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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 07:39

       Robert DÔLE écrit là un essai - court mais dense - sur "les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle", à la mesure de toute son expérience d'états-unien expatrié volontaire au Canada, suffisamment loin pour ne plus en subir les effets, mais suffisamment près (en dehors de son vécu antérieur) pour en mesurer la puissance. Américain d'origine puritaine, polyglotte, a choisi le Québec comme terre d'exil. Depuis 1977, professeur d'anglais à l'université du Québec à Chicoutimi, il a vécu et enseigné en Europe, aux universités de Metz, de Bonn et de Lodz.

Son court essai étaie une hypothèse fondamentale tout sorti de ce qu'il a vécu pendant 22 ans (enfance et adolescence, à Washington DC) et de qu'il a pu, en partie par introspection, comprendre de la mentalité des Américains des États-Unis. Son hypothèse veut "que la mentalité américaine d'aujourd'hui soit le produit du puritanisme du XVIIe siècle.

"Cette idée, écrit-il dans son Introduction, peut paraître banale à première vue, surtout si on pense à l'hypocrisie en matière sexuelle (...) ou au mouvement des born-again Christians. Ce qui m'intéresse pourtant, ce sont les vestiges de la mentalité puritaine précisément là où on ne les soupçonnerait par de prime abord", d'autant que, selon lui une grande partie du monde est contaminée par cette mentalité. "Je pense, entre autres, à la politique extérieure des États-Unis, au mouvement de libération des homosexuels et au féminisme américain. Dans l'esprit des Américains, toute intervention militaire ou politique dans d'autres pays est justifiée par le fait que les Américains sont toujours le peuple élu de Dieu, ce dont les puritains du XVIIe siècle étaient entièrement convaincus", même si, en réalité, beaucoup se sont exilés parce que nombre de leurs compatriotes leur ont demandé d'exercer leur sectarisme ailleurs (la formule est de nous...). "Le féminisme américain hérite aussi de cette tradition de pensée en donnant aux femmes le statut de peuple élu par rapport aux hommes déchus." (on ne s'en convainc, dirions-nous qu'en ayant accès à la grande masse des écrits de ce féminisme-là, qui pourrait paraitre indigeste à nombre d'entre nous...). "Le mouvement homosexuel est une manifestation de la tradition de confession publique qui joue un rôle primordial dans le comportement puritain. Établir des liens entre les sermons des pasteurs du XVIIe siècle et l'articulation des mouvements homosexuel ou féministe ne sera pas toujours tâche facile, mais le plaisir d'un raisonnement est aussi grand que le défi qu'il présente".

"Voici mon hypothèse, poursuit-il, A l'insu des Américains, il existe  un caractère américain, une mentalité américaine, un comportement américain qui sont propres au peuple américain et qui le distinguent d'autres nationalités. Les Américain, par contre, tendent à croire que leur mentalité est universelle. La manière de penser et d'agir des Américains remonte au XVIIe siècle. Ces derniers pensent généralement que leurs politiques gouvernementales et leurs relations interpersonnelles dérivent de l nature universelle de l'homme et des lois de la logique. Dès lors, ils sont aveuglent à ce qui est unique chez eux et ne comprennent pas le chox culturel que vivent maints étrangers lorsqu'ils arrivent aux États-Unis.

Les Américains croient aussi que leurs tendance actuelles sont tout à fait modernes. Mon hypothèse de l'influence durable de leur passé puritain aurait de quoi les surprendre. Il reste qu'à mon avis le caractère américain a été façonné par l'expérience puritaine qui a laissé toutes sortes de traces, parfois évidentes, mais parfois trop subtiles pour être décelées au premier coup d'oeil. Les intérêts américains changent, changent aussi les tendances sociales et philosophiques, mais il existe quand même quelque chose de permanent dans le caractère américain, et c'est précisément ce quelque chose que je veux retrouver chez les ancêtres puritains. Devant toutes ces nouvelles idées politically correct qui se manifestent année après année, j'ai la réaction suivante : plus ça change, plus c'est pareil.

Je vais me concentrer sur quatre aspects de la mentalité et de la vie puritaine du XVIIe siècle et sur leurs vestiges au XXe. L'individualisme, la division entre les élus de Dieu et les non-élus, la cruauté et la confession publique. Je montrerais que ces aspects de la mentalité puritaine sont présents dans la vie contemporaine des États-Unis, telle qu'on la retrouve présentées dans les romans récents de Joyce Carol Oates. Finalement, j'exposerai les idées critiques d'autres auteurs à l'égard du marasme social et spirituel des Américains d'aujourd'hui. (...)". L'auteur met en garde contre une interprétation de sa pensée : il ne veut pas critiquer tout ce qui se passe dan la culture américaine contemporaine en la comparant aux excès de ses ancêtres. "Plutôt, j'essaie de retrouver dans les origines lointaines des tendances qui ont abouti aux phénomènes culturels actuels. Bien sûr, je condamne les expressions de la cruauté américaine telles que les bombardements des grandes villes, la peine capitale et le manque de programmes sociaux. La cruauté qui motive ces phénomènes fait partie d'une tradition qui trouve ses racines dans l'expérience puritaine du XVIIe siècle. Les Américains d'aujourd'hui admettent que la violence est un aspect omniprésent de la vie sociale. Ils disent : Violence is as American as apple pie (La violence est aussi américaine que la tarte aux pommes). (...) Pourtant, tout acte de violence implique la cruauté. Il est quand même curieux qu'un peuple se voit comme violent, mais ni en même temps son caractère cruel. Si je condamne la cruauté, je n'ai rien contre la confession publique et je tends moi aussi à diviser le monde en deux classes : les élus et les non-élus. Pour moi, les élus sont les exploités et les non-élus, les exploiteurs. C'est un mariage du puritanisme et du marxisme qui me convient parfaitement. Je peux donc sympathiser avec les mouvements féministe et homosexuel qui dérivent de la tradition puritaine sans accepter les actes de cruauté commis par le gouvernement américain, lesquels découlent de la même tradition. (...)".

  L'auteur consacre donc un chapitre à chacun des aspects de la mentalité américaine : l'individualisme, la division entre élus et non-élus, la cruauté et confession publique, argumentant sa réflexion de nombreuses citations. Après avoir exposé ce qui lui semble être le témoignage de Joyce Carol OATES - rappelons que la romancière américaine née en 1938 est l'un des plus prolifiques écrivains de la littérature contemporaine aux États-Unis, avec d'importantes réceptions dans de nombreux pays - il livre d'autres analyses de la mentalité américaine qu'il divise "facilement" entre groupes d'avant le XXe siècle et du XXe.

  Dans sa conclusion, il présente ce qu'il nomme comme à la fois un plaidoyer en faveur d'une transformation radicale du système socioéconomique des États-Unis et un avertissement pour les autres pays, en ne cachant pas qu'il puise une grande partie de ses opinions à une lecture attentive de la Bible. Il espère que le matérialisme qui est souvent synonyme d'américanisme peut évoluer en quelque chose de plus positif que certaines manifestations désespérantes de la vie américaine.

Robert DÔLE, Le cauchemar américain, Essai sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle, vlb éditeur, 1996, 140 pages

 

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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 11:33

   A une époque qui se dit rationnelle, les épidémies comme celle du COVID-19 son l'occasion de vérifier que persistent nombre de superstitions, entretenues par certaines religions (évangélistes américaines pour ne pas les nommer) et alimentées par une méconnaissance profonde du fonctionnement de la nature, corps humain compris... Ainsi a t-on pu voir aux États-Unis mais aussi un peu ailleurs, des manifestations religieuses - et sur les réseaux sociaux d'Internet en particulier, des élucubrations angoissées, fleurir pour exorciser les forces de l'univers qui font abattre sur l'humanité des fléaux invisibles ou pour pardonner des fautes et des péchés qui auraient attirer sur les peuples la colère de Dieu... Pourtant, maintes études d'anthropologies et de sociologies démontrent que la maladie est un fait social, qui s'inscrit dans l'évolution des sociétés depuis des millénaires.

 

Pendant les épidémies, les exhortations religieuses...

    Jean-Pierre DEDET, professeur de parasitologie à la Faculté de médecine de Montpellier, rappelle que, malgré les quelques mentions anciennes que nous pouvons retrouver dans l'Histoire sur les caractéristiques et les effets des maladies infectieuses (choléra, peste, rage) et éruptives (lèpre, variole, rougeole), la notion même de maladie infectieuse était méconnue des médecins antiques. Elles n'étaient pas distinguées des autres maladies, dont les causes étaient expliquées suivant les théories en cours dans les époques et les civilisations correspondantes. Elles étaient généralement attribuées à la volonté des dieux ou de génies châtiant les coupables (Mésopotamie, IIe siècle av. J.C.). En Égypte ancienne, les maladies étaient causées par des démons subtils véhiculés dans l'air, particulièrement les jours néfastes. A Rome, Fébris, la déesse de la fièvre, possédait trois temples. Cette conception du châtiment divin traverse les âges, relayées avec une belle constances par les trois grandes religions révélées : Judaïsme, Christianisme et Islam, qui ne pouvaient se priver de cet aiguillon de la Foi... Elle reste fichée dans l'inconscient collectif des populations les plus développées. Dans la Bible, depuis le Pentateuque jusqu'au nouveau Testament, la lèpre est de nombreuses fois citée, et toujours associée au surnaturel, à l'impureté, au péché.

Ailleurs, les maladies étaient et sont encore parfois rapportées à l'action de facteurs internes, comme un déséquilibre entre les trois dosas, éléments constitutifs du corps (vent, bile et phlegme) dans l'Ayurveda de l'Inde ancienne, ou entre le souffle (K'i) et le sang (hine) dans la médecine chinoise depuis les Han. En France, on parlait encore, au XVIIe siècle, "d'humeurs peccantes". Les maladies furent ailleurs attribuées à des causes externes : miasmes contenus dans l'air (Hippocrate), dans le brouillard (Jean de Mésué, 776-855) ou encore dans l'air et l'eau (Avicenne, 980-1037).

      En Occident, le Moyen Âge se caractérisa par une longue période d'obscurantisme médiéval avec une domination de la médecine par l'Église qui imposait le respect inconditionnel de certains dogmes hérités de l'Antiquité et compatibles avec le monothéisme.

Même si le Moyen Âge n'est pas totalement la période noire et obscure décrite parfois, il faut bien reconnaître que le poids de l'Église fut lourd dans bien des domaines pour empêcher toute réflexion. Heureusement que, en son sein, et notamment dans plusieurs monastères d'ordre religieux (qui se situaient souvent hors du temps...), maints esprits observateurs consignèrent des réflexions, conservées et ensuite enseignées, qui fit évoluer bien des esprits...

Malgré certains espaces de liberté - souvent chèrement acquis - tout essai de révision ou de discussion était considéré comme hérétique. Jusqu'au XVIIe siècle, la maladie était considérée comme voulue par Dieu, à la fois châtiment individuel (collectif en cas d'épidémie) pour les péchés des hommes et injonction se faire pénitence et de se préparer à mourir. La grande peste était un fléau envoyé par Dieu pour châtier les hommes d'avoir péché. Les artistes de l'époque figuraient souvent sur leurs toiles des flèches envoyées par Dieu du haut du ciel et frappant les corps aux lieux de prédilection des bubons pesteux. Cette relation avec le ciel dura jusqu'à la fin de la troisième pandémie et joua un rôle essentiel dans la lutte contre la maladie. La syphilis de même demeura longtemps considérée par certains comme une punition divine du péché de luxure.

Intéressant à la fois l'âme et le corps, la maladie relevait du magistère de l'Église, plus du prêtre en tout cas que du médecin, qui très longtemps n'était pas seulement connu pour des capacités à guérir, mais à préparer des potions, à conseiller sur des sujets qui relève de l'astrologie (dressant des calendriers), et de manière générale faisait partie d'une cercle d'érudit plus porté sur l'examen des vieux textes qu'à servir au chevet des malades et des blessés. S'ils distribuaient potions et remèdes divers, ne s'approchaient jamais du sang, tâche réservée aux barbiers... D'ailleurs, qui cherche réellement à étudier les maladies - souvent à l'occasion des épidémies d'ailleurs - s'adresse plutôt aux moines. De toute manière, la maladie se combat d'abord par la prière et la pénitence et si quelques préparateurs de mixture avaient quelques succès auprès de malades, ils s'attiraient plutôt la méfiance des autorités que leur reconnaissance. On s'adresse donc plutôt à Dieu ou plutôt à ses saints, dont certains sont très spécialisés, on fait confiance en la piété qu'en la science...

La conception surnaturelle de la maladie s'est maintenue dans mes civilisations traditionnelles. Dans les sociétés africaines, les maladies sont souvent la signature d'une faute, la conséquence de la transgression d'un interdit, le résultat d'un sort jeté. Elles sont déclenchées par les dieux ou les mauvais sorciers. Ceux-ci, qui ont le pouvoir d'envoûter, sont aussi les guérisseurs. Le traitement consiste à rechercher d'où vient la faute, qui est le responsable, voire le coupable. C'est une facette du mécanisme du bouc émissaire tant étudié par René GIRARD.

Même de nos jours, dans des sociétés modernes et rationnelles, un fond de superstition demeure sur la cause et le traitement des maladies, infectieuses ou non, prêt à ressurgir à l'occasion, comme ce fut le cas lors de l'irruption du Sida, au début des années 1980. Cette maladie, ne touchant au départ apparemment (car l'historiographie a montré que c'était plus complexe que cela) que des homosexuels et des drogués, fut assimilée par certains ecclésiastiques et certains groupes religieux à un châtiment divin provoqué par les moeurs dissolues du temps. Bonne occasion d'ailleurs de prôner le rigorisme moral et sexuel.

 

L'essor de la médecine, contrarié...

    A l'époque de la Renaissance, la médecine connut un essor remarquable dans divers domaines, y compris celui des maladies infectieuses. L'histoire des maladies infectieuses est dominé à cette époque par Girolamo FRASCATOR (1485-1553). Celui-ci fit, dans un poème de 1530, une description précise de la syphilis, mal communiqué en punition par les dieux au berger Syphile. Il est surtout l'auteur d'un ouvrage sur la contagion (1546) dans lequel il distingue deux modes de transmission des maladies : la contagion directe d'un individu à un autre (phtisie ou lèpre) et la contagion indirecte due à des sortes de germes, les "seminaria", transportés par l'air, les vêtements ou les objets usuels, et spécifiques pour une maladie donnée. Si le concept était abstrait, puisque les "seminaria" étaient composées, selon FRASCATOR, d'une combinaison forte et visqueuse ayant pour l'organisme une antipathie à la fois matérielle et spirituelle, la notion de leur spécificité pour chaque maladie constitue alors une intuition intéressante... qui intéresse plusieurs médecins. Cette hypothèse suscite un mouvement de recherche et d'observation qui ne cesse plus et revisite la notion de contagion. Toute une recherche s'éloigne définitivement des considérations spirituelles pour accorder à l'expérimentation toute sa place. Par tâtonnements successifs et souvent sous la surveillance tatillonne des autorités religieuses et politiques, les différents chercheurs profitent des conflits de plus en plus fréquents entre plusieurs d'entre elles pour effectuer leurs observations, elles-mêmes facilitées par l'élaboration d'instruments optiques permettant de voir des choses jusqu'alors invisibles. Ainsi Antoine van LEEUWENHOEK (1632-1723), drapier de son état, en qui l'on s'accorde généralement à voir l'inventeur du microscope, accède au monde des êtres minuscules et décrit de multiples observations, même si, parmi tant d'autres, il n'eut pas réellement dans ce domaine de postérité immédiate.

    Une succession impressionnante de chercheurs, dans des domaines multiples, livrent des observations cumulatives (grâce à l'imprimerie), qui aboutissent à la formation d'une véritable science, la microbiologie, même si bien entendu, le nom n'existe que bien plus tard. C'est grâce à tout un mouvement séculaire d'idées, reposant sur la science, indépendantes des idées religieuses et souvent contre elles, que naissent alors au XIXe siècle les deux grandes écoles complémentaires et antagonistes initiées par Louis PASTEUR (1822-1895) en France et par Robert KOCH (1843-1910) en Allemagne.

 

Types de sociétés, types de morbidités, socio-genèse des maladies....

  Jean-François CHANLAT, professeur en sciences de la gestion à l'Université Paris IX Dauphine, se situant dans la logique de la perception de la maladie comme fait social et non seulement comme fait biologique ou fait psychologique, entend, comme tout un courant actuel de chercheurs en sciences sociales, ne pas faire impasse sur le social et ceci de manière dynamique : la maladie est située comme généré par la société, et la maladie génère elle-même des conséquences qui ne sont pas seulement médicales. Plus, à des types de sociétés correspondent des types de maladies et tel type de maladie engendre tel type de conséquence sociale... Dans cette perspective, l'activité économique qui tire de la cueillette et de la chasse ses ressources ne "produit" pas les mêmes maladies que celle qui tire de l'agriculture ses produits.

     Les recherches en paléonthologie sont riches en enseignement à cet égard. La période paléolithique est marquée par de nombreux changements climatiques. De quatre glaciations différentes, c'est surtout la dernière, au paléolithique supérieur, qui nous livre le plus d'informations. Cette période, qui correspond par ailleurs à l'émergence de notre ancêtre direct, l'homo sapiens, est marquée par la prédominance des accidents traumatiques et par la présence quasi générale d'osthéarthrose chronique. Ces lésions frappent des personnes jeunes. L'espérance de vie à cette époque ne doit pas dépasser la trentaine. En revanche, on ne remarque aucune carie, aucune trace de tuberculose, de syphilis ou de rachitisme. Au néolithique, période marquée par la fin du nomadisme général, de la chasse, de la cueillette et de la pêche comme activités principales, est la période d'explosion démographique, de sédentarisation des populations, d'exploitation de la terre, du défrichement des forêts, de la domestication des animaux. Et on constate de profondes modifications dans le tableau de la morbidité. Certaines pathologies, absentes dans les sociétés paléolithiques, apparaissent. C'est le cas de maladies de carence (caries, scorbut, rachitisme) en raison de changements observés dans le régime alimentaire. C'est le cas également de certaines maladies transmissibles comme la tuberculose et le paludisme qui semblent désormais fréquentes dans les villes et villages surpeuplés de l'Antiquité. Selon l'historien V.P. COMITI (Mes maladies d'autrefois, dans La Recherche, n°115, octobre 1980), trois grands groupes de maladies ont émergé à cette époque :

- les affections à transmission inter-humaine sans possibilité de survivance en dehors d'importantes concentrations humaines (poliomyétile, rougeole, rubéole, variole...) ;

- les affections dues aux rapports de plus en plus étroits entre l'homme et les rongeurs (peste, melloïdiose, tularémie)....

- les maladies diarrhétiques du fait d'un besoin de plus en plus grand d'eau.

   A partir de l'Antiquité  jusqu'au siècle des Lumières, les sociétés affrontent non seulement les épidémies périodiques d'origine diverses, dont la plus meurtrière reste la Peste Noire du XIVe siècle, mais aussi des maladies infectieuses qui sévissent de manière endémique (grippe, lèpre, typhus, diphtérie, variole...). Certains populations indigènes, à la suite de l'élargissement de l'espace mondial aux XVe et XVIe siècles, voient leur population s'effondrer dramatiquement, et parfois sont anéanties sous l'assaut des microbes importés (comme en Amérique Centrale avec l'arrivée des conquistadores européens).

La surmortalité observée dans les sociétés agricoles a des origines sociales. Contrairement à l'image bucolique que certains peuvent avoir de la vie quotidienne à cette époque, les villes et les campagnes européennes, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles sur lesquels on a beaucoup de données, sont de véritables foyers d'infections (hygiène inexistante, pollution des eaux, absence de canalisation, entassement humain...) auxquels de nombreuses guerres, la soldatesque errante, les famines périodiques prêtent leurs concours pour décimer régulièrement les populations. Les taux de mortalité infantile et juvénile sont très élevés. Il faut remonter aux grandes villes de l'Antiquité pour rencontrer de tels phénomènes, lesquelles pour certaines ont réussit avec plus ou moins de bonheur et avec pas mal de brutalités à endiguer ces maux (destruction de quartiers entiers, établissement de canalisations d'eau potable, sans cesse d'ailleurs à entretenir et à étendre...).

     C'est sur cet arrière-plan socio-sanitaire peu reluisant que les premiers éléments de la Révolution industrielle se mettent en place.

Commencée en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, la Révolution industrielle gagne peu à peu, au cours du XIXe siècle, tous les pays occidentaux. Et l'on peut commencer à suivre, suivant ces progrès de l'industrie, le cheminement, villes après villes importantes, des affections nouvelles. Dans la première moitié du XIXe siècle, la sous-alimentation chronique, l'absence d'hygiène, l'entassement humain, les longues heures de travail et les dures conditions de travail, affaiblissant les organismes, maintiennent ou accentuent les taux de mortalité infantile et juvénile de la période précédente. L'espérance de vie reste peu élevée. Les épidémies de typhus, l'apparition du choléra et la chronicité de la tuberculose provoquent, par ailleurs, des coupes sombres dans les populations. Ce n'est qu'à partir du milieu du XIXe siècle, grâce aux luttes du mouvement ouvrier, à l'augmentation de la production agricole, à l'amélioration des conditions de vie, que les statistiques de mortalité se mettent peu à peu à présenter des régressions et un déclin des maladies infectieuses.

  Puis, au fur et à mesure que l'impact du développement économique se fait sentir, on observe ensuite un retournement en matière de santé. Les maladies infectieuses, qui constituaient encore au début du XXe siècle les premières causes de mortalité, cèdent la place, après la seconde guerre mondiale, aux maladies chroniques, au cancer, aux accidents et à la maladie mentale. La baisse considérable de la mortalité infantile entraîne une augmentation des espérances de vie. Tout comme l'émergence des maladies infectieuses après la révolution néolithique est en partie le produit de changements sociaux, la montée des maladies chroniques est attribuable à un nouveau mode de vie. La suralimentation, la consommation de tabac et d'alcool, les stresseurs propres aux sociétés industrielles avancées (crise économique, chômage, rythme du changement, mobilité (automobile), déqualification du travail, éclatement des liens sociaux, pollution de l'air, des eaux, de l'alimentation...) en sont les principaux responsables.

On observe même, au début du XXIe siècle, une inversion des courbes de la longévité humaine, une dégradation de la santé de la majeure partie des habitants, due à une fragilisation intense des organismes soumis à de multiples pollutions et stress sociaux, à commencer par les sociétés les plus industrialisées (États-Unis, Chine). Cette fragilisation offre un terreau favorable à de nouvelles épidémies (comme celle en cours du COVID-19).

   Jamais, malgré les adages de l'égalité de tous devant la mort (comme issue inéluctable il est vrai...), la maladie ne frappe pas avec la même vigueur toutes les catégories socio-professionnelle d'une même société. C'est un phénomène observé depuis qu'il existe des documents pour le rappeler. Des auteurs comme HIPPOCRATE, LUCRÈCE l'évoquent. Mais au cours des épidémies de peste au Moyen-Age, on ne semble pas observer de mortalité sociale différentielle, tellement elles rapides. Mais l'absence de documents est peut-être la cause essentielle de la non-observation du phénomène, même dans ces cas extrêmes. En effet, dès que l'on a accès à de nombreuses données, comme c'est le cas à partir du XVIIe siècle, la mortalité sociale différentielle est observée régulièrement aussi bien en temps d'épidémie qu'en temps normal. Au XVIIe et XVIIIe siècles, on meurt ainsi plus dans les paroisses rurales pauvres que dans les paroisses rurales riches, plus dans les quartiers misérables des cités que dans les quartiers aisés. Cette surmortalité des classes pauvres est attribuable principalement à la sous-alimentation chronique et à l'absence totale d'hygiène qui les affectent plus que toute autre catégorie sociale.

Si la situation s'améliore au XXe siècle, des écarts importants subsistent dans tous les pays industrialisés qui possèdent des statistiques régulières. A en croire certaines recherches, cet écart serait d'ailleurs demeuré le même depuis la fin du XIXe siècle, contrairement à ce que pourrait laisser croire le vaste déploiement de système de santé (mais il faut remarquer que ce système varie énormément d'un pays à l'autre, singulièrement aux États-Unis...).

   C'est en partie d'ailleurs cette différenciation qui fait dire par maints représentants des élites que pauvreté, faible moralité et maladie sont liées et que Dieu frappe fort justement les plus coupables des hommes et des femmes. C'est en partie à cause du même phénomène social que de nombreuses mesures de prévention puis de combat contre les épidémies sont prises avec parcimonie (avant qu'il ne soit trop tard...) par une grande partie des classes aisées, notamment commerçantes... Souvent, dans un premier temps, les élites mieux protégées contre les effets des épidémies pensent y échapper et ne pas devoir donc prendre les mesures indispensables pour tous...

 

Jean-François CHANLAT, Types de sociétés, types de morbidités : la socio-genèse des maladies", dans Traité d'anthropologie médicale. L'institution de la santé et de la maladie, Sous la direction de Jacques DUFRESNE, Fernand DUMONT et Yves MARTIN, Québec, Les Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), Presses de l'Université de Lyon, 1985, www.uqac.ca. Jean-Pierre DEDET, La microbiologie, de ses origines aux maladies émergentes, Dunod, 2007.

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 12:29

   Dans une vision anhistorique, beaucoup peuvent penser que la santé et la recherche du bien-être en général n'a vraiment rien à voir avec le conflit. A une époque où l'individualisme domine (idéologiquement) ou, de manière plus positive, l'individu est le centre des préoccupations, on pourrait penser aussi que la santé est le domaine qui recueille le plus de collaborations et de convergences dans nos sociétés comme dans celles qui nous ont précédé (même si l'individu n'est pas au centre des préoccupations)...

  Or, il n'en est malheureusement rien. De tout temps et en tout lieu, la santé constitue un enjeu de pouvoir, l'expression n'est pas trop forte. Que ce soit d'une manière "amoindrie" sous la forme d'un pouvoir médical somme toute bienveillant envers l'ensemble de la population, ou sous la forme d'un savoir ésotérique transmit seulement à l'intérieur de familles précises, de père en fils, au bénéfice surtout des puissants (politiques ou économiques), la santé est à la fois l'objet et le moyen de conflits qui opposent riches et pauvres, hommes libres et esclaves, hommes publics et populaces, voire catégorie de peuples contre une autre...

La préoccupation de la santé n'est toutefois sans doute dans l'Histoire de l'humanité que récente dans la mesure où il faut sans doute une certaine longévité de la vie pour se doter de moyens de la prolonger. C'est probablement par l'évolution des mentalités face à la mort - des mentalités qui refusent soit sa fatalité soit ses conséquences sur l'existence - qu'émergent un domaine d'activité qui prend de plus de en plus de temps, de plus en plus d'énergie...

Loin d'être une simple activité de recherche de bien-être, et c'est ce qui explique son fort enjeu et les conflits qu'elle recèle, la recherche de la santé, d'une vie longue et saine (et bien entendu, cela va de soi, prospère), est aussi une recherche de maintien de la vie face à la mort, et singulièrement une recherche (du maintien) d'une certaine prépondérance de classe ou d'ethnie dans les sociétés. Elle fait partie d'un ensemble de moyens de créer et de maintenir des hiérarchies sociales. Rien ne vaut dans la lutte des classes qu'une classe saine et robuste ; rien ne vaut une armée saine formée de corps sains face aux autres armées.... Formules lapidaires... Certainement. Mais derrière lesquelles se terrent bien des stratégies...

La recherche de cette santé peut prendre bien entendu bien des voies, magiques et rituelles, rationnelles enfin mais pas toujours complètement. L'histoire de la sociologie de la santé est révélatrice de cette recherche. Et c'est par la mise en évidence des thèmes, et des frontières aussi, de cette recherche que l'on peut voir l'étendue de bien des conflits et des coopérations.

 

La santé comme fait social

  Dans un parcours des aspects de la sociologie de la santé telle qu'elle s'élabore, pratiquement depuis les débuts de la sociologie, de DURKHEIM notamment, Patrick VANTOMME, de l'Institut d'Enseignement et de promotion social de la Communauté Française de Belgique (UF1), dessine le contenu de celle spécialisation de la sociologie qui se focalise sur la santé ou la maladie, parfois sans faire de liens avec la société un une analyse globale. Cette sociologie s'intéresse à la médecine, aux soins, aux pratiques de soins, aux malades, aux professionnels de santé, aux entreprises de production de soins...

Malgré l'ancienneté des conceptions sur lesquelles elle s'appuie, l'étude du champ de la santé s'est développé parallèlement, a supporté et s'est nourrie des différentes politiques de santé, par exemple en France surtout à partir de la fin de la seconde guerre mondiale avec la Sécurité sociale, institutionnalisation. La santé s'analyse alors comme fait social. Dans les études sociologiques autour de la santé, très vite la question de la santé mentale, avec le développement des institutions psychiatriques, prend une grosse importance. Les questionnements issus des études en sociologie de santé mentale déteigne souvent sur celles relatives à la santé tout cours : qu'est-ce que la santé? Qu'est-ce que le normal et le pathologique?

   La sociologie de la santé apparait alors comme un sous-champ disciplinaire de la sociologie qui s'intéresse aux interactions entre la société et la santé. Un des principaux objets d'étude de la sociologie de la santé est l'impact de la vie sociale sur le taux de mortalité et vice versa. La sociologie de la santé diffère de la sociologie de la médecine car elle s'intéresse particulièrement à la santé dans sa relations avec des institutions comme l'hôpital, l'école, la famille... La sociologie de la santé etst plus récente que la sociologie de la médecine, les sociologues s'intéressant d'abord à l'institution hospitalière avant de peu à peu construire une sociologie générale et plus génériques, celle de la santé. La sociologie de la santé émerge surtout autour des années 1970 et progressivement supplante la sociologie de la médecine, moins large, dans les années 1990 (voir notamment Danièle CARRICABURU, Sociologie de la santé : institutions, professions et maladies, Armand Colin, 2004).

   Patrice PINELL, docteur de recherche émérite, prend l'évolution de cette branche de sociologie au niveau de tous les pays développé, préoccupés par les questions de prévention et de préservation de la santé, du traitement et de prise en charge des maladies chroniques et dégénératives, ainsi que par le fonctionnement, l'efficacité, le coût et la gestion des institutions médicales. La forte croissance du nombre des travaux, loin d'être seulement le fait des institutions universitaires et de recherche, doit beaucoup au financement d'études commandées par les pouvoirs publics, le secteur associatif et les grands organismes en charge de diriger des actions sanitaires au plan national et international (Commission Européenne, UNICEF, OMS). Coexistent, de ce fait, deux grandes catégories de recherche. L'une, à caractère "académique", vise à la production de connaissances sociologiques sur la médecine, les pratiques de santé et les politiques publiques. L'autre  a pour objectif de mettre les outils de la sociologie au service des institutions de santé et de répondre ainsi à la demande des organismes financeurs. Ces dernières études, où la démarche sociologique est subordonnée aux problématiques médicales ou administratives, possèdent des caractéristiques "techniques" beaucoup plus quantitatives que qualitatives.

  L'éventail des recherches en sociologie de la première catégorie, de la médecine, de la maladie et de la santé est d'autant plus large que les articulations avec l'anthropologie, l'histoire et la psychologie sociale sont nombreuses. Maintes études sociologiques revêtent un caractère "politique" dans la mesure où elles sont articulées sur des programmes politiques à plus ou moins long termes. Un certain nombre se situe dans des perspectives de changements sociaux importants et beaucoup reposent sur les expériences pratiques des personnels de santé, à une époque où, dans les politiques nationales, les impératifs de santé sont soumus à des impératifs économiques de plus en plus contestés.

 

Des objets de recherche multiformes et variés

   Au centre des différentes formes d'analyse et d'interprétation de la dimension sociale de la santé se trouve le questionnement philosophique et éthique de la santé. Une des définitions proposées par les différents manuels de soins infirmiers ou d'éducation à la santé est celle de l'homme conçu comme un être psycho-social. Ainsi, la santé est à considérer comme une norme définie par la société. Il est donc question de pouvoir, d'autorité, d'(in)égalités et de distribution. Cette norme qu'est la santé est évolutive et fait évolueer la société dans laquelle elle s'inscrit. Si le droit à la santé pour tous et chacun(e) est reconnu officiellement, les individus des différents classes sociales - non seulement ne considèrent pas tous la santé sous le même angle - ont un accès différenciés aux moyens de santé en général.

   La sociologie de la santé s'intéresse ainsi à l'analyse des conceptions et des significations de la maladie en particulier à travers la notion de représentations sociales. Ainsi Patrick VANTOMME propose quelques rubriques, qui sont autant pour nous en tout cas l'occasion de préciser nombre de coopérations et de conflits :

- l'histoire : malades et maladies d'hier et d'aujourd'hui ;

- le discours et les représentations de la maladie, de la santé, du handicap ;

- les facteurs sociaux de la santé ;

- les indicateurs socio-culturels de la santé ;

- les systèmes de santé, leurs réformes et leur avenir ;

- des profanes et professionnels : le rôle de malade, les métiers de la santé ;

- l'hôpital comme organisation productrice et comme entreprise ;

- des recompositions sociales autour de la maladie, de la maldie chronique ;

- d'autres médecines et d'autres médecins : notion d'itinéraire thérapeutique ;

- le droit à la santé, de la santé, d'accès aux soins de santé ;

- l'accessibilité aux services sociaux et sanitaires ;

- des problèmes sociaux ou sanitaires spécifiques : les femmes, l'obésité, les conduites à risque et autres assuétudes...

- la consommation des biens et services de santé, le problème des médicaments.

  Notre auteur trace aussi quelques pistes :

- l'historicisme : L'expérience de la maladie n'est pas seulement individuelle. Chaque société a ses maladies, mais elle a aussi ses malades. A chaque époque, et en tous lieux, l'individu est malade en fonction de la société où il vit, et selon des modalités qu'elle fixe. La ligne du temps nous a montré les victimes anonymes de l'épidémie, considérée comme fléau collectif envoyé par Dieu. Puis sont apparus les patients aliénés et passifs devant la technique et le savoir du médecin. Enfin aujourd'hui et l'Histoire continue, prennent leur place dans le système les groupes de malades chroniques capables de prendre en charge leur traitement. Le malade a un statut social, changeant suivant les époques. Et les médecins font aussi l'objet de représentations différentes, entre eux et de la part des "patients"...

- l'interactionnisme : Suivant certaines sociologies, les individus qui interagissent entre eux déterminent la forme de la société, et c'est vrai aussi dans le domaine de la santé. Aussi bien l'état de santé des individus que l'organisation des soins de santé. L'état de santé des individus, des communautés et des populations modifie l'équilibre de la société, et l'archétype de cet état de santé, même s'il n'existe pas à proprement parler de sociologie des épidémies/pandémies, est l'épidémie. La contagion reste un modèle bien installé dans l'inconscient collectif, y compris en regard des pathologies psychiatriques. Et l'évolution des soins de santé a une influence dans tous les secteurs (l'économie par exemple) de la société.

- le perspectivisme : la médecine est partagée actuellement entre deux objectifs : restaurer la santé ou modifier l'homme. Lorsqu'elle restaure la santé, elle oublie l'homme qu'elle place derrière l'atteinte organique et dont elle occulte trop souvent la souffrance. Lorsqu'elle modifie l'homme, elle ne fait que combler des désirs : de performances et d'apparence. Elle se soumet aux phénomènes de modes et à la société moderne qui exige de nos contemporains de toujours se surpasser. Médecine des remèdes ou médecine des désirs : laquelle des doit doit-elle être privilégié, et notamment financée? Divers secteurs de la société optent ou ont opté pour des voies différentes et c'est l'expression de conflits multiformes...

- l'hospitalisme : l'hôpital est aussi et a toujours été une entreprise de socialisation... et de contrôle social. En outre, l'institution hospitalière est devenue une entreprise... industrielle. L'hôpital est l'objet central de la majorité des études actuelles, et il est conçu souvent comme un bouillon de cultures ou de logiques, les plus souvent vécues ou pressenties comme contradictoires... et conflictuelles. Modèle de bureaucratie et lieu de déploiement de stratégies, l'hôpital est l'objet d'études au même titre que la prison, la caserne, l'école...

- le professionnalisme : Métier ou profession, le médecin, de base ou mandarin, participe d'un exercice et d'une conception de la médecine. Le parcours professionnel du médecin est le lieu, le noeud, de nombreux exercices de pouvoir.

- le corporatisme : la mise en perspective par l'histoire a mené l'analyse de la profession de soignant, en général, et d'infirmière en particulier. L'évolution de son rôle ou de ses missions est mise en lien avec le développement sanitaire, culturel et technologique de nos sociétés. L'interprétation est double (en fait bien plus...) car elle s'appuie sur la division sexuelle du travail, instituant un double régime de domination-subordination. Les convergences s'inscrivent entre la mutation professionnelle, et pourtant paramédicale, de l'infirmères-soignante et l'image social de la femme...

- le chronicisme : les maladies et affections chroniques sont la raison d'être et de vivre des professions de santé (comme la délinquance est la raison de vivre de magistrats, d'avocats et de gardiens de prison...). Malade chroniques est quasiment devenu une "nouvelle" catégorie socio-professionnelle, se normalisant sous les effets socialisants de la médecine et des soins. Le cas de la vieillesse est le terme de compliance sont des plus révélateurs de cette emprise. Le malade a un statut, un parcours, une carrière...

 

La santé et la maladie : des enjeux sociaux jusque dans leur définition...

  Jean-Yves NAU et Henri PÉQUIGNOT indiquent des évolutions importantes dans la conception de la santé. SI, écrivent-ils "depuis le développement de la pathologie, on n'emploie plus le mot maladie (s) qu'au pluriel, la notion de santé (au singulier) a survécu trop longtemps, car c'est un concept vide pour lequel on s'efforce de trouver une espèce de contenu dans l'existence d'une force biologique intérieure à l'individu, qui serait la résistance à "la maladie"." C'est pour eux un "fâcheux archaïsme", basé sur une mauvaise perception-conception de la vie biologique elle-même. On en est malheureusement encore à comparer la maladie à une attaque extérieure contre laquelle le corps doit être munis de défense, à l'image d'un pays en guerre contre des ennemis extérieurs (et même intérieurs!". Il y a dans le vocabulaire employé par les profanes comme par les spécialistes (à destination du "grand public") des aspects militaires qui brouillent (à tout le moins) la compréhension de la réalité de la vie des organismes biologiques.

  "Les concepts globaux unitaires, poursuivent-ils, ont été ébranlés par la bactériologie, c'est-à-dire grâce à l'école pasteurienne, soulignant la nécessité de toujours définir santés et maladies les unes par rapport aux autres : il y avait non pas une force de résistance à la maladie, mais des immunités spécifiques naturelles ou acquises (spontanées ou provoquées) à un certain nombre de maladies. Par contraste on découvrait peu à peu qu'un très petit nombre de maladies répondaient aux thèmes simplistes où l'hérédité est tout et l'environnement rien (hémophilie, maladies de Tay-Sachs), et aussi qu'un nombre à peine plus grand d'affections répondaient aux schémas simples où tout est dans l'environnement (la peste, la variole, ou l'intoxication oxycarbonée), alors que, dans la plupart des cas, la maladie naissait, sur des terrains génétiques définis avec une extrême précision, par l'action d'un certain nombre de facteurs extérieurs à l'individu, uniques ou associées, dont les actions étaient très étroitement spécifiques."

"Chacun de nous a des maladies successives ou simultanées et chacun de nous a des prédispositions très variées et très spécifiques ou des protections plus ou moins efficaces, mais toujours très définies, vis-à-vis de facteurs multiples de l'environnement, facteurs qui ont d'ailleurs leur histoire propre dans le monde naturel. Enfin, il y a actuellement d'innombrables exemples de sujets porteurs de maladies indiscutables, mais contrôlées, et qui sont en état de santé thérapeutique, parce qu'ils se soignent, et tant qu'ils se soignent. Pour tous ces sujets, cela a encore un sens de "tomber malade". Ils peuvent être atteints d'una affection aigüe, intercurrente, voire d'une autre affection chronique, subir des interventions chirurgicales... Subjectivement et objectivement, une fois admise, comme une toile de fond, leur santé thérapeutique, ils passent, comme nous tous, de l'état de santé à l'état de maladie puis reviennent à l'état de santé. Contrairement à ce qu'insinuerait un mauvais emploie de la définition de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), considérant la santé "non seulement comme l'absence de maladie mais comme un état de complet bien-être physique et moral", ils sont en état de santé, bien que malades, et parce que traités."

"Dans les pays développés, de tels sujets représentent même la majorité de la population adulte, car il devient exceptionnel à un certain âge de ne pas avoir, par exemple, un trouble de la réfraction oculaire ou une carie dentaire. La méthode des examens systématiques a bien montré la fréquence des anomalies de l'électrocardiogramme, les anomalies tensionnelles, les élévations considérées comme pathologiques du taux de glucose ou des lipides sanguins, la fréquence avec laquelle se développent (selon le sexe) des adénomes de la prostate ou des fibrome utérins. Est-ce que ces dépistages systématiques, comme l'ont dit certains, transforment des bien-portants en malades? On pourrait dire tout aussi bien qu'ils transforment des malades méconnus en bien portants conscients, s'ils acceptent le contrôle des anomalies dont ils sont porteurs." Mais sans doute les auteurs sous-estiment-ils les effets de fixations de normes biologiques influencées par les entreprises et laboratoires au niveau des organismes chargés de la santé publique?

  "C'est donc bien une notion de pluralisme de santés qu'il faut retenir. Si la mortalité maternelle, en deux siècles, a été divisée par 100 et la moralité infantile par 25, n'est-ce pas parce que la femme enceinte a conquis le statut médico-social de malade, l'accouchement le statut médico-social d'intervention chirurgicale ; et les premiers soins aux nouveaux-nés, le statut de réanimation médico-chirurgicale de pointe? Grâce à quoi ces actes sont devenus "normaux", autrement dit sans risque ou presque?"

   Pratiquement chaque phrase de cette introduction à un (très) long article de nos deux auteurs, ouvre une perspective de recherche en ce qui concerne les conflits et coopérations autour des santés...

 

Jean-Yves NAU et Henri PÉQUIGNOT, Santé - Santé et maladies ; Patrice PINELL, Sociologie de la santé, dans Encyclopédia Universalis, 2014, 2020. Patrick VANTOMME, sociologie de la santé, Institut d'Eseignement et de Promotion Sociale de la Communauté Franaçse, Tourna, Belgique.

 

SOCIUS

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 13:12

   Pour tous ceux qui pensent que l'humanité puisse revenir à ses habitudes antérieures après l'épidémie de covid-19 de 2019-2020, que beaucoup qualifient d'errements, il leur suffit de relire l'histoire des différentes épidémies, souvent laborieusement et partiellement reconstituée par nombre d'auteurs, pour constater qu'il n'en est rien.

Non seulement les énormes saignées dans les sociétés affectent toute l'organisation hiérarchique antérieure, mais les cadres de pensée et des mentalités eux-mêmes se recomposent pour former un nouveau paysage moral, social, économique et politique. Certainement, l'issue de ce conflit inter-spécifique, entre "l'ennemi invisible" largement inconnu au début de l'épidémie et l'humanité,  va déboucher sur des nouveaux rapports de force entre les différents groupes et classes sociales, bref changer la nature et l'importance des différents conflits sociaux. On peut écrire que, considérant les pandémies et épidémies, ils font partie des rares phénomènes qui indiquent l'interdépendance, au sein d'un écosystème dans lequel vivent des sociétés humaines, la cascade des relations de cause à effet qui lient - en boucles rétro-actives d'ailleurs - et cela se voit fortement à l'époque de l'anthropocène actuel, des conflits entre espèces et des conflits entre les hommes, à l'intérieur de l'espèce humaine, qu'ils soient sociaux, économiques ou stratégiques. On a tellement l'habitude de considérer l'épidémiologie - cette science des épidémies - surtout suivant les logiques contaminations-effets-maladies-combats contre le propagation-immunisation naturelle ou traitements ou encore vaccination - que l'on en oublie les conséquences de tout ordre de la manifestation de l'épidémie. Un peu comme ces autorités militaires qui estiment qu'une fois la guerre gagnée, les problèmes sont réglés, les autorités sanitaires, même si elles prennent en compte pour lutter contre l'épidémie les zones et les modalités de propagation des agents infectieux, estiment gagnée la guerre contre ce dernier une fois l'épidémie "sous contrôle", ceux-ci étant "éradiqués". Personne ou presque ne se soucie ensuite, dans un grand et lâche soulagement, des causes et des conséquences sociales de l'épidémie comme pour les causes et les conséquences sociales des guerres (affaires de spécialistes aux maigres moyens...). Or, l'impact des épidémies a des conséquences sur l'évolution de l"humanité à des niveaux considérables, si considérables sans doute, que bien des phénomènes sociologiques et des habitus restent considérés comme relevant des constantes des sociétés humaines. Les mentalités concernant l'hygiène, pour ne prendre qu'un domaine très proche des préoccupations de épidémiologistes, ne sont que rarement étudiées sous l'angle de variations très importantes, qui touchent (citées dans le désordre) aux pratiques du corps (individuellement et collectivement), aux conceptions envers les animaux, aux pratiques sexuelles, aux caractérisations des différentes catégories de populations les unes par rapport aux autres (des riches envers les pauvres notamment ou entre fractions de conceptions religieuses différentes ou d'origines différentes)...

C'est ce qu'on va s'efforcer d'illustrer ici en prenant comme exemple un certain nombre de pandémies historiques, sans rechercher une exhaustivité difficile de toute façon à réaliser. Car il manque encore une grille de lecture, une sociologie des épidémies (à côté d'une sociologie de la santé et d'une sociologie de la médecine déjà abondantes).

Il faut noter que ces pandémies et épidémies forment des sortes de ruptures, difficiles à vivre et surtout difficiles à combattre pour nombre de sociétés, et même difficile d'une certaine manière à mémoriser, dans tous leurs effets. C'est ce qui provoque ce risque historiographique dont nous parlons parfois dans ce blog, d'interpréter les situations antérieures à partir des situations post-épidémies.

Un des exemple sans doute réside dans les mentalités collectives et les idéologies. Il est difficile d'imaginer des époques exemptes de ce sentiment univoque d'appartenance, de ce nationalisme et de cet étatisme qui sont les marques de notre époque. Les manuels d'histoire insistent encore sur ces Anglais, ces Français, ces Italiens (même si l'unification italienne est fort récente...) et ces Espagnols d'avant les monarchies du XVIIe siècle, alors que ni les élites ni les fonctionnaires des princes et encore moins les peuples ne se considéraient comme tels... Mais n'insistons pas, nous non plus à l'inverse, car ce n'est sans doute pas le principal changement dans l'évolution des sociétés occidentales...

Il faut sans doute remonter aux prémisses de l'agriculture, de cette grande cohabitation-exploitation des espèces animales, pour découvrir les traces de grandes épidémies, les immunités contre les agents dont son porteurs les animaux étant particulièrement lentes à acquérir pour les humains. Contentons-nous de débuter ce survol par la Grande Peste.

 

La Grande Peste

  Rappelons simplement ici que la Peste Noire, nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste, principalement la peste bubonique, a ravagé au Moyen Âge, au milieu du XIVe siècle l'Eurasie, l'Afrique du Nord et peut-être l'Afrique subsaharienne. Ni première ni dernière pandémie de peste, elle est la seule à porter ce nom. C'est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains. Elle a tué entre 30 à 50% des européens en 5 ans (1347-1352), faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères, longues et parfois définitives; d'autant qu'il s'agit l) d'une première vague, début explosif de la deuxième pandémie de peste qui dura de façon sporadique jusqu'au début du XIXe siècle.

L'examen de cette Grande Peste est l'occasion de poser un certain nombre de questions qui reviennent sur chaque pandémie.

- D'abord, et c'est assez important pour l'histoire de l'humanité, même si on peut avoir l'impression de procéder à l'envers, quelle mémoire conserve-t-elle de cette Peste Noire? Si les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes, "grande pestilence", "grande mortalité, "maladie des bosses", "maladie des aines, en référence aux effets de l'épidémie, ce n'est qu'au XVIe siècle qu'apparait le terme "peste noire" ou "mort noire" (au sens d'affreux, de terrible) (sans qu'il soit adopté partout). La popularité de l'expression serait due à la publication en 1832, de l'ouvrage d'un historien allemand Justus HECKER (1795-1850), La Mort noire au XIVe siècle, et elle devient courante dans toute l'Europe. Au début du XXIe siècle, Black Death, qui est popularisé dans la littérature, le cinéma, les jeux videos..., reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme "peste noire" est le plus souvent utilisé.

Le tournant décisif, après bien des chroniques contemporaines de la pandémie, est pris en 1832 par Justus HECKER qui insiste sur l'importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L'école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich HAESER (1811-1885) et August HIRSH (1817-1894). Ces travaux influencent directement l'école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip ZIEGLER. Le modèle initial de HECKER, représentatif d'une "histoire-catastrophe", quasi apocalyptique, est depuis corrigé et nuancé. La Peste noire n'est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l'histoire européenne, laquelle conserve bien entendu ses caractéristiques et constantes stratégiques, ses acquis techniques majeurs et ses marqueurs religieux et moraux, comme les principaux habitus  (mais sur ce dernier aspect, on évolue plus...). Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du XIVe siècle ; des tendances lourdes sont exacerbées et précipitées par l'arrivée de l'épidémie ; des lignes de force d'évolutions sociales et économiques sont favorisées au détriment d'autres ; des rapports de force sont influencés de manière importante.... On situe mieux aujourd'hui le phénomène "peste noire" dans un contexte historique plus large à l'échelle séculaire d'un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques. Il a fallu pour cela à la fois le temps pour se distancier des effets immédiats des différentes horreurs et des différentes peurs et les progrès d'investigation scientifique dans de nombreuses disciplines. Pour chaque pandémie, cet effet s'observe, même pour les plus récentes (la médiatisation à outrance n'arrange rien...), et il faut aussi une distanciation par rapport aux conflits en cours, comme le montre l'exemple de l'épidémie de choléra au XIXe siècle. Les émotions collectives, les intérêts de tout ordre (idéologiques, économiques, politiques...) freinent la prise de la mesure réelle de la pandémie... et son éradication. Sans compter bien entendu les déformations qu'ils apportent à la mémoire collective.

- La naissance et le développement de l'épidémie se font selon des processus qui sans doute se répète d'un événement à l'autre. Avant de se rencontrer l'agent pathogène (bactérie, virus...) et l'humanité existent l'un et l'autre dans le temps et dans l'espace, dans des niches écologiques séparées. Ainsi pour la Peste (bubonique ou pneumonique), il faut des conditions bien spéciales pour que les populations de bacille Yersinia pestis, que l'on pense être (depuis seulement 1894) à l'origine de cette épidémie, rencontrent des populations humaines. La découverte de cette bactérie, parasite des rats et des puces elles-mêmes présentes chez ces rats, permet de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du XXe siècle. Les études statistiques, démographiques et épidémiologiques se conjuguent dans la deuxième moitié du XXe siècle, permettent de situer cette Grande Peste dans l'ensemble des épidémies de peste qui se succèdent jusqu'au XVIIIe siècle, englobant l'Europe de l'Est et le Moyen-Orient (Jean-Noël BIRABEN, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 1975). Les études multidisciplinaires ne suffisent toutefois pas à ce jour pour comprendre complètement l'épidémie, et nombre d'aspects suscitent des débats contradictoires et des... disputes et controverses au sein des milieux universitaires et des chercheurs. Les facteurs de cette rencontre, avec la multiplication des rats dans les habitats humains, mettent souvent en jeu l'urbanisation et l'exploitation de terres autrefois exemptes de présence humaine. Les études de Lewis MUNFORD ont bien montré l'état d'insalubrité chronique qui caractérise les villes à diverses époques, et le développement des épidémies vont souvent de pair avec des évolutions démographiques rapides, des concentrations de population et des dégradations des conditions alimentaires.

- En l'absence de connaissances précises pour les contemporains de ces épidémies, la recherche de coupables - pour des mentalités encore habituées à côtoyer le "surnaturel", des populations superstitieuses, insérées dans des croyances religieuses entretenues quotidiennement par des rites et entretenues par des mythes constamment racontés, commentés....-  constitue une sorte de défense pour éloigner tous ses maux. Mais les réactions ne s'arrêtent pas là, car l'épidémie, malgré les poursuites des Juifs et la multiplication des processions religieuses et des messes (qui elles-mêmes ajoutent à la propagation de l'épidémie), continue... Se mêlant aux effets mêmes de l'épidémie - décimation de population, désertion des villes, disparition ici des élites, là des travailleurs essentiels - les effets de ces réactions. Cette combinaison des effets provoquent des conséquences sur pratiquement tous les aspects de la vie sociale, politique et économique des populations concernées, mais aussi sur celles qui sont épargnées, par la modification de tous les rapports de force (de production diraient les marxistes...) dans des ensembles géo-politiques transformés.

Ainsi pour la Peste Noire se conjuguent l'extension à toute l'Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n'avaient pas d'anticorps contre cette variante du bacille de la peste (différent de celui rencontré 500 ans auparavant, cause de la fameuse peste de Justinien (541-767)), et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, d'autres épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du XIIIe siècle, et des guerres, et la multiplication des réactions sociales face à elle.

- Causes et conséquences de la guerre de Cent Ans sur l'épidémie de la Peste Noire se mêlent : la peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires. La guerre tue par milliers et la peste par millions. La peste est l'occasion d'interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n'en change guère le cours en profondeur. Car si des bandes armées ont pu disséminer la peste, aucune armée n'a été décimé par la peste durant cette longue guerre. Ce qu'il faut sans doute encourager, en dehors d'un certain comptabilité macabre tant chez les hommes de troupes que dans le commandement, c'est tout de même l'analyse de ce qui se serait passé avec des armées intactes et sans trêves. L'allongement de cette guerre, la perception des victoires et des défaites en fonction des pertes causées par la peste, l'attribution des interventions divines dans un sens ou dans l'autre, qui joue un rôle certaine dans le moral des troupes, les conséquences dans les relations entre populations civiles et armées, l'état de villes désertes ou épargnées, tout cela doit être évalué...

Il n'y a d'ailleurs pas que la Guerre de Cent ans... Des historiens insistent sur l'influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d'Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l'ouverture de la frontière nord de l'empire byzantin, la dispersion de l'armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l'arrêt de la Reconquista pour plus d'un siècle...

- Les conséquences économiques ont été bien étudiées depuis bien deux siècles. Il existait déjà une récession économique depuis le début du XIVe siècle, à cause des famines et de la surpopulation, et notamment une grande famine en 1315-1317 qui fragilisa les organismes et, tout en stoppant l'expansion démographique, prépara le terrain à l'épidémie. Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La mai-d'oeuvre manque et son coût augmente, en particulier dans l'agriculture. De nombreux villages sont abandonnés, les moins bonnes terres retournent en friche et les forêts se re-développent. Les propriétaires terrains sont contraints de faire des concessions pour conserver ou obtenir de la main-d'oeuvre, ce qui se solde par la disparition du servage, disparition en elle-même source d'une cascade de changements brusques : modification radicale des situations entre propriétaires et travailleurs de la terre, profond remaniement des structures villageoises.

Les villes se désertifient les unes après les villes, concentrant la mortalité là où il y a concentration des populations, car les autorités n'ont ni la capacité de "penser" l'épidémie ni les moyens de la juguler. Cette désertification provoque une autre répartition de la population, à la périphérie des villes et des gros bourgs. La mortalité forte provoque des modifications dans les successions des biens de toute sorte et des remaniements dans les types et les grandeurs des propriétés. Les "transferts de propriété" ne se font pas seulement "en douceur" par enregistrement des nouveaux propriétaires chez les notaires (vivants...), l'épidémie est l'occasion de changements brutaux de patrimoines...

- Face à la peste et à la peur de la peste, les populations réagissent par la fuite, l'agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont les moyens (de transport... et des proches pouvant les accueillir ailleurs). Les populations se tournent d'abord vers la religion, les médecins, les charlatans et illuminés, qui, les uns après les autres, "prouvent' leur impuissance face à l'épidémie. L'agressivité se porte alors contre les Juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants...), ou contre soi-même, la culpabilité de l'épidémie étant reportée sur le non-accomplissement des devoirs envers Dieu ou de trop grands péchés commis (notamment de chair, chose facile à imaginer encore aujourd'hui...). C'est l'occasion de prolifération de toutes sortes de croyances (danses macabres, processions massives, cultes à la Vierge), avant que celles-ci ne se révèlent à leur tour impuissantes... Et que l'Église doit canaliser pour sauvegarder ce qu'il reste de son pouvoir moral...

- Les violences contre les Juifs, les divers pogrom dans certaines villes (mais le phénomène fut plus restreints qu'on ne le pensait auparavant) : médecins (impuissants) et riches sont particulièrement visés.

D'une part parce que les communautés médicales juives, en Provence notamment, favorisées par le mépris de la Chrétienté pour le corps, se révèlent elles-aussi impuissantes devant l'épidémie, ce qui provoque par la suite une modification profonde de la répartition du savoir médical entre types de classes sociales, selon leur provenance religieuse... Le savoir médical, un certain savoir médical, plus centré sur la connaissance du corps (que sur l'expérience des potions et des remèdes) émerge en milieu catholique.

D'autre part, parce que la richesse financière se concentrent chez des classes sociales précises dans certaines régions, du fait même du développement du crédit de manière concentrée entre les mains de non-chrétiens (interdiction du prêt à intérêt chez les Chrétiens). C'est l'occasion de mettre fin "physiquement" à des dettes. C'est aussi le développement de chasses aux trésors cachés par des familles juives (en Allemagne notamment)

- Au début du XIVe siècle, les règlements d'hygiène publique dans les villes sont pratiquement inexistant. Ils s'imposeront difficilement d'ailleurs plus tard. La peste noire prend la population au dépourvu et est le point de départ des administrations de santé en Europe, et aussi du contrôle des circulations (entrées et sorties dans les villes). Si les premières mesures (efficaces) sont surtout les mies en quarantaine des villes, qui s'imitent vite en cela les unes aux autres. Les premiers isolements préventifs apparaissent à Raguse en 1377, à Marseille en 1383. Le système est adopté par la plupart des villes et surtout des ports européens durant le XVe siècle. Ce qui change la physionomie des villes elle-même, les remparts se développant non plus comme système de défense contre les invasions, mais comme permettant de définir les points d'entrée et de sortie, avec contrôle militaire. Les règlements de peste de plus en plus élaborés touchent pratiquement par capillarité tous les domaines de la vie quotidienne, de l'alimentation à la gestion de l'eau, du traitement des ordures à la délimitation des zones d'interdiction des rassemblements d'animaux et de végétaux. Alors qu'auparavant la continuité entre la ville et la campagne se manifeste souvent par une inter-pénétration des activités urbaines et rurales, une séparation de plus en plus nette s'opère. Mais cela reste variable suivant les régions et surtout n'entame pas la question-clé de pratiquement tout l'espace urbain, les moyens de circulation en charrettes et chevaux, avec présence en de nombreux endroits de fourrage, de concentration de montures,  et de tous les métiers autour du cheval... C'est, par l'entremise d'une nouvelle organisation de la ville, une nouvelle répartition du pouvoir. Durant le XVIe siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du XVIIe siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du XVIIIe siècle. Le passeport sanitaire (billet de santé) apparait déjà en 1501 à Carpentras, en 1494 à Brignolles...), ancêtre sur le continent du fameux passeport d'identité... Concentration de pouvoir et contrôle des populations, éléments de ce que nous appelons souvent dans ce blog l'Empire, se développent alors rapidement, au rythme des rappels de la peste, qui revient périodiquement jusqu'à l'orée du XIXe siècle...

- Les attitudes face à la religion changent également. Car si dans un premier temps la panique précipite la majeure partie de la population vers les autorités religieuses, leur incapacité à attirer l'attention de Dieu sur la misère humaine (que c'est écrit charitablement!), provoque une multitude de questionnements. C'est sans doute à travers l'évolution de l'art à cette époque, notamment sur la représentation de la mort, que l'on perçoit une évolution des mentalités... Non que les diverses hérésies et contestations religieuses proviennent directement de l'épidémie, car elles ont existé de tout temps, mais l'impuissance devant les hécatombes n'a pas manqué de frappé les esprits, devant les obligations religieuses qui, avant la Peste noire, encadraient sans réelle opposition la vie des fidèles... Peu d'études ont été réalisées sur l'impact de l'épidémie sur le développement des nouvelles chrétientés qui émergent au XIVe siècle et qui ne finissent de s'élaborer au coeur de la Renaissance...

  Chacun de ces aspects sont l'objet d'une recherche dont nous allons tenté de nous faire l'écho dans ce blog... Non seulement pour la Peste noire, sorte d'archétype de l'influence des épidémies, mais pour d'autres, nombreuses, qui influent plus ou moins sur le cours des civilisations, donc sur la tonalité, la nature et l'intensité des conflits qui les traversent...

 

SOCIUS

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 11:39

      Cet ouvrage collectif de 2015, réalisé en plein boom éditorial sur la question du climat, sous la direction d'un conseiller spécial de l'IFRI et senior fellow de la Brooking Institution, membre du Cercle des économistes, articule la réponse aux changements climatiques autour de propositions autour du "prix du carbone", question centrale encore pour beaucoup (voir les débats actuels autour de la taxe carbone) pour un réorientation, toujours capitaliste, de l'économie. Convaincu que, après la crise financière de 2008 que tout est à reprendre pour ouvrir une nécessaire ère nouvelle, une ère d'économie bas-carbone, Jacques MISTRAL a regroupé les contributions d'une quinzaine de spécialistes, surtout des économistes.

   Les auteurs condensent dans cet ouvrage pour contribuer à la grande mutation du XXIe siècle, leurs analyses et propositions, Jacques MISTRAL l'introduisant - par entretien interposé de Geoffrey PARKER, par un rappel du précédent historique du "petit âge glaciaire" du XVIIe siècle. Fort de l'irruption des études scientifiques sur le climat dans le débat public, malgré les dénégations de climato-sceptiques pas très objectifs (et bourrés de conflits d'intérêts), dénonçant d'ailleurs "un lobbyisme éhonté", les auteurs se situent maintenant dans la perspective d'une nécessité historique, même si tous ne partagent pas leur conception du futur. Sachant qu'une évolution du climat peut transformer une crise en catastrophe et conscient aujourd'hui que le climat n'est pas une variable mineure de l'évolution des sociétés, ces auteurs présentent chacun une facette de ce qu'ils espèrent être une solution à ce problème (existentiel).

   

     Jean TIROLE, par exemple, (Économie politique du réchauffement climatique) tirant les leçons du processus du Kyoto (amorcé par le protocole de 1997), déplore les lacunes des accords passés (surtout absence d'engagements fermes pour 2020 et promesses généreuses pour 2050) et propose, outre le renforcement d'institutions internationales de soutien des accords (entraide et contrôle), une feuille de route - définir une politique de lutte contre la pollution, tenir compte de la prépondérance des intérêts nationaux - et un processus qui comprendrait :

- un accord sur une bonne gouvernance : un chemin pour les émissions de CO2, globales, un marché mondial de CO2, un schéma de gouvernance internationale comprenant un mécanisme exécutoire, des carottes et des bâtons, l'abandon des politiques inefficaces comme les MDP.

- le lancement d'un système de suivi des émissions par satellite permettant de mesurer précisément l'évolution des émissions au niveau de chaque pays ;

- un processus de négociation pour la conception des compensations et les problèmes restants.

"Cette feuille de route laisse un certain nombre de questions ouvertes. Nous en avons évoqué quelques unes, mais d'autres viennent à l'esprit. Par exemple, puisque des négociations impliquant près de 200 pays sont assez improductives, il semblerait souhaitable de parvenir d'abord à un accord entre les grands émetteurs (actuels et futurs), qui exerceraient ensuite une pression délicate sur les autres pays. Dans ce processus en deux étapes, on pourrait commencer par un accord entre par exemple, les États-Unis, l'Union Européenne, la Chine, la Russie, le brésil, le Canada, le japon, l'Australie, l'Inde, etc. (...)"  Ces lignes ont été écrites avant l'élection de Donald TRUMP à la présidence des États-Unis et un tel schéma est bien entendu difficile à réaliser avec les États-Unis en ce moment...

   Si la contribution de Jean TIROLE reste globale, on entre vite dans le détail d'un sujet (le marché carbone) qui prend en compte des données économiques très diverses. De Christian de PERTHUIS et Pierre-André JOUVET (Négociation climatique et prix du carbone), à Jean-Marie CHEVALIER (transitions énergétiques, transitions économiques, de Pierre-Noël GIRAUD (Ressources naturelles et croissance verte : au-delà des illusions) à Anton BRENDER et Pierre JACQUET (Comment "financer le climat"?), de Jean-Paul BETBÈZE (Ambition politique et lucidité économique : pourquoi est-il si difficile d'agir pour le climat?) à Katheline SCUBERT et Akika SUWA-EISENMANN (Les pays du Sud face au changement climatique), de Bruno FULDA (Le leadership américain à l'épreuve du climat) à Patrick ARTUS (La Chine : plus une menace pour le climat?), sans oublier une postface de Michel ROCARD sur Le réchauffement climatique et l'évolution de l'Arctique, tous abordent un aspect bien précis d'une question d'ensemble. Ce qui fait de ce livre, malgré l'accélération de l'Histoire et la pandémie du COVID-19, un ouvrage intéressant.

Même si aucun ne remet véritablement en cause le capitalisme d'aujourd'hui, sauf à des aménagements qui peuvent être considérables, et tente en définitive de faire changer celui-ci sans changer de système économique. Le Cercle des économistes est bien connu pour son attachement au capitalisme de manière générale, même si la crise financière de 2008 a rebattu les cartes des positionnements. Mais par-delà son attachement au capitalisme, que ne partagent pas tous les auteurs cités d'ailleurs, il faut noter en cette moitié de la décennie 2010 que le vent a changé par rapport au problème climatique. Il n'est plus possible de le nier. Il s'agit de changer les choses pour que le système perdure. Si les considérations économiques abondent, au mot sur les conflits sociaux, même causés par des politiques plus fermes en matière de climat ou de pollution. Les considérations sont surtout géopolitiques et macro-économiques, même si les entreprises (et les entreprises privées s'entend) ne sont pas du tout oubliées dans les processus analysés et les propositions émises.

 

Sous la direction de Jacques MISTRAL, Le climat va-t-il changer le capitalisme? La grande mutation du XXIe siècle, Eyrolles, 2015, 270 pages.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 15:30

    Le sociologue français François BOURRICAUD est un spécialiste en France de Talcott PARSONS et de l'Amérique Latine. D'obédience libérale, il est très critique à l'encontre des travaux de Pierre BOURDIEU. Il élabore tout au long de sa carrière le concept de l'acteur rationnel en collaboration avec Raymond BOUDON.

  

      Deux intérêts bien distincts donnent à l'oeuvre de François BOURRICAUD son orientation et son originalité. L'un se rapporte aux thèmes classiques de la philosophie morale et politique ; l'autre, aux problèmes nés du développement de l'Amérique latine, et plus particulièrement à ceux qui sont posés par le "cas péruvien". Ils sont présents dès l'élaboration de ses thèses pour le doctorat ès lettres. Soutenue en 1961; L'Esquisse d'une théorie de l'autorité envisage d'un point de vue synthétique une relation fondamentale - l'autorité étudiée par Maw WEBER et Theodor ADORNO ; la thèse complémentaire soutenue l'année suivante - Changements à Puno - est une étude de sociologie andine issue d'une enquête qui conduit son auteur chez les Indiens du lac Tilicaca. Ces intérêts se rejoignent dans une analyse sociologique, que François BOURRICAUD applique, en toute rigueur, aux différents aspects de la vie politique et sociale, à la société démocratique comme aux régimes totalitaires.

   Le sociologue, qui, par ces travaux, devient titulaire d'une chaire universitaire, est d'abord, comme la plupart de ses pairs, un agrégé de philosophie, enseignant dans le secondaire. Professeur au lycée d'Angoulème (1945-1947), il est ensuite assistant de sociologie à la faculté des lettres de Paris (1947-1950), puis Rockefeller fellow (1950-1952). Après avoir été chargé de mission par le CNRS et l'UNESCO au Pérou (1952-1954), il enseigne la sociologie jusqu'en 1966 à Bordeaux. Élu à l'université de Paris-Nanterre en 1966, il est l'année suivante - de mai 1967 à mai 1968 - conseiller technique au sein du cabinet d'Alain Peyrefitte, alors ministre de l'Éducation nationale. Finalement appelé, en 1969, à la sorbonne, où il donne ses dernier cours en 1991, François BOURRICAUD s'est très intéressé au destin de l'Université. L'évolution de l'enseignement supérieur après 1969 lui inspire un livre au titre significatif : Université à la dérive (1971). Celle des modes intellectuelles qui se sont succédé au cours des précédentes décennies est examinée dans un brillant essai "sur les intellectuels et les passions démocratiques". Le Bricolage idéologique (1980), Les vicissitudes de la vie politique, sont entre autres analyses, à l'origine d'un nouvel essai, Le Retour de la droite (1986), qu'une partie de la presse a mal accueilli : contrairement au souhait de son auteur, plusieurs commentateurs ne se sont pas avisés de ce que "l'opposition droite-gauche est susceptible de recevoir un autre sens que celui de l'affrontement partisan". Il faut noter que ses préférences idéologiques ne sont pas tout-à-fait les mêmes que celle de la plus grande partie des intellectuels d'alors...

   C'est cependant dans le domaine de la théorie sociologue que l'apport de François BOURRICAUD se révèle la plus remarquable. On lui doit ainsi le meilleur ouvrage sur la sociologie de Talcott PARSONS, L'individualisme institutionnel (1977), prolongement d'un choix de textes, paru en 1955, du grand sociologue américain. A l'oeuvre de ce dernier, son "présentateur" français demeure indéfectiblement fidèle ; lui aussi entend tenir conjointement compte des logiques de l'acteur et des conditions sociales de leur réalisation ; l'expression d'individualisme institutionnel" réconcilie selon lui précisément "deux inspirations parsoniennes, celle de l'objectivité de l'ordre social et celle de l'activité des individus".

    Son attachement à la sociologie de l'action explique son rejet du "sociologisme" et du "holisme". Il s'inspire notamment de travaux, peu connus en France, de Anthony DOWNS, Albert HIRSCHMAN et Mancur OLSON. Une défiance à l'endroit des interprétations globalisantes l'amène à s'intéresser au fonctionnement de l'ordre social selon Jacques RUEFF, auquel il rend hommage, avec Pascal SALIN, dans une anthologie richement documentée (1989).

    Son dernier ouvrage, publié dans Commentaires, a pour objet le "nouveau paysage idéologique", et tout particulièrement, dans les configurations molles qui le traversent, l'intérêt aujourd'hui témoigné à la morale. "Entendue tantôt comme la bonne vieille morale de nos pères", et tantôt comme une liste de droits "imprescriptibles et sacrés", elle devient une des figures obligées de la rhétorique politique". On voit bien là l'influence de l'ambiance "états-uniennes" des réflexions politiques et sociales, même si précisément l'utilisation ambigüe qu'il en perçoit et l'application disparate, rend la légitimité morale concentrée dans des noyaux durs, mais ne faisant pas système au niveau de la société toute entière. Sa connaissance des milieux politiques français de la IIIe République lui donne beaucoup d'éléments par ses conceptions politiques et sociologiques. (Bernard VALADE)

 

François BOURRICAUD, Éléments de sociologie de l'action, 1955 ; Esquisse pour une théorie de l'autorité, 1961 ; Changements à Puno. Étude de sociologie andine. Travaux et mémoires de l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine, IX, 1962 ; pouvoir et société au Pérou, 1967 ; L'individualisme institutionnel, essai sur la sociologie de Talcott Parsons, 1977 ; Dictionnaire critique de la sociologie (avec Raymond BOUDON), PUF, 1982 ; Le retour de la droite, Calmann-Lévy, 1986.

Bernard VALADE, François Bourricaud, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 10:38

       Le sociologue et philosophe français Raymond BOUDON est considéré comme le chef de file de l'individualisme méthodologique en France et comme l'un des plus importants sociologues français, même s'il est très contesté, de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.

     Dans son maitre-ouvrage L'inégalité des chances (1973), il traite la question de la mobilité sociale, dont on s'étonne à l'époque quelle ne soit pas accélérée par la démocratisation scolaire, et veut montrer que le principal facteur d'explication de l'inégalité des chances scolaires est la demande d'éducation, c'est-à-dire l'ambition scolaire. Les résultats de son étude placent le facteur individuel devant celui de l'origine sociale, mis en avant par Pierre BOURDIEU comme facteur de reproduction sociale.

   Dans les débats qui agitent alors la sociologie française pendant plusieurs décennies, Raymond BOUDON se place en tête des "individualistes" qui s'opposent aux "structuralistes" menés mais pas seulement même s'il réserve à ce dernier ses principales attaques, par Pierre BOURDIEU, qui défend la liberté et la rationalité des choix des individus contre le déterminisme social, notamment marxiste.

Il enseigne pendant 35 ans à l'Université Paris-Sorbonne, et avec ses collaborateurs et fidèles fait la conquête de l'establishment de la sociologie française, appuyé par ses collègues de nombreuses universités étrangères, notamment Harvard aux États-Unis, Genève en Suisse ou Oxford en Angleterre. Parallèlement à ses activités d'enseignement, il fonde et dirige pendant près de 30 ans le centre de recherche GEMASS.

 

     Normalien agrégé de philosophie en 1958, nommé professeur de sociologie à la Sorbonne en 1967, membre de l'Institut en 1990, Raymond BOUDON a enseigne également régulièrement à l'université de Genève et connu une riche carrière internationale, enseignant aussi bien à Harvard, qu'à Chicago ou Oxford.

Il est demeuré très influencé par les études quantitativistes américaines et c'est d'ailleurs comme partisan d'une position "scientifique" en sociologie qu'il théorise l'approche quantitative, dans la foulée de Paul LAZARSFELD. Il s'en ainsi attaché à préciser des outils mathématiques dans l'analyse des faits sociaux. Raymond BOUDON s'est ensuite éloigné de cette position assez rigide pour défendre et illustrer un paradigme d'inspiration néopositiviste qu'il appelle, à la suite de Joseph SCHUMPETER, l'"individualisme méthodologique". Celui-ci repose sur l'ambition de "retrouver des structures générales à partir de l'analyse des phénomènes particuliers", au départ de ce qu'il appelle ensuite des "effets de composition" dans lesquels les individus investissent une rationalité incomplète, leur capacité d'information et de décision étant limités par les positions qu'ils occupent par rapport à d'autres individus. L'individualisme méthodologique s'oppose au holisme durkheimien (et aussi marxiste, en fait souvent la cible camouflée de ses attaques, souvent), pour lequel la totalité sociale rend compte de et détermine les comportements des parties, en l'occurrence les individus. Cette logique du social ne peut ignorer les conséquences non intentionnelles des actions agrégées, ce que Max WEBER avait appelé "paradoxe des conséquences" et que BOUDON rebaptise "effets pervers". Ce qui permet, en passant, nous le remarquons, de nommer tous ces conflits sociaux comme étant souvent des "effets pervers"... L'individualisme méthodologique postule que, pour les sociologues, étudier la société consiste non seulement à étudier les individus (ce qui est évident), mais aussi que l'explication des phénomènes qu'ils abordent - classes sociales, pouvoir, système éducatif, famine, etc. - réside dans des caractérisations individuelles, notamment psychologiques. Le débat au sujet de l'individualisme méthodologique reflète une certaine tension concernant la relations entre l'individu et la société. Actuellement, cette tension est fréquemment analysée en termes de "structure" et d'"agent" (agency), à l'exemple de la théorie de la structuration chez Anthony GIDDENS ou d'autres versions du constructivisme (théories de la construction sociale de la réalité).

  C'est contre le sociologisme et le culturalisme que se construit une sociologie d'instapiration libérale.

La position théorique de BOUDON, illustrée par de nombreux ouvrages, s'oppose notamment à ce qu'il appelle le sociologisme, illustré principalement par Pierre BOURDIEU, ainsi qu'au culturalisme, dont Clifford GEERTZ est le représentant dominant. Il dénonce dans le premier de ces travers le poids exagéré accordé au "social" investi du pouvoir de déterminer toutes les actions individuelles. Les individus seraient manipulés par les institutions et les structures au profit de la classe dominante, selon une vulgate marxisante qui a été largement répandue dans les années 1970. Dans le second travers, le déterminisme est accordé aux traits culturels transmis par des traditions, ce qui entraînerait une méconnaissance des phénomènes de pouvoir. Pour BOUDON, l'objet de la sociologie est d'élaborer des théories, qui, par l'analyse des systèmes d'interactions, doivent permettre de rendre compte des actions, tant logiques que non logiques, des individus. Cette sociologie est, dans la ligné de WEBER (selon BOUDON et ses collaborateurs), de nature compréhensive et donc reposer sur une prise en compte des motivations des individus observés, ce qui implique la possibilité pour l'observateur de se substituer à lui dans un contexte connu de ce dernier.

Raymond BOUDON est considéré généralement comme occupant une position assez marginale dans la sociologie française, celle d'un théoricien d'une position libérale, et ce malgré toutes les conquêtes institutionnelles qu'il a pu entreprendre, dans ce contexte de domination des pensées libérale et néo-libérale. Il insiste sur la notion d'homo sociologicus, agent intentionnel doté d'une certaine autonomie, à l'opposé de la conception de l'agent social comme sujet passif (selon son interprétation même de la tradition sociologique française...). Il combat aussi diverses formes de relativisme au nom de la possibilité de respecter une certaine objectivité dans les études sociologiques. Certains de ses critiques, de plus en plus nombreux d'ailleurs, n'ont toutefois jamais manqué de souligner que sa sociologie serait empreinte de déterminisme, et qu'elle est également teinté de structuralisme, ce qui le rapprocherait davantage, malgré ses dénégations, d'un Bourdieu  qu'il n'apparait à première vue. (Claude JAVEAU)

 

Raymond BOUDON, Les Méthodes en sociologie, PUF, 1969 ; Les mathématiques en sociologie, PUF, 1971 ; Effets pervers et ordre social, PUF, 1977 ; La logique du social, Hachette Littérature, 1979 ; La Place du désordre, PUF, 1984 ; L'inégalité des chances, Armand Colin, 1973 ; Le sens des valeurs, PUF, 1999 ; Pourquoi les intellectuels n'aiment pas la littérature, Odile Jacob, 2004 ; Tocqueville aujourd'hui, Odile Jacob, 2005.

Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

Collectif, Raymond Boudon, a life in sociology, essays in Honour of Raymond Boudon, 4 volumes, 1624 pages, édités par Mohamed CHARKAOUI et Peter HAMILTON, Oxford, The Bardwell Press, octobre 2009.

Yao ASSOGHA, La sociologie de Raymond Boudon, L'Harmattan, 2000, reproduit dans le site Internet classiques.uqac.ca

Claude JAVEAU, Raymond Boudon, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:50

Critiques de l'individualisme méthodologique

    A la lecture du Dictionnaire critique de la sociologie et des ouvrages de Raymond BOUDON, le lecteur averti ne manque pas d'être interpellé à tout le moins par une relecture "individualiste" des auteurs classiques, tels que DURKHEIM, MARX ou WEBER. Convoquer MARX pour en faire un auteur pratiquant l'individualisme méthodologique  sans le savoir, c'est s'exposer au minimum à la critique selon laquelle tout en individualisme méthodologique. Écrire par exemple que la loi tendancielle du taux de profit repose sur l'effet de composition des comportements des capitalistes - chaque capitaliste qui investit réduit la part de capital variable, seul producteur de plus-value, ce qui nuit aux intérêts du capitalisme pris globalement - constitue à nos yeux une certaine déformation, falsification, qui relève de la malhonnêteté intellectuelle ou de l'incompétence sociologique. On peut rejeter avec Raymond BOUDON les interprétations "holistes" de DURKHEIM faites par certains auteurs, on peut même dénier aux "holismes" toute valeur scientifique sans pour autant réinterpréter la pensée des auteurs qui se situent dans cette perspective. Chercher une légitimité à l'individualisme méthodologique dans l'oeuvre de WEBER, de DURKHEIM, voire de MARX, ne laisse pas d'étonner, et dénote une certaine habitude académique de rechercher la caution d'arguments d'autorité...

    Pourtant, alors que cette méthode décrédibilise d'une certaine manière la tentative d'élaborer une sociologie basée sur l'individualisme méthodologique, celle-ci a le mérite de rappeler aux sociologues l'importance de l'individu dans toute théorie sociologique. Ce qui devrait être une réaction au "sociologisme" de certains auteurs hyper-fonctionnalistes marxistes ou structuralistes, devient un condamnation d'auteurs qui n'ont pourtant pas versé dans ce "holisme" tant décrié. Il est d'ailleurs contradictoire de réaliser cette condamnation et de se réclamer de ces mêmes auteurs pour valoriser cette nouvelle sociologie...

Cependant la critique de cette sociologie-là porte essentiellement sur la contradiction logique dans laquelle s'enferme l'individualisme méthodologique qui affirme sans cesse l'autonomie (voir la liberté) de l'individu et ne cesse de développer des exemples qui font une large part aux contraintes des structures et des situations. On ne trouve ainsi placé dans une théorie à géométrie variable dans laquelle tantôt les auteurs développent les possibilités de choix des individus (et d'ailleurs souvent "individus purs", tous identiques et désincarnés, qui rappellent constamment ceux de la théorie économique libérale...), tantôt ils insistent sur les effets de situation qui limitent ces choix. Que la constatation de ces effets de situation soient le produit des actions individuelles (effets d'agrégation et effets pervers) ne va jamais jusqu'à comprendre ces structures et ces institutions comme moyens d'action... Pierre FAVRE (Revue française de sciences politiques, 1980) conclu que "la sociologie des effets pervers est tout d'abord une sociologie déterministe et non une sociologie de la liberté", puisque l'acteur rationnel de Raymond BOUDON n'est évidemment pas libre, puisque son comportement est conditionné par la logique de la situation. En considérant l'ensemble des études produites par les tenants de l'individualisme méthodologique, on perçoit bien la nécessité de celui-ci et en même temps la primauté logique du niveau global... C'est que la spécificité de l'individualisme méthodologique est de vouloir expliquer le social par les effets d'agrégation des comportements individuels comme le condense les formules "mathématiques" souvent produites dans ces études. En définitive, le choix déclaré de s'intéresser en priorité à l'individu en rejetant toutes les théories dites holistes est un parti pris et un engagement théoriques aux antitpodes de la "neutralité axiologique" affirmée par Raymond BOUDON (1986). Plus encore, la problématique posée dans les termes de l'alternative individualisme/holisme, autonomie individuelle/déterminisme social enferme dans le piège de la polarisation individu/société et de la discontinuité entre les deux notions. Les effets de composition ou d'agrégation comme explication du social ne suffisent pas à définir le continuum entre les individus et le social, d'une part parce qu'ils n'expliquent qu'une infime partie du social, mais surtout parce que ce continuum est aussi présent à l'autre extrémité de la chaîne, chez les individus, que l'on peut penser comme cristallisation de la société, résultante et condensation des rapports sociaux.

Ainsi la fécondité de l'individualisme méthodologique, qui a rappelons-le le mérite de considérer dans l'analyse l'individu, oublié de nombreuses théories sociales (mais il faudrait démontrer cela aussi, ce que leurs auteurs font très partiellement...), se trouve entamée à la fois par :

- la nécessité de multiplier contre son gré les concessions aux holismes à travers l'usage des déterminismes sociaux ;

- le refus de prendre en compte la socialisation des individus (BOUDON, 1977) ;

   Pour Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, auxquels nous empruntons une large part de cette analyse, "le premier aspect est certainement le plus important,car R. BOUDON perçoit assez bien l'aporie dans laquelle il s'est enfermé : tout en privilégiant l'entrée par l'individu pour expliquer le social, il ne cesse de rappeler qu'il faut le penser dans son contexte social. Mais que signifie cette formulation? Quels sont les paradigmes mis en oeuvre pour tenir compte du social dans la constitution  ou le comportement des individus? Rien n'est dit sur ce point, sauf quelques références à la situation qui contraint l'individu à adopter tel ou tel comportement. En même temps, ce trouble par rapport à l'importance du social conduit R. BOUDON à modifier son vocabulaire, l'individu disparaît largement au bénéfice de l'acteur social, en particulier dans L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990)."

Le deuxième aspect conduit à construire des individus sans subjectivité : ce qui s'avère aux antipodes des individus intentionnels (agissant suivent leurs bonnes raisons, ou selon le sens qu'ils accordent à leurs actes) définis par les tenants de l'individualisme méthodologique eux-mêmes.

   

     A la constatation de la formation de ces individus désincarnés, se joignent une critique en règle de l'utilitarisme et des limites de la rationalité axiologique, d'une logique de l'effet d'agrégation qui conduit à l'absence de mouvement historique, ce qui posent la question d'une réelle sociologie de la connaissance.

 

Des individus désincarnés

   le refus de concevoir les individus constitués historiquement en fait des êtres vierges, comme dans les explications des économistes libéraux. Ou bien ils sont habillés par une conception cognitiviste de la culture comme le propose PADIOLEAU (1986) ; mais on a changé d'objet au profit de la psychologie. Ou bien on se refère à l'individu moyen (abstrait) (comme dans les statistiques économiques) et désincarné comme le fait BOUDON et l'on a quitté le terrain des situations concrètes, objet de la sociologie.

Dans les démonstrations de R. BOUDON, les individus apparaissent tous comme interchangeables et identiques. Cette réalité devient carcaturale dans les emprunts à la théorie des jeux. On pourrait s'attendre à ce qu'une sociologie qui affirme la priorité de l'individu s'intéresse un peu plus à ce qui fait l'individu un sujet unique (comme le font d'ailleurs d'autres sociologues...). Car "ce n'est pas un des moindres paradoxes de l'oeuvre de Boudon que d'apparaitre en fait comme une sociologie sans sujet" (P. FAVRE, 1980). il y a des déclarations d'intentions - en général en réaction aux démarches "holistes" - de prise en compte de la subjectivité des acteurs (BOUDON, 1984), mais il semble que ce soit la méthode des modèles, dont on voit l'importance chez BOUDON, qui contraigne l'auteur à utiliser des individus neutres et sans âme. "Les modèles avouent ainsi leur véritable statut : celui d'instruments de formalisation, d'aide à la compréhension, d'idéaux-types en un mot ; ils ne sont pas là et ils ne peuvent pas être, comme semble parfois le croise R. Boudon, des figures explicatives des conduites observables" (FAVRE, 1980).

Afin de pallier ce manque, P. FAVRE propose d'allier aux logiques de situation de R. BOUDON les effets de disposition de P. BOURDIEU. Les dispositions des individus sont alors entendues comme l'ensemble des schèmes intériorisés qui déterminent la manière dont l'individu agit concrètement à chaque moment de sa vie. Quoique séduisante, la proposition risque d'être non-opératoire, les points de départ étant trop éloignés de cette conception pour que le sociologue puisse tenir les deux bouts de la chaîne et échapper à un embrouillamini plus descriptif qu'explicatif.

Il est d'ailleurs significatif que les sociologues, la plupart travaillant sur des objets bien précis et partiels (les diverses sociologies du travail, des villes, de la bureaucratie...) ne tiennent pas compte en définitive des apports de l'individualisme méthodologique, se situant plutôt dans la lancée des paradigmes précédents.

Enfin, le recours privilégié aux modèles et aux effets de situation par R. BOUDON tient peut-être à l'histoire de sa propre méthodologie. En passant des méthodes quantitatives et des modèles mathématiques (1965-1973) à la logique formelle et discursive, R. BOUDON se veut un logicien. Cette caractéristique, jointe à l'absence de travaux de terrains (tous les exemples et statistiques sont empruntés à d'autres auteurs) peuvent être à l'origine de cette "sociologie sans sujet".

 

Critique de l'utilitarisme

   Les rationalités des choix, devenus ultérieurement des préférence, ne suffisent pas à transformer les individus en sujets, car le calcul est effectué dans les termes froids des coûts et bénéfices en fonction des situations sans qu'il soit tenu compte de l'histoire et des dispositions des individus. On a parfois l'impression en lisant le Dictionnaire critique de la sociologie de tenir un manuel de comptabilité commerciale... (et c'est un ancien comptable qui écrit ça...).

Les emprunts à l'économie politique sont vigoureusement dénoncés par Alain CAILLÉ (Splendeurs et misères des sciences sociales, Genève-Paris, Librairie Droz, 1986). Ce dernier n'y voit ni plus ni moins qu'une absorption de la sociologie par l'économie politique. En posant l'intérêt comme axiome, l'utilitarisme et les courants sociologiques qui s'y ressourcent le pensent comme évident et refusent d'en analyser la nature. "Est-elle de l'ordre des pulsions du moi et/ou de l'instinct de conservation? Quel est alors son rapport avec le désir ou les passions? (...) L'intérêt est-il au fond de nature matérielle ou immatérielle, monétaire ou non monétaire, économique, politique ou symbolique? Est-il principalement inconscient ou conscient et, simultanément, les calculs sont-ils principalement, et dans quelle mesure, implicites ou explicites? Est-il légitime de parler de calcul lorsque les données de celui-ci ne sont pas clairement connues ou quantifiables? Et, si oui, qu'est-ce qui définit et produit la sphère de la calculabilité et quel est le commun dénominateur à des sphères d'intérêt différentes? Et encore, tous les acteurs sociaux sont-ils mûs, au fond, par des intérêts identiques, simplement différenciés en surface par le calcul objectif des circonstances particulières? Les intérêts sont-ils au contraire foncièrement variables, selon les individus ou les groupes, ce qui, soit dit en passant, réduirait singulièrement les chances scientifiques de l'axiomatique de l'intérêt" (CAILLÉ, 1986). Écarter le débat sur la nature de l'intérêt, c'est faire fonctionner la société  comme une mécanique composé d'éléments interchangeables, et se priver de la richesse de la diversité des individus et des interactions individus/situations.

Nombre d'auteurs doutent des prémisses de l'utilitarisme requis par l'individualisme méthodologique que ce soit parce qu'il repose sur des notions aussi ambigües que le bonheur (E. GELLNER, collectif, Sur l'individualisme, Presses de la FNSP, 1986). G. LAVAU conduit une longue critique du modèle individualiste en montrant qu'il ne peut pas rendre compte du comportement électoral (Ibid). A PIZZORNO abonde dans le même sens, en mettant en évidence la participation l'identification collective des différents électorats (intérêt symbolique), l'importance de l'imaginaire collectif primant largement sur les intérêts matériels des électeurs.

 

Les limites de la rationalité axiologique

   Que l'utilitarisme ne tienne plus le rôle central du modèle cognitiviste de l'individualisme méthodologique (si l'on en croit l'évolution par exemple des écrits de R. BOUDON), ne peut que réjouir ceux qui voient dans l'acteur social autre chose qu'un être rationnel et calculateurs. A travers la rationalité axiologique, R. BOUDON avance d'autres mobiles de l'action et du comportement : pour comprendre le comportement d'un individu, l'observateur ou le sociologue doivent s'intéresser au sens que l'individu donne à son comportement, à sa décision ou à son action. Ainsi, "les sciences sociales ont intérêt à considérer qu'une croyance ou une action, aussi bizarre qu'elle paraisse à l'observateur, fait sens pour l'acteur" (BOUDON, L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Fayard 1990);

Que la croyance soit "juste" ou "vraie, que l'acte conduise ou ne conduise pas à l'objectif escompté n'a pas d'importance. Et R. BOUDON part en guerre contre les tenants de l'irrationalisme de certaines actions ou croyances : pour lui, chaque acteur possède ses bonnes raisons d'agir comme il le fait. Telle est la rationalité de l'acteur, qu'elle repose sur des croyances normatives ou sur des croyances positives, que celles-ci soient justes ou erronées : tout acteur est rationnel.

La question devient alors : d'où viennent ces croyances? Sur quoi se fondent-elles? Qu'est-ce qui fonde le sens des dites croyances pour l'acteur social? En un mot, d'où viennent les valeurs morales? problème déjà soulevé par T. PARSONS et G. SIMMEL. Pour R. BOUDON, "il faut souligner le caractère irréductible de la rationalité axiologique et de la rationalité cognitive" (Le juste et le vrai. Essai sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard, 1995) et "l'on peut parler sans excès de l'objectivité des valeurs". Comment démontrer celle-ci? La sachant indémontrable, R. BOUDON fustige ceux qui pensent que "les valeurs sont des créations, non des éléments du réel" et recourt aux classiques tels que TOCQUEVILLE, ou Max WEBER pour déclarer : "Le caractère collectif de la réaction (face à l'imposture de Tartuffe) s'explique parce qu'elle est fondée sur des raisons objectives. Le sentiment d'évidence, la certitude morale qu'éprouve chaque spectateur, le fait que chacun tende à avoir la même réaction que son voisin sont la conséquence de l'objectivité des raisons qui fondent ces sentiments".

Ainsi les valeurs sont fondées sur des raisons objectives, et on mesure cette irréductibilité (c'est-à-dire le fait qu'en deçà il n'y a rien à expliquer, qu'elles sont un donné) au caractère collectif de la réactions des individus. Dans la thèse de R. BOUDON le collectif, ou le social, n'apparaissent pas là où l'on pourrait s'y attendre en sociologie, c'est-à-dire comme facteur explicatif d'un fait social (ici les valeurs morales). Bien au contraire, le collectif ou le social surgissent comme confirmation - somme toute arbitraire - qu'un fait est premier, indémontrable, qu'il s'agit d'un donné irréductible : les valeurs sont fondeurs sur des raisons objectives et la sociologie ne peut s'intéresser à l'indépassable. (Faut-il y voir l'influence de la tournure d'esprit des réflexions de POPPER?).

La seule concession de R. BOUDON aux théories explicatives des valeurs est la reconnaissance que "sans doute leur objectivité (des valeurs) est-elle contextuelle. Ce qui est bon ici ne l'est pas forcément là" (1995). Ce seul indice, celui de la non-universalité de nombre de valeurs, suffit à invalider la thèse de l'objectivité des valeurs (d'ailleurs pourrait-on écrire, des siècles d'érudition en Occident, frotté aux cultures extérieures, ont abouti à cette constatation...). Les valeurs apparaissent bien comme des construits sociaux dont le processus de production échappe encore en grande partie aux sciences sociales ; mais cela ne saurait suffire à en faire des faits sociaux irréductibles. En même temps, le fait  qu'il s'agisse de construits sociaux n'implique pas, contrairement aux assertions de R. BOUDON, que les valeurs soient des illusions, ni que l'on soit conduit ) n'importe quel relativisme exacerbé (parfois sous prétexte de respect mutuel des cultures différentes...) ou scepticisme dans les sciences sociales...

    La sociologie des croyances collectives (justes ou fausses) ne peut s'en tenir à l'analyse des bonnes raisons qui les fondent. Si chacun a des bonnes raisons de croire ceci ou cela, c'est parce qu'il y a des schèmes, des cadres affectifs et intellectuels, collectifs de réception et d'interprétation communs aux hommes placés dans les mêmes situations historiques et sociales. Ces schèmes et ces cadres varient eux-mêmes au cours de l'histoire et sont façonnés socialement : ils sont transmis à chacun d'entre nous dans les rapports sociaux (de l'enfance à la mort!). Rejeter une telle approche, ou celles qui voisinent, c'est considérer l'homme comme un être éternellement vierge ou mieux encore, conservé à l'état de nature. Ce genre de considérations, rendus nécessaires par l'insistance de cet individualisme méthodologique à s'immiscer dans tous les domaines sociaux, semble bien basique, et relever même du B.A. BA de la sociologie la plus simple... C'est dire que nous considérons dans ce blog cette sociologie comme une véritable régression intellectuelle...

   De ce primat donné à l'individu par rapport à la société, et quoiqu'il s'en défende, Raymond BOUDON doit de temps en temps se défaire, et il semble rechercher dans la trans-subjectivité une solution à la contradiction dans laquelle il s'enferme, en rejetant les causalités sociales et les relations de groupes à groupes... Ce qui est bien maigre et insuffisant pour expliquer les faits sociaux...

 

De l'effet d'agrégation à l'absence de mouvement historique

   l'individualisme méthodologique a peine à répondre à la question suivante : Pourquoi des individus (nombreux) vont-ils constituer un syndicat plutôt qu'une amicale de boules?  (et à un autre moment  délaisser l'activité syndicale pour des activités culturelles et de loisirs?). Il peut rendre compte du franc succès d'une grève, expliquer comment, en raison d'une trop forte implantation syndicale, une unité industrielle est délocalisée (effet pervers). Mais il ne peut pas expliquer le fait syndical en lui-même. D'une certaine manière, cette question est hors champ pour lui.

  La problématique de l'action collective pourrait être celle-ci : "Étant donné que toute décision collective découle, ou du moins dépend, de multiples décisions individuelles, comment des milliers de choix individuels s'entrecroisent-ils de façon à créer un grande mouvement social?" (Charles TILLY, 1986, Action collective et mobilisation individuelle, dans BIRNHAUM et LECA, Sur l'individualisme, Paris, Presses de la FNSP) Or, si les conceptions réductrices ont pu traduire mécaniquement des intérêts collectifs en actions individuelles, les modèles qui déduisent l'action collective des seuls intérêts particuliers sont tout aussi peu satisfaisant.

La solution réside dans la prise en compte du contexte social antécédent à l'action. Par social on entend la mise en rapport des forces sociales, des conflits et des coopérations ou alliances qui dépassent les seules interactions entre individus. Selon Adam PRZEWORSKI, qui se situe dans un cas extrêmement général, "les travailleurs organisent des "syndicats", les capitalistes construisent des lobbies, ils découvrent leurs problèmes propres résultant de ce processus et, en cas de succès seulement, ils finissent peut-être par se rencontrer. Mais les travailleurs et les capitalistes (et d'autres) sont en relation en dehors de, et préalablement, à tout processus d'organisation : ils s'organisent toujours par rapport à l'autre classe." (Le défi de l'individualisme méthodologique à l'analyse marxiste, dans BIRNHAM et LECA, ibid)

Il en ressort que la situation des groupes sociaux, leur constitution, les structures sociales et les rapports entre groupes  préexistent à l'action individuelle ou collective dans le sens où ils appartiennent à la durée (histoire). Pour sortir de l'impasse à laquelle mène l'alternative holisme/individualisme, il est indispensable de prendre en compte à la fois les conflits, contradictions et alliances et les caractéristiques des individus appartenant aux divers groupes sociaux, à tous les groupes sociaux. C'est précisément ce que l'individualisme méthodologique se refuse à faire, car, surtout les conflits, battent en brèche ce caractère de mouvement brownien des individus et des groupes sur lequel il compte pour expliquer les effets pervers, les effets non désirés, eux-mêmes bien plus présents selon lui que les autres effets, (au point de se livrer parfois à des vues strictement démographiques...) - car autrement il faudrait se livrer à l'analyse des actions stratégiques - que les effets qui vont dans le sens des désirs des acteurs... Or dans la vie quotidienne comme dans l'histoire, nombre d'activités (celles qui en fait construisent dans les mentalités l'histoire des groupes sociaux) aboutissent réellement à des conséquences voulues...

Autrement dit, le modèle des effets d'agrégation et l'individualisme méthodologique ne prennent en compte qu'une faible partie du champ sociologique en privilégiant l'analyse des structures d'interdépendance. Les mouvements sociaux au sens large (conflits, manifestations, mouvements d'idées...) se trouvent hors champ de l'individualisme méthodologique - sauf lorsqu'ils sont issus de structures d'interdépendance. Seule la théorie des jeux est requise dans l'explication des faits sociaux...

Selon P. FAVRE, c'est le refus de s'intéresser à la genèse des situations et des structures d'interactions qui aboutit à l'absence de dimension historique. Ce refus "interdit à Boudon de proposer une théorie de la dynamique sociale : il ne peut penser la dynamique sociale qu'analytiquement, comme le processus même engagé par toute logique de situation, ou, au moins, comme le résultat de l'accumulation infernale d'effets pervers. Cela apparait dans le fait que Boudon en arrive à tout qualifier d'effet pervers et à trouver des effets pervers à chaque instant de la vie sociale" (1980). Enfin, après avoir démonte quelques exemples empruntés à Effets pervers et ordre social, P. FAVRE conclut "que si R. Boudon donne, grâce à l'analyse des logiques de situation, des explications pertinentes de fragments de processus sociaux, il ne parvient pas à éclairer les mécanismes du changement social lorsque celui-ci se développe dans le moyen terme".

Une des questions posées est en fait celle du rapport entre le développement de l'individualisme méthodologique durant les années 1980 et la place nouvelle faite à l'individu dans la société au même moment : accroissement de la concurrence inter-individuelle à l'école et dans l'entreprise, individualisation des rémunérations, primat de l'initiative individuelle, désyndicalisation, crise du militantisme... J. LECA ne se dit pas "aussi convaincu que Boudon et Bourricaud que "l'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretiennent le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dure aucun rapport" (1982). Plus, selon nous, l'affirmation d'une connexion entre la montée de l'individualisme dans la société et les événements de mai 1968 dans le monde, pour imputer des effets de l'individualisme à cette révolte contre des situations sociales et morales depuis trop longtemps injustes, veut d'une certaine manière camoufler le fait que le véritable essor de cet individualisme vient des années 1980, années du triomphe d'un certain capitalisme et même d'un certain esprit du capitalisme (qui n'est pas tout le capitalisme, loin s'en faut)... D'ailleurs, au contraire, à la suite de ces mouvements du mois de mai 1968, se sont éclos nombres de théories sociales, dans les années 1970, voulant promouvoir le collectif, les intérêts collectifs globaux...

Pour dépasser le débat holisme/individualisme, on peut considérer que la sociologie possède plusieurs entrées pour analyser le social, et qu'il faut distinguer soigneusement les études portant sur les individus de celles concernant les collectivités. Cependant le choix de privilégier l'une ou l'autre des entrées n'est pas neutre : tout se passe comme si en traitant de l'individu on débouchait sur une inaptitude ) rendre compte de la dynamique sociale et sur des paradigmes privilégiant l'ordre social existant comme en témoignent certains titres d'ouvrages.

 

Quelle sociologie de la connaissance?

  L'individualisme méthodologique se veut avant tout un modèle théorique répondant et invalidant les thèses dites "holistes" des autres théories sociologiques. Certains ouvrages de Raymond BOUDON apparaissent ainsi plutôt comme des oeuvres de logicien, l'auteur cherchant plus à prouver le bien fondé de ses thèses qu'à faire avancer la connaissance sociologique de l'objet "société". Ces réflexions épistémologiques paraissent à maints auteurs toutefois incontournables à qui s'interroge sur la scientificité de la sociologie.

  En se penchant plus précisément dans ses derniers ouvrages sur le fondement des croyances, justes ou vraies, collectives ou individuelles, R. BOUDON a aussi le projet d'invalider le scepticisme qu'il qualifie de post-moderne, et selon lequel toutes les valeurs, toutes les positions et toutes les croyances se valent, elles sont toutes acceptables, sinon juste. Par exemple, vu de loin, un cylindre peut être appréhendé comme un disque ou comme un parallélépipède : vu de plus près lorsqu'on l'appréhende en perspective, il apparait pour ce qu'il est. Autrement dit, le scepticisme qui veut que la réalité ne soit pas connaissable doit être rejeté. R. BOUDON lui préfère une démarche réaliste (Le juste et le vrai, 1995) qui lui permet d'affirmer l'objectivité des valeurs. Mais il s'écarte aussi d'un "réalisme absolu" qui flirterait avec une conception de la connaissance comme "reflet" du réel.

"Bien sûr, aucune vérité ne peut prétendre être absolue : une vérité absolue ne saurait se concevoir autrement que comme une copie littérale du réel : or, une telle copie est à peu près inconcevable, l'objet le plus simple correspondant pour nous à une multitude inépuisable de sensations. Mais si nos représentations ne peuvent prétendre à la vérité absolue, elles n'en sont pas pour autant arbitraires. Car une représentation qui serait dépourvue de contact avec le réel serait inutile. Par le rôle crucial qu'il attribue aux a priori dans la connaissance, Simmel rejette donc toute conception réaliste de la connaissance. Mais, par le fait que ces a priori n'ont d'intérêt qu'à partir du moment où ils sont, si l'on peut dire, avalisés par la réalité, il rejette aussi toute conception conventionnaliste, c'est-à-dire toute théorie faisant de l'accord entre sujets connaissants le fondement exclusif du vrai." (L'art de se persuader des idées douteuses..., 1990).

BOUDON s'affiche simmelien (et ses oeuvres abondent d'ailleurs de références à SIMMEL), car c'est à partir de l'étude des a priori qu'il peut analyser, toujours en logicien, et comprendre les croyances des acteurs sociaux, qu'il s'agisse de croyances ordinaires ou de démarches scientifiques ; car quelles qu'elles soient, elles reposent toujours sur des a priori qui, parce qu'ils sont implicites (méta-conscients) entachent généralement les théories scientifiques malgré la qualité de leur argumentation logique. SIMMEL renvoie dos à dos le réalisme et le relativisme (qui renvoie dans son acceptation absolue au scepticisme) et propose de considérer que "conditions sociales et idées sont liées par des relations de causalité réciproques, toujours selon BOUDON. Ainsi, la connaissance peut avoir lieu  partir d'un point de vue, c'est-à-cire à partir de ce que l'on appellerait aujourd'hui un paradigme ou un cadre (1990). Ce que R. BOUDON dénomme un héritage néo-kantien à travers le recours à des catégories, à des a priori en diffère. Car à la différence de ce que soutient KANT, à savoir que les catégories nous sont données et que l'on ne peut les connaitre plus profondément, SIMMEL avance que les a priori sont plus nombreux et plus divers que ce que KANT a indiqué. De plus, ces a priori sont variables dans le temps, et d'une certaine façon, sont connaissables.

Ces a priori sont au coeur du "modèle de Simmel" de la sociologie de la connaissance puisqu'ils permettent d'expliquer en quoi "c'est le fonctionnement normal de la connaissance qui conduit à l'erreur" (1990). Puisqu'il ne peut exister de connaissance sans point de vue, sans ces a priori qui appartiennent de façon méta-consciente (inconsciente, aurait-on dit avant FREUD) au processus connaissant, on pourrait s'attendre à ce que Raymond BOUDON en fasse l'objet central de ses recherches. Mais comme il aurait été conduit à reconnaître les composantes sociales de ces points de vue ou de ces a priori (ce que SIMMEL de son côté amorce), c'est-à-dire de faire quelques concessions aux thèses holistes, il s'arrête en deçà de l'analyse de ces a priori. Il se contente de déclarer valide la rationalité axiologique ou la rationalité cognitiviste sans rechercher leur mode de constitution et plus encore en les qualifiant d'irréductibles.

Pourtant, cette sociologie de la connaissance apporte quelques certitudes. En particulier, la diversité des points de vue et des a priori n'est pas contraire aux notions d'objectivité et de vérité. "Le relativisme - au sens kantien ou néo-kantien, (c'est-à-dire au sens de Simmel) - n'est nullement incompatible avec les notions d'objectivité et de vérité (BOUDON, 1990). Alors l'accès à la vérité est possible "non pas bien qu'elle soit relative mais parce qu'elle est relative" (selon les propos mêmes de SIMMEL, Philosophie de l'argent, 1988, réédition du livre de 1900) . Ce rejet de la connaissance absolue va de pair avec le rejet de la "théorie du reflet" en sociologie de la connaissance et se fonde sur la réciprocité des relations qui lient conditions sociales et idées. Elle a le gros avantage de valider la théorie de la multiplicité possible des vérités sans conduite au scepticisme. Elle laisse toutefois en suspens, il est vrai, la question de la diversité de nature des vérités selon les champs considérés, comme l'indiquent Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL.

 

     Cette critique en règle de l'individualisme méthodologique n'est pas le fruit d'une obsession intellectuelle ; elle se veut mise au point dans une évolution contrastée de la sociologie, prise toujours entre débats idéologiques et rivalités académiques, mais insérée dans une évolution générale de la société, que précisément cette forme de sociologie tend à mettre de côté dans le champ de la réflexion nécessaire.

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

 

 

 

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 14:01

L'agrégation des comportements individuels

   D'après Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, l'agrégation des préférences désigne "les méthodes qui permettent de tirer une préférence collective d'un ensemble de préférences individuelles : la règle majoritaire est par exemple une de ces méthodes. Mais on donne souvent à la notion d'agrégation une extension plus grande et on l'applique non seulement aux préférences, mais aux actions individuelles. D'autre part, un effet d'agrégation - on parle aussi d'effets de composition - peut résulter non seulement de l'application d'une règle d'agrégation, mais de la simple coïncidence de préférences ou d'actions individuelles." (Dictionnaire critique de sociologie).

L'individualisme méthodologique se propose d'expliquer les phénomènes macro-sociologiques par l'agrégation des comportements individuels. Dans  l'analyse de TOCQUEVILLE déjà citée, la combinaison des choix individuels des propriétaires terriens français (l'installation en ville...) entraine un sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce par rapport à l'Angleterre où la centralisation administrative et le prestige de l'État sont moins grands. Cette conséquence sociale est appelée effet de combinaison, effet émergent ou effet d'agrégation.

      Pour mieux analyser ceux-ci, Raymond BOUDON prend soin de distinguer deux types de situations bien différentes que le sociologue a à étudier.

Dans la première, qualifiée de structure d'interdépendance, les individus se trouvent dans un contexte d'"état de nature". C'est-à-dire que "chaque individu est placé par les institutions dans une situation telle qu'il peut se déterminer indépendamment de toute entente avec autrui et de toute approbation de la part d'autrui, et, plus généralement sans risquer de sanction (morale ou légale) pour les effets que ses actions pourraient entrainer sur le bien-être d'autrui" (Effets pervers et ordre social, 1977).

A l'opposé dans le contexte de "contrat", les individus se trouvent dans un système fonctionnel où leur action et leur décision ne peuvent avoir lieu sans échange social : temps et lieu d'un rendez-vous, accord sur le sujet traité et l'ordre du jour, etc. Même si les acteurs recherchent toujours leur intérêt à travers des choix rationnels, ils doivent tenir compte des attentes des autres. La notion de rôle est au coeur de l'analyse sociologique de ce système telle qué l'aborde R.K. MERTON.

Les systèmes d'interdépendance (contexte d'"état de nature") ont la particularité, en raison même de leur structure, de créer à partir des comportements individuels, des phénomènes sociaux non-attendus. C'est cette structure qui constitue l'objet privilégié de l'individualisme méthodologique. Pour BOUDON, "un effet d'agrégation ou effet émergent est un effet qui n'est pas explicitement recherché par les agents d'un système et qui résulte de leur situation d'interdépendance" (La logique du social, 1979).

Le sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce français chez TOCQUEVILLE relève de cette classe de phénomènes. De même, si pour une raison ou pour une autre, chacun croit à la montée des prix d'un objet, ou bien une pénurie qui aura bientôt le même effet. R.K. MERTON avait déjà étudié finement cet effet émergent auquel il a donné le nom de prédiction créatrice (Élément de théorie et de méthode sociologiques, 1965). R. BOUDON emprunte un autre exemple célèbre à la théorie des jeux et l'applique à la ségrégation raciale (ou sociale) dans l'espace urbain. "SI chacun souhaite appartenir à un environnement où la moitié de ses voisins soit de même catégorie que lui. Il en résultera que presque tous les voisins de chaque individu appartiendront à la même catégorie que lui. L'agrégation de demandes individuelles modérées (ne pas être minoritaire) produit un effet de ségrégation qui excède largement ces demandes et les caricature" (La place du désordre, 1984).

L'effet émergent ou effet d'agrégation, en tant que résultat macrosociologique de la combinaison de comportements individuels différents des attentes et rationalités individuelles relève des actions non-logiques de PARETO. En effet, ce dernier proposait de faire de l'économie la science des actions logiques (ou rationnelles, là où le résultat est conforme aux attentes), tandis que la sociologie traiterait des actions non-logiques (là où les comportements individuels produisent des effets non désirés). Dans ce cadre, la sociologie aurait pour objet les actions de type complexe (dans lesquelles les acteurs semblent suivre des principes absurdes ou irrationnels) et pour "objectif primordial de mettre en évidence les déterminismes sociaux qui restreignent l'autonomie des individus" (BOUDON, 1979).

  L'homo oeconomicus est l'acteur rationnel dont la rationalité n'est limitée que par l'impossibilité du choix optimal, elle-même due aux impossibilités de réunir toutes les informations relatives à une situation. L'acteur rationnel supplée à ce manque d'information par sa propre imagination. Dans d'autres cas la complexité de l'environnement conduit l'acteur à se représenter une situation simplifiée. D'où l'idée d'une "rationalité limitée" de l'acteur qui n'opèrera pas un chois optimal auquel il ne peut avoir accès, mais seulement un choix satisfaisant (James G. MARCH, Herbert A. SIMON, Les organisations, 1971, 1974). On considère cependant que le choix de l'homo oeconomicus est d'ordre rationnel... Ce dernier est placé dans des situations à structure ambigüe où la notion de meilleur choix est mal définie. Non seulement du point de vue individuel, mais encore plus du point de vue collectif (groupe plus ou moins étendu). N'est jamais examinée la situation où les choix individuels agrégés, même s'ils sont considérés par ces individus (ou des individus) comme de "rationalité limitée", à effets incertains, sont en fin de compte bénéfiques aux groupes ou au groupe... Tout reste centré sur l'individu. Pourtant, les auteurs qui se réclament de l'individualisme méthodologique (en particulier les politologues anglo-saxons) ont multiplié les analyses de l'action politique où s'affrontent le court (où effets escomptés ou non se réalisent) et le long terme (idem), mais toujours centrés sur l'individu lambda.

 

Des effets pervers et du changement social...

   Pour autant, ces auteurs ne négligent pas l'impact des décisions et actions agrégées sur la société, tout en se refusant toujours de la considérer comme un tout qui dépasse ses parties (les individus). Dans son ouvrage Effets pervers et ordre social, Raymond BOUDON confond volontairement effets de composition, effets d'agrégation et effets pervers pour désigner à la fois les effets non désirés, quoique désirables, et les effets non désirés et indésirables. Ultérieurement, les effets pervers ne recouvrent que ceux qui ont une valeur collectivement ou individuellement négative (BOUDON, 1984).

Cependant, c'est dans leur signification générale d'effets non-désirés (d'actions non-logiques au sens parétien) que R. BOUDON en fait des facteurs de changement social. Sans nier totalement la place des conflits dans le changement social, il entend leur redonner leur juste importance. Les conflits et les contradictions entre intérêts de groupes de grande dimension (comme par exemple les classes sociales) peuvent jouer un rôle dans le changement social. C'est ici un jeu à somme nulle puisque les gains de l'un correspond exactement aux pertes de l'autre. Mais les processus de changement issus d'effets d'agrégation ou d'effets pervers apparaissent les plus intéressants au sociologue, car ils sont non-désirés et plus complexes. Il s'agit là de jeux à somme non-nulle puisque les partenaires sont perdants (dilemme du prisonnier par exemple). Pour l'individualisme méthodologique, ce sont là les structures fondamentales de l'analyse du changement social considéré comme la résultant d'un ensemble d'actions individuelles. Raymond BOUDON multiplie les exemples de changement social dû aux effets pervers (dans l'échec scolaire par exemple). A travers cette explication du changement social, dont on a alors l'impression qu'il résulte très souvent voire pratiquement tout le temps d'effets pervers, Raymond BOUDON cherche à montrer que la quête du primum mobile du changement social, ou l'établissement de lois, sont pure perte de temps. On semble avoir là affaire à une logique en deux temps : le conflit n'a que peu d'influence sur le changement social, et comme celui-ci est déterminé par des effets pervers, il est parfaitement inutile de tenter de comprendre ses mécanismes, qui de plus changent dans le temps et dans l'espace. Du coup, le changement social lui-même, parce qu'il n'est pas le fait d'effets agrégés rationnels désirés, perd de son intérêt pour le sociologue... De là à penser qu'il ne vaut mieux pas tenter de provoquer un changement social - même pour une situation particulièrement injuste, il n'y a qu'un pas...

"Il faut abandonner l'idée, écrit Raymond BOUDON, mise en circulation au XIXe siècle (c'est-à-dire aux naissances conjointes de la sociologie et du socialisme "modernes", rappelons-le) selon laquelle l'analyse du changement social serait justiciable d'un paradigme unique" (La logique du social, 1979). Pour rendre compte du changement social, parce qu'il a tout de même lieu... souvent!, l'auteur distingue trois types de processus sociaux :

- les processus répétitifs, reproductifs ou bloqués qui n'ont pas d'effet sur le système d'interaction, sur son environnement ou sur leurs rapports ;

- les processus cumulatifs, qui ne modifient pas l'environnement, mais qui ont des effets sur le système d'interaction lui-même (processus cumulatif de la connaissance scientifiques, de la division du travail qui s'auto-alimente, etc). Parmi ces processus cumulatifs, il fait une large part aux processus oscillatoires. L'incertitude qui entoure les résultats des comportements individuels aboutit par exemple à une succession de pénuries et de surnombres de médecins ou de programmateurs informatiques, le temps de formation opacifiant la situation lors du choix du cursus par les individus. La prédiction créatrice de MERTON (le "mercredi noir" de la faillite bancaire) relève de ces processus oscillatoires. Quoique largement liés aux facteurs endogènes, ces processus peuvent être favorisés ou inhibés par des facteurs exogènes. Voilà ce qui ressemble furieusement aux processus cycliques des anciennes théories (antiques, pré-modernes) sur la marche du monde...

- les processus de transformation caractérisés par des effets de rétroaction sur l'environnement, qui provoquent à leur tour une modification du système d'interaction. Par exemple, le blocage des loyers et d'autres mesures favorables aux locataires paralysent le marché, ont des effets néfastes pour ceux-ci, et peuvent contraindre à un retour à une politique moins sociale. On peut ranger ici les conflits entre groupes.

      Raymond BOUDON conteste vivement l'analyse des auteurs concevant le changement social comme essentiellement endogène (il vise principalement HEGEL, MARX et les fonctionnalistes). De même, il rejette les vues de R. NISBET (1984, La tradition sociologique) attribuant le changement social aux seuls facteurs exogènes. Celui-ci peut provenir des uns ou des autres, ou des deux à la fois. Les processus de changement social s'inscrivent dans des cas de figures très différents : conflits entre groupes antagonistes, innovations techniques, changements dans l'éthos des groupes, états de "déséquilibre" nés de la structure de certains systèmes d'interdépendance, etc". "Mais aucun de ces mécanisme ne peut être tenu pour général ni même comme plus important que les autres" (1979).

 

Il n'existe pas de lois sociologiques...

  Le rejet du primum mobile ou de facteur unique dans l'explication du changement social signifie que, pour l'individualisme méthodologique, l'objectif principal de la sociologie n'est pas la recherche de lois, en effet croire que la sociologie (ou la démographie, l'économie...) est à l'ordre du social ce que la physique est à l'ordre du naturel relèverait de l'aveuglement naturaliste et positiviste dont auraient été victimes aussi bien MARX que DURKHEIM. Les lois n'ont qu'une validité locale tandis que les frontières de leur validité sont incertaines. D'où une préférence marquée pour les modèles. Selon Raymond BOUDON, "il est entendu qu'un modèle, dans la mesure où il repose sur des conditions idéales, ne s'applique qu'à un ensemble limité de situations réelles, et que, en outre, il doit être considéré comme une approximation" (1984).

  On pourrait penser que cette présentation, faite par des "représentants", en reprenant les termes des tenants de cette sociologie, du "holisme", mais il suffit de consulter les pages du Dictionnaire critique de la sociologie que le trait est à peine forcé.

Dans la description-définition du modèle : "Soit un phénomène qu'on se propose d'expliquer. Lorsque la théorie explicative prend la forme d'un ensemble de propositions d'où il est possible de déduire de manière mécanique un ensemble de conséquences directement liées au phénomène étudié, on dira qu'on a affaire à un modèle du phénomène" et dans l'explication que font BOUDON et BOURRICAUD du modèle, on trouve une véritable entreprise de démolition de la validité étendue d'un modèle, et plus encore de son utilisation en vue du changement social. Ils critiquent notamment la préférence donnée par les sociologues influencés par "COMTE par DURKHEIM interposé" aux modèles abstraits et généraux par rapport aux modèles de diffusion sociale ou aux modèles propres à un contexte spatio-temporel particulier.

Dans le type de modèle qui a leur préférence, le modèle apparait comme une nouvelle réduction de la validité des découvertes sociologiques par rapport au retrait déjà effectué par MERTON lorsqu'il préconisait la mise en oeuvre de "théories de moyenne portée". Dans le même sens, J. G. PADOLIEAU insiste sur la nature stochastique (aléatoire) de l'action sociale. En prenant l'exemple de la communication entre deux individus, il souligne la diversité des messages possibles. Y compris dans les relations institutionnalisées (situation de "contrat" avec des rôles et attentes de rôle définis) les zones d'incertitudes laissent place à des interprétations de rôle.

    Le rejet des lois de l'histoire par l'individualisme méthodologique le conduit à faire de l'explication des régularités statistiques, le lieu privilégié des investigations sociologiques. "L'explication revient toujours à retrouver l'action individuelle derrière les régularités qu'on observe au niveau macrosociologique (BOUDON, 1977). Alors, selon l'individualisme méthodologique, le social n'est plus le déterminant de l'action individuelle, c'est au contraire le social qui est la résultante des comportements des acteurs individuels. La sociologie n'est pas la science des déterminismes sociaux telle qu'elle est si souvent perçue. Au contraire, si elle a à traiter des déterminismes sociaux, c'est pour mettre en évidence en quoi ils restreignent l'autonomie des individus. C'est ce renversement d'objet qui parait fécond à R. BOUDON puisque "le progrès de la connaissance se traduit généralement par un passage du paradigme holiste au paradigme individualiste" (1986).

  C'est la raison pour laquelle une grande partie des écrits des auteurs se réclament de l'individualisme méthodologique porte sur la critique des courants "holistes". Cette critique du "totalisme" (BOUDON, BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982), du "sociologisme" (BOUDON, 1984) s'adresse tout autant aux fonctionnalistes, aux structuralistes, aux marxistes, qu'à Pierre BOURDIEU, etc. Homo-sociologicus éponge ou sujets passifs déterminés socialiement, ce sont les images que les auteurs se réclamant de cette sociologie retiennent des autres courants, lesquels n'ont pas manqué de critiquer en retour leurs concepts. On peut même dire (voir dans la troisième partie) que la critique de l'individualisme méthodologique fait couler plus d'encre encore que sa présentation et sa défense...

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2004.

 

SOCIUS

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 11:33

   Tendance encore dominante dans la sociologie en France et dans d'autres pays, l'individualisme méthodologique constitue pratiquement la base "philosophique" d'un Dictionnaire critique de la sociologie (Raymond BOUDON et François BOURRICAUD). A l'article Individualisme, où se trouve développé l'idée force qu'il existe un large accord entre sociologues pour admettre une liaison de cause à effet entre la complexité des sociétés et le développement de l'individualisme, se trouve mis en avant la valeur de quasi paradigme de l'individualisme méthodologique.

 

   L'explication et la justification de la supériorité de l'individualisme méthodologique.

Avec un début digne de l'ouvrage d'économie de SAMUELSON, qui explique avec grand sérieux le théorème de Robinson Crusoé : "Au sans méthodologique et épistémologique, la notion d'individualisme a un sens tout à fait distinct du précédent (où existe un fort parallèle entre égoïsme et individualisme). Soit à expliquer un phénomène social P. Par exemple : la mobilité sociale est plus grande dans le pays A que dans le pays B Pour expliquer P, on peut procéder de différentes manières. Ainsi, on peut faire l'hypothèse que la mobilité croît avec le développement économique et tenter de vérifier que le pays A a un niveau de développement plus élevé que le pays B Dans ce cas, on aura "expliqué" P en le mettant en relation avec un autre phénomène social P'. De la même manière, on peut chercher à expliquer la variation P de la criminalité dans le temps ou dans l'espace en cherchant à mettre ce phénomène en relation avec d'autres phénomènes P', P", etc., par exemple l'urbanisation, la sévérité des tribunaux, etc. On cherchera alors à établir l'existence de corrélations entre P et P', P et P", etc. Ainsi, on observera peut-être que les taux de criminalité caractérisant un certain nombre de pays pour des catégories bien définies de crimes et de délits sont d'autant plus forts en moyenne que l'urbanisation est plus développée. On observera peut-être par ailleurs que les taux de criminalité sont en moyenne d'autant plus élevés que la sévérité des tribunaux est moins grande. Si tel est le cas, on aura établi une relation causale (de type probabiliste) entre P' (urbanisation) et P" (sévérité des tribunaux) d'une part, et P (taux de criminalité), d'autre part ; dans ce cas, l'"explication" du phénomène, plus exactement de la variable P est donc obtenue en examinant la relation entre cette variable et d'autres variables, P' et P". Ces variables "indépendantes" étant également observées à un niveau agrégé, une telle "explication" peut elle-même être dite agrégée ou non individuelle dans la mesure où elle ne prend pas en compte le comportement des individus dont la logique engendre les corrélations observées au niveau statistique. De la même façon, l'analyse dite "comparative" est souvent de type non individuel ou agrégé. C'est le cas lorsqu'elle se limite à classer des systèmes sociaux en types, en fonction de l'occurrence ou de la non-occurrence d'un ensemble de caractères définis à un niveau agrégé."

"Par contraste, une explication est dite individualiste (au sens méthodologique) lorsqu'on fait explicitement de P la conséquence du comportement des individus appartenant au système social dans lequel P est observé. Ainsi Durkheim recourt, contre ses principes, à une interprétation individualiste lorsqu'il tente d'expliquer pourquoi les périodes de boom économique paraissent être fréquemment accompagnés d'une augmentation des taux de suicide : lorsque le climat est à l'optimisme, l'individu peut être incité à élever le niveau de ses attentes et, ainsi, à s'exposer au risque de la déception. Tocqueville recourt à une analyse microsociologique de même temps pour expliquer que les révolutions paraissent plutôt se déclencher dans des conjonctures favorables où la condition et les chances de tous ont tendance à s'améliorer. Sans doute l'analyse revient-elle dans les deux cas à une mise en relation entre un phénomène agrégé P (augmentation des taux de suicide, déclenchement des révolutions) et d'autres phénomènes agrégés P', P", etc (croissance économique, augmentation de la mobilité sociale). Mais la relation est déduite d'une représentation explicite du comportement des individus. Ces exemples et les mille autres qu'on pourrait produire démontrent que les théories individualistes ne sont pas étrangères à la sociologie et qu'elles sont repérables même chez des sociologues que, comme Durkheim, répugnent à la méthodologie individualiste. De manière générale, on dira qu'on a affaire à une méthodologie individualiste lorsque l'existence ou l'allure d'un phénomène P, ou lorsque la relation entre un phénomène P et un phénomène P' sont explicitement analysés comme une conséquence de la logique du comportement des individus impliqués par ce ou ces phénomènes.

"Certains épistémologues des sciences sociales, Friedrich von Hayek et Karl Popper en premier lieu, ont insisté sur l'importance du principe de l'individualisme méthodologique dans les sciences sociales; Pour ces auteurs, expliquer un phénomène social, c'est toujours en faire la conséquence d'actions individuelles. Une corrélation entre un phénomène P et un phénomène P' ne saurait, quel que soit son intensité, passer pour une "explication" de P. Il faut encore mettre en évidence la logique des actions individuelles sous-jacente à la corrélation. Une corrélation aussi simple que celle qui lie les prix agricoles aux conditions météorologiques n'a de signification que si on en fait la conséquence de micro-comportements obéissant à une certaine logique.

"Le principe de l'individualisme méthodologique fait l'objet d'un large consensus en économie (c'est toujours l'auteur qui parle...). En sociologie, la situation est plus floue. D'une part, beaucoup d'études sociologiques se satisfont d'une définition "causale" de l'explication de type P' entraine P. D'autre part, certains sociologues partent du postulat selon lequel l'individu, étant le produit des structures sociales, peut être négligé dans l'analyse. Ce postulat, qui décrit ce qu'on appelle parfois le sociologisme ou le holisme, conduit à de redoutables apories. Il est vrai que l'action individuelle est soumise à des contraintes sociales ; il est rare de pouvoir agir à sa fantaisie. Mais cela n'implique pas que les contraintes sociales déterminent l'action individuelle. Ces contraintes délimitent le champ du possible, non le champ du réel. Plus précisément, la notion de contrainte n'a de sens que par rapport aux notions corrélatives d'action et d'intention : un individu qui n'a pas d'intentions d'achat n'est exposé à aucune contrainte budgétaire. De manière plus générale, la notion de structure sociale ne peut recevoir de signification que si on la réfère aux intentions et projets des acteurs. Si la stratification est généralement considérée comme une dimension essentielle de la structure sociale, c'est qu'elle décrit la distribution des contraintes auxquelles sont soumis les projets des acteurs.

       "Le principe de l'individualisme méthodologique doit donc être tenu pour un principe fondamental, non de la seule économie, mais de toutes les sciences sociales : histoire, sociologie aussi bien que science politique ou démographie. Il n'est pas difficile de montrer (les auteurs le font précisément dans un autre article du Dictionnaire : Action) que la plupart des sociologues classiques, qu'il s'agisse de Weber, ou de Marx ou de Tocqueville en ont reconnu l'importance. Mais il faut ajouter qu'il n'est pas toujours facile de s'y tenir. Laissons de  côté le cas des différentes variantes du holisme, qui rejettent ce principe pour des raisons métaphysiques ou idéologiques (!). Il arrive très souvent que le chercheur ne soit pas en mesure, parce qu'il ne dispose pas d'informations suffisantes, de retrouver la logique des micro-comportements responsables d'un phénomène agrégé P. Ainsi, des courbes de natalité font apparaitre des cassures que les démographes ne sont pas toujours, faute d'informations microsociologiques suffisantes, en mesure d'expliquer. Dans ce cas, il faut - provisoirement - se borner à constater. Éventuellement, on peut aussi tenter de faire apparaitre des corrélations entre P et d'autres phénomènes P', P", etc. Dans ce dernier cas, à supposer que le démographe observe effectivement une corrélation entre P et P', il se trouvera dans une situation un peu analogue à celle du médecin qui a établi que tel médicament a tel effet, sans être en mesure d'expliquer l'effet en question. Mais l'analogue ne saurait être poussée trop loin. En revanche, une corrélation entre P et P' observée par le sociologue, le démographe ou l'économiste peut être instable, car liée aux variations particulières caractérisant un système observé. Les économistes ont longtemps cru que le chômage et l'inflation étaient voués à varier en raison inverse l'une de l'autre. En fait, cette "loi" n'est valide que sous certaines conditions structurelles. De même, on a longtemps cru que le développement devait provoquer une baisse mécanique de la natalité. La validité de la corrélation dépend, ici aussi, de conditions structurelles : certains systèmes sociaux incitent les individus à avoir un nombre élevé d'enfants, même lorsque les conditions de vie s'améliorent. Mais pour expliquer qu'une même cause produise ici et là des effets différents, le démographe doit expliquer pourquoi des structures différentes conduisent les individus à se comporter différemment.

   "Afin de préciser qu'une méthodologie de type individualiste n'implique en aucune façon que soient méconnues les contraintes de l'action et les structures ou institutions qui déterminent ces contraintes, on parle quelquefois d'individualisme structurel (Wippler) ou d'individualisme institutionnel (Bourricaud). Il importe ne outre de noter que si le principe de l'individualisme méthodologique parait être d'application générale dans les sciences socialies, il n'implique nullement que le modèle de l'homo oeconomicus rationnel, calculateur et utilitariste soit lui-même général." Précision importante car bon nombre d'auteurs passent vite de l'un à l'autre.... "il est vrai que les économistes s'appuient généralement sur le principe de l'individualisme méthodologique et sur l'axiomatique de l'individu rationnel que résume l'expression d'homo oeconomicus. Mais ces deux éléments ne sont pas nécessairement liés. Les notions d'individualisme structurel et d'individualisme institutionnel indiquent au contraire que, pour expliquer l'action d'un individu, il est en général nécessaire de déterminer les données structurelles et institutionnelles qui balisent le champ d'action à l'intérieur duquel il se meut, ainsi que des effets de la socialisation à laquelle il a été exposé et que les ressources dont il dispose. Bien que le modèle de l'homo oeconomicus soit souvent utile, non seulement en économie, mais aussi en sociologie, il ne peut être tenu pour général.

"Le principe de l'individualisme méthodologique est à mettre en rapport avec la célèbre distinction weberienne entre expliquer et comprendre. Un schéma de type P' entraine P est explicatif au sens de Weber. Par contraste, on a un schéma compréhensif lorsque P est déduit d'une analyse du comportement des individus agissant sous les conditions P'. En fait, on peut se demander s'il est bien utile de maintenir la distinction sous cette forme puisqu'une relation causale de type P' entraine P est toujours de validité incertaine et d'interprétation douteuse tant qu'elle n'est pas analysée comme un effet émergent résultant de l'agrégation de comportements individuels. Il est sans doute préférable de traiter les notions d'explication et de compréhension comme des synonymes dans le domaine des sciences sociales, à conditions de préciser qu'un processus d'explication (ou de compréhension) peut comporter, à titre d'étape intermédiaire, la recherche et la mise en évidence de relations de type P' entraine P.

"L'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretenant le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dire aucune rapport, il est singulier que les méthodes individualistes soient parfois considérées comme valides exclusivement lorsqu'il s'agit d'analyser des sociétés "individualistes", capitalistes ou dominés par des phénomènes de "marché". Elles sont applicables, comme l'a bien indiqué Weber, à l'analyse de toute société."

   Bien entendu en terme de philosophie politique et même de philosophie tout court, les auteurs appliquant l'individualisme méthodologiquement, approuvent souvent des systèmes économiques et sociaux qui se basent sur l'égoïsme des individus... et beaucoup le justifient! D'où que les efforts pour dissocier individualisme et individualisme méthodologique soient voués à une certaine suspicion...

 

Contre tout un pan de la sociologie française

    Malgré les précautions de langage, les promoteurs de l'individualisme méthodologique, comme d'ailleurs du conventionnalisme qui en dérive, contestent en fait des pans entiers de la sociologie telle qu'elle s'est établie depuis le XIXe siècle, et surtout luttent contre toute "contamination" idéologique du socialisme né en même temps qu'elle. Ils stigmatisent l'explication des conduites individuelles par les structures sociales, par les systèmes sociaux, par les faits sociaux. Couramment, dans ses exposés, Raymond BOUDON réinterprète la pensée ou les résultats théorique d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX, de Max WEBER ou de T. PARSONS pour leur faire valider sa propre théorie.

    Après de nombreux travaux quantitatifs effectués en partie aux États-Unis (où il a travaillé avec P. LAZARSFLED), Raymond BOUDON (né en 1934) s'oriente vers l'étude des modèles formels (théorie des jeux en particulier) tandis que ses derniers écrits s'interrogent sur les raisons de l'action, et surtout sur les bonnes raisons de celles-ci. Dans ses travaux, il prend appui sur quatre courants principaux :

- l'utilitarisme de l'économie classique ;

- la sociologie de l'action et l'interactionnisme de T. PARSONS, lui-même influencé par l'économie classique ;

- les positions des épistémologues des sciences sociales Friedrich Von HAYEK et Karl POPPER, pour lesquels un phénomène social est toujours la conséquence d'actions individuelles ;

- la théorie des actions non-logiques (V. PARETO) et des effets pervers.

    Le terme même d'individualisme méthodologique a déjà une histoire lorsque des sociologues s'en emparent pour contrer toute une tradition sociologique. Il apparaît en 1871 sous la plume de Karl MENGEL, économiste marginaliste autrichien. Il est repris par Joseph A. SCHUMPETER (1883-1950) et selon Raymond BOURDON (mais la référence est à prendre avec des pincettes...) par Max WEBER en 1920 dans une lettre à l'économiste marginaliste R. LEITMAN.  Toujours selon R. BOUDON, Marx WEBER affirmerait construire la sociologie à partir des individus et non du tout social...  Le sociologue français, tout en voulant combattre fermement le holisme se défend de prôner un atomisme, mais à parcourir tout son Dictionnaire critique de sociologique, c'est bien souvent de ce côté-là qu'il penche...

 

Un paradigme individualiste

  Le paradigme que tente d'établir des sociologues, à la suite de R. BOUDON, peut se résumer ainsi : tout phénomène social s'explique par l'agrégation des actions individuelles. Pour l'établir, R. BOUDON s'appuie dans la presque totalité de ses ouvrages sur un exemple qu'il prétend tirer d'une lecture de TOCQUEVILLE. Ce dernier chercherait à expliquer pourquoi le commerce et l'agriculture capitalistes se sont développés moins rapidement en France qu'en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, dans une différence qui tient à une plus grande centralisation administrative en France qui attirait les propriétaires terriens vers les villes pour y acquérir une charge royale. Tandis qu'en Angleterre, l'État moins prestigieux maintenait les propriétaires sur leurs terres où ils dépensaient énergie et capital pour faire fructifier leurs biens. Selon R. BOUDON, les analystes de TOCQUEVILLE font des comportements des individus des actes intentionnels dans lesquels ils cherchent à servir au mieux leur intérêt. Ici, les propriétaires terriens s'installent en ville en vue d'obtenir une charge royale et un anoblissement éventuel. "La combinaison, écrit-il, de ces choix individuels produit ainsi un effet macrosociologique émergent, à savoir le sous-développement du commerce et de l'agriculture (...). Dans tous les cas, on relève la présence implicite du postulat de l'individualisme méthodologique. L'analyse suppose que les acteurs cherchent à optimiser leurs décisions eu égard aux contraintes définies par le système" (La logique du social, Hachette, 1979).

   Selon Jean G. PADIOLEAU (L'ordre social, L'Harmattan, 1986), "le schéma de l'action met en relief les éléments suivants :

- des acteurs, individus ou groupes,

- engagés dans une situation dont les caractéristiques sont plus ou moins contraignantes,

- poursuivent des buts et, pour ce faire,

- manipulent des ressources qui se traduisent en des comportements significatifs."

    Trois propositions se dégagent des différents écrits (BOUDON, BOURRICAUD, PADIOLEAU) :

1 - Malgré la diversité de ses thèmes, la sociologie ne couvre pas pour autant des activités d'une irrémédiable hétérogénéité. Que le sociologue étudie des faits singuliers, des régularités statistiques ou qu'il cherche à mettre en évidence les propriétés du système d'interactivité responsable des faits singuliers, régularités ou relations observées. En d'autre termes, les phénomènes auxquels le sociologue s'intéresse sont conçus comme explicables par la structure du système d'interaction à l'intérieur duquel ces phénomènes émergent.

Il existe dans cette approche une sorte de renoncement à tenter de comprendre la société dans sa globalité et du coup à voir ses évolutions dominantes, ce qui équivaut à renoncer à réformer ou révolutionner celle-ci. En déniant la possibilité de comprendre la société globalement, on dénie la possibilité de la changer...

2 - l'atome logique de l'analyse sociologique est donc l'acteur individuel. Bien entendu cet acteur n'agit pas dans un vide institutionnel et social, mais le fait est que son action se déroule dans un contexte de contraintes, c'est-à-dire d'éléments qu'il doit accepter comme des données qui s'imposent à lui ne signifie pas qu'on puisse faire de son comportement la conséquence exclusive de ces contraintes. Les contraintes ne sont qu'un des éléments permettant de comprendre l'action individuelle. Plusieurs des analyses réalisées suggèrent que la compréhension des relations de causalité que le sociologue décèle entre les propriétés des systèmes d'interaction et le comportement des individus n'est généralement possible que si ces comportements sont conçus comme des actions dotées de finalité.

Cette centralité de l'action individuelle empêche dans une certaine mesure de voir l'action des groupes sociaux dans leur homogénéité dans le temps et dans l'espace. Elle refuse de considérer les structures sociales autrement que comme des contraintes, alors même même qu'elles sont conçues pour permettre l'expression des groupes, classes ou ensembles plus ou moins restreints ou plus ou moins vastes.

3 - Comme le suggère la distinction de PARETO entre actions logiques et actions non logiques, la sociologie  doit dans de nombreux cas, utiliser des schémas d'analyse de l'action individuelle plus complexe que ceux qu'utilisent par exemple les économistes. Pour l'économie classique,l'âne de Buridan était condamné à mourir de faim (il s'agit d'une de ces fables dont les économistes classiques étaient friands...). Pour l'économie moderne, la maximisation de sa satisfaction inclut la minimisation de ses coûts de décision : il se jettera donc, au hasard, sur un des deux sacs. Pour le sociologue, il cherchera peut-être à distinguer entre les deux sacs en s'appuyant sur des shadow-motivations (prééminence de la main droite par exemple) à moins qu'il ne s'en remette à l'autorité du paysan qui a suspendu les deux sacs. (Cela peut paraitre incroyable de se situer à ce niveau, mais cela est tiré d'une étude de Raymond BOUDON, 1979).

On ne peut que constater l'aspect primaire d'une sociologie tirée de telles conceptions économiques... Par cette troisième proposition, les initiateurs de l'individualisme méthodologique indique clairement (et le revendiquent) la filiation directe entre une pensée économique antérieure à celle de Karl MARX et de ses contemporains (même non ou anti-marxistes) et cette sociologie...

      Jusqu'au milieu des années 1980, Raymond BOUDON a privilégié, dans l'analyse du comportement rationnel de l'individu, d'un acteur, de ses bonnes raisons d'agir, le paradigme utilitariste selon lequel les acteurs agissent selon leur intérêt. La grande majorité des exemples pris et repris dans ses ouvrages pour démontrer la validité du paradigme individualiste reposent sur l'utilitarisme. Dans ceux-ci les interactions entre individus sont réductibles à un modèle semblable à celui emprunté (en tout il l'écrit...) à TOCQUEVILLE.

Depuis L'idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), mais surtout dans ses ouvrages suivants, Raymond BOUDON s'intéresse à d'autres voies d'explication de la constitution de l'intentionnalité des acteurs, c'est-à-dire de leurs bonnes raisons d'agir comme ils le font. Ses analyses portent autant sur les idées justes (celles par exemple qui conduisent l'acteur là où il le souhaitait) qu'aux croyances collectives erronées. Il s'intéresse à la fois aux démarches scientifiques et aux croyances populaires. Ces ouvrages peuvent aussi relever à la fois de la sociologie de la connaissance comme L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990) ou de la sociologie de l'action comme Le juste et le vrai (1995). Dans ces derniers ouvrages, il reconnait que "l'utilitarisme, si important qu'il soit, est incapable d'expliquer des sentiments moraux courants" (1995). Il s'éloigne quelque peu d'autres textes où il affirmait "qu'il est sans doute utile d'attirer l'attention du sociologue sur le fait que, dans les problèmes dont il traite, le modèle de l'homo oeconomicus est parfois plus souvent utile qu'il ne le croit" (1984). Cependant, ces emprunts à l'utilitarisme anglais ne concernent que l'intérêt et la rationalité de l'individu qui calcule pour atteindre le meilleur résultat. C'est-à-cire que Raymond BOUDON écarte la maxime utilitariste de "la recherche du plus grand bonheur pour le plus grand nombre", considérant qu'il s'agit là d'une ineptie. Et c'est ici qu'il rejoint le néo-libéralisme du laisser-faire de F. Von HAYEK.

Dans ses derniers textes, il s'intéresse plus particulièrement à l'établissement des valeurs morales, sources des intentions des acteurs, en tentant d'en rechercher les raisons objectives. Pour y parvenir, il construit un modèle qu'il dénomme modèle cognitiviste et qui repose sur au moins les deux types de rationalité suivants :

- la rationalité instrumentale (ou utilitaire), fondement du paradigme utilitariste qui n'explique qu'une partie du comportement des acteurs, et qui correspond à la recherche de l'intérêt de chacun d'entre eux ;

- la rationalité axiologique, fondée sur le sens qu'accorde l'individu à son action et aux raisons qui le conduisent à adopter tel ou tel comportement.

En confondant volontairement rationalité axiologique et rationalité cognitive, Raymond BOUDON conclut : "Le postulat de base de ce modèle plus général, le modèle cognitiviste, est que l'action du sujet doit être analysée comme ayant un sens pour lui, ce sens se ramenant dans la plupart des situations rencontrées par la sociologie, l'histoire et l'économie à un système de raisons perçues par les sujets comme solides. Le "rational choice model" - l'utilitarisme - est alors un cas particulier de ce modèle plus général. Il représente l'espèce de ce modèle que l'on obtient lorsqu'on introduit la condition restrictive que les raisons de sujet doivent pouvoir être décrites dans le seul vocabulaire des coûts et des avantages" (Le juste et le vrai, 1995).

  L'individualisme méthodologique, en élargissant son champ paradigmatique et en le précisant, accroît ainsi considérablement ses performances explicatives. A condition d'expliquer les fondements du sens donné par le sujet à son action. Il n'est pas certain que cet élargissement sorte cette sociologie d'un certain simplisme.

     De son côté, J.G. PADIOLEAU définit comme cognitives, "les activités mentales de perception, de mémoire, de représentation par l'intermédiaire desquelles les acteurs sociaux enregistrent, élaborent, transforment, utilisent, réactualisent les stimuli présents dans un contexte d'action. Ce qui implique d'une part, que l'univers de l'action est fondamentalement de l'ordre des représentations ou, selon la formule des spécialistes, de l'univers des "cognitions", et que, d'autre part, l'individu, quand bien même n'assumerait-il que des activités à première vue routinières, y apparaît toujours sous le visage d'un être agissant" (L'ordre social, 1986).

Dans ce modèle, la culture et les savoirs collectifs de l'individu participent à l'explication de son comportement rationel. Toutefois, pour éviter de retomber dans "l'homo-sociologicus éponge", PADIOLEAU propose un nouveau regard sur la "socialisation, largement inspiré par la psychologie cognitive et l'anthropologie culturelle. La diversité des contextes de l'apprentissage précoce et de celui qyui accompagne toute la biographie des acteurs sont le fondement de leur diversité. L'auteur, à la suite de T. PARSONS, emprunte ) G.H. MEAD la théorie de la prise des rôles réciproques dans les jeux d'enfants et le processus de construction de l'"autre généralisé" : en prenant tour à tour de façon imaginaire, la place de l'autre dans un jeu collectif, ego construit ainsi une pluralité d'alter. Cette alternance symbolique maintient l'identité de l'individu, esquisse une identité collective et constitue un apprentissage de la structure des relations d'interdépendance. Elle le prépare au jeu des "groupes de référence" auxquels l'individu s'identifie dans l'espoir d'y appartenir et qui définissent ses représentations et guident ses actions.

A la diversité des acteurs ainsi socialisés, s'ajoute la diversité, voire l'indétermination, des situations de l'action. Pour J.G. PADIOLEAU l'idée d'action sociale est inséparable de son caractère stochastique (aléatoire). L'incertitude n'est réduite et la stabilité des systèmes sociaux maintenue que parce fonctionnent un certain nombre d'attentes réciproques : respect des normes et plus encore rôles définis dans les limites que l'on sait par rapport aux statuts des individus en interaction. Ce sont là autant de résultats de l'apprentissage et de la socialisation des individus.

Malgré la construction du modèle cognitif pour fonder une rationalité différente de la seule logique utilitariste, on ne peut que constater la prégnance de celle-ci dans les écrits de PADIOLEAU. En effet le modèle cognitif apparaît toujours subordonné au paradigme utilitariste des coûts et bénéfices, même si l'intérêt immédiat n'est plus la seule finalité. "Il faut le remarquer, écrit-il, l'homo sociologicus cognitif s'accommode des visions normatives et utilitaristes de l'acteur social. Ainsi dans les phénomènes d'échange, les acteurs agissent par rapport aux appréciations subjectives qu'ils formulent ; les individus comparent des coûts et des bénéfices : ils évaluent les ressources et les contraintes des performances futures. (...) L'acteur utilitariste considère des alternatives, formule des préférences et choisit des options grâce aux processus cognitifs qui les définissent ou les rendent significatives" (1986).

  On ne peut que constater, que, malgré les efforts pour complexifier une analyse au départ très centrée sur l'individu, elle demeure toute entière construite autour de l'individu, et malgré les réflexions sur la socialisation (l'intériorisation en quelque sorte de convictions collectives), ne déborde jamais de ce cadre-là - élaborant plutôt un modèle vers des aspects psychologiques intérieurs - et se refusant à aborder la question du groupe social, comme entité agissante, dans une société qui oriente bien des activités sans que l'individu n'y pense un instant.

     Toutefois, à travers l'agrégation, qui constitue une seconde dimension essentielle de l'individualisme méthodologique, apparait l'activité des groupes sociaux, mais vue principalement et parfois uniquement à travers un effet de combinaison, d'un effet émergent... (objet de la deuxièmes partie)

 

SOCIUS

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de sociologie, PUF, 2004.

 

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