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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 12:42

      Une sociologie du renseignement est-elle possible? Bien entendu, on ne trouvera pas un tel intitulé dans les disiciplines universitaires et nous ne l'avons pas trouvé dans la littérature... tout juste avons-nous repéré des essais de sociologie du roman d'espionnage...

  S'agissant de renseignement, les apports pourraient alors venir de diverses sociologies, au confluent de celles-ci : sociologie de l'information, sociologie des organisations, sociologie politique (pour les aspects politiques liés à l'organisation du renseignement...), sociologie des techniques (à savoir les liens entre nature de l'information recherchée et nature des technologies employées et leurs influences sur la société même qui les utilisent, dans le sens d'activité d'espionnage), sociologie sans doute de l'Internet en particulier, sûrement également sociologie du combattant (de la sociologie militaire à la sociologie du militant...), sans doute des apports de la sociologie du conflit lui-même... On pourrait également évoquer les apports d'une sociologie du journalisme (entreprise par exemple par Erik NEVEU...) ou une sociologie de la production d'information (à la manière de Dominique MARCHETTI)...

   Resterait à cerner les objectifs d'une sociologie : au service des... services de renseignement eux-même, au service des acteurs politiques, au service des "clients"?  Si la question des acteurs est bien entendu primordiale, reste que nous serions toujours à la frontière de la communication et du secret, dans une sorte de dialectique compliquée et complexe, entre la recherche de la vérité de l'ennemi (pour l'ennemi) et la recherche du meilleur mensonge (pour tromper l'ennemi), et si réellement le renseignement est au servide de la démocratie, entre la protection du renseignement pour des raisons d'efficacité et l'information sur les activités d'espionnage...

    Si cela ne suffisait pas de rester dans un cadre assez bien délimité militaire ou de défense, les activités de renseignement débordent, notamment en temps de relative paix, sur l'économique, le social, le politique au sens du jeu politicien.... Les espionnés, pour des raisons commerciales, seraient alors tout le monde, ces consommateurs potentiels que l'on croit pouvoir capter avec une publicité omniprésente, ces électeurs dont on cherche à connaitre l'état d'esprit pour mieux les influencer, pour ne prendre que ces deux cas de figure, étant donné que, du côté de la concurrence et du côté des sondés, tout est parfois bon pour brouiller les pistes (les électeurs aussi ont appris quelque chose des sondages en période pré-électorale et mentent aux sondeurs, cherchant à leur tour à instrumentaliser les sondages, même si les résultats de ce véritable contre-espionnage ne sont pas évidents... ).

 

  La base des activités de renseignement, qu'elle que soit la nature de l'information recherchée - est cette dialectique de découverte de plans et d'intentions, de délivrance des renseignements, de déception et de désinformation...  Parmi les acteurs figurent en première place les agents. Un agent, défini par Jacques BAUD, selon deux acceptions différentes :

- Individu qui agit sous la direction d'un service de renseignements ou d'un service de sécurité afin d'obtenir ou d'aider à obtenir des onformations pour le renseignement ou le contre-renseignement (organismes) ;

- Individu autorisé ou instruit à obtenir des informations pour les desoins du renseignement ou du contre-renseignement...

Existent alors des agents... d'influence, dormant, double, illégaux, légaux, de pénétration, provocateur, spécial..., avec des corrélats : attachés militaires, honorables correspondants, officier traitant...suivant des terminologies que l'on retrouve dans les services même du renseignement, dans... la littérature ou dans... la presse... 

 Mais ces acteurs centraux agissent pour le compte d'acteurs aux responsabilités dans les organismes politiques et militaires, dont on retrouve les équivalents "en face" chez les alliés et les ennemis potentiels ou... actifs!  

   A sérier les différents acteurs qui gravitent autour du véritable secteur économico-politique que constitue le renseignement, ou qui y participent directement, on se rend compte que nous avons affaire à des individus qui naviguent dans des mondes tout-à-fait différents : rien de commun entre l'agent de base qui vit dans la hantise d'être découvert et dont le travail s'apparente souvent à celui du policier et l'agent traitant les informations, tranquillement dans son bureau, attaché à analyser une quantité parfois industrielle d'informations... Sans doute, au lieu de sociologie du renseignement, faut-il plus rechercher les éléments d'une sociologie ou une psycho-sociologie de l'espion ou du bureaucrate manipulant des secrets. Même s'ils participent finalement  tous à une dialectique de la vérité et du mensonge, de l'analyse et de la dissimulation (camouflage).

 

    Dans un article sur l'agent illégal, mais on pourrait y retrouver des éléments concernant l'agent de pénétration, l'agent double ou l'agent d'influence sur le terrain, tous travaillant en mileu hostile, Jacques BAUD décrit ses caractéristiques : "Agent implanté dans un pays, non-membre d'une mission diplomatique, et travaillant clandestinement pour une puissance étrangère. Le recrutement d'un agent illégal peut durer plusieurs années. Le recrutement des agents illégaux s'effectue selon le principe désigné en anglais par "MICE" (Money, Ideology, Constraint, Ego).

L'appat du gain est certainement l'un des motifs les plus courants ces dernières années, bien que l'expérience montre que ces gains sont en général relativement modestes (...). Les cibles privilégiées de ce mode de recrutement sont les personnes endettées et/ou dont les besoins financiers sont manifestement exagérés (jeu).

L'idéologie  est un facteur de motivation moins courant, en raison des filtres "sociaux" ou autres qui -souvent - interdisent l'accès à des informations sensibles à des individus connus pour leurs opinions extrémistes. (...). Lidéologie a été à l'origine de nombreuses affaires d'espionnage en France dans l'immédiat après-guerre ainsi qu'en RFA. (...).

la contrainte et le chantage sont également des moyens fréquemment utilisés. Il s'agit, par exemple de l'exploitation d'une déviation sexuelle ou sociale. Un procédé courant consiste à attirer une cible dans une relation homosexuelle, ou avec un enfant mineur, ou, dans le cas d'une personne mariée, avec une personne de l'autre sexe. (...) Un autre procédé consiste à demander des informations d'importance mineure au début, afin de créer un moyen de pression, puis d'accroitre progressivement les exigences.

les sentiments personnels (amour, frustration, ect) constituent l'un des motifs majeurs de participation à des activités d'espionnage. (...).

Durant les années 30-50, la presque totalité des cas d'espionnage aux USA avaient pour origine l'idéologie ou le chantage. Aujourd'hui le gain financier est le principal moteur. Depuis 1975, dans 90% des cas d'expionnage aux USA, c'est l'espion qui a contacté la puissance étrangère pour vendre des informations."  On peut se demander d'ailleurs, s'il n'existe pas de la sorte plusieurs "marchés" aux espions, et si dans l'évolution récente, où le renseignement économique et technique prédomine, un véritable marché aux informateurs et aux informations, illégal bien entendu, ne se forme pas...

     Pour ce qui concerne les agents traitants l'information, leur psycho-sociologie relèverait peut-être plus de la sociologie des organisations...

 

   Bien que la logique voudrait que l'on distingue le renseignement "militaire" d'un renseignement "civil" à l'extension indéfinie, il faut bien reconnaitre que le sur-développement des activités de renseignements, activités qui exigent de la discrétion pour l'obtention de base de raisonnement pour l'action dans un milieu hostile, en économie, en politique..., brouille d'une certaine manière, les frontières, d'autant que leurs acteurs peuvent très bien passer d'un domaine à l'autre, parfois avec une facilité déconcertante... Le partage entre activités légales et activités illégales ne nous aide pas beaucoup non plus, dans la mesure même où de nombreuses collectes d'information se font tout azimut, aux destinataires qui peuvent varierdu tout au tout. L'intérêt d'une sociologie du renseignement tient à sa liaison directe avec une sociologie du conflit : le maniement de la vérité et du mensonge est propre au développement d'une dialectique de l'affrontement, qui plus est, est parfois un affrontement non avoué et... non assumé (proche du déni). Développer la confiance ou la méfiance constitue un jeu d'options qui a de lourdes conséquences sur la nature des coopérations et des conflits.

   Et ceci jusqu'à des domaines que l'on pourrait considérer comme neutre sur cette question - en fait où la neutralité réelle n'existe pas : dans les sciences sociales. C'est ce que montrent la série de contributions publiées par la revue Cultures et Conflits, en ce qui concerne "Les risques du métier" (n°47, automne 2002) Sans endosser la totalité des problèmes techniques, éthiques et politiques qui se posent aux chercheurs, les auteurs se centrent sur deux aspects : "une gamme de situtions limites avec lesquelles le chercheur doit composer : la mise en danger de soi, en tant qu'organe de l'enquête, les interférences, fécondes ou dommageables, entre recherche et parcours biographique et les difficultés singulières qui sugissent dans les conflits violents ; quelques dimensions du rapport entre la production des savoirs en histoire ou en sciences sociales et la gestion de leur restitution, de leur réception et de leur application dans l'espace de l'action et de la décision politique. Les pratiques d'expertises requièrent elles aussi des engagements problématiques et impliquent des positionnements délicats". Cela concerne les enquêtes en milieu de conflits armés, dans les espaces urbains "à problèmes" dans les milieux de la drogue ou de la délinquence, le traitement des questions des pratiques "limites" des forces armées. Cela peut concerner aussi tout simplement les diverses enquêtes d'ordre sociologique ou anthropologique entreprises pour le compte d'instituts qui doivent y mener des politiques...

   Une telle sociologie du renseignement est évidemment de l'utilité "la plus évidente" (sans être sans doute la seule "pertinente"), en ce qui concerne les problématiques du renseignement d'Etat, menée envers les puissances de son niveau, malgré le fait qu'il est difficile, surtout dans les périodes de méfiance envers des "populations" susceptibles d'accueillir des "ennemis intérieurs", de distinguer les activités internes et les activités externes (voir les exemples éclatants des activités de la CIA et du FBI aux Etats-Unis). Elle peut être notamment alimentée, surtout dans une période où le mot d'ordre est à l'interdisciplinarité, par des anthropologies précises. Ainsi l'étude d'Alain DEWERPE (Espion : une anthropologie historique du secret d'Etat contemporain, Gallimard, 1994) comble un vide important dans l'jistoriographie. Il s'agit pour lui de définir, à travers la notion du secret, un espace propre aux sociétés politiques des XIXe et XXe siècles, espace jusqu'alors inexistant sous cette forme. il délimite un champ d'études nouveau, celui de la sensibilité au secret, à la duplicité et à la clandestinité, en liant, en un réseau serré, des phénomènes divers, bureaucratisation de l'appareils d'Etat, développement des activités de renseignement, évolution des savoirs militaires et engouement, depuis le début du XXe siècle, pour l'espionnage, à travers des productions culturelles variées. Ce goût, mêlé de crainte, pour la dissimulation, lié à l'extension considérable des zones d'ombre dans l'exercice du pouvoir par l'Etat, serait, selon l'auteur, un trait de mentalités collectives, caractéristique de nos sociétés libérales. D'ailleurs, la proliférations des rumeurs complotistes de toutes sortes fait partie de ce phénomène. Son approche est d'autant plus intéresante qu'il ne cherche pas à analyser la réalité des opérations secrètes ou de la guerre de l'ombre, bien que la mise à jour de certains modes de fonctionnement soit nécessaire. Faire apparaitre les évolutions de pratiques associées au pouvoir, les transformations des savoirs mis en oeuvre par l'Etat et les changements des représentations sociales est son objectif. Depuis la fin du XVIIIe siècle, une tendance de longue durée serait perceptible, allant dans le sens d'un affaiblissement des contraintes de clarté et de publicité et, corrolaire obligé, d'une tolérance croissante de fait, masquée par un respect affiché pour les principes de transparence démocratique. La figure de l'espion, bâtie à partir d'éléments réels et fictifs, devient emblématique de la condition de l'homme politique contemporain. 

 

    Plus globalement, les études de la Loyauté dans les relations internationale, rassemblées sous la direction de Josepha LAROCHE (L'Harmattan, 2001), entreprises dans un colloque organisé par la Section d'Etudes Internationales de l'Association Française de Science Politique, nous font pénétrer directement dans les enjeux des pratiques du renseignement, même si elles ne se centrent pas sur celles-ci. Il s'agit pour les auteurs de traiter quatre thèmes principaux :

- la loyauté dans la théorie des relations internationales ;

- la politique étrangère et la loyauté ;

- la loyauté dans l'économie internationale ;

- la loyauté comme principe d'ordre. 

Comme l'écrit très justement Wolf-Diester EBERWIEN (dans le même n'°47 de Cultures et Conflits), "introduire le concept de loyauté en relations internationales représente certainement un acte téméraire pour plusieurs raisons. La première : ce concept n'est pas commun. La seconde : il s'agit d'un concept psychologique au niveau microanalytique. Il s'agit d'une disposition à l'action d'individus, qui n'est pas observable en tant que telle, et non d'un comportement propre, de ce fait perceptible. La troisième : pourquoi aurait-on besoin d'un concept additionnel pour analyser aujourd'hui les relations internationales aussi complexes soient-elles?"  Les débats de ce colloque indiquent bien que la question de la loyauté éclaire des aspects centraux concernant la fondation normative du système international. ils démontrent la nécessité d'analyser de façon approfondie le rôle des normes des acteurs et de dégager plus en détail les conditions et les facteurs qui facilitent ou empêchent un comportement conforme, au-delà de l'explication par la puissance et les intérêts. Pour Josepha LAROCHE, ils témoignent de la nécessité de la judiciarisation des relations internationales. Ces débats sont à reliés à la discussion des normes en relations internationales actuellement en cours dans le monde anglo-saxon (FINNEMORE et SIKKINK, pour lesquels qu'une fois le processus de socialisation achevé, le comportement  conforme à certaines normes devraient devenir automatique...°

 

 

 

 

 

Jacques BAUD, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 1998 (A noter qu'il existe une version plus récente, de 2002). 

Cultures et Conclits n°47, Automne 2002.

 

SOCIUS

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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 11:44

        Lors de grandes catastrophes naturelles (éruption volcanique, innondations, sécheresses) ou même de catastrophes limitées (épidémie circonscrite à une zone géographique, incendies d'une partie de ville...), il (est encore) était courant, dans les époques antérieures ou dans les régions en dehors du monde occidental moderne ou contemporain, de faire appel à la responsabilité d'une intervention divine (colères de ou des dieux, voire intervention démonique...) ou de reporter la responsabilité sur des groupes boncs émissaires (les Juifs dans le moyen Âge européen, les Chrétiens dans l'Antiquité Romaine). Dans le monde moderne d'aujourd'hui, les catastrophes les plus importantes et en tout cas les plus fréquentes ne sont plus le fait des éléments naturels, mais résultant d'erreurs humaines ou "techniques". Dans notre époque de changement climatique, la combinaison de catastrophes naturelles et de catastrophes "techniques" se fait de eplus en plus fréquente et il est "naturel" que les autorités (plus ou moins "responsables", Etat, sociétés, collectivités publiques ou privées...) tentent de faire recouvrir les conséquences d'une catastrophe "technique" d'une causes principalement naturelle. On en voit l'illustration dernièrement dans l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Avec la société industrielle, avec la liaison forte entre des endroits très éloignés les uns des autres, où le local et le global se lient de manière complexe, l'étude des causes d'une catastrophe est utilisée pour prévenir des risques sans pour autant que soient parfois bien définis les enchaînement des événements.

    Depuis quelques décennnies, des chercheurs élaborent une sociologie du risque, des administrations mettent en place des politiques de prévention dans de nombreux domaines de la vie publique, des sociétés s'assurent, dans leurs activités à risques, de limiter leurs responsabilités et de couvrir des dommages majeurs en souscrivant des asurances financières de plus en plus grande. A un tel point que parmi les sociétés financières dominantes, les sociétés d'assurance occupent souvent les tout premiers rangs...

 

   C'est tout cet ensemble, dans un contexte de complexité sociale et d'enchevêtrements des pôles politiques de décision, que des sociologues, mais aussi de nombreux autres agents sociaux, tentent de dresser des plans selon une conception des risques et des précautions à prendre qui est loin de relever du consensus. 

 

    David Le BRETON tente une définition du risque qui dépasse l'étymologie (de l'italien risco, ou du latin resecare : "enlever en coupant", du latin population resecum, "ce qui coupe", de l'espagnol riesgo : "rocher découpé", "écueil" autour de dangers marins...) pour tenir compte des préoccupations actuelles. Notons que Le Robert signale aussi le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, "se quereller".

Le risque "moderne, écrit le membre de l'Institut Universitaire de France et professeur à l'Université de Stratsbourg, " est "à la croisé des chemins, du franchissement d'un cap où un péril se ressent." 

"Risque et invertitude, poursuit-il, ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (F KNIGHT, Risk, Uncertainty and Profit, New York, Kelley, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d'un danger potentiel susceptible de naître d'un événement ou d'un concours de circonstances, mais il n'est qu'une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d'occurence. Il est une mesure de l'incertitude. L'incertitude diffère de cette acception puisqu'elle traduit justement un absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un dager, mais il n'est pas identifié, et il n'y en a peut-être aucun. L'ignorance domine encore. On sait seulement que pour l'instant on ne sait pas. Ce n'est que dans le développement des choses que le danger ou l'innocuité se révélera.

De même, le péril est une autre modalité de l'expérience puisqu'il est sans prise pour l'homme et s'impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes, selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres."

Dans leur essai Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environnemental Dangers (Berkeley, University of California, 1983), comme dans d'autres publications, M DOUGLAS et A WIDAVSKY rappellent que "ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu'ils sont purement subjectifs" ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d'évaluation précise d'une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité.

Notion hautement polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique... et la lucidité croissante dans de nombreux milieux sur les dommages portés sur l'environnement par les technologies et les modes de vis dans les sociétés occidentales, copiés dans d'autres régions du monde, amène les gouvernements à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologiques ou même des associations de consommateurs ou d'usagers se multiplient pour peser sur les politiques nationales en faveur de l'environnement... se heurtant d'abord localement et de plus en plus souvent globalement à des intérêts économiques et financiers. Une conférence mondiale de l'ONU à Stokholm en 1972 (première du genre), des conventions ou des conférences internationales s'efforcent d'établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l'environnement. A travers leurs actions, les significations du risque (que beaucoup d'intérêts industriels aimeraient bien qu'elles ne soient pas pris en compte ou marginalisées) sont aujourd'hui innombrables, d'autant que nos sociétés se font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l'infini à tort ou à raison. Se multiplient les conflits et leur expression se fait souvent violente, dans toutes les activités socilaes touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l'alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, l'énergie... Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne semblait s'établir.

      Ces constats, ces conflits ont donné naissance, dans les années 1980 selon David Le BRETON, mais toute une littérature antérieure s'en fait écho de manière il est vrai plus partielle et dispersée (notamment à propos des risques nucléaires), à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité.

Il cite les ouvrages de M DOUGLAS (Risk Acceptability according to Social Science, New York, Basics Book, 1986), de WILDASWSKY (1983), l'allocution inaugurale du président de l'association américaine de sociologie J SHORT (The Social Fabric at Risk : toward the Social Transformation of Risk Analysis, dans American Sociology Review, volume 49, 1984), les travaux de F EWALD sur la "société assurantielle" (1988), ceux de P LAGADEC (La civilisation du risque, Seuil, 1981) et de M POLLAK (Les Homosexuels et le Sida. Sociologie d'une épidémie, Métailié, 1988) ou de D DUCLOS (L'Homme face au risque technique, L'Harmattan, 1996). Un certain nombre de ces contributions sont répertoriées dans le Dictionnaire des risques (Sous la direction d'Y DUPONT, Armand Colin, 2003). 

L'ouvrage classique d'Ulrich BECH, La société du risque (1986 - traduction françaisie : Aubier, 2001) ouvre le chemin à cette sociologie du risque.

 

      Plus en amont dans le temps, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Il remonte donc assez loin, bien avant la prise de conscience de l'entrée depuis un certain temps de la société occidentale - et de celles qui suivent son exemple, dans une zone de risques croissants issus de l'utilisation immédiate, avec des vues à court termes - soit militaires, soit économiques, des découvertes scientifiques. S'ils se développent une méfiance à propos de la science en général, c'est en fait bien plus à l'égard des autorités qui l'utilisent, qu'à l'égard des principes scientifiques eux-mêmes. Même si des tentatives de forces religieuses et politiques d'exploiter maintes catastrophes, l'ensemble de la société est prise dans un processus qui l'amène de révolutions à révolutions technologiques.

   Si les sciences sociales ont investi, et celà s'accélère, la question du risque par de nombreux angles, il n'est pas sûr que les entreprises partie prenantes de l'évolution technologique veulent ou "peuvent" les prendre en compte...

 

      Un colloque en 2011 (Cerisy, Retour sur la société du risque) qui fait le point sur la sociologie du risque ou les travaux sur les risques et les catastrophes, en fait la constatation, entre autres points examinés. Les participants constatent en effet, avec Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN que "si les années 1970-1980 sont celles d'une prise de conscience des dégâts du progrès, comme oublier que ce sont aussi celles du tournant néo-libéral et de la financiarisation des économies dont les effets dévastateurs se déroulent sous nos yeux?" C'est que la société ne pense pas elle-même, ne prend pas conscience elle-même ; ses différentes composantes n'évoluent sur la question du risque ni sur le même rythme ni selon les mêmes priorités. Ils reprennent les éléments clés de la réflexion d'Ulrich BECH, qui propose en fin de compte "un nouveau récit" de l'évolution de nos sociétés. "La société du risque, écrivent-ils, est une société où les grands conflits ne tiennent plus à des oppositions de classe, à des luttes pour l'appropriation des richesses ; la société du risque se fabrique dans ses rapports aux dangers, dont Beck nous dit qu'ils sont manufacturés. Cette thèse générale s'appuie sur un réseau de propositions, dont l'exposé est servi par un sens aigu de la formule : nous sommes au "bord du gouffre", sur le "volcan de la civilisation", dans une société où l'individualisation a érodé les formes d'autorité traditionnelles ("nous sommes les auteurs de notre biographie"), une société de "l'irresponsabilité organisée". cet ouvrage est aussi marqué par une touche optimiste. Avec la société du risque, adviendrait l'âge d'une modernité réflexive, un âge d'un nouveau rapport à la science - une science ouverte sur la société et attentive à ses effets -, un âge d'un autre rapport à la politique - une construction du vivre ensemble et du bien commun hors des arênes politiques traditionnelles, à l'hôpital, dans le laboratoire de recherche, dans l'entreprise, etc."

Ils considèrent qu'il faut prendre cet ouvrage comme un symptôme. Les années 1980 sont marquées par une prolifération d'ouvrages en sciences humaines et sociales sur les risques, à la fois dans le monde francophone et dans le monde anglophone. Mais "alors que le monde anglo-saxon est celui de l'analyse des risques, caractérisé par des approches positivistes et quantitatives (modèles probabilistes, mesures de perception des risques, analyses coût-bénéfice, etc), les recherches initiées par le programme (français, animé par Claude GILBERT à partir des années 1990) mettent l'accent sur le caractère politique de la définition et de l'appropriéation des risques, sur les jeux de pouvoir, sur les stratégies des acteurs, etc. Mais bien évidemment la tension est forte entre ce programme et les approches de l'analyse des risques qui se veulent plus normatives et qui répondent à une demande publique de réduction de l'incertitude en risque calculable et gérable. (...)". Claude GILBERT lui-même explique que si en France, le processus d'appriation de la notion de risque s'est construit en réponse à une demande publique, les sciences sociales se sont dans l'ensemble, affranchies de cette demande. Les thématiques qui se sont imposées comme centrales sont celles pour l'esquelles les rendements académiques et symboliques étaient a priori élevés, comme par exemple l'étude des risques comme problèmes publics ou l'étude de la gouvernance des risques, de la production de l'expertise à l'organisation du débat public. Par comparaison, les approches qui nécessitent des terrains plus difficiles - parce que les acteurs sont peu bavards ou parce que le secret est de mise : les arcanes de la prise de décision, les entreprises productrices de risque, la sécurité dans les installations industrielles... - ont été beaucoup moins développés. Du coup, les sciences sociales sont passées à côté de dimensions essentielles de la société du risque, l'analyse de l'expérience des risques, à différents niveaux, de l'individu aux lieux de pouvoir.

Beaucoup d'aspect discutés lors de ce colloque par les participants approchent les questions directement politiques. Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN reviennent sur les travaux concernant la démocratie technique, notamment - mais pas seulement - dans le champ des études des sciences et des techniques (STS). Ils reprennent et discutent l'idée de "subpolitique" propre à Ulrich BECK : le politique (au sens de la fabrication d'un monde et d'un destin communs) se fabrique dans les lieux qui ne sont pas traditionnellement considérés comme politiques, notamment les lieux de production des technosciences. Ce déplacement des lieux de production du politique n'est pas sans rappeler les études concernant la gouvernementalité.

 Les coordinateurs du colloque semblent en fin de compte bien moins optimiste que Ulrich BECK :

"Nous ne vivons plus dans la société du risque telle que l'observait et la concevait Beck et n'y avons à certains égards jamais vécu. Ni le passé ni le présent ne permettent en effet de soutenir l'idée d'une modernité devenue réflexive dans la seconde moitié du XXe siècle, consciente des risques qu'elle produit, affrontant désormais les dangers en toute lucidité." ils indiquent que nombre des participants à celui-ci suggèrent même de remplacer le "risque" par la "menace". Entre la finitude des ressources indispensables aux activités économiques telles que le connait l'Occident et ses imitateurs et l'épuissement de capacités de régulation du système biosphère, c'est plutôt un certain ton "catastrophique" qui domine. Même certains scientifiques (parmi ceux qui travaillent au GIEC par exemple, même si les rapports n'en transpirent pas) développent un discours "catastrophiste" qui par ailleurs semble laisser indifférents une bonne de l'opinion publique encore climatosceptique, la majeure partie des industriels et des financiers. "Le divorce entre la raison et le calcul semble totalement consommé, écrivent-ils encore, abononnant le calcul à des instrumentalisations tous azimuts. Jamais sociétés n'ont en effet accumulé autant de dispositifs rationnels, autant de moyens de calcul, de sciences et de techniques, tout en paraissant aussi déraisonnables, tout en accumulant autant de menaces et de dénis. Tout se passe comme si nous nous employions à fuit ou à bannir le peu de réflexivité dont nous sommes capables."

Heureusement, pensons-nous, il existe encore des conflits à l'issue non obligatoirement déterminée entre ceux qui alertent et ceux qui étouffent, entre tenants d'un autre fonctionnement sociopolituqe et économique et tenants d'un fonctionnement inégalitaire, surproductif et gaspilleur. Si le pessimisme semble gagner une partie de la communauté scientifique, les luttes sociales, politiques et économiques qu'évoquaient comme faisant partie du passé Ulrich BECK, peuvent encore produire d'autres évolutions...

 

Sous la direction de Dominique BOURG, Pierre-Benoît JOLY et Alain KAUFMANN, Colloque de Cerisy, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF, collection Ecologie en questions, 2013. David Le BRETON, Sociologie du risque, PUF, collection Que sais-je?, 2012

 

SOCIUS

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 11:55

         A l'occasion d'un colloque international de sociologie de l'art (le 12ème, organisé par le Groupe De Recherche International "oeuvres, publics et société OPuS-CNRS en partenariat avec les universités Pierre Mendès france-Grenoble II, la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Paris-Sorbonne et Paris Descartes, entre autres), de nombreux chercheurs font le point en 2008 sur "25 ans de sociologie de la musique en France). L'observateur extérieur ne peut manqué d'être frappé par le fait que non seulement l'art est traité sous l'angle sociologique de manière éclatée, mais qu'également les approches sur la musique (à l'intérieur d'une "discipline" de l'art donc) les approches restent très diverses, sans pour l'instant qu'une vue d'ensemble se dégage, qui pourrait faire comprendre le phénomène musical dans sa place dans la société. Les auteurs parlent d'ailleurs volontiers, non de la musique, mais des musiques, chacun ayant, une origine, une orientation, une vocation, un impact très différent sur les acteurs sociaux, que ce soit les créateurs eux-mêmes, les diffuseurs ou les auditeurs (les "récepteurs"). Ils revendiquent presque cette attitude tout en appelant des approches globales... Toujours est-il que par rapport à avant 1980, et sous l'impulsion par exemple des études d'Antoine HENNION (Les professionnels du disque. Une sociologie des variétés, Paris, Métailié, 1981) et de Pierre-Michel MENGER (Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l'Etat dans la société contemporaine, Paris, Flammarion, 1983), les recherches explosent... dans tous les sens.

     Ainsi, l'on peut lire dans les Actes de ce colloque des contributions dont l'objet semble isolé de celui des autres, comme Trajectoires d'apprentissage et de professionnalisation des guitaristes de flamenco. Pour une sociologie compréhensive des Mondes musicaux, de Ève BRENEL, Investissements, profits et trajectoires professionnelles des musiciens de musiques amplifiées, de Gildas DE SÉCHELLES, Le disque comme document historique. Une analyse quantitative de l'usage du refrain dans les albums de rap en français (1990-2004), de Karim HAMMOU ou encore comme 1910-2010 : Faut-il fêter le centenaire de la Sociologie de la musique de Max Weber?, de Emmanuel PEDLER et Sociologie du goût et vecteurs de la popularité. L'impact de la réception des femmes sur la chanson québécoise des années 1940, de Chantal SAVOIE... Loin de dénigrer une volonté des organisateurs (Emmanuel BRANDI, Cécile PRÉVOST-THOMAS et Hyacinthe RAVET) qui tentent là véritablement de faire le point sur l'évolution de cette sociologie, il faut constater que nous somme loin de visions globales promues par les auteurs de références (cités dans les deux premiers volets de ces Approches de la sociologie de la musique). 

 

     Il faut retenir toutefois les contributions de Danièle PISTONE (Musicologie et sociologie en France, étapes et implantations), (particulièrement) de Charlène FEIGE (Musiques au travail, Ambigoïté entre écoutes choisies et écoutes subies) qui fait référence à une situation sociale peu analysée sur la diffusion de la musique dans les lieux publics et de Jean-Marie JACONO (Pour une sociologie des oeuvres musicales).

 

    Danièle PISTONE, musicologue, relate l'implantation progressive des études universitaires en sociologie de la musique, qui enracinent, depuis les années 1980, solidement celles-ci dans les théories et pratiques sociologiques et dépassent le stade de l'histoire sociale de la musique. "Que nous apportait alors ce nouveau paysage socio-musical? Sans aucun doute d'autres méthodes d'enquête, mais aussi une nouvelle façon d'aborder les protagonistes du monde sonore : pensons notamment aux métaporphoses de l'art de la biographie. Plus que tout, pour les musicologues qui (...) ont vécu ces décennies de l'intérieur de l'institution universitaires. Il s'agissait d'une véritable mutation des corpus et des attitudes de recherche. Loin du culte fétichiste de l'objet artistique qui marquait l'âge structuraliste, lequel permit toutefois l'approfondissement des mécanismes de l'art sonore, ce fut l'élargissement des thèmes et des lieux ; ce fut une mise en harmonie avec un temps, le nôtre, où s'affirmait l'exigence de contextualisation.(...) En marge des Cultural Studies et des gender Studies anglo-saxonnes, et grâce aussi à divers apports étrangers, s'est ainsi édifiée une sociologie de la musique de langue française dirigée tout à la fois vers les formes savantes et les genres populaires, interrogeant aussi bien le marché de la musique, les professions que le travail musical, la construction du goût ou des médiations propres à la musique, la diversité et le sens des pratiques, disant autrement la spcificité de cet objet artistique, des activités liées à la gestion à l'étude des réactions des consommateurs, comme à la psychologie sociale." Elle indique que "le développement de recherches (sur les techniques, langages et musicieux en leurs temps) n'a pas toujours été facile. Il est vrai, par exemple, que l'importance du sensible n'a pas toujours rendu bien clairs les rapports entre esthétique et sociologie ou sémiologie et sociologie, alors que le développement des études relatives aux émotions voire à la neuropsychologie, comme au corps du créateur ou de l'interprète, a contribué à implanter toujours mieux le fait artsitique dans nos sociétés. Il est certain que l'importance prise par l'observation tire et tirera sans doute toujours davantage le sociologue de la musique vers l'anthropologie, ou du moins vers une socio-anthropologie ou une antrhoposociologie (suivant la discipline majeure de rattachement) (...)".

 

    Charlène FEIGE, de l'Université Pierre Mndès-France Grenoble II, met l'accent sur "la caractéristique remarquable de la musique actuelle, (son) omniorésence. Elle sillonne le quotidien de chacun d'une manière ou d'une autre. Radio-réveils, parkings souterrains, publicités, voitures, salles d'attente en tous genres, magasins... Elle est partout."

"La seconde moitié du XXe siècle, poursuit-elle, a entériné l'expansion inédite et quasi illimitée de la diffusion musicale. Depuis les années 1960 et l'avènement du rock'n'roll, médias et musique vont de pair. Assemblage lucratif. Depuis, les techniques d'émissions et de productions n'ont cessé d'innover pour, semblait-il, la démocratiser. L'avènement de la numérisation a permis une duplication presque infinie en limitant de manière prodigieuse l'altération de la qualité sonore. Ces nouveaux supports assurent une fois encore une propagation sans borne. Musiques que la plupart du temps nous n'avons ni choisi d'entendre, ni choisi d'écouter, elles s'insinuent dans notre univers auditif et imprègnent notre système journalier. Nous traversons des zones sonores au fil de nos déambulations citadines. Des espaces sonorées s'enchaînent. Dès les années 1920, la technique rend possible la diffusion collective de la musique. Le système d'amplification créé à cette époque rend possible l'écoute musicale à un volume élevé et maîtrisable. En retraçant les débuts de cette diffusion de masse, nous constatons que les cafétiers furent les premiers à utiliser la radio pour animer leurs commerces au début des années 1920. A partir de 1927, le groupe Monoprix généralise la diffusion de musiques d'ambiance enregistrées à tous ses magasins." Les bases de sa recherche étant posées, elle s'attache à cerner les liens qui unissent le travail et la musique dans les usines et les magasins. Elle entend, par cette étude, approcher "quelques usages sociaux actuels de la musique dans une sociologie du quatidien : produit de l'industrie culturelle, thérapie, marketing, affichage identitaire narcissique ou pur plaisir vibratoire.".

 

     Jean-Marie JACONO, de l'Université de Provence, s'interroge sur la nécessité et la possibilité d'une sociologie des oeuvres d'art. "Depuis plus de vingt ans, malgré l'évolution de la recherche, cette question semble toujours d'actualité dans le domaine musical. La plupart des nouvelles analyses du sens des oeuvres se sont en effet placées sous l'égide d'autre disciplines, comme l'herméneutique ou la sémiotique. La sociologie da eu du mal à offir une orientation théorique et une méthodologie claires de l'analyse des oeuvres musicales, ainsi que de leurs relations à des groupes sociaux. Cette situation s'explique par la pluralité des points de vue théoriques mais, également, par la remise en cause même d'une sociologie des oeuvres, au point que ce domaine reste aujourd'hui mineur dans le champs de la sociologie de la musique. (...) Le problème principal posé à la sociologie des oeuvres est la place accordée au déchiffrement social des phénomènes musciaux. Il n'est pas aisé, en effet, de dépasser des analyses formalistes très répandues en musicologie. Celles-ci ont engendré la séparation entre analyse "interne" centrée sur le matériau de l'oeuvre et sur sa signification et analyse "externe", attachée à la prise en compte des contextes dans lesquels l'oeuvre évolue. Cette distinction a été remise en cause depuis longtemps en sociologie de l'art par beaucoup de chercheurs, dont Jean-Claude Passeron (Le chassé-croisé des oeuvres et de la sociologie, dans Sociologie de l'art, sous la direction de R MOULIN, 1986). Elle reste pourtant présente en sociologie de l'oeuvre (...). Or, c'est l'articulation entre les dimensions internes et externes (...) qui constitue le véritable intérêt de la sociologie des oeuvres musicales." L'auteur définit les crières, selon lui, qui doivent être pris en compte dans une telle sociologie :

- les réactions provoquées par l'oeuvre ;

- les conditions de diffusion ;

- l'attitude des interprètes ;

- le rôle des pouvoirs ;

- le sujet et le genre de l'oeuvre ;

- le contexte de création ;

- la structure et la problématique de l'oeuvre.

"Depuis trente ans, la sociologie de la musique s'est déeloppée de façon conséquente en France. La majorité des recherche ont cependant tourné le dos à des études de l'oeuvre qualifiées d'approches historiques, éesthétiques ou herméneutiques ou de sociologie de commentaires. Il s'agit donc, aujourd'hui,  en tenant compte de ce qui a été produit, de revenir à l'oeuvre en la replaçant dans ses contextes historiques, en partant du principe "qu'une oeuvre musicale est document de civilisation, fragment cristallisé d'une sensibilité généralement partagée et historiquement datée" (M FAURE, L'influence de la société sur la musique, L'Harmattan, 2008). La sociologie de l'oeuvre musicale ne peut être neutre, alors, dans cette perspective. EN interrogeant la valeur et le sens donné aux oeuvres dans des sociétés fondées sur des inégalités, des rapports de dominations et des conflits, elle joue un rôle critique au sein de la sociologie de la musique, comme au sein de la musicologie."

 

Sous la direction de Emmanuel BRANDT, Cécile PRÉVOST-THOMAS et de Hyacinthe RAVET, 25 ans de sociologie de la musique en France, tomes 1 et 2, L'Harmattan, collection Logiques sociales, Série sociologie des arts, 2012.

 

SOCIUS

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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 09:51

        Michel BOZON, dans la première partie de son exploration d'une possible sociologie de la sexualité, examine l'ordre traditionnel de la procréation, l'ébranlement de cet ordre ancien et les composantes de l'intimité, de la sexualité et de l'individualisation à l'époque contemporaine.

 

  L'ordre de la procréation, ecrit-il "fait partie des principes fondamentaux de l'organiation sociale". Les études de Maurice GODELIER (La production des grands hommes,  Fayard, 1982), de Pierre BOURDIEU (La domination masculine, Seuil, 1998) montrent ce "bon ordre", celui dans lequel les hommes occupent la première place. Les mythes indiquent qu'à un état social premier, désordonné et instable, les femmes dominaient avant d'être dominées, par rupture radicale et violente avec la situation initiale (GODELIER, pour les Pygmées de la Nouvelle-Guinée) ou décrivent le passage d'une activité sexuelle anomique à une sexualité maitrisée, établissant sans équivoque la domination des hommes sur les femmes. Si les actes sexuels originels ont lieu à la fontaine, lieu public féminin, et si la femme y apprend à l'homme comment faire, prend l'initiative et se place au-dessus de lui pendant l'amour, dans la sexualité réglée, inversement, tout se passe à l'intérieur de la maison : l'homme donne les ordres et chevauche la femme (BOURDIEU, pour la Kabylie). "Le retournement de situation par lequel les hommes passent au-dessus des femmes permet de contenir et de domestiquer ces dernières." Il y a une homothétie entre la position de l'homme et de la femme pendant l'acte d'amour et la position qu'ils occupent dans la société d'une manière générale.

"A l'époque médiévale et classique, cette hantise d'une sexualité qui ne respecterait pas l'ordre du monde s'exprimait dans les recommandations très précises que faisaient les théologiens chargés de surveiller la vie morale des fidèles :les prêtres devaient s'enquérir auprès de leurs paroissiens des pratiques sexuelles qui tentaient de tromper la nature par la recherche de la stérilité, comme la sodomie ou le coït ininterrompu, mais aussi par des actes non conformes aux rôles sociaux."

   Dans la plupart des cultures, "même celles qui n'ont pas produit de mythes de justification sur la place des hommes et des femmes, ont traduit la différence des sexes en un langage binaire et hiérarchisé, dans lequel un seul terme est valorisé." Pour Françoise HÉRITIER (Masculin/Féminin. La pensée et la différence, Odile Jacob, 1996), "c'est le corps, et dans le corps l'observation des différences liées à la reproduction (par exemple les humeurs corporelles, le sperme, le sang menstruel, le lait maternel), qui sont "la matière première du symbolique" et de la pensée logique, laquelle est aussi une pensée binaire. Ces classements dualistes, qui dordonnent les corps ainsi que toutes les choses du monde, produisent un système général d'oppositions, haut/bas, chaud/froid, sec/humide, soleil/lune, droite/gauche, droit/courbe, aîné/cadet, majeur/mineur. Dans cette logique strictement binaire et différentialiste, le féminin est toujours assigné au côté inférieur, même s'il existe un certain arbitraire des autres termes. Les organes sexuels masculins et féminins, pour lesquels toutes les langues usent de métaphores expressives, sont toujours perçus selon cette logique hiérarchisantes." C'est un valence différentielle des sexes, comme l'écrit Françoise HÉRITIER qui est universelle dans les système de représentation mis en place par les sociétés humaines.

On retrouve d'ailleurs cette valence, dans les études de Claude LÉVI-STRAUSS et d'autres anthropologues. "Cette valence est moins l'indice d'une handicap féminin que celui d'une volonté de contrôle masculin, d'appropriation de la fécondité de la femme, au moment où celle-ci est féconde."

   C'est le point de vue masculin sur la reproduction et l'acte sexuel qui domine chaque société traditionnelle. Ce point de vue s'exprime également dans la nourriture (métaphore alimentaire qui peuvent s'exprimer aussi par des pratiques d'oralisme). Ce point devue intègre un paradoxale dénégation de la contribution que les femmes apportent à la reproduction : la femme est souvent le réceptacle passif de l'acte masculin. Mais une reconnaissance indirecte du rôle de la femme se manifeste dans la peur qu'elles inspirent aux hommes lors de l'acte sexuel. "Dans la représentation dichotomique et hiérarchique des corps et des sexes, le rapprochement entre homme et femme est nécessairement problématique, même s'il est nécessaire à la vie". Les études de S DAYAN-HERZBRUN montrent cette peur qui se traduit dans certaines cultures par l'assimilation de l'acte sexuel à une dévoration, un enserrement ou une capture par la femme (La sexualité au regard des sciences sociales, dans Sciences sociales et santé, n°4, 1991). 

De même, la frontière entre le licite et l'illicite n'est pas la même pour les femmes et les hommes.

"Ainsi, dans l'Antituqité grecque et romaine, alors que la sexualité licite pour les femmes libres se limite strictement à la reproduction dans le cadre conjugal, tous les plaisirs sont permis aux hommes libres adultes, à condition qu'ils ne mettent pas en pérol leur position sociale : il existe toujours un risque d'excès ou de démesure (...) mais le risque le plus grand est toujours celui d'"inversion" des rôles, quelle qu'en soit la forme." (voir les études de P VEYNE, L'homosexualité à Rome, dans Amour et Sexualité en Occident, Seuil 1991 et de F DUPONT, T ELOI, L'érotisme au masculin dans la Rome antique, Belin, 2001)

Nous remarquons d'ailleurs que les représentations du sexe à Rome donne une relief écrasant au masculin (que ce soit au plan statuaire - présence du phallus parfois envahissante aux porches des maisons - ou littéraire). 

"L'institutionnalisation du christianisme en Occident et l'éthique sexuelle restrictive qui l'accompagne n'ont pas été une rupture totale dans l'Antiquité tardive. (...). La véritable nouveauté est que les pratiques de l'ensemble des fidèles sont désormais placées sous le regard d'un appareil de contrôle institutionnalité et que les comportements exigés de ces derniers le sont en fonction de principes absolus et sacrés, s'appliquant à tous. (J LE GOFF, Le refus du plaisir, dans Amour et Sexualité en Occident, Seuil, 1991).

Michel BOZON distingue deux étapes dans l'élaboration du traitement chrétien de la sexualité. "Les textes d'Augustin (Ve siècle) théorisent le refus de la concupiscence (désir) et du plaisir, qui aboutit à une restriction en droit de l'activité sexuelle à l'oeuvre de procréation voulue par Dieu et la nature. Une seconde étape est l'institution, à partir du XII-XIIIe siècles, du mariage chrétien, monogame et indissoluble, qui délimite le cadre de cette activité sexuelle légitime. Par la pratique de la confession, qui devient au Moyen-Âge le lieu d'un interrogatoire approfondi sur les péches de la chair, l'Eglise et ses clercs entreprennent de contrôler la vis morale des fidèles, avec l'objectif d'empêcher l'activité sexuelle hors du couple marié et de la limiter, au sein du couple, à des pratiques qui permettent l'insémination de la femme. Hommes et femmes sont en principe placés sur un pied d'égalité, dans la mesure où l'opposition radicale entre la sexualité dans le mariage, licite, et la fornication, c'est-à-dire la sexualité hors du mariage, les concerne au même titre (Sous la direction de P ARIÈS et A BÉJIN, Sexualités occidentales, Seuil, 1984). En pratique cependant et dans toutes les législations influencées par le christianisme (par exemple en Amérique Latine), l'adultère a toujours été considéré d'un oeil beaucoup plus sévère lorsqu'il concernait les femmes."

   D'une manière générale, "l'entré dans la sexualité se fait sous le regard et sous le contrôle de la parenté et des aînés qui fixent les règles selon lesquelles les jeunes hommes et les jeunes femmes peuvent accéder à cette activité statutaire de la maturité. L'initiation sexuelle est dans toutes les cultures une étape marquante de la construction sociale de la masculinité et de la féminité." Michel BOZON distingue hors des sociétés contemporaines développées, deux grands modes d'accès des femmes à la sexualité (M BOZON, V HERTICH, Rapports de genre et initiation sexuelle en Afrique et en Amérique Latine, Colloque Guerre, Genre, Population, Développement, Abidjan, juillet 2001) :

- "Nombreuses sont les sociétés qui, voulant éviter tout retard des femmes à entamer leur vie sexuelle, les "mettent au travail reproductif" aussi près que possible de la puberté, en les unissant à des hommes sensiblement plus âgés, renforçant ainsi la domination de sexe par la domination de l'âge. Dans ces sociétés, l'initiation sexuelle masculine peut fort bien être plus tardive que celle des femmes. Ce modèle est encore présent dans bon nombre de pays d'Afrique sub-saharienne ou dans le sous-continent indien."

- "Dans un second ensemble de cultures, dont font partie les cultures latines et latino-américaines, le contrôle social vise au contraire à retarder autant que possible l'entrée des femmes dans la sexualité, afin de préserver leur virginité jusqu'à leur mariage. Là les jeunes gens sont fortement incités à prouver rapidement qu'ils sont bien des hommes, soit avec des prostitées, soit avec des femmes plus âgées, et leur initiation sexuelle se produit bien avant celle des femmes."

Dans l'un et l'autre cas, la demande de conformité sociale est particulièrement pesante pour les femmes et les hommes.

L'obligation de procréer, dans tous les cas, constitue principalement le fardeau des femmes, que ce soit dans les société désireuses de limiter la fécondité naturelle que dans celles qui désirent l'accroitre, "Si la reproduction et la sexualité contribuent autant à la construction traditionnelle des rapports de genre, c'est qu'elles sont une des expériences et des représentations le splus universelles de l'"objectivation" symbolique des femmes. Le corps des femmes est perçu et traité comme un objet et un réceptacle, dont les hommes prennent possession par l'acte sexuel. La répétition des actes vaut confirmation de l'appropriation initiale. Et c'est l'objectivation sexuelle des femmes qui permet la prise de possession par les hommes de la descendance qu'elles portent."

 

    "Cet ordre, poursuit Michel BOZON, a cessé d'aller de soi dans la plupart des sociétés, par suite de la conjugaison de transformations nombreuses, sociales, politiques et intellectuelles (nous pourrions ajouter, mais cela va de soi, économiques), qui ont remis en cause les contenus traditionnels des rapports entre les sexes." Actuellement, une explication univoque, reposant sur un facteur principal, de ce changement radical, n'est plus de mise, alors que de nombreux auteurs se sont essayés d'apporter des réponses tour à tour sur le plan de l'évolution des mentalités, de la démographie ou de l'industrialisation. "L'Occident développé est le premier à avoir connu l'expérience historique d'une réduction volontaire de sa fécondité, qui est allée de pair avec l'émergence d'une nouvelle conception de la différence des sexes fondée sur la biologie, l'apparition d'un champ et d'une discipline autonomes de la sexualité - distincts de la métaphysique - ainsi que de nouvelles attitudes en matière de rapports amoureux et d'intimité."

Notre auteur présente quelques étapes de cette "longue marche vers l'amour conjugal", mais il peut y en avoir d'autres :

- "La première grande tentative de penser une relation amoureuse mutuelle entre la femme et l'homme apparaît autour du XIIe siècle en Occitanie, avec la diffusion de l'amour courtois" (R NELLI, L'Érotique des troubadours, Privat, 1984). De cet amour courtous, "(...) l'Occident retiendra cette opposition radicale entre le mariage et le hors-mariage, cadre exclusif du sentiment amoureux et du désir, ainsi que cette tention dialectique de l'amour-sentiment et de l'amour-charnel".

- "Seul cadre légitime de la procréation, le mariage chrétien indissoluble, instauré au XIIIe siècle, prévoit en principe une égalité entre conjoints, mais exclut cependant la possibilité qu'il repose sur un sentiment aussi dangereux et immoral que l'amour. La recherche du plaisir dans les relations conjugales est proscrite."

- "C'est au XVIIIe siècle que s'amorce un processus à l'issue duquel l'amour deviendra non seulement un sentiment attendu entre conjoints, mais la raison même d'un choix, effectué par les intéressés eux-mêmes. L'amour n'est plus l'apanage des relations extra-conjugales (A BURGUIÈRE, La formation du couple, dans Histoire de la famille, volume 3, Le Choc des Modernités, Colin, 1986). Au XXe siècle, au terme d'une longue évolution, l'Eglise proclame même que l'amour entre conjoints est le fondement du mariage et que la relation sexuelle est une expression de l'amour conjugal.

Michel BOZON rapporte certains résultats des travaux de Norbert ELIAS (La civilisation des moeurs, Seuil, 1973, première édition 1939) qui décrit le passage d'une société où les émotions et les fonctions corporelles sont visibles et explicites à un monde où les individus doivent dissimuler et contrôler individuellement leurs affects et les manifestations de leur corps, pour les habitudes alimentaires, pour l'excrétion ou pour la sexualité. "L'activité sexuelle ne s'est jamais effectuée en public, mais on peut dire, que jusqu'au XVIe siècle au moins, l'expression de la sexualité était beaucoup plus visible.". La notion d'espace intime est historiquement récente, dans l'habitat  comme dans d'autres domaines. "A l'ancienne sociabilité de la communauté, dans laquelle l'opposition public/privé n'a guère de sens, où les générations ne sont pas séparées, où le domaine sexuel n'est pas isolé et où l'apprentissage de la vie s'effectue directement se substitue à l'époque contemporaine une dualité des sphères de vie, en raison de l'accroissement parallèle de l'impersonnalité - domaine des relations anonymes et du fonctionnement bureaucratique - et de l'intimité, qui abrite la subjectivité et l'intersubjectivité, ainsi que les manifestations de la sexualité." On peut se référer pour ce pasage à l'intimité et au cloisonnement aux études de Philippe ARIÈS (L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Seuil, 1973) et de N LUHMANN (Amour comme passion. De la codification de l'intimité, Aubier, 1990, première édition 1982).

   "Les premières tentatives pour penser un domaine autonome de la sexualité sont contemporaines d'une reformulation biologiue du sexe, le "modèle à deux sexes", qui prévaut aujourd'hui. (T LAQUEUR, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1992). "Dans la représentation traditionnelle du sexe et de la reproduction, illustrée dans la culture occidentale par la médecine de l'Antiquitié, dont les concepts ont eu cours jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, les femmes ne différaient des hommes que parce qu'elles étaient des mâles moins parfaits, au physique comme au social, situés hierarchiquement plus bas. (...) Dans la conception qui apparait au seuil du XIXe siècle, les corps mâles et femelles deviennent "des opposés incommesurables, horizontalement ordonnés" (LAQUEUR). Des noms sont donnés pour distinguer ce qui étaient jusque-là confondu. (...) La nouvelle biologie, qui pose l'existence de deux chairs opposées (...) est paradoxalement compatible avec toutes sortes d'affirmations normatives concernant l'ordre social et politique : les justifications conservatrices post-révolutionnaire de l'inégalité "naturelle" entre les sexes peuvent s'appuyer sur la nouvelle théorie (les femmes devraient se limiter à leur fonction maternelle et familiale), mais celle-ci ne s'oppose pas en soi à l'essor de nouveaux idéaux "féministes" ou progressistes sur l'égalité entre hommes et femmes (les femmes sont différentes des hommes, et aussi leur égales ; ou bien il faut donner une place aux femmes, qui par nature jouent un rôle civilisateur, parce qu'elles sont moins passionnées)." Ces nouvelles conceptions intervient au moment où les fondements de l'ancien ordre se trouvent définitivement ébranlés avec la philosophie des Lumières, les révolutions politiques et la révolution industrielle. Un ensemble de conjonctures entraine un changement d'attitude envers la fécondité, dont la baisse a été la plus précoce et la plus progressive dans les pays occidentaux dits développés. Elle s'est produite bien avant l'apparition des méthodes contraceptives et les couples mariés limitent leurs naissances dès la fin du XVIIIe siècle. 

Pour Michel BOZON, "l'aspiration au contrôle du comportement reproducteur est une des conditions de l'émergence, dans le champ du savoir et dans la conscience des acteurs, d'une sphère de la sexualité obéissant à des lois propres."  Reprenant certains réflexions de Michel FOUCAULT (Histoire de la sexualité, I La volonté de savoir, Gallimard, 1976), le sociologue décrit le foisonnement d'études, vers le milieu du XIXe siècle, avant même que n'émerge une première "science de la sexualité", sur des aspects très divers de la sexualité. Une volonté de savoir se manifeste dans le surgissement de techniques disciplinaires de pouvoir sur le corps, qui sont des disciplines de soi, et non plus seulement des disciplines imposées de façon externe. "Pédagogie, psychiatrie, psychologie, hygiène, médecine et première sexologie ont en commun de chercher toutes à réguler les conduites quotidiennes et les comportements individuels à partir d'énoncés qui définissent le normal et l'anormal, abondonnant l'ancien discours moral sur la chair. (...) L'effort de normalisation délaisse les couples (...) et prend de nouvelles cibles, les enfants d'abord, puis les femmes. Loin d'amorcer une libération des moeurs, la première science de la sexualité instaure une tentative de médicalisation générale des comportements. La masturbation de l'enfants et de l'adulte est par exemple condamnée de façon répétée tout au long du siècle par les médecins et les éducateurs, qui y voient un affaiblissement de l'individu par perte de sa substance." 

"La sexologie débutante se préoccupe de tout ce qui menace la sexualité normale, aussi bien les maladies vénériennes, grande peur du XIXe siècle, que les perversions. Les tableaux très détaillés (comme ceux de R KRAFFT-EBING) qui sont donnés des grandes perversions introduisent des espèces nouvelles, définies par leurs pratiques : le sadique, le masochiste, le zoophile, le gérontophile, voire l'automonosexualiste!". Dans la première sexologie, "l'attitude des femmes à l'égard de leur rôle maternel et de leur rôle d'épouse est la pierre de touche de leur normalité sexuelle. (...) Dans la mesure où la possibilité de plaisir des femmes était encore l'objet de débat dans la première moitié du XIXe siècle, c'est seulement au XXe que l'organsme féminin va devenir une des grandes questions de la seconde sexologie, qui se mettra à délaisser la question de la normalité sexuelle."

 

     L'intimité, la sexualité et l'individualisation à l'époque contemporaine se manifeste dans les pays dits développés par la dissociation forte de la sexualité et de la procréation. 

"La "seconde révolution contraceptive", qui se produit à partir de la fin des années 1960 (...) marque la fin d'un processus séculaire. Elle se caractérise par la diffusion massive de méthodes contraceptives médicales, qui agissent sur la physiologie féminine (...° et qui sont contrôlées par les femmes. En France, il suffit de deux décennies pour que les méthodes médicales se substituent à peu près complètement aux méthodes traditionnelles.

La diffusion de la contraception moderne entraine un retournement dans la manière d'envisager la fécondité. La crainte d'avoir des enfants (trop d'enfants) cède la place au désir d'en avoir (en moindre quantité). La fécondité est désormais pensée comme un projet personnel, dont le poids dans l'organisation d'une vie est beaucoup plus léger et dont la mise en oeuvre fait l'objet d'une préparation et d'une réflexion." Les choix sont fait d'abord par les couples et n'chappent plus à la femme. "Dans la perception contemporaine de la sexualité, les rapports sexuels destinés à la procréation sont donc pensés comme une réalité totelement distincte des rapports non destinés à la procréation. Que les individus soient ou non en couple, on ne conçoit plus d'activité sexuelle sans protection contraceptive : le propre de la sexualité ordinaire est désormais d'être inféconde. Comme la venue des enfants n'est plus un don de Dieu mais résulte d'un désir et d'un calcul, le passage à une sexualité à but de procréation est le fruit d'une décision négociée entre partenaires, à l'issue de laquelle la protection contraceptive est temporairement suspendues. C'est désormais le fait d'interrompre la contraception qui demande une décision, plus que le fait de la débuter. Les moments de la vie où l'on pratique une sexualité rerproductive et ceux où l'on pratique une sexualité non reproductive sont totalement disjoints. La procréation médicalement assistée, qui a commencé à être proposée au début des années 1980, est une étape supplémentaire de la dissociation de la sexualité et de la procréation. A l'insémination artificielle, qui correspond à un modus operandi relativement traditionnel, s'est ajoutée la fécondation in vitra, dans laquelle la rencontre des ovocytes et des supermatozoïdes se fait en laboratoire, sous contrôle médical. Même si elle concern au total peu de personnes (...), cette reproduction sans rapports sexuels joue un rôle symbolique important et traduit bien l'évolution contemporaine qui a technicisé la praocréation et l'a éloignée de la "nature" et de la sexualité : l'aspiration à avoir des enfants n'est plus nécessairement inscrite dans la chaleur du désir sexuel."

 

     Il faut remarquer, à ce stade de la réflexion que cette évolution générale, même dans les pays dits développés, ne se fait pas au même rythme dans toutes les classes sociales. Ni l'acceptation de cette évolution, ni même dans la pratique, l'égalisation des relations hommes-femmes au lit comme dans les relations sociales en général, ne font l'ensemble d'un réel consensus social qui traverserait à la fois les deux sexes, les classes sociales et les générations. Encore peu d'études, en dehors des Rapports sur la sexualité des américains ou des français, abordent cette différenciation sociale, qui n'est pas seulement du type rural/urbain.  L'évolution séculaire décrite n'est sans doute pas irréversible et d'autres instances, non religieuses, non médicales, peuvent très bien prendre le relais d'un contrôle social différent...

Plus encore, Alain GIAMI (Communications, n°81, 2007), par exemple étudie la permanence persistante d'une représentation traditionnelle des rôles sexuel et social de la femme. "Les recherches actuelles sur la fonction sexuelle qui sont fondées sur des approches organicistes (anatomo-physologie, neurologie, endocrinologie) sont censées représenter une avancée scientifique novatrice et une rupture de la sexualité marqué par la prédominance du psychisme et de la notion de libido dans la tradition freudienne. Elles n'attribuent cependant pas la même place ni la même importance aux dimensions biologiques (physiologiques, hormonales) et psycho-sociales selon qu'il s'agit de la fonction sexuelle de l'homme ou de la femme. Ces recherches semblent ainsi renforcer les représentations traditionnelles et plus que centenaires de la sexualité masculine et féminine fondées aussi sur des dichotomies opposant la nature biologique de la sexualité masculine et la nature spirituelle de la sexualité féminine. Les recherches "innovantes" sur la fonction sexuelle constitueraient ainsi un aggiomamento et un renforcement des représentations traditionnells de la sexualité masculine sous la forme de leur ancrage dans la biologie et la physiologie : inscrite dans la nature biologique et irrépressible du besoin sexuel. Inversement, les recherches sur la fonction sexuelle de la femme, fondées en partie sur des approches organicistes - certes encore balbutiantes -, remettent beaucoup plus en cause les représentations traditionnelles de la sexualité féminine qui accordent une place centrale aux dimensions psychologique, émotionnelle et relationnelle, et à la faiblesse en intensité des désirs et de l'excitation sexuelle. Par ailleurs, les recherches organicistes sur la fonction sexuelle féminine suscitent actuellement des critiques et des oppositions idéologiques et politiques bien plus importantes que celles auxquelles on a pu assister au moment de la mise sur le marché du Viagra qui a révélé le fort ancrage des idées organicistes en matière de sexualité masculine."

 

      Michel BOZON constate une transition démocgraphique accélérée dans les pays en développement qui change les perceptions de la sexualité. Les différentes politique de contrôle des naissance heurtes souvent les perceptions traditionnelles dans des pays comme l'Inde, dans le Maghreb ou au Brésil... Plus qu'ailleurs, un décalage entre classes sociales se manifeste certainement, mais les études ne sont pas très importantes à ce sujet. De manière générale, "dans de nombreux pays du su qui ont entamé ou achevé leur transition démographique dans les dernières décennies, la disjonction entre activité sexuelle procréative et activité sexuelle non procréative est encore loin d'atteindre le niveau des pays du nord." 

L'auteur croise le résultat de nombreuses études pour comprendre la sexualité dans le couple subjectif contemporain et la rationalisation du plaisir. Nous pouvons citer, outre la grande étude d'ensemble publiée sous la direction de F de SINGLY (La famille : l'état des savoirs, La Découverte, 1991), Fortune et infortune de la femme mariée, de F de SINGLY (PUF, 1987), Le soi, le couple et la famille du même auteur (Nathan, 1996), Sociologie du couple, de J-C KAUFMANN (PUF, 1993), De Kinsey au Sida : l'évolution du comportement sexuel dans les enquêtes quantitatives, de A GIAMI (Sciences sociales et santé, n°4, 1991), Les mésententes sexuelles et leur traitement, de W MASTERS et V JONHSON (Robert Laffont, 1971), sans compter les multiples Rapports sur la sexualité déclinés souvent selon la nationalité des participants des enquêtes. 

    "La visibilité et l'acceptation sociale croissantes d'orientations sexuelles alternatives font partie des éléments qui contribuent à redéfinir, à l'époque contemporaine, l'horizon de l'expérience sexuelle pour tous les individus, même si paradoxalement cette extériorisation semble aller à rebours du processus historique de privatisation et de cautionnement des manifestations sexuelles ordinaires à l'intimité." Il cite l'exemble de l'homosexualité (tant masculine que féminine) dans cette évolution, mais là aussi sans doute, faut-il faire la part des choses entre les discours publics et les pratiques dans l'intimité, l'acceptation pour les autres de ces nouvelles sexualités et le quant-à-soi pour l'expérimentation individuelle, pour la majorité des individus... Si dans la sphère publique, on est parfois porté à faire preuve de tolérances - tolérances qui ont des effets tangibles dans la vie quotidiennes des homosexuels et homosexuelles, et qui peuvent aller très loin : mariage homosexuel et procréation assistée pour avoir un enfant dans un couple d'homosexuels - il n'est pas certain que pour la majeure partie de la population, le modèle sexuel traditionnel homme/femme ne soit pas considéré comme une norme en dernier ressort... 

    Michel BOZON évoque la coexistence de deux discours contradictoires et complices sur la libération sexuelle :

- d'un côté, la sexualité contemporaine est dénoncée car elle entrainerait le nomadisme sexuel des individus, la tyrannie du plaisir et du désir, la permissivité et la promiscuité. L'affirmation de soi des femmes, qui ne sauraient plus resteer à leur place et ne respecteraient plus les rôles naturels des hommes, entrainerait la "dévirilisation" de ces derniers. Ce discours conservateur est particulièrement fréquent dans les pays anglo-saxons, où la défense de la morale sexuelle et des valeurs traditionnelles de la famille sert d'étendard politique et religieux : le simple emploi des termes de permissivité et promiscuité, illustre la réprobation à l'égard des changements.

- de l'autre, on peut lire positivement les transformations contemporaines et y voir une révolution sexuelle, consacrant enfin le droit au plaisir, la libération des minorités sexuelles et l'égalité sexuelle entre femmes et hommes dans le cadre d'un accès généralisé à la contraception ; selon cette interprétation quelque peu "messianique", c'est la période précédente qui doit être considérée comme un âge de répression, d'hypocrisie et de tabou. Les tenants de cette interprétation sont promptes à qualifier de révolutionnaire toute nouveauté comme le viagra, l'échangisme ou le cybersexe. 

    Les études de Michel FOUCAULT sont éclairantes à ce propos car à distance de discours sur la libération sexuelle ou la répression sexuelle, le philosophe revient sur l'évolution historique en substituant à l'opinion défavorable ou favorable sur l'évolution en matière de sexualité un éclairage sur la manière dont s'organisent les différents pouvoirs autour de la sexualité. Si libération sexuelle il y a, les différents appareils de contrôle social mis en place depuis le XVIIe siècle, avec des variations importantes, opèrent toujours. Si répression sexuelle il y a eu, différents courants intellectuels et sociaux agissent depuis la même période, dans le sens de normes sexuelles changeantes certes, mais de normes tout de même, dont les anciennes n'étaient pas dépourvues d'avantages ni pour les individus, ni pour les communautés... 

 

     Partant d'un questionnement sur "l'hypothèse répressive", Michel FOUCAULT effectue une analyse historique de tout l'appareil de contrôle social de la sexualité. Trois doutes sont à l'origine de son "histoire de la sexualité" :

- la répression du sexe est-elle bien une évidence historique? "Ce qui se révèle à un tout premier regard - et qui autorise par conséquent à poser une hypothèse de départ - est-ce bien l'accentuation ou peut-être l'instauration depuis le XVIIe siècle d'un régime de répression sur le sexe?

- la mécanique du pouvoir, et en particulier celle qui est mise en jeu dans une société comme la nôtre, est-elle bien pour l'essentiel de l'ordre de la répression? "L'interdit, la censure, la dénégation sont-ils bien les formes selon lesquelles le pouvoir s'exerce d'une façon générale, peut-être, dans toute société, et à coup sûr, dans la nôtre?"

- le discours critique qui s'adresse à la répression vient-il croiser pour lui barrer la route un mécanisme de pouvoir qui avait fonctionné jusque-là sans contestation ou bien ne fait-il pas partie du même réseau historique que ce qu'il dénonce en l'appelant répression? "Y-a-t-il une rupture historique entre l'âge de la répression et l'analyse critique de la répression?"

Par ces trois doutes, le philosophe français n'entend pas apporter une dénégation à l'impression de "répression sexuelle", dont il sait très bien que  l'homosexualité en a souffert et en souffre. Mais il se demande surtout si tout l'appareil répressif n'est qu'un appareil répressif, si l'ensemble des pratiques et des discours sur la sexualité n'appartiennent pas plutôt à une mécanique active du pouvoir - de la société sur l'individu. La subtitlité des mécanismes de pouvoir ne se laisse pas facilement enfermer dans un discours sur la répression ou la libération sexuelles. "Il s'agit de déterminer, dans son fonctionnement et dans ses raisons d'être, le régime de pouvoir-savoir-plaisir qui soutien chez nous le discours sur la sexualité humaine."

Il met le doigt sur la contradiction qu'il y a de parler de répression sexuelle pour une période où l'on a jamais autant parler, écrit, discouru sur le sexe.  "Censure sur le sexe? On a plutôt mis en place un appareillage à produire sur le sexe des discours, toujours davantage de discours, susceptibles de fonctionner et de prendre effet dans son économie même". Les entreprises de l'Etat pour connaitre l'état de la sexualité des populations indiquent bien que pour lui, le sexe devient un enjeu, et un enjeu public. Il étudie le fonctionnement des collèges d'enseignement du XVIIIe siècle (dispositifs architecturaux, réglement de discipline, organisation intérieur quotidienne...), lieux primordiaux pour la diffusion d'une idéologie, de prescriptions tout à fait pratiques sur le sexe. Particulièrement, "le sexe des enfants et des adolescents est devenu, (depuis ce siècle), un enjeu important autour duquel d'innombrables dispositifs institutionnels et stratégies discursives ont été aménagés. Il se peut bien qu'on ait retiré aux adultes et aux enfants eux-mêmes une certaine manière d'en parler ; et qu'on l'ait disqualifiée comme directe, crue, grossière. Mais ce n'était là que la contrepartie, et peut-être la condition pour que fonctionnent d'autres discours, multiples, entrecroisés, subtilement hiérarchisés, et tous fortement articulés autour d'un faisceau de relations de pouvoir". 

"... il s'agit moins d'un discours sur le sexe que d'une multitude de discours produits par toute une série d'appareillages fonctionnant dans des institutions différentes. Le Moyen Age avait organisé autour du thème de la chair et de la pratique de la pénitence un discours assez fortement unitaire. Au cours des siècles récents, cette relative unité a été décomposé, dispersée, démultipliée en une explosion de discursivités distinctes, qui ont pris forme dans la démographie, la psychologie, la morale, la pédagogie, la critique politique. Mieux : le lien solide qui attachait l'un à l'autre la théologie morale de la concupiscence et l'obligation de l'aveu (le discours théorique sur le sexe et sa formulation à la première personne), ce lien a été sinon rompu, du moins détendu et diversifié : entre l'objectivation du sexe dans des discours rationnels, et le mouvement par lequel chacun est mis à la tâche de raconter son propre sexe, il s'est produit depuis le XVIIIe siècle, toute une série de tensions, de conflits, d'efforts d'ajustement, de tentatives de transcriptions. Ce n'est donc pas simplement en termes d'extension continue qu'il faut parler de cette croissance discursive ; on doit y voir plutôt une dispersion des foyers d'où se tiennent ces discours, une diversification de leurs formes et le déploiement complexe du réseau qui les relie. Plutôt que le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt qu'une pudibonderie générale du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, c'est la varité, c'est la large dispersion des appareils qu'on a inventés pour en parler, pour en faire parler, pour obtenir qu'il parle de lui-même, pour écouter, enregistrer, transcrire et redistribuer ce qui s'en dit. Autour du sexe, toute une trame de mises en discours variés, spécifiques et coercitives : une censure massive, depuis les décences verbales imposées par l'âge classique? Il s'agit plutôt d'une incitation réglée et polymorphe aux discours". 

Le philosophe s'efforce alors de montrer les évolutions de trois grands codes, qui, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, régissent les pratiques sexuelles : le droit canonique, la pastorale chrétienne et la loi civile. L'élaboration d'une scientia sexualis (de la médecine, de l'hygiéne à la psychanalyse) se situe au coeur de cette évolution, rompant définitivement, mais s'en alimentant d'une certaine façon, avec une ars erotica, que des sociétés, en Chine, au Japon, en Inde, à Rome ou dans le monde arabo-musulman ont construit dans son plus ample développement.

 

Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, Tome I, La volonté de savoir, Gallimard, 1976 ; Michel BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan Université, 2002 ; Alain GIAMI, Fonction sexuelle masculine et sexualité féminine, Permanence des représentations du genre en sexologie, dans Revue Communications, n°81, 2007. 

 

SOCIUS

 

 

 

 

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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 13:23

          D'emblée, nous pouvons constater, avec Michel BOZON, Directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques à Paris (INED) et auteur de plusieurs livres sur le sujet, qu'il n'existe pas de sociologie de la sexualité. Scruter des approches sociologiques revient dans ce cas à repérer dans de nombreuses disciplines différentes réflexions - descriptions et prescriptions confondues - sur la sexualité.

Comme la sexualité joue un rôle majeur dans les sociétés humaines, y compris dans le maintien d'un ordre établi, et d'abord celui des sexes, mais également dans la représentation de l'ordre des générations, et qu'elle touche autant à l'individuel qu'au collectif, de multiples domaines de la vie culturelle des sociétés l'abordent de manière extrêmement variable, sous des angle artistiques - érotique ou pornographique - et/ou sous des angles scientifiques, mais d'abord opératoires - par lequel se façonne l'ensemble même de la société. Ce qui fait que tour à tour - ici cité dans le désordre -l'ethonologie, l'histoire, la théologie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse, la philosophie, la démographie, la science politique, la sociologie de la littérature... dans un ensemble de notions et d'intentions contradictoires et dynamiques.

"La sexualité, écrit Michel BOZON, est une sphère spécifique mais non autonome du comportement humain, qui comprend des actes, des relations et des significations. C'est le non-sexuel qui donne sa signification au sexuel, et non l'inverse. Les limites même du sexuel sont mouvantes, historiquement, culturellement et socialement. Sous l'influence de la psychanalyse, nous nou sommes habitués à penser que nombre de nos comportements ordinaires s'expliqueraient par un inconscient sexuel, alors que plus fondamentalement, il convient sous douter d'identifier l'inconscient social et culturel à l'oeuvre dans note activité sexuelle. Ainsi le primat persistant du désir des hommes et la tendance à ignorer celui des femmes ne découlent pas d'une logique intrinséque de la sphère sexuelle, mais sont un des aspects d'une socialisation de genre différentielle, qui ne se manifeste pas seulement dans la sexualité. Les savoirs, les représentations et les connaissances sur la sexualité, et d'une manière générale, les disciplines qui abordent la sexualité sont eux-mêmes des produits culturels et historiques qui contribuent à modeler et à modifier les scénarios culturels de la sexualité et à faire advenir, voire à fixer, ce qu'ils décrivent."

    il faut noter d'emblée que l'ensemble de la sexologie, science humaine qui entend précisément étudier les aspects individuels et interpersonnels de la sexualité humaine, s'est développée, comme nombre d'autres réflexions sur la sexualité, parallèlement, en dehors et parfois contre la psychanalyse. En tout cas, nombre d'approches sociologiques de la sexualité se veulent autonome par rapport aux concepts métapsychiologique de la psychanalyse, autant pour des raisons de luttes professionnelles, de combats éditoriaux et littéraires, que de volonté d'approfondir autrement les divers aspects de la sexualité... le tout sousvent dans une ambiance conflictuelle où acteurs religieux et laïques s'affrontent sur la définition même de celle-ci et sur son ancrage dans la nature. Dans cette ambiance conflictuelle, les recherches en matière sexuelle sont parfois difficiles, en tout cas très compliquées (certains diraient que nous faisons là de la litote...). Les différentes chercheurs ou praticiens sont encore souvent en bute à une morale sexuelle qui désigne leurs approches comme immorales ou amorales, sinon aiguillonnées par des "pensées malsaines".

 

     Henri VAN LIER (1921-2009), philosophe belge francophone, estime que la sexualité humaine connait aujourd'hui trois approches principales, mais il s'agit d'une manière comme une autre de tenter de sérier les connaissances à ce sujet :

- Une approche physiologique et psychologique expérimentale. La sexualité "est une fonction parmi d'autres, une pulsion (drive) à côté de la soif, de la faim, du sommeil. Assurément, elle ne se range pas, comme ces derniers, dans les besoins primaires, dont la satisfaction est indispensable à la conservation de l'individu. Elle ne se réduit pas non plus à un instinct au sens des éthologistes, c'est-à-dire à des mécanisme nerveux tout montés, puisque l'exemple de congenères avertis intervient dans sa mise en place. Bien plus, c'est un besoin problématique, car il doit composer avec les exigences du travail et passe par des excitants symboliques qui le rendent à la fois moins urgent et plus permanent. Mais enfin, dans cette perspective, on reste sur le terrain solide de la théorie du comportement motivé, où l'accouplement et la masturbation solitaire ou réciproque apparaissent comme le résultat de l'intégration progressive de comportements partiels, joints en série compréhensives par le renforcement de la récompense. Le rapport Kinsey dénombre les variétés (somme toute restreintes) et les occurences (somme toute constantes) de ces comportements pour un échantillon donné. Plus significativement, les éters de Masters et Johnson nous apprennent que les soubassements physiologiques des réactions sexuelles (phase d'excitation, phase en plateau, organsme, résolution) sont stables et parallèles d'un sexe à l'autre, d'un individu à un autre.

- Une approche psychanalyse. "La théorie et la pratique de Freud supposent que les organes et les comportements sexuels fonctionnent littéralement comme des systèmes de signes et d'images (...) en des équivalences et des ambivalences, des métaphores et des métonymies constituant un vraie dialectique." 

- une approche attentive "aux séquences sensori-motrices de l'accouplement (organsme en tant que porté par la caresse), ce qui la distingue de la psychanalyse traditionnelle ; mais elle recherche leur sens fondamentale, ce qui la différencie du béhaviorisme. Ainsi pour S Ferenczi, l'intromission et le "sommeil" du coït accomplirait ontogénétiquement le retour à la mère, et phylogénétiquement le retour à la mer. Senblablement, le vertige sexuel apparait à G Bataille comme la transgression momentanée du discontinu que sont l'organisme (individuel) et le travail (social), vers le continu de l'espèce et de la procréation, le magma vie-mort, vie, qui fait le fond de la réalité.  De même encore, les existentialistes ont décrit certains aspects du "vécu" érotique (en particulier la pudeur et l'obscène) à l'appui de leurs vues sur l'être-au-monde, l'être-avec, la relation sujet-objet, l'incarnation, l'intentionalité, la détotalisation ; et H Van Lier, à la suite de A H Maslow, a mis en relief, dans la caresse et l'organsme, un type de perception et de réalisation de l'espace et du temps, parallèle à celui de l'art majeur et de la mystique, permettant de comprendre que le coït soit le lieu de la symbolisation, de la fantasmatisation et du plaisir dans un sens réconciliant la pulsion de vie et la pulsion de mort. H Marcuse a présenté le sexuel libéré comme le pôle opposé au rendement répressif. Mais de pareilles observations ne sont pas le propre des philosophes et des phénoménologues, et l'on trouve les plus pénétrantes chez les poètes et les romanciers, dans L'Ulysse de James Joyce, dans La Route des Flandres, de Claude Simon et surtout dans Amers ("Etroits sont les vaisseaux") de Saint-John Perse. 

    Le fonctionnement de toutes ces lectures confirme d'abord le sociologue dans l'impression que lui fait l'observation de la vie quotidienne, à savoir que la sexualité est redevenue en Occident, après vingt-cinq siècles d'existence souterraine - un thème central. Il peut coir alors dans l'approche béhavioriste l'aboutissement d'une mentalité positiviste et hygiéniste, d'autant plus désireuse de réduire l'activité sexuelle à des schémas simples qu'elle se prête à la mystification. il remarquera la connivence entre la virtuosité dialectique des "objets" sexuels dans la psychanalyse et la suprématie actuelle de la linguistique et de la sémiologie. Il notera, à propos de l'approche rythmique, que le coït est le dernier lieu de nature pure (brute) dans un monde artificialisé et urbanisé ; et par ailleurs, que son type de communication préverbale est un détour presque inévitable pour des individus que l'équivocité des discours sociaux contraint à refonder sans cesse - seuls ou plutôt en couple (P Berger et H Kellner) - leur langage."

Ces trois approches, qui ne couvrent pas l'ensemble des recherches sur le sujet, n'ont pas la même audience. "... la lecture hygiéniste (à laquelle se rattache l'asepsie souriante du sex-shop) et la lecture sémiologique (sur laquelle s'appuie le fétichisme de la pornographie) se partagent la faveur du commun et des doctes, tandis que sont relativement peu évoquées, voire reléguées dans l'essayisme, les possibilités conjonctives et rythmiques. Or ce sont ces dernières qui furent privilégiées par toutes les cultures extra-européennes (....) (Nous retrouvons là la distinction entre l'ars erotica et la cognita scientifica chère à Michel FOUCAULT) et qui , en Occident mêmes, étaient encore alléguées (non sans défiance, il est vrai) dans les mythes platoniciens de l'androgynie et de l'enthousiasme, avant qu'Aristote formule une interprétation biologique du sexe, dont l'Eglise romaine et ses adversaires laïcs devaient être, malgré leurs conclusions divergentes, également héritiers.

Ainsi, l'Occident actuel compenserait certains inconvénients de la société industrielle par la revalorisation de la sexualité. Mais, selon une loi connue, il concevrait cette formation réactionnelle en privilégiant les deux modèles qui précisément commandent l'industrie : celui du rendement, dans l'hygiénisme behavioriste, et celui de l'informatique, dans la sémiologie psychanalytique. Ces deux modèles seraient encore favorisés du fait qu'ils conspirent avec l'obsession phallique, propre à l'héritage grec de la forme (eidos, forma, Gestalt), et qu'ils se prêtent le mieux au discours, et donc aussi à une pédagogie sexuelle, dans une culture qui a remplacé l'initiation, que suppose la transmissions d'un rythme, par la démonstration.

Cela inciterait à prévoir une montée de la perversion - qu'on la déplore ou qu'on s'en réjouisse avec une partie de l'intelligentsia. A moins que, selon la perspective de H Marcuse et de W Reich, les modèles du rendement et de l'informatique étant arrivés à un point de contradiction, la société industrielle ne soit containte (et capable, en devenant postindustrielle) de redécouvrir le rythme-plaisir et le rythme-présence comme le fondement de l'existence, supportant le travail lui-même ou formant avec lui les deux moments d'une respiration d'ensemble. En ce cas, la révolution sexuelle, dont il est beaucoup parlé, passerait par la révolution du plaisir."

 

    Dans sa recherche d'une sociologie de la sexualité, Michel BOZON distingue trois moments :

- Le processus parallèle d'autonomisation de la sexualité et d'émergence d'une subjectivité moderne. "Longtemps  la reproduction a paru inscrite dans l'ordre des choses, témoignant d'un ordre de sexes immuable. L'émergence du sujet et d'une subjectivité moderne s'est accompagné de l'autonomisation d'un domaine de la sexualité, distinct de l'ordre traditionnel de la procréation. Le refoulement progressif des fonctions corporelles et des émotions au cours du processus de civilisation, l'augmentation de la réserve et de la distance entre les corps, l'apparition d'une sphère intime protégée s'appuyant sur des relations interpersonnelles fortes sont allés de pair avec une volonté de savoir et un désir d'interpréter les mouvements secrets du corps, dont témoigne l'apparition au XIXe siècle du terme même de sexualité et des premières disciplines qui la prennent pour objet, en rupture avec l'ancienne rhétorique religieuse de la chair. Les trajectoires et les expériences sexuelles, qui se diversifient fortement à l'époque contemporaine, deviennent un des fondements principaux de la construction des sujets et de l'individualisation."

- Les contextes et les rapports sociaux dans lesquels s'inscrivent aujourdh'ui les conduites sexuelles. "A l'époque contemporaine, les interactions sexuelles sont de moins en moins codifiées a priori. Elles ne sont pas devenues "libres" pour autant. Chaque acteur n'est pas en permanence en train d'improviser son rôle, sans mémoire, sans partenaire, sans public. Le cadre, le répertoire et les significations de l'interaction sexuelle sont d'abords inscrits dans les formes instituées des relations entre les individus. Les rapports de genre, les rapports de génération, les rapports entre classes sociales comme entre les groupes culturels ou ethniques, structurent les perceptions du possible, du souhaitable et de la transgression en matière de sexualité. Et parce qu'elle fait corps avec les individus et qu'elle ne peut pas être mise à distance facilement, l'expérience sexuelle, rêvée ou pratiquée, contribue à faire passer pour naturels les rapports sociaux qui lui ont donné naissance."

- Les scénarios du désir, tels que les récits culturels, les individus eux-mêmes et la médecine les construisent. "S'il n'existait pas de rituels et de représentations de la sexualité, ni d'histoires qui la mettent en scène, il n'y aurait pas d'activité sexuelle humaine, ni de relations sexuelles. Pour agir sexuellement, les humains n'ont pas seulement besoin d'apprendre des pocédires : ils doivent élaborer mentalement ce qu'ils font, ont fait ou vont faire et ainsi lui donner sens. Dans la société médiévale ou classique, où la religion entendait encadrer la chair, la mise en route des corps et l'engagement dans des relations s'appuyaient sur un nombre limité de situations et de rituels sociaux. Dans les sociétés individualisées contemporaines, désirs et relations nécessitent des improvisations personnelles et interpersonnelles de plus en plus complexes, qui se construisent à partir d'expériences vécues ou connues par les individus et de représentations culturelles disponibles. Avec le déclin du discours religieux, la médecine et la psychologie sont de plus en plus utilisées comme support d'une nouvelle normativité plus technique des conduites et des fonctionnements sexuels".

 

   Il faudrait sans doute ajouter plusieurs éléments qu peuvent s'intégrer dans ce que pourrait être une sociologie de la sexualité :

- Le poids des religions par le passé dans l'Occident a laissé des traces et ces traces influent encore jusqu'aux comportements individuels ;

- La place de la religion dans les sociétés non occidentales, et notamment par le jeu des migrations à l'échelle de la planète et par la recherche d'un sens de la vie que beaucoup estime perdu, se retrouve dans les société occidentales, dans la définition et la représentation de la sexualité ;

- Dans les comportements sexuels intimes, la part de la réalité et du fantasme, entre la réitération de comportements finalement traditionnels même avec d'autres justifications et la projection dans l'espace public, notamment par les médias, de comportements "libérés", s'avère sans doute autre que celle du discours savant sur la sexualité. La difficulté pour des groupes dont la sexualité étaient considérés comme déviantes par le passé, de se voir reconnaitre plein droit de cité, reflète sans doute cet écart.

- Au sein d'une même société laïcisée, des contradictions sur les comportements sexuels peuvent demeurer importants. Il y a sans doute des conflits de représentation de la sexualité bien plus vifs que ne le laisserait montrer une évolution sensible de la sexualité.

 

Michel BOZON, Sociologie de la sexualité, Nathan Université, 2002 ; Henri VAN LIER, article Sexualité - Introduction, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

 

SOCIUS

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 12:33

     Dans un domaine  où la recherche est congrontée à plusieurs types de problèmes, tout un ensemble de pratiques est élaborée et utilisée par des praticiens pour venir en aide aux individus ou des couples souffrant de troubles sexuels. Ne cherchant souvent pas à prendre appui sur une théorie sexuelle élaborée, des sexologues, encore en recherche de repères institutionnels, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, mais surtout en Europe et singulièrement en France, souvent dans un cadre hospitalier, proposent des conseils et des thérapies. Tous ne possèdent pas la même orientation idéologique et dans le temps comme dans l'espace, le développement de la sexologique peut s'effectuer dans le sens du contrôle social comme dans le sens inverse d'une libération sexuelle. D'ailleurs on peut distinguer gross mode une première sexologie de curiosité et de classification tendant à distinguer le normal du pathologique, restreignant le champ des libertés et multipliant ce qu'elle appelle des déviations, avec une connotation, malgré le scandale que peut avoir l'exposition de la seuxalité dans certains milieux (notamment religieux), de contrôle social lié à des préoccupations morales et démographiques. Une seconde sexologie, qui intervient surtout entre les deux guerres mondiales, se développe en revanche avec le souci de dénoncer la répression sexuelle, de définir de nouveaux champs de liberté individuelle, voire de lier la libération sociale (notamment à propos des rôles déminins et masculins) à la libération sexuelle. Doit-on voir, avec le renforcement contemporain d'une vision médicale de la sexualité, aidée en cela par la croissance de l'industrie pharmaceutique, et les nouvelles inquiétudes liées aux dangers subis par le corps (épidémies, pollutions...) ou plus générales, l'émergence d'une troisième sexologie?

 

     De ce fait, même s'ils n'ont (souvent) ni le désir ni le temps d'élaborer de grandes théories, ils participent à l'ensemble des conflits liés à la sexualité dans notre société moderne. La sexologie est typiquement occidentale et entre dans le cadre des institutions sociales, même si elles en en mal de reconnaissance, de régulation ou de contrôle de la sexualité. Souvent, les pratriciens en sexologie exercent surtout des professions médicales ou de psychologie. Des procédures d'habilitation, de validations de la formation et d'autorisation de pratiquer la sexologie se mettent récemment en France. Mais dans le monde francophone, seule l'Université du Québec à Montréal offre un programme de baccalauréat et de maîtrise en sexologie. Les sexologues y sont formés dans un contexte interdisciplinaire incluant principalement les aspects biologiques, psychologiques, sociologiques et sexologiques de la sexualité.

      Définie comme l'étude de la sexualité humaine et de ses manifestations, la sexologie, selon ses propres promoteurs et ses praticiens, aborde tous les aspects de la sexualité, à savoir le développement sexuel, les mécanismes des rapports érotiques, le comportement sexuel et les relations affectives, en incluant les aspects physiologiques, psychologiques, médicaux, sociaux et culturels. Elle est d'apparition récente, aux prémices apparaissant en Allemagne et en Autriche vers 1826-1850, mais ne constitue une discipline à part entière que depuis la fin du XXe siècle.  Elle se démarque d'approches psychanalytiques et n'a aucune espèce d'approches politiques. Les sexologues se sentent souvent naviguer dans un univers social méfiant, avec des patients souvent confrontés à des difficultés importantes ou très importantes, à la croisée au somatique et du psychologique. Dans les faits, les sexologues utilisent la thérapie de couple, le conseil conjugal, les psychothérapies de "soutien", les sexothérapies de type Masters et Johnson, avec des approches psycho-corporelles, sexocorporelles (Jean-Yves DESJARDINS), des approches sexoanalytiques (Claude CRÉPEAU), des approches cognitivo-comportementales... Chacun avec son bagage très médicalisé, les sexologues traitent tous les problèmes posés dans l'exercice de la sexualité, que ce soit avant le rapport ou durant le rapport sexuel, et même ensuite, dans la mesure où ils peuvent être appelé à contribueer à la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles. leur "clientèle", souvent adressée par des médecins généralistes (toutes catégories de patients confondues d'ailleurs, de plus en plus...) ou des institutions amenées à "traiter" des publics précis : handicapés, enfants, personnes âgées...

 

     Même en agissant au niveau individuel, les sexologues gardent une neutralité sur les conflits entre individus et notamment entre éléments du couple. Ce qui explique d'ailleurs le caractère souvent proche des pratiques médico-psychologiques, de leur travail. Ils possèdent une solide formation psychologique qui leur donne une certaine capacité à dé-dramatiser les rapports sexuels et à circonscrire les dégâts causés dans le couple par des dysfonctionnement somatiques ou psycho-somatiques dans les relations sexuelles. En ce sens, ils permettent réellement de développer chez l'individu ou dans le couple une capacité réelle à résoudre des conflits, qui, autrement, pourraient tourner d'une manière dramatique pour l'homme comme pour la femme. 

 

      L'efficacité de l'activité en sexologie provient d'une part à sa propre limitation d'action à un domaine très circonscrit, très proches des individus, sans intention d'influence au niveau social, et d'autre part à une réellement difficulté de la recherche en sexologie. Ces recherches sont souvent menées à l'itinitative d'un homme ou d'une communauté scientifique restreinte, avec des difficultés de communication avec d'autres chercheurs. La plupart des associations ou organismes en sexologie doit leur existence à des rencontres fortuites, à l'occasion de leurs activités principales, car la sexologie n'est souvent pas, dans le temps comme dans leur lien de travail, le seul ou le principal objet de recherche. Ils se heurtent d'ailleurs parfois à la méfiance, voire à l'hostilité des organismes professionnels dont ils font partie par ailleurs. Beaucoup de leurs études concernent souvent, à une époque données, un domaine relevant de la pathologie, de la déviance, voire de l'immoralité. 

Trois principales difficultés s'opposent à une bonne efficacité de la recherche en sexologie :

- La particularité même du thème de la sexualité. D'une manière générale, il n'existe que très peu de structures institutionnelles dont l'objectif est l'étude de la sexualité humaine, d'une manière scientifique. Car bien entendu, pour ce qui concerne l'étude de l'érotisme, c'est autre chose. Les études disponibles sont généralement ponctuelles, limitées à une problématique précise, liée à des préoccupations épidémiologiques (comme pour le SIDA). Elles relèvent d'une approche de type psychosociologique, et souvent influencées par des valeurs morales particulières. Les études neurobiologiques, par exemple, restent limitées essentiellement aux rongeurs et concernent la reproduction.

Par rapport aux recherches menées au moyen de questionnaires ou d'interviews, un premier type de problème est la représentativité des participants qui sont volontaires pour ces études, participants qui ont généralement des attitudes plus libérales par rapport à la sexualité que ceux qui ne sont pas volontaires. De plus, les réponses sont entachées souvent de déformation de la réalité : autocensure ou survalorisation personnelle les ponctuent. de toute manière, le contexte moral et culturel modèle ces réponses, notamment dans la représentation que se font les praticipants de leur rôle sexuel.

- L'extrapolabilité des données animales à l'Homme. Comme il est difficile envisageable, vu le contexte moral, d'effectuer des expériences sexuelles sur les humains, la plupart des données physiologiques et neurobiologiques relatives à la sexualité proviennent d'expérimentations réalisées avec des animaux et en général des rongeurs. Or vu les différences comportementales importantes entre les espèces animales et l'homme, ce qui rend l'utilisation des données fort aléatoire, sauf à considérer l'activité sexuelle comme une activité instinctive. Or même des neurologues doutent (S WUNSPH et P BRENOT, Existe-t-il un instinct sexuel?, Revue Européenne de Sexologie, Sexologies, (XIII), 2004) de l'existence même d'automatismes neurobiologiques concenant la sexualité chez l'homme...

- Le manque de connaissances en neurosciences. Les connaissances actuelles en neurosciences humaines sont très partielles. De nombreux aspects du système nerveux, tant structurels que fonctionnels, demeurent mal compris ou restent inconnus. Ainsi par exemple, par rapport aux processus de renforcement, même s'il est quasi certain qu'ils sont activés par la stimulation des zones érogènes, on ignire actuellement quels sont précisément les processus exacts qui sont à l'oeuvre. 

 

      La sexologie reprend à son compte de très nombreux auteurs de différents courants psychologiques, psychanalytiques, culturels, ayant en commun d'aborder de manière ouverte les questions liées à la sexualité humaine. En remontant d'ailleurs loin, de l'Antiquité grecque ou romaine, tant sur le versant des dysfonctionnement physiologiques ou anatomiques de l'organe sexuel que sur le versant d'une littérature érotique, d'éducation à l'érotisme. Les influences persanes ou indiennes ne sont pas négligées à cet égard.

    Tableau de l'amour conjugal, de Nicolas VENETTE, publié en 1696 est considéré comme le premier traité de sexologie en Occident. Cet ouvrage est autant un manuel d'insruction qu'un livre d'éducation et couvre en quatre parties tout ce qui a trait au sexe : anatomine, reproduction, désir, impuissance, stéritlité... Samuel Auguste TISSOT (1728-1797), médecin de réputation européenne, publie en 1758, L'onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation, qui reste influent pendant plus d'un siècle, surtout pour l'éducation sexuelle des adolescents. Charles DARWIN théorise les premières conceptions modernes de la sexualité.

    On le voit, le champ des influences est vaste pour les différents pionniers qui, de la fin du XIXe siècle au début du XXe, réalisent les premiers travaux de la sexologie moderne... travaux qui influencent encore aujourd'hui les théories sexologiques. Nous pouvons citer sont qui sont les plus fréquemment lus et commentés :

- Richard von KRAFT-EBING (1840-1902), considéré à son époque comme l'un des plus grands psychiatres de l'époque. Il publie en 1886 pour la première fois son principal ouvrage qui n'a pas cessé d'être réédité depuis, Psychopathia Sexualis. Abondamment pourvu de cas cliniques exemplaires et best-seller de la littérature psychiatrique, il reflète l'opinion victorienne dominante et diagnostiquait comme maladie toutes les activités sexuelles qui ne permettaient pas la reproduction. 

- Henry Havelock ELLIS (1859-1939), considéré comme le pionnier de la recherche moderne sur la sexualité. Son principal ouvrage, Etudes de psychologie sexuelle, publié en plusieurs volumes entre 1897 et 1910 est lu comme la référence en sexologie.

- Sigmund FREUD (1856-1939), fondateur de la psychanalyse. Il élabore une théorie globale du psychisme humain, où la sexualité occupe une place centrale, à commencer avec son ouvrage Trois essais sur la théories de la sexualité, publié en 1905. Sans entrer dans les multiples querelles entre ses disciples, la plupart des sexologues tiennent compte de sa métapsychologie, comme en arrière plan de leur pratique.

- Bronislaw MALINOWSKI (1884-1942), anthropologue, auteur des premières études des moeurs sexuelles dans des sociétés non occidentales. Ses travaux publiés dans La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives (1927) et La Vie sexuelle des sauvages du Nord-Est de la Mélanésie (1929), ouvrent la voie au comparatisme culturel.

    C'est entre les deux guerres mondiales que se dévloppent les fondations des premières institutions spécifiques à la sexologie, sous l'impulsion de plusieurs praticiens :

- Richard RICHTER (1909) invente et pose les premiers stérilets (dispositifs contraceptifs intra-utériens. La Ligue nationale pour le contrôle des naissances est fondée en 1914.

- Sirius de MASSILIE (pseudonyme, 1850-1917) énonce pour la première le mot sexologie dans son ouvrage, La Sexologie, prédiction du sexe des enfants avant la naissance (1912).

- Magnus HIRSCHFELD (1868-1995) fonde le premier Institut de sexologie à Berlin en 1919, avec Arthur KRONFELD (1886-1941), et publie le premier périodique de sexologie, Jahrbuch für sexual Zwischenstufe. Progressiste, il demande l'égalité sexuelle entre les hommes et les femmes, la libération du mariage de la "tyrannie" de l'Eglise et de l'Etat, et la tolérance envers les homosexuels.

- Le premier International congress for sex research est organisé à Berlin en 1926. La première réunion de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, créée par Havalock ELLIS (1859-1939) et Magnus HIRSCHFELD a lieu à Copenhague en 1928. L'objectif est d'obtenir l'égalité sociale et juridique des sexes, le droit à la contraception et à l'éducation sexuelle. En 1931 en fondé à Paris l'Association d'études sexologiques.

- Dans les années 1930 sont fondées par Wilhelm REICH (1897-1957) la Société socialiste d'information et de recherche sexuelles et l'Asociation allemande pour une politique sexuelle prolétarienne. Il milite pour un changement radical des moeurs sexuelles (La Révolution sexuelle, 1936 - L'analyse caractérielle, 1933).

- Le pholosophe anglais Bertrand RUSSELL publie Marriage and morals. Il y revendique une éducation sexuelle de qualité, le droit à une vie sexuelle avant le mariage et le droit au divorce.

L'ensemble des sexologues d'entre les deux-guerres se situent majoritairement dans tout un courant socialiste ou socialisant, qui milite pour à la fois la révolution sociale ou du moins de profondes réformes et la révolution sexuelle. L'ambiance est à un combat contre une répression sexuelle fortement ressentie comme liée à un système économique et social. Nous avons du mal à nous représenter l'extraordinaire floraison d'initiatives et d'expérimentations en Union Soviétique et en Allemagne.

     Après la seconde guerre mondiale, les aspirations "révolutionnaires" cèdent la place à un mouvement plus "réaliste" en même temps que sont réalisées les premières grandes études de la sexualité avec des méthodes scientifiques. Alfred KINSEY, MASTERS, JOHNSON sont les auteurs des recherches qui sont aujourdh'ui considérés comme des références en sexologie.

- Alfred KINSEY (1894-1956) et ses collaborateurs publient en 1948 (Le comportement sexuel de l'homme) et en 1953 (Le comportement sexuel de la femme), la desccription et l'analyse d'entretiens avec plusieurs milliers de personnes. Ces publications provoquent à l'époque un scandale en révélant la grande fréquence de la masturbation, des rapports sexuels préconjugaux et des expériences homosexuelles dans la population générale. L'Institute for Sex Resaerch, fondé par cet auteur en 1947, est à ce jour la seul institut de recherche spécialisé dans l'étude de la sexualité humaine. Des analyses sociologiques suivent, avec un certain décalage dans le temps, sur ces enquêtes, et sur les éléments de cette enquête. Sans doute, ces comportements ne sont-ils pas, à cette époque, aussi méconnus qu'ont pu le clamer toute une classe politique et tout un monde religieux conservations. Le scandale provient sans doute surtout, ici comme ailleurs, du fait que ces pratiques sont exposées publiquement.

- Henry MILLER (1891-1980), écrivain très populaire, milite contre le puritanisme ambiant et devient l'instigateur de la révolution sexuelle avec Le monde du sexe (1940) et plus tard sa trilogie Sexus (1949), Plexus (1952) et Nexus (1959).

- Le mouvement féministe alors en plus essor, est marqué par quatre publications qui réhabilitent la femme et sion sexe dans un univers masculin, teinté de misogynies : The psychology of women (1945) de Helen DEUTCH, Le deuxième sexe (1949) de Simone de BEAUVOIR, La sexualité de la femme (1951) de Marie BONAPARTE (1882-1962) et Le complexe de Diane (1951) de Françoise d'EUBONNE (1920-2005).

- La pilule contraceptive découverte en 1956 par J ROCH et G PINCUS est autorisée et mise en vente à la population en 1960.

- William MASTERS, gynécologue, (1915-2001) et Virginia JOHNSON, psychologue, (1925-2013) réalisent la première étude scientifique sur la physiologie sexuelle. Ils étudient en laboratoire les réactions physiologiques aux stimulations sexuelles de plusieurs centaines de personnes, et décrivent les quatre phase des réactions sexuelles : excitation, plateau, orgasme et résolution (Les réactions sexuelles, 1966).

      La révolution sexuelle des années 1960-1970 et son climat libéral permettent la multiplication des études, le développement institutionnel de la sexologie, et la prise en compte de l'importance de la sexualité dans la vie quotidienne.

- Pierre SIMON (1925-2008), médecin, fait publier son livre sur le Rapport sur le comportement sexuel des Français, suivant en celà l'exemple d'Alfred KINSEY. Après lui et son prédécesseur américain sont publiés des dizaones d'études de ce genre qui prétendent décrire, dans le détail, le comportement sexuel des citoyens d'une nationalité ou d'une autre... 

- Dès 1970 à Genève, sous la rEsponsabilité du Doyen William GEISENDORF,  georges ABRAHAM et william PASINI mettent en place le premier enseignement universitair structuré de sexologie clinique qui devient ensuite Diplôme universitaire. Par la suite, des enseignements universitaires essaiment à travers toute l'Europe. Ils publient en 1974 Introduction à la sexologie médicale.

- La même année, le Symposium International de l'Organisation Mondiale de la Santé à Genève réunit des sexologues et des experts de santé publique pour traiter de l'enseignement et des thérapies sexuelles. La notion de santé sexuelle y est définie et une porposition est faite pour que la sexologie devienne une discipline autonome.

- Vern BULLOUGH, par son ouvrage Sexual Variance in Society and History, publié en 1976, initie l'école de la sexualité dans une perspective historique.

- De nombreuses études clinique et thérapeutiques sont réalisées et consignées en 1977 dans le Handbook of sexology de John MONEY et J MUSAPH et en 1978, dans le Handbook of sex therapy de Leo PICCOLO. En 1979 parait Homosexuality in perspective de MASTERS et JOHNSON et l'ouvrage d'Helen KAPLAN, Disordes of sexual desire.

- En 1978 est fondée à Rome la World Association for Sexology (WAS) pour assurer l'organisation de congrès sexologiques mondiaux.

- The European Fédération of Sexology (EFS) est fondée en 1990 à Genève sous l'impulsion de Willy PASINI. Cet organisme qui rassemble une conquantaine de sociétés scientifiques, cherche à coordonner leurs activités, à encourageer la recherche et à promouvoir les enseignements dans la perspective de la construction européenne. 

- Le médicament Viagra est commercialisé en 1998 et les laboratoires qui le mettent sur le marché promettent de révolutionner la sexualité des 50 à 80% d'hommes qui souffrent de troubles de l'érection. Mais sa commercialisation n'a pas le même impact que la mise sur le marché de la pillule contraceptive en 1960. D'une part la polémique enfle vite sur son efficacité et sur son opportunité et d'autre part, à cause de certaines épidémies liées aux relations sexuelles (MST, SIDA) et de la dénonciation des violences sexuelles courantes, le climat social n'est plus le même qu'à l'époque de la révolution sexuelle... (Histoire de la sexologie, Fonds universitaire Maurice Chalumeau, 2005)

 

       Mireille BONIERBALE (psychiatre, CHU de Marseille) et Jacques WAYNBERG (directeur d'enseignement, Hopital Saint Louis) indiquent les différentes étapes historiques et sociologiques de la sexologie française.

"L'avènement en France d'un courant de pensée favorable à une approche laïque et dépénalisée des conduites sexuelles est d'apparition tardive, et longtemps limité à des initiatives dispersées et confidentielles. A l'inverse, les pays de culture germanique sont dès la fin du XIXe siècle les authentiques fondateurs d'une scentia sexualis, qui sera édécapitée" de façon dramatique en 1933. La France l'ignore à l'époque, n'acquiert aucun enseignement et s'enlise depuis 1920 dans des joutes intellectuelles opposant les néomalthusiens aux ligues familiales. Ce n'est qu'à partir des années 1930 que débutent des actions concertées en faveur d'une vision rénovative et éducative de la sexualité, mais leurs promoteurs sont encore murés dans un carcan législatif répressif et un intérêt mitigé de l'opinion publique. Dans l'immédiat après-guerre et jusqu'en 1968, quelques auteurs adossent encore leur vocation de pédagogue à d'éphémères corporations, mais c'est en 1974 qu'éclot un réel mouvement associatif, nourri des apports indispensables nord-américains et favorisé par les succès législatifs en matière de libre accès à la contraception et au droit à l'avortement. Une vingtaine d'années est nécessaire pour qu'une vision consensuelle des pratiques des enseignements et de la recherche, aboutisse à sensibiliser les institutions de tutelle. C'est à partir de 1995 que l'implication de l'université par les instances ordinales françaises (Ordre national des médecins) ouvre un deuxième chapitre de l'histoire de la sexologie française, celui de l'unité d'action certes, mais celui surtout de l'homologation professionnelle. C'est face à ce défi institutionnel et confronté à la mondialisation de nouveaux concepts de santé publique que la sexologie française prépare l'avenir de sa cinquième génération de praticiens. Deux associations ont joué un rôle majeur dans l'histoire contemporaine de la sexologie française : la SFSC (Société Française de Sexologie Clinique) et l'AIHUS (Association InterHospitalo-Universitaire de Sexologie)."

"Depuis plus d'un siècle, de longs et pénibles efforts ont été soutenus en Occident pour que les aléas de la vie affective et sexuelle soient pris en compte de façon savante et impartiale. Quel fut le rôle de la France dans cette entreprise, et quel peut être son avenir? L'histoire de la sexologie montre de façon indéniable que le droit d'ingérence des professionnels de santé dans les secrets de la vie privée relève d'un agrément accordé ou non par le pouvoir politique. Ce fut le cas en Allemagne, lorsqu'il s'est agi de lutter contre l'ostracisme homophobe, ce fut le cas en France dans les années 1970 lorsque l'évolution des mieurs a permis la reconquête du droit de maiîtriser la fécondité et par conséquent le droit d'aimer à sa guise. Médecins et non-médecins vont alors encourager l'avènement d'une "sexologie humaniste" consensuelle, dont la popularité dure autant que vont durer les luttes militantes. En 1981, la révolution conservatrice américaine a quelque peu tari l'enthousiasme libertaire sans oublier qu'en une génération, des défis inédits doivent être relevés face au sida, à la criminalité, à l'immigration, à l'exclusion, au handicap, au retour en force de l'intégrisme religieux... Ces chocs culturels mobilisent peu la communauté des sexologues hexagonaux centrés sur le couple et les avatars de la vie sexuelle. En dépit de son passé batailleur, l'implication militante dans les luttes pour le progrès social n'est pas la préoccupation de la sexologie française dont l'histoire est issue de l'apport des sexothérapies et de la médecine psychosomatique. Le clivage corporatiste se rétablit lorsque s'imposent de surcroît de nouveaux protocoles thérapeutiques, à l'aune du concept réactualisé de "santé sexuelle". Cette médicalisation d'office est aussi l'indice d'un changement de paradigme professionnel : aux non-médecins les pratiques psychogènes de prise en charge, aux praticiens l'abord médicalisé de la sexualité, étayé par un savoir scientifique et des enseignements universitaires, adossé à des prescriptions pharmaceutiques et des obligations de performance.

L'âge moyen des sexologues français est de 49 ans, vieillissement qui semble tout juste pondéré par l'arrivée d'une nouvelle vague de professionnels. Tous on en commun deux contraintes : l'une est d'ordre linguistique, l'autre est économique. L'anglais étant désormais l'idiome des publications et des congrès internationaux, nombre de francophones peinent à se faire connaître. L'absence de financement de la recherche par des voies officielles assujettit les auteurs aux seules contributions de l'industrie pharmaceutique. Cette dépendance, caricature de la mondialisation d'une pensée unique, risque d'appauvrir une démarche de soins ouverte sur le respect de l'être humain dans toute sa diversité et son originalité. Résultat de tous les progrès accomplis en termes de formation continue, et d'une volonté affirmée de fédérer les leaders et leurs troupes, le dispositif francophone peut néanmoins aligner quelques centaines de professionnels aguerris. Leur spécificité tient à leurs acquis pluridisciplinaires, mais surtout à une sensibilité justement réputée de savoir donner vie à la notion de sujet. La "médecine sexuelle" n'est-elle pas hors sujet par vocation, aux antipodes d'une sexologie humaniste qui privilégie l'âme aux organes? Cela peut-il perdurer? Non. Même les publications les plus formatées se risquent à chuchoter que l'affectivité et la qualité de vie (amour et bonheur en langage devenu obsolète) devancent les statistiques. L'efficience commence à interroger l'efficacité (M Bonierdale, Plaidoyer pour une sexualité ordinaire, Sexologies, 2006). Quel formidable espoir de reconqête du sens pour les nouvelles générations!"

 

Mireille BONIERBALE et Jacques WAYNBERG, 70 ans de sexologie française, Sexologies n°16, 2007. Histoire de la sexologie, Fonds Universitaire Maurice Chalumeau, 2005.

 

SOCIUS

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 14:24

   La plasticité de la notion de violence, dans laquelle entre un cocktail de faits objectifs et d'appréciations subjectives, s'avère assez forte lorsqu'il s'agit des conflits impliquant d'une manière ou d'une autre la sexualité. Il existe bien, nonobstant l'existence d'un droit public qui délimite ce qui est licite (légitime pour celui qui se considère du côté du droit) et illicite en matières de pratiques sexuelles (notamment par l'intermédiaire de la législation sur le mariage, et dit ce qui est agression sexuelle et ce qui ne l'est pas, un continuum de comportement entre une simple expression d'une virilité qui peut passer pour l'expression (manifestée par des comportements et des postures) de la volonté d'accomplir des actes en fin de compte sexuels, une virilité plus ou moins agressive, et plus ou moins facteur d'oppression pour souvent le sexe féminin et plus loin, très loin sans doute, l'acte brulal du viol, accompli en dehors de toute institution reconnue et accompli par des êtres de force physique supérieure. Non seulement, la virilité s'exprime de manière plus ou moins agressive suivant les époques et les régions, allant de seulement la prise d'initiative pour une relation amoureuse à l'affirmation de réalisation d'un droit garanti par la communauté, prolongeant bien au-delà d'une aimable entreprise bien des comportements, mais le viol peut être admis intégralement dans le cadre familial comme l'expression d'un devoir de consommation du mariage. On comprend alors qu'il ait fallu beaucoup de débats et d'études pour qu'au niveau planétaire, on aboutisse à une définition, dans le cadre de l'Organisation Mondiale de la Santé pour le préciser, de la violence sexuelle.

 

    Ainsi, l'OMS, dans son Rapport mondial sur la violence et la santé décrit le contexte de cette violence sexuelle, partout présente dans le monde.

"Bien que, dans la plupart des pays, peu de recherches soient consacrées au problème, les données dont nous disposons donnent à penser que, dans certains endroits, près d'une femme sur quatre subit probablement des violences sexuelles de la part d'un partenaire intime et un tiers des adolescentes déclarent avoir subi une initiation sexuelle forcée. La violence sexuelle a de profondes répercussions sur la santé physique et mentale de la victime. Outre les traumatismes physiques, elle est associée à n risque accru de nombreux problèmes de santé sexuelle et génétique, dont les conséquences se font sentir immédiatement, mais aussi des années après l'agression. Les conséquences pour la santé mentale sont tout aussi graves que les conséquences physiques et peuvent aussi durer très longtemps. La mortalité associée à la violence sexuelle peut être due à un suicide, à l'infection à VIH ou à un homicide, soit pendant l'agression en cas de viol avec homicide, soit plus tard dans les "crimes d'honneur". La violence sexuelle peut aussi influer profondément sur le bien-être social des victimes. Aussi, certaines victimes sont stimatisées et mises au ban de la société par leur famille et par d'autres personnes. 

L'agresseur peut retirer du plaisir de rapports sexuels imposés, mais l'objectif sous-jacent est souvent l'expression d'un pouvoir et d'une domination sur la personne agressée. Souvent, les hommes qui obligent leur épouse à avoir des rapports sexuels pensent agir légitimement parce qu'ils sont mariés avec cette femme. 

Le viol de femmes et d'hommes, qui est souvent utilisé comme arme de guerre, comme forme d'attaque contre l'ennemi, caratérise la conquête et l'avilissement des femmes ou des combattans capturés. Il peut aussi servir à punir des femmes qui ont transgressé des codes sociaux ou moraux, par exemple, caux qui interdisent l'adultère ou l'ivresse en public. Il arrive aussi que des hommes et des femmes soient violés alors qu'ils sont en garde à vue ou en prison.

La violence secuelle peut être dirigée contre kes hommes et les femmes, mais (le chapitre sur la violence sexuelle de ce rapport) porte esentiellement sur les diverses formes de violence sexuelle dont sont victimes les femmes, ainsi que sur les violences sexuelles que subissent les jeunes filles aux mains d'autres personnes que leur tuteur ou soignant.

  L'OMS parvient à cette définition : la violence sexuelle est "tout acte sexuel, tentative pour obtenir un acte sexuel, commentaire ou avances de nature sexuelle, ou actes visant à un trafic ou autrement dirigés contre la sexualité d'une personne indépendamment de sa relations avec la victime, dans tout contexte, y compris, mais sans s'y limiter, le foyet et le travail." 

Les auteurs précisent pour cette définique que "la coercition vise le recours à la force à divers degrés. En dehors de la force physique, l'agresseur peut recourir à l'intimidation psychologique, au chantage ou ) d'autres menaces - par exemple, la menace de blessures corporelles, de renvoi d'un emploi ou de ne pas obtenir un emploi recherché. La violence sexuelle peut survenir alors que la personne agressée est dans l'incapacité de donner son consentement parce qu'elle est ivre, droguée, endormie ou incapable mentalement de comprendre la situation, par exemple. La violence sexuelle comprend le viol, qui se définit ainsi : acte de pénétration, même légère, de la vulve ou de l'anus imposé notamment par la force physique, en utilisant un pénis, d'autres parties du corps ou un objet. Il y a tentative de viol si l'on essaie de commettre un tel acte. Lorsqu'il y a viol d'une personne par deux ou plusieurs agresseurs, on parle de viol collectif. La violence sexuelle peut comprendre d'autres formes d'agression dans lequelles intervient un organe sexuel, notamment le contact imposé entre la bouche et le pénis, la vulve ou l'anus."

ils indiquent également différents actes de violence sexuelle :

- viol dans le mariage ou commis par un petit ami ;

- viol commis par des étrangers ;

- viol systématique pendant les conflits armés ;

- avances sexuelles importunes ou du harcèlement sexuel, y compris le fait d'exiger des relations sexuelles contre des faveurs ;

- violence sexuelle exercée contre des enfants ;

- violence sexuelles exercée à l'encotre de handicapés physiques ou mentaux ;

- mariage ou cohabitation forcée, y compris le mariage d'enfants ;

- négation du droit d'utiliser la contraception ou de se protéger contre des maladies sexuellement transmissibles ;

- avortement forcé ;

- actes de violence contre l'intégrité sexuelle des femmes, y compris la mutilation génitale féminine et les inspections imposées pour s'asurer de la virginité ;

- prostitution forcée et traité d'êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle.

Ils précisent également qu'"il n'existe pas de définition universellement acceptée de la traite d'être humains aux fins d'exploitation sexuelle. On désigne par cette exprsion le déplacement organisé de personnes, habituellement des femmes, entre des pays ou à l'intérieur de pays aux fins de travail sexuel. Cette traite comprend également le fait de contraindre un migrant à se soumettre à un acte sexuel en contrepartie d'une autorisation d'émigrer ou de dispositions pour sa migration. La traite d'êtres humains à des fins sexuelles utilise la force physique, la tromperie et la servitude qui découle d'un endettement. Dans la traite de femmes et d'enfants, par exemple, les victimes s'entendent souvent promettre du travil comme domestique ou dans l'industrie des services, mais en fait, elles sont emmenées dans des bordels où leur passeport et autre pièce d'identité sont confisqués. Il arrive qu'elles soient battues et enfermées, et on leur promet parfois la liberté une fois qu'elles auront gané - en se prostituant - le prix de leur achat ainsi que leurs frais de visa et de voyage."

 

     L'ensemble de la littérature sur le viol est largement dénonciatoire et peu d'études, sanf en psychanalyse, en psychiatrie ou en psychologie, se penchent sur les processus qui mènent à cette violence sexuelle. C'est que le chemin est encore long pour que toutes les sociétés et les Etats représentés dans les instances internationales reconnaissent non seulement la réalité de certaines violences sexuelles, mais les considèrent comme des crimes. Le degré de tolérance à l'égard d'actes qui visent surtout les femmes va de pair avec un statut qui dans certaines régions les cosidèrent encore comme des individus de seconde zone. 

 

      La définition même du viol attire d'abord l'attention de Cyrille DUVERT avant de faire le point sur l'évolution de la société sur ce point : "Que le viol soit une violence, la langage en atteste : la racine des mots "viol" et "violence" est commune dans de nombreuses langues latines, germaniques ou extra-européennes. En français, l'usage du terme "violer" est attesté dès le XIe siècle et désigne alors aussi bien le fait d'"user de violence" que de "prendre de force une femme". En outre, les recherches historiques sur le phénomène révèlent des hésitations terminologiques quant aux domaines respectifs du "rapt" et du "viol" qui semblent n'avoir été clairement distingués qu'au XVIe siècle. L'un et l'autre sont cependant des crimes punis de mort dans l'ancien droit français et ont en commun l'absence de consentement de la victime. Que ce soit pour les juristes s'interrogeant sur l'existence d'une infraction ou pour l'opinion commune, le viol désigne néanmoins le fait de contraindre une femme à des relations sexuelles par la vilence. Mais l'apparente simplicité de cette approche ne rend que faiblement compte des évolutions qu'a connues la notion aussi bien dans les temps anciens qu'à l'époque contemporaine."

Le juriste et Maître de conférences à l'Université Paris XIII-Villetaneuse constate que "la réaction sociale et judiciaire à la transgression nommée "viol" a varié selon les époques en fonction des situations sociales ou de sexe, des personnes concernées. Son histoire s'inscrit dans un lent processus d'égalisation, et ce n'est que récemment que le viol est devenu l'objet d'une réprobation inconditionnelle." Par exemple, "l'idée d'appropriation violente des femmes comme buton est illustrée par l'histoire : à la fin de la renaissance,le juriste Grotius, passant en revue les pratiques guerrières rapportées par les historiens de l'Antiquité, note ainsi que, suivant les circonstances, "les violes commis sur les femmes dans les guerres sont et permis et non permis" (GROTIUS, Le droit de la guerre et de la paix (1625), PUF, 2005). Pour ce qui concerne le droit français, "si l'évolution de (ce droit) est parfois présentée comme n'ayant abouti qu'en 1980 à la criminalisation du viol, la réalité est plus complexe. Réprimée comme un crime dans le Code Napoléon de 1810, l'infraction souffrait d'une absence de définition, facilitant ainsi, dans les cas où l'absence de consentements de la victime pouvait prêter à discussion, la requalification de l'infraction en outrage à la pudeur. (...)". "Par ces évolutions encore inachevées, le droit français du viol et plus largement des atteintes sexuelles est passé de la stigmatisation de la sexualité contraire aux moeurs à celui de la sexualité non consentie". 

"Si la tendance, poursuit-il, du droit pénal français à faire des acteurs du viol des êtres désincarnés ainsi qu'à dés-inscrire leur comportement de tout cadre de référence à des "moeurs" ;bonnes ou mauvaises non plus qu'à la "pudeur", est aujourd'hui confirmée, l'interrogation sur la signification du viol comme sur les valeurs qu'il transgresse n'est cependant pas complètement refermée". il fait référence aux échos en Europe des viols commis en ex-Yougoslavie durant les années 1990, "qui soulève encore la question des rapports de sexe et rappelle les enjeux de filiation que comporte le viol lorsqu'il débouche sur l'engendrement."

"le constat banal, de ce que 90% des victimes de viol sont, selon les études de criminologie, des femmes (LOPEZ et TZITZIS, Dictionnaire des sciences criminelles, Dalloz, 2004) interroge d'ailleurs sur la rareté  persistante des viols subis par les hommes ou, puisque la loi ne s'y oppose pls, de leur dénonciation. Une explication sociologique commune y voir la marque d'une culture associant des traits spécifiques  à la masculinité (G.L. MOSSE, L'image de l'homme. L'invention de la virilité à l'époque moderne, Pocket, 1999) qui conduirait les hommes victimes de ces pratiques à ne pas les dénoncer. Il y aurait une difficulté à admettre qu'un homme soit violé par un autre, en raison de la force physique supposément équivalente de l'un et de l'autre. De fait, les rares cas rendus publics ou sanctionnés se sont déroulés dans des lieux d'enfermement où s'exercent, de fait sinon de droit, des rapports de contrainte. (...). Dans un contexte de clôture marqué d'autorité morale plus que physique, le voila a progressivement été levé, depuis les années 1990, sur le cas d'agressions sexuelles subies par les enfants ou adolescents de la part des membres du clergé catholique, aux Etats-Unis d'Amérique, puis en Europe, signalant implicitement l'existence d'agressions sexuelles sur des hommes du fait du caractère le plus souvent non mixte des institutions catholiques. La réaction de ces atteintes sur mineurs au sein de l'Eglise catholique élude cependant le caractère homosexuel des relations litigieuses, et se concentre sur la dénonciation de la pédophilie en général.(...)". 

"Conséquence concrète autrefois crainte du viol, la naissance d'un enfant bâtard semble oubliée dans les sociétés développées : y concourent aussi bien la maîtrise de la fécondité que la disparition progressive des dispositions marginalisant la filiation hors mariage. C'est pourtant la hantise de l'impureté qui apparait, de façon confuse, dans les regards contemporains sur l'inceste. Au sens strict, dans lequel la vulgate anthropologique voit un "tabou fondateur de l'humanité" destiné à pousseer les individus vers l'exogamie, l'inceste s'entend de rlations sexuelles consanguines. relations entre frère et soeur majeurs comme entre père et fille mineure en relèvent, et le droit les refoule en interdisant le mariage entre les concernés comme l'établissement de la filiation qui en résulterait, même par la voie détournée de l'adoption. Conséquence de cette maginalité? A partir des années 1990, des tribunaux ont reconnu à des enfants nés de viols incestueux le droit de réclamer à l'agresseur de leur mère réparation civile de leur préjudice créé par une filiation aussi douloureuse qu'interdite. C'est pourtant moins en raison de l'engendrement qu'il peut impliquer que de l'acte qu'il suppose que l'inceste retient aujourd'hui l'attention du législateur pénal, qui l'ignorait jusqu'à présent (2010). (...)  Si comme on l'a souligné en rappelant son sens premier de relations consanguines, l'inceste n'implique pas la contrainte ni la violence, c'est l'assimilation qu'opère la loi puisqu'elle réaffirme la répression des relations sexuelles contraintes, qu'il s'agisse de viols et d'autres agressions sexuelles, entre mineurs et majeurs, et qu'elle étend le cercle des agresseurs "incestueux" à toute personne "ayant autorité de droit ou de fait" sur la victime. Consacrant une tendance repérée antérieurement dans les discours sur l'inceste, la loi en étend ainsi le champ potentiel, qui s'évade du seul noyau familial, en même temps que le re-serre sur les seuls relations sexuelles contraintes. Alors que les travaux d'historiens tendent à montrer la banalité des viols sur enfants (G VIGAROLLO, Histoire du viol, Seuil, 2000 - A-M. SOHN, Les attentats à la pudeur aux filletes et à la sexualité quotidienne en France (1870-1939) dans Mentalités : violences sexuelles, Imago, 1989), amenant à douter d'une augmentation du phénomène, est affirmée la nécessité d'une protection renouvelées des faibles dans un cadre de contrainte. Institutions religieuses ou éducatives, famille : autant d'espaces clos où s'exercent des pressions rendant illusoire la recherche d'un consentement émis par le mineur et où viols et agressions secuelles sont présumés autant que subsumés sous une conception renouvelée de l'inceste.

Cette protection du consentement comme criète de l'illicite est aujourd'hui l'objet d'une attention renouvelée dans le mariage, qui a longtemps sensiblé au féminisme l'ultime bataille à livrer contre le pouvoir masculin. De fait, ce n'st qu'après la réforme française de 1980 qu'ont été pronocées des condamnations pour viol là où autrefois des maris faisaient valoir le devoir conjugal (...). La genèse de la loi de 2006 "renforçant la prévention et la répression des violences au sein du couple", qui inscrit dorénavant la formule jurisprudentielle dans le Code pénal (art. 222-22), montre que le législateur français a notamment eu à l'esprit les populations étrangères ou d'origine étrangère dont un trait culturel serait la violence envers les femmes. (...) L'autorité patriarcale fut dénoncée pour mettre au jnour "le mécanisme essentiel au fonctionnement d'une société qui demeure, à certains égards, machiste et patriarcale" et dévoiler "une volonté de maintenir en place le pouvoir des hommes et de contrôler le corps des femmes" (M JACQUEMAIN, Débats Sénats, Journal Officiel, 23 mars 2006). Au-delà du seul viol, la stigmatisation des violences sexuelles se focalise ainsi sur des communautés où différence des sexes comme asymétrie fondamentale entre hommes et femmes sont parfois revendiquées. C'est la contrainte inéluctable des premiers sur les secondes qui est visée dans la famille comme dans le mariage, pensé comme un espace clôt, un lieu encore privé et soustrait au regard de la puissance publique dans lequel le consentement, fragilitsé, doit alors être protéger."

 

Cyrille DUVERT, article Viol, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, collection Quadrige, 2011 ;  Sous la direction de Etienne G KRUG, Linda L DAHLBERG, James A MERCY, Anthony ZWI et Rafael LOZANO-ASCENCIO, Rapport mondial sur la violence et la santé, Organisation Mondiale de la Santé, 2002.

 

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 14:48

         Par-delà les considérations sur des oppositions entre l'amour et la haine, les liens entre sexualité et conflictualité peuvent être illustrés sur bien des plans.

 

      A commencer, en englobant toute la nature, par la compétition pour la diffusion des gènes par l'intermédiaire de rapports sexuels, chaque sujet (de l'animacule à l'homme) s'accaparant des "meilleurs partenaires" et empêchant ses congenères d'en faire de même. Cette compétition existe tant au niveau d'individus au sein d'une même espèce, qu'entre espèces différentes, où elle s'exprime plutôt par l'invasion d'un maximum d'individus s'accaparant un espace le plus grand possible.

Cette présentation de la sempiternelle lutte pour la vie, en raccourci, semble bien radicale. Mais tant dans le domaine végétal qu'animal, de multiples exemples indiquent que cette compétition est farouche même si elle ne se réduit pas à des batailles rangées (assez rares, notamment pour cette motivation, sauf chez les Primates) ou à des bagarres à mort entre individus, qui ne se déroulent pas d'ailleurs, lorsqu'elles ont lieu dans la même temporalité dans la nature. Il existe bien ne sorte de compétition dans le monde végétal, dans la recherche de la luminosité et de la chaleur, visible suivant le résultat de l'examen des différentes populations de végétaux, même elle se déroule sur de longues périodes, tandis qu'à l'autre extrême, les luttes peuvent paraitre relativement brèves (tant au niveau microscopique que dans le règne animal).

Bien plus, la multiplication des individus d'une espèce se fait de manière autonome, sans considération pour l'espèce voisine, même sur le même territoire et c'est par la multiplication de ces individus que se réalise cette lutte pour la vie, par la submersion en quelque sorte, accaparant les ressources...

Lorsqu'on examine l'espèce humaine, nous sommes en face de quelque chose de nouveau : les comportements sexuels sont bien plus régis par des habitudes culturelles qui se transmettent de génération en génération que par une "volonté pulsionnelle" de surpasser ses semblables de cette manière... 

 

    Ce qui précède, de manière outrancièrement résumée, sur les comportements sexuels est l'objet de mutliples disciplines, sciences naturelles et sciences humaines. La sexualité humaine, d'ailleurs, représente un champ de recherches comportementales, sociales, culturelles et civilisationnelles plus ou moins lié à la satisfaction ou à la répression des plaisirs sexuels. Une science à part entière, la sexologie est consacrée à la sexualité chez l'être humain, dans ses composantes médicales et sociologiques.

 

    Mais avant d'aller plus avant dans la sexualité humaine, doit-on faire place d'abord à une considération philosophique : il n'y a point de sexualité sans la mort, la limitation dans le temps de la vie des individus, et point de mort sans sexualité, sous peine de disparition de l'espèce. Si la sexualité perpétue l'espèce, les individus eux, disparaissent progressivement, après avoir subi un cycle de transformations physiologique et anatomiques qui se répétent indéfiniment de génération en génération. Ce genre de considération n'est pas propre à notre époque où, dans certaines sociétés, reculer l'âge où la mort survient, et même transformer de la mort, constitue un véritable objectif qui mobilise beaucoup d'énergies. Que ce soit avec des résultats concrets ou non, dans une pratique fantasmatico-religieuse (que les pratiquants considèrent comme aussi tangibles par ses effets que la vie elle-même)  ou proprement scientifique.

      Si aujourd'hui, la vie s'allonge (pas partout, et si la pollution s'accroit trop, cela risque de s'inverser partout...), la courte vie (être vieux à trente ans...) des nombreuses générations avant nous a inspiré bien des réflexions sur les destins individuels. L'existence de la mort suscite toute sorte de réflexions sur les composantes de la personne, réflexions qui se retrouvent dans les dogmes des religions, qui ont pour caratéristiques communes de réguler  à la fois les conditions de la mort (en tout cas par la pensée), (avant et après), et les conditions d'exercice de la sexualité. D'ailleurs, pour chacune d'entre elles, une conception de la mort (de l'essence de la personne) se rattache souvent à une conception de la sexualité. La peur de la mort conditionne un contrôle sur la sexualité.

 

     Alors que la sexualité est liée de manière quasi obligatoire à la mort, dans un processus de reproduction sans fin au niveau de l'espèce, elle est au contraire synonyme de vie (transmission de vie, mais aussi débordement de vie extatique) pour l'individu. Notamment dans la période de sa vie la plus active (que ce soit mâle ou femelle, homme ou femme, mais cette considération vaut surtout et sans doute exclusivement pour l'espèce humaine). Dionysos est associé à Eros dans un plaisir infini (mais parfois bref!) et à n'importe quelle période de l'histoire, dans n'importe quelle civilisation, la littérature abonde en récits fictifs ou romancés, de manière érotique ou pornographique, où la sexualité rime avec plaisir. Plaisir qui se veut fusionnel avec un(e) partenaire, mais qui mobilise surtout une grande partie de l'appareil physiologique humain dans ses phases ascendantes pour aboutir à l'extase, l'éjaculation, l'émission de liqueur d'amour... C'est sans doute en Occident  - mais là c'est tout un débat! - que l'aspect de plaisir lié au sexe est le plus exposé au groupe, à la société, tandis que dans d'autres sociétés, il se fait plus discret, même s'il est autant vécu. 

 

         Aspect qui fait également l'objet de beaucoup de récits ou de recherches, la dissociation toujours plus forte entre la finalité reproductuctrice de la sexualité et l'accomplissement des plaisirs pour l'individu.  En ce sens que peut se dissocier, au moins dans l'esprit de beaucoup, les nécessités de reproduction de l'espèce et la recherche du plaisir maximum le plus intense, le plus fréquent possible. La vie affectivo-sexuelle est alors plus centrée sur cette recherche du plaisir individuel qu'inclue dans les relations familiales, conduisant à un certain nombres de conflits entre sexes, entre générations... A un point où l'on pourrait concevoir des rapports sexuels les plus intenses entre partenaires et la mécanisation de la reproduction, à partir de banques de liquides sexuels, introduits ensuite dans le corps de l'un ou de l'une, de donneurs complètements différents... ou même de cultures de corps humains... Ce chemin, favorisé par les découvertes asymptotiques de la génitique, peut-il mener, lorsque la pression du groupe n'existe plus pour la reproduction, la population étant suffisante voire pléthorique par rapport aux ressources, à ce que la sexualité se réduise pour un certain nombre d'individus à cette recherche du plaisir?

 

    Il faut aussi évoquer des conflits liés au pouvoir de connaissance sur le corps, camouflé sous une morale pudibonde, connaissance du corps de l'homme par la femme ou inversement, et connaissance du corps de l'adulte par l'enfant. Le secret - de polichinelle certes, mais la connaissance n'est pas seulement résumée à la vision d'images de la nudité, voire de la sexualité en action - entretenu sur la physiologie et l'anatomie du corps par les adultes, éventé volontairement (et souvent avec une intention pédagogique) dans certaines familles par la pratique du naturisme, constitue sans doute le dernier pouvoir que possède le monde des adultes sur celui des enfants, dans des périodes où sévissent de multiples conflits de génération, une véritable dissociation socio-culturelle entre la vie des adultes et la vie des enfants, favorisée d'ailleurs matériellement en cela par le cloisonnement du rôle des pièces dans le domicile ou l'organisation de la vie quotidienne. Dans certaines régions où les femmes doivent cacher au sens propre leur corps, n'y-a-t-il pas l'entretien d'un mystère (qui accroit d'ailleurs par ailleurs un certain désir, d'autres diraient une certaine concupiscence, redoublé à l'égard du corps de l'autre sexe, dans certaines circonstances...) qui sert une domination exercée par la gens masculine?   

 

    Les différentes répressions de la sexualité sont l'occasion d'autant de conflits. Le développement de caractères agressifs est, dans l'esprit de beaucoup d'auteurs de la psychanalyse, le résultat de refoulements de la sexualité, sous la pression sociale. Le développement de tout un appareil de connaissance et de contrôle de la sexualité, notamment de catégories pauvres et/ou exploitées de la population semble, selon nombre de penseurs marxistes ou marxisant, et même selon d'autres orientations idéologiques, fortement lié au développement du capitalisme. Les auteurs du féminisme ont fortement mis l'accent sur la concomittence, la dynamisme entre domination sociale et domination sexuelle.

Mais l'utilisation du corps de l'autre, dans le cadre des violences sexuelles dans ou hors du cadre familial et de la prostitution, civile ou militaire, féminine ou masculine, adulte ou infantile, est aussi le terreau d'autres conflits que la société régule plus ou moins, de manière très différente suivant les époques et les régions, suivant des morales elles aussi très différentes et avec des résultats eux aussi très différents!

 

      Plusieurs aspects de la sexualité humaine et de leurs modes plus ou moins conflictuels ont été examinés  sous l'angle historique (par exemple par Alain CORBIN), philosophique (Michel ONFRAY... ), sociologico-historique (Michel FOUCAULT... ) ou neurobiologique (Serge WUNSCH). La psychanalyse donne à la sexualité un rôle clé dans les relations humaines et les approches médicales, légales, religieuses sont multiples et... contradictoires. Des conceptions elles-mêmes sur la sexualité peuvent donner lieu à des conflits, entre des religions ou entre religion et une  laïcité. S'y mêlent bien entendu des aspects sociologiques, économiques sur les rôles respectifs de l'homme et de la femme, pôles "opposés", "complémentaires" de cette sexualité. S'il est un domaine où la violence domine les relations sociales de la manière la plus "cachée" et "discrète", c'est bien dans les relations sexuelles entre "dominants" et "dominés"... Pour autant, pour de multiples raisons, il n'existe pas de sociologie de la sexualité en tant que sociologie organisée, et c'est à travers une littérature relativement éclatée que l'on peut se forger une idée des relations entre Sexualité et Conflit.

 

SOCIUS

 

Révisé et complété le 7 septembre 2013

 

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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 11:25

   Les débats autour du changement climatique et de ses causes n'est pas seulement un débat sur des évaluations scientifiques effectuées à partir d'expériences en laboratoire (simulation de courants marins ou atmosphèriques) et d'explorations des traces de conséquences d'un réchauffement climque par le passé lointain ou très proche, entre scientifiques appartenant à des branches, des laboratoires ou des disciplines différentes. Il n'est pas non plus seulement le reflet de conceptions sur l'homme et la nature, ni la conséquence de considérations optimistes ou pessimistes sur le progrès. Ils font partie d'un ensemble d'évolutions qui mettent aux prises différents acteurs sociaux. Nombre de leurs éléments plongent dans les relations qu'entretiennent sciences, techniques, industries et sociétés. Les progrès scientifiques ne proviennent pas de l'étincelle de génie de chercheurs isolés, et même si un Pasteur par exemple est érigé en héros de la médecine, il bénéficie toute au long de ses recherches du travail et de la réflexion d'une longue lignées de chercheurs et de pratriciens, de tout un appareil de connaissances et de technologies. Ils constituent souvent l'aboutissement d'une longue série d'essais et d'erreurs, tant théoriques que pratiques. Les chercheurs-savants travaillent dans une société qui bénéficie déjà de tout un environnement déjà technologique et qui appelle des connaissances pour faire face à de nombreux défis techniques, que ce soit dans le domaine médical ou énergétique.  Les divers laboratoires ou cabinets s'insèrent dans un ensemble économico-social (largement conflictuel) qui oriente leurs travail dans des directions variables dans le temps et dans l'espace (pas forcément logiquement reliables, à leur échelle, entre elles). 

 

      Jean-Paul GAUDELIÈRE et Pierre-Benoît JOLY (Appropriation et régulation des innovations technologiques : pour une comparaison transatlantique, dans Sociologie du travail, volume 48, n°3, 2006) avancent quatre formes clés de régulation des innovations technologiques :

- une régulation professionnelle ;

- une régulation marchande ;

- une régulation étatique ;

- une régulation "consumériste-civique", dont ils situent pour cette dernière l'apparition vers la fin du XXe siècle.

Par mode de régulation, ils entendent "l'ensemble des normes et des règles formelles et informelles qui définissent les formes de légitimation des activités, les rapports entre les différents pouvoirs, les formes de division du travil et de résolution des conflits, les dispositifs et pratiques d'évaluation." Ils empruntent cette notion à la fois à la sociologie des organisations (FRIEDBERG) et à la sociologie de la justification (BOLTANSKI et THÉVENOT, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991). Ces auteurs associent les biotechnologies à un nouveau régime de régulation des savoirs "marqué par la tension entre une régulation marchande (qui se sibstituent aux régulations professionnelles et étatiques) et une régulation consumériste-civique. On pourrait en faire de même pour toutes les branches qui traitent actuellement des changements climatiques et même à propos des recherches récentes sur les substitutions énergétiques, les énergies "renouvelables". 

     Dans le cas de l'histoire de la recherche en génétique végétale et l'innovation variétale publique et privée (dont la recherche sur les Organismes Génétiquement Modifiés, OGM), Chritophe BONNEUIL et Frédéric THOMAS (Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, Editions Quae-FPH, 2009) dégagent cinq modes de polarisation des recherches : colbertiste, professionnel, académique, marchand et civique) et décrivent le basculement d'un régime de production des savoirs à un autre à la fin du XIXe siècle. Un "régime du progrès génétique planifié" né dans les années 1940, qui articule le mode colbertiste (notamment  pensons-nous dans le cadre d'un complexe militaro-industriel) et le régime corporatif, est supplanté à partir des années 1970 par un "régime de la valeur ajoutée génétique mondialisé", dominé par le couple mode marchand/monde académique qui fonctionnent en synergie au détriment des modes colbertiste et corporatif qui reculent, et du mode civique qui peine à sortir d'une niche restreinte et peser sur les grandes orientations de la recherche publique.

    Ces travaux, expliquent Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, "mettent en évidence une emprise croissante de la régulation marchande sur la science qui a tardé à être thématisée par les STS (Sciences des Techniques et des Sociétés). C'est d'abord à partir de leur périphérie (économistes, sociologues non directement affiliés aux STS et, plus récemment, le courant de la new political sociology of science, historiens, etc.) que l'analyse de ce que le néolibéralisme fait à la production des savoirs scientifiques et techniques (qui participent en retour à un nouvel ordre social) a été progressivement constituées en questions majeure pour les STS. La thèse du capitalisme académique avancée notamment par Sheila SLAUGHTER et Larry LESLIE ( Academic Capitalism. Politics, Policies, and the Entrepreneurial University, Baltimore, Johns Hopkins Université Press, 1997) met en évidence une rupture dans les conceptions des relations entre science et économie et dans les politiques de recherche et d'innovation, rupture qui se produit dans les années 1970-1980 et qui est contemporaine de l'instauration de régimes néolibéraux de gouvernement des économies et des sociétés. Après la Seconde Guerre mondiale, le discours sur la science était construit sur un triptyque : la science comme bien public, le schéma linéaire de l'innovation et le lien entre changement technique et croissance économique. A partir des années 1970, ce paradigme traditionnel de la science comme bien public, source de progrès et pilier du Welfare State, est remplacé par le paradigme de la science comme source de compétitivité économique. Avec le décollage des économies asiatiques, la compétitivité de l'économie devient le leimotiv de la politique de recherche. (...) On bascule alors dans l'ère de la commercialisation de la science. Au début des années 1980, l'agenda de la compétitivité converge avec le projet néolibéral : la politique étatique doit favoriser les liens entre recherche publique et industrie, rendre la recherche appropriable et créer les conditions d'une régulation de la science par les mécanismes du marché.

Les changements qui affectent la production scientifique dans le nouveau "régime néolibéral" peuvent se décliner en trois grandes caractéristiques (LAVE, MIROWSKI et RANDALLS, Introduction : STS and néoliberal science, dans Social Studies of science, volume 40, n°5, 2010) :

- On observe un reflux de la dépense publique de recherche et un pilotage accru de la recherche par les entreprises et par les marchés financiers. "Le financement public de la recherche académique a ainsi été dépassé par le financement privé aux Etst-Unis dès les années 1980 ; en France, les courbes se croisent dans les années 1990 (...). Ce transfert de financement est favorisé par des politiques fiscales favorables aux entreprises. Dans le même temps, les grandes entreprises "dégraissent" leurs départements internes de R&D et optent pour une externalisation de leur recherche vers les universités et les start-ups. Dans le monde de la recherche industrielle s'impose le modèle de l'innovation "ouverte" qui prescrit une organisation de la forme en réseau, la compétence interne se recentrant sur la capacité à gérer les relations contractuelles et à assembler des connaissances produites ailleurs (...). Flexibilité, performance à court terme (réduction des coûts) et pilotage de la recherche par le "marché" constituent les principes directeurs de ces formes organisatiionnelles. Les grandes entreprises mondialisées (les 500 premières représentent 80% de la recherche industrielle mondiale) mettent en concurrence les structures nationales de recherche, comme elles l'ont fait depuis une trentaine d'années pour les activités manufacturières. 

Benjamin CORIAT et Fabienne ORSI pointent un phénomène nouveau : la financirisation de l'innovation. Innovations financières, cadeaux fiscaux et création d'un marché boursier dédié aux entreprises "high tech" (le NASDAQ) créent les conditions de la constitution du secteur du capital-risque (...)". 

- On observe aussi l'extension des droits de propriété intellectuelle sur la connaissance scientifique. "Puisqu'il faut créer un marché de la connaissance, il convient d'en finir avec la conception de la science comme bienpublic et de protéger les connaissances fondamentales, les "découvertes", par brevet. Le discours sur l'économie de la connaissance - qui réorganise les relations entre science et innovation dans l'espace européen de la recherche - célèbre ce nouvel âge de l'exclusivisme et sanctionne un ensemble de transformations qui ont eu cours depuis la fin des années 1970. On bascule progressivement dans un paysage d'enclosures où les connaissances les plus fondamentales sont protégées par brevet. (...). Nombreux sont les économistes qui considèrent que ces évolutions sont fort préjudiciables et que, à favoriser l'exclusivisme, on risque de bloquer l'innovation. Ils invoquent le caractère nécessairement cumulatif de la production de connaissances en faveur d'une "science ouverte", que la généralisation des brevets remet en cause (DASGUPTA et DAVID, "Toward a nex economic of science" dans Research Policy, volume 23, n°5, 1994)" Nous constatons avec eux qu'il semble bien que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, d'abord par un effet d'entrainement des applications technologiques puis par une restriction du champ de recherches, la civilisation occidentale, en tant que basée sur une utilisation des énergies fossiles dans de multiples domaines, s'enfonce dans une sorte de décadence scientifique. il est tout de même caractéristique que depuis plus d'un siècle maintenant, l'automobile est le centre d'intérêt d'une grande partie de l'humanité, et pas seulement pour des raisons utilitaires...

- On observe enfin l'emprise croissante des formes de management qui viennent du monde de l'entreprise sur l'ensemble du système de production de connaissances. "Les universités et les organismes de recherche voient la part de leurs contrats industriels augmenter en même temps que les budgets publics sont réduits. Leur financement public est généralement indexé sur leur performance, mesurée notamment en termles de capacité à obtenir des financements privés. Pour la recherche, ce nouveau management public (new public management) se traduit par la mise en place d'un système de notation de la qualité des individus, des équipes et des organisations. Les gouvernements s'équipent de nouveaux instruments qui permettent de fixer des objectifs mesurables et d'évaluer les performances à partir d'indicateurs standardisés. Si le caractère réducteur et erroné des classements des universités (tel que celui de Shangaï), des indicateurs scientométriques comme le h-index, ou des mesures des effets économiques par les brevets est largement démontré (GINGRAS, La fièvre de l'évaluation de la recherche. Du mauvais usage de faux indicateurs, dans Note de recherche du CIRST, Montréal, UQAM, 2008). (...). la nouveauté réside essentiellement dans la remise en cause de la collégialité et de l'autonomie professionnelle. La colonisation du milieu académique par des logiques managériales remet en cause d'autres valeurs, des valeurs non instrumentales dont les chercheurs en tant que profession sont les garants, crée de nombreux domaines orphelins et diminue la diversité de l'écosystème de la recherche. Cela se traduit par une part croissante des financements par projet, une précarisation des jeunes chercheurs, une individualisation des salaires et des carrières, une exigence de flexibilité et d'adaptabilité. 

       Ces changements (...) affecteront durablement la production de connaissances scientifiques et techniques. L'analtse de ces changements et de leur influence sur les façons de connaitre et sur les dynamiques d'innovation constitue désormais une prirorité dans l'agenda de recherche des STS".

 

    Cette priorité est bienvenue car nous pouvons constaté que de plus en plus, la recherche scientifique étant soumise à des impératifs étrangers à ses logiques propres, des dérives qui vont de l'occultation de données dans la présentation de résultats des recherches (multiplication des articles litigieux dans les publications scientifiques) à des conflits d'intérêts marqués qui frisent la malhonnêteté intellectuelle, voire de véritables campagnes de dénigrement de résultats de recherches qui vont à l'encontre des objectifs énonomiques de certaines entreprises et/ou secteur. C'est particulièrement vrai dans le domaine des énergies, ça l'est dans des domaines de plus en plus étendus, amenant de nombreux chercheurs et journalistes (qui se sentent pour beaucoup responsables de l'expression de l'opinion publique) à des découvertes désagréables notamment dans les secteurs de la santé et de l'alimentation.

 

     Stéphane FOUCART, journaliste à Le Monde  (Le populisme climatique) et Sylvestre HUET, journaliste à Libération, le constatent à l'occasion de leurs enquêtes dans diverses conférences scientifiques. Dans Merchants of doubt, Naomi ORESKES, de l'université de Californie à San Diego) dénonce lui aussi ce qu'il appelle, sans doute avec quelques outrances mais la formule trouve son sens au vu des conséquences dramatiques pour l'humanité, un négationnisme climatique. C'est également le titre du livre de Florence LERAY (Editions Golias, 2011).

   Comme l'écrit Sylvestre HUET dans un long article sur "Le journaliste face au street fight climatique", "les positionnements idéologiques vont nécessairement investir ce sujet (le changement climatique), puisqu'il va désormais participer aix joutes électorales (...). Si la controverse scientifique elle-même ne fait pas problème, faisant même partie de la démarche du développement des connaissances, il constate que "en revanche, les journalistes ont eu à faire face à des voyous - en général ceux qui participent aux combats de rue sont des voyous - d'un genre tout à fait spécial et probablement avec surprise : certains scientifiques. Des scientifiques qui, pour des raisons diverses, ont décidé de rompre avec l'éthique et les méthodes de la recherche pour participer à ce combat de rue. Des scientifiques qui ont permis à des éditorialistes - vous savez, ces journalistes qui n'enquêtent pas mais commentent l'actualité - d'affirmer à leurs lecteurs "les textes du GIEC sont douteux, la science du climat est douteuse, la preuve : certains scientifiques de grande qualité l'affirment". Loin de se faire prendre au piège d'une mise en scène par nombre de médias (et furieusement sur Internet) d'un débat qui se voudrait rationnel, il se veut précis: "je ne parle pas des controverses scientifiques normales et des questions sans réponses ou des doutes qui agitent les laboratoires des sciences du climat. Niveau marin futur, réactions des moussons asiatique et africaine, mesure des évolutions récentes des calottes de glaces, représentation des nuages dans les modèles... tous ces sujets sont au centre de controverses qui s'expriment dans les revues scientifiques et les séminaires. (...) Je parle de scientifiques qui mentent, calomnient, fasifient des documents scientifiques, dénigrent leurs collègues sur la place publique. Autant de méthodes de voyou, qui n'ont, en principe, pas leur place dans une controverse scientifiques normale et qui ont pesé lourdement sur le débat public et les médias. En France, ce rôle a été tenu principalement pas une personnalité importante du monde scientifiques mais également de la classe politique, Claude ALLÈGRE ( avec Dominique de MONTVALON, L'imposture climatique ou la fausse écologie, Plon). Ce dernier n'est pas seulement l'un des scientifiques français les plus titrés et cités dans les revues scientifiques de sa discipline - la géochimie - c'est aussi un ancien ministre de l'éducation nationale et de la recherche dans le gouvernement de Lionel Jospin entre 1997 et 2000. L'intervention publique de Claude ALLÈGRE a pris de multiples formes, tribunes et chroniques dans les journeaux, multiples interviews à la radio et télévisions, livres."

En fait, le géochimiste ne fait que participer à une entreprise de dénigrement systématique menée à l'échelle mondiale, et utilise des méthodes qui sont le lot de toute campagne orchestrée à des fins publicitaires ou contre-publicitaires par des entreprises soucieuses de leur image de marque et qui avancent le plus souvent masquées dans le débat public. Des membres de la communauté scientifique (comme Edouard BARD, professeur au Collège de France) s'élèvent contre ce genre de campagnes, qui ne sont pas des exceptions ou des exemples outranciers : au moment où l'ensemble de la recherche scientifique est focalisée sur des résultats intéressants prioritairement les secteurs dominants de l'industrie, elles sont monnaie courante et font même partie d'un plan marketing obligatoire pour des entreprises qui se respectent, comme EXXON par exemple, nomément attaquée par Al GORE au Global Brand Forum de Singapour. Elles utilisent exactement les mêmes méthodes que l'industrie du tabac pour défendre son marché des cigarettes et des cigares ou l'industrie chimique pour défendre son marché de l'amiante. De plus en plus de scientifiques, regroupés au niveau mondial, contestent ces méthodes, veulent que l'on revienne aux faits, soutiennent le principe de précaution nécessaire face à la montée des périls, que ce soit en matière de pollution des terres agricoles ou en matière d'accroissement des émissions de gaz à effet de serre. Une véritable bataille, dans laquelle se trouve au centre l'ensemble des médias, se livre entre firmes voulant continuer dans la même voie pour la recherche de profits de plus en plus à court termes et monde scientifiques, responsables de l'environnement, organisations non gouvernementales et partis politiques écologiques... Une bataille qui, au fur et à mesure de l'afinnement des résultats des recherches sur le climat qui indiquent de manière cumulative un accroissement de la gravité de la situation, est en passe de tourner en faveur des partisans du principe de précaution et de politiques énergétiques alternatives, si l'on en juge la tonalité des débats publics et le contenu de plus en plus de séminaires scientifiques, même ceux organisés par les entreprises mêmes qui, hier, déniaient même la qualité de scientifiques aux chercheurs qui tentent d'alarmer l'opinion publique depuis plus d'un demi-sicècle. Une certaine prise de conscience, même, se fait jour dans de nombreux milieux industriels et financiers, qui s'exprime notamment dans une mutltude de rapports des fondations (notamment américaines) patronées par ces mêmes milieux...

 

Claude ALLÈGRE et Dominique de MONTVALON, L'imposture climatique ou la fausse écologie, Plon ; Florence LERAY, Le négationnisme du réchauffement climatique en question!, Golias, 2011 ; Stéphane FOUCArt, Le populisme climatique, Denoël.

Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Sciences, techniques et société, La Découverte, Collection Repères, 2013.

Sylvestre HUET, Les journalistes face au sweet fight climatique, octobre 2010, site http://sciences.blog.liberation.fr

 

SOCIUS

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 08:16

            La question de la relation entre l'énergie utilisée par une société, et plus largement d'une civilisation, et la nature de cette société ou de cette civilisation est relativement peu posée dans l'histoire des idées et même dans l'histoire politique. Longtemps "protégée" par un statut de neutralité cette question, comme celle de la technique en générale, n'est posée que dans la grande période de contestation des années 1960 et 1970 en Occident, notamment par les mouvances écologiques. Elle l'est à nouveau aujourd'hui sous la menace, non de pénuries énergétiques principalement, car là les débats techniques (sur l'extraction de l'énergie fossile) sont loin d'être tranchés, mais de changements climatiques majeurs dont les effets se font ressentir surtout depuis la fin des années 1990.

Plus loin que la question de savoir si les sociétés occidentales peuvent survivre à une pénurie généralisée des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel...) et même des minerais indispensables au fonctionnement des installations nucléaires, émerge la remise en cause d'un système énergétique, "énergivore" et centralisé, qui influe, par l'intermédiaire des sociétés exploitatrices de ces énergies-là,  la sphère politique dans ses choix, jusqu'à dénaturer le caractère démocratique des institutions politiques.

 

        Marie-Jo MENOZZI, Fabrice FLIPO, et Dominique PÉCAUD, spécialistes de l'énergie à des égards différents, posent bien cette question des relations entre types d'énergie et types de société.

"Notre manière de vivre dans les société occidentales, organisée autour de l'abondance énergétique issue de l'exploitation des ressources fossiles est remise en cause. Depuis les révolutions industrielles du dix-neuvième siècle, et de manière accrue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le mode de vie des sociétés occidentales impose une consommation énergétique importante. Cette "dépendance" énergétique n'est pas sans effet sur l'organisation sociale, mais réciproquement, celle-ci influence les formes de production et de consommation énergétiques. Par exemple, certaines de ces modalités d'organisation seraient probablement différentes si le courant continu à basse tension avait été préféré au courant alternatif de haute tensions. En effet, ce dernier, non stockable, favorise une production centralisée et l'existence d'un réseau unifié pour faciliter sa diffusion, alors que le courant continu à basse tension, stockable s'accommode mieux d'une production délocalisée dans de petites unités spécialisées. Le choix technique en faveur du courant alternatif fut aussi un choix d'organisation sociale (A GRAS et S POIROT-DELPECH, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993). Nous pouvons également remarquer qu'à un niveau microsocial, la gestion et l'utilisation de l'électricité structure et est structurée par l'organisation de la cellule familiale (D DESJEUX et collaborateurs, Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 1996), ou bien encore que l'organisation de l'espace social, la distance entre nos lieux de vie et de travail sont pour partie conditionnée par la disponibilité d'une énergie peu onéreuse."

"La définition actuelle de l'énergie res l'héritage du développement de la société industrielle du XIXe siècle, plus précisément d'une société "thermo-industrielle" (A GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2002) s'appuyant, grâce à la maîtrise "du feu" sur l'usage d'une énergie produite par la vapeur issue de la combustion d'énergies fossiles comme le charbon, puis, plus tard, le pétrole, le gaz ou l'uranium. L'usage de ces énergies est concomitant de l'émergence de modes de vie, de production et de consommation organisés à partir de méga-machines qui modifient en même temps nos représentations de l'espace, du temps. C'est donc, de manière plus générale la relation homme-nature qui se trouve ainsi bouleversée. Jusque là, l'énergie utilisée provenait le plus souvent de sources renouvelables, telles la biomasse animale, l'énergie humaine, le vent ou l'eau. L'utilisation de l'énergie fossile entraîne une nouvelle manière de "gérer" l'énergie, en la distribuant et en la stockant pour différer son usage. L'énergie devient, non plus une chose à réguler la plupart du temps de manière collective, mais plus une chose qu'ils s'agit d'emprisonner, de s'approprier en grands quantités pour ensuite la redistribuer. Elle alimente un imaginaire nouveau portant sur la légimité d'une prédation généralisée de la nature. De plus, la consommation énergétique constitue une manifestation du "progrès". Par exemple, Gras et al. (1993) affirment que le projet d'exploiter des stocks de charbon ne pouvait provenir de sociétés fondées sur un rapport avec la nature d'équilibre et de prise en compte de renouvellement des ressources. L'énergie telle qu'elle est pensée par la société et la science occidentale du XIXe siècle n'induit pourtant pas que les sociétés non occidentales ou les sociétés historiquement antérieures ne se représentaient pas l'énergie. Toutes concevaient le monde comme un échange incessant de transformations.

L'énergie comme ressource et comme usage reste le plus souvent présentée comme une condition technique de l'organisation des groupements humains et non pas comme l'un des éléments de cette organisation et de sa stabilité. Depuis l'avènement de la thermodynamique, s'est imposée l'image d'une énergie comprise comme une réalité purement physique pouvant être maîtrisée grâce à des procédés techniques teintés d'une rationalité réputée "naturelle" et universelle : le calcul économique. l'énergie devient alors un facteur de production parmi d'autres, et pas le plus important, puisque son coût, dans la comptabilité des entreprises et des nations, est allé en diminuant au fur et à mesure du développement industriel. Seules quelques "crises énergétiques" secouent épisodiquement cette vision des choses, mais, le marché étant réputé révéler la valeur que les acteurs attribuent aux choses, l'énergie, jusqu'à des temps récents, a progressivement perdu sa valeur au fur et à mesure que son prix baissait.

Le primat de la lecture économique des sociétés humaines a conduit à une tendance à dépeindre un développement universel caractérisé par une succession de "phases" déclenchées les unes après les autres par des événements particuliers. Les sociétés auraient donc connu une vie agricole pendant des millénaires, puis elles auraient découvert une rationalité particulières leur permettant de développer leur industrie, puis elles se seraient tertialisées, le secteur économique dit "primaire", dont fait partie le secteur de "l'énergie", étant peu à peu réduit à la portion congrue. Enfin, les machines grossières vont faire un usage de plus en plus fin et précis de l'énergie (G SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2001), ce mouvement culminant dans les technologie de l'information et de la communication. Cette vision économique des sociétés humaines a joué un rôle prépondérant, reléguant le plus souvent d'autres approches anthropologiques et ethnologiques, à la marge de la réflexion. De plus, celles-là se sont souvent appuyées sur cette vision dominante, la tenant pour un résultat acquis de la recherche.

Debeir et al. (Les servitudes de la puissance : une histoire de l'énergie, Flammarion, 1986) constatent qu'une telle approche conduit à l'étude de plus en plus spécialisée des procédés techniques et du rapport machines-capitaux, de l'organisation du travail mais aussi des réseaux d'échange comme éléments dominants de la réflexion sur l'énergie. Cette tendance est visible dans les pays occidentaux aussi bien que dans les pays dits en développement. Baudy et al (Energie et société, quelle légitimité pour les sustèmes énergétiques du XXIe siècle?, Symposium international, 1995) soulignent le manque de prise en compte des facteurs sociaux et culturels dans l'élaboration de stratégies ou de politiques énergétiques.

Pourtant l'énergie reste un fait social. Les conditions techniques de sa production et de son utilisation sont étroitement enchâssés dans l'organisation de toute action collective, à la fois à travers les pratiques et les systèmes de représentations. La réflexion sur l'énergie fossile et sur son usage dans la société industrielle peut développer un regard critique à propos du rapport que nous entretenons avec la nature, à propos des rapports sociaux agressifs ou déséquilibrés que ce usage impose, à propos d'une légitimation implicite d'une dégradation de la nature qu'il induit. "

 

     La question du type de société et de l'énergie revêt une grande acuité avec l'énergie nucléaire. Les liens dans l'histoire entre l'énergie nucléaire civile et l'armement atomique, les relations fortes dans l'ingénierie nucléaire entre des éléments des complexes militaro-industriels et ceux de l'industrie nucléaire, la culture enfin du secret qui entoure tout ce qui est des développements civils et militaires de l'énergie nucléaire (qui se retrouve dans le fonctionnement d'organismes tentaculaires aux Etats-Unis comme en France - faisant par exemple d'EDF (Electricité De France) un véritable Etat dans l'Etat, tout cela alimente la suspicion légitime des citoyens sur la qualité de la démocratie. 

    C'est ce que rend compte par exemple Louis PUISEUX dans son étude sur Energie et Développement :

"Bref, le développement de l'électronucléaire met en jeu de plusieurs façons l'organisation même de la société. C'est une décision qui déborde par tous les bouts la compétence de l'économiste et du technicien."

Il cite longuement Francis FAGNANI (Acceptabilité des risques et enjeux sociaux : le cas des normes radiologiques, CORDES-CNRS, 1977) qui souligne le fait que la controverse nucléaire met en question "un certain "régime de vérité" régnant depuis le XIXe siècle dans la société occidentale. Sur le segment du champ de connaissance dont il a la spécialité, le prestige et l'autorité du scientifique sont indiscutables : il est inventeur de vérité. la difficulté commence lorsqu'il glisse de l'indicatif : "ceci est faisable" (par exemple : la fission contrôlée de l'atome) à l'impératif : "il faut le faire", ou bien "il ne fait pas le faire" - ce qui déborde à l'évidence le champ de sa compétence scientifique propre : "le fait significatif qu'il faut noter dans les controverses "para-scientifiques" qui ont éclaté à propos du développement de l'énergie nucléaire est précisément que les scientifiques qui sont intervenus ont joué et se sont donné un rôle tout à fait nouveau et différent par rapport aux traditions antérieures de leur déontologie professionnelle. Ils se sont servi à cette occasion d'une certaine légitimité liée à leur position sociale de notables exprimant la voix de la science, avec tout le poids idéologique que leur confère ce rôle dans les sociétés occidentales développés, pour exprimer des positions et des arguments relevant en fait de leur propre représentation du monde et des jugements de valeur qui en découlent". "Ce ne sont pas tant des désaccords intellectuels sur l'interprétation des faits et des théories qui entrent en jeu, que des conflits de pouvoir et de compétence portant sur le statut même de celui qui parle. Dans la mesure même où le débat ne porte pas sur les données scientifiques elles-mêmes, mais plutôt sur leurs limites et la façon de les dépasser en vue de l'action, ces problèmes de statut prennent une importance considérable. Au-delà des arguments, c'est donc au nom de la "compétence" et du pouvoir que celui-ci confère à ceux qui expriment leur avis, que le choix tendra à se situer. (...) Contrairement au vaste domaine de la praxis où la compétence peut au moins s'apprécier en fonction des conséquences effectives qui résultent de sa mise en pratique, les controverses para-scientifiques du type de celles qui sont apparues dans le domaine nucléaire ne peuvent être que difficilement tranchées de cette façon. Les décisions qu'elles impliquent ne possèdent en effet que des effets à relativement long terme difficilement isolables d'effets parasites ou concomitants liés à d'autres décisions". "Le consensus (accordé à l'expert scientifique) s'est vu ébranlé sous l'action de certains groupes sociaux et de certains représentants scientifiques, avec la prise de conscience progressive liée aux développement l'armement nucléaire d'abord, puis de l'industrie électro-nucléaire, des enjeux économiques et sociaux considérables qui sont apparus liés aux choix en matière de protection. "Le thème de la défense de l'environnement et de la sécurité a émergé et s'est largement substitué à d'autres thèmes unificateurs antérieurs : l'effort d'armement au cours de la période de la guerre froide, puis l'effort d'industrialisation et de croissance économique. Cette évolution s'est accompagnée, essentiellement d'ailleurs  dans le cadre des USA, d'une dévalorisation progressive des fonctions de l'expertise technique et scientifique, résultant des nombreuses controverses publiques qui ont divisé la communauté scientifique des années 50. Une telle dévalorisation, qu'il conviendrait d'appeler plus justement une démystification du scientifique, est encore très peu sensible au niveau des pays européens".

  Pour reprendre le cours de la réflexion de Louis PUISEUX, après cette longue citation, nous pouvons constater avec lui que "le pouvoir politique  s'est constamment dérobé devant sa responsabilité.", si ce n'est encore plus de connivence qui s'est affirmée entre des scienfiques, des militaires, des politiques et des industriels partageant la même vision de la société. "Il y a là une anomalie qui mérite d'être regardée de près, et qui ne se limite pas à la banale opposition du long terme (que maîtriserait le technicien constructeurs d'équipements à longue durée de vie) et du court terme (qui intéresserait seul le politicien attentif à sa prochaine réélection). Rien dans la tradition n'incite le pouvoir politique à s'intéresser à la technique (...). L'apparition d'outils prodigieusement puissants perturbe les moeurs de la classe politique. Entre les déclarations idéologiques d'un côté, la polémique quotidienne (inflation, chômage, croissance, salaire) de l'autre, les ministres et les chefs de partis voient émerger un monstre bizarre, qu'ils ne savent par quel bout prendre, ni comment maîtriser. (...). Dans la hiérarchie sociale, le statut du technicien demeurait subordonné.

L'ésotérisme du nucléaire vient encore compliquer la situation : les seuls experts vraiment compétents se trouvent en effet dans les laboratoires militaires et civils, chez les fabricants de matériels électronucléaires et chez les producteurs d'électricité, - qui se trouvent défendre tous à peu près la même solution du fait de filiation militaire-civil, et de la domination américaine sur le monde industriel tout entier. or ces experts sont tous plus ou moins des vendeurs, dont la réussite professionnelles dépend de la promotion du produit qu'ils ont sous la main. (...). Quiconque a travaillé des années sur un dossier technique sait combien il est facile, dans la mouvance et la complexité des paramètres, de choisir les valeurs qu'il faut, de donner l'éclairage du côté qu'il faut pour emporter la décision et débloquer les crédit.

Mais il y a beaucoup à dire sur la flagrante inadaptation des mécanismes politiques traditionnels face au cancer de la toute-puissance technicienne : le nucléaire est bel et bien spécifique par son extrême dissymétrie : technique très étroite d'un côté, quant au nombre de personnes capables de la comprendre et de la maîtriser, très large de l'autre, quant à l'étendue et la profondeur des retombées sociales de son emploi à grande échelle. Il y a beaucoup à dire sur "un Etat qui recrute ses contrôleurs parmi les contrôlés" comme l'écrit Léon Kowarski."

 

Louis PUISEUX, La babel nucléaire, Editions Galilée, 1977 ; Sous la direction de M-J MENOZZI, F FLIPO et J PECAUD, Energie et Société, Science , gouvernances et usages, Editions Edisud, 2013. 

 

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