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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 13:51

      Les premières approches globales de la délinquance, théories de la désorganisation sociale, des conflits de culture et de la tension, encourent le reproche d'être factorielle, c'est-à-dire de réduire, parfois outrancièrement (ceci arrive lorsque après une ou plusieurs monographies, le sociologue tente de généraliser ses constatations... un peu trop vite), la complexité à l'influence d'un seul facteur ou d'un seul facteur principal.

Cela conduit, constate Jacques FAGET, plusieurs chercheurs à proposer une vision intégrative de ces trois théories susceptible de mieux rendre compte de leur complémentarité. Mais cette combinaison de facteurs est jugée insuffisante pour une nouvelle génération de chercheurs désireux de faire rupture avec des approches trop axées, selon eux, sur le passage à l'acte et donnant l'image d'un délinquant-objet, simple produit de ses conditions de socialisation et d'existence.

      Parmi les nouvelles théories qui émergent dans les années 1960, des théories rationalistes qui s'inspirent des théories utilitaristes de BENTHAN et des théories de la réaction sociale qui veulent analyser la façon dont une société définit le crime, reprenant cette précaution préalable d'Émile DURKHEIM.

 

Le rôle de l'acteur : la question du passage à l'acte....

        Nombre de sociologues portent alors l'attention au rôle de l'acteur dans des théories rationalistes différentes. Sans doute la rationalité de cet acteur n'est-elle que relative (notamment en ce qui concerne la délinquance juvénile), mais , dans le cadre des contraintes inhérentes à toute action humaine et au contexte social dans lequel il évolue, il possède une marge de manoeuvre suffisante pour engager sa responsabilité.

Jacques FAGET distingue trois courants théoriques qui partagent cette préoccupation : celui des techniques de neutralisation, celui du lien social et celles du choix rationnel.

    David MATZA et Greshem SYKES réfutent la notion de sous-culture délinquante, estimant que les valeurs des délinquants ne sont pas sensiblement différentes de celles des autres membres de la société. Le passage à l'acte délinquant peut s'expliquer selon eux (Techniques of neutralization, a theory of delinquency, American Sociology Review, 1957, volume 22) de deux manières différentes :

- par les situations particulières dans lesquels les jeunes sont plongés. Ils insistent sur les "situations de compagnie" qui rassemblent les jeunes et ont pour fonction de dissiper l'angoisse statutaire que connaissent les adolescents. Certaines de ces situations peuvent par suite d'un malentendu, d'une "comédie des erreurs", où chacun croit que les autres sont engagés dans la délinquance, engendrer des actes délinquants. Ces situations sont très souvent temporaires car les individus trouvent une activité valorisante, un travail, mais tel n'est pas le cas alors son angoisse de statut se maintient et "il continue à dériver dans l'âge adulte"...

- par l'usage de techniques de neutralisation qui sont des techniques de justification, qui suspendent provisoirement la validité d'une norme morale ou légale. Cela va du refus de la responsabilité de ses actes, la minimisation du mal causé à autrui, la négation de la victime, la condamnation des censeurs (politiciens corrompus, enseignants dédaigneux, policiers racistes...), à la soumission à des loyautés supérieure (relations d'amitié, solidarité de quartier ou de clan). 

Si leur approche peut être qualifié de rationaliste, c'est parce qu'elle souligne que l'apprentissage de la délinquance exige l'acquisition et la maîtrise de techniques de neutralisation permettant à des individus de violer des règles sociales pourtant globalement acceptées. Ils mettent l'accent non sur les causes de l'acte mais sur l'action délinquant, sur la rationalité du délinquant qui ne doit pas être de ce point de vue considéré comme un être singulier ou atypique. 

Jacques FAGET s'interroge toutefois sur cette rationalité d'individus qui répètent inlassablement des transgressions dangereuses, peu lucratives et répétitives. La répétition compulsive peut relever d'une problématique pathologique et le raisonnement sociologique devient alors impuissant. Mais David MATZA expose le fait que la fréquence des contacts avec l'institution judiciaire provoque chez le délinquant une minimisation de la force morale de la loi ou que l'intervention pénal ait pas sa nature des effets criminogènes assignant une identité délinquante aux individus qu'elle connaît. Cette dernière assertion permet de rattacher ce dernier auteur au courant interactionniste et aux théories de la réaction sociale.

 Par ailleurs, la lecture de celui-ci permet de constater que ces individus ne répètent pas forcément les mêmes transgressions dangereuses, modulant parfois leur actif délinquant à leurs expériences passées, que parfois leur action est lucrative (ce qui génère un certain professionnalisme) et n'est pas forcément si répétitive que cela, même si certains habitudes permettent aux services judiciaires d'établir des portraits-robots qui les aident (?) dans leurs recherches...

 

La question du lien social...

     Travis HIRSHI (Causes of Delinquency, Berkeley, University of California Press, 1969) rejette toute analyse causale et considère que le crime n'est pas un dysfonctionnement social mais au contraire un comportement moral. Il inverse toute la perspective en considérant que le caractère déviant et anticonformiste de l'humain est la règle. C'est la conformité, et encore plus le conformisme, qui posent question, car la violation des règles sociales est selon lui attrayante, profitable et source de plaisir. Il faut donc plutôt rechercher pourquoi ce penchant naturel s'exprime peu. Les liens sociaux conventionnels jouent un rôle essentiel de contrôle et d'inhibition des motivations déviantes ; déviance et délinquance résultent de la fragilité, de l'affaiblissement ou de la rupture des liens avec la société conventionnelle. Il s'appuie surtout sur une enquête de délinquance autorévélée, organisée auprès de 4 000 adolescents scolarisés. Son analyse concerne donc surtout la délinquance juvénile. 

Le lien social se compose de quatre éléments agissant cumulativement :

- L'attachement, c'est-à-dire la tendance qu'a le sujet de s'identifier à des personnes de références et à la sensibilité qu'il manifeste aux attentes et aux opinions que celles-ci ont à son égard ;

- L'engagement ou le sentiment d'être tenu par ses engagements antérieurs, et cela d'autant plus que le sujet a investi du temps et de l'énergie dans un milieu ;

- L'implication ou le fait d'être empêtré dans quelque chose, le sujet étant absorbé par ses activités ;

- La croyance en la valeur des normes communes.

   La critique souvent formulée et qui pour nous coule un peu de source, adressée à Travis HIRSHI, et formulée par Jacques FAGET est d'occulter la dimension du conflit dans la formation des comportements. Car une personnalité se forge le plus souvent dans l'opposition, voire l'adversité, et les relations sociales se construisent rarement sans heurts. Sa théorie est nettement en contradiction avec les perspectives culturalistes.

 

La question du choix rationnel....

          Les théories du choix rationnel poussent le modèle de l'agent rationnel à son point le plus fort. Le délinquant est présenté comme un calculateur, recherchant un maximum de satisfaction pour un minimum d'effort ; ces théories entrent tout-à-fait dans l'ambiance de l'individualisme possessif. Elles peuvent être classées en théorie du life style model et en théorie de l'activité routinière.

   M J HINDELANG, M R GOTTFREDSON et J GARAFALO (Victims of Personal Crime : an Empirical Foundation for a Theory of Personal Victimization, Cambridge, Massasuchets, Ballinger, 1978) pensent que la probabilité d'être victime d'une infraction est corrélée au style de vie que l'on mène selon ses activités professionnelles ou de loisir et au nombre et à la qualité des personnes que l'on rencontre. Le risque d'être victime est plus fort pour les personnes côtoyant des délinquants ou fréquentant des lieux dans lesquels vivent les délinquants. Le fait de vivre dans de grandes métropoles, d'utiliser des transports en commun, d'habiter dans des ghettos, de passer beaucoup de temps dans des bars, discothèques ou boîtes de nuit, d'être marginal ou délinquant soi-même représentent des facteurs de risque conséquents. La théorie souligne que le profil type des victimes d'infractions contre les personnes est le même que celui des délinquants, des hommes jeunes, célibataires, urbains ou n'ayant que de faibles revenus. outre que leur étude entre dans le cadre de recherches de meilleurs moyens de combattre la délinquance, par une stratégie d'anticipation des risques, elle a le mérite selon nous de jeter un regard plus appuyé sur une réalité non médiatisée : la violence des délinquants se manifeste sans doute moins contre leurs "cibles" qu'entre eux. Les problématiques de la délinquance ne se résument pas à un face à face entre la justice et les repris de justice, mais - réalité bien connue des services de police - s'expriment en des conflits multiformes où les différentes sortes de délinquants (et entre délinquant de même "profession") se livrent à des luttes féroces.

    Lawrence COHEN et Marcus FELSON (Social change and crime rate trends : a routine activity approach, dans American Sociological Review, 1979, volume 44) s'inscrivent dans la même démarche que la théorie du life style model. Ils la complètent, non pas en cherchant à savoir pourquoi des individus sont enclins à commettre des infractions, mais en examinant les facteurs qui en favorisent la réalisation. Les théories factorielles ont souvent corrélé le développement de la délinquance avec la pauvreté, les inégalités, le chômage, les mauvaises conditions d'habitat. Or, selon eux, la délinquance américaine connaît une explosion depuis les années 1960 alors même que, pendant cette période, la situation économique fut florissante et les tensions sociales moins vives. La délinquance aurait dû diminuer, mais c'est le contraire qui s'est produit. Il faut proposer donc une autre explication. Ils s'intéressent aux infractions prédatrices comme les atteintes aux biens et observent que les conditions de réalisation d'une infraction sont au nombre de trois :

- un individu résolu à commettre une infraction ;

- la rencontre d'une cible attrayante ;

- une cible mal protégée.

Les deux auteurs tentent de démontrer que les évolutions sociologiques et économiques des États-Unis depuis les années 1950 ont transformé la nature des activités routinières (au sens d'activité de la vie quotidienne, régulière) de la population. Cette transformation favorise la convergence criminogène des trois facteurs cités. Les citoyens américains passent une part de plus en plus importante de leur temps en dehors de leur domicile. Les habitations sans surveillance pendant la journée donnent de bonnes occasions aux délinquants de faire du cambriolage une activité planifiée et régulière. En définitive, ils nous apprennent que la délinquance prédatrice n'est pas la résultante d'un certain nombre de dysfonctionnements sociaux mais au contraire peut être considérée comme l'effet d'un affaiblissement du contrôle social, "comme un sous-produit de la liberté et de la prospérité telles qu'elles se manifestent dans les activités routinières de la vie de tous les jours. Cette théorie connaît alors un grand succès et participe indirectement à l'élaboration d'une nouvelle stratégie de prévention de la délinquance, appelée prévention situationnelle. Au lieu de se concentrer sur la prévention sociale, il s'agit de sécuriser les espaces fragiles et de surveiller l'état des immeubles comme l'emplacement des véhicules. Elle considère, cette nouvelle manière de voir les choses, que "les comportements d'abandon mènent à l'effondrement des contrôles sociaux". Il s'agit de prévenir la dégradation des quartiers afin d'empêcher la désagrégation des solidarités. Le rôle du contrôle social informel serait donc fondamental et le renoncement à la lutte collective contre les désordres induirait une désagrégation du lien social.

    Jacques FAGET estime que si l'accent porté sur l'influence structurante du contrôle social informel parait frappé du bon sens, par contre les théories rationalistes souffrent de quelques limites. Elles donnent une explication probablement (certainement, selon nous) trop instrumentale de la délinquance et font l'impasse à la fois sur le contexte politique et social et sur les dimensions subjectives de l'acte délinquant. Elles postulent que la logique d'action des délinquants est réfléchie, clairvoyante et organisée. Or l'examen des conditions de réalisation des infractions, conclue le sociologue français, montre que bon nombre d'entre elles relèvent davantage de facteurs moins rationnels. Car l'acte délinquant peut avoir des significations expressives, relever de problématiques psychologiques ou situationnelles, qui ne relèvent pas, loin s'en faut, d'un calcul savamment élaboré. Nous pouvons ajouter que ces théories rationalistes vont tout-à-fait dans le sens des théories économiques dominantes qui accordent au consommateur un caractère calculateur, qui pèse les prix et les quantités, voire les qualités, sans réelles aspirations autres que... consommatrices. De plus, ces théories permettent de faire l'impasse sur les conflits sociaux où  participe aussi les délinquances.

 

Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

 

 

SOCIUS

 

Relu le 12 décembre 2020

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 13:38

      Opposée aux théories culturalistes, la perspective fonctionnaliste développée par Robert Henry MERTON (1910-2003) (strain theory) est rattachée à d'autres travaux, plus ou moins indûment sans doute, d'Albert K. COHEN (né en 1918), de Richard CLOWARD (1926-2001) et de Lloyd OHLIN (1918-2008), qui se situent eux-mêmes plutôt entre les théories culturalistes et la théorie de la tension. Car Albert COHEN s'est montré très critique à l'égard de la théorie de l'anomie et Lloyd OHLIN est très influencé par les travaux de SUTHERLAND, de SHAW et de Mac KAY. Il entre certainement dans cette volonté de définir les contours de l'influence des théories de la tension une grande part de stratégie universitaire, entre querelles professionnelles et luttes théoriques. 

 

Perspective fonctionnaliste.... structuraliste... à partir de l'analyse de l'anonie

       Robert MERTON reprend la notion d'anomie d'Émile DURKHEIM (La division du travail social, 1893), mais lui donne un autre statut. Pour lui (Structure sociale et anomie, 1938, dans Éléments de théorie et méthode sociologique, Plon, 1965), l'anomie n'est pas la conséquence d'un état morbide ou anormal de la société mais le produit de la structure sociale. Le recours à cette notion lui permet d'affirmer deux propositions :

- La structure sociale est plus importante que la pauvreté dans l'étiologie de la délinquance. La meilleure preuve en est que la délinquance est parfois moins élevée dans des pays très pauvres que dans les pays riches :

- Des conduites sociales en apparence très différentes comme la délinquance d'affaires ou celle des pauvres peuvent relever d'un même modèle explicatif. 

Le sociologue américain par de la question suivante : comment des structures sociales peuvent-elles, dans des cas déterminés, pousser des individus à adopter un comportement déviant? Il convient pour répondre à cette question de distinguer :

- les buts, les intentions et les intérêts définis par la société ;

- les moyens légitimes pour atteindre ces buts. 

L'anomie est une des formes de la tension globale entre ces buts et ces moyens. Ainsi, dans la civilisation américaine, l'un des buts sacralisés dans l'échelle des valeurs est l'argent, symbole de confort, de prestige, de pouvoir. Or, les mécanismes économiques ne permettent pas à tous d'accéder légalement à la richesse. Il s'ensuit des phénomènes de déviance. Chacune tente à se façon de résoudre cette tension, de s'adapter à ce phénomène économique collectif. Robert MERTON dégage cinq types d'adaptation individuels, qui prennent en considération non pas la personnalité mais le rôle des individus dans l'activité économique.

Un individu peut passer successivement dans sa carrière d'un mode d'adaptation à un autre :

- Conformisme : dans la mesure où la société est stable, ce type d'adaptation est le plus répandu et assure la continuité de la société ;

- Innovation : l'importance que la civilisation accorde au succès incite les individus à utiliser des moyens interdits mais souvent efficaces pour atteindre la richesse et le pouvoir. L'histoire des grandes fortunes américaines est celle d'individus tendus vers des innovations d'une légitimité douteuse (habileté commerciale ou malhonnêteté). On y trouve l'essentiel de la criminalité en col blanc ;

- Ritualisme : tout en abandonnant le sublime idéal de la réussite financière et de l'ascension sociale, on continue à obéir, presque sans le vouloir, aux normes sociales. Ce comportement n'est pas considéré comme problématique même s'il s'écarte du modèle culturel selon lequel les hommes doivent s'élever dans la hiérarchie. C'est un type de comportement le plus répandu dans la classe moyenne inférieure ;

- Évasion : Plus rarement, les individus ne partagent pas l'ensemble des valeurs communes, abandonnent les buts prescrits et n'agissent pas selon les normes. Ce sont les "malades mentaux, hallucinés, parias, exilés, errants, vagabonds, clochards, ivrognes, drogués..." Ce genre de comportements déviants est condamné par les tenants de la société et des traditions. L'évadé est improductif et remet les valeurs en question, refusant la compétition et trouvant des compensations dans un monde onirique. Même s'il est plus individuel que collectif, ce mode peut aboutir à la création d'une sous-culture ;

- Rébellion : ce type d'adaptation rejette les individus hors de la structure sociale et les pousse à en créer une nouvelle. ils sont étrangers et hostiles aux buts et moyens qu'ils considèrent comme arbitraires, sans autorité ni légitimité. L'origine des frustrations collectives étant située dans la structure sociale, un projet politique de transformation de la cette structure peut en découler. Ce sont le plus souvent les membres des classes montantes qui unissent les mécontents et les rebelles dans des groupes à caractère révolutionnaire. 

    Cette théorie connaît un très grand succès, surtout à la fin des années 1950.

 

La délinquance, une réponse à la frustration sociale, une forme de sous-culture...

   En fait , c'est son imprécision, pour Jacques FAGET, qui fait sa fascination sur des générations de sociologues, malgré beaucoup de critiques. On lui reproche notamment d'affirmer que tous les membres des sociétés occidentales partagent le même but alors que seuls les individus très motivés par la réussite financière, ayant pleinement intégré les valeurs de la société de consommation, qui se tournent vers le crime. Du coup, cette théorie explique bien plus la criminalité financière que celle des classes inférieures. Elle est notamment inapte, pour Albert COHEN, à rendre compte de la délinquance juvénile. Laquelle n'a la majeure partie du temps pas pour objectif la poursuite des buts fixés par la société...

    Les travaux d'Albert K COHEN (Delinquents Boys, The Free Press of Glencoe, 1955) peuvent se situer dans la même lignée dans la mesure où ils soulignent que la délinquance juvénile est une réponse aux frustrations sociales qu'éprouvent les enfants des classes populaires dans un monde dominé par les valeurs de réussite édictées par la bourgeoisie. La valorisation par le système scolaire de l'ambition, la capacité de contrôle, le respect des biens matériels, l'acquisition d'une forme de culture provoque une forte tension chez ceux qui ne répondent qu'imparfaitement à ses attentes. Mais pour le reste, il se range davantage du côté des théories culturalistes quand il considère qu'une des solutions à ce problème de statut, à ce conflit de culture, consiste pour les jeunes du monde ouvrier à se réfugier dans une sous-culture délinquante. Les standards de cette sous-culture répondent plus à leur capacité. Tout une série de conduites ou d'attitudes : caractère non utilitaire (par le vol valorisé en tant que tel), malice (plaisir de défier les tabous), négativisme (inversion des valeurs de la culture dominante) et hédoniste à court terme. 

     Richard CLOWARD et Lloyd OHLIN (Delinquency and Opportunity, The Free Press, 1960) proposent une extension de la théorie de l'anomie,  qui synthétise la théorie de MERTON avec celle des associations différentielles de SUTHERLAND et celle de la désorganisation sociale de SHAW et Mac KAY. "L'expérience du désespoir né de la certitude que leur position dans la structure économique est à peu près fixe et immuable" pousse les individus à chercher une réponse collective à la tension qu'ils éprouvent. La délinquance est une des réponses. Mais ne devient pas délinquant qui veut car les opportunités illégitimes sont elles aussi restreintes. La délinquance est un ensemble de pratiques organisées exigeant certaines conditions. la probabilité de les réunir diffère selon la position occupée par les individus dans la structure sociale. La combinaison des possibilités de délinquance peut produire trois types de sous-culture :

- Une sous-culture criminelle, qui prend naissance dans des quartiers relativement organisés où les jeunes se socialisent au contact de pairs plus âgés, dotés d'une expérience et modèle d'une certaine réussite sociale manifestée par des signes extérieurs souvent clinquants ;

- Une sous-culture conflictuelle, qui prend naissance dans les zones de désorganisation sociale. Les jeunes développent des comportements inadaptés et réfractaires qui les exposent au contrôle répressif, sans le bénéfice de protections particulières ;

- Une sous-culture de l'évasion (qui rejoint le 4ème type de MERTON) qui rassemble les individus qui se trouvent dans une situation de double échec : échec dans l'intégration avec des moyens légitimes, échec dans l'intégration avec des moyens illégitimes.

Cette théorie des opportunités différentielles affine celle de MERTON et met en lumière le fait que l'engagement dans la délinquance dépend des capacités plus ou moins avérées des individus à participer à l'univers de la criminalité organisée.

 

La délinquance comme comportement... social non réellement déviant...

  Cette notion de sous-culture est contesté radicalement par des auteurs comme David MATZA (Delinquency and Drift, New York, Wiley, 1964). Il reproche à cette théorie de reposer sur deux postulats erronés:

- Les valeurs délinquantes sont différentes des valeurs non-délinquantes ;

- Le délinquant agit toujours en accord avec ces valeurs.

Or, pour lui, les délinquants ne sont pas en conflit permanent avec la société. Ils glissent ou dérivent dans la délinquance par une séquence de mouvements graduels, non perçus par l'acteur comme tels, "le délinquant existe, de façon transitoire dans les limbes entre la convention et le crime, répondant à tour de rôle à la demande de chacun, flirtant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, mais repoussant à plus tard l'engagement, évitant la décision. Ainsi le délinquant dérive entre l'action criminelle et l'action conventionnelle". La culture dominante imprègne tout leur système de valeurs car ils sont encerclés par les membres de la société adulte : "Le délinquant n'est pas un étranger à la société dans laquelle il vit mais il en est le reflet dérangeant, une caricature." Il reconnaît ou connaît la légalité ou l'illégalité d'un acte, classe les infractions comme tout autre citoyen, et parfois dénonce (plus que lui souvent) l'immoralité ou l'injustice d'une agression (violeurs, assassins d'enfants et délateurs)...

   Il nous semble en effet que le délinquant juvénile soit parfois bien plus conformiste que d'autres citoyens et en tout cas se différencie nettement par son comportement d'autres enfants ou adolescents qui pourraient contester certaines valeurs de la société et devenir plus tard des militants politiques. C'est faire fausse route que de lui accorder la constance et la rationalité face aux situations qu'il endure. 

      L'explication fonctionnaliste se place, si nous suivons Jean-Michel BESSETTE, dans la recherche des sources sociales et culturelles de la déviance. Il s'agit de montrer, pour Robert MERTON (notamment dans son étude classique : Structure sociale, Anomie et Déviance, de 1949). Il s'agit de montrer comment, dans certaines circonstances, l'organisation de la structure sociale peut favoriser chez certains individus, l'adoption de comportements qui seront qualifiés de déviants, plutôt que l'adoption d'une conduite conformiste. En se plaçant dans une perspective sociologique, on peut comprendre que certains comportements dits déviants soient le fait de certains individus, non pas à cause de vagues "tendances" biologiques qui leur seraient particulières mais, plus simplement, parce que ces formes de comportements découleraient, en quelque sorte "naturellement" de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent. Ainsi, "il apparaît que certaines formes de comportement déviant sont aussi normales psychologiquement que le comportement conformiste, ce qui remet en question l'identité entre déviance et anormalité."

Il est clair, estime Robert MERTON à la fin de son raisonnement, qu'aussi longtemps que les individus peuvent obtenir des satisfactions provenant de la réalisation des buts par le biais de moyens socialement acceptés, l'équilibre entre ces deux aspects complémentaires de la structure sociale est maintenu (objectifs et moyens). Mais, lorsqu'il y a inadéquation entre ces buts et ces moyens, si aucun frein, moral ou idéologique, n'est à même de tempérer les aspirations des individus; ceux qui se trouvent en mauvaise position, socialement parlant, auront tendance à recourir à des moyens illégitimes pour la réalisation de ces aspirations. De fait, dans des sociétés où les aspirations sont exacerbées (en particulier par le bombardement publicitaire ou le spectacle des devantures des magasins), les membres des classes défavorisées auront tendance à s'en prendre directement aux règles du jeu. Cette tendance, écrit le sociologue américain, va en se généralisant dans nos sociétés hyper-médiatisées; où ne compte plus que la compétition pour la consommation. Et lorsque ce type de situation tend à se généraliser, il est probable que la société engendre des phénomènes toujours plus nombreux de déviance et de transgression.

 

Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, 2007.

 

SOCIUS

 

Relu le 14 décembre 2020

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 08:00

          La délinquance est ici considérée comme un tout : crimes, délits, toutes sortes de crimes, toutes sortes de délits, tous les comportements illégaux. En effet, la sociologie criminelle semble (mais en fait elle est plus large que cela) s'occuper surtout des crimes et souvent par délinquance, on pense généralement aux vols ou aux viols en oubliant la grande délinquance (ce qui coûte le plus cher sur de nombreux plans à la société), dite en "col blanc", la délinquance financière.

Dans le mouvement général des idées sur la délinquance, les divers auteurs passent des préoccupations liées à l'urbanisation croissante et aux "désordres sociaux" à des approches plus critiques sur la constitution des normes et des règles sociales. Les études se concentrent souvent sur un seul aspect de la délinquance, très peu aborde l'ensemble du phénomène et rarement font une approche critique des délinquances en fonction du système social, le lien entre injustices sociales et existence de ces crimes et délits. Toute la sociologie de la délinquance, comme toute la sociologie criminelle (mais moins pour cette dernière, plus focalisée sur la personnalité criminelle), est partagée entre deux conceptions : les délinquances sont plutôt dues à l'environnement social ou plutôt dues aux caractères des acteurs sociaux. Cela rejoint la grande distance entre une sociologie dite holiste et une sociologie dite individualiste (pour reprendre pour chacune un vocable plutôt voulu comme péjoratif)...

 

Le positivisme confronté à la délinquance...

               Dans l'histoire de la naissance de la sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Jacques FAGET met l'accent sur la difficulté pour une pensée positiviste (celle héritée d'Auguste COMTE) d'aborder un domaine où semblait régner l'irrationnel. "Quelques médecins, juristes, démographes ou réformateurs sociaux tentèrent de mettre en oeuvre une approche rationnelle du crime. Ils ne le firent que de manière peu systématique dans une démarche se préoccupant de considérations sociales plus générales. On peut cependant qualifier leurs approches de pré-sociologiques dans leur façon de souligner l'importance des causes sociales sur la criminalité et de se démarquer des discours dominants sur les facteurs innés.

Le débat opposa globalement les juristes, partisans du dogme de l'autonomie de la volonté selon lequel les individus sont maîtres de leurs décisions et doivent être considérés comme pleinement responsables de leurs actes - le fameux traité des délits et des peines de Cesare BECCARIA (1764) illustre cette posture -, à celle des médecins et des philosophes portant l'accent sur les conditionnements de l'activité humaine." Il évoque certaines étapes de la constitution d'une sociologie du crime, à travers les oeuvres du baron de MONTYON (Observations sur la moralité en France), de Jacques Guerry de CHAMPNEUF (Compte général de la justice criminelle, 1827), de André-Michel GUERRY (Essai sur la statistique morale en France, 1833), d'Adolphe QUETELET (Essai de physique sociale, 1835), de DUCPÉTIAUX (Condition physique et morale des jeunes ouvriers, 1843), d'ENGELS (Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845), de Karl MARX (Matériaux pour l'économie, 1861-1865), de COLAJANNI (1884), de BONGER (Criminalité et conditions économiques, 1905), de FERRI (Sociologie criminelle, 1893), d'Alexandre LACASSAGNE, de Gabriel TARDE (Philosophie pénale, 1890), de Henri JOLY (Le crime, 1888) avant de s'arrêter sur l'apport déterminant d'Émile DURKHEIM. 

    Rappelons que le fondateur de la sociologie française définit le crime comme "tout acte qui, à un degré quelconque, détermine contre son auteur cette réaction caractéristique qu'on nomme la peine".

A partir de là, le crime consiste en un acte réprouvé universellement ou presque par les membres de chaque société ; c'est une offense aux sentiments collectifs. Il est donc relatif. Ce n'est pas une maladie, mais un phénomène sociologique normal. De plus, il est utile car, pour que la conscience sociale puisse évoluer, il faut que la norme subisse concrètement une transgression.

La sociologie française aurait pu continuer dans cette voie, mais le premier conflit mondial déplace le pôle de cette nouvelle discipline de la France, de l'Europe, vers les États-Unis. Dans le sillage des études d'Émile DURKHEIM, les travaux de Gabriel TARDE demeurent sans héritiers directs. Cette discipline se poursuit notamment par les recherches des sociologues américains de l'Université de Chicago dans les années 1920. En France, Henri LÉVY-BRUHL (1884-1964) fait renaître la sociologie criminelle (Dans l'Année sociologie, en 1948) et anime une équipe  dont l'un des têtes principales, André DAVIDOVITCH (1912-1986) applique une méthodologie très inspirée d'Émile DURKEIM, dans les années 1960. Philippe ROBERT (né en 1939), par la création d'un service d'études pénales et criminologiques au ministère de la Justice (1968), impulse la création d'une revue spécialisé, Déviance et société (1977). Ce dernier joue un grand rôle dans la formation des chercheurs qui peu à peu assurent, dans les années 1970 et les suivantes, l'enseignement de la discipline dans les universités. 

 

Approches culturalistes... (quoique...)

      L'approche culturaliste de la délinquance provient de recherches au sein de l'École de Chicago, sans que l'on puisse affirmer que cette école est une école culturaliste. Car elle ne se réfère pas aux travaux anthropologiques culturalistes et ne prend pas la culture pour objet d'étude principal.

En fait, les premiers chercheurs se penchent essentiellement sur les conditions et les effets de la désorganisation sociale qui affecte le développement des grands centres urbains. Les thèmes abordés, immigration, relations ethniques, assimilation, socialisation, ont une dimension culturelle. Si bien, sans que les auteurs de ces études le veuillent au départ, que la problématique se déplace de la désorganisation sociale à la désorganisation culturelle. Par École de Chicago, pour reprendre la définition de A. COULON (L'École de Chicago, PUF, Que sais-je?; 1992) et celle de J-M. CHAPOULIE (La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Le Seuil, 2001), on désigne généralement l'ensemble relativement cohérent des travaux réalisés entre 1915 et 1940 par des enseignants et des étudiants de l'Université de Chicago publiés dans l'American Journal of Sociology ou dans une collection propre à cette université. Ce qui explique que le poids de cette sociologique n'est pas représenté par quelques ouvrages à fort tirage mais par les articles multiples consacrés à cette question et qui influencent de proche en proche un certain nombre d'ouvrages importants. Cette constatation est vraie dans beaucoup de disciplines, mais particulièrement dans la criminologie ou la sociologue criminelle qui puise dans le fonds très important d'études empiriques réalisées sur le terrain. Cette sociologie est de fait également une sociologie réformiste dont l'ambition n'est pas théorique mais pratique, qui cherche à influencer directement les décisions des diverses instances politiques. 

    William Isaac THOMAS (1863-1947) et Florian Witold ZNANIECKI (1882-1958) écrivent une somme de 5 tomes (Le paysan polonais en Europe et en Amérique, 1927, traduit en France en 1998 et publié par Nathan) qui lance la notion de désorganisation sociale, à propos des problèmes multiples d'une population d'immigrants à Chicago entre 1918 et 1920. L'expression désorganisation sociale permet aux sociologues de rompre avec les notions en vogue de problèmes sociaux ou pathologie sociale. Elle recouvre toutes les problématiques relatives à la pauvreté, la criminalité, l'usage des drogues, la prostitution, le jeu, le suicide, les maladies mentales, les ruptures familiales, la corruption politique, les désordres perpétrés par les foules, la violence dans les émeutes. Robert PARK (1864-1944) et ses collaborateurs (dont E. BURGESS) précisent cette notion de désorganisation sociale dès 1925 (The City, The University Press). Elle résulte d'une interprétation des changements sociaux dus au développement de la grande industrie et aux transformations des formes de contrôle social qui en découlent. Alors que celui-ci s'exerce, dans les communautés rurales, de façon spontanée et directe dans le cadre de relations primaires (famille, communauté), il repose dans les villes sur les principes abstraits mis en oeuvre par des institutions formelles comme les Églises, l'école, les tribunaux pour enfants, les associations de parents d'élèves, les clubs de jeunes... Cet affaiblissement des contraintes et des inhibitions des groupes primaires est "largement responsable de la croissance de l'immoralité et du crime dans les grandes villes", notamment dans les populations d'immigration récente qui rencontrent des difficultés d'adaptation. ..

    A la suite des analyses de E. BURGESS, découpant la ville en cercle concentrique, Frédéric TRASHER (1892-1970) tente de localiser géographiquement la délinquance juvénile (The Gang. A study of 1313 Gangs in Chicago, University of Chicago Press, 1927). Il constate l'existence de cinq strates urbaines organisées sous la forme de cercles concentriques. Au centre sont installés les commerces, les bureaux, les banques, peuplé le jour, vide la nuit, entouré d'une zone d'habitat délabré et précaire, où il note l'existence 'enclaves ethniques. A sa périphérie, un espace rassemble les travailleurs des classes moyennes et de la classe ouvrière aisée, et parmi eux, les immigrants qui ont réussi leur intégration. Plus loin se trouve une zone résidentielle occupée par les classes bourgeoises entourée par une banlieue encore non urbanisée. La criminalité s'observe dans l'espace "interstitiel" situé entre le quartier des affaires et l'espace résidentiel des travailleurs. C'est là que se rassemblent les immigrants récents, dans cette ceinture de pauvreté. Ces gangs constituent une réponse à la désorganisation sociale, à rebours certainement de certains qui peuvent l'analyser comme en étant la cause. Le gang "offre un substitut à ce que la société ne parvient pas à donner (...), il comble un manque et offre un échappatoire" à la misère. La délinquance dans se contexte est analysée comme le produit d'une logique incontrôlée des forces de l'environnement, un mode de survie dans un contexte difficile.

     Clifford SHAW, ancien contrôleur judiciaire et de probation et Henry Mac KAY, statisticien, développent ensuite un programme de recherches sur la délinquance juvénile et de l'effet des réponses pénales de la société. Ils mettent en évidence trois facteurs qui favorisent la délinquance : le statut économique précaire des habitants, la mobilité de la population et l'hétérogénéité de cette population avec ne forte proportion d'immigrants. Ils montrent également les effets pervers des réponses pénales. Ils se font les apôtres, au lieu d'un renforcement de la répression, encore populaire dans les classes dirigeantes, de réponses à la délinquance orientées vers une meilleure organisation de la communauté, la réhabilitation des quartiers et le développement d'une politique de prévention s'appuyant sur la communauté.

Ces travaux sont très critiqués, notamment par Williams WHYTE (1914-2000) (Street Corner Society, la Découverte, 1995, traduction d'une édition de 1943), qui s'attaque à la notion de désorganisation. S'appuyant sur l'observation participante d'un quartier italien pauvre de Boston, il estime que de nombreux quartiers pauvres sont structurés par un système très dense d'obligations réciproques, même si ce type d'organisation déroge au type le plus répandu dans la société. D'autres changements sociaux et démographiques par ailleurs, dans les années 1930 semblent invalider certaines propositions de Clifford SHAW et Henry Mac KAY. En effet, les zones délinquantes deviennent de moins en moins des zones de résidence d'immigrants récents, ce que ces derniers auteurs reconnaissent par la suite (dans la deuxième édition de leur ouvrage, en 1968). Mais ils continuent de penser que les populations les plus criminogènes sont toujours les dernières arrivées. Par la suite, les études combinent le facteur économique avec la désorganisation sociale.

 

La théorie de l'association différentielle

     Ainsi Edwin SUTHERLAND  (1883-1950), formule des réserves (The Professionnal Thief, The University Chicago Press, 1937 ; Principles of Criminology, 1924) sur la manière dont sont conduites les enquêtes, car ils ne prennent en compte que la délinquance enregistrée, laissant de côté tous les comportements délinquants non repérés ou non enregistrés. Il s'aperçoit dans ses propres enquêtes, entre 1930 et 1935 notamment, que la criminalité se rencontre dans toutes les classes sociales, mais que certaines d'entre elles bénéficient d'une protection sociale face à l'intervention du système répressif du fait de leur statut social élevé.

Du coup, il est amené à formuler la théorie de l'association différentielle qui marque la sociologie américaine pendant un bon quart de siècle.

Cette théorie comporte neuf points :

- Le comportement criminel est appris, autrement dit, il n'est pas héréditaire ;

- Le comportement criminel est appris au contact d'autres personnes par un processus de communication verbale ou par l'exemple (Influence de TARDE) ;

- Il s'apprend surtout à l'intérieur d'un groupe restreint de relations personnelles, ce qui minimise l'influence de journaux ou du cinéma ;

- Lorsque la formation criminelle est apprise, elle comprend l'enseignement des techniques de commission de l'infraction et l'orientation des mobiles, des tendance impulsives, des raisonnements et des attitudes ;

- L'orientation de ces mobiles est fonction de l'interprétation favorable ou défavorable des dispositions légales. Quand certains groupes sont respectueux des règles, d'autres ne cessent de les violer ;

- Un individu devient criminel lorsque les interprétations défavorables au respect de la loi l'emportent sur les interprétations favorables. C'est ce qui constitue le principe de l'association : on devient criminel parce que l'on s'associe à des modèles criminels sans avoir sous les yeux des modèles contraires. Chaque individu apprend la culture de son milieu environnant et ce d'autant plus qu'il n'a pas de modèle de comparaison ;

- Ces associations sont différentielles parce qu'elles peuvent varier en fréquence, en durée, en intensité ;

- La formation criminelle met en jeu les mêmes mécanismes que tout autre formation ;

- Le comportement criminel est l'expression des mêmes besoins et des mêmes valeurs que me comportement non criminel. C'est pour l'argent que les voleurs volent et que les honnêtes gens travaillent. La recherche de la réussite ou du bonheur ne les différencie pas. 

Bien entendu, des critiques mettent l'accent sur le fait qu'il accentue (trop) l'influence de l'entourage délinquant dans le processus de socialisation, au détriment du climat général dans la société. ils mettent aussi en avant une surévaluation des processus d'apprentissage d'une grande partie des actes délinquants qui n'exige pas de compétence particulière. Sans doute de telles critiques se focalisent sur tet ou tel aspect de sa démonstration, mais peu s'attaquent à l'ensemble de la théorie qui inclue tous les aspects de l'apprentissage, pas seulement techniques, ni seulement moraux.

 

L'importance d'une "sociologie noire" aux États-Unis... et au-delà d'une "sociologie de l'immigration"...

    Ce qui précède rend mal compte sans doute de l'importance, dès le début, d'une "sociologie noire" aux États-Unis, car le racisme ambiant préexiste dans cette société qui identifie l'individu souvent en premier lieu par sa couleur (jusque sur certaines cartes d'identité...). Car de nombreuses études portent sur la délinquance "noire", comme celles de Mac KAY et SHAW. 

    Louis WIRTH (1897-1952), poursuivant les études de Robert PARK, dénonce précisément les présupposés racistes et pose les bases de dispositifs d'intégration pour les immigrants. Dans ses travaux (Le ghetto, Champ urbain, 1980, traduction de son oeuvre de 1928 ; Culture conflict and misconduct, dans Social Forces, 1931), il veut démontrer l'importance du conflit de culture dans la genèse du comportement délinquant des populations immigrées. Il fait la comparaison de la délinquance de la première génération avec celle de la seconde qui tend à commettre des infractions sensiblement identiques à celles que commettent l'ensemble des Américains. Ce n'est pas, pour lui, le conflit "objectif" entre les normes de conduite prescrites par deux codes culturels qui serait criminogène. C'est davantage le conflit "subjectif", la manière dont les individus interprètent leur propre culture dont elle est regardée par les autres. De ce point de vue, la délinquance des adolescents pourrait provenir du sentiment d'appartenir à une culture dévaluée, méprisée et non susceptible de leur permettre une identification culturelle. Ils privilégient dès lors les normes qui disqualifient leur propre culture et adhère à leur code moral. Mais cette attraction reste problématique car de nombreux obstacles empêchent cette intégration culturelle. La délinquance n'est qu'une des manières dont ce conflit de culture s'exprime et sans doute ajouterions-nous une manière minoritaire de façon globale. Mais elle peut en constituer l'expression majeure chaque fois qu'un individu se sent stigmatisé en tant que membre d'un groupe disqualifié, lorsque par suite de mutations sociales et culturelles, sa communauté est désintégrée et dans l'incapacité d'assurer sa socialisation, lorsque l'individu appartient à un groupe en conflit avec le reste de la société, lorsqu'une conduite valorisée par son groupe d'appartenance viole la loi du groupes dominant.

Thorsten SELLIN (1896-1994), associé de Edwin SUTHERLAND, adhère à cette perspective (Conflits de culture et criminalité, Pédone, 1984, traduction de l'édition de 1938). L'homme nait dans une culture et y apprend les manières d'agir et de penser qu'on y diffuse et aussi les significations que l'on y donne "aux coutumes, aux croyances, aux objets et à ses propres relations avec ses semblables ou avec les institutions sociales". Poursuivant les travaux de Louis WIRTH, il propose un modèle explicatif de la criminalité dans des situations de pluralisme culturel. Son analyse est centré sur les conflits susceptibles d'exister entre les normes américaines et les normes culturelles des immigrés, mais peut s'appliquer également à nombre de situations européennes ou dans les situations coloniales. Il développe l'analyse d'un relativisme culturel qu'il retrouve dans le code français (d'alors) qui ne permet pas par exemple de tuer pour sauver son honneur, tandis que les normes kabyles acceptent la réaction meurtrière du mari face à l'adultère de son épouse. La modification des caractères de la criminalité d'une génération à l'autre constitue un indice du comblement d'un fossé culturel originel. Les conflits de culture peuvent d'après lui se produire dans trois contextes :

- à la frontière de zones de cultures contiguës, par simple contact ;

- quand la loi d'un groupe culturel est étendue pour couvrir le territoire d'un autre groupe ;

- lorsque les membres d'un groupe culturel émigrent dans un autre groupe. 

Le même auteur considère que les crimes des immigrants - surestimés dans les statistiques parce qu'ils constituent des populations plus surveillées que d'autres - sont la résultants soit d'un conflit entre les normes de conduite de la culture nouvelle et celle de l'ancienne, soit du changement d'un environnement rural pour un environnement urbain, ou bien du passage d'une société homogènes bien organisée à une société hétérogène désorganisée. Il examine pour le montre les modalités du contrôle parental. Il fournit là un modèle explicatif de la délinquance des étrangers et des migrants qui est utilisée par la suite dans un nombre considérable de travaux sociologiques. Il ne nie pas l'influence possible de la position sociale ou économique des individus dans la société mais souligne la dimension culturelle d'un certain nombre de particularismes comportementaux sans la prise en compte desquels on ne peut comprendre l'usage immodéré des armes, les rituels de vengeance ou les querelles d'honneur. Son schéma explicatif est bien entendu critique par ailleurs, sur principalement trois points :

- il accorderait une force trop grande au processus de socialisation en considérant que toutes les normes culturelles doivent être nécessairement intériorisées ;

- il surestimerait les différences entre les codes culturels, alors que des préceptes majeurs se retrouvent dans toutes les civilisations (sur le vol, sur le meurtre...) ;

- il n'éclairerait pas le paradoxe suivant lequel la première génération, la plus violemment confrontée au conflit de culture, ait une moins grande propension à la délinquance que la deuxième génération. Mais sur ce point, sa critique des statistiques devrait éclairer.

 

Théories des conflits de culture...

   Jean-michel BESSETTE, même s'il présente les théories des conflits de culture et de socialisation différentielle, dans un ordre inverse, rejoint sur le fond celle de Jacques FAGET.

Pour Thorsten SELLIN, le phénomène criminel, d'une manière générale, révèle ce qu'il désigne comme des conflits de culture. Plus une société se complexifie, écrit-il, plus tend à s'élargir le nombre de groupes normatifs (producteur de normes et de régulations spécifiques) - familial, professionnel, politique, religieux, de loisir... - auxquels est susceptible de se rattacher l'individu, et plus il est probable que les normes de ces groupes multiples feront apparaître des divergences et cela, quels que soient les traits communs dus à l'acceptation générale de certaines normes. Il y a conflit de culture (de valeurs et de normes), lorsque les règles de conduite, plus ou moins divergentes, viennent concurremment régir l'économie de telle ou telle situation particulière dans laquelle se trouve, à un moment donné, un individu. Ce genre de situation engendre un état de désorganisation sociale, état consécutif à l'éclatement des valeurs résultant de l'atomisation du corps social (la multiplication des groupes secondaires) et peut placer l'individu dans une situation d'anomie. 

Edwin SUTHERLAND (Criminology, 1939, voir aussi, avec Donalds CRESSEY Principes de criminologies, Cujas, 1966, Oeuvre de 1924) développe un analyse assez proche, intégrée dans un modèle explicatif plus global, dans sa théorie de l'association différentielles. A travers cette théorie, le sociologue américain s'efforce de décrire le processus selon lequel un individu devient délinquant. "La criminalité apparaît comme étant fonction de l'organisation sociale, comme l'expression de l'organisation sociale".

 

La délinquance comme réponse à un stimulus...

    Jean PINATEL explique que la criminologie américaine étudie la conduite de l'homme comme une réponse à un stimulus. Elle est dominée par la théorie du comportement ou béhaviorisme, établie par J-B. WATSON, ce qu'on a peut-être tendance à oublier, par nos européens, qui avons d'autres soubassements culturels. C'est contre cette domination que de nombreux sociologues et psycho-sociologues américains, imbus de l'idéologie démocratique, élaborent la théorie des associations différentielles. Ils minimisent le rôle des conditions économiques au profit de la culture, négligent l'hérédité et ses penchants, et, inspirés par Émile DURKHEIM, se réfèrent, d'autre part, au modèle culturel et à l'apprentissage.

C'est dans cette perspective que se situe cette théorie de E. H. SUTHERLAND. Réservée au début à la genèse du crime "systématique", elle est étendue par la suite par son auteur à tout comportement criminel. Sa systématisation repose sur des bases solides. Il est unanimement admis, écrit le criminologue français, qu'on n'hérite pas d'un comportement  en tant que tel (encore qu'il nous soit permis d'en douter de la réalité de cette unanimité). Et TARDE a eu, bien avant SUTHERLAND, l'intuition de l'importance des relations interpersonnelles dans la genèse d'un carrière criminelle. L'existence de milieux sous-prolétariens et de milieux criminels vont également dans le sens de la théorie de SUTHERLAND. Il ne faut pas oublier, non plus, que la psychanalyse souligne que si la formation du SurMoi dans un milieu de criminels s'effectue normalement, l'enfant fait sien le code de ses parents. En revanche, poursuit Jean PINATEL, la théorie de SUTHERLAND a des limites évidentes : elle ne tient pas compte des dispositions héréditaires, de la fragilité du terrain, des différences individuelles. Elle escamote les problèmes de personnalité. Il n'est pas vrai que chaque personne assimile inévitablement la culture environnante, à moins qu'il n'y ait d'autres modèles en conflit avec elle. En effet, le prestige des modèles culturels n'est pas le même pour tous ; ne sont retenus que ceux qui sont en harmonie avec la personnalité de celui à qui ils sont proposés. SUTHERLAND l'a pressenti lorsqu'il a parlé de relations émotionnelles connexes aux associations différentielles.

Sur les conflits de culture, le même auteur, qui souligne le succès en France de l'ouvrage paru aux États-Unis en 1938 de Thorsten SELLIN, écrit qu'elle a une portée générale. Conçue à l'origine dans l'étude des problèmes de l'immigration, elle s'applique également dans les domaines politiques (lorsque triomphe une idéologie de classe), moral (lois arbitraires ou favorisant la corruption), social (Bohémiens), criminologique (subcultures criminelles des aires urbaines). Cette théorie a le mérite de souligner que les valeurs morales et sociales exprimées par le code pénal peuvent n'être pas assimilées ou comprises par de nombreux citoyens ou être en contradiction avec leur idéologie et leur morale.

 

Jean PINATEL, Le phénomène criminel, MA éditions, l'encyclopédie de poche, collection Le monde de..., 1987. Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Editions érès, 2007. Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. 

 

SOCIUS

 

Relu le 15 décembre 2020

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 13:04

          C'est à partir des violences ressenties que les différents membres d'une population définit ce qu'ils acceptent et ce qu'ils réprouvent. A partir de l'intensité de ces violences-là, ils estiment les peines à encourir pour ceux qui sont désignés comme coupables de ces souffrances. Du moins dans un monde sécularisé qui laisse peu de place à des considérations religieuses tirées d'interprétations de livres sacrés. A partir du moment où l'on ne considère pas que ces textes soient la voix de Dieu, on en revient à des interprétations plus ou moins objectives.

 

Les attitudes face aux crimes et délits...

       Les violences commises par les délinquants ou les criminels (parfois les individus ont peine à établir une frontière entre un délit et un crime... tout-à-fait à l'inverse des professionnels des institutions judiciaires), "laissent des traces plus ou moins profondes sur les corps et dans les esprits", comme l'écrit Pierre V. TOURNIER.

Le directeur de recherches au Centre d'histoire sociale du XXe siècle à l'Université PARIS I-Panthéon Sorbonne indique que "les statistiques administratives des ministères de l'Intérieur et de la Justice en conservent elles aussi la mémoire, du moins partiellement, à travers le prisme des classifications policières et des qualifications juridiques. Ces dernières peuvent d'ailleurs évoluer au long du processus pénal : ce qui était, initialement, pour la police ou le parquet, une affaire d'homicide involontaire (un délit de la compétence du tribunal correctionnel) (bien entendu, l'auteur raisonne à partir du cas français) pourra se terminer, devant la cour d'assises, par une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour assassinat (homicide volontaire avec préméditation). 

    Nombre de faits échappent à la police comme à la justice. On peut en avoir connaissance à travers les enquêtes dites de victimisation. Selon leur nature et leur gravité, les faits seront qualifiés, en droit, de contravention, de délit ou de crime. Ainsi, le meurtre est un crime puni de trente ans de réclusion criminelle (voire de la perpétuité dans telle ou telle circonstance aggravante) ; les violences ayant entraîné une incapacité temporaire de travail (ITT) pendant plus de huit jours constituent un délit puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende ; si l'incapacité n'est que de huit jours ou moins, il s'agit d'une contravention de cinquième classe punie d'une amende de 1 500 euros ; la diffamation non publique envers une personne est, elle, une contravention de première classe, punie d'une amende de 38 euros."

A travers ces exemples l'auteur veut faire comprendre une certaine relativité et une certaine instabilité du rapport entre l'acte commis et la peine encourue. Du côté des prévenus, des professionnels de la "justice" et du côté des victimes règnent des conceptions-perceptions très différentes. Et ceci dans le cadre d'un système juridique relativement ancien à l'intérieur d'un État lui aussi ancien, doté de traditions juridiques bien établies. 

"A chacun sa vérité? Oui et non. Il ne peut exister une seule mesure de la délinquance et de la criminalité, une seule mesure de la violence. Aussi peut-on imaginer la difficulté qu'il y a à informer nos concitoyens sur une telle question face à des médias qui se refusent à rendre compte la complexité des choses et face à des politiques qui veulent surtout savoir si "ça" monte" ou si "ça" descend afin d'en tirer un avantage partisan en toutes circonstances." Les travaux de l'Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales (ONDRP) indiquent surtout des statistiques qui rendent compte plus ou moins fidèlement les réalités...

 

La perception de la violence...

    De manière plus ample, Bruno LEMESLE, Michel NASSIET et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, montrent dans une Introduction à de nombreux travaux, cette sensibilité variable aux violences.

La réflexion sur la violence est au coeur du débat public et elle s'impose comme sujet d'étude au travers des représentations qu'en donne le corps social, des modes de régulation qui la prennent pour cible. La pluralité même des sens et fonctions de la violence est également sujet d'études. Elle s'impose, même lorsque des troubles comme ceux révélés par l'affaire d'Outreau en France, ne "perturbent" pas le fonctionnement de l'appareil judiciaire. L'objectif de nombreuses études est de définir ce qui, pour cette institution, est violence, est violent. Une autre dimension est d'étudier la violence sécrétée par l'institution judiciaire elle-même, à en repérer les manifestations, à en discerner les évolutions chronologiques et à tenter de la comprendre.

"Au cours des dernières décennies, la violence a en effet souvent été analysée en se référant implicitement aux concepts modernes. Pourtant, bien des pratiques aujourd'hui tenues pour violentes par l'institution judiciaire et par la société ne l'ont pas été dans le passé. Certaines formes que nous tenons aujourd'hui pour violentes ont pu bénéficier d'une légitimité sociale. Du coup, l'un des objectifs (....) (est) d'examiner comment le pouvoir judiciaire réagit ; s'oppose t-il à une violence qu'il combat, creusant alors une distance avec la société, ou du moins avec une partie d'entre elle, ou bien choisit-il d'ignorer des formes de violence pourtant explicitement illégitimes en termes de normes et de droit?  A partir des archives judiciaires, mais aussi religieuses (et parfois ce sont les mêmes...), de nombreux auteurs dénichent les occurrences les plus fréquentes qui stigmatisent certaines pratiques sociales, notamment l'emploi de termes comme injustice et violence. Ce qui frappe, dans ces travaux qui vont du Moyen Age à l'époque moderne, c'est la corrélation implicite entre les violences et les soulèvements paysans ou urbains. La violence pouvait aussi recevoir une acceptation légale ou sociale dans des cas précis, comme le duel judiciaire (entendre là un véritable duel, les armes à la main...).

"La question de la légitimité de la violence conduit directement à évoquer les actions de vengeance. Leur persistance au-delà du début de la construction de l'État les a renvoyés dans les marges de l'illégalité." La prégnance de la notion d'honneur et la persistance de la vengeance "appellent à relativiser la pertinence de l'application, à l'histoire de la violence, de la théorie du procès de civilisation de Norbert Elias, qui interpelle et divise les historiens." "Toutefois, si les pratiques de vengeance demeurent larges et en partie reconnues par l'autorité judiciaire, les différences sociales sont sensibles. Les élites rurales et nobiliaires savent mieux que les catégories inférieures faire usage du monde judiciaire. C'est pourquoi il importe d'évaluer les relations complexes qui s'établissent entre les autorités judiciaires et les communautés d'habitants, dès lors que les premières se prêtent - volontairement ou non - à leur utilisation par celles-ci pour protéger des proches ou pour assouvir des vengeances. Nous devons voir comment l'attitude des autorités judiciaires peut être déterminée par les relations de pouvoir internes aux communautés d'habitants."

"Ceci nous introduit à la question des réponses pénales de l'autorité judiciaire face à la violence et donc à la "violence légale" exercée par l'autorité, selon une expression (...) antinomique mais qui fait écho à la célèbre formule de Max Weber. Discours de la violence et "violence légale" ne doivent pas être considérés séparément car l'un et l'autre participent d'une même construction. Les théoriciens à la fin du Moyen Age insistent sur la valeur exemplaire de la peine. Mais, de même que pour l'appréciation de la violence par les victimes, il convient de se livrer à une critique serrée des sources disponibles, à cause de l'extrême inégalité de leur conservation et, par conséquent, à une critique de ce qu'elles peuvent apporter au-delà d'une lecture empirique. De là, il faut réévaluer la réponse pénale violence de l'État en construction."

Le rapport entre ces violences et l'émergence de la souveraineté, jusqu'au vocabulaire employé pour les désigner est posé par de nombreuses études. "Quel rapport pouvons-nous établir entre cette violence et la notion même de souveraineté lorsque le souverain l'exerce ou lorsqu'elle est exercée en son nom? Ou encore en quoi la violence et sa rémission exercée par une puissance souveraine, rémission qui semble en être l'autre face, servaient-elles chacune à sa manière la souveraineté, en quoi participeraient-elles de sa construction et de sa définition? On le sait, tous les crimes n'étaient pas pardonnés. Et lorsque la violence judiciaire prend l'aspect terrifiant de la torture, ne doit-on pas se demander dans quelle mesure cette violence institutionnelle, par son usage et par le discours que l'autorité produit pour la justifier, ne se définit pas en opposition à la violence extrajudiciaire, débridée, voire sanglante? La violence légitime que l'État s'attribue renvoie donc à une rationalité ; il y a un discours sur la violence qui est un élément de la construction de l'État à la fin du Moyen Age et à l'époque moderne." 

 

La délinquance, objet d'études de bien des sociologies

     En histoire contemporaine, le nombre d'études explose, à la mesure des disciplines touchées par les questions de la délinquance, de la sociologie urbaine à la sociologie du droit... Cela d'autant plus, sans doute, que l'individu est plus que jamais au centre de ce droit. L'individu, dans un État de droit, dans un monde de droit, doit être protégé : la "sûreté élevée au statut de droit de l'individu." 

    On peut constater avec les auteurs de cette Introduction, que "l'historiographie de la violence pour la période contemporaine a longtemps été dominés par une question : celle des processus de régulation des homicides à l'origine de notre modernité aux XIXe et XXe siècles. Après la question fortement débattue dans les années 1970 et 1980 des taux d'homicides, mais aussi la fécondité des recherches sur les violences collectives ou familiales à partir d'une problématique comme "ordre et désordre", l'historiographie s'est, en partie, renouvelée et enrichie dans les années 1990 au contact de l'anthropologie et dans la continuité ou la contestation des recherches impulsées par le philosophe Michel Foucault. (...) Dans l'historiographie récente, la violence extrême fascine nombre d'historiens par ce qu'elle pourrait révéler de l'inconscient de notre modernité. (...)  Dans une nouvelle ère des masses, la violence médiatisée devient un sujet de recherche. Elle nourrit une culture du fait divers, source de nouveaux imaginaires et rend possible l'étude d'un "populisme pénal" pour répondre à l'indignation collective."

Pour le meilleur et pour le pire, aurions-nous tendance à écrire, car il n'est pas sûr que le discours focalisé sur les violences extrêmes (de la grande criminalité au terrorisme) aide beaucoup à percevoir les évolutions profondes  de la société.

"Bien sûr d'autres problématiques font le pont avec les interrogations des périodes antérieures : autour des violences légitimes ou fondatrices et des basculements dans l'illégalisme ou l'intolérable. A partir d'une étude des formes, places, fonctions, rendus de la violence, le chantier reste ouvert lorsqu'il s'agit de rendre compte des adaptations ou résistances au changement politique et social, de mettre à jour des retournements de sensibilités, d'étudier les fonctions sociales de la violence, mais aussi de mieux comprendre l'absorption des violences collectives par des institutions comme l'armée ou l'école".

Tant en droit, sociologie qu'en anthropologie, nous pouvons écrire à la suite de ces auteurs que les recherches foisonnantes interdisent d'indiquer une dominance, qu'ils soit politique, juridique, idéologique.... A côté de problématiques qui se situent d'emblée dans le cadre des sociétés capitalistes libérales, persiste tout un courant sociologique d'inspiration plus ou moins ouvertement marxistes.

Pour rester dans le cadre des études centré sur le judiciaire à l'époque contemporaine, "des répertoires ont été élaborés, des typologies proposées, mais bien des approches restent à explorer. Avec le thème "violence et judiciaire", le regard est orienté vers "ce qui entre, ce qui sort du judiciaire" et bien sûr vers l'étude des modèles juridiques et des pratiques judiciaires. La variabilité des pratiques et le pragmatisme de certaines décisions apportent des éclairages sur les perceptions sociales de la violence, mais aussi sur les objectifs de la justice. Les modes de saisie, les abandons de poursuite avant jugement, les possibles requalifications des crimes et délits, des réponses souvent partielles... sont des indices de la complexité des relations entre violence et judiciaire. Il faut dire que ces affaires de violence ne sont jamais simples pour une justice qui n'ignore pas les fonctions sociales de cette dernière mais qui, dans un État de droit, exige un certain niveau de garanties procédurales. Les travaux sur l'activité des tribunaux correctionnels révèlent alors une justice souvent prudente qui peut paraître indulgente dans son souci d'arrangement et de pacification des moeurs publiques ; une justice prête à refermer la boite des violences par crainte de créer du désordre et de nouvelles querelles.

Avec profit, la recherche s'attarde sur la reconstructions des normes sous le choc des pratiques judiciaires, explore l'impact social et culturel de la codification juridique des violences. Elle s'empare d'une question vaste qui est celle des interrelations entre société, normes et droits. L'étude du traitement judiciaire des violences est alors susceptible de mettre en lumière les mutations propres aux sociétés modernes." Il est question dans ces études de la responsabilité de l'individu dans une société libérale, de la sensibilité aux violences dites "ordinaires" ou "banales" dans un mouvement de plus grande judiciarisation des violences privées, du rôle de l'État dans la régulation des violences...

 

Propriété privée et délinquance

   La société libérale s'organise autour de la défense de la propriété individuelle, base de la sécurité, selon l'idéologie en vigueur. Dans ce cadre, les chercheurs questionnent : Quelles sont les violences poursuivies? Comment évolue la demande des justiciables?  

Les études françaises et anglo-saxonnes n'interrogent ni les mêmes contextes et pas avec les mêmes objectifs. "L'historiographie française, rappelle les auteurs, de la violence s'est longtemps centrée sur l'étude et le traitement judiciaire des violences corporelles. La codification influence la recherche, et le droit est l'expression d'une culture. Les études nord-américaines ont plus directement intégré, dans leurs enquêtes sur la violence, les atteintes aux biens ; des biens prolongation de l'individu dans un pays de culture protestante et où les identités se sont forgées à l'ère du capitalisme triomphant. Mais alors que notre culture s'américanise et que toute violence tend à devenir une délinquance à éradiquer, on peut observer, avec profit, la recherche historique quitter le prétoire des assises, étendre son territoire aux "violences ordinaires", banales ou quotidiennes particulièrement bien saisies (...)".  Se pose la question du rôle de l'État dans la régulation (ou la production) des violences, au moment où il se pose, à travers ses fonctions sanitaires et sociales, comme moteur, agent principal... d'un ordre protectionnel, susceptible de se substituer à l'ordre pénal, par le jeu de multiples réglementations. Au moment où ces fonctions sanitaires et sociales perdent de l'importance (dévolution au secteur privé, individualisation des assurances sociales...), comment l'État peut-il agir ou agit-il encore? 

 

Études du criminel, études du phénomène criminel....

      Très longtemps, seule la sociologie criminelle, en tant qu'annexe de la criminologie mais pas toujours, s'est intéressée à la délinquance et à la criminalité, en tant que telle. Jean-Michel BESSETTE d'une part, Jacques FAGET d'autre nous présentent les sociologies qui s'y intéressent de manières différentes, mais ils se rejoignent sur le constat que l'étude du phénomène criminel ne se réduit pas à l'étude du criminel, de son comportement et de ses "corrections", mais aux problématiques autour de la norme, des normes sociales en général.

     Jean-Michel BISSETTE part de la constatation que "tout groupement humain sécrète des valeurs, des normes et des règles dont l'ensemble - sous forme de coutume, de droit - vise, d'une manière générale, au maintien de sa structure. Cet ensemble normatif agit en retour sur le corps social comme un système de régulation. Bien entendu, les valeurs, les normes et les règles varient selon l'espace et le temps, imprimant leur marque particulière à la vie collective, qui se trouve ainsi diversifiée selon les sociétés."

La transgression de ces normes et de ces règles entraîne la réaction d'une société donnée, par la peine qu'elle inflige à celui ou à celle qui effectue cette transgression. Le domaine de la réaction sociale à la transgression de ces règles constitue le champ de la sociologie criminelle. "C'est ce champ de recherche, que l'actualité médiatique de la vie de nos sociétés porte en avant des préoccupations collectives (...)." "L'étude du phénomène criminel, poursuit le professeur à l'Université de Franche-Comté, intéresse le sociologue à plus d'un titre. En effet, tout acte de transgression est une fenêtre ouverte sur la société. Par les défis qu'il lance à la société et la déchirure qu'il opère dans le tissu de valeurs collective, le crime offre à celui qui l'observe un point de vue particulier, et son étude constitue pour le sociologue une voie d'approche féconde. Il agit comme un révélateur ; c'est à l'occasion des crises (et le crime est une crise ponctuelle) qui l'affectent, que l'on est le mieux à même d'apercevoir les rouages d'une société.

Désignant - en les outrepassant - les limites imposées à ses membres, le crime, non seulement donne à voir les racines sur lesquelles se fonde la vie d'une collectivité, mais par la réaction sociale qu'il suscite, il nous montre aussi à travers quels mécanismes une société se conserve, et se renforce, tout en nous ménageant une perspective sur la problématique du changement social. C'est un élément significatif permettant de saisir le degré de cohésion des valeurs collectives et de suivre leur évolution. De plus, à travers l'étude des divers acteurs qu'il met en jeu - qu'il s'agisse des auteurs du code, de ceux qui le transgressent, des victimes, ou encore des divers entrepreneurs de morales qui stigmatisent les auteurs de transgressions, en leur attribuant la qualification de criminels - ce sont les oppositions à l'intérieur et entre les différents groupes sociaux que le phénomène criminel met en relief. Enfin, à travers l'étude des processus favorisant le "passage à l'acte", c'est la formation et le développement de la personne - et plus particulièrement l'influence du social sur l'individuel - qu'il nous est donné d'observer."

     Jacques FAGET constate de son côté que "jusqu'à la fin du XIXe siècle, les recherches sur le crime relevèrent presque exclusivement du domaine médical. Mais l'hégémonie des médecins s'étiola lorsqu'on comprit que le comportement délinquant n'était pas nécessairement le fruit d'un organisme déficient mais qu'il pouvait aussi avoir des raisons sociales." Il attribue à GAROFALO (1885), l'une des premières propositions de rassembler l'ensemble des approches scientifiques du crime sous le nom de criminologie.

"Le caractère flou et fédérateur du terme lui assura un grand succès. La criminologie se présente en effet comme un domaine de connaissances pluridisciplinaires dont les principales déclinaisons (sociologie, psychologie, psychiatrie, histoire, droit, médecine, police technique, anthropologie...) se veulent complémentaires." Alors que sans doute, vu les acteurs et les domaines d'intervention en cause, ces rapprochements sont l'occasion de multiples conflits de disciplines... et de compétences dans le traitement de la criminalité, non exempts à cette époque de sous-entendus politiques et idéologiques. En tout cas, pour revenir au chercheur (CERVL) et enseignant à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, "l'approche sociologique du crime et de la justice pénale n'est donc qu'un des éléments de la boite à outils qu'est la criminologie. Elle est généralement désignée sous le terme de sociologie criminelle ou sociologie pénale. L'expression sociologia criminale (Ferri et Colajanni en revendiquent tous deux la paternité) permit au mouvement italien des juristes socialistes de se démarquer des théories innéistes ou héréditaires dominantes." Émile DURKHEIM initie en France cette sociologie criminelle dans la Revue d'anthropologie criminelle (1886). Mais en fait, les véritables recherches (en tant que pratiques) se développent seulement dans les années 1920 aux États-Unis et dans les années 1960 en Europe.

 

Quelles sociologies et quelles délinquances....

    L'auteur, toujours Jacques FAGET, préfère parler de sociologie de la délinquance et de sociologie de la justice plutôt que de sociologie criminelle et de sociologie pénale. Car l'expression sociologie criminelle présente le désavantage de présenter une infime partie pour le tout.

Une présentation spectaculaire de cette sociologie qui fait son succès (confirmé par les ventes toujours importantes de livres consacrés au crime... sans parler du succès des romans policiers mettant surtout en vedette des crimes tels que vols très importants ou des assassinats...) s'éloigne du propos des travaux sociologiques qui, dans leur immense majorité, se préoccupent davantage de la délinquance juvénile ou de la délinquance de masse. Cette sociologie de la délinquance et de la justice pénale se trouve au confluent, tout en s'en détachant de quatre sociologies :

- la sociologie de la déviance ;

- la sociologie du droit ;

- la sociologie politique ;

- la sociologie des organisations.

  Sans entrer pour l'instant dans les différentes sociologies de la délinquance - et il y en a un certain nombre - constatons comme Jacques FAGET que "l'épine dorsale du débat criminologique se situe au croisement de deux postures philosophiques et scientifiques.

La première oppose des conceptions plus ou moins déterministes ou libérales de l'acte délinquant, la seconde distingue une focalisation sur l'explication du passage à l'acte délinquant ou bien sur la manière dont les institutions définissent les limites à ne pas franchir et en sanctionnent ou non la transgression. Ces deux césures sont moins évidentes que l'histoire de la sociologie de la délinquance les a souvent présentées. De nombreux travaux naviguent entre déterminisme et libéralisme ou empruntent aux deux paradigmes dits du passage à l'acte et de la réaction sociale.

Pour autant, tout n'est pas dans tout et il existe quatre courants dominants qui permettent de baliser un certain nombre de chemins.

Le premier, que l'on qualifiera de culturaliste, est largement focalisé sur l'analyse des chocs culturels dus à l'intensification des phénomènes d'immigration et préoccupé par les processus d'intégration des immigrants. Il considère la délinquance comme le produit de la désorganisation de la structure sociale et culturelle qui préside à la socialisation des individus.

La deuxième perspective, connue sous l'appellation des théories de la tension, postule que la nature de l'homme est conformiste. C'est le fait de ne pouvoir accéder à la réalisation de désirs pourtant légitimes qui pousse les individus à la transgression.

Le troisième courant de pensée est rationaliste. Il part du postulat inverse que la transgression est naturelle à l'individu et que, dès lors, c'est la nature du contrôle social qui s'exerce sur ses comportements qui peut en assurer la normalité.

Enfin, une quatrième posture de recherche considère qu'il est vain de se demander qui est le délinquant sans auparavant s'être interrogé sur la définition même du crime et de la délinquance. Elle opère donc un travail de déconstruction des catégories sociales et juridiques et présente la délinquance comme le produit  d'une négociation sociale, d'une construction judiciaire ou d'une logique politique et économique de domination."

 

Jacques FAGET, Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Érès, collection trajets, 2007. Jean-Michel BESSETTE, Sociologie criminelle, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 1997. Bruno LEMESLE, Michel NASSIET et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, Introduction de La violence et le judiciaire, discours, perceptions, pratiques, sous la direction de Antoine FOLLAIN, Bruno LEMESLE, Michel NASSIET, Eric PIERRE et Pascale QUINCY-LEFEBVRE, Presses Universitaires de Rennes, 2008. Pierre V. TOURNIER, article Délinquance, dans Dictionnaire de la violence, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011.

 

SOCIUS

 

Relu le 19 décembre 2020

 

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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 14:51

       Ce n'est que de manière récente que la sociologie et l'anthropologie s'intéressent aux problématiques nées des progrès du féminisme, comme ce n'est que récemment que les façons d'être homme ou femme posent question. Tant que les sociétés considèrent les rôles sociaux définis naturellement en partie des différenciations biologiques, tant que les hiérarchies sexuelles ne sont pas mises en cause, traduire tant que le pouvoir des hommes sur les femmes n'est pas remis en cause, les questions d'identités sexuelles n'existent tout simplement pas.

Du moins, elles ne sont pas considérées comme des sources de conflit, même si par ailleurs la structure de domination entraîne réellement des conflits. Le fait est que l'on considère maintenant, du moins dans les sociétés occidentales, car dans d'autres cela se présente bien différemment, et du moins, encore une restriction, dans les couches de la société atteintes par les évolutions économiques, démographiques, idéologiques qualifiées de modernes (un peu vite...), que la masculinité et la féminité sont des qualités sociales et culturelles, non intangibles.

      Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination masculine, qui déterminent ce qui est considéré comme "normal" - et souvent encore interprété comme "naturel" - pour les femmes et les hommes.

La virilité revêt un doubles sens, si nous suivons Pascale MOLINIER et Daniel WEITZER-LANG :

- Les attributs sociaux associés aux hommes, et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le "droit" à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent pas être virils : femmes, enfants... ;

- La forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine.

La virilité, dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation, pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine. C'est qu'analysent par exemple les études réalisées dans les années 1970 par les sociologues féministes (MATHIEU, 1973 ; GUILLAUMIN, 1978).

 

La remise en cause des schémas traditionnels par les recherches féministes

     Les recherches féministes ont d'abord remis en question la définition masculine de la féminité. Il en résulte, ensuite, une remise en question de la définition de la masculinité. Des travaux comme ceux de Daniel WELZER-LANG (1994), qui reprennent les études de Maurice GODELIER (1982) replacent la virilité dans le cadre de l'éducation masculine imposée, que ce soit dans les écoles, la famille, les clubs de sport, l'armée, les cafés... Cette virilité structure les rapports entre hommes, conformément à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. C'est une véritable chaîne de dominance psychologique et sociale qui s'instaure depuis les hommes "les plus forts", jusqu'aux femmes "les plus faibles", les plus stigmatisés étant les hommes qui manquent de virilité. L'homophobie ambiante, bien étudiée chez les hommes, moins chez les femmes, est en quelque sorte au service de cette chaîne de dominance. Cette perception de la virilité ne se manifeste pas seulement dans les relations sociales ou dans les lieux de socialité, des théâtres aux sports, mais aussi sur les lieux de travail et fait même partie d'une psychodynamique de travail (DEJOURS, 1988).

Masculinité et féminité désignent l'identité sexuelle : la capacité à "habiter" et aimer son propre corps et à en "jouer" dans les relations érotiques ; tandis que virilité et muliérité désignent le conformisme aux conduites sexuées requises par la division social et sexuelle du travail. L'adhésion des hommes aux critères de la virilité est interprétée, avant tout, comme une défense contre la souffrance et la peur engendrées au travail. La muliérité, dans ces études, est un néologisme qui désigne l'aliénation de la subjectivité féminine dans le statut de soumission (Nicole-Claude MATHIEU, 1991). Tant la virilité chez les hommes que la muliérité chez les femmes, il s'agirait d'attitudes qui camouflent des faiblesses et survalorisent certaines qualités, à la différence près que la virilité peut servir (même chez des femmes...) d'identité d'emprunt en ce qu'elle est promesse de valorisation, la muliérité ne renvoie qu'à la dépréciation et à l'effacement de soi.

Des études cliniques (MOLINIER, 1997) dans les collectifs infirmiers permettent de montrer la positivité du rapport entre féminité et travail, rapport au monde diamétralement opposé à celui de la virilité. Lorsque la féminité ne se résume pas au statut de soumission et abnégation, c'est grâce à la reconnaissance, par les infirmières, de la compassion comme souffrance générée par l'activité soignante et comme valeur morale pour orienter et juger leur travail. 

     Toute une partie de la littérature, de manière peut-être un peu optimiste selon nous, considère qu'aujourd'hui la notion de domination masculine n'est plus contestée par les sciences sociales. Se pose alors avec plus d'acuité, pour les auteures qui partagent ce point de vue, le besoin de déconstruire les catégories d'agir et de pensée articulant féminité et masculinité, domination des femmes et aliénation des hommes, virilité et violences masculines, sphère publique et sphère privée. Pascale MOLINIER et Daniel WEITZER-LANG relèvent (avec un certain humour involontaire) que, "comparé au développement des recherches féministes, le nombre réduit d'hommes qui se définissent comme "pro-féministes" et qui participent à ce travail critique ne facilite pas la nécessaire mixité des débats et des confrontations."

 

La remise au cause provient aussi de la poussée des homosexualités

La poussée des luttes pour la reconnaissance des homosexualités entraîne l'éclosion de nombreuses études sur l'hétérosexualité, qui apparait alors comme une forme d'oppression suis geneis - le harcèlement sexuel des femmes dans le travail constituant une forme radicale de "l'hétéro-normalité". En fait, ni les sciences sociales, ni la psychanalyse n'ont, à ce jour, de théorie constituée des rapports entre l'identité sexuelle et ses déterminations sociales (MOLINIER, 2000). En psychanalyse, les études restent concentrées sur l'économie érotique tandis que du côté des sciences sociales, les théories tendent à réduire l'identité sexuelle au comportement imposé par le genre, faisant l'impasse sur le désir ainsi que sur la subjectivité. Penser la sexualité autrement est sans doute nécessaire, vu la persistance et l'acuité des conflits générés, mais de même que pour la recherche de la paix (internationale par exemple), la déconstruction des idéologies ne suffit pas ; encore faut-il que s'édifient de véritables théories et pratiques nouvelles. 

 

Des évolutions encore modestes...

      Ilana LÖWY, assez loin d'une prétendue égalité des sexes, loin également de la disparition "promise" des dominances sexuelles dans les années 1960-1970, préfère analyser la persistance des images de la féminité et de la masculinité. Sans mésestimer les avancées vers l'égalité entre hommes et femmes, réalisée en grande partie sur le plan juridique dans les pays occidentaux, elle estime important, comme par exemple Virginia VALIAN (Wy so Slow? The Advancement of Women, MIT Press, Xambridge, Massachusetts, 1998), de se poser la question des ressorts de la persistance d'un écart des statuts, notamment sur le plan économique.

"La persistance de l'écart entre le statut socioprofessionnel des hommes et celui des femmes est attribuée aux différences dans la distribution des obligations familiales. Par choix, par nécessité ou souvent un mélange des deux, les femmes continuent à porter la plus grande part de responsabilité dans les tâches ménagères et éducatives, ce qui limite leurs possibilités de s'investir professionnellement et d'intervenir dans la sphère publique." Ces explications, pertinente en soi, ne suffisent pas. Mais avant de se pencher sur les ressorts de la persistance des inégalités, "il est important de ne pas perdre le sens de la proportion. Les démocraties occidentales ne sont ni l'Afghanistan, ni l'Arabie Saoudite ; la majorité des femmes qui y vivent appartiennent à un segment très privilégiés de la population mondiale. Il est indécent de mettre au même niveau les frustrations provoquées par une discrimination sur le marché du travail, les difficultés à percer en politique ou de moindres possibilités d'épanouissement personnel et les conséquences du déni des libertés fondamentales, de la pauvreté extrême, d'une violence meurtrière à l'égard des femmes. Toutefois, "dans pratiquement toutes les sociétés humaines la liberté sexuelle des femmes est plus limités que celle des hommes, elles ont un choix plus restreint de rôles sociaux et éprouvent bien plus de difficultés à accéder à la majorité des institutions sociales." (comme l'écrit l'anthropologue féministe Sherry ORTNER en 1974).

 

Un certain marketing, camouflage de réels rapports entre les sexes

    Le marketing de la femme "différence, mais égale" dissimule mal le conflit latent ou ouvert entre ce que la société globale impose comme image de la féminité et les aspirations des femmes. Pour contrer la diffusion et l'acceptation de cette image, l'historienne des sciences, propose d'articuler un certain nombre de règles et de principes de la reproduction des différences :

- L'hétérogamie, principe selon lequel une femme "doit'" implicitement rechercher un compagnon mâle de statut égal ou supérieur au sien, tandis qu'un homme privilégiera plutôt une partenaire de statut égal ou inférieur au sien ;

- L'érotisation du pouvoir mâle et de la masculinité hégémonique, qui permet de transformer la subordination de la femme en source de plaisir, non seulement dans les rapports intimes, mais aussi dans d'autres circonstances, telles que les relations de travail ;

- La perception des femmes comme étant dotées d'une capacité innée de care (terme sans équivalent précis en français qui décrit la prise en charge du bien-être physique et psychologique des autres : enfants, personnes âgées, hommes. Celles qui n'en font pas preuve sont considérées comme déviante de manière générale ;

- Une possibilité asymétrique de s'approprier attributs et rôles du sexe opposé, par exemple sur la mode vestimentaire.

- L'inégalité esthétique entre les sexes, qui accorde des "marges plus larges" aux hommes, c'est-à-dire plus de latitude pour dévier du modèle en vigueur.

  "Les femmes occidentales sont libres, en principe du moins, de développer leurs capacités intellectuelles, d'exercer une vaste gamme de professions, d'endosser des responsabilités politiques, d'avoir une vie sexuelle satisfaisante, de décider, si et quand elles veulent avoir des enfants. Mais, dans le même temps elles sont évaluées et se mesurent elles-mêmes par des normes intériorisées de féminité, fondées sur la perception des femmes comme étant avant tout partenaires sexuelles des hommes et mères. Les femmes sont censées être séduisantes, charmantes, fines, douces, pleines de compassion, douées pour le care et ne jamais aspirer ouvertement à l'exercice du pouvoir sur les hommes, surtout pas sur les hommes dans leur vie. De nombreuses femmes considèrent leur identité féminine comme une source de satisfaction profonde. Elles sont fières de leur capacité à combiner les qualités de mère exemplaire et/ou de femme séduisante (de préférence les deux à la fois) avec un travail professionnel et un engagement dans la cité. Mais tout se passe comme si elles ne remarquaient pas que la monopolisation des tâches relevant du care par un seul sexe et la dissymétrie des "obligations de beauté" laissent à l'autre le loisir de jouir en tout tranquillité d'une situation privilégiée."  

         La formidable capacité de régénération de la domination masculine se mesure encore plus sans doute, en même temps que, mise à nu dans ses ressorts, notamment par le croisement des recherches féministes et des recherches post-coloniales, elle tend à s'amenuiser ou à se transformer. A s'amenuiser, car ses contours commencent à apparaître, se prêtant à des modifications d'ordre juridique. A se transformer, car il peut se produire une féminisation des hommes comme une masculinisation des femmes. Percevoir la domination en soi - le fait de la domination (quels qu'en soient les bénéficiaires) -  comme une entité hybride, contestée, écrit  encore Ilana LÖWY, et "de ce fait, dotée d'une importante capacité de mutation et d'ajustement, a des conséquences pratiques importantes. Si les paradigmes dominants sont définis comme une citadelle immuable, il est logique de croire qu'une attaque frontale et massive suffit pour s'en débarrasser, ou si c'est impossible, qu'une faille dans le mur, élargie, peut entraîner la chute de la forteresse.

D'où la recherche de "l'élément décisif" qui fasse vaciller l'édifice de la domination masculine : partage plus équitable des tâches domestiques, égalité des salaires, éducation unisexe, élimination de la pornographie, investissement plus grand des hommes dans les soins des jeunes enfants, mariage homosexuel, parité en politique... En revanche, si l'on perçoit les paradigmes dominants comme des entités dynamiques dotées de formidables capacités de régénération, une toute autre approche s'impose - une attaque simultanée sur tous les espaces de production matérielle et symbolique des discriminations. Il s'agit d'une tâche difficile et de longue haleine. La mener à bien nécessite de gérer des situations complexes, confronter des questions difficiles, être attentif aux nuances, réflexif, critique, lucide et tenace".  

     Elle met ainsi l'accent sur la difficulté de l'évolution des moeurs vers une égalisation des conditions, dans un monde où les progrès technologiques (biologie, manipulation génétique ou hormonale) prennent une place de plus en plus grande et où la parentalité évolue de manière contrastée.

 

Ilana LÖWY, L'emprise du genre, Masculinité, féminité, inégalité, La dispute, 2005. Pascale MOLINIER et Daniel WELZER-LANG, article Féminité, Masculinté, Virilité, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007.

 

SOCIUS

 

Relu le 6 novembre 2020

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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 13:46

       Les études féministes poussent à revisiter tous les "acquis" en sciences sociales, critiques et relectures des oeuvres des sociologues notamment, pour mettre à jour des conflits entre genres que ces auteurs précisément ou peu, pas ou mal traités, participant de cette manière, idéologiquement à... ces conflits entre genre.

 

Une contestation des oeuvres qualifiées de "normâles"...

     Jusqu'à qualifier comme insuffisantes, incomplètes, voire contre-scientifiques, une grande partie des sciences sociales considérées comme "normâles"... C'est la démarche d'un certain nombre d'auteurs et d'auteures (surtout), qui le font d'autant plus qu'ils, qu'elles s'insèrent dans un processus d'institutionnalisation multiforme (enseignements, équipes de recherche, réseaux, collections d'ouvrages, revues), comme en France, alors que cette relecture qui est plus une critique qu'une volonté de remettre en cause des principes et des méthodes bien intériorisés, touche peu les pays anglophone, où les études de genre relèvent pour leur grande part de départements interdisciplinaires de type "Women's Studies" ou "Gender Studies".

Cela donne à l'étude des conflits entre genre une autre tonalité et une autre orientation. Cette critique s'apparente d'ailleurs plus à une explosion des stand-points theories, qu'à une ligne directrice claire. Cette explosion portent "au coeur de la recherche des perspectives issues des mouvements des femmes et d'autres groupes minorisés, ont mis puissamment en questions la neutralité des sciences sociales et, et plus généralement, de la production du savoir." Et cette explosion de points de vue commence à faire elle-même l'objet de réflexions visant, à travers un renouvellement de la sociologie de la connaissance, à la recherche de la validité scientifique de ceux-ci... Ainsi, si le rôle des femmes dans la structuration des sociétés, les intrications entre classes, travail, genre et conscience de classe et conscience de genre, le dépassement d'une certaine historiographie reléguant les auteures dans des statuts de soutiens à leur compagnons (matériellement ou spirituellement) masculins, constituent des éclairages nouveaux qui permettent de mieux saisir la nature des conflits de genre.

Des auteurs comme Iris YOUNG (gender as seriality, 1994), s'inspirant d'autres plus anciens (Walter BENJAMIN, 1930), mettent en garde contre une certaine bandita que constitue le rapport de certaines théoriciennes féministes aux textes classiques. Soit l'opération de triage dans la pensée des auteurs classiques pour prendre ce qui fait avancer leur cause et pour rejeter le reste, enlevant à leurs oeuvres toutes les spécificités de leurs apports.

 

Une tendance peut-être dangereuse pour leur propre cause...

      A propos de cette opération de triage, même si sur le court terme, elle fait avancer cette cause ; il n'est pas sûr que le brouillage idéologiques qui en résulte ne se retourne pas contre elle. Mieux vaut raisonner dans la clarté des attendus, des développements et des conclusions des oeuvres, quitte à dénoncer, faire réapparaitre des sens occultés, mettre en évidence d'autres attendus, d'autres développements et d'autres conclusions. Détruire un sens commun qui favorise l'oppression des femmes est une chose, détruire un sens utilisé par la suite, dans le cheminement intellectuel qui conduit, de la psychanalyse et du marxisme par exemple, au féminisme en est une autre. Il existe une certaine solidarité entre pensées, dans le temps et dans l'espace, qu'il est parfois dangereux de briser, car le fil des logiques peut se rompre au profit d'autres logiques, qui, elles, parfois plus simplistes, peuvent facilement reprendre le dessus.

 

Quelques pistes sur les conflits de genres

     Suivant la démarche de Danielle-CHABAUD-RYCHTER, de Viriginie DESCOUTURES, Anne-Marie DEVREUX et Eleni VARIKAS, nous indiquons ci-après des pistes de réflexion qui alimentent la compréhension des conflits de genres. Nous nous limitons ici à seulement deux parties de leur ouvrage, structures, structuration, pratiques et Acteurs, savoirs, régimes d'action.

     Pascale MOLINIER, psychologue, professeure à l'Université Paris XIII, s'intéresse à Auguste COMTE et au positivisme. Elle considère, à la suite de Sarah KOFMAN (Aberrations; Le devenir-femme d'Auguste Comte, Flammarion, 1978) que le positivisme a largement contribué, en les ancrant théoriquement dans la nature, les "saines idées de subordination sociale". Elle critique (férocement) l'obstination, selon elle, d'Auguste COMTE à "confiner les femmes dans l'espace privé". "Le positivisme est une défense destinée à, (toujours suivant KOFMAN) "sauvegarder la santé de la société confondue avec un bon ordre, entendez l'ordre phallocratique, le seul susceptible de sauvegarder le bon équilibre de l'homme mâle, adulte, sain et civilisé". Mais si le vouloir positiviste en son temps triompha, dans le drame amoureux d'Auguste Comte, (...) personne ne fut gagnant, raison pour laquelle l'homme Auguste Comte est, finalement, aussi attachant que sa théorie des sexes est irritante. La question est : comment les intellectuels, hommes et femmes d'aujourd'hui, s'arrangent-ils de la concurrence des intelligences? Dans l'espace public? Domestique? Au lit? Qui conjure pour qui l'"explosion cérébrale" de la création intellectuelle? Qui travaille à l'effacement des traces construisant les postérités? Qui déplace l'ordre du genre et qui l'érige en défense?"

     Roland PFEFFERKORN, sociologue, professeur à l'Université de Strasbourg, réfléchit à l'apport d'Émile DURKHEIM sur l'unité organique de la société conjugale. "Si Émile Durkheim n'a pas consacré d'ouvrage spécifique aux rapports entre hommes et femmes, dès sa thèse (De la division du travail social, 1893) cette question est présente, au moins en creux, dans presque tous ses écrits." La division du travail sexuel, source de la solidarité conjugale, l'effet du mariage sur la fréquence du suicide (Le suicide, Étude de sociologie, 1897), au moins ces deux thèmes montrent que "E. Durkheim prend en compte la morale sexuelle différenciée s'appliquant respectivement aux hommes (de la bourgeoisie) ou à leurs épouses". "le fondateur de l'école française de sociologie en arrive (...) à évacuer explicitement ses propres préceptes. Alors que le social ne devrait s'expliquer que par le social, E. Durkheim a finalement recours au postulat d'une différence ontologique entre les hommes et les femmes, en contradiction totale avec l'ambition de la sociologie qu'il cherche à fonder".

Chaque époux étant un fonctionnaire de la société domestique, le rôle de la femme est de présider la vie de famille. "les rapports entre femmes et hommes sont enserrés par E. Durkheim dans la société conjugale, envisagée comme une unité organique. Dans ce cadre il n'est pas très surprenant que ses analyses soient lestées d'une certaine pesanteur biologique : l'homme est décrit par E. Durkheim comme "presque tout entier un produit de la société", tandis que la femme serait un être "resté bien davantage tel que l'avait fait la nature". Autrement dit, la différence entre la femme et l'homme serait "réductible à l'opposition nature-culture ou nature-société" (Philippe BESNARD, "Durkheim et les femmes ou le Suicide inachevé", dans Revue française de sociologie, vol 14, n°1, 1973). De tels présupposés l'empêchent de saisir véritablement les rapports de domination et d'exploitation qui se développent entre les groupes des hommes et celui des femmes tant à l'intérieur de la famille que dans l'ensemble de la société. Focalisé sur l'intégration et la régulation institutionnelle, E. Durkheim théorise avec détermination la complémentarité fonctionnelle des hommes et des femmes au sein de la famille ainsi que le partage des sphères privées et publiques. Il est pour l'essentiel incapable de penser les conflits au sein de la société conjugale."

     Marie-Elisabeth HANDMAN, anthropologue et maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à l'EHESS-Paris, dans sa redécouverte parmi bien d'autres (comme Irène THÉRY, La distinction de sexe. Une nouvelle approche de l'égalité, Odile Jacob, 2007), de l'oeuvre de Marcel MAUSS, considère son analyse de la division par sexes des sociétés comme inaccomplie. Au minimum non sexiste, l'ethnologue reste attentif aux femmes. "La redécouverte de M. MAUSS, qui pourtant n'a pas abordé la question du genre en tant que telle, permet grâce à sa notion dynamique de division de la société par sexes, par âges et par générations, mettant au coeur de cette division les opérations symboliques, de renouer avec les théories féministes postérieures à 1970, théories, qui, elles aussi, sont, pour paraphraser I. THÉRY, des "chemins de déprise". Néanmoins, il ne faudrait pas inférer de ces rares travaux récents s'inscrivant dans la pensée de M. Mauss un incontestable succès a posteriori de ses recommandations concernant la prise en compte des sexes et la nécessité d'une "sociologie des femmes", du moins en référence directe à ses indications. La seconde vague du féminisme a toutefois, par ses recherches, largement donné raison à ce visionnaire.". Il faut sans doute relire à cet effet, le livre de Marcel MAUSS, de 1947, Manuel d'anthropologie, réédité en 1967 (avec une préface de Denise PAULME, Payot).

     Martine GESTIN, docteure en anthropologie et Nicole-Claude MATHIEU, maîtresse de conférences en anthropologie sociale/ethnologie à l'EHESS-Paris, reviennent sur l'échange des femmes selon les analyses de Claude LEVI-STRAUSS. Son anti-naturalisme concernant le genre humain, confirmé par son article "La sexualité féminine et l'origine de la société" (1998), n'empêche pas dans son oeuvre une... forme de "naturalisation" du genre féminin, du moins si l'on en juge des analyses de Catherine GOSSEZ (Les femmes des ethnologues,, Nouvelles Questions Féministes, n°3,1982) ou de Chantal COLLARD (Echangés, échangistes : structures dominées et structures dominantes d'échange matrimonial - le cas guidar, dans Culture, n°1, Montréal, 1981).

Car d'autres auteures comme Françoise HÉRITIER (A propos de la théorie de l'échange, dans L'homme, n°154-155, 2000) critiquent précisément de telles analyses. Claude LEVI-STRAUSS prend acte de l'asymétrie des sexes, mais comme il l'a écrit de manière irritée (Postface, dans L'homme, n°154-155, 2000), pour lui "il est indifférent à la théorie que les hommes échangent les femmes ou bien l'inverse". Dans le débat autour de sociétés matrilinéaires et matrilocales, l'anthropologue français réaffirme toujours avec force, que l'exercice de l'autorité dans les sphères politique et sociale est un monopole universel (Asymétrie des sexes et priorité masculine), et c'est précisément ce qui nombre d'auteurs féministes lui reprochent, car elles soupçonnent un glissement vers un androcentrisme bien partagé et fort ancien, qui empêcherait de repenser l'échange matrimonial. "L'androcentrisme est lié à toute forme d'organisation sociale où les femmes sont "le deuxième sexe", ce qui n'empêche pas, bien au contraire, leur survalorisation sexuelle ou même affective. La femme est signe et valeur (pour les hommes). D'où l'envolée de la fin des Structures (élémentaires de la parenté), que chaque femme opprimée à travers le monde appréciera à sa guise : "Ainsi s'explique que les relations entre les sexes aient préservé cette richesse affective, cette ferveur et ce mystère, qui ont sans doute imprégné, à l'origine, tout l'univers de communications humaines."

     Anne-Marie DEVREUX, sociologue, directrice de recherche CNRS, Paris-VIII, estime ambiguë la position sur les rapports de sexe de Pierre BOURDIEU. Au-delà de son ouvrage La domination masculine, qui ignore souverainement les travaux des sociologues et ethnologues féministes ou non, la révélation des structures objectives du monde social, des relations et division du travail entre les sexes par le sociologue français dans toute son oeuvre, laissent la question sexuelle comme facteur secondaire de la position de classe. Les critiques anglo-saxonnes comme françaises critiquent cette position qui fait que les femmes semblent finalement exclues du rapport social qui les opprime. "Ainsi, la lecture de l'oeuvre de P. Bourdieu à l'éclairage du genre révèle une certaine lucidité concernant le poids de la division du travail entre les sexes et la complexité des interactions entre classe et sexe. Pourtant, si P. Bourdieu s'est senti entraîné par toute la logique de sa recherche à travailler La domination masculine, toute la logique de sa théorie l'a conduit à une impasse : s'étant laisser éblouir ici plus que dans ses autres champs d'investigation, par sa "découverte" de la violence symbolique des rapports sociaux, il a échoué à saisir la dynamique historique des rapports entre les sexes dont il avait pourtant repéré très tôt la dimension structurelle. Sa prévention à l'égard des analyses et théorisations féministes a achevé d'obscurcir cette lucidité première en le privant des outils de compréhension de l'exploitation et de l'oppression tant matérielle que symbolique des femmes." 

     Anne-Marie DAUNE-RICHARD, sociologue et chargée de recherche au CNRS, examine l'oeuvre de Maurice GODELIER, à la recherche des rapports sociaux de sexe. Autour de l'idéel et du matériel dans les processus de domination, elle souligne les prises de distance de cet auteur avec la thèse de Claude LÉVI-STRAUSS, "qui voyait dans la prohibition de l'inceste le passage de la nature à la culture, de l'animalité à l'humanité, créant du lien social en obligeant les hommes à échanger des femmes."

Il a été montré que les échanges matrimoniaux peuvent revêtir d'autres formes que l'échange des femmes entre les hommes : l'échange des hommes entre les femmes - même si le cas est peu fréquent - et enfin "l'échange des hommes et des femmes entre des familles qui donnent naissance à d'autres familles, comme c'est le cas dans nos sociétés occidentales. Où s'inscrit alors la domination masculine? Pour Maurice GODELIER (La production du social, Autour de Maurice Godelier, Fayard,1999), il s'agit d'"une nécessité anonyme qui s'impose à tous les humains de devoir sacrifier quelque chose de leur sexualité pour continuer à produire de la société". Au lieu de situer le ressort de cette domination dans la parenté ou dans l'économie, il le trouve dans l'ordre politique, qui est aussi un ordre sexuel.

      Lyann JAMIESON, sociologue et directrice du département de sociologie à la School of Social and political Science, University of Edinburgh (UK) et Judy WAJCMAN, sociologue et directrice du département de sociologie à London School of Economics and Political Science, examine les écrits d'Anthony GIDDENS, sous l'angle de l'intimité en tant que structuration oubliée. Sociologue le plus influent et le plus prolifique de Grande Bretagne, il élabore le concept de structuration (1984, traduit en français : La constitution de la société, PUF, 1987). Les rapports de genre, la sexualité et la question de l'identité forment le pivot de trois de ses ouvrages : The Consequences of Modernity (1990), Modernity and Self-Identity (1991) et The Transformation of Intimacy (1992).

Ce dernier ouvrage, traduit en français (La Transformation de l'intimité, 2004) renouvelle les débats sociologiques sur la vie personnelle et familiale. "A. Giddens nous offre une vue alléchante et séduisante de ce à quoi l'intimité ressemblera demain. Une vision (...) qui s'attache plus au contenu émotionnel et communicationnel des relations qu'aux tâches matérielles dont elles se nourrissent aussi. On sait que dans l'espace familial, la prise en charge matérielle des besoins d'autrui (...) repose toujours de façon disproportionnée sur les femmes. De notre point de vue, la transformation de l'intimité et celle, concomitante, des rapports de genre, requièrent un changement tout aussi radical des comportements et des discours. Les débats récents autour de la corporéité l'ont souligné une fois de plus : l'activité physique et l'action communicative contribuent à façonner les subjectivités des hommes et des femmes. En outre, dans les relations à deux, le regard porté sur l'autre, les pensées et les sentiments qu'il inspire, la relation qui se noue avec lui sont simultanément déterminés par les actions et par les mots. Le soin avec lequel les hommes continuent à se soustraire aux tâches qui, à l'âge adulte, engagent la plupart des femmes au service des autres, modifie les perspectives de changement de l'identité de genre et de l'intimité, y compris dans un contexte culturel qui valorise la "relation pure" et l'apparition d'un "homme neuf". A. Giddens a raison de souligner que le discours moderne de l'intimité privilégie la parole et la révélation de soi, et qu'en la matière les femmes ont acquis une plus grande aisance que les hommes. il omet toutefois de signaler que les valeurs et les aptitudes attribuées aux femmes émanent d'un monde où le pouvoir est avant tout masculin. Associée à la maternité, la compétence des femmes pour le travail émotionnel et les soins aux personnes est culturellement définie comme une qualité féminine. Le maintien de la ségrégation de genre sur le marché de l'emploi continue de refléter les conceptions culturelles traditionnelles de la masculinité et de la féminité, et cet état de fait limite lui aussi les possibilités de transformation de l'intimité et du genre. Il est trop tôt pour dire quelles formes prendraient la masculinité et la féminité dans un monde où l'égalité de genre serait la règle, ou même, si en tant que telles, elles resteraient des traits marquants de l'identité."

     Dominique FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, sociologue, chargée de recherche CNRS à l'Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO, à l'université Paris Dauphine, examine ce qu'elle considère être l'héritage controversé (Rôles de sexes, famille et modernité occidentale) de Talcott PARSONS. Les antagonismes entre structures de la parenté et organisation professionnelle moderne, les rôles de sexe et l'amour romantique, la socialisation à travers une relecture du complexe d'Oedipe, les conflits de valeurs et les conflits d'intérêts, toutes des questions examinées par le sociologue nord-américain, sont passées en revue. La critique de son fonctionnalisme et de sa théorie de la spécialisation des rôles des sexes, qui ont beaucoup de succès aux États-Unis, se rapporte beaucoup au fait que Talcott PARSONS amplifient les interrogations sur les responsabilités familiales des femmes et minimisent la prise en compte des contraintes sociales et économiques au profit d'analyses des comportements individuels.

"L'une des questions que T. Parsons a le moins anticipée est sans doute la tension croissante pour les femmes dans l'accès à l'égalité. De ce point de vue, sa position s'écarte des deux auteurs auxquels il semble vouer le plus de considération, Weber et Freud - avertis de ces contradictions sans en voir les réponses - et se rapproche des positions conformistes de la spécialisation des rôles entre hommes et femmes tel que Durkheim l'avance : la complémentarité des rôles de ses serait la clé de voûte de la stabilité sociale. Depuis la fin des années 1960, cette représentation de la famille a été mise en cause sous bien des aspects. D'une part, la famille n'est pas exempte de conflits graves et de violence. D'autres part, les tâches réalisées par les femmes au sein des familles n'ont pas que des dimensions affectives, elles représentent un temps de travail qui, selon les situation sociales, peut s'avérer très accaparant. Enfin les processus de socialisation ne sont pas que des mécanismes enchantés d'intériorisation de normes et de valeurs mais aussi la construction des subjectivités par une idéologie."

     Jacqueline LAUFER, sociologue, professeure émérite à HEC-Paris, se penche sur les rapports de Michel CROZIER à la différence des sexes, en tant que sociologie des organisations au masculin neutre. C'est un oubli du genre, qui conduit à se demander si les femmes sont des prolétaires comme les autres. Sa sociologie est celle "qui, à partir du constat de la présence des femmes dans les effectifs des organisations en question, ne chausse pas les "lunettes du genre" pour rendre compte des phénomènes observés. Ce qui ne signifie pas que M. Crozier ne "voit" pas les femmes, car de fait (...) il n'ignore pas cette question dans ses recherche. Mais cela le conduit à ne pas établir de relations entre le statut donné aux femmes et au travail des femmes dans la société et dans les organisations, et les phénomènes qui sont au centre même de l'analyse qu'il conduit dans les organisations en question. Alors même que M. Crozier s'intéresse aux classes sociales, à la bureaucratie et aux phénomènes de pouvoir dans les organisations, ce sont précisément ces rapports sociaux et ces logiques de pouvoir et de domination dans les organisations (et dans la société), en tant qu'ils concernent les hommes et les femmes, qui lui échappent. Du point de vue de l'analyse conjointe des différences de sexe et des relations de pouvoir, on peut penser qu'apparait ici le poids d'un "interdit", celui qui est associé à la volonté d'envisager le pouvoir en faisant abstraction d'une analyse en termes de rapports sociaux de domination et, en particulier, de domination masculine. Or, comme on a pu les montrer dans l'analyse du travail (Le Sexe du travail, 1984; Les nouvelles frontières de l'inégalité hommes femmes sur le marché du travail, Sous la direction de MARUANI, La Découverte, 1998), il ne s'agit pas seulement d'un "oubli", ou de l'oubli d'une "variable" (Sous la direction de Jacqueline LAUFER, Catherine MARRY, Margaret MARUANI, Le travail du genre, les sciences sociales du travail à l'épreuve des différences de sexe, La Découverte, 2003).

Au-delà, il s'agit de fonder un nouveau regard sur des organisations qui ne doivent plus être "neutralisées". Tandis que les réflexions et les recherches qui ont structuré l'évolution du champ de la sociologie et de la théorie des organisations se sont pendant longtemps élaborées au masculin neutre, de nombreux travaux s'attachent désormais à une analyse critique de ces travaux fondateurs et envisagent l'analyse des organisations en tant que "structures sexuées" dans lesquelles s'inscrivent, par exemple, la ségrégation des emplois masculins et féminins, l'ordre hiérarchique qui est institué entre ces emplois ou encore l'absence des femmes aux postes d'autorité".

     Xavier DUNEZAT, sociologue, enseignant de sciences économiques et sociales au lycée en Bretagne et Elsa GALERAND, sociologue, chargée de cours à l'université du Québec à Montréal, questionne le parcours d'Alain TOURAINE, de l'oubli du genre au sujet-femme et de sa possible orientation vers une philosophie de la différence. Sa tardive analyse de la place des femmes dans la société (vers les années 2000), s'effectue "d'une manière qui nous semble s'éloigner de la sociologie du genre telle qu'elle se développe en France aujourd'hui." Car "il adopte une posture qui rend le "genre" paradigmatique puisqu'il en fait le principe de constitution de la principale figure du sujet : les femmes. Alors même que la nécessité de penser l'intrication des rapports sociaux de sexe, de classe, de race gagne du terrain dans la théorisation du genre, A. Touraine érige désormais les femmes en sujet principal. Mais pourquoi les femmes et quelles femmes? Qui sont ces actrices post-féministes? Où sont ces "territoires libérés" dans lesquels se développe cette "conscience féminine" (Le Monde des femmes, Fayard, 2006) porteuse du sujet? Et pourquoi pas les ouvrier(e)s, les racisé(e)s? (...) Sa théorie du "genre" est en effet tout entière ancrée dans la sexualité et dans la reproduction, tout en étant dissociée de la question de l'organisation du travail et de l'exploitation.

Cette question est le propre des rapports de classe pour A. Touraine, tandis que la sexualité est l'enjeu des conflits "de genre", si bien que les liens qui unissent le genre et la classe ne peuvent être pensés à partir de A. Touraine, pas plus que les liens qui unissent l'oppression en matière de sexualité et l'exploitation qui se réalise dans et par la division sexuelle du travail. La séparation des enjeux et des conflits est ainsi maintenue. A chaque conflit, son enjeu et à chaque enjeu son acteur. Tout se passe donc comme si l'organisation de la sexualité et celle de la reproduction n'étaient pas liées à celle du travail, comme si le rapport au travail n'étant pas genre, et comme si le rapport à la sexualité n'était pas "classé". La sexualité est envisagée comme un domaine séparé du reste du monde social : le domaine des femmes.

Outre les critiques qui l'on peut adresser à cette position sur un plan théorique (Stevi JACKSON, Récents débats sur l'hétérosexualité : une approche féministe matérialiste, dans Nouvelles Questions Féministes, n°3,1996 ; PaolaTABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes ; des outils et des corps, L'Harmattan,1998), l'analyse pose également un problème de méthode puisqu'elle s'appuie exclusivement sur des discours et que nous ne savons rien des pratiques. Nous ne connaissons pas plus les positions occupées, par les femmes rencontrées, dans les rapports de classe, de race. Rien n'est dit de leur rapport au travail, professionnel et domestique, leurs trajectoires sociales sont éludées (...)". Du coup, le travail sociologique d'Alain TOURAINE apparait peu utilisable pour une théorisation tentée par les auteures féministes. 

     Marie DURU-BELLAT, sociologue, professeure de sociologie à l'Institut d'Études Politiques de Paris examine la portée d'un certain "universalisme abstrait" dans l'analyse genrée des inégalités de Raymond BOUDON. Son individualisme méthodologique asexué, analyse des évolutions de la socialisation constituent-ils une bonne approche des processus de socialisation différentielle ses sexes?

L'auteure n'est pas loin de le penser, mais elle indique que "ce n'est pas l'évolution des chances scolaires et moins encore l'évolution de la socialisation qui a enclenché ce mouvement (demandes croissantes d'éducation). On retrouve ici (on retrouverait serait plus juste puisque R. Boudon n'en dit pas un mot) ce refus du déterminisme de la socialisation et la force des capacités des acteurs à utiliser le système scolaire pour servir leurs visées. Ceci conduit à minorer l'impact de l'école dans la reproduction des rôles de sexe, à la différence de celui qu'elle a sur les inégalités entre groupes sociaux. D'abord parce que le sexe dominé ne l'est pas si nettement en termes de diplômes obtenus. Et si, comme certaines recherches le montrer, la socialisation scolaire inculque bien des représentations sexuées conventionnelles, vecteurs de reproduction de la domination du masculin sur le féminin, les évolutions contemporaines révèlent que de fait, cette socialisation sexuée scolaire pèse peu dès lors que des opportunités se présentent sur le marché du travail (ou plus largement dans la vie). Les filles sont alors capables de se montrer stratèges et d'utiliser l'éducation pour se promouvoir, comme le soutiennent des analyses fort peu "boudonniennes" (Jean-PierreTERRAIL, Réussite scolaire : la mobilisation des filles, dans sociétés contemporaines, n°11-12 1992 ; Michèle FERRAND et collaborateurs, L'excellence scolaire : une affaire de famille. Le cas des normaliennes et normaliens de Paris, L'Harmattan, 1999).

Cela ne suffit évidemment pas pour égaliser les positions sociales des hommes et des femmes, ce qui à nouveau conforte les positions de R. Boudon dans sa critique du modèle linéaire de la reproduction qui liait structures sociales, socialisation et succès scolaires et insertion/reproduction sociale. En matière d'inégalités entre les sexes, plus encore sans doute qu'en ce qui concerne les inégalités sociales, celles qui sont aujourd'hui observées ne se réduisent pas aux inégalités scolaires. Elles passeraient davantage par de multiples canaux qui restent largement à explorer (imposition de modèles corporels et d'image par exemple). Et tout comme pour les inégalités sociales, peut-être plus encore, on peut estimer avec R. Boudon (qui sur ce point n'est pas très éloigné du pessimisme de P. Bourdieu et J-C. Passeron) que la capacité de l'institution scolaire à atténuer les inégalités entre les sexes est sans doute faible. Ceci étant, R. Boudon n'analyse toute la dynamique scolaire qu'en référence aux enjeux de mobilité sociale, ce qu'on peut juger restrictif, car l'éducation a sans doute des effets autonomes potentiellement libérateurs."

      Hana LÖWY, historienne des sciences, directrice de recherches au CERMES, discute du genre caché de la micro-histoire chez Carlo GINZBURG. Celui-ci propose d'appliquer comme principe d'écriture de l'histoire, une utilisation créative des difficultés incontournables, entre recouvrement par le point de vue de l'auteur de cette histoire et obligation d'effacer leur point de vue pour s'approcher le plus possible du langage de leurs sujets. il ne propose pas, à travers ses récits foisonnants tentant de comprendre une réalité globale, une approche théorique bien définie mais de multiples pistes. "Il donne aussi quelques conseils pour ceux qui veulent se risquer sur ces pistes : être curieux, oser sortir du carcan disciplinaire, ne pas hésiter à faire des rapprochements incongrus et avoir le courage de confronter systématiquement les éléments qui perturbent. Ce dernier conseil peut être particulièrement utile pour les chercheurs qui étudient les mécanismes de la domination et s'identifient souvent avec les dominés. Une telle identification, si elle est compréhensible, peut affaiblir leur capacité de mettre en question des idées préconçues, et avant tout les leurs.

Pour limiter ces risques, C. Ginsburg conseille de remettre à l'honneur la tâche essentielle de l'avocat du diable. Ou peut-être, en suivant son interprétation de la sorcellerie, comme une posture liminale qui interroge l'ordre établi, l'avocat de la sorcière?". pour saisir les enjeux de la micro-histoire, nous conseillons la lecture de l'ouvrage, sous forme d'entretiens avec Carlo GINZBURG, mal connu en France, de Charles ILLUZ et de Vidal LAURENT : L'historien et l'avocat du diable, dans Genèses n°53 et 54, (2003-2004).

    Fatiha TALAHITE, économiste, chargée de recherche au CNRS (Paris XIII Nord), examine les relations de Luc BOLTANSKI et du genre, vues entre aliénations spécifiques et aliénation générique. Dans l'oeuvre de cet auteur, le genre est très présent et occulté à la fois. "En s'engageant dans l'étude de l'engendrement, L. Botanski est amené à abandonner tour à tour les méthodes classificatoire et homologique ; à s'éloigner du modèle de cité pour intégrer la contradiction (qui avait été évacuée au profit de l'équilibre et de l'accord) et le principe du moindre mal (à la place du sens de la justice) ; à sortir des oppositions binaires pour introduire le tiers ; à adopter une théorie ad hoc pour saisir la relation mère-foetus. Mais il ne fera pas le chemin de retour qui l'aurait conduit à reconsidérer à la lumière de cet aboutissement l'ensemble de sa sociologie. En cherchant à mettre en évidence les valeurs morales implicites tant de la sociologie critique que des personnes ordinaires, ce sont, par un mouvement spéculaire, ses propres croyances qu'il énonce, ce qui confère à son oeuvre un caractère apologétique (BOLTANSKI, De la critique, Précis de sociologie de l'émancipation, Gallimard, 2009).

Sa grammaire des justifications échoue à rendre compte de la pluralité des systèmes de valeur, même appliquée à la société française, dont il occulte la diversité (...). On décèlera cependant deux pistes. L'une envisage que la femme puisse occuper la position de tiers, ouvrant une brèche dans le déterminisme de la condition féminine. L'autre est un début de reconnaissance des "philosophies politiques féministes (De ce courant qu'il nomme "Ethics of Care") qui "défendent la possibilité d'un accès ouvert à l'avortement tout en se montrant fréquemment très critiques à l'égard de la plupart des arguments proposés pour légitimer cette pratique" et qui, tout en maintenant l'exigence de libéralisation, "s'opposent à la fois aux arguments qui, ne considérant la femme et ses droits, tendent à ramener le foetus vers le néant (il n'est rien si ce n'est un élément du corps de la mère)" et à démontrer qu'il ne peut être traité comme une "personne" ni, moins encore, d'être doté d'un droit à demeurer là où il est et à s'y développer". Dans un texte récent qui sonne à la fois comme une confession et une justification, L. Boltanski (Rendre la réalité inacceptable. A propos de l'idéologie dominante, Demopolis, 2008) reconnait l'absence "troublante" de toute référence au mouvement féministe dans un article publié en 1976 avec P Bourdieu. Mais dans son oeuvre, le mode d'occultation du genre consiste à le lier chaque fois à une autre question qui prend le dessus. Par ce procédé de contournement, il n'en traite jamais vraiment, mais en révèle des contours inédits et incite à la réflexion."

    Delphine GARDEY, professeure en histoire contemporaine, directrice des études genre à l'Université de Genève, discute des idées de Bruno LATOUR, en tant que guerre et paix : tours et détours féministes. Le philosophe et anthropologue contribue à renouveler l'étude sociale des sciences et des techniques. "Ce n'est pas tant l'oeuvre personnelle de B. Latour que les productions identifiées sous l'appellation de l'Actor-Network Theory qui ont fait l'objet d'une première réception et d'une première critique féministe (...).

Donna HARAWAY (The Promises of Monsters, 1992) "est sans doute celle (...) dont l'oeuvre discute les écueils autant que les potentialités avec le plus d'ampleur et de promesses." "Si plus récemment, B. Latour parle de la question de la représentation comme nouvelle tâche de l'écologie politique, et de la nécessité de pouvoir recueillir cette multiplicité (humains/non humains socialisés) pour poser "à nouveaux frais" la question de la "composition du monde commun" (LATOUR, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 1999), le vocabulaire de D. Haraway diffère sensiblement. Dans ce qu'elle nomme la "conversation" avec le monde, elle revendique une position de "responsabilité". Il s'agit d'interroger la façon dont "nous sommes responsables" ou "redevables" de nos "compagnons d'espèce". Elle assume implicitement la dimension normative de tout mode d'existence (qu'il s'agisse d'être au monde, d'y agir, ou de tenter de la connaitre) et nous oblige ainsi à penser ce que sont "nos sciences" et "nos politiques"."

 

Sous la direction de Danielle CHABAUD-RYCHTER, Virginie DESCOUTURES, Anne-Marie DEVREUX et Eleni VARIKAS, Sous les sciences sociales, le genre, Relectures critiques de Max Weber à Bruno Latour, La Découverte, 2010.

 

SOCIUS

 

Relu le 9 novembre 2020

 

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 07:34

         Une tendance récente de la littérature scientifique veut se distinguer de la pensée habituelle des relations entre hommes et femmes sous l'angle de la différence biologique des sexes pour développer des analyses faisant appel plutôt à une différence sociale des genres.

Même si dans l'un et l'autre cas, il s'agit bien de comprendre des conflits entre êtres humains différenciés biologiquement et même - notamment dans les études féministes ou d'inspiration féministes -  de proposer d'autres modes de relations. L'anthropologie permet de réaliser que les relations sociales entre hommes et femmes ne proviennent pas directement de leurs différences biologiques, et une grande part de la sociologie actuelle veut délibérément marquer la différence entre ce qui relève de la biologie et ce qui relève du social, même si la plupart des auteurs (comme Françoise HÉRITIER, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996) admettent que dans la différence anatomique des sexes réside un "butoir ultime de la pensée" fondant l'opposition identique/différence à l'origine des systèmes conceptuels binaires. Indiquons que la psychanalyse, qui met en évidence les conflits entre êtres de sexes différents, jusqu'à faire parfois du conflit sexuel l'archétype de tous les conflits, constitue depuis sa fondation un moteur important des réflexions sur les relations entre hommes et femmes, que ce soit dans le prolongement ou dans sa contestation.

 

Différence entre sexe et genre

      La différence entre sexe et genre, telle qu'elle s'établit dans la plupart des oeuvres récentes (fin XXe, début XXIe siècle) est bien expliquée par Nicole-Claude MATHIEU.

"L'humanité, écrit la maître de conférences à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, fait partie des espèces à reproduction sexuée, elle a donc deux "sexes" anatomo-physiologiques qui ont pour seule fonction sa perpétuation physique : la production de nouveaux individus. Toutefois, sa caractéristique, déjà décelables chez les primates supérieurs, est la perte de l'oestrus (coïncidence chez les femelles animales entre excitation sexuelle et période féconde). D'où, pour les femmes, la possibilité de désir et coït hors risque de grossesse, mais aussi de grossesse hors désir sexuel (le viol, acte social, semble le propre de l'homme). Les sociétés humaines, avec une remarquable monotonie, sur-déterminent la différenciation biologique en assignant aux deux sexes des fonctions différentes (divisées, séparées et généralement hiérarchisées) dans le corps social en son entier. Elles leur appliquent une "grammaire" : un genre (un type) "féminin" est imposé culturellement à la femelle pour en faire une femme sociale, et un genre "masculin" au mâle pour en faire un homme social.

 Le genre s'exerce matériellement dans deux champs fondamentaux :

1) la division socio-sexuée du travail et des moyens de production ;

2) l'organisation sociale du travail de procréation, où les capacités reproductrices des femmes sont transformées et le plus souvent exacerbées par diverses interventions sociales (Paola TABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps,  textes 1979-1985, L'Harmattan, 1998).

Les autres aspects du genre - différenciation du vêtement, des comportements et attitudes physiques et psychologiques, inégalité d'accès aux ressources matérielles (TABET, 1979) et mentales (Nicole-Claude MATHIEU, L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, 1991), etc - sont des marques ou des conséquences de cette différenciation sociale de base. Ainsi l'extension à la quasi-totalité de l'expérience humaine de ce qui n'est qu'une différenciation fonctionnelle dans un domaine amène la majorité des êtres humains à penser en termes de différence des sexes, comme division ontologique irréductible où sexe et genre coïncident, chaque sexe-genre étant exclusif de l'autre. Mais la grammaire du genre, idéelle et factuelle, outrepasse parfois l'"évidence" biologique de la bi-catégorisation - elle-même d'ailleurs problématique, comme en témoignent la complexité même des mécanismes de la détermination du sexe (PEYRE et WIELS, 1997) et les états intersexuels. Certaines sociétés autres qu'occidentales modernes et certains phénomènes marginaux de nos sociétés montrent que ni les définitions du sexe et du genre ni les frontières entre sexes et/ou genres ne sont aussi claires."

 

Les étapes de la réflexion sur le genre

       En dépit d'une certaine tendance de la mouvance féministe à minorer les avancées de la réflexion et même de la diffusion dans le public des notions de genre, il faut situer des étapes dans la constitution de cette réflexion qui remonte finalement assez loin : ENGELS (1884), Margaret MEAD (1948), Viriginia WOOLF (1929) ou Simone de BEAUVOIR (1949)... contribuent, chacun dans des domaines différents à imposer des nouvelles manière de penser la division entre les sexes. Le mouvement s'est accéléré dans les années 1960, mais, il faut le préciser avec force, seulement dans les pays d'Europe et de l'Amérique du Nord. Car les différenciations culturelles d'avec des sociétés dominées par d'autres forces socio-religieuses (Chine, Inde, Pays arabes...), parfois vivement exprimées, indiquent que chez elles, la pensée n'opère pas selon les mêmes chemins. Même si, du fait de l'occidentalisation, même des élites qui dans ces régions-là, bénéficient pourtant encore des fruits d'une ségrégation importante, sont atteintes par les critiques féministes (par des voies détournées souvent) de l'oppression subie par les femmes.

Comme l'écrit encore Nicole-Claude MATHIEU, "les critiques féministes s'attaquèrent (dans les années 1980 et 1990), entre autres, à la naturalisation de la catégorie "femme". Face à l'amalgame bio-physio-psychologique qui la définissait et à l'occultation des rapports de pouvoir qui la constituent, il était nécessaire d'introduire des analyses, et donc des termes, montrant clairement le fonctionnement social de la catégorisation par sexe. D'où, en France, les notions de "sexe social" (MATHIEU, 1971) ; de "sexage" (Colette GUILLAUMIN, 1978) pour désigner, en référence à certaines formes d'esclavage et de servage, un système d'appropriation des femmes ("sexisme", plus restreint, référait plutôt à des attitudes) ; et l'expression, rapidement généralisée dans les pays francophones, de "rapports sociaux de sexe" correspondant à l'anglais gender relations (rapports de genre).

Aux États-Unis, le terme genre, jusqu'alors utilisé dans des études psychologiques sur l'identité personnelle (par exemple, les travaux de John MONEY, et de STOLLER, 1968), prit une acception sociologique (par exemple OAKLEY, 1972). Et l'anthropologue Gayle RUBIN (1975) proposa l'expression sex/gender systems pour souligner l'interdépendance systémique entre les régimes matrimoniaux qui oppriment les femmes (où elles n'ont pas, sur elles-mêmes, les autres femmes et les hommes, les "droits" - privilèges de genre - que ces derniers ont sur elles et leur sexualité) et des processus économiques et politiques globaux."

La même auteure estime que se manifeste plus récemment, "depuis les années 1980", des dérives dans l'utilisation de la notion de genre :

- Le terme isolé de "genre" tend à masquer que le "sexe" fonctionne effectivement comme paramètre dans la variabilité des rapports sociaux concrets et des élaborations symboliques ;

- Même si les analyses féministes indiquent le fonctionnement du genre dans les structures sociologiques comme hiérarchique, le terme continue d'être ressenti comme anodin. Parler de gender studies fait moins trivial que women's studies ou gay and lesbian studies, plus tranquille que feminist studies. Ce qui permet de poursuivre des études sur les aspects symboliques et idéologiques du maculin et du féminin, sans référence à l'oppression du sexe féminin ;

- Les termes gender, sex, sexuality, dans les universités anglo-saxonnes notamment, ont tendance à être utilisés indifféremment ;

- A partir des années 1990, aux États-Unis, sur le plan culturel et des spectacles notamment, le mouvement queer tant à regrouper des comportements différents de l'hétérosexualité normative et à considérer que les catégories binaires (hommes/femmes, homos/hétéros) sont dépassées, voire "essentialistes", ce qui brouille les catégories de sexe et de sexualité. On s'intéresse uniquement aux genres en tant que représentations quasi théâtrales de chaque individu, gommant tous les aspects sociaux de la différenciation sexuelle.

Nicole-Claude MATHIEU pointe trois grands débats actuels autour des catégories de genre et de sexe :

- La "féminisation" du langage ;

- La "parité" entre femmes et hommes dans la représentation politique ;

- La contestation de la prééminence de la différence des sexes dans la famille, remettant sur le chantier la question de la filiation et de la parentalité.

 

Domination et consentement à l'oppression

     Erika APFELBAUM indique les ressorts de la domination de genre et les relations complexes entre domination et consentement. La domination, notion apparue dans le champ des sciences sociales avec Max WEBER (1921, étude des éléments de sa légitimité), approfondie par les économistes marxistes, est identifiée et dénoncée d'abord au sein des mouvements d'émancipation dans les années 1960.

"Au-delà de la diversité des formes que prend la mise en oeuvre de chaque oppression particulière, on observe une analogie structurelle commune : les rapports de domination et les inégalités de statut sont au coeur de toute relation sociale." L'analyse de la domination coloniale, notamment chez Aimé CÉSAIRE, Franz FANON et Albert MEMMI (qui en décrit les mécanismes à travers les figures du Juif, du Noir, de la Femme, du Colonisé, du Prolétaire, du Domestique), les analyses du pouvoir de Michel FOUCAULT (1976) qui en dévoile les effets dans la sexualité, fournissent les éléments d'une problématique de la domination de genre. Ces études convergent avec les approches en anthropologie de MATHIEU (1978), de TABET (1979)..., en sociologie de GUILLAUMIN (1978)..., en psychologie sociale, d'APFELBAUM (1979)..., en psychologie, de WEINSTEIN (1968)...

     Maurice GODELIER (1978) fait du consentement des dominés à la vision masculine des rapports entre les sexes, plutôt que de la violence qu'elles subissent, la composante décisive de la domination. Cette position est critiquée parce qu'elle laisse entendre (mais il n'est pas sûr que ce soit l'intention de l'auteur) une relation symétrique entre opprimée et oppresseur. Pierre BOURDIEU (1998) souligne de son côté la complicité, l'adhésion, que le, la dominée, ne peut pas ne pas accorder au dominant dans la mesure où il (elle) ne dispose pas d'autres schèmes de pensée que ceux qu'il (elle) a en commun avec le dominant, qui sont le produit de l'incorporation des modalités de la relation de la domination. La violence symbolique s'institue et s'inscrit de manière durable dans le corps sous forme de dispositions, de sorte que les interdits sociaux sont naturalisés et résistent à la prise de conscience. 

   La psychosociologue, directrice de recherche émérite au CNRS (Genre et rapports sociaux), à l'Université de Paris VIII, estime que l'accent mis sur ces relations entre domination et consentement participe des rapports même de cette domination. "L'entrée des dominés et dominées (dans les sciences sociales) a battu en brèche la fiction d'une science qui traite d'un sujet abstrait, anhistorique, représentant de la totalité de l'humanité, qui admet donc l'identité de tous, et n'analyse par conséquent que des relations symétriques. Cela explique pour une part la réticence persistante de la communauté scientifique à reconnaître aux mécanisme de domination le statut épistémologique qui leur revient dans le champ des sciences sociales."

 

De multiples analyses du genre...

      La notion de genre est soumise à de multiples analyses depuis les années 1980 après avoir été définie depuis les années 1930 comme "sexe social".

Ces analyses constituent autant de critiques et de révisions des premières définitions. Comme l'écrivent Laure BÉRINI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, l'histoire de la notion du genre, "du concept moderne de genre prend la forme d'une succession d'analyses s'amendant les unes des autres et le sédimentant graduellement, à partir de l'opération initiale qui a consisté à le distinguer du "sexe". Dans les années 1930, l'anthropologie américaine Margaret MEAD est la première à parler de "rôles sexuels". (Moeurs et Sexualité en Océanie) (...) Si la publication du premier tome du Deuxième Sexe par Simone de BEAUVOIR en 1949 portait déjà sur le plan théorique la distinction entre la femelle et la femme (...), ce n'est qu'à la fin des années 1960 que la psychanalyste Robert STOLLER (Sex and Gender. On the Development of Masculinity and Feminity, New York, Science House, 1968) introduit la distinction terminologique entre "sexe" et "genre", en séparant clairement dans ses études portant sur la transsexualité, le sexe biologique de l'identification psychologique. Dans les années 1970, les sexologues John MONEY et Anke EHRARDT insistent eux aussi sur la nécessité de différencier  strictement entre le sexe, anatomiquement et physiologiquement déterminé, et le genre, qui renvoie à l'expérience contingente de soi comme homme ou femme. (Ils) considèrent en outre qu'il faut distinguer le "rôle de genre" (gender role) - qui désigne les comportements "publics" d'une personne - et "l'identité de genre" (gender identity) qui renvoie à l'expérience "privée" que celle-ci a d'elle-même (Man and Woman, Boy and Girl, Baltimore, Johns Hopkins university Press, 1972)."

Sexe et genre chez les psychanalystes et sexologues sont distingués de manière descriptive, tout-à-fait parallèlement au développement des mouvements féministes. "Avec la sociologue britannique Ann OAKLEY (Sex, Gender and Society, 1972), elle prend une charge résolument critique et s'inscrit cette fois explicitement dans le mouvement féministe. (...). Le "sexe" renvoie à la distinction biologique entre mâles et femelles, tandis que le "genre" renvoie à la distinction culturelle entre les rôles sociaux. (...)".

  Cette étape est commune à la plupart des féministes car "elle correspond à un cheminement liant l'analyse descriptive à la critique politique." La redéfinition théorique des relations entre hommes et femmes se situe à l'intérieur d'un vaste ensemble de conflits divers et variés (du droit de vote au droit de disposer de son corps) et ces conflits obligent l'ensemble du monde intellectuel à repenser théoriquement les relations entre hommes et femmes.

   Dans un second temps, la critique de la division inégale de l'humanité se trouve prise en compte, comme l'écrit Christine DELPHY (L'ennemi principal, tome 2, Penser le genre) : la question est de savoir si quand on met en correspondance le genre et le sexe, on compare du social à du naturel ; ou est-ce qu'on compare du social avec encore du social. La philosophe Judith BUTLER (Gender Trouble, 1990) reformule l'articulation sexe/genre, en montrant comment l'opération par laquelle le "genre" est arraché à l'idée de nature contribue en retour à reformuler la division mâle/femelle comme réalité naturelle. "En effet, rapportent les mêmes auteurs, poser que le genre est la "part sociale" du sexe risque d'alimenter l'illusion qu'une fois le genre isolé du sexe, il laisse à voir un sexe biologique "vrai", "purement" naturel et donc pré ou non-social. Pour Butler, la première critique sur laquelle le concept de genre s'est construite reste ainsi empêtrée dans l'idéologie biologique : postuler la construction sociale d'un phénomène implique, comme prémisse cachée, qu'il existe une nature stable et antérieure à construire socialement."

Pour Philippe DESCOLA (Par delà nature et culture, Gallimard, 2005), "pour construire la nature en culture, il faut une nature pré-culturelle susceptible de se plier à cette construction, il faut un donné brut envisageable indépendamment des significations ou des lois qui le convertissent en une réalité sociale, il faut une précondition vouée à resurgir avec obstination chaque fois que l'on croyait, en inversant les valeurs du schème dualiste, la réduire à une représentation conventionnelle. Car si la nature était devenue intégralement culturelle, elle n'aurait plus de raison d'exister, ni la culture au moyen de laquelle ce processus est censé s'accomplir, la disparition de l'objet à médiatiser supposant l'inutilité d'un agent médiateur. Qu'elle soit naturante ou naturée, la nature réaffirme ainsi a contrario sa dominance, et la culture sa subordination." Les premières conceptualisations du genre, opposant le sexe (biologique) au genre (social) échouent donc à s'affranchir de la nature.

Thomas LAQUEUR (La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1990) va dans le même sens critique. L'historien américain analyse le passage d'un modèle antique et médiéval dans lequel les organes génitaux masculins et féminins sont considérés comme les deux pôles opposés d'un continuum à une seule dimension, à un modèle de la différence des sexes qui ne s'inventent qu'au XVIIIe siècle et dans lequel les organes génitaux des deux sexes sont perçus comme ayant chacun une nature distincte et incommensurable. Il s'agit en fait d'un débat sur la représentation d'une hiérarchisation considérée comme légitime ou illégitime, sur la permanence naturelle ou la relativité culturelle de la différence des statuts sociaux, entre dominants et dominés. Ses travaux ébranlent un pré-supposé majeur, celui d'une base naturelle et biologique des sexes sur laquelle le genre ne pourrait que venir se surajouter.

 

Penser le genre, c'est qualifier des conflits comme "prioritaires"...

     Derrière ce débat se prolonge une interrogation sur les valeurs rattachées à l'un ou l'autre sexe. Il amène à s'interroger sur le sens de la masculinité et de la féminité. Si le féminisme matérialiste situe ce débat à l'intérieur de l'ensemble social global, dans une critique de la société capitaliste par exemple et veut lier les questionnements sociaux aux questionnement sur l'identité individuelle, il semble bien qu'à travers l'institutionnalisation universitaire des réflexions, un conflit idéologique persiste sur la problématique la plus importante : problématique des rôles sociaux, problématique de l'identité individuelle. Pour reprendre le point de vue de ce féminisme matérialiste, la critique du patriarcat peut être oubliée au profit d'une critique du sens de l'identité individuelle. Les féministes libéraux peuvent sembler trancher dans le sens de l'homogénéisation des droits et des devoirs des hommes et des femmes, en deçà et par-delà la question de la forme politico-économique de la société ; les féministes radicaux peuvent placer, notamment à travers les luttes pour le droit des homosexuels (des deux sexes) la question individuelle avant la question sociale, quitte à ne pas se poser du tout la question sociale, il n'en demeure pas moins que le conflit intellectuel sur la définition du genre oblige à redéfinir l'ensemble des relations entre hommes et femmes.

Il ne s'agit pas d'un conflit désincarné des réalités sociales : ce débat n'a pas lieu partout et toujours et prend une tonalité plus ou moins brutale suivant les sociétés.

Il a lieu aussi sous la poussée des découvertes scientifiques et de leurs applications sociales, qui dissocient toujours plus reproduction de l'espèce et relations amoureuses entre individus. Il a lieu aussi parce que l'appareil social est en mesure d'agir directement et très vite sur la nature, qu'elle qu'en a été jusqu'ici ses transformations lentes et séculaires sous l'action humaine... La nature est une construction sociale, mais les soubassements biologiques de la vie existent bel et bien ; ils ont simplement changé aussi par la simple existence d'une humanité qui entend dominer son milieu de vie. Aujourd'hui, cette humanité se sent en mesure de manipuler - mais sans vision globale des conséquences de ses actions - jusqu'à sa propre reproduction...

La nouvelle intersexualité entrevue ne se limite pas à une possible inversion des rapports de force entre les genres.

On reprend ici nos quatre auteurs : 'La distinction entre le sexe et le genre ne saurait rendre simplement compte d'une distinction entre du "physique" et du "social". Le genre peut être défini comme le rapport social divisant l'humanité en deux sexes distincts et hiérarchiquement articulés en dehors desquels il semble que rien ne puisse exister. En vertu de cette définition, le sexe apparait comme le "produit" du genre, comme le résultat d'un système de division qui renforce continuellement sa pertinence en donnant à voir les sexes comme les éléments naturels et pré-sociaux constitutifs du monde dans lequel nous vivons. En contrepoint, on a montré le fonctionnement de cette perception "naturelle" en décrivant comment la biologie elle-même contribue à la naturalisation de ce qu'elle prétend décrire, masquant par là même l'acte d'unification de nombreux marqueurs physiques par lequel le sexe est constitué et rendu pertinent dans nos sociétés. Le genre peut être décrit comme une idéologie, une "fausse conscience" dont la critique amène nécessairement à des positionnements politiques particulier : faut-il abolir le genre? Faut-il le subvertir? Peut-on le transformer? Les questions historiquement posées par les groupes dominés et les minorités sexuelles sont aujourd'hui des questions posées à l'ensemble de la société et dont le législateur se saisit de plus en plus fréquemment."

 

Laure BERENI, Sébastien CHAUVIN, Alexandre JAUNAIT et Anne REVILLARD, Introduction aux Gender Studies, Manuel des études sur le genre, De boeck, 2008. Erika APFELBAUM, article Domination, Nicole-Claude MATHIEU, article Sexe et Genre, dans Dictionnaire critique du féminisme, Sous la direction d'Hélena HIRATA, Françoise LABORIE, Hélène Le DOARÉ et de Dénaièle SENOTIER, PUF, 2007.

 

SOCIUS

 

Relu le 12 novembre 2020

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 15:58

          Ce livre en deux volumes rassemble un grand nombre de textes théoriques écrits par Christine DELPHY (chercheuse au CNRS depuis 1966) au sujet de la "condition féminine" ou "question des femmes", et qu'avec la deuxième vague du féminisme du 20ème siècle, elle appelle "l'oppression des femmes et la question du patriarcat".

     Le premier volume contient des textes de 1970 à 1978, le second de cette date aux années 1990. L'auteure participe dès 1968 à la construction des groupes fondateurs du Mouvement de Libération des Femmes et co-fonde avec Simone de BEAUVOIR les revues Questions féministes et Nouvelles Questions féministes. 

        Le premier volume, sous-titré Économie politique du patriarcat, reprend les problématiques fondatrices du féminisme matérialiste. Qui est l'ennemi principal?. Pour Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme, ni aux hommes en général. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour elle, qui s'inspire de Karl MARX dans un parfait esprit hétérodoxe, le système capitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce qu'elle a choisi d'appeler le patriarcat : à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle entreprend depuis plus de 20 ans d'en constituer la théorie. L'ennemi principal est le titre également de l'article de Christine DELPHY publié en 1970, la première année du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) qui marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Elle introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes.

        Le second volume, sous-titré Penser le genre, présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d'adhérer par sympathie pour la cause. 

 

       Nous pouvons donc lire dans le premier tome, L'ennemi principal, publié dans Partisans, numéro spécial "Libération des femmes", de novembre 1970 : Travail ménager ou travail domestique? (paru en 1978, aux PUF, dans Les femmes dans la société marchande) ; Famille et consommation (La famille et la fonction de la consommation, Cahiers internationaux de sociologie, 1975) ; La transmission héréditaire (inédit, 1977) ; Mariage et divorce (dans Mariage et divorce, l'impasse à double face, Les Temps Modernes, mai 1974) ; Les femmes dans les études de stratification (dans Femmes, sexisme et sociétés, sous la coordination d'Andrée MICHEL, PUF, 1977) ; Nos amis et nous, Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes (dans Questions Féministes, novembre 1977, éditions Tierce) ; Proto-féminisme et antiféminisme (Les Temps Modernes, mai 1976).

L'éditeur présente ce premier volume de la manière suivante : "Qui est l'ennemi principal? Pour la féministe matérialiste qu'est Christine DELPHY, il ne s'identifie ni à l'Homme - avec une majuscule -, ni aux hommes en général. Ce n'est en effet ni une essence ni un groupe naturel : c'est un système. Or ce n'est pas non plus, ou plutôt pas principalement, pour cette théoricienne qui s'inspire de Marx mais dans un esprit parfait d'hétérodoxie, le système capitaliste. L'Ennemi principal, c'est ce quelle a choisi d'appeler le patriarcat ; à savoir un système autonome d'exploitation et de domination. Elle a entrepris depuis plus de vingt ans d'en constituer la théorie, très exactement l'économie politique du patriarcat.

"L'Ennemi principal", c'est aussi le titre de l'article de Christine Delphy qui, publié en 1970, marque le début d'une révolution dans la réflexion féministe. Delphy introduit l'idée totalement nouvelle du patriarcat défini comme structure sociale hiérarchique et inégalitaire, en refusant toute explication de la subordination es femmes en termes idéalistes - que ce soit sur des bases biologiques, naturalistes ou essentialistes, ou bien encore fondées sur l'idéologie ou le "discours". Que ce féminisme soit un matérialisme signifie que ce sont les pratiques sociales matérielles qui rendent compte de la domination patriarcale sur les femmes. Traduits en anglais, en italien, en espagnol, en allemand, en grec ainsi qu'en turc et en japonais, les textes de ce recueil son désormais accessibles dans leur ensemble au public français.

La sociologie critique de Christine Delphy dévoile le parti pris andocentrique de la science sociale dominante et met en question sa prétention à l'objectivité. (Michael LÖWY)

 

      Dans le deuxième tome, nous retrouvons, après la préface, Critique de la raison naturelle, Le patriarcat : Une oppression spécifique (le féminisme et ses enjeux, FEN, Edilig, 1988) ; Libération des femmes ou droits corporatistes des mères? (Nouvelles Questions Féministes, n°16-17-18, 1991) ; Un féminisme matérialiste est possible (Nouvelles Questions Féministes, n°4, Août 1982) ; Agriculture et travail domestique : la réponse de la bergère à Engels (NQF, n°5, 1985) ; L'état d'exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée (NQF, n°4, 1995) ; Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles (NQF, n°2, octobre 1981) ; Penser le genre : problèmes et résistances (Sexe et genre, Presses du CNRS, Sous la direction de M C HURTIG, 1991) ; Égalité, équivalence et équité (Version abrégée de Égalité, équivalence et équité : la position de l'État français au regard du droit international, NQF, n°1, 1995) ; Genre et classe en Europe (version abrégée de Marxisme, féminisme et enjeux actuels des luttes en France, Colloque Marx International, PUF, 1996) ; L'invention du "French Feminism" : une démarche essentielle (NQF, n°1, 1996) ; Les femmes et l'État (NQF, n°6-7, printemps 1984). 

L'éditeur présente ce deuxième volume de la manière suivante : ""J'étudie l'oppression des femmes. Mais l'oppression des femmes est spécifique non pas parce que les femmes seraient spécifiques, mais parce que c'est un type d'oppression unique"." Après Économie politique du patriarcat (1998), Penser le genre constitue le tome 2 de L'Ennemi principal. L'auteure nous présente la suite de son analyse matérialiste de la société, une analyse en termes de rapports sociaux et donc politiques, fondamentale pour la compréhension de toutes les oppressions, fondamentale à tout projet d'émancipation.

"Voici un travail qui rompt avec le lyrisme, la religiosité, les proclamations à propos de la "différence des sexes" auxquels on est habitué depuis quelques années. Avec Christine Delphy, qui, dans sa méthode de sociologie, privilégie "la lenteur et la précaution", on n'est pas sommé de prendre position avant d'avoir observé, enquêté, étudié. Dans sa préface, "Critique de la raison naturelle", à elle seule un court essai problématisant l'ensemble du livre - composé d'interventions (entretien, études) sur des questions spécifiques -, elle s'attache à "faire entendre des propos logiques", ce qui est moins facile qu'on ne l'imagine. Elle sait renverser les perspectives, contredire ce que l'on tient pour des évidences, cherchant à substituer une démarche scientifique aux discours quasi mystiques qu'on entend généralement sur ce sujet. Et constamment, elle demande à son lecteur d'essayer de penser au lieu d'être dans une passive empathie et d'""adhérer". Autant dire qu'elle a du courage et qu'elle prend des risques en un temps où, comme elle le relève, "tout se passe comme si la différence des sexes était ce qui donne sens au monde"." (Josyane SAVIGNEAU)

 

   Les deux volumes présentent chacun une bibliographie de référence. 

 

 

      Pour comprendre la position et les analyses du féminisme matérialiste, la réunion de ces articles est bienvenue. Loin d'être un ouvrage "dédié" seulement (ce qui serait déjà bien) à une militante et une théoricienne, il fournit des informations rarement présentées en provenance d'un ensemble assez grand d'actrices et d'acteurs du féminisme. il indique comment des analyses produites dans les années 1970 éclairent les débats récents concernant les relations entre les hommes et les femmes.

 

    Christine DELPHY(née en 1941), chercheuse au CNRS depuis 1966 dans le domaine des études féministes ou "études genre, cofondatrice de Questions féministes (1977) et de Nouvelles Questions Féministes (1980), est aussi l'auteure d'autres ouvrages : Close to Home, (London, Hutchinson & The University of Massachisetts Press, 1984), Classer, dominer : qui sont les autres (La Fabrique, 2008), Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française (Syllepse, 2010). Elle est co-auteure de Cinquantenaire du Deuxième sexe (Direction avec Sylvie CHAPERON, Syllepse, 2001), Le foulard islamique en question (Amsterdam, 2004), Un troussage de domestique (Direction, Syllepse, 2001)...

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tomes 1 et 2, Éditions Syllepse, collection Nouvelles Questions Féministes, 1998 (réédition en 2002), 293 et 389 pages.

 

Complété le 17 janvier 2013. Relu le 13 novembre 2020

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 10:13

      Oeuvre féministe majeure présentée souvent comme existentialiste, Le deuxième sexe, publiée en 1949, écrite par Simone de BEAUVOIR (1908-1986), est à la fois philosophique (en tant que promouvant une philosophie propre), historique, littéraire, sociologique et politique. Son long compagnonnage (sur beaucoup de plans) avec Jean Paul SARTRE ( un travail intellectuel très souvent commun) incite encore de nombreux auteurs à présenter cet essai comme illustration de l'existentialisme, alors qu'il est bien difficile de faire la part de l'apport de l'un et de l'autre dans leurs écrits. Sa dénonciation de la domination masculine, de la soumission féminine reprend à la base les arguments essentialistes et, entre autres, la lecture marxiste, du moment de la condition féminine. L'auteure estime que l'émancipation féminine se fera grâce à la volonté solidaire des hommes et des femmes.

Le deuxième sexe est toujours la référence de beaucoup de mouvements féministes : traduit dans de nombreuses langues, réédité souvent (avec des variations dans la présentation comme dans la densité en texte), le livre constitue une référence non seulement de la philosophie féministe, mais de la philosophie politique tout court.

     Le compagnonnage intellectuel intense avec Jean-Paul SARTRE, même si finalement il est difficile de disjoindre son apport de celui de Simone de BEAUVOIR, dans tous leurs ouvrages publiés séparément, ne doit pas faire oublier des différences philosophiques importantes entre l'existentialisme et la philosophie exposée ici. Cette philosophie est centrée sur le problème de la réconciliation entre le désir de liberté et le désir d'amour (Karen VINTGES). Les influences philosophiques sont constituées, avec en arrière fond puissant de la psychanalyse et du marxisme, de l'apport d'Henri BERGSON (sur le concept des possibles et du devenir), de LEIBNIZ (compatibilité entre la liberté et le déterminisme), et de Maurice MERLEAU-PONTY (avec lequel elle dialogue fortement).

Également, les influences des concepts d'appel chez JASPERS et HEIDEGGER existent : "Lorsque Beauvoir emploie le concept d'appel, elle le fait dans une tradition existentialiste où des philosophes comme Heidegger et Jasper ont développé ce concept en relation avec des thèmes comme celui de l'authenticité et celui de la communication. Que le concept de Beauvoir semble être plus proche de celui de Japsers que de celui de Heidegger, telle est la conclusion la plus probable que nous pouvons formuler". (Margaret A. SIMONS).

Certains parlent plutôt d'une phénoménologie féministe que d'un existentialisme (Linda FISHER)

 

Les deux tomes du Deuxième sexe

     Le deuxième sexe est divisé en deux tomes composés de trois et quatre parties (trois parties pour le tome 1, quatre parties pour le tome 2, dans l'édition de 1976. Mais de quatre parties pour le tome 1, de trois parties pour le tome 2, dans l'édition de 1968. Chaque tome comporte une Introduction. Le deuxième tome comporte une assez longue conclusion.

On retrouve toujours dans le tome 1, les titres des parties Destin, Histoire et Mythes (avec Formation dans l'édition de 1968) et dans le tome 2, les titres des parties (Formation dans l'édition 1976), Situation, Justifications et Vers la libération.  La pagination varie d'une édition à l'autre, comme d'ailleurs le volume des ouvrages.

Nous découpons suivant l'édition de 1968.

 

    Dans l'Introduction du Tome 1 se trouve d'emblée posée la question ; Qu'est-ce qu'une femme? Et le livre s'articule tout entier sur son passé (ou plutôt la représentation de son passé), de son présent et de son avenir. "il est significatif que je (la) pose. Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles". "La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité." De nombreux auteurs reprennent à leur compte, plus ou moins consciemment le mot d'ARISTOTE : "La femelle est femelle en vertu d'un certain manque de qualités". "Or, ce qui définit d'une manière singulière la situation de la femme, c'est que, étant comme tout être humain, une liberté autonome, elle se découvre et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s'assumer comme l'Autre : on prétend la figer en objet et la vouer à l'immanence puisque la transcendance sera perpétuellement transcendée par une autre conscience essentielle et souveraine. Le drame de la femme, c'est ce conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet qui se pose toujours comme l'essentiel et les exigences d'une situation qui la constitue comme inessentielle. Comment dans la condition féminine peut s'accomplir un être humain? Quelles voies lui sont ouvertes? Lesquelles aboutissent à des impasses? Comment retrouver l'indépendance au sein de la dépendance? Quelles circonstances limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser? Ce sont là les questions fondamentales que nous voudrions élucider."

 

     Première partie : Destin.

             Simone de BEAUVOIR s'intéresse à trois axes de réflexion concernant la femme, qui faussent les perspectives : les données de la biologie, le point de vue psychanalytique, comme le point de vue du matérialisme historique, empêchent cette libération féminine. 

Au Chapitre premier sur les données de la biologie, elle établit, à partir des connaissances dans le monde animal, que l'homme et la femme sont égaux et symétriques. Mais surtout, l'humanité n'est pas seulement une espèce, c'est aussi une civilisation au seuil de laquelle la biologie soit s'arrêter. Toutes les explications biologiques sont trop partielles pour fonder une définition de la femme.

Au chapitre II, elle reproche aux descriptions de Sigmund FREUD de calquer une vision de la femme sur celle de l'homme. Il suppose "que la femme se sent un homme mutilé ; mais l'idée de mutilation implique une comparaison et une valorisation ; beaucoup de psychanalystes admettent aujourd'hui que la fillette regrette le pénis sans supposer cependant qu'elle en a été dépouillée ; ce regret même n'est pas si général ; et il ne saurait naître d'une simple confrontation anatomique ; quantité de petites filles ne découvrent que tardivement la constitution masculine ; et, si elles le découvrent, c'est seulement par la vue ; le garçon a de son pénis une expérience vivante qui lui permet d'en tirer de l'orgueil, mais cet orgueil n'a pas un corrélatif immédiat dans l'humiliation de ses soeurs car celles-ci ne connaissent l'organe masculin que dans son extrémité (...)". Ce qu'elle reproche aux psychanalystes, c'est "qu'il y a chez (eux) un refus systématique de l'idée de choix et de la notion de valeur qui en est corrélative ; c'est là ce qui constitue la faiblesse intrinsèque du système." 

Au chapitre III, elle analyse le point de vue du matérialisme historique, surtout à partir de l'ouvrage de Friedrich ENGELS, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. Un long développement revient sur les phases de développement de l'humanité. Elle estime que l'exposé marxiste est brillant, mais pas tout à fait satisfaisant, car la femme y est vue à partir d'un point de vue strictement économique. 

 

     Deuxième partie : Histoire.

  Elle commence le premier des quatre chapitres (non titrés), par le fait que "Ce monde a toujours appartenu aux mâles : aucune des raisons qu'on a proposées ne nous a paru suffisante. C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la hiérarchie des sexes s'est établie. Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chaque catégorie veut imposer à l'autre sa souveraineté ; si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une relation de réciprocité : si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la maintenir dans l'oppression. On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d'accomplir cette volonté?"

A la fin du développement du premier chapitre, nous pouvons lire : "Il n'y a pas dans les temps primitifs de révolution idéologique plus importante que celle qui substitue l'agnation à la filiation utérine ; désormais la mère est ravalée au rang de nourrice, de servante et la souveraineté du père est exaltée : c'est lui qui détient les droits et les transmet." 

   

      "Détrônée par l'avènement de la propriété privée, c'est à la propriété privée que le sort de la femme est lié à travers les siècles : pour une grande partie son histoire se confond avec l'histoire de l'héritage" écrit l'auteure au début du second chapitre. La femme ne possède pas, elle est possédée. Nombreuses sont les lois (dans le monde romain par exemple) qui assujettissent la femme. Dans les mondes grec et égyptien de l'Antiquité, la femme est "réduite à un demi-esclavage", mais la femme romaine est plus émancipée, mais victime de misogynie et privée de l'éducation qui lui permettrait d'exercer sa liberté. 

   Elle souligne au début du chapitre III, que "l'évolution de la condition féminine ne s'est pas poursuivie continûment. Avec les grandes invasions, toute la civilisation est remise en question. Le droit romain lui-même subit l'influence d'une idéologie neuve : le christianisme ; et dans les siècles qui suivent, les barbares font triompher leurs lois. (...). L'idéologie chrétienne n'a pas peu contribué à l'oppression de la femme. Sans doute y-a-t-il dans l'Évangile un souffle de charité qui s'étend aussi bien aux femmes qu'aux lépreux ; ce sont les petites gens, les esclaves et les femmes qui s'attachent le plus passionnément à la loi nouvelle. Dans les tout premiers temps du christianisme, les femmes, quand elles se soumettaient au joug de l'Église, étaient relativement honorées (...)", mais ensuite les Saints Pères ont rabaissé la femme. Le rattachement du sexe féminin au péché et à la tentation. La littérature n'est pas tendre avec elle. Durant la Renaissance, les choses s'améliorent, mais dans des circonstances très diverses. C'est surtout dans la haute société (la noblesse) du XVIIe et du XVIIIe siècles que des femmes brillent intellectuellement et que dans l'ensemble l'instruction se diffuse.

  Au chapitre IV : "On pourrait s'attendre que la Révolution eût changé le sort de la femme. Il n'en fut rien. Cette révolution bourgeoise fut respectueuse des institutions et des valeurs bourgeoises ; et elle fut faite à peu près exclusivement par les hommes." Alors que les revendications féministes comme la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de GOUGES (1789) fleurissent pendant la Révolution, le code impérial napoléonien établit plus strictement une "hiérarchie des sexes". Si la condition féminine s'améliore, ce qu'elle montre à travers l'histoire de la contraception et de l'avortement, la tradition de soumission et de résignation perdure longtemps. Le noeud de l'émancipation de la femme réside dans la convergence de deux facteurs : participation à la production, affranchissement de l'esclavage de la reproduction. Suivant les situations différentes des pays, c'est surtout du début du XXe siècle au lendemain de la seconde guerre mondiale, que les femmes conquièrent les droits politiques (droit de vote, droit de rassemblement...). Mais malgré cela (le texte est écrit en 1949), les femmes restent soumises  psychologiquement aux hommes.

 

    Troisième partie : Mythes.  

  Au début de cette partie d'un seul tenant dans l'édition de 1968, qui comporte trois chapitres dans celle de 1976, Simone de BEAUVOIR écrit : "L'histoire nous a montré que les hommes ont toujours détenu tous les pouvoirs concrets : depuis les premiers temps du patriarcat ils ont jugé utile de maintenir la femme dans un état de dépendance ; leurs codes se sont établis contre elle ; et c'est ainsi qu'elle a été concrètement constituée comme l'Autre. Cette condition servait les intérêts économiques des mâles ; mais elle convenait aussi à leurs prétentions ontologiques et morales. Dès que le sujet cherche à s'affirmer, l'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte. En face de soi, l'homme rencontre la Nature ; il a prise sur elle, il tente de se l'approprier. Mais elle ne saurait le combler. Ou bien elle ne se réalise que comme une opposition purement abstraite, elle est obstacle et demeure étrangère ; ou bien, elle subit passivement le désir de l'homme et se laisse assimiler par lui ; il ne la possède qu'en la consommant, c'est-à-dire en la détruisant." En en faisant une sorte d'étrangère, il fait naître le mythe féminin, englobant le dégoût de son corps  et de ses menstrues, l'obsession de la virginité, les exigences d'une beauté nécessairement intériorisée : physiquement d'abord, puisqu'elle est possédée, symboliquement ensuite, en rappelant à l'homme son animalité, sa mort, en adossant donc un rôle négatif. Ce que le christianisme a renforcé (la sainte chrétienne...). Dans tous les cas, la femme valorise l'homme, le reconnaît comme essentiel. Figure sensible de l'altérité, la femme est partout, symbolisant avec gloire des valeurs telles la liberté ou la victoire ; elle est associée à la terre et à la fertilité, à la douceur et à la protection. Elle est, totalement, au service de l'homme. Sinon, elle est fausse et infidèle. La femme en arrive à être étrangère à elle-même, hantée par sa propre essence forgée par les hommes et entretenue par elle-même.

  Le deuxième chapitre constitue une vaste illustration de ce qui précède. Sont examinés les oeuvres d'Henry de MONTHERLANT (Le pain du dégoût), de D H LAWRENCE (L'orgueil phallique, de l'auteur de Lady Chatterley), de Paul CLAUDEL (et son catholicisme de la servante du Seigneur), d'André BRETON (La poésie où la femme arrache l'homme au sommeil de l'immanence), de STENDHAL (Le romanesque du vrai). Tous ces auteurs cherchent, selon Simone de BEAUVOIR, en la femme, à l'exception de STENDHAL, un autre par lequel ils pourront se révéler à eux-mêmes.

   Un dernier petit chapitre clos cette partie (dans l'édition de 1976), où l'auteure se demande si le mythe féminin, si présent dans la littérature, est important dans la vie quotidienne, ce qui introduit directement le deuxième livre (dans cette édition).

Dans l'édition de 1968, la partie Formation constitue la dernière partie du Tome 1. Dans l'édition de 1976, cette partie ouvre le tome 2.

 

     Quatrième partie : Formation.

  Dans l'introduction de cette partie, nous pouvons lire : "Les femmes d'aujourd'hui sont en train de détrôner le mythe de la féminité ; elles commencent à affirmer concrètement leur indépendance ; mais ce n'est pas sans peine qu'elles réussissent à vivre intégralement leur condition d'être humain. Élevées par des femmes, au sein d'un monde féminin, leur destinée normale est le mariage qui les subordonne encore pratiquement à l'homme ; le prestige viril est bien loin de s'être effacé : il repose encore sur de solides bases économiques et sociales. il est donc nécessaire d'étudier avec soin le destin traditionnel de la femme. Comment la femme fait-elle l'apprentissage de sa condition, comment l'éprouve t-elle, dans quel univers se trouve t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d'un lourd passé, s'efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j'emploie les mots "femme" ou "féminin" je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre "dans l'état actuel de l'éducation et des moeurs". Il ne s'agit pas ici d'énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s'élève toute existence féminine singulière." 

   Le premier chapitre sur l'Enfance commence par cette phrase : "On ne devient pas femme : on le devient". Pour comprendre comment une fille devient une femme, il faut considérer deux grands facteurs qui conduisent à une rapide infériorisation de la petite fille : la valorisation du pénis, lié à l'éducation et non à la biologie, et la préparation au rôle de mère. "C'est une étrange expérience pour un individu qui s'éprouve comme sujet, autonomie, transcendance, comme un absolu, de découvrir en soi à titre d'essence donnée l'infériorité : c'est une étrange expérience pour celui qui se pose pour soi comme l'Un d'être révélé à soi-même comme altérité. C'est là qu'il arrive à la petite fille quand faisant l'apprentissage du monde elle s'y saisit comme une femme. La sphère à laquelle elle appartient est de partout enfermée, limitée, dominée par l'univers mâle : si haut qu'elle se hisse, si loin qu'elle s'aventure, il y aura toujours un plafond au-dessus de sa tête, des murs qui barreront son chemin. Les dieux de l'homme sont dans un ciel si lointain qu'en vérité, pour lui, il n'y a pas de dieux : la petite fille vit parmi des dieux à face humaine." L'auteure expose des vécus à travers des exemples puisés dans la littérature où d'autres auteures expriment leur expérience personnelle, dans souvent des autobiographies camouflées ou des relations de "confessions" (par exemple dans le livre de SKETEL, La femme frigide).

      Le chapitre II sur La jeune fille poursuit sur la même lancée : "Pendant toute son enfance, la fillette a été brimée et mutilée ; mais cependant, elle se saisissait comme un individu autonome ; dans ses relations avec ses parents, ses amis, dans ses études et ses jeux, elle se découvrait au présent comme une transcendance : elle ne faisait que rêver sa future passivité. Une fois pubère, l'avenir non seulement se rapproche : il s'installe dans son corps ; il devient la plus concrète réalité. il garde le caractère fatal qu'il a toujours eu ; tandis que l'adolescent s'achemine activement vers l'âge adulte, la jeune fille guette l'ouverture de cette période neuve, imprévisible, dont la trame est d'ores et déjà ourdie et vers laquelle le temps l'entraîne. Détachée déjà de son passé d'enfant, le présent ne lui apparaît que comme une transition : elle n'y découvre aucune fin valable mais seulement des occupations. D'une manière plus ou moins déguisée, sa jeunesse se consume dans l'attente. Elle attend l'Homme." L'auteure montre le contraste entre le garçon et la fillette dans leur chemin vers l'âge adulte. Et surtout dans la manière dont chaque sexe de projette dans l'avenir. "Le caractère et les conduites de la jeune fille expriment sa situation : si celle-ci se modifie, la figure de l'adolescente apparaît aussi comme différente." A l'époque de la parution de son livre, les femmes sont plus ambitieuses, mais, accaparées par le mariage, elles abandonnent souvent leurs projets pour accomplir leurs "devoirs".

      Le chapitre III porte sur L'initiation sexuelle. "En un sens, l'initiation sexuelle de la femme, comme celle de l'homme, commence dès la plus tendre enfance. Il y a un apprentissage théorique et pratique qui se poursuit de manière continue depuis les phases orale, anale, génitale, jusqu'à l'âge adulte. Mais les expériences érotiques de la jeune fille ne sont pas un simple prolongement de ses activités sexuelles antérieures ; elles ont très souvent un caractère imprévu et brutal ; elles constituent toujours un événement neuf qui crée une rupture avec le passé. dans le moment où elle les traverse, tous les problèmes qui se posent à la jeune fille se trouvent résumés sous une forme urgente et aiguë. En certains cas, la crise se résout avec aisance ; il y a des conjectures tragiques où elle ne se liquide que par le suicide ou la folie. De toute manière, la femme, par la manière dont elle y réagit, engage une grande partie de sa destinée."  C'est sur la situation particulière de la femme que Simone de BEAUVOIR insiste, sur le caractère traumatisant, où l'amant est souvent perçu comme violent. Catégorique, elle écrit : "la première pénétration est toujours un viol". La jeune femme est aliénée dans son corps, par la pénétration et la douleur, car elle connaît mal son vagin, donc ses désirs, alors que l'homme impétueux est dans le contrôle. L'idéal serait au contraire un apprentissage progressif de la sexualité, car le problème crucial de sa sexualité est l'absence de plaisir, et entraîne une frigidité permanente, Une sorte de masochisme anime le caractère de la femme et ce masochisme est lié chez certaines femmes au narcissisme qui aliène l'ego, pose le moi hors du plaisir, fait fuir la femme. "L'expérience érotique est une de celles qui découvrent aux êtres humains de la façon la plus poignante l'ambiguïté de leur condition ; ils s'y éprouvent comme chair et comme esprit, comme l'autre et comme sujet. C'est pour la femme que ce conflit revêt le caractère le plus dramatique parce qu'elle se saisit d'abord comme objet, qu'elle ne trouve pas tout de suite dans le plaisir une sûre autonomie ; il lui faut reconquérir sa dignité de sujet transcendant et libre tout en assumant sa condition charnelle : c'est une entreprise malaisée et pleine de risque ; elle sombre souvent." La plupart des femmes s'adaptent plus ou moins exactement à un rôle passif, mais certaines refusent cette soumission et emprunte d'autres voies, condamnées par la société.

         C'est une de ces voies que l'auteure explore dans ce chapitre IV sur La lesbienne. Étudier la lesbienne permet de mieux comprendre les rapports de la femme avec les hommes et avec la féminité. Réservée sur les analyses de Sigmund FREUD et d'Alfred ADLER, elle considère que l'homosexualité constitue un choix, qui peut d'ailleurs être une étape vers l'hétérosexualité. Il est difficile de comprendre une lesbienne car une comédie sociale se superpose souvent à des rapports sincères. Mais "en vérité, l'homosexualité n'est pas plus une perversion délibérée qu'une malédiction fatale. C'est une attitude choisie en situation, c'est-à-dire à la fois motivée et librement adoptée. Aucun des facteurs que le sujet assume par choix - données physiologiques, histoire psychologique, circonstances sociales - n'est déterminant encore que tous contribuent à l'expliquer. C'est pour la femme une manière parmi d'autres de résoudre les problèmes posés par sa condition en général, par sa situation érotique en particulier. Comme toutes les conduites humaines, elle entraînera comédies, déséquilibre, échec, mensonge ou, au contraire, elle sera source d'expériences fécondes, selon qu'elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l'inauthenticité ou dans la lucidité, la générosité et la liberté.

 

   Le Tome II (toujours dans l'édition de 1968) débute par la partie Situation, qui entre dans la condition féminine connue en 1949.

      Le premier chapitre de cette première partie étudie La femme mariée. "La destinée que la société propose traditionnellement à la femme, c'est le mariage. La plupart des femmes, aujourd'hui encore, sont mariées, l'ont été, se préparent à l'être ou souffrent de ne l'être pas. C'est par rapport au mariage que se définit la célibataire, qu'elle soit frustrée, révoltée ou même indifférente à l'égard de cette institution." L'homme est producteur et transcendant ; la femme est une reproduction figée dans l'immanence, sans prise sur le monde. Cette situation séculaire est mise en question au XIXe siècle, avec la montée de l'individualisme qui fait naître le droit à l'amour, mais à son époque encore, l'auteure constate que des tabous entravent dès le début le mariage. Dans ce chapitre, le plus long de son ouvrage, Simone de BEAUVOIR aborde dynamiquement le processus qui, de la nuit de noces au quotidien du couple, emprisonne la femme dans un réseau d'obligations, au foyer (ménage, cuisine, enfants) qu'elle doit considérer comme être le centre de sa vie. Elle critique cette vie au foyer qui l'empêche d'acquérir expérience et instruction, dans un manque d'autonomie financière.

        Elle commence le chapitre II, consacré à La Mère par ces phrases : "C'est par la maternité que la femme accomplit intégralement son destin physiologique ; c'est là sa vocation "naturelle", puisque tout son organisme est orienté vers la perpétuation de l'espèce. Mais on a dit déjà que la société humaine n'est jamais abandonnée à la nature. Et en particulier depuis environ un siècle, la fonction reproductrice n'est plus commandées par le seul hasard biologique, elles est contrôlée par des volontés". La société, l'État interviennent de manière directe sur les naissances, dans les soins comme dans leur fréquence. La société, à travers notamment son appareil médical, intervient dans la régulation des naissances, mais refuse d'accorder à l'avortement un statut de normalité. C'est autour de thème que se révèle  à la fois l'inégalité sociale et la moralité (hypocrite) sociale. De manière plus globale, les situations où l'amour maternel, loin d'être un instinct, est absent ou inauthentique, ce qui entraîne une éducation difficile où les rapports mère/filles notamment sont très conflictuels. Par là, l'auteure veut démonter deux préjugés : la maternité rend toute femme heureuse et tout enfant est heureux grâce à sa mère. Celle-ci ne doit pas précisément limiter son identité au fait d'être mère, se cantonner à la relation aux enfants. Elle doit travailler - le travail et la maternité ne sont pas incompatibles, à condition que l'Etat l'aide. 

     Le chapitre suivant, La vie de société, indique une manière pour la femme de se montrer, la vie mondaine. La femme se fait coquette, s'aliène dans ses toilettes, joue le personnage accueillant, dans ces réceptions à la maison. Mais en fait, ces réceptions mondaines sont des institutions creuses où l'homme s'ennuie et où la femme se montre. Seules les amitiés féminine peuvent permettre aux femme de constituer un "contre univers", dans lequel elles peuvent se réfugier et se lier dans une complicité immanente. L'homme garde le prestige, et avec lui, la femme est en représentation. Les occasions de sortir à l'extérieur sont des occasions d'infidélité, due à la déception ou à la rancune. Ce sont ces occasions que la société surveille le plus, le danger d'adultère étant particulièrement craint. La morale sociale confond d'ailleurs femme libre et femme facile. Mais ni la vie mondaine, ni l'adultère, ni les amitiés ne constitue une vie authentique pour la femme. Tout juste peuvent-elles aider à supporter les contraintes. 

      Au chapitre IV, Simone de BEAUVOIR, qui considère que Prostituées et hétaïres prolifèrent dans une société fondée sur le mariage. Pour elle, la prostitution est en partie une conséquence du mariage puisque le mari impose la chasteté à sa femme. Mais le vrai problème des prostituées, lesquelles commencent à l'être souvent de manière occasionnelle, souvent homosexuelles, aux rapports très variables avec la clientèle et leur souteneur, n'est pas tant d'ordre moral ou psychologique, mais de pauvreté et de mauvaise santé. Supprimer la prostitution revient à supprimer un besoin et à instaurer l'amour libre et consenti entre les hommes et les femmes.

     Le chapitre V est consacré à De la maturité à la vieillesse. Plus que l'homme,la femme dépend de son destin physiologique, du fait même qu'elle est enfermée dans ses fonctions de femelle. La ménopause lui enlève son attrait érotique. La vieillesse donc lui fait horreur, bien avant qu'elle n'arrive, car elle doit toujours plaire. Lorsqu'elle est acceptée, elle devient un être nouveau, mais que peut-elle faire de sa nouvelle liberté? Quelle que soit leur postérité et les relations qu'elle noue avec sa progéniture - conflits-jalousies avec la bru, difficultés avec les enfants, qui prennent leur autonomie - la femme doit trouver des ersatz d'actions (oeuvres, associations...). C'est un âge de tristesse car peu de femmes agissent vraiment. 

       Au chapitre VI , Situation et caractère de la femme, elle constate qu'on peut comprendre pourquoi, le long des siècles, dans les réquisitoires dressés contre la femme, "se retrouvent tant de traits communs ; sa condition est demeurée la même à travers de superficiels changements, et c'est elle qui définit ce qu'on appelle le "caractère" de la femme : elle "se vautre dans l'immanence", elle a l'esprit de contradiction, elle est prudente et mesquine, elle n'a pas le sens de la vérité, ni de l'exactitude, elle manque de moralité, elle est bassement utilitaire, elle est menteuse, comédienne, intéressée...". Elle dénonce la situation qui la pousse à ces défauts. Deux problèmes sont une entrave à son émancipation : sa résignation et son absence de solidarité avec les autres femmes, due à son intégration parmi les hommes. Sans formations, admiratrices des hommes, qui ne leur donnent pas les moyens de se libérer, les femmes se plaignent tout en restant "librement esclaves". Pour compenser son impuissance, la femme se crée son propre monde, avec ses grands événements (accouchements, baptêmes, communions), encouragée par la religion qui lui promet la "transcendance". En fait, il n'y a pour la femme aucune autre issue que de travailler à sa libération. "Cette libération ne saurait être que collective, et elle exige avant tout que s'achève l'évolution économique de la condition féminine." 

 

    Deuxième partie : Justifications. Simone de BEAUVOIR analyse dans cette partie les attitudes que les femmes adoptent souvent pour fuir leur liberté.

      Le chapitre I examine Le narcissisme, prétendument attitude fondamentale de toute femme. Dans le narcissisme, "le moi posé comme fin absolue et le sujet se fuit en lui". Ce narcissisme a deux raisons : la frustration de ne pas avoir de pénis contractée dans l'enfance et la frustration sexuelle survenant à l'âge adulte. Sans projet, donc sans réelle possibilité d'agir, cette femme narcissique se met en scène fantasmatiquement. L'apothéose du narcissisme est le fantasme de l'amant exceptionnel dans les yeux duquel la femme se sent supérieure, attendu tout sa vie.

     Dans les chapitres II et III, elle développe l'explication de L'amoureuse, puis de La mystique. Elle considère que la première s'enferme dans une vaine attitude de passion, s'aidant de la description de la coquette par Jean-Paul SARTRE, dans l'Être et le Néant et que la seconde qui veut développé une relation affective avec Dieu qui s'enferme également dans une vaine attitude de passion, prêchant des doctrines incertaines et fondant des sectes.

 

  Troisième partie : Vers la libération, composé d'un seul chapitre : La femme indépendante.

     Les libertés civiques ne suffisent pas à l'émancipation féminine quand elles ne s'accompagnent pas d'une autonomie économique. A l'objectif de l'avènement de la femme indépendante, s'oppose bien des obstacles dans un monde qui reste masculin. La femme n'a pas encore de liberté morale : elle reste affranchie à l'image et aux désirs de l'homme. L'égalité fait son chemin, notamment dans la France de 1949. Une fonction féminine reste lourde à accepter : la maternité, mais l'auteure espère qu'un jour la contraception sera libre. la femme reste tenaillée par des doutes, des angoisses, par un sentiment d'infériorité et elle accepte trop souvent la médiocrité, déjà heureuse de gagner sa vie seule et de contribuer aux dépenses du couple. La femme libre est seulement en train de naître.

 

     Dans l'édition de 1968 toujours, elle termine sa Conclusion par l'évocation par Karl MARX du rapport entre l'homme et la femme : "Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l' homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme". "Du caractère de ce rapport, écrit MARX, il suit jusqu'à quel point l'homme s'est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'être humain à l'être humain. Il s'y montre donc jusqu'à quel point le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou jusqu'à quel point sa nature humaine est devenue sa nature." "On ne saurait mieux dire, enchaine Simone de BEAUVOIR. C'est au sein du monde donné qu'il appartient à l'homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles, hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité." 

 

 

   Dès sa parution, le Deuxième sexe connaît un grand retentissement : immédiatement traduit dans plusieurs langues, il bouleverse de nombreuses lectrices issues de milieux intellectuellement favorisés pour la plupart, qui le ressente comme un vibrant appel à la libération. Par ailleurs, il suscite des vives réactions hostiles d'écrivains scandalisés par son ton comme par sa forme. L'évocation de la sexualité féminine, de manière crue, mais si finalement les références psychanalytiques dominent, constitue l'élément qui focalise les réactions; et qui alimente les campagnes en faveur de la libéralisation de l'avortement. L'ouvrage est attaqué aussi parce qu'il est perçu comme faisant partie de l'existentialisme, combattu par de nombreuses autres tendances philosophiques. 

  L'ouvrage influence fortement les mouvements féministes des années 1950 et 1960. Cette influence s'atténue dans les années 1970. Dans les années 1980, la publication de correspondances et la découverte de la vie privée de Simone de BEAUVOIR suscitent des critiques. Depuis la fin des années 1990, Le deuxième sexe redevient une source d'inspiration, l'ouvrage étant même plus étudié dans les pays anglophones qu'en France.

   Oeuvre philosophique et militante, Le Deuxième sexe est également considéré comme sociologique, au sans où sa réception suscite la naissance de thèmes majeurs en sociologie. Dans une étude sur cette réception par la sociologie française entre 1949 et 1999, Laurence ELLENA, Ludovic GAUSSOT et Laurence TARRIN (Cinquantenaire du deuxième sexe) ont dégagé plusieurs problématiques :

- La construction sociale du genre ;

- Les mythes de la femme ;

- Femme-maternité ;

- Femmes et Travail ;

- Différence et égalité.

Le deuxième sexe est utilisé comme référence intellectuelle en dehors de la distinction traditionnelle entre le "théorique" et le "politique". Colette GUILLAUMIN (Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées, dans Sociologie et sociétés, vol 13, 1981) tente de démontrer l'importance déterminante de l'analyse "militante" dans la construction de l'analyse "savante", analyses militantes de groupes minoritaires (sur le plan du pouvoir) disqualifiées à leur apparition sur le plan théorique et présentées comme des produits politiques. 

 

 

Simone de BEAUVOIR, Le deuxième sexe, Tomes 1 et 2, Gallimard, nrf, 1968 (1949), 511 et 505 pages.

Cinquantenaire du deuxième sexe, Colloque international Simone de Beauvoir, sous la direction de Christine DELPHY et de Sylvie CHAPERON, Éditions Syllepse, 2002.

 

Relu le 14 novembre 2020

 

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 13:20

        Nouvelles Questions Féministes, revue francophone fondé en 1981 par Simone de BEAUVOIR, Christine DELPHY, Claude HENNEQUIN et Emmanuèle de LESSEPS, fait suite à Questions Féministes, fondée en 1977. Issue du courant féministe matérialiste, elle constitue une ressource importante pour la réflexion des militantes, des chercheuses et des enseignantes féministes.

Consacrée au développement et à la diffusion de réflexions théoriques et politiques ancrées dans les mouvements et les actions féministes, elle se donne également pour objectif de renforcer la légitimité scientifique des Études sur le Genre dans le monde académique et de contribuer à leur reconnaissance.

 

           Semestrielle, entre 144 et 168 pages par numéro, elle est maintenant éditée à Lausanne, aux Éditions Antipodes, et son secrétariat de rédaction, comme la gestion, de la revue sont rattachés au Centre Études Genre LIEGE. Avec un comité de 40 membres, elle se veut "carrefour d'expériences multiples : par les ancrages disciplinaires de ses membres (anthropologie, droit, géographie, histoire, linguistique, littérature, philosophie, science politique, sociologie), par sa composante intergénérationnelle, par la diversité des formes d'engagement de ses membres". Un comité de rédaction franco-suisse, sous la responsabilité de Christine DELPHY (CNRS France) et Patricia ROUX (Université de Lausanne, Suisse) coordonne les activités de la revue. 

 

        Les analyses de NQF d'hier et d'aujourd'hui, selon leur propre présentation, "se fondent sur le refus d'expliquer la subordination des femmes aux hommes et leur discrimination par la nature et la biologie. Les "femmes" et les "hommes" sont des catégories sociales produites par et dans des rapports de pouvoir organisés en système, le système de genre. Malgré tous les discours actuels sur l'égalité entre les sexes, les positions sociales des femmes et des hommes continuent à être hiérarchisées et contraignent les premières à entretenir une relation de dépendance matérielle et symbolique avec les seconds. NQF continue de déconstruire la division arbitraire et essentialiste qui structure l'ensemble de l'organisation sociale et légitime l'ordre patriarcal, partout dans le monde et sous des formes diverses. A ce titre, la revue diffuse des articles et des témoignages provenant des sociétés occidentales, mais accorde un large espace aux article qui décrivent et analysent la construction du genre et sa production d'inégalités dans d'autres régions et sociétés. Les oppressions vécues par les femmes étant multiples, elle s'intéresse aussi à toute étude où le genre s'articule avec d'autres systèmes de catégorisation, de hiérarchisation et de pouvoir qui organisent les rapports sociaux - la classe, la race ou la nationalité et la sexualité."

Sont traités donc autant la question de Sexisme et racisme : le cas français (n°1, 2006), la question des Perspectives féministes en sciences économiques (n°2, 2007), Le droit à l'épreuve du genre (n°2, 2009) que les Nouvelles perspectives de la recherche féministe en éducation (n°2, 2010). 

   Depuis août 2018, NQF est hébergé par la Haute école de travail social et de la santé Lausanne, au sein du Réseau Genre et Travail social (GeTS). Après l'avoir été pendant 17 ans au LIEGE (Laboratoire interuniversitaire en Études Genre), puis au CEG (Centre en Études Genre) de l'université de Lausanne. NQF est publié avec le soutien financier de ces deux Hautes écoles. NQF s'est constitué en outre en association depuis 2015 (Les Amies de la revue NQF), de façon à être clairement indépendante des Hautes écoles qui l'accueillent. Dans le même ordre d'idée, elle s'est dotés d'un nouveau site web depuis l'été 2018.

 

    Le Réseau Liège (Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre), créé en 2000, est un espace collectif qui a étendu son activité en 2006, jusqu'alors centrée sur les universités, à la Haute École Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO). Ses objectifs sont poursuivis, depuis 2007, par le Centre en Études Genre LIEGE de l'Unil et par l'antenne romande de la plate-forme d'informations Gender Campus/LIEGE (www.gendercampus.ch).

 

     Les Éditions Syllepse rééditent cette année, Questions Féministes (1977-1980). Les 8 numéros de cette revue présentent un intérêt historique, vu leur impact sur le mouvement féministe et bien au-delà. Les articles de QF sont devenus, "soit dès leur publication, soit au fil du temps, des classiques sur lesquels s'appuie en grande partie la formation théorique des étudiant(e)s d'aujourd'hui dans ce domaine, en France, mais aussi en Suisse, en Belgique et au Québec. Or si certains de ces articles ont été republiés dans des recueils réunis par leurs auteures, d'autres restent difficilement trouvables, bien qu'ils jouissent d'une grande réputation". Ce sont plus de 1000 pages de textes qui sont ici rassemblés. Préface de Sabine LAMBERT.

  Notons que les Éditions Antipodes, créées en 1995, contribuent à l'édition de nombreuses études Genre, avec un catalogue maintenant de plus de 230 titres, principalement des ouvrages de sciences sociales : histoire, sociologie, anthropologie, philosophie, science politiques, études genre, psychologie, mais également de la littérature et de la bande dessinée. Offensives idéologiquement, les éditions Anthropos, "contre l'enfumage des discours officiels", sont dotés d'une ligne éditoriale qui privilégie les textes solides scientifiquement.

 

Nouvelles Questions Féministes, Éditions Antipodes, Anthropole - CH-1015 LAUSANNE - SUISSE

Éditions Syllepse : www.syllepse.net

 

Relu le 16 novembre 2020

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