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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 16:49

     L'indignation provoquée par le massacre de la Saint-Barthélémy avive la pensée chez les Réformés que l'évolution politique en cours de la monarchie est néfaste et qu'il est urgent de l'enrayer. C'est elle, pensent-ils, qui, en donnant trop de pouvoir à la volonté du roi, appuyée sur une poignée de conseillers pervers, a permis la catastrophe. Il faut donc revenir à un état antérieur, plus respectueux des libertés. Mais les guerres de religion provoquent un déplacement important de la réflexion. Alors que l'ensemble des pensées sur le tyrannicide, abondantes sous l'Antiquité (PLATON, ARISTOTE...) et repensées d'abord chez les Pères de l'Église (Thomas d'AQUIN)  puis chez les écrivains de la Renaissance (notamment chez MACHIAVEL) s'était plutôt conclu dans un sens plutôt défavorable à l'insurrection et à la résistance contre l'oppression), ces guerres de religion ravivent les critiques contre la monarchie telle qu'elle a tendance à se pratiquer, jusqu'à émettre une reconstruction de la théorie politique : la souveraineté n'appartient pas au roi, mais au peuple.

Si cet épisode du combat des monarchomaques attire notre attention ici, c'est pour une double raison. Toutes les argumentations, souvent émises dans une sorte de littérature seconde et considérée souvent comme secondaire en faveur d'une refonte de la "science politique" et de la représentation de l'autorité, connaissent un regain d'intérêt qui ne va pas cesser et aboutir en fin de compte à la fin des monarchies en une très longue onde de choc. D'autre part, toutes ces argumentations possèdent une résonance hors des lieux où elles ont été émises, face à des pouvoirs religieux et politiques dans de nombreux pays. Une vision trop centrée sur l'Occident empêche de voir combien ces argumentations restent vives pour des contextes où la tyrannie fait la loi, et qu'en ce sens, elles sont toujours actuelles.

 

L'histoire des monarchomaques

    Il faut entendre sous le vocable de monarchomaque un sens plus précis que la simple contestation du pouvoir que suggère l'étymologie (combat contre le souverain) comme le rappelle François DERMANGE

 Les monarchomaques sont présentés comme des libellistes qui s'élevaient contre l'absolutisme royal qui s'établit à la fin du XVIe siècle, en Europe occidentale. Actifs au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle, les auteurs de ces libelles jouent un rôle majeur dans la vie intellectuelle traversée par les guerres de religion. Ils ont, dans les courants religieux en conflit, une place majeure qui dépasse le cadre de ces textes de la littérature seconde (très diffusés dans le public). les auteurs les plus connus émergèrent d'abord dans le camp protestant en France après les massacres de la Saint-Barthélémy: Philippe DUPLESSIS-MORNAY, François HOTMAN, Théodore de BÈZE. Outre-Manche, des auteurs tels que George BUCHANAN, John KNOX, Christopher GOODMAN et John PONET ont adopté une posture semblable, bien que différente sous plusieurs aspects en s'opposant notamment au règne de Marie TUDOR. Il faut aussi mentionner Eusèbe PHILADELPHE (pseudonyme de Nicolas BARNAUD) avec Le réveille-matin des François, et de leurs voisins (1574, réédité par les Éditions d'histoire sociale en 1977), Stephanue Junius BRUTUS, avec Vindicae contra tyrannus, de 1579, traduit en français en 1581 sous le titre De la puissance légitime du prince sur le peuple et du peuple sur le prince, réédité sous le titre latin à Genève, chez Droz en 1979. Tous partagent l'idée qu'il est des cas où l'on doit destituer le souverain et ils ont largement contribué à promouvoir l'idée que le pouvoir ne doit pas être absolu, mais responsable devant les représentants du peuple. Ils participent à l'idée d'un fondement conventionnel du pouvoir politique, inspirant le puritanisme anglais et inspiré de manière lointaine par les revendications nobiliaires qui ont arraché la Charte des droits au pouvoir royal. Ils influencent les théories de résistance des auteurs jésuites du XVIIe siècle, par exemple Juan de MARIANA (1536-1624) dans son De rege et regis institutione (1599, Aalen, Scientia, 1969).

En France, les thèses monarchomaques furent reprises par des auteurs catholiques de la Ligue quand Henri de NAVARRE (le futur HENRI IV) devint l'héritier présomptif du trône de France à la mort de François d'ALANÇON, frère du roi HENRI III en 1584. Le principal auteur monarchomaque catholique fut le théologien Jean BOUCHER. Le massacre de la Saint Barthélémy introduit une césure dans le monde intellectuel comme chez plusieurs de ces auteurs. D'une critique modérée de la monarchie, ils passent à une critique radicale qui remet en cause le principe même de la souveraineté d'un seul sur le peuple.

   Les différents auteurs expriment une volonté de s'opposer à la monarchie absolue, certains en prônant le retour à une monarchie limitée, qui donne entre autres toutes leur place aux Parlements de Province, d'autres se montrant critique envers le concept de monarchie absolue, synonyme pour eux de tyrannie. C'est toute une gamme d'idées monarchomaques qui s'exprime, la théorie dominante (avec beaucoup de difficultés d'ailleurs) de l'absolutisme étant combattue avec vigueur. Ce sont de véritables philosophies alternatives qui se développement tout au long du XVIe siècle, et qui perdurent, souvent sous la censure, dans les deux siècles suivants. Le terme même de monarchomaque est inventé en 1600 par l'Anglais William BARCLAY qui l'utilisa le première fois dans son ouvrage De regno et regali potestate à des fins polémiques. Il s'agissait pour lui de stigmatiser les penseurs catholiques et protestants, français, écossais et anglais qui auraient théorisé la destruction de la monarchie, même si dans les faits ces auteurs ne remettaient pas en cause le principe monarchique, mais seulement une certaine pratique du pouvoir : ce n'est pas le roi qui est attaqué, mais le tyran. C'est surtout en Angleterre, terre qui a déjà une longue histoire en terme de droits des sujets, que les monarchomaques allèrent jusqu'à accorder un droit de résistance aux personnes privées. Leurs thèses étaient perçues comme dangereuses, compte tenu de leur proximité avec les thèses qui animaient le mouvement anabaptiste. En France, la diffusion de leurs idées alimentent, également de fait, d'autres tendances bien plus radicales, imprégnées d'une atmosphère religieuse faite d'antagonismes, qui dans des libelles également, prônaient le régicide, soit ouvertement, soit à mots couverts. Les assassinats d'HENRI III (lors d'un siège) et d'HENRI IV ne sont pas le fait de régicides "déséquilibrés". Leur gestes s'inscrivent dans un climat violent. Cette violence politique et sociale perdure d'ailleurs sous Louis XIII et Louis XIV et la Fronde lors de la minorité de Louis XIV fait partie de cet ensemble d'événements alimentés par toute une littérature clandestine.

 

Les écrits des monarchomaques, aliments du droit de résistance et de la désobéissance civile...

   Parmi les écrits des monarchomaques, rappelle Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, on peut citer, parmi les plus célèbres, le Franco-GAllia (1573) de François HOTMAN et, de Théodore de BÈZE, Du droit des magistrats sur leurs subiets. Traité très-nécessaire en ce temps pour advertir de leur devoir tant les Magistrats que les Subiets (1574), ou encore l'ouvrage Vindicae contre Tyrannos (1579-1581) à mettre sur le compte probablement des juristes Hubert LANGUET et Philippe du PLESSIS-MORNAY, et dont l'objet est explicitement dirigé contre MACHIAVEL alors décrit comme étant le "défenseur des tyrans". Jean BOUCHER (1551-1645) reconnait de son côté que les rois doivent leur position de commandement au bon vouloir du peuple si bien que tout manquement au devoir de bon gouvernement justifie la déposition du roi et même le tyrannicide.

    Cependant, comme le souligne Isabelle BOUVIGNIES (La résistance comme cadre de la mutation théologico-politique du droit, dans l'ouvrage collectif publié sous la direction de Jean-Claude ZANCARINI, Le Droit de résistance, XIIe-XXe siècle, Fontenay-Saint-Cloud, ENS), "s'il est tentant de vouloir voir dans ce droit une préfiguration de la désobéissance civile, par exemple, il peut l'être tout autant de n'y voir que la survivance d'une théorie médiévale". Or, "dans les deux cas, on manque l'essentiel". L'important est en effet de saisir plutôt la manière dont le droit de résistance qui se configure alors, amorce - et en résulte de manière dynamique - un détachement entre le théologique et le politique, ou encore une forme de naturalisation du politique. Ce qui ressort de l'argumentation de beaucoup, c'est que les rois ne sont rois que par l'invention populaire, selon la forme d'un contrat. C'est le manquement à la promesse qui devient ainsi le maximum de l'in-juria, de l'offense juridique qui légitime le droit à la résistance, à mille lieues de l'élaboration théorique contemporaine de la souveraineté par Jean BODIN (Les Six livres de la République, 1576). François HOTMAN plus particulièrement est un fervent défenseur de l'élection des rois, mais le peuple dont il s'agit ici n'est évidemment pas le peuple atomisé de l'individualisme des théories du droit naturel du XVIIe siècle, mais un peuple représentant une forme d'universalité organiquement comprise. Cette organicité  est essentielle pour comprendre  la manière dont ROUSSEAU, entre autres, critiquera par la suite le faux contrat monarchique fondé sur ce qu'il considérera n'être rien d'autre qu'un pacte de sujétion, à savoir la représentation. Dans le cadre du "contractualisme" monarchomaque, le peuple n'existe qu'à travers sa représentation dans le corps intermédiaire des magistrats. Si cette vision a le mérite de détacher la notion de peuple de ses attributs théologiques - il ne s'agit plus du peuple de Dieu - et de ses attributs antiques péjoratifs qui l'associaient à la phèbe ou au vulgus, voire de la populace, elle neutralise cependant la puissance du peuple, d'une part en ne lui reconnaissant qu'un pouvoir différé, celui de la représentation aristocratique, d'autre part en lui niant la capacité de se diviser, de reconnaître les minorités qui le composent.

L'élaboration d'un droit de résistance demande que l'on réponde clairement à la question : "Qu'est-ce qu'un peuple?" Or la séparation entre titre du pouvoir et exercice du pouvoir chez les monarchomaques conduit à une aporie évidente : au même moment où semble consacrée la capacité juridique du peuple, ce dernier se trouve destitué de toute rationalité et droit d'examen propre. Le constitutionnalisme des monarchomaques est donc purement régulateur et ne saurait en aucun cas trouver un équivalent dans le modèle du constitutionnalisme de fondation au XVIIIe siècle. Ce qu'il faut bien voir dans le contexte de ce XVIe siècle, même si les germes de ce qui va suivre ensuite commencent bien là, c'est qu'entre les gens du peuple et les gens du pouvoir, il existe un fossé marqué quasiment du sang, et entre les gens des bourgs et ceux des faubourgs, pour considérer des populations les plus proches géographiquement et enserrés plus ou moins dans les murs des villes, il y a la barrière de la condition, des habitudes, des connaissances... Aussi, le pouvoir ne pas en capacité de se gouverner lui-même et encore moins de gouverner les États. Par contre, la porte ouverte par les monarchomanisques est bien présente : c'est le peuple qui va juger, à travers les magistrats, de la capacité de gouverner des rois...

Certes les monarchomaques sont protestants et les liens entre développement du protestantisme d'une part et développement du capitalisme d'autre part, largement mis à jour par Max WEBER, montrent comment la rationalisation économique trouve sa source dans la quête individuelle du salut qui elle-même se vérifiait dans le travail, porteur de la prédestination. On pourrait également penser que cette conceptualisation d'une souveraineté populaire a été possible dès lors qu'on a pensé la souveraineté comme ne s'exerçant plus seulement sur un territoire mais prenant en compte la gestion de la population. Mais, outre le décalage historique entre la théorisation des monarchomaques (fin XVIe siècle) et la naissance de l'administration hors du gouvernement (XVIIe siècle), Michel FOUCAULT souligne quant à lui l'erreur consistant à établir une symétrie entre théorie de la souveraineté et théorie de la population (voir Sécurité, territoire, population. Cours au collège de France, Seuil, 2004). En effet, le peuple dont il est question dans les théories juridiques et contractualistes du peuple, telles que celles des monarchomaques, n'est pas le même que celui qui se fait jour dans la population au XVIIe siècle : ce sont deux types de sujet collectif qui recouvrent deux réalités différentes d'exercice du pouvoir. Ainsi, non seulement le véritable peuple n'est pas cette entité juridique abstraite mais il n'est pas plus cette entité concrète qu'est la population, du moins n'est-il pas, concernant cette dernière, la totalité de la population. Bien au contraire, dit FOUCAULT, le peuple est ce qui reste de la population, c'est l'ensemble des individus qui refusent d'attendre, de pratiquer la patience que le gouvernement leur conseille en leur enjoignant de différer la satisfaction de leurs besoins. FOUCAULT désigne là une partie de la population, celle qui, accablée par la faim, se jette sur les approvisionnements des silos. Il s'agit-là de "contre-conduites", de modes de résistance dirigée contre une certaine gestion de la vie. Le sociologue français cherche à distinguer la résistance de toute forme de droit de résistance à l'oppression et de toute forme d'héroïsation. Cette approche, qui cherche somme toute à retrouver le contexte de l'émergence de ce droit de résistance, en le distinguant bien de l'ensemble des comportements, en provenance des l'aristocratie des villes ou des familles héritières des seigneurs féodaux, tendant à contester le pouvoir royal (souvent pour s'y mettre!) qui n'est pas pensé en fonction de cette résistance des populations à la gestion de la vie économique des monarques.

D'une part, elle nous permet de comprendre une notion de désobéissance détachée de ses présupposés surérogatoires, donc plus proche en ce sens de ce que nous entendons par désobéissance civile. En effet, dans la désobéissance civile, il ne s'agit pas d'assaillir le pouvoir, de prendre les armes, mais simplement de retirer son soutien à la coopération qui maintient de manière ordinaire le pouvoir. C'est donc en refusant de considérer la notion de dissidence comme adéquate pour décrire les révoltes ordinaires, les actes de résistance les plus infimes, que la notion foucaldienne de "contre-conduite" paraît la plus à même pour disqualifier définitivement les lieux communs qui font des actes de résistance des actes de Justes ou de héros en général. Si le terme de dissidence est une forme d'essentialisation - due au fait qu'il n'y a de résistance que là où il y a des "dissidents" - rien d'étonnant alors à ce que FOUCAULT lui-même avouât qu'il "préférait s'arracher la bouche" que de prononcer ce terme. Sinon, cela reviendrait à dire du fou, du délinquant par exemple qu'ils sont des "dissidents", ce qui est absurde (et faux, il faudrait parler de sous-culture... dominée!). Si l'on comprend cette lecture antihéroïque des contre-conduites, c'est aussi parce qu'elle permet de sortir du paradigme théorique de la souveraineté. Le peuple dont il est question dans ces contre-conduites est souvent invisible, mais ce peuple n'est pas pour autant absent. Cependant, ces résistance-là ne sont pas des résistances à la puissance souveraine. (Hourya BENTOUHAMI-MOLINO). Cette distinction est utile et ramène au contexte, mais il ne faut pas oublier que dans le jeu des pouvoirs, les mouvements populaires (même de la populace), constituent souvent une opportunité, une masse de manoeuvre, utilisable et utilisée stratégiquement. Si la question religieuse est bien la matrice de la contestation du pouvoir royale, la question sociale alimente par bien des aspects, les évolutions intellectuelles, tout se tenant par ailleurs...

 

Hourya BENTHOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile, PUF, 2015. François DERMANGE, Monarchomaques, dans Encyclopédie du protestantisme, PUF, 2006.

 

Complété le 18 janvier 2021

 

   

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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 14:57

     Véritable OVNI dans l'édition, tant sur le fond (les enfants qui s'organisent...) que sur la forme (couverture originale, iconographie très riche...), ce livre collectif traite de l'aventure au sens propre de millions d'enfants jetés sur les routes au cours et au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Samuel BOUSSION, maître de conférences à Paris 8, Mathias GARDET, professeur des universités (Paris 8) et responsable de l'axe HEDUC et Martine RUCHAT, ancienne professeure à la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation (université de Genève) se sont livrés à un grand travail d'exhumation d'archives et d'analyse de l'expérience de ces orphelins ou enfants brusquement séparés de leurs parents, recueillis dans des camps ou villages d'enfants. Ces camps, dressés dans le cadre d'une aide humanitaire deviennent le théâtre d'une utopie pédagogique. Instituteurs, prêtres, pédagogues, médecins ou psychiatres fondent, dans l'urgence et le dénuement, des communautés largement inspirées de l'éducation nouvelle et de l'autogestion, des "républiques d'enfants". De l'Italie à la Hongrie, en France et en Allemagne, les enfants se muent en jeunes travailleurs, ils élisent gouvernements et tribunaux. Dans l'esprit internationaliste d'après-guerre, avant que les États reprennent pleinement en main l'éducation de leurs ressortissants, ces citoyens doivent contribuer au relèvement de l'Europe anéantie.

   Dans leur Introduction, les auteurs font état de leur principale découverte. "Pendant la guerre, ces expériences (de républiques en miniature) jusqu'alors relativement isolées se multiplient simultanément dans divers pays européens, surtout vers la fin du conflit, afin d'accueillir des enfants victimes et de contribuer à leur rééducation sous la bannière de l'éducation nouvelle et du "relèvement", expression qui traduit bien cette volonté de reconstruction, dans un continent où dominent les ruines. Les participants à la réunion de Trogen (Suisse) (convoquée par l'UNESCO en juillet 1948) sont venus témoigner de leur expérience. Leurs "villages" ou "villes" d'enfants aux allures de petites républiques sont nés pour la plupart dans l'improvisation, l'urgence et l'inconfort au temps du rationnement, sublimant ces contingences matérielles par un investissement pédagogique et un optimisme parfois plein de souffle. Nés sans concertation entre eux, en France, Suisse, Italie, mais aussi en Hongrie et en Belgique, ils partagent le plus souvent des références issues de l'éducation nouvelle, tout en ayant pris des directions pédagogiques singulières, qui se retrouvent jusque dans leur appellation, qui marquent à la fois leur variété et leurs points communs : Village international d'enfants à Trogen, République d'enfants de Moulin-Vieux dans l'Isère, Hameau-école de l'Île de France près de Paris, Home pour les enfants espagnols de Pringy en Haute-Savoie, mais aussi Gaudiopolis ou Ville d'enfants près de Budapest, ou encore Cité de l'enfance, Cité joyeuse près de Bruxelles, Villagio del fauciullo, Giardino di infanzia, Repubblica di ragazzi ou Scuola-Città en Italie..." Ce sont ces expériences que le trio livre au fil des douze chapitres, avec force détails et reproduction de photographies abondantes. "Quand en 1948 l'UNESCO décide d'en réunir les principaux artisans à Trogen, c'est bien autour de la promotion du modèle du self-governement - comme le soulignera sa nouvelle revue, Élan (Impetus dans sa version anglaise). Le premier numéro, entièrement consacré à l'événement, affiche en couverture la photo en buste sur fond rouge d'un tout jeune adolescent coiffé d'un chapeau de feutre, avec pour seule légende : "Il se gouverne". La deuxième de couverture nous apprend qu'il s'agit  du portrait de "Bartoumiou", qu'il a dix ans et que ses "concitoyens" de la République d'enfants de Moulin-Vieux l'appellent "Charlot", et de commenter : "Sans la moustache, sans la canne ni les chaussures, seulement le chapeau mou... c'est le sosie de Charlie Chaplin". Comme l'annonce l'éditorial, il s'agit de quitter les "actualités sensationnelles" liées au bilan de la guerre - "épaves, destructions, dévastations et ruines ; faim, besoins, sous alimentation et famine : maladies, épidémies, pestilence et mort" et la solidarité humanitaire qui en a découlé - pour entrer dans une "ère de paix qui donnera au programme de reconstruction de l'Unesco un élan nouveau". La nouvelle organisation agit en chef d'orchestre de la reconstruction de l'éducation en solidifiant les réseaux de sociabilité, apportant et recherchant des subsides, rendant compte des expériences pédagogiques jugées prometteuses, tout en cherchant à faire mouvement."

L'internationalisation des républiques d'enfants (1939-1955) est une histoire qui s'écrit autour de cette conférence de Trogen, selon un itinéraire progressif des chercheurs dans les archives. Ils ont opté pour un récit en trois temps : avant la conférence de Trogen en 1948, avec la fondation de quelques réalisations exemplaires qui seront les piliers de la future fédération internationale qui les regroupera ; durant la conférence, en resituant l'intensité des débats quant au modèle à promouvoir (car il y a une certaine quantité, et parfois d'inspiration un peu contradictoire, plus contradictoire sans doute que l'Unesco aurait voulu et aussi plus contradictoire que ce sont les auteurs ont pu en faire émerger des archives...) ; enfin les suites, jusqu'au milieu des années 1950, période durant laquelle s'amorce le déclin des républiques d'enfants avant qu'elle ne tombe dans l'oubli, les architectes nationaux des différents systèmes d'éducation pendant la Reconstruction n'en tenant guère compte dans l'ensemble.

    Ce livre est une pierre importante dans une histoire des enfants perdus qui se retrouvent eux-mêmes, dans l'Histoire, qui est sans doute encore à raconter. A la faveur de cataclysmes, de guerres et d'épidémies, des milliers, voire des centaines d'enfants ont dû s'organiser, avec l'aide souvent de quelques adultes, en véritables communautés. Très diverses, celles-ci, pour la plupart ont laissé peu de traces, mais des livres comme celui-ci permet de témoigner de leur inventivité et de leur intelligence. "Cette histoire, écrit encore le trio, qui croise celle des sorties de guerre, celle des enfants réfugiés; mais également de la Reconstruction, n'en finit pas de résonner avec des questions encore vives aujourd'hui en matière d'éducation. Elle interroge l'éducation à cette "compréhension internationale" et plus largement l'apprentissage de la citoyenneté, dans une Europe en construction permanente. Sous cet étendard se confrontent des conceptions différentes de la paix ou encore de la compréhension mutuelle des nations, certains y voyant une idée, d'autres une action concrète. Si le village international d'enfants, tel celui de Trogen, se veut le fer de lance de cette utopie, comment ne pas voir une tension permanente dans le réseau des communauté d'enfants entre une idéologie universaliste de l'après-guerre très onusienne et une réalité parfois confinée sur sa propre expérience?" En choisissant la forme la plus narrative possible, au ras des problèmes rencontrés par ces enfants, les auteurs permettent de bien se rendre compte de la diversité de ces divers isolats micro-sociaux. Ils nous font pénétrer dans des coulisses de l'histoire, qu'ils comptent d'ailleurs continuer d'alimenter sur un blog de recherche hypothèses.org intitulé L'internationale des républiques d'enfants. Leur ouvrage prend d'autant plus de valeur qu'ils proposent une bibliographie très détaillée qui complète les différents chapitres.

Samuel BOUSSION, Mathias GARDET et Martine RUCHAT, L'internationale des républiques d'enfants, 1939-1955, Anamosa, 2020, 485 pages.

 

 

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1 janvier 2021 5 01 /01 /janvier /2021 15:22

  Ouvrage somme en trois tomes et quatre volumes sur les débuts du capitalisme, Le premier âge du capitalisme, revisite à très grands frais la théorie économique marxiste, ou du moins la conception marxiste des débuts du système capitaliste.

Alain BIHR (né en 1950), sociologue français déjà auteur de nombreux ouvrages, se réclamant du communisme libertaire, est membre du laboratoire de sociologie et d'anthropologie de l'université de Franche-Comté, est connu également pour son étude de l'extrême droite française (en particulier du Front National) et du négationnisme (dirigeant un important collectif intitulé Négationnistes : Les chiffonniers de l'histoire, de 1997). Ses travaux portent principalement sur le capitalisme et précédant cette grande étude, il avait déjà publié en 2006, La préhistoire du capital. le devenir-monde du capitalisme, volume 1, Lausanne, aux Éditions Page Deux.

   Dans cet ouvrage, disponible en ligne sur le site Les classiques en sciences sociales (uqac), il dressait les contours de ses concepts d'analyse du capitalisme et de sa naissance.

"Le devenir-monde du capitalisme? écrivait-il. L'expression aura sans doute surpris et intrigué le lecteur. Qu'il se rassure : il en trouvera l'explication et la justification dans les pages suivantes. Pour l'instant, je me contenterai d'indiquer qu'elle vise à démarquer d'emblée mon propos de la grande masse des publications ayant porté, depuis près d'un quart de siècle, sur "la mondialisation" ou "la globalisation". Non seulement le champ sur lequel je me propose de me pencher diffère tant par son étendue spatiotemporelle que par son contenu social de celui couvert par ces publications ; mais encore et surtout la grille d'analyse qui en constitue le fonds théorique tourne radicalement le dos aux présupposés sous-tendant la quasi-totalité des ouvrages consacrés jusqu'à présent à "la mondialisation". C'est donc la critique de ces présupposés qui va me servir de point de départ."

Ces présupposés, au nombre de trois, se retrouvent communément, sous des formes très variables d'un ouvrage à l'autre :

- "la mondialisation" daterait des années 1970, au mieux des années 1960, alors qu'en fait cette "mondialisation" n'est que la dernière phase d'un processus déjà vieux de 5 siècles ;

- Sans ignorer les travaux de Fernand BRAUDEL, d'Emmanuel WALLERSTEIN, d'Eric HOBSBAWN, ni ceux de Samir AMIN, Michel BEAUD ou de Philippe NOREL, ou encore les travaux plus anciens de Max WEBER ou de Werner SOMBART, Alain BIHR propose de montrer que contrairement à eux qui ont tendance à ne voir dans la constitution du capitalisme que le résultat d'un développement économique, le capitalisme en est aussi la condition préalable. "Ils n'ont pas su comprendre le monde capitaliste comme une condition que ce même devenir a transformé en résultat au fur et à mesure où il l'a confortée." Il se propose de montrer que le parachèvement des rapports capitalistes de production, aboutissant à leur essor à partir de la "révolution industrielle" qui se produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, n'aurait jamais été possible sans une première période et forme du devenir-monde du capitalisme que constitue l'expansion commerciale et coloniales européenne du XVIe au XVIIIe siècle, constitutif de ce qu'il appelle le protocapitalisme mercantile. Ce colonialisme et cette expansion européenne est la condition de la formation d'un ensemble structurel curieux, fait d'homogénéisation, de fragmentation et de hiérarchisation.

- Le troisième présupposé consiste à réduire "la mondialisation" capitaliste à un phénomène principalement, voire exclusivement, économique, alors "qu'on pressent pourtant qu'elle met en jeu l'ensemble des niveaux et des dimensions du capitalisme."  Il s'agit au contraire d'analyser le devenir-monde du capitalisme comme mode de production (comme totalité sociale, comme forme ou genre de société globale) et non pas comme devenir-monde du seul capital comme rapport de production. Un défaut d'articulation est à l'origine de bien des difficultés, même dans la théorie marxiste de l'État.

"Dépasser les limites ordinaires des analyses actuelles de "la mondialisation" exige tout à la fois d'en rappeler et d'en explorer la dimension du devenir historique ; d'expliquer inversement la permanence d'un monde capitaliste, à la structure homogène/fragmentée/hiérarchisée si singulière, comme présupposé de ce devenir que celui-ci n'a fait qu'élargir et approfondir ; et de saisir que ce qui se "mondialise" ainsi n'est pas seulement le capital comme rapport de production mais le capitalisme comme mode de production."

   Pour se familiariser avec la vision de l'auteur, on ne peut que conseiller de relire ce premier ouvrage, ou au moins (car c'est déjà - très - consistant!), sa conclusion Où en est-on à la fin du Moyen-Age européen? On voit clairement l'interpénétration des modes économiques féodaux, hérités des habitudes héritées de l'Empire Romain et du Monde germanique, avec certaines formes de capitalisme, véritables essais et erreurs - menant à des dépressions économiques importantes alternant des périodes de brusques prospérité - de mise en oeuvre du capital dans des structures qui parfois s'y opposent frontalement...

   L'Introduction de Le premier âge du capitalisme, au Tome 1, sur l'expansion européenne, donne l'occasion à l'auteur de reprendre son projet d'historien, en 7 points, dont le premier reconduit ce qu'il écrivait déjà dans La préhistoire du capital. "... je me suis efforcé de montrer que, de tous les modes de production auxquels le devenir historique des sociétés humaines a pu donner naissance, le féodalisme, tel qu'il s'est formé en Europe à la fin du premier millénaire et dans l'archipel nippon dans le cours de la première moitié du second millénaire, est le plus favorable, à la limite le seul favorable, à la formation de ce rapport de production, même si cette dernière continue à s'y heurter à de nombreux obstacles qui en limitent le développement, tant quantitativement (dans l'étendue, le rythme et le volume de l'accumulation du capital) que qualitativement (dans les formes qu'il peut prendre)."

"En somme, selon la formule consacrée, si le féodalisme a constitué une condition nécessaire à la formation du capital comme rapport social de production, il n' en a pas assuré la condition suffisante : il ne lui a permis ni de se parachever comme rapport social de production ni, surtout, de mettre en situation de commencer à subordonner l'ensemble des rapports, des protiques et des acteurs sociaux aux nécessités et possibilités de sa reproduction comme rapport de production, en un mot de donner naissance à ce que depuis Marx on nomme le mode de production capitaliste." "L'objet du présent ouvrage est précisément d'établir que cette condition suffisante a été fournie par l'expansion commerciale et coloniale de l'Europe occidentale, qui début à la fin du Moyen Âge et s'est poursuivie durant tous les temps modernes, pour reprendre la périodisation classique, et qui a abouti à la formation d'un premier monde capitaliste centré sur l'Europe occidentale, un monde que cette dernière entend diriger et ordonner en fonction de ses intérêts propres."

Ses deuxième et troisième points constituent un survol de la littérature disponible pour un tel projet, qui dépasse largement les mille références fournies à la fin du tome 3. C'est l'occasion de reprendre les réflexions déjà signalées de SOMBART, WEBER, de MARX lui-même, notamment de la dernière section du Livre 1 du Capital, de WALLERSTEIN, de BRAUDEL, dont il salue le maître ouvrage Civilisation matérielle, économie et capitalisme de 1979. C'est là où également, il se distancie nettement d'approches contemporaines de la world history (apparue dans les années 1980 aux États-Unis) comme de la global history, qui notamment dans un souci de briser un européo-centrisme en viennent à oublier le rôle historique central de l'Europe dans la formation du capitalisme mondial. Son quatrième point complète le champ de ses références, le titre même de son ouvrage étant un clin d'oeil appuyé à l'oeuvre d'Ernst MANDEL, notamment à son Troisième âge du capitalisme. S'il tire nombre de ses réflexions de la littérature académique allemande, notre auteur connait les difficultés de transposition en Français de nombre de concepts, et préfère d'emblée expliquer clairement ce qu'il a pu en tirer dans une terminologie familière à un public francophone pour éviter certains pièges de langage.

Dans un cinquième point, il justifie la délimitation chronologie de ce premier âge du capitalisme. C'est avec les premières expéditions maritimes des Portugais et des Espagnols à partir du XVe siècle que l'Europe occidentale amorce son expansion commerciale et coloniale en direction des Amériques, de l'Afrique et de l'Asie. C'est avec la prise de Ceuta par les Portugais en 1415 que se consolide la première voie de cette expansion. De même, c'est avec la double victoire des Britanniques à Plassey en 1757, dans le cadre de la guerre de Sept Ans (1756-1763), et à Buxar en 1764 sur les troupes bengalo-mogholes que l'on peut dater la clôture de la période protocapitaliste. Car cette double victoire va leur ouvrir la voie, dans le cours de la décennie suivante, de la conquête et de la colonisation de la plaine indo-gangétique qui constitue l'acte inaugural de l'expansion commerciale et surtout coloniale de l'Europe, dont le gros ne déferle cependant sur l'ensemble du monde qu'au cours du siècle suivant. Les années 1760 sont bien une période charnière du développement du procès global de reproduction du capital? C'est en fonction de ce procès, de sa structure interne, du poids relatif de ses différents moments et de leur évolution, que l'auteur développe son argumentation dans la formation de cette économie-monde, dans les débuts de cette révolution industrielle, sous l'impulsion également des États qui se structurent tout au long de cette période. La révolution industrielle est permise par l'hégémonie britannique sur une partie du monde, et cette hégémonie est permise également, dans un processus dynamique qui s'accélère sur le long terme par cette révolution industrielle. On ne peut pour Alain BIHR penser l'un sans l'autre. Il estime également qu'une autre date aurait pu être retenue, qui achève cette première période historique : 1776, à la fois date de la proclamation américaine d'indépendance qui marque le début de la fin de l'hégémonie de l'Empire britannique et de la parution de l'ouvrage d'Adam SMITH, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui opère une révolution intellectuelle et jette les bases du libéralisme, opposé au mercantilisme, qui domine durant la période protocapitaliste.

Son sixième point concerne l'exposition de ce processus, la mise en ordre d'un énorme matériau historique s'étalant sur trois siècles en demi et sur la totalité des formations sociales et spatiales de la planète. Trois options se présentent : un plan chronologique, distinguant les différentes phases du développement du protocapitalisme mercantile, un plan géographique passant en revue les différentes formations socio-spatiales impliquées, un plan thématique, analysant les principaux éléments constitutifs remarquables de ce processus. Chacune a le défaut de polariser l'attention sur un des aspects de ce développement. Aussi l'auteur choisit de partir de là où le processus a pris naissance, de l'Europe. Le premier tome de l'ouvrage déploie tout le panorama de cette expansion , de ses formes et conditions, péripéties et résultats. Il insiste sur les rapports d'exploitation et de domination que les Européens ont déployés pour chercher à périphériser les formations sociales avec lesquelles ils sont entrés en contact, à les réorganiser en les instruentalisant au service de leur propre devenir protocapitaliste, en n'omettant pas de mentionner les obstacles et résistances auxquels ils se sont heurtés dans cette entreprise, ni combien celle-ci les a constamment dressés les uns contre les autres. Le second tome s'efforce de montrer comment, dans le cadre et sur la base de cette expansion, au sein de cette Europe occidentale qui en a été l'actrice en même temps que le bénéficiaire, le protocapitalisme mercantile a pu y prendre forme, à savoir :

- Comment les rapports capitalistes de production ont pu s'y parachever par la croissance (accumulation) et le développement du capital marchand ; par la formation d'un protoprolétariat ; par les avancées du capital industriel sous des formes manufacturières mais aussi automatiques ; par l'évolution des marchés vers des formes spécifiquement capitalistes ; le tout soutenu par la mise en oeuvre de politiques mercantilistes ;

- Comment la segmentation et la hiérarchisation sociales ont évolué des ordres vers les classes sociales, parmi lesquelles la bourgeoisie et ses différentes fractions, dont les alliances, compromis, rivalités et luttes avec l'aristocratie nobiliaire, pour l'exercice du pouvoir donneront naissance à l'absolutisme, mais aussi, quelquefois, aux premières révolutions bourgeoises.

- Comment cela s'est accompagné de la formation d'un type nouveau d'État, original tant par sa forme de pouvoir public impersonnel que par sa structure en système d'États.

- Comment enfin l'Europe occidentale a ainsi donné naissance à ce que l'on nomme habituellement la modernité dont seuls quelques moments (la Réforme, la Renaissance, les Lumières, l'émergence de l'individualité autonome) seront retenus par l'auteur.

Le troisième tome peut montrer comment de de double processus est né un premier monde capitaliste, avec sa structure caractéristique faite à la fois d'homogénéisation économique et culturelle tendancielle, de fragmentation en unité politiques rivales et de sévère hiérarchisation entre :

- un centre limité à l'Europe occidentale, au sein duquel n'ont cessé de s'affronter celles des puissances européennes qui, tour à tour, ont pris la tête de l'expansion européenne et ont cherché à s'assurer la prédominance en Europe même, animant ainsi une lutte féroce pour l'hégémonie au sein du système des États européens, dont l'enjeu fondamental aura été l'appropriation des bénéfices de l'expansion commerciale et coloniale et de la dynamique protocapitaliste à laquelle elle a donné naissance ;

- une semi-périphérie constituée de toutes les puissances européennes qui ne sont pas parvenues à intégrer le cercle restreint des puissances centrales ou à s'y maintenir, subordonnées au devenir protocapitaliste de ces dernières et néanmoins mêlées le plus souvent à titres d'alliées à leurs luttes pour l'hégémonie ;

- un vaste ensemble de formations disséminées sur les continents américain, africain et asiatique, constituées ou remodelées par l'expansion commerciale ou coloniale de l'Europe occidentale dans un statut périphérique ;

- tout le restant de la planète et de l'humanité se maintenant en marge de ce premier monde capitaliste, soit littéralement terrae incognitae pour lui, soit déjà en butte à son expansion mais encore en capacité de lui résister.

   L'auteur a mise 12 ans à rédiger cet énorme ouvrage  et a dû se livrer à des efforts dans la présentation de son travail, car le lecteur aussi doit fournir un certain effort pour parvenir à tout assimiler (ce qui n'exclue pas qu'il garde à la fois la vue d'ensemble et qu'il garde son esprit critique!). Aussi il doit voiler quelques règles académiques : réduction drastique des notes marginales, quasi-absence à des renvois à des auteurs tiers, renvoi à la bibliographie qui clôt l'ouvrage de l'ensemble des références, évitement d'entrer directement dans des discussions avec les multiples auteurs ayant discuté des mêmes aspects, à la seule exception de BRAUDEL et de WALLERSTEIN...). Il s'est efforcé également de permettre la lecture séparée des différentes parties de l'ouvrage, le lecteur pouvant très bien éviter de le lire tout entier d'un bout à l'autre, et pour se faire a multiplié les crochets de renvoi à une partie ou une autre pour l'amorce ou le prolongement du texte lu. Enfin, Alain BIHR sait qu'il n'a pu être exhaustif : comme la grande majorité des auteurs marxistes, il a privilégié les processus socio-économiques et socio-politiques. Et réduit à la portion congrue les processus socio-culturels : les aspects artistiques, religieux, philosophiques, scientifiques... Il souhaite avoir fait oeuvre utile mais, l'historiographie étant par essence une discipline évolutive, pense inévitable des erreurs factuelles ou d'interprétation...

   C'est dire que le lecteur se trouve là en face d'un copieux complément au Capital de Karl MARX et Friedrich ENGELS... Mais à l'inverse de cette dernière oeuvre, le premier âge du capitalisme, parait tout de même plus facile à lire (!) et moins heurté (tant les passages théoriques enchainent des descriptions économiques ou sociales), car chacun le sait, les auteurs du marxisme ont eux aussi voulu appréhender l'évolution du capitalisme, même s'il se sont étendu bien plus sur le fonctionnement d'un capitalisme déjà arrivé à une certaine maturité. C'est surtout un ouvrage d'histoire et d'histoire économique, avec un éclairage novateur à cent lieues de ce qui est malheureusement le lot de tout étudiant en économie dans les universités (quoique la situation évolue...). Un ouvrage donc fortement recommandé même pour ceux qui pensent avoir l'histoire économique au bout des doigts...

 

Alain BIHR est également l'auteur de nombreux autres ouvrages, entre autres : L'Économique fétiche. Fragment d'une théorie de la praxis capitaliste (Le Sycomore, 1979) ; Les Métamorphoses du socialisme (Strasbourg, 1986) ; Entre bourgeoisie et prolétariat : l'encadrement capitaliste (L'Harmattan, 1989) ; Le spectre de l'extrême droite : les Français dans le miroir du Front National (Les Éditions de l'Atelier et Les Éditions ouvrières, 1998) ; Le crépuscule des États-nations. Transnationalisation et crispations nationalistes (Lausanne, Éditions Page2, 2001) ; La reproduction du capital Prolégomènes à une théorie générale du capitalisme, 2 tomes (Lausanne, Éditions Page2, 2000) ; La Novlangue néolibérale, la rhétorique du fétichisme capitaliste (Lausanne, Éditions Page2, 2007) ; La Logique méconnue du Capital (Lausanne, Éditions Page2, 2010) ; Les rapports sociaux de classes (Lausanne, Éditions Page2, 2012) ; Dictionnaire des inégalités (Armand colin, 2014)...

 

Alain BIHR, 1415-1763, Le premier âge du capitalisme, tome 1 L'expansion européenne ; tome 2 La marche de l'Europe occidentale vers le capitalisme ; tome 3 Un premier monde capitaliste, en deux volumes, Page 2/Éditions Syllepse, 2018-2019, 694 pages, 805 pages et 1762 pages.

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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 13:47

   Au risque d'enfoncer des portes maintenant largement ouvertes, sauf pour les faussement ou réellement naïfs, la théorie de l'exploitation de l'homme par l'homme, au coeur de l'explication marxiste de la marche du monde, fait partie du paysage de la philosophie politique comme de la sociologie. Dans l'écheveau des coopérations et des conflits, la réalité de cette exploitation et de sa prise de conscience, marque malheureusement la vie des habitants de cette planète. Pour beaucoup d'ailleurs, l'exploitation est la condition sine qua none de la coopération et pour d'autres qui en combattent les multiples formes, c'est l'arrêt de cette exploitation qui laisse la voie ouverte à la vraie justice et à la vraie paix entre les êtres de l'espèce humaine.

 

La théorie de l'exploitation au coeur de l'oeuvre économique de Karl MARX et Friedrich ENGELS

   Comme l'écrit Jean-Pierre DURAND, on peut dire que MARX (mais toujours lorsqu'on cite MARX, on cite aussi ENGELS) cherche à démontrer l'exploitation de la force de travail, quand d'autres ne font que la constater (THOMPSON, SAINT-SIMON...). Si MARX est réellement l'un des premiers à chercher un démonstration scientifique de l'exploitation de l'homme par l'homme, les prémisses de la théorie de l'exploitation étaient déjà chez RICARDO et chez Adam SMITH.

Selon ce dernier, le capitaliste "n'aurait pas d'intérêt à employer ces ouvriers s'il n'attendait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que ce qu'il fallait pour remplacer ses fonds avancés pour le salaire". Pour que cette intuition se traduise en une théorie, MARX a été conduit à distinguer le "capital constant" (les usines, les machines, les bureaux...) du "capital variable" qui achète la force de travail, laquelle produit plus de valeur qu'elle n'en contient elle-même. C'est ici l'explication du "mystère" de la production du surplus économique dans le capitalisme et de son développement.

La théorie de la plus-value fonde tout l'édifice de l'économie et de la sociologie marxiste. Elle est à l'origine des classes sociales chez MARX, de sa thèse de leur polarisation et de l'appauvrissement de la classes ouvrière. En même temps, la découverte de la "plus-value relative" explique - à l'encontre des prévisions (un peu trop déterministes) de MARX - pourquoi le capitalisme perdure et domine aujourd'hui toute la planète. Cette théorie est omniprésente dans l'étude de la fabrique, du machinisme, de la coopération, de la division du travail, de la "population excédentaire" et plus généralement du développement des inégalités (entre classes, entre villes et campagnes...). Elle sous-tendu aussi l'ensemble des démonstrations sur les contradictions de classe et sur leur nécessaire issue dans le communisme débarrassé de l'exploitation de l'homme par l'homme, selon MARX.

 

De la marchandise à la théorie de la plus-value

 Au moment où le salariat devient dominant, Karl MARX cherche à démontrer que c'est bien le travail salarié des hommes qui produire des profits au capitaliste, alors que dans la presse financière et économique de son époque, l'accent est mis sur la technique des affaires et l'esprit d'entreprise des chefs d'entreprise, capables de faire des "miracles" économiques. Il cherche à mettre à nu le processus au cours duquel une valeur A (avant la journée du travail) donne lieu à une valeur A' (A" étant plus grand que A) après la journée de travail. MARX suit la tendance du moment à utiliser de plus en plus les mathématiques, science dont les financiers capitalistes se disent les plus à mêmes d'utiliser. Cela donne parfois une lecture ardue au Capital, qui contraste avec les descriptions de la condition ouvrière, tirées elles-mêmes des rapports sociaux d'institutions d'assistance, d'écrivains et de journalistes, nombreux dans l'Angleterre et la Nouvelle-Angleterre mais aussi sur le Continent, qui s'y attachent alors.

Pour fonder son analyse, MARX distingue deux types de valeurs dans les marchandises : la "valeur d'usage" et la "valeur d'échange". Pour qu'un acheteur souhaite posséder une marchandise, il est indispensable qu'il lui trouve une utilité, un usage. En même temps, ce qui apparaît utile pour l'acheteur est nécessairement une "non-utilité" pour le vendeur (soit il n'en a pas l'usage, soit il en a trop en quantité). Ainsi, il ne peut y avoir de marchandise qui ne possède pas une quelconque valeur d'usage pour l'acheteur.

Ce qui est marchandise possède une valeur d'échange qui est un niveau ou une "proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'espèces différentes s'échangent l'une contre l'autre" (Le Capital, tome 1). Chaque marchandise a une valeur d'échange spécifique. Ceci posé - même si le débat valeur d'usage-valeur d'échange, n'est pas pour autant clos - il s'agit de savoir comment se fixe le niveau de l'échange, entre les différents objets. Selon les économistes classiques que MARX et ENGELS critiquent avec véhémence, la valeur d'échange d'un objet est déterminée par le quantum de travail, ou le temps de travail, dépensé pour sa production. Sachant que l'on se situe à un niveau de raisonnement abstrait (loin d'une "comptabilité réelle", d'où le concept marxien de "travail abstrait", producteur de valeur qui s'oppose au "travail concret", producteur d'utilité), on considère que les hommes malhabiles ou paresseux sont écartés de la production et l'on parle de temps moyen socialement nécessaire à la production des marchandises. De même, s'il existe différentes catégories de travail, du plus complexe au plus simple, MARX propose de ramener une quantité donnée de travail complexe à une quantité plus grande de travail simple.

Toute marchandise renferme une somme de travail humain, la fabrication d'un objet étant la somme de la matière première de ses composants, de l'usure de la machine ramenée à un certain temps de travail, du temps de travail de l'ouvrier réalisant l'objet. Toutes les valeurs d'échange des marchandises peuvent être exprimées en temps moyen de travail socialement nécessaire qui fonctionne alors comme équivalent général de toutes ces marchandises (en laissant de côté pour l'instant au cours de la démonstration la question des prix qui fluctuent au gré de la conjoncture, ainsi que la question de la monnaie, que MARX aborde plus loin). Les rapports entre valeur d'usage et valeur, exemple de la dialectique marxiste, où elles s'opposent et se complètent en même temps, constituent le point de départ de sa réflexion.

Derrière la marchandise existe toujours une force de travail nécessaire pour la créer. Pour le capitaliste, il faut toujours, que sa valeur soit supérieure aux apports qu'il fait lui-même pour créer cette marchandise, que ce soit sous forme de salaires aux travailleurs ou sous forme de machines construites pour la créer, ou encore sous forme de matériaux d'origine... On peut s'interroger sur l'acceptation de l'ouvrier de travailler tant d'heures pour fabriquer cette marchandise, à un salaire inférieur à sa valeur. Il l'accepte parce que la forme phénoménale du salaire masque le surtravail et la production de la plus-value : tout se passe comme si le capitaliste rémunérait la journée de travail dans sa totalité tandis que la mise à nu de cette exploitation a occupé plus de deux générations d'économistes. Le mystère de l'exploitation ayant été élucidé, pourquoi les ouvriers continuent-ils d'accepter cet échange qui leur est défavorable?

Cette acceptation du surtravail repose d'abord sur le fait que les ouvriers ne disposent ni des moyens de production pour produire des marchandises à échanger ni des moyens de subsistance pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, c'est-à-dire pour reproduire leur force de travail. Enfin, les ouvriers se font concurrence et, si une partie d'entre eux accepte l'exploitation, les autres sont bien contraints de l'accepter sous peine de se laisser mourir de faim. D'où la nécessité, pour les capitalistes, d'entretenir une "population excédentaire" afin de favoriser cette concurrence entre ouvriers, en employant des irlandais dans l'Angleterre du XIXe siècle, puis des paysans, des femmes, des immigrés, des enfants (tout au moins au début), dans l'Europe du XXe siècle. On retrouve ici l'importance des conditions d'émergence du capitalisme : disposer de travailleurs libres, dépourvus de moyens de production, et des moyens de subsistance. En fait, cette liberté est d'autant plus pernicieuse que l'ouvrier est contraint de se présenter au capitaliste pour lui vendre sa force de travail puisque "les conditions objectives du travail (moyens de production) et les conditions subjectives de travail (moyens de subsistance) font face à l'ouvrier comme capital et son monopolisés par l'acheteur de la force de travail" (Le Capital).

 

La reproduction du rapport de production capitaliste

  Cette double caractéristique proprement sociologique de liberté de l'ouvrier et de sa dépossession des conditions objectives et subjectives de travail est essentielle pour comprendre la nature du capitalisme et la révolution qu'elle a opéré dans les rapports de production. Ce qu'on entend par libéralisme, en faisant dérivé mentalement et idéologiquement ce mot de la liberté, trouve là un ressort puissant. L'illusion de libération d'un rapport des artisans au maître d'oeuvre, qui est une réelle libération d'ailleurs dans les faits, est aussi l'enfermement des ouvriers dans des rapports de production, dans des situations moins ouvertement de hiérarchie et de soumission, mais bien plus "efficaces" pour les propriétaires des moyens de production.

Par un renversement dialectique dont il est coutumier, MARX souligne l'importance de ces moyens de travail (et de ceux qui les possède) puisque, sans eux, la production de plus-value ne pourrait avoir lieu. C'est ce qu'il exprime le plus clairement dans un chapitre inédit du Capital : "Au sein du procès du travail, ces objets ont pour seule signification d'opérer comme moyens de réalisation du travail, valeurs d'usage du travail ; par rapport au produit, ils sont moyens de production et pour autant qu'ils sont eux-mêmes déjà des produits, ils sont des moyens de créer un produit nouveau. Mais ces objets ne jouent pas ce rôle dans le procès de travail parce que le capitaliste les a achetés ou parce qu'ils sont la forme modifiée de son argent, mais, au contraire, il les achète parce qu'ils jouent ce rôle dans le procès de travail".

Ainsi, parce qu'à la fin de sa journée de travail l'ouvrier se trouve tout autant démuni qu'au début, il est contraint de recommencer l'échange de sa force de travail contre les moyens de subsistance, indispensables à lui-même et à sa famille : alors la reproduction du rapport de production capitaliste est un résultat plus important que la production matérielle des marchandises. Cette reproduction tient au fait que le produit du surtravail n'appartient qu'au capitaliste. Ce dernier, devenu possesseur de la force de travail (capacité de travail) pour un temps donné, utilise la valeur d'usage de la marchandise acquise : c'est-à-dire qu'il lui fait cristalliser du travail (d'autrui) sur les moyens de travail (objet) qui lui appartiennent. Durant toute la journée de travail, l'ouvrier transmet ainsi, à travers son travail, de la valeur à un objet qui appartient au capitaliste. Et il lui transmet cette valeur durant la partie de la journée qui lui est payée, tout autant que pendant la partie de la journée qui ne lui ait pas payée, correspondant au surtravail effectué, moment de la production de la plus-value. La valeur d'usage ainsi créée fait l'objet de la part du capitaliste d'un échange marchand à un vendeur qui n'a que sa force de travail à vendre. C'est bien, contre toutes les circonvolutions de la majorité des auteurs d'économie politique de son époque, à une aliénation que l'on assiste, selon MARX, mais surtout selon tous ses continuateurs. 

     Le procès de production de la plus-value est ainsi un procès d'exploitation, chaque cycle est un processus de valorisation du capital : une somme d'argent A devient A' après l'achat de marchandise M force de travail et sa mise en oeuvre? En résumant ce procès : A-M-A' suivi de A'-M-A", lui-même suivi de A"-M-A'", on signifie bien sûr l'accroissement permanent de A, mais aussi indirectement la nécessité pour cristalliser  du travail sur les conditions objectives de travail possédés par le capitaliste. Autrement dit, la reproduction du rapport capitaliste de production n'est pas seulement une reproduction simple (l'ouvrier sans moyens de subsistance ni moyens de production doit retourner vendre sa force de travail chaque jour), mais c'est aussi une reproduction élargie qui met en oeuvre à chaque fois un capital accru et de nouvelles forces de travail. Le travail ne produit donc pas seulement - en opposition à lui-même et à une échelle sans cesse élargie - les conditions de travail sous forme de capital, lequel produit à son tour sur une échelle toujours élargie, les travailleurs salariés productifs dont il a besoin. le travail produit ses propres conditions de production comme capital et le capital produit le travail, sous forme salariée comme moyen de le réaliser comme capital.

Karl MARX pose très tôt que la production capitaliste n'est pas seulement reproduction du rapport, elle en est la reproduction à une échelle toujours plus large. La croissance du capital va de pair avec l'augmentation du prolétariat : ce sont deux produits jaillissant aux pôles opposés d'un seul et même procès. C'est l'amorce de la thèse de la polarisation des classes sociales à partie de la théorie de la production de la plus-value. A travers l'analyse des différents types de plus-values, il va aboutir à cette théorie qui n'est pas seulement une théorie de l'exploitation de l'homme par l'homme, mais aussi, une théorie de l'exploitation d'une classe sociale par une autre classe sociale.

 

Une vue générale sur l'exploitation

  L'économiste marxiste Guy CAIRE expose qu'au "sens le plus général du terme, l'exploitation caractérise toute situation où des hommes travaillent gratuitement au profit d'autres hommes  : en un sens plus rigoureux on dira que l'exploitation est la production par les travailleurs d'un surproduit accaparé par les propriétaires des moyens de production ; enfin, d'un point de vue technique on définira l'exploitation capitaliste comme l'utilisation par le capitaliste de la force de travail en vue de produire de la plus-value". "Exprimant, poursuit-il, à la fois un rapport économique - l'appropriation du surproduit - et un rapport social - la division en classes sociales - l'exploitation caractérise donc toute société où l'appropriation des moyens de production sépare les hommes en groupes antagonistes." Les formes de l'exploitation évolue dans l'histoire, permettant de distinguer les modes de production esclavagiste, asiatique, féodal, capitaliste.

Notre auteur ajoute que "l'exploitation concerne nécessairement la sphère de la production et que ce n'est qu'un abus de langage que l'analyse économique, de type néo-classique, applique ce terme à toute situation d'injustice ou de spoliation relevant de la sphère de la circulation (revenus, échange), pour caractériser les écarts de prix constatés sir les différents marchés (marchés du travail, des produits, voire des capitaux) par rapport aux pris d'équilibre de la concurrence parfaite."

Comme on l'a vu, l'explication marxiste de l'exploitation découle de la théorie de la valeur. "Sachant que, pour le marxisme, le capital n'est pas une chose en soi mais un rapport social de production qui a d'ailleurs un caractère historique et transitoire et prend la forme illusoire d'un rapport entre objets (les moyens de production) dont il apparaît comme la propriété - ce qui est à l'origine du fétichisme - ses différentes parties constitutives ne jouent pas le même rôle dans le processus de production de la plus-value. Celle qui existe sous la forme de moyens de production ou capital constant ne change pas de grandeur au cours de la production, par contre celle qui est consacrée à l'achat de la force de travail ou capital variable change de grandeur au cours de la production par suite de la création de la plus-value.

La distinction entre capital constant et capital variable, établie par Marx, repose sur la découverte du double caractère du travail incarné par la marchandise et à partir duquel se dégage l'essence de l'exploitation. Comme travail concret et déterminé, le travail ouvrier, le travail ouvrier transmet au produit la valeur des moyens de production dépensés et comme travail abstrait (ou dépense de la force de travail en général), le travail ouvrier crée une nouvelle valeur. Dès lors, le degré d'exploitation de l'ouvrier par le capitaliste trouve son expression dans le taux de plus-value ou rapport, exprimé en pourcentage, de la plus-value au capital variable. Ce rapport montre dans quelle proportion le travail dépensé par les ouvriers se divise en travail nécessaire et en surtravail. L'exploitation peut donc être mesurée concrètement, quoique de façon approximative. Elle est en effet définie par sa grandeur - le temps de travail supplémentaire ou surtravail - et par son degré - le rapport du temps de travail supplémentaire au temps de travail."

Alors qu'une grande partie de la littérature d'économie politique concerne surtout le conflit entre capitalistes sur les marchés des produits ou des moyens de production, les auteurs marxistes, comme Guy CAIRE insiste sur le conflit entre ouvriers et capitalistes dans le partage de la plus-value produite, issue du travail des ouvriers. Tout capitaliste, afin d'accroître la plus-value, cherchera à augmenter la part du surtravail qu'il extorque à l'ouvrier. Marx évoque trois possibilités pour le faire.

- Le premier moyen consiste à allonger la journée de travail, ou, ce qui revient au même, à en accroître l'intensité. Le temps de travail nécessaire restant inchangé, le surtravail s'en trouve accru d'autant. la plus-value en résultant est dite plus-value absolue. Dans les premières phase du capitalisme ce moyen a été largement utilisé, mais l'augmentation de la durée du travail ou l'accroissement de son intensité se heurtent à des limites physiques, liées aux exigences de la reconstitution de la force de travail et à des limites sociales du fait des succès des luttes ouvrières pour la diminution de la durée du travail ou la réduction des cadences.

- Le second moyen consiste, la durée du travail étant inchangée,  à réduire le temps de travail nécessaire, ce qui résulte des progrès de la productivité dans des branches fabriquant des biens de consommation et dans les branches qui fournissent les instruments de production nécessaire à la fabrication des biens de consommation. la durée du surtravail augmente par le fait même que le rapport entre temps de travail nécessaire  et temps du surtravail se trouve modifié, la plus-value en découlant est appelée plus-value relative. Dans la période du machinisme, ce second moyen est largement utilisé.

- Le troisième moyen est la réalisation de la plus-value extra. Celle-ci s'obtient lorsque certains capitalistes introduisent chez eux des machines ou des méthodes de production (taylorisme, fordisme par exemple) plus perfectionnées que celles utilisées dans la plupart des entreprises de la même branche. La valeur individuelle de la marchandise produite par ledit capitaliste se trouve alors être inférieure  à la valeur sociale de cette marchandise, valeur qui résulte des conditions sociales moyennes de production et qui détermine le prix. La plus-value extra est alors cet excédent de plus-value que perçoivent les capitalistes en abaissant la valeur individuelle des marchandises produites dans leur entreprise. Mais la plus-value extra ne peut être que transitoire. Lorsque les nouvelles machines ou les procédés de production plus efficients se trouvent à leur tour adoptés par l'ensemble des entreprises de la branche, le temps socialement nécessaire à la production des marchandises diminue, conduisant à une baisse de la valeur des marchandises.

"Au total, poursuit l'économiste, on peut dire que "la somme de la plus-value produite par un capital variable est égale à la valeur de ce capital avancé, multipliée par le taux de la plus-value, ou bien elle est égale à la valeur d'une force de travail, multipliée par le degré de son exploitation, multipliée par le nombre des forces employées conjointement." C'est à partir de cette fameuse composition organique du capital, intégrant capital variable, capital constant et plus-value que Karl MARX théorise les différents rapports sociaux de production rencontrés dans l'Histoire. Les économistes marxistes insistent sur la dynamique interne de l'exploitation où l'évolution de chaque terme de cette composition organique du capital est concrétisée par les divers rapports de force entre ouvriers et capitalistes. Guy CAIRE présentent deux situations originales où l'on peut voir une vue plus complexe des mécanismes de l'exploitation, l'impérialisme et la phase du capitalisme monopoliste d'État.

- L'impérialisme a été défini de multiples façons dans la littérature marxiste. Rosa LUXEMBOURG y voyait essentiellement un problème de débouché, LÉNINE un moyen de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit, mis en relief par MARX à travers le fonctionnement de la composition organique du capital. Si l'on met essentiellement l'accent sur l'exportation et l'importation des marchandises des économies colonisées ou dépendantes, l'exploitation peut être décelée à travers la détérioration des termes de l'échange - termes de l'échange nets si l'on considère le rapport des pris des marchandises exportées par rapport aux prix des marchandises importées, termes de l'échange bruts si l'on considère simplement le rapport des quantités. On a là une première idée statistique de la nature de l'échange inégal qui a retenu l'attention de nombreux économistes contemporains, qu'ils soient d'ailleurs marxistes ou non. Si l'on met l'accent sur les relations financières et plus particulièrement sur l'exportation des capitaux, l'impérialisme et la forme d'exploitation qui en découle se manifestent par l'existence de sur-profits. Ces profits, supérieurs aux profits moyens enregistrés dans les métropoles impérialistes, sont la conséquence de deux phénomènes essentiels. D'une part, l'achat de matières premières, produits miniers, sources d'énergie à bon marché entraîne une baisse de la valeur unitaire du capital constant, ce qui constitue une force contrecarrant la tendance à la baisse du taux de profit? D'autre part, le taux de la plus-value - et par conséquent le taux d'exploitation - est particulièrement élevé dans les pays coloniaux et semi-coloniaux parce que s'y retrouvent les mécanismes d'apparition de la plus-value absolue (travail des femmes et des enfants, durée du travail plus longue, etc.) et parce que ceux de la plus-value relative y sont renforcés, la valeur de la force de travail y est plus petite en raison de la sous-évaluation des produits agricoles et d'un aspect historique et social de la valeur de la force de travail également plus faible, les besoins suscités par le capital y étant moins développés et, pour une partie au moins, pris en charge par les formes de production pré-capitalistes, ce alors même que les travailleurs opèrent dans des conditions techniques relativement semblables à celles des ouvriers dans les pays capitalistes avancés.

- Dans la phase du capitalisme monopoliste d'État et si l'on retourne dans les pays du capitalisme développé, l'essentiel des changements dans le processus d'exploitation réside dans la socialisation capitaliste et dans le rôle nouveau de l'État. Le salaire demeure certes toujours le prix de la force de travail mais le salaire direct qui tend de plus en plus à être fixé par des procédures collectives ne correspond plus, à lui seul, à la valeur de la force de travail. Aussi la structure du capital variable comprend-elle des éléments salariaux et non salariaux (salaire, prestations sociales, services collectifs utilisés gratuitement ou à prix réduits). Les dépenses de reproduction de la force de travail ne se trouvent donc plus entièrement régulés par le marché. A la phase du capitalisme monopoliste d'État, l'exploitation du travail constitue de plus en plus, un système d'ensemble à l'échelle de la société toute entière. Par ailleurs, l'élargissement à l'ensemble de la nation des sources de l'accumulation capitaliste par la fiscalité, l'inflation, le développement de diverses formes d'épargne forcée, etc, marque le rôle croissant de l'appareil d'État dans l'intensification de l'exploitation capitaliste et le pillage des couches monopolistes. Mais dans la mesure où l'opposition entre le travail et le capital se manifeste d'abord  sur le lieu du travail et dans la mesure aussi où, par nature, l'exploitation ne met pas en présence un travail et un capitaliste isolés, mais constitue un rapport social entre classes antagonistes, la politique de l'emploi constitue une pièce essentielle du dispositif mis en place par l'État. En effet, les mécanismes concrets de l'accumulation du capital entraînent la formation de réserves de main-d'oeuvre déclassées et sous-payées (jeunes, femmes, immigrés) que la pratique des entreprises et la politique monopoliste de l'emploi visent à développer dans un vaste processus de segmentation de la force de travail. Ces différentes modalités de rémunération, de mobilisation et d'utilisation de la force du travail contribuent à leur tour à donner aux luttes des classes contemporaines une physionomie nouvelle. (Guy CAIRE)

 

Guy CLAIRE, Exploitation, dans Dictionnaire critique du marxisme, Sous la direction de LABICA-BENSUSSAN, PUF, 1999. Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, 2018.

 

Note : Jean-Pierre DURAND fait à plusieurs reprises référence à un chapitre inédit du Capital. On peut trouver ce chapitre dans www.marxists.org. Ce chapitre, découvert ultérieurement à l'édition du Capital, en 1867, chapitre peu connu mais utilisé par d'autres auteurs marxistes.

Après avoir achevé en juin 1863 les 23 cahiers de 1472 pages in-quatro, intitulées Critique de l'économie politique, dont ENGELS tirera, avec le scrupule et l'exactitude qu'on lui connait, le texte du livre II du Capital, et KAUTSKY le texte du livre IV, connu en France sous le titre de Histoire des doctrines économiques (Éditions Costes), MARX se consacra à l'élaboration du gigantesque matériel en vue de la publication du Livre I, tout en développant parallèlement le canevas (en partie contenu dans les 23 cahiers, en partie réuni en cahiers successifs) du livre III, publié lui aussi par ENGELS.

En 1864, retrouvant la liaison entre théorie et pratique révolutionnaires, MARX est pris par son activité au sein de la Première Internationale, et il lui faut presque 4 ans avant que le livre I soit prêt pour l'impression.

C'est entre juin 1863 et décembre 1866 - et plutôt au début de cette période - que se situe la rédaction du cahier intitulé Premier livre. Le procès de production du capital. Sixième chapitre. Résultats du procès de production immédiat. A la page 1110 du manuscrit de la Critique, MARX a tracé un plan du Livre I qui permet de situer la place qu'il comptait donner au VIe chapitre. Finalement, MARX a décidé de ne pas reprendre ce VIe chapitre pour lui donner sa place et une forme définitive. Et ce chapitre est resté dans les tiroirs jusque dans les années 1930. Et pourtant, ce VIe chapitre forme une charnière entre les livres I et II, car il traite d'un point central du procès de production immédiat du capital et éclaire fortement (certains diraient éclaircissent un texte en définitive très foisonnant) la conception clé de l'exploitation capitaliste. (tiré de la présentation de R. DANGEVILLE). Nul doute que lire le Capital aujourd'hui, surtout au milieu d'enseignements brouillant passablement un vue d'ensemble de l'économie, ne peut se passer de la présence utile de ce chapitre inédit.

 

ECONOMIUS

 

 

  

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 12:06

    La revue francophone Annales de Démographie Historique, fondée en 1964 par la Société de Démographie Historique (SDH), est la seule en français dans ce domaine, les histoires de la population et de la famille telles qu'elles se présentent aujourd'hui. Avec des travaux soucieux de leurs méthodes et de leurs catégories d'analyse, des approches largement ouvertes sur l'histoire sociale et l'histoire de la santé, ces Annales sont attentives aux apports de l'anthropologie comme de l'économie.

    Avec deux numéros (copieux) par an, la revue s'attache à chaque fois à une thématique précise, avec des varias et des recensions de bibliographie internationale. Les Annales sont publiées avec le soutien de l'INSH, aux éditions Belin. Dans son numéro 138 d'hiver 2020 (juin 2020), la revue aborde la question de la fécondité en milieu populaire : les exemples belges et français montrent que, si le fort déclin au XIXe siècle a d'abord touché les femmes les plus instruites, il a également affecté tous les groupes sociaux.

  La démographie historique est une discipline avant tout historique et fondée par des historiens français. Si la démographie appartient à la géographie, ce sont les historiens Pierre GOUBERT, Jacques DUPÂQUIER, Pierre CHAUNU, Philippe ARIÈS et Hervé LE BRAS, entre autres, qui ont fondé cette discipline.

Qui ont révolutionné la démographie du passé et dont les travaux inspirent encore les méthodes des historiens et même géographes actuels. Ils permettent de comprendre notamment l'impact des conflits et de l'enrôlement militaire sur la population d'un village, d'une région ou d'un pays. Plus généralement, il s'agit de cerner les facteurs multiples de la fécondité, d'où le caractère multidisciplinaires de ces travaux... 

    Sont à la tête de la SDH actuellement Vyril GRANGE (président), Vincent GOURDON (vice-président) et Isabelle ROBIN et Julie DOYON (secrétaires généraux). La SDH est également à l'origine de nombreuses publications dans sa discipline.

 

Annales de Démographie Historique, www.societededemographiehistorique.fr

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 08:26

   Le bisannuel Travail, Genre et Sociétés propose des études sur les relations et les différences entre hommes et femmes dans le monde du travail, et plus largement sur le rôle de la femme en société. Récente, puisque créée en 1999, publiée par les Éditions La Découverte, dans le dynamique lancée par la création en 1995 au CNRS, du groupement de recherche "Marché du travail et genre" (Mage), la revue "s'inscrit dans une double volonté : poser la question de la différence des sexes dans les sciences sociales du travail et inviter à la réflexion sur le travail dans le champ des recherches sur le genre ; décrypter les hiérarchies, divisions et segmentations qui parcourent le monde du travail et poser la question de l'égalité entre hommes et femmes".

    Pour ses animateurs, la revue est "un lieu qui vise à valoriser la recherche en suscitant des confrontations entre chercheurs et chercheuses qui ont des options différentes, voire opposées, mais qui partagent la conviction qu'une lecture sexuée du monde social - et, en particulier, des mondes du travail - a des vertus heuristiques. Cette confrontation repose sur une constante volonté de pluridisciplinarité, comme l'attestent la diversité des appartenances disciplinaires des auteurs ayant publié dans la revue (sociologues, économistes, historiens et historiennes, juristes, philosophes, politologues, psychologues, anthropologues, chercheurs et chercheuses en sciences de l'éducation, musicologues) et sur le recours systématique aux ouvertures internationales. La comparaison internationale permet de resituer les inégalités de sexe dans des configurations sociétales diverses et de repérer des récurrences et des clivages qui réinterrogent les concepts et problématiques. L'Europe occupe une place centrale dans les sommaires de la revue mais, au-delà, des chercheurs et chercheuses de la Chine, de l'Inde, du Brésil, des pays de l'Est, des États-Unis, de Turquie et d'Argentine sont présent." Depuis 2014, une sélection d'articles de la revue est traduite en anglais et accessible sur le site de Cairn international.

   Dans chaque numéro, de plus de 250 pages, aux rubriques habituelles (mutations, critiques, ouvrages reçus, présentation des auteurs, résumés en français et en plusieurs langues) s'ajoutent des dossiers thématiques. Ainsi le numéro 2020/1 (n°43) porte sur le thème Sales boulots, évoquant la condition des travailleurs et travailleuses de secteurs souvent oubliés.

La revue a fêté ses 20 ans le 14 novembre 2019, en Sorbonne. 

   Hyacinthe RAVET est la directrice et Clothilde LEMARCHANT, la directrice adjointe de Travail, genre et sociétés, coordonnant un comité de rédaction d'une vingtaine de personnes (bien étoffé depuis les 7 personnes initiales), et appuyé par un comité scientifique fourni.

Travail, genre et sociétés, Université de Paris - Cerlis, 45, rue des Saints-Pères, 75270 Paris. Site Internet : travail-genre-societes.com

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:35

   Le conventionnalisme tranche avec toute une tradition sociologique en mettant en valeur la coopération plutôt que le conflit. Pour de nombreux auteurs, contrairement à une vogue médiatique qui semble aujourd'hui retombée, ses théoriciens font l'impasse sur la dynamique des conflits, porteurs de changements sociaux. Alors qu'ils voient le monde comme allant d'un accord à un autre, la multitude de conflits et de défis auxquels les hommes doivent faire face montre plutôt une instabilité générale des relations sociales et économiques, notamment sur le moyen et long terme.

    Jean-René TRÉANTON (Tribulations de la justice, dans Revue française de sociologie, n°4, 1993), entre autres, s'interroge sur l'apparition d'une sociologie du consensus au cours des années 1980. Alors qu'auparavant, maints sociologues partent de problèmes concrets (urbanisme, délinquance...) pour parvenir à une vision globale de la société, une vision plutôt de conflits incessants, deux sociologues en particuliers, s'appuyant sur une tradition anglo-américaine, issue plutôt des milieux économiques, proposent une sociologie mettant la primauté sur la coopération, l'accord...

Pour cet auteur donc, le conventionnalisme cite volontiers DURKHEIM pour rappeler l'existence du collectif mais il s'épargne le débat avec d'autres auteurs de la sociologie constituée (WEBER, MARX, BOURDIEU, ÉLIAS, ARON, CROZIER, GOFFMAN). Il a émergé au milieu d'un courant général de remise en question de cette sociologie constituée et en particulier de remise en cause du rôle des structures sociales dans l'explication de l'activité des individus. On y retrouve aussi des influences quant à la nécessité de mieux enraciner, "encastrer" les comportements économiques des individus dans la société, notamment l'influence des sociologues américains, pour ce citer que Mark GRANOVETTER (Economic action and Social Structure : The problem of embeddedness, dans American journal of sociology, n°3, novembre 1985). La façon de mettre sur le même plan les acteurs sociaux et les objets est typique de Bruno LATOUR (Les microbes, Métaillié, 1983), qui fait cheminer ensemble ce qu'il appelle "les humains et les non-humains", leur faisant jouer le même rôle.

 

Un retour de l'individu libre....

   C'est un autre découpage du cadre de l'action que cette nouvelle sociologie propose, pour rendre compte à la fois du collectif et du particulier, avec à la clef un nouveau vocabulaire. Il est vrai que les analyses antérieures s'avèrent souvent partielles et les auteurs ne se font pas faute d'ailleurs de le rappeler, mais elles ne peuvent s'identifier à une "conception étriquée et désuète" que s'en fait De la justification (TRÉANTON, 1993).

Les relations du modèle conventionnaliste, indiquent DURAND et WEIL, ainsi que les notions utilisées relèvent d'axiomatiques issues de l'économie politique pour ce qui concerne sa dynamique, et des sciences morales et politiques pour ce qui concerne ce que l'on nommes le caractère raisonnable de l'homme. Cette démarche normative l'oppose fondamentalement à la sociologie critique. La construction de ce système sociologique semble relever de la rigueur logique, mais se coupe précisément de la richesse, tant théorique qu'empirique de la sociologie classique. A la place des représentations, d'états mentaux, de motivations, d'unité de la personne et de son identité, on a affaire à des agents, sans épaisseur spécifique, historique, sociologique nu psychologique, sous couvert de mise en valeur de l'individu. Mais il s'agit finalement d'un individu semblable aux autres, d'une unité qui est d'ailleurs, dans les derniers ouvrages de cette école conventionnaliste, mise au même rang qu'un objet. Aucune articulation entre l'individuel et le collectif n'apparait, sauf sous l'angle d'une contrainte d'où devrait se dégager l'individu pour gagner sa liberté.

Le conventionnalisme a dénombre 6 cités donnant ainsi des possibilités de combinaisons, tant à fait variées, de cadre d'action, sachant que chacun d'entre eux peut se prévaloir d'être un mixte de plusieurs logiques. On pourrait tout aussi bien, du côté des tenants du déterminisme sociologique, énumérer, à l'infini, les cas où l'individu ne choisit pas son destin, celui-ci étant déterminé par le contexte social. La notion de liberté, soulevée dans ce type de débat, est un concept dont le contenu ne s'épuise pas dans le dénombrement.

La construction des cités conventionnalistes repose sur une axiomatique à l'appuie d'une argumentation et non comme un résultat d'observation. En effet, à l'inverse de bien des traditions de la sociologie, leurs auteurs procèdent de manière théorique sans s'appuyer sur un corpus lié à une activité concrète et après avoir établi leur système, l'applique à tous les aspects sociaux possibles, donnant l'impression d'une validation du système. C'est ce qu'on comprend, rien qu'en parcourant les thématiques si bien mises en avant par les moteurs de recherche dominants. C'est le contraire d'une démarche sociologique, jugent sévèrement DURAND et WEIL, et nous leur donnons raison d'ailleurs. Sur cet aspect particulier, l'argumentation de J.R. TRÉANTON est la suivante : "Ou bien partir de données factuelle, à la manière d'un Goffman, et s'efforcer, par une démarche inductive et comparative, d'en dégager des propositions générales plus ou moins plausibles. Ou bien procéder au contraire de manière "théorique", peu soucieuse - du moins au départ - de coller à la réalité, et construire des modèles abstraits, "idéal-typiques"". (1993) Mais, poursuit-il, pour construire ces cités, les conventionnalistes ont eu recours aux grands auteurs, ce qui confère au discours une aura d'érudition d'un effet sûr mais assez trompeuse, car ils auraient fortement gauchi les travaux de ces auteurs et J.R. TRÉANTON de démontrer son affirmation, textes à l'appui. Ce qui veut dire que les "cités" ne sont pas des idéaux-types au sens wébériens, ni des constructions argumentées comme celles des philosophes classiques, mais pourraient-ton dire, seulement des inventions locales.

 

Une sociologie consensuelle...

   Pour comprendre la diffusion de cette théorie, étant donné sa relative pauvreté conceptuelle et explicative, DURAND et WEIL pensent qu'il faut sans doute trouver l'explication dans les conditions de validité des théories scientifiques exprimées par des auteurs comme T.S. KUHN (Structures des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983, édition française de travaux publiés en 1962). Ce dernier s'est plutôt intéressé aux phénomènes des découvertes scientifiques de la nature, mais ce qu'il dit du rôle des paradigmes et de leur prédominance à un moment donné dans la communauté des savants est valable pour les sciences sociales, leur semble-t-il.

Pour lui, les paradigmes "c'est-à-dire les découvertes scientifiques universellement reconnues, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes-types et des solutions". Mais, ajoutait-il dans une post-face de 1969, pour découvrir et analyser la science et des révolutions qui sont fondées sur l'existence des groupes scientifiques, "il faut d'abord élucider la structure changeante des groupes scientifiques, au cours du temps. Toute étude d'une recherche dirigée par un paradigme, en aboutissant à l'écroulement d'un paradigme, doit commencer par localiser le ou les groupes responsables." On peut donner deux types d'explication à l'émergence du conventionnalisme : une de nature circonstancielle, l'autre de nature scientifique.

  Le premier type d'explication relève d'une démarche politique, liée à la situation politique de la période maturation du projet. L'arrivée au pouvoir d'une autre équipe s'accompagne de la volonté de s'enraciner dans la société par le moyen d'une culture originale, rompant avec le système de pensée antérieure. La légitimité recherchée repose sur la recherche du consensus et du dialogue, d'où le rôle du raisonnable et de la justification.

  Le deuxième type d'explication consiste à circonscrire la portée du conventionnalisme comme tentative d'apporter des solutions à divers domaines en sciences sociales. La théorie économique dominante, c'est-à-dire la théorie néo-classique, se montre impuissante à mettre en évidence des phénomènes nouveaux apparus dans le champ de l'économie, comme la diffusion des services et le développement de la contractualisation dans les relations inter-entreprises tendant à se substituer  à des relations de pure concurrence ou de soumission explicite. De même, l'économie néo-classique ne peut expliquer l'importance que la valeur d'usage à prise au détriment de la valeur d'échange (ce dont témoignent les problèmes de la qualité des l'entreprise, par exemple), le traitement économique de la valeur d'usage échappant à la théorie des marchés et des biens. Ces problèmes induisent des modes d'organisation entre les entreprises, ce qui fait dire aux conventionnalistes que les relations économiques, dans ce domaine, ne passent plus par les prix (marché) mais par l'organisation (sous forme de partenariat, de contrats, de relations personnelles, d'implication...), en tous cas, par la passation, dans la durée, de conventions entre les acteurs (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991). Il faut nuancer en rappelant que la qualité est une arme de la concurrence et que les normes sont imposées du plus fort au plus faible, de la nation lla plus outillée industriellement à celles qui le sont moins, sans négociation.

   DURAND et WEIL poursuivent, en soulignant, que d'un point de vue pédagogique, la classification permet le traitement des données empiriques contenues dans les entretiens qui constituent la base des matériaux de la profession de sociologue. La méthode donne une impression d'ordre et de neutralité. Mais il convient de s'interroger sur l'ampleur réelle de l'impact ainsi que sur le champ de sa diffusion. Selon T.S. KUHN, l'activité scientifique est exercée par des individus ayant reçu un certain apprentissage. Une même discipline est occupée par ceux qui ont reçu le même apprentissage spécifique et qui l'organisent selon des énoncés de base. Ces énoncés définissent et délimitent le champ couvert par la science ainsi produite et dans laquelle cette communauté se reconnait. Le conventionnalisme exerce sin influence davantage en économie qu'en sociologie pour des raisons de proximité. En sociologie, on peut énoncer que l'hypothèse de classement sur lequel il repose, peut faciliter sa diffusion car il permet de résoudre des problèmes de repérage dans une situation de changement et de complexité, où s'interpénètrent ds facteurs d'ordre multidimensionnel (technologique, économique, politique, institutionnel, sociologique) mal pris en compte pas la spécialisation disciplinaire. Cela n'est qu'une hypothèse, précisent nos deux auteurs, qu'il conviendrait d'examiner plus attentivement. Elle signifierait que d'autres chercheurs ) ou d'autre thématiques - ont pénétré la sociologie, en ont modifié l'approche, provenant notamment de discipline habituées à la modélisation et à la classification (économie, statistique, mathématique, écoles d'ingénieurs).

Enfin, en appliquant l'analyse de T.S. KUHN à la façon dont les paradigmes se propagent, on peut dire que le conventionnalisme peut exercer un certain attrait en paraissant offrir la possibilité d'intégrer des phénomènes de nature diverse sur lesquels la sociologie de l'action a peut être fait l'impasse au profit des stratégies individuelles reposant sur l'intérêt. En ce sens, il fait partie des courants plus larges qui cherchent à rendre compte de l'émergence de l'autonomie du sujet, en tout cas, de l'importance du rôle du sujet dans le fonctionnement de la société, en même temps que celle de la complexité des phénomènes sociaux et des facteurs autres qu'économiques sur l'activité du sujet. On pense notamment au rôle des individus dans certains types d'activités qui se développent actuellement et dans lesquelles l'implication personnelle joue, échappant à des système d'évaluation marchande (importance de l'information, du travail relationnel par exemple). Le rôle, apparemment hypertrophié, que semble jouer l'individu à l'heure actuelle, est accentué par la disparition ou du moins le brouillage des règles et des procédures, l'atténuation des réseaux sociaux de solidarité et d'appartenance. Il n'en reste pas moins, que d'un autre côté, l'émergence d'un espace international comme lieu où se règlent les problèmes majeurs de notre époque, ayant un impact sur la vie de tous ainsi que la présence des États nationaux dans le repositionnement des sociétés, ne manque pas d'interroger la pertinence de l'individualisme méthodologique en général, et de souligner l'étroitesse des mondes du conventionnalisme en particulier.

A cette réflexion de DURAND et WEIL, nous pourrions ajouter que la complexité du monde nous semble mieux appréhendée par les analyses, provenant directement du monde de la sociologie, d'Edgar MORIN, de ses collaborateurs et de ses adeptes, que des définitions un peu simple du conventionnalisme. Et in fine, par qu'elle prend en compte les conflits, pleinement, et qu'elle n'a pas peur de prendre en comptes bien des analyses marxistes ou marxiennes, une sociologie de la complexité a bien plus de chance de prendre en compte les variables essentielles de la vie collective qu'une sociologie du consensus, un peu trop chargée d'un volontarisme en faveur d'une forme très précise d'économie capitaliste.

Comme nos deux auteurs, et cela se confirme dans les années 2010 et maintenant à l'orée des années 2020, nous pensons que le conventionnalisme est bien plus oeuvre de circonstances dans un contexte précis et des rapports de force sociaux bien identifiables qu'un profond renouvellement de la sociologie. Le même constat vaut pour l'individualisme méthodologique, mais si parmi ses adhérents, certains mettent en cause certains principes du conventionnalisme. En tout état de cause, il n'y là pas de nouveau paradigme pour penser la société. Juste une tentative de quantification qui laisse pendantes toutes les questions-clef, mise en suspens, et parfois dans une certaine régression intellectuelle. Nous sommes là bien plus sévères que nos deux auteurs guides, qui écrivaient alors à la fin des années 1990.

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

   

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 12:13

 Les objets de la vie sociale

  Comme pour se distinguer d'une théorie strictement économique, voire économiste, nombre d'auteurs se consacrent à définir par le menu les objets environnant l'homme comme n'ayant pas qu'une nature marchande. Ils possèdent bien d'autres attributs que d'être au centre de l'échange marchand. Ainsi le cadre de l'échange marchand devient, chez les conventionnalistes, un cadre d'action parmi d'autres et non un cadre général. Dans ces autres cadres de l'action, les individus ont des motivations qui ne relèvent pas de calculs d'optimisation relevant de la rationalité économique.Doués de raison et agissant avec les autres, ils commettent des actions dont ils doivent rendre compte. Ce sont des êtres raisonnables et leur action est justifiable. Nos auteurs se réfèrent là aux fameuses agrégations des comportements individuels.

Dans l'échange marchand, le principe de justification est la rationalité. Mais il serait faux d'étendre cette forme de rationalité à tous les cadres de l'action comme on peut le constater à travers les arguments  que donnent les individus pour justifier leur conduite. En effet, il y a une pluralité de cadres d'action dans la complexité de l'univers. Comme il y a une multitude de subjectivités liées à la multitude des argumentations des individus, le recours à des objets extérieurs constitue le noyau tangible de leur justification. ces objets peuvent être matériels ou symboliques. Dans l'univers marchand, les objets sont des biens avec les caractéristiques définies par la théorie économique.  : ils sont anonymes, construits pour l'échange, différenciés par un prix. Dans d'autres monde, ils prennent d'autres formes, par exemple dans l'univers domestique, ils ont une "valeur d'usage". (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987).

Chaque monde a ses objets et "lorsque des objets ou leur combinaison dans des dispositifs plus compliqués sont agencés avec des personnes, dans des situations qui se tiennent, on peut dire qu'ils contribuent à objectiver la grandeur des personnes". (Idem). Dans chaque monde il y a donc une cohérence entre les objets et les personnes. En ce sens, le conventionnalisme propose un modèle universel (THÉVENOT et collaborateurs, 1989) qui s'énonce, sous des contraintes de même type, en trois concepts : justification (versus rationalité économique), mode de coordination (versus marché) et objectivité (versus biens). A partir e l'action des hommes, fondée sur le fonctionnement de ces concepts, se construit la réalité sociale qui n'est plus une donnée naturelle, mais un résultat des interactions humaines mobilisant la raison, les univers où s'expérimente la réalité humaine plurielle et les objets. Ceux-ci sont le résultat de l'activité mentale des hommes. : ils peuvent être des objets physiques (ou symboliques) qui sont alors des biens marchands (dans le monde ou l'univers marchand, leur nature est alors marchande) ou des biens domestiques (dans le monde domestique) : les objets peuvent être aussi des règles ou des normes sociales. Dans tous les cas, il s'agit de "construits sociaux" nés d'un accord entre les hommes, lequel qualifie l'objet, c'est-à-dire lui attribue une nature, autrement dit une "fonction" sociale dans un univers donné. Les objets sont donc fruit de conventions et non des données de toujours, extérieures à la négociation entre les hommes.

Il y a bien pour le conventionnalisme une ambition à se présenter comme une conception philosophique de la société et un cadre général d'analyse à partir de l'action des individus autour des trois concepts cités ci-dessus. (DURAND et WEIL). Même si ceci est une présentation très globale, on ne peut s'empêcher de penser, en regard des avancées de l'économie et de la sociologie à leur époque, que les auteurs ne font pas preuve d'une trop forte économie de moyens pour articuler les choses. Ils ne parviennent d'ailleurs pas au niveau des élaborations qui les précèdent des notions de valeur d'usage et de valeur d'échange. On pourrait penser que les auteurs abordent la question de contradictions entre ces deux valeurs dans de nombreux objets accaparés par les échanges économiques, mais ils évitent soigneusement toute analyse de ces conflits. Il est vrai que s'ils le faisaient, cela rappellerait aux destinataires directs et commanditaires (ou financeurs) de leurs études des notions marxistes ou marxisantes absolument à éviter!

 

La logique de l'action : la justification

   Le conventionnalisme repose sur des postulats. Par conséquent, la forme privilégiée en est la modélisation. Ce qui lui donne une apparence formelle rigoureuse, qui rappelle furieusement la frénésie pour les représentations mathématiques des théories économiques dans les différents manuels officiels en vigueur dans nombre d'universités.

Ainsi, il construit un cadre général des logiques d'action en donnant des hypothèses sur ce qui correspondrait au concept sociologique de motivation. S'inspirant des sciences morales et politiques, cette théorie affirme que le lien qui unit l'être particulier qu'est l'homme à ses semblables (la communauté), c'est l'impératif de justification. "Cet impératif de justification est même un attribut caractérisant ce en quoi les personnes sont humaines... Comment une science de la société peut-elle espérer aboutir en ignorant délibérément une propriété fondamentale de son objet, et en négligeant que les gens sont confrontés à l'exigence d'avoir à répondre de leurs conduites, preuves à l'appui, auprès d'autres personnes avec qui elles agissent?" (THÉVENOT et collaborateurs, 1989) ; BOLTANSKY et THÉVENOT, 1991). Cette théorie commence par sa propre justification, c'est-à-dire, la preuve expérimentale, la négation de l'affirmation arbitraire. Chacun d'entre nous peut en vérifier le bien-fondé : il suffit d'être attentif aux justifications que développent les personnes en paroles et en actes, et qui "comme des savants, ne cessent de suspecter, de soumettre le monde à des épreuves". (Idem).

Les actions de l'individu sont donc justifiables. Elles sont raisonnables en ce qu'elles s'appuient sur les raisons qui motivent sa décision et qu'elles sont compréhensibles par tous. On dira que "l'exigence de bonne raison se confond avec celle d'acceptabilité par les autres et d'objectivité pour constituer une même catégorie du raisonnable (THÉVENOT et collaborateurs, 1989). La construction d'un modèle d'action raisonnable suppose de transcender la contingence de la situation où se déroule l'action, car ayant une portée générale, elle repose sur une mise en équivalence avec d'autres situations. Cette exigence de généralité demande un mode de rapprochement fondé. Il faut donc concilier deux hypothèses : la possibilité de fonder des actions coordonnées sur un principe commun et la disponibilité d'une pluralité de ces principes. Ce sont ces propositions que présentent les Économies de la grandeur, à travers le "modèle d'action raisonnable compatible avec ces deux hypothèses" (Idem). ( DURAND et WEIL)

L'insistance sur la justification provient directement du fait que ces auteurs refusent d'admettre que dans bien des cas, les comportements sont imposés par les institutions (par exemple éducatives), sans que les individus ne se posent la moindre question sur la justification de ces impositions... Par ailleurs, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement entre l'obsession de la conformité (conformisme et apparence extérieure) dans certaines sociétés et cette justification individuelle des comportements.

 

L'essence de l'homme définie par six axiomes

   Une sociologie si centrée sur l'individu ne peut faire l'économie d'une définition de l'essence de l'homme. Si la logique de l'action est la justification de l'action vis-à-vis d'autrui, les ressort de l'action dépendent de cette essence, de ce qui le qualifie en tant qu'homme.

Si axiomes définissent ce que sont les individus vivant dans les société habituées à la négociation et non aux rapports de force. C'est ainsi que le conventionnalisme voit les sociétés modernes (industrielles), excluant de son champ de réflexion celles où règne la violence politique ouverte. Ce sont les sociétés ou "cités marquées par la philosophie politique moderne" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991).

Dans ces sociétés où "la rationalité des conduites peut être mise à l'épreuve" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987), on aboutit toujours à "la maitrise pratique des justices fondées en principe" (Idem).

Pour pouvoir négocier, il faut donc que les hommes soient tous dotés d'une commune humanité (axiome 1) qui les prédispose à agir pour le bien commun par voie d'accords et non de violence. Ils ne sont pas condamnés à un seul état et peuvent en trouver au moins un équivalent à un autre (axiome 2), sans cela ils ne seraient pas motivés à l'action. Ils peuvent accéder à un même état de richesses ou une commune dignité (axiome 3). Il y a un ordre relatif aux états qui qualifient les personnes, ce qui peut les rendre insatisfaits, et leur donne le désir d'en changer (axiome 4), mais elles savent qu'il y a un coût (axiome 5). Le dernier axiome, le 6ème, est l'existence du bien commun, lequel permet de parvenir à un accord (clôturer l'accord).

   Des commentateurs désobligeants (...) pourraient considérer que cette description de l'homme moderne est bien maigre et se demandent ce qu'il en est des multiples conflits sociaux qui agitent ces sociétés "marquées par la philosophie politique moderne". Quelles sont donc ces sociétés non mues par des rapports de force? Lesquels sont sans doute un peu vite assimilés à de la violence... Cet homme gentillet semble bien celui souhaité par nombre de dirigeants politiques et économiques...

 

Modes de coordination de l'action entre individus

   La conventionnalisme se distinguant par la recherche des ressorts de la coopération (exclusivement) entre les individus, il est logique que ses chercheurs explorent divers modes de coordination de l'action ente individus. Il s'agit donc de comprendre comment les personnes conduisent des actions raisonnables compatibles avec les hypothèses de la nécessité de rendre compte de leurs actions de façon acceptable pour autrui : il faut définit le cadre de telles actions.

Trois autres axiomes sont alors énoncés :

- Multiplicité des mondes : l'action se déroule dans un monde ou dans un univers à plusieurs natures (axiome 1) (THÉVENOT et collaborateurs, 1989-. L'action, pour être justifiable, doit pouvoir transcender la particularité et la subjectivité de celui qui la justifie. L'introduction de phénomènes de preuve apparaît nécessaire. L'objectivité est ce qui sert d'appui à une action justifiable ; elle est caractéristique d'une nature. La présence d'objets dans l'action sert de ressources aux individus.

- Les objets n'ont qu'une nature et une seule référée au monde qui les caractérise dans une situation donnée (axiome 2). Ainsi, "l'objectivité industrielle de l'ingénieur, celle des appareils de mesure et des lois statistiques qui suppose stabilité et standardisation, trouve sa place parmi d'autres (...) L'objectivité marchande du bien n'est pas moins objective et déterminante pour l'action intéressée" (Idem). L'importance de cette nature de l'objet apparaît lorsqu'elle fait défaut, insinuant le doute sur la qualité de l'objet dans l'action et mine les fondements de la forme de coordination, c'est-à-dire, du cadre de l'action des hommes.

- Les hommes ont plusieurs natures. Tout comme les objets, les hommes doivent être qualifiés, c'est-à-dire, identifiés, dans le cadre d'une action raisonnable. Mais à la différence des objets, les hommes peuvent être qualifiés dans toutes les natures (axiome 3). Si l'économie néo-classique n'envisageait qu'une rationalité, le conventionnalisme considère que l'homme en possède plusieurs : l'homme est raisonnable, il peut argumenter ; il peut changer de nature mais il devra justifier son action selon le monde concerné. (DURAND et WEIL)

On sent là l'expression de l'impérieuse nécessité de sortir d'un économisme qui attribuait à l'homme qu'une seule nature (homo oeconomicus) et ne se situait que sur un seul plan d'existence (l'économie...), condition pour qu'émerge une véritable sociologie qui aborde des domaines particuliers et divers de la vie sociale...

 

Modèle commun et relation d'équivalence

   L'existence d'un bien commun (axiome 6) qui dépasse les singularités de individus conduit à la reconnaissance d'un modèle commun à tous les mondes de l'action en général. En même temps, à l'intérieur de chaque monde, une relation d'équivalence organise la cohérence de la rationalité du monde concerné entre la nature des objets, la nature des hommes, la logique de négociation (et l'accord), etc.

Dans le modèle commun à tous les cadres de l'action présentant un forme de généralité, à toute forme de coordination correspond un ordre, rendant compte de "la possibilité de clôture d'un équilibre sur l'une ou l'autre des différentes natures". Chaque nature repose sur une forme de généralité que l'on peut considérer comme une relation d'équivalence (THÉVENOT et collaborateurs, 1989). La relation d'équivalence dote des mêmes propriétés les êtres, que ce soient  des humains et/ou des objets. Cette notion permet d'exprimer la coïncidence/non coïncidence de nature des objets ou des êtres humains dans une même cité. A l'intérieur de chaque cité (ou nature ou monde) il y a une relation d'ordre qui définit l'importance des individus, importance dont ils peuvent contester l'attribution. Ils peuvent ainsi soumettre à l'épreuve l'ordre de la cité et l'allocation des grandeurs. Mais la construction d'une équivalence entre des personnes permet aussi de faire émerger un intérêt commun. En effet, "cette relation fondamentale est un principe d'identification des êtres, considéré dans chaque nature, comme plus général que toutes les autres formes de rapprochement jugées plus contingentes, et tenu pour commun à tous" (idem). C'est le "principe supérieur commun" qui permet de dire que a équivaut à b, c'est-à-dire de "constituer l'équivalence des états de grandeur, (de) faire la mesure des choses" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987).

Dans chaque nature définie ainsi, un "principe supérieur commun" définit donc la structure mais produit des hiérarchies en même temps, car il donne un ordre sur l'importance des être d'où le terme de grandeur donnée à cette qualité. Dans chaque nature (ou monde), objets et personnes sont donc ordonnés selon leur grandeur, suivant leur importance en regard du principe supérieur commun qui les qualifie. Tenu pour commun à tous, le principe supérieur est aussi le bien commun dans l'action justifiable. Cette hypothèse d'ordre est considérée comme un élément permettant de passer de la perspective d'une nature unique (la rationalité marchande de l'économie néo-classique) à celle d'un univers à plusieurs natures, car "l'ordre construit, autour de chaque forme de justification, la possibilité de réduire la tension inhérente à la disponibilité d'autres principes généraux de qualification, sans éliminer totalement la trace de ces autres monde possibles et leur fermer tout accès" (THÉVENOT et al., 1989). (DURAND et WEIL)

  Cette présentation de nos deux auteurs-guide nous a laissé un peu perplexe, mais vérification faite - lecture de deux ouvrages clés de THÉVENOT et BOLTANSKI), elle correpond effectivement à ce qu'on en tirer, en en restant aux principes - effectivement assez abrupts - qui rappellent certaines docte définitions en économie. Mais en y regardant bien, on s'aperçoit - outre cette insistance à mettre sur le même plan hommes et objets - qu'il s'agit bien d'une mise en forme d'un principe d'intérêt commun (général) qui tout en s'imposant aux individus qui justifient leur action, se trouve pris dans des considérations d'ordre social, lequel se trouve bien mis en avant pour guider toutes les collaborations et tous les accords. L'ordre social, l'intérêt commun, l'équivalence des états de grandeur, tout cela conduit à ces nécessaires coopérations, qui font la société. On pourra toujours contester sa place dans l'ordre, mais en fonction même de cet ordre. Tout en faisant mine d'ouvrir cette nouvelle sociologie à des mondes multiples, il semble bien qu'on la ferme finalement dans une sorte d'obligation du respect du bien commun. Mais il faut en savoir plus sur ces mondes pour se faire une idée juste de cette théorie et il faut l'écrire, de cette théorisation, qui, en regard de tout le savoir sociologique accumulé jusque-là, apparait bien pauvre... Comme si on tentait d'élaborer un nouveau vocabulaire et une nouvelle grammaire pour en définitive retomber sur des notions néo-libérales...

 

Les six mondes ou cités

    La relation d'équivalence peut définir un nombre indéterminé de natures. Mais le repérage effectué dans les grands ouvrages de philosophie politique et morale (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1987) permet d'en dénombrer six grands types caractérisant le cadre de l'action, soit six grands types de cités : la cité marchande, le cité de Dieu, celle du renom (ou de l'opinion), la cité domestique, la cité civique, la cité industrielle.

- La cité marchande : Adam SMITH a formalisé, le premier, dans les relations marchandes un principe universel de justification permettant de fonder une cité sur ce principe. La cité marchande garantit la paix et est telle que les hommes, confrontés à une dispute permanente à la mesure de leurs passions, arrivent à reconnaître leur intérêt particulier dans une forme de bien commun, la marchandise. le commerce permet de brider les passions. En effet, il établit le lien social entre vendeurs et acheteurs dans un juste équilibre puisque l'un et l'autre mûs par le profit marchand, y entendent raison et y soumettent leur cupidité au lieu de la transformer en agressivité.

- La cité de Dieu ou la cité inspirée : la cité de Saint AUGUSTIN, quant à elle, définit le modèle de cité dans laquelle les relations harmonieuses assurent la concorde entre les êtres. Le fondement de cette cité reposerait sur l'inspiration conçue sous la forme de la grâce. Abstraction de la cité des hommes, ce modèle s'est réalisé dans "les nations", "les républiques", "les peuples".

- Dans la cité de renom (ou de l'opinion), la grandeur d'une personne repose sur l'opinion des autres et est indépendante de l'estime que la personne a d'elle-même. Les litiges surgissent lorsque l'écart se creuses entre cette estime  et celle que les autres lui portent et qui est seule, dans la réalité. L'exemple de cette cité est celle de la cour : si le grand est grand par les faveurs qu'il y trouve, il est aussi petit car, serviteur lui-même, il est mis en équivalence avec son propre domestique. La tension de la grandeur du renom et de la grandeur domestique entraine l'ébranlement de l'ordre des personnes, donc de la cour et libère un espace pour d'autres cités (la cité industrielle notamment).

- Dans la cité domestique (qu'aurait décrite BOSSUET), l'individu se soumet au prince car celui-ci "fait , pour le bonheur commun, le sacrifice de ses satisfactions personnelles". "Dans cette conception sacrificielle de la grandeur du Prince, la célébration de ses vertus consiste à faire voir, dans toutes ses dimensions, l'ampleur du sacrifice auquel il consent pour le bonheur commun, auquel il subordonne la totalité de ses satisfactions personnelles" (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991).

- Dans la cité civique, le souverain qui n'est plus roi, est constitué "par la convergence des volontés humaines quand les citoyens renoncent à leur singularité et se détachent de leurs intérêts particuliers pour ne regarder que le bien commun" (Idem).

- Le modèle de cité industrielle prend sa source dans les écrits de SAINT-SIMON. Cette cité est fondée sur l'objectivité des choses. C'est un corps organisé dont toutes les parties contribuent d'une manière différente à la marche de l'ensemble. L'objet de la cité industrielle c'est la "société". Tout doit concourir à sa gestion : calculs des coûts, règles comptables, sciences de la production auxquels s'ajouteront au XXe siècle l'organisation du travail, les instruments de contrôle et de mesure, la standardisation, etc.

   Bref, dans chaque type de cité, l'individu trouve la forme universelle de son intérêt particulier. La sociologie et l'économie qui semblent s'opposer par le traitement qu'elles font de l'homme, l'un valorisant le collectif, l'autre l'individuel, ont, en fait, d'après les conventionnalistes, une structure originelle identique, reposant sur une même transformation, celle du supérieur commun en loi positive, (la volonté générale ou le marché). Cette démarche, estiment-ils, est de nature métaphysique, destinée à demeurer abstraite tant qu'on n'aura pas pris en compte la diversité des accords qui font la trame de la réalité sociale? La constitution permanente de ces accords, est, selon eux, au coeur de la confrontation des individus en tant qu'êtres vivant ensemble. En effet, à tout instant, il faut qu'un principe ayant valeur d'équivalence puisse être reconnu comme ayant une valeur universelle et permettent l'établissement d'accords qui réalisent le lieu de fusion des intérêts particuliers en un intérêt collectif. La construction du modèle repose donc sur des transmutations de trois sortes : collectif/individuel, nature humaine plurielle/modalités de l'action, types de cités/types d'accords. (DURAND/WEIL)

 

La transformation du monde : le passage d'un monde à l'autre

    Les individus, toujours selon les conventionnalistes, sont définis par la capacité de posséder au moins deux états, par conséquent de changer leur état existant. L'axiome de commune dignité les dote d'une puissance identique d'accès à tous les états tandis qu'un ordre relatif aux états qualifie les personnes. Ce sont là autant d'attributs qui vont créer des sentiments d'insatisfaction et de contestation sur leur situation, modifier l'équilibre général et en générer d'autres. la dynamique du système est ainsi en germe dans la caractérisation même des individus. De la même façon, la caractérisation d'un monde n'est jamais définitive, car celui-ci contient toujours la trace d'autres natures, même réduites à l'état de contingences. Mais la diversité de ces contingences se tient aux confins des mondes (ou des natures) et bruissent jusqu'à devenir des tohu-bohus remettant alors en cause la distribution harmonieuse des grandeurs et les états des personnes. (DURAND et WEIL).

Parvenus à ce stade de réflexions, les conventionnalistes, dans leur réflexion sur ces mondes et les relations entre eux, sont obligés de tenir compte des conflits et d'une certaine manière de constater, au-delà de statuts des personnes définis de manière plus ou moins stables dans chaque monde, que la dynamique des changements résident en ces conflits. Mais ils refusent précisément d'aller là, malgré l'observation de la survenance du litige et du procès qui conduit à l'épreuve et à la démonstration des preuves... Car admettre que les dynamiques de changements proviennent de ces conflits qui ne sont pas forcément induits intégralement par les personnes, serait admettre deux choses qui n'entrent pas dans leur système : que le conflits sont au coeur de la dynamique des changements et que ces conflits proviennent de l'existence des structures dans lesquelles les individus sont placés, qu'ils le veuillent ou non. Ils constatent que les personnes contestent la distribution des grandeurs qui leur est attribué dans un monde donné. Mais les situations pour eux, ne sont que "troubles" et remplies "d'incertitude" sur les grandeurs qu'il faut épurer. Cette épuration, pour eux, ce n'est que le retour à une cohérence, à un accord. Comme par postulat, les personnes sont des êtres raisonnables, la contestation se fera autour des jugements, autour des principes supérieurs communs, propres à chaque nature, jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé. Il est évident toutefois que pour juger de la qualité des arguments, on ne peut tout de même pas s'en tenir aux propos des contractants éventuels, car il peut s'y loger d'importances subjectivités irréductibles. Ainsi "pour régler la dispute, lever l'incertitude sur les états de grandeur et les rendre prouvables, il est nécessaire que le modèle de la cité puisse s'étendre à des êtres qui ne sont pas des personnes" (Idem). Lors des disputes, pour contrecarrer la subjectivité des personnes, les choses vont servir de preuve à la définition des éléments de contestation dans l'épreuve de réalité. On peut comprendre que ces choses sont économiques - malgré que certaines des cités décrites soient régies par d'autres principes qu'économiques - vu le contexte dans lequel ce développe cette sorte de sociologie morale. Le modèle de cité qui caractérise les conduites humaines contient des êtres que les personnes (ce que permet l'usage de la notion d'équivalence).

    La justice des accords entre les personnes est conforté par la justesse des accords entre les choses."Avec le concours des objets que nous définirons par leur appartenance exclusive à une nature, les personnes peuvent établir des états de grandeur. L'épreuve de grandeur ne se réduit pas à un débat d'idées, elle engage des personnes avec leur corporéité, dans un monde de choses qui servent d'appui" (idem). Comment évalue-t-on les grandeurs des choses? Cela dépend. On peut "selon le monde considéré, donner des épreuves en se réclamant du témoignage d'un grand dont le jugement fait foi, en invoquant la volonté générale ; en payant le prix ; ou encore en s'appuyant sur une expertise compétente. Les formes de connaissance sont adaptées à l'évaluation des grandeurs". Cette insistance sur la quantification des grandeurs nous mènent toujours irrésistiblement, que les auteurs le veuillent ou non, vers des réalités économiques.

   La sortie de l'épreuve de réalité donnant lieu à un différend se résout dans le compromis. le compromis est fragile s'il ne parvient pas à être rapporté à une forme de bien commun constitutive d'une cité. Il ne permet pas d'ordonner les personnes selon une grandeur propre à cette cité. Il faut par conséquent doter les objets mis au service commun d'une identité propre, reconstruire une cité fonctionnant suivant les modalités exprimées ci-dessus. Sans cela les êtres continuent à maintenir leur appartenance d'origine et la dispute peut être relancée. (DURAND et WEIL).

Et c'est précisément ce qui arrive tout le temps, les accords n'étant toujours que temporaires, constitutifs même des conflits, ces fameuses "disputes" comme les appellent les conventionnalistes comme pour en atténuer la virulence et la permanence. Ils sont convaincus que les personnes raisonnables se réfèrent en fin de compte au bien commun (ce qui reste à démontrer...), mais comment cela s'exprime-t-il? Dans l'élaboration de structures sociales dans lesquelles les individus s'insèrent et pas entièrement consciemment. Mais pour les conventionnalistes, parvenir à cette conclusion serait reconnaître la société comme s'imposant à l'individu. Pour eux, il s'agit d'élaborer une sociologie de l'accord et non une sociologie du conflit.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 07:21

  Le sociologue et économiste français Laurent THÉVENOT est l'initiateur avec Luc BOLTANSKI du courant pragmatique à partir des "économies de la grandeur" étendues aux "régimes d'engagement". Il est en outre le fondateur de l'économie des conventions, avec Jean-Pierre DUPUY, François EYMARD-DUVERNAY, Olivier FAVEREAU, André ORLÉAN et Robert SALAIS.

 

    Sorti diplômé de l'École polytechnique (1968) et de l'ENSAE (1973), il prend d'abord part avec Alain DESROSIÈRES; en tant qu'administrateur de l'INSEE, à la création de la nouvelle classification des professions et catégories professionnelles (PCS). Ses travaux sur les classifications et le codage social conduisent à la publication de l'ouvrage Les catégories professionnelles, avec Alain DESROSIÈRES, et le rapprochent de Pierre BOURDIEU, puis de Luc BOLTANSKI. L'analyse de la production statistique devient alors un axe de recherche sur la "politique des statistiques".

  A partir d'enquêtes sur le travail et les organisations - certaines menées en collaboration avec l'économiste François EYMARD-DUVERNAY - il propose une notion d'"investissement de forme" qui rend compte de l'établissement de formes d'équivalence (codes, standards, coutumes, etc.) dotées d'un pouvoir de coordination. C'est une des origines, avec le travail de BOLTANSKI sur les dénonciations dans la presse, des "économies de la grandeur" qui inaugure un nouveau courant de sociologie pragmatique. Avec BOLTANSKI, il fonde le Groupe de Sociologie Politique et Morale, en se séparant du groupe et de la sociologie de BOURDIEU, pour développer une sociologie qui traite des capacités critiques des acteurs et de leurs limites. De la Justification. Les économies de la grandeur, écrit avec BOLTANSKI, distingue et analyse les répertoires d'évaluation visant la légitimité du bien commun dans la vie politique, qu'il s'agisse des relations de pouvoir politique, des relations sociales ou de la vie économique.

   Laurent THÉVENOT étend ensuite ce cadre d'analyse dans deux directions :

- En complément des critiques et justifications prétendant à une légitimité publique à partir du modèle des grandeurs, le modèle des régimes d'engagement et de leurs pouvoirs associés élargit la perspective en deçà du public, jusqu'à atteindre l'intime familier ;

- D'autre part, il propose d'analyser la construction politique des communautés selon des grammaires de la mise en commun - incluant le traitement des différends - qui ne passent pas seulement par des justifications publiques ; à la faveur de programmes comparatifs internationaux qu'il a codirigés avec des sociologues américains puis russes, ont été mises en évidence une "grammaire libérale du public" et une "grammaire d'affinités personnelles à des lieux communs pluriels".

   Cette sociologie pragmatique de la justification et des engagements est mise en oeuvre  dans des domaines très divers : action politique, critique, mouvements sociaux, participation et reconnaissance : mise en valeur et évaluation : quantification, information, cognition et émotions : travail et organisations ; agro-environnements ; droit et gouvernement par els standards ; art et littérature.

    Laurent THÉVENOT participe au comité de rédaction de la revue Annales,. Histoire, Sciences sociales.

 

Laurent THÉVENOT, Sous sa direction, Conventions économiques, Paris, Centre d'études de l'emploi, PUF, 1966 ; Avec Robert SALAIS, Jean-Jacques SILVESTRE, Le Travail, Marchés, règles, conventions, Economica, 1986 ; Avec Luc BOLTANSKI, Les économies de la grandeur, Centre d'études et d'emploi, PUF, 1987 ; Avec A. DESROSIÈRES, Les catégories socioprofessionnelles, La Découverte, 1988, réédition 2002 ; Sous sa direction et celle de Luc BOLTANSKI, Justesse et justice dans le travail, Centre d'études de l'emploi, PUF, 1989 ; Avec Luc BOLTANSKI, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard; 1991 ; Avec Bernard CONEIN, Cognition et information en société, EHESS, 1997 ; L'action au pluriel. Réflexions sur les régimes d'action, La Découverte, 2006 ; La participation en actes, Entreprise, ville, association, avec Julien CHARLES, Desclée de Brouwer; 2016

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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 08:43

     Initiateur avec Laurent THÉVENOT d'un courant "pragmatique", appelé aussi "économies de la grandeur" ou "sociologie des régimes d'action, ou encore conventionnalisme, il mène une carrière de sociologue, tout en se déclarant proches des "communistes libertaires". En 2009, il participe à la société Louise Michel, proche du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).

      Son engagement politique s'inscrit dans une tradition familiale (originaire de Russie), d'un père médecin juif (se cachant pendant l'occupation) et d'une mère chrétienne, qui devient écrivain après la guerre et adopte les idées du Parti Communiste. Pendant la guerre d'Algérie, Luc BOLTANSKI est militant anti-colonialiste. Il soutient ensuite pendant un an ou deux l'Union de la gauche socialiste, un groupe de militants de gauche qui tente une première expérience d'unité entre chrétiens et marxistes.

 

Une carrière universitaire et des objets éclectiques d'études....

     Ses première recherches sociologiques sont menées dans le cadre du Centre de sociologie européenne, dirigé par Raymond ARON, puis Pierre BOURDIEU. Ses premiers travaux sont orientés par l'influence du cadre théorique bourdieusien, étant dans le premier cercle du "maître".

Au début des années 1970, BOLTANSKI devient maitre-assistant à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il participe à la création de la revues Actes de la recherche en sciences sociales. Au milieu des années 1980, il se désengage des Actes et se désinvestit de l'équipe de Pierre BOURDIEU. Parallèlement à son travail en sciences sociales, il écrit et publie des ouvrages de poésie et, plus récemment de pièces de théâtre. Nuits, ouvrage édité à ENS Éditions, regroupe les deux pièces La nuit de Mantagnac et La nuit de Bellelande.

    Il publie en 2004 La condition foetale, ouvrage qui ouvre un débat autour de l'usage de la notion de contradiction dans les sciences sociale et de la possibilité d'articuler structuralisme et phénoménologie dans une approche historique, rejoignant ce que de nombreux collègues développement depuis plusieurs années dans des champs aussi différents que la sociologie des sciences, la sociologie des crises ou celle de la construction des problèmes publics.

Ses recherches s'orientent ensuite sur le lien entre le roman policier et l'émergence de l'État, qui fait l'objet d'un livre paru en 2012 : Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes. En 2017, il publie avec Arnaud ESQUERRE Enrichissement. Une critique de la marchandise, représentant le troisième volet de l'enquête menées pour tenter de décrire les nouvelles formes du capitalisme contemporain après Les cadres : La formation d'un groupe social (1982) et Le nouvel esprit du capitalisme (avec Ève CHIAPELLO, 1999).

 

Le déplacement de la critique, face à BOURDIEU, position centrale dans ses études...

    Il se détache de la sociologie du "dévoilement", issue de la tradition marxiste, qui enquête sur les "vraies" contraintes pesant sur les agents, pour se pencher davantage sur les éléments communicationnels, relationnels et pratiques qui rendent possible un accord perçu et voulu consciemment comme tel. Bref, il passe d'une sociologie des conflits à une sociologie des coopérations.

Voir quels sont les éléments qui rapprochent (surtout) ou divisent les personnes autour d'un même objet, et l'analyse des processus par lesquels celles-ci arrivent in fine à un accord perçu, reconnu et voulu consciemment comme tel, voilà une des caractéristiques de l'approche de BOLTANSKI (voir l'article sur le conventionnalisme). Contrairement à la méthode bourdieusienne, qui accorde une place importante à la trajectoire, la méthode de l'auteur ne s'intéresse pas au passé des acteurs, encore moins à leurs habitudes ou à leurs caractéristiques socioculturelles. Au contraire, chaque acteur possède un libre arbitre qui lui permet, lors des épreuves, de faire valoir ses arguments et ses "justifications". Pour BOLTANSKI, à l'inverse de BOURDIEU, les personnes sont parfaitement à même de comprendre leurs motivations.

Ces enjeux intellectuels sont prolongés par des enjeux institutionnels lorsque BOLTANSKI fonde avec Laurent THÉVENOT le Groupe de sociologie politique et morale (GSPM) en 1984. Il devient alors l'un des principaux représentants de la sociologie pragmatique française; considérant que l'homme fait la "société" et que les acteurs sont compétents pour prendre position, juger, dénoncer, critiquer, en rendre compte. Il écrit avec Laurent THÉVENET De la justification (1991) ouvrage qui prolonge le grand article paru dans Actes de la recherche en sciences sociales de mars 1984 (volume 51), avec Y. DARRÉ et M-A. SCHILTZ, puisqu'il y montre qu'il n'existe non pas une seul façon d'être "grand" dans le monde social, mais bien différents moyens de devenir grand (Des économies de la grandeur).

     La rencontre de BOLTANSKI avec Ève CHIAPELLO et leur collaboration pour Le nouvel esprit du capitalisme (1999) permet d'élargir le cercle autour de la sociologie de "l'économie de la grandeur". En effet cet ouvrage apparait comme une configuration illustrative, à portée générale et pratique, de la typologie des "cités" déjà établie dans La justification : les économies de la grandeur (1991). Luc BOLTANSKI et Ève CHIAPELLO y ajoutent la "cité des projets". Ce terme est historiquement la récupération par les consultants en management et les dirigeants d'entreprise des thèmes de la critique de l'artiste du capitalisme dénonçant l'inauthenticité de la société marchande et l'étouffement des capacités créatrices de l'individu. Le cadre traditionnel devient un manager ou un coach chargé, dans des structures légères et innovantes, de tirer le meilleur parti des capacités créatrices de chaque employé. Mobilisé par des projets successifs, le salarié se doit d'être mobile, enthousiaste, flexible et convivial. L'écho qu'a eu ce livre dans les médias, notamment dans le champ des gestionnaires eux-mêmes, tend à prouver l'importance de sa portée. C'est aussi un premier passage de la sociologie pragmatique les années 1980 et 1990, au sein des sciences sociales en France, c'est la publication du Nouvel esprit du capitalisme qui a constitué le point de départ d'une nouvelle vigueur critique vis-à-vis de cette configuration socio-historique, avec toute son ambiguïté. Est-ce une nouvelle critique du capitalisme et un constat de sa capacité de se renouveler?  Est-ce réellement une critique ou une valorisation d'un éternel esprit du capitalisme, sans toucher à ses fondements?

   Les partisans de Luc BOLTANSKI estiment qu'il a, dans le sillage du Nouvel esprit du capitalisme, radicalisé son positionnement critique, en s'efforçant de dessiner en sciences sociales associant sociologie pragmatique et sociologie critique (passant par une lecture de l'École de Francfort...), dans la perspective d'une nouvelle théorie critique radicale originale associée à la notion d'émancipation. C'est la publication en 2009 de l'ouvrage De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation... D'autres chercheurs issus de la sociologie pragmatique ont emprunté une réorientation critique convergente vers une "critique pragmatiste" tels que Philippe CORCUFF dans Où est passée la critique sociale? en 2012.

Son ouvrage Vers l'extrême, extension des domaines de la droite, écrit avec Arnaud ESQUERRE; s'inquiète de la reprise des idées de l'extrême droite dans l'espace politique, y compris à gauche, dans les médias voire dans les milieux dits "intellectuels", comme si elles allaient de soi.

A partir de 2014, Luc BOLTANSKI entreprend, toujours avec Arnaud ESQUERRE, une réflexion sur les changements du capitalisme liés au développement de ce que les deux auteurs nommes une "économie de l'enrichissement" et qui regroupe des activités en apparence disjointes telles que le tourisme, la patrimonialisation, le luxe et la culture, mais dont ils montrent la cohérence. Ils placent notamment au coeur de ce changement une forme de mise en valeur des marchandises nommé la "forme collection", proposant de considérer la valeur comme une justification de prix.

 

    Même si les différents ouvrages, écrits seul ou en collaboration - de Luc BOLTANSKI ont un retentissement médiatique, à l'aune sans doute d'une certaine mise en valeur - paradoxalement - du système capitaliste, précisément parce que son évolution va dans le sens de la valorisation de l'individu comme acteur, il n'est pas certain qu'il soit suivi par ses contemporains sociologues. Non seulement parce qu'il est un des rares à proposer encore une vision globale du social - ce qui fait d'ailleurs tout l'intérêt de son oeuvre, en face par exemple d'un Edgar MORIN, et que la plupart des autres auteurs se cantonnent dans un domaine particulier, se spécialisant sur une sociologie de secteurs, éducation, industrie, rural, urbain... sans chercher de généralisation, seul moyen pourtant de dépasser le niveau descriptif, et seul moyen aussi de pallier à l'impact limité des prescriptions proposées.

 

Luc BOLTANSKI, avec Pierre BOURDIEU, Robert CASTEL et Jean-Claude CHAMBOREDON, Un art moyen : Essai sur les usages sociaux de la photographie, Minuit, 1965 ; Prime éducation et morale de classe, EHESS, 1969 ; Les cadres - La formation d'un groupe social, éditions de Minuit, 1982 ; L'Amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Métaillé, 1990 ; De la justification. Les économies de la grandeur, avec Laurent THÉVENOT, Cahiers du Centre d'études de l'emploi, PUF, 1989 ; Le Nouvel esprit du capitalisme, avec Ève CHIAPELLO, Gallimard, 1999 ; La Condition foetale. Une sociologie de l'avortement et de l'engendrement, Gallimard, 2004 ; La production de l'idéologie dominante, avec Pierre BOURDIEU, Demopolis, 2008 (réédition d'un article publié en 1976 dans Actes de la recherche en sciences sociales) ; Rendre la réalité inacceptable, Demopolis, 2008 ; De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation, Gallimard, 2009 ; Un individualisme sans liberté?" Vers une approche pragmatique de la domination, avec Philippe CORCUFF, dans L'individu aujourd'hui, Sous la direction de P. CORCUFF, C. LE BART et F. de SINGLY, Presses Universitaires de Rennes ; Énigmes et complots. Une enquête à propos d'enquêtes, Gallimard, 2012 ; Domination et émancipation. Pour un renouveau de la critique sociale, dialogue avec Nancy FRASER, présenté par Philippe CORCUFF, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

A noter qu'il existe des films de présentation de ses réflexions : Ulysse clandestin (Thomas LACOSTE, 2010), Penser critique, kit de survie éthique et politique pour situations de crise(s) (Thomas LACOSTE, 2012), Notre monde (Thomas LACOSTE, 2013)

 

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