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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 10:03

       Contre la tendance à donner la plus grande importance au jeu des acteurs dans la ville, et du coup, à placer au second plan le cadre urbain proprement dit, un certain nombre de sociologues veulent redonner tout son sens à l'analyse spatiale dans l'interprétation de la dynamique sociale.

Ainsi, Jean REMY et Liliane VOYE, dans La ville et l'urbanisation (1974 aux Editions Duculot), récusent "toute perspective déterministe attribuant à l'espace des effets automatiques et homogènes, et définit celui-ci comme une ressource dont l'appropriation contribue à constituer l'acteur dans ses relations aux autres et qui engendre des effets de sens opposés - en particulier avec l'urbanisation définie comme modification du rapport à l'espace à partir de la possibilité et de la valorisation de la mobilité. C'est par ailleurs la saisie de la logique se trouvant à la base de l'élaboration de ce produit qu'est le bâti ou l'espace architectural et celle de sa signification en terme de valeur d'usage (entendue au-delà du simple registre utilitaire) qui vont être au centre d'une série de recherches, dans lesquelles Henri LEFEBVRE a joué un rôle important. Notons tout particulièrement, dans cette perspective, les travaux réalisés sur l'habitat pavillonnaire, puis sur d'autres types de logement et sur divers équipements collectifs, travaux qui montrent comment les usages du bâti sont à la base d'une communication sociale que peuvent perturber certaines conceptions architecturales." (Jean REMY et Liliane VOYE).

    

       Jean REMY (né en 1928), Liliane VOYE et Emile SERVAIS (Les deux premiers auteurs, Ordre et violence, Formes spatiales et transaction sociale, PUF, 1981 ; La ville : vers une nouvelle définition?, L'Harmattan, 1992 et les trois, Produire ou reproduire? Une sociologie de la vie quotidienne, 2 volumes, Bruxelles, De Boeck Université, 1991) font de la "transaction sociale" le concept central de la sociologie de la vie quotidienne et du monde urbain.

Si initialement la transaction s'appliquait dans le champ juridictionnel et dans le domaine économique, il reste qu'elle peut recouvrir une portée bien plus large dans la mesure où il est possible de la considérer comme une unité de base de la vie sociale et de la concevoir comme une séquence d'ajustements successifs permettant de parvenir à des compromis. Dans cette perspective sociologique, la transaction correspond à un processus permanent de régulation des échanges ; elle est beaucoup plus attentive aux conflits et aux rapports de force et ne présuppose pas le consensus, ce qui la rapproche au demeurant de la transaction juridique. C'est dire si elle demeure toujours inachevée, le conflit social n'ayant pas de solution définitive. En résumé, "la transaction sociale est un processus dans lequel s'élaborent des compromis pratiques qui permettent la coopération conflictuelle et la (re)création permanente du lien social. En d'autres termes, la transaction sociale est un processus de socialisation et d'apprentissage de l'ajustement à autrui. Elle est aussi un mode de comportement diffus dans la vie quotidienne à travers lequel se construit, dans l'action réciproque, le sens du jeu social. Il en découle des processus d'affiliation et de désaffiliation" (définition de Marie France FREINET, Maurice BLANC et de leurs collaborateurs dans Les transactions aux frontières du social, Lyon, Chroniques sociales, 1998.) (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL)

 

           Henri RAYMOND (né en 1921), dans par exemple L'architecture, les aventures spatiales de la raison (1984, aux Editions du Centre Georges-Pompidou), élabore les concepts de type architectural et de modèle et propose ainsi une articulation nouvelle entre l'architecture et les sciences humaines, en particulier la sociologie. La consultation de la littérature pavillonnaire française permet à Henry RAYMOND et ses collaborateurs dans L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001) de dégager les thèmes révélant comment s'est créée dans l'horizon culturel français une image du pavillon. Les arguments sanitaires sont particulièrement utilisés dans cette littérature consacrée au pavillon individuel. 

 

           Raymond LEDRUT (1919-1990), qui prend encore plus de distance par rapport au paradigme "structuralo-marxiste", accorde une grande importance à la recherche empirique, autant qualitative que quantitative. Dans L'espace social de la ville, en 1968 (Anthropos), il multiplie les tableaux statistiques. Il avance, dans sa réflexion, des concepts du type "symbolique urbaine", "imaginaire urbain", à faire le lien entre "forme", "sens" et "rapports au monde" (Les images de la ville, Anthropos, 1973 ; L'espace en question, Anthropos, 1976) et à ancrer sa perception dans la réalité de la région Aquitaine. Très critique comme Henri LEFEBVRE quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbain, mais désireux d'établir un dialogue "pour améliorer les choses". 

 

         Françoise CHOAY (née en 1925) propose de voir la ville comme un système de signes non verbal dans son livre de 1966, L'urbanisme : utopies et réalités. Une anthologie (Editions Le Seuil). Elle est amenée à constater la réduction sémantique qui affecte la ville actuelle, où bâtiments et composition de l'espace ont perdu leur capacité auto-signifiante. Nous entrons, selon elle, dans le "règne de l'urbain". C'en est fini de la ville qui renvoyait à une certaine manière locale de vivre institutionnellement ensemble. D'ailleurs, ceux qui se mobilisent pour des rencontres de quartier ou des repas de quartier connaissent les difficultés de renouer ce lien social perdu.

 

            Abraham MOLES (1920-1992), Raymond BOUDON (né en 1934), Sylvia OSTROWETSKY (L'imaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises, Librairie des Méridiens, 1983) ou Pierre PELLEGRINO (Identité régionale et représentation collective de l'espace, Genève, Graal, 1983) qui situe l'espace opératoire par rapport à l'espace vécu, proposent de lier imaginaire et urbanisme. Ils voient le langage spatial, comme ceux précédemment cités, comme étant une modalité d'expression sociale sous-tendant à la fois la conception architecturale et urbanistique et la formation d'identité.  Moins pessimistes que Françoise CHOAY, ils estiment que c'est dans une relation évolutive et multidimensionnelle à l'espace que l'individu parvient à construire tout de même de façon plus ou moins heureuse son rapport au monde. Dans la nouvelle "sphère phénoménologique" en train de se constituer, les appropriations restent toujours possibles.

 

              D'autres auteurs définissent l'espace plutôt comme une ressource spécifique, voulant saisir l'ampleur des enjeux qui transitent par lui et donc ses modes d'intervention dans la constitution du pouvoir des acteurs.

D'une part, sous l'inspiration des travaux de Michel FOUCAULT et de Félix GUATTARI, à propos surtout des équipements collectifs, des auteurs étudient les activités qui "disciplinisent" et celles qui aident à l'émergence d'alternatives sociales. Comme Jacques DREYFUS (La ville disciplinaire, Galilée, 1976) et Michel VERRET (L'ouvrier français : l'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

D'autre part, des sociologues analysent le lien entre dynamique affective et espace social en s'efforçant de dégager les fondements psychologiques et socioculturels du vécu de l'espace, notamment à partir de la relation aux espaces habités pendant l'enfance et l'adolescence. Ainsi Jacqueline PALMADE dans symbolique et idéologie de l'habiter de 1977 (deux volumes, CSTB). 

 

                 Jean REMY et Liliane VOYE pensent que "préfigurée par la Poétique de l'espace de BACHELARD, l'intégration de l'imaginaire social à l'analyse urbaine trouve sans doute son centre de gravité à Grenoble, avec Pierre SANSOT (1973, La Poétique de la ville, Paris, Klincksieck). Pour celui-ci, en effet, la ville - base d'une suscitation multi-sensorielle - joue sur son imaginaire social construit par le sujet en fonction d'une certaine conjoncture socio-affective." Alain MEDAN, (La ville censure, Anthropos, 1971) s'il est lui aussi attentif à la forme, se mobilise auteur de l'opposition entre la ville latente et la ville manifeste, qu'il tente de découvrir en recherchant l'identité globale de diverses villes. 

 

Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, 2010. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

               SOCIUS

 

Relu le 8 mai 2020

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 14:01

        Née en 1932, sous le parrainage du Maréchal LYAUTEY, avec Henri PROST (1864-1959) comme Président, Urbanisme, prend la suite de La Vie urbaine et de Le Maître d'oeuvre.

Dans des difficultés - notamment financières - dues essentiellement à un certain manque d'intérêts pour ces questions d'urbanisme, elle survit longtemps grâce au soutien des pouvoirs publics et connaît aujourd'hui, suite à un renouvellement complet de son projet éditorial, un regain d'activité à la mesure des attentes d'un certain public composé surtout d'universitaires.

Après une grande stabilité dans les années 1950-1960, la revue connut encore de graves difficultés financières à la fin des années 1980, entraînant le retrait de ses actionnaires traditionnels et l'entrée dans le capital de l'entreprise de la Caisse des Dépôts et Consignations. C'est surtout depuis 1994, que la revue, entamant un recentrage sur le monde universitaire et certains milieux professionnels, et réduisant drastiquement ses coûts (elle devient bimestrielle), sous la direction de Thierry PAQUOT, éditeur-rédacteur en chef, avec une équipe réduite, réussit à prendre une place importante comme support de réflexions qui nous intéressent particulièrement, autour de l'urbanisation et de ses conséquences.

Devenue revue de référence, elle est lue dans plus de 45 pays différents et cherche à sensibiliser ses lecteurs à l'évolution de pensée et des enjeux urbains du XXIe siècle : ville éclatée, environnement menacé, insécurité croissante, repli identitaire...

 

          Lue par environ 4 000 abonnés (dont 40% d'étudiants), centrée autour de trois séquences, Magazine, Dossier, Idées en débat et une copieuse Librairie, Urbanisme a renforcé depuis 2001 sa prise en compte des nouvelles politiques publiques, en créant notamment les "Chroniques de la rénovation urbaine". Elle a renforcé également sa dimension de lieu de réflexions et de débats avec une rubrique Agora ouverte à tous, Urbanisme.

Selon Thierry PAQUOT, alors éditeur d'Urbanisme (aujourd'hui remplacé par Stéphane KEÏTA), "est une revue de réflexion de fond et non d'informations générales sur la ville (...). Nous devons toujours garder une longueur d'avance pour aborder les problématiques nouvelles de la ville. C'est ainsi que nous avons été les premiers à sortir des dossiers sur la religion et la ville (...).  Ou encore, sur les sujets très controversés des villes privées, de la place des femmes dans les métiers de la ville, etc." . Pour Antoine LOUBIÈRE, journaliste, rédacteur en chef actuel d'Urbanisme, à la tête d'une quinzaine de personnes d'un comité de rédaction et de lecture, "la formule actuelle a trouvé son équilibre entre le suivi de l'actualité professionnelle et la réflexion de fond. Mais nous avons le souci de répondre aux attentes de nos différentes catégories de lecteurs : architectes, urbanistes, paysagistes, aménageurs, promoteurs, élus, professionnels d'organisme publics, universitaires, étudiants, etc. Nous devons donc sans cesse améliorer le contenu de la revue et mieux l'articuler avec notre site Internet."

Un comité d'orientation comprenait également une quinzaine de personnalités, de France, de Belgique, des États-Unis et même de Chine, et nous remarquons les noms, entre autres, de Julien DAMON, Dominique FIGEAT, Sylvie HARBURGER, Paul VIRILIO et Rosemary WAKEMAN... Actuellement, un comité éditorial comprend entre autres Mireille APEL-MULLER, Catherine BARBÉ, Vincent BOURJAILLAT, Jean FRÉBAULT, Cynthia GHORRA-GOBIN, Hélène HATZFELD...

Pour Patrick MICHEL, Antoine LOUBIÉRE et Thierry PAQUOT, "beaucoup de choses ont changé en 75 ans, aussi la revue, non seulement s'adapte-t-elle mais anticipe-t-elle ces modifications, tant techniques, symboliques et politiques que culturelles. Sans lister les profondes mutations (économiques, sociales, politiques, etc.) qui affectent le monde des villes, rappelons simplement trois faits parmi bien d'autres qui nous concernent. Primo, au niveau planétaire, la majorité des quartiers nouveaux (formels ou informels bien sûr) sont réalisés sans urbanisme et sans urbaniste, ce qui entretient les phénomènes d'exclusion et de ségrégation liés à la question foncière. Secondo, la privatisation des "lieux urbains" - sous diverses formes - se généralise, réduisant de plus en plus deux qualités essentielles de l'urbanité, la gratuité et l'accessibilité, d'où la nécessité de contrer cette tendance par des "espaces publics" généreux. Tertio, l'étalement urbain nourri par l'automobilisation généralisée s'effectue sans aucun ménagement des lieux et sans l'avis des habitants : seul un éco-urbanisme s'appuyant sur une démocratie active à l'échelle d'un territoire pourrait en réorienter le funeste destin!  Nous le voyons, à l'heure du déploiement technologique (qui change radicalement nos rapports au temps et à l'espace), de l'urbanisation planétaire et de la préoccupation environnementale, l'urbanisme (cette discipline traversée par toutes les disciplines, mêlant en permanence théories et pratiques) s'avère l'indispensable garant du commun de ce qui engage chacun d'entre nous vis-à-vis d'autrui. (...)".

   La pandémie de Covid-19 introduit encore de nouvelles perspectives pour la revue, en dehors du fait bien entendu d'une interruption dans la parution. Dans un éditorial, Stéphane KEÏTA, dans le numéro de printemps 2020 écrit : "(...) cette revue a traversé les époques en réaffirmant constamment l'originalité de sa ligne éditoriale et la qualité de ses contenus, par le dialogue entre chercheurs, opérateurs et décideurs, avec des regards pluriels. or, à l'heure où nos sociétés sont soumises aux tension d'une transition globale polymorphe, la nécessité de l'étude, de l'échange, du partage et de l'approfondissement des idées et des pratiques s'impose, afin de reconstruire du sens. La crise du Covid-19, en jetant une lumière crue sur nos modèles d'organisation et de développement, ne constitue qu'une nouvelle couche de l'urgence, elle aussi globale, qui mobilise nos sociétés : urgence sociale, urgence climatique, urgence sanitaire. La situation totalement inédite, engendrée par le confinement de 3,5 milliards d'humains sur l'ensemble du globe, a fait émerger quelques évidences, mais surtout des problématiques nouvelles à une telle échelle.

Dans ce contexte, l'engagement d'Urbanisme prend une autre dimension, car si le positionnement singulier de la revue pour comprendre les transformations du monde l'avait toujours amenée à éclairer, contextualiser les dynamiques sociales, urbaines et collectives, la crise du Covid-19 va renforcer cette tendance. C'est donc avec la sincère conviction d'être au bon moment à la bonne place, que la Scet est heureuse et fière d'accueillir en son sein la revue Urbanisme, avec son équipe de professionnels. En misant sur la complémentarité de leurs atouts, la Scet et Urbanisme vont démultiplier leurs capacités à animer des communautés professionnelles, à promouvoir et à provoquer le débat public. La Scet, société de conseil et d'accompagnement de projets, avec plus de 65 ans d'une expérience sédimentée dans l'aménagement et l'organisation des territoires, est particulièrement impliquée auprès des collectivités, des entreprises publiques locales, de l'État et de ses agences. Elle partage avec Urbanisme cet attachement profond aux grandes thématiques de la fabrique de la ville, tout comme son biotope, autour de son actionnaire la Banque des Territoires.

Et de débats, on ne manquera point, comme l'indique déjà la vigueur des apostrophes sur les causes profondes du Covid-19 ou autour des conséquences ultimes du confinement : sur les modes de vie et la biodiversité, sur la gestion de crise et le contrôle social, sur l'emprise technologique et les libertés individuelles, sur la nécessité d'adapter nos manières de concevoir l'habitat, les mobilités, le commerce, la vie sociale et culturelle, l'énergie, le tourisme... (...)".

 

 

      Urbanisme aborde ainsi de nombreux thèmes au fil de ces numéros, au rythme de 6 par an, des Aires numériques (janvier-février 2011), des Villes méditerranéennes (novembre-décembre 2009), des Familles (Septembre-Octobre 2007) aux Quartiers sensibles (Novembre-Décembre 2005) ou aux Corps et sexualités (Juillet-Août 2002). Elle aborde également dans des hors séries, des thèmes plus précis comme le génie des villes, à la suite des Rencontres FNAU 2009 (n°37, HS) ou Paris Rive Gauche (n°17 HS), ou encore Le droit au rez-de-ville (Automne 2019, n°413), et Pays en développement Transition urbaine et mobilité (Automne 2018, n°409), dans le souci constant de faire intervenir à la fois des voix professionnelles et des voix citoyennes. 

L'un des numéros de la revue (n°381, Nov-Dec 2011), traite de La France, état des lieux, notamment la question de l'étalement urbain et du regard des différentes sociétés d'architectes. L'un des derniers numéros, d'Hiver 2019, porte sur Questions à l'urbanisme (n°414).

 

Revue Urbanisme, Villes-Sociétés-Cultures : www.urbanisme.fr. Aouka, 61-63 rue Hallé, 75014 Paris.

 

Actualisé le 5 Mai 2012. Actualisé le 11 mai 2020.

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:22

        Henri LEFEBVRE (1901-1991) dégage une autre voie que celle ouverte par l'Ecole de Chicago qui transforme l'artefact qu'est la ville en naturalité tout en appréhendant les migrants et leurs modalités d'adaptation à la société urbaine des États-Unis. Il se distingue également de l'équipe de CHOMBART de LAUWE qui ne pense la ville que sous un angle socio-anthropologique, en omettant parfois de prendre de la distance vis-à-vis de l'urbanisme opérationnel.

Le sociologue et philosophe marxiste place la ville et l'urbain au coeur même de sa réflexion sur les sociétés contemporaines, leur genèse et leur évolution, tout en observant leur double spécificité sociale et spatiale (Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL). La priorité donnée à l'analyse des acteurs et à celle de l'État, défini comme acteur réducteur des contradictions, concerne tout un courant de la sociologie qui marque les années 1968-1970 dans une perspective marxiste, non exempte d'expressions conflictuelles liées à l'existence des multiples tendances qui se combattent. (Jean REMY et Liliane VOYE).

 

          Commencée d'abord sur le monde rural, puis rapidement sur la ville, la réflexion d'Henri LEFEBVRE articule analyse marxiste et problématique urbaine et spatiale tout au long d'au moins six ouvrages étalés sur sept ans : Le droit à la ville de 1968, Du rural à l'urbain de 1970, La Révolution urbaine, de 1970, La pensée marxiste et la ville de 1972, Espace et politique, de 1972, Le droit à la ville II de 1973 et La production de l'espace de 1974.

Tous ces ouvrages servent - encore de nos jours - de catalyseur à la diffusion d'une critique de la ville fonctionnaliste et de la société urbaine, qui commence à se déployer à un niveau planétaire véritablement après la Seconde Guerre Mondiale. Ces écrits ne cessent de dénoncer l'urbanisme, et plus spécifiquement l'urbanisme des promoteurs. Henri LEFEBVRE juge la rationalité urbanistique coupable d'annihiler la sociabilité urbaine par le découpage technocratique de la ville. Il entend dépasser, n'étant pas structuralo-marxiste au sens de réduire le social à l'économique (mais qui dans l'univers marxiste effectue réellement et globalement une telle réduction?), la définition industrielle et marchande de la ville, en réhabilitant sa valeur d'usage.

Ce qu'il appelle le "droit de la ville" visa précisément à reconquérir une qualité de vie fondée sur les atouts de la ville historique. Il s'agit de redonner à la ville sa capacité à prendre en compte les multiples usages de ceux qui y résident, et pas seulement de ceux qui y circulent ou qui y trouvent la source d'un fonctionnement économique (souvent sans y habiter!). Henri LEFEBVRE s'oppose à la thèse selon laquelle la vie quotidienne est le simple reflet des positions sociales (suivant d'ailleurs une logique qui refuse de considérer la vie culturelle ou d'autres aspects comme de simples reflets de l'économie capitaliste). Le droit à la ville, "ce n'est pas un droit naturel, certes, ni contractuel. En termes aussi "positifs" que possible, il signifie le droit des citoyens-citadins, et des groupes qu'ils constituent (sur la base des rapports sociaux) à figurer sur tous les réseaux et circuits de communication, d'information, d'échanges. Ce qui ne dépend ni d'une idéologie urbanistique, ni d'une intervention architecturale, mais d'une qualité ou propriété essentielle de l'espace urbain : la centralité.

Pas de réalité urbaine, écrit-il, affirmons-nous ici et ailleurs, sans un centre : sans une rassemblement de tout ce qui peut naitre dans l'espace et s'y produire, sans rencontre actuelle ou possible de tous les "objets" et "sujets". Exclure de "l'urbain" des groupes, des classes, des individus, c'est aussi les exclure de la civilisation, sinon de la société. Le droit à la ville légitime le refus de se laisser écarter de la réalité urbaine par une organisation discriminatoire, ségrégative. Ce droit du citoyen (si l'on veut ainsi parler : "de l'homme") annonce l'inévitable crise des centres établis sur la ségrégation et l'établissant : centres de décision, centres de richesse, de puissance, d'information, de connaissance, qui rejettent vers les espaces périphériques tous ceux qui ne participent pas aux privilèges politiques. Il stipule également le droit de rencontres et de rassemblement ; des lieux et objets doivent répondre à certains "besoins" généralement méconnus, à certaines "fonctions" dédaignées et d'ailleurs trans-fonctionnelles : le "besoin" de vie sociale et d'un centre, le besoin et la fonction ludiques, la fonction symbolique de l'espace (proches de ce qui ne peut s'objectiver comme tel parce que figure du temps, qui donne par là prise à la rhétorique et que les poètes seuls peuvent appeler par son nom : le Désir). Le droit à la ville signifie donc la constitution ou reconstitution d'une unité spatio-temporelle, d'un rassemblement au lieu d'une fragmentation. Il n'abolit pas les confrontations et les luttes. Au contraire! Cette unité pourrait se nommer selon les idéologies : le "sujet" (individuel et collectif) dans une morphologie externe qui lui permette d'affirmer son intériorité - l'accomplissement (de soi, de l"l'être") - la vie - le couple "sécurité-bonheur", déjà défini par Aristote comme finalité et sens de la "polis". (...) "Le droit à la ville, pris dans toute son ampleur, apparaît aujourd'hui comme utopien (pour ne pas dire péjorativement : utopiste). Et cependant ne faut-il pas l'inclure dans les impératifs, comme on dit, des plans, programmes? Le coût peut-il en paraître exorbitant, surtout si l'on comptabilise ces coûts dans les cadres administratifs et bureaucratiques actuels, par exemple en les portant aux comptes des "communautés locales". (Henri LEFEBVRE, Espace et Politique. Le droit à la ville II, Anthropos, 2000).

C'est dans le cadre d'une urbanisation totale à terme, que le socio-philosophe propose un "programme de recherches" sur la ville. Il articule sa pensée autour de quatre concepts de l'espace :

- l'espace absolu, qui est essentiellement naturel jusqu'à ce qu'il soit colonisé, il devient alors relativisé et historique ;

- l'espace abstrait associé à l'espace d'accumulation dans lesquels les processus de production et de reproduction sont scindés ;

- l'espace contradictoire où la transmutation de l'ancien espace et l'apparition du nouvel espace se réalisent en réponse aux contradictions inhérentes à l'espace abstrait ;

- l'espace différentiel, mosaïque qui en résulte, constitué de lieux différents. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL).

 

         Manuel CASTELLS (né en 1942), dans La question urbaine (1972), transpose à l'analyse du système d'acteurs urbains la lecture que fait ALTHUSSER du marxisme, en s'inspirant des travaux d'Alain TOURAINE. il décrit le système urbain comme une conjonction entre un processus de production, un processus de consommation, une fonction d'échange et un processus de régulation entre ces trois éléments - ce qui suppose des logiques d'actions fondées sur des préoccupations différentes et donc des contradictions.

Face à la montée de celles-ci, surtout dans les périodes de croissance, Manuel CASTELLS s'interroge sur la formation d'un mouvement social urbain, qui émergerait à partir des luttes surgissant autour d'enjeux divers comme le logement ou les transports et se demande dans quelle mesure celles-ci sont susceptibles de permettre à des fractions de la population de se constituer en acteurs collectifs, capables de se doter d'une certain poids dans la transaction urbaine. Les recherches de cet auteur se placent dans ne perspective internationale et il insiste sur la dimension historique du processus urbain et sur la diversité de ses expressions dans les pays développés comme dans les pays du tiers-monde. 

 

         La diversité des acteurs, leurs logiques contradictoires est chez d'autres auteurs une préoccupation centrale : Christian TOPALOV (né en 1944) s'intéresse surtout aux promoteurs immobiliers (Les promoteurs immobiliers, Mouton, 1974) ; R. SCHOONBRODT analyse les localisations de l'habitat social et les images de la ville que développent d'eux-mêmes les habitants (Sociologie de l'habitat social, Bruxelles, Archives d'architectures modernes, 1979) ; Pierre LACONTE (né en 1934) montre l'ingéniosité des montages juridiques cherchant à fractionner le droit de propriété en vue de rentabiliser au maximum chacun de ses attributs (Mutations urbaines et marchés immobiliers, Louvain, Oyez, 1978) ; E. PRETECEILLE, dans La production des grands ensembles (1973), insiste sur le rôle des pouvoirs publics dans la transaction entre une pluralité d'acteurs divers ; Jean LOJKINE effectue une analyse de l'ensemble de l'activité de ces différents acteurs dans Le marxisme, l'Etat et la question urbaine (PUF, 1977)...

 

        Face à ce jeu complexe, certains chercheurs s'interrogent sur l'autonomie de la "demande" des populations. Par ailleurs, la ville peut-elle être le lieu d'une prise de conscience de classe? (Danielle BLEITRACH, Alain CHENU...). Jean REMY et Liliane VOYE concluent ainsi leur petit tour d'horizon de ces préoccupations marxistes : "Face au système d'acteurs qui se complexifie ainsi, certains auteurs vont reformuler la signification de la ville en tant que système d'interdépendances, producteur d'utilités complexes et diffuses. Partant ainsi de la planification et de l'urbanisation capitalistes, Lojkine et Preteceille soulignent particulièrement le rôle du politique dans la mise en place des conditions générales de la production, parmi lesquelles les localisations s'avèrent être un facteur important de production de valeurs d'usages complexes."

 

          Yankel FIJALKOW, dans son très court chapitre sur "une sociologie marxiste de la planification urbaine", part surtout des écrits de Manuel CASTELLS . Les problèmes de croissance coïncident avec l'apparition d'une théorie globale de la ville dans le champ des études urbaines. "Manuel Castells et un courant dit  "structuralo-marxiste" énoncent que la seule vraie question urbaine est celle du "processus de production sociale des formes spatiales d'une société". Cette problématique met directement l'accent sur un programme de recherches original : une sociologie de la planification urbaine à la lumière d'une lecture marxiste de la ville."

Cet auteur estime que "cette théorie globale se traduit par des tentatives de vérification empirique, notamment par la description de scènes politiques locales. Mais les nombreuses recherches sur Dunkerque (Monopolville : l'entreprise, l'Etain, l'urbain, Mouton, Castells et Godard, 1974 ; La ville, marché de l'emploi, Presses Universitaires de Grenoble, Coing, 1982 ; Lorrain, 2001) et sur les mouvements sociaux urbains en région parisienne (Castells, Cherky, Godard et Mehl, Sociologie des mouvements sociaux urbains, EHESS, deux tomes, 1974) ne valident guère la théorie proposée du fonctionnement de l'urbain. Contrairement au schéma théorique, les agents locaux, qu'il s'agisse d'élus, d'entreprises, de techniciens ou d'habitants, révèlent des stratégies plus diversifiées et autonomes des déterminations de classe que celles que prévoyaient les chercheurs. L'étude des "mouvements sociaux urbains" constitue ainsi un document important sur la crise urbaine de ces années et les facteurs de mobilisation des luttes relatives au thème dit "du cadre de vie" (Castells, 1983)." Sans discuter de la sympathie de l'auteur sur les oeuvres d'inspiration marxiste, cette considération revient souvent pour comprendre la relative discrétion dans le monde éditorial, jusqu'à une date récente, sur la réflexion marxiste sur la ville.

 

 Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2009. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997. Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, collection Cursus, 2010. Laurence COSTES, Henri LEFEBVRE, Le droit à la ville, Vers la sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009.

 

         SOCIUS

 

Relu le 11 mai 2020

 

 

 

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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 08:46

            Juste après la Seconde Guerre Mondiale, dans la foulée d'ailleurs des projets issus des mouvements de libération (instauration d'un autre contrat social entre les Français), se développe la sociologie urbaine de langue française.

Dans le prolongement des travaux d'Émile DURKHEIM et de Maurice HALBWACKS (1877-1945), Paul Henry CHOMBART de LAUWE (1913-1966) développe les thèmes de l'incidence d'une entité spatiale pertinente sur les réactions de ses composantes (soulignant le lien entre densité physique et effervescence sociale) et de la relation entre morphologie urbaine et classes sociales. Son oeuvre rejoint les préoccupations de l'écologie urbaine de l'École de Chicago pour analyser les rapports existant entre la structuration spatiale et la structure sociale de la ville. Successivement L'espace social dans une grande ville (PUF, 1952), La vie quotidienne des familles ouvrières (CNRS, 1956), Essais de sociologie (Éditions ouvrières, 1965) et Des Hommes et des Villes (Payot, 1965) alimentent, entre autres oeuvres, d'autres auteurs proches bien entendu, les travaux d'un Centre d'ethnologie sociale.

       Maurice HALBWACKS, disciple d'Émile DURKHEIM et auteur d'ouvrages de morphologie sociale (La politique foncière des municipalité, 1908 ; Les plans d'extension et d'aménagement de Paris avant le XIXe siècle, 1920 - textes disponibles à l'UQAC - Morphologie sociale, Armand Colin, 1935), développe l'idée que la société se cristallise, à l'image d'un corps organique, dans des formes matérielles qu'elle finit par imposer à ses membres.

Selon Michel AMIOT (Contre l'État, les sociologues. Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine, 1900-1980, EHESS, 1986), sa thèse sur les ressorts de la spéculation foncière à Paris peut être considérée comme l'acte inaugural de la sociologie urbaine en France. D'accord avec lui, Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL écrivent que "Halbwacks ouvre alors une perspective théorique féconde qui invite à étudier le rapport des groupes sociaux à l'espace matériel. Dès lors, l'espace de la ville n'est plus un espace qui transcenderait les activités et les fonctions qui y sont déployées. De substantiel, l'espace devient davantage relationnel, pris dans un jeu articulé de rapports et de relations entre les sphères du droit, de la religion, de la politique ou encore de l'économie. Une ville intègre donc des espaces clairement spécifiques et relativement hétérogènes, sans compter que parfois, à l'image des villes les plus anciennes, le milieu physique urbain fait côtoyer des écartèlements temporels considérables : une porte bimillénaire avec une route récemment tracée et bitumée par exemple.". Le sociologue réfléchit à la relation qui existe entre la mémoire (il a créé le concept de mémoire collective, voir Les cadres sociaux de la mémoire, 1925) et la fixité des formes matérielles qui fortifie le sentiment d'appartenance à telle ou telle communauté. Pierre BOURDIEU se situe dans cette perspective : l'espace est une sorte de calque des différentes positions sociales occupées et des inégalités résultant des différents capitaux possédés, économiques, culturels... De la même manière, les travaux de Michel PINÇON et de Monique PINÇON-CHARLOT (Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989) soulignent la charge symbolique de l'espace physique. 

       Paul Henry CHOMBART de LAUWE cherche d'abord à vérifier empiriquement la structure globale du schéma de l'École de Chicago. Influencé par Maurice HALBWACKS, il écarte certains éléments proposés par Ernest Watson BURGESS : il n'est pas question d'expansion et de succession de vagues de peuplement en lien avec la position sociale des individus, pas plus que d'interaction dans la ville ou d'interaction entre les individus et les groupes. Il souhaite surtout répondre à quelques questions qu'il juge essentielle : dans quel espace se situent les populations, les structures, les groupes et les personnes que l'on peut considérer comme faisant partie de l'agglomération parisienne? Quelles sont les limites et les divisions de cet espace? Quels sont les rapports entre les structures inscrites dans cet espace et les représentations collectives et individuelles des habitants.

Dans l'ouvrage collectif publié sous sa direction (Paris et l'agglomération parisienne, 2 volumes, PUF, 1952), se trouvent précisé un certain nombre de notions : il ne peut exister de lignes de démarcation figées entre des zones, il y a plutôt des "marges frontières" ; Paris peut se diviser en quatre zones (trois intra-muros + une extérieure), une polarité Est-Ouest se dessine, un Paris "bourgeois" et un Paris "prolétarien", toutes choses qui l'éloigne du schéma de l'École de Chicago. "Les structures spatiales, telles qu'elles nous apparaissent, sont déterminées en partie par les conditions matérielles et les techniques et en partie par les représentations collectives. D'un autre côté, le milieu et les structures spatiales peuvent être modifiées volontairement en fonction des besoins matériels et moraux des populations. En un mot, des hommes subissent profondément l'influence du milieu et des hommes peuvent, à l'aide des moyens dont ils disposent actuellement, modifier ce milieu à peu près comme ils le désirent. le drame présent vient de ce que ce sont rarement les mêmes hommes qui subissent les influences du milieu les plus fortes et qui disposent des moyens de transformations." Ce que vise avant tout l'animateur du Centre d'ethnologie sociale, c'est construire une sociologie appliquée. La recherche apparait comme une démarche totale : les lignes de démarcation entre les niveaux de travail scientifique, recherche fondamentale, recherche orientée, recherche appliquée, recherche militante doivent se compléter. Conscient des outils conceptuels et méthodologiques différents utilisés, il défend l'idée de l'utilité et de la pertinence de la convergence de plusieurs approches vers un même objet, pour en éclairer la complexité.

Le travail sur les familles ouvrières et leur habitation constitue un autre volet de sa réflexion (La vie quotidienne des familles ouvrières, Éditions du CNRS, 1956, 1977). Sa recherche montre la classe ouvrière à la fois comme une classe de besoin (classe où la pénurie est tangible), une classe urbaine (y vivant, y travaillant et y occupant des logements spécifiques) et une classe avec sa culture propre (solidarité de classe, habitudes alimentaires et vestimentaires). Le psychosociologue Robert KAES (Vivre dans les grands ensembles, Éditions ouvrières, 1963) reprend en grande partie ces résultats et dénonce les défauts des grands ensembles. Henri COING (Rénovation urbaine et changement social, 1966) se fait l'écho de l'impatience des habitants de ces quartiers alors que le nombre de résidents salariés en périphérie augmente considérablement. Il s'agit ni plus ni moins, pour ces habitants, de la possibilité de se réapproprier leur espace. C'est ce que Paul Henry CHOMBART de LAUWE met en avant dans La fin des villes, Mythe ou réalité (Calmann-Lévy, 1982). Le mélange - volontaire - d'une démarche de recherche et d'une démarche militante est fortement critiqué par de nombreux sociologues et universitaires qui ne considèrent ce type de recherche que comme des études empiriques, manquant d'étayage théorique (Maïté CLAVEL, Sociologie de l'urbain, Économica, 2002).

 

 

       Un autre groupe (proche d'Économie et Humanisme), animé par Louis Joseph LEBRET (1897-1966) (L'aménagement du territoire une science nouvelle, 1951), réfléchit à la démocratisation de l'urbanisme et cherche des techniques d'analyse urbaine et rurale qui devraient permettre aux populations de s'impliquer et d'être entendues dans les décisions portant sur l'aménagement du territoire. Parmi les membres de ce groupe figurent François PERROUX (Notion du pôle de croissance), J. LABASSE (Les capitaux et la région, Armand Colin, 1955).

Henri COING, animé par le même souci, s'inquiète d'un urbanisme technocratique qui bouscule les formes de socialisation existante. Ce type de recherches - qui conduisent ces auteurs à développer ou à participer à des agences d'urbanisme - évolue à l'écart de la sociologie scientifique, qui peine à donner un statut théorique à l'espace. Face à la crise du logement, des praticiens-décideurs prennent la tête de la réflexion et manifestent un dynamisme acquis à travers des expériences coloniales. Les géographes et les économistes jouent alors un rôle important dans le contrôle et la réorganisation de la croissance urbaine. 

 

        Certains sociologues, comme Raymond LEDRUT (1919-1990) (Sociologie urbaine, PUF, 1968 ; L'espace social de la ville, Anthropos, 1968 ; L'espace en question, Anthropos, 1980 ; La forme et le sens dans la société, librairie des Méridiens, 1984) à Toulouse, tentent de développer les échanges avec les milieux de ces géographes et de ces économistes, pour impliquer les sciences humaines dans l'aménagement du territoire.

En prenant ses distances avec le paradigme structuralo-marxiste (mais ce qualificatif n'est pas forcément adéquat...), élaboré notamment dans les travaux d'Henri LEFEBVRE, ce dernier accorde une place plus conséquente à la recherche empirique autant qualitative que quantitative. Très critique comme les marxistes quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbains, il tente d'établir un dialogue, un "conflit-collaboration" entre la collectivité urbaine et les projets d'aménagement qui lui sont destinés. Se plaçant en successeur de l'urbaniste américain Kevin LYNCH, Raymond LEDRUT élabore une réflexion sur l'image de la ville (Les images de la ville, 1973), image qui renvoie à une résonance affective, déclenchant une émotion et exprimant un "rapport global de l'homme à la ville", laquelle se trouve, sous cet angle, personnifié : la ville devient une personne. Dans son étude sur Toulouse et Pau, par exemple, il s'interroge sur l'existence de deux centralités : l'une vivante, se rapportant aux centres d'affaires, commercial et administratif, où le spectacle de la marchandise prévaut (pleine ville) et l'autre morte, correspondant au centre historique. Pour lui, cette dichotomie révèle combien la symbolique urbaine s'organise dans un cadre abstrait et passéiste, et à quel point l'activité socio-économique se déploie dans un autre cadre, concret et pratique ; elle relève de "l'aliénation urbaine", comme si le vécu du citadin était séparé de sa construction symbolique. Dans ses études de 1968, il pose les questions de l'espace social de quartier, autour duquel s'organise plus ou moins les "rapports avec autrui", à l'inverse d'Henri LEFEBVRE qui considère le quartier comme une unité sociologique relative, subordonnée, ne définissant pas la réalité sociale. Tout un débat existe sur cette question, qui met en jeu la manière dont s'organise cet espace : compromis dans les phases d'élaboration des plans urbains (R. LEDRUT) ou transaction sociale (REMY et VOYE) dans la vie quotidienne et dans la vie urbaine. Pour Maurice BLANC (Le champ politique local et la "concertation", dans L'espace en question, Espaces et sociétés n°5, 1990), la transaction sociale possède deux modalités essentielles, "la négociation et l'imposition, ce qui permet de bien différencier les compromis à l'intérieur d'une règle du jeu et ceux entre règles du jeu et projets politiques opposés."

Henri RAYMOND (né en 1921) est, dans l'aventure pavillonnaire, plutôt un sociologue de la parole des habitants (sous la direction de, L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001). Sa contribution dans L'architecture, les aventures spatiale de la Raison, en 1984, constitue une exploration des rapports entre l'architecture et la société.

Jean RÉMY (né en 1928) s'attache à saisir les modes de structuration de la ville sous l'effet des économies d'agglomération et des dynamiques foncières. Dans La ville, phénomène économique, de 1966, il pose les premiers jalons d'un aperçu socio-économique de la ville. Elle rassemble des acteurs - l'entrepreneur et le consommateur - qui n'ont pas les mêmes demandes par rapport aux caractéristiques de la ville, et notamment vis-à-vis de sa dimension optimale, tant sur le plan culturel, économique, démographique que sur le plan de sa morphologie physique et de sa superficie. Dans son ouvrage écrit avec VOYE (la Ville : vers une nouvelle définition?, 1992), il insiste sur le fait que l'urbanisation est un processus de transformation des rapports à l'espace, qui affecte autant les villes que les campagnes. Le développement des transport et de communication a eu pour effet de spécialiser davantage les espaces urbains, faisant de la mobilité une condition d'adaptation à la vie urbaine. Cette réflexion devrait ouvrir, selon nous, à l'analyse de la ville, non comme un lieu de vie de d'habitat (ce qui est assez paradoxal), mais comme un lieu de circulation des biens et des personnes, élément clé dans la dégradation constatée un peu partout, des conditions de vie des urbanisés. 

 

         Des rencontres, mises en oeuvre par la Mission de la Recherche Urbaine, pour faire la liaison entre cadres administratifs, urbanistes et chercheurs, mettent en relief justement la difficulté de faire rejoindre les perspectives. Alors que l'urbaniste se centre sur la ville-objet, de manière "objective" et se voulant éloigné des luttes politiques, le sociologue identifie plutôt la ville comme produit d'une action politique et comme siège d'enjeux activant les conflits de classe. Pour Jean RÉMY et Liliane VOYE, de cette "imputation causale inversée et de la nécessaire cohabitation des deux points de vue que génère le contexte, va naitre" la sociologie française dans sa spécificité, avant de se diffuser dans d'autres pays francophones et dans d'autres contrées.

 

          Selon Jean RÉMY et Liliane VOYE (malgré que Yankel FIJALKOW de son côté n'y accorde pas d'importance majeure), dans les problématiques nouvelles qui se font jour dans les années 1960, notamment, Henri LEFEBVRE joue un rôle moteur "en ce qu'il réussit à articuler problématique marxiste et analyse spatiale". C'est, notamment à travers le Droit à la ville (1968), par lui que l'espace va s'introduire dans l'analyse sociale. Raymond LEDRUT comme Jean RÉMY s'intéressent aux liens existants entre intégration collective, structure de contrôle social et les caractéristiques de la ville.

Jean RÉMY (La ville, phénomène économique, Vie ouvrière, Bruxelles, 1966) saisit la ville comme un espace d'interdépendances qui se nouent à travers un réseau d'économies et de dis-économies externes - avantages et coûts se transférant d'un agent économique à un autre sans passer par des liens de marché, et parmi lesquels la production de connaissances vient en premier lieu. "La perspective économico-sociologique dans laquelle se place cet ouvrage est par certains côtés à mettre en relation avec une autre tendance de la sociologie française qui, centrée sur la planification urbaine", va se développer à partir de la fin des années soixante, à la rencontre de la sociologie des organisations et d'une sociologie marxiste, axée sur la critique de l'État et l'affirmation du rôle des mouvements sociaux. Pour les auteurs représentant cette approche, la ville cesse d'être en tant que telle un objet sociologique pertinent, ainsi que l'exprime la réponse négative que donne Castells à un article intitulé "Y-a-t-il une sociologie urbaine? (1969, revue sociologie du travail, n°4), article qui voisine avec un autre définissant le projet de Worms (1969) d'élaborer une "Sociologie politique de la ville" et donc de voir dans cette dernière non pas une réponse à des besoins (identifiés par des psycho-sociologues se proposant de répondre à ceux-ci en termes d'équipements) mais bien un produit économique s'inscrivant dans la logique de l'entreprise capitaliste, que l'État, en mettant au point divers modes de régulation et de gestion, contribue à développer." (Sociologie urbaine).  C'est dans cette logique que s'inscrivent les travaux du Centre de Sociologie Urbaine.

 

Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Amand Colin, collection Cursus, 2010. Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 1997. Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2007.

 

                                                                                                                                                                  SOCIUS

 

Relu le 12 mai 2020

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 15:15

      Diverses définitions de la ville traversent les sociologies américaines. Entre les approches de l'école culturaliste, qui entreprend dans les années 1930 l'étude des villes moyennes de Nouvelle-Angleterre, celles de l'école fonctionnaliste qui étudie plutôt les grandes organisations qui affectent les industries et tous les secteurs de la vie sociale et qui se préoccupe du lien entre mobilité sociale et mobilité spatiale, celles de l'école interactionniste symbolique qui dans les années 1960 prend comme référence les espaces publics où coexistent et prolifèrent des groupes à orientations variées et où l'échange prend sens sur un fond global d'interconnaissance, entre donc les diverses réflexions sur la participation à la vie locale, la planification urbaine... il y a le point commun d'une interprétation en termes de structure sociale, dans la mesure où elle met en évidence la façon dont se constituent les inégalités et dont s'opère la distribution des zones de solidarité et d'opposition. Elle peut conduire à une analyse en termes de transformation sociale (Jean RÉMY et Liliane VOYE), mais cela n'est pas toujours le cas... 

 

         Sous le terme large d'école culturaliste, nous pouvons citer des auteurs comme William Lloyd WARNER (1898-1970) (Yankee Cities Series, Yale University, 1941-1945) ou Paul LAZARSFELD (1901-1976) et Elihu KATZ (né en 1926) (The Personal Influence, Glencoe, The Free Press, 1955).

W. L. WARNER analyse la réalité et les incidences de la distribution inégale des "opportunités" dans la petite ville, et des dissonances de socialisation existant entre l'école et la famille. Ils mettent en évidence diverses "sous-cultures" urbaines, perspective qui est reprise en France ensuite par Pierre BOURDIEU. Les sociologues de l'école culturaliste mettent au point des échelles de stratification sociale qui partent de la conscience d'appartenance et d'exclusion et de la notion de statut (vécu et réalité). Les petites villes, marquées par la multiplication des sous-cultures, sont particulièrement perméables aux influences extérieures, notamment en provenance des moyens de communication de masse, qui en diminuent l'autonomie culturelle. P. LAZARSFELD et E. KATZ étudient surtout les phénomènes d'opinion publique et les petits groupes qu'ils voient comme des relais de sélection des messages extérieurs. Ils analysent toutes les formes de comportements collectifs, de la rumeur au mouvement social. 

 

        Dans le prolongement direct de l'École de Chicago et surtout du texte synthèse de Louis WIRTH (Urbanism as a way of life, 1938), sont publiées de multiples études qui s'y réfèrent, comme d'un passage obligé, en même qu'elles en contestent les termes et les conclusions.

Cet ouvrage décrit l'urbanisation comme engendrant un changement fondamental dans la nature et la qualité des relations humaines. Caractérisées par le volume, la densité et l'hétérogénéité des regroupements, l'urbanisation détruit les allégeances assignées à des groupes globalisants au bénéfice de groupes formels et spécialisés et favorise l'impersonnalité des rapports et l'esprit de tolérance. Une sorte de relativisation culturelle. Plus une population est adaptée à ce contexte, moins elle s'appuie sur des groupes primaires tels que la famille, le quartier. Cette urbanisation produit tous ses effets dans la mesure où elle se combine avec un processus d'industrialisation et de communication de masse. "Globalement, la ville décourage un mode d'existence permettant à l'individu de disposer, en temps de crise, d'une base de subsistance sur laquelle s'appuyer ; elle décourage aussi le travail à con compte. Alors que les revenus des citadins sont en moyenne plus élevés que ceux des ruraux, le coût de la vie semble plus élevé que dans les grandes villes. La propriété de son propre logement implique des charges plus grandes et elle est plus rare. Les loyers sont plus élevés et absorbent une part plus importante du revenu. Bien que le citadin bénéficie de nombreux services publics, il dépense une plus forte proportion de son revenu pour des postes tels que les loisirs et l'épanouissement personnel, et une proportion moindre pour la nourriture. Ce que les services publics ne fournissent pas, le citadin doit l'acheter, et il n'est pratiquement aucun besoin humain qui n'ait fait l'objet d'une exploitation commerciale. Pourvoir aux émotions fortes, donner les moyens d'échapper aux tâches fastidieuses, à la monotonie et à la routine, devient ainsi l'une des fonctions principales des loisirs urbains : dans le meilleur des cas, ils procurent les moyens d'une expression de soi créatrice et d'une vie associative spontanée, mais ils ont pour résultat plus typique, en milieu urbain, la passivité du spectateur d'un côté, et de l'autre les exploits sensationnels qui pulvérisent les records. Réduit à un état de quasi-impuissance en tant qu'individu, le citadin doit s'efforcer de parvenir à ses fins en se joignant à d'autres personnes ayant un même intérêt au sein de groupes organisés. D'où l'énorme prolifération d'organisations volontaires orientées vers autant d'objectifs variés qu'il existe de besoins et d'intérêts humains. D'un côté, les liens traditionnels de l'association humaine sont affaiblis ; mais, en même temps, la vie urbaine implique un degré beaucoup plus fort d'interdépendance entre les hommes et une forme plus complexe, fragile et inconstante d'interrelations mutuelles, dont bien des aspects ne sont guère contrôlés par l'individu en tant que tel. Souvent, il n'y a qu'une relation des plus ténues entre la position économique ou d'autres facteurs de base qui déterminent l'existence de l'individu dans le monde urbain et les groupes volontaires auxquels il est affilié. Tandis que, dans une société primitive et une société rurale, il est habituellement possible de prédire, sur la base de quelques facteurs connus, qui appartiendra à quoi et qui s'associera avec qui dans presque toutes les relations de la vie, dans la ville, en revanche, on peut seulement mettre en avant le modèle général de formation du groupe et d'adhésion au groupe, modèle qui révélera beaucoup d'incohérences et de contradictions." (Le phénomène urbain comme mode de vie, traduction de Yves GRAFMEYER et d'Isaac JOSEPH).

      Les études reprochent d'abord de tendre à généraliser le propos : l'expérience des grandes villes est assez différente et il convient de multiplier les comparaisons internationales et historiques. Des manuels de sociologie, écrits depuis les années 1960, par exemple par J. L. SPATES et John J. MACIONIS (The Sociology of Cities, New York, St Martin's Press, 1982), insistent sur la nécessité de situer les États-Unis par rapport à des évolutions différentes.

         De plus,  il existe une multiplicité de profils de citadins (Herbert GANS, People and Plans, New York, Basic Books, 1968) et divers styles de vie des milieux urbains ; chaque ville produit un type subculturel propre traversé des variations liées à la structure sociale (E. Digby BALTZELL, Puritan Boston and Quaker Philadelphia, New York, Free Press, 1980). 

       De plus encore, la densité n'a pas d'effets uniformes quelles que soient les caractéristiques de la population : au contraire, ces effets varient d'après le degré de maitrise que les groupes concernés ont de leur devenir et d'après les modèles culturels apportés par les groupes qui forment peu à peu la ville. L'analyse de la densité urbaine doit donc être menée en référence aux concepts de sur - ou de sous - stimulation et de stimulations conflictuelles (R. STOCKOLS, Physical, Social and Personal Determinants of the Perception of Crowding Environnemental Behavior, 1973).

      Enfin, les relations sociales formalisées ne sont pas nécessairement un substitut aux relations informelles : les unes et les autres peuvent se développer de façon complémentaires (Michael YOUNG, Peter WILLMOTT, Family and Kinship in East London, Routledge and Kegan, 1957).

       Louis CHEVALIER précise bien que dans la description des villes, qui s'appuie sur un appareil statistique impressionnant, se signale aux États-Unis (et il écrit dans les années 1950), par une diversité qui se prête parfois difficilement à une classification précise, notamment parce que la recherche universitaire avec l'administration y est la plus constante et la plus ancienne. Toutefois, aujourd'hui, le corpus des connaissances en matière de vie urbaine s'est considérablement étoffé, notamment dans des perspectives de comparaison entre les problèmes de villes de différents pays et de différentes configurations. 

 

             Toute une autre série d'études se centrent, non sur les caractéristiques socio-démographiques, mais sur la structuration spatiale de la ville, comme celles de Kevin LYNCH (The Image of the City, Cambridge Mass, MIT Press, 1960) et de A. RAPOPORT (Human Aspects of Urban Form, New York, Pergamon Press, 1977). Ces auteurs établissent une connexion entre l'analyse sociale et les formes urbanistiques et architecturales, tout en mettant en question le lien mécanique entre une forme et un effet social. 

      Toujours sur l'environnement physique, d'autres recherches analysent les modalités de distribution spatiale des activités et des populations : degré de spécialisation des zones, éloignement par rapport à un point focal, incidence sur les relations réciproques, lien avec la rente urbaine, modèles de croissance spatiale. Le livre de William ALONSON (1933-1999), A theory of Urban Land Market, (dans BOURNE L. S. Edit, International Structure of the City, New York, Oxford University Press, 1971) résume bien le débat et constitue une référence pour d'autres recherches.

      Manuel CASTELLS (né en 1942), entre autres dans High Technology, Space and Society, de 1984 (Beverly Hills, Sage Publications), s'intéresse à l'impact de divers facteurs technologiques (modalités de transport, nouvelles technologies) sur les formes urbaines et sur la productivité de la composition spatiale.

 

          Plus politiques, d'autre études se penchent sur l'entité locale en tant que telle et la dynamique décisionnelle, dans un pays finalement extrêmement décentralisé. La répartition du pouvoir de décision, notamment sur les aménagements urbains, entre États et État fédéral, entre instances municipales et État local, s'avère très complexe, mettant en jeu des acteurs privés et publics (Floyd HUNTER, Robert DAHL, Michael AIKEN...). Un renouvellement de la problématique du local est apparu à la fin des années 1960 sous l'influence directe de la sociologie française, de sa tendance marxiste exprimée dans les travaux de Henri LEFEBVRE et de Manuel CASTELLS. il en résulte un effort de convergence entre une pluralité de disciplines intéressées au mode de décision au plan local et à ses effets en termes de structure sociale et de forme spatiale (David HARVEY, Social Justice and the City, London, E. Arnold, 1973). C'est surtout au Québec que de nombreuses études lient problématiques sociales, problématiques urbaines spatiales et problèmes de pouvoir local (Laurence de CARLO, Gestion de la ville et démocratie locale, Paris, L'Harmattan, 1995).

 

          Dans la même inquiétude sur la désorganisation de la communauté, de nombreuses études, notamment à Chicago, s'interrogent sur le modèle de la Grande communauté qu'une grande partie de la philosophie politique américaine considère comme moyen de changement ou au moins comme refuge contre la désorganisation sociale. Ces recherches sont inspirées soit par des stratégies consensuelles, soit au contraire par des stratégies conflictuelles.

Bien entendu, dans le contexte de la vie des États-Unis, les stratégies conflictuelles sont beaucoup moins connues et commentées que les stratégies consensuelles. Pour les premières, Pietr ROSSI et A DENTLER (The Politics of Urban Renewal, Glencoe, The Free Press, 1961) analyse l'expérience de Hyde Park Kenwood. Pour les secondes, Saul D. ALINSKY (Reveille for Radicals, Chicago, Chicago University Press, 1946) part de l'expérience du quartier de Woodlawn, au sud du quartier précédent. Des auteurs comme R. ASH ou C. PERIN s'interrogent aussi sur la question de savoir si les transformations urbaines sont liées à des mouvements sociaux. Jane JACOBS (1916-2006), philosophe de l'architecture et de l'urbanisme canadienne, en étudiant ces stratégies conflictuelles (The Death and Life of great american cities, 1961), est parvenue à modifier tout de même l'urbanisme nord-américain, mais surtout au Québec. D'ailleurs, dans les manuels ou essais qui traitent de la sociologie urbaine américaine, on devrait sans doute indiquer combien sont différentes les approches au Québec et aux États-Unis.

Jean RÉMY et Liliane VOYE détaillent surtout l'étude de Manuel CASTELLS dans The City and the Crasroots : A Cross-Cultural Theory of Urban Social Movements (London, Edwards Arnold, 1983) : "Mais c'est M. Castells qui élaborera l'interrogation, en utilisant sa connaissance internationale et son savoir historique. Il restitue ainsi l'expérience de San Francisco et est amené à voir dans les luttes qu'il analyse l'entremêlement d'une revendication de quartier et d'un combat de minorités, entremêlement d'autant plus fréquent que les stratifications de tous types se voient aux États-Unis, souvent renforcées par des groupement de voisinage. Se demandant alors si ces luttes font émerger de nouvelles significations de la ville, Castells rejoint ainsi une préoccupation constante de la sociologie américaine, à savoir celle conduisant à se demander quel est le statut de la composition et des formes spatiales dans la dynamique sociale : un changement de structure spatiale n'est-il qu'un facteur second, apportant dans le jeu de la compétition une plus ou moins grande souplesse adaptative, ou bien ne s'agit-il là que d'un premier niveau de lecture, qu'il convient d'interpréter à partir des positions inégales d'acteurs qui vont trouver dans ce changement des opportunités différentes nouvelles et jouer ainsi sur les significations de la ville."

 

         Dans le vaste marché (économique) suscité par les diverses entreprises de planification urbaine, l'activité de nouveaux et différents intervenants - experts en sciences sociales (advocacy planning) - vendant leurs services notamment - suscitent des interrogations sur les effets réels du soutien (advocacy planning) sur le quartier. Cet appui est-il un signe et un facteur de stagnation dans un processus de mobilité spatiale et sociale? Diverses réponses sont apportées.

Louis WIRTH se fait le promoteur d'un type de planification urbaine intégrant la dimension sociale, sans s'appuyer sur les groupes primaires dont il a cru constater la disparition. Défenseur du comprehensive rational planning, il considère que l'appui sur le quartier n'est qu'une technique auxiliaire, chargée de risques lorsqu'elle n'aide pas à évoluer vers un mode nouveau de participation sociale et il préconise la multiplication de lieux spécialisés, permettant à chacun de rencontrer un type de besoins spécifiques.

Herbert GANS analyse les milieux suburbains qui se multiplient aux États-unis, changeant radicalement d'ailleurs le visage de l'urbanisation elle-même (continuum de tissu urbain sur un grand espace) et y redécouvre les significations positives que prennent les relations de voisinage pour les populations par ailleurs bien intégrées aux processus de mobilité. Il rejoint là les idées de Jane JACOBS.

Pendant et après la guerre du Vietnam, les thèmes sur ce thème se relancent dans un climat de déception. Theodore ROSZAK et A. E. SCHEFFER développent une critique du rationalisme et de la complexité technique et une suspicion contre la grande ville. C'est à ce nouvelles formes de territorialités qu'il faut faire appel.

Richard SENNET (né en 1943), de son côté, oriente sa réflexion dans une autre direction : il met en garde, dans The Uses of disorder : The Personal Identity and City Life en 1970 (New York, Vintage) par exemple, contre un surinvestissement dans la relation humaine, intime et chaude qui peut -être tyrannique et paralysante alors que la confrontation avec l'inconnu et les crises qui en résultent peuvent s'avérer être un élément important du développement psychique et social. Le sens de la ville est lié à la multiplication de rencontres et de situations hétérogènes. L'expérience urbaine est d'autant plus riche que se multiplient des rencontres variables dans leur degré d'intimité et dans leur caractère fonctionnel. Cet auteur, pour qui la ville moderne est l'incertitude, l'inachevé, une quotidienneté ouverte sur l'imprévu, s'inscrit dans l'interactionnisme symbolique. La ville moderne, pour lui, est le lieu le plus favorable à l'exercice de la liberté pour l'individu, et aussi, paradoxalement, celui de l'indifférence. 

       Henrika KUKLICK, dans l'anthologie de textes sur l'école de Chicago, toujours à propos de la planification urbaine, estime qu'aux États-Unis les bureaucraties fédérales ont joué un rôle important dans la structuration de la ville contemporaine, mais que la sociologie qui les inspire est loin de l'être. L'École de Chicago, même si d'autres sociologies urbaines possèdent leur propre influence, domine encore les esprits des décideurs, sans doute parce qu'elle seule est parvenue à effectuer une synthèse systématique d'idées dans l'air du temps à son époque et qu'aucune autre n'a su dépasser comme elle le niveau des monographies (études concernant une ville précise), même si celles-ci se veulent comme autant de pistes d'interprétations des phénomènes urbains.

 

Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997. Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie, PUF, 2007 (réédition de 1958). L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Textes traduits et présentés par Isaac JOSEPH et Yves GRAFMEYER, Flammarion, collection Champs Essais, 2004.

 

                                                                                               SOCIUS

 

Relu le 13 mai 2020

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 14:30

           L'urbanisation, phénomène récurrent de pratiquement toutes les civilisations, mais non irréversible, car l'histoire est peuplée de tendances à la désurbanisation, est étroitement liée à des impératifs de défense et de sécurité. Depuis le début de la lente évolution de la vie nomade à la vie sédentaire, les mouvements de regroupement des populations autour de positions géographiques faciles à défendre ou de noeuds de communication à vocation d'échanges économiques, sont pratiquement la règle. Depuis le début de la formation des villes, l'urbanisation en soi est liée aux différentes formes de conflits : guerres entre tribus rivales et formation d'empires, rivalité ou lutte ouverte entre classes sociales, dynamiques d'enrichissement et d'appauvrissement, avec en surcroît un effet de concentration, de précipitation de ceux-ci. Sans compter un lent et décisif combat entre les hommes et certains éléments de leur environnement, du relief refaçonné en fonction de leurs besoins aux luttes contre les autres espèces, des prédateurs félins ou canins aux bactéries (lutte contre les épidémies).

         Ce n'est pourtant que récemment, malgré les nombreuses catastrophes liées aux conditions mêmes de ces mouvements de concentration de populations (que l'on songe aux multiples incendies massifs et aux épidémies dévastatrices), que lorsque ces concentrations atteignent un très haut niveau (en population brute comme en densité) que les institutions politiques et scientifiques se préoccupent de corriger ou de changer les conditions de ces mouvements de concentrations. Il faut attendre l'industrialisation massive et l'exode rural aussi massif pour que la littérature tant romantique que scientifique aborde les problèmes strictement urbains.  Bien entendu, les grandes villes, notamment les capitales politiques dans l'histoire, ont connu des entreprises tendant à corriger ces effets (nous pensons notamment aux politiques urbaines à Rome de l'Empire romain), entreprises qui mêlaient préoccupations sociales (mais pas au sens du bienfait des pauvres...) et préoccupations sanitaires. Mais, tant au niveau de la maîtrise des révoltes et des révolutions fréquentes dans les grandes villes de la part des autorités centrales, afin de réguler, contrôler les quartiers "dangereux", qu'au niveau de la lutte contre les effets sanitaires et proprement physiques (effondrement des maisons, incendies...) d'un entassement désordonné ou... les deux à la fois, les oeuvres scientifiques sont relativement récentes.

Ainsi des sociologies urbaines se sont formées pour comprendre les rapports d'interaction et de transformation entre les formes d'organisation de la société et les formes d'aménagement des villes. Les préoccupations de morphologie sociale, très loin au départ avec des intentions qui relèvent de la criminologie et les préoccupations de morphologie urbaine, architecturale, pour des questions de prestige souvent ou à cause de problématiques de circulation également se sont développés presque en même temps. Ces différentes sociologies, car il n'existe pas à proprement parler aujourd'hui de sociologie urbaine unifiée, reflètent les différents conflits à l'oeuvre dans les sociétés étudiées. Elles y participent également d'une certaine manière et ce n'est pas l'engagement politique de nombreux urbanistes ou sociologues de la ville qui va contredire cette constatation. Autrefois, ceux qui pensaient la ville avaient surtout en tête sa défense (...ou sa capture !). Dorénavant, ceux qui étudient et proposent sur la ville mêlent de multiples paramètres - maintenant que l'évolution de "l'art militaire" a rendu obsolète la question des remparts -  surtout politiques, économiques et sociaux.

 

              Nombreux sont les sociologues, surtout parmi les fondateurs de la sociologie, qui traitent de problèmes de la ville sans en faire le centre de leurs propos.

Ainsi Max  WEBER (1864-1920) qui voit la ville occidentale comme le lieu de gestation et de naissance d'une nouvelle forme de pouvoir, structurée par la rationalité, Émile DURKHEIM (1858-1917) qui saisit la ville comme lieu de concentration spatiale accroissant les possibilités d'exaltation collective et de développement de la conscience morale et Karl MARX (1818-1883) qui lit la division spatiale ville/campagne comme une modalité du rapport d'exploitation et d'accumulation, porté à son paroxysme par la société capitaliste. (Jean RÉMY et Liliane VOYE). On peut voir les travaux de sociologie urbaine à partir de l'École de Chicago, aux États-Unis dans les années 1920, influencée elle-même par l'École allemande, notamment par le travaux de Georg SIMMEL (1858-1918) (Metropolis and Mental Life) sur la communauté et l'aliénation.

Deux axes parallèles se développent ensuite : la sociologie américaine qui privilégie des logiques d'appropriation de l'espace, en s'interrogeant sur les modalités d'influence des caractéristiques socio-démographiques et spatiales dans le développement d'un certain capitalisme et la sociologie française qui se développe plutôt sous l'influence des commandes de l'État qui s'interroge sur les effets de la planification, ce qui la focalise d'abord sur le jeu des acteurs sociaux avant de s'intéresser plus récemment au statut de l'usager. Cette présentation laisse sans doute de côté d'autres manières d'envisager la morphologie sociale ou la morphologie urbaine, notamment dès la deuxième moitié du XIXe siècle en Angleterre ou à partir de 1880 en Allemagne, mais c'est bien dans ces deux pays, aux États-Unis et en France, que nous trouvons les études les plus élaborées, comme l'indique par ailleurs Louis CHEVALIER.

 

               Max WEBER (Die Stadt) ne s'intéresse guère à la morphologie spatiale, mais surtout au caractère de zone libre de la ville commerçante du Moyen-Age. La ville apparait comme une extra-territorialité dans le monde féodal (par ailleurs entièrement lié à une Chrétienté), où émerge des rationalités formelles et spécifiques, élément clef de la formation d'un nouveau pouvoir politique qui repose sur la gestion hiérarchisée de l'espace ; elle est ainsi le lieu majeur des luttes sociales. Émile DURKHEIM (De la division du travail social, Les Règles de la méthode sociologique, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Le Suicide) étudie la transformation du milieu interne comme étant la cause du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. La mobilité spatiale (que l'on peut opposé à la fixation rurale) induit un changement d'échelle dans le déroulement de la vie sociale, favorise le développement d'un processus d'individuation compatible avec l'émergence du temps social, à partir des phénomènes de concentration et de dispersion. Certaines causes de suicide sont à rechercher dans l'absence de lieux d'équilibre dans des rassemblements favorisant des manifestations intenses de vie collective et de solidarité. 

          Karl MARX (l'idéologie allemande, Le Capital) voit dans la division ville/campagne une des bases de la division entre travail intellectuel et travail manuel et est, comme telle, une modalité de formation de l'exploitation sociale. Par ailleurs, Henri LEFEBVRE (1901-1991) (La pensée marxiste et la ville, 1972) montre comment la ville peut être pensée comme le résultat des diverses concentrations liées à l'accumulation du capital et comment le regroupement urbain aiguise les contradictions générées par le mode de production capitaliste. Friedrich ENGELS (1820-1895) (La question du logement) montre que pour minimiser les conflits sociaux, tout en assurant à un coût minimal la reproduction de la force de travail, le politique se doit de gérer la pénurie des logements, en même temps qu'il se voit appelé par le capital à favoriser les conditions générales de la production, offrir toutes les infrastructures nécessaires au développement des échanges économiques, tiraillé entre les dépenses que requiert l'offre d'équipements (de plus en plus lourds et complexes) et celles que suppose la mise en place d'équipements de promotion économique.

        Ces réflexions constituent encore de grandes références chez les sociologues traitant de l'urbain, mais l'École de Chicago constitue le lieu majeur de référence, malgré d'ailleurs ses faiblesses explicatives, grâce à son travail méticuleux supporté par un très important appareil statistique. 

 

              C'est à l'Université de Chicago que les débuts d'une étude systématique de la ville s'effectue, dans le contexte du passage de la sociologie américaine à la professionnalisation. Une expansion économique record au début du XXe siècle, supportée par l'afflux d'émigrants de très nombreuses nationalités, la constitution de ghettos peu pénétrables, les initiatives des Ligues de moralité publique mêlant souci d'hygiène et prosélytisme religieux fait de cette ville un lieu tout indiqué pour le travail de recherches. Personnalisation et dépersonnalisation, socialisation et désocialisation sont les paradoxes que Georg SIMMEL voit dans une société à base communautaire. Ce sont ces paradoxes que les sociologues de Chicago étudient, notamment Robert Ezra PARK (1864-1944). Ils reprennent les paradigmes de l'écologie animale : les regroupements spatiaux sont associés à des chaînes écologiques où la coexistence spatiale d'éléments hétérogènes est impliquée dans une articulation causale. Une écologie humaine est observable dans cette interdépendance territoriale. "L'écologie sociale est l'étude des relations temporelles et spatiales des êtres humains en tant qu'elles sont affectées par les forces sélectives, distributives et adaptatives du milieu physique" (PARK, BURGESS et McKENZIE, The city, 1925). 

Ils dégagent deux niveaux de pertinence de l'urbain : le niveau global, régi strictement par la compétition, et où malgré certaines régulations, peuvent exister diverses modalités de désordre, et le niveau des quartiers qui sont hétérogènes dans leur composition et dans leur fonction et où s'opèrent les regroupements dynamiques, les "aires naturelles". La ville de Chicago se présente comme une mosaïque d'aires naturelles, articulées entre elles selon un ordre qui ne découle pas d'un projet, mais de l'ajustement de divers processus constitutifs de la situation urbaine (Jean RÉMY et Liliane VOYE). 

  Ces processus  d'installation, de déplacement, d'expulsion... sont de plusieurs ordres : générationnels, professionnels, ethniques, sociaux. Les aires urbaines sont chacune caractérisée par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé par la présence d'équipements, de commerces, de moyens de transport, de lieux de rencontres (de très divers statuts). La démarche de ces sociologues s'insère dans une perspective libérale qui ne les amène pas du tout à se questionner sur les causes de tels processus.

Dans une forme un peu caricaturale, cette perspective naturalisme peut conduire à une sorte de darwinisme urbain raisonné... Mais les écrits même de Robert Erza PARK, d'Ernest Watson BURGESS (1886-1966) ou de Louis WIRTH (1897-1952), et surtout du dernier auteur (Urbanism, a Way of Life, 1938), constituent un acquis analytique majeur quasiment indépassable. Ce dernier texte se signale d'ailleurs par une sorte de synthèse qui sépare nettement les aspects quantitatifs - qu'il privilégie - des analyses écologiques. Il souligne surtout les effets de l'urbanisation sur la dissolution des lieux familiaux et des solidarités de voisinage. C'est surtout ce texte qui sert au développement ultérieur de l'école américaine de sociologie urbaine. L'école française, elle, tout en reprenant de nombreux éléments de ces travaux, part plutôt des trois auteurs signalés plus haut.

 

 Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie de Georges GURVITCH, PUF, collection Quadrige, 2007 (réédition des textes de 1958-1960). Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 1997.

 

                                                                                                                                           SOCIUS

 

Relu le 14 mai 2020

 

 

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 15:09

           Sous-titré de manière plus explicite, De l'explosion urbaine au bidonville global, c'est ni plus ni moins d'une "bidonvillation" du monde qu'il s'agit.

Le chercheur indépendant très engagé, inclassable, de la gauche américaine, déjà auteur de nombreux ouvrages entre autres de sociologie urbaine, dresse le tableau sinistre de l'urbanisation actuelle dont la caractéristique principale est de constituer en une extension exponentielle des mégalopoles du tiers-monde, produit d'un exode rural très mal maîtrisé. Selon lui, un milliard de personnes survivent dans les bidonvilles du monde, lieux de reproduction de la misère, à laquelle les gouvernements, dont beaucoup s'en désintéressent, n'apportent aucune réponse adaptée.

A l'inverse de ce que beaucoup de sociologues, de Karl MARX à Max WEBER, analysaient comme le produit de l'industrialisation massive, la plupart des grandes villes du futur croissent sous l'effet d'un pouvoir attractif que l'auteur détaille dans une grande partie de son livre, qui doit plus à un appauvrissement constant et rapide des populations rurales. "Ainsi, loin des structures de verre et d'acier imaginées par des générations passées d'urbanistes, les villes du futur sont au contraire pour l'essentiel faites de brique brute, de paille, de plastique recyclé, de parpaings, de tôle ondulée et de bois de récupération. En lieu et place des cités de verre s'élevant vers le ciel, une bonne partie du monde urbain du XXIe siècle vit de façon sordide dans la pollution, les excréments et la décomposition. " 

         Dans la croissance des villes décrite par Mike DAVIS, prédomine l'ahurissant développement des bidonvilles. Ce constat, effectué par ONU-Habitat en octobre 2003, une des sources d'information qu'il utilise pour analyser, à partir de ce recensement mondial des bidonvilles qu'est The Challenge of Slums, pour analyser les événements qui ont conduits à cette situation.

"La majorité de la population urbaine pauvre ne vit plus dans les centres-villes. Depuis 1970, ce sont les communautés de bidonville de la périphérie des villes du tiers-monde qui ont absorbé la plus forte proportion de la croissance urbaine mondiale." C'est une extension horizontale qui domine, en Asie, en Amérique Latine et en Afrique, à l'image du continuum de béton, d'acier et de macadam de certaines côtes nord-américaines, mais de manière bien plus désorganisée. Malgré le fait qu'aucun auteur n'ait produit de synthèse sur la géographie changeante des implantations des pauvres dans aucune ville du tiers-monde durant toute la période d'après-guerre, l'auteur tente une périodisation de ce mouvement de populations.

Ce sont tour à tour les gouvernements coloniaux puis ceux issus de la décolonisation, les organisations internationales "de développement" (FMI, Banque Mondiale...) et les organisations non-gouvernementales qui sont visées dans cette dénonciation, d'un "containment" des pauvres hors des villes aux programmes d'aménagement des territoires. C'est une politique digne du baron Haussmann dans l'aménagement des villes - dans une même intention de valorisation des métropoles à l'extérieur - lors des jeux olympiques par exemple - et de contrôle social des population - que les autorités déploient encore maintenant pour "circonscrire" brutalement (emploi de la force souvent meurtrier) l'apparence et l'influence de ces populations miséreuses. Souvent en refoulant dans les endroits souvent précisément les moins aptes à recueillir une population à la densité extraordinaire. "Quels que soient leur couleur politique et leur degré de tolérance vis-à-vis du squattage et des implantations sauvages à la périphérie de leur ville, la plupart des autorités urbaines du tiers-monde sont en conflit perpétuel avec les pauvres dans certains quartiers centraux."  Mike DAVIS se livre à la description de ce qu'il appelle l'écologie du bidonville, avec ses réseaux de solidarité - malgré tout - cette économie, parallèle, qui n'entre évidemment pas dans les statistiques, qui épuise les sols, qui utilise massivement les rejets (poubelles et amoncellement d'ordures) en provenance des quartiers moins pauvres.

Dans le dernier chapitre au titre dramatique, Une humanité de trop?, Mike DAVIS détaille les multiples clichés concernant justement cette économie parallèle en indiquant comment, malgré tous les efforts de nombreux acteurs sociaux, malgré une structure économique en cascade de locataires de plus en plus démunis, elle ne peut être ni viable ni profitable à la population pauvre qui s'entasse. 

            De très nombreuses notes, en fin de livre, appuie sa démonstration, même si par ailleurs, la proportion de la population des taudis (par rapport à la population urbaine totale des pays en voie de développement) est passé, selon les chiffres d'ONU-Habitat, de 46% à 33% de 1990 à 2010. Car en même temps, en valeur absolue, le nombre d'habitants des taudis passait de 650 à 830 millions. Sa démonstration peut sembler partielle, car elle ne mentionne que très peu les récents efforts d'assainissement et d'accès à l'eau potable. Mais ces efforts sont trop récents pour savoir s'ils vont contrebalancer durablement l'évolution décrite par Mike DAVIS.

 

     L'auteur présente le livre de la manière suivante : "Pour mortels et dangereux qu'ils soient, les bidonvilles ont devant eux un avenir resplendissant." Des taudis de Lima aux collines d'ordures de Manille, des bidonvilles marécageux de Lagos à la Vieille Ville de Pékin, on assiste à l'extension exponentielle des mégapoles du tiers-monde, produits d'un exode rural mal maîtrise. Le big bang de la pauvreté des années 1970 et 1980 - dopé par les thérapies de choc imposées par le FMI et la Banque Mondiale - a ainsi transformé les bidonvilles traditionnels en "méga-bidonvilles", tentaculaires, où domine le travail informel, "musée vivant de l'exploitation humaine". Un milliard de personnes survivent dans les bidonvilles du monde, lieux de reproduction de la misère, à laquelle les gouvernements n'apportent aucune réponse adaptée. Désormais, les habitants mettent en péril leur vie dans des zones dangereuses, instables et polluées. Bien loin des villes de lumière imaginés par les urbanistes, le monde urbain du XXIe siècle ressemblera de plus en plus à celui du XIXe, avec ses quartiers sordides dépeints par Dickens, Zola ou Gorki. Le Pire des mondes possibles explore cette réalité urbaine méconnue et explosive, laissant entrevoir, à l'échelle planétaire, un avenir cauchemardesque."

      Mike DAVIS (né en 1946), ethnologue, sociologue urbain et historien américain, professeur d'histoire à l'université de Californie à Irvine, membre du comité de rédaction de la New Left Review et collaborateur de la Socialist Review, revue du Socialist Workers Party anglais, est aussi l'auteur d'autres ouvrages, dont certains ont été traduits en français : Petite histoire de la voiture piégée (Zones, 2007) ; Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l'imaginaire du désastre (Allia, 2006) ; City of Quartz (La Découverte, 2003) ; Génocides tropicaux (la Découverte, 2003) ; Planète Bidonville (Ab iratio éditions, 2005) ; Le stade Dubaï du capitalisme (Les prairies ordinaires, 2007)...

 

 

Mike DAVIS, Le pire des mondes possibles, De l'explosion urbaine au bidonville global, La Découverte/poche, 2007, 250 pages. Il s'agit de la traduction, par Jacques MAILHOS, de l'ouvrage paru aux États-Unis en 2006, Planet of Slums, verso, Londres-new York

 

 

Complété le 23 octobre 2012. Relu le 15 mai 2020.

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 14:11

         Loin de certaines rodomontades contre une exception française et contre une certaine image de désespérance intellectuelle, cette étude sur l'évolution de la philosophie au sens large en France et aux États-Unis, montre à quel point peut-être féconde la circulation des idées entre deux univers mentaux, qui même s'ils appartiennent à l'Occident, suivent des voies très différentes.

Avec point de départ de cette copieuse analyse, la double affaire SOKAL (voir Impostures intellectuelles, d'Alan SOKAL et Jean BRICMONT, Le livre de poche, collection "Biblio essais"1999), sur la réception de certains auteurs français critiques aux États-Unis, à un moment où abondent un peu trop les analogies entre l'univers physique et le monde socio-politique. François CUSSET montre combien les adhésions ou les réfutations de théories philosophiques peuvent reposer sur des déformations, des simplifications abusives, des extrapolations, des interprétations - parfois bizarres de la pensée de ces auteurs qui ne se manifestent d'ailleurs pas trop pour démentir les bases d'une renommée bien recherchée.

"C'est bien donc un double décalage franco-américain que révèle soudain la polémique. Le premier est un décalage d'histoire intellectuelle, dans les termes duquel les batailles théoriques françaises des années 1970, soldées depuis longtemps dans l'Hexagone (au nom d'un nouvel "humanisme antitotalitaire" qui en sortit vainqueur), enflamment toujours aujourd'hui, et depuis plus de vingt ans, les universités américaines. Se fait jour alors, conséquence du premier, un décalage, cette fois entre deux champs de savoir, qui explique que tant d'observateurs français aient interprété à tort la démarche de Sokal et Bricmont à travers le vieux prisme transatlantique, comme déclaration de guerre à nos grands penseurs, incapables d'y lire les débats intellectuels américains des vingt dernières années. Car Sokal et Bricmont visaient moins, en fin de compte, les penseurs français que les universitaires américains qui, en s'en réclamant, auraient favorisé dans l'université, selon eux, une double "régression" communautariste et relativiste, comme l'analyse le Canadien Michel PIERSSENS (voir Sciences-en-culture outre-atlantique, dans Impostures scientifiques. Les malentendus de l'affaire Sokal, Sous la direction de Baudoin JURDANT, La Découverte/Alliage, 1998). 

 

      De quoi s'agit-il? De la réception dans les universités américaines et du retour en France de cette réception, des idées de Gilles DELEUZE, Jacques DERRIDA, Félix GUATTARI, Luce IRIGARAY, Jacques LACAN, Bruno LATOUR, Jean-François LYOTARD, Michel SERRES et Paul VIRILIO, auxquelles s'ajoutent ensuite celles de Jean BAUDRILLARD, Julia KRISTEVA et Michel FOUCAULT, auteurs abusivement regroupés sous la dénomination de penseurs d'une French Theory.

Il s'agit pour l'auteur "d'explorer la généalogie, politique et intellectuelle, et les effets, jusque chez nous et jusqu'à aujourd'hui, d'un malentendu créateur entre textes français et lecteurs américains, un malentendu proprement structural - au sens où il ne renvoie pas à une mésinterprétation, mais aux différences d'organisation interne entre les champs intellectuels français et américains." Plutôt que de dénoncer ce malentendu en voulant restituer la vérité des oeuvres de ces auteurs, il s'agit de comprendre leur rôle créatif. "Plutôt que de forcer la "boîte noire" des textes, l'approche adoptée pour raconter cette aventure américaine de la théorie française consiste à lui préférer la circulation sociale des signes, l'usage politique des citations, la production culturelle des concepts. Mais il n'en reste pas moins qu'une telle catégorie, pour exister, suppose une certaine violence taxinomique aux dépens de la singularité des oeuvres, comme de leurs divergences explicites." Toute une production éditoriale en terra americana aménage, comme dit l'auteur, "un espace d'accueil original pour des oeuvres que rien ne prédisposait à y être plus largement lues qu'en France." C'est un véritable transfert intellectuel, principalement universitaire, mais avec des avatars purement littéraires (notamment sur les rapports entre société et technologie, comme par exemple chez l'auteur de science fiction Michael CHRICHTON) qui est donc étudié ici.

"Par delà l'anecdote, la question est de savoir comment des textes aussi tranchants, parfois difficiles d'accès, ont pu s'inscrire aussi profondément dans la fabrique culturelle et intellectuelle américaine - au point d'inciter un journaliste à comparer cette "invasion française" à "l'invasion" de la musique pop anglaise une décennie plus tôt. La réponse mène à quelques thèmes qui, pour être mal connus en France, n'en sont pas moins déterminants dans le contexte politique et culturel mondial passablement agité de ce début de millénaire : l'histoire et les crises récentes de l'université aux États-Unis ; la fabrique culturelle américaine, avec ses ressorts et ses limites identitaires ; l'inventivité d'une pragmatique des textes (leur aptitude à l'usage, à l'opération, comme c'est le cas de tous les produits culturels) qu'un certain élitisme français a trop longtemps jugée avec mépris ; mais aussi le déploiement dans les interstices de la domination, et bien loin de Paris, d'un nouveau discours mondial sur la résistance micro-politique et la subalternité, un discours sans rapport direct avec l'altermondialisation dont se gargarisent nos humanistes de gauche, un discours où puiser peut-être quelques idées nouvelles."

    Dans sa conclusion, l'auteur, faisant état d'un certain désert intellectuel français alors que la pensée - déformée - d'auteurs français se déploient aux États-unis et estimant que la France "a barré la route aux politiques identitaires en provenant d'Amérique, et aux théories de la société comme enchevêtrement de communautés", au profit d'une conception de la République ou du progrès, à l'inverse de la situation des années 1970, pense que "la clé d'un tel changement, et du déclin qu'il précipite de l'influence française dans le monde, est peut-être à chercher, en fin de compte, dans le rapport à Marx du champ intellectuel français."

Les projets philosophiques de Michel FOUCAULT, Gilles DELEUZE, entre autres, d'une critique radicale dérivée mais détachée d'une lecture marxiste de l'évolution du monde, aboutissent-ils, comme le laisse entendre l'auteur, à ramener les débats au thème de la différence (sexuelle, ethnique, culturelle, ontologique...). "...la différence est une question politique et philosophique trop urgente pour être laissée à ceux qui la gèrent, l'organisent, la redistribuent sciemment le long de ses segments de marché. car pendant qu'elle était interdite de séjour dans le champ intellectuel français et qu'elle alimentait les débats théoriques de l'université américaine, la différence devenant l'allié providentiel du capitalisme avancé, l'une des composante même du 'nouvel esprit du capitalisme" (évoqué par Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO, dans leur livre paru chez Gallimard en 1999) en train d'émerger, riche d'avoir absorbé ses critiques et tous ses contraires."  

Dans sa postface à la réédition de 2005, François CUSSET pense déceler les symptômes d'un changement dans le champ intellectuel, à confirmer : parmi lesquels, le fait que des éditions françaises d'auteurs américains paraissent en France (de Richard RORTY entre autres), l'organisation de plusieurs colloques ou rassemblements sur la pensée des auteurs évoqués, notamment celle de Michel FOUCAULT.... Nous espérons avec l'auteur, que, effectivement, la longue parenthèses ouverte dans les années 1980 se referme enfin....

 

  L'éditeur présente cet ouvrage de la manière suivante : "Baudrillard inspirant la science-fiction, Deleuze et Guattari les pionniers de l'Internet, Foucault les luttes communautaires et Derrida toute la théorie littéraire : après avoir croisé à New York la contre-culture des années 1970, les oeuvres des philosophes français de l'après-structuralisme sont entrés dans les départements de littérature de l'université américaine, où elles ont bouleversé de l'intérieur tout le champ intellectuel. Réinterprétées, réappropriées au service des combats identitaires de la fin de siècle américaine, elles ont fourni le socle théorique sur lequel ont pu s'épanouir, contre la régression des années Reagan, les Cultural studies, les Gender Studies et les études multiculturelles. 

C'est cette histoire, mal connue de la French Theory que François Cusset retrace ici. Il décrit le succès de cette étrange "théorie française" - la déconstruction, le bio-pouvoir, les micro-politiques ou la simulation - jusque dans les tréfonds de la sous-culture américaine. Il restitue l'atmosphère particulière des années 1970 et raconte la formidable aventure américaine, et bientôt mondiale, d'intellectuels français marginalisés dans l'Hexagone. Car le plus surprenant est que, pendant que l'Amérique les célébrait, la France s'empressait d'inhumer ces dangereux échevelés de la "pensée 68" pour louer à nouveau l'humanisme citoyen et son vieil universalisme abstrait. Au delà, ce livre brosse un portrait passionnant des mutations de l'espace intellectuel, culturel et politique américain des dernières décennies."

 

   Jacques BOLO, dans Références/Culture de Février 2010 effectue une critique de ce livre. Après en avoir présenté les grandes lignes et indiqué que le tournant vers le pur formalisme  et linguistique des études littéraires outre-Atlantique, dans les campus américains, entamé avant l'arrivée de ces French, "peut sembler contradictoire dans un contexte américain notoirement pragmatique". "Sans doute est-ce un effet de l'enseignement pratique de l'écriture littéraire (presque inconnu en France, où l'on pense que c'est inné) qui génère une demande et une offre théorique."

"L'aspect foisonnant du livre de Cusset donne parfois l'impression qu'il cède lui aussi à la tendance à "substituer à la logique argumentative de chaque oeuvre la magie d'un croisement de noms". Le name dropping est une pratique postmoderne bien assimilée par les étudiants, comme l'auteur en est conscient. Mais c'est un trait intellectuel général. Comme le montre bien Cusset, le résultat concret de l'influence de la French Theory a abouti surtout à la création des "black, cultural & subaltern studies". La politisation des campus s'est ainsi balkanisée en repliements communautaires (culture noire, féminisme, gays...) sous une forme toujours plus intellectualisée. Ce "cultural turn" a suscité des critiques des partisans classiques de la tradition marxiste, qui y a vu, comme le PCF en mai 68, une diversion de "petits bourgeois" (qu'on appelle aujourd'hui bobos"). A l'époque, les communistes négligeaient les "contradictions secondaires" au profit des "contradictions principales" qu'étaient l'économie et la lutte des classes. Inversement, la coalition conservatrice, dont on connaissait l'influence contemporaine, a développé la critique du "politiquement correct", qui souligne les conséquences purement verbales de cette option formaliste. Il est vrai que les intellectuels veulent souvent changer les mots en prétendant changer les choses. Les "actes de langages" en sont la justification théorique. C'est d'ailleurs cette French Therory qui est la cible réelle de la critique du livre La pensée 68 de Ferry et Renaud en France. Le paradoxe est sans doute que ce sont ces vieux marxistes français post-modernes qui ont assumé la rénovation théorique de la fin du communisme sur les campus américains, tandis que les conservateurs eux-mêmes semblaient regretter le bon vieux temps du stalinisme. Cusset souligne bien la vedettarisation des professeurs, dans la lutte que se livrent les campus américains. Même si les travaux des philosophes français donnent des clefs pour déchiffrer la modernité, en pensant les réseaux (anticipant Internet), un certain autisme résulte de la surenchère théorique. Par effet de mode, une lecture fragmentaire de théories mal comprises s'intègre à des fictions hollywoodiennes. Ce qui est aussi un phénomène assez naturel.

Dans le livre de Cusset, une sortie d'apologie de la French Theory ne remplace pas la bonne vulgarisation qui diffuserait mieux toutes les dimensions des débats qui déterminent, pour une grande part, les représentations actuelles. Sans doute faut-il y voir la rencontre postmoderne d'une conception pédagogique américaine, non-magistrale (...), et du rousseauisme français. La méthode classique des conservateurs (de droite et de gauche) a aussi des vertus pédagogiques. La faiblesse finale du livre de Cusset devient manifeste par la reprise de l'Affaire Sokal qui en constituait l'ouverture. Alan Sokal s'était livré à un canular consistant à pasticher la French Theory dans une revue de ses partisans, Social Text. Puis il avait publié, avec Jean Bricmont, un libre intitulé Impostures intellectuelles (1997-1999) ; qui critiquait surtout les allusions scientifiques erronées des auteurs post-modernes (en physique et mathématiques) ainsi que le "relativisme" qui découle des cultural studies extrémistes. Cette fixation semble cantonner l'ouvrage de Cusset à une justification de la French Theory contre l'insolent Sokal. Mais ce plaidoyer se conclut fondamentalement sur le cliché épistémologique que la "théorie consiste finalement à émettre des hypothèses". Ce qui fait plutôt de nécessité vertu. Le livre de Cusset nous permet de mieux comprendre le problème seulement esquissé par la critique de Sokal. Fidèle à son tropisme postmoderne, Cusset évoque à peine les théories des auteurs français, et survole seulement les auteurs américains qui mériteraient un livre à eux seuls. La parataxe théorique (juxtaposition sans liaison explicite) est la faiblesse de cette French Theory. L'influence des artistes, architectes, littéraires, fait de la "théorie", initialement "critique littéraire", un fiction allusive. Cusset en vient à justifier l'oxymore d'une "métaphorisation théorique" que Sokal critiquait en pointant les malentendus scientifiques. Et c'est cette confusion qui permet de trouver la solution au problème posé par les errements de la French Theory : la métaphorisation est littéraire (et la littérature est métaphorisation), mais la théorie est littérale."

  François CUSSET (né en 1969), historien des idées, professeur de civilisation américaine à l'Université de Nanterre, est aussi l'auteur d'autres ouvrages : Queer critics : La littérature déshabillée par ses homo-lecteurs (PUF, 2002) ; La décennie : Le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte, 2006) ; A l'abri du déclin du monde (P O L, 2012)...

 

François CUSSET, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte/Poche, collection Sciences humaines et sociales, 2005, 375 pages.

 

Complété le 30 mars 2013. Relu le 22 avril 2020.

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 13:30

           Longtemps, il a été possible, notamment au moment des grandes heures d'une conception morale et religieuse de la société, de la vie collective comme de la vie individuelle, de considérer le crime - ou le délit - comme inhérent à une mauvaise nature humaine, que celle-ci soit collective - au sens de la culpabilité collectivité issue d'une faute ou d'une chute originelle de l'humanité, ou individuelle, causée par une faute originelle elle aussi, mais circonscrite à une "race", une "famille", une "catégorie d'individus"... transmissible de génération en génération, comme une maladie mentale, une déviance. Avec le développement des connaissances de toute sorte sur les société humaines comme sur l'individu biologique, l'angle des perceptions de la criminalité, s'est déplacé, et c'est plutôt l'image de conflits qui se dessine, conflits entre individu et société, conflits entre individus, voire conflits entre partie de société contre une autre. Une sorte de continuité se conceptualise entre des moyens légaux et des moyens illégaux d'exprimer ces conflits. Et selon les sociétés, ces moyens sont légaux ici et illégaux là-bas.

Il est encore possible, par ailleurs, dans de nombreuses contrées, de voir à l'oeuvre cette conception morale et religieuse de la société, où l'acte illégal est aussi un acte immoral, où l'homme - et la femme - qui commet l'acte illégal ou immoral soit considérée comme ayant une autre nature que ses semblables ou en tout cas être une personne immorale. La meilleure manière de distinguer entre sociétés "légales" et sociétés "morales", est la manière dont elles entendent "corriger" les délinquants, qu'ils soient auteurs de crimes ou de délits (et ici un délit est considéré comme un crime ou inversement...) : plus l'acte est vu comme commis par un être mauvais moralement, plus le châtiment est rude.

Dans les sociétés premières, l'acte criminel est considéré comme la violation d'une règle religieuse, d'un précepte moral ou la transgression d'un interdit du groupe social. la loi pénale n'est pas dissociée de la religion comme elle l'est aujourd'hui, dans la plupart des États occidentaux dit démocratiques ; la réprobation collective qui entoure le crime n'en est que plus forte. (Georges PICCA).

 

             Cette introduction liminaire et imparfaite sur les conceptions diverses de la criminalité permet simplement d'aborder les diverses criminologies, les divers traitements de cette criminalité. 

   Georges PICCA, avocat général à la Cour de Cassation de la France écrit que "l'image du criminel a (...) évolué. Elle n'est plus celle d'un être, nécessairement affligé d'antécédents exceptionnels, conditionné par son hérédité ou appartenant aux classes défavorisées de la société. Cette vision - naturaliste et misérabiliste du criminel - a été principalement celle du XIXe siècle : elle a aujourd'hui vécu. La criminalité est un fait social et les individus les plus divers peuvent être délinquants ou considérés comme tels." Nous dirons en passant simplement que cette vision a peut-être officiellement disparu, mais que dans la psychologie des foules ou dans les représentations inconscientes - parfois ravivées par une mauvaise presse lors de faits sanglants ou graves - il subsiste quelque part cette vision "naturaliste et misérabiliste" qui évite de se poser la question de relations entre des actes répréhensibles et des structures sociales. "Dans ce contexte contemporain, la démarche de la criminologie apparaît résolument neuve. Elle vise à analyser suivant une méthode scientifique - c'est-à-dire objective - le fait social que constitue la criminalité à un niveau stratégique et sociologique ainsi que la personnalité des auteurs de crimes particulièrement graves (exemple, les serial killers). Elle vise également à l'amélioration des procédures de prévention et de contrôle de la délinquance, c'est-à-dire de la police et de la justice."

A une typologie du criminel succède réellement une typologie du crime, vu dans son ensemble. "Tous les actes, crimes et délits, ne présentent pas, d'abord, le même caractère. Il en est de violents qui portent atteinte à la vie ou aux moeurs. Certains font appel à l'astuce, à l'habileté de leurs auteurs ; voire à la crédulité des victimes (très souvent, dirions nous...). Le blâme social se teinte alors d'une certaine connivence. (Ce sera notamment le cas pour une escroquerie réussie - soit dit encore plus ou moins malicieusement en passant, quelle différence entre une escroquerie légale, encouragée par le déferlement publicitaire et une escroquerie illégale, qui touche parfois bien moins de personnes à la fois...)" "En revanche le nombre considérable de vols (principalement dans les sociétés industrialisées) et d'agressions crée une irritation et une insécurité aujourd'hui dominantes dans les grandes villes et les banlieues, conséquence de l'urbanisation et de la confrontation de populations dont les cultures sont différentes."

Il existe une distinction, dans pratiquement tous les droits pénaux des sociétés industrialisées, entre criminalité individuelle et criminalité organisée ou collective, et parallèlement entre criminalité de comportement (atteintes aux "bonnes moeurs" par exemple) et criminalité de profit. Avec le développement des grands ensembles étatiques, régionaux et ensuite avec l'accélération d'une certaine mondialisation, la criminalité organisée revêt une dimension planétaire. Et notamment la criminalité de profit qui épouse les formes de l'économie libérale.

     

      Raymond GASSIN, professeur honoraire à la faculté de droit et de science politique de l'Université d'Aix-Marseille III, rappelle dans l'introduction de son Manuel de référence sur la criminologie, que la naissance de celle-ci date des travaux accomplis par trois savants italiens dans le dernier quart du XIXe siècle : Cesare LOMBROSO (1835-1909), Enrico FERRI (1857-1929) et Raffael GAROFALO (1851-1934). "Mais malgré le passé qu'elle possède déjà, la criminologie est-elle une science véritable ou bien n'est-elle qu'un ensemble de propositions, plus ou moins cohérentes, qui n'ont pas encore acquis un véritable statut scientifique, voire même qu'un simple mythe pseudo-scientifique?" Nous pouvons prolonger : servant à camoufler la nature véritable de certains conflits sociaux.... ce camouflage étant une des condition de la pérennité de certaines structures socio-économiques ou sociétales.

Cet auteur distingue trois grandes orientations de la criminologie, à l'intérieur desquelles peuvent exister de grandes divergences :

- La conception d'Enrico FERRI, l'un des fondateurs de la criminologie : la "sociologie criminelle", synonyme dans son oeuvre de "criminologie" est la somme de toutes les sciences criminelles. Elle englobe le droit pénal. Cette conception est reprise par Vasile V. STANCIU (1900-1986) et par certains sociologues, notamment Denis SZABO (né en 1929).

- L'école autrichienne encyclopédique de Hans GROSS (1847-1915), Roland GRASSBERGER et Ernst SEELIG distingue soigneusement le droit pénal de la criminologie. Il faut différencier selon eux deux aspects dans le phénomène criminel : les aspects normatifs qui relèvent du droit pénal et les aspects réels ou positifs qui seuls font partie de la criminologie. Le champ de celle-ci est vaste : science composite qui comprend l'étiologie criminelle, la criminalistique et la science pénitentiaire. Cette conception est celle en France de Jean LARGUIER (né en 1925).

- Edwin H. SUTHERLAND (1883-1950), de l'École américaine dite classique, part de l'idée que la "criminologie est la science qui étudie l'infraction en tant que phénomène social" et lui assigne un vaste domaine englobant "les processus de l'élaboration des lois, de l'infraction aux lois et des réactions provoquées par l'infraction aux lois". La criminologie se diviserait alors en trois branches : la sociologie du droit pénal, l'étiologie criminelle et la pénologie. En France, Jacques LEAUTE défend cette conception. En incluant dans la criminologie cet ensemble très vaste, de nouveaux points de vue s'expriment. Par exemple, les perspectives interactionnistes et la théorie de la stigmatisation dans les années 1960, puis la criminologie radicale et de la criminologie critique dans les années 1970, lesquelles se prolonge par exemple en criminologie dite de "la réaction sociale" qui met l'accent non plus sur l'acte criminel et son auteur, mais sur le contenu et les effets de la réaction sociale à la délinquance, et en dernier lieu sur la victime. La criminologie, toujours d'après Raymond GASSIN, comprend alors en gros quatre domaines : la criminogenèse, la criminologie organisationnelle, la criminologie interactionniste et la victimologie.

 

           Sur l'explication d'un conflit, mis en évidence par l'existence même du délit ou du crime, Georges PICCA écrit que "si l'on admet que le crime-infraction, traduction du système de normes en vigueur dans le groupe social, par l'intermédiaire de la loi pénale, correspond aux états forts et définis de la conscience collective, on définira le crime comme tout acte, prévu comme tel par la loi, et donnant lieu à l'application d'une peine de la part d'une autorité supérieure, généralement judiciaire." Dans certains pays, une hiérarchie stricte existe entre les formes de crime. Ainsi, en France, la hiérarchie tripartite des infractions distingue les contraventions, les délits et les crimes.

"Le crime doit être envisagé, en définitive, comme un conflit entre l'individu et le groupe, dont les caractéristiques doivent être examinées sous différents angles. La qualification juridique de l'acte criminel par la société n'est qu'un des aspects de ce conflit. Il faut également élargir la réflexion à la norme sociale, se situer sur le terrain du diagnostic clinique et de la situation vécue par l'individu au sein du groupe." Si l'on a pu croire, dans les premières recherches criminologiques que le crime pouvait être le produit de la structure délinquantielle de certains individus, pourquoi ne serait-il pas aussi la conséquence de processus sociaux?

Selon Harward Saul BECKER (né en 1928), l'individu dont l'acte est étiqueté apparaît comme un outsider auquel on accole un stigmate. Il est alors acculé à assumer le rôle correspondant à cette identité et à vivre dans un milieu de délinquants ou de déviants. Pour Edwin LEMERT (1912-1996), c'est le contrôle social lui-même qui conduit à la délinquance. L'acte délinquant fait partie d'un enchaînement d'événements et de circonstances existantes bien avant lui, et il suscite de la part des différents acteurs immédiats et lointains de cet acte des stratégies qui prolongent ou tentent d'éteindre ses effets.

 

Georges PICCA, La criminologie, PUF, collection Que sais-je?, 2002. Raymond GASSIN, Criminologie, Dalloz, 2003.

 

Relu le 25 avril 2020

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 16:06

         Loin d'être un simple traité de droit, le petit livre de 57 petits chapitres du marquis italien Cesare BECCARIA (1738-1794), est considéré dès sa publication en 1764 comme une importante oeuvre politique.

Évoquée par le cercle des philosophes européens comme une oeuvre majeure, elle se situe dans le mouvement des idées contre l'absolutisme et les inégalités  basés sur la fortune et le statut social. Condamnant la torture officielle, les châtiments corporels d'une brutalité excessive et la peine de mort, l'ouvrage réclame la réforme du droit, l'instauration des principes de légalité et d'égalité, l'application de châtiments plus humains, quoique rapides dans leur exécution, et fondés sur le principe utilitariste de la dissuasion. Ce texte, qui suscite ensuite un vif débat entre KANT et FICHTE (à propos de la peine de mort) et la critique d'HEGEL (qui s'attaque au concept d'État souverain), influence considérablement Jeremy BENTHAM et le développement de la pensée utilitariste en justice pénale, ainsi que les théories économiques modernes du crime de la Chicago School à la fin du XXe siècle. Michel FOUCAULT, suite à l'immense succès et à l'influence sur le droit occidental de l'ouvrage, l'utilise pour former la généalogie de la discipline sociale qui gagne toute la société depuis le XVIIIe siècle. 

     Mais la plus grande postérité du livre de Cesare BECCARIA, comme le rappelle Robert BADINTER dans les dispositions juridiques issus de la Révolution française, même si le Code pénal de NAPOLEON revient pour partie sur ses principes. Ceux-ci se retrouvent aussi bien dans la déclaration universelle de 1948, la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme de 1950, le pacte de l'ONU sur les droits civils et politiques de 1966, la convention américaine de 1969, la chartes africaine de 1981...

 

          Les 57 petits chapitres, précédés d'une préface de l'auteur et d'un Introduction, abordent pratiquement tous les thèmes de la justice pénale. En fait, sauf celui sur la peine de mort, c'est surtout au début de l'ouvrage (Origine des peines, Droit de punir, Conséquence, De l'interprétation des lois, Proportion entre les délits et les peines, Erreurs dans la mesure des peines, Division des délits), c'est-à-dire du chapitre I au Chapitre VIII, que se déploie avec le plus de force la nouvelle conception politique élaborée par le marquis.

 

            Au premier chapitre, Origine des peines, Cesare BECCARIA part du contrat social et se situe dans la tradition de Thomas HOBBES, chose que plus tard les utilitaristes qualifient de fiction inutile. La souveraineté de l'État est la somme totale des libertés auxquelles les hommes ont renoncé en échange d'une part de sécurité. Elle est censée les protéger et incarner le bien-être public. C'est le châtiment qui empêche les individus d'essayer de s'emparer à nouveau de cette portion de liberté à laquelle ils ont renoncé, d'où un conflit permanent, étant donné que les hommes sont mus par la passion et l'intérêt. Chaque homme se considère comme le centre de l'univers. La notion d'utilité sociale s'inspire largement d'un ouvrage de son ami Pietro VERRI (Méditations sur le bonheur, 1763). L'idée que tous les hommes, quel que soit leur condition sociale, doivent être soumis aux mêmes formes de châtiments suite à leurs crimes et délits traverse tout le livre. Dans le chapitre XX par exemple (Des violences), l'auteur suggère que "la richesse nourrit la tyrannie". (Bernard HARCOURT)

     Sa thèse n'est pas originale - elle circule beaucoup sous le manteau et de temps en temps des textes publics pamphlétaires la font surgir - mais Cesare BECCARIA tire avec rigueur, dès l'Introduction d'ailleurs, une série de conséquences audacieuses (Alain RENAUT).

Tout d'abord, puisque les lois sont les conditions de l'union de tous les intérêts particuliers, elles doivent émaner du souverain qui représente toute la société. C'est le souverain qui fait donc les lois qui fixent les listes des délits et des peines et leurs châtiments, les juges se bornant à l'application des lois. En limitant le pouvoir du juge, on limite l'arbitraire des décisions de justice. En refusant la prise en compte de l'intention et en ne retenant que les faits, le droit est séparé de la morale. Scindé de la morale, le droit renvoie seulement à la machine politique, où le souverain "agit comme l'architecte habile dont le rôle est de s'opposer aux forces destructives de la pesanteur et de mettre en oeuvre celles qui contribuent à la solidité de l'édifice.

 

           Le Droit de punir, thème du second chapitre, est limité au strict nécessaire pour défendre le bien-être public. C'est un mal nécessaire.

"La nécessité de défendre le dépôt de la sûreté publique contre les usurpations des particuliers est donc le fondement du droit de punir. Plus le souverain (dans lequel il réside) conserve de liberté à ses sujets, plus la sûreté publique est sacrée et inviolable, plus les peines sont justes. (...).  C'est donc la nécessité qui a contraint les hommes à céder une partie de leur liberté, et il est bien certain que chacun n'en veut mettre dans le dépôt public que la plus petite partie possible, c'est-à-dire précisément ce qu'il en faut pour engager les autres à la défendre. Or, l'assemblage de toutes ces plus petites portions possibles de liberté constitue le droit de punir ; tout ce qui s'écarte de cette base est abusif et non juste, on doit le regarder comme pouvoir de fait et non de droit. J'observerai encore que le droit n'est point contradictoire à la force, dont il n'est, au contraire, que la modification la plus utile au grand nombre, et j'ajouterai en même temps que je n'entends par justice que le lien nécessaire des intérêts particuliers, lien sans lequel on les verrait bientôt se séparer et ramener l'ancien état d'insociabilité. D'après ces principes, tout châtiment qui va plus loin que la nécessité de conserver ce lien est d'une nature injuste. Il faut éviter, au reste, d'attacher au mot justice l'idée de quelque chose de réel, comme d'une force physique ou d'un être existant ; ce n'est qu'une simple manière de concevoir des hommes, d'où dépend, en grande partie, le bonheur de chacun d'eux. Je n'entend point parler ici de la justice de Dieu, dans les relations sont immédiates avec les peines et les récompenses de la vie à venir."

  La notion de peine suffisante se trouve dans la fonction de dissuasion particulière. Il ne s'agit pas, écrit-il au chapitre 12 (But des châtiment) de défaire un crime ou un délit déjà commis. Il n'y a pour les peines aucune possibilité de rétro-action. Il ne s'agit même pas de réparer ce délit ou ce crime. Il s'agit "d'empêcher le contrevenant de faire à nouveau du tort à ses concitoyens et de dissuader d'autres de faire la même chose".

 

         L'auteur insiste beaucoup sur la Proportionnalité entre les délits et les peines (Chapitre 6) après avoir bien délimiter les modalités d'interprétation des lois (Chapitre 4) et prévenu des conséquences néfastes de l'Obscurité des lois (chapitre 5). Cette Proportionnalité reflète le niveau de civilisation et d'humanité d'un pays. Il propose la création d'une échelle des mauvaises actions et d'une échelle correspondante de châtiments, du plus dur au plus léger. La stricte observance de cette proportionnalité va de pair avec la nécessaire promptitude de ces châtiments (évoquée au chapitre 19). Cette idée du renforcement du lien entre le crime et le châtiment au moyen d'une sanction rapide et garantie est issue en grande partie des travaux de David HUME sur l'association d'idées. Rien de pire ne peut arriver que les Erreurs dans la mesure des peines (Chapitre 7) pour que l'effet de dissuasion réussisse. 

 

                Les chapitres suivants du chapitre 9 au dernier chapitre : De l'honneur, Des duels, De la tranquillité publique, But des châtiments, Des témoins, Des indices et de la forme des jugements, Des accusations secrètes, De la question (la torture), Du fisc, Des serments, De la promptitude des châtiments, Des violences, des châtiments des nobles, Des vols, De l'infamie, Des gens oisifs, Du bannissement et des confiscations, De l'esprit de famille, De la douceur des peines, De la peine de mort, De l'emprisonnement, Du procès et de la prescription, Des délits difficiles à prouver, Du suicide, De la contrebande, Des débiteurs, des asiles, De l'usage de mettre la tête à prix, Des crimes commencés, des complices et de l'impunité, Des interrogations suggestives et des dépositions, D'une espèce particulière des délits, Fausses idées d'utilité, Des moyens de prévenir les crimes, Des sciences, Des magistrats, Des récompenses, De l'éducation, Des grâces, suivis (chapitre 57) de la Conclusion, reprennent pratiquement tous les aspects du droit.

A chaque fois, ce sont les faits qui sont considérés, à chaque fois, les considérations morales sont bannies, à chaque fois, les questions de différences de classe et de condition sont vus comme des obstacles à une bonne justice. Doivent être privilégiés dans tous les cas, l'exemplarité et l'infaillibilité de la peine plutôt que sa dureté puisque le but de l'appareil judiciaire est avant tout politique. Le caractère encyclopédique de ce petit livre le rend aisément diffusable, y compris dans des pans entiers de l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT, sans qu'il soit la peine de procéder par citations.

          A l'image de la concision de ces chapitres, sa conclusion est très courte : "Je conclus par cette réflexion que l'importance des peines doit être en rapport avec le développement de la nation. Dans un peuple à peine sorti de l'état sauvage, les esprits endurcis ont besoin plus qu'ailleurs d'impressions fortes et sensibles. Il faut la foudre pour abattre un lion féroce que les coups de fusil ne font qu'irriter. Mais dans l'état social, à mesure que les âmes s'adoucissent elles deviennent plus sensibles, et la rigueur des châtiments doit s'atténuer si l'on veut maintenir le même rapport entre l'objet et la sensibilité. De tout ce qui a été exposé ci-dessus, on peut tirer une règle générale fort utile, mais peu conforme à l'usage, ce législateur ordinaire des nations : Pour que n'importe quelle peine ne soit pas un acte de violence exercé par un seul ou par plusieurs contre un citoyen, elle doit absolument être publique, prompte, nécessaire, la moins sévère possible dans les circonstances données, proportionnée au délit et déterminée par la loi."

 

Cesare Bonesana BECCARIA, Traité des délits et des peines, Flammarion, 1991, avec une préface de Robert BADINTER. On peut lire sur le site des Classiques en sciences sociale (UQAC), une édition électronique réalisé par Jean-Marie TREMBLAY, d'après la traduction de l'italien de M. Chaillou de Lisy, Bastien, 1773, disponible à la Bibliothèque nationale, édition 1877, de 192 pages.

Bernard HARCOURT, article Beccaria, dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008. Alain RENAUT, article Beccaria, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

 

Relu le 26 avril 2020

 

 

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