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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 07:55
     La peur en Occident, Une cité assiégée, est une étude historique en même temps qu'un essai sur les peurs collectives à l'intérieur de la période 1348-1800, volontairement limitée à l'humanité occidentale. Il s'agit de comprendre le rôle de la peur dans les sociétés, en posant des questions simples mais essentielles : qui a peur et de quoi?
     Dans un texte très dense et très érudit (les notes et les repères bibliographiques abondent), le professeur au Collège de France nous promène dans le temps, de la Peste à l'Inquisition, dans un monde parcouru par des angoisses face à la mort et à l'enfer. Sans faire de la peur le moteur de l'histoire, ce dont l'auteur se met en garde plusieurs fois, il montre certains mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre dans des époques de désordres et d'incertitudes morales, lorsque se mêlent guerres et hérésies, épidémies et famines.
      A plusieurs reprises, l'auteur tente de cerner quelques moments charnières qui ne recoupent pas les catégories temporelles habituelles, Moyen-Age, Renaissance et Temps Modernes. "L'accumulation des agressions qui frappèrent les populations d'Occident de 1348 au début du XVIIIème siècle créa, de haut en bas du corps social, un ébranlement psychologique profond dont témoignent tous les langages du temps - mots et images. Un "pays de la peur" se constitue à l'intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l'aise" et qu'elle peuple de fantasmes morbides." Nombre de ces fantasmes sont étudiés, des peurs eschatologiques au satanisme, de la menace musulmane à l'antisémitisme, de la diabolisation de la femme (fin XVIème, début XVIIème siècle surtout) aux grandes répressions de la sorcellerie. Au fil de certaines passages affleurent les luttes des classes sociales, où la peur de l'hérétique se mêle à la peur du pauvre dans les classes dirigeantes, où les peurs des masses paysannes mêlent éléments irrationnels (l'enfer) et très matériels (les percepteurs d'impôts et les prêcheurs...).
       Dans sa conclusion, l'auteur décrit un univers d'hérésies, une civilisation du blasphème, qui perdure jusqu'aux conflits modernes, Selon lui, "jamais la "police chrétienne" ne s'est faite aussi lourde en Europe qu'une fois assises les deux Réformes - protestante et catholique - étant clair toutefois que le grand processus de "normalisation" (...) s'était déjà progressivement mis en marche au cours d'une longue "pré-réforme". L'auteur entend par là la destruction ou l'assimilation de toutes les traditions païennes antérieures.
       Si aujourd'hui, un tel travail d'historien est possible, c'est peut-être, dans une époque qui a inventé le néologisme "sécuriser" et où l'on cause souvent de sentiment d'insécurité, où on se livre à des introspections plus distanciées qu'autrefois.
En tout cas, un des grands mérites de ce livre, outre le fait de dépasser des conceptions étriquées à propos de la peur et du courage, est de contribuer à ouvrir la voie aux études sur les évolutions mentales des sociétés.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de la manière suivante : "Non seulement les individus pris isolément mais les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec le peur. Pourtant les historiens n'ont guère jusqu'à présent étudié le passé sous cet angle. Un vide restait à combler que cet ouvrage s'efforce de remplir. C'est peut-être parce que notre époque a inventé le néologisme "sécuriser" qu'elle est plus apte - et moins mal armée - qu'une autre pour porter sur le passé ce regard nouveau. Une telle recherche vise à découvrir des comportements vécus mais parfois inavoués et à saisir une civilisation dans son intimité et ses cauchemars."
 
   François LEBRUN, dans les Annales Economies Sociétés Civilisations, n°6, de 1979 (www.persee.fr), termine sa copieuse lecture critique en constatant qu'"on reste un peu étourdi et éberlué devant l'encyclopédie de l'auteur et la luxuriance de citations, toujours suggestives et intéressantes, mais parfois répétitives." Il est vrai que ce livre ne se lit pas comme dans un roman et qu'il vaut mieux avoir un crayon à la main pour repérer les passages clés, mais l'auteur se répète précisément parce qu'il est conscient de cet effet. "On en viendrait, continue François LEBRUN, presque à se plaindre d'une telle abondance et à regretter que le discours ne court pas, plus nerveux. En fait, je crois qu'il faut jouer le jeu d'un tel livre et apprendre à le lire à deux niveaux : d'abord le propos de l'auteur, ensuite une étonnante anthologie de textes rares, méconnus, voire totalement inconnus, qui sert de "preuves" au discours et dans laquelle on pourra désormais puiser à pleines mains. On imagine le parti que certains auraient pu naguère en tirer, car c'est un euphémisme de le dire que ces textes "ne renvoient guère à la charité, à la piété et à la beauté chrétiennes.", tant protestantes que catholiques : ils constituent, de fait, le plus bel arsenal anticlérical réuni depuis longtemps. Léo Taxil dépassé par Jean Delumeau."
Le critique regrette, comme nous d'ailleurs, l'absence totale d'illustrations alors que beaucoup de textes se réfèrent à l'iconographie des époques étudiées. "Quant au propos lui-même, comment ne pas noter d'abord ce qu'il y avait de téméraire et relevant du pari dans le fait d'aborder un sujet aussi neuf que la peur, sur un champ aussi vaste que l'Europe occidentale entre le XIVe et le XVIIIe siècle? Témérité justifiée, pari largement tenu. Certes, on peut se demander parfois si l'ouverture d'esprit de Jean Delumeau ne lui joue pas de mauvais tours. A rechercher hors des limites, soit de l'Occident, soit des XIX-XVIIIe siècles, les origines de telle ou telle peur, ou à suggérer maints rapprochements, proprement anachroniques, il en arrive presque à scier la branche sur laquelle il s'est assis et à souffler au lecteur une interrogatoire "suicidaire" : le phénomène de la peur n'est-il pas de tous les temps et de tous les pays, et, qui plus est, les formes mêmes que revêt celle-ci ne sont-elles pas très proches les unes des autres au-delà des siècles et des océans? C'est vrai (...) de la peur de la mer, de la nuit, de l'étranger, du voisin, mais ce l'est aussi, jusqu'à un certain point, de la peur de la faim, du fisc ou de l'épidémie : les réactions des Français du XIXe siècle devant le choléra rappellent celles de leurs ancêtres devant la peste. Quant au satanisme, à l'antiféminisme, à l'antijudaïsme, Jean Delumeau nous en rappelle les racines forts anciennes, en tout cas antérieures à ce milieu du XIVe siècle qui est son point de départ. (...). Ainsi, le cadre chronologique du livre semble parfois se dissoudre, ou du moins s'estomper. Mais ce n'est là qu'une réserve et il ne s'agit nullement pour moi de nier la valeur du postulat de départ, à savoir que le milieu du XIVe siècle a marqué dans l'histoire de l'Occident une coupure radicale dans tous les domaines et dans ce climat de fin du monde, les peurs collectives, peurs populaires, peurs de l'élite, se sont exacerbées. Dans Le catholicisme entre Luther et Voltaire, paru en 1971, Jean Delumeau récusait les schémas traditionnels de l'histoire religieuse des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et proposait ce qu'il pouvait appeler lui-même avec outrecuidance, "une lecture neuve de toute l'histoire moderne de l'Occident", ajoutant que l'étude du mental collectif devrait ultérieurement confirmer la justesse de cette lecture neuve. Moins de dix ans après, prêchant l'exemple, il nous offre une confirmation éclatante sous la forme d'un livre passionnant, novateur et généreux dont on attend la suite avec impatience."
 
     Cette suite forme une liste assez importante d'ouvrages, publié par l'historien français (né en 1923) spécialiste du christianisme, notamment de la période de la Renaissance. Ainsi, par exemple, Histoire vécue du peuple chrétien (en deux volumes, 1979), Le péché et la peur : La culpabilisation en Occident (XIIIe-XVIIIe siècles) (1983), Une histoire du Paradis (en trois volumes, 1992, 1995 et 2000) ; A la recherche du paradis (2010). La Conférence terminale de Jean DELUMEAU au Collège de France 1994, Histoire des mentalités religieuses dans l'Occident moderne est disponible depuis 2005 sous forme de CD audio. 
 
Jean DELUMEAU, la peur en Occident, Editions Fayard, collection Pluriel, 1978, 599 pages.
 
Complété le 3 Août 2012. Relu le 21 mars 2019.
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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 13:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle, s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci.
Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
      L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'Organisation Mondiale du Commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elle soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux inter-frontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les États et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds Monétaire International, voire des Etats-Unis. Ou bien encore, les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   
    Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension à l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "global village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
   
      Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spécialise dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autres ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'État, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Éditions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages. Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
 
Complété le 21 Août 2012, Relu le 25 mars 2019
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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 11:01

      Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de France, Paul VEYNE livre une étude dense sur la place du don et du mécénat dans la vie de l'époque hellénistique et romaine, durant environ 6 siècles (de - 300 av.JC à 300 ap.JC).

    L'évergétisme, cette prodigalité des notables riches dans le monde antique, obligatoire ou non, occupe une place importante dans les relations entre humbles et puissants, entre citoyens et groupes dirigeants. Il se prolonge dans le christianisme par la charité - obligatoire ou non - et aujourd'hui encore par le biais de certaines organismes caritatifs, notamment dans la société américaine (rôle des fondations). Tout en jetant des lueurs sur les pratiques contemporaines, l'auteur se concentre sur ces 6 siècles et montre comment ces dépenses somptuaires, qui se manifestent souvent par des distributions massives de vivres et des jeux gigantesques, s'insère dans la vie politique et économique des Cités. Comment elles participent des jeux de pouvoir et de prestige, comment elles constituent un élément d'exercice de la souveraineté impériale, sans négliger les aspects religieux de la question.

    Paul VEYNE, historien français spécialiste de la Rome antique, détaille les différences et les analogies des évergétismes grec et romain et leur rôle dans l'évolution des sphères publiques et privées comme dans les mentalités politiques.

 

         Pour donner une idée du ton général de l'ouvrage, par ailleurs très érudit au niveau juridique et économique - les notes occupent un bon quart du livre - on peut lire des extraits du résumé par l'auteur de son dernier chapitre, qui porte sur "l'empereur et sa capitale".

  "Le pain et le cirque, l'évergétisme, étaient donc de la politique à trois titres différents et inégaux, qui correspondent aux trois enjeux dont parle un proverbe de sociologue : l'argent, le pouvoir et le prestige.

Le premier titre (...) est la reproduction, c'est-à-dire un à-peu-près entre la justice et le statut quo, entre les deux buts de la politique. (...) en ces temps lointains où l'économie n'était pas encore une profession, la classe politique ne considérait ses avantages économiques que comme les moyens de ses supériorités politiques et sociales. (...)  FRONTON (écrit) : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain (annona) et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité (imperium) par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il n'y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile. Les distributions d'argent, les "congiaires", sont moins âprement réclamées que des spectacles ; car les congiaires n'apaisent qu'individuellement et nominativement (singillatim et nominatim) les phébéiens en quête de pain, tandis que les spectacles plaisent au peuple collectivement (universum)".

 Le second titre était que l'appareil d'Etat se sentait ou se croyait menacé par certains intérêts des gouvernés, qui voulaient des plaisirs et du pain. (...).

  Enfin, à cette époque où il n'existait guère de milieu entre la démocratie directe et l'autorité par droit subjectif, la possession du pouvoir avait des effets irréels. Les gouvernants devaient faire symboliquement la preuve qu'ils restaient au service des gouvernés, car le pouvoir ne peut être ni un job, ni une profession, ni une propriété comme les autres.(...)."

 

   Mona OZOUF commente pour l'éditeur, en quatrième de couverture : "Cette folie, qui lançait les riches dans une surenchère de dons à la collectivité (chacun voulant se montrer plus magnifique que le voisin), porte un nom savant - l'évergétisme - et vient de trouver son historien. Paul Veyne a quelque chose de la prodigalité de ses héros, les évergètes. Il déverse sur ses lecteurs médusés les trésors de son information, les souvenirs de ses campagnes à travers l'érudition germanique de la sociologie anglo-saxonne, dépense en quelques pages la matière de vingt thèses et mobilise toutes les ressources d'un esprit follement ingénieux pour comprendre et faire comprendre ce que ces cadeaux en cascade étaient chargés d'entretenir."

   André REIX, dans la Revue Philosophique de Louvain, 1978, n°29, fait remarquer que "le mot évergétisme est un néologisme de formation très récente : c'est le fait de faire des bienfaits en général. Le concept a précédé l'étude historique. Reste à en expliquer les raisons. L'intérêt philosophique du présent livre vient justement de l'ambiguïté de sa méthode. L'auteur définit sa recherche comme une oeuvre de sociologie historique, en insistant sur la prédominance de l'histoire dont tous les faits importent pour une description de pure curiosité. Il déclare en outre s'en tenir à l'époque romaine, alors que sa vaste documentation le pousse à de continuelles incursions dans toutes les époques et dans tous les domaines, ce qui est assurément un bien, mais dévie son premier objectif pour en faire une recherche de sociologie politique, chargent le mot sociologie du même sens que chez Max Weber, c'est-à-dire "synonyme commode de sciences humaines ou de science politique", la différence entre sociologie et histoire étant purement formelle." 

   Eric MAIGRET, écrit à propos de la nouvelle édition de 1995, dans une collection de poche très diffusée, que "ce texte est un jalon dans l'histoire des sciences humaines pour de multiples raisons : à partir de l'analyse novatrice d'un phénomène historique précis, l'évergétisme, pratique de don à la collectivité développée durant l'Antiquité grecque et romaine, il met en perspective les apports de Mauss, de Polanyi et des économistes sur la question du don, analyse le fonctionnement du politique dans les sociétés, développe une théorie originale de l'idéologie et de la croyance comme phénomènes en leur coeur contradictoires, ceci en passant avec bonheur des écrits des auteurs de l'Antiquité à ceux de sociologues ou d'historiens, de l'histoire sociologique à la sociologie historique, disciplines formellement différenciables mais matériellement confondues."

    Paul VEYNE, né en 1930,  continue d'écrire des ouvrages pour une nouvelle écriture de l'histoire. Parmi ses nombreux titres, notons Comment on écrit l'histoire : essai d'épistémologie (Seuil, 1970), L'Elégie érotique romaine. L'amour, la poésie et l'Occident (Seuil, 1983), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? Essai sur l'imagination constituante (Seuil, 1983), La société romaine (Seuil, 1991), L'empire gréco-romain (Seuil, 2005), Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) (Albin Michel, 2007), Michel Foucault. Sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008).

 

Paul VEYNE, Le pain et le cirque, Sociologie historique d'un pluralisme politique, Editions du Seuil, collection Points Histoire, 1995, 896 pages. Première édition en 1976.

 

Complété le 1 Août 2012. Relu le 19 octobre 2018

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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 12:39
   
    Voilà une vraie étude de sociologie militaire! Plutôt que de traiter à longueur d'ouvrages de l'évolution des choses militaires, en insistant sur les guerres ou l'évolution des corps d'armées et des armements,  Raoul GIRARDET a choisi de comprendre l'histoire sociale et l'histoire des mentalités de cette société plus ou moins fermée que constitue en France, la société militaire.
   L'histoire de ces hommes et de ces familles qui traversent la révolution, l'empire, la restauration, la république, la vision que l'on a du rôle de l'armée dans la société globale, l'évolution de l'esprit militaire, depuis les soldats de la liberté de 1789 jusqu'à l'épreuve algérienne, en passant par les deux guerres mondiales, sont bien décrites dans ce livre... Enthousiasme, méfiance, antipathie, fièvre irraisonnée alternent dans la société militaire comme dans l'ensemble de la société. Parfois l'armée est au diapason de la l'ensemble de la société, parfois elle en est à l'opposé idéologique... En deux grandes parties, la vieille armée et l'armée nationale, l'auteur s'appuie autant sur des études historiques d'ensemble, des mémoires et des témoignages qui traversent toute la hiérarchie, pour comprendre les soubresauts de la conscience militaire.
  C'est une étude intéressante pour qui veut appréhender l'évolution des mentalités militaires, même au-delà de la période que s'assigne l'auteur. Autant pour les évolutions des mentalités militaires en général, qui ne sont pas les mêmes en temps de guerre et en temps de paix, que pour se faire un idée de ce que peuvent vivre tout le corps d'armée français dans le début du XXIème siècle. Il existe bien entendu de nombreuses autres études, mais pour commencer, on ne saurait trop conseiller de consulter l'ouvrage de Raoul GIRARDET.
 
    De 1815 au contemporain le plus immédiat, écrit l'éditeur (en quatrième de couverture), l'armée s'était de plus en plus identifiée à la nation. "Celle des années 2000 représentera peut-être un corps d'élite au sein d'une armée d'Europe. On imagine les soubresauts et les déchirements que cette évolution implique. Après être passée de la vie de garnison dans les provinces sous la Restauration à la remobilisation sous le second Empire, de la tragédie de la guerre perdue à l'aventure coloniale, elle traverse un XXe siècle non moins bouleversé : la victoire en 18, la défaite en 40, les guerres successives - contre l'Allemagne, en Indochine, en Algérie - jusqu'au saut dans l'inconnu que représente la professionnalisation d'aujourd'hui. Analysant ce qui distingue du reste de la société française ce groupe fermé, aux valeurs, au mode de vie et de recrutement propres, Raoul GIRARDET montre, dans une fresque d'une exceptionnelle qualité, tout ce qui compose le tissu si particulier de cette communauté."
Dans cette réédition d'un ouvrage paru en 1953 et amplifié depuis, l'auteur se montre, avec un attachement à certaines valeurs (patriotisme, tradition), très lucide. Il participa à la revue monarchiste La Nation française, dirigée par Pierre BOUTANG.
 
    Pour Raoul GIRARDET (né en 1917), historien et universitaire français (Institut d'Etudes Politiques de Paris, Ecole Nationale d'Administration, Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, Ecole Polytechnique...), "au même titre que l'école, le principe de la conscription, l'obligation du service sous les armes ont constitué l'un des facteurs essentiels de ce grand mouvement unificateur qui, au-delà de ses lacunes et de ses failles, a dominé l'évolution même de la société française au cours des deux derniers siècles". L'auteur s'interroge dans sa conclusion sur un risque de repli, voire d'enfermement corporatiste dont il semble nécessaire d'en comprendre l'urgence, mais aujourd'hui, qui le prendra en compte? Au moment de l'élaboration d'un nouveau livre blanc sur la Défense, au début d'une nouvelle présidence de la République, ce questionnement reste vif.
 
    Raoul GIRARDET est aussi l'auteur de plusieurs autres ouvrages : Pour le tombeau d'un capitaine (Editions de l'Esprit nouveau, 1962), La Crise militaire française (1945-1962) (Armand Colin, 1964), Le Nationalisme français (1971-1914) (Armand Colin, 1966), L'idée coloniale en France de 1871 à 1962 (La Table Ronde, 1972), Mythes et mythologies politiques (Seuil, 1986), Problèmes militaires et stratégiques contemporains (Dalloz, 1988), Singulièrement libre, entretien avec Pierre ASSOULINE (Perrin, 1990), Nationalismes et nation (Complexe, 1995).
 

   Raoul GIRARDET, La société militaire de 1815 à nos jour, Librairie académique Perrin, collection Agora, Pocket, 2001, 340 pages.
 
Complété le 19 juillet 2012
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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 14:36

       Préfacé par Antoine DANCHIN, généticien à l'Institut Pasteur et publié par les Editions Syllepse, ce gros livre (un pavé de 890 pages) sera utile pour tous ceux qui s'intéressent à la notion d'information. Cette notion est si largement utilisée dans nombre de disciplines, qu'une explication sur le conflit serait aujourd'hui impossible sans elle.
Etude historique sur la mise en place des réseaux informatiques (guerres chaudes et guerre froide y ont beaucoup contribué), c'est aussi une exploration de champs aussi divers que la physique quantique, la théorie du signal, la thermodynamique, les mathématiques, la biologie moléculaire... Découpé en de multiples contributions et agréablement mis en page malgré l'aridité du sujet au premier abord (et seulement au premier abord...), ce livre constitue une véritable encyclopédie de la révolution de l'information du XXème siècle.

 

   Nous pouvons lire dans la présentation de ce livre que "la notion d'information est une des plus importantes notions en jeu dans les sciences et les technologies, eu égard au très large spectre de ses utilisations et de ses terrains d'application. Nonobstant le passé "analogique" de ces technologies, le 0 et le 1 des ordinateurs numériques symbolisent cette prégnance, cette omniprésence. Une telle diversité impliquait l'ampleur panoramique qui caractérise ce livre. A travers la mise en évidence de l'importance du contexte historique dans lequel toute activité scientifique s'inscrit, Jérôme SEGAL aborde, notamment, la place de l'eugénisme dans l'oeuvre de Fisher, les différents types d'organisation de la recherche dans l'entreprise Siemens et les Bell Labs, l'importance des recherches militaires pendant la seconde guerre mondiale et leurs liens avec le monde universitaire et industriel, le rôle des fondations américaines, le contexte politique de la France d'après 1945, le poids de la guerre froide dans l'établissement des premiers réseaux informatiques, ou encore le cadre dans lequel s'inscrivent les différents discours sur l'unité des sciences. De même, il explore des champs disciplinaires fort distincts : physique quantique, théorie du signal, thermodynamisme, mathématiques, biologie moléculaire, linguistique, informatique, etc. Ainsi la notion d'information peut être qualifiée de cruciale et considérée comme indispensable pour comprendre l'histoire scientifique et technologique du 20e siècle. En regard de son énorme fécondité conceptuelle et pratique, cette période a constitué, de ce point de vue, le formidable socle de notre 21e siècle, à peine advenu et déjà si gros des promesses fondées ou aberrantes d'une "société de l'information et de la communication" qu'il faut résolument apprendre à connaître et à maîtriser".

Jérôme SEGAL, maître de conférences en histoire des sciences et épistémologie à l'UFM de Paris et chercheur au Centre Cavaillès de l'Ecole normale supérieure de Paris, livre ici une somme dont on peut difficilement se passer et de par l'abondance de notes et de références bibliographiques, permet d'aller plus loin sur de nombreux aspects.

 

     L'auteur est également critique à nonfiction.fr et coordinateur depuis 2011 du Collège doctoral d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Vienne.

 

   

 

 

Jérôme SEGAL, Le Zéro et le Un, Histoire de la notions scientifique d'information au 20e siècle, Editions Syllepse, Collection Matériologiques, 2003, 890 pages.

 

 

Complété le 2 juillet 2012

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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 13:36
      Dans sa préface, l'auteur, actuel directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED), circonscrit d'emblée son sujet surtout à la violence criminelle. Située en Occident, de 1800 à nos jours, cette violence criminelle a de multiples aspects, dont la perception de l'insécurité de l'opinion publique.
Ce paradoxe, la montée du sentiment de l'insécurité au moment où en Occident l'insécurité réelle diminue jusqu'à devenir presque insignifiante par rapport aux violences qui subsistent en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, est alimenté par la logique du pouvoir, l'obsession électoraliste de certains milieux politiques. Le rôle des médias est mis en exergue dès l'introduction, cette orchestration quasi-permanente des faits divers, à l'impact social démesuré. "Le mot violence est arrivé à désigner un peu n'importe quoi, tout heurt, toute tension, tout rapport de force, toute inégalité, toute hiérarchie".
   Jean-Claude CHESNAIS constate : "L'homme paie sa plus grande sécurité objective par une plus grande insécurité subjective, un sentiment d'enfermement, de "violence", d'écrasement de sa liberté". Alors que "la vraie violence, la violence barbare - celle qui meurtrit les corps et sème la mort - est ailleurs".
   
    Cette constatation, Jean-Claude CHESNAIS l'étaye à travers de nombreux exemples et de nombreuses statistiques, en deux grandes parties, la violence privée et la violence collective.
     Dans la violence privée, il regroupe la violence criminelle (mortelle, corporelle, sexuelle) et la violence "non-criminelle" (suicide, accident).
Sur le suicide, auquel l'auteur consacre une centaine de pages (thème de prédilection pour de nombreux sociologues), on remarquera le passage sur les "malheurs de Paris" où il est fait référence à la période étudiée par Louis CHEVALIER dans "Classes laborieuses, classes dangereuses". La misère ouvrière, beaucoup évoquée par la presse d'époque (première moitié du XIXème siècle), n'a pas provoqué de manière certaine "la plus grande tendance des jeunes ouvriers à verser dans la folie". "L'opinion est encore plus répandue, touchant la fréquence des suicides parmi les prolétaires : les suicides d'ouvriers sont un thème constant des descriptions de la population de Paris. Mais, cette fois, la démonstration est aisée. C'est que, vers le milieu du XIXème siècle, Paris connaît une avalanche de suicides, au moment même où la ville absorbe des flots d'immigrants ruraux, aussitôt condamnés, par leur nombre, à l'entassement et à la misère. Il n'est pas invraisemblable d'attribuer, en première analyse, une telle multiplication des suicides à ce surpeuplement anarchique, inhumain et au choc psychologique qu'il provoque, chez de jeunes campagnards brutalement coupés de leurs racines. L'augmentation des suicides de prolétaires peut bien, en effet, être la cause de l'augmentation générale des suicides à Paris". "Que ce soit en France ou à l'étranger, trois groupes paient un lourd tribut au suicide : les miséreux, les travailleurs indépendants non agricoles, les gens "instables" (...). En France, ils se tuent trois à quatre fois plus que les membres des professions libérales, quinze à vingt fois plus que les commerçants. Leur nombre ne fait que s'accroître : entre 1830 et 1848, la ville de Paris s'est enflée de 250 000 habitants supplémentaires." "La classe ouvrière se suicide massivement ; elle souffre plus qu'elle ne fait souffrir (...). C'est elle qui paie le plus lourd tribut à la révolution industrielle et urbaine. Le discours sur les classes dangereuses est trompeur, (...) la capitale de la France n'est pas, en réalité, plus "dangereuse" que le reste du territoire national (...)".
Jean-Claude CHENAIS souligne, avec tous les criminologues, que "la violence dont les prolétaires sont capables est le plus souvent tournée contre les membres de leur entourage direct (...) : les crimes de sang sont, en majorité, perpétrés entre soi ; elle ne vise donc guère les bourgeois (en tant qu'individus). Ce qui, à vrai dire, effraie les classes bourgeoises est l'apparente liberté sexuelle dont font preuve ces jeunes campagnards. A cette époque, un bon tiers des naissances sont illégitimes. C'est une existence sauvage, à la fois enviée et détestée, qui choque les citadins et fait oublier la véritable situation morale de la classe ouvrière..."
 A noter aussi le chapitre consacré à la violence aléatoire, entendre par là l'hécatombe routière, cette litanie ennuyeuse et monotone (90 morts pour 100 000 voitures en 1976!)
   Dans la violence collective, il place la violence des citoyens contre le pouvoir (terrorisme, grèves et révolutions), la violence du pouvoir contre les citoyens (terrorisme d'Etat, violence industrielle) et la violence paroxystique qu'est la guerre.
Pour Jean-Claude CHESNAIS, la violence primitive échappe à l'analyse marxiste (la lutte des classes à ressort économique) comme à DUHRING pour qui les luttes sociales ne s'expliquent que par un instinct universel d'agression. A leurs explications qu'il juge limitées, l'auteur n'apporte pas grand chose, même s'il s'essaie à suivre l'évolution des conflits sociaux de la société féodale aux guerres mondiales.
Il est nettement plus à l'aise lorsqu'il écrit sur le mythe et les réalités des violences dans la troisième partie de son livre.
La violence industrielle est bien mise en scène : "Le travail a, de tout temps, présenté des risques de mort plus ou moins considérables. Dans l'humanité primitive, chasseurs, pêcheurs, cueilleurs ne retiraient leur subsistance qu'au péril de leur vie. Succédant à l'époque de la petite entreprise agricole ou artisanale qui n'avait d'autre ambition que l'autosubsistance, la révolution industrielle bouleverse la signification du travail, qu'elle subordonne désormais à des objectifs de productivité ou de profit. Elle marque l'entrée dans l'ère des grands sacrifices au productivisme. Le coût humain de l'essor industriel est colossal. Ce sont des millions d'hommes qui sont arrachés à leur milieu d'origine ; des milliers qui sont blessés ou meurent dans les mines, dans les fabriques ou les usines. Cette violence-là, qu'aucune loi n'interdit, n'est pas sans lien avec la violence criminelle, que la loi sanctionne. Elle brise les corps et les énergies, elle avilit et abêtit les hommes. Elle les pousse au désespoir et à l'alcoolisme. Mais en même temps l'oppression conduit, tôt ou tard, à la révolte, brutale, sanglante : le XIXème siècle sera le siècle des grandes émeutes urbaines."
 
      L'auteur, par ailleurs, met en évidence "quelques vérité élémentaires" : "Contrairement à ce que prétendent de nombreux sociologues peu familiers avec la statistique criminelle, il existe des moyens sérieux d'apprécier l'évolution de la violence. Les principaux pays européens disposent de données chiffrées (...) fiables, depuis plus d'un siècle. (...). Ne nous lassons pas de le répéter : la violence mortelle a partout en Europe considérablement régressé. En Italie, terre classique du banditisme, le taux d'homocidité est aujourd'hui cinq fois moindre qu'à la fin du XIXème siècle. En Angleterre et en Allemagne, deux fois. En France, où l'appareil d'Etat est en place depuis des siècles, le recul, en longue période, de l'homicide a eu lieu beaucoup plus tôt ; entre 1830 et 1980, la violence mortelle est restée, en dehors des périodes de guerre, à peu près constante. Ces constatations ont valeur générale : désormais très faibles, ils (les  morts par homicide) sont du même ordre que la mortalité par incendie, et cinq à dix fois moins fréquents que les accidents domestiques. Cette mortalité-là est aussi évitable, mais qui songerait à mener une campagne tapageuse sur ces morts domestiques, si discrètes?"
   
    Jean-Claude CHESNAIS ne cesse donc dans tout son ouvrage de demander que l'on revienne aux réalités, au-delà des impératifs du "marché de la peur" et c'est salutaire. Il termine d'ailleurs sur un appel à la solidarité contre les "lobbies militaires" qui, à l'époque (en 1981) menaçaient toujours de plonger le monde dans une violence définitive.
   Une annexe riche donne des tableaux (taux d'homicidité, pays développé, 1970-1980...), des petits textes d'analyses (la torture dans le monde industriel...) qui complètent bien son propos.
 
 


     Jean-Claude CHESNAIS, Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Robert Laffont, collection Pluriel, 1981, 497 pages. Il s'agit de l'édition revue et augmentée du livre paru en 1979 (date à vérifier).

                                                                                              SOCIUS
 
Relu le 16 juin 2020
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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 13:11
          Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE (1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux "fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
          
        Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans "Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes :
1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution.
2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré.
3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteux, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera!"

  L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité."
"Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir.  
Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que, suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses."  En pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique convaincu.
    
     Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits sociaux!
Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'une conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective.
Même si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi, comme DURKHEIM et TARDE l'ont fait, c'est montrer finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade...
Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.

    Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.


                                                                                                   SOCIUS
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 16:00

  Une sociologie du tiers

      Georg SIMMEL (1858-1918) et Julien FREUND (1921-1993) développent la question du tiers dans le conflit souvent pensé en terme de duels, à deux protagonistes. L'intervention d'un tiers rompt la logique du duel et instaure, avec l'introduction d'un quatrième, puis de plusieurs autres acteurs des conflits, la relation de minorité à majorité, la possibilité d'alliances.
En outre, pour Julien FREUND, le conflit, surtout le conflit politique, n'a de véritable sens que lorsque les adversaires "expriment également une solidarité qui transcende la lutte elle-même". Même les luttes violentes, les guerres civiles par exemple, qui mettent en question la constitution, le régime, l'existence même de la collectivité comme unité politique, présupposent la solidarité de ces membres sous une nouvelle forme, plus satisfaisante, plus rationnelle ou plus juste.
Georg SIMMEL insiste de son côté beaucoup sur la socialisation qu'implique même le conflit. Cette problématique du conflit insiste sur la coopération des protagonistes, d'une façon que Julien FREUND reconnaît comme paradoxale.
   Julien FREUND, L'essence du politique, Dalloz, 2004; Georg SIMMEL, Le conflit, Circé, 2008.

  La sociologie de "Chicago"
     Une sociologie interactionniste, héritière du courant pragmatique américain, constitue la référence de la sociologie aux Etats-Unis.
C'est par l'étude des communautés que des auteurs comme R. REDFIELD (1897-1958), H. BLUMER qui invente l'expression en 1937, E. GOFFMAN (1922-1982) ou GARFINKEL abordent les conflits sociaux. Leur conception émiette les structures sociales en micro-structures et beaucoup d'études portent sur les multiples groupes déviants de la société américaine. Critiques du fonctionnalisme qui exagère selon eux la socialisation des acteurs en surestimant leur conformisme social, les auteurs de ce courant très large mettent en avant le flou de beaucoup de situations dans une société beaucoup plus mobile que les sociétés européennes. Prônant une ethnométhodologie, GARFINKEL veut analyser les dynamismes sociaux de l'intérieur et utiliser le savoir des acteurs eux-mêmes.
Ces démarches ignorent bien souvent (Lewis COSER) les facteurs institutionnels comme du reste le pouvoir central. En privilégiant beaucoup le vécu des acteurs, même en tentant de ne pas tomber dans les mêmes représentations qu'eux, cette sociologie fait l'impasse sur les problématiques du pouvoir.
    Edwing GOFFMAN, les rites d'interaction, Editions de Minuit, 1974; Nicolas HERPIN, les sociologies américaines et le siècle, PUF, 1973.

  Une sociologie interrelationniste
    Une des grandes questions touche à la nature des conflits collectifs - conflits inter-individuels, conflits sociaux, conflits entre collectivités ou communautés - dans l'ensemble des interrogations sur l'importance à donner aux relations individus-sociétés.
Des auteurs aussi divers que George LABICA, Raymond ARON, Georges GURVITCH, posent la question de la détermination des motivations des acteurs dans la société : multidétermination ou monodétermination. La question a surgi longtemps dans une grande partie de la littérature marxiste sur la sur-détermination de l'économie dans les comportements sociaux. Plus largement, le fait même de réfléchir à cette question - concernant les conflits entre autres - conduit beaucoup à mettre l'accent sur le symbolique, sur la représentation plutôt que sur la réalité sociale.
On notera dans ce sens les contributions de Peter BERGER et de Thomas LUCKMANN, qui élaborent le concept de construction sociale de la réalité. L'individu exprime face à la société un "stock de connaissances objectivées" commun à une collectivité d'acteurs et son action est déterminée par ce "stock" à la fois dans les deux perspectives de l'ordre institutionnel et du rôle, étant donné que les rapports de l'individu au groupe sont mouvants.
   Dans cette perspective, la délimitation d'une classe sociale d'appartenance constitue une question-clé. Georges GURVITCH élabore une définition complexe où entrent en compte la volonté d'y appartenir, le sentiment d'en faire partie, la perception des autres classes sociales comme étanches ou poreuses, la position de la classe par rapport au pouvoir...

 Une sociologie hésitante du changement social
    Selon Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL (Sociologie contemporaine, Vigot, 2002), les sociologues d'aujourd'hui hésitent à se lancer dans la construction d'une théorie globale, ou universelle, du changement.
La multiplicité des facteurs d'évolution d'une société mise en avant par David RIESMAN, Colin CLARK, et d'autres, ne les empêchent pas de mettre en avant très souvent le progrès technique comme facteur dominant de changement, un facteur qui ne serait pas maîtrisable directement par les acteurs sociaux. Du coup, malgré les remises en perspective de certains auteurs comme Lewis MUMFORD, une certaine sociologie dominante rendrait caduque toute une série de sociologies et même de politiques économico-sociales, en tout cas à l'échelle de la société globale, surtout si elle est vue en voie de mondialisation.
Sans parler d'une disqualification des sociologues s'inspirant de trop près des marxismes, toute sociologue désireux d'ouvrir une perspective de changement social - et plus de changement social radical - se voit aujourd'hui rappelé à l'ordre, à l'aide de multiples arguments d'où ressortent le fait que l'évolution d'une société serait plutôt le fait de facteurs exogènes qu'endogènes, et les changements climatiques n'arrangent rien de ce côté-là.
       
     Restent une multitudes de sociologies sectorielles, où nombre d'auteurs cherchent plus précisément les facteurs d'ordre et de désordre sociaux : les médias, le sport, les institutions scolaires, la défense, les arts et spectacles... domaines dans lesquels nous allons poursuivre notre petit parcours...

                                                                                                SOCIUS
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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 12:43

  La sociologie compréhensive

Max WEBER (1864-1920), père de la sociologie compréhensive, à partir d'une critique de l'illusion positiviste à la manière d'Auguste COMTE qui veut figer l'organisation sociale idéale à l'aide de concepts de la causalité qui ne sont que des idéaux-types de la réalité et non la réalité elle-même, a suscité nombre de vocations de sociologues.

Dans ses nombreuses communications et publications, Il met l'accent sur le conflit de valeurs où selon que l'une ou l'autre l'emporte, entraîne la société dans une direction et non dans une autre. Pour comprendre ce conflit des valeurs, il est nécessaire, dans la démarche propre aux sciences de la culture, de se distancier par rapport à ces valeurs, possibles préjugés qui faussent le jugement.

Axant ses travaux sur la sociologie religieuse, il tente de voir les phénomènes à l'oeuvre par les effets des croyances collectives. Mais à trop se distancier de l'objet de leur étude, les webériens ne proposent pas de changer la société. Du coup, l'approche du conflit risque de ne pas se traduire par beaucoup de changements.
     Max WEBER, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Presse Pocket, Agora, Plon, 2002; Le savant et le politique, 10/18 biblothèque, 2005.

 


 Une sociologie de la division du travail


     Avec Emile DURKHEIM (1858-1917), on entre de plein pied dans une vision normalisatrice de la société : la sociologie permet de distinguer entre un état normal d'une société ou d'une organisation donnée et un état normal qu'il faut éviter, entre le normal et le pathologique. Se plaignant d'une évolution morale des société modernes aux individus atteints par un dérèglement de la division du travail, il met l'accent sur le fait que l'état maladif résulte des changements profonds dans la structure de la société.

Ses études sur l'anomie sociale, sur les suicides, l'amènent à penser les conflits comme les symptômes de ces maladies. De là à penser que le conflit est une pathologie sociale... Beaucoup de ses successeurs semblent vouloir le faire, à commencer par des auteurs comme BOUDON et BOURRICAUD qui soutiennent que sa conception holiste de la société est responsable du flou qui enrobe les concepts durkheimiens. Son invention de la conscience collective, issu de ses études sur la religion, est combattue par les tenants d'un individualisme méthodologique. Il faut rendre justice à Emile DURKHEIM, car sa conception même permet de concevoir comment se structure une société, dans ses conflits mêmes.
    Emile DURKHEIM, Le suicide, PUF Quadrige, 2004; De la division du travail social, PUF, 2007.

 

 Une sociologie de l'imaginaire


    Réfléchissant sur l'expérience du monde ouvrier, Cornélius CASTORIADIS (1922-1997), le cofondateur et animateur du groupe et de la revue "Socialisme ou Barbarie", prolonge les études de Karl MARX en insistant sur les rapports à l'imaginaire des sujets sociaux et critique l'approche marxiste dominante économico-fonctionnelle. Au delà du symbolique, qui détermine des aspects de la vie en société, et partant, des aspects de ses conflits sociaux, Cornélius CASTORIADIS veut saisir l'imaginaire de la société.

Support de l'ordre social, l'imaginaire social actuel permet l'irrationalité de la rationalité du monde moderne à travers la construction de besoins artificiels ou la multiplication des crises financières. Les conflits sociaux se situent dans un espace où se rencontrent le réel et l'imaginaire, la psyché et le social-historique, mais les recherches sur les liens entre les uns et les autres sont simplement en projet dans l'oeuvre de cet auteur.
    Cornélius CASTORIADIS, l'institution imaginaire de la société, Seuil essais points, 2006; La société bureaucratique, Tome 1, Les rapports de production en Russie et Tome 2, La révolution contre la bureaucratie, 10/18, 1973.

 


 La sociologie critique


     L'ECOLE DE FRANCFORT, à la longue postérité malgré son hétérogénéité, à travers la théorie critique, se retrouve tout à fait dans des problématiques de conflits. D'emblée sociologie critique, elle promène l'analyse des conflits de classe, de la propriété à l'autorité, dans une superposition de leurs différents aspects.
   La dialectique de la raison (ADORNO, HORKHEIMER) est un processus où les idéaux du progrès tendent à éliminer ses propres valeurs avant même leur entrée dans la pratique sociale. Consciences de classe, formations de caractères sociaux, luttes des classes, tout cela alimente une dynamique dans le monde moderne où les individus agissent rarement en fonction de leurs véritables intérêts matériels. Le triomphe des apparences de la circulation des choses (marchandises, réalisations scientifiques...) camoufle la dynamique réelle des rapports sociaux. En clair, les consciences de classe tendent à dériver vers la négation des conflits sociaux en mettant en avant les bienfaits supposés de la société de consommation de masse, dans le temps même où l'évolution de ces conflits tendent à devenir de plus en plus préjudiciables à des classes sociales de plus en plus étendues.
  Sous la direction d'Alain BLANC et de Jean-Michel VINCENT, La postérité de l'école de Francfort, Syllepse, 2004; Max HORKHEIMER, Theodor ADORNO, La dialectique de la raison, Fallimard Tel, 2007


                                                                                                  SOCIUS

 

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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 13:36

    La sociologie marxiste : le matérialisme historique

       Point de départ de nombreuses approches du conflit, Karl MARX et Friedrich ENGELS, par le matérialisme historique, ont élaboré toute une explication du monde et une stratégie de changement global autour du primat de l'économie dans la vie des hommes.
   A travers leur théorie de la valeur travail, à la fois sur la production et l'exploitation des marchandises, et leur théorie de l'aliénation, de la domination et de l'oppression d'hommes par d'autres hommes, de classes sociales par d'autres classes sociales, ils explicitent les mécanismes économiques et sociaux des conflits, au delà des apparences idéologiques. Une méthode scientifique de la mise à jour des conflits sociaux montre la voie, par le rôle clé du prolétariat, des révolutions nécessaires. L'apport du marxisme à la compréhension est irremplaçable, même s'il doit être complété, corrigé parfois, dépassé sans doute par des approches mettant plus l'accent sur les aspects idéologiques et culturels. Sûrement car nous sommes tout de même passés d'une société industrielle à une société post-industrielle, où les services dominent dans l'économie. Processus en devenir, le capitalisme, avec ses effets pervers,  demande toujours un renouvellement de la pensée, hélas figée un temps par des systèmes totalitaires qui n'avaient de communistes que le nom. Ce renouvellement est combattu aujourd'hui par des idéologies partisanes d'un développement toujours plus explosif du capitalisme.
   Henri LEFEBVRE, dans son petit livre sur "le marxisme", au chapitre de la sociologie, montre bien la dialectique de la lutte des classes avec leurs rapports et leurs modes de production. Après son analyse du capitalisme, Henri LEFEBVRE définit le communisme, étape nécessaire après le communisme primitif, l'esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme : "le développement sans limites internes des forces productives, le dépérissement des classes sociales, l'organisation rationnelle, consciente, contrôlée par la volonté et la pensée, des rapports de production, correspondant au niveau atteint par les forces productives".
  Cette sociologie tranche parfois avec celle d'autres sociologies qui veulent présenter une vision "objective" des conflits : elle est une sociologie de combat en faveur des classes prolétarisées, que ce soit économiquement ou culturellement.     Et après MARX, il est difficile pour des sociologues de se définir comme neutres...

   Karl MARX et Friedrich ENGELS, Le Capital, 1872-1875; Les luttes des classes en France, 1848-1850; L'idéologie allemande, 1845-1846 ; Henri LEFEBVRE, Le marxisme, Presses Universitaires de France, collection Que sais-je?, 1974.

                                                                                                           SOCIUS

     
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