur de l'étranger, et cette "qualité" n'apparait que dans le déroulement de l'action. Il doute même de cette dénomination d'étranger en ce qui concerne les héros de ces deux romans. De ce qu'il a lu dans la littérature sociologique, "l'étranger est  tout d'abord l'éloigné, celui qui vit à l'étranger. Cela nous est donné par la langue, sur laquelle repose les définitions juridiques et politiques de l'étranger. Qi pour le XXe siècle, l'étranger est par exemple l'expulsé, le réfugié, l'exilé, la "displaced person", c'est-à-dire une personne qui doit quitter son pays, malgré elle ; alors l'étranger est celui qui voyage contre son gré". Et SIMMEL reprend peu ou prou cette définition lorsqu'il parle de l'étranger. Enfin, pas tout-à fait constate Ottein RAMMSTEDT, et c'est ce qui fait l'intérêt de l'analyse qu'en fait le sociologue et philosophe allemand.

    Reprenant l'analyse de SIMMEL dans un propos très proche de celui de Frédéric VANDENBERGHE, notre auteur écrit que "Saisir l'étranger comme une forme sociologique renvoie à la spécificité de l'analyse simmélienne car Simmel détache non seulement l'étranger de la condition spatiale existante en prenant les distances sociales qui s'accroissent rapidement dans les sociétés modernes comme des sublimations symboliques mais il rend aussi l'étranger ) comme forme ou encore comme type - dépendant de l'action réciproque sociale, c'est-à-dire que le groupe et l'autre déterminent pas l'interaction la forme selon laquelle l'autre peut devenir un interactant pour les membres du groupe et de quelle manière le type social "étranger" se manifeste. L'étranger de Simmel est, en tant que forme, analytiquement séparé des contenus possibles qui peuvent lui être attribués. La forme "étranger" n'est donc pas une disposition psychique mais au contraire exclusivement une forme sociale - c'est pourquoi Simmel décrit également l'étranger comme "un type social" se constituant sur la base de la spatialité de toute interaction sociale et qui par là présentent des traits qui se rencontrent partout à la fois."

 

La figure de l'étranger et celle du Juif

      Quand on regarde le contexte des réflexions de SIMMEL sur l'étranger, et vu les nombreux passages assez long qu'il consacre aux Juifs dans la Philosophie de l'argent, certains auteurs ont interpréter sa digression sur l'étranger comme une analyse biographique sur la judaïcité (Margaret SUSSMAN, Werner SOMBART, René KÖNIG, Hans LIEBESSCHÜTZ et Almut LOYCKE. Il est vrai que le siècle de SIMMEL est marqué par la problématique de l'intégration des Juifs dans l'ensemble de l'Europe, et singulièrement en Allemagne, intégration accélérée, en regard de siècles d'isolationnisme ombrageux de la part des autorités juives et des nombreux pogroms dans l'Histoire, qui suscite la formation en retour d'un antisémitisme  idéologique politique et politiquement affirmé. Mais, outre le fait que SIMMEL tout au long de sa vie a refusé l'explication des théories par le recours à la biographie, il serait extrêmement réducteur, vu ses textes, d'assimiler l'étranger au Juif. Découle de ces textes, au contraire, une extension de la notion d'étranger qui aboutit, via les étude de l'école de Chicago, à une vision extensive selon laquelle le statut d'étranger, dépassant alors les catégories juridiques, devient le statut de nombreux de citoyens, individuellement isolé dans des mégalopoles. Étranger au sens propre, car se sentant isolé dans un monde qui évolue suivant des logiques de masses difficilement appréhendées. Les voisins ne sont plus des familiers, ils deviennent au sens propre, des étrangers.

      Freddy RAPHAËL se fait écho de cette assimilation et de grand rapprochement entre le juif et l'étranger dans l'oeuvre de SIMMEL. "L'étranger, écrit-il, est parfois une figure pathétique, proche de l'insomniaque évoquée par Isaac Joseph", Étranger qui, pourtant pour SIMMEL est une figure plutôt positive eu égard de la situation dans laquelle se trouve souvent la société d'accueil. "Ce caractérise sa condition, poursuit-il, c'est le sentiment de précarité et l'instabilité qui le rejettent à l'extérieur des solidarités mécaniques et organiques, comme des foules et des communions. Mais le plus souvent, la distance que l'étranger maintient avec la société d'accueil, la façon dont il s'inscrit dans cette béance, n'est pas une conduite désadaptée, car elle se fonde sur une vision du monde qui lui permet de transcender le mépris dans on l'accable. Son expérience n'est pas  celle de l'exil ni de la déréliction. La présence du Juif au monde est à la fois non-coïncidence avec l'ordre des choses, anachronisme voulu, et participation dynamique et créatrice, nécessaire invention à partir de la rupture. Il s'arrache à l'environnement, introduit la distance, pour jeter de nouveaux ponts.

Prenant appui sur Julien FREUND, pour qui l'étranger, tout en demandant au milieu du groupe s'en différencie, représentant l'inassimilable, représentant d'autres valeurs et d'autres moeurs, il estime que "l'expérience du migrant, qui oscille entre le maintien de la singularité et l'adaptation mimétique, remet en cause le caractère normatif du système majoritaire. Sa désorientation, c'est-à-dire son incapacité à se situer sur la carte sociale des statuts, peut déchirer la trame des rapports figés, répétitifs, et introduire des ruptures, lieux d'une dynamique créatrice". "L'étrange dérange car il représente un facteur de déstabilisation dans une société qui entend se perpétuer par la reproduction du même, et qui proclame son homogénéité."

 

Des forces sociales et des étrangers...

Sans doute, comme le fait SIMMEL qui est critiqué pour cela, la société d'accueil n'est-elle pas homogène, (mais pourtant il ne l'analyse pas, à bien y regarder comme cela), ce que pourrait faire penser cette polarisation Société/Étranger, à l'image d'une autre polarisation, qui n'est à notre avis pas la même Christianisme/Judaïsme. Cette société est déjà traversée de conflits, et l'étranger est pris dans une opération de rapprochement de certaines forces sociales et de crispation d'autres forces sociales à l'intérieur de celle-ci.

Il représente effectivement un facteur de déstabilisation pour certaines fractions de cette société, mais au contraire de stabilisation, et même de perpétuation, pour d'autres, via son rôle économique et social. Mais encore l'étranger est une figure par trop monopolaire. Car les étrangers qui jouent ces rôles économiques et sociaux ne sont pas à amalgamer et d'ailleurs pourraient protester de cet amalgame. Sans doute le rapprochement de la figure de l'étranger et du Juif favorise cet amalgame, comme si l'étranger était issu d'une seule et même culture ou communauté. Le Français dans les pays scandinaves ou germaniques, peut faire figure d'étranger, et d'étranger au sens plein selon l'analyse de SIMMEL, à l'écart et à l'intérieur, acteur important. 

 

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2001. Otthein RAMMSTEDT, L'étranger de Georg Simmel, Laboratoire de Sociologie de la culture européenne, Université de Strasbourg & H. Bopst, Revue des Sciences de la France de l'Est, 1994. 

Freddy RAPHAËL, Le Juif comme paradigme de l'étranger dans l'oeuvre de G. Simmel, dans Sociétés, 2008/3, n°101, www.cairn.info ; Étranger et la paria dans l'oeuvre de Max Weber et de Georg Simmel, dans Archives de sciences sociales des religions, n°61/1, 1986, www.persee.fr. Voir aussi l'étude-projet collective L'étranger dans la cité : Les travaux de Georg Simmel et de l'École de Chicago à la lumière de l'immigration maghrébine dans l'espace montréalais, dans The Free library by Farlex.

 

SOCIUS

 

 

 

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 10:15

    Peu d'études sont réalisées sur ces deux aspects, sauf, mais de manière non aboutie, aux questions de l'argent. C'est que, pour ce qui concerne la socialité marchande, l'ouvrage sociologie majeur du XXe siècle, selon certains auteurs (dont A.J. HAESSLER), Philosophie des Geldes publié en 1900 et réédité sept fois jusqu'en 1967, est aujourd'hui "scandaleusement ignoré ou jeté en pâture au plagiat le plus divers". C'est aussi que la question de la ville, ou plus précisément de la Métropole est traité essentiellement dans un texte publié dans l'ouvrage Brücke and Tür, assez peu lu et analysé. Ces deux aspects sont certainement très lié dans l'esprit de SIMMEL si l'on en croit les nombreuses remarques disséminées dans son oeuvre. La mention d'un changement radical de mentalité quand on passe de la Communauté à la Métropole figure assez souvent, même si c'est de façon annexe et rapide.

 

Socialité marchande.

  Bien plus que dans la grande Sociologie de 1907, explique A. J. HAESSLER, la Philosophie des Geldes (PhdG) forme un tout et "permet une approche de sa pensée qu'il y a tout lieu d'estimer comme résolument "moderne". Alors que d'autres auteurs (Daniel BELL, Peter BERGER, Robert HEILBRONER) se livrent seulement à un diagnostic à courte vue du capitalisme de crise, SIMMEL propose une pathogènes de la socialité marchande. Il démonte les mécanismes subjectifs et objectifs de ce procès de civilisation, mettant à jour sa logique et sa dynamique irréversible et nécessaire; Avant Max WEBER notamment, il fournit une théorie complète du processus de la rationalisation occidentale. Sauf qu'il lui manque la faculté de conceptualisation, en lien avec son langage tout empreint de symbolisme. "La pensée originale de Simmel, écrit notre auteur, vient de son analyse phénoménologique du monde social capitaliste. Phénoménologique avant la lettre, ne consistant qu'à retravailler des impressions, des chocs d'une réalité qu'il comprend déjà comme une construction sociale. Et cette phénoménologie correspond bien avec de qu'on a tendance à qualifier de "symboliste", voire de "bergsonien" dans son approche : le respect du sensible, l'attention aux sens, le primat de l'Einfühlung qui favorisent une conception du monde et de l'histoire comme une éternelle succession de luttes et confrontations ente le flux chaud de la vie et de l'humain et le flux froid des objets et de l'intellect. Or la monnaie consacre à ses yeux le triomphe de ce dernier, où l'intellect domine le sentiment tout comme le rapport des objets détermine les rapports sociaux. Simple parle dans ce contexte de l'atrophie de la culture individuelle au profit de l'hypertrophie de la culture objective et nous livre l'un des premiers rapports de crise de la modernité naissante. Les termes d'atomisation et d'aliénation de l'individu trouvent ici leur sens et y inaugurent avec le siècle débutant, une recherche qui va à l'avenir occuper une grande partie des sciences sociales."  

De manière centrale, c'est au niveau des relations sociales qu'il faut entreprendre l'analyse, et SIMMEL les comprend à travers une analyse du phénomène monétaire. Comme chez beaucoup d'auteurs, mais avec une autre acuité, c'est la notion d'échange qui la fonde. Il se livre à une analyse historique sur l'influence de la "forme" monnaie depuis le Moyen-âge. Une forme de distanciation par rapport à l'objet, impensable auparavant, un objet étant unique, s'opère progressivement, avec la présence de plus en plus importante de la monnaie qui introduit l'idée d'équivalence entre plusieurs objets, en favorisant l'échange où les objets n'ont plus de valeur en soi, mais une valeur en monnaie. Bien que les termes ne fassent pas partie du langage de SIMMEL, cela fait irrésistiblement penser au début de la valeur d'usage et de la valeur d'échange. Sauf qu'il s'agit pour le philosophe et sociologue allemand de comprendre le nivellement des valeurs qu'entraine la monnaie, ce nivellement touchant peu à peu toutes les sphères des relations sociales. La rationalité se manifeste alors en une rationalité du quelconque et de la disponibilité généralisée. Le seul échappatoire à cette évolution est un repli sur soi, mais en même temps l'affirmation de sa subjectivité fondamentale, mais alors d'une subjectivité du quelconque, du disponible. Autant dire qu'il n'y a pas d'échappatoire, sauf à se réfugier (et c'est ce que font certains) dans des communautés coupées de l'évolution générale. 

Dans son analyse de la modernité, toujours pour HAESSLER, SIMMEL nous propose de partir du postulat méthodique d'une analyse de la socialité en termes d'inter-relations, pour en faire dériver la constitution de la socialité marchande par une forme particulière d'inter-relations, l'échange économique. Etant donné que la société s'auto-constitue, s'auto-construit elle-même, il élabore sa thèse générale : l'échange n'est que le code analytique de la socialité marchande, la forme qui, du général au particulier, affecte toutes les relations sociales, les rend toutes comparables, modifiables, sujettes au pouvoir, alors que la monnaie réintègre resynthétise ces éléments dans des ensembles artificiels et complexes, les assemble selon une nouvelle objectivité qui lui est immanente. Notre civilisation aurait donc atteint ce stade où, par basculement du quantitatif au qualitatif, des ensembles sociaux originels seraient corrodés, dissolus en fonction de l'échange et leurs éléments intégrés dans de nouvelles formes, de nouveaux ensembles et cercles sociaux parfaitement artificiels, puisque conçus selon une logique monétaire qui, longtemps sous-jacente, immergée, enchâssée dans le social, ferait tout à coup son apparition, se manifesterait en refoulant cette espèce de première nature sociale qu'est la socialité traditionnelles et archaïque.  

Pour motiver cette thèse, SIMMEL fait appel à tout l'instrumentaire technique de la monnaie et l'échange. Il s'agit de mettre à jour, et c'est le champ d'application concret de la PhdG, les qualités "formatrices" de la monnaie. Il sort du langage économique en s'en servant. Le discours sociologique permet de mettre à jour ce que souvent la pensée économique camoufle. Cette évolution dont discute SIMMEL est essentiellement conflictuelle. HAESSLER en fait une liste non exhaustive :

- l'échange est ce par quoi le producteur se décatis de son "objet", se dépossède, tout comme il est le code qui lui intime de produire "pour l'autre", de se distancer a priori de l'objet, de se faire violence tout en la transposant en celui-ci ;

- l'échange est le lieu de conflagration de la violence (mimétique) inscrite dans l'objet, quand deux producteurs se rencontrent pour se proposer leurs produits ;

- il en découle que les parties, ainsi nommée "contractants" sont ou deviennent "étrangers" (l'un pour l'autre, l'un de l'autre), dans un jeu de perpétuelle oscillation entre confiance et violence ;

- l'avantage, la "chance" - au sens que Max WEBER donne à ce terme -, quand l'on se mêle de ces jeux de l'échange, est qu'à partir du moment où on a un produit à proposer, l'on ne se heurte plus à la violence immédiate de l'autre, mais, comme le dit Marcel MAUSS, qu'en posant ses lances, on parvient à multiplier les contacts, à se faire croiser les cercles sociaux, présidant ainsi à la constitution d'une société autonome ;

- mais le prix d'une telle sociabilité est la nécessaire objectivité dont on doit faire preuve dans ce genre de rapports : ce qu'on est soi-même compte peu ou prou par rapport à ce qu'on apporte dans l'échange, d'où la nécessaire et douloureuse abstrafication des rapports sociaux.

Ce qui n'est potentiel au niveau de l'échange devient réalisation par l'entremise de la monnaie. Ce qui importe à SIMMEL, ce n'est pas l'existence du marché, mais l'apparition d'une "objectivité nouvelle", qui fait que par l'entremise de la monnaie, les choses puissent être partagées sans que l'une des parties soit lésé. Pour HAESSLER, l'aspect "révolutionnaire de la théorie simélienne réside en cela : "ce qui qui fait que le système complètement particularisé, complètement fragmenté, tienne ensemble, fasse système (ce que les indices de différents marchés et les indices des valeurs, mêmes agglomérés, surtout sans doute agglomérés, ne peuvent pas faire... contrairement à l'illusion des marchés boursiers, osons-nous compléter), ce n'est ni la "Main invisible" d'Adam Smith, ni la Naturabsicht de Kant, mais précisément la dynamique sociale inscrite au sein de l'échange monétaire (à somme positive)."

SIMMEL, en bon lecteur des socialistes et des marxistes de son temps, qui analysent le caractère de marchandise des relations sociales, veut aller plus loin qu'eux. Il veut saisir l'ensemble des relations sociales à travers cette forme unique et faire apparaitre, à travers celle-ci cette forme unique de l'échange, les contours d'une théorie de la modernité. 

Mais face au nivellement des valeurs, face à une vision pessimiste de la modernité, SIMMEL met en valeur une forme des relations sociales qui contrebalance de manière sous-jacente cette socialité marchande. Il décèle une immédiateté primordiale, sous cet échange généralisé marchand, une socialité à base de gratitude, d'empathie, un faisceau, dirions-nous-mêmes, d'échange symbolique. Et SIMMEL s'attache à repérer ces phénomènes d'échange symbolise qui constituent en quelque sorte un contre-projet à la modernité marchande. 

        Georg SIMMEL vit dans un monde qui n'est pas encore, en Allemagne, dominé par le tissu industriel et urbain. Il a sous les yeux des vestiges et même des communautés villageoises vivaces qui sont encore en conflit à issue incertaine avec le nouveau monde industriel. La ville,  plus précisément la Métropole, constitue un thème présent dans l'oeuvre de SIMMEL. 

        Stéphane JONAS et Patrick SCHWEITZER s'attèle au texte du philosophe et sociologue allemand intitulé "Die Grosstädte und das Geistesleben" (Métropole et Mentalité) de 1903, paru dans l'ouvrage Brücke and Tür (texte traduit par Philippe FRITSCH et Isaac JOSEPH dans l'ouvrage L'école de Chicago, Champ urbain, 1979).

"L'analyse du problème de la Métropole, écrivent-ils, se développe dans le rapport entre l'existence moderne et ses formes. La Métropole, "siège de l'économie monétaire" est cette forme générale qui assume le procès de rationalisation des rapports sociaux. Rationalisation des rapports sociaux faisant elle-même suite à la rationalisation des rapports de production. La Métropole exprime une intellectualisation de la vie qui vise à préserver la vis subjective de l'individu face aux nouveaux aspects qualitatifs et quantitatifs de la réalité urbaine. Le processus a sa source dans la prétention des individus à préserver l'autonomie et la singularité de leur existence face au nivellement et à l'indifférenciation imposés par le monde moderne. L'homme d'une part est un objet comme les autres, d'autre part "aucun objet ne mérite d'être préféré à un autre". Simmel note : "Tandis qu'au cours d'une période antérieure de développement, l'homme devait payer ses rares relations de dépendance par l'étroitesse des liens personnels, et souvent par le fait qu'un individu était irremplaçable, nous trouvons maintenant une compensation à la multiplicité des relations de dépendance dans l'indifférence que nous pouvons manifester aux personnes avec qui nous sommes en rapport, et par la liberté où nous sommes de les remplacer"."

Fondement psychologique de ce type de personnalités métropolitaine : l'intensification de la vie nerveuse, nous dirions peut-être intensification, accélération du rythme de la vie. Walter BENJAMIN analyse de manière qui s'y rapproche ce qu'il appelle la reproduction. Pour ce dernier, l'introduction de la reproduction technique dans le domaine artistique amène la disparition de ce qu'il appelle "l'ici et maintenant" de l'oeuvre, de sa valeur culturelle, de sa valeur d'usage. Lieu urbain privilégié de la socialité, la grande ville est pour SIMMEL un modèle culturel singulier important, dont la forme spatiale (au sens défini par Michel MAFFESOLI) permet d'accumuler et de faire jaillir de nouveaux contenus plus ou moins explicites, mouvants et changeants. L'unité spatiale close (mais cette clôture n'est que relative) de la grande ville répondant ainsi à la diversité et à la pluralité de ses contenus, est un espace culturel particulièrement favorable à la personnalité de l'homme moderne.

On voit bien aussi que la Métropole est aussi le lieu de concentration de conflits multiples, dont sans doute le ressort est cette opposition que montre SIMMEL entre la dynamique de la modernité marchande et le développement des relations symboliques. C'est d'autant plus saisissant que SIMMEL insiste souvent sur une sorte de déterminisme spatial appliqué à l'étude de la grande ville : dimension, densité, hétérogénéité. Cette façon de voir influence largement les études de l'École de Chicago, notamment celles de Louis WIRTH, dans le sens d'établir une division mécanique directe entre la dimension spatiale er les formes sociales (Urbanism as a Way of Life, Chicago, 1938). 

 

Stéphan JONS et Patrick SCHWEITZER, Georg Simmel et la ville ; A. J. HAESSLER, Au coeur de la socialité marchande, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

 

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 10:53

      Georg SIMMEL considère souvent dans ses oeuvres la dynamique entre individus et société comme une dynamique tragique. Il a tendance non seulement à dramatiser le conflit mais, malgré tous ses exemples historiques, à comprendre la dynamique sociale comme une dynamique métaphysique et vitaliste. A l'inverse de Karl MARX qui théorise et recherche les fondements de l'aliénation et de la fétichisation des marchandises et de l'argent, Georg SIMMEL les déshistorise et dédialectise. C'est sans doute pourquoi on a voulu par la suite dissocier la pensée de Georg SIMMEL de l'ensemble du courant sociologique et socialiste, alors que ses points de départ se trouvent souvent dans la littérature marxiste alors largement diffusée en Allemagne (beaucoup plus qu'après la guerre de 1914-1918). La culture est analysée de manière plus tragique qu'historique et au lieu de la considérer comme un processus productif, SIMMEL la conçoit comme une sorte de substance destructrice. Au lieu de concevoir la culture en interaction avec la vie, il oppose l'une et l'autre comme la vie et la mort, et oublie parfois ses propres préceptes méthodologiques, ce qui a fait écrire à Emile DURKHEIM que ses écrits recelaient souvent un caractère inachevé et obscur. Il faut redire ici que l'oeuvre de SIMMEL n'est pas un ensemble cohérent en soi malgré ses tentatives de synthèse. C'est seulement dans son livre sur Le conflit que l'on peut découvrir le fond d'une pensée qui le considère comme essentiel à la vie sociale. Appartenant à un monde en pleine évolution, un monde où l'individu perd effectivement beaucoup de sa valeur face aux mécanismes de l'industrialisation, il considère son destin comme tragique. 

    Comme l'écrit Frédéric VENDERBERGHE, "lorsque son attention se tourne vers l'individu, le drame de la vie se transforme en tragédie de la culture et de la société. Le même processus fatal, qui, dans la sphère culturelle, entraîne inévitablement la "perte de sens", est aussi à l'oeuvre dans la pH!re matérielle de la société; où elle tend à entraîner la "perte de liberté" acquise lors du passage de la communauté à la société. De même que les sphères axiologiques s'autonomisent, les sphères de l'économie et de l'État se cristallisent dans des sous-systèmes autoréférenciés et autogérés. Ensemble, elles forment la "société", et, aliénée, celle-ci fait face à l'individu et lui impose ses contraintes. "Les éléments sociaux d'origine individuelle confluent dans la figure spéciale de la "société" et celle-ci acquiert ainsi ses propres supports et organes, qui affrontent l'individu avec leurs exigences et leurs capacités exécutives, à la manière d'un parti qui lui serait étranger." (Sociologie et épistémologie, PUF, 1981). 

Ce conflit entre la société et l'individu se poursuit à l'intérieur de celui-ci et, dès lors que l'individu le ressent comme un conflit entre la partie sociale (le Moi) et la partie non sociale (le Jeu) de sa personne, en reprenant les termes de G. H. MEAD. A première vue, SIMMEL rend la critique marxiste de l'inversion aliénante du sujet et de l'objet. Mais le processus d'aliénation, qui est chez MARX un processus socio-historique, est généralisé par SIMMEL et réinterprété comme un processus métaphysique (suivant l'analyse qu'en fait HABERMAS). Le philosophe et sociologue allemand semble réellement pris à certains moments par un pré-romantisme quine plait pas à tout le monde... Si ce ne sont pas des forces historiques socio-économiques qui animent l'opposition entre le sujet et l'objet, mais des forces cosmiques, on peu concevoir que le conflit entre la société et l'individu soit insoluble, ce qui évidemment un caractère dramatique et fataliste... 

 

Comment la société est-elle possible?

      Georg SIMMEL, se posant la question, face à ce conflit notamment, se pose la question : Comment la société est-elle possible? Dans Soziologie (1908), il fait ce qu'il nomme lui-même une digression qui peut être éclairante. Reprenant la problématique de KANT sur la nature et la transposant, l'étendant, aux processus "qui en dernier ressort se produisent dans les individus et qui conditionnent l'être-société de ces individus".

La question est à comprendre, écrit-il "dans un sens encore plus fondamental (qu'une simple synthèse des individus qui s'appelle une société)". "Je disais que la réalisation de l'unité synthétique est une fonction qui dans le cas de la nature incombe au sujet percevant ; dans le cas de la société cette fonction revient aux éléments de la société eux-mêmes. La conscience de former une société n'est certes pas présente in abstracto dans l'individu, toutefois chacun sait que les autres lui sont liés, même si ce savoir que j'ai des autres en tant qu'êtres socialisés et cette aperception de tout complexe en tant que société ne se réalisent en général que par rapport à des contenus particuliers et concrets. Mais peut-être que ce cas n'est pas différent de celui de "l'unité de la connaissance" ; dans les processus de conscience, nous procédons réellement conformément à elle en coordonnant un contenu concret à un autre, sans pour autant avoir conscience de l'unité elle-même de façon détachée, autrement que dans le cas d'abstractions rares et ultérieures. La question est maintenant celle-ci : qu'est-ce que généralement et a priori sert de fondement , quelles sont les présuppositions qui doivent être opérantes pour que les processus particuliers, concrets, dans la conscience individuelle, soient réellement des processus de socialisation, quels sont les éléments inclus en eux qui font que leur réalisation soit, exprimée en termes abstraits, la production d'une unité sociale à partir des individus?" SIMMEL répond en trois éléments, qui n'épuise pas la question :

- "L'image qu'un homme acquiert d'un autre par le contact personnel est déterminée par certains glissements qui ne sont pas de simples illusions émanant d'une expérience incomplète (...) mais qui sont plut^to des changements principales de la complexité de l'objet réel. Et ces glissements (...) sont de deux types. Dans une certaine mesure nous percevons l'autre comme étant généralisé. Et cela, parce qu'il ne nous est peut-être pas donné de nous représenter pleinement une individualité différente de la nôtre. (...) C'est précisément à partir de l'entière unicité d'une personnalité que nous construisons une image de cette personnalité qui n'est pas identique à sa réalité, mais qui n'est cependant pas non plus un type général, mais plutôt l'image que cette personnalité présenterait si elle était pour ainsi dire tout-à-fait elle-même, si elle réalisait vers le bon ou le mauvais côté la possibilité idéale qui est en tout homme." SIMMEL affleure là toute une problématique de l'empathie, de la sympathie et de l'antipathie, tout en abordant la question de la (mé)connaissance du réel de l'autre. 

- "Il existe une autre catégorie sous laquelle les hommes se voient eux-mêmes ainsi que les autres, et se transforment en vue de produire la société empirique, ce qui peut être formulé par le principe en apparence banal : que chaque élément d'un groupe n'est pas seulement une partie de la société, mais est en plus quelque chose d'autre." Les hommes se voient en action et non sous la forme d'un portrait "naturel". Ils se voient non de façon isolée mais souvent dans un groupe en action. La socialisation ramène l'individu dans la double position : il est contenu en elle et il se trouve en même temps en dehors d'elle, membre de son organisme en même temps qu'il est tout organisme clos, un être-pour-elle et un être-pour-soi. 

- La société est une configuration composée d'éléments inégaux. Car, là-même où les tendances démocratiques ou socialistes projettent une "égalité" ou l'atteignent partiellement, il ne peut s'agir que d'une équivalence entre les personnes, les réalisations, les positions, tandis qu'une égalité entre les hommes, du point de vue de leur nature, de leurs contenus de vie ou de leur destin ne peut pas du tout entrer en ligne de compte. Cette inégalité s'accroit avec la complexification sociale, avec la multiplication des métiers, avec l'accroissement de la population...

    SIMMEL ne veut pas entrer dans un débat proprement épistémologique (même s'il écrit beaucoup dessus!) : "la question sociologique se propose l'abstraction de ce qui dans le phénomène complexe que nous appelons vie sociale, est réellement société, c'est-à-dire socialisation ; elle se propose d'éloigner de la pureté de ce concept tout ce qui ne constitue pas la société comme telle, comme une forme d'existence unique et autonome, mais qui se toute façon ne peut être réalisé historiquement qu'à l'intérieur de la société. Par là, nous avons affaire à un noyau de problèmes clairement définis ; il se pourrait que la périphérie des sphères du problème touche à d'autres sphères de façon provisoire ou durable, et que les délimitations deviennent problématiques, mais le centre n'en reste pas moins solidement à sa place."

 

Georg SIMMEL, "Disgression sur le problème comment la société est-elle possible?", traduction jean Martin RABOT, Université de Minho Braga, Portugal, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens klincksieck, 1986.

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La découverte, collection Repères, 2001. 

 

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:10

        Georg SIMMEL est l'un des auteurs en sociologie et en philosophie qui étudie le conflit dans toute son ampleur, en y faisant véritablement le centre ou la matrice des processus sociaux. Sa pensée, profondément duale, combine l'harmonie et la discorde. Affirmer que la lutte constitue une forme d'association peut sembler paradoxal, car le conflit est  souvent considéré comme une forme de dissociation. SIMMEL conteste vigoureusement, et nous partageons cela, considère le conflit comme forme d'interaction et d'association. Toute association contient un élément de conflit, et même si cela n'est pas intentionnel (conscient) de la part des acteurs sociaux. La société est toujours le résultat toujours dynamique "de deux catégories d'actions réciproques qui s'affirment qui s'affirment, dans cette mesure, toutes comme également positives". 

 

Le conflit comme complémentaire intrinsèque de la coopération

      En définissant le conflit comme une force positive, fonctionnelle, contribuant à la constitution de la société, le sociologue allemand dépasse l'opposition centrale des années 1960 et 1970 entre les sociologies du consensus, d'inspiration durkheimienne (PARSONS, SHILS, DAVIS) et les sociologies wébéro-marxistes du conflit (DAHRENDORF, REX, ZEILTLIN). 

Frédéric WANDENBERGHE, maitre de conférence en sociologie à l'Université Brunel à Londres et chercheur associé à l'université pour les études humanistes à Utrecht, suit en partie la tentative de Lewis COSER (Les fonctions du conflit social, PUF, 1981), même s'il exagère quand il qualifie SIMMEL de "penseur résolument fonctionnaliste", pour systématiser la théorie simiennes du conflit en seize propositions. Mais il ne le suit pas dans sa tentative de dégager des lois du conflit, dans la mesure même où le sociologue allemand réfute souvent cette manière de penser. Il existe bien un continuum entre la jalousie et la guerre civile en passant par la compétition économique et le compromis politique, mais le conflit est extrêmement polymorphe et à forme changeante, tellement qu'il est difficile de réduire sa dynamique à des lois intangibles et universelles. 

Bien entendu, le conflit est d'abord le signe d'une opposition et d'une hostilité, mais comm il unit dans une même lutte et à propos d'un même litige les opposants, il en résulte, comme le note de son côté Alain TOURAINE, BOURDIEU et Claude LEFORT à la suite de SIMMEL, qu'il n'y a pas d'opposition sans adhésion, pas de dissensus sans consensus (sur l'objet même du conflit). Si l'on fait exception du cas limite de la guerre d'extermination (celle notamment entre peuples totalement étrangers l'un à l'autre, ne se reconnaissant pas la même nature), la "guerre totale" selon l'acception de Carl SCHMITT, le conflit présuppose bien la reconnaissance de l'existence de l'ennemi et de ses intérêts car, sans intérêts et sans enjeu communs, il n'y aurait guère de conflit, puisque celui-ci serait alors sans objet. "Il est presque inévitable, écrit SIMMEL, qu'un élément de communauté se mêle à l'hostilité, là où le stade de la violence ouverte a cédé le pas à un autre rapport, manifestant peut-être une somme d'hostilité tout aussi forte entre les partis". 

En dehors de ce consensus fondamental sous-tendant le conflit, les partis qui "s'unissent pour lutter" acceptent et reconnaissent (ou sont censés le faire) l'existence de normes et de règles tempérant le combat. Dans son argumentation SIMMEL passe fréquemment d'élément tirés des conflits internationaux à des conflits inter-personnels comme pour en souligner la même structure. Il passe des guerres aux zizanies conjugales avec une facilité que d'aucuns trouvent irritantes. C'est qu'il estime qu'entre le conflit intragroupal et intergroupe, il existe, outre les différentes qu'il met d'ailleurs en évidence, existe une analogie de structure qui va plus loin qu'une coÏncidence. Confirme cette thèse, l'interchangeabilité fréquente (même au sein du phénomène guerre) entre les deux formes de conflit, tant au niveau de l'attitude des acteurs et sur les enjeux.

 

La figure de l'étranger

         Dans la polémologie de SIMMEL, on peut distinguer les effets d'association engendrés par le conflit selon qu'ils se manifestent selon qu'ils se manifestent à l'intérieur d'un groupe ou entre les groupes. SIMMEL note que la discorde intragroupale est d'autant plus intense que les partis mêlés ont plus en commun et son proches l'un de l'autre ; plus les partis se ressemblent, plus ils s'investissent dans la lutte, comme on ne le voit que trop souvent dans ces relations fusionnées qui échouent, transformant les anciens amants et ennemis jurés. Les conflits idéologiques et les luttes de classe transcendant les personnes peuvent être tout aussi violents, car lorsque les personnes se battent pour des causes objectives ou des idées, elles se sentent justifiées et s'acharnent dans la lutte en sacrifiant leur personne à la cause. Dans ce contexte, on peut également comprendre la haine envers les renégats, envers ceux qui se sont trahis en trahissant la cause et ont fractionné le groupe en faisant faction, ainsi que la lutte contre les hérétiques, contre ceux qui quittent le groupe pour réaliser les mêmes fins par d'autres moyens.

 Si les discordes intragroupales mettent l'unité du groupe à l'épreuve, les luttes intergroupales renforcent, en revanche, la cohésion à l'intérieur du groupe. Confronté à une menace venant le l'extérieur, le groupe doit, pour assurer sa propre existence, affirmer son identité et accentuer ses limites, mobiliser les énergies de ses membres et centraliser ses activités. En temps de paix, le groupe peut tolérer les antagonismes et les dissensions le traversant ; en temps de guerre, il doit faire taire ses dissensions internes, abroger les libertés et centraliser le pouvoir. Le rapport bien connu entre despotisme et guerre vient de là. Cela fait partie en outre d'une technologie du pouvoir utilisée depuis des temps immémoriaux par les chefs politiques et militaires, voire religieux. Des acteurs sociaux sont capables d'arguer de menaces pour faire admettre à d'autres qu'il faut mettre en veilleuse le partage du pouvoir, et parfois même ils recherchent des ennemis pour s'y maintenir. Il existe une certaine filiation entre la compréhension de MACHIAVEL et celle dont fait preuve SIMMEL. 

       Celui-ci tient tellement le conflit comme central dans la société qu'il consacre tout une longue digression de sept pages (dans Etudes sur les formes de socialisation, PUF, 1999) sur l'étranger à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle la nouvelle géographie sociale et culturelle de l'espace et des lieux (LEFEBVRE, MASSEY, ROSE), Simmel présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant, de façon symétrique, la construction spatiale du social (comment les formes spatiales, telles les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions sociales?), et la construction sociale du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales?, par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Le lien entre le spatial et le social vient à l'esprit de SIMMEL parce que son époque n'a pas encore tout-à-fait quitté l'organisation sociologique tranchée qui règne alors dans les villes, entre quartiers riches et quartiers pauvres, entre quartiers de diverses nationalités, entre quartiers universitaires et quartiers résidentiels, que l'urbanisation dominée par la circulation automobile n'a pas encore rendu quasiment invisible... 

Le contexte de la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation et du mouvement, de la proximité et de la distance, jouent  dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les interactions entre les amis et les ennemis, comme c'est le cas dans la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe.

Une des raisons pour lesquelles la sociologie de SIMMEL a de beaux jour devant elle réside dans l'immense importance des migrations présentes et futures de populations qui fuient le désordre, la guerre, les épidémies et les conséquences des changements climatiques.

Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste, qui repartent presque aussitôt arrivés, mais un immigrant qui arrive aujourd'hui et reste. L'étranger n'est pas forcément le marginal ou l'homme de trop, il est quelqu'un qui fait partie du groupe sans en faire vraiment partie, puisque venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture.

Cette structure schismatique de la proximité de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ceux qui sont de passage. d'abord le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobiles" ou de "mobile immuable", qui bouge sans bouger, fait de lui un intermédiaire idéal entre deux communautés, capable d'importer des idées et des marchandises de l'un dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparait souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse.

La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant également le bon sociologue selon ÉLIAS. l'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement : capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice.

Plus, sans doute, du haut en bas des échelles sociales, on fait souvent appel à l'étranger pour des rôles économiques, juridiques et politiques, car il dépend complètement du bon vouloir de ceux qui l'utilise et qu'il ne recherche pas l'implication directe dans le conflit (et d'ailleurs, on lui fait comprendre qu'il n'en a pas l'intérêt...).

 

Les implications de la sociologie de SIMMEL pour la polémologie et l'irénologie.

      Suzie GUTH part de l'étude dynamique et transformationnel des déterminants morphologiques pour examiner les processus de morphogenèse des groupes. "Ces processus sont antinomiques, explique t-elle, : les uns conduisent à l'opposition et au conflit, les autres à la recherche des "similitudes", à l'égalité par l'accroissement des cercles sociaux (C.BOUGLÉ). Cet accroissement est lié à l'amenuisement du lien social qui conduit à créer des groupes aux contours de plus en plus lâches, mais dans la superposition et l'extension sont de plus en plus aisées."

On préfère l'étude de la paix, de l'union, à celle de la guerre, de la scission, de la désunion. La polémologie semble entachée des signifiants belliqueux qu'elle sous-entend, et d'ailleurs on peut vérifier aisément la dérive des études polémologues à cet égard. L'irénologie semble plus adaptée pour étudier les conditions de l'établissement et du maintien de la paix. Si cette position demeure logique selon nous, Suzie GUTH met en garde contre le fait de penser souvent que la paix est un état sans conflits (si qui n'est pas notre cas...). Par les antagonismes qu'il laisse percer, par la violence qu'elle libère, le conflit laisse craindre la fin d'un ordre, la dilution du groupe social.

SIMMEL n'est pas du tout de cet avis : le conflit est non seulement un élément de fractionnement, mais aussi un élément de solidarité interne. Evoquant le rôle positif de l'opposition, SIMMEL part de la constatation banale qu'elle nous libère de la tyrannie. L'opposition est donc un élément de liberté et une manifestation de celle-ci, tant dans les relations interindividuelles que dans la vie publique. Il estime que la lutte, l'opposition, le conflit créent les conditions d'une conscience collective, conscience du bonheur en état de paix, conscience de l'amitié malgré les ruptures, conscience de la solidarité face aux dangers extérieurs et intérieurs. Le groupe en situation de lutte serait dans une phase proprement existentielles, car il lutte pour sa survie.

Suzie GUTH rapproche ce raisonnement de celui de Georges SOREL (Réflexions sur la violence, 1972), pour quoi la violence du prolétariat tirerait la bourgeoisie de son abrutissement... L'opposition crée les conditions nécessaires à une mobilisation des énergies à une croissance de la solidarité interne. En donnant naissance à un champ de contre-position possible, elle articule et vivifie ses aspects contraires, elle oriente les choix négatifs qui de virtuels deviennent réels, elle leur donne une intensité, une direction, une convergence. Pour SOREL, la violence est fondatrice, et son abandon entraîne la dilution de la classe sociale et de son ennemi de classe, en somme la perte de la frontière et de la ligne de partage entre deux mondes.

Elle indique que pour SIMMEL et COSER (les fonctions du conflit social, 1982), le danger, qu'il soit virtuel ou réel, n'en a pas moins les mêmes effets sur le groupe. Celui-ci peut effectivement disparaître, perdre ce qui faisait sa cohérence sociale, et voir ses membres s'entre déchirer. La France, après l'attaque nazie illustre pour COSER l'absence de cohésion interne et les risques éclatement d'une société et d'une nation. La cohésion sociale issue d'une crise, d'une guerre, d'un affrontement peut prêter à de multiples interprétations. Liée à un conflit, sa signification attributive sera dérivée du sens donné au conflit. Pour les uns le conflit est canonique, et seuls le consensus, la coopération, et la paix caractérisent l'action sociale (BOUDON et BAURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982). Pour les autres, le conflit, nécessaire aux processus de différenciation sociale est exalté et recherché. Dans le premier cas, on craint les effets du conflit, dans le second, on craint la paix et le consensus. "La signification du conflit, écrit notre auteure, ne serait-elle pas liée au temps d groupe et à sa perception de la durée? Celui qui a existé craint de se transformer, de perdre ce qu'il a. Au contraire, le groupe en gestation, orienté vers le futur, livre bataille pour exister : il n'a à perdre que sa seule virtualité. Plus il est entouré d'ennemis, virtuels et réels, plus il existe. Livré à l'imaginaire, à l'anticipation de ce qui sera, il se barricade derrière des barrières imaginaires. Son espace intérieur n'est encore que virtuel, son espace extérieur est en cours d'interprétation." On pourrait ajouter qu'un groupe qui veut s'étendre, même s'il est bien établi, peut avoir intérêt à propager l'existence (ou même à en créer) d'ennemis extérieurs pour lancer au-delà des frontières toutes les énergies qui autrement déstabiliseraient la société qu'il domine. Une analyse de la société capitaliste à ses débuts, et dans le premier XXe siècle, montrent l'intensité des luttes sociales dont on ne sait où elles auraient menés la société, du point du groupe dominant, s'il n'y avait eu les deux guerres mondiales...

Elle cite ensuite GURVITCH (La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1968), qui le premier a défini les fusions dans les Nous et les oppositions partielles, line saurait y avoir "opposition entre solidarité mécanique et solidarité organique", car la solidarité "comporte une infinité de nuances." La fusion, comme l'opposition partielle dans la relation à Autrui, est fondée sur des intuitions virtuelles. Les Nous sont formés d'intuitions collectives : cette formulation permet d'introduire une grande gamme de nuances et de variations dans l'activité du groupe et dans l'activité des Nous. Si GURVITCH a distingué les fusions et les oppositions partielles, nous pensons avec Suzie GUTH, que "nous ne saurions dire qu'elles se manifestent de façon constante." 

Pour nous, c'est Autrui qui est la cause de la solidarité et l'existence de l'Alter permet l'imputation au groupe, comme J FREUND (Sociologie du conflit, PUF, 1983), le remarque, à propos du couple ami-ennemi. L'imputation causale est le fait de l'autre, de sa proximité, de la concurrence qu'il introduit, de nos similitudes et de nos différences. Il existe cependant autour de chaque groupe une constellation d'Atrium. Chacun d'en permet d'opérer une fusion par opposition virtuelle : le Nous du groupe se constitue autour d'un certain nombre de fusions par opposition, souvent dressées les unes contre les autres. Dans leur état de virtualité, les oppositions peuvent se recomposer en s'appuyant l'une sur l'autre et, de deux couples d'oppositions, une alliance ou une nouvelle opposition peut naître. L'antagonisme virtuel est multipolaire et il traverse tous les réseaux de relations. Il est d'autant plus varié que le réseau comprend une grande variété de subsystèmes. L'hostilité diffuse ne doit pas laisser croire à une forte intention hostile : bien au contraire, tant qu'elle est répartie en de nombreux réseaux, en de nombreux maillons, elle n'est que virtuelle.

On peut ajouter, dans les problématiques qui suivent, que tout le travail des systèmes idéologiques et des appareils de propagandes est de dégager parmi ces multiplicités les ennemis principaux contre lesquels on doit lutter, et cela en intensité proportionnelle, en violence variable, suivant les analyses stratégiques du groupe dominant... Ces ennemis désignés ne sont pas forcément les plus virulents ou les plus réels, mais l'opération peut être efficace si elle détourne l'attention. Un exemple clé selon un groupe (ici on pensera aux classes moyennes) peut être tiré des désignations récurrentes des immigrants comme ennemis, alors que dans l'ensemble social d'aujourd'hui, les financiers constituent une bien plus lourde menace d'éclatement de la société. 

Pour J. BEAUCHARD (La dynamique conflictuelle, Éditions Réseaux, 1981) comme pour J. FREUND, le passage de la multipolarité à la bipolarité caractérise le passage de l'hostilité virtuelle à l'hostilité réelle. BEAUCHARD a élaboré une typologie de la dynamique conflictuelle. Elle se caractérise par la réduction des antagonisme, par leur transformation ou par leur focalisation sur un ensemble bipolaire.

La relation ami-ennemi élaborée par C. SCHMITT (La notion du politique, Calmant-Lévy, 1972) constitue pour J. FREUND un des présupposés fondamentaux du politique : elle est, dans le conflit, la relation primitive qui lui permet de se développer. Le passage de l'hostilité diffuse, distribuée selon de nombreux pôles, à la relation ami-ennemi fonde la morphogenèse du conflit. 

La nature du lien social, variable suivant les sociétés, joue un rôle fondamental, comme l'évoque H. BALANDIER (Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, Quadrige, PUF, 1982). Dans le groupe à structure parentale, l'affirmation de fois est une affirmation du lien biologique, de son groupe primaire, de sa première matrice socio-culturelle. Cela influe sur les solidarités internes du groupe, de manière plus forte que dans d'autres sociétés. 

Bien que l'opposition paraisse surtout creuser une distance ente l'un et l'autre groupe, constituer une clôture, elle peut précisément par un engouement être réemployée dans une situation holistique similaire. L'engouement crée les conditions d'une unité topologique, il reproduit celle-ci par les phénomènes d'opposition. Ice et là, il recrée une présomption de similitude par la même forme qui regroupe et écarte à la fois. J. MAISONNEUVE (Psychologie des affinités, PUF, 1966) étudie ces phénomènes d'enveloppement. 

Avant un développement sur les dynamiques et réagencements des frontières sociales et morales à l'oeuvre, tant dans une société donnée que dans l'humanité toute entière, évoquant entre autres les travaux de BOUGLÉ (Les sciences sociales en Allemagne : G. Simmel, revue de Métaphysique et de Morale, 1894), Suzie GUTH pose des questions cruciales : Dans quelle mesure la compétition et le conflit ne permettent-ils pas de maintenir les équilibres entre les formations sociales? Dans quelle mesure le conflit n'assure-t-il pas l'équilibre dans un ensemble isologue? L'opposition, le conflit, le combat et la lutte, vus sous l'angle morphologique, forment des rivalités de rapport.

Suzie GUTH, Le conflit et la morphogenèse des groupes, dans Georg Simmel, la sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Librairie des Méridiens, Klincksiek et cie, 1986. Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, collection Repères, 2001.

 

SOCIUS

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 12:48

   Il est bon pour définir les contours et/ou les ouvertures de la sociologie formelle de Georg SIMMEL de commencer par une présentation dominante, celle empreinte d'individualisme méthodologique, de Raymond BOUDON par exemple. 

 

Une présentation "officielle"...

   Après avoir constaté que "très célèbre de son vivant et jusqu'à la seconde guerre mondiale, Simmel a subi, en France surtout, une éclipse d'une vingtaine d'années, éclipse qui, comme celle de Weber d'ailleurs, trouve sa principale explication dans le fait que son oeuvre ressortit à ce qu'on appelle souvent la sociologie de l'action. Or les principes de celles-ci sont peu compatibles avec les mouvements d"idées qui, comme le structuralisme et le néo-marxisme, ont exercé une influence importante entre 1960 et la fin des années 1970."

Le recul de ce que certains nomment une doxa marxisante dominante dans les universités permet à cette sociologie de l'action de revenir sur le devant de la scène intellectuelle. Mais les dérives interprétatives des analyses de l'oeuvre de Georg SIMMEL, notamment dans le sens d'un déni du caractère holiste de la société, aboutissent depuis les années 2000 à une impasse et revenir aujourd'hui à une autre lecture de cette oeuvre, permet au contraire de redonner sa place aux analyses issues de la pensées de Karl MARX, en un juste retour du balancier dans la sociologie.

   Une autre difficulté d'accès à l'oeuvre de SIMMEL, et là on ne peut que donner raison à Raymond BOUDON, réside dans son caractère interdisciplinaire, qui est très éloigné effectivement de l'individualisme méthodologique très porté sur l'analyse microsociologique. "Certains de ses livres, écrit-il encore, comme les Problèmes de philosophie de l'histoire et une partie de Questions fondamentales de la sociologie concernent la philosophie des sciences sociales. D'autres, comme la Philosophie de l'argent, traitent de sujets macrosociologiques, en ignorant d'ailleurs les frontières entre sociologie et économie. Plusieurs de ses ouvrages enfin, ceux qui sont les plus connus, relèvent plutôt de ce qu'on appellerait aujourd'hui la psychologie sociale. C'est essentiellement sur ces essais microsociologiques que l'influence de Simmel s'est appuyée aux Etats-Unis, alors que son succès dans la France de l'entre-deux-guerres était surtout dû à ses travaux épistémologiques qui ont pour objet le problème de l'explication en histoire".

   "Mais la notion à laquelle on songe le plus fréquemment lorsqu'on veut caractériser l'oeuvre de Simmel est celle de sociologie "de la forme" ou de sociologie "formelle". Pour cerner cette notion, il faut en premier lieu prendre conscience de son origine kantienne. De même que la connaissance des phénomènes naturels n'est possible, selon Kant, que parce que l'esprit y projette des formes (par exemple l'espace et le temps), de même la connaissance des phénomènes sociaux n'est possible, selon Simmel, qu'à partir du moment où le sociologue organise le réel à l'aide de systèmes de catégories ou de modèles. Sans ces modèles, les faits sociaux constituent un univers chaotique sans signification pour l'esprit, exactement comme pour Kant l'expérience du réel se réduirait à une "rhapsodie de sensations", si elle n'était organisée par les "formes" de la connaissance. Utilisant un autre vocabulaire, Simmel exprime ici, une idée voisine de celle qui transparaît dans une notion centrale de la pensée de Max Weber : un type idéal est en effet également une construction mentale, une catégorie, qui permet d'interroger la réalité sociale.

Selon Simmel, cette conception néo-kantienne s'applique aussi bien à la recherche historique qu'à la sociologie. Ni l'historien, ni le sociologue ne peuvent faire parler les faits auxquels ils s'intéressent sans projeter des "formes" dans la réalité. Mais cela ne signifie pas que la sociologie sou indistincte de l'histoire. Simple est au contraire convaincu qu'il peut exister une connaissance intéressante di social intemporelle. Il soutient, plus exactement, qu'on peut émettre sur le social des propositions intéressantes et vérifiables - scientifiques en un mot - bien qu'elles ne réfèrent à aucun contexte spatio-temporel déterminé. Ainsi, on observe que lorsqu'un groupe d'intérêt atteint une certaine taille, celui-ci est souvent "représenté" par une minorité, un groupe de faible dimension ayant davantage de liberté de mouvement, de facilité pour se réunir, d'efficacité et de précision dans ses actes (Comment les formes sociales se maintiennent). Autre exemple : lorsqu'un groupe impose à ses membres une forte uniformité de comportement - c'est le cas des sectes -, il a aussi tendance à se tenir à l'écart du monde extérieur et à considérer ce dernier comme hostile (La Différenciation sociale). Ces deux exemples, et quantité d'autres qu'il se rait possible de tirer de l'oeuvre de Simmel, indiquent le projet de sociologie "formelle" : identifier et analyser des modèles susceptibles d'illustrations multiples. Ainsi, le deuxième modèle est illustré par le cas des Quakers, mais aussi pas de nombreuses autres sectes historiquement observables.

En définitive, la notion simmelienne de sociologie "formelle" préfigure de manière explicite la notion moderne de modèle. Un modèle est une représentation idéalisée dont on présume qu'elle peut permettre de mieux comprendre certaines situations sociales, à condition de prendre conscience des simplifications que sa construction introduit. Il possède la double propriété d'être général - dans la mesure où il peut s'appliquer à des contextes spatio-temporels divers- et idéal - pour autant qu'il ne s'applique textuellement à aucune réalité concrète. Il faut donc bien prendre soin de distinguer la notion de modèle de celle de loi. Une loi est une proposition qui a l'ambition de représenter un énoncé empirique (alors que le modèle se veut idéal) et d'être de validité universelle (alors qu'un modèle prétend seulement s'appliquer à une pluralité de situations et avoir ainsi une valeur générale). Simmel est parfaitement conscient de la distinction entre ce que nous appelons "modèle", et ce qu'il appelle "forme", d'une part, et ce qu'on désigne communément par la notion de "loi", d'autre part : "La manie de vouloir absolument trouver des "lois" de la vie sociale, écrit-il, est simplement un retour au credo philosophique des anciens métaphysiciens : toute connaissance doit être absolument universelle et nécessaire"."

Si on peut trouver cette présentation assez proche de ce qu'a voulu nous dire SIMMEL, en revanche, lorsque Raymond BOUDON se livre à une mise en situation de la sociologie formelle par rapport à d'autres sociologie, on sent comme une interprétation un peu forcée. "La sociologie "formelle" de Simmel, peut-on lire, tourne ainsi complètement le dos à la sociologie durkheimienne, dont un des objectifs principaux est, au contraire, de déterminer des lois empiriques et universelles. Aussi n'est-il pas étonnant que la réaction de Durkheim (Textes, Minuit) à notion simmelienne  de sociologie "formelle" soit un chef d'oeuvre de méconnaissance et d'incompréhension." Cela permet, par extension de mettre de la distance entre l'oeuvre de SIMMEL et d'autres oeuvres, celle de DURKHEIM, mais aussi de tous les autres auteurs qui baignent lors de la fondation de la sociologie dans le courant socialiste d'une manière générale. "Ajoutons encore que, lorsque nous assimilons la notion de "modèle" à la notion simmelienne de "forme", le mot "modèle" ne doit pas être entendu au sens mathématique. Les modèles mathématiques ne sont en effet qu'une espèce parmi d'autres d'un même genre". Ce que nous approuvons fermement, à l'inverse de tous ces auteurs de sciences humaines et de stratégie qui voulaient faire entrer leur discours dans des modèles mathématiques... "En second lieu, il faut admettre que Simmel n'a pas cherché à faciliter la tâche de son lecteur (surtout celui qui ne désire" pas examiner le caractère soliste de la société...), dans la mesure où, par le concept de forme, il désigne indistinctement les constructions mentales, qui permettent au sociologue d'analyser la réalité sociales, et les constructions qui sont le produit de l'interaction sociale. Ainsi le Droit ou la Science sont, dans son vocabulaire, des "formes".

 

Revenir à la notion centrale de forme

        Il faut éviter, écrit en revanche, Frédéric VANDENBERGHE, de traiter la sociologie et/ou la philosophie de SIMMEL comme ne sociologie ou une philosophie analytique. De plus on ne peut dissocier la notion de forme de l'autre concept central, l'interaction. Il est vrai que cette notion centrale de forme peut obscurcir plus qu'il ne clarifie le propos de SIMMEL. "En effet, Simmel, écrit-il, abuse de la notion pour désigner trois choses différentes, correspondant à trois domaines de recherche différents :

- un principe synthétique de la théorie de la connaissance des formes (les formes a priori de Kant que Simmel historicise et interprète de façon circulaire comme des formes à la fois analytiques et empirique) ;

- un principe de structuration du social (les formes d'association de sa sociologie formelle dont il n'est pas toujours clair si elles sont obtenues par induction et abstraction ou, à la façon des phénoménologues, par intuition des essences) ;

- une cristallisation a posteriori des énergies ou des interactions dans des objets culturels et des institutions sociales (les formes de l'esprit objectif de Hegel, comprises ici soit comme des sphères de valeurs culturelles - par exemple, l'art, la science, le droit, etc -, soit comme des institutions sociales aliénées et aliénantes."

L'autre concept central, l'interaction ou l'action en réciprocité, que l'on retrouve également chez NEWTON, KANT, HEGEL, GOETHE et DILTHEY, pour reprendre des auteurs lus par SIMMEL, est moins ambigu, mais il le généralise à tel point qu'il signifie tout ce qui est relié à tout et que tout se rejoigne, que tous les éléments, même les plus opposés, ce complètent et se dissolvent en relations. "Bref, explique toujours Frédéric VANDENBERGHE, en paraphrasant la fameuse phrase hégélienne selon laquelle "l réel est rationnel et le relationnel réel", on pourrait formuler le principe de l'interactivité universelle entre les éléments, qui sont eux-mêmes des processus et des relations, en disant que pour Simmel, comme pour Cassirer et Bourdieu d'ailleurs, "le réel est relationnel". 

 

La sociologie formelle : philosophie et sociologie tout-à la fois

   L'opposition kantienne entre les formes et les contenus, que SIMMEL introduit d'abord dans sa philosophie constructiviste de l'histoire, est reprise dans sa sociologie. Refaçonnée, la séparation des formes et des contenus y est présenté comme le principe méthodologique qui fonde la sociologie formelle en tant que discipline autonome, différenciée à la fois des autres sciences sociales et des autres sociologies. Elle se distingue par l'analyse des formes qui structurent l'association, soit l'ensemble des interactions entre individus qui ont conscience de former une unité et qui forment le creuset de la société.

Les formes d'association se présentent à SIMMEL comme une sorte de synthèse fragile e tendances opposées. Pour reconstruire systématiquement la sociologie simienne des formes sociales (par exemple la mode, le conflit, la subordination, la division du travail...) il faudrait faire l'inventaire des polarité (distinction-imitation, opposition-intégration, résistance-soumission, différenciation-expansion, distanciation-rapprochement...) et montrer que les essais de sociologie formelle constituent une application synthétique du principe dualiste. ON verrait alors que la mode apparait comme une forme d'association qui allie la tendance à imiter le groupe et la tendance à s'en distinguer, le conflit comme une forme qui accouple la tendance à l'opposition intergroupe et celle à l'intégration intragroupale, la subordination comme une synthèse dialectique de la soumission et de la résistance, la croissance des groupes sociaux comme une forme sociale qui combine l'expansion quantitative des groupes et la différenciation qualitative des individus, et, enfin, l'échange se révèle, comme c'était d'ailleurs déjà le cas chez MARX et chez DURKHEIM, être une forme qui unit les individus et en même temps les sépare. Dans tous les cas, et on pourrait multiplier les exemples, les formes sociales sont synthétiquement déterminés de façon dualiste.

 

Des oeuvres qui dessinent un aspect ou un autre de la sociologie formelle.

   La sociologie des formes d'association ou d'interaction est développée en tant que méthode dans le premier chapitre de sa "grande sociologie" (Soziologie. Untersuchangen über die Formen der Vergesellschaftung) puis dans le premier chapitre de sa "petite sociologie" (Grundfragen der Soziologie), imprégnés d'esprit vitaliste (à la manière de BERGSON). En tant qu'étude systématique des formes structurant les processus d'interaction, sa sociologie est avant tout une sociologie interactionniste, qui n'est d'ailleurs pas réductible à une sociologie d'interactions entre individus. A "sociologie formelle", Frédéric VANDENBERGHE préfère, pour éviter les malentendus, "sociologie formale" (comme FREUND) ou "sociologie formiste" (comme MAFFESOLI).

   Quelle que soit l'apellation que l'on préfère, la sociologie formelle développée après la publication des monographies vitalistes sur GOETHE, NIETZSCHE et SCHOPENHAUER, n'est pas une sociologie formaliste, anthropologique et classificatoire, mais une sociologie relativiste, interactionniste et morphogénétique. Contrairement à ce que pensent FREYER et ARON (La sociologie allemande contemporaine, 1935, livre que nous avons failli prendre comme point de départ de notre propre réflexion en la matière...), elle ne se laisse pas simplement définir comme une "géométrie du monde social".

Nous avons déjà par ailleurs écrit quelques articles sur HÉRACLITE et on peut faire, avec précautions, la comparaison avec SIMMEL, à l'encontre même de ce dernier qui a plusieurs reprises compare sa sociologie à de la géométrie. L'analogie est trompeuse car si dans les mathématiques beaucoup d'éléments sont interchangeables, peu d'élément le sont dans la sociologie, et pas du tout si l'on sort des synthèses. 

A l'instar des idéaltypes webériens, "utopies conceptuelles", méthodiquement construites et stylisées par le sociologue, obtenues par accentuation unilatérale de certains traits (comme d'ailleurs WEBER lui-même l'indique), les formes simiennes ne se trouvent jamais à l'état pur dans la réalité. Mais les concepts de SIMMEL aident à comprendre comment dans la réalité, les interactions modifient les acteurs eux-mêmes, dans une perspective morphogénétique. Il existe bien une dialectique des formes et des contenus dans la coopération et dans le conflit, entre des acteurs qui agissent en tant que tel et qui se modifient en même temps qu'ils modifient la réalité. 

Sa sociologie est d'abord une méthode, et on peut, comme VANDENBERGHE le fait, comparer les méthodes de cette sociologie avec celles de la linguistique. Dans Sociologie et Épistémologie (PUF, 1981), SIMMEL lui-même écrit : "La recherche - on pourrait la nommer la "sociologie pure" - tire des phénomènes le moment de l'association, détaché intuitivement et psychologiquement de la variété de leurs contenus et buts qui par eux-mêmes ne sont pas encore sociaux, tout comme la grammaire sépare les formes pures de la langue des contenus dans lesquels ces formes sont vivantes". Comme dans la linguistique générative de CHOMSKY, la structure profonde des règles structure les énoncés, dans la sociologie formelle de SIMMEL, les formes morphogénétiques de l'association structurent l'interaction. Toujours près de KANT, SIMMEL signale la richesse de la distinction du philosophe des Lumières entre les formes et les contenus, qui réside selon lui dans le fait qu'une forme quelconque puisse embrasser une infinité de contenus et qu'un contenu quelconque puisse entrer dans la composition d'une infinité de formes.

"Avec DURKHEIM, écrit VANDENBERGHE,  qui connait assez bien l'oeuvre de SIMMEL pour en avoir traduit et publié plusieurs textes dans L'Année sociologique, mais qui trouvait sa sociologie trop spéculative, on peut cependant se demander si la distinction entre les formes et les contenus tient la route, car, même si on laisse de côté la polysémie de la notion de dorme, ainsi que la formulation cavalière et l'application idiosyncratique de la méthode d'abstraction des formes - "c'est la fantaisie et le tempérament de l'auteur qui décident", note DURKHEIM à juste titre -, il reste que la distinction est purement relative : ce qui est constituant à un égard est contenu à un autre et, à la fin, l'antithèse se dissout en une simple opposition graduelle et indéterminée.

En outre, on ne voit pas très bien pour quelles raisons SIMMEL affirme que les contenus des formes d'association ne sont pas proprement sociaux. Les impulsions, les désirs, les fins..., bref les motivations et les intérêts qui incitent les individus à s'associer dans des formes sociales ne sont pas des données naturelles, mais des produits des processus de socialisation et de contrôle social. Conscient du manque de rigueur de ses formulations, SIMMEL avoue dans l'introduction de sa Sociologie que les procédures méthodologiques relèvent de l'intuition et que les "fondations" de la sociologie formelle ne sont pas vraiment solides, mais ces faiblesses ne devraient toutefois pas empêcher d'apprécier la finesse et la perspicacité des essais et des analyses qui s'érigent dessus." 

     En fin de compte, la sociologie formelle peut être comprise comme une synthèse originale du néokantisme (opposition des formes et des contenus) et du vitalisme (l'interaction). La société qui se réalise progressivement et toujours est une association entre gens qui coopèrent ensemble, dans des activités "ordinaires" (s'habiller, manger, boire, se soigner), poussés par un "vouloir vivre ensemble" comme peut l'écrire MAFFESOLI. Lequel s'avère, dans une société qui perdure, plus puissant que les motifs individuels et collectifs qui les font entrer en conflits, lesquels constituent également les modalités de s'ajuster constamment dans des relations bien plus complexes que ne peuvent le dire les théories qui tentent d'en rendre compte. 

  

Une sociologie qui dépasse qui va au-delà du holisme et de l'individualisme.

Comme l'écrit encore VANDENBERGHE, l'angle d'approche de la sociologie formelle se définit par le fait que l'homme vit en interaction avec ses pairs. "Ce qui intéresse Simmel, c'est le jeu des interactions en tant que substrat vivant du social, en tant que creuset de la société. Ces interactions sont la condition nécessaire et suffisante de la société. Nécessaire car "si on les supprime toutes par la pensée, il n'y a plus de société", et suffisante, car si plusieurs individus entrent en réciprocité d'action, il y a déjà société. Bien sûr, il y a une différence entre une rencontre éphémère et une association durable, mais, comme le concept de société est un "concept graduel", on peut dire que, pour Simmel, "la société existe là où un nombre d'individus entrent en interaction".

Notre auteur s'élève contre un certain fétichisme conceptuel, car les processus microsociologiques d'interaction sont au fondement des structures macrosociologiques. Vouloir enfermer la sociologie formelle dans le sillage des individualistes méthodologiques, c'est méconnaître la spécificité des "faits sociaux", que DURKHEIM reconnait lui-même dans les travaux du philosophe et sociologue allemand. On pourrait multiplier les citations allant à l'encontre de ce sillage. Ainsi dans une longue discussion sur le problème du nominalisme et du réalisme (Introduction aux sciences morales) , il ne reconnaît pas seulement la "pleine réalité" du social, qui n'est pas seulement une simple représentation,mais il insiste sur le caractère émergeant du social : "Le tout, bien qu'il n'existe que grâce aux éléments particuliers, acquiert quand même en face de ceux-ci une position autonome, substantielle, indépendante d'eux". Cette entité macroscopique qui horripile les "anti-holistes", émergent des interactions entre les individus n'est elle-même que la cristallisation ultime et continuelle, des interactions et des organisations, elles-mêmes issues des interactions intergroupes et interindividuelles. D'une part, les interactions entre organisations et institutions différencient la société de façon fonctionnelle ; d'autre part, elles l'unifient en imposant leur contrainte de l'extérieur aux individus. Le fait que les institutions et les organisations sociales entrent en interaction les unes avec les autres montre une fois de plus le caractère relationnel et inter-actionniste de la pensée simmélienne.

C'est un véritable interactionnisme méthodologique que SIMMEL met en oeuvre : il met en lumière bien des aspects sociaux complexes dans ses monographies et ses oeuvres à thème (comme sur l'argent), qui unissent à la fois générations, classes sociales (bien qu'il n'ait pas ce vocabulaire) et institutions les plus diverses. 

Mettant l'accent sur la dynamique sociale, SIMMEL, comme le rappelle Julien FREUND, préfère parler de socialisation plutôt que de société conçue comme entité abstraite en soi et productrice de phénomènes collectifs. "Par cette notion de socialisation, il donnait à entendre que la société est en permanence reconstitution d'elle-même, sans qu'il y ait besoin d'avoir a priori une idée de son unité. En effet, il n'y a pas de modèle unique ou parfait de la société au sens des utopies. C'est dans les processus de socialisation que l'être humain prend conscience de son appartenance à la société en même temps que de son individualité." il fait se rapporter au texte de SIMMEL lui-même, "Comment la société est-elle possible?" (publiée dans L'année sociologique), pour s'en rendre compte. 

 

Julien FREUND, Georg Simmel, Préface de La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WALTER, Méridiens Klincksieck, 1986. Frédéric VANDENBERGH, La sociologie de Georg Simmel, La Découverte, Collection Repères, 2001. Raymond BOUDON, Georg Simmel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 12:24

           Albert OGIEN, enseignant à l'EHESS et directeur de recherches, tente d'éclaircir un débat sur les opposants, désobéisseurs et désobéissants dans une démocratie. "Le spectre de la contestations d'un pouvoir en place va du vote à l'insurrection, en passant par l'abstention, le boycott, la pétition, la manifestation, la grève, l'usage modéré ou symbolique de la violence, l'émeute." Il qualifie la désobéissance civile comme une autre forme d'action politique, "devenue un peu suspecte depuis la fin des grands mouvements des années 1970-1980 qui lui ont donné ses lettres de noblesse et dont la légitimité se justifiait presque d'elle-même (guerre du VietNam, droits civiques, ségrégation raciale, homosexualité, droits des femmes, avortement). Deux arguments expliquent cette suspicion : la désobéissance serait l'expression d'une sensibilité froissée et sans lendemain puisqu'elle n'est pas articulée à un projet de changement de majorité politique ; elle porterait toujours en elle le danger de saper le fondement de la démocratie, en rendant légitimes des action de type identique, mais dont l'objet est d'en finir avec l'Etat de droit." Ce sont ces deux arguments que l'auteur entend discuter, et qui correspondent aux griefs d'une grande partie de l'establishment et d'une grande partie de l'opinion publique en général. Ceci dans un arrière plan de prolifération des actes qui s'en revendiquent de nos jours en France, phénomène que l'on retrouve dans beaucoup moins de mesure dans d'autres pays. 

Il faut sans doute mentionner le fait que la désobéissance civile dont l'auteur veut discuter est une désobéissance civile ouvertement revendiquée et qu'il ne traite pas de deux phénomènes dont l'ampleur est peut-être plus importance que cette forme d'opposition ouverte : d'une part tout le mouvement général de fraudes (non fiscales) présent dans toutes les sociétés de manière massive à la mesure des inégalités sociales et de la pauvreté en général, mais qui répond également à une forme de protestation sociale, témoins ces fraudeurs dans les transports qui le font pour des raisons idéologiques ou politiques, alors qu'ils ont les moyens financiers de payer ; d'autre part tout le mouvement, dont on ne peut mesurer l'ampleur, de résistance partielle et parcellaire aux actes multiples qui freinent sciemment, dans une forme de sabotage rampant, des initiatives politiques mettant en cause des situations établies ou au contraire voulant introduire de nouvelles injustices. Ce dernier mouvement fait partie d'une défiance général envers les institutions (de tout genre) d'une société dont le fonctionnement est jugé injuste et ne répondant pas aux critères démocratiques. Non ouvert, il peut se mesurer partiellement aux taux d'absence aux postes dans les entreprises privées ou publiques, et aux chutes de productivité constatées ici ou là, et faisant très partiellement l'objet de rapport des directions des ressources humaines. L'exemple des grandes compagnies et des grosses fortunes fraudant ouvertement le fisc, ou d'un personnel politique au service de coteries particulières,  influe sur l'importance des deux mouvements que nous venons de décrire.

    Albert OGIEN suppose que les citoyens (des "minorités actives" savant "quand, comment et pourquoi adopter la modalité de protestation la plus appropriée. L'existence d'un savoir-faire est indéniable et il en montre un exemple, mais quant à savoir si les actions entreprirent vont vers l'objectif recherché... La complexité sociale des sociétés contemporaines empêche d'être aussi catégorique. Sans doute également, dans le cours de son analyse a t-il un peu tendance à faire une coupure franche entre légalité syndicale et activités usant de violences (économiques ou sociales). Les modalités de la contestation ouvrière sont bien trop diverses, et l'illégalité de certains modes d'action ne se confondent pas forcément avec la violence. L'auteur se focalise toutefois et cela nous intéresse plus sur les formes d'action politique qui rejettent l'usage de la violence tout en se situant délibérément hors du système. 

"C'est par exemple, écrit-il, le cas de l'engagement de citoyens qui viennent spontanément en aide à des étrangers en situation irrégulière, même s'ils sont informés du risque qu'ils encourent d'être poursuivis et sanctionnés, ou de faire l'objet d'un fichage et d'un harcèlement de la part de la police ou de la justice. A un degré d'engagement supérieur, cette aide peut prendre l'allure d'une action politique qui cherche à contraindre les pouvoirs publics, en les forçant à faire procéder à des inculpations et à des jugements, à décider l'arrêt des mesures répressives à l'égards des clandestins, à mettre un terme à l'arbitraire des procédures de régularisation ou à réviser la législation sur l'accueil des étrangers. Une dernière sorte d'action politique non-violente consiste à se mettre délibérément en infraction en refusant de remplir une obligation légale ou réglementaire au motif qu'elle est inacceptable, indigne ou injuste."

Deux types d'activistes adoptent aujourd'hui cette forme d'action :

- Le premier regroupe ceux qui se nomment des "désobéisseurs" et qui exigent, en se mettant pacifiquement hors la loi, le retrait d'une disposition qu'ils jugent attentatoire à un principe de l'humanité ou de la démocratie ;

- Le second, ceux qui se nomment des "désobéissants", assoit sa protestation sur une "action directe non-violente" qui rompt avec les modes traditionnels de la mobilisation politique qu'ils jugent obsolètes et inefficaces à une époque où la couverture médiatique d'un événement est devenue l'aune à laquelle on apprécie la force d'une revendication. Ces désobéissants espèrent faire aboutir la lutte plus rapidement en utilisant des tactiques inédites et en exploitant les ressources qu'offre le "buzz" qui crée une médiatisation conçue et réalisée de façon professionnelle. 

Les opposants sont ceux qui utilisent strictement les voies légales et institutionnalisées, dans les syndicats ou associations, et qui ont en vue, de près ou de loin, un changement de majorité politique.

   Si effectivement les opposants tels qu'ils sont définis se distinguent nettement des "désobéisseurs" et des "désobéissants", la frontière parait toutefois être plus poreuses entre ces deux dernières catégories, des citoyens pouvant passer, en dehors de la légalité, entre des actes quotidiens de refus d'obéissance et des actes plus solennels et plus démonstratifs. La réserve qu'on peut formuler face à ce nouveau "vocabulaire" est double : d'une part, elle porte le flanc à la critique de l'opinion publique ou/et des institutions sur son caractère viscéral, spontané, épidermique, et d'autre part, elle va à l'encontre d'un principe bien admis de la désobéissance civile, celui d'être avant tout collective et coordonnée. Désignés ou autodésignés des désobéisseurs ou des désobéissants, même si par ailleurs ils mettent positivement en avant la responsabilité de chacun, tend à individualiser tout acte de désobéissance, de ne pas les inscrire dans un mouvement plus global. De les réduire finalement à être, dans leur domaine, des objecteurs de conscience. Et des objecteurs de conscience mettant en avant, avant tout, leur conscience individuelle d'une injustice, en dépit de toute argumentation qui leur est opposée...

Les attributs même de la désobéissance civile ne sont pas uniformément désignés par tous les auteurs, et Albert OGIEN a raison de l'indiquer. Hugo BEDAU (On Civil Disobedience, Journal of philosophy, n° 58, 1961), John RAWLS ou Anna ARENDT n'y mettent pas tous à la fois les aspects de conscience individuelle, le refus d'obtempérer aux lois et règlements, le caractère général de la protestation, l'invocation d'une raison supérieure et le déplacement de l'affrontement du champ politique vers celui de la justice. Entre John RAWLS qui s'élève contra l'usage de la désobéissance civile dans une démocratie comme celle des Etats-Unis, sauf dans les cas où précisément cette démocratie est menacée, et où précisément cet usage permet la stabilisation de la société et Anna Arendt qui voudrait lui donner un statut légal rattaché à l'exercice du droit d'association il y a bien des différences. Un tel statut serait difficile à mettre en place, objecte par ailleurs Ronald DWORKIN (Prendre les droits au sérieux, PUF, 1998), car il faudrait d'abord définir les critères des désobéissances valides devant les tribunaux...

Bon nombre de réflexions sont sous-tendues par l'idée que les acteurs de la désobéissance civile ne respectent pas les règles de la démocratie. Elles ignorent un simple fait d'observation, écrit à juste titre Albert OGIEN : les actes de désobéissance civile, loin d'être des mouvements d'humeur irrationnels ou dangereux, mettent au jour le souci des citoyens d'exercer leur vigilance à l'égard du contenu pratique des textes législatifs et réglementaires. Plus il existe de faits de désobéissance collective, plus se révèle un état de délitement de la société. Et ces faits rencontrent frontalement des projets bien détaillés et ouvertement revendiqués de changer les règles de la démocratie, dans l'ensemble du monde occidental. Il s'agit de transposer, pour les rendre plus efficaces, les règles de l'entreprise privée, dans les administrations et/ou services de l'Etat. Sous ce prétexte de gouvernance, il s'agit de confier à une technocratie le soin de définir précisément les bons fonctionnements, quitte à observer des indicateurs économiques plus proches de la finance que de la réalité socio-économique. Pour des intérêts qui apparaissent au fil de leurs impuissances devant les politiques économiques des multinationales, rien moins qu'équitables.

 Une quantification de l'action publique, dans la recherche, exprimée souvent avec morgue, de résultats, met de côté tout simplement l'expression efficace des besoins par les citoyens eux-mêmes. Il s'agit bien d'une dépossession de pouvoir de la part de gouvernants, imbus d'une culture du résultat, des gouvernés, réduits à l'état de patients, qui "doivent accepter" des "médecines" (au sens que l'on donne à ce mot souvent en Belgique) dont la scientificité ne peut faire l'objet d'aucun doute. Cette dépossession de pouvoir non seulement sur les objectifs globaux mais dans la pratique quotidienne, est bien une forme d'aliénation comme l'écrit S.HABER (L'aliénation, PUF, 2008). Cette situation est vécue de manière d'autant plus négative qu'elle repose sur une vision sociale bien précise et peu partagée. Soutenue parfois par des statistiques douteuses, émises en partie par des administrations officielles ou privées dont on - pour des raisons d'efficacité... - a amputé personnels et moyens matériels. 

Cette gouvernance induit en la démocratie même une défiance qui se traduit à de multiples échelons de la société par de multiples phénomènes souvent aperçus de manière dispersée, dont les mouvements ouverts de désobéissance ne forment sans doute que la partie émergée d'icebergs inquiétants. 

Albert OGIEN, Opposants, désobéisses et désobéissants, dans Multitudes, n°41, 2010/2. Disponible sur le site Cairn ; Pourquoi désobéir en démocratie?, La Découverte, 2011. Paul ARIÈS et René BALME, La désobéissance : un enjeu de citoyenneté, Golias, 2011. 

Désobéisseurs, Entretien avec des agents du service public, Collectif d'Auteur, 2013 (Bande dessinée)

 

SOCIUS

 

 

 

 

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 13:14

       Si la confusion entre insécurité et sentiment d'insécurité est permanente, notamment dans les médias, l'opinion publique ne perçoit guère la sécurité dont il bénéficie par rapport à des époques pas si lointaines. Pour se rendre compte à quel point il est facile de circuler librement sur de nombreux territoires sans être inquiété, il faut comparer avec la situation d'insécurité réelle qui existe sur d'autres, où l'Etat est moins présent, où la mobilité des populations est constante et où les armes sont présentes en grande quantité. Le sentiment de sécurité, physique et même moral (les lois sur les moeurs sont parmi les plus nombreuses) devrait pourtant être beaucoup plus fort, mais ce sentiment ne se réduit ni au physique ni au moral, il est aussi social.

    Dans un premier temps, il faut rappeler, avec Laurent MUCCHIELLI (Vous avez dit sécurité?, Champ social, 2012), mais aussi avec beaucoup d'autres, pourquoi et comment dans quantité de représentations, se confondent trois choses :

- les opinions générales sur l'importance du "problème de sécurité" ;

- les peurs sur sa sécurité personnelle ou celle de sa famille ;

- l'expérience réelle de la victimisation. 

Il s'agit de trois choses très différentes, qui sont toutes identifiées et mesurées par les enquêtes. Selon la façon dont la question est posée dans l'enquête ou le sondage, on peut interroger l'une ou l'autre de ces trois aspects et s'apercevoir de leurs différences. Or ce que mesure la plus grande partie des sondages, c'est le sentiment d'insécurité de population plus ou moins grande après une série d'attentats terroristes par exemple, ou d'attaques contre les voitures dans certaines banlieues de grandes villes.

Jamais les sondages ne portent sur l'insécurité sociale. Il faut pour avoir des données sur celle-là consulter des enquêtes sociologiques menées en bonne et due forme. Bien entendu, comme il ne s'agit pas seulement d'effectifs de police ou d'opérations judiciaires à mettre en place, mais que cela touche directement l'organisation même de la société, ces études sont vite qualifiées de politiques, voire politiciennes et attaquées comme telle, non prises en compte par les pouvoirs politiques hostiles à ce que l'on aborde la sécurité sous cet angle.

    Et cependant, la société - la société moderne -, d'une certaine manière, avec des périmètres qui varient suivant l'idéologie dominante, met en place des systèmes de sécurité sociale, sous forme de péréquation de revenus, de redistribution de richesses souvent, ou/et des systèmes d'assurances étatiques ou privés qui sont censés mettre à l'abri contre toute une gamme de risques immobiliers, mobiliers ou même sociétaux, comme le vol ou l'attentat aux personnes... Mais on ne fait jamais le lien entre l'insécurité sociale et l'insécurité tout cours, alors que les deux existent au sein de la même société dans une certaine dynamique, mise en relief, notamment sur le long terme, à travers les statistiques sur les délinquances et les violences quotidiennes, dans certaines études sur le long terme (Histoire de la violence, Jean-Claude CHESNAIS).

La volonté politique de dissocier les deux, alimentée par l'ignorance et une certaine tendance à penser qu'il existe des caractères innés chez les personnes (ce qui rejettent sur toute la responsabilité de ce qui arrive...), est pourtant contredite par l'histoire : aux siècles de pauvreté, de misère, et aux vols et meurtres abondants, on peut facilement opposer les siècles de prospérité et aux violences "ordinaires" bien moins importantes en nombre et en gravité. Même dans des sociétés fortement inégalitaires (la société romaine ou la société arabe par exemple), des systèmes de charité publique et privée constituent des soupapes de sûreté sociale, et de sûreté tout court, de premier plan, lorsque ceux-ci peuvent compenser par des transferts de richesse les besoins criants de logement, de nourriture et d'eau, de santé... 

Les liaisons entre l'insécurité physique et l'insécurité sociale sont pourtant avérés par ailleurs sur le plan psychologique, dans le mécanisme du bouc émissaire. A la recherche d'une cause, d'une responsabilité, les personnes et les groupes souffrant d'insécurité sociale, ont tendance à reporter sur d'autres personnes ou d'autres groupes la source de l'insécurité physique. Notamment en l'absence de connaissance des dynamismes sociaux réels et également à cause de la facilité avec laquelle on peut ensuite spolier (moralement et/ou physiquement et/ou socialement) ces personnes et ces groupes. 

 

    Le vocabulaire sur l'insécurité apparait surtout au moment où les remises en cause globale du système politique et économique (notamment marxistes) refluent des scènes politiques comme des paysages universitaires. Si le mot "insécurité" apparait pour la première fois en 1794 et si le mot "sécurité" apparait en français encore plus tôt, dès le XIIe siècle (mais il n'est vraiment utilisé qu'au XVIIIème...), les argumentaires sur la sécurité et l'insécurité fleurissent en Europe dans la fin des années 1970, début des années 1980, pour devenir des sortes de vademecum ensuite... Les discours sur l'insécurité remplacent les préoccupations anciennes sur les guerres endémiques, les famines, les épidémies, les brigandages... et sur les revendications sociales pour un changement de système économique et social... 

   D'une certaine manière, ces argumentaires constituent bien plus des réponses que des questions : il permettent de ne plus discuter des fondements même de la société. Rares sont ceux qui refusent ces argumentaires et qui préfèrent parler d'incertitude, afin de rouvrir, de mettre en évidence la conflictualité sociale (qui n'a pas disparu dans le consensus...) afin de  tout simplement pouvoir agir efficacement sur les souffrances individuelles et collectives. Seuls les auteurs qui ne soucient pas de grimper dans la hiérarchie sociale restent sur les acquis d'une manière de penser la société qui en révèle autant les ressorts de solidarité que les failles conflictuelles. 

     

     Philippe ROBERT, directeur de recherche au CESDIP, constate que dans les dernières décennies du XXe siècle, "la délinquance acquiert une place remarquable dans le débat public, dans les joutes politiques et dans les politiques publiques. L'émergence de cette préoccupation est assez précisément datée: en France, elle remonte à la deuxième partie des années 70 ; la création par le président Giscard d'Estaing d'un comité sur la violence, la criminalité et la délinquance peut faire figure de fait dateur. Selon les pays, le calendrier varie quelques peu : au Royaume-Uni, on peut adopter comme point de départ l'accession au pouvoir du gouvernement Tory de Mme Thatcher ; en Italie et en République fédérale, le souci pour la délinquance ordinaire n'émergera qu'après la fin des années de plomb du terrorisme noir ; dans les pays ibériques, après la tradition vers la démocratie ; aux Etats-Unis au contraire, il faudrait remonter d'une décennie, au milieu des années 1960 avec la President's Commission présidée par l'Attorney General Katzenbach."

Cette période vient en France après les années d'agitation sociale, les mouvements sociaux issus de mai 1968, dans ce que certaines classes possédantes alors appelait le terrorisme maoïste. La délinquance est appréhendée alors en terme de sécurité : il s'agit d'apporter à des situations concrètes bien délimitées dans le temps et dans l'espace, isolées du contexte social le plus souvent ou pire encore, rattachée à des situations "marginales" liées à certaines problématiques précises : le problème des banlieue, la question de l'architecture urbaine, les incendies de voitures... Ces solutions oscillent entre la prévention et la répression avec à chaque fois des cibles précises : les jeunes des banlieues, par exemple, même si, dans un deuxième temps, passés le moment de se plaindre des incivilités, on songe à traiter globalement les problèmes. 

Philippe ROBERT, après avoir détaillé différentes phases dans le traitement de l'insécurité, écrit sur la peur et la préoccupation de la délinquance. L'appréhension apparait comme une sorte d'anticipation du risque d'être victime de ces violences. Ce sentiment d'insécurité qui ne se réduit par à la peur est plutôt une préoccupation flottante avec des pointes à l'occasion d'affaires criminelles (prise d'otages, viols, pédophilie, enlèvements...

Peut-être aujourd'hui, avec les attentats terroristes liées à la situation internationale, on assiste peut-être à la fin d'un cycle commencé par la peur du "maoïsme" pas forcément partagée par tout le monde. D'autant que les problèmes du chômage reviennent intensément sur le devant de la scène et fait justement rapprocher ces phénomènes jusque-là disjoints : l'insécurité physique et l'insécurité sociale... En même temps que la préoccupation sécuritaire se propage dans des milieux qui s'y montraient alors rétifs, faisant le lit de certaines forces politiques basant leur popularité par le recours annoncé de "fortes réponses" aux délinquances, avec ce terrorisme venu d'ailleurs, revient la question lancinante au moins dans les classes possédantes de la question sociale. Le fait que la plupart des acteurs de ces actes terroristes soient des natifs des pays occidentaux posent question...

Comment opérer la gouvernance des sociétés devenant instables à cause d'un capitalisme sauvage se camouflant derrière une idéologie libérale, au moment où agiter des boucs émissaires ne suffit plus et se propagent bien plus vite qu'auparavant des informations sur les réalités politiques et économiques?... Le discours sur l'insécurité ne suffit plus comme réponse à la question sociale.

 

   La question de l'incertitude ou l'insécurité sociale n'est pas la préoccupation seulement du syndicalisme ou du socialisme. Bien avant, là l'intérieur du système capitaliste, beaucoup ont mis en oeuvre une assurance pour couvrir les risques inhérents à toute activité humaine et cela depuis longtemps. Dès le XIVe siècle, en Occident, les sociétés d'assurance maritime font partie du paysage du commerce, d'un commerce où les risques sont très importants puisque la probabilité de perte d'un navire, entre aléas de la mer et pirateries diverses, est toujours importante. Rappelons également tout simplement que dans l'échelle des accumulations de richesses, les sociétés d'assurance occupent souvent les toutes premières places. 

Ce n'est pourtant que plus tard que des historiens ou des sociologues s'intéressent à la question des assurances. Ainsi, Jean HALPÉRIN (1921-2012), spécialiste suisse de l'histoire des assurances, s'occupe dans les années 1950, d'analyser le besoin de sécurité à l'origine du développement des assurances.

Cet auteur se demande quel pouvait avoir été dans l'histoire le rôle du sentiment que traduit le mot "sécurité". Dans un communication d'août 1950 au Congrès international des sciences historiques, il tente, non pas de faire à partir du sentiment de la peur une reconstruction de l'histoire économique, comme FERRERO, mais de restituer sa part légitime à un complexe de sentiments qui, compte tenu des latitudes et des époques, n'a pas pu ne pas jouer dans l'histoire des sociétés humaines un rôle capital. Outre que Jean HALPÉRIN ne s'intéresse qu'aux sociétés d'un Occident longtemps façonné par la pensée chrétienne, il dissocie peut-être un peu trop les affaires des croyances. Pour que les sociétés d'assurances, selon Lucien FEBVRE, puissent donner aux hommes une sécurité de nature à les armer au cours de leur vie contre toutes les infortunes, il a fallu que s'affaiblisse le rôle dévolu par le sentiment général à la Divinité dans la conduite même des destins individuels. Quoi qu'il en soit, l'histoire du sentiment d'insécurité fait partie de l'histoire économique et sociale et inversement.

 

Philippe ROBERT, Le sentiment d'insécurité, dans Crime et sécurité, l'état des savoirs, Sous la direction de Laurent MUCCHIELLI et Philippe ROBERT, éditions de la découverte, 2002. Jean HALPÉRIN, La notion de sécurité dans l'histoire économique et sociale, Revue d'histoire économique et sociale, tomme XXX, 1952  ; Les assurances en Suisse et dans le monde. Leur rôle dans l'évolution économique et sociale, Neuchâtel, 1946. Lucien FEBVRE, Pour l'histoire d'un sentiment : le besoin de sécurité, dans Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 11e année, n°2, 1956. Dan KAMINSKI, L'insécurité : plainte sociale et solution politique, dans Politique, revue de débats, Bruxelles, hors-série n°9, septembre 2008, www.revuepolitique.be.

On peut se référer notamment aux études de Sébastien ROCHÉ : La société d'Hospitalité, Le Seuil, 2000 ; Le sentiment d'insécurité, PUF, 1993

SOCIUS

     

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