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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 13:42

        Face à la souffrance du malade, les sociologues fonctionnalistes (avec Talcon PARSONS en tête avec The social System, de 1951, et son chapitre Structure sociale et processus dynamique : le cas de la pratique médicale moderne) et les sociologues interactionnistes (LEMERT, Social Pathology, 1951) considèrent tous que le médecin opère une fonction de contrôle social de la maladie, considérée comme déviance biologique et sociale.

Les uns et les autres analysent différemment cette fonction, considérant qu'elle s'opère suivant des modalités consensuelles ou conflictuelles, mais tous exposent l'importance du système médical dans les sociétés industrialisées. Leurs analysent débouchent sur des visions, qui soit confortent ce contrôle social en le justifiant, soit, par une approche critique, introduisent des propositions de transformations sociales, plus ou moins profondes. 

 

Changements dans le monde médical

            Toute une sociologie des professionnels de la santé détaille les différents changements introduits dans la théorie et la pratique médicale, dans la formation des médecins et en général des personnels soignants, notamment dans l'institution hospitalière.

      Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET indique ce qui rassemble et ce qui divise les différentes approches :

"S'il y a un consensus général parmi les sociologues de cette époque (des années 1950) à envisager qu'une réelle transformation s'opère dans le processus de socialisation médicale, la nature substantielle de cette transformation ainsi que les mécanismes, les contextes et les dites considérés comme responsables de cet impact, suscitent beaucoup plus de différends théoriques. L'enjeu de ces différends portent notamment sur une approche discordante du médecin : celle de contrôleur social d'une part et celle d'entrepreneur moral d'autre part. Les études médicales sont censées fournir aux "novices" non seulement les connaissances et les compétences techniques que requièrent leur future profession mais également les attitudes et les valeurs qui leur permettront de l'exercer correctement.

Le premier travail systématique consacré à l'étudiant en médecine, s'employait à montrer les processus de socialisation à l'oeuvre dans les études médicales d'un point de vue fonctionnaliste (MERTON, READER, KENDALL, 1957). Selon ce point de vue, les études constituent une période clef dans la mesure où c'est lors de cet apprentissage que les médecins-enseignants, en initiant leurs futurs collègues à leur nouvelle culture professionnelle, vont assurer leur contrôle. La profession médicale se trouve définie comme un ensemble de valeurs, d'idées, de façons de faire standard sinon formatées, et de normes qui caractérisent le contenu du rôle de médecin. On considère dans cette perspective que, tout autant que la compétence technique, ce qui fonde et organise l'activité médicale, ce sont les exigences et les normes qui sont transmises lors des études de médecine. La socialisation, c'est donc le processus suivant lequel les individus sont initiés à leur culture, c'est-à-dire à l'acquisition d'attitudes, de valeurs, d'habileté technique et de modèles de comportement constituant les rôles sociaux établis dans une structure sociale. Afin de devenir un membre compétent de la profession médicale, l'étudiant en médecine acquiert les connaissances, les attitudes et les valeurs qui vont le faire passer progressivement d'une culture d'étudiant à une culture professionnelle. (...).

A l'opposé, l'approche sociologique interactionniste considère que c'est non pas la science qui fait le médecin, mais son initiation à ce statut. Les études médicales consacrent l'élaboration progressive d'une culture d'étudiant que la Faculté ne contrôle que partiellement à travers l'acquisition des normes professionnelles auxquelles se destinent les apprentis médecins (BECKER, GEER, HUGHES, STRAUSS, 1961)."

    Dans La fabrication d'un médecin, de HUGHES, la socialisation professionnelle est "conceptualisée comme initiation, au sens ethnologique du terme, et comme conversion de la personne, au sens religieux, à une nouvelle façon de voir le monde. Ce qui est significatif dans cette formation, c'est que ces niveaux et ces directions sont non pas le résultat d'une entente laborieuse, mais d'une équation pragmatique entre les problèmes quotidiens que rencontrent les étudiants dans leur travail et leur objectif à plus long terme, à savoir sortir de l'université avec le titre de médecin. Contrairement aux fonctionnalistes, et cette distinction est fondamentale, cette perspective n'attribue pas la persistance d'une culture étudiante à l'initiation, par tradition, de chaque génération par ses prédécesseurs. Elle considère que si une culture de l'étudiant parvient à s'établir d'une génération à l'autre de nouvelles recrues, c'est parce que chaque promotion entre à l'université avec les mêmes idées et les mêmes objectifs et se trouve radicalement face aux mêmes négociations nécessaires entre perspectives immédiates et problèmes ou projets à long terme."

Chez MERTON, les étudiants en médecine sont socialisés au rôle de médecin par anticipation de leur future pratique. Chez BECKER, il n'y a aucune observation qui permette de considérer que les étudiants sont socialisés à un rôle de médecin puisque c'est l'initiation au statut de professionnel qui fait le médecin : pour être accepté dans ce statut, il faut avoir appris à jouer son rôle dans la mesure où, comme pour n'importe quelle pièce, connaître son texte ne suffit pas.

Ces oppositions théoriques se prolongent dans deux visions contrastées du médecin : contrôleur social chez PARSONS et entrepreneur moral chez FREIDSON.

 

Le médecin comme contrôleur social

      Pour les fonctionnalistes, la maladie constitue une déviance sociale à l'égard de laquelle les soins médicaux constituent le mécanisme de contrôle approprié afin de reconstruire l'équilibre social qu'elle menace. La procédure systématique de l'analyse de l'action sociale relevant d'une logique très ordonnée, PARSONS et ses continuateurs développent leur argument en suivant aussi minutieusement qu'abstraitement l'action sociale du médecin. Ce concept de déviance sociale devient un concept central de la sociologie médicale. Ils envisagent, tout en différenciant par la suite les modalités de la relation médecin-malade, le fait d'être malade comme une altération des conditions normales de l'existence sur le plan social. ils mettent l'accent sur le processus sociétal, sur les systèmes, sur l'équilibre et sur les interrelations entre sous-systèmes d'action, trouvent les sources des comportements déviants dans les interactions entre individu et système social. Ainsi, certains comportements seront-ils définis comme déviants lorsque leurs conséquences seront perçues comme étant délétères à l'égard du système social. Tel est le cas de la maladie qui est analysée comme un élément dysfonctionnel qui interfère avec la stabilité du système social. Les individus malades, empêchés de s'acquitter de leurs obligations sociales ordinaires, constituent une menace pour l'ordre social.

En règle générale, les continuateurs de PARSONS (SZASZ, HOLLANDER, TWADE) estiment que son analyse surestime, surévalue et sur-détermine les mérites de la responsabilité individuelle et l'effort délibéré en faveur des valeurs de bonne santé;, notamment parce qu'il analyse surtout les comportements des classes moyennes. Son modèle ne rend pas compte des attitudes des populations de bas niveaux socio-économiques. Notamment, ROSENBLATT et SUCHMAN montrent que le travailleur manuel répugne souvent à assumer le rôle de malade. ces personnes des classes populaires prêtent moins d'attention à leurs symptômes, sont moins bien informés à leur égard, font preuve de plus de scepticisme envers la médecine et se font soigner plus tardivement que celles des classes moyennes.

Ce qui n'enlève rien au concept de déviance, qui, rapporté à l'aune du concept de médicalisation appliquée aux sociétés occidentale où la plupart des problèmes sociaux se trouvent médicalisés, la médecine dans son ensemble exerce une fonction majeure. La fonction essentielle du médecin est celle de contrôleur social : en représentant et en communiquant les normes de santé, le médecin contrôle la déviance que représente la maladie.

 

Le médecin comme entrepreneur moral

     Pour les interactionnistes, il s'agit de libérer le regard sociologique d'une domination professionnelle. Ils proposent une approche "situationnelle" de la maladie, toujours considérée comme une déviance. Cette approche impose une réflexion sur l'étiologie de la signification d'un état, non sur l'état lui-même. Elle considère que le fait qu'un acte soit déviant ou non dépend de la réaction des autres. Il s'agit donc d'expliquer l'attribution de déviance dans la mesure où l'étiologie de la déviance en tant que rôle social réside, non dans l'individu déviant lui-même, mais dans le processus social qui crée des règles qui rendent déviants des actes ou des personnes.

Là où PARSONS établit que la médecine a le pouvoir de légitimer quelqu'un qui se conduit en malade - en reconnaissant qu'il l'est vraiment - FREIDSON développe la thèse selon laquelle la médecine crée les possibilités de se conduire en malade. En devenant une des formes de la réaction des sociétés à la déviance, la médecine est devenue une entreprise morale. La recherche menée dans ce sens rencontre un certain nombre de préoccupations de collectifs de profanes (associations de malades par exemple). En face de l'importance croissante accordée au savoir des experts, eux-mêmes considérés comme n'étant pas exempts de conflits d'intérêts, quelle confiance peut-on accorder à la compétence appliquée? Comment limiter l'autonomie de la pratique de l'expert dans des domaines où sa compétence n'est pas la seule requise?

Pour nombre de sociologues continuateurs de FREIDSON, la notion de profession peut être considérée plutôt comme folklorique plutôt qu'analytique. Par là, il s'agit de ne pas se polariser sur des aspects professionnels, qui apparaissent neutre socialement, et qui donnent aux organismes médicaux un prestige certain. Comme l'écrivent Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, l'ordre social se négocie dans certaines limites, entre acteurs sociaux, et dans le cas de la médecine, ces limites viennent de structures contraignantes faites de règles juridictionnelles, administrativement et légalement fondées. Elles ne peuvent pas être changées par des négociations entre tous ceux qui y travaillent. Les changer exige une autre sorte d'activité, s'exerçant à un autre niveau de la vie sociale (Patrick HASSENTEUFEL, Les médecins face à l'État, Presses de Science Po, 1997). C'est au niveau politique que ces contraintes de pouvoir doivent être régulées. C'est en tout cas le sens de beaucoup d'évolutions depuis les années 1960, évolutions qui ne peuvent se poursuivre, dans le sens d'un partage et d'une redéfinition de ce fameux contrôle social, que si l'Etat, bien évidemment garde son rôle dans la société...

 

La place des maladies chroniques

      Selon un certain nombre d'analyses médicales, les maladies chroniques sont devenues prédominantes, parce que les pathologies aiguës ont décliné. Il s'agit là de nouvelles catégories tirées directement des manuels de référence de la profession médicale, qui font l'objet d'une discussion. Pour D. ARMSTRONG (The patient's view, Social Science and Medicine, 1984), dans la foulée des études de Michel FOUCAULT, la catégorie maladie chronique est une production de la technique du questionnaire épidémiologique dont l'utilisation se généralise aux États-Unis pendant l'entre-deux-guerres mondiales. Cette nouvelle catégorie s'inscrit dans un processus d'extension et de transformation du "regard médical". Pour ce sociologue, la maladie chronique n'est pas "découverte" par les enquêtes de morbidité, elle est "inventée" par le chercheur socio-médical qui demande aux populations "êtes-vous malade?" Il considère qu'initialement la méthode quantitative avait pour  vocation de mesurer l'emprise des maladies chroniques, mais qu'elle a permis l'avènement de la méthodologie dite quantitative et en particulier que la technique du questionnaire a créé la maladie chronique, les techniques qualitatives ont produit leurs objets.

L'étude de la genèse de la catégorie maladie chronique s'inscrit dans un travail plus global qui consiste à explorer l'évolution longitudinale de la médecine (D. ARMSTRONG, W. ARNEY, B. BERGEN). Il y aurait une rupture par rapport au modèle clinique analysé par M. FOUCAULT. Alors que le patient était autrefois considéré ni plus ni moins qu'un corps porteur d'une lésion, la prise en compte du point de vue du patient par la médecine n'est pas le fruit d'un nouvel humanisme mais une technique dont la médecine a besoin pour éclairer les espaces sombres de l'esprit des relations sociale (D. ARMSTRONG). Ce nouveau regard médical incorpore l'expérience subjective du patient, définissant progressivement un nouveau code de perception destiné à remplacer le regard clinique. Et cela du fait même de l'élite médicale (W. ARNEY et B. BERGEN, Medicine and the Management of living, Taming the Last Great Beast, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 1984). Dans son travail sur la douleur, I. BASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'un oubli, Seuil, 1995) met en évidence la coexistence de deux approches radicalement différentes à une même époque. L'une "lisant la douleur sur le corps, s'inscrit dans la continuité de l'approche décrite par Foucault", l'autre "lisant et écoutant la douleur dans l'expérience du malade", semble correspondre à une nouvelle logique.

    Un terme se répand progressivement dans les milieux sociologiques, avant que la problématique des maladies chroniques n'envahisse le champ intellectuel, et qui est ensuite repris comme un nouveau paradigme : la normalisation. Ce terme, issu de travaux sur les maladies mentales et certaines déficiences physiques congénitales ou acquises (C. SCHWARTZ), est ensuite utilisé pour décrire la stratégie personnelle du malade face à sa maladie. Plutôt que de s'attacher à définir ce qu'est la normalité, il s'agit de comprendre comment le patient, atteint d'une maladie chronique, envisage sa vie "nouvelle". Un modèle comportemental est proposé par N. BROOKS et R. MATSON (Social-Psychological Adjustment to Multiple Slerosis, Social Science and Medicine, 1982) : le malade passe par quatre étapes chronologiques, d'abord le déni du diagnostic, ensuite la résistance et la tentative de maîtriser la maladie, l'affirmation, la compréhension de la nécessité de modifier le style de vie puis l'intégration dans une nouvelle manière de vivre, si possible en en tirant des avantages. A ce processus de normalisation peut s'opposer selon par exemple CONRAD (The Menaning of Medications : Another Look at Compliance, Social Sciences and Medicine, 1985) une compliance, une résistance (notamment aux lourdes prescriptions médicales), partagée parfois entre le patient et son entourage immédiat

 

Danièle CARRIBURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, collection U, 2010.

On peut consulter pour des débats plus centrés sur la France, le numéro 89, d'Avril 1999, de la Revue Pouvoirs sur le Pouvoir médical.

 

SOCIUS

 

Relu le 4 octobre 2020

 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 16:59

        Pour qui veut se tenir au courant de la réflexion sur les pratiques médicales et les relations médecin-malade au sens sociologique ou anthropologique, il n'est pas question de parcourir l'ensemble des principales revues généralistes ou spécialistes médicales, même si l'on peut y trouver parfois des articles de fond intéressants. Nous pouvons conseiller deux revues, l'une plutôt sociologique, l'autre plutôt anthropologique, toutes deux de création relativement récente. 

 

Revue sociologie Santé, Recherche Pratiques professionnelles

       Revue sociologie santé, Recherche Pratiques professionnelles, est une revue semestrielle qui rend compte du travail de réflexion et de recherche réalisé dans un cadre interdisciplinaire et interprofessionnel. Elle veut permettre une confrontation d'idées entre professionnels de la santé et universitaires, qu'ils soient juristes, économistes ou sociologues, médecins ou gestionnaires d'établissements de santé. L'analyse des enjeux collectifs qui déterminent les stratégies des acteurs de santé dans notre type de civilisation constitue l'objet de la revue.

Chaque numéro est conçu autour d'une thématique déterminée. Ainsi le numéro 20 de janvier 1995 portait sur Mutualité et Santé. Ont déjà été traités au fil des numéros La vieillesse dans tous ses états, Épidémies et sociétés, Cancer et société. Créée dans le cadre du Laboratoire de Sociologie de la Santé à l'Université Victor Segalem Bordeaux2, la revue est dirigée par Laurence KOTOBI, Maître de Conférence en Anthropologie et Bernard ALLEMANDOU, pédopsychiatre. Son Comité de Rédaction se compose d'une quinzaine de membres, parmi lesquels Michel BENEZECH, Marie-Laure POUCHADON et Jean-François VIAUD. Elle est éditée par Les Etudes Hospitalières. 

Il semble que la revue a arrêté sa parution après le numéro d'octobre 2015 (consacré à la santé reproductive), mais son site Internet reste visible, les numéros bénéficiant alors d'une "seconde" parution en numérique (juillet 2019 pour ce même numéro). Sur le site www.bnds.fr.

 

Anthropologie et santé

          Anthropologie et santé, Revue internationale francophone d'anthropologie de santé,  créée en 2010, consultable sur le portail Revues.org, est une revue scientifique semestrielle, soutenue par l'association AMADES (Anthropologie Médicale Appliquée au Développement et à la santé), association fondée elle-même en 1988 par des médecins et des anthropologues soucieux d'une meilleure prise en compte des faits de société et de culture dans les actions de santé. La revue se donne pour premier objectif  "de témoigner des recherches élaborées par les différentes tendances dans le champ de l'anthropologie de la santé et des institutions ; anthropologie clinique ; anthropologie politique de la santé ; anthropologie médicale appliquée, etc."

C'est la première revue francophone, très récente, le numéro 3 datant de 2011,  consacrée aux travaux récents dans ce champ. Elle publie autant des articles originaux issus de recherches empiriques, de réflexions méthodologiques et épistémologiques, d'élaborations théoriques que des essais critiques de l'oeuvre d'un auteur. Elle s'adresse aux chercheurs en sciences sociales ou en sciences de la vie et de la santé, ainsi qu'aux professionnels soucieux de prendre en compte les dimensions sociales et culturelles de la maladie et des soins. Aux numéros axés sur un dossier thématique (Le numéro 3 porte sur Médecines, mobilités et globalisation) qui comportent également des articles hors thèmes. Des notes critiques, recensions d'ouvrages, comptes-rendus de colloques, résumés de thèses sont publiés dans le Bulletin d'AMADES qui est son complément. Elle se veut ouverte sur les autres disciplines dans ses dossiers thématiques. Exclusivement électronique et en libre accès, Anthropologie et santé est  dirigée au plan de la rédaction par Sylvie FAINZANG (INSERM) avec un comité de rédaction d'une bonne dizaine de membres où l'on relève entre autres les noms de Claire BEAUDEVIN (IFRIS), Raymond MASSÉ (université Laval, Québec) et de Laurent PORDIÉ (Université de Heidelberg, Allemagne). 

Le dernier numéro en ligne, n°20, porte sur Les vies de la psychiatrie et la reconfection de l'ordinaire, sous la direction de Nicolas MARQUIS et de Baptiste MOUTAUD.

 

Revue sociologie santé, 8 rue du Général Bordas, 33400 TALENCE ; Anthropologie et santé, AMADES, programme Anthropologie de la santé, MMSH, 5, rue du Chateau de l'Horloge, 13904 AIX-EN-PROVENCE CEDEX 2.

 

Actualisé le 5 octobre 2020

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 13:48

       Les relations malade-médecin font l'objet de recherches sociologiques importantes seulement à partir des années 1950, d'abord dans les pays anglo-saxons. Plusieurs aspects sont abordés, des interprétations culturelles et sociales de la santé et de la maladie aux relations médecin-malade proprement dites. 

     Comme l'écrivent Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, "tout événement important de l'existence humaine demande une explication : on doit en comprendre la nature et lui trouver des causes. La maladie n'échappe pas à cette exigence. L'individu confronté à une sensation corporelle désagréable et inhabituelle doit la "décoder", la relier éventuellement à d'autres manifestations, décider s'il y a lieu d'y voir un signe inquiétant pour lequel une action s'impose. Il doit aussi pouvoir en rendre compte, expliquer aux autres ce qu'il ressent s'il veut recevoir une aide. Une telle élaboration n'est pas seulement individuelle, elles est reliée au social et à la culture. Depuis longtemps, divers travaux psychosociologiques ont montré que des états physiologiques, comme la faim ou la douleur, ne sont pas des données totalement objectives : ils sont interprétés en fonction des contextes sociaux dans lesquels ils se produisent." La première étude qui aborde ce problème de manière globale est celle de S. SCHATCHTER et J. SINGER, dans la revue Psychological Review, en 1962 (Cognitive, Social and Physiological Determinants of Emotional States). 

 

Anthropologie et médecine : des attitudes différentes face à la maladie suivant les groupes sociaux

             Plusieurs auteurs, dont Mark ZBOROWSKI (1952, Cultural components in Response to Pain, dans Journal of Social Issues, traduit dans l'ouvrage de F STEUDLER, Sociologie médicale, Armand Colin, 1972) et Irving ZOLA (Culture and Symptoms, de 1966, traduit dans l'ouvrage de C. HERZLICH, Médecine, maladie et société, Mouton, 1969) analysent les réactions différentes selon les groupes ethniques aux États-Unis face à la douleur. Les Américains d'origine italienne, juive ou protestante indiquent des réactions à court et à long terme très différentes face à la douleur et aux malaises, avec des attentions différentes à différentes parties du corps.

De nombreuses études, anthropologiques et médicales, consacrées à l'élucidation de l'origine d'une maladie répandue en Amérique Latine chez les populations d'origine espagnole et d'origine indienne, le susto, qui se manifeste par une agitation dans le sommeil et une apathie dans l'état de veille, et qui comporte des états de gravité très variés, indiquent l'influence forte de l'environnement social. On ne peut la comprendre que dans toute sa complexité, réaction organique et psychique des individus affectés à des contraintes et exigences sociales, réaction modelée et définie de manière spécifique à l'intérieur d'une société et d'une culture (RUBEL, O'NELL, COLLADO-ARDON, 1984).

D'autres études anthropologiques (Byron GOOD et Marie-Jo DELVECCHIO-GOOD, 1980), avec l'aide d'équipes médicales, analysent les relations entre cultures et faits culturels, en particulier lorsque des membres de sociétés non-occidentales entrent en contact avec la médecine occidentale scientifique. Pour ces chercheurs, toute maladie est un phénomène signifiant et l'activité médicale est toujours interprétative. Philippe ADAM et Claudine HEZLICH résument ainsi le résultat de leurs travaux : "Le médecin interprète les symptômes ressentis par son patient et les retraduit dans les catégories du savoir médical fondées sur des notions biologiques. Le malade, de son côté, possède son propre point de vue concernant son état et s'est forgé, à son propos, un "modèle explicatif" ; celui-ci peut être en partie individuel mais il est aussi enraciné dans la culture. Les chercheurs parlent encore de "réseau sémantique de la maladie" pour désigner l'ensemble de notions et de symboles qui lui sont associés et lui donnent sens. Les médecins, disent-ils, sont conscients de la variété de perception et d'expression des symptômes selon les cultures mais ils considèrent que cette différence est de surface : les individus perçoivent et traduisent différemment une réalité qui est toujours la même et que la médecine occidentale analyse objectivement. Pour les anthropologues, au contraire, le modèle explicatif du malade n'est pas seulement une traduction : la signification de la maladie fait partie de la réalité même et le modèle." 

 

      Le "sens du mal" est perçu bien différemment suivant le contexte social et dans les sociétés où la médecine moderne s'est imposée, c'est le savoir médical qui fournit à chacun des notions et des explications concernant la nature et les causes de son mal.

Luc BOLTANSKI (Les usages sociaux du corps,  dans Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1971) montre les conditions qui favorisent l'acquisition d'une "compétence médicale" par le malade, suivant les classes sociales : plus le niveau d'éducation s'élève, plus la transmission de connaissances du médecin au malade est importante. Mais toutefois, la réponse du savoir médical est insuffisante pour certains malades (Byron GOOD). Dans les sociétés occidentales, comme dans les autres, les maladies sont interprétées de manière spécifique et sont prégnantes dans l'imaginaire collectif : la notion même de maladie sert de support à l'expression de croyances et de valeurs plus larges. Cette interprétation du "mal" intègre toujours les règles sociales et la vision de la société. Les représentations sociales de la santé et de la maladie font l'objet d'études en France à partir des années 1970 (Claudine HERZLICH). Elles mettent à jour un langage du rapport de l'individu à la société. La maladie objective un rapport conflictuel au social. Les conceptions de la santé s'élaborent dans un registre qui va du purement organique, la santé conçue comme simple "absence de maladie" au social. Il apparaît que la santé est naturelle, dans l'ordre des choses et que la maladie est essentiellement "exogène", conception qui se retrouve dans les sociétés "traditionnelles". Là, la maladie est perçue comme dérivant de l'introduction, réelle ou symbolique, dans le corps d'éléments nocifs, matérialisant, le plus couvent, la volonté de nuire d'un membre de la communauté, d'un sorcier, d'une divinité ou d'un ancêtre. Ici, dans les sociétés modernes, ce ne sont pas toutefois "les relations entre les membres d'une même communauté restreinte, ou celle des humains avec des êtres surnaturels, qui sont vues comme étant la cause première de la maladie mais un rapport conflictuel avec l'ensemble de l'environnement social, y comprit dans ses conséquences matérielles sur l'environnement physique". Ces représentations sont, précise Claudine HERZLICH, liées au "type de relations qui se sont institutionnalisés autour de la maladie dans les sociétés industrielles à partir du XIXe siècle. C'est en raison de la prise en charge collective des malades par l'assurance sociale, qu'une assimilation stricte s'est créée entre santé et capacité de travail, entre maladie et incapacité." D'autres études sociologiques, menées en Angleterre (BLAXTER, The causes of Disaese : Women Talking, in Social Science and Medicine, 1983) vont dans le même sens. Elles indiquent de fortes variations de représentations de la santé selon les différents groupes sociaux, entre notamment classes populaires où la santé est instrument pour travailler et classes moyennes où l'on se soucie plus du "bien-être".

Plus l'on multiplie les études dans des contextes variés, plus les perceptions de la maladie et de la santé apparaissent nombreuses, de celles des personnes atteintes de maladie grave qui tentent de maintenir les mêmes relations avec leur entourage et qui n'y parvenant pas, renoncent à une partie de leurs jugements moraux envers la maladie et acceptent leurs nouvelles limites d'action (Rory WILLIAMS) à celles des personnes qui tout en bénéficiant de l'activité économique d'établissements de soins pour malades mentaux s'efforcent de tracer quotidiennement des frontières, matérielles et symboliques, entre eux-mêmes et les "fous" (Denis JODELET, Folie et représentations sociales, PUF, 1989). 

Nous devons noter que la définition même de maladie (notamment de frontières entre  maladie mentale et maladie physique) peut varier d'un chercheur à l'autre, et que des conclusions d'ordre général sont parfois tirées d'études en milieu hospitalier pour malades mentaux ou pour malades "physiques" comme en médecine générale, de manière indifférenciée. Le croisement de ces études semble d'ailleurs rythmer différentes approches qui mettent en évidence les caractéristiques sociales des maladies et de leurs perceptions, parfois à rebours des perceptions propres au milieu médical. 

 

Une relation médecin-malade consensuelle ou conflictuelle...

         Sans doute un certain décalage de perception entre le milieu médical et le milieu des sociologues-anthropologues est-il le plus perceptible dans l'étude des relations médecin-malade. Cette relation est perçue parfois plutôt sur le modèle consensuel, parfois plutôt sur le modèle conflictuel.

 

        Le modèle de relation médecin-malade consensuel, développé par le sociologue Talcott PARSONS (The Social System, 1951, référence de l'approche structuro-fonctionaliste), est fondé sur le cas des maladies aigües, le plus souvent infectieuses, qui constituent alors l'essentiel des pathologies, jusque dans les années 1950. Avec la découverte des antibiotiques, les maladies infectieuses guérissent et dans ce contexte, juste après la guerre, la médecine est perçue comme une institution en passe de devenir toute-puissante.

La santé est nécessaire au fonctionnement de la société, ce qui se remarque particulièrement dans les sociétés complexes industrialisées. La médecine est donc un rouage essentiel pour une société fonctionnant en douceur : elle contribue à maintenir la stabilité sociale en identifiant et en traitant la maladie et en canalisant ainsi la déviance potentielle que celle-ci représente. Le contrôle social exercé par la médecine est considérée selon ce modèle comme bénéfique pour l'ensemble de la société et la médecine apparaît comme une profession toute entière au service de la collectivité. Ce modèle de relation médecin-malade est simultanément asymétrique et consensuel : asymétrique car c'est le médecin qui est actif et le malade passif, consensuel car le malade reconnaît le pouvoir du médecin et parce que la relation thérapeutique est fondée sur une forte réciprocité, le médecin faisant preuve d'une neutralité affective et le malade faisant preuve de sa confiance.

           Mais Talcott PARSONS ne définit qu'un seul type de relation médecin-malade qui ne peut pas prendre en compte l'évolution des pathologies dans les sociétés occidentales, les affections chroniques prenant une place de plus en plus importante. Deux psychiatres, Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER reprennent ce modèle et proposent dès 1956 plutôt trois modèles de relations thérapeutique, directement liés à l'état du malade :

- dans le cas de blessures graves, du coma ou d'un patient soumis à une anesthésie, la relation prend la forme "activité-passivité" : le malade est un objet passif, alors que le médecin est totalement actif ;

- dans des circonstances moins graves, le malade est capable de suivre en partie les conseils du praticien et d'exercer une part de jugement, la relation fonctionne alors sur le mode de la "coopération guidée" ;

- dans le cas des maladies chroniques qui s'étalent dans la durée (diabète par exemple), le médecin et le malade ne se rencontrent qu'occasionnellement et le rôle du médecin consiste à aider le malade à se prendre lui-même en charge. Il s'agit d'une relation qui prend la forme de la "participation mutuelle". 

Par ailleurs, l'expérience fréquente de non observation par le patient de la totalité des prescriptions de son médecin amène à se pencher sur l'asymétrie des positions de l'un et de l'autre. Cette "compliance" s'accroît avec le temps et il est difficile d'opposer sans nuance l'incompétence et la passivité du malade à la toute-puissance et la compétence du médecin. Cette forme de résistance du malade varie suivant les catégories sociales (ROSENBLATT, SUCHMAN, HOLLINGSHEAD, REDLICH.... dont un certain nombre de travaux sont restitués dans l'ouvrage de C HERZLICH, Médecine, maladie et société). Par ailleurs, l'accroissement des difficultés d'exercice de leur profession d'un nombre de plus en plus important de médecins, surtout en milieu hospitalier, provoque l'apparition d'une "socialisation anticipatrice d'une relation médecin-malade négative" (Terry MIZRAHI, Getting Rid of Patients : Contradictions in the Socialization of Physicians, Rutgers university Press, 1986). Le personnel médical tend à vouloir opérer un tri, suivant parfois l'origine ethnique des malades, entre "vrais" et "faux" malades, les malades idéaux étant les malades propres, polis, coopératifs et souvent membres des classes moyennes et supérieures... 

 

       Le modèle de relation médecin-malade conflictuel tend à prendre la place du précédent, notamment dans les années 1960-1970, dans un climat  de contestation des institutions, des savoirs et des pouvoirs. Ce sont surtout les chercheurs de l'école interactionniste qui développe ce modèle. Eliot FREIDSON (La Profession médicale, Payot, 1984) considère que la médecine n'est pas caractérisée par son universalisme et son souci unique du bien du patient : la profession médicale est considérée comme l'un des nombreux groupes d'intérêts existant dans la société. L'intérêt personnel du médecin peut s'opposer à l'altruisme véhiculé par sa rhétorique professionnelle. Un conflit de perspectives est latent et présent, à des degrés divers, dans toute relation médecin-malade. Il n'y a pas de consensus a priori, dans son modèle, entre le médecin et le malade et ce dernier n'est pas passif. Il pourrait même y avoir confrontation entre une culture profane et une culture scientifique... Toutefois, face au médecin, le malade est plus ou moins en mesure de faire prévaloir son point de vue. Ici interviennent moins des normes générales régulant uniformément les comportements que des contraintes variables, liées aux caractéristiques des situations dans lesquelles s'effectue la rencontre. Ainsi y a-t-il une pluralité de configurations de l'interaction malade-médecin. Elle varie d'abord selon les différents types d'activités médicales. Par exemple, écrit Eliot FREIDSON, en reprenant les distinctions de Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER, la pédiatrie et la chirurgie reposent sur un modèle de relation "activité-passivité", en revanche, le traitement des maladies chroniques et la psychothérapie requièrent une "participation mutuelle". Pour cet auteur, la configuration "activité-passivité" a également plus de chances de s'imposer si le statut social du malade est bas et si la maladie dont il est atteint fait partie des maladies "stigmatisées" comme l'alcoolisme ou les maladies mentales. 

Ces rapports varient également en fonction du contexte organisationnel dans lequel l'interaction se situe : médecin de ville qui dépend d'un clientèle locale choisissant au non de s'adresser à lui ou médecin hospitalier qui reçoit surtout des malades qui lui sont adressés par d'autres médecins et qui dépend surtout de ses collègues et de leur contrôle.

Alors que pour Talcott PARSONS, le statut social de la maladie et du malade est en totale continuité avec l'état organique, pour Eliot FREIDSON au contraire, la réalité organique de la maladie et sa réalité sociale ne se confondent pas. La présentation d'une personne comme malade peut, par ce statut social donné par une erreur de diagnostic, devenir socialement malade, alors qu'elle ne l'est pas organiquement. La norme médicale est plutôt de diagnostiquer à tort une maladie que considérer un malade comme bien-portant, alors qu'à l'inverse, pour ces sociologues associationnistes, les dommages sociaux peuvent l'emporter parfois sur les bénéfices corporels... Howard BECKER élabore même la notion d'étiquetage, mais c'est surtout à travers une analyse des maladies mentales. Pour ces maladies comme pour les maladies "physiques", les continuateurs d'Eliot FREIDSON considèrent que le contrôle social des médecins ne jouent pas forcément pour le bien de la collectivité, par l'intermédiaire d'un jugement moral porté sur certaines affections. Le médecin apparaît comme un "entrepreneur de morale", or le fait de disposer d'une compétence technico-scientifique ne justifie pas de donner un statut moral sur les seuls malades.

Plus loin encore, des auteurs comme Ivan ILLICH (Némésis médicale, l'expropriation de la santé, Seuil, 1975), mettent vigoureusement en garde contre un pouvoir médical scandaleux mais néanmoins immuable. Le malade est réduit à un objet. Pourtant les nombreux travaux indiquent que la situation est plus complexe : pluralité de contextes de rencontre et diversité des formes de relation. Le malade est tantôt un pur objet de la pratique médicale, tantôt un consommateur exigeant. N'oublions toutefois pas l'enjeu qui plane toujours dans la relation malade-médecin : c'est le malade qui "risque" sa vie dans cette relation, non le médecin...

 

     Entre ces deux modèles, consensuel et conflictuel, les études les plus récentes ne cherchent pas à trancher : la relation malade-médecin relève plutôt de ce que nous appelons la coopération conflictuelle. Pour Anselm STRAUSS et ses collaborateurs (L'hôpital et son ordre négocié, dans La trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionniste, textes réunis par I BASZANGER, L'Harmattan, 1992), par exemple, à partir d'une étude en milieu hospitalier psychiatrique, c'est un modèle d'"ordre négocié" qui s'instaure. Des accords se font sur la meilleure conduite à tenir pour le traitement des malades entre des interlocuteurs qui sont tous actifs dans la situation. Marchandage, situation changeante dans le temps, négociation permanente sur tous les détails sont la règle.

      Le médecin, tout l'appareil médical des sociétés occidentales ont une fonction préventive et de nombreuses études se situent au croisement des préoccupations financières d'organismes financeurs de la protection socio-médicale, des préoccupations plus strictement médicales de prévention d'épidémies ou de contrôle de circulation des agents infectieux et des impératifs moraux attachés au serment d'Hippocrate. Nicolas DODIER (L'expertise médicale, A M Métalié, 1992), par exemple, dans une étude portant sur les médecins du travail, montre bien une situation où le médecin est amené à traiter des patients, comme sujets autonomes libres d'arbitrer entre les différents risques de leur situation de travail ou ne voir en eux que des individus souffrant.

 

Violence et maladie

       A partir du point de vue du malade, Claire MARIN tente d'analyser le phénomène de violence que l'on peut rattacher à la maladie. "La violence travers l'expérience de la maladie de part en part. L'agression pathologique du corps par des processus de destruction ou de destructuration organique, biologique ou chimique ; la puissance abrutissante de certains traitements médicamentaux ; la douleur liée aux examens, manipulations, injections, opérations, qu'il faut supporter : le malade pris dans cette ronde d'assauts, est sans cesse confronté à la remise en question de son intégrité corporelle et profondément ébranlé dans son sentiment d'identité. la maladie modifiant le rapport au corps engendre un vacillement intime, un trouble profond de l'image de soi. Peut-on pour autant légitimement parler d'une violence là où il n'y a "que" destruction sans intention? Oui, sans doute, dans la mesure où la maladie est vécue comme si une intentionnalité volontairement destructrice état à l'oeuvre, comme si un processus de démantèlement du sujet s'opérait à son insu. Voir dans l'épreuve de la maladie une violence est sans doute l'effet d'une déformation subjective, dans la mesure où la maladie n'est jamais qu'une des manifestations possibles de notre nature d'être vivant, n'est qu'un phénomène biologique parmi d'autres, mais cette interprétation de la maladie en terme de violence témoigne du ressenti du malade, l'impression d'être la cible d'une attaque destructrice." Du point de vue objectif, il y a réellement attaque dans le cas des maladies infectieuses - des agents indépendants extérieurs pénètrent les fonctionnements de l'organisme - mais dans le cas de maladie structurelle - dysfonctionnement physiologique ou anatomique - la chose parait moins évidente. D'autant que la désignation de maladie peut-être, elle aussi, subjective, tant de la part du "malade" que de la part du "médecin" ou du "soignant"... "L'expérience de la maladie est véritablement celle d'un noeud de violences : violences liées à la maladies elle-même, à la situation de malade, vécue psychologiquement et socialement comme une déchéance ; violences inhérentes aux relations entre personnels soignants et patients (...) ; violences institutionnelles liées à l'univers hospitalier, et plus généralement au fonctionnement du monde médical, ses habitus, sa formation académique. Tous renvoient en dernière instance à une violence fondamentale qui tient à la remise en question de l'identité du malade, identité revue à la baisse, et vécue sur le mode de la diminution, de la régression, et souvent de l'humiliation. L'interrogation sur celui que la maladie nous fait être, sur celui dont elle nous dépossède aussi, se double donc inévitablement d'un questionnement sur la violence propre au monde médical, et plus généralement, celle du regard porté sur le malade." 

         Plusieurs aspects peuvent être interrogés, sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, sur l'expérience de l'intrusion, sur l'hypostase de la maladie, sur l'idée qui peut être dangereuse d'une violence réparatrice et sur la violence du corps malade.

  Sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, les poèmes de Henri MICHAUX (où toute l'attention est concentrée sur les parties endolories du corps, dans une lutte contre la maladie qui prive de toute possibilité d'envisager clairement un avenir, Qui je fus, Gallimard, 2000) comme les réflexions de Georges CANGUILHEM (sur la "vie rétractée", Le normal et le pathologique, PUF, 1999, Écrits sur la médecine, Seuil, 2002) en rendent bien compte. 

   Sur l'expérience de l'intrusion, tant matérielle que symbolique, par laquelle le malade est privé de son corps par la maladie et de son sens par le discours technique du soignant, nous pouvons nous référer aux écrits de Georges CANGUILHEM encore ou de Jean-Luc NANCY (L'intrus, Galilée, 2000).

  Sur l'hypostase de la maladie, qui peut devenir le nouveau principe d'une existence, dans le cas d'une importance démesurée qui lui est accordée par le malade ou son entourage  (Susan SONTAG, La maladie comme métaphore, Bourgois, 2005) ou dans le cas où celle-ci devient le paradigme central de la manière de voir le monde (Fritz ZORN, Mars, Gallimard, 2008), les récits et les réflexions abondent. la puissance obsessionnelle d'une maladie, rapporte Georges CANGUILHAUM fait que certains malades ne guérissent pas, alors que leur pathologie n'est pas incurable ni psychologique. Catherine MALABOU, dans ses études spécifiques sur les "nouveaux blessés", indique la profonde fragilisation du sujet qui garde en mémoire la violence de l'ébranlement subi (Les nouveaux blessés, Freud et la neurobiologie, Bayard, 2007).

  Sur l'idée d'une violence réparatrice où le malade est piégé dans un "labyrinthe des violences de la maladie et de la médecine", les réflexions sur la mise à mal de l'intégrité physique, ou morale, sur les manifestations d'une violence relationnelle abondent également, au rythme probablement des accidents de "civilisation" (de la route, par exemple) et du vieillissement de la population (où les personnes sont de plus en plus en contact avec le monde médical). Susan SONTAG évoque l'idée d'une légitimité de la violence médicale, lorsque la structure du soin reprend celle de la guerre, autour de la notion de la légitimité du conflit qui restitue ce qui a été pris ou détruit. Sylvie FAINTZANG (par exemple dans Peser les mots, Actes du colloque "Littérature et médecine" Université de Cergy-Pontoise, avril 2007) veut distinguer la violence technique proprement dite de la violence relationnelle, qui sans doute n'est pas suffisamment prise en compte par un corps médical, par ailleurs en bute à des problèmes matériels dans l'exercice de sa profession. La question de la présence de plus en plus fréquente de manquements à déontologie professionnelle (en milieu psychiatrique notamment, mais pas seulement), qui peut aller jusqu'à un certain sadisme prend de plus en plus d'importance au fur et à mesure que le corps médical est obligé de s'occuper de populations de plus en plus nombreuses touchées par la pauvreté. Sans évoquer cette dégradation de l'environnement économique et social, on peut relever l'expression de préjugés vis-à-vis de populations au mode de vie différent (SDF, gens du voyage, homosexuels). Toute un remaniement des études médicales et paramédicales est nécessaire pour donner aux médecins et à leurs collaborateurs(trices) les moyens de s'occuper de personnes fragilisées à tous les niveaux. 

   Sur la violence du corps malade, il convient de s'interroger sur l'énergie qui reste au malade, qui s'oriente vers la colère ou le ressentiment. Le malade peut rechercher des responsables à sa maladie, dans son entourage ou dans le personnel médical. Le malade peut également retourner sa propre violence contre lui-même, physiquement ou psychiquement, jusqu'à endosser une posture sacrificielle, dans un processus de culpabilisation qui serait assez fréquent (FORREST, Tous les enfants sauf un, Gallimard, 2007). Michel FOUCAULT (Naissance de la clinique, PUF, 1963) montre par ailleurs comment l'hôpital s'inscrit dans la logique d'une marginalisation et a pour fonction de contenir, de maintenir, en quarantaine, comme la prison, ceux qui potentiellement peuvent menacer le bon fonctionnement de la société. Or, cette exclusion sociale est elle-même l'expression d'un rejet plus primitif, presque viscéral que tout homme ressent devant le corps malade et ce qu'il évoque. George BATAILLE (L'érotisme, Minuit, 1957), avec des mots très forts, évoque le recul devant le corps malade, comparable à celui qu'on éprouve devant le cadavre.

 

Claire MARIN, Article Maladie dans Dictionnaire de la violence, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011. Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, Sociologie de la maladie et de la médecine, Armand Colin, 2010.

 

SOCIUS

 

Relu le 7 octobre 2020

 

 

 

 

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 10:38

         L'hygiénisme ne désigne pas seulement un courant du milieu du XIXe siècle européen basé sur le principe nouveau de rentabilité combustive pour réorienter les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laissé pénétrer l'oxygène par la peau, mais également un mouvement moral qui traverse toute la société. Parallèlement à la mise en place de mesures dictées par la connaissance (depuis les travaux de Louis PASTEUR en 1865) du rôle des bactéries dans la contamination et dans les épidémies, se met en place également toute une série d'institutions qui favorisent la pénétration des idées de morale hygiénique, non sans effort prosélyte pour diffuser des idées religieuses que certains milieux veulent présenter comme liées aux mesures de propreté. Le moralisme puritain qui se diffuse provoque un changement d'attitude ambigu envers le corps, d'abord dans les classes supérieures qui bénéficient les premiers des nouvelles installations hygiéniques, puis dans les classes "inférieures", souvent désignées comme des classes laborieuses et des classes dangereuses dans des quartiers jugés malsains dans tous les sens du terme. 

Cette doctrine hygiénique, qui s'impose en même temps que l'industrialisation de masse, révolutionne l'ensemble des sociétés occidentales dans la médecine, l'architecture (qui laisse entrer la lumière), l'urbanisme, la crémation. Le développement ou la rénovation profonde des réseaux d'égouts, le traitement des eaux usées, le ramassage des détritus ou la lutte contre des maladies récurrentes comme la tuberculose font partie de ce mouvement d'ensemble. Se développe le thermalisme et la pratique sportive, de manière plus ou moins limitée selon les sociétés et selon les classes sociales. La consultation des revues spécialisées et des journaux de l'époque montre à quel point l'hygiénisme se développe dans une phraséologie combattante et avec un langage de classe. 

 

               Patrice BOURDELAIS, qui présente un panorama des approches historiques de l'hygiène publique et privée montre le décalage dans le temps entre le discours volontariste médical et la mise en oeuvre des mesures concrètes à l'échelle nationale et locale. La construction du projet hygiéniste, son idéal, son objectif, ses applications est émaillée de conflits vifs jusqu'au sein du corps médical. La montée de l'industrialisation et de l'urbanisation, concomitante avec le développement des épidémies, malgré les mesures efficaces mises en place de façon parcellaire ici et là, suscite de nombreuses études, préludes aux réalisations ultérieures, sur les moyens à mettre en oeuvre afin de mieux gérer efficacement les masses ouvrières au travail. De même, sur les champs de bataille, les épidémies ont pu faire des ravages dans les armées en présence, de même autour des usines, elles exercent une pression sur l'efficacité qu'attendent les entrepreneurs capitalistes des diverses composantes du monde ouvrier.

    

       Pour ce qui concerne la France, "la grande période de l'hygiène publique (...), sur le plan de sa production publiée et du dynamisme de ses recherches, a été sans aucun doute les années 1820-1840."

Notamment par les travaux de Benoiston de Châteauneuf, Alexandre Parent-Duchâtelet, Louis-René Villermé, Joseph d'Arcet, Pierre Kéraudren, Charles C H Marc, qui lancent en 1829 la revue Les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (Réédité par La Berge, 1992). "L'ampleur des enquêtes conduites - moins statistiques qu'on le prétend souvent - l'invention d'une discipline scientifique nouvelle, faite d'une exigence de critique des données d'observation, de la mise au point d'une questionnaire et d'une méthode, conjuguée à la tradition française d'un État centralisé et puissant, auraient dû conduite à la première administration d'hygiène publique européenne (...) (mais en fait), les moyens consacrés à l'hygiène publique demeurent modestes jusqu'à la fin du siècle (...)". La comparaison avec le cas anglais, où la révolution industrielle intervient plus tôt, est assez frappant. L'auteur se pose la question des raisons de ce retard, et avec d'autres, livre une hypothèse politique : "Si (Edwin CHADWICK, notamment dans Nieneteenth-century Social Reform, réédité chez Gladstone, Routledge en 1997) a (voulu) déployé le tout assainissement, s'il a imputé, avec l'appui de quelques autorités médicales, aux ordures et à l'insalubrité, les fièvres dont étaient surtout victimes les pauvres, n'était-ce pas avant tout pour limiter les charges financières liées à l'indigence et ouvrir un contre-feu face aux médecins radicaux qui considèrent tout bonnement que la nouvelle économie industrielle est incompatible avec la santé publique et l'exercice de la médecine? Lancer de grands travaux d'assainissement doit permettre  de diminuer l'incidence des fièvres et de calmer les pauvres, sans modifier les fondements de l'économie industrielle, le niveau des salaires ou de régime du travail qui réduit au chômage de manière épisodique une grande partie de la main-d'oeuvre et aboutit à la sous-nutrition et à la malnutrition de familles entières."

 

     Plus récemment, l'histoire de la santé publique, dans les années 1960-1970, est tiraillée entre deux conceptions contradictoires :

- une histoire retraçant les victoires successives des sociétés développés sur la maladie grâce aux progrès scientifiques (ROSEN, 1958), argument sur-utilisé pour justifier les entreprises civilisatrices dans les colonies ;

- une histoire qui considère comme extrêmement limité jusqu'à la Seconde Guerre mondiale les effets des découvertes médicales et des politiques d'hygiène (MCKEOWN RECORD, 1962, MCKEOWN, 1976, The Modern Rise of Population).

Puis de nombreux travaux illustrent les thèses de Michel FOUCAULT (Histoire de la sexualité, 1976 ; Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, 1963) sur l'anatomo-politique du corps humain - qu'il s'agit, à partir des XVIIe et XVIIIe siècle de gérer comme une ressource - et sur le développement d'une bio-politique de la population, mettant en place des régulations et contribuant à l'organisation nouvelle du pouvoir sur la vie. Il est possible de partir à la recherche de la domination des catégories du savoir scientifique sur les sociétés occidentales depuis les Lumières et du cortège des disciplines qui sont à la fois autant de prises de pouvoir et de connaissance sur les corps (Jacques LÉONARD, La médecine entre les pouvoirs et les savoirs, 1981). Ces recherchent mettent en tout cas en relief les protestations, les révoltes, les contournements des mesures d'établissement des quarantaines ou des cordons sanitaires. Il semble abusif de considérer que les dispositions coercitives soient uniquement la domination des autocrates sur leurs sujets. Les motifs les plus divers rendent les entraves à la liberté de mouvement difficilement supportables pour l'ensemble des habitants des cités et pas seulement des marchands (Carlos M CIPOLLA, Contre un ennemi invisible, 1976). Peter BALDWIN (Contagion and the State in Europe, 1830-1930, 1999) met en évidence pour le XIXe siècle des dissensions face à ces mesures mais également une adhésion des populations au dispositif de protection, grâce au contrôle militaire des limites de l'aire de diffusion de la maladie. Les paysans de certains villages menacés par le choléra n'hésitent pas à s'opposer, les armes à la main, à l'arrivée de voyageurs provenant de régions déjà contaminées (Patrice BOURDELAIS, Jean-Yves RAULOT, Une peur bleue, histoire du choléra en France, 1832-1854,1987). Notons qu'il s'agit-là de scènes récurrentes en cas d'épidémie ou de rumeur d'épidémie. Dans un réflexe "d'autodéfense" mâtiné souvent de racisme ou de "nationalisme", des populations se rassemblent et se chargent d'interdire leur "territoire" contre la venue de réfugiés provenant de zones contaminées.  Les autorités peuvent se servir d'ailleurs de ces réactions pour renforcer leur propre emprise ou tout simplement renforcer leurs propres mesures.

Plutôt que de discuter de bio-pouvoir, certains auteurs préfèrent écrire sur la bio-légitimité, sorte de reconnaissance par la population de la gestion politique des corps souffrants ou menacés dans leur maintien en santé. La question de l'habitat insalubre des populations immigrées dans le centre des villes retient peu l'attention, mais la mise en évidence du saturnisme dont leurs enfants sont victimes est mieux reçue. Cette soudaine attention, voire sympathie, provient-il du fait que l'enfant est la victime ou qu'il s'agit d'une atteinte au corps? Les problèmes sociaux trouveraient ainsi leur expression la mieux acceptée par la population dans le langage de la santé publique? C'est la question que pose entre autres Didier FASSIN dans ses ouvrages (voir notamment Critique de la santé publique, 1981).  A tel point que l'on peut s'interroger sur une évolution qui verrait les droits de l'homme progressivement réduits à leurs seuls fondements biologiques. Si l'on part de ce constat récent, comment rendre compte de l'évolution qui s'est déployée au cours des deux derniers siècles? Comment penser le passage d'une période où le bio-pouvoir domine (XVIII-XIXe siècles) à la période récente où une bio-légitimité l'emporte? Tant et si bien que l'on pourrait penser que les problèmes sociaux sont abordés sous leur seul aspect sanitaire à certaines périodes? Si les chronologies ne sont pas aussi tranchées, si les attitudes peuvent être ambiguës, entre bio-pouvoir, bio-légitimité, voire bio-responsabilité (les populations participant aux politiques qu'elles poussent les élus à entamer et développer), si l'on ne peut pas mesurer la légitimité des États uniquement en lorgnant du coup l'importance de leurs budgets de santé, il semble bien se dégager un modèle européen d'hygiène et de santé publiques, un modèle conquérant qui veut s'imposer dans les autres aires culturelles, dans le mouvement de colonisation. La prégnance de cette colonisation, qui importe à la fois morale et techniques perdure bien longtemps après l'indépendance retrouvée, malgré tous les grands discours, que ce soit au Mexique, au Brésil ou en Égypte, tout simplement parce les élites médicales sont formées pendant une longue période en Europe.

Patrice BOURDELAIS estime que "finalement, on ne peut guère observer de transition épidémiologique et de baisse de la moralité en l'absence de mobilisation des États, à des échelles territoriales différentes, afin de protéger les vies contre les hécatombes épidémiques. Cette politique de santé passe  toujours par la mise en oeuvre des principes d'hygiène publique et privée "européens"" et, au moins partiellement coercitifs. Même si l'on a pu mettre en évidence des acceptions différentes de la liberté individuelle et des libertés publiques, par le biais des réactions et des résistances engendrées par les politiques de santé publique, ces dernières font rarement bon ménage avec les libertés individuelles, qu'elles limitent au nom de l'intérêt général (Matthew RAMSAY, notamment : The Politicis of Professional Monopoly in Nineteeth-Century Medicine : The French Model and Its Rivals, dans Professions and the French State, 1700-1900, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1984). Dans leur application, trois obstacles paraissent essentiels. Le premier renvoie aux conditions de travail faites aux plus nombreux : elles vont souvent à l'encontre des objectifs de santé publique (...). le deuxième est lié au régime de la propriété (...) : les principes d'hygiène connaissent des difficultés à s'imposer face aux intérêts fonciers ou à celui des propriétaires de taudis (...). Enfin, l'acculturation des masses populaires ne peut s'effectuer en quelques décennies. Le processus historique s'est développé sur plus de deux siècle en Europe, il a nécessité des changements d'attitude profonds à l'égard du corps qui supposent qu'un certain seuil de niveau de vie soit atteint tant il est vrai que toute norme de comportement hygiénique ne peut être adoptée par les personnes dont le premier souci demeure de trouver un toit et de la nourriture. En cela, on peut soutenir que le développement du niveau de vie constitue un préalable à la réussite, dans la durée, d'une politique de santé publique, mais que le chemin par l'hygiène publique et privée n'est probablement pas évitable."

 

        De l'hygiène corporelle à l'hygiène morale au XIXe siècle, thème de l'ouvrage d'Alain CORBIN, il n'y a qu'un pas très vite franchi à cette époque. Il est possible d'ailleurs que dans l'esprit de nombreuses institutions charitables, l'essentiel est de parvenir à cette hygiène morale, quitte à passer obligatoirement par l'hygiène physique, qui n'est qu'une expression de celle-ci... Cet auteur écrit qu'"à partir de 1750, on a peu à peu cessé en Occident de tolérer les miasmes urbains". Au XIXe siècle, la malpropreté des villes, dont s'éloignent d'ailleurs périodiquement les membres de l'aristocratie, devient la cause de toutes les épidémies. Ce souci hygiénique bascule vers l'hygiène morale dans l'esprit de la grande majorité des élites. Sur cette notion d'hygiène au XIXe siècle, nous pouvons lire qu'il faut purifier l'espace public, prescrire le dallage des voies facilitant le lavage, daller les fosses d'aisance... L'assèchement des marais participe de cette purification de l'espace public. Parallèlement, la propreté du corps devient un élément central pour une bonne santé. A partir du XIXe siècle, en effet, les médecins sont convaincus du lien étroit entre hygiène et santé. Les lieux d'entassement des hommes focalisent tout particulièrement l'attention des hygiénistes. Cette préoccupation hygiénique fait de l'eau un vecteur de santé et le symbole de la pureté. Ainsi, il se révèle nécessaire d'éliminer la crasse et de veiller à la propreté des différentes parties du corps humain. la propreté constitue une marque de vertu. D'ailleurs, les individus malpropres sont susceptibles de colporter les épidémies et de favoriser le vice. Ainsi, il est établi un lien direct entre propreté du corps et de l'âme (N'oublions pas que ce siècle est encore religieux...). La malpropreté devient un signe de dérèglement des moeurs. Le pouvoir médical prend de l'ampleur et a le souci de développer l'instruction du peuple vis-à-vis des questions d'hygiène publique. 

         C'est une période où les moeurs du peuple (doivent) à la fois s'aligner sur les moeurs des élites - les moeurs paysannes doivent s'aligner également sur les moeurs urbaines -, et devenir homogènes dans l'ensemble de la population. 

           Pour Gérard SEIGNAN (l'hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale, Revue d'histoire du XIXe siècle, n°40, 2010), qui souligne lui plutôt les effets positifs de l'hygiénisme, l'hygiène sociale souhaite moraliser les comportements individuels pour garantir la santé publique et atténuer les fatigues du corps. S'accroît l'exigence d'une plus grande attention à soi. Attention jugée d'autant plus nécessaire qu'à la fin du siècle, la science du cerveau propose les modèles de la décharge et de la neurasthénie pour rendre compte de la fatigue nerveuse. Le mauvais état de santé qui lui fait cortège est alors pensé en regard d'un environnement épuisant. De là une hygiène enrichie par la thérapie des nerveux qui agrandit considérablement l'éventail des modalités de l'attention à soi. Il est alors moins question de moralité à suivre que de moral à conforter.

 

Sous la direction de Patrice BOURDELAIS, Les Hygiénistes, enjeux, modèles et pratiques, Belin, 2001.

 

SOCIUS

 

Relu le 16 septembre 2020.

Note : A l'heure de l'épidémie du corona-virus, les idées de l'hygiénisme (notamment morales) peuvent connaître un regain de faveur. Si elle perdure, il est possible que des idées (nouvelles ou anciennes) concernant le corps et les relations sociales (distance sociale obligatoire persistante, confinements plus ou moins généralisés) surgissent et s'imposent à tous les esprits... sans compter un regain possible de certains mouvements religieux sans grands supports de connaissance scientifique...

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 13:05

               Si de nos jours dans la plupart des pays occidentaux, la santé constitue une des premières préoccupations tant le phénomène majeur est l'allongement de la durée de vie (que nous avons parfois du mal à nous représenter)... l'attitude préventive pour l'entretien du corps n'ont pas été inventés par le monde contemporain. Comme le rappelle Georges VIGARELLO, "innombrables sont les démarches anciennes visant à activer les organes, à les préserver de toute atteinte extérieure". Malgré toute l'infrastructure de santé, tout l'appareil de la médecine et du médicament, survivent les grands repères : "la volonté d'épurement traverse le temps, habitée par la crainte des déchets, ceux qui menacent le corps de quelque inexorable décomposition. Les images de force aussi traversent le temps : celle, toute immédiate, apportée par la nourriture ou les boissons, celle, plus travaillée, apportée par l'exercice, le régime de vie ou la pharmacopée. Force et épurement : deux principes qui, depuis longtemps, commandent l'entretien du corps".

Il demeure dans les esprits une sorte de lien entre la maladie corporelle et l'état psychologique, voire l'état moral de l'individu. Perdure parfois, et cela est plus répandu qu'on ne le pense, des sentiments ou des croyances non élaborées sur le pouvoir d'esprits d'autrui sur son propre corps, en témoigne le succès persistant de la tradition des guérisseurs. Tout est parfois bon pour éloigner la maladie et la perspective, en fin de compte, de la mort. 

 

L'entretien du corps

L'histoire de l'entretien du corps, encore d'après Georges VIGARELLO, est une "histoire dispersée, (...) hétérogène, (...) tant sont différentes les pratiques qu'elle prend en compte, tant sont variées, émiettées, les inquiétudes qu'elle retient. Les préceptes traditionnels sur les moyens de prolonger la vie sont largement sensibles au détail, soulignant quelquefois jusqu'à la minutie mille gestes apparemment sans relations entre eux : choix des aliments, surveillance des odeurs, des airs, des climats, remarques sur les attitudes durant le sommeil, curiosité sur les effets du chaud, du froid, des éternuements ou même des bâillements. Le risque sanitaire a le visage de la dispersion, celle du décousu, sinon de l'incohérence. La représentation du corps, pourtant, offre un thème de convergence, l'occasion d'unifier le sens de ces actes nettement séparés. Déterminante par exemple, est la différence entre le corps des préservations médiévales, totalement dépendant des forces cosmiques, habité par les signes du zodiaque, immergé dans le cycle des planètes ou celui des saisons, et le corps des protections "classiques", soumis aux mécaniques, façonné par les analogies physiques et machiniques, jusqu'à l'artifice. Différent encore, le corps des défenses énergétiques, celui du XIXe siècle, unité organique d'autant plus efficace et protégée qu'elle dispose de ressource calorique pour l'animer et de puissance nerveuse pour le contrôler. Il faut ce principe de rentabilité "combustive", au milieu du XIXe siècle, pour que soient aussitôt réorientées les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laisser pénétrer l'oxygène par la peau. C'est bien de rupture dans le temps qu'il s'agit ici." 

L'histoire de l'entretien du corps est inséparable de celle de l'histoire de l'intimité et de l'histoire de représentation de la personne. Le souci de la santé demeure toujours au quotidien, même en l'absence de signes de maladies.  Le premier salut adressé dans une rencontre n'est-il pas : Comment allez-vous? C'est dire que la santé, sans parler de la relation biologique du corps à son environnement immédiat, sans parler des multiples combats silencieux microscopiques, qui se livrent à chaque seconde dans toutes les parties du corps, s'insère dans les, dans des conflits extrêmement variés, jusqu'à la présence lancinante de l'injustice de l'inégalité devant la mort, jusqu'à la présence de corps médicaux non accessibles à tous. Toute une kyrielle d'éléments sont constamment en jeu, tant la définition de la maladie elle-même est multiforme et pas forcément la même pour tous. Ce sentiment peut être exacerbé dans un monde individualiste et prude où le regard de l'autre peut être considéré, dans certaines circonstances, comme une violence. Ces regards, patents pour les maladies mentales, suivez les jugements moraux qui les entourent, ... gardent parfois une virulence pour les malades physiques, où pend un sentiment diffus de responsabilité du malade quant à son état, ce sentiment étant bien entendu plus virulent encore pour les maladies liées à la sexualité, de façon réelle ou imaginaire. 

 

La sociologie de la santé

          La sociologie de la santé est pourtant une discipline relativement récente, en tant que corpus bien délimité. Là comme ailleurs, les pratiques ont précédé longtemps les théories. Pendant longtemps d'ailleurs, l'évocation de la maladie - souvent par des malades - est restée dans le domaine littéraire. Plusieurs aspects peuvent être sériés dans une étude des conflits touchant la santé :

- Un domaine au confluent de la psychologie et de la sociologie concerne les différentes formes de violence liées à la santé, sous l'angle du vécu de la personne,par rapport à son corps malade et sur le rapport direct avec ceux qui se chargent de la maladie, à commencer les médecins.

- Les premières études sociologiques proviennent du milieu hospitalier et plus précisément du milieu hospitalier des "aliénés mentaux", psychiatrique. Ces études sont fortement liées (par l'apport de Michel FOUCAULT notamment) à l'étude de l'histoire de l'enfermement, des hôtels-Dieu, aux hospices, puis aux hôpitaux.

Cette sociologie de la santé s'élabore depuis les années 1950 aux États-Unis d'abord, en Europe plus tard. Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET retracent l'évolution de cette sociologie, depuis sa fondation en suivant d'abord la sociologie de la médecine (plus que de la santé) : "C'est (...) cette sociologie-là plus qu'une autre qui a produit ces courants, écoles, traditions ou chapelles, que sont le fonctionnalisme, l'interactionnisme, l'ethnométhodologie, ou encore le constructivisme. Subséquemment, on ne trouvera guère de tradition sociologique hexagonale (dans leur ouvrage). On peut sans doute émettre de nombreuses hypothèses pour tenter d'expliquer pourquoi la sociologie française s'est si peu intéressée à la maladie avant les années 1980, mais il en est une qui s'impose si l'on pense en termes de patrimoine intellectuel ou de reproduction académique. L'héritage durkheimien a sans doute une part de responsabilité non négligeable dans cet état de fait. Considérer que la maladie relève de la contingence ou de l'accident (DURKHEIM, 1937, Les règles de la méthodologie scientifique) revient à adhérer à une apparente évidence biologique et à souscrire à une lecture nosographique médico-centrée. On se prive ainsi d'une analyse sociologique qui construit un objet d'étude capital en s'affranchissant précisément des définitions professionnelles. Les efforts de plusieurs générations de sociologie français pour établir leur discipline comme une science ont privé leurs étudiants, jusque dans les années 1980, de connaissances sociologiques substantielles et abandonné la maladie et la santé à une lecture le plus souvent individualisante, quand ce n'était psychologisante, sans se risquer à discuter un modèle médical hégémonique. Alors que les sociologues anglo-saxons se sont intéressés à la médecine dès les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, il faut attendre juillet 1976 pour que le premier colloque de Sociologie médicale soit organisé à Paris par le CNRS et l'INSERM, marquant ainsi l'amorce d'une institutionnalisation de cette spécialité. Un glissement va dès lors s'opérer progressivement entre sociologie médicale et sociologie de la santé. Ce passage, amorcé dans les années quatre-vingt, s'achève à la fin des années quatre-vingt-dix comme en rendent compte les intitulés des enseignements universitaires (...)"

Aux États-Unis, un nombre croissant de sociologues s'établit donc dans des établissements médicaux afin d'observer ces institutions et les relations entre fournisseurs de soins et patients. Ce qui ne va sans conflits entre ces sociologues et les médecins, et avec les autres sociologues. Ces derniers estiment que cette spécialité émergente manque de perspective théorique. On peut distinguer avec Robert STRAUS (1957, The nature and status of medical sociology, dans American Sociological Rewiew, n°22) deux formes de production sociologique selon la position institutionnelle des sociologues :

 - une Sociology of Medicine, produite par des chercheurs qui n'appartiennent pas à l'institution médicale et qui s'inspirent de problématiques globales issues de la sociologie, considérant la médecine comme un objet parmi d'autres ;

 - une Sociology in Medicine, produite par des sociologues en poste au sein des Écoles de médecine, aux préoccupations proches de celles de professionnels.

De l'intérieur de la sociologie en général vient ensuite l'appui à ce segment naissant : Talcott PARSONS (1902-1979) sur les rôles de médecin et de malade, Robert MERTON (né en 1944) et Everett HUGHES (1897-1983) ou encore Howard BECKER (né en 1928) sur la formation médicale. Les contributions essentielles traitent de l'institution hospitalière, de la médecine en tant que profession, du rôle du malade et de l'expérience de la maladie, de la construction sociale de la maladie et de la connaissance médicale, de l'épidémiologie sociale et des services de soins en tant qu'organisations sociales. Dans chacun de ces axes, des sociologues examinent les effets de tout ce système de soins, en termes de pouvoir, d'autorité, de normes, d'inégalité sociale et de distributions des ressources.

 - La médicalisation croissance des sociétés occidentales conduit de plus en plus de questions sociales à être définies, en outre, ou redéfinies, en termes médicaux.

 - La sociologie de la santé est en relation, dans certaines approches interdisciplinaires avec la sociologie du corps, ensemble évidemment très vaste. 

 - Les conflits en milieux hospitaliers ou dans la médecine dite libérale font l'objet de plus en plus d'études à cause d'une recomposition du monde de la santé, notamment en liaison avec la situation économique. 

- En relation avec la sociologie du corps et à cause entre autres de la progression des maladies chroniques dans les sociétés occidentales (mais déjà la question se posait auparavant lors de la pastorisation du monde médical qui s'impose de manière encore plus drastique et soudaine parfois dans les campagnes que dans les villes...), se pose de plus en plus la question de la connaissance médicale chez les patients et des relations de pouvoir entre les patients suivis et le système de santé en général. Cela rejoint l'étude déjà bien avancée du processus d'hygiénisme qui suit la société dans son ensemble durant le XIXe siècle. Cette question du pouvoir médical se pose également lors des pratiques eugénistes du même siècle et au XXe siècle... Il se pose dans des termes à la fois collectifs et individuels (relation avec le médecin....).

- Nombre de conflits proviennent de la sur-médicalisation même de la médecine, avec l'invasion des médicaments. Des aspects économiques et médicaux semblent être en opposition entre eux.

- Enfin, le vif conflit entre médecines traditionnelles et médecines modernes, sous la colonisation et après s'insère dans une vision ethnologique, une ethnosociologie générale qui étudie les bouleversements introduits dans les sociétés gouvernées par la tradition (en Afrique comme en Amérique Latine ou en Asie) des techniques et des visions occidentales, ceci dans un contexte... de circulation accrue des agents pathogènes issue du contact entre aires culturelles qui s'ignoraient auparavant. 

 

     Une autre perception de l'évolution de la sociologie de santé est proposée par Marc RENAUD, moins dans la "neutralité universitaire" que celle de Danièle CARRICABURU et Marc MÉNORET et qui est centrée sur la situation nord-américaine. Le sociologue de l'Université de Montréal écrit (en 1985) notamment qu'"alors que (les recherches sur la maladie et sur le malade) étaient centrées, depuis le début des années 50, sur le thème de la maladie comme conduite, depuis dix ans, une autre façon de voir est apparue, parfois en s'opposant à la première, pour mettre l'accent sur le malade comme produit social."

       Indiquant que "l'analyse de la maladie comme conduite sociale occupe environ le tiers de la production sociologique dans le domaine de la santé alors que la seconde perspective en regroupe un peu moins du quart" (l'ensemble des études est encore centrée sur le milieu hospitalier...), Marc RENAUD traite des principales questions qui y sont abordées : 

- La maladie comme conduite sociale : "C'est en 1951 que Talcott PARSONS, sociologue aujourd'hui fort contesté pour le conservatisme de ses thèses, publia un texte qui donna le coup d'envoi à la réflexion sociologique sur la maladie. Avant lui, on ne faisant guère plus que des corrélations entre des variables sociales et des variables biologiques, en se basant uniquement sur ce que les médecins en disaient et sans tenir compte de ce qui est au fond une évidence : quelqu'un est perçu comme malade uniquement quand il se dit malade ou se comporte à la façon d'une malade (selon les normes sociales). Un des défis lancés à la sociologie était donc de comprendre les raisons de ce hiatus potentiel entre l'"être" et le "faire", entre l'expérience de la maladie et la conduite de malade. Pourquoi certains groupes se comportent-ils différemment devant les mêmes symptômes? Pourquoi certains individus se déclarent-ils malades et d'autres pas? Pourquoi l'un consulte et non pas l'autre? Comment les gens s'y prennent-ils, et avec l'aide de qui, pour choisir (ou pour refuser de voir) un thérapeute? Comment réagissent-ils à ses ordres? etc." Le concept-clé est le "rôle de malade".

Un ensemble d'attentes et de normes socio-culturelles se sont développés afin de prévenir les séquences potentiellement désintégratrices de la maladie pour un groupe ou pour la société. "Le "rôle de malade" rend légitimes les déviations causées par la maladie et conduit le malade à la réintégration sociale grâce à la relation patient-médecin. Ce rôle comporte des droits : aucune responsabilité personnelle dans la maladie, exemption des responsabilités quotidiennes normales ; et des devoirs : obligation d'essayer de se rétablir, obligation de consulter l'aide technique compétente et de s'y soumettre. L'existence d'un tel "rôle de malade" permet donc à une forme de déviance sociale de se manifester. Alors même que la maladie est socialement explosive parce qu'elle est une des seules formes de déviance légitime, le 'rôle de malade" permet à la société de le contrôler et d'en limiter l'impact grâce à la supervision médicale" "Ces études soulèvent une question normative tout à fait fondamentale : qui, dans quelles circonstances, va se voir attribuer le "rôle de malade", et, ainsi, se voit-il légitimé dans son comportement déviant et confié au contrôle de la profession médicale? Doit-on emprisonner, rééduquer ou traiter psychiatriquement les gens qui battent leurs enfants? Qui doit s'occuper de ceux qui s'injectent des substances hallucinogènes dans les veines? Les médecins? Les avocats? Les travailleurs sociaux? Que doit-on faire des gens qui boivent de l'alcool ou fument au point de s'en raccourcir leurs jours? Les laisser tranquilles? Les déclarer malades et, dès lors, les forcer à se traiter et les exempter temporairement de leurs obligations? (...) Toutes ces questions posent le problème du contrôle social exercé sur le malade par la société à travers l'appareil médico-social."

- Le malade comme produit social : "Au tournant des années 70, une nouvelle façon de voir la maladie et le malade apparaît, ouvrant ainsi de nouvelles pistes de recherche et de réflexion. Sous l'impulsion des mouvements sociaux (féministes et groupes populaires), des travaux d'Eliot FREIDSON sur l'étiquetage social et la profession médicale, de Michel FOUCAULT (1926-1984), Erving GOFFMAN (1922-1982), Ronald Daniel LAING (1927-1989) et Thomas SZASZ (né en 1920) sur la psychiatrie et sous l'influence des écrits de René DUBOS sur la nécessité de réintroduire en médecine une pensée plus écologique, on assiste à une remise en question de certains des postulats sur lesquels s'était édifié le paradigme précédent.

Dans toutes les recherches sur le "rôle de malade" et les concepts connexes, on accepte d'entrée de jeu la façon dont la médecine définit et prend en charge la maladie et son traitement. La médecine est le seul recours possible en cas de maladie et son approche est scientifiquement et éthiquement indiscutable. Non seulement elle est un mécanisme de contrôle social, mais elle se doit de l'être. Ce qui est donc problématique pour ce paradigme, c'est la conduite d'une personne quand elle expérimente des symptômes morbides et non pas les mécanismes mis en place pour s'occuper de la maladie et du malade. C'est ce à quoi vont s'opposer (ces) travaux (...). La problématique centrale de cette nouvelle façon de voir les choses, ce n'est pas tant la conduite de malade mais plutôt le malade et la maladie comme produits sociaux. Alors que le paradigme précédent prend pour acquis que la médecine et le corps médical ne font que refléter les valeurs sociales fondamentales, on s'interroge ici sur les stratégies par lesquelles la médecine s'est acquis le monopole de définir la maladie et son traitement et de créer socialement le malade, avec les conséquences stigmatisantes que cela peut entraîner pour l'individu. (...) La médecine produit des schèmes de pensée par lesquels nous évaluons ce qu'est la santé et la maladie. Certains ont essayé de comprendre pourquoi la médecine a obtenu un tel monopole (...) ; d'autres ont tenté d'analyser l'impact social de ce monopole dans (leurs) recherches (...)".

      Voilà autant d'axes de conflits qui ne sont pas tous explorés avec la même assiduité. Si les pratiques hospitalières sont l'objet d'une littérature scientifique vaste, la question du pouvoir médical reste marquée par des aspects politiques et se situe au noeud de nombre de relations sociales, et donc fait l'objet de beaucoup moins d'études. 

 

Sous la direction de Joëlle VAILLY, Janina KEHR et Jörg NIEWÖHNER, De la vie biologique à la vie sociale, Approches sociologiques et anthropologiques, La Découverte, 2011. Georges VIGARELLO, Histoire des pratiques de santé, Seuil, 1999. Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, 2010. Marc RENAUD, article De la sociologie médicale à la sociologie de la santé ; trente ans de recherche sur le malade et la maladie, dans le Traité d'anthropologie médicale. L'institution de la santé et de la maladie, sous la direction de Jacques DUFRESNE, Fernand DUMONT et Yves MARTIN, Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, Presses de l'Université de Lyon, 1985.

 

SOCIUS

 

Relu le 17 septembre 2020

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 23:00

      Sous titré de façon plus explicite Comment l'&tat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, le livre de Hacène BELMESSOUS, déjà auteur de Mixité sociale : une imposture et de Le monde selon Disney, constitue une étude de journaliste d'investigation sur les processus en cours dans la politique urbaine.

Polémique, dénonçant la préparation discrète d'une guerre totale aux cités, "chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armée, cette enquête qui couvre une période très récente, s'attache surtout aux modifications de la politique de la ville décidée sous l'ère Sarkozy (en tant que ministre de l'Intérieur, puis Président de la République). Partie incidemment de l'activité d'une commission d'une ville du sud de la France en charge de la rénovation d'un quartier HLM, cette enquête explore à la fois les nouvelles missions confiées aux forces de l'ordre (Police et Gendarmerie), certains dessous de la rénovation urbaine et les développements de la vidéo-surveillance.

     "Qu'ai-je découvert dans la masse des faits et des témoignages recueillis?" s'interroge l'auteur en Introduction à son livre. "Que, depuis 2002, une guerre de conquête de ces cités se prépare en aval de ces trompe l'oeil que sont ces nouvelles formes urbaines. Au ministère de l'Intérieur, au ministère de la Défense, à Saint-Astier (siège du Centre national d'entraînement des forces de gendarmerie, CNEFG) et à Sissonne (champ de manoeuvres du Centre d'entraînement aux actions en zone urbaine de l'armée de terre), j'ai pu observer les stratégies et les dispositifs opérationnels de cette guerre en marche. Pour mieux les comprendre, j'ai questionné ces gens du "terrain" mis sur pied de guerre par les plus hauts responsables politiques. Leur pronostic? Rien n'interdit, dans le climat de tension permanente entretenu depuis plusieurs années (militarisation de la police, instauration d'un état d'exception dans certains quartiers, désignation d'un ennemi intérieur, etc), de penser que, demain, Nicolas Sarkozy envoie l'armée dans les banlieues. Pronostic baroque? Ceux qui l'ont émis ne sont ni des plaisantins ni des "gauchistes". Ces hommes et ces femmes prennent au contraire très au sérieux les défis du maintien de l'ordre, mais ils s'inquiètent de l'orientation désormais donnée à leurs missions par le plus haut sommet de l'État. Chaque jour, ils reçoivent les secousses du dogme sécuritaire sarkozyste et ils considèrent que les choses sont allées trop loin, qu'on est entré dans un cycle infernal qui pourrait mener au pire. Aucun d'eux ne s'est confié à moi incognito, malgré le prix qu'ils pourraient payer en critiquant la stratégie du pouvoir. car ils ne sont pas naïfs : ils savent qu'en "Sarkozye" tout point de vue contraire à la vision du chef peut vitrifier son auteur, tant ledit chef n'hésite pas à exercer son droit de vie et de mort sur les carrières des agents de l'État. Un autre fait conforte cette hypothèse inquiétante : la modification en profondeur du Livre blanc sur la défense, devenu en 2008 le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. En fusionnant ces deux notions jusqu'alors distinctes au nom de la lutte contre la menace terroriste - qu'il associe dans une relation constante aux banlieues populaires -, ce document programmatique s'est ouvert un vaste champ de possibilités stratégiques. "Depuis l'adoption du nouveau Livre blanc, on a écrit noir sur blanc l'instauration d'un "contrat 10 000 hommes"", m'a confié en juin 2010 le lieutenant-colonel Didier Wioland, officier de gendarmerie et conseiller pour la sécurité intérieure et les questions de terrorisme à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense, qui fut chargé du projet Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale". "C'est-à-dire que les armées doivent pouvoir, à la demande de l'autorité politique, lorsque des situations graves frappent le territoire national, mettre à disposition cet effectif, essentiellement des forces terrestres. Maintenant, il faut réfléchir à l'emploi le plus juste de ces 10 000 hommes pour passer d'une logique de prestataires à celle de véritables partenaires participant à la prise de décision le plus en amont possible. Ce contingent de 10 000 hommes est actuellement à même d'être formé sur le territoire national, prêt à intervenir en cas de crise de grande ampleur. Ils sont dans des configurations opérationnelles de réversibilité, prêts à agir selon des délais gradués. Ce lange "crypté" mérite attention : en 2010, 10 000 soldats sont prêts à intervenir face à une "situation grave" survenant sur le territoire national. présenté de façon aussi vague, ce lieu est infigurable sur une carte d'état-major, mais il semble facilement localisable si l'on se souvient que, depuis l'automne 2005, un seul territoire absorbe l'attention de Nicolas Sarkozy : les "quartiers sensibles". Puisque cette évolution sécuritaro-militaire s'amorce inexorablement, j'évoquerai d'abord ce que serait ce "scénario de l'inacceptable" : une "opération banlieues" définie par un président soucieux de nettoyer de fond en comble cet "empire du mal" français. Et je restituerai dans les chapitres suivants les résultats de mon enquête : la façon dont, au sein de l'armée, de la gendarmerie et de la police, ont été vécus avec des réticences croissantes les emballements sécuritaires de l'État dans les années 2000 ; puis les discrètes et "perverses" évolutions des "politiques de la ville", conduites tant au niveau local que national, qui ont accompagné cette inquiétante dérive vers la préparation d'une guerre totale contre les "territoires perdus de la République", hypothèse du pire soigneusement préparée au cas où échoueraient les tentatives d'éradication pure et simple de ces quartiers qu'entreprennent certains élus locaux, de droite comme de gauche."

 

    Les faits que rapporte Hacène BLEMESSOUS, qui ont amené à plusieurs reprises des syndicats de police et de la magistrature à s'inquiéter ouvertement de certaines dérives, sont bien vérifiables malheureusement. Ce qu'il manque bien entendu, au-delà des faits saillants qu'il rapporte, c'est une enquête d'ensemble sur les réactions des autorités locales face aux demandes par le pouvoir central d'établissement de plans banlieues de toute sorte (allant jusqu'à légaliser des "comités de voisinages" d'immeubles). Les effets d'annonce sont si nombreux du côté de la Présidence de la République, les coupes sombres dans les budgets de l'armée, de la police et de la gendarmerie sont en même temps si fortes, qu'il convient de s'interroger, au-delà des discours, sur l'effectivité de la préparation qu'il dénonce. Outre le fait que même 10 000 hommes armés, ce qui semble impressionnant, vu notamment la technologie dont ils seraient dotés, ne suffiront probablement pas à couvrir plusieurs émeutes urbaines simultanées, il faudrait connaître l'état de connaissance réelle que possède les décideurs sur la situation dans les quartiers, depuis la fin d'une police de proximité, qui était aussi une police du renseignement. 

    Toujours est-il que ce livre est à prendre très au sérieux, dans une époque où ces préoccupations sécuritaires sont partagées par de nombreux autorités étatiques. Le phénomène décrit n'est pas propre à la France. Il faut se souvenir par ailleurs des émeutes des années 1960 aux États-Unis pour savoir que les situations sociales qui dégénèrent ne se règlent pas par des mesures politico-militaires. A la fin de son livre, le journaliste évoque toutes les résistances, hors système, qui se développent dans de nombreux quartiers et qui sont autant d'indices que sans doute le "scénario de l'inacceptable" n'aura heureusement pas lieu. Ces résistances se multiplient au fur et à mesure de l'accumulation de lois sécuritaires, dont de plus en plus de gens voient le caractère fallacieux (fausses du point de vue de leur objectif affiché et tendancieuses car toujours orientées vers les mêmes populations) et inefficace (car ne pouvant s'attaquant aux causes d'insécurité).

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Entre 1977 et 2003, la politique de la ville visait à "réinjecter du droit commun" dans les quartiers d'habitat social. Mais depuis, derrière les grands discours, une autre politique se déploie discrètement : la préparation d'une guerre totale aux cités, transformées en véritables ghettos ethniques, chaudrons sociaux dont le "traitement" ne relèverait plus que de l'éradication ou de la force armées. Voilà ce que démontre cette enquête implacable d'Hacène Belmessous, nourrie de documents confidentiels, de témoignages d'acteurs de la "sécurité urbaine" - politiques, urbanistes, policiers, gendarmes et militaire - et de visites des lieux où militaires et gendarmes se préparent à la contre-guérilla urbaine. Il explique ainsi qu'un objectif caché des opérations de rénovation urbaine est de faciliter les interventions policières, voire militaires, à venir dans ces territoires. Et il montre comment, à la suite des émeutes de 2005, deux nouveaux intervenants ont été enrôlés par le pouvoir sarkozyste : la gendarmerie mobile et l'armée de terre. Car avec l'adoption en 2008 du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, l'idée d'un engagement des forces terrestres en banlieue n'est plus un tabou. Mais s'ils se disent loyaux envers le chef de l'État, nombre d'officiers interrogés récusent ce "scénario de l'inacceptable". Quant aux gendarmes, ils contestent ouvertement leur rapprochement avec la police, tandis que nombre de policiers, aujourd'hui en première ligne, récusent la militarisation croissante de leur action. Autant de révélations inquiétantes, pointant les graves dérives d'une politique d'État ayant fait sien un nouvel adage : "Si tu veux la guerre, prépare la guerre!".

  Hacène BELMESSOUS (né en 1964), journaliste et chercheur indépendant, collaborateur de la revue Urbaniste depuis 1995, membre du think tank "Espaces publics", est également l'auteur d'autres ouvrages : L'avenir commence en banlieue (L'Harmattan, 2001) ; Voyage en sous France (L'Atelier, 2004) ; Mixité sociale : une imposture. Retour sur un mythe français (L'Atalante, collection "Comme un accordéon", 2006) ; Maires de banlieue. La politique à l'épreuve du réel (Sextant, 2007) ; Clandestine, L'État français tombe des sans-papiers (L'Atalante, même collection, 2011)...

 

Hacène BELMESSOUS, Opération banlieues, Comment l'État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, La Découverte, Collection Cahiers libres, 2010, 205 pages.

 

Complété le 16 octobre 2012. Relu le 15 juin 2020 (au moment des manifestations contre les violences policières)

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 08:38

        Le livre de l'historien américain  Lewis MUMFORD (1895-1990), paru en 1961 et largement complété en 1989, dresse une fresque de l'évolution de la ville depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui.

Loin d'une description de l'évolution purement architecturale, il analyse les variations du lien social et politique et fait la relation entre les changements de la forme des villes et les évolutions politiques, sociales, économiques, que les villes à la fois subissent et mettent en mouvement. Il met l'accent à de nombreuses reprises comme facteur de changements du tissu urbain les questions d'hygiène qui sont souvent négligées dans les études d'urbanisme. Non seulement, il décrit les conditions d'hygiène et donc de vie des habitants, mais il considère qu'il s'agit là d'un facteur clé pour comprendre ce qu'il se passe.

Dans 18 chapitres aux paragraphes eux-mêmes titrés, à la présentation claire, l'auteur montre bien les continuités et les ruptures, de la cité antique à la cité médiévale, de la cité médiévale à la ville industrielle, puis aux ensembles suburbains, en démontant aux passages nombre d'idées reçues. Il s'appuie sur des recherches archéologiques et sur la littérature, donnant à l'appui de sa perception trois séries de planches de photographies - avec un commentaire précis, visualisant les transformations de la ville.

 

      Les deux premiers chapitres, Lieux saints, villages et remparts et La cristallisation de la cité comportent des tentatives de comprendre comment se sont formées les premières cités. Étant donné les sources lacunaires d'information, l'auteur émet seulement des hypothèses.  Parmi celles-ci, notons l'importance des premiers cultes, concomitante aux besoins purement matériels, le besoin d'un lieu de rencontre fixe et régulier, la découverte des différents procédés de domestication des animaux, le développement des procédés de céramique et des techniques d'hydraulique... Tout cela contribue au processus de sédentarisation, même s'il n'est pas aboutit, à la formation de villages permanents.

"Alors qu'il semble, sur la base de nos connaissances actuelles, que les villes aient fait leur apparition physique au cours de la dernière phase de la période néolithique, l'émergence réelle de la cité est en fait le résultat ultime d'une union plus ancienne entre les éléments paléolithiques (entendre surtout la chasse) et néolithiques (entendre surtout l'agriculture). Cette union, si mes conjectures sont bonnes, était soutenue voire provoquée par les derniers progrès de la révolution agricole, la sélection des semences et l'intégration de la charrue et de l'irrigation. Cela aboutit à la formation de tout un réseau d'institutions et de contrôles, caractéristiques de la "civilisation". L'alliance entre la forteresse et le village semble très ancien.

Mais c'est surtout, dans le second chapitre, l'origine de la mutation urbaine qui intéresse l'auteur. il s'inspire des travaux de Henri FRANKFORT et de Mircea ELIADE pour cerner le rôle de la mystique religieuse dans la première concentration urbaine. Comment le pouvoir royal s'est-il formé, comment les angoisses des premiers habitants de cette première cité ainsi que leur agressivité ont-elles été gérées? Quelle est l'articulation entre le sacrifice et la royauté. Là, Lewis MUMFORD rejoint certains aspects de la problématique girardienne, même si l'auteur ne le cite pas, accordant une certaine place à l'immolation rituelle dans le processus de cristallisation de la cité.

"Sans doute ne pourrons-nous jamais avoir une preuve irréfutable qu'il existe un lien originaire entre l'institution de la royauté, la pratique des sacrifices humains, la guerre et le progrès urbain, mais assez d'indices concordants peuvent nous permettre de tenir pour suspecte telle conception d'un atavisme guerrier, ou le recours "au péché originel", pour expliquer l'institution historique et complexe de l'état de guerre." Le phénomène guerre est en tout associé dès l'origine à la formation de la cité. Deux caractéristique opposées, selon lui, "ont dès l'origine, fortement marqué la structure urbaine, et elles n'ont pas cessé d'y demeurer apparentes : la cité procurait à ses habitants un sentiment de sécurité tout en renforçant leurs dispositions agressives." "En s'écartant de l'archaique coutume villageoise et en s'efforçant de mettre la force au service de la justice (par l'élaboration du droit), la cité allait rapidement faire régner l'ordre dans son enceinte ; mais à travers le vaste espace extérieur, les luttes se poursuivaient selon les coutumes et les dieux locaux cherchant à imposer leur loi. A l'intérieur de la cité allaient se développer les complexes de frustration, cependant que, de l'extérieur, les attaques faisaient plus fréquentes : un pouvoir tyrannique était tenté, pour détourner de lui les haines et les rancunes, de s'en prendre violemment aux ennemis de l'extérieur." 

 

      Le dégagement des formes et des modèles antiques, puis celui de la personnalité de la cité ancienne, forment la matière des deux chapitres suivants. Tout d'abord, l'auteur met en garde : ""Sur ce terrain mouvant, les documents qui nous paraissent les plus authentiques peuvent se révéler trompeurs", ce qui ne l'empêche pas d'opter toute de même pour un essai d'interprétation des rares sources qui nous restent. Dans cet essai, Lewis MUMFORD évite les généralisations et spécifie à chaque fois ses sources, met l'accent sur les différences essentielles, même si elles sont aujourd'hui encore énigmatiques en grande partie, entre la naissance de cités dans le delta du Nil, au bord de l'Euphrate, ou dans les massifs de Grèce.

Ce sont surtout les édifices monumentaux qui guident sa réflexion, de même que l'existence partout de vestiges de murs d'enceinte, qui font percevoir certaines fonctions présentes dans les premières cités antiques. Un réseau de communication fondé surtout sur les cours d'eau permet seul des échanges de marchandises réguliers et favorise la diffusion des connaissances et l'établissement entre villes éloignées de relations de tout ordre. Le fait que le Temple est à la fois le centre du culte et du commerce, l'utilisation de l'écriture relevée surtout sur les tablettes de comptes constituent des éléments qui peuvent aider à imaginer ce qu'était la vie dans ces cités. Fait frappant pour nous, l'existence de grands espaces vides à l'intérieur même de ces cités antiques, la présence de débris et de reste d'excréments, et de végétaux très anciens dans ces espaces, nous indique comment pendant des milliers d'années, les citadins "se sont accommodés de conditions sanitaires déficientes, vivant à proximité de déchets malpropres dont ils paraissaient assez peu soucieux de se débarrasser" et comment aussi ils aménageaient à l'intérieur même des cités, des cultures. Lewis MUMFORD voit là le lien de la continuité entre les villages et la ville.

"Pour résumer : en Égypte, la ville fortifiée apparaît avant la période de centralisation dynastique ; mais la paix régnant ensuite et les tensions disparues, les fortifications ne paraissaient plus nécessaires. Lorsque des remparts furent à nouveau construits, ce fut beaucoup plus dans un but de défense contre des envahisseurs étrangers que pour raffermir l'autorité du pouvoir. Avec l'invasion et la période de domination Hyksos, nous voyons peu à peu le rôle et l'aspect des cités égyptiennes se rapprocher, avec quelques variantes, de celui des villes mésopotamiennes, et tout aussi bien des des cités de Palestine, de celles du plateau de l'Iran et au-delà (...). Avec des différences et variantes diverses, la cité primitive nous apparaît sous deux archétypes opposés de formes urbaines qui se sont établies dans les grandes vallées fluviales du Proche-Orient. Dans l'une, nous voyons s'exprimer la confiance et la tranquillité, et dans l'autre le tumulte et l'angoisse. Les uns, confrontés aux dangers et pleins d'appréhensions, ne cessent de modeler de puissantes images et d'élever de solides remparts, espérant ainsi décourager les intentions malignes ; et les autres, confiantes dans le Nil nourricier et le dieu soleil bienfaisants, qui règle le cours immuable de leurs jours, s'efforcent de promouvoir un ordre fondé sur la justice et de revêtir la mort des fraîches parures de la vie. Pour les uns, les remparts de la citadelle protègent et expriment la force du pouvoir qui peut se trouver écrasé dans les luttes furieuses qu'il provoque ; pour les autres, la montés des forces nouvelles de la civilisation se tempère de la maternelle convivialité des anciens rituels villageois : la sage parole du Paysan éloquent peut encore s'y faire entendre. Dans nos États modernes, nous retrouvons sous des formes nouvelles, ces deux extrêmes."

Dans la suite du texte, l'auteur tente de montrer que dans toutes les villes, préexistent les formes anciennes des solidarités villageoises (présentées comme conviviales) et les formes nouvelles, surtout guidées par des préoccupations de défense et trouvant leur source surtout dans l'acquisition de pouvoirs coercitifs, elle-même le fruit d'une différenciation sociale qui n'en finit pas. 

      C'est cette différenciation sociale issue de différentes activités humaines que Lewis MUMFORD tente de cerner dans la recherche sur les fonctions urbaines, lesquelles fixent essentiellement des éléments nomades dans un lieu de rencontre, les amalgament à des groupements déjà sédentaires qui bénéficient ainsi de l'apport excitant d'influences extérieures.

"Au cours d'une grande partie de l'histoire urbaine, la cité demeurerait un réservoir plus encore qu'un centre d'attraction. Elle était à l'origine un magasin, une réserve et un lieu d'accumulation. Par la commande de ces fonctions, elle accomplissait sa tâche de transformation. A travers ses organes administratifs, l'énergie cinétique de la communauté était répartie dans différentes directions."

Des sociologues, d'Auguste COMTE à W. M. WHEELER, mettent en lumière ce rôle de "réservoir de forces". "Le fait que des activités d'écriture et d'enregistrement d'opérations commerciales ou autres "aient à l'origine été exercées par des prêtres, qui ne participaient pas à la lourde tâche matérielle et prenaient de plus en plus conscience du rôle médiateur de l'esprit, devait avoir une heureuse influence. Utilisant de plus en plus les facultés d'abstraction et les propriétés du symbole, ils allaient faire de l'écriture un moyen de garder la trace et de transmettre des idées, des sentiments, des émotions qui n'avaient jamais pu encore s'exprimer de façon compréhensive et objective."

Cette fonction, selon Lewis MUMFORD, jointe à l'accroissement global de la richesse et du chiffre de la population "allaient être suivis d'une différenciation d'un autre type : la séparation entre les riches et les pauvres, conséquence d'une nouvelle grande invention de la vie urbaine, le droit de propriété. La propriété, au sens que l'on attribue actuellement à ce terme, n'existait pas dans les sociétés primitives : les peuples étaient attachés à une terre plus qu'ils n'en étaient possesseurs ; et dans les festins comme dans les famines, ils s'en partageaient les produits. Il restait à la civilisation à créer des disettes artificielles pour garder l'ouvrier attaché à sa tâche, alors que le surplus pouvait servir aux banquets de l'homme riche."  

Plus loin, nous pouvons lire : "Dans la cité des origines, l'exploitation, la guerre, l'esclavage, et le parasitisme allaient remplacer l'heureuse plénitude communautaire des villages du néolithique. Ces derniers avaient atteint une stabilité trop figée pour permettre de nouveaux progrès. L'arrivée d'éléments prédateurs et parasites dans la communauté urbaine en formation agissait comme un nouveau stimulus de la croissance, qui explique le renforcement et l'extension des fonctions de la citadelle. Mais ce sont les moyens nécessaires à son plein développement qui ont orienté la communauté vers le sacrifice, des vies contraintes, une destruction prématurée et la mort."  

Dans la dernière partie de ce chapitre, La représentation dramatique, il insiste sur l'aspect spiritualisation - parallèle à l'aspect matériel - qui fonde la cité. La perpétuation de plus en plus complexifiée des cérémonies des anciens villages, de leurs rites, se révèlent sous la forme des différentes représentations collectives comme le théâtre, l'épreuve d'adresse, le combat rituel... "Le dialogue exprime et résume en fin de compte l'existence citadine comme une fleur délicate de ses parcs, objet de tant de soins" Il dépasse l'aspect d'une seule parole délivrée par le maitre de la cité ; la multiplication des groupes, qui va de pair avec l'augmentation de la population, multiplie également les occasions de paroles collectives. 

 

      Le Surgissement de la polis et la réflexion sur le citoyen aux prises avec la cité idéale forment deux chapitres complémentaires, avant d'aborder les mutations que représentent la cité hellénistique et la cité romaine. Les cités mycéniennes, puis les colonies urbaines de la mer Égée qui connaissent une période d'expansion, jusqu'aux cités grecques comme surtout Athènes constituent les objets étudiés, surtout à partir de l'oeuvre d'HOMÈRE et des études religieuses comparatives de Lewis FARNELL.

"Une place forte dans un nid d'aigle, entourée d'un groupe de villages, telle est la forme de l'agglomération citadine que nous voyons alors apparaître, en Grèce comme Italie, de la Sicile et l'Étrurie jusqu'aux confins de l'Asie Mineure." "L'union (des) groupes de villages, ou sysnoesis, a donné naissance à la cité grecque. L'union était parfois spontanée, ou parfois, comme à Athènes, elle se formait sous l'autorité d'un roi. Mais la fusion n'était jamais complète et l'autorité du pouvoir dominant de la cité n'était pas absolue."  

Lewis MUMFORD met en scène les caractéristiques de ces cités grecques, qui les distinguent si fortement de beaucoup d'autres dans l'Antiquité, où la transformation du village en ville, parce que leurs habitants veulent une vie meilleure, s'effectue à un moment où les seigneurs et les aristocraties féodales s'affaiblissent.

"Ne pourrait-on pas (...) faire un rapprochement entre cette absence de remparts et la présence en Grèce de ces qualités humaines que nous n'avions pas découvertes dans les cités du Proche Orient, une certaine ouverture d'esprit et l'amour de la liberté?  A Athènes, la décision de construire une enceinte fortifiée fut prise tardivement ; et Sparte, confiante dans la redoutable valeur de ses combattants, se refusera jusqu'au bout à l'entreprendre." 

Nous retrouvons chez l'auteur la même description de l'évolution des cités grecques que chez Jean-Pierre VERNANT par exemple, avec la montée des banquiers et des commerçants, soutenus par les artisans. C'est une véritable articulation entre l'Acropole, facteur de déification de la cité, ancien Temple aux activités diversifiées, avec ses caractères à la fois ouverts et fermés (ouverts sur l'ensemble du monde grec, en liaison avec l'institution des Jeux Olympiques, fermés en tant que concentrant l'identité fière de la cité). La croissante importante de l'Agora, espace libre et grand-place de circulation et de commerce, au détriment de l'Acropole est témoin de la modification de l'économie grecque, ouverte à l'activité des métèques. L'auteur s'interroge longuement sur le fait que les cités grecques ne purent jamais passer de la participation directe à un type de gouvernement représentatif. Les incessantes apostrophes des auteurs anciens contre un accroissement excessif de la population constitue une piste qui laisse tout de même l'interrogation ouverte. 

A l'opposé à l'image de splendeur blanche véhiculée par l'école de Johan WINCKELMANN, Lewis MUMFORD met à vif la discordance entre la pensée (brillante) et la matière (désordonnée et sale, au sens propre du terme) de la cité grecque. L'idéal de la cité, mit en avant par SOCRATE et PLATON, ne doit pas camoufler la véritable réalité vécue. En bas de l'Acropole qui domine la ville, s'entasse les maisons dans une cité aux dimensions qui restent modestes. Les rêveries de PLATON nous laisse voir a contrario une réalité faite de tumultes et de conflits. C'est pour n'avoir pas compris que la marche dialectique des choses est la seule voie du développement interne, et que rejeter à l'extérieur par la colonisation par exemple les nombreux problèmes de la cité, constitue une impasse.

"Cet esprit traditionaliste devait empêcher PLATON de soupçonner l'origine de la plus sérieuse tare de la cité : la cristallisation prématurée dans le moule archaique de la citadelle. Et ses efforts de rénovation aboutissaient en fait à renforcer cette dernière face aux aspirations de la cité démocratique, en restaurant ses anciens monopoles : sa mainmise sur la religion, la science et la puissance militaire, le tout soutenu par le secret absolu des décisions et l'utilisation du mensonge officiel. Une vraie cité idéale!"

 

     Avec la période hellénistique et celle de l'empire romain s'ouvrent d'autres problématiques. Mais il n'y a pas de rupture :

"Le passage de la cité hellène à la métropole hellénistique, puis à la mégapole alexandrine, allait s'effectuer sans changements brusques. Les cités commerçantes d'Asie Mineure préfiguraient déjà en effet la forme et les institutions de ce dernier type ; et longtemps encore après l'échec de Démosthène et jusqu'à la victoire de Tome, la cité grecque allait poursuivre ses efforts tenaces et désespérés pour préserver son existence et restaurer l'idéal qui avait fait sa grandeur."

En fin de compte, ni PLATON, ni ARISTOTE n'ont pu comprendre que pour qu'elle perdure, il aurait fallu repenser ses fondements éthiques. Si l'on suit toujours l'auteur, "depuis le VIIe siècle, les cités grecques avaient emprunté deux modes divergents de développement. Un premier groupe, comportant les cités de la presqu'île continentale et des îles avoisinantes, suivant un modèle de croissance "organique", assez librement irrégulier et naturel ; un autre, avec les cités de la colonisation ionienne de la côte d'Asie Mineure, connaissait un développement plus systématiquement dirigé. Les premières étaient plus particulièrement influencées par l'esprit des institutions de l'Acropole, les secondes par celui de l'Agora. Les unes se montraient fidèles à d'anciennes traditions, jusqu'à succomber aux déchaînements de forces intérieures et extérieures qu'elles ne parvenaient pas à contrôler ; les autres organisaient un nouveau mode de vie, en laissant les activités commerciales prendre le pas sur l'agriculture. Aucune, en fin de compte, ne pouvait échapper aux rudes épreuves de la guerre et de la conquête."  

Prises d'assaut, parfois détruites, ces cités devaient changer de forme, et adopter le plan hellénistique, quadrillage qui laisse maints espaces vides, laissant place à jardins et parcs qui devaient, avec leur croissance, se révéler insuffisants. L'Acropole perd devant l'Agora :

"la cité avait cessé d'être le lieu d'une action dramatique où chaque citoyen avait son rôle et ses répliques à dire ; elle devient une sorte d'arène où l'équipe au pouvoir présentait pompeusement son spectacle ; et les bâtiments impeccablement alignés en deux rangées parallèles le long des avenues n'étaient plus que la belle façade d'un régime fondé sur la force militaire et les méthodes d'exploitation. Cette grande parade urbaine de la période hellénistique n'était pas sans présenter de frappantes analogies avec l'insidieuse perversion, la persuasion menteuse et amollissante de la publicité et de nos public relations."

C'est le goût pour l'aspect monumental qui frappe et cette cité est avant tout un grand comptoir. Son aspect extérieur masque sa vie profonde, faite d'exploitation de la grande majorité de ses habitants : femmes, esclaves, étrangers, citoyens déchus, pour dettes par exemple. Les Romain ne font que perfectionner le cadre de la cité hellénistique, y mêlant des aspects d'autres provenances, africaines ou asiatiques.

 Avec Rome, c'est le passage de la mégalopole à la nécropole. Alors que pour les Grecs l'enceinte fortifiée ne vient qu'avec les guerres incessantes, et pas partout, pour les Romains, l'édification du mur est le premier acte, religieux et pratique. Entre l'intérieur et l'extérieur du mur d'enceinte prend place un espace libre interdit de construction, le promerium. L'impératif de défense est premier, et l'empire n'est finalement que l'extension indéfinie (symbolique)  d'une telle enceinte, même si elle ne revêt qu'une forme matérielle sous forme de long mur que très tard. Avenues commerçantes à perte de vue qui se substitue au marché central. L'édification d'égouts et d'aqueducs, le pavage des rues se mit au service de l'ensemble de la population urbaine, mais il n'existe pas de mesures minimums d'hygiène qui réglementent la constitution de dépôts immenses de déchets, d'où de très fréquentes épidémies qui rythment en quelque sorte la croissance de la cité. Le forum romain, mélange de l'Acropole et de l'Agora, concentre les diverses activités sociales. Nous avons par ailleurs souligné l'organisation proprement "évergétique" de la vie politique et économique urbaines, avec ses clientèles et ses clans (voir l'ouvrage de Paul VEYNE, Le pain et le cirque), ce que Lewis MUMFORD nomme le parasitisme organisé.

"Rome a pu nous fournir un parfait exemple du processus de dévitalisation urbaine (...). Sa désintégration devait être en fin de compte le résultat d'un excès de développement qui procédait de la défaillance des fonctions, de la perte du contrôle des mécanismes sociaux et économiques indispensables à son existence. A ce point, l'organisation romaine aurait dû devenir plus légère, spirituelle, et capable, par l'éducation, de maintenir l'ordre sans recourir à la brutalité des moyens de contrainte. Mais jamais le processus de spiritualisation (c'est-à-dire, dans l'esprit de l'auteur de mise en relation réelle des habitants, de manière équitable et participative) n'intervint et, loin de nous présenter l'exemple d'une coopération politique raisonnée (ce que pourrait nous faire croire maints écrits de juristes romains, pensons-nous), Rome devint de plus en plus un remarquable prototype de l'expansionnisme sans frein, de l'exploitation et du matérialisme sans scrupules." 

 

       Dans les deux chapitres suivants, vient la cité médiévale, née d'une autre vision de la Cité - la recherche d'une forme de cité céleste, dans la décadence urbaine que nous pouvons voir dans l'agglomération de Rome. Entre le VIIIe et le XIIe siècle, c'est l'abandon progressif, mais affirmé, de l'emplacement du forum - et des monuments maintenant païens - et le transfert du marché dans le périmètre fortifié de la colline du Capitole. L'influence des ordres monastiques dans l'élaboration d'une nouvelle forme urbaine est déterminante. Le monastère lui-même "constituait en fait une cité de conception nouvelle : association ou plutôt fraternité d'hommes que des aspirations communes rassemblaient, non seulement au cours de cérémonies occasionnelles mais dans une cohabitation durable ; ils vivaient ensemble une vie chrétienne, consacrée exclusivement au service de leur Dieu."  

Lewis MUMFORD constate que "la colonie monastique constituait une citadelle d'un type nouveau : un solide point d'appui religieux qui allait empêcher le repli de la civilisation de se transformer en débâcle. C'était une citadelle des âmes, dans la chapelle abbatiale constituait le palais."

Des valeurs pratiques de modération, d'ordre, de ponctualité, d'honnêteté, et d'autodiscipline sont établies, avant d'être diffusées parmi les populations des cités médiévales anciennement romaines, lorsque celles-ci n'ont pas été détruites ou abandonnées. Cela influence l'organisation du travail et ses inventions du capitalisme naissant : l'horloge, le livre de comptabilité, l'emploi du temps...  Le besoin vivace de protection entraîne une fortification des cités et la population participe à l'entretien du mur d'enceinte.

"... de populations auparavant soumises à la tyrannie des seigneurs féodaux qui les réduisaient en servage en les gratifiant d'un lopin de terre et d'une précaire caution de sécurité, ou ayant renoncé à l'espoir d'une félicité familiale et trouvé refuge dans un monastère ou un couvent, refluaient en grand nombre vers ces heureuses enclaves de paix."

Effectivement d'autres auteurs mettent l'accent sur cette sorte d'exode, un grand nombre d'hommes cherchant à échapper à une perpétuelle insécurité dues aux rivalités entre seigneurs : dans la ville, qui agit alors comme un aimant, se reconstitue un espace d'échanges de tout ordre, intellectuel et commercial. De la ville, les nouveaux marchands projettent leurs marchandises et le savoir-faire des artisans bien au-delà d'une économie domestique limitée. La prospérité des cités attirent de nouveaux habitants au rythme comparable aux taux de croissance des villes européennes du XIXe siècle. Ce développement est fonction de tout un ensemble de facteurs économiques : l'octroi des franchises aux villes (remplacement du troc par la monnaie, du servage par des travaux saisonniers et le travail à la pièce), la garantie du statut des corporations urbaines (marchandage au lieu d'imposition de conquérant à peuple soumis), mouvement surtout sensible à partir du Xe siècle. Au cours de toute la période médiévale, la bourgeoisie naissante ne cesse de disputer le pouvoir politique aux seigneurs, aux évêques et aux rois, mais ces franchises permettent à ces derniers de se dégager de leurs obligations de protection et de bénéficier de nombreuses marchandises inconnues auparavant. Leur attitude ambivalente se comprend :

"la cité libre était pour eux une nouvelle source de richesse, mais la volonté d'indépendance des populations (...) menaçait de ruiner le régime féodal dans son ensemble."  La vie collective s'organise autour de l'église, qui développe des hôpitaux, pour les malades et pour les orphelins. L'hôtel de ville, qui sert de halle commerçante, devient le centre des activités politiques de la cité. Les guildes, forment la plus répandue de groupements, en dehors de l'église, construisent des universités, leurs centres éducatifs. 

Les aménagements intérieurs (à l'intérieur des murailles) de la cité médiévale sont constitués de maisons, de deux ou trois étages seulement à l'origine, habituellement ordonnées en rangées continues autour de leurs jardins arrières, parfois en blocs résidentiels entourant des cours intérieures. Les fermes elles-mêmes, dans la ville, forment des blocs. Les matériaux proviennent des environs proches. Ces maisons ont d'étroites ouvertures, que des volets protègent des intempéries, remplacées plus tard par des fenêtres de tissu huilé, de parfois, parfois plus tard de verre (à partir du XVe siècle). Si les plans des villes varient d'une région à l'autre, les habitations se caractérisent par une absence de division et de spécialisation de l'espace intérieur.

"Vers la fin du moyen Age cependant, la surpopulation et la cherté des loyers devaient avoir pour conséquence de rendre les conditions d'habitat de plus en plus défectueuses, si bien qu'il n'était pas rare de voir disparaître des familles entières, emportées par les épidémies. Du fait du développement des cités, les espaces verts de l'extérieur se trouvaient de plus en plus éloignés et ceux de l'intérieur se couvraient de constructions nouvelles ; la salubrité ne pouvait qu'en souffrir."

L'auteur s'élève contre la mauvaise réputation des cités médiévales, où existent en réalité air pur, espace, salubrité. Tant que le caractère campagnard de cette cité est préservé, tant qu'une croissance organique perdure, les habitants sont protégés des errements ultérieurs. La décentralisation des institutions sociales essentielles diminue l'importance des rassemblements, évite l'engorgement des voies de circulation et aide la population à garder la mesure dans ses constructions. Lorsque le monastère, les guildes, l'église voient leur influence décroître, commencent un certain nombre de dislocations médiévales, qui sont autant d'anticipations modernes.

 

   Ce sont ces dislocations médiévales et l'avènement du style baroque qui forment la matière des chapitres XI et XII. Le chapitre XIII évoque le développement des cours, des parades et des capitaux. La cité médiévale a-t-elle représenté la véritable cité chrétienne? Fut-elle cette cité-refuge que les anciennes civilisations primitives avaient en vain espéré réaliser? Ou le paradigme d'ignorance, de crasse, de brutalité et de superstition que certains auteurs évoquent?

Lewis MUMFORD n'adhère ni à la représentation communément admise d'une cité de torchis nauséabonde ni au charmant tableau dressé par Augustus PUGIN (1812-1852), MORRIS ou d'autres encore. Mais il fait remarquer que pour la première fois sans doute, la très grande majorité de la population est composée d'hommes libres, seuls quelques groupes, comme celui des Juifs, ont un statut différent de la masse des citoyens. Même si la société reste très hiérarchisée, la poursuite d'un idéal religieux fait renoncer à la recherche d'un monopole de puissance et de savoir, propres aux cités antiques. Le mouvement de croissance urbaine (en densité et en population), le développement de l'industrie minière et du verre, l'accélération des échanges entre villes et campagnes... font ressentir très vite, alors que l'insécurité semble diminuer, les anciennes institutions  comme des obstacles. En tout cas ni l'Église, ni la cité médiévale, dont les privilèges économiques et les barrières commerciales s'effritent, ne semblent en mesure de répondre à de nouvelles aspirations.

Lentement, après la période charnière du XVIe siècle, pendant au moins 300 ans, l'ordre urbain médiéval disparaît.

"Les grandes lignes d'un complexe culturel nouveau se dégagèrent en Europe entre le XVe et le XVIe siècle ; les formes du réceptacle urbain comme son contenu, en furent profondément modifiées. Le nouveau modèle d'existence découlait d'une nouvelle économie, celle du capitalisme mercantile, d'un nouveau cadre politique, principalement celui des oligarchies ou des despotismes centralisés incarnés habituellement par des États nationaux, et d'une nouvelle idéologie appuyée sur une conception mécanique de la physique, dont les postulats inspiraient depuis longtemps déjà l'organisation de l'armée et celle des ordres religieux."

Se défiant d'interprétations hasardeuses regroupées sous la bannière du terme Renaissance, l'auteur rappelle le véritable renouveau de la culture du XIIe siècle et la calamité naturelle, la Peste Noire, qui élimine au XIVe siècle près de la moitié des habitants des villes d'Europe. C'est dans un désordre social que ceux qui contrôlaient les armées, les routes commerciales et d'importantes richesses imposent une nouvelle vision de la société, donc de la ville.

"La stricte uniformité du style baroque succédait à l'universalisme médiéval ; au particularisme, l'autorité centralisée ; au pouvoir oecuménique de l'Église (...), la souveraineté temporelle d'un roi de droit divin (...).". La découverte d'oeuvres importantes de l'âge classique, tant en littérature qu'en architecture, provoque un épanouissement du baroque. On assiste d'abord à une sorte de clarification géométrique de l'espace qui avait commencé depuis de nombreuses générations, puis à la définition d'un ordre strict, clair et aéré qui ne laisse plus place au désordre toléré dans la période précédente, pendant matériel d'une nouvelle conception de l'ordre social qui ne tolère plus non plus les désordres socio-économiques.

"La conception baroque du XVIIe siècle met bien en lumière deux tendances contradictoires de ce temps : d'une part l'esprit méthodique et abstrait des mathématiques, s'exprimant parfaitement dans la rigueur des tracés, l'alignement des immeubles, l'ordre concerté et formel des jardins et du paysage ; d'autre part, un goût de l'extravagance, de l'alambiqué et du sensuel, une rébellion contre les règles, contre le mécanisme et le classicisme (...)."

Les effets de ces deux tendances, tantôt coexistantes, tantôt séparées, se font sentir du XVIe au XIXe siècle. Les cités s'arrêtent de se multiplier, au moins dans l'Ancien Monde, notamment sous la volonté du pouvoir politique qui cherche à affermir son autorité et développe des moyens de contrainte. La poursuite des activités guerrières, et même de leur amplification, entraîne un mouvement de construction de fortifications qui enferment les habitants dans un cadre qui se veut protecteur. Comme le titre d'un sous-chapitre le dit si bien, la guerre modèle la cité, dont les habitations se développent alors en hauteur et emplissent les espace auparavant libres laissés aux cultures et aux jardins d'agréments. Lewis MUMFORD reprend là la description d'une société sous pression des activités des différentes armées rivales permanentes, société où la caserne et les arsenaux constituent deux édifices obligés et qui remplacent presque le monastère, sans compter les multiples espaces dédiés aux parades et aux exercices militaires. Un capitalisme qui se militarise influence jusqu'à la conception de ces cités qui doivent alors posséder de larges avenues pour permettre le passage et la mobilisation des troupes.

"Dans les cités de style nouveau, ou dans les quartiers neufs autour de noyaux anciens, les édifices se rangent de part et d'autre de l'avenue qui est avant tout un espace utilisé pour les défilés, où des spectateurs se rassemblent le long des trottoirs, et regardent depuis les fenêtres et les balcons des exercices et marches triomphales qui les impressionnent et les intimident fortement."

Alors que dans la cité médiévale, riches et pauvres se coudoyaient dans la rue et sur la place publique ou dans la cathédrale, se forment des quartiers fortement différenciés suivant la richesse des habitants. 

L'architecture nouvelle et la vie de la cité nouvelle (ou les quartiers nouveaux) reflètent alors la situation du Palais, construction baroque par excellence. Lewis MUMFORD décrit alors, à la manière de Philippe ARIES, ces transformations de la vie familiale, qui se traduisent par une autre différenciation des pièces d'habitation, par aussi la disparition de certaines institutions et bâtiments publics, comme les bains. Se plaquent sur d'anciennes fonctions urbaines, une autre organisation de la ville, qui donne une très grande importance à la circulation. Des plans de ville, en étoile notamment, s'inscrivent dans cette recherche de formes géométriques qui rendent si faciles la traversée d'un point à un autre. L'auteur décrit comment la ville de Washington, aux États-Unis, s'édifie, avec toutes les caractéristiques d'un grand ensemble baroque, aux avenues démesurées par rapport au nombre d'habitants et aux grands bâtiments.

 

   Dans les deux chapitres suivant, à l'image de l'accélération de l'Histoire, l'auteur nous amène très vite aux villes modernes, nées de l'expansion commerciale, dans un état qu'il qualifie de désagrégation urbaine, avant d'aborder la formation de la ville industrielle. L'historien américain rappelle qu'avant même que la centralisation du pouvoir politique se soit exprimée par le style baroque, de nouvelles formes économiques ont émergé. Ce capitalisme (et l'auteur n'a pas peur des mots) s'oppose aux coutumes héritées de l'ordre médiéval, notamment les différentes franchises et "privilèges" attachés à l'exercice de nombreuses professions, de même que les différentes contraintes d'origine religieuse sur le prêt à intérêt. La cité commerciale prend en quelque sorte le pouvoir.

"Dès son origine, le capitalisme urbain s'avéra l'ennemi de la stabilité, et au cours des quatre derniers siècles, à mesure qu'augmentait sa puissance, l'efficacité de son dynamisme destructeur ne fit que croitre. Dans le système capitaliste, la permanence n'a pas droit de cité, ou plutôt les seuls éléments stables qui s'y retrouvent de façon constante sont l'avarice, la cupidité et l'orgueilleuse volonté de puissance."

Avec l'étendard de la liberté, ce capitalisme transforme peu à peu les domaines féodaux et communaux en propriétés individuelles dont le possesseur, libéré des obligations de fermage, n'est plus tenu qu'au paiement d'un impôt, lui-même de plus en plus individualisé. L'instauration progressive d'une propriété individuelle des sols et des habitations donnent une certaine valeur à ceux-ci, ce qui permet leur location, à des prix incontrôlés et prohibitifs qui accentuent les clivages entre quartiers pauvres et quartiers riches, entre taudis et véritables palais. La planification urbaine naissante s'accorde avec l'intérêt de l'homme d'affaires pour qui le tracé idéal de la cité est celui qui peut le plus aisément se diviser en lots négociables.

"Du point de vue commercial, ce tracé non organique offrait l'avantage de permettre l'utilisation maximale du terrain, entraînant une hausse de sa valeur marchande et du revenu des loyers." Ce tracé formel ne se préoccupe pas pas de la direction des vents, ni de la délimitation des quartiers industriels, ni de la salubrité du terrain, ni d'aucun élément pouvant avoir son importance lors de l'usage d'un site urbain. De plus, chaque nouvelle augmentation de la population vient justifier le surinvestissement en équipements, notamment en  moyens de transport. S'appuyant sur de nombreux rapports, l'auteur indique les différents effets néfastes de cette forme d'expansion des villes : engorgement régulier de la circulation, accroissement de la densité de population, avec tous ses problèmes de sécurité et d'hygiène... 

Sa description de la ville industrielle, généré par la mine, l'usine et les voies ferrées ,qui se multiplient de 1820 à 1900, fait comprendre pourquoi elle est devenue un contre-exemple pour les générations suivantes d'urbanistes. "N'importe qui peut y monter son affaire, du moment que cela accroît la richesse de cette ville. L'évolution de la société du XIXe siècle, et particulièrement celle de l'organisation urbaine, constitue une excellente illustration de cette double tendance. Un processus positif se poursuivait pour intégrer, sous des forme de plus en plus différenciées et complexes, les individus à l'ensemble social ; et l'usine tendait à se préciser ses rapports avec le monde environnant et avec l'ensemble de l'organisation économique.(...). (Dans) le même temps, un processus destructeur se poursuivait, s'attaquant au milieu naturel, souvent à un rythme rapide (...)"

Mais ce processus s'attaque aussi au tissu urbain lui-même : "trois éléments principaux concouraient à la formation d'un nouveau type de complexe urbain : l'usine, la voie ferrée, le taudis."  La ville devient un agrégat de fragments plus ou moins dévastés, aux formes étranges, essaimé dans les intervalles des voies ferrées, des usines, des entrepôts et des décharges. Bruit, crasse et pollution sont les lots de cette ville. Sans compter des maisons ouvrières monotones, à l'éclairage et à la ventilation insuffisants, qui ne bénéficient guère du résultat des inventions et de la production intensive. Cette dégradation intense suscite ne contre-réaction qui commence surtout par l'amélioration des services d'hygiène. le XIXe siècle, pour reprendre l'analyse de Béatrice et Sidney WEBB, malgré la doctrine du laissez-faire, est celui du socialisme municipal. Sous l'impératif du combat contre les épidémies et les incendies, de nombreux services publics se mettent en place et un certain mouvement de réappropriation collective des sols s'esquisse. Mais une fois des résultats obtenus dans ces domaines, d'autres impératifs, ceux de la circulation à l'intérieur des villes, entrainent la formation d'une nouvelle forme de cité, la cité souterraine (transport et canalisations). A New York ou à Los Angeles, à la pollution systématique (le fog), les "ingénieurs, qui ont enfoncé jusqu'au coeur des cités de nombreuses voies rapides et construit garages et parkings, n'ont fait que reprendre ou accentuer les pire erreurs des constructeurs de voies ferrées." 

 

       Au chapitres XVI et XVII, Lewis MUMFORD décrit la formation de la banlieue qui préfigure la cité future, et dénonce le mythe de la mégalopole.

Alors que l'état d'esprit du citadin reflète un mépris du paysan attardé, l'histoire de la banlieue permet de comprendre qu'il s'agit de reproduire à l'extérieur de la ville certaines conditions matérielles qui la rendent plus vivables, soit les anciens jardins qui emplissaient nombre d'espaces de la cité. L'engouement de la pratique du jardinage et de la verdure, d'abord réservé à des élites devient un phénomène massif. La tendance est alors à reproduire en banlieue certaines facilités urbaines, entendre les moyens de consommation (de l'alimentation au cinéma) et de circulation (encore plus de routes et d'autoroutes).

"Les expériences suburbaines ont ainsi préparé le terrain pour l'apparition d'une forme d'urbanisme supérieur qui n'atteint nulle part encore un point de perfection, mais qui cherche les moyens de définir de façon nouvelle la fonction dynamique de centre d'attraction et la fonction statique de réceptacle. La banlieue ne semble plus déjà qu'un souvenir du passé, englobée dans le large périmètre de la conurbation (...)."

A mesure des progrès de la production qui se tournent plus nettement vers les activités de consommation, le Suburban way of life tend à se généraliser. Auparavant, la banlieue pouvait apparaître comme un nouvel espace où l'esprit communautaire et l'esprit de quartier pouvait renaitre, mais l'exode citadin s'est transformé en retraite générale qui amène la formation d'une épaisse ceinture suburbaine plutôt que de centres de banlieue autonomes. Le développement de la voiture individuelle permet cette expansion indéfinie du tissu urbain : la méga-banlieue fait figure maintenant d'anti-cité.

Conclusion de l'évolution : "vouloir créer un important réseau de communication sans prévoir des réserves de terrain, sans organiser des réseaux locaux largement indépendants des principales voies d'accès, et sans imposer une densité supérieure à la densité suburbaine actuelle pour équilibrer l'occupation de la surface urbaine, c'est dégrader le territoire sans qu'il en résulte aucun bénéfice pour les habitants de la région."

Mais fort heureusement, et cet optimisme parcourt la fin du livre, depuis plus d'un siècle, une réaction se dessine, à la fois contre l'exode urbain et contre le peuplement urbain qui l'a provoqué. Il cite les analyses du géographe Pierre KROPOTKINE (Champs, usines et ateliers, Boston, 1899 ; traduction française 1910 aux éditions Schleiler) pour l'utilisation décentralisée d'unités de production grâce à des transports adéquats, d'Ebenezer HOWARD, en faveur de la réalisation de cités-jardins. Égratignant au passage les conceptions de LE CORBUSIER, qui n'est pour lui que celles de banlieues verticales, Lewis MUMFORD évoque à la suite de leurs travaux les projets des villes nouvelles autour de Londres, et d'expériences semblables en Suède, aux Pays-Bas et dans la Russie soviétique. 

       Au cours de l'histoire, l'augmentation des surfaces de terrains arables, les innovations agricoles, l'accroissement des chiffres de populations et la multiplication du nombre des villes ont toujours été des phénomènes concomitants. Mais les développements actuels font poser la question : "Arrivons-nous au dernier stade du développement urbain?" Avant son effondrement. Lewis MUMFORD n'adhère pas pour autant aux prédictions apocalyptiques régulièrement en vogue, sinon que lesdites prédictions peuvent avoir tendance à être auto-réalisatrices. outre le déclenchement - accidentel ou non - d'une guerre nucléaire, des périls aussi menaçants quoique plus insidieux existent. Le développement d'une bureaucratie tentaculaire, la disparition des limites des villes (malgré leurs dénominations qui restent ancrées dans un passé révolu), l'étalement d'un gigantisme de béton donnent chaque jour à voir les méfaits de la formation d'une mégapole, par ailleurs mythifiée. La multiplication de congestions dans les grands centres, les besoins dantesques en eau et en énergie, ne serait-ce que pour maintenir tout ce vaste ensemble en état de marche ne sont que deux éléments saillants de l'explosion du réceptacle que devrait être la cité des activités et des vécus humains.

L'examen de la civilisation du mégalopole "nous donne à voir de multiples développements, dont chacun peut avoir une issue fatale (...)."  De nouveaux éléments ambivalents apparaissent, rendant le tout encore plus complexe : une certaine dématérialisation de l'organisation de l'ensemble métropolitain, la formation d'une véritable cité invisible (par le développement des moyens informatiques et des télécommunications), le développement de services à distance... Ces derniers éléments rendent malgré tout l'auteur optimiste. Il considère que tous les matériaux d'une transformation positive de la ville sont là, mais encore faut-il que les pouvoirs politiques et les habitants puissent s'en saisir. "Notre civilisation se trouve confrontés à une extension constante d'un système extrêmement centralisé, super-organique, ne comportant pas d'éléments autonomes capables de sélectionner, de contrôler, et surtout de prendre eux-mêmes des décisions et de les défendre. La solution de ce problème, qui commande tout l'avenir de notre civilisation urbaine, dépendra du développement d'une structure organique qui, à l'échelle mondiale, donnerait aux institutions et aux groupements humains de toutes dimensions la possibilité d'utiliser pleinement leurs capacités et de faire reconnaitre leur personnalité propre."

 

     Le dernier chapitre, Rétrospective et perspectives reprend toute l'histoire qu'il vient de tracer, depuis la cité antique jusqu'à la mégalopole. L'auteur garde une confiance au pouvoir inventif de l'humanité pour se sortir de cette situation.

 

      il faut voir les planches photographiques - certaines vues sont réellement saisissantes - pour bien saisir toute l'évolution de la cité. L'honnête homme peut avoir avec ce livre une vue d'ensemble de ce que nous vivons, souvent sans en avoir conscience, pris dans le quotidien de nos problèmes individuels et familiaux. L'étudiant peut (et nous serions enclin à dire, l'étudiant en urbanisme doit... ) s'appuyer sur la bibliographie très abondante (souvent elle-même commentée) que Lewis MUMFORD offre en fin d'ouvrage pour poursuivre lui-même l'étude de telle ou telle période. Un véritable ouvrage de référence, dont certaines analyses réalisées à la fin des années 1950 s'avèrent de nos jours prémonitoires. Les différentes positions en faveur d'un développement durable et d'une conception de la cité n'en sont ici que confortées.

Lewis MUMFORD, la cité à travers l'histoire, Préface de l'édition française de Jean-Pierre GARNIER, Agone, collection Mémoires sociales, 2011, 925 pages. C'est la traduction - coup de chapeau à l'éditeur pour ce travail d'orfèvre - de l'anglais de l'ouvrage The City in History, 1961 et 1989 rénovée par l'auteur (dernière édition révisée par l'auteur, Orlando (Floride), Harcourt, 1989), par Guy et Gérard DURAND, révisée et actualisée d'après la dernière version originale par Natacha CAUVIN.

 

Relu le 19 juin 2020

 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 14:00

    Henri LEFEBVRE; philosophe marxiste français, se consacre à la sociologie, la géographie et au matérialisme historique en général. Il fait partie des premiers intellectuels qui diffusent en France la connaissance du marxisme.

Un parcours aux influences multiples

   Influencé par sa mère fortement catholique, Henri LEFEBVRE envisage la prêtrise avant de romptre avec la religion pour se tourner vers la philosophie, grâce à l'enseignement de Maurice BLONDEL à Aix-en-Provence? Il étudie la philosophie à Paris en 1919 (Sorbonne) et rencontre quelques étudiants, Pierre MORHANGE, Norbert GUTERMAN, Georges POLITZER auxquels il se joint en 1924 pour animer un groupe, Philosophies, nom de la revue qu'ils publient. Ce groupe se lance dans l'action politique en liaison avec le groupe surréaliste et la revue Clarté. Le groupe Philosophies évolue, selon LEFEBVRE du culte de l"Esprit" au matérialisme dialectique. Comme plusieurs autres membres du groupe, il adhère au Parti Communiste Français en 1928-1929. N'ayant pas l'agrégation, il doit faire plusieurs petits métiers avant d'obtenir un poste de professeur à Privas (Ardèche) où il anime la cellule communiste locale.

Menacé de révocation à la suite d'une manifestation contre le politicien André TARDIEU, il est déplacé d'office en 1931 à Montargis (Loiret), où il enseigne jusqu'à la guerre. En 1935, il y est élu conseiller municipal sur une liste (minoritaire) d'unité antifasciste. Après un passage à Sant-Étienne, il est révoqué de l'enseignement par le gouvernement de Vichy en mars 1941. Il rejoint alors la Résistance, ayant rang de capitaine FFI. De 1944 à 1947, il est le directeur de la station de Toulouse de la Radio-diffusion française (RDF). Dès les années 1930, il commence à publier des ouvrages sur sa conception du marxisme, seul ou en collaboration avec Norbert GUTERMAN.

     En 1947, il réintègre l'enseignement à Toulouse. L'année suivante, sous les auspices de Georges GURVITCH, en entre au CNRS pour des études de sociologie rurale, domaine dans lequel il soutient ses thèses de doctorat en 1954. Il est alors une des figures de proue des philosophes communistes. Il fait partie du Comité de rédaction de "la revue du matérialisme militant", La Nouvelle Critique.

Mais son évolution au cours des années 1950 concernant la théorie marxiste, en particulier son rejet sans concession du stalinisme accentué à partir de 1955, lui vaut d'être exclu du PCF en 1958. Il participe alors au groupe L'Étincelle, aux côtés notamment de François CHÂTELET, Anatole KOPP et Yves CACHIN. Il collabore à la revue Arguments. En 1960, il signe le manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Il est membre du Comité de patronage du Mouvement contre l'Armement Atomique à sa création.

En 1962, il devient professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg, puis à l'Université de Paris X-Nanterre à partir de 1965. Il influence directement les étudiants qui initient le mouvement de Mai 1968, puis livre une analyse à chaud des événements. Il finit son parcours à l'Institut d'urbanisme de Paris. Après 1978, il se rapproche du Parti communiste et en 1982 est l'un des signataires de "l'Appel des Cent" contre la course aux armements et pour la paix.

 

      Le philosophe français marxien et marxiste, aussi sociologue et critique littéraire est l'auteur de plus de 60 ouvrages, dont la plupart traduit en de nombreuses langues et presque tous l'objet d'une relecture attentive de nos jours, qui se répartissent entre renouvellement de la philosophie marxiste, vulgarisation de celle-ci, fondation d'une sociologie urbaine et critique de la vie quotidienne. Influencé par ses lectures des écrits d'abord de SCHOPENHAUER, SCHELLING et NIETSZCHE, puis par ceux de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, avec une vision très proche de celle de BAKOUNINE quant à la question de l'Etat, son oeuvre est également formée de multiples écrits occasionnels pendant (1928-1958) et après son engagement au Parti Communiste Français et prépare - s'enracine - dans les événements de Mai 68. Se voulant constamment dans l'action et pas seulement dans la critique ou la proposition, il participe à de nombreuses luttes intellectuelles (contre les surréalistes, contre les staliniens, contre la philosophie intellectualiste bergsonienne) aux côtés notamment de ses camarades, philosophes ou non - à travers notamment sa participation à la revue Philosophies (qu'il fonde avec pierre MORANGHE, Norbert GUTERMAN, Georges POLITZER et Georges FRIEDMANNN) ou la Revue marxiste (celle -ci supprimée par le Parti très tôt) ou encore la revue Avant-Poste...  La revue Philosophies apparait comme un carrefour de ce qui allait devenir "existentialisme", "phénoménologie", "psychanalyse" et "ontologie". il élabore dans le manifeste différentialiste en 1970 la notion de différence, dans une critique de la "société bureaucratique de consommation dirigée" présente dans les pays développés.

Ses livres offrent la particularité d'être très ouverts, de ne pas donner de conclusions définitives aux questions qu'il aborde, et c'est sans doute une  des raisons pour lesquelles, ils influencent la pensée marxiste critique au sens large dans de nombreux pays, notamment en Europe (En Allemagne, il est perçu encore comme proche de l'Ecole de Francfort). Ses ouvrages d'urbanisme restent une référence marquée et nombreux sont les étudiants qui peuvent s'aider de ses écrits de vulgarisation des approches de Karl MARX. 

 

 

Une oeuvre de philosophie et de sociologie

         Son oeuvre de philosophie critique marxiste s'étend sur plusieurs ouvrages et ne peut réellement se dissocier des écrits de vulgarisation en direction du  grand public qui sont aussi des visions critiques du marxisme ou en tout cas une présentation à notre avis bien plus intéressante que celle que nous pouvons trouver dans certains écrits officiels du PCF...Nous pouvons distinguer dans ce registre Positions d'attaque et de défense du nouveau mysticisme (1925), Introduction aux morceaux choisis de Karl MARX (avec Nobert GUTTERMAN (1934), Morceaux choisis de Hegel, avec le même auteur (1938), Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel, encore avec le même auteur (1938), Le matérialisme dialectique (1940, édition détruite, réédition à partir de 1947), Marx et la liberté (1947), Le marxisme (1948, aux PUF, collection Que-sais-je? réédité au moins 23 fois), Pour connaitre la pensée de Karl Marx (1948), Pour connaitre la pensée de Lénine (1957), Problèmes actuels du marxisme (1958), Introduction en collaboration avec Norbert GUTTERMAN, des Oeuvres choisies, tome 1 et 2, de Karl Marx (1963 et 1964), Marx (1964), Sociologie de Marx (1966), La survie du capitalisme, la reproduction des rapports de production (1973), La révolution n'est plus ce qu'elle était, avec Catherine REGULIER (1978), Le retour de la dialectique; Douze mots clefs pour le monde (1986).

C'est bien un renouvellement de la lecture marxiste du monde qu'Henri LEFEBVRE se propose d'élaborer. Il le fait à travers des oeuvres qui proposent de relire - tout simplement - les oeuvres de Karl MARX et Friedrich ENGELS, en dehors de la vulgate des partis communistes, et qui portent directement sur elles, mais aussi à travers les autres écrits (voir plus loin), à travers une critique parfois virulente des approches nommées structuralistes, et à travers également une réflexion de fond sur l'idéologie. Que ce soit sur la philosophie (retour sur les relations entre celle de HEGEL et celle de MARX), sur la sociologie (ne jamais perdre de vue à la fois les conditions naturelles, les techniques et la division du travail), sur l'économie marxiste (ne jamais cesser de suivre les évolutions toujours renouvelées du capitalisme en tant que système économique) ou la politique marxistes (toujours repenser la question des véritables pouvoirs, y compris ceux des classes sociales qui se l'approprient au nom du prolétariat), c'est une ensemble de réflexions, souvent centrées sur la question de l'État (et de son dépérissement...) qui revient sans cesse. 

André TOSEL, dans son tableau sur la marxisme du XXe siècle fait une place toute spéciale à la pensée d'Henri LEFEBVRE. Contrairement à beaucoup de philosophes français qui n'ont pas su penser la situation du monde entre les deux guerres mondiales, il sur "en faisant travailler de manière libre la théorie marxiste et en assimilant de façon critique d'autres problématiques, notamment celles de l'existentialisme naissant, affronter philosophiquement et politiquement le défi d'une conjoncture exceptionnellement grave." L'auteur explique lui-même dans La somme et le reste (1959) pourquoi et comment il accepta la discipline et la direction stalinienne durant les années de combat sans renoncer à sa liberté intellectuelle (ce qui valu d'ailleurs la suppression d'organes de presse et de réflexion). Alors que le parti accumule les redites et ânonne la phraséologie venant d'Union Soviétique, Henri LEFEBVRE trace un sillon novateur et délivre au public étudiant ou plus large les clefs pour comprendre la pensée de Karl MARX.

 

        La Critique de la vie quotidienne constitue le thème de plusieurs ouvrages de 1947 à 1992 : Critique de la vie quotidienne (L'Arche, 1947), Critique de la vie quotidienne II, Fondements d'une sociologie de la quotidienneté (L'Arche, 1961), Critique de la vie quotidienne III, De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) (L'Arche, 1981), La Vie quotidienne dans le monde moderne (Gallimard, 1968), Eléments de rythmanalyse : Introduction à la connaissance des  rythmes, avec Catherine REGULIER-LEFEBVRE (1992, Syllepse).

Dans son élaboration du matérialisme dialectique, l'individu et la praxis concrète occupent une place centrale. Proposant une anthropologie sociale alternative, le philosophe marxiste soutien la nécessité que la quotidienneté s'affranchisse du rôle qu'elle revêt sous le capitalisme, où elle sert seulement à reproduire les caractères imposés à la vie collective par les classes dominantes. L'habitude, avec sa temporalité (qualifiée d'inauthentique et d'anhistorique) ne fait rien d'autre que de reproduire et de perpétuer les rapports de domination. La quotidienneté est une sorte de dépôt souterrain dans lequel se sédimentent les conventions et les mensonges des pouvoirs en place. Là se trouve la barrière qui empêche à la fantaisie et l'inventivité de trouver les voies pour une expression autonome. Le lecteur de 2011 a peine à croire, maintenant que les idéaux de 1968 ont pénétré la société, l'atmosphère d'étouffement que décrit Henri LEFEBVRE, surtout dans les deux premiers livres (1947 et 1961). Il a fallu des ouvrages comme celui-ci pour préparer la véritable révolution culturelle des années 1970... L'existence de cette barrière explique le privilège accordé par Henri LEFEBVRE à l'art, compris non pas tant dans son autonomie que comme moyen d'une expérience esthétique capable de démontrer le caractère infondé de la conventionnalité des modes de vie de chaque jour. L'art moderne pose les conditions de la suppression de la quotidienneté. Ces théories se réfèrent à l'expérience et aux réflexions du mouvement surréaliste, auquel le philosophe appartenait dans sa jeunesse (mais dont il s'est séparé ensuite).

 

         Le renouvellement de la sociologie urbaine est exposé dans exactement 7 livres, de 1968 à 1974, et ne fait pas l'objet d'autres écrits, à part des articles résumant sa pensée sans la développer : Le droit à la ville (I, 1968 ; II, Espace et politique, 1972),  Du rural à l'urbain (1970), La révolution urbaine (1970), La pensée marxiste de la ville (1972), Espace et politique (1972) et La production de l'espace (1974). Ils sont précédés de ses études de sociologie rurale : La vallée de Campan - Etude de sociologie rurale, de 1963 et Pyrénées, de 1966.

Laurence COSTES, analyse le droit à la ville, début de la construction d'une sociologie de l'urbain, comme ouvrant une nouvelle voie de recherche, tant d'ailleurs chez les sociologues que chez les urbanistes (mais bien moins...). "En insistant sur cette double spécificité sociale et spatiale (la ville et l'urbain), il s'oppose, par sa critique de l'idéologie urbanistique, à l'emprise de la technocratie qui faisait de la ville son terrain privilégié d'intervention. Il s'oppose également, par sa critique de tout subjectivisme, à l'approche parcellaire de la recherche. Pour saisir et agir sur cette nouvelle réalité, Lefebvre propose une démarche globale qui s'appuiera principalement sur le matérialisme historique de Marx. Il s'écarte ainsi volontairement de l'approche fonctionnaliste pour imposer la reconnaissance de l'évolution historique des villes en fonction des contradictions sociales et affirmer l'autonomie de l'urbain. Aussi, après 1968, l'un des premiers impacts de ce livre sera la "reconstruction d'une problématique de la ville à partir des catégories fondamentales de l'économie politique marxiste, du matérialisme historique" (Gustave MASSIAH, revue Faire, 1974). Cependant on sait que, pour Lefebvre, le marxisme était non seulement, un point d'appui théorique permettant d'interpréter la société contemporaine, mais aussi un outil de transformation. Échaudé par le dogmatisme stalinien, il se défendait pourtant de faire de la pensée marxiste un carcan idéologique." "Par cette approche, Lefebvre va ainsi largement participer à la diffusion de la pensée de Marx en France dans le champ de l'urbain et contribuera à propulser un mouvement de réflexion marxiste sur l'espace en Europe, puis outre-manche et outre-atlantique". Toutefois, cette sociologie urbaine marxisme décline vers les années 1980, avant une reconsidération toute récente et encore en pointillé.

 

            Ses autres écrits politiques, tout aussi importants, qui ne portent pas explicitement sur le marxisme tout en restant bien entendu imprégnés de ses problématiques, jalonnent sa vie intellectuelle : La conscience mystifiée, avec Norbert GUTTERMAN (1936), Le nationalisme contre les nations (1937), Hitler au pouvoir, bilan de cinq années de fascisme en Allemagne (1938), L'existentialisme (1946), Contribution à l'esthétique (1953),  La somme et le reste (1959), Métaphilosophie (1965), le langage et la société (1966),  La proclamation de la Commune (1967), Le langage et la société (1966), Position : contre les technocrates (1967), L'irruption de Nanterre au sommet (1968), La fin de l'histoire (1970), Le manifeste différentialiste (1971),  Au-delà du structuralisme (1971), Vers le cybernathrope, contre les technocrates (1971), Le temps des méprises (1975), L'idéologie structuraliste (1975), La présence et l'absence (1980), Une pensée devenue monde (1980), Qu'est-ce-que penser? (1985), Lukacs 1955, avec un article de Patrick TORT (Etre marxiste aujourd'hui) (1986), Du contrat de citoyenneté, en collaboration avec le groupe de Navarreux (1991). Une mention particulière doit être faite d'une série d'ouvrages consacré à l'Etat, en 4 volumes, de 1976 à 1978, parue dans Union Générale d'Editions, dans la collection 10/18.

André TOSEL, étudiant surtout La conscience mystifiée de 1936, y trouve des éléments de réponse aux questions idéologiques qui tournent autour de cette question : Pourquoi les masses populaires acceptent-elles le nazi-fascisme?  Et plus largement, pourquoi acceptent-elles de faire leur souvent le point de vue des dirigeants ou des supports du capitalisme? Il examine tour à tour la faiblesse finalement de la théorie marxiste de la nation, l'efficacité de la forme nation et du sentiment national, l'existence deux nationalisme bien différents (réactionnaire et révolutionnaire), le mythe commun de la communauté organique, les conditions d'un internationalisme concret, la nécessité de repenser la conscience collective et les principes élémentaires d'une théorie de la conscience. Parmi les formes mystifiées de la conscience philosophique, figurent en bonne place, selon Henri LEFEBVRE, le personnalisme et l'existentialisme. 

 

             D'autres ouvrages peuvent être regroupés en deux catégories : critique littéraire et écrits de méthodologie scientifique. Pour ce qui est de la critique littéraire, notons : Nietzsche (1939, réédité en 2002), Descartes (1947), Diderot (1949), Pascal (deux tomes, 1949 et 1954), Musset (1955), Rabelais (1955), Pignon (1956), Trois textes pour le théâtre (1972), Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume des ombres (1976). Sur la méthodologie scientifique, relevons : Logique formelle et logique dialectique (1947) et Méthodologie des sciences (2002).

Si le philosophe se livre ainsi à une lecture de penseurs qualifiés par ailleurs de "bourgeois", c'est pour montrer que le mouvement dialectique lui-même puise dans leurs oeuvres les conditions de son émergence. Ils font donc partie - contre tout dénigrement à courte vue - d'un mouvement de la pensée de libération de l'homme.

Si le même philosophe fait des incursions dans les sciences exactes (logique, épistémologie), c'est pour refuser et réfuter la prétendue existence d'une science "prolétarienne", face à une science qui serait "bourgeoise", source de dévoiements importants en Union Soviétique, mais pas seulement là. Il n'existe pas une logique (au sens de sciences exactes - il le répète dans son Traité de logique, qui sera retiré de la circulation avant même sa sortie) de classe. 

 

Un bilan et des perspectives

     Muhamedin KULLASHI s'essaie à un survol de l'ensemble de l'oeuvre de Henri LEFEBVRE qui ne cesse en fait, à un moment de la redécouverte du marxisme à l'orée du XXIe siècle, d'être visitée.

   Associé dès les années 1920 à la revue Philosophies, à laquelle contribuèrent N. GUTEMAN, P. MORHANGUE, G. POLITZER et G. FRIEDMANN, Henri LEFEBVRE s'efforce d'organiser le foisonnement d'idées de ce groupe de jeunes philosophes qui essayent de se frayer un chemin entre le nationalisme académique d'Alain de BRUNSCHWICG d'une part, l'humanisme de BERGSON, d'autre part. Publié dans cette revue, l'article "Fragments d'une philosophie de la conscience" (1924) préfigure les thèmes principaux de la pensée de LEFEBVRE : le rapport entre la pensée conceptuelle et l'action, une analyse des opérations de la langue et de la pensée, les rapports ambigus entre les moments (le jeu et l'art, la fête et le quotidien, la jouissance et la répression, la vie et la mort), le concept du possible, le thème de l'Autre qui anticipe la théorie de l'aliénation. Malgré les divergences et les conflits, les relations de LEFEBVRE et de ses amis avec les surréalistes (TZARA, ELUARD, BRETON) feront place à un dialogue fécond développé en particulier à propos de l'idée de la révolution et de la critique du quotidien. La revue Esprit qui succède à Philosophies, développe la question de la nature et celle du lien entre le corps et la conscience. De la lecture comparée de SPINOZA et de SCHELLING jaillit, toujours dans la revue, un autre thème majeur de la pensée de LEFEBVRE : la dialectique du conçu et du vécu.

La tension angoissante entre la négation absolue de la réalité existante et l'aspiration à un monde nouveau poussera LEFEBVRE et ses amis philosophes et poètes, à rechercher des formes efficaces d'intervention dans la réalité. Adhérant au marxisme et au Parti Communiste Français, ils crurent devoir rejeter leurs idées "bourgeoises". (du moins selon notre auteur...). LEFEBVRE, cependant, tout en acceptant la base de l'interprétation officielle de la pensée de MARX, insistera sur le côté humaniste de l'oeuvre de MARX : le problème de l'aliénation, l'idée de l'homme total, le problème de la liberté et de la théorie de dépérissement de l'État. Dans cette lignée s'inscrivent avant tout Le matérialisme dialectique (1939) et La conscience mystifiée (1936), qui lui vaudront d'être critiqué aussi bien par les communistes que par les nazis. Le même sort est, d'ailleurs, réservé à ses recherches sur la "pensée poétique" de NIETZSCHE. Le nationalisme contre les nations (1937) et surtout Hitler au pouvoir, bilan de 5 années de fascisme en Allemagne (1938) témoignent de l'engagement de LEFEBVRE. Son aspiration à intervenir dans une réalité menacée par la montée du fascisme prendra la forme d'une participation active à la Résistance.

L'activité philosophique et sociologique de LEFEBVRE, après la Libération, sera marquée par un élargissement et un approfondissement progressif de sa pensée, dont l'axe sera le projet d'une conception métaphilosophique. Au lieu de s'attarder à une restructuration du matérialisme dialectique comme Weltanschauung (vision du monde), LEFEBVRE met en question la philosophie elle-même. La critique des limites essentielles des formes traditionnelles de la pensée n'implique pas l'abolition positiviste et scientiste de la philosophie, mais vise à l'élaboration d'une pensée plus riche et plus complexe, qui, dépassant les bornes disciplinaires, intégrerait des connaissances prises dans divers domaines (sociologie, psychologie, histoire, linguistique, économie...). la pensée métaphilosophique ne veut pas être "discours sur le discours", enfermé sur soi dans une cohérence totale, mais une "pensée-action", ouverte à des recherches sur les aspects nouveaux du monde contemporain (le quotidien, le rural, l'urbain, le mondial...). une des sources principales de son inspiration métaphilosophique provient de la pensée poétique de NIETZSCHE, qui éclaire notamment la genèse des nouveaux rapports entre le corps et la conscience, entre le conçu et le vécu, entre la pensée conceptuelle et l'imagination. Cette inspiration s'appuie sur la confrontation de l'oeivre de NIETZSCHE avec celle de HEGEL et de MARX (La Métaphilosophie, 1965 ; Hegel, Marx, NietzschE, 1975).

De longues années de recherches théoriques et empiriques, jalonnées par les voyages dans différents pays de tous les continents, par la quête d'appuis auprès des institutions scientifiques et des gouvernements afin que se concrétisent les idées et les projets concernant les problèmes agraires et urbains, l'organisation de l'espace..., font apparaitre la difficile insertion de la pensée dans la réalité. Ces recherches seront effectuées par un dialogue ouvert et critique - qui ne plaît pas à la direction du PCF d'ailleurs - avec différents groupes de chercheurs (situationnistes, groupe Cobra d'Amsterdam...) et divers courants philosophiques et scientifiques (structuralisme, existentialisme... à chaque fois d'ailleurs il sera qualifié de structuraliste, d'existentialiste...). Un des thèmes majeurs, autour duquel convergent bon nombre d'analyses multidisciplinaires de LEFEBVRE, est le quotidien : ce niveau de réalité qui reste après avoir abstrait de "la praxis, comme totalité en oeuvre, par la pensée et l'imagination, les activités spécialisées". Le caractère privilégié de la critique de la vie quotidienne réside, pour lui, dans le fait qu'elle met en question la totalité du monde contemporain, comme "totalité déchirée" : l'État, la culture, la technique, les institutions, les structures et les rapports établis.

Dans ses efforts pour articuler le travail théorique avec l'intervention dans la pratique sociale, LEFEBVRE prendra part à plusieurs formes d'activités politiques, ce qui ne l'empêchera pas de soutenir dans tous ses ouvrages la théorie de l'abolition du politique et de l'État, comme condition indispensable pour assurer l'autonomie de la société civile. LEFEBVRE réduit l'État à un instrument de la domination de classe et rejette dans l'ombre la dimension propre du politique, nie le rôle de l'État comme centre intégratif des différences, qui rend possible la médiation des intérêts divergents et conflictuels des différents groupes sociaux et politiques, selon notre auteur en tout cas... Car LEFEBVRE, dans sa présentation de l'État semble tout de même plus nuancé que cela. Il y voit surtout un jeu entre classes opprimées et classes dominantes, où chaque type de classes tente de tirer le maximum...  C'est d'ailleurs dans ce jeu que s'opère le glissement possible vers le dépérissement de l'État...

Ce que notre auteur décèle comme impasse théorique, ce qui est plutôt une interrogation constante des moyens de permettre le glissement mentionné plus haut; n'annule en rien la pertinence des analyse de LEFEBVRE, développées dans ses 4 volumes De l'État (1976-1978), concernant notamment l'accroissement de l'emprise de l'État sur différents secteurs de la société civile. De même, ses analyses des changements survenus dans la seconde moitié du XXe siècle à l'intérieur de la configuration "la vie privée, la vie politique, la technique" - critique percutante du monde moderne - sont soutenus par le rêve de la restitution d'un nouveau style de vie, par le "renouveau de la poièsis dans la praxis".

Si la richesse, conclu assez justement notre auteur, des analyses et la largeur des vues marquent son oeuvre, la contrepartie en est le caractère fragmentaire et avant tout programmatique de son style de pensée. Ses analyses, souvent reconduites telles quelles à travers son oeuvre, marquent celles-ci d'un trait de répétitivité (un peu lassante il est vrai, et induit la tentation de "sauter" un certain nombre de ses écrits), qu'il visait justement à dépasser par la transformation du quotidien (ce qui est un raté...). Comment enfin ne pas souligner la tension existant entre le projet d'articuler le travail théorique avec l'intervention sociale et politique et la longue fidélité de LEFEBVRE au Parti Communiste Français. (il n'est pas le seul intellectuel à mon avis à avoir été abusé - et freiné du coup dans les élans théoriques  novateurs - quelque peu par l'appareil sur son caractère révolutionnaire et la revendication d'être représentatif de la classe ouvrière...)

 

 

 

Henri LEFEBVRE, La somme et le reste, Anthropos, 2009 ; Le marxisme, PUF, collection Que-sais-je?, 1974 ; Du contrat de citoyenneté, avec le Groupe de Navarreux, Syllepse/Périscope, 1990 ; Pour connaître la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966 ; Mai 68... L'irruption de Nanterre au sommet, Syllepse, 1998 ; La conscience mystifiée, avec Norbert GUTTERMAN, suivi de La conscience privée, Syllepse, 1999 ; Métaphilosophie, Syllepse, 2000 ; Nietzsche, Syllepse, 2002 ; L'existentialisme, Anthropos, 2001 ; Critique de la vie quotidienne, I, II, III,  L'Arche, 1947, 1961, 1981 ; Eléments de rythmanalyse : introduction à la connaissance des rythmes, avec Catherine REGULIER, Syllepse, 1992 ; La révolution urbaine, 1970, Gallimard, 1970 ; La pensée marxiste et la ville, Casterman, 1972 ; La production de l'espace, Anthropos, 2000 ; De l'Etat, 1, 2, 3, 4, UGE, collection 10/18, 1976, 1977, 1978 ; Qu'est-ce que penser?, Publisud, 1985 ; Méthodologie des sciences, Anthropos, 2002 ; Le manifeste différentialiste, Gallimard, 1971.

Rémi HESS, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle, Métailié, 1988 et Henri Lefebvre et la pensée du possible, Théorie des moments et construction de la personne, Anthropos, 2009 (C'est une véritable somme de 690 pages réellement instructive). Laurence COSTES, Henri Lefebvre, le droit à la ville, Vers une sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009. André TOSEL, Le marxisme du 20eme siècle, Syllepse, 2009. Muhamedin KULLASHI, Henri Lefebvre, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu et complété le 26 mars 2020. Complété le 31 mars 2020.

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 13:17

        Sans mettre en cause et même parfois en question le mouvement d'urbanisation que la grande majorité des sociologues, des urbanistes et des architectes considère comme une fatalité, différents courants s'opposent fortement, surtout depuis le début du XXe siècle, sur le type d'habitat urbain à construire.

 

        Bien entendu, l'urbanisme en tant que tel, avant même l'existence du mot - néologisme créé en 1876 par l'ingénieur architecte espagnol Ildefonso CERDA (Teoria general de l'urbanization) à partir du latin urbs - date de très longtemps. Sans doute en excluant en partie l'Empire Romain, très grand bâtisseur d'édifices et de villes en tout genre, nous pouvons considérer avec Françoise CHOAY (La règle et le modèle, 1980), "qu'avant la renaissance, on ne trouve aucune société où la production de l'espace bâti relève d'une discipline réflexive autonome". Même dans cet Empire-là, des considérations militaires pesaient sur la conception du bâti et ce n'est qu'effectivement très tard que c'est en terme d'habitat que les villes sont principalement, voire exclusivement pensées.

Cet auteur distingue deux grandes étapes, d'ailleurs, une première révolution ayant lieu en Italie au XVe siècle, conceptualisée par Léon-Baptiste ALBERTI dans son De re aedificatoria. Il pense l'art d'édifier comme discipline théorique et appliquée, ayant pour tâche de structurer et d'édifier le cadre de vie des hommes, depuis le paysage rural jusqu'à la ville. Une seconde révolution, issue de la révolution industrielle, théorisée par Ildefonso CERDA, postule, loin d'un caractère "dialogique" visant à satisfaire la nécessité, la commodité et le plaisir d'habiter, que les lois de l'urbanisme sont scientifiques. Il faut rechercher les dispositions universelles, des modèles spatiaux, reproductibles, qui favorisent la plus grande efficacité possible. Sa démarche peut mieux se comprendre en la confrontant avec l'expérience des grands travaux (1853-1869) entrepris à Paris par le préfet HAUSSMANN. Lequel livre dans ses Mémoires (1890-1893) les méthodes et les principes qui ont guidé sa démarche. Toujours suivant Françoise CHOAY, "La Teoria associe (...) un ensemble de traits empruntés aux formes textuelles hétérogènes de l'utopie, du discours scientifique et même du traité d'architecture. Elle constitue la première occurrence d'un genre textuel spécifique qu'on peut nommer "théorie d'urbanisme" et qui, jusqu'aux années 1960, a été illustrée par une lignée ininterrompue de théoriciens, généralement praticiens et plus précisément architectes." Pour des raisons diverses, le texte lui-même fut ignoré par les autres auteurs, mais leurs théories rejoignent ses attendus et ses conclusions. Lesquelles sont confortées ensuite par les progrès du machinisme et de l'industrialisation. Ces théories sont mises dûment en pratique par leurs auteurs et elles font autorité auprès des instances administratives et politiques de nombreux États.

 

        Françoise CHOAY (l'urbanisme, utopies et réalités, 1965) désigne comme "pré-urbanisme" un ensemble de textes et des réalisations du XIXe siècle, dont la démarche, qualifiée d'utopique, anticiperait et préfigurerait celle de l'urbanisme.

Elle divise ce pré-urbanisme en "progressiste" et "culturaliste". Ils fondent tous uniquement leurs propositions de sociétés modèles sur une double critique de la société industrielle. Ils se rencontrent pour dénoncer, chacun dans sa propre zone de diffusion intellectuelle, les tares de la société capitaliste industrielle, surtout visibles dans les grandes villes : densités excessives, insalubrité de l'habitat et des quartiers ouvriers, distances épuisantes entre lieux d'habitation et de travail, inadaptation de la voirie, absence d'espaces verts, opposition entre quartiers riches et quartiers pauvres, monotonie et laideur des nouvelles constructions. La critique des progressistes met plus l'accent sur l'archaïsme et l'inefficacité de la ville, tandis que celle des culturalistes vise surtout la désintégration des valeurs culturelles traditionnelles sous l'effet de l'industrialisation. Face au désordre social et urbain, les uns et les autres font des propositions très différentes.

       Le modèle spatial progressiste (annoncé dans les projets panoptiques de Jeremy BENTHAM), peut être défini à partir d'ouvrages comme ceux de Robert OWEN (1771-1858), Charles FOURIER (1772-1837), Henry Hobsa RICHARDSON (1838-1886), Etienne CABET (1788-1856). Malgré certaines divergences (FOURIER, par exemple, ne croit pas à la révolution industrielle), ce modèle peut être caractérisé par :

- son ouverture, qui permet, conformément aux exigences de l'hygiène, une égale distribution à tous de l'air, de la lumière et de la verdure ;

- son découpage, selon un classement rigoureux : activités humaines habitat, travail, loisir sont aménagés en des lieux distincts ;

- la simplicité et l'immédiate lisibilité de cette logique fonctionnelle dans son organisation. La ville progressiste récuse l'héritage artistique du passé pour se soumettre, exclusivement, aux lois d'une "géométrie naturelle" ;

- la transposition de la qualité et du rôle de modèle aux édifices qu'il englobe et qui deviennent des prototypes, eux aussi définis une fois pour toutes. 

A l'opposé de la cité occidentale traditionnelle et des grandes villes de l'ère industrielle, le modèle progressiste se présente comme un établissement éclaté : quartiers, communes ou phalanges sont autosuffisants, indéfiniment juxtaposables. Un espace libre préexiste aux unités qui y sont disséminées. Les vides et la verdure annoncent la désagrégation de la ville traditionnelle. Bien entendu, ce modèle spatial est un dispositif contraignant au service d'idéologies politiques diverses (socialisme paternalisme chez OWEN, socialisme d'État chez CABET, socialisme communautaire chez FOURIER) qui assure un rendement maximal des activités des habitants.

      Le modèle spatial culturaliste peut être défini à partir des oeuvres de John RUSKIN (1819-1900) et William MORRIS (1834-1896), et se concentre surtout en Angleterre. Pour William MORRIS (Nouvelles de nulle part, 1884), "les phalanstères de FOURIER... n'implique rien d'autre qu'un refuge contre la pire indigence."

Ce modèle est caractérisé par un certain nombre de déterminations :

- au contraire de l'espace modèle progressiste, la cité modèle culturaliste est bien circonscrite, à l'intérieur de limites précises ; elle contraste avec les espaces naturels environnants ;

- ses dimensions sont modestes, inspirées de celles des cités médiévales ;

- elle ne présente aucune trace de géométrie : l'irrégularité et l'asymétrie sont la marque de l'ordre organique, qui traduit la puissance créatrice de la vie. Nous retrouvons facilement ici la différence entre jardins à la française et jardins à l'anglaise... ;

- l'art y présente la même importance que l'hygiène : moyen par excellence d'affirmer une culture, il ne peut se développer que par la médiation d'un artisanat ;

- en matière de construction, pas de prototypes : chaque établissement doit être différent des autres, tant par ses édifices publics que par ses demeures individuelles.

On pourrait soutenir que sur le plan politique,  l'idée de communauté s'achève en formules démocratiques. 

      Mais de toute manière, dans la pratique, seul le modèle progressiste a donné lieu à des réalisations concrètes, peu nombreuses et de dimensions réduites. Ces expériences appartiennent aux curiosités sociologiques, mais en revanche, les modèles du pré-urbanisme présentent un intérêt épistémologique considérable, car ils annoncent des conceptions de l'urbanisme. (Françoise CHOAY).

 

         De grands architectes, voulant protester contre l'attitude de "la grande masse des professeurs en architecture, attachés à des enseignements désormais sans efficacité et à des habitudes de penser ou de juger (...) fréquemment en opposition avec les buts mêmes qu'ils ont mission d'atteindre" se réunissent en 1928 autour de Victor BOURGEOIS (1897-1962) pour fonder le Congrès international d'architecture moderne. La plupart de ces architectes font partie du mouvement moderne en Europe, aux États-Unis, au Brésil et au Japon (W. GROPIS, L. MIES VAN DER ROHE, LE CORBUSIER, J. L. SERT, G. RIETVELT, R. NEUTRA, WIENER, L. COSTA, MAEKAWA, SAKAKURA...). Par leurs congrès, de 1928 à 1959, ils entendent jouer un rôle dans une redéfinition de l'urbanisme, dans le prolongement direct d'ailleurs des idées d'ildefonso CERDA. L'action des CIAM investit l'urbanisme, lors du congrès de 1930, sur le "lotissement rationnel" et, surtout à la "ville fonctionnelle définie dans la Charte d'Athènes en 1933, sous l'égide de LE CORBUSIER, pseudonyme de Charles-Edouard JEANNERET (1887-1965). A partir de l'analyse comparative d'un ensemble de villes européennes, un cadre de projet universel est proposé pour l'urbanisme, censé organiser quatre fonctions majeures (habitation, délassement, travail, circulation). Les destructions de la guerre mondiale offrent à ces architectes un champ d'action énorme pour remodeler à leur idée le tissu urbain.

Cette fameuse Charte d'Athènes, véritable manifeste de l'urbanisme progressiste, se présente comme un texte de combat. Il condamne sans appel la ville contemporaine, incarnation du désordre et du mal et propose la ville modèle. Au classement des quatre fonctions, nous pouvons observer :

- la place prépondérante accordée à l'habitation (avec le privilège, propre à LE CORBUSIER, de l'habitat en hauteur) ;

- le fait que la circulation est traitée comme une fonction à part entière, jusqu'à lui donner une sorte de priorité dans le tracé des projets ;

- la pauvreté du chapitre consacré aux loisirs qui se résument dans la culture physique, le sport, et donc, dans l'aménagement d'espaces verts, en priorité au pied des habitations ;

- le patrimoine culturel est considéré comme un mal nécessaire.

Ce texte a exercé et exerce encore notamment dans certains pays en voie de développement, un impact unique en son genre, imprimant sa marque sur l'aménagement de l'espace dans le monde entier.

   Dès 1951, toutefois, (congrès d'Hoddesdon), cette grille CIAM est contestée (question du coeur de la ville) et en 1953, un groupe d'architecte (G. GANDILIS, A. VAN EYCK, A. et P. SMITHSON...) quitte le Congrès (sur la question de la redécouverte de la rue, et de conceptions plus organicistes)  pour fonder Team 10. En 1959 (congrès  D'Otterlo), devant ces divisions, certains membres décident la dissolution de CIAM. Le Team X ne développe pas à proprement parler de théorie, mais veut surtout penser le passage d'une société industrielle, organisée autour du travail, à une société caractérisée par la consommation et la fragmentation sociale. Les architectes de Team 10 mettent en avant de nouveaux concepts comme le cluster (association de logements, en grappe), le stem (idée de rues intérieures, sur le modèle des unités d'habitation de LE CORBUSIER, suspendues au-dessus d'immeubles collectifs continus, indépendantes de la circulation automobile), le web (construction alliant une infrastructure à trois dimensions régulière que l'on rempli à la demande).

 

       C'est surtout dans les années 1960 que l'ensemble des critiques portées sur les conception de cet urbanisme moderne provoque l'émergence de nouvelles idées d'urbanisme. Ces critiques portent d'abord sur les résultats concrets de l'application des théories de l'urbanisme progressiste. Nous pouvons citer les travaux de Lewis MUMFORD (critique esthétique) , de Jane JACOBS, de Charles ABRAMS et de Alexander MITSCHERLICH (critique sociale). En 1964, CH. ALEXANDER (Notes on the syntesis of form)  critique les fondements mêmes de cet urbanisme moderne, et depuis c'est l'ensemble des conceptions mise en avant par la Charte d'Athènes qui est globalement contesté.

Mais cette contestation atteint surtout les milieux philosophiques et sociologiques, les urbanistes restant pour la plupart dans l'école "moderne". Ce n'est que très récemment, devant l'ampleur de l'urbanisation qu'un mouvement monte, venant surtout de grandes villes européennes, pour qu'un nouvel urbanisme soit véritablement mis en oeuvre. Ainsi, en 1994, les participants de la conférence européenne sur les villes durables élaborent à Aalborg (Danemark) une Charte se présentant comme une anti-Charte d'Athènes. Cette Charte d'Aalborg prône une densité et une mixité des fonctions urbaines au service du développement durable. Les villes européennes signataires affirment leur rôle historique et leur responsabilité dans les problèmes environnementaux, Elles s'engagent à une économie investissant dans la conservation du capital naturel et intègrent à la protection de l'environnement les exigences sociales. Des plans locaux de durabilité doivent permettre d'avancer dans cette voie. Dix ans plus tard, le réseau des villes durables fait le point sur les évolutions pratiques liées aux Agenda 21.

 

François CHOAY, L'urbanisme, utopies et réalités, Anthologie de textes, Editions du Seuil. Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

                      SOCIUS

 

Relu le 5 mai 2020

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 09:36

            C'est vers la vie quotidienne et vers la localité que se tourne l'intérêt, dès que le changement de contexte général fait surgir un malaise lié aux problèmes des finances publiques, à la montée du chômage et de l'insécurité et aux retombées négatives des grandes options planificatrices. (Jean REMY et Liliane VOYE). 

   Ce malaise engendre un accroissement des travaux d'ethnologie sociale et d'anthropologie. Comme ceux de Paul Henry CHOMBART de LAUWE. L'attention se porte sur les problèmes rencontrés par les ruraux ou les immigrés arrivant dans la ville sans y rencontrer l'objet de leurs espoirs, de meilleures conditions de vie ou d'emploi (Colette PETONNET, On est tous dans le brouillard : Ethnologie des banlieues, Galilée, 1979), sur les liens entre formes spatiales et modes de sociabilité (Y JOSEPH, Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l'espace public, Librairies des Méridiens, 1984)... C'est le thème de la banlieue, avant le thème des "problèmes de quartiers difficiles", qui est abordé par plusieurs auteurs, en particulier celui de l'opposition centre/banlieue et celui du rapport possible entre compétition et banlieue (Daniel PINSON, Des banlieues et des villes, Editions ouvrières, 1992 ; Laurence ROULLEAU-BERGER, La ville-intervalle, Les Méridiens-Klincsieck, 1991).

    Bernard POCHE s'interroge dans "Mouvements régionaux, mort et transfiguration de la localité", (in Recherches sociologiques, n°1, 1980) sur la signification de l'identité régionale et sur le sens même de la localité comme mode de coexistence active entre groupes divers.

     Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, dans Dans les beaux quartiers (Le Seuil, 1989) étudient des populations refermées sur elles-mêmes, qui prennent l'habitude de vivre entre eux, ce qui contribue à des fractures sociales entre certaines catégories (riches et pauvres) de la population.

    Les travaux des sociologues qui s'intéressent à la vie urbaine (et ils sont nombreux!) le font aussi sous la poussée de groupes d'habitants qui entendent prendre en main leur environnement immédiat, et des institutions comme l'université jouent parfois un rôle actif dans la constitution de réseaux urbains. Les travaux d'André SAUVAGE (par exemple les habitants, de nouveaux acteurs sociaux, L'Harmattan, 1992) et de François DUBET (que nous pouvons retrouver dans Annales de la recherche urbaine ou Espace et Sociétés) témoignent de ce phénomène de "boule de neige" qui font apparaître de moins en moins les quartiers comme les objets passifs des entreprises immobilières. 

    Ce mouvement de ré-appropriation - qui conduit à un remise en cause - souvent épisodique, à l'occasion d'un problème concret - des grandes visées planificatrices. M. BASSAND (avec J. P.  FRANGIERE, Le pouvoir dans la ville, essai sur la démocratie urbaine, Vevey, Delta, 1973) en Suisse, M. QUEVIT (Les causes du déclin wallon, Bruxelles, Vie ouvrière, 1978) en Belgique, Jean-pierre WORMS (avec P. GREMION, Institutions régionales et politiques locales, CNRS, 1968)  en France... s'interrogent ainsi sur de nouveaux constituants du pouvoir local.

      Une série de recherches, qui va dans le même sens, surgissent sur la revalorisation de l'habitat ancien (Alain BOURDIN, Le patrimoine réinventé, PUF, 1984), sur la "réinvention de la campagne (M. MARIE et J. VIARD, La campagne inventée, Actes Sud, 1977) ou sur un nouveau sens de l'espace (R. LEDRUT, L'espace en question, Anthropos, 1980). 

       Faut-il voir dans ses multiples voies de recherche l'émergence d'un nouveau paradigme (Jacques MALTCHEFF, R. LEDRUT)? En tout cas, l'espace local devient un déterminant en dehors duquel on ne peut comprendre les conflits urbains. Cet espace local se substitue-t-il comme paradigme de référence au travail professionnel ou constitue-t-il seulement un nouveau pôle, un nouveau lieu central où s'expriment de façon aiguë conflits et coopérations?

 

         Jean-pierre STÉBÉ et Hervé MARCHAL estiment que nous sommes entrés, avec le désengagement de l'État, en France, et les diverses étapes de la décentralisation, dans le mouvement même de ces diverses tentatives de ré-appropriations à différents niveaux, dans une nouvelle gouvernance de la ville.

Alors que depuis le XIIe siècle, en Europe, la ville et l'État nouent des relations compliquées dans la possession et l'exercice du pouvoir politique (nous développerons cet aspect ailleurs), aujourd'hui, après que l'urbanisation se soit faite sous l'autorité centraliste de l'État dans les années 1950 et 1960, en France tout au moins, la délégation de nombreux pouvoirs administratifs aux échelons régional, cantonal et municipal, met la ville en avant de nouveau comme acteur décideur. Les villes ont tendance à nouer entre elles des liens particuliers, culturels, économiques, environnementaux... par-dessus les frontières étatiques. "Les villes sont d'aujourd'hui l'un des lieux où se posent avec le plus d'acuité les enjeux de notre société. Afin d'y répondre, elles ont opéré d'importantes transformations, tant au niveau de leurs institutions que de leurs dispositifs de gouvernement. Elles se dotent de multiples conseils pour mener à bien leurs projets et s'appuient sur des organismes d'études et de prospectives pour justifier leurs orientations."

La multiplication des acteurs représente désormais un élément clé des processus politiques de développement urbain. Si les villes deviennent bien en tant que telles des instances essentielles de la vie des sociétés, il reste qu'elles sont logiquement confrontées aux mêmes difficultés que les autres niveaux de gouvernement (supra-étatique, étatique, régional). D'une part, on y observe une grande différenciation interne qui se traduit par une augmentation des acteurs intervenant effectivement dans la vie urbaine et plus particulièrement dans les processus décisionnels. D'autre part, les responsables politiques des villes sont face à la nécessité de développer des liens et des convergences avec d'autres villes, bien souvent au-delà des frontières régionales et nationales. Au niveau européen, par exemple, les municipalités des grandes agglomérations doivent s'organiser en vue de demander des soutiens financiers soit à l'État, soit à l'Union Européenne, et ce afin d'être en mesure de répondre aux enjeux de la compétition économique et de promouvoir une image positive de leur ville dans l'espoir de la rendre effective."

      Si l'expression de gouvernance des villes se généralise, elle ne désigne pas pour l'instant quelque chose de très précis et constitue encore plus un enjeu de pouvoirs qu'une réalité admise par tous les acteurs. "Sur un plan empirique, il est possible de distinguer deux façons de faire concrètement de la gouvernance, en Europe tout au moins.

La première se décline sur un mode entrepreneurial (hérité des États-Etats, mais aussi dirions nous d'un certain libéralisme économique) où il est alors question de privilégier le développement économique, comme on l'observe dans certaines villes britanniques. Ceci étant dit, certains observateurs de la vie urbaine n'hésitent pas à affirmer qu'en fait de nombreuses villes s'engagent peu ou prou dans cette voie depuis qu'elles sont sorties d'une administration par secteurs (logement, transports, éducation, déchets ménagers...) pour s'engager dans des logiques explicitement concurrentielles et stratégiques." Voir les études de Jean HAENTJENS par exemple (Le pouvoir des villes ou l'art de rendre désirable le développement durable, La Tour d'Aigues, Editions de l'Aube, 2008).

"La seconde façon de décliner concrètement la gouvernance vise davantage à concilier développement économique et maintien de la cohésion sociale. Des villes tentent en effet de résister aux pressions du marché en préservant une qualité de vie sur leur territoire, en produisant des lieux chargés d'identité, mais aussi en mettant en oeuvre des politiques urbaines de lutte contre l'exclusion, contre la formation de ghettos urbains. Que ce soit en France, à l'instar de Lille, durement touchée par la crise industrielle, en Allemagne (Hambourg) ou en Espagne (Barcelone) entre autres, ce mode de gouvernance cherche à conjuguer performances économiques, valorisation du patrimoine et protection des défavorisés." Voir les études de David MANGUIN par exemple (La ville franchisée, Editions de la Villette, 2004).

         Les urbanistes et les architectes, confrontés aux évolutions du milieu, réagissent encore avec le même décalage qu'entre eux et la grande majorité des sociologues dans les années 1960. Ils sont certes de plus en plus contraints de tenir compte de la pluralité des désirs des citadins, mais la majorité des formations des urbanistes gardent une préférence pour les conceptions datant des premières planifications urbaines. Car le métier d'architecte ou d'urbaniste reste très morcelé, avec une très forte hétérogénéité de statuts et de cadre d'emplois (public, privé, grands projets, petits aménagements) et faute d'un ensemble de pratiques communes, en l'absence de cadres de référence commun (technique, économique, idéologique...), les architectes comme les urbanistes sont en quelque sorte emportés par l'habitude de penser l'urbain de la même manière que l'État planificateur des années 1950. (Voir l'article sur Types d'urbanisation en conflit).

Toutefois, l'image négative maintenant très répandue de la ville-béton, la prise de conscience de l'effroyable impossibilité de la gestion d'ensembles urbains gigantesques, la perception de plus en plus concrète de problèmes environnementaux découlant directement des conceptions urbaines sur tous les continents, amènent une prise de conscience qui met longtemps à se traduire dans les faits, parce qu'il ne s'agit pas seulement de conception de technique d'architecture mais aussi d'intérêts économiques puissants attachés au modèle urbain maintenant répandu partout. "L'étalement urbain, l'augmentation des déplacements motorisés, la diffusion de l'habitat précaire dépourvu d'infrastructures sanitaires... affectent négativement l'environnement au point que le défi majeur des architectes et des urbanistes est de penser la ville future dans le cadre du développement durable."

 

        C'est ce même mouvement de ré-appropriation au niveau local et de la mise en place conflictuelle d'une gouvernance qu'analyse Yankel FIJALKOW.

"Parmi les variables permettant de comprendre l'autonomie relative de certains acteurs, la notion d'échelle s'est révélée particulièrement adaptée. Elle montre l'existence d'un pouvoir politique local qui gère à l'échelle d'un territoire ses propres contradictions. En France, notamment dans son étude de 1976 (le pouvoir périphérique, Seuil), Pierre GRÉMION "a montré le détournement du modèle centralisé et l'existence d'un pouvoir périphérique local, consistant en une connivence entre les services territoriaux de l'État et les élus locaux. Ainsi par exemple, ces derniers utilisaient les relais territoriaux de l'État pour faire pression sur celui-ci, alors que le préfet les employait comme informateurs locaux. Ce constat de l'existence d'un système local a été confirmé au cours des années 1980 grâce à la décentralisation. Les municipalités, dotées d'une autonomie nouvelle, se sont trouvées en position d'acteurs et non de simples agents exécutants les décisions de l'État central. Ce changement a renforcé des notabilités déjà bien établies localement. Néanmoins, le gouvernement local s'institutionnalise et est reconnu inégalement par les États centraux d'autres pays : dès 1807 en Prusse, en 1837 en Norvège et en Belgique, 1930 en Espagne. D'autre part, l'émergence de nouveaux espaces politiques, comme l'Europe, amène les municipalités et les régions à faire face à de nouvelles règles et normes. (...) Les réformes du gouvernement des villes liées aux relations entre les usagers, l'administration et le politique sont d'autant plus diverses qu'elles s'inscrivent dans des traditions nationales différentes. En définitive, l'hypothèse d'un système politico-administratif compartimenté et hiérarchisé correspond de moins en moins à la réalité. Certains chercheurs constatent que l'administration française est beaucoup moins bureaucratique, rigide et impersonnelle qu'on ne le suppose généralement. Le type pur de la domination bureaucratique décrite par Max WEBER (Economie et société, 1920) est infléchi : des ajustements négociés, des adaptations se révèlent possibles à l'égard des administrés."

       Le thème de la "gouvernance" qui s'est largement diffusé dans les années 1990 situe bien une certaine réalité, mais celle-évolue (rien n'est irréversible en la matière) et l'état actuel des villes est soumis au jeu conflictuel d'un certain nombre de forces politiques, à plusieurs niveaux : Ville-Région-État-Europe. Si la fragmentation du gouvernement et des services urbains, poussée aussi par des politiques économiques d'inspiration libérale, voire néo-libérale, déplace le pivot du pouvoir politique vers le local, il n'est pas assuré pour autant que ce mouvement aille directement dans le sens de nombreuses aspirations de citoyens ou de groupes de citoyens actif à la ré-appropriation de leur habitat. "Le thème de la participation, écrit encore Yankel FIJALKOW, fait aujourd'hui partie des objectifs affichés par de nombreux gouvernements urbains. Dans les pays du tiers-monde, l'objectif est, selon le mot de Didier FASSIN ("Politique des corps et gouvernement des villes" dans Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur les expériences locales, La Découverte, 1998), de "faire participer". En France, le développement des conseils de quartier et la politique de la ville participent d'une volonté affichée depuis plus de vingt ans de donner la parole aux habitants. Néanmoins, le bilan est mitigé, selon un rapport ministériel (M. SUEUR, Demain la ville, La Documentation Française, 1998). Pour comprendre comment et pourquoi le bilan diffère des intentions, nous devons nous demander comment est né ce besoin de participation, que veut dire participer, qui participe, quels sont les enjeux de la participation. Cette démarche nécessite de prendre ses distances avec un vocabulaire technico-poétique, peu ou prou emprunté aux sciences sociales : "collectif de réponses", "lien social", "apprentissages croisés", "chaînes de coopération", "coentreprise", "espace" - ou territoire - de projet". "

   Il existe de très grandes différences entre participation réelle des habitants, consultation de ceux-ci et concertation avec ceux-ci. En dehors de luttes locales à propos de projets d'aménagements, qui possèdent surtout un caractère défensif, peu d'expériences d'effectives de participations significatives à l'élaboration d'un projet urbain et à sa réalisation existent. 

 

Yankel KIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, Collection Repères, 2009. Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand colin, collection Cursus, 2010. Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

Relu le 6 mai 2020

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