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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 08:04

        Nombre d'études sur le travail  font dériver la sociologie de la sociologie du travail vers une sociologie du travailleur.

 

       Des auteurs insistent sur la "définition de la situation" comme ceux dans l'environnement de l'Ecole de cambridge, elle-même inscrite dans la tradition de l'Ecole de Chicago. En 1952, en plein essor du mouvement des relations humaines, Heverette Charington HUGUES (1897-1983), professeur à l'université de Chicago, et ses élèves publient un numéro spécial de l'American Sociological Review qui marque, quinze ans avant l'étude de GOLDTHORPE, une position alternative à celle de MAYO et de ses continuateurs. Cette nouvelle approche s'intéresse au mouvement des individus dans leur vie professionnelle, tente de mettre en scène des trajectoires empruntées par les individus au long de leur cycle de vie et s'oppose plus ou moins à une approche globale des fonctions remplies par une entreprise ou une administration. Pour ces sociologues, l'action collective est un processus qui peut être saisi empiriquement grâce à l'analyse biographique.

Il faut dire que la biographie est un genre très prisé aux Etats-Unis, où l'on a tendance à expliquer la vie des individus surtout à partir de leur personnalité, en plaçant seulement en arrière-plan, les conditions socio-économiques globales.

C'est l'analyse des biographies de protagonistes des actions collectives qui peut donneer au sociologue les dimensions des territoires, géographiques ou sociaux, sur lesquels ce processus se déroule. Ces territoires sont des limites "réelles", elles correspondent rarement à une définition administrative ou légale. Les professions en général sont des systèmes collectifs, et elles organisent des conjonctions de destins individuels. Tout se passe comme si, engagé dans un processus de d'interaction avec les générations qui l'ont précédé, l'individu se sent socialisé à une séquence arborescente des postes de travail, parmi lesquels il doit tracer son propre itinéraire. Il se sent ainsi absorbé dans une organisation collective de travail et, en fonction de son niveau scolaire, de son espérience et des systèmes d'opportunités qui s'ouvrent à sa génération, peut choisir entre plusieurs alternatives.

Howard S BECKER (né en 1928) et J W CARPER cette approche résument dans l'American Journal of Sociology n°61 de 1956 ("The dévelopment of identification with an occupation") : "Des mécanismes sont à l'oeuvre qui conduisent la participation dans des groupes organisés à affecter l'expérience et l'image de soi des individus. ¨Parmi ces mécanismes jouent l'intérêt pour de nouveaux problèmes, la fierté de mettre en oeuvre de nouvelles techniques, l'acquisition d'une idéologie professionnelle, l'investissement dans ce que l'on fait, l'intériorisation des motifs organisateurs de vocations spécifiques (qui en définissent les frontières), enfin la sujétion dans laquelle on se trouve vis-à-vis des systèmes formel et informel de pouvoir du secteur."  Cette approche relativise fortement l'effet de système que, depuis la recherche de Hawthorne, on accorde à toute organisation du travail. Le changement de perspective provoque dans la sociologie du travail à la fois une extension du champ d'application et une dissolution dans une sociologie de classes, des catégories sociales, de la mobilité sociale, dans une sociologie générale. (Pierre TRIPIER)

    Ceci d'autant plus que les sociologues américains, dans leurs approches, mélangent travaux intellectuels et manuels, positions salariées et indépendantes, professions nobles et humbles occupations, et comme il s'agit de parcours individuels, la sociologie du travail se trouve dissoute dans une sociologie générale, puisque sont mêlées des considérations qui rattachent cette sociologie du travail, à la sociologie familiale. Suivant la tendance idéologique du sociologue, on peut avoir affaire à un affinement de la situation individuelle, vers une typologie des individus qui se retrouve à tous les moments de la vie, qu'ils soient professionels ou familiaux, ou au contraire à un élargissement sur une réflexion à propos du type de société. Ainsi, en France, des auteurs s'inspirant du marxisme ou de l'actionnalisme (comme GURVITCH ou TOURAINE), sociologues ou anthropologues, entrent dans un dialogue fructueux avec les sociologues du travail. 

  Dans sa réflexion sur l'évolution de la sociologie du travail, Pierre TRIPIER voit un partage entre une approche classique et l'ittuption de propositions hétérodoxes tendant à désenclaver la sociologie du travail par abandon partiel de la tradition d'Hawthorne :

- Continuité obsersée dans les travaux rendus compte par la revue Sociologie du travail (notamment dans les thèmes Nouvelles technologie dans l'industrie ou Enjeu des qualifications) ;

- Rupture par l'émergence de quatre approches distinctes : refus de considérer la situation de travail comme universellement explicative ; examen des vertus discriminatoires du marche du travail (femmes, jeunes, ruraux...) ; utilisation des principes méthodologiques classiques de la sociologuie du travail appliqués à des populations ayant des fonctions plus comlexes que les salariés des grandes organisations ; comparaisons internationales démontrant que la division/affectation des tâches s'explique moins par la technologie que par des variables sociétales...

 

    La qualification constitue un débat fondamental, pas seulement pour la sociologie du travail, mais dans les relations mêmes entre acteurs sociaux du monde de l'entreprise. Les résistances aux politiques de qualification, la participation des instances étatiques à l'élaboration des grilles de salaires et des rémunérations, l'importance du travail syndical, parfois pas suffisamment clarifié, autour des échelles de rémunérations qui s'appuient sur les qualifications données aux différents postes de travail, constituent les éléments récurrents des conflits sociaux. 

 

   Marcelle STROOBANTS indique bien que "le sociologue ne peut se contenter d'interpréter les relations qui s'organisent autour du travail en fonction du témoignage des acteurs. Leurs conceptions et leurs pratiques sont marquées par des rapports de force et des intérêts qui dépassent le cadre d'une entreprise. Les épisodes au cours desquels une valeur est reconnue à un aspect du travail contribuent à modifier ou à reproduire l'ensemble des structures de qualification ; mais chacun de ces épisodes est également conditionné par ces structures, par la gamme des qualifications des autres travailleurs effectuant, au même moment, des travaux analogues ou différents. 

On comprendra que la qualification représente un des concepts les plus ambigus et les plus controversés en sociologie du travail".

L'auteure s'appuie en grande partie sur la grande étude du Commissariat du Plan sur La Qualification du travail : de quoi parle-t-on? (La Documentation française, 1978). 

"A l'origine, poursuit-elle, de ces débats, on verra resurgir régulièrement deux difficultés :

- la tentative de fonder scientifiquement la qualification sur la qualité du travail ;

- la tentative d'évaluer, dans le temps, les transformations de la qualification."

  Les pionniers français de la sociologie du travail, Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE (Traité de la sociologie du travail, 1962) divergent sur cette question de la qualification, sur le fait de savoir ce qui est qualifiable, le travail (le poste de travail) ou le travailleur... Et la position du premier varie d'une période à l'autre, sans doute parce qu'à une phase d'optimisme (que n'a jamais partagé Pierre NAVILLE...) succède une phase de pessimisme sur les apports des "progrès technologiques" au travail. "L'évolution du travail, telle qu'elle est interprétée par les sociologues du travail, depuis les années 1950, semble suivre un mouvement alternatif, actionné par la technologie. Dans les années 1955 à 1965, une valeur globalement positive est accordée au "progrès technique" et à ses répercussions sociales. La décennie suivante enregistre au contraire de multiples "dégâts du progrès". Au début des années 1980, les "nouvelles technologies fondent des espoirs de sortie de crise et de revalorisation du travail."

Dans ces climats d'optimisme et de pessimisme qui traversent l'ensemble de la société, les sociologues s'efforcent de garder des caps logiques en fonction des réalités d'introduction des technologies dans l'entreprise.

    Entre NAVILLE, FRIEDMANN et TOURAINE, et leurs collaborateurs comme leurs continuateurs... c'est sans doute ces évolutions de la réalité qui donnent leurs tonalités à leurs analyses, évolutions qui se traduisent également par une évolution du salariat. Ces analyses sont inséparables en même temps de leur instrumentalisation en quelque sorte par les acteurs sociaux. A l'insu parfois des convictions profondes des sociologues, des argumentations sont énoncées par les syndicats et les patronats pour justifier ou appuyer des politiques industrielles. En tout cas, la perte d'importance des rémunérations par rapport aux investissements en machines pèse sur l'ensemble des pratiques du travail. Dans les négociations collectives, la perte de poids des syndicats (que ce soit de manière "mécanique" du fait de cette perte d'importance, soit de manière idéologique par défaut d'objectifs à long terme) participe à un double mouvement de qualification et de déqualification du travail, suivant les branches d'activités, les postes... L'automation est bien au coeur de la problématique de la qualification.

 

   A rester dans la logique de la continuité des thèmes, continuité appuyée par des pratiques de management qui s'alimentent de la sociologie du travail et qui l'alimentent à leur tour, dans un mouvement de... professionnalisation!, le travailleur en soi ne peut que se trouver dévalué, si l'on s'en tient à des considérations strictement liée aux postes de travail, qui restent eux l'objet de toutes les attentions.

C'est pourquoi, dans un contexte de chômage massif (qui va bien au-delà des statistiques officielles...), les sociologues qui optent pour un autre discours tenant compte de l'ensemble des évolutions sociales, sont mieux à même - du point du vue des acteurs qui ne dirigent pas (ou qui subissent...) la vie économique actuelle bien entendu - en replaçant l'homme-travailleur, qu'il soit ou non à un poste, au centre des analyses, de cerner les tenants et  aboutissants des évolutions du travail....

 

Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 13:24

      Les conclusions des recherches d'Elto MAYO, de ses collaborateurs ou de ses disciples se trouvent nettement changées, à partir des méthodes mêmes qu'il a énoncées pour une sociologie du travail. Successivement, des chercheurs comme Georges FRIEDMANN (1902-1977), Pierre NAVILLE, Alain TOURAINE, John GOLDTHORPE (né en 1935) et son école de Cambridge, Louis E DAVIS et le Tavistok Institute, précisent un certain nombre d'éléments qui dessinent les contours entre des approches différents, voire conflictuelles de cette sociologie en devenir. 

 

     Georges FRIEDMANN estime les expériences de Hawthorne bien trop réductrices, réduisant l'univers humain à son univers de travail. Dans problèmes humains du machinisme industriel (1946, réédité chez Gallimarrd en 1965), il écrit qu'"En adossant ces recherches pratiques à la notion d'une "structure sociale" de "l'entreprise", considérée comme une unité séparée, en s'efforçant de préserver celle-ci contre les causes de désagrégation ou de division, l'équipe des chercheurs de Hawthorne rencontrait les préoccupations intimes des leadres de l'industrie. Ils servaient ainsi toutes les mesures par lesquelles un patronat novateur cherche, depuis des décennies, à combattre et neutraliser (...) les courants centrifuges (...) qui écartent de l'entreprise l'intérêt, la sympathie, l'intelligence de l'ouvrier et la polarisent sur d'autres centres, hors de l'atelier. (...) Mais la complexité de la sociologie de l'entreprise provient principalement du fait que chaque ouvrier, en même temps qu'il est membre des diverses collectivités intérieures à l'usine l'est aussi de collectivités extérieures, plus vastes, telles que syndicat, classe sociale, nation, où interviennent des différenciations individuelles selon la nature du syndicat, la qualification professionnelle, l'origine ethnique et le degré d'assimilation nationale (...) ; groupes qui exercent chacun leur action sur la conscience ouvrière et dont les influences se rencontrent et se composent avec celle de la compagnie qui, après tout, n'est qu'un groupe entre autres." (cité par Pierre TRIPIER).

     Cette critique est un appel pressant à utiliser les méthodes de Hawthborne en leut appliquant une explication moins unidimensionnelle. Mais aussi elle rappelle que les relations sociales entre syndicats et patronats, notamment aux Etats-Unis, sont parfois très conflictuelles, souvent violentes, et qu'une sociologie du travail ne saurait être mise sans discussions tout simplement au service du patronat. A cet égard, seule la lecture marxiste d'une sociologie générale permet une intégration des diverses problématiques, au prix sans doute d'une méconnaissance des différenciations nationales, encore que, en sortant des interprétations purement orthodoxes, on y parvient. 

    Cette étude intégrative de l'ouvrier dans ses différents milieux, dans le champ d'une sous-discipline en formation, deux courants le tentent : le premier représenté par Alain TOURAINE, le second par l'Ecole de Cambridge. 

 

   Georges FRIEDMANN énonce une sorte de programme d'études indiquées par le titre même de ses ouvrages : La crise du progrès. Où va le travail humain? (1963) (à sa perte écrit-il dans la préface à la troisième édition), Le travail en miettes (1964), Le milieu technique : nouveaux modes de sentir et de penser, Le loisir et la civilisation technicienne. 

Cette orientation conduit aussi bien à étudier les pathologies liées à l'appauvrissement et à la répétitivité des tâches que les phénomènes d'utilisation du temps libéré pour les loisirs. Il s'agit de comprendre les conséquences du plus grand nombre d'ouvrier et de l'apparition de techniciens fortement instruits. Le sociologue s'interroge sur la place de l'ouvrier dans la société industrielle et sur son avenir. Il ne retient pas de Hawthorne sa méthodologie alors que ses disciples l'appliquent. Il réfléchit à partir des monographies des autres sans en produire lui-même, laissant le soin à ses élèves de lui apporter les éléments concrets d'une réflexion plus théorique.

   Alain TOURAINE reprend le programme de Georges FRIEDMANN, autour du concept de "situation de travail". Il définit cette notion avec Bernard MOTTEZ (dans une contribution au Traité de sociologie du travail de FREIDMANN et NAVILLE : "Classe ouvrière et société globale") : "Le travail mécanisé, le niveau et la forme des salaires, les méthodes d'organisation et de gestion des entreprises, définissent une situation de travail et permettent d'analyser les attitudes et l'action ouvrières. Mais celles-ci ne s'expliquent pas seulement par (la situation de travail), elles dépendent aussi des caractères de la société considérée dans son ensemble et de la place qu'y occupe la classe ouvrière". Il suppose, pour que les relations entre classe ouvrière et société soient intelligibles, que les individus urbanisés ont très peu de repères sociaux antérieurs. Les individus sont forgés par cette situation de travail. Pour comprendre comment cette situation agit, Alain TOURAINE distingue trois moments différents dans l'histoire de l'industrialisation, les phases A, B et C, qui correspondent à des qualités de travail différents, des relations différentes entretenues à la direction de l'entreprise et de différentes volontés de contrôler les fruits du travail. La situation du travail ferait naitre, sous certaines conditions, un type de conscience du travailleur. La conscience ouvrière est l'expression de la volonté pour chacun, de participer à cet acte créatif, le "système d'exigences défini par le travail lui-même, double valorisation de la créativité et du contrôle du travailleur sur ses oeuvres. (La conscience ouvrière, 1966, Le Seuil).

 

    L'Ecole de Cambridge, Johan H GOLTHORPE (né en 1935) en tête, se questionne sur les changements de la classe oucrière, et sur son possible embourgeoisement. Alors qu'Alain TOURAINE définit ses recherches autour de la notion de "situation de travail", l'équipe de Cambridge part su principe d'une "définition de la situation" par le travailleur : elle donne moins d'importance à l'expérience du travail qu'à l'attente qu'il suscite. Dans leur enquête à Luton auprès de plus de 200 ouvriers, leur définition de la situation correspond à une transaction muette passée avec eux-mêmes : accepter un travail peu impliquant contre un bon salaire. Leur comportement est en harmonie avec cette vision instrumentale du travail. Pour les chercheurs de Cambridge, ce n'est pas la situation de travail qui détermine le comportement, c'est l'itinéraire familial et professionnel vécu avant d'entrer dans l'usine. Du coup, c'est la vie privée des travailleurs, qui avait été exclue des précédentes recherches, qui est réintroduite dans une sociologie du travail assez différente.

 

  Se fait jour dans les années 1960, dans la continuité des préoccupations de FRIEDMANN et du Tavistock Institute, un mouvement d'opinion plaidant pour l'enrichissement des tâches. Aux campagnes menées par A H MASLOW (1908-1970) en 1954 et Frederic HERZBERG (1923-2000) en 1966, deux psychosociologues, se rattachent avec plus d'ampleur en milieu industriel celles de Louis E DAVIS et du Tavistock Institute. En décomposant très finement les postes de travail en "unités d'opération", ils ont pu les recomposer en leur attribuant une plus large marge d'incertitude qu'auparavant ; les opérateurs y ont une marge d'autonomie et des responsabilités dans l'organisation du travail plus grandes que dans l'ancien système. Les tâches sont donc "enrichies", les gains pour l'entreprise se situent moins dans la sphère de la productivité que dans celle de l'absentéisme, qui régresse radicalement. Ces expériences permettent en outre de distinguer à un niveau beaucoup plus fin qu'auparavant ce qui doit être atrribué à la contrainte technologique, difficile à surmonter, et ce qui revient à l'organisation qui accompagne le procédé technique.

Ainsi, dans l'histoire de cette tendance dans l'industrie depuis les années 1930, il apparait que les sociologues ont inventé des outils de plus en plus perfectionnés pour saisir ce qui, dans le mélange de technologie et d'organisation, est effectivement imposé par la contrainte technique. La part de cette dernière est toujours moins importante que ce que les acteurs sociaux ne présupposent. . Ainsi, l'autonomie ouvrière se maintient dans le travail des ouvriers spécialisés, comme l'attestent les études de Donald ROY (1909-1980) (par exemple dans l'American Journal of Sociology n°60, 1954) Tom LUPTON (On the shopfloor, London, Pergamon Press, 1963) Philippe BERNOUX (avec ses collaborateurs : Trois ateliers d'OS, Editions ouvrières, 1969), Robert LINHART (né en 1944) (L'Etabli, Editions de Minuit, 1978) et de Michael BURAWOY (Manufacturing consent, University of Chicago Press, 1979). Des enquêtes le vérifient, comme celle de Pierre DUBOIS (Les ouvriers divisés, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981), Claude DURAND (Le travail enchaîné, Le Seuil, 1978), Daniel CHAVE (Dix années de sociologie du travail. Les titres du Bulletin signalétique recensé en 1972 et 1982, dans Le travail et sa sociologie) par exemple. 

Les OS se créeraient, écrit Pierre TRIPIER, "des espaces d'autonomie en réponse aux injonctions patronales. Ces espaces d'autonomie ne sont pas "irrationnels" par rapport aux buts de l'entreprise, bien au contraire. Ils visent à ce que ces buts soient atteints mais, pour y parvenir, ils doivent "tricher" avec la direction de l'entreprise. Donald ROY (1954) montre comment, quand le chronométreur vient mesurer les temps d'un ouvrier, celui-ci accomplira des gestes apparemment fonctionnels qu'il n'utilisera plus, le chronométreur parti ; le groupe ouvrier réussit à créer un réseau horizontal de complicités pour éviter d'avoir à appliquer les injonctions de la direction, cette pratique est mieux adaptée au type de production (séries courtes) que le système "rationnel" imposé par la direction. Mais, comme le souligne Jean Daniel REYNAUD (Les régulations dans les organisations, dans Revue française de sociologie, n°1, 1988) on ne saurait tirer la conclusion que le groupe ouvrier peut créer ses propres normes, dans un mouvement d'auto-organisation : ni, non plus, comme le croient les propagandistes des cercles de qualité, que la direction peut absorber la mine des gains de productivité que cette autonomie recèle."

 

    Dans la sociologie dominante, suivant le programme et les orientations de Georges FRIEDMANN,se développent plusieurs approches et en définitive plusieurs sociologies, allant dans le sens d'une parcellisation grandissante de la sociologie, éloignant les perspectives globales et centrées sur le monde du travail. Seules les approches marxistes, qui ne veulent pas justement tomber dans cette sorte de piège, même si par ailleurs de nombreux éléments d'analyses sont dégagés dans ce mouvement de parcellisation, gardent la pespective globale, en vue de la transformation de la société, considération qu'ont abandonnés les sociologues en général à l'heure actuelle...

   Ainsi, Georges FRIEDMANN contribue, dans son oeuvre foisonnante à une sociologie des techniques de production et du travail, à une psycho-sociologie de l'entreprise, à une sociologie du syndicalisme, de l'autogestion ouvrière et des conflits du travail, à l'étude de vie de travail et de la vie hors travail, faisant dériver de la sociologie du travail une sociologie des loisirs...

 

Georges FRIEDMANN et collaborateurs, Sociologie...., dans Traité de sociologie, sous la direction de Georges GURVITCH, PUF, 2007. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 08:50

        La sociologie du travail, qui est loin d'épuiser toutes les formes de conflit sur ce sujet, parait au début du XXe siècle aux Etats-Unis sous la forme d'une discipline enseignées dans des écoles d'ingénieur. Elle se manifeste aussi dans la première grande recherche systématique sur le travail dans les grands magasins, les mines et les aciéries, le "Pittsburg Survey" (1907). Cette étude porte sur la sélection à l'entrée du marché du travail, le contenu des tâches, les conditions de travail, le niveau de revenu, le genre de vie des différentes catégories de salariés. Le rôle des syndicats et des contremaîtres dans la distribution des tâches et la régulation du marché du travail est également analysée. De plus, la recherche porte également sur la relation qu'entretiennent la localité, les familles et le travail, une problématique assez large. Mais cette perspective, réformatrice, est peu à peu abandonnée et se substitue à elle une sociologie du travail plus "professionnelle", entendre plus à l'écoute des propriétaires et des dirigeants d'entreprise, s'impliquant nettement moins dans un débat politique et davantage préoccupée des méthodes de recueil de données et de la validité de ses comparaisons et de ses descriptions. 

 

   La recherche menée à Hawthorne, dans une usine de la Western Electric Company entre 1924 et 1932 est présentée par beaucoup d'auteurs comme le moment fondateur de la sociologie du travail. Cette recherche fixe ses principaux éléments, l'objet préférentiel d'étude, les méthodes d'approche, les interrogations... Beaucoup de sociologues du travail continuent de suivre la tradition que cette recherche institue sur plusieurs plans :

- les méthodes quantitatives et qualitatives ;

- l'objet principal, collectif, groupe de travail ou entreprise dans lesquels le sociologue recherche la nature des relations : systèmes formels et informels, significations manifestes et latentes, organisation technique et organisation sociale, nombre d'éléments des coopération et conflit en entreprise ;

- la définition du "système social". Celle de CUVIER : "composition d'éléments interreliés de telle façon que, si l'on change un élément, c'est le système tout entier qui change" est prise comme référence forte. Pour Elton MAYO (1880-1949) et ses collaborateurs, chaque atelier, chaque unsine, chaque entreprise est un système social, lequel est en relation avec un environnement, mais dans la dynamique d'ensemble se trouve déterminée par les interrelations internes. Le système social est adaptatif, transformable, et du point de vue des dirigeants d'entreprise, la sociologie "sert" à améliorer les rendements, les performances, de ce système. A l'intérieur de ce système existe une culture dont la nature est propre, suivant les cas, à freiner ou à accélérer ces rendements ou performances. Une véritable discipline est née à Hawthorne, avec ses ramifications : sociologie ou psycho-sociologie du travail, des organisations, activité d'expert dont le travail consiste à améliorer les systèmes sociaux, suivant d'ailleurs des finalités qui séparent plusieurs écoles de sociologues, suivant des frontières parfois difficiles à définir, mouvantes et souvent tributaires des évolutions globales de la société. 

 

    Pierre TRIPIER distingue quatre problèmes pour le "mouvement des relations humaines" né à partir des travaux de Elton MAYO et de ses disciples :

- le pouvoir de négociation des agents de maitrise, avec les travaux, à la suite directement de Elton MAYER, de Rensis LIKERT (1903-1981) et des chercheurs du "Survey Research Center" de l'Université du Michigan (1947-1956), puis de ceux de Donald C PELTZ et de Flory MANN dès 1952 ;

- la différence entre groupes cohésifs et groupes coopératifs, avec, s'inspirant de Max WEBER (1864-1920) (Études sur le freinage), les travaux de Stanley E SEASHORE, dont Ph SELZNICK (1919-2010) généralise les enseignements (Etude de la "Tennessee Valley Authority' de 1949) ;

- les contradictions entre système technique et système social, avecles recherches effectuées en Angleterre par le Tavistock Institute et par Joan WOODWARD (1916-1971) et son équipe, en France par Georges FRIEDMANN (1902-1977) et ses collègues de l'Institut des sciences sociales du travail, aux Etats-Unis par Leonard SAYLES d'une part, Charles R WALKER et Robert H GUEST (1956), de l'autre ;

- la dérive de la sociologie vers l'activité de consultant des dirigeants d'entreprise, mise en évidence par l'anthropologue Lloyd WARNER (1898-1970).

   Les études  menées à Hawthorne, leurs enseignements, se voient corrigées dans les recherches postérieures :

- C'est moins le style de commandement du contremaître que le genre d'organisation dans laquelle l'ensemble des salariés sont insérés qui est susceptible de créer les conditions d'une satisfaction élevée.

- L'évolution même des systèmes techniques enlève de plus en plus à l'ouvrier la possibilité de s'identifier à son travail, d'y trouver des satisfactions.

- Parce que les sociologues du travail sont aussi des consultants, ils enferment l'explication sociologique dans les murs de l'usine et les variables individuelles antérieures à l'embauche, les considérations privées, d'ordre familial, ainsi que les différenciations de sexe et de culture nationale ont tendance à être évacuées du système d'explication de la sociologie du travail.

 

    Marcelle STROOBANTS s'étend longuement sur l'effet Hawthorne, à l'origine de la sociologie du travail "Comment interpréter ces augmentations de productivité (dans la première expérience de sociologie industrielle : The relay Assembly Test Room - Atelier expérimental d'assemblage de relais téléphoniques) (alors que varient des éléments du montage de relais, du nombre des pauses aux salaires)? Le salaire aux pièces à l'échelle d'un petit groupe est certainement un meilleur incitant au rendement que la prime collective à l'échelle de l'atelier. Mais les conditions expérimentales modifient complètement la situation des ouvrières, leurs attitudes et leurs relations interpersonnelles. Autrement dit, les conditions physiques et matérielles du travail n'agissent pas telles quelles sur l'individu, mais telles qu'il les ressent."
Ces chercheurs, ceux désignés par la suite comme le mouvement des "relations humaines" (Elton MAYO, F.J. ROETHLISBERGER, T.N. WHITEHEAD et W.J. DICKSON...), "ont mis en évidence un phénomène qui sera largement exploré par les psychologues du travail et exploité par les dirctions : l'observation et l'enquête contribuent à "valoriser" les sujets observés, à augmenter leur satisfaction au travail et leur rendement. Ainsi donc, les circonstances de l'étude suffisent à affecter ce qu'il s'agissait précisément d'étudier. Dès qu'on s'intéresse aux travailleurs, leur travail leur semble plus "intéressant". Dans une certaine mesure, les conditions objectives - négatives ou positives - de travail importent moins que cette valorisation. (...)." Le travail empirique du groupe, affiné plus tard, interrompu par les suites de la grande crise de 1929, s'inscrit dans une perspective psychosociologique, dans un contexte marqué par le développement du taylorisme, et c'est d'ailleurs à cause de ce contexte que l'on peut appeler ces chercheurs, un mouvement des "relations humaines", tant les modalités de ce travail en usine apparaissent, et il n'est pas besoin de'études très poussées pour le constater, assez déshumanisantes. Les actions informelles décelées mettent directement en cause les certitudes de la rationnalisation taylorienne, et tout particulièrement l'idée que le salaire constitue l'incitant principal au rendement. La logique des travailleurs de base apparait bien différente de celles des ingénieurs qui mettent en place et qui entretiennent les chaînes de travail. De fait, d'ailleurs, les membres de l'équipe de Harvard ne se présentent pas comme des sociologues. Sans refuser l'expertise, ils se posent surtout en chercheurs qui élaborent des méthodes et un cadre d'analyse. Ils généralisent l'opposition entre organisation formelle et fonctionnement informel : le système social ainsi pensé se constitue en une double facette technique/humaine. 

Pendant leurs études, ils amassent une quantité impressionnante de données mais ne tirent que des conclusions assez limitées :

- le travail est une activité collective qui organise l'univers social ;

- l'identification au groupe est plus importante que les aspects matériels du travail ;

- les revendications ne sont que les indices de la situation d'un individu dans l'entreprise ;

- les attitudes et l'efficacité des travailleurs trouvent leur origine dans et hors de l'entreprise. Dans l'entreprise, chaque groupe informel s'exerce un fort contrôle social, mais la coopération entre les groupes n'est pas spontanée, il faut l'organiser. Au-delà de l'entreprise, le changement social déstabilise l'organisation de l'entreprise. 

  Malgré des critiques et des remises en cause, l'influence de ces travaux perdurent longtemps, notamment sous la forme de multiplication de groupes-experts au service du management. La gestion des ressources humaines constitue par la suite un enjeu important dans les relations entre personnels, notamment ceux qui sont organisés en syndicats, et directions. A partir de ces travaux, plusieurs lignées de la sociologie du travail se forment. 

La sociologie du travail trouvre son origine dans deux courants qui peuvent coexister, se rencontrer ou se faire concurrence :

- l'un tente de replacer le travail et la condition des travailleurs dans une vue globale de la société ;

- l'autre se focalise sur l'acte du travail, dans l'atelier ou l'entreprise. 

Marcelle STROOBANTS estime qu'il faut se garder de transformer ces deux courants en sociologies opposées, l'une sensible à la cause des travailleurs, l'autre plutôt d'orientation managériale. Les enquêtes sur la condition prolétarienne au XIXe siècle peuvent répondre à des préoccupations conservatrices, à des fins de contrôle social. Celles effectuées en entreprise ne sont pas forcément assujetties aux finalités de la direction. Dans l'étude des faits sociologiques, les intentions se frottent à des réalités plutôt têtues, que leurs objectifs initiaux soient réformistes, révolutionnaire sou conservateurs... En tout cas, les réalités du travail à la chaîne, tel qu'il se généralise dans les manufactures, toute l'industrie de transformation et de l'équipement, la gestion scientifique mise surtout au point à partir des travaux de l'ingénieur Frédéric Winslow RAYLOR (1856-1915) dans les années 1880 à 1910, sucite des réactions dont l'une, finalement très forte, est la formation d'une sociologie qui ne peut pas examiner la condition des travailleurs, comme le rappelleSabine ERBÈS-SEGUIN. Aux Etats-Unis et en France, la postérité des études de l'équipe d'Elton MAYO est portée jusque dans les conflits sociaux, à travers les préoccupations souvent antagonistes des syndicats et des patronats. D'une certaine manière, d'un côté comme de l'autre, elle alimente à la fois les développements du management industriel et les développements des luttes syndicales...

 

Sabine ERBÈS-SEGUIN, La sociologie du travail, La Découverte, collection Repères, 2010. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1993. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 12:52

   Très tôt les premiers sociologues ont identifié l'un des plus grands éléments de conflit entre les hommes et les communautés humaines : la division du travail détermine en grande partie comment les hommes se combattent et coopèrent. Qui travaille, comment le travail se réalise-t-il, dans quel cadre juridique ou sociétal a t-il lieu, qui tire profit de ce travail... Voilà un certain nombre de questions dont l'importance remonte à bien antérieurement l'existence d'une sociologie du travail en bonne et due forme. Elles gisent au coeur du fonctionnement de la société, que le statut du travailleur soit l'esclavage, le servage ou le salariat, que le produit du travail soit agricole, minier ou industriel, que la matière travaillée soit la terre, les métaux ou des produits déjà très élaborés. On remarque d'ailleurs qu'aucune branche d'activité humaine n'échappe a priori à cette problématique, même le guerrier ou le soldat peut être considérer comme un travailleur et il existe dans bien des sociétés des guerriers-esclaves. Pour autant, on trouve rarement dans les écrits de manière générale mention de la condition du travailleur tout simplement parce que, dans toute l'épaisseur des civilisations, le travail est considéré - souvent fort mal d'ailleurs - comme dû à des citoyens en tant que tels, dont une caractéristique parfois, est que précisément il ne travaille pas, ou en tout cas ne considère pas qu'il travaille, qu'il soit sénateur romain ou soldat grec. Il faut attendre les débuts de la révolution industrielle, voire les urbanisations importantes pour voir éclore en temps que tel des conflits liés au travail, souvent sous forme de grèves des travailleurs, dont l'efficacité indique tout-à-fait la centralité de leur position, même si leur statut social est déconsidéré, voire méprisé. Même les grèves d'esclaves dans l'Antiquité, dont on peut retrouver la trace, tellement elles ont perturbé le cours "normal" de certains empires, qui se transforment souvent en révoltés violentes ouvertes (ou pas...) indiquent cette position centrale dans la vie sociale. Sans travail, c'est très simple, la société n'existe pas. Si ce n'est qu'avec l'industrialisation, et tous les conflits qui l'accompagnent, qui provoque l'éclosion de très nombreuses études sur le travail, et que d'ailleurs nait une sociologie du travail, celui-ci a toujours été accompagné de toute une littérature, notamment utilitaire pour les bénéficiaires du travail, à savoir les maitres d'esclaves, les propriétaires de domaines agricoles, les gestionnaires des mines... La bonne utilisation du travailleur, de ses moyens de travail, de son cadre de travail... a toujours été au centre de la préoccupation de ceux qui ont eu la charge d'organiser, de protéger, de répartir les fruits du travail... au profit très souvent de membres de classes sociales "débarrassées" de l'obligation de travailler eux-mêmes. Il semble bien que le noeud des conflits liés au travail soit toujours là : il y a une distance entre le travailleur et le produit de son propre travail, plus ou moins considérable suivant les époques. Et nombre de doctrines sociales, réformistes ou révolutionnaires, se donne pour but de réduire ou d'abolir cette distance. Même dans les sociétés qui se disent "post-industrielles", la question demeure, même si l'ampleur des productions déplace quelque peu le problème : les richesses produites semblent si considérables que la question devient de plus en plus, non le partage du travail, mais le partage des richesses. Dans l'évolution technologique qui, de l'acitivté purement manuelle à la robotisation de vestes ensembles de production (et de distribution) des biens et des services, amène cette véritable prolifération de richesses, où il apparait évident que de moins en moins de personnes sont nécessaires à la production des biens élémentaires (et même superflus...), les conflits de réparation des richesses devient de plus en plus importants, même si les idées, les idéologies peinent à prendre la mesure de cette évolution globale. D'ailleurs, au coeur des conflits liés au travail, la question du chômage de masse semble être une question sur laquelle buttent à la fois les responsables politiques et les responsables des organisations de travailleurs pour ne parler que d'eux. Peu de chercheurs ont pris la mesure du changement de paradigme de ces conflits vieux comme l'humanité.

    La valorisation du travail - sans discuter de la qualité de valeur attachée au travail, notion très contestable - est très récente. Dans toute l'épaisseur de l'Antiquité, le travail est réservé aux serviteurs du prêtre, du prince ou du guerrier et dans la vision indo-européenne en particulier des trois classes, le servile arrive toujours en dernier... lorsqu'il est mentionné! En tout cas, le travailleur n'est pas un citoyen, et souvent le citoyen n'est pas considéré pour son travail, même s'il, à l'image des guerriers-agriculteurs grecs, contribue beaucoup par ce travail à la vie de sa communauté. La qualité de citoyen, contrairement aux époques moderne et contemporaine (en Occident), est rattachée beaucoup plus au statut de propriétaire, qui confère la liberté, qu'à la quantité ou la qualité de son travail, qu'il soit manuel ou intellectuel. On peut sans doute écrire, mais il faudrait des études sur la question, que la valorisation massive du travail - en dehors de la sphère des monastères qui très tôt érige éffectivement le travail obligatoire en valeur - nait avec l'ère industrielle, et constitue sans doute une forme d'idéologie à sens unique en direction... des travailleurs. Dans le discours des "pères" de l'industrie, ce n'est pas le travail qui est valorisé mais la gestion habile et rasonnée de ses propriétés. On pourrait sans doute écrire aussi, mais là encore des études seraient utiles pour l'appuyer - que cette valorisation - qui fait oublier le caractère de contrainte du travail bien mis en avant dans la Bible dans la Genèse - est aussi l'oeuvre de tout un courant socialiste ou/et communiste tendant à mettre au premier rang des classes sociales, les classes de travailleur et notamment la classe ouvrière. Cette valorisation est d'ailleurs contradictoire avec tout l'ensemble des progrès techniques visant à remplacer le travail humain par un travail mécanique, afin de dégager précisément l'homme de plus en plus du travail le plus difficile et le plus dangereux, puis progressivement sans doute de tout travail...

 

    C'est véritablement à partir de l'ère industrielle que prend une place de plus en plus importante dans l'analyse de la société la question du travail. Karl MARX pense l'évolution du travail comme étant au centre du processus du capitalisme. Emile DURKHEIM lui donne une place prépondérante dans les mécanismes conduisant à remplacer la solidarité mécanique par la solidarité organique. Claude-Henri de SAINT-SIMON plaide avant eux pour un ordre juste, où les producteurs gouverneraient la société en "découvrant" que, quelle que soit la position occupée par les chefs d'entreprise, les ouvriers et les savants sur l'échelle du prestige, du pouvoir ou de revenus, leurs intérêts sont communs... L'acte productif, écrit Pierre TRIPIER, vient au centre de "l'explication de la société et conforte l'idée que le travailleur se fait de lui-même, et souligne la capacité politique et économique de tous ceux qui contribuent à la prospérité de la nation". C'est ce discours qui inaugure une tradition "industrialiste" qui se poursuit chez les disciples de Claude Henri de SAINT-SIMON : BAZARD (1791-1831), ENFANTIN (1796-1864), COMTE (1798-1857), et de développe avec des accents ouvriéristes chez PROUDHON (1809-1865) et FOURIER (1772-1837).

 Ces auteurs, remarque toujours Pierre TRIPIER, "mettent en scène le travail et le travailleur, mais ne l'étudient pas ; ils l'exaltent, lui attribuent des qualités, indiquent son rôle primordial dans l'évolution de l'humanité, mais n'en font pas un objet de recherche." A l'inverse, LE PLAY (1806-1882) et VILLERMÉ (1782-1863) observent les conditions de travail et d'existence des ouvriers, recueillent des indications sur leurs façons de vivre, les idées qu'ils se font d'eux-mêmes et de la société dans son ensemble. Ils proposent des remèdes pour tirer les ouvriers de leur situation, pauvre et marginale. Ils accumulent tout un ensemble de données et d'observations qui sont ensuite largement utilisées et approfondies par tout un ensemble d'auteurs à leur suite.

  "Cette tradition (consistant à articuler dans une même explication condition de travail, mode de vie et vision du monde) se poursuivra notamment chez Halbwachs (1877-1945), qui interprète les comportements ouvriers à partir de leur situation dans la société. Davantage confrontés à la matière que les autres membres de la société, les ouvriers s'en verraient exclus. Ceci expliquerait la force des liens qu'ils tissent entre eux, le caractère particulier de leur mode de vie, leur façon de vivre en marge de la société. Ainsi Halbwachs nous présente la vision d'une communauté fermée sur elle-même, une classe sociale.

une sociologie du travail aurait pu de développer dans cette direction, mais des énoncés ne deviennent une discipline ou une sous-discipline scientifique qu'à partir du moment où une communauté de savants les portent et les font avancer. Pour des raisons (diverses), mais qui tiennent probablement au développement des fondations scientifiques américaines et à l'explosion démographique des universitaires de ces pays au retour de la guerre, c'est aux Etats-Unis, et sur des vues plus circonscrites, que la sociologie du travail s'est développée."

 

   Après avoir évoqué très brièvement l'origine étymologique du mot travail, entre le latin (à la lointaine filiation d'un instrument de torture...) et la Bible (le fameux "tu gagneras ta vie à la sueur de tont front" suite à l'expulsion d'un paradis terrestre, où le travail a priori n'existe pas...), Marcelle STROOBANTS évoque les différentes étapes de la construction d'une sociologie du travail (dans une approche très centre sur la France).

Du premier Traité de sociologie du travail français (Georges FRIEDMANN et Pierre NAVILLE) aux diverses conceptions où système social et système technique s'interpénètrent, le travail ne cesse pas d'être un enjeu de connaissance et de... pouvoir. "Dès l'origine, entrent en scène les machines et un personnage central, l'ouvrier de l'industrie. Ainsi , la sociologie du travail se présente en même temps comme une sociologie industrielle et comme une sociologie des techniques. D'emblée, les pionniers se sont interrogés sur la finalité de leurs enquêtes. La science qui entre dans l'atelier n'est-elle pas réduite à l'expertise? Et où s'arrêtent les limites de cette entreprise? Un dédoublement des recherches s'annoncent déjà entre celles qui se concentrent sur l'acte de travail et celles qui s'étendent à la condition des travailleurs. 

Sur le terrain, le travail se divise, se recompose, et les savoirs et les pouvoirs se redistribuent. Malgré leur diversité, les techniques d'organisation du travail poursuivent une même finalité, l'économie des temps. La polyvalence, autre point commun, déconnecte la main-d'oeuvre d'une tâche particulière et tend donc à la rendre plus mobile.

De plus en plus d'actifs sont salairés, mais tous les travaux ne méritent pas le même salaire. Qu'est-ce qui fait la différence? A quel titre un travail serait-il trois fois plus qualifié qu'un autre et deux fois moins qu'auparavant? Les récentes tentatives d'évaluer la qualité des tâches perdent beaucoup de leur consistance face aux débats traditionnels.

De même, une bonne part des controverses sur les changements de la société industrielle tiennent à la manière de caractériser le travail et les travailleurs. la transformation de la matière fournit une définition à la fois trop large et trop restrictive. Trop large, parce qu'elle ne permet pas de distinguer le salarié de l'artisan ; trop restrictive parce qu'elle limite les fonctions ouvrières au seul travail manuel. Les formes et les contenus de l'activité professionnelle n'ont pas cessé de se modifier depuis l'industrialisation. Les relations industrielles et les mécanismes du marché du travail, caractéristiques de l'après-guerre, tendent à se désorganiser. En accusant les différences dans la population active, la crise révèle aussi, rétrospectivement, l'hétérogénéité de la classe des travailleurs. Tous ne sont pas salariés, mais tous sont touchés par les structures du salariat."

 

  Plus naturellement centré sur les Etats-unis, Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, présentent la sociologie du travail sous les auspices de Georges GURVITCH. 

"La phase expérimentale de la sociologie industrielle est née modestement d'un incident scientifique à l'usine Hawthorne de la Western Electric. On y étudiait les effets de l'éclairage sur la productivité du travail. Ayant expliqué aux ouvriers le but de leur étude (...) des ingénieurs faisaient varier systématiquement l'éclairage des locaux et mesuraients la production." Comme, contrairement aux effets attendus, le rendement augmentait encore quand la lumière baissait, on est passé d'une explication technique à une explication sociologique. On dû se rendre à l'évidence que quelque chose dans les relations entre travailleurs détermine aussi la qualité et la quantité de la production. Le facteur social, sa "découverte", provoque la naissance d'une sociologie industrielle. Dès qu'on veut analyser le comportement humain dans une situation complexe comme la vie d'une entreprise, on est obligatoirement confronté aux conflits multiples. Et comme il est difficile de raisonner seulement à l'intérieur d'une entreprise, on en vient à réfléchir au fonctionnement et à l'évolution de toute une société industrielle. Un vaste programme qui tend à embrasser toutes les relations sociales ayant un sens pour le fonctionnement des entreprises est entrevu mais très partiellement réalisé, ne serait-ce que parce que précisément les conflits s'insinuent obligatoirement dans le contenu et le résultat des enquêtes. Entre les études de sociologues désireux de se situer dans le prolongement des réflexions des auteurs précédemment cités et les enquêtes gestionnaires au service direct des directions d'entreprise, il y a effectivement tout un ensemble de sociologies. "Comme toute science de l'homme, elle a elle-même (la sociologie du travail) une fonction sociale : posant avec rigueur les grands problèmes devant l'opinion, elle appartient au "contrôle social" et contribue, parce qu'elle est scientifique, à cette objectivation des rapports sociaux qui caractérise le monde contemporain. En un sens, elle renverse le rêve de Comte : elle n'est pas un élément d'un dictature scientifique appuyée sur une religion du progrès. Mais, en étendant la connaissance et en établissant un terrain d'objectivité pour l'accord des esprits, elle doit contribuer à éclairer les décisions et à étendre le champ de ceux qui y participent. Encore faut-il qu'elle pose ses problèmes dans leur véritable perspective, c'est-à-dire non comme des problèmes techniques, mais comme des problèmes sociologiques."

 

   Les situations dans l'entreprise ou dans le monde du travail en général peuvent être analysées comme autant de rapports de force entre employeurs et employés et entre employés. Si les plus fortes oppositions entre intérêts économiques et idéologiques ont lieu entre employeurs et employés, il ne faut pas oublier ceux, suscités ou réels, entre employés. Nicolas FRIZE aborde ces deux types d'oppositions en établissant bien les hiérarchies entre celles-ci. "Du fait que l'emploi est donné à l'un par l'autre, naît un rapport de force structurel, qu'alimente la pression sociale du chômage. L'un et l'autre sont en capacité de partager le plaisir du travail, l'émancipation, l'invention technologique ou humaine, les règles de l'art, l'amour du matériau ou de l'objet, les relations humaines... mais ce partage est aussi un lieu de division, car il fait conflit dans sa traduction économique. L'argent peut-il tout acheter ou taire? Peut-on tout acheter avec sa force de travail? Quelle place pour ma motivation, mes exigences et mes attentes professionnelles, dans ce "commerce de mon activité"?"

   "Le rapport de force, dans la masse de ses espaces et de ses temps d'expression, est susceptible d'échapper à l'ordre du droit, à l'ordre éthique, moral. Il est potentiellement violent, en de multiples occasions : le chantage à l'embauche, le bizutage, le déclassement, l'abus de la hiérarchie, le non-respect du droit du travail, le rendement inhumain, l'absence de tâche, la discrimination "raciale", religieuse, sexuelle, générationnelle, l'obligation de saborder, de stopper ou de refaire sans motif, le déni des règles de l'art (l'indifférence au travail mal fait), la surveillance abusive, le licenciement..."  Après avoir évoqué également les accidents de travail plus ou moins lié à des incompétences ou à des non respect de règles de sécurité, Nicolas FRIZE série les formes explicites de la violence en trois ordres :

- la contrainte par corps (la mainmise) : la maltraitance (insulte directe, mise au placard, harcèlement moral ou/et sexuel...)  et la dévalorisation des outils, des conditions de vie, des tâches, des environnements. Egalement les violences physiques qui l'ouvrier s'inflige à son insu ;

- la contrainte psychologique : l'évaluation permanente conduisant à l'individualisation obsessionnelle, la rigidité et le décorticage des prodécudres, la responsabilisation à outrance...

- la contrainte nerveuse ou pulmonaire (la force motrice prise), issue du rendement, de la cadence, du comptage, de la répétition virtuose et sidérante, de l'enchaînement, du rythme figé sans fin ni finalité.

  "Les auteurs de ces violences peuvent être les travailleurs eux-mêmes, transfirmés parfois en agents de la maltraitance, contre les collègues, contre les matériels et les installations. Dans sa quête de réponse, de défense, le travailleur, un jour, se retourne : on voit ainsi les suicides au travail proliférer, des êtres mourir d'eux-mêmes, mourir par asphyxie ou enfermement, et aussi d'amour : car le travail est aussi un lieu amoureux! (...)."

 

         D'autres auteurs discutent des violences structurelles (économiques et sociales) distinguées parfois, même si elles s'y entrechevêtrent, des violences interpersonnelles dans le lieu de travail.

 

Nicolas FRIZE, article Travail, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Marcelle STROOBANTS, Sociologie du travail, Nathan Université, 1997. Georges FRIEDMANN, J-D. REYNAUD et J-R. TRÉANTON, Problèmes de sociologie industrielle, dans Traité de sociologie, PUF, 2007.

 

 

 

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 16:41

    Les arts martiaux japonais sont d'abord et historiquement des arts guerriers, même si par la suite nombre des déclinaisons des techniques d'origine subissent, notamment en Occident, d'autres orientations avec d'autres philosophies morales.

     Connus depuis au moins la période de KAMUKURA, le butjutsu, le budô et le bugei pratiqués par les guerriers (buke, bushi, samuraï) sont classés à l'origine sous la dénomination générale de "Voie de l'arc et du cheval" (Kyûba no Michi). A l'époque d'Edo, ils sont englobés dans les arts guerriers appelés bushidô, et sous leur forme alors ils conquiert au XXe siècle une audience internationale et ont été imités ou ont inspirés le développement de nombreux autres arts du même type en Corée, Chine, Viet-Nam, Inde et Indonésie notamment, provoquant dans ces pays une résurgence d'arts, anciens non codifiés se rapportant aux technique de défense et d'attaque, avec ou sans arme.

Ces arts martian, destinés à l'origine à parfaire l'éducation militaire des guerriers, sont transformés au XIXe siècle au Japon en sports, et de bujutsu ou "techniques guerrières" deviennent budô ou "Voie (spirituelle) de combat". A l'époque du Meiji, les samouraï ayant perdu leur statut de guerriers professionnels, certains d'entre eux transforment leurs arts de la guerre appris au sein des diverses écoles, en techniques corporelles destinées à permettre aux jeunes gens de s'aguerrir et de pouvoir se défendre efficacement, tout en leur inculquant une éthique particulière directement issue de celle du bushidô. Les buggei ou "arts martiaux" connaissent alors une évolution rapide et comportent bientôt à la fois un entrainement physique (waza) et une discipline morale (dô, michi), qui, ensemble, constituent une sorte de recherche d'un esprit noble combinant les arts de défense contre un agresseur et les sentiments de non-peur, de maîtrise de soi, de fermeté de caractère et de bienveillance (kokoro, shin). 

De nombreux professionnels créent alors des arts martiaux particuliers pour, à partir des arts traditionnels guerriers, développer une éthique de comportement chez ceux qui les pratiquent. Enseignant l'art de se défendre, ils invoquent en même temps, la non-violence et la non-agressivité. Progressivement codifiés, les sports martiaux se répandent alors rapidement, réglementés de manière à les rendre inoffensifs pour les pratiquants : sports sans armes (budô) comme l'Aïkido, le Jûdo, le Karaté et arts de défense avec armes comme le Kyûdô (arc et flèches) ou l'entrainement au naginata... Le Karate est d'ailleurs un ensemble de techniques adapté des méthodes utilisées par les paysans d'Okinawa pour se protéger des bandits et des samuraï, fait également usage d'armes particulières comme les nunchaku, sai ou tonfa. Des écoles transforment de même l'ancienJûtjutsu en Jûdô qui devient une "voie de la souplesse" sous l'impulsion de Kanô Jigorô qui établit la première école d'enseignement de ce type de sport, le Kôdôtan, en 1882 à Tokyo.

Par la suite, d'innombrable autres écoles d'arts martiaux se créent, utilisant des noms différents pour se distinguer les unes des autres et enseignant des techniques diverses, toutes cependant fondées sur celles d'écoles anciennes.

     En Occident, et notamment aux Etats-Unis, certaines de ces écoles, se réclamant des arts martiaux japonais, se transforment, le long du XXe siècle, pour devenir , à l'encontre des véritables budô, des écoles de combat à but offensif et non plus seulement défensif, comme par exemple certaines formes de Karate et le "full-contact". D'autres écoles mettent au contraire plus l'accent sur la mystique et l'acquisition d'une certaine discipline corporelle que sur des techniques défensives, comme celles se réclamant (sans appelations contrôlées...) des pratiques du Shugendô. Il existe actuellement dans le monde des centaines de ces écoles dites d'arts martiaux, qui comptent plusieurs dizaines de millions de pratiquants, certaines prenant parfois des allures de sectes. (Louis FRÉDÉRIC, Dictionnaire des arts martiaux, Le félin, 1988, réédition en 1993).

 

    Le Kendô (Voie du sabre), art du maniement du sabre autrefois appelé Ken-Jutsu, se transforme en sport de combat lors de son interdiction en 1876. Cette transformation, menée par Sakakibara KENCHIKI (1830-1894) pour l'entrainement physique et mental des jeunes gens, fait de cet art martial le plus populaire des sports de combat au Japon. Codifié de façon stricte, comportant six grades d'élèves et dix rangs (dan) de maîtres, le Kendô rassemble des milliers d'adeptes de part le monde et une fédération internationale organise depuis 1970 des rencontres de haut niveau. Comme les autres arts martiaux transformés, le Kendô a un certain nombre de penseurs de référence, comme Jôchô YAMAMOTO du clan Nabeshima qui est à l'origine d'un ouvrage pratique et moral, le Hagakuré, longtemps gardé secret par le clan. Utilisé à des fins idéologiques et politiques, et surtout pour aider la détermination des pilotes-kamigkazes, cet ouvrage est interdit en 1945 par les Américains, de même d'ailleurs que sa pratique, jugée très dangereuses. Ce n'est que lorsque de grands maitres japonais communiquent entre eux les techniques de leur dojo, pour étendre leur enseignement au japon, en Europe et aux Etats-Unis que la pratique du Kendô est de nouveau admise, avec des aménagements qui lui enlèvent une grande partie de sa personnalité guerrière d'origine. Le Kendô fait partie de ces arts martiaux qui peuvent très bien, car les traditions sont conservées au sein des écoles, qui peuvent revenir à un usage militaire.

 

 Robert CALVET rapporte l'origine controversé des arts martiaux. D'après la tradition bouddhique, cette origine se trouve ni au Japon, ni en Chine, mais plutôt en Inde. Des sources prétendent que même la boxe chinoise est originaire de Turquie, avant de se diffuser lentement vers l'Inde et la Chine. "C'est pourtant un monastère chinoise, celui de Shaolin, qui leur a donné leurs lettres de noblesse. Des pratiques martiales étaient par ailleurs amplement développées en Chine avant la visite de Bodhidharma et les moines de Shaolin se sont également inspirés de ces techniques, comme l'art du poing (quanfa ou chuan fa), noté par Sunzi dans son Art de la guerre écrit au quatrième siècle avant notre ère. La boxe chinoise est censée exister depuis l'époque de la dynastie Kou, qui édifia une grande civilisation le long de la vallé du fleuve Jaune voilà quelques 5000 ans. Le taiji quan (tai chi chuan), le bagua zhang (pa kua tchang), le xingyi quan (hsing i chuan), issus du courant taoïste, sont des exemples de l'ancienneté de ces techniques en Chine, que l'on fait remonter à un ancêtre commun, le daoyin."  

Ce serait à part de cette forme antique d'art martial que ce serait développé, sous de très multiples variantes, ces arts martiaux japonais, d'abord guerriers, puis "civilisés". 

 

Robert CALVET, Une histoire des samouraïs, Larousse, 2012. Louis FRÉDÉRIC, Le Japon, Dictionnaire et civilisation, Robert Laffont, 2002. 

 

SOCIUS

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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 14:31

   Les positions sur les relations entre guerre et sport oscillent entre la condamnation fort du lieu entre les deux et la dénégation d'un lien obligatoire et historique, en passant par une singulière indifférence qui ressemblent à un déni des ressemblances fortes entre les valeurs militaires et les valeurs sportives. D'autres analysent le sport comme vecteur de relations plus pacifiques entre les hommes et les nations, voire comme un dérivatif à l'agressivité "naturelle" des hommes les uns envers les autres. La démonstration de tels "bienfaits" reet à faire et l'existence des Jeux Olympiques, de manière évidente, n'influe pas trop en la faveur d'une telle thèse.

 

   Pourtant des stratégistes comme Pascal BONIFACE, sans doute emporté en même pour leur enthousiasme personnel pour le football, donne un fort crédit à l'hypothèse pacificatrice du sport.

Dans un livre qui cède facilement à la mode (assez française ou européenne) de placer de la géopolitique partout, on peut lire :

"Ni les Jeux Olympiques, ni la Coup du monde de football ou toute autre compétition ne sont la garantie de la paix mondile. En revanche, ils peuvent contribuer utilement à développer les contacts internationaux et les relations pacifiques. Les affrontements sportifs sont pacifiques et symboliques. Le sport ne stimule pas l'agressivité. Il la canalise et la fait se dérouler selon des règles fixées à l'avance et jugées de façon indépendante. Le sport est un moyen parmi d'autres pour contribuer au rapprochement des communautés ou des pays.

Les compétitions sportives mondiales sont avant tout une formidable ouverture sur l'autre. Les sportifs de toute nationalité, de toute discipline, de toute religion, de tout niveau social cohabitent au sein du village olympique. Les moments de fraternisation entre compétiteurs sont bien plus nombreux que ceux d'hostilité manifeste. La même chose peut être écrite pour les spectateurs et téléspectateurs qui peuvent à la fous soutenir leurs champions nationaux et applaudir les exploits de ceux des autrs nations, et qui ont l'occasion, tous les quatre ans, de découvrir des pays et des peuples dont bien souvent ils n'avaient jamais entendu parler."

 

   L'examen des relations entre le sport et la guerre peut être effectué pour trancher sur des affirmations souvent influencées par une sympathie (souvent excessive) ou une répulsion tout aussi excessive cis-à-vis des différents sports. Hormis une approche économique qui permet de comprendre comment le sport est devenu une industrie, une analyse sociologique et historique permet d'appréhender les relations entre guerre et sport de masse, notamment dans les rapports étroits entre l'Etat et les différents acteurs du monde sportif. Les Etats ont encouragés la pratique du sport de masse avec des préoccupation militaires ou d'hygiène publique ; leur approche étant nettement différentes de celle que peut avoir le monde médical ou les professionels de santé en général sur le bien être physique. Par ailleurs, on ne peut pas comprendre comment le sport de masse est devenu si populaire sans une analyse à la fois d'une démocratisation de certaines pratiques sportives et du développement des mass-médias. 

 

   Diverses questions précises se posent lorsqu'on interroge les relations entre sport et guerre. Dans quelle mesure l'activité sportive et l'activité guerrière sont-elles comparables? Partagent-elles, même, une histoire commune? En quoi et pourquoi sport et guerre entretiennents-ils dans l'imaginaire collectif une forme de connivence etque reste-t-il de ces liens au-delà de ressemblances parfois trompeuses? Quels éléments et réseaux de diffusion (institutions, pionniers, doctrines, idéologies, médias, etc.), quelles expériences, faits, événements, sont au principe de cette superposition et/ou de cette porosité sport-guerre?  Ce sont les questions que se sont posés les participants d'un Colloque international de 2010,  Le sport et la guerre XIXe et XXe siècle, "non sans ouvrir ces questions de recherche innovante aux projets d'histoire comparée portant sur une plus longue durée (Antiquité, Moyen Âge)."

       Luc ROBÈNE écrit que "Sans doute (la) consubstantialité des pratiques, (la) projection qui mène du camp de bataille aux affrontements sportifs ou du sport à la guerre, trouve t-elle une part de sa raison d'être dans un passé au coeur duquel les enjeux du combat guerrier et ceux de la compétition physique ont pu se confondre ou tout au moins d'articuler de manière ambigüe : le sport apparaissant à la fois comme une préparation efficace pour la lutte armée, composante d'un projet d'anéantissement de l'ennemi ; mais également comme figure euphémisée de la guerre, matrice culturelle des affrontements joués dans lesquels la mort de l'adversaire n'est pas recherchée, la violence des rencontres étant une violence ritualisée. Cette dichotomie redouble cependant de complexité pour peu que l'on veuille bien considérer la dimension spectaculaire, cathartique, voire sacrificielle des jeux physiques anciens et modernes au cours desquels la mort fut longtemps inscrit dans l'ordinaire des joueurs (jeux de la Grèce antique) avant d'être progressivement encadré par des convenances (tournois aristocratiques, duels), puis banni par des règles strictes au fur et à mesure que la violence désertait l'aire des affrontements pour céder le pas au fair-play soprtif moderne et au contrôle des pulsions, corollaire de la pacification des moeurs et du monopole légitime de la violence par l'Etat."

Le professeur des universités à l'université Rennes 2, et rsponsable du laboratoire Violences, Identités, Politiques et Sports continue  : "D'une certaine manière, le chemin qui va du sport à la guerre et de la guerre au sport suit, sur le temps long, cette courbe compensatoire dans laquelle la violence, sous des formes changeantes, constitue une variable d'ajustement et d'équilibre fondamentale. Nous ne comprendions pas complètement la place et l'importance du sport moderne dans la seconde moitié du XXe siècle, ni les enjeux géopolitiques attachés aux grandes rencontres sportives internationales durant la guerre froide (...) si nous ne tenions pas compte des tensions extrêmes et des menaces d'holocauste nucléaire auquel dû faire face une humanité contrainte de composer, d'inventer et/ou d'ajuster les instruements de régulation et de gouvernance, destinés à préserver la paix mondiale. L'ONU, bien sûr, ainsi que les éléments classiques de la diplomatie et de la stratégie ont joué leur rôle. Mais l'espace des victoires symboliques, de la compétition, des records et le jeu des grandes institutions sportives, à commencer par le CIO et les grandes fédérations, agissant comme autant de sructures non gouvernementales aux niveaux nationaux et supranational tout en jouissant d'une forme de légitimité politique que l'audience et les succès mêmes du sport commençaient à leur conférer au travers d'instruments de visibilité et de figures ou de symboles majeurs (le champion, le héros, l'équipe, les couleurs, l'hymme national, le podium, etc), ont pesé de leur poids dans cet équilibre précaire... Non pas que le sport se soit réellement substitué à la politique et/ou à la guerre, mais plutôt qu'il se soit imposé sur la scène internationale à la fois comme enjeu, nous pourrions dire comme prolongement politique (visibilité internationale, conquête symbolique du monde) et, simultanément, comme modèle de sociabilié et lieu d'affrontement normés, controlés, délestant les antagonismes meurtriers annoncés (rhétorique de la troisième guerre mondiale) d'une partie des tensions qui mènent classiquement à l'affrontement et à la mort."

Toujours dans le même registre, l'auteur de l'introduction générale à ce Colloque écrit que "Dans la seconde moitié du XXe siècle, l'activité sportive (victoires, défaites, boycotts, etc) est donc devenu de manière plus évidente l'espace global d'une violence ritualisée : un levier pour agir au niveau géopolitique, une "troisième voie" entre l'affrontement définitif et la paix totale, un moyen de faire triompher un modèle idéologique, de vaincre symboliquement un ennemi que l'on savait ne plus pouvoir contraindre totalement sans prendre le risque d'un anéantissement probablement définitif de l'espèce humaine. Symétriquement, le sport fut aussi l'instrument de rapporhcments entre des ennemis farouches comme le montre la "diplomatie du tennis de table" qui permit un réchauffement des rapports entre la Chine et les Etats-Unis au début des années 1970 (...). Sans doute cet ensemble de remarques permet-il une premièr analyse en forme de synthèse. Le sport, la compétition sportive marque l'avènement d'une forme d'utopie : la pespective idéalisée d'une guerre jouée, d'une guerre pacifiée en quelque sorte, s'inscrivant dans une société apaisée, via un ensemble de dispositifis spécifiques (olympisme, grandzs jeux, grandes compétitions internationales, standardisation des formes de rencontre et des normes de l'affrontement) qui permettent de canaliser, de réguler jusqu'aux manifestations sociales les plus agressives. L'organisation et la mise en spectacle de ces rassemblements (...) renvoie également à un aspect fondamental déjà souligné par Mona Ozouf à propos des fêtes révolutionnaires et à leur rapport à la foule : l'idée que la fête est en soi une forme de mobilisation. La mise en scène du spectacle sportif relèverait ainsi d'un processus instaurant un lien entre le public, les masses conviées aux fêtes du stade, et le coeur de l'action politique : un lieu intime "qui n'est autre que celui établi entre la guerre et le peuple en démocratie : une mobilisation générale" (EHRENBERG, 1980). 

"Pour autant, (...), l'ancrage complexe de cette problématique sport-guerre tient à la douvle valence du sport, face à la guerre : à la fois expression physique réglée du combat, "jouant" sur la symbolique de l'élimination de l'adversaire, espace de libération contrôlée des pulsions, patrimoine culturel autour duquel il est possible de s'entendre, de reconnaitre l'autre en se reconnaissant soi-même dans un ensemble d'épreuves standardisées qui conduisent à comparer, hiérarchiser et classer pacifiquement individus et nations ; et tout autant moyen redoutable de dressage physique, de renforcement, de préparation à l'affrontement réel, au choc, au corps à corps sans merci, à la guerre et à la mort.

Cette double hélice culturelle a constitué l'armature anthropologique autour de laquelle se sont progressivement composées et re-composées, agrégées et délitées, des problématiques originales de l'affrontement. Les perspectives historique de la longue durée peuvent nous aider à approfondir cette question."

  L'auteur propose ainsi quelque repères :

- l'éducation des corps guerriers qui passe par l'entrainement sportif ;

- matrices de mobilisation : sport total, guerre total ;

- Sport au miroir de la guerre, guerre au miroir du sport. Le sport est-il la guerre poursuivie par d'autres moyens? Il s'agit d'étudier les processus en fondation desquels le sport s'est imposé au XXe siècle, comme mode de gouvernance internationale. Le sport constitue t-il l'indice d'une forme de pacification des moeurs (ELIAS, DUNNING) ou le sport est-il un élément qui participe à la dynamique des guerres, sur le plan de l'organisation sociale, des méthodes, des discours et des valeurs susceptibls d'être des outils ou des supports intégrés à la préparation ou au déroulement des affrontements ainqi qu'aux formes de propagandes attachées aux conflits?  l'auteur cite l'exemple des Jeux de Munich de 1972, et on pourrait citer les Jeux de Munich de 1936... 

  On pourrait ajouter la question de savoir si l'organisation des sports de masse et leurs contenus sont une manière de maintenir un niveau de combatitvité ou d'agressivité, lequel peut être ensuite orienté à bien d'autres fins que le rapprochement entre les peuples... La manière dont la nationalisme est entretenu dans l'opposition entre joueurs et la glorification du vainqueur doit faire réflechir. En outre bien des commentaires sportifs pourraient faire l'objet d'une étude sur leur sémantique et leur contenu... Les commentaires des combats dans les guerres ne sont pas très éloignés dans leur forme que les commentaires des compétitions sportives... 

 

SOCIUS

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 08:56

   Si nous prenons le terme publicité, au lieu de communication économique ou politique, c'est qu'ici nous voulons examiner surtout la communication commerciale, avec le sens de publicité pris par les acteurs de cette forme de communication bien particulière. La publicité, qui n'a jamais, au dire même des publicitaires eux-mêmes (voir Luc CHOMARAT, La publicité, PUF, collection Que sais-je? 2013), été considérée comme une activité moralement neutre, à l'inverse du commerce par exemple, constitue une sorte de noeud dans le fonctionnement de l'économie capitaliste moderne.

Il s'agit, pour comprendre son influence sur les diverses coopérations et conflits, d'analyser celle-ci comme un phénomène social bien particulier - elle n'apparait véritablement qu'avec l'économie industrielle. Il s'agit d'analyser la logique discursive de la publicité - et non son fonctionnement du point de vue des publicitaires, dont certains acteurs se targuent de faire oeuvre de sociologie (c'est comme si l'on confiait à des militaires (en guerre) la sociologie des armées, ou aux leaders de la mafia la sociologie de la délinquance...), et d'éclairer les liens existant entre celle-ci et les individus, la consommation d'objet et la société moderne. 

 

    Dans cette logique, Valérie SACRISTE, du Laboratoire Communication et Politique (CNRS), fait le point sur les recherches portant sur cette communication de masse et sur son insertion dans le corps social. La publicité suscite des interrogations qui débordent la seule sociologie, vers la politique et la philosophie politique. 

"Ignorée par les penseurs sociaux (bien qu'émergeant au XVIIe et s'imposant au XIXe siècle), la publicité ne devient véritablement objet d'interrogation qu'entre 1930 et 1940. L'intérêt est contextualisé, lié à l'extension de la réclame, des médias et au développement, en Europe, des propagandes totalitaires. Dans ce climat, la recherche se centralise naturellement sur les effets de la publicité sur le public. L'évidence étant, pour tous, que les techniques de la communication publicitaire ont forcément des effets et qu'elles peuvent manipuler à loisir la masse."

 

    Le premier ouvrage à marquer cette période est Le viol des foules, du socialiste allemand Serge Tchakhotine (1883-1973). Etudiant le rôle de la propagande hitlérienne à la radio, il en tire la conclusion que celle-ci a permis le contrôle des esprits en diffusant des slogans usant des techniques publicitaires. La thèse s'inspire de la psychologie sommaire du réflexe conditionné. Elle part du postulat que "par certaines pratiques, on peut affaiblir la faculté de résistance des mécanismes nerveux supérieurs" et d'autant "chez la masse dont le niveau intellectuel, c'est-à-dire la faculté critique est bien basse" (Le viol des foules, Gallimard, 1952, ouvrage traduit de l'original paru en 1939). Le public est ainsi considéré comme une totalité passive et ignorante, les techniques de persuasion douées d'un pouvoir omnipotent. Le contexte sociopolitique de l'Allemagne n'est absolument pas pris en compte. Ce faisant, Tchakhotine voit, logiquement, dans les pratiques publicitaires des instruments capables de manipuler les foules : "Par la répétition incessante et massive des slogans", leurs "sonorités rythmées obsédantes", "elles créent un état de fatigue mentale, qui est propice à l'assujettisement à la volonté de celui qui exerce cette publicité tapageuse".

La thèse est radicale. Elle ravira les publicitaires.

 

   Contrepoint de cette omnipotence supposée de la publicité se développe un peu plus tard la sociocologie d'enquête. Les premièrs études dans les années 1940 par Paul Lazarsfeld (1901-1978) et ses collèges du Bureau of Appleid Social Research. Robert Merton (1910-2003) en résume la filiation : "La compétition sévère dans la publicité a provoqué une demande pour connaître la dimension, la composition et les réactions du public (...). Et, pour la propagande comme pour la publicité, les responsables veulent savoir si leur investissement est rentable..." (Eléments de théories et de méthode sociologique, Plon, 1965). Seulement, les résultats des enquêtes démontrent que le consommateur n'est pas un halluciné. Il est actif, son comportement dépendant des processus eux-mêmes déterminés plutôt par l'inscription de l'individu dans ses divers groupes d'appartenance (famille, amis, quartier, religion...) que par les injonctions des fabriquants d'images et de slogans. Autrement dit, le grand vainqueur n'est ni la publicité, ni les médias, mais les groupes primaires et les leaders d'opinion, les techniques de persuasion n'ayant que des effets limités.

    Or, ces résultats auraient pu décevoir les professionnels puisqu'ils se retrouvaient devant la conclusion que les campagnes publicitaires étaient incapables (sinon dans les marges) d'induire des comportements massifs d'opinions, d'attitudes et d'actions. Nonobstant, il serait dirimant de croire que leur conclusion changea les opinions. Comme l'a souligné Dominique Wolton (né en 1947), on demande au chercheur d'être libre, d'explorer et de vérifier des hypothèses mais "en même temps, s'il dit quelque chose de différent du discours des acteurs, des hommes politiques ou des journalistes, il perçoit immédiatement une forte résistance... C'est un peu le double lien, "Aidez-nous à mieux comprendre ce qui se passe, mais surtout ne dites pas autre chose que ce que nous voulons entendre" (Penser la communication, Flammarion, 1997)".

Ainsi, l'omnipotente publicitaire est un mythe, mais l'opinion y croit, et les publicitaires l'entretiennent pour légitimer et développer leur profession.

 

   Ces enquêtes positives ont le mérite, quoi qu'il en soit, par leur recueil des faits validés, de s'imposer comme principe de réalité, contre-pied de l'ivresse spéculative. Et, derechef, on ne peut les ignorer. Seulement on ne saurait en rester à la mesure des effets de la publicité, elle-même réduite à la transmission linéaire d'un message, compris comme porteur de seules informations économique. Ainsi on occulte la dimension macrosociologique et l'aspect symbolique de la communication publicitaire.

 

    Prenant en compte cet aspect, la sociologie critique (de l'Ecole de Francfort) appréhende la communication en insistant sur le fait qu'elle ne se déroule pas dans un espace social aseptisé mais dans un espace social précis qui la transcende : espace social lui-même composé d'individus socialement situés et socialement contraints dont les rapports sont de domination et de subordination. Elle démontre ainsi que la publicité est fille de la société capitaliste et qu'elle est moins un discours informatif qu'un discours idéologique, agent du contrôle social qui contribue à acculturer les masses en homogénéisant les comportements. Ainsi Herbert Marcuse (1898-1979), dans L'homme unidimensionnel, écrit-il : "Les produits endoctrinent et conditionnent ; ils façonnent une fause conscience insensible à ce ce qu'elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus grand nombre d'individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent un manière de vivre" (L'homme unidimensionnel, Minuit, 1968, première édition en 1964). Car "son langage va dans le sens de l'identification et l'unification". En somme, c'est une des techniques de l'avilissement de l'homme et de son aliénation.

 

   Dans cette voie, il y a bien des successeurs. Stuart Ewen (Consciences sous influence, Aubier, 1983, traduction de l'ouvrage paru en 1977), en particulier, qui se livrant, quelques années plus tard, à l'étude sociohistorique du développement de la publicité moderne aux Etats-Unis, souligne sa connivence avec l'idéologie "consommatrice" des entrepreneurs. Selon lui, la consommation de masse se serait développée parce qu'elle se présentait comme un système qui permet à la fois de fournir de nouveaux débouchés à l'industrie, d'instaurer une culture nationale cimentée par l'usage généralisé de certains produits et de détourner les ouvriers de la lutte des classes. La publicité aurait ainsi fonctionné comme agent du contrôle social, incitant les individus à acheter, en développant une idéologie où la consommation était présenté comme un progrès social, une totalité intégrée et universalisante.

 

   Dans le même sens, Jurgen Habermas (né en 1929), alors à ses débuts et s'inscrivant dans le courant critique, développe le thème de l'Espace public (L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1978, traduction de l'ouvrage paru en 1962). Il montre comment les médias ont d'abord actualisé le principe de la "publicité" (au sens étymologique et premier de rendre public) des débats en promulgant l'usage public du raisonnement. Créée par la bourgesoisie au XVIIe siècle pour ériger la société civile contre l'Etat et sa pratique du secret, ce principe de publicité est lié à l'avènement de la démocratie et à la constitution d'un nouveau vecteur sociologique : l'opinion publique. Seulement, l'espace public bourgeois, avec sa logique du capitalisme (ses lois du marché, sa recherche du profit, avec son intrusion dans l'espace de la production culturelle), devait mettre fin au principe de la publicité des débats en transformant la fonction critique de celle-ci en une fonction d'intégration par la publicité commerciale. Confinée à l'espace des produits, la publicité commerciale a pour Habrmas contaminé la sphère publique, la faisant passer du raisonnement critique et du monde des idées à celui des affects et à des adhésions irrationnelles. Ainsi, l'espace public né contre le pouvoir politique, pour le juger et le contrôler, serait devenu un espace de séduction publicitaire.

 

   Evoquons enfin le courant des technicistes, à travers Marshall McLuhan (1911-1980) qui, loin de se réduire à cette tradition, est néanmoins l'un des premier à tenir compte, dans l'action sociale des médias, de la nature médiatique des techniques. "Dans la formation des sociétés, les moyens de communication, les médias ont toujours été plus importants que le contenu de ces communications - le moyen est en lui-même un message - le message est un massage." (Pour comprendre les médias, Point-Le Seuil, 1977, traduction du livre paru en 1964). Et c'est dans cette perspective qu'il verra dans la publicité un médium de l'information collective. Il écrit : "On a longtemps considéré la publicité en tant qu'information, d'abord comme moyen de promouvoir des produits. On n'a pas suffisamment remarqué que la publicité est en elle-même un bien d'information beaucoup plus important que tout ce qu'elle promeut. C'est pourquoi il n'est plus possible de la classer comme un simple moyen de vendre des biens et services." (Culture is our Busibness, New York, Ballandine Books, 1972). De là sa conclusion devenue citation célèbre : "Les historiens et les archéologues découvriront un jour que les annonces de notre époque constituent le reflet quotidien le plus riche et le plus fidèle qu'une société n'ait jamais donné de toutes les gammes de ses activités. Les hiéroglyphes égyptiens viennent loin derrière à cet égard." (Pour comprendre les médias). Seulement, si pour McLuhan, la publicité est un traducteur de la réalité sociale, c'est parce qu'en tant que médium, elle a modifié les comportements des individus dans la société. C'est une technique, et comme toutes les techniques, elle a, pour le chercheur canadien, le pouvoir de transformer le monde. 

Après quoi, on n'est guère étonner de voir McLuhan érigé en gourou chez les publicitaires, publicitaires, qui, par ailleurs, depuis les années 1970-1980, ont profité du désinvestissement intellectuel à l'égard de la publicité, pour promouvoir leurs études sur le besoin et l'art de communiquer dans la société.

 

   Au terme de ce parcours, force est de constater que les analyses sociologiques de la publicité sont parties de la question de ses effets, et donc de son pouvoir, implicite dans la société, insistant sur le message mais sans jamais envisager le rapport d'interaction entre le manifeste publicitaire et la réception, entre le manifeste publicitaire sur les produits et la relation qu'on peut avoir aux objets et aux images dans un cerain type de société. Seules les analyses critiques et technicistes ont tenu compte de ce paradigme. Seulement, l'approche critique a considéré que la "course à l'avoir" était le résultat de la logique capitaliste et que cette même course avait été rendue possible par la capacité manipulatoire de la publicité. L'axe techniciste diffère dans sa position mais n'en demeure pas moins proche dans sa conception, car si ce n'est pas la logique économique qui assujettit les médias, ce sont les techniques qui ont le pouvoir de transformer les modèles d'installation. ce qui, dans les deux cas suppose :

a) l'omnipotence des médias ;

b) la capacité passive du public et son abêtissement.

Ce que la sociologie positive, nous l'avons vu, est loin d'entériner. 

A partir de quoi, la question n'est pas de se demander quel est le pouvoir de la publicité, mais bien plutôt quel sens a-t-elle dans notre société? Pourquoi si les individus sont critiques et actifs continuent-ils d'acheter des objets dont ils n'ont pas besoin? Pourquoi, conscients que la publicité cherche à les persuader, ne fuient-ils pas le langage et les images de se rhétorique? "

  Valérie SACRISTE estime que la publicité agit comme "prothésiste identitaire" dans une société où les inégalités et les injustices demeurent importantes et où l'individu pourrait se sentir écraser dans la masse. Notamment, "cette société de l'individualisme est traversée par le paradoxe qu'autrui est à la fois mon semblable, mon frère et par ailleurs mon rival, celui par qui ma liberté rencontre sa limite. Concurrent dont le désir me menace et à cause de qui mon espace de puissance est menacé, il est, dans le même mouvement celui qui suscite le mimétisme spéculaire et donc source de modèles et de rejet."

La publicité, dans cette situation, peut sembler contourner cela par une "dialectique du particulier et de l'universel. Le sujet se conçoit dans un clivage entre un Moi différent des autres, jaloux de sa spécificité et un Je universel, le Je citoyen source de la loi commune ; autrement dit, un espace privé et un espace public, l'espace des égotismes et des égoïsmes, et l'espace civique."  Le malaise identitaire n'est en fait que très partiellement levé, car la société postindustrielle dévalorise peu à peu la chose publique, rend flous les statuts, l'ordre social. Dans ce cadre, les individus cherchent à quérir des signes et des valeurs distinctives dans des discours, des pratiques, des objets, des techniques, qu'ils imposent comme de nouvelles déités.

Et c'est en vertu de ce principe sociopolitique qu'elle justifie son hypothèse "selon laquelle la publicité fonctionne (et de façon importante) comme l'imaginaire d'une société qui n'en finit pas de se donner des signes perpétuellement annulés et perpétuellement recommencés, faute de ne plus s'électriser dans l'espace public."

 

 

       Edgar MORIN, héritier de toute cette littérature sociologique se livre à une analyse de la publicité, dans le cadre de sa réflexion s'ensemble sur l'évolution contemporaine. "Aux grandes peurs packardistes (il fait référence à la réflexion de Vance PACKARD, dans La Persuasion clandestine, Calmann-Lévy), aux grands mépris de l'intelligentsia, les plaidoyers pro domo des publicitaires et manager s'enchaînent dans la même ronde vertueuse ; tous parlent au nom de l'homme, menacé par le conditionnement sournois, la persuasion clandestine, l'abrutissement médiocre, ou, au contraire, accédant à la démocratie de la consommation, à l'intelligence économique."

Le sociologue français constate d'abord que la publicité relève de la science (comme système d'action, avec les techniques matérielles mises en oeuvre et comme système de connaissances, notamment psychologiques). Il estime ensuite que le chercheur qui tente de développer à la fois les études de la publicité et l'étude sur la publicité se heurte à une double occultation : "d'une part (...) la publicité vise à connaitre son marché et sa marche, non pas à se connaitre ; d'autre part, elle maintient le secret sur ses propres enquêtes, qui échappent par là même au jeu normal de la circulation scientifique."

"La publicité, explique t-il, n'est qu'un élément dans les systèmes de production-distribution-consommation, et elle ne peut se définir que par rapport à ces systèmes, où elle joue un rôle essentiellement médiateur. Dans un autre sens, nous voyons qu'elle peut constituer un système propre : les agences de publicité peuvent être douées d'autonomie économique et sociologique, étendre leurs pseudopodes conquérants, voire vassaliser des médias. Ainsi, par une dialectique du serviteur-maitre dont est coutumière la vie sociale, on a pu voir que la publicité est devenue le support de certains de ses "supports" (...). Plus largement, la publicité, médiatrice universelle de la consommation, étend son champ à tous les horizons et baigne littéralement toute la vie sociale. (...) Ainsi donc, le champ publicitaire  tantôt s'étend sur la société à l'infini, tantôt se réduit jusqu'à se fondre dans les rouages commerciaux des entreprises, tantôt apparait comme médiateur universel de la consommation, tantôt encore comme système autonome. C'est dans toutes ces directions qu'il faudrait prospecter avant de définir trop strictement la publicité. Il faut comprendre celle-ci à la fois en tant que système d'action propre et phénomène carrefour, lieu stratégique pour l'étude clinique du monde contemporain." 

    Son analyse prend en compte de nombreux aspects, socio-psychologique, économique, artistique. Elle fait appel à des études entreprises dès les années 1950, de Charles TAYLOR (né en 1937) sur le plan des gestes du travail industriel, d'Elton MAYO (1880-1940) sur le plan de la vie du travailleur et de Ernest DITCHER (1907-1991) sur le plan de l'incitation publicitaire à la consommation. Ces auteurs étudient donc trois étapes décisives dans l'évolution du capitalisme industriel moderne. Edgar MORIN indique que la publicité "inocule à des produits, dont la fonction est autre, une fonction mythologique de caractère individuels et/ou libidinal."

Il conclue en faisant appel aux multiples réflexions de Karl MARX :

"Marx fut le premier, de façon à la fois géniale et utile, à redécouvrir la magie au coeur de la vie économique (la notion de fétiche) et, du même coup, à découvrir que l'apparente rationnalisation de l'économique politique classique était une mythologie. Freud fut le second, à sa manière également géniale, à découvrir l'érotique asservi sous l'économique. De fait, l'intelligence qui nous procure l'étude de la publicité contribue à nous faire concevoir notre société non pas comme guidée par une rationnalité économique, mais comme poussée somnanbuliquement par une dialectique des besoins errants et des forces aveugles. La technique, qui semblait matérialiser le monde, qui semblait devoir tout réduire à l'efficacité pratique, le capitalisme qui semblait devoir tout réduire au taux d'intérêt, brouillent et mêlent le réel et l'imaginaire dans l'acte le plus terre à terre qui soit : l'achat. L'homo magicus émerge sous l'homo economicus, son masque moderne.

Dans ce jeu où s'est développé l'univers consommationnaire, avec ses délires, ses délices et ses vices, l'individu est à la fois sujet et objet : la marchandise humanisée, imbibée de ses rêves et de son affectivité, est l'esclave de l'homme-roi, mais lui-même est l'étrange marchandise, produite en série, et devient dépendant d'objets à peine doués de réalité objective. Ici encore, dénonçons la vision unilatérale, aussi bien celle qui élit l'image de l'homme-roi triomphant que celle qui élit l'image de l'homme-marchandise. Dénonçons l'idée qui prétend que la société moderne a quitté le stade de la magie et dénonçons l'idée qui prétend qu'elle y est retombée. Dénonçons l'idée qui prétend que l'homme a enfin son destin en main et l'idée qui prétend que celui-ci a été arraché. A vrai dire, nous sommes entrés dans un nouvel épisode de la marche à demi somnambulique de l'homme, être à demi imaginaire. Il est possible que la libération de nouvelles forces libidinales, que la névrose de l'individu consommationnaire provoquent un cataclysme destructeur? purificateur? salvateur? De toute façon, il nous semble que la publicité, comme la société consommationnaire, met en oeuvre des forces d'intégration et des forces de désintégration. C'est évidemment cette dialectique d'intégration-désintégration qu'il faudra suivre et étudier.

Finalement, les grandes peurs suscitées par la publicité nous semblent à la fois futiles et profondes. Il est utile en effet d'attribuer à la publicité une sorte d'existence démiurgique et une responsabilité quasi-pénale. Il est futile d'imaginer que la publicité puisse conditionner une civilisation alors qu'il est beaucoup plus probable que la publicité soit conditionnée par une civilisation. Toutefois, il est profond de sentir, tapis, cachés sous la publicité, quelques redoutables problèmes de civilisation."

 

 

    Un cran plus loin dans l'analyse de la publicité est réalisé par les jeunes sociologues, économistes, philosophes, historiens, psychologues et médecins, du groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l'Usage des Survivants de l'Economie). Il ne s'agit plus pour les auteurs de nombreux Manifestes contre la publicité de dénoncer seulement les excès (violence et sexe) de la publicité, ni même de se limiter à une analyse psycho-sociale des agressions publicitaires. En effet, se livrant à une recherche historique, prenant des éléments de réflexions souvent dans les propos (non rendus publics...) des publicitaires eux-mêmes, dont nombre d'acteurs, anciens publicitaires, écoeurés par les pratiques du milieu de cette communication, font ressortir le caractère souvent insultant, condescendant vis-à-vis des publics (et même des clients!), intégrant leur analyse dans une approche très critique de l'économie actuelle, ils expliquent le fonctionnement intime de la machine publicitaire, ses objectifs, ses motivations, ses résultats, ses conséquences sur la société toute entière. 

"La publicité, écrivent-ils, est une arme de marketing, l'art de vendre n'importe quoi à n'importe qui par n'importe quel moyen. Précisément, c'est le marketing dans sa dimension communicationnelle. Passant notamment par le biais des médias, elle constitue l'archétype de la "com'". La critique de la publicité doit donc se prolonger dans la critique du marketing et de la com' - ces trois fléaux composent ensemble le système publicitaire. Mais ce système a été engendré par le capitalisme industriel, et il finance les médias de masse dont il oriente le contenu. Le problème ne se réduit donc pas à l'abrutissement publicitaire, il inclut aussi la désinformation médiatique et la dévastation industrielle. Il ne faut pas se leurer : la publicité n'est que la partie émergée de cet iceberg qu'est le système publicitaire et, plus largement, de l'océan glacé dans lequel il évolue : la société marchande et sa croissance dévastatrice. Et si nous critiquons ce système et cette société, c'est parce que le monde se meurt de notre monde de vie. 

La publicité a ssentiellement pour effet de propager le consumérisme. Axé sur l'hyperconsommation, ce mode de vie repose sur le productivisme, et implique donc l'exploitation croissante des hommes et des ressources naturelles. Tout ce que nous consommons, c'est autant de ressources en moins et autant de déchets, de nuisances et de travail appauvrissant en plus. Le consumérisme aboutit ainsi à la dévastation du monde, sa transformation en désert matériel et spirituel - en un milieu où il sera de plus en plus difficile de vivre humainement, et même de survivre. Dans ce désert prospère la misère humaine, à la fois physique et psychique, sociale et morale. Les imaginaires tendent à s'atrophier, les relations à se déshumaniser, les solidarités à se décomposer, les compétences personnelles à décliner, l'autonomie à disparaitre, les esprits et les corps à se standardiser. ." Ces auteurs conçoivent donc le système publicitaire comme à la fois un symptôme de la dévastation du monde et un de ses moteurs.

 

      Même en n'adoptant pas les prémisses de leur étude, les explications qu'ils donnent sur les processus mises en oeuvre - parfois manuels de la profession en main -, les informations sur l'histoire des développements de la publicité depuis les débuts de l'ère industrielle, les données économiques sur les grandes concentrations financières dans le secteur de la publicité, les analyses contextualisées sur les dynamismes psychologiques et sociopsychologiques qui permettent son fonctionnement, les données encore sur les différents gaspillages induit par la publicité (gaspillage des prospectus en papier glacé dont la quasi totalité part directement de la boite aux lettres à la poubelle, débauche d'énergie pour les messages audio-visuels, surproduction des objets eux-mêmes à cause des promesses, souvent non tenues, de ventes probables revendiquées par les publicitaires...), toute cette masse d'informations sans laquelle une sociologie réelle de la publicité n'est guère possible, ne peut au minimum qu'interroger le lecteur. 

 En tout cas, leurs études montrent qu'une sociologie de la publicité ne peut guère partir du point de vue des publicitaires eux-mêmes. Si les responsables des sociétés et leur staff d'ingénierie de communication connaissent bien les ressorts de leur métier - nous ne parlons pas des employés qui pourraient indifféremment passer d'un secteur de la communication à un autre, suivant des plans de carrière souvent peu évolutifs - il semble bien que la désinformation ne se limite pas au public, mais à toutes les autres parties prenantes du système. Si la prise de conscience - même en mettant de côté le manque de courage évident de bien des acteurs - de ce fonctionnement n'entraine pas plus de publicitaires dans l'envie de sortir de ce système, c'est que beaucoup ne considèrent en définitive que leur intérêt personnel, dans le fil droit de l'idéologie consumériste qu'il déploie. Dans les conversations que l'on peut avoir avec des professionnels de la publicité, on se rend bien compte qu'ils sont les premières victimes de cette idéologie. Cela va très loin : en persévérant dans le métier, certains disent garantir l'exercice par les citoyens de la démocratie.  

 Refusée massivement par les citoyens des pays à vieille tradition industrielle (qui utilisent de multiples tactiques d'évitement de la publicité, avec d'ailleurs de plus en plus d'efficacité), la publicité conserve un fort attrait - à la manière de la propagande nazie dans l'Allemagne des années 1930 - dans les pays dit en développement, parmi des populations dont la société de consommation est seulement encore un horizon ou constitue un ensemble de nouvelles habitudes d'actions et de pensées. Le paradis promis par la publicité, devenu cauchemard pour beaucoup, n'est souvent vu que d'un véritable purgatoire par maintes populations. Autant dire que le système publicitaire a encore de beau jour devant lui. Même s'il est reconnu inefficace (ce qui l'entretient encore plus, plus de moyens étant engagés pour maintenir un semblant d'efficacité...) par les professionnels et les "usagers" dans les pays occidentaux, il possède, alors qu'il n'a pas déployé encore tous ses moyens, un attrait certain dans les pays dits émergents, comme la Chine et l'Inde, pour ne nommer que ceux-là.

    C'est dire aussi que la sociologie de la publicité a encore des choses à nous dire sur les sociétés humaines....

 

Groupe Marcuse, De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte/poche, 2010. Edgard MORIN, Sociologie, Fayard, 1984. Valérie SACRISTE, Sociologie de la communication publicitaire, L'année sociologique, 487-198, www.cairn.info.

 

SOCIUS

 

Corrigé le 16 décembre 2014.

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 09:30

    La communication, dans ses nombreuses composantes, expressive, déclarative, cognitive, informative, argumentative, participe au développement du conflit comme elle est un moyen de délimiter ou étendre celui-ci, de le décrire et de le révéler, de l'aggraver ou de le résoudre.

    Pour qu'un conflit existe, dans un autre ordre d'idées,  il faut un minimum de coopération entre acteurs, ne serait-ce que pour que les parties identifient le conflit (selon une vue subjective ou objectivée...), se combattent ou procèdent à sa résolution. La communication constitue une sorte de noeud entre le conflit et la coopération. Si les modalités d'expression d'un conflit diffèrent d'une culture à une autre, d'un contexte à un autre, le conflit existe en tant que tel, à partir du moment où il y a relation, (conflit de situation ou conflit de personnes), et la communication est le moyen pour les protagonistes de conférer à leurs relations une certaine stabilité, dans le partage de la connaissance du conflit, même s'il s'agit pour eux de se détruire.

     A l'inverse, il ne peut y avoir conflit entre acteurs qui s'ignorent, refusent de communiquer, s'excluent les uns les autres, jusqu'à s'éloigner définitivement... ce qui d'une certaine manière éteint leur conflit. Pas de communication, pas de relation, pas de conflit. Bémol à cela, il se peut très bien qu'il existe des conflits (ne serait-ce que dans l'appropriation de ressources, soit directement, soit indirectement, même dans des distances ou des décalages de temps considérables), sans que les acteurs en aient la moindre conscience...

    L'incommunication (qui n'est pas a-communication) entre acteurs, notion récente, n'exclue pas qu'ils communiquent en réalité, même s'il s'agit d'une communication (faussée volontairement ou involontairement, par insuffisante de référents culturels communs par exemple) qui mène à l'impasse. 

      C'est valable autant pour les personnes (exil forcé, expulsion du territoire, éloignement) que pour les groupes (séparation après scission, avec implantation dans des territoires non reliés...  A travers les époques, la communication constitue le moyen pour les acteurs d'évoluer, et l'usage de la parole et de l'écrit participe de l'évolution des civilisations. La nouveauté actuelle réside dans le sur-développement d'outils de communication, véritables médiateurs entre acteurs, qui tendent à se substituer à la communication directe, selon des modalités qui orientent dans des directions bien précises, et tout à fait différentes, la circulation des informations.

 

      On peut donc distinguer plusieurs aspects sur cette liaison entre communication et conflit :

- la communication minimum est nécessaire à l'existence du conflit ;

- la communication peut atténuer ou aggraver le conflit ;

- la communication permet l'expression et la résolution du conflit.

  Tout réside dans ce qui est communiqué et dans une sorte de "jeu" de la vérité et du mensonge (ou du non-dit), où les stratégies des acteurs orientent à la fois les contenus et les modalités. 

 

   Eric DACHEUX indique bien cette profonde ambivalence de la communication : "En effet, on peut soutenir avec raison qu'elle est partout (dans nos foyers, sur nos lieux de travail, dans nos association, etc.), qu'elle touche tout le monde (bébés, vieillards, riches, pauvres, occidentaux, orientaux, etc.), qu'elle est un fait social total (elle concerne ausi bien, la culture que la politique ou l'économie.). Mais, à l'inverse, on peut tout aussi bien arguer que la communication n'est nulle part : les familles se disloquent, les entreprises deviennent des marchés internes, deux milliards d'individus n'ont pas accès à l'électricité et se trouvent exclus des réseaux mondiaux de la communication, tandis que les autres échanges de pseudo ) pseudo à des kilomètres de distance mais méconnaissent leurs voisins, etc." Sur les enjeux de la communication, il ajoute : "Alors, société de communication ou sociétés d'incommunication? Difficile de trancher, en tout cas, si l'on veit restituer à la communication toutes ses caractéristiques contradictoires. Par contre, ce dont nous sommes certains, c'est qu'il n'y a pas de sociétés, moderne ou traditionnelle, sans communication. La communication a toujours existé, simplement elle n'a pas toujours été interrogée. Si elle est tant présente aujourd'hui, c'est principalement pour deux raisons. La première est une visibilité sans précédent. Les médias jouent un rôle central dans la vie politique ; les nouvelles technologies de communication, via les sciences et les loisirs, marquent profondément nos cultures ; les industries de la communication (informatique, télécommunications, divertissement culturel, publicité) et la communication marketing sont des enjeux centraux de la vie économique à l'heure de la globalisation et de la montée d'une capitalisme immatériel (GORZ, 2003). La seconde est une difficulté croissante à communiquer avec l'Autre. Dans une société où l'épanouissement personnel est une valeur centrale et où les réseaux planétaire de communications nous confrontent à l'Autre sans que nous partagions ses codes culturels, sa rencontre devient paradoxalement plus difficile, voire dangereuse.

C'est pourquoi, en dehors de la compétition économique, le premier enjeu de la communication, autour duquel est organisé cet Essentiel, est celui de la construction ou de la destruction du lien social, c'est-à-dire, in fine, de la guerre et de la paix. En effet, la plupart des outils de communication, qu'ils soient anciens ou modernes, du télégraphe optique à Internet en passant par le satellite, censés rapprocher les peuples ont, en réalité, été conçus à des fins militaires. .

Plus généralement, si on replace la question des outils dans une vision plus anthropologique, on s'aperçoit que la communication peut tout à la fois particper à une certaine pacification des moeurs (résoudre le conflit pas la négociation plutôt que par la force), mais aussi jouer un rôle actif dans le développement des conflits (manipulation en Inrak, appel à la Haine au Rwanda, etc.)"

 

    Philippe BRETON et Serge PROULX distinguent plusieurs formes de communication, selon leurs modalités de fonctionnement et selon leurs contenus. Différents moyens de communication sont utilisés, comme le geste, la parole, l'image, l'écriture, la musique, et ces moyens se déploient à leur tour grâce à de multiples supports de communication comme le livre, le téléphone ou le courrier électronique. "Supports et moyens de communication permettent à la parole humaine d'être transportée vers l'autre, vers l'auditoire, vers des auditoires. Dans ce sens, la communication est bien, comme le disait Robert Escarpit (Hachette-Université, 1976) dans sa théorie générale de l'information et de la communication, "un cas particulier de transport). 

Mais, avant même d'être transportée, la parole est mise en forme, dans des genres distincts, adaptés aux circonstances et à ce que l'on a à dire." Les genre argumentatif, expressif, informatif constituent des genres bien distincts de la communication, genres qui ne s'autonomisent que tardivement dans l'histoire, jusqu'à se spécialiser entièrement, jusqu'à faire l'objet chacun d'arts et de sciences. La rhétorique antique par exemple s'éloigne de sa fonction argumentative, du fait des événements politiques et de l'institution de l'Empire romain notamment, et se dégage progressivement un genre expressif, qui se spécialise ensuite dans le théâtre, le roamn et la littérature. "L'approche historique permet de se rendre compte que l'être humain n'a pas toujours communiqué de la même façon et qu'il y a, sinon des progrès, du moins des évolutions importantes de ce point de vue. Savoir informer avec précision, en se dégageant de tout subjectivité ou de tout désir de défendre un point de vue, s'est imposé progressivement comme une possibilité de communication qui était probablement étrangère aux êtres humains d'une autre période historique. Parler de soi aux autres, ce que nous faisons couramment, en parlant de soi comme d'un être unique, est une pratique de communication d'apparition historique elle aussi récente. Argumenter pour convaincre, se mettre ensemble pour prendre une décision collective dont les attendus seront entièrement contenus dans les points de vue individuels qui s'affrontent pacifiquement dans le débat, apparait comme une incroyable nouveauté aux yeux de ceux qui la pratiquent pour la première fois, comme les habitants d'Athènes par exemple, au Ce siècle avant JC". Prendre la parole, parler à un public constitue un pouvoir, jusque là réserver à des autorité politiques et religieuses, lesquelles transmises héréditairement la plupart du temps....

"L'une des ruptures anthropologiques qui va transformer en profondeur nos pratiques de communication ne dépend pas directement de la communication elle-même. Si nous communiquons comme nous le faisons aujourd'hui, c'est parce que s'est imposée progressivement l'idée que le centre de la société, sa valeur essentielle, son axe principal, était l'individu." Cette évolution concerne surtout les sociétés occidentales et de nombreux problèmes culturels découlent de degrés très différents d'individualisation dans les sociétés, lors de "rencontres" entre sociétés occidentales et les autres. Nombre de difficultés de communication proviennent en profondeur de conceptions très différentes de l'individu d'une civilisation à l'autre. Non que l'évidence biologique diffère d'une société à l'autre, mais le lien social ne se fait pas toujours d'individu à individu, mais de groupe à groupe, ce groupe pouvant aller de la famille (tout de même vaste) à la communauté (encore plus importante).

"Les sociétés modernes (les auteurs parlent des sociétés occidentales ou occidentalisées) sont des sociétés individualistes, au sens fort du terme des "sociétés globales composées de gens qui se considèrent comme des individus", comme le dit Louis Dumont (Essai sur 'individualisme, une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Seuil, 1991).  (...) La communication, sous les formes modernes que nous lui connaissons, est l'activité de cet individu-là, sujet autonome. L'activité de communication finit par devenir l'enssentiel du lien volontaire qui unit les hommes entre eux, dans une société de moins en moins "holiste" (Louis Dumont). Cette évolution s'accompagne d'une intention de communiquer et surtout de communiquer de telle ou telle façon. Nous passons en effet, les uns avec les autres, des contrats de communication implicites. Lorsque nous parlons aux autres et que la communication "fonctionne" bien, nous leur indiquons en permanence le genre de communication que nous empruntons : cela est une description informative, ce que je vais dire est un point de vue, cela c'est ma façon personnelle de voir les choses."

Le docteur d'état en science de l'information et de la communication, professeur à l'université de Strasbourg au Centre universitaire d'enseignement du journalisme et le docteur en sociologie, professeur à l'Ecole des médiais de l'université du Québec à Montréal, directeur du Groupe de recherche et obervation des usages et cultures médiatiques (GRM) expliquent ensuite que "les problèmes commencent le plus souvent lorsqu'il y a rupture volontaire ou non de ce contrat implicite. "Lorsque par exemple on fait une description présentée comme objective et neutre, alors qu'elle cache des éléments essentiels. Systématisée et volotaire, cette pratique s'appelle de la désinformation. ou encore lorsque prétendant présenter des arguments pour convaincre, on n'utilise que les ressorts d'une séduction qui s'adresse aux sentiments et se situe ainsi, comme le disait Aristote, "en dehors de la cause". Dans ce cas, il s'agit de manipulation. ou encore lorsque, utilisant tous les ressorts de la communication expressive, alternant séduction perverse et harcèlement moral, on tente de détruire l'autre dans son identité.

La spécialisation des genres de communication a fait naitre un nouveau problème dans le champ de nos pratiques de communication, que ne connaissait sans doute pas les anciens, la confusion des genres. L'individualisme implique la liberté, et la liberté la responsabilité. L'éthique en communication, n'est pas une donnée abstraite, un supplément moral. Elle est au coeur même des pratiques de communication. Elle est une question que tout publicitaire, tout journaliste, tout "dircom" se pose à chaque instant (ou plutôt, comme nous le pensons, devrait se poser...)."

 

        Chaque genre de communication connait ses dérives propres, souvent liées à  la confusion des genres, cette confusion étant souvent, dans la communication commerciale, la communication économique et la communication politique utilisée stratégiquement. A partir du moment où, très souvent à notre époque, la communication entre dans le cadre d'une stratégie politique ou économique, l'objectif n'est pas l'expression des idées, la présentation des informations, mais l'argumentation, avec l'utilisation des fonctions expressive informative, elle n'est plus cet échange qui, dans la distinction des genres, fait avancer la situation de tous les acteurs, fait progresser leurs points de vue vers des relations de coopération. Elle perd à la fois la vertu informative et la vertu expressive. Cette perte ne peut qu'entrainer, dans une dialectique sans fin du mensonge, une aggravation des conflits, même si, dans un temps court, certains acteurs peuvent y trouver leur compte. A moyen et long terme, la communication avec l'objectif de vendre ou de contraindre à accepter des injustices, finit par devenir l'objet de toutes les suspicions, entrainant dans le sillage de ses développements, notamment de masse, la création de nouveaux conflits.

 

Eric DACHEUX, la profonde ambivalence de la communication, dans Les Essentisl d'Hermès, La communication, CNRS Éditions, 2011. Philippe BRETON et Serge PROULX, L'explosion de la communication, Introduction aux théories et aux pratiques de la communication, La Découverte, Collection Grands Repères, 2012.

 

SOCIUS

 

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 12:40

          Jean-Pierre DURAND et Cictor SCARDIGLI présente l'évolution des approches sociologiques de la communication suivant trois orientations :

- information, communication et médias, dans laquelle, pour asseoir les fondements de la sociologie de l'information et des mass media, de nombreus auteurs ont recours à la théorie de l'information, elle-même issue de la physique du XIXe siècle et développée par Claude Elwood SHANNON (1916-2001). Dans cette théorie, rappellent-ils, la communication peut se résumer à un schéma E-R, (sujet) Emetteur-(sujet) Récepteur. Si on travaille généralement sur un schéma un peu plus complexe, la circulation d'information s'effectuant dans les deux sens et un support technique se mettant en place dans la communication à distance, l'accent est souvent mis sur les problématiques du point de vue des récepteurs. Plus la châine de communication devient complexe, plus nombreux sont les "bruits" qui risquent de brouiller les messages : depuis les simples parasites électromagnétiques dans la communication téléphonique jusqu'aux erreurs humaines dues à des "codes" différents ou interprétés différemment au départ et à l'arrivée.

la théorie de l'information prépare l'avènement de la sociologie des technologies dites nouvelles, puisque "les technologies de l'information et de la communicatioin consistent précisément à transformer tout le réel en informations codées selon une convention universelle, pour pouvoir ensuite faire subir à ces données des opérations de tous ordres ; opérations logico- mathématiques (traitements des données...) aussi bien qu'opérations de déplacement dans le temps et dans l'espace (télécommunications, stockage de données...). Empruntée à la thermo-dynamique, cette théorie de l'information fournissait le moyen de mesurer le flux informationnel, ce qui a séduit et continue de séduite de nombreux sociologues, soucieux de pouvoir enfin quantifier ce qui se passe dans le champ des mass media, comme dans la communication interpersonnells, et ce qui commence à se produire autour ds nouveaux outils et services audiovisuels."

Cette sociologie, centrée sur les mass médias et directement reliées au maeché des biens de grande consommation, se fait connaitre par les thèses de Vance PACKARD (1914-1996) (La persuasion clandestine, Calmann-Lévy, 1958) pour la sociologie de la communication commerciale et celles de Paul LAZARSFELD (1901-1976) (The People's choice,New York, Columbia University Press, 1944) pour la sociologie de la communication politique. 

Les sociologues qui se situent dans cette lignée, après avoir affirmé (notamment pour la télévision) que les médias disent ce que le consommateur ou le citoyen doivent penser, insistent surtout aujourd'hui sur un "effet agenda", où ils suggèrent plutôt ce à quoi ils doivent penser, dans un sorte de multiples focalisations d'attention qui sont souvent autant de détournements d'attention. Dominique PASQUIER, par exemple, analyse ces recherches faites dans ce sens dans son étude sur Vingt de recherches sur la télévision (Sociologie du travail, 1994,1). Si les Américaines (entendre les Etats-Uniens comme souvent...) ont beaucoup étudié la culture de masse induite par les mass media, la sociologie française se montre plus critique à l'égard de ce concept (comme Edgar MORIN dans L'esprit du temps, en deux volumes publié en 1978 aux Editions Grasset). Cette dernière s'attache à dégager les significations implicites de simages te symboles (analyse sémiologique de Roland BARTHES), suivant en cela les approches de Marcel MAUSS (Sociologie et Anthropologie, PUF, 1950). 

Georges FRIEDMANN (1902-1977), à l'origine auparavant des recherches françaises sur les communications de masse avait une idée plus globale, au-delà d'orientations culturelles ou politiques (notamment coloniales...) derrière les messages, tente, à travers la sociologie des communications de retrouver "les valeurs et les exigences de la culture et de l'esprit (Introductions aux aspects sociologiques de la radio-télévision, CERT, 1955). Si de nos jours, la grande masse des recherches sont reliées directement ou indirectement à la gestion des médias, elle-même relié à la gestion de la publicité et de ses aspects économiques et financiers, il y a toutefois un renouvellement de la sociologie des communications de masse par des recherches qualitatives sur la réception subjective de la télévision. De nombreuses études prennent par exemple les séries télévisées comme objet, et décortiquent les pourquoi et comment de leur réception et de la popularité... 

- Nouvelles technologie et société de l'information, dans laquelle la prise en compte de la multiplication des micro-ordinateurs et magnétoscopes, logiciels, téléphones mobiles et visiophones, numérisation des images et développements d'internet engendre une véritable nouvelle sociologie.

Les approches peuvent se voir suivant trois lignes de force. Les chercheurs ont surtout étudié l'invention des usages quotidiens ; ils commencent à s'intéresser à la conception même des nouvelles technologies et enfin, leurs éventuelles conséquences sur la société... 

La première série d'approches les font ressembler aux recherches socio-anthropologiques sur la réception des médias. Elles associent l'étude des représentations et des pratiques quotidiennes, éclairées par l'histoire de la technologie étudiée, pour construire une sociologie de l'invention des usages. C'est la problématique de l'appropriation par les usagers de l'innovation qu'étudient par exemple Philippe MALLEIN et Yves TOUSSAINT (dans la revue Technologie de l'information et société...). Jacques PERRIAULT (La logique de l'usage, essai sur les machines à communiquer, Flammarion, 1989) étudie comment se fait la construction sociale au quotidien, quelle "logique de l'usage" conduit le public.

La deuxième série d'approches part d'une disctinction d'ordre épistémologique entre la découverte scientifique, présentée comme une sorte de révélation d'une vérité extérieure à l'humanité, et ses applications techniques, dont la sociologie est invitée à étudier l'insertion sociale.  Mais comme le rappelle les deux auteurs, l'école anglo-saxonne d'histoire des sciences montre qu'en réalité chaque grande découverte résulte d'une transformation de l'imaginaire scientifique, et plus largement de la vision du monde propre à la société de l'époque (Thomas KHUN, La structures des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983, première édition anglaise de 1962). La sociologie est d'emblée concernée par la conception même d'un objet nouveau. Plusieurs courants de la sociologie vont dans le même sens : le constructuvisme social, la sociologie de l'innovation en biologie ou en recherche-développement...

La société de l'information constitue l'objet de la deuxième série d'approches. Daniel BELL (1919-2011), notamment dans son Vers la société post-insdustrielle (Robert Laffont, 1976), discute déjà de cette société de l'information comme pouvoir et comme fondement des métiers de demain. Dans un sens voisin, Pierre-Alain MERCIER, François PLASSARD et Victor SCARDIGLI (La société digitale, le Seuil, 1984) évoquent les conséquences possibles des nouvelles technologies basées sur le traitement numérique de la réalité physique et sociale. mais encore aujourd'hui, il est difficile de cerner quelles seront ces conséquences. Des études multiples ont lieu sur deux domaines  : celui des grands réseaux et de la diversité des cultures - quelle rationalité (ou pas) va s'imposer sur le plan planétaire? - et celui de la vie humaine dans un environnement de machines "intelligentes".  

- L'Informatisation de la production et des services, car cette société informationnelle plonge ses racines dans l'entreprise informationnelle. les sociétés occidentales se son lancées les premières dans l'informatisation des entreprises, suite logique d'un processus d'automatisation de la production commencé bien avant, qui bouleverse pratiquement tous les métiers, malgré des résistances analysées parfois comme relevant de micro-féodalités (soit patronales, soit syndicale. Les décennies 1960 et 1970 ont été celles des débats sur le "progrès technique". Le concept de révolution scientifique et technique (RST) popularisé par l'ouvrage publié sous la direction de Rodovan RICHTA (1924-1983) (La civilisation au carrefour, 1967) érige la science en force productive et cette RST devait favoriser de nouveaux progrès considérables dans les pays socialistes et exacerber les contradictions du capitalisme. On dénonce ailleurs le progrès technique accéléré par le capitalisme comme conduisant à de vastes gaspillages humains et matériels (notamment mais pas seulement dans le monde syndical).

Depuis, le progrès technique et plus particulièrement la technologie sont pensés comme un produit social, cristallisation d'un rapport social, et entre dans une dynamique de coopération/conflit qui implique bien des acteurs. Pour les uns prolongement (François EYRAUD) d'une dynamique aux origines lointaines, pour les autres rupture dans l'organisation du travail (au moins des PME) (William CAVESTRO), tout un débat sur l'intellectualisation du travail ouvrier a pour toile de fond la nature de la "révolution informationnelle" par rapport à la révolution industrielle. Que ce soit d'une manière optimiste (certains auteurs discutent d'un nouveau management des entreprises) ou d'une manière pessimiste (certains autres auteurs prennent même leurs distances par rapport à des concepts comme celui d'entreprise informationnelle), il s'agit bien d'un débat sur l'émergence d'un nouveau modèle productif qui traverse de très nombreuses entreprises (et influe les relations entre elles comme il change les rapports entre les différentes parties des entreprises, allant jusqu'çà une restructuration de tout l'appareil de production). L'informatisation apparait parfois, pour de nombreuses parties des dirigeants de grandes entreprises (Toyota par exemple), comme la possibilité de gérer au plus près les flux de production. On trouve même des élaborations de concepts comme évolution parallèle d'un flux informationnel et flux matière. 

 

  Eric MAIGRET, dans un regard sur un siècle de sociologie de la communication, constate que l'accent a été mis sur les médias de masse, comme si la majeure partie de la communication passant par l'intermédiaire de ces médias. Les données d'une anthropologie de la communication, qui inclue toutes les formes de communication, qui permettent de cerner les dynamiques conflictuelles et coopératives dans la communication, en conséquence sont peu exploitées par la communauté des sciences humaines. Le professeur de sociologie estime qu'à part leur irruption... en masse dans la vie quotidienne, il existe une autre raison à ce "succès" : "les médias de masse constituent le fait communicationnel le plus original et le plus déterminant dans les sociétés qui se définissent désormais majoritairement par la démocratie. Ils impliquent d'un coup les trois questionnements sur nos univers d'appartenance en rendant possible une mise en relation rapide et permanente des peuples et des cultures par le biais d'images, de textes et de sons - en rupture avec les miyens de communication et les régimes politiques antérieurs." Dans le grand changement de ce siècle, il propose de distinguer cinq grandes étapes, dressant en quelque sorte une périodisation :

- La fin du XIXe siècle et l'essor manqué d'une science sociale de la communication ;

- L'obsession des objets : le temps des angoisses et des "effets" ;

- Le passage à une science sociale des médias et de leurs publics : le jeu production-réception, situé en Europe au cours des années 1960-1980, hors du paradigme des effets ;

- L'apparition du concept d'espace public : penser la communication par la démocratie ;

- Le retour aux objets ou l'impossible régression, à la fin du XXe et au début du XXIe siècle.

      A la fin du XIXe siècle, on peut dégager des oeuvres de Karl MARX, Alexis TOCQUEVILLE, Emile DURKHEIM, Max WEBER et des autres "pères fondateurs" européens de la sociologie, la plupart des éléments nécessaire à une ananlyse complexe des médias qui réfuterait les thèses naïves (mais populaires) de l'influence délétère sur des sociétés soumises à la médiatisation. Eric MAIGRET dégage "les pièces à deux faces du puzzle théorique qui ont pour nom domination idéologique/culture, conflit/démocratie". Cette pensée est tributaire selon lui d'un pessimisme à l'égard de la modernité "qui a handicapé le développement d'une forte tradition de recherche en Europe." En contraste, les auteurs américains, de PIERCE à DEWEY en passant par PARK et MEAD, "proposent des visions moins anxieuses du nouveau phénomène communicationnel et mettent au point des modèles plus complets de la relation d'échange ainsi que des protocoles empiriques pour l'étudier, créant une atmosphère intellectuelle plus propice à l'implantation d'écoles de recherche dans ce pays" (les Etats-Unis). 

    Les réflexions les plus entendues au début du XXe siècle, écrit le même auteur, "sont en fait marquées par une obsession des objets et de leur fonctionnement supposé, les dimensions culturelles et politiques, bien présentes, étant en quelque sorte aplaties sur elles, réglées sur un discours apocalyptique ou pathologique." La notion de propagande l'emporte souvent et de nombreux auteurs expriment des "paniques morales", dont l'exemple médias/violence est assez emblématique. On peut trouver dans des ouvrages, surtout de vulgarisation sociologique, de véritables théories pavloviennes sur la question. En fait comme le résume bien Eric MAIGRET, "le paradigme des effets forts est un paradigme faible (pas pour tout le monde, dirions-nous...) parce qu'il apporte une information très limitée sur la réalité de l'interaction sociale."  

Face à ces courants "naïfs", la Théorie Critique développée par Theodor ADORNO et Mark HORKHEIMER, représente une première forme de réflexion complexe, mais la véritable rupture intervient avec LAZARSFELD, qui oppose une démarche empirique aux recherches antérieures. "Dans le contexte accueillant de l'université américaine, déjà préparée à ce tournant par le pragmatisme et l'interactionnisme, (cet auteur) balaie les angoisses sur les effets directs en déployant toute la richesse d'une sociologie qui mènera par la suite, sous l'impulsion de Eliuh Katz (né en 1926), à une analyse des "usages et gratifications", en établissant également le lien entre communication interpersonnelle et communication médiatique (il y a supériorité de la première sur la seconde)." Mais la volonté, bien dans le contexte global de la société américaine, d'évacuer la question du pouvoir, enferme finalement sa théorie dans une rhétorique des effets, même s'ils sont limités. Son succès institutionnel pendant plusieurs décennies dans les universités américaines ne peut camoufler sa limite. Du coup, la première période des recherches en communication s'achève presque logiquement avec l'épanouissement de nouvelles théories marquées par l'obsession des objets, éloignant les sociologues d'une recherche sur les conflits autour de ce thème. "Ces dernières se teintent de couleurs vives, optimistes, suivant un mouvement de balancier qui fait régulièrement alterner au cours de l'histoire dénonciation et apologie dans la description des médias. Leur originalité est de pousser à bout une logique de réduction de la communication humaine aux phénomènes biologiques et physiques en même temps que d'idéalisation des supports techniques de l'échange (...) logique encore latente dans les projets ultérieurs." Seuls des groupes d'abord restreints, comme les membres de l'école de Palo Alto effectuent des efforts pour penser l'essence de l'idéologie techniciste et la dépasser. 

     Le développement d'une véritable science sociale de la communication s'opère en Europe au cours des années 1960-1980. Elle repose sur une relativisation des objets au profit des logiques d'action. Les médias ne constituent que des éléments d'un vaste ensemble social. Les sémiologues Roland BARTHES et Umberto ECO initient le changement en dévoilant les moyens cognitifs par lesquels les médias de masse enregistrent les rapports de force entre les milieux sociaux. Malgré cette avancée, "l'analyse sémiotique sera le plus souvent critique et ancrée dans une position adornienne, en dernier ressort anti-démocratique : l'intellectuel est seul capable de comprendre le monde et de déconstruire la domination bourgeoise des industries culturelles." Ce présupposé disparait avec les travaux suivants sur les processus de production et de réception des messages qui abandonnent l'idée d'une extériorité sociale des médias et d'une correspondance simple entre les deux pôles d'émission et de réception. La sociologie et l'histoire françaises des pratiques culturelles, influencées par l'empirisme américain, l'esthétique de la réception et la Culture du pauvre de Richard HOGGARD (né en 1918), réhabilitent les "récepteurs", désormais perçus avec Michel de CERTEAU (1925-1986) comme des acteurs dotés de compétences d'interprétation et de résistance. La "culture de masse" est un objet d'études totalement original car largement partagé, pouvant participer en parrallèle du développement d'anthentiques cultures populaires, moyennes et minoritaires (Pierre BOURDIEU, Stuart HALL et David MORLEY, selon des angles différents). "La communication de masse est un dialogue hiérarchisé mais elle est aussi un dialogue, y compris dans la domination et la souffrance. Elle forme un jeu où se négocient les multiples rapports de classes, de groupes et d'âges, et non seulement la domination d'un centre à l'égard d'une périphérie. Il faut relier l'idéologie et l'histoire, l'hégémonie et le conflit, le pouvoir et la culture, pour décrire un univers des médias en équilibre instable, traversé de tensions internes et d'appropriations contradictoires (voir par exemple Sous la direction de David MORLEY, KUAN-HSING Che, Stuart Hall. Critical Dialogues in Cultural Studies, Routledge, 1996). Du côté de la production, le chemin vers la reconnaissance de la complexité et de la contradiction est d'abord passé par une sociologie du journalisme qui, malgré tous les liens structurels unissant cette profession aux milieux dominants, démontre l'autonomie de pratiques traversées par des enjeux cognitifs, économiques et politiques non congruents, pratique également dépendantes de la relation imaginée aux publics."

     Eric MAIGRET apparait tout de même optimiste dans la description de l'étape suivante : "Cette absence d'autarcie (des créateurs et animateurs culturels), souvent considérée comme le défaut des médias de masse et la preuve de leur vacuité, constituent en fait leur force, celle d'une provessus démocratique certes imparfait mais bien réel. En transposant les débats sur la culture de masse au niveau de la querelle politique, les recherches de la fin du XXe siècle ont permis de dépasser la réflexion sur les formes de cultures, aboutissant à la salutaire mais insuffisante dichotomie production-réception, pour analyser la dynamique entre les deux éléments, perpétuellement sous pression l'un et l'autre (...)". Les recherches sur les notions d'opinion publique, de représentation officielle ou non comme celle d'HABERMAS qui tente de décrire les éléments d'un espace public, vont dans ce sens. Des chercheurs, dans la lignée des Cultural Studies, tentent également d'analyser la nature de la médiation entreprise par les différents outils techniques, la réflexivité et l'expérience acquise par différents groupes sociaux, dans une ambiance souvent... conflictuelle (avec des remises en cause en ricochets des manières de voir la communication) et dans un contexte mouvant du point du vue technologique.

     De la fin du XXe siècle à maintenant; il semble s'opérer un retour aux questionnements sur les objets - sans doute parce que ceux-ci changent et changent la nature des relations entre médias et "usagers". Le développement très rapide d'Internet et de nouveaux réseaux techniques et économiques ne permet pas de garder sans doute certains acquis de la recherche sociologique en communication. On retourne à "la cascade d'utopies et de contre-utopies technicistes ainsi que de théories marquées par le déterminisme technologique. Ces mouvements idéologiques masquent pourtant des changements de taille dans le champ des théories de la communication. Pour beaucoup (notamment Ulrich Bech et Bruno Latour), la technique, vue comme un construit intégrant les processus sociaux qui rendent possible son existence et son efficacité, a longtemps été oubliée en science sociale sous le prétexte qu'elle ne pouvait être intégrée aux mondes humains." Ce retour aux objets ne peut se faire toutefois qu'à partir d'une vision d'amocratique de leurs interactions (et non influences) avec les hommes et non à partir de la simple interrogation d'une nature brute et caché, semble espérer Eric MAIGRET. L'ambiance idéologique générale, entre l'enthousiasme provoqué par les nouveaux prodiges technologiques et une dévalorisation de l'action politique à bien des niveaux, semble pour l'instant à la recherche de solutions techniques à des problèmes humains, qui tente de faire l'économie d'une résolution de certains conflits lancinants autour de la répartition des richesses et des ressources... On tente, souvent par des tours de passe-passe... communicationnels de dresser des plans du futur en mettant surtout en avant les nouvelles potentialités techniques, en faisant semblant d'oublier les conflits politiques, économiques et sociaux...

 

Eric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Armand Colin, 2013. Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI, Sociologie de la communication et des technologies de l'information, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 08:51

   Tout discours sur la communication devrait commencer à dire de quoi il est question, information, communication, communication de quelque chose à quelqu'un, communication entre personnes... Car si dans la presse, nous avons l'occasion de lire souvent que (en Occident)  nous sommes dans une société de communication, nous pouvons constater - individualisme oblige sans doute - que jamais la solitude n'a jamais été aussi importante. Or, le flux constant d'informations de toutes sortes et de toutes natures, parfois omniprésente dans les lieux publics, où la publicité prend une grand place (qu'elle soit ouverte ou clandestine), est bien unidirectionnel. Sauf sur des canaux comme Internet (et encore les flux de retours - réponses diverses, réactions... - sont-ils souvent surévalués...), il s'agit très souvent d'une communication à sens unique, que les analystes étudent souvent d'ailleurs dans ce seul sens, sans se préoccupé souvent de la réception de ces multiples messages (cependant l'étude des phénomènes de rejet connait une certaine croissance à l'heure actuelle...), mettant en scène le jeu concurrentiel des messages dans un point de vue "artistique" ou économique.

La communication la plus pertinente est selon nous d'abord un échange, sinon il s'agit simple d'informations. La société est formée d'un ensemble d'individus qui communiquent entre eux en échangeant de l'information, or les sociologies qui traitent de l'information sont aujourd'hui principalement des sociologies de mass-media. Auparavant, toutefois, la sociologie de l'information et de la communication s'était constituée pour étudier ces échanges : décrivant leur contenu, elle montrait aussi les rapports de pouvoir qui se développent autour de l'information et s'efforçait de mesurer l'influence que peuvent avoir les supports techniques (radio, cinéma, télévision, nouveaux médiais) sur les comportements des citoyens ou des consommateurs. L'évolution du grand ensemble que constitue la sociologie de communication est influencée par l'aspect "utilitaire" pour les entreprises ou les pouvoirs politiques qui domine de plus en plus les études : il s'agit d'abord de connaitre l'impact des campagnes publicitaires et des manoeuvres politico-médiatiques, à court terme, souvent à échéance de flux précis de marchandises et de services dans le premier cas, à échéance électorale immédiate dans le second cas. A un point où souvent, la sociologie de la communication politique ou économique se réduit à une sociologie de la publicité politique ou économique...

 

    Le développement des nouvelles technologies a suscité l'apparition d'une nouvelle sous-discipline qui va de l'étude de l'innovation à la socio-anthropologie des pratiques techniques et aux réflexions sur la société de l'information. Les technologies de l'information entrant en force dans l'espace de production de biens et des services, la sociologie de l'information a rencontré d'autres principes mieux établis autour de la sociologie des organisations, de la sociologie du travail ou de la sociologie de l'entreprise. Ces trois sous-champs - médias, nouvelles technologies, production des services - partagent un même héritage positiviste, mêmes s'ils s'efforcent de s'en dégager. Au XXe siècle, le progrès des connaissances et des techniques était considéré comme un facteur de progrès social. SI les mass media ont vite constitué l'un des objets d'étude majeurs de la sociologie américaine, c'est que les technologies apparues ou développées dans la première moitié du XXe siècle étaient présentées comme apportant à l'humanité la diffusion universelle du savoir et la participation de tous aux décisions qui les concernent. Ce n'est que dans l'entreprise que le discours a été de tout temps plus mesuré, la mécanisation puis l'automatisation s'acccompagnant de la crainte du chômage ; aujourd'hui, le discours sur l'inéluctabilité de l'automatisation l'emporte, au nom de l'a compétitivité et de la survie de la firme. Ainsi, le discours dominant la fin du XXe siècle affirme que les nouvelles techniques industrielles ou urbaines ont le pouvoir de déterminer les structures de la vie sociale et de construire une société de l'information. (Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI).

 

   La difficulté d'une réflexion sur la communication, pour Eric MAIGRET, "tient à des circonstances historiques exceptionnelles. Les guerres mondiales ont par exemple renforcé le sentiment que les médias étaient des instances de contrôle et de la manipulation. Mais elle vient surtout du fait que l'objet communication lui-même semble hors d'atteinte d'une définition scientifique précise. Au fur et à mesure que les chercheurs de toutes disciplines ("exactes" ou "humaines"), que les politiques, les industriels, les informaticiens, les journaliste, le grand public, s'en sont emparé, il est devenu si large qu'il ne semble plus recouvrir aujourd'hui quelque chose de cohérent : transmettre, exprimer, se divertir, aider à vendre, éclairer, représenter, délibérer... Des jeux de passe-passe s'effectuent entre des mondes concurrents, chacun cherchant à imposer sa définition et les intérêts qui l'accompagnent, du moins à élargir les limites de son territoire. Les thuriféraires de la communication machine ou les tenants de la communication commerciale l'emportent alors plus qu'à leur tour, portés qu'ils sont par le développement démesuré de leurs mondes depuis plus d'un siècle."

Pour remédier à cette situation "de flou conceptuel autant qu'au déséquilibre entre les définitions", le professeur de sociologie des médias à l'université Paris III, Sorbonne-Nouvelle" constate qu'"une attitude courante consiste à appréhender la communic ation par une tension, celle entre raison et technique." "La question de la communication, poursuit-il, serait pour nous, contemporains, la reformulation de la vieille bataille entre idéalistes et sophistes. D'un côté, nous aurions des outils de transmission de l'information, avec toutes les réussites liées à la performance, à l'efficacité. De l'autre, des enjeux normatifs à partager dans toute communauté qui vise l'idéal d'une raison partagée, d'une plénitude liée à l'échange. Cette définition a la vertu pédagogique de toute dichotomie et, plus encore, celle de ne pas remonter au siècle dernier puisqu'elle nous a été léhuée par la philosophie antique. Elle demeure cependant entachée du défaut reproché à toute la tradition métaphysique par un Kant ou un Nietzsche, qui en participent encore : elle croit à l'existence d'un monde absolu qui s'opposerait à un monde de phénomènes illusoires. Tout l'intérêt de la révolution apportée par les sciences sociales à la fin du XIXe siècle est qu'elle a substitué à une description aussi conflictuelle que vaine, celle d'un monde plus complet, plus continu, dans lequel les hommes agissent par référence à des objectifs variés - instrumentaux, normatifs, expressifs - sans qu'un hiastus fondamental ne s'esprime entre ces ordres."

Si l'on souhaite être plus précis dans la définition du mot communication, selon Eric MAIGRET, "il est nécessaire de partir d'un point de vue autre que celui de la philosophie idéaliste ou sophistique et de considérer qu'il balise un espace à trois dimensions que nous habitons en permanence, comme nous y incitent, chacun à leur tour, les fondateurs des sciences sociales et leurs héritiers." Il cite WEBER (existence de trois niveaux de légitimité), PIERCE (articulation triadique des signes), MEAD et VLUMER (tripartition des objets), HABERMAS et JOAS (distinction entre trois types d'agir). il indique bien qu'"il n'existe pas de consensus sur le contenu et la forme exacts de ces trois dimensions". Il défend l'idée "que la communication est un phénomène "naturel", "culturel" et "créatif", par ordre croissant d'importance. Il reprend là la définition de la tripartition de PIERCE. "Communiquer consiste à convoquer des objets, des relations sociales et des ordres politiques. Toute théorie de la communication propose un composé d'éléments momentanément indivisibles :  un modèle de l'échange fonctionnel entre les hommes, un point de vue sur les relations de pouvoir et de culture, une vision de l'ordre politique qui les unit. Les auteurs qui ont négligé d'interroger l'une de ces dimensions se sont en fait exposés à défendre des points de vue implicites sur cette dernière. Si toute théorie apporte en effet des éclaircissements spécifiques sur le monde, des éléments simples permettant d'en réduire la complexité, c'est-à-dire des modèles, elle est aussi un composé de présupposés scientifiques et de points de vue idéologiques, éthiques et politiques. oublier son insciprtion dans l'une ou l'autre de ces trois dimensions, c'est s'exposer à un retour du refoulé. L'histoire des courants de recherche illustre ce point de vue à satiété."

 

   Vivons-nous réellement dans une société de comminucation? Nous ne sommes pas très loin de partager à ce sujet l'opinion de Erik NEVEU, professeur de sociologie politique à l'Institut d'études politiques de Rennes. qu'il exprime après un tour d'horizon de différentes théories sur la communication :

"La "société" de communication" est à la fois un "mot-pavillon" fédérant des sens et des expériences variées, et un mot-écran qui sous l'apparence d'une explication de la modernité tend à occulter d'autres perceptions des relations sociales. Lorsque nombre des malheurs du monde occidental sont réduits au statut d'une mauvaise communication, ce sont les mots d'injustice, d'inégalités, de domination, de misère, d'imposture qui se vident de sens et de force expressive. Lorsque l'idée de l'évolution ou du changement social est réduite à l'essor de réseaux et de procédures assurant une meilleure communication, c'est l'expertise des ingénieurs ou des spécialistes ès communication qui est exaltée. Ce sont trop souvent dans le même mouvement les capacités créatrices des agents sociaux - de tous jusqu'aux moins doctes - qui sont oubliées : capacité expressive pour traduire son vécu et rendre intelligible jusqu'à l'indicible, capacité critique de désignation de ce qui fait problème ou souffrance dans les rapports sociaux, capacité de mobilisation pour changer le monde.
Le discours de la société de communication s'inscrit fondamentalement dans le registre de discours de dépolitisation en ce qu'il délégitime la conflictualité, survalorise les déterminismes technologiques, renvoie les malaises sociaux à l'inadaptation des dominés ou aux maladresses des titulaires de pouvoirs. Il oscille entre une adhésion à une humeur conservatrice en vogue (quand il ramène les protestations à une mauvaise perception des discours des autorités) et une prophétie mystificatrice (lorsqu'il fait de technologies de communication le garant d'une société plus égalitaire et plus participative)."  

 

Erik NEVEU, une société de communication?, Montchrestien lextensio éditions, 2011. Eric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Armand Colin, 2013. Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI, Sociologie de la communication et des technologies et de l'information, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

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