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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 14:01

L'agrégation des comportements individuels

   D'après Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, l'agrégation des préférences désigne "les méthodes qui permettent de tirer une préférence collective d'un ensemble de préférences individuelles : la règle majoritaire est par exemple une de ces méthodes. Mais on donne souvent à la notion d'agrégation une extension plus grande et on l'applique non seulement aux préférences, mais aux actions individuelles. D'autre part, un effet d'agrégation - on parle aussi d'effets de composition - peut résulter non seulement de l'application d'une règle d'agrégation, mais de la simple coïncidence de préférences ou d'actions individuelles." (Dictionnaire critique de sociologie).

L'individualisme méthodologique se propose d'expliquer les phénomènes macro-sociologiques par l'agrégation des comportements individuels. Dans  l'analyse de TOCQUEVILLE déjà citée, la combinaison des choix individuels des propriétaires terriens français (l'installation en ville...) entraine un sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce par rapport à l'Angleterre où la centralisation administrative et le prestige de l'État sont moins grands. Cette conséquence sociale est appelée effet de combinaison, effet émergent ou effet d'agrégation.

      Pour mieux analyser ceux-ci, Raymond BOUDON prend soin de distinguer deux types de situations bien différentes que le sociologue a à étudier.

Dans la première, qualifiée de structure d'interdépendance, les individus se trouvent dans un contexte d'"état de nature". C'est-à-dire que "chaque individu est placé par les institutions dans une situation telle qu'il peut se déterminer indépendamment de toute entente avec autrui et de toute approbation de la part d'autrui, et, plus généralement sans risquer de sanction (morale ou légale) pour les effets que ses actions pourraient entrainer sur le bien-être d'autrui" (Effets pervers et ordre social, 1977).

A l'opposé dans le contexte de "contrat", les individus se trouvent dans un système fonctionnel où leur action et leur décision ne peuvent avoir lieu sans échange social : temps et lieu d'un rendez-vous, accord sur le sujet traité et l'ordre du jour, etc. Même si les acteurs recherchent toujours leur intérêt à travers des choix rationnels, ils doivent tenir compte des attentes des autres. La notion de rôle est au coeur de l'analyse sociologique de ce système telle qué l'aborde R.K. MERTON.

Les systèmes d'interdépendance (contexte d'"état de nature") ont la particularité, en raison même de leur structure, de créer à partir des comportements individuels, des phénomènes sociaux non-attendus. C'est cette structure qui constitue l'objet privilégié de l'individualisme méthodologique. Pour BOUDON, "un effet d'agrégation ou effet émergent est un effet qui n'est pas explicitement recherché par les agents d'un système et qui résulte de leur situation d'interdépendance" (La logique du social, 1979).

Le sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce français chez TOCQUEVILLE relève de cette classe de phénomènes. De même, si pour une raison ou pour une autre, chacun croit à la montée des prix d'un objet, ou bien une pénurie qui aura bientôt le même effet. R.K. MERTON avait déjà étudié finement cet effet émergent auquel il a donné le nom de prédiction créatrice (Élément de théorie et de méthode sociologiques, 1965). R. BOUDON emprunte un autre exemple célèbre à la théorie des jeux et l'applique à la ségrégation raciale (ou sociale) dans l'espace urbain. "SI chacun souhaite appartenir à un environnement où la moitié de ses voisins soit de même catégorie que lui. Il en résultera que presque tous les voisins de chaque individu appartiendront à la même catégorie que lui. L'agrégation de demandes individuelles modérées (ne pas être minoritaire) produit un effet de ségrégation qui excède largement ces demandes et les caricature" (La place du désordre, 1984).

L'effet émergent ou effet d'agrégation, en tant que résultat macrosociologique de la combinaison de comportements individuels différents des attentes et rationalités individuelles relève des actions non-logiques de PARETO. En effet, ce dernier proposait de faire de l'économie la science des actions logiques (ou rationnelles, là où le résultat est conforme aux attentes), tandis que la sociologie traiterait des actions non-logiques (là où les comportements individuels produisent des effets non désirés). Dans ce cadre, la sociologie aurait pour objet les actions de type complexe (dans lesquelles les acteurs semblent suivre des principes absurdes ou irrationnels) et pour "objectif primordial de mettre en évidence les déterminismes sociaux qui restreignent l'autonomie des individus" (BOUDON, 1979).

  L'homo oeconomicus est l'acteur rationnel dont la rationalité n'est limitée que par l'impossibilité du choix optimal, elle-même due aux impossibilités de réunir toutes les informations relatives à une situation. L'acteur rationnel supplée à ce manque d'information par sa propre imagination. Dans d'autres cas la complexité de l'environnement conduit l'acteur à se représenter une situation simplifiée. D'où l'idée d'une "rationalité limitée" de l'acteur qui n'opèrera pas un chois optimal auquel il ne peut avoir accès, mais seulement un choix satisfaisant (James G. MARCH, Herbert A. SIMON, Les organisations, 1971, 1974). On considère cependant que le choix de l'homo oeconomicus est d'ordre rationnel... Ce dernier est placé dans des situations à structure ambigüe où la notion de meilleur choix est mal définie. Non seulement du point de vue individuel, mais encore plus du point de vue collectif (groupe plus ou moins étendu). N'est jamais examinée la situation où les choix individuels agrégés, même s'ils sont considérés par ces individus (ou des individus) comme de "rationalité limitée", à effets incertains, sont en fin de compte bénéfiques aux groupes ou au groupe... Tout reste centré sur l'individu. Pourtant, les auteurs qui se réclament de l'individualisme méthodologique (en particulier les politologues anglo-saxons) ont multiplié les analyses de l'action politique où s'affrontent le court (où effets escomptés ou non se réalisent) et le long terme (idem), mais toujours centrés sur l'individu lambda.

 

Des effets pervers et du changement social...

   Pour autant, ces auteurs ne négligent pas l'impact des décisions et actions agrégées sur la société, tout en se refusant toujours de la considérer comme un tout qui dépasse ses parties (les individus). Dans son ouvrage Effets pervers et ordre social, Raymond BOUDON confond volontairement effets de composition, effets d'agrégation et effets pervers pour désigner à la fois les effets non désirés, quoique désirables, et les effets non désirés et indésirables. Ultérieurement, les effets pervers ne recouvrent que ceux qui ont une valeur collectivement ou individuellement négative (BOUDON, 1984).

Cependant, c'est dans leur signification générale d'effets non-désirés (d'actions non-logiques au sens parétien) que R. BOUDON en fait des facteurs de changement social. Sans nier totalement la place des conflits dans le changement social, il entend leur redonner leur juste importance. Les conflits et les contradictions entre intérêts de groupes de grande dimension (comme par exemple les classes sociales) peuvent jouer un rôle dans le changement social. C'est ici un jeu à somme nulle puisque les gains de l'un correspond exactement aux pertes de l'autre. Mais les processus de changement issus d'effets d'agrégation ou d'effets pervers apparaissent les plus intéressants au sociologue, car ils sont non-désirés et plus complexes. Il s'agit là de jeux à somme non-nulle puisque les partenaires sont perdants (dilemme du prisonnier par exemple). Pour l'individualisme méthodologique, ce sont là les structures fondamentales de l'analyse du changement social considéré comme la résultant d'un ensemble d'actions individuelles. Raymond BOUDON multiplie les exemples de changement social dû aux effets pervers (dans l'échec scolaire par exemple). A travers cette explication du changement social, dont on a alors l'impression qu'il résulte très souvent voire pratiquement tout le temps d'effets pervers, Raymond BOUDON cherche à montrer que la quête du primum mobile du changement social, ou l'établissement de lois, sont pure perte de temps. On semble avoir là affaire à une logique en deux temps : le conflit n'a que peu d'influence sur le changement social, et comme celui-ci est déterminé par des effets pervers, il est parfaitement inutile de tenter de comprendre ses mécanismes, qui de plus changent dans le temps et dans l'espace. Du coup, le changement social lui-même, parce qu'il n'est pas le fait d'effets agrégés rationnels désirés, perd de son intérêt pour le sociologue... De là à penser qu'il ne vaut mieux pas tenter de provoquer un changement social - même pour une situation particulièrement injuste, il n'y a qu'un pas...

"Il faut abandonner l'idée, écrit Raymond BOUDON, mise en circulation au XIXe siècle (c'est-à-dire aux naissances conjointes de la sociologie et du socialisme "modernes", rappelons-le) selon laquelle l'analyse du changement social serait justiciable d'un paradigme unique" (La logique du social, 1979). Pour rendre compte du changement social, parce qu'il a tout de même lieu... souvent!, l'auteur distingue trois types de processus sociaux :

- les processus répétitifs, reproductifs ou bloqués qui n'ont pas d'effet sur le système d'interaction, sur son environnement ou sur leurs rapports ;

- les processus cumulatifs, qui ne modifient pas l'environnement, mais qui ont des effets sur le système d'interaction lui-même (processus cumulatif de la connaissance scientifiques, de la division du travail qui s'auto-alimente, etc). Parmi ces processus cumulatifs, il fait une large part aux processus oscillatoires. L'incertitude qui entoure les résultats des comportements individuels aboutit par exemple à une succession de pénuries et de surnombres de médecins ou de programmateurs informatiques, le temps de formation opacifiant la situation lors du choix du cursus par les individus. La prédiction créatrice de MERTON (le "mercredi noir" de la faillite bancaire) relève de ces processus oscillatoires. Quoique largement liés aux facteurs endogènes, ces processus peuvent être favorisés ou inhibés par des facteurs exogènes. Voilà ce qui ressemble furieusement aux processus cycliques des anciennes théories (antiques, pré-modernes) sur la marche du monde...

- les processus de transformation caractérisés par des effets de rétroaction sur l'environnement, qui provoquent à leur tour une modification du système d'interaction. Par exemple, le blocage des loyers et d'autres mesures favorables aux locataires paralysent le marché, ont des effets néfastes pour ceux-ci, et peuvent contraindre à un retour à une politique moins sociale. On peut ranger ici les conflits entre groupes.

      Raymond BOUDON conteste vivement l'analyse des auteurs concevant le changement social comme essentiellement endogène (il vise principalement HEGEL, MARX et les fonctionnalistes). De même, il rejette les vues de R. NISBET (1984, La tradition sociologique) attribuant le changement social aux seuls facteurs exogènes. Celui-ci peut provenir des uns ou des autres, ou des deux à la fois. Les processus de changement social s'inscrivent dans des cas de figures très différents : conflits entre groupes antagonistes, innovations techniques, changements dans l'éthos des groupes, états de "déséquilibre" nés de la structure de certains systèmes d'interdépendance, etc". "Mais aucun de ces mécanisme ne peut être tenu pour général ni même comme plus important que les autres" (1979).

 

Il n'existe pas de lois sociologiques...

  Le rejet du primum mobile ou de facteur unique dans l'explication du changement social signifie que, pour l'individualisme méthodologique, l'objectif principal de la sociologie n'est pas la recherche de lois, en effet croire que la sociologie (ou la démographie, l'économie...) est à l'ordre du social ce que la physique est à l'ordre du naturel relèverait de l'aveuglement naturaliste et positiviste dont auraient été victimes aussi bien MARX que DURKHEIM. Les lois n'ont qu'une validité locale tandis que les frontières de leur validité sont incertaines. D'où une préférence marquée pour les modèles. Selon Raymond BOUDON, "il est entendu qu'un modèle, dans la mesure où il repose sur des conditions idéales, ne s'applique qu'à un ensemble limité de situations réelles, et que, en outre, il doit être considéré comme une approximation" (1984).

  On pourrait penser que cette présentation, faite par des "représentants", en reprenant les termes des tenants de cette sociologie, du "holisme", mais il suffit de consulter les pages du Dictionnaire critique de la sociologie que le trait est à peine forcé.

Dans la description-définition du modèle : "Soit un phénomène qu'on se propose d'expliquer. Lorsque la théorie explicative prend la forme d'un ensemble de propositions d'où il est possible de déduire de manière mécanique un ensemble de conséquences directement liées au phénomène étudié, on dira qu'on a affaire à un modèle du phénomène" et dans l'explication que font BOUDON et BOURRICAUD du modèle, on trouve une véritable entreprise de démolition de la validité étendue d'un modèle, et plus encore de son utilisation en vue du changement social. Ils critiquent notamment la préférence donnée par les sociologues influencés par "COMTE par DURKHEIM interposé" aux modèles abstraits et généraux par rapport aux modèles de diffusion sociale ou aux modèles propres à un contexte spatio-temporel particulier.

Dans le type de modèle qui a leur préférence, le modèle apparait comme une nouvelle réduction de la validité des découvertes sociologiques par rapport au retrait déjà effectué par MERTON lorsqu'il préconisait la mise en oeuvre de "théories de moyenne portée". Dans le même sens, J. G. PADOLIEAU insiste sur la nature stochastique (aléatoire) de l'action sociale. En prenant l'exemple de la communication entre deux individus, il souligne la diversité des messages possibles. Y compris dans les relations institutionnalisées (situation de "contrat" avec des rôles et attentes de rôle définis) les zones d'incertitudes laissent place à des interprétations de rôle.

    Le rejet des lois de l'histoire par l'individualisme méthodologique le conduit à faire de l'explication des régularités statistiques, le lieu privilégié des investigations sociologiques. "L'explication revient toujours à retrouver l'action individuelle derrière les régularités qu'on observe au niveau macrosociologique (BOUDON, 1977). Alors, selon l'individualisme méthodologique, le social n'est plus le déterminant de l'action individuelle, c'est au contraire le social qui est la résultante des comportements des acteurs individuels. La sociologie n'est pas la science des déterminismes sociaux telle qu'elle est si souvent perçue. Au contraire, si elle a à traiter des déterminismes sociaux, c'est pour mettre en évidence en quoi ils restreignent l'autonomie des individus. C'est ce renversement d'objet qui parait fécond à R. BOUDON puisque "le progrès de la connaissance se traduit généralement par un passage du paradigme holiste au paradigme individualiste" (1986).

  C'est la raison pour laquelle une grande partie des écrits des auteurs se réclament de l'individualisme méthodologique porte sur la critique des courants "holistes". Cette critique du "totalisme" (BOUDON, BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982), du "sociologisme" (BOUDON, 1984) s'adresse tout autant aux fonctionnalistes, aux structuralistes, aux marxistes, qu'à Pierre BOURDIEU, etc. Homo-sociologicus éponge ou sujets passifs déterminés socialiement, ce sont les images que les auteurs se réclamant de cette sociologie retiennent des autres courants, lesquels n'ont pas manqué de critiquer en retour leurs concepts. On peut même dire (voir dans la troisième partie) que la critique de l'individualisme méthodologique fait couler plus d'encre encore que sa présentation et sa défense...

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2004.

 

SOCIUS

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 11:33

   Tendance encore dominante dans la sociologie en France et dans d'autres pays, l'individualisme méthodologique constitue pratiquement la base "philosophique" d'un Dictionnaire critique de la sociologie (Raymond BOUDON et François BOURRICAUD). A l'article Individualisme, où se trouve développé l'idée force qu'il existe un large accord entre sociologues pour admettre une liaison de cause à effet entre la complexité des sociétés et le développement de l'individualisme, se trouve mis en avant la valeur de quasi paradigme de l'individualisme méthodologique.

 

   L'explication et la justification de la supériorité de l'individualisme méthodologique.

Avec un début digne de l'ouvrage d'économie de SAMUELSON, qui explique avec grand sérieux le théorème de Robinson Crusoé : "Au sans méthodologique et épistémologique, la notion d'individualisme a un sens tout à fait distinct du précédent (où existe un fort parallèle entre égoïsme et individualisme). Soit à expliquer un phénomène social P. Par exemple : la mobilité sociale est plus grande dans le pays A que dans le pays B Pour expliquer P, on peut procéder de différentes manières. Ainsi, on peut faire l'hypothèse que la mobilité croît avec le développement économique et tenter de vérifier que le pays A a un niveau de développement plus élevé que le pays B Dans ce cas, on aura "expliqué" P en le mettant en relation avec un autre phénomène social P'. De la même manière, on peut chercher à expliquer la variation P de la criminalité dans le temps ou dans l'espace en cherchant à mettre ce phénomène en relation avec d'autres phénomènes P', P", etc., par exemple l'urbanisation, la sévérité des tribunaux, etc. On cherchera alors à établir l'existence de corrélations entre P et P', P et P", etc. Ainsi, on observera peut-être que les taux de criminalité caractérisant un certain nombre de pays pour des catégories bien définies de crimes et de délits sont d'autant plus forts en moyenne que l'urbanisation est plus développée. On observera peut-être par ailleurs que les taux de criminalité sont en moyenne d'autant plus élevés que la sévérité des tribunaux est moins grande. Si tel est le cas, on aura établi une relation causale (de type probabiliste) entre P' (urbanisation) et P" (sévérité des tribunaux) d'une part, et P (taux de criminalité), d'autre part ; dans ce cas, l'"explication" du phénomène, plus exactement de la variable P est donc obtenue en examinant la relation entre cette variable et d'autres variables, P' et P". Ces variables "indépendantes" étant également observées à un niveau agrégé, une telle "explication" peut elle-même être dite agrégée ou non individuelle dans la mesure où elle ne prend pas en compte le comportement des individus dont la logique engendre les corrélations observées au niveau statistique. De la même façon, l'analyse dite "comparative" est souvent de type non individuel ou agrégé. C'est le cas lorsqu'elle se limite à classer des systèmes sociaux en types, en fonction de l'occurrence ou de la non-occurrence d'un ensemble de caractères définis à un niveau agrégé."

"Par contraste, une explication est dite individualiste (au sens méthodologique) lorsqu'on fait explicitement de P la conséquence du comportement des individus appartenant au système social dans lequel P est observé. Ainsi Durkheim recourt, contre ses principes, à une interprétation individualiste lorsqu'il tente d'expliquer pourquoi les périodes de boom économique paraissent être fréquemment accompagnés d'une augmentation des taux de suicide : lorsque le climat est à l'optimisme, l'individu peut être incité à élever le niveau de ses attentes et, ainsi, à s'exposer au risque de la déception. Tocqueville recourt à une analyse microsociologique de même temps pour expliquer que les révolutions paraissent plutôt se déclencher dans des conjonctures favorables où la condition et les chances de tous ont tendance à s'améliorer. Sans doute l'analyse revient-elle dans les deux cas à une mise en relation entre un phénomène agrégé P (augmentation des taux de suicide, déclenchement des révolutions) et d'autres phénomènes agrégés P', P", etc (croissance économique, augmentation de la mobilité sociale). Mais la relation est déduite d'une représentation explicite du comportement des individus. Ces exemples et les mille autres qu'on pourrait produire démontrent que les théories individualistes ne sont pas étrangères à la sociologie et qu'elles sont repérables même chez des sociologues que, comme Durkheim, répugnent à la méthodologie individualiste. De manière générale, on dira qu'on a affaire à une méthodologie individualiste lorsque l'existence ou l'allure d'un phénomène P, ou lorsque la relation entre un phénomène P et un phénomène P' sont explicitement analysés comme une conséquence de la logique du comportement des individus impliqués par ce ou ces phénomènes.

"Certains épistémologues des sciences sociales, Friedrich von Hayek et Karl Popper en premier lieu, ont insisté sur l'importance du principe de l'individualisme méthodologique dans les sciences sociales; Pour ces auteurs, expliquer un phénomène social, c'est toujours en faire la conséquence d'actions individuelles. Une corrélation entre un phénomène P et un phénomène P' ne saurait, quel que soit son intensité, passer pour une "explication" de P. Il faut encore mettre en évidence la logique des actions individuelles sous-jacente à la corrélation. Une corrélation aussi simple que celle qui lie les prix agricoles aux conditions météorologiques n'a de signification que si on en fait la conséquence de micro-comportements obéissant à une certaine logique.

"Le principe de l'individualisme méthodologique fait l'objet d'un large consensus en économie (c'est toujours l'auteur qui parle...). En sociologie, la situation est plus floue. D'une part, beaucoup d'études sociologiques se satisfont d'une définition "causale" de l'explication de type P' entraine P. D'autre part, certains sociologues partent du postulat selon lequel l'individu, étant le produit des structures sociales, peut être négligé dans l'analyse. Ce postulat, qui décrit ce qu'on appelle parfois le sociologisme ou le holisme, conduit à de redoutables apories. Il est vrai que l'action individuelle est soumise à des contraintes sociales ; il est rare de pouvoir agir à sa fantaisie. Mais cela n'implique pas que les contraintes sociales déterminent l'action individuelle. Ces contraintes délimitent le champ du possible, non le champ du réel. Plus précisément, la notion de contrainte n'a de sens que par rapport aux notions corrélatives d'action et d'intention : un individu qui n'a pas d'intentions d'achat n'est exposé à aucune contrainte budgétaire. De manière plus générale, la notion de structure sociale ne peut recevoir de signification que si on la réfère aux intentions et projets des acteurs. Si la stratification est généralement considérée comme une dimension essentielle de la structure sociale, c'est qu'elle décrit la distribution des contraintes auxquelles sont soumis les projets des acteurs.

       "Le principe de l'individualisme méthodologique doit donc être tenu pour un principe fondamental, non de la seule économie, mais de toutes les sciences sociales : histoire, sociologie aussi bien que science politique ou démographie. Il n'est pas difficile de montrer (les auteurs le font précisément dans un autre article du Dictionnaire : Action) que la plupart des sociologues classiques, qu'il s'agisse de Weber, ou de Marx ou de Tocqueville en ont reconnu l'importance. Mais il faut ajouter qu'il n'est pas toujours facile de s'y tenir. Laissons de  côté le cas des différentes variantes du holisme, qui rejettent ce principe pour des raisons métaphysiques ou idéologiques (!). Il arrive très souvent que le chercheur ne soit pas en mesure, parce qu'il ne dispose pas d'informations suffisantes, de retrouver la logique des micro-comportements responsables d'un phénomène agrégé P. Ainsi, des courbes de natalité font apparaitre des cassures que les démographes ne sont pas toujours, faute d'informations microsociologiques suffisantes, en mesure d'expliquer. Dans ce cas, il faut - provisoirement - se borner à constater. Éventuellement, on peut aussi tenter de faire apparaitre des corrélations entre P et d'autres phénomènes P', P", etc. Dans ce dernier cas, à supposer que le démographe observe effectivement une corrélation entre P et P', il se trouvera dans une situation un peu analogue à celle du médecin qui a établi que tel médicament a tel effet, sans être en mesure d'expliquer l'effet en question. Mais l'analogue ne saurait être poussée trop loin. En revanche, une corrélation entre P et P' observée par le sociologue, le démographe ou l'économiste peut être instable, car liée aux variations particulières caractérisant un système observé. Les économistes ont longtemps cru que le chômage et l'inflation étaient voués à varier en raison inverse l'une de l'autre. En fait, cette "loi" n'est valide que sous certaines conditions structurelles. De même, on a longtemps cru que le développement devait provoquer une baisse mécanique de la natalité. La validité de la corrélation dépend, ici aussi, de conditions structurelles : certains systèmes sociaux incitent les individus à avoir un nombre élevé d'enfants, même lorsque les conditions de vie s'améliorent. Mais pour expliquer qu'une même cause produise ici et là des effets différents, le démographe doit expliquer pourquoi des structures différentes conduisent les individus à se comporter différemment.

   "Afin de préciser qu'une méthodologie de type individualiste n'implique en aucune façon que soient méconnues les contraintes de l'action et les structures ou institutions qui déterminent ces contraintes, on parle quelquefois d'individualisme structurel (Wippler) ou d'individualisme institutionnel (Bourricaud). Il importe ne outre de noter que si le principe de l'individualisme méthodologique parait être d'application générale dans les sciences socialies, il n'implique nullement que le modèle de l'homo oeconomicus rationnel, calculateur et utilitariste soit lui-même général." Précision importante car bon nombre d'auteurs passent vite de l'un à l'autre.... "il est vrai que les économistes s'appuient généralement sur le principe de l'individualisme méthodologique et sur l'axiomatique de l'individu rationnel que résume l'expression d'homo oeconomicus. Mais ces deux éléments ne sont pas nécessairement liés. Les notions d'individualisme structurel et d'individualisme institutionnel indiquent au contraire que, pour expliquer l'action d'un individu, il est en général nécessaire de déterminer les données structurelles et institutionnelles qui balisent le champ d'action à l'intérieur duquel il se meut, ainsi que des effets de la socialisation à laquelle il a été exposé et que les ressources dont il dispose. Bien que le modèle de l'homo oeconomicus soit souvent utile, non seulement en économie, mais aussi en sociologie, il ne peut être tenu pour général.

"Le principe de l'individualisme méthodologique est à mettre en rapport avec la célèbre distinction weberienne entre expliquer et comprendre. Un schéma de type P' entraine P est explicatif au sens de Weber. Par contraste, on a un schéma compréhensif lorsque P est déduit d'une analyse du comportement des individus agissant sous les conditions P'. En fait, on peut se demander s'il est bien utile de maintenir la distinction sous cette forme puisqu'une relation causale de type P' entraine P est toujours de validité incertaine et d'interprétation douteuse tant qu'elle n'est pas analysée comme un effet émergent résultant de l'agrégation de comportements individuels. Il est sans doute préférable de traiter les notions d'explication et de compréhension comme des synonymes dans le domaine des sciences sociales, à conditions de préciser qu'un processus d'explication (ou de compréhension) peut comporter, à titre d'étape intermédiaire, la recherche et la mise en évidence de relations de type P' entraine P.

"L'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretenant le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dire aucune rapport, il est singulier que les méthodes individualistes soient parfois considérées comme valides exclusivement lorsqu'il s'agit d'analyser des sociétés "individualistes", capitalistes ou dominés par des phénomènes de "marché". Elles sont applicables, comme l'a bien indiqué Weber, à l'analyse de toute société."

   Bien entendu en terme de philosophie politique et même de philosophie tout court, les auteurs appliquant l'individualisme méthodologiquement, approuvent souvent des systèmes économiques et sociaux qui se basent sur l'égoïsme des individus... et beaucoup le justifient! D'où que les efforts pour dissocier individualisme et individualisme méthodologique soient voués à une certaine suspicion...

 

Contre tout un pan de la sociologie française

    Malgré les précautions de langage, les promoteurs de l'individualisme méthodologique, comme d'ailleurs du conventionnalisme qui en dérive, contestent en fait des pans entiers de la sociologie telle qu'elle s'est établie depuis le XIXe siècle, et surtout luttent contre toute "contamination" idéologique du socialisme né en même temps qu'elle. Ils stigmatisent l'explication des conduites individuelles par les structures sociales, par les systèmes sociaux, par les faits sociaux. Couramment, dans ses exposés, Raymond BOUDON réinterprète la pensée ou les résultats théorique d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX, de Max WEBER ou de T. PARSONS pour leur faire valider sa propre théorie.

    Après de nombreux travaux quantitatifs effectués en partie aux États-Unis (où il a travaillé avec P. LAZARSFLED), Raymond BOUDON (né en 1934) s'oriente vers l'étude des modèles formels (théorie des jeux en particulier) tandis que ses derniers écrits s'interrogent sur les raisons de l'action, et surtout sur les bonnes raisons de celles-ci. Dans ses travaux, il prend appui sur quatre courants principaux :

- l'utilitarisme de l'économie classique ;

- la sociologie de l'action et l'interactionnisme de T. PARSONS, lui-même influencé par l'économie classique ;

- les positions des épistémologues des sciences sociales Friedrich Von HAYEK et Karl POPPER, pour lesquels un phénomène social est toujours la conséquence d'actions individuelles ;

- la théorie des actions non-logiques (V. PARETO) et des effets pervers.

    Le terme même d'individualisme méthodologique a déjà une histoire lorsque des sociologues s'en emparent pour contrer toute une tradition sociologique. Il apparaît en 1871 sous la plume de Karl MENGEL, économiste marginaliste autrichien. Il est repris par Joseph A. SCHUMPETER (1883-1950) et selon Raymond BOURDON (mais la référence est à prendre avec des pincettes...) par Max WEBER en 1920 dans une lettre à l'économiste marginaliste R. LEITMAN.  Toujours selon R. BOUDON, Marx WEBER affirmerait construire la sociologie à partir des individus et non du tout social...  Le sociologue français, tout en voulant combattre fermement le holisme se défend de prôner un atomisme, mais à parcourir tout son Dictionnaire critique de sociologique, c'est bien souvent de ce côté-là qu'il penche...

 

Un paradigme individualiste

  Le paradigme que tente d'établir des sociologues, à la suite de R. BOUDON, peut se résumer ainsi : tout phénomène social s'explique par l'agrégation des actions individuelles. Pour l'établir, R. BOUDON s'appuie dans la presque totalité de ses ouvrages sur un exemple qu'il prétend tirer d'une lecture de TOCQUEVILLE. Ce dernier chercherait à expliquer pourquoi le commerce et l'agriculture capitalistes se sont développés moins rapidement en France qu'en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, dans une différence qui tient à une plus grande centralisation administrative en France qui attirait les propriétaires terriens vers les villes pour y acquérir une charge royale. Tandis qu'en Angleterre, l'État moins prestigieux maintenait les propriétaires sur leurs terres où ils dépensaient énergie et capital pour faire fructifier leurs biens. Selon R. BOUDON, les analystes de TOCQUEVILLE font des comportements des individus des actes intentionnels dans lesquels ils cherchent à servir au mieux leur intérêt. Ici, les propriétaires terriens s'installent en ville en vue d'obtenir une charge royale et un anoblissement éventuel. "La combinaison, écrit-il, de ces choix individuels produit ainsi un effet macrosociologique émergent, à savoir le sous-développement du commerce et de l'agriculture (...). Dans tous les cas, on relève la présence implicite du postulat de l'individualisme méthodologique. L'analyse suppose que les acteurs cherchent à optimiser leurs décisions eu égard aux contraintes définies par le système" (La logique du social, Hachette, 1979).

   Selon Jean G. PADIOLEAU (L'ordre social, L'Harmattan, 1986), "le schéma de l'action met en relief les éléments suivants :

- des acteurs, individus ou groupes,

- engagés dans une situation dont les caractéristiques sont plus ou moins contraignantes,

- poursuivent des buts et, pour ce faire,

- manipulent des ressources qui se traduisent en des comportements significatifs."

    Trois propositions se dégagent des différents écrits (BOUDON, BOURRICAUD, PADIOLEAU) :

1 - Malgré la diversité de ses thèmes, la sociologie ne couvre pas pour autant des activités d'une irrémédiable hétérogénéité. Que le sociologue étudie des faits singuliers, des régularités statistiques ou qu'il cherche à mettre en évidence les propriétés du système d'interactivité responsable des faits singuliers, régularités ou relations observées. En d'autre termes, les phénomènes auxquels le sociologue s'intéresse sont conçus comme explicables par la structure du système d'interaction à l'intérieur duquel ces phénomènes émergent.

Il existe dans cette approche une sorte de renoncement à tenter de comprendre la société dans sa globalité et du coup à voir ses évolutions dominantes, ce qui équivaut à renoncer à réformer ou révolutionner celle-ci. En déniant la possibilité de comprendre la société globalement, on dénie la possibilité de la changer...

2 - l'atome logique de l'analyse sociologique est donc l'acteur individuel. Bien entendu cet acteur n'agit pas dans un vide institutionnel et social, mais le fait est que son action se déroule dans un contexte de contraintes, c'est-à-dire d'éléments qu'il doit accepter comme des données qui s'imposent à lui ne signifie pas qu'on puisse faire de son comportement la conséquence exclusive de ces contraintes. Les contraintes ne sont qu'un des éléments permettant de comprendre l'action individuelle. Plusieurs des analyses réalisées suggèrent que la compréhension des relations de causalité que le sociologue décèle entre les propriétés des systèmes d'interaction et le comportement des individus n'est généralement possible que si ces comportements sont conçus comme des actions dotées de finalité.

Cette centralité de l'action individuelle empêche dans une certaine mesure de voir l'action des groupes sociaux dans leur homogénéité dans le temps et dans l'espace. Elle refuse de considérer les structures sociales autrement que comme des contraintes, alors même même qu'elles sont conçues pour permettre l'expression des groupes, classes ou ensembles plus ou moins restreints ou plus ou moins vastes.

3 - Comme le suggère la distinction de PARETO entre actions logiques et actions non logiques, la sociologie  doit dans de nombreux cas, utiliser des schémas d'analyse de l'action individuelle plus complexe que ceux qu'utilisent par exemple les économistes. Pour l'économie classique,l'âne de Buridan était condamné à mourir de faim (il s'agit d'une de ces fables dont les économistes classiques étaient friands...). Pour l'économie moderne, la maximisation de sa satisfaction inclut la minimisation de ses coûts de décision : il se jettera donc, au hasard, sur un des deux sacs. Pour le sociologue, il cherchera peut-être à distinguer entre les deux sacs en s'appuyant sur des shadow-motivations (prééminence de la main droite par exemple) à moins qu'il ne s'en remette à l'autorité du paysan qui a suspendu les deux sacs. (Cela peut paraitre incroyable de se situer à ce niveau, mais cela est tiré d'une étude de Raymond BOUDON, 1979).

On ne peut que constater l'aspect primaire d'une sociologie tirée de telles conceptions économiques... Par cette troisième proposition, les initiateurs de l'individualisme méthodologique indique clairement (et le revendiquent) la filiation directe entre une pensée économique antérieure à celle de Karl MARX et de ses contemporains (même non ou anti-marxistes) et cette sociologie...

      Jusqu'au milieu des années 1980, Raymond BOUDON a privilégié, dans l'analyse du comportement rationnel de l'individu, d'un acteur, de ses bonnes raisons d'agir, le paradigme utilitariste selon lequel les acteurs agissent selon leur intérêt. La grande majorité des exemples pris et repris dans ses ouvrages pour démontrer la validité du paradigme individualiste reposent sur l'utilitarisme. Dans ceux-ci les interactions entre individus sont réductibles à un modèle semblable à celui emprunté (en tout il l'écrit...) à TOCQUEVILLE.

Depuis L'idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), mais surtout dans ses ouvrages suivants, Raymond BOUDON s'intéresse à d'autres voies d'explication de la constitution de l'intentionnalité des acteurs, c'est-à-dire de leurs bonnes raisons d'agir comme ils le font. Ses analyses portent autant sur les idées justes (celles par exemple qui conduisent l'acteur là où il le souhaitait) qu'aux croyances collectives erronées. Il s'intéresse à la fois aux démarches scientifiques et aux croyances populaires. Ces ouvrages peuvent aussi relever à la fois de la sociologie de la connaissance comme L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990) ou de la sociologie de l'action comme Le juste et le vrai (1995). Dans ces derniers ouvrages, il reconnait que "l'utilitarisme, si important qu'il soit, est incapable d'expliquer des sentiments moraux courants" (1995). Il s'éloigne quelque peu d'autres textes où il affirmait "qu'il est sans doute utile d'attirer l'attention du sociologue sur le fait que, dans les problèmes dont il traite, le modèle de l'homo oeconomicus est parfois plus souvent utile qu'il ne le croit" (1984). Cependant, ces emprunts à l'utilitarisme anglais ne concernent que l'intérêt et la rationalité de l'individu qui calcule pour atteindre le meilleur résultat. C'est-à-cire que Raymond BOUDON écarte la maxime utilitariste de "la recherche du plus grand bonheur pour le plus grand nombre", considérant qu'il s'agit là d'une ineptie. Et c'est ici qu'il rejoint le néo-libéralisme du laisser-faire de F. Von HAYEK.

Dans ses derniers textes, il s'intéresse plus particulièrement à l'établissement des valeurs morales, sources des intentions des acteurs, en tentant d'en rechercher les raisons objectives. Pour y parvenir, il construit un modèle qu'il dénomme modèle cognitiviste et qui repose sur au moins les deux types de rationalité suivants :

- la rationalité instrumentale (ou utilitaire), fondement du paradigme utilitariste qui n'explique qu'une partie du comportement des acteurs, et qui correspond à la recherche de l'intérêt de chacun d'entre eux ;

- la rationalité axiologique, fondée sur le sens qu'accorde l'individu à son action et aux raisons qui le conduisent à adopter tel ou tel comportement.

En confondant volontairement rationalité axiologique et rationalité cognitive, Raymond BOUDON conclut : "Le postulat de base de ce modèle plus général, le modèle cognitiviste, est que l'action du sujet doit être analysée comme ayant un sens pour lui, ce sens se ramenant dans la plupart des situations rencontrées par la sociologie, l'histoire et l'économie à un système de raisons perçues par les sujets comme solides. Le "rational choice model" - l'utilitarisme - est alors un cas particulier de ce modèle plus général. Il représente l'espèce de ce modèle que l'on obtient lorsqu'on introduit la condition restrictive que les raisons de sujet doivent pouvoir être décrites dans le seul vocabulaire des coûts et des avantages" (Le juste et le vrai, 1995).

  L'individualisme méthodologique, en élargissant son champ paradigmatique et en le précisant, accroît ainsi considérablement ses performances explicatives. A condition d'expliquer les fondements du sens donné par le sujet à son action. Il n'est pas certain que cet élargissement sorte cette sociologie d'un certain simplisme.

     De son côté, J.G. PADIOLEAU définit comme cognitives, "les activités mentales de perception, de mémoire, de représentation par l'intermédiaire desquelles les acteurs sociaux enregistrent, élaborent, transforment, utilisent, réactualisent les stimuli présents dans un contexte d'action. Ce qui implique d'une part, que l'univers de l'action est fondamentalement de l'ordre des représentations ou, selon la formule des spécialistes, de l'univers des "cognitions", et que, d'autre part, l'individu, quand bien même n'assumerait-il que des activités à première vue routinières, y apparaît toujours sous le visage d'un être agissant" (L'ordre social, 1986).

Dans ce modèle, la culture et les savoirs collectifs de l'individu participent à l'explication de son comportement rationel. Toutefois, pour éviter de retomber dans "l'homo-sociologicus éponge", PADIOLEAU propose un nouveau regard sur la "socialisation, largement inspiré par la psychologie cognitive et l'anthropologie culturelle. La diversité des contextes de l'apprentissage précoce et de celui qyui accompagne toute la biographie des acteurs sont le fondement de leur diversité. L'auteur, à la suite de T. PARSONS, emprunte ) G.H. MEAD la théorie de la prise des rôles réciproques dans les jeux d'enfants et le processus de construction de l'"autre généralisé" : en prenant tour à tour de façon imaginaire, la place de l'autre dans un jeu collectif, ego construit ainsi une pluralité d'alter. Cette alternance symbolique maintient l'identité de l'individu, esquisse une identité collective et constitue un apprentissage de la structure des relations d'interdépendance. Elle le prépare au jeu des "groupes de référence" auxquels l'individu s'identifie dans l'espoir d'y appartenir et qui définissent ses représentations et guident ses actions.

A la diversité des acteurs ainsi socialisés, s'ajoute la diversité, voire l'indétermination, des situations de l'action. Pour J.G. PADIOLEAU l'idée d'action sociale est inséparable de son caractère stochastique (aléatoire). L'incertitude n'est réduite et la stabilité des systèmes sociaux maintenue que parce fonctionnent un certain nombre d'attentes réciproques : respect des normes et plus encore rôles définis dans les limites que l'on sait par rapport aux statuts des individus en interaction. Ce sont là autant de résultats de l'apprentissage et de la socialisation des individus.

Malgré la construction du modèle cognitif pour fonder une rationalité différente de la seule logique utilitariste, on ne peut que constater la prégnance de celle-ci dans les écrits de PADIOLEAU. En effet le modèle cognitif apparaît toujours subordonné au paradigme utilitariste des coûts et bénéfices, même si l'intérêt immédiat n'est plus la seule finalité. "Il faut le remarquer, écrit-il, l'homo sociologicus cognitif s'accommode des visions normatives et utilitaristes de l'acteur social. Ainsi dans les phénomènes d'échange, les acteurs agissent par rapport aux appréciations subjectives qu'ils formulent ; les individus comparent des coûts et des bénéfices : ils évaluent les ressources et les contraintes des performances futures. (...) L'acteur utilitariste considère des alternatives, formule des préférences et choisit des options grâce aux processus cognitifs qui les définissent ou les rendent significatives" (1986).

  On ne peut que constater, que, malgré les efforts pour complexifier une analyse au départ très centrée sur l'individu, elle demeure toute entière construite autour de l'individu, et malgré les réflexions sur la socialisation (l'intériorisation en quelque sorte de convictions collectives), ne déborde jamais de ce cadre-là - élaborant plutôt un modèle vers des aspects psychologiques intérieurs - et se refusant à aborder la question du groupe social, comme entité agissante, dans une société qui oriente bien des activités sans que l'individu n'y pense un instant.

     Toutefois, à travers l'agrégation, qui constitue une seconde dimension essentielle de l'individualisme méthodologique, apparait l'activité des groupes sociaux, mais vue principalement et parfois uniquement à travers un effet de combinaison, d'un effet émergent... (objet de la deuxièmes partie)

 

SOCIUS

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de sociologie, PUF, 2004.

 

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:51

      Le philosophe et sociologue norvégien est l'un des principaux animateurs du marxisme analytique. Ses activités sont partagées entre la Norvège (université d'Oslo), la France (Collège de France) et les États-Unis (universités de Chicago et Columbia) et ses oeuvres sont connues assez largement, notamment sa théorie générale de l'action humaine.

       Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat en philosophie à la Sorbonne (sous la direction de Raymond ARON, en 1972). Il enseigne ensuite à l'Université d'Oslo et à l'université de Chicago. Actuellement, il est titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'université Columbia. Élu au Collège de France en 2005, où il dispense pendant 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, il poursuit en même temps une activité éditoriale importante.

     Une grande partie de son oeuvre se caractérise par des tentatives d'utiliser des théories analytiques, en particulier la théorie du choix rationnel, comme un tremplin (quitte à la critiquer fortement ensuite) pour l'analyse philosophique et éthique, avec de nombreux exemples de littérature et d'histoire. A une époque de spécialisation, il tente des analyses générales frappantes ; il est beaucoup lu et discuté par des politologues, des juristes, des économistes et des philosophes. Seule une petite partie de son oeuvre est pour l'instant traduite en français, mais l'édition s'accélère...

 

     Sa théorie générale de l'action humaine (telle que présentée dans son ouvrage Nuts and Bolts for the Social Sciences) est centrée que les actions humaines en tant que résultat de deux processus de filtrage :

- un ensemble de contraintes structurelles (échappant au contrôle immédiat de l'agent), qui réduisent l'ensemble des actions possibles d'un point e vue abstrait à l'ensemble des actions faisables ;

- le mécanisme qui sélectionne l'élément de l'ensemble des actions faisables qui est réalisé.

Il nomme "structuraliste" la position selon laquelle le premier filtre réduit l'ensemble des actions faisables à un seul élément ou, du moins, à un ensemble si restreint que le deuxième filtre en perd toute signification. Mais rejetant cette position structuraliste, il considère plutôt les contraintes culturelles comme une toile de fond et se concentre sur le fonctionnement du second filtre. Deux interprétations principales en sont alors possibles :

- la position qu'on pourrait appeler traditionaliste consiste à affirmer qu'une des actions faisables est choisi suite à l'application involontaire de normes traditionnelles ;

- l'approche en termes de choix rationnel affirme en revanche que le second processus de  filtrage consiste en un choix délibéré si intentionnel d'une option faisable, choix qui maximise une fonction-objectif tel que le profit ou l'utilité.

    Comme ses collègues du courant marxiste analytique il part dans son oeuvre d'une lecture des oeuvres de MARX à une position tendant à passer outre aux principes du matérialisme dialectique. Ainsi il passe de Logic and Society (1978), de Making Sense of Marx (1985), d'An Introduction to Karl Marx à Nuts and bolts for the Social Sciences (1989), à Political Psychology (1993), à Closing the Books : Transtional Justice in Historical Perspective (2004) et à Le désintéressement : traité critique de l'homme économique, en deux tomes (2009 et 2010, le deuxième étant intitulé L'irrationalité). Mais plus que ses collègues, il remet en cause les principes de la rationalité tant économique que politique.

     Dans Le désintéressement, il part du postulat fondamental de la rationalité des choix des agents sociaux. L'ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd'hui dominants. Théoriquement séduisants, ceux-ci s'avèrent selon lui empiriquement faibles pour expliquer les comportements réels. Mais Jon ELSTER ne se contente par de souligner la distance de la théorie à l'expérience observée. Dissipant les soupçons qui pèsent souvent sur elles, il distingue ainsi positivement les différentes formes de désintéressement qui façonnent nos choix, aussi bien dans la vie quotidienne ou dans les urnes que dans des situations extrêmes. Il emprunte, pour ce faire, autant aux moralistes français du XVIIe siècle et à la philosophie politique du XVIIIe qu'à la littérature, à la psychologie expérimentale ou à la théorie des jeux.

 

Jon ELSTER, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste, Aubier, 1975 ; Le Laboureur et ses enfants.. Deux essais sur les limites de la rationalité (avec Abel GERSCHENFELD), Les éditions de Minuit, 1987 ; Karl Marx, une interprétation analytique, PUF, 1989 ; Psychologie politique - Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Les éditions de Minuit, 1990 ; Proverbes, maximes, émotions, PUF, 2003 ; Raison et raisons, Fayard, 2006 ; Agir contre soi : La faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007 ; Le désintéressement : Traité critique de l'homme économique, Tome I, Seuil, 2009 ; L'irrationalité - Traité critique de l'homme économique, tome 2, Seuil, 2010 ; Le marché et le forum dans La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux par Charles GIRARD et Alice Le GOFF, collection L'Avocat du diable, Éditions Hermann, 2010.

 

 

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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 14:38

      Il n'existe pas encore d'histoire globale de l'humanité qui intègre les épidémies dans une vision d'ensemble. Que ce soit en temps de paix ou de guerre, l'absence de prise en compte des diverses épidémies qui frappent régulièrement les êtres vivants sur la planète entraine des erreurs d'appréciation importantes que ce soit sur le plan politique, économique ou social (ou encore sociétal...). Pour ce qui concerne les conflits armés, combien de victoires et de défaites ont été mises sur le compte de l'habileté ou de la faillite des stratèges et le mérite des combattants, alors que, sans doute doute sur des batailles importantes, les véritables vainqueurs sont invisibles. En temps de paix, combien de disettes, de famines ont été mises sur le compte de politiques économiques ou de malversations marchandes ou de révoltes alors que les cycles climatiques et les épidémies balaient régulièrement les terres et les mers? En tirer simplement une leçon d'humilité est insuffisant. Un certain nombre de constantes sociologiques et matérielles se manifestent lors des épidémies et parce que leur connaissance a connu de grands progrès, l'imprévoyance de certains gouvernements n'en ressort que d'autant plus. De même que le tableau d'ensemble de l'histoire de l'humanité est incomplet, les pandémies constituant sans doute des périodes charnières sous-estimées, véritables tournants sur bien des plans - il y a un certain risque historiographique à "penser" la marche du monde à partir d'un état post-pandémique pour comprendre véritablement les ressorts de la vie "d'avant" - il n'existe pas de "sociologie des épidémies" à l'heure actuelle et il faut procéder par comparaisons entre épidémies ou pandémies à réputations semblables - les craintes suscitées, la peur étant dans ce domaine sans doute plus importes que les faits eux-mêmes - pour discerner les contours de cette possible "sociologie des épidémies"... et des conflits qu'elles révèlent ou qu'elles suscitent en propre...

    Sans établir ni les contours ni l'ensemble de la problématique d'une sociologie des épidémies, on peut s'essayer à comparer deux épidémies-pandémies, des temps modernes, dans leurs prémisses, dans leurs déroulements et dans leurs possibles conséquences sociales, économiques et politiques. Avec un certain arbitraire, tout en limitant le risque historiographique d'expliquer une épidémie-pandémie à partir des résultats et des situations postérieures, on choisit ici de comparer deux épidémies dans les Temps Modernes : l'épidémie de choléra du XIXe siècle (1832-1852) et l'épidémie du coronavirus du début du XIXe siècle (2019-?).

- On ne peut qu'être frappé par le moment où elle intervient dans les deux cas : juste au moment du triomphe d'un certain libéralisme, celle de la Monarchie de juillet née de la révolution parisienne, frustrée, de 1830 et celle d'une mondialisation libérale qui vient de loin, de la fin des années 1980, qui éclot notamment sur les ruines de l'empire soviétique et de la fin de la guerre froide. Elle éclate brutalement, l'une qualifiée de "mal asiatique" et venant à partir de mars 1832 par les côtes de la mer du Nord, l'autre, de Chine, l'un des centres du nouveau capitalisme mondialisé - concurrent direct des États-Unis, à partir de fin 2019 (les études historiques plus tard nous le diront, sans doute dès octobre...) et via les transports internationaux par mer et par air venant frapper l'Europe surtout à partir de février-mars 2020... Elles mettent fin tout deux à l'euphorie libéral, plus modestement et plus lentement au XIXe siècle, brutalement et massivement (arrêt du commerce international, confinements plus ou moins grands...) au XXIe.

- Inédite par son ampleur depuis la peste à Marseille en 1720, l'épidémie de choléra n'arrive pas par surprise pour tout le monde. Dès 1831, Casimir PERIER lui-même donne des instructions pour le renforcement des contrôles sanitaires, car on connait la progression du choléra au Bengale depuis 1817. Surprenant par sa nouveauté, le coronavirus n'est cependant pas venu complètement lui aussi par surprise. Déjà auparavant, la même région de Chine avait connu un autre virus comparable, et des mesures sont même prises en Europe dans les pays mis en état d'alerte (simple) sanitaire dès début 2020. Mais, il y a comme un effet retard dans la prise de conscience de l'ampleur et de la dangerosité du choléra comme de la pandémie du coronavirus. Se joignent, semble-t-il la volonté de sauvegarder le commerce et le système économique et l'espoir que l'épidémie ne concernera pas l'Europe ni les États-Unis (pour ce qui est de la deuxième, du XXIe siècle). Se reproduisent les mêmes comportements de dirigeants très liés à la classe économique dominante à toutes les épidémies connues. Si au Moyen-âge, on se fie à l'intervention divine réclamée avec forces processions nombreuses et variées, au XIXe siècle, on se fie à la supériorité de l'homme blanc par rapport aux masses asiatiques et au XXIe siècle, en Europe mais surtout aux États-Unis, on soupèse longuement les inconvénients et les avantages des mises en quarantaine face aux risques économiques...

- Dans les deux cas, le corps médical est pris au dépourvu. Le choléra se transmet de proche en proche, mais rien n'accrédite avec certitude la thèse de la contagion. Les cordons sanitaires et autres mesures traditionnelles - il est vrai contournés à loisir par certaines branches économiques - n'avaient, semble-t-il, aucun effet restrictif sur la diffusion de la maladie. Le coronavirus semble nouveau, induisant des attaques multiples et différenciées sur les différents individus et populations, rendant difficile l'établissement d'un étiologie et d'une méthode de combat. Même après avoir établi avec une certaine rapidité si l'on regarde l'histoire des virus et  autres êtres microscopiques, sa carte génétique, le corps scientifique, globalement, tâtonne encore en ce mois de mai 2020, pour établir tests fiables, traitements et vaccins. Ce n'est que par l'établissement de quarantaines fortes, de distanciation sociale constante et de gestes barrières contraignants que l'on peut limiter sa propagation. Il faut attendre l'aboutissement de recherches médicales au cours d'une cinquième pandémie, celles des années 1880-1890, pour que le savant allemand Robert KOCH parvienne à isoler le bacille du choléra (1883) et on ne sait combien de temps il faudra à la recherche médicale actuelle (ni combien de vagues de pandémie il faudra...) pour connaitre suffisamment bien le coronavirus pour le combattre efficacement... Dans les deux cas, une grande période d'incertitude s'installe, génératrice d'angoisse dans les populations et surtout chez les dirigeants politiques... qui tentent d'ailleurs de la faire oublier pour que l'économie et les affaires repartent... Dans la même tension des priorités entre santé et économie, les responsables dans la politique et dans les affaires (souvent les mêmes familles au XIXe et XXIe siècles) tendent à accélérer les "retours à la normale", levant parfois les quarantaines et les confinements contre l'avis de la communauté médicale.

- Le choléra exacerbe les tensions sociales et politiques, et dans les années 1820-1830, nombre de guerres "séparatistes" emmènent des soldats loin de chez eux, prenant la maladie et la transférant à leur retour au pays. Choléra et passion révolutionnaire franchissaient alors allégrement des frontières, au grand dam des pouvoirs conservateurs. Pour les élites qui avaient surtout en tête de restructurer leurs énergies autour de nations, où la question nationale était la plus importante, le mal cholérique remet au premier plan la "question sociale" et atteste la dangerosité des miasmes dans lesquels le peuple végétait. L'hygiénisme, mû par le désir de régénérer les pauvres et protéger les riches, prend son essor dans les années 1830 et 1840. Alors que pour le peuple de Paris par exemple, le choléra est le fruit d'un complot - ce qui ressemble furieusement à l'hystérie constatée sur les réseaux sociaux du XXIe siècle, de multiples initiatives, dans un très large spectre politique et moral, conduisent à construire des plans pour éradiquer à la fois la misère et la maladie endémique notamment dans les quartiers pauvres. L'éclosion des études sociologiques et des mouvements socialistes tout au long de ce siècle a peut-être de lointaines origines dans cette pandémie de choléra, d'autant que plusieurs vagues successives rappellent à toutes les classes sociales la présence du même problème. De même, la pandémie du coronavirus revivifie une "question sociale" tout à fait contemporaine, dans des sociétés aux inégalités et aux poches de pauvreté croissantes depuis des décennies. Elle touche toutes les catégories sociales, mais surtout les plus vulnérables, dans les quartiers les plus vulnérables. L'exemple des Hauts de Seine pour la France est particulièrement frappant, là où les politiques antérieures de réduction de l'espace public et des moyens publics (à commencer par les hôpitaux) se font les plus sentir. Le rappel - leur nécessité constante - des règles d'hygiène va-t-il amener à un nouvel hygiénisme? En tout cas, il provoque la prise de conscience, même dans les classes "favorisées", que l'individualisme forcené dans tous les domaines - y compris celui de l'hygiène qui est vécu comme une contrainte - dans les domaines économique (un laissez-faire des politiques de riches maximisant à outrance, au plan international, le profit à court terme, moral (la multiplication des instruments centrés sur l'individu va-t-il montré ses limites - entendez par là tous ces portables, ces mobiles, ces applications individualisées...) et social, bien entendu. De nouvelles solidarités vont-ils naitre de cette vague de pandémie? D'autant qu'elle pourrait être suivie d'autres...

- La mondialisation au XIXe et XXIe siècles, suite à la pandémie, est d'une certaine manière remise en question. A l'incertitude scientifique qui prévalut tout au long du XIXe siècle quant à la nature du choléra correspondit une interrogation tout aussi profonde sur les moyens les plus adaptés pour le contrecarrer. L'action des pouvoirs publics n'avaient de sens qu'à une échelle internationale, presque à l'évidence les transferts de troupes, les migrations et le commerce traçaient les routes par lesquelles la maladie se propageait, et ce de plus en plus vite à mesure qu'apparaissaient de nouveaux moyens de communication, tels les chemins de fer et la marine à vapeur. Mais fallait-il sacrifier le libre-échange, promesse de paix et de prospérité selon les Britanniques, aux exigences du combat contre les épidémies? Les doutes anti-contagionnistes rejoignaient les intérêts marchands dans leur critique des mesures de quarantaine, réputées aussi coûteuses qu'inefficaces. Plus un pays était éloigné des sources de l'épidémie, plus il avait tendance à préférer les mesures d'hygiène et de désinfection aux politiques de restriction des circulations. La France oscilla au cours du siècle, mais lorsqu'elle accueillit en 1851, à Paris, la première conférence sanitaire internationale, à laquelle participaient une douzaine de pays, ce fut bien pour demander un allègement des quarantaines et s'aligner ainsi sur les positions britanniques. Ce furent les préoccupation stratégiques à propos de l'Orient qui se joignirent aux préoccupations sanitaires. Les lieux saints de l'Islam apparurent comme les foyers principaux de l'épidémie, et l'Europe s'efforça de contrôler davantage encore la circulation économique en Égypte et dans l'Empire Ottoman, à l'entrée du canal de Suez. C'est tout au long de ce canal que s'érige une sorte de cordon sanitaire, qui est aussi un moyen impérial de contrôle, les efforts des savants et des diplomates pour échafauder un dispositif de surveillance sanitaire international aboutirent à la création, en 1907, de l'Office international d'hygiène publique... Cette intrication des enjeux sanitaires et stratégiques au sens large se revoit, dans le même mouvement de mise en cause de la mondialisation au début du XXIe siècle, pas forcément avec les mêmes effets, puisque les diplomaties chinoises et états-uniennes semblent entrainer le monde plutôt vers une logique centrifuge. L'histoire de la pandémie du coronavirus ne fait sans doute que commencer et la suite dira si l'on verra un renforcement ou un amoindrissement de la coopération sanitaire internationale, laquelle pourrait bien se disjoindre de la question du commerce international, pour l'instant très mis à mal, puisque les transports maritimes et aériens entre les continents et les pays sont encore en berne. En tout cas, dans bon nombre de pays, s'élèvent des propositions qui veulent remettre en marche autrement l'économie et la santé, propositions qui, s'ils venaient advenir d'autres vagues de la pandémie du coronavirus... ou d'autres virus ou facteurs de maladies, qui pourraient trouver de plus en plus d'échos. Les deux mois de confinement mondial (même partiellement) ont donné aux acteurs économiques le répit pour imaginer d'autres circuits économiques, notamment plus centré sur les ressources plus proches des consommateurs de manière générale, d'autant qu'un autre aiguillon intervient puissamment, jusque là absent de ces pandémies historiques, les changements climatiques radicaux subis déjà par nombre de populations. Et ce d'autant plus que de plus en plus d'études mettent en ligne de mire les relations entre pollutions (notamment particules fines), changements brusques de températures et de pressions (affaiblissant les résistances des organismes vivants) et propagation des épidémies...

- La politique de la peur, enfin est un thème réellement présent dans ces deux pandémies. Il s'agit au XIXe siècle pour les pouvoirs politiques - notamment les monarchies - de maintenir la pression populaire par une présence - réelle et virtuelle - policière et des moyens de répression. Il s'agit au XXIe siècle siècle pour les pouvoirs animés de l'esprit néo-libéral, de contenir les expressions populaires de mécontentement, par des répressions fortes et médiatisées, au "nom de la loi et de l'ordre". Si au XIXe siècle, les pouvoirs politiques peuvent compter encore - et on est sur la phase terminale de l'influence majeure des institutions religieuses, confrontées aux montées de l'irreligion et de l'anti-religion - sur les autorités religieuses dans leurs entreprises de maitrise de populations, au XXIe siècle, au siècle du triomphe de l'individualisme - qui va jusqu'à l'édification de "croyances sur mesure" - il n'en est plus question. Heureusement pour cette politique de la peur qui empêche de participer aux manifestations et aux grèves (la menace du chômage ne suffisant plus...), les pouvoirs publics disposent de moyens d'information sans égale, et de manipulations des opinions publiques grâce au sur-développement des réseaux sociaux, par ailleurs ferments de contestation..., donc dangereux à utiliser!   En tout cas, on le voit bien, tout cet amoncellement d'émissions radios et télés sur le terrorisme (faire du terroriste aux couteaux un facteur d'angoisse et de peur aussi puissant qu'une puissance nucléaire...) de la décennie précédente, a donné aux pouvoirs publics des enseignements qu'il peut faire fructifier pour régler à la fois la "question sociale" et la "question sanitaire"...

- Il ne semble pas y avoir de commune mesure entre la réalité de l'épidémie et l'information diffusée sur le moment et même plus tard après la pandémie. Si le choléra suscite lorsqu'il frappe en Europe l'effroi du monde journalistique qui la transmet à ses lecteurs notamment lors de ses pics, ce dernier tarde dans le compte rendu de ses ravages parmi les armées qui interviennent sur le continent et au Moyen-Orient de 1820 jusqu'à l'orée des années 1900. A l'inverse, compte tenu du déploiement des moyens d'information et de l'état de la mondialisation en 2019, les nouvelles propagent les craintes d'un bout à l'autre du monde, à partir de son premier épicentre, la Chine (même si dans un premier temps les médias muselés en Chine, et une répression qui frappe le monde médical, en retardent la perception), sans tenir compte le moins du monde d'une comparaison entre cette nouvelle épidémie et les épidémies saisonnières qui, au départ, font beaucoup plus de victimes chaque année dans le monde. Il faut bien entendu attendre la fin de la pandémie du XXIe siècle pour que soient décortiquées toutes ces données chiffrées sur les victimes du coronavirus (tant les imprécisions abondent...), et également que toute son ampleur (si est tant que les testes seront fiables et généralisés à temps...) soit connue, pour en tirer les enseignements sanitaires, économiques et sociaux.

     Jacques POULET, dans une communication présentée à la Société Française d'Histoire de la Médecine faite le 19 décembre 1970, intitulée "Épidémiologie, sociologie et démographie de la première épidémie parisienne de choléra, donne un aperçu de ce que pourrait être une sociologie des épidémies. Il pointe bien le contexte d'une explosion des communications dans le monde, et estime que ces épidémies, ces pandémies, constituent des événements importants de l'histoire à la fois par les ravages directs et les troubles sociaux, économique et politiques qui les accompagnent. Il alerte aussi sur le fait, que, malgré une veille sanitaire importante existant au XXe siècle, l'Humanité n'est pas à l'abri de ce genre d'événements à répercutions proprement civilisationnelle.

Nicolas DELALANDE, 1832, une France cholérique, dans Histoire mondiale de la France, Seuil, 2018.

 

SOCIUS

    

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 11:27

     L'économiste, politologue et philosophe américain John ROEMER, professeur d'économie et de sciences politiques à l'université Yale, contribue, avec John ELSTER, Gerald VOHEN ou Philippe Van PARIJS, dans les années 1980 au marxisme analytique.

     Avant de rejoindre Yale, il est membre de la faculté d'économie de l'Université de Californie à Davis, et avant d'entrer dans le monde universitaires, il travaille plusieurs années en tant qu'organisateur de travail.

C'est à partir d'une formation en mathématique notamment à l'université de Californie à Berkeley, tout en s'impliquant dans le mouvement anti-guerre du Vietnam, origine d'ailleurs de son exclusion de l'Université pour activités politiques subversives. Il enseigne ensuite les mathématiques dans les écoles secondaires de San Francisco pendant 5 ans avant finalement de retourner à Berkeley où il obtient son doctorat en économie en 1974.

     John ROEMER est membre de l'Econometric Society et membre correspondant de la British Academy. Un temps président  de la Society for Social Choice and Welfare, il a siégé aux comités de rédaction de nombreuses revues en économie, en sciences politiques et en philosophie. Il siège actuellement au conseil consultatif d'Academics Stand Against Poverty (ASAP).

     

    John ROEMER contribue principalement dans 5 domaines : l'économie marxiste, la justice distributive, la concurrence politique, l'équité et le changement climatique, et la théorie de la coopération.

- L'économie marxiste. Ses premiers travaux portent sur les principaux thèmes de l'économie marxisme qu'il tente de réinterpréter en utilisant les outils de la théorie de l'équilibre général et de la théorie des jeux. Il propose (1982, Harvard University Press, Théorie générale de l'exploitation et de la classe) un modèle d'agents différenciés par leurs dotations et qui doivent choisir leur profession, soit en agissant sur la main-d'oeuvre soit en utilisant leur capital. En optimisant les prix du marché, les agents choisissent l'un des 5 postes de classe, par exemple dans l'agriculture, dont la nomenclature générale comprend, les propriétaires agricoles, les paysans riches (employeurs et travaillant leurs terres), les paysans moyens (ne travaillant que pour eux-mêmes et ne participant pas au marché), les paysans pauvres (travaillant leur propre parcelle et vendant leur force de travail) et les travailleurs sans terre (que ne vendent que leur force de travail). Les individus sont, par ailleurs, soit des exploiteurs, soit des exploités, selon qu'ils consomment des biens ou en dépensent.

Le résultat central, le Principe de correspondance d'exploitation  de classe (CECP) qui indique que les individus qui optimisent et emploient sont nécessairement des exploiteurs et ceux qui optimisent seulement en vendant leur force de travail sont exploités. Ainsi, un principe marxiste classique, pris comme un fait observé dans les écrits de MARX, émerge ici comme un théorème. Des relations lient l'exploitation et la classe. Dans les modèles simples (par exemple, celui de LÉONTIEF), la définition du "travail incarné dans les marchandises" est simple. Avec des ensembles de production plus complexes, ce n'est pas le cas, et donc la définition de l'exploitation n'est pas évidente. Le programme de ROEMER est alors de proposer des définitions du temps de travail incarné, pour les économies avec des ensembles de production plus généraux, ce qui préserverait le CECP. Cela conduit à l'observation que, pour les ensembles de production générale, le temps de travail incarné ne peut pas être défini avant que l'on connaisse les prix d'équilibre. Ainsi, contrairement à MARX, la valeur-travail n'est pas un concept qui est plus fondamental que les prix. ROEMER regroupe certaines de ses idées dans Analytical Marxism, Cambridge University Press, 1986.

- Justice distributive. Son travail sur l'exploitation l'amène à croire que la cause fondamentale de l'exploitation est l'inégalité de propriété des actifs productifs, plutôt que le genre d'oppression qui se produit dans le processus de travail au point de production. Tout en écrivant A General Theory of Exploitation and Class (1982), ROEMER est influencé par le philosophe G. A. COHEN et le théoricien politique John ELSTER, tous spécialistes voulant reconstituer le marxisme sur des bases analytiques "solides", en utilisant des techniques modernes. ROEMER rejoint ce groupe en 1981. Il est fortement influencé par COHEN, dont l'ouvrage de 1978, Karl Marx Theory of History : A defence, devient la référence du marxisme analytique. Ayant compris que l'inégalité de propriété des actifs était la cause principale de l'inégalité capitaliste, ROEMER commence à lire des travaux philosophiques sur l'égalité. Impressionné par les écrits de Ronald DWROKIN (1981), prônant une sorte d'égalitarisme des ressources, il montre plus tard (1985) que son hypothétique marché de l'assurance et son voile d'ignorance ne suffisent pas à compenser la mauvaise dotation de talents naturels ou de malchance à la naissance. S'inspirant de la proposition de Richard ARNESON (1989), il propose une conception de l'égalité des chances, que tentait de favoriser DWORKIN et DRNESON : indemniser les gens pour les tenir en même temps responsables de leurs choix et de leurs efforts. Il élargit cette théorie dans plusieurs ouvrages successifs (1996, 1998, 2012) où il propose un algorithme selon lequel une société pourrait égaliser les chances d'obtenir des objectifs donnés : capacité de gain, revenu, santé) pour les individus rendus ainsi responsables de leurs choix. ROEMER et ses collaborateurs produisent alors un certain nombre d'applications de cette approches (2001-2012), la Banque mondiale utilisant cette approche pour évaluer l'inégalité des chances dans les pays en développement. On trouve une bonne synthèse des travaux théoriques dans son livre de 1998, Theories of Distributive Justice, Harvard University Press.

- Concurrence politique. John ROEMER s'intéresse à la "lutte démocratique des classes", c'est-à-dire à la façon dont les classes des démocraties s'affrontent suivant leurs intérêts opposés. Il est insatisfait du concept dominant d'équilibre politique, pour plusieurs raisons : les acteurs politiques se soucient plus de gagner les élections plus que de représenter réellement leurs électeurs , cet équilibre n'existe que si l'espace politique est unidimensionnel. Dans son ouvrage de 1999, il propose un autre concept d'équilibre politique dans la concurrence des partis, qui exploite l'idée que les organisations de partis se composent de factions. Dans une variante de la proposition, chaque organisation du parti comprend 3 factions : les militants, qui souhaitent proposer une politique qui maximise l'utilité moyenne des électeurs du parti, les Opportunistes, qui ne veulent que maximiser la probabilité de victoire et les Réformistes qui souhaitent maximiser l'utilité attendue de leurs électeurs. Un équilibre consiste en une proposition de politique de chaque partie, de sorte qu'aucun partie ne peut s'écarter d'une autre politique qui augmenterait les gains de ces trois factions. Ce concept, appelé Parti Unanimity Nash Equilibrium (PUNE), peut être considéré comme impliquant des négociations entre les factions au sein de chaque parti. PUNE s'applique facilement à un ensemble bidimensionnel ou un multiple d'équilibres existent génériquement, dans des conditions raisonnables. Il est à remarquer que bien des analystes de la politique (politicienne) appliquent souvent ce genre de raisonnement pour comprendre l'évolution possible à l'intérieur d'un parti, en fonction des réussites et des échecs électoraux. ROEMER et ses collaborateurs appliquent cette méthode à un certain nombre d'exemple dans plusieurs ouvrages. Avec dynamisme, en étudiant l'impact d'un thème central, l'égalité économique, l'éducation, les impôts, l'immigration... Voir surtout pour cet ordre d'idées son ouvrage de 2001, réédité en 2006, Political Competition, Theory and Applications, Harvard University Press.

- Équité et changement climatique. Avec ses collaborateurs Humberto LLAVADOR et Joaquim SILVESTRE, John ROEMER élabore une théorie formelle de la durabilité, que les auteurs appliquent au problème du changement climatique (2010, 2011). Plutôt que de maximiser une somme de services publics généralisés, qui est la pratique omniprésente des économistes travaillant sur le changement climatique, les auteurs maximisent un objectif qui soutient le bien-être au plus haut niveau faisable, ou soutient la croissance du bien-être à un taux de croissance choisi. Il critique (2011) l'approche utilitaire à prix réduit. Ils proposent (2012) une méthode de négociation entre le Nord et le Sud sur l'attribution des droits d'émission de gaz à effet de serre, ne se positionnant pas sur l'éthique mais sur les possibilités existantes.

- Coopération. Bien que les biologistes évolutionnistes, les anthropologues et les économistes comportementaux considèrent de plus en plus l'Homo sapiens comme une espèce coopérative, presque toutes les théories économiques supposent un comportement conflictuel : la théorie générale de l'équilibre et la théorie des jeux non coopératifs en sont les principaux outils. ROEMER et SILVESTRE (1993, The proportional solution in economies with private and public ownership) entendent prouver l'existence, pour des environnements économiques généraux, de la possibilité d'une solution proportionnelle : une allocation de biens et de main-d'oeuvre efficace dont la valeur est proportionnelle à la valeur du travail dépensé par les différents acteurs. ROEMER (2011) indique qu'il s'agit d'un problème "d'équilibre kantien" coopératif entre acteurs, calculant leurs apports et leurs gains, en fonction de ce qu'ils constatent chez les autres, pour ne pas s'en écarter sans risques... Dans les écrits de ROEMER, on trouve souvent des éléments descriptifs et prescriptifs, pas toujours répartis en chapitres distincts.

 

   Peu de textes de John ROEMER sont traduits en français. On peut trouver dans la revue Boston Review des articles - en français dans la version française - de l'auteur, assortis de commentaires et de débats instructifs.

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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:45

     Le sociologue américain Erik Olin WRIGHT, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, entre autres fonctions, qui axe ses travaux sur l'étude des classes sociales, est une figure du marxisme analytique. Il est connu pour diverger du marxisme classique dans sa rupture de la classe ouvrière en sous-groupes de pouvoir diversement tenu et donc divers degrés de conscience sociale. Il introduit de nouveaux concepts pour s'adapter à ce changement de perspective, y compris la démocratie profonde et la révolution interstitielle.

    Erik Olin WRIGHT commence à faire des contributions à la communauté intellectuelle au milieu des années 1970, avec toute une génération de jeunes universitaires radicalisés par la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques. A l'université du Winsconsin-Madison, il supervise les thèses de nombreux jeunes chercheurs qui ont procédé par la suite à des travaux, devenant des sociologues et des politiciens notables ; dont Wilmot JAMES, César Rodraguez GARAVITO et Vivek CHIBBER. De même, il siège à des comités de thèse des chercheurs qui continuent aujourd'hui d'apporter des contributions considérables dans les domaines de la stratification sociale, de la politique sociale et de l'inégalité : Gasta ESPING-ANDERSEN, Eduardo BONILLA-SILVA, sans oublier le regretté Devah PAGER....

Tout au long de sa carrière, il est sollicité par d'autres universités pour se joindre à leur faculté de sociologie, notamment l'Université d'Harvard en 1981 (tentative échouée par des opposants à ses thèses, comme Daniel BELL,  George HOMANS, Derek BOK, malgré les propositions de nombreux partisans et d'Harrison WHITE, qui respectait le travail de WRIGHT malgré son opposition à l'engagement marxiste). le conflit intellectuel se double toujours d'un conflit "professionnel", surtout dans le milieu universitaire, où tentent de se bloquer des carrières par des manoeuvres qui n'ont rien d'un débat intellectuel...

     Ses travaux ont pour objectif de moderniser le concept marxiste de classe. Il souligne l'importance du contrôle des moyens de production dans la définition d'une classe, pendant que, dans le même temps, il essaie de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant dès lors du concept webérien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location (terme qu'il utilise dans son livre Classes, difficilement traduisible mais approchant l'expression française de classe contradictoire) parce que, bien qu'ils ne soient pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents, le propriétaire des moyens de production essaie donc d'acheter leur loyauté en leur donnant des parts de ses entreprises et en les dotant d'une autorité sur ses collègues de travail. Ainsi les travailleurs qualifiés tendent à être plus proches des intérêts des "patrons" que de ceux des autres salariés.

   Publié en 1997, Class Counts tient une place particulière dans son oeuvre. Travail théorique, mais aussi empirique, cet ouvrage utilise les données collectées dans plusieurs pays industrialisés, y compris les États-Unis. Erik Odin WRIGHT s'attache à décrire les modalités d'un dépassement du capitalisme, en définissant une "boussole de l'émancipation". Dans son ouvrage qui présente cette recherche, publié en français sous le titre Utopie réelles, il s'efforce d'identifier les modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique, en visant donc des "utopies" qui soient "désirables", "viables" et "faisables". En France, les thèses de ce livre ont été discutées par Jérôme BASCHET.

     Une recherche constante est transcrite dans ses ouvrages successifs, Class, Crisis and the State, London, New Left Books, 1978 ; Classes, London, verso, 1985 ; Interrogating Inequality : Essays on Class Analysis, Socialiism and Marxism, London, verso, 1994 ; Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Envisioning Real Utopias, London, verso, 2010 ; Understanding class, London, verso, 2015.

 

Erik Odin WRIGTH, Utopies réelles, Paris, La Découverte, collection L'horizon des possibles, 2017 ; Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée, dans Contretemps, revue de critique communiste n°21, article traduit par Ugo PALHETA, paru d'abord dans la New Left Review en 2009.

Jérôme BASCHET, Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme?; A propos d'Utopies réelles, dans EcoRev 2018/I, n°46, Cairn.info.

 

   

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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 07:50

    La théorie de la structuration sociale est une théorie sur la création et le maintien des systèmes sociaux qui s'appuie sur l'analyse des structures et des agents, sans donner la primauté à l'un de ces ensembles. Ni l'analyse macrosociologique (qualifiée parfois d'holiste), ni l'analyse microsociologique (plus ou moins proche de l'individualisme méthodologique) n'est suffisante. La théorie vise donc à articuler l'agent et les structures. Issue des travaux du sociologue Anthony GIDDENS, qui en a développé la plupart des aspects dans The Constitution of Society, qui analyse l'intersection des agents et des structures selon 3 axes : la phénoménologie, l'herméneutique et les pratiques sociales. Les partisans de cette théorie ont adopté et élargi cette position (par exemple R. STONES, Structuration Theory : Traditions in Social Theory, New York, Palgrave Macmilian, 2004). Même si la structuration sociale est beaucoup critiquée (parfois d'ailleurs à cause de la recherche d'une "troisième voie" politico-économique), elle est encore utilisée en sociologie contemporaine au début du XXIe siècle (voir Christopher G.A. BRYANT et David JARY, "Coming to terms with Anthony Giddens, dans leur ouvrage Giddens' theory of structuration : A critical appreciation, New York, Routldge, 1991).

 

Une théorie féconde et marquante dans la sociologie contemporaine

  Contrôle des organisations

     Jocelyn HUSSER, Maître de conférences à l'université Bordeaux IV, professeur associé à l'ESCEM, examine surtout l'éclairage que peut apporter la théorie de la structuration dans "le contrôle des organisations". La théorie de la structuration, écrit-t-il, intéresse les sciences de gestion dans la mesure où elle propose un cadre d'analyse fécond intégrant simultanément la structure et l'individu, l'action et l'interaction dans un mouvement dynamique. Son positionnement original lui permet de considérer l'entreprise, l'organisation, non pas comme un lieu figé où la structure formelle agit comme une contrainte, mais comme un lieu de construction, de structuration, un lieu en mouvement perpétuel. La théorie de la structuration instruit ainsi de façon pertinente le champ des sciences de gestion car elle propose un prisme innovant s'intéressant notamment aux processus organisationnels dans leurs aspects complexes intégrant actions, acteurs compétents et mécanismes structurels. Elle présente également l'intérêt d'avancer des propositions de compréhension des changements organisationnels à travers les interactions des acteurs au sein des organisations. Une théorie, indique t-elle, ne peut présenter un intérêt que si elle mobilise des critères permettant de l'ancrer dans les faits empiriques et permettant une opérationnalisation des concepts. Autrement dit, la théorie globale de la structuration de GIDDENS ne "fait ses preuves", que par ses applications dans les domaines les plus divers des sciences sociales, ce qui avait été en son temps le critère principal de "validité" de la réflexion théorique de DURKHEIM sur la société. Et notre auteure s'efforce de confronter cette théorie globale au contexte bien concret, empirique, des organisations. Elle considère que ce courant recherche théorique emmené par GIDDENS est adapté au contexte des organisations, et apporte des arguments dans ce sens.

    Plusieurs auteurs, à la suite des travaux de GIDDENS, suivent sa voie ou les commentent, souvent pour les prolonger.

Pour D. AUTISSIER et F. WACHEUX (Structuration et management des organisations, L'Harmattan, 2000), la théorie de la structuration est une métathéorie de l'action : "en préconisant une résolution par dualité, elle permet d'agencer des données empiriques et théoriques multiples, complexes et même parfois apparemment contradictoires". L'intérêt perçu quant à cette théorie est triple :

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure de nature "macro-sociale" de la récursivité de l'action et de la structure ;

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure formelle mais comme un lieu de structuration :

- elle permet de combiner de nombreux courants de recherche en sciences humaines et de les organiser en fonction de leur capacité à renseigner la structuration de l'individu, des interactions entre actions et de l'organisation elle-même.

    Pour J. ROJOT (Théorie des organisations, Edition ESKA, 2003), il s'agit avant tout d'une théorie qui se place dans "le cadre de la sociologie politique" ; elle viserait les rapports de l'individu et de la société. Elle présente l'intérêt de relier en un tout cohérent un ensemble d'axes théoriques épars exploités par d'autres chercheurs, axes théoriques signifiants et pertinents par eux-mêmes, mais qui ont du mal à proposer ne articulation évidente permettant une synthèse à propos des organisations." Les concepts fondamentaux intéressant directement les organisations peuvent être recensés en 5 grandes catégories :

- La dualité du structurel est au centre de la construction de GIDDENS. Elle introduit l'idée selon laquelle "les propriétés structurelles des systèmes sociaux sont à la fois des conditions et des résultats des activités accomplies par des agents qui font partie de ces systèmes" (GIDDENS, 1987). Au niveau des organisations, GIDDENS nous incite à prendre en considération la force et la dynamique des systèmes. Les managers ne peuvent agir que par la conscience de l'existence d'une structure, certes évolutive, mais toujours prééminente. La dualité du structurel se caractérise ainsi par sa volonté de lier les niveaux individuel et institutionnel du système étudié. Sa fécondité réside dans l'appropriation simultanée de l'objet et de l'individu par l'interaction. Elle permet un choix d'analyse (structure, interaction, individu) laissant une liberté d'observation pour le chercheur.

- L'importance des rencontres et des interactions dans la théorie de la structuration. Le point de départ est loin de se situer à un plan macro-social puisque ce sont les rencontres quotidiennes qu'ont les acteurs qui permettent aux structures d'évoluer. Selon ROMELAER (2000), elles méritent toute notre attention : "Pour éphémères et banales qu'elles paraissent, elles sont, par leur aspect routinier, des éléments constitutifs de la production des propriétés structurelles des systèmes sociaux". A travers ces rencontres, les routines vivent et perpétuent les propriétés structurelles des systèmes sociaux. Les rencontres sont le fil de l'interaction sociale, la succession ordonnée des engagements avec d'autres personnes dans le cycle quotidien des activités. Pour GIDDENS (1987), ces rencontres "prennent la forme typiques de routines". Cette appréciation intéresse les organisations à condition que le chercheur se situe comme un observateur-participant pour saisir l'éphémère et de façon indirecte la permanence à travers la reproduction sociale. Cette dimension incite à mobiliser la théorie des conventions pour étudier les phénomènes de stabilité et au-delà les conditions et modalités de changement des organisations. Cependant, comme le précise GIDDENS (1987), il s'agit d'une vision, qui devrait être couplée avec les dimensions supérieures d'une institution : "le tissu davantage ramifié des rapports sociaux doit se concevoir également à partir de l'intégration globale et de l'intégration systémique".

- La notion d'acteur compétent établit clairement un statut à l'acteur, c'est-à-dire des cadres et des personnes travaillant dans les organisations. Il ne s'agit ni d'un sujet passif, agi, ni d'un agent économique contraint, au service d'une simple pensée calculatoire, optimisante. Il ne s'agit pas non plus d'un acteur libre au sens de CROZIER et FREIDBERG (1977), jouant avec les règles et les zones d'incertitude. GIDDENS définit une personne comme étant un actant, car les structures sociales contraignent l'action individuelle. En effet, elles sont, pour COCULA et FRÉDY-PLANCHOT (Freins et motivations liés au télétravail chef EDF-GDF ; l'apport de la théorie de la structuration, dans Structuration et management des organisations, sous la direction de AUTISSIER et WACHEUX, L'Harmattan, 2000), les cartes qui définissent le territoire des acteurs. Mais ces derniers sont définis comme compétents car ils sont auteurs de leurs actes, renforçant mais aussi agissant sur la structure. Au final, GIDDENS (1987) leur accorde le passage de statut d'agent à celui d'actant dès lors qu'ils saisissent la capacité de "créer une différence." Ainsi, un agent devient actant s'il gagne la capacité à créer une différence, donc d'exercer un pouvoir.

- La routinisation et l'institutionnalisation : lors du déroulement d'une action, l'actant rechercherait une sécurité ontologique, une autonomie de contrôle avec des routines prévisibles qu'il tenterait d'institutionnaliser par des pratiques connues ou tacites et la recherche du pouvoir. Ce concept fondamental renvoie une fois de plus à un courant de recherche en gestion qui s'accorde sur l'insuffisance d'une seule explication par les superstructures. Il convient aussi de comprendre les phénomènes par les pratiques, les représentations et l'intelligence des acteurs.

- Le contrôle réflexif de l'action. Cette conception s'appréhende également à partir de la conscience de soi des acteurs. Elle représente la capacité de surveiller, contrôler le flot continu de la vie sociale qui se déroule et par là-même la capacité à se situer et s'évaluer. Le contrôle réflexif est inhérent à toute action ; il porte à la fois sur le contrôle personnel de sa propre conduite et sur celui des autres acteurs. Le contrôle réflexif implique une conscience pratique et une conscience discursive des acteurs. Il faut souligner la pertinence de l'apport de GIDDENS pour la gestion dans la mesure où cette dichotomie permet un éclairage nouveau sur les questions des pratiques, des savoirs et des savoir-faire avec un entremêlement des connaissances pratiques quotidiennes tacites et des connaissances scientifiques, plus structurées et apparaissant donc comme beaucoup plus conscientes aux acteurs.

Si GIDDENS, soutient notre auteur, ne s'est intéressé que de façon indirecte aux entreprises, la résonance et la pertinence de ces concepts pour ces organisations sont indéniables. Ils demandent désormais des confrontations empiriques beaucoup plus nombreux que ceux recensés jusqu'à présent.

Dans sa conclusion, il estime que pour atteindre les objectifs qu'elle s'assigne, la gestion mobilise des théories, des courants de recherche appartenant à des discipline connexes comme le droit, l'économie, la sociologie ou la psychologie. "Comme a pu le souligner G. KOENIG (dans Structuration et management des organisations, ibid), Giddens a multiplié les angles de recherche, "un peu à la manière de Gareth Morgan avec ses fameuses images de l'organisation". Pour répondre à ses ambitions, Giddens (de 1987 à 1993) a décidé de recourir à différents moteurs de recherche. Il a ainsi sollicité la linguistique, la sociologie phénoménologique, l'ethnométhodologie, la microsociologie, la psychanalyse, le structuralisme. Il a ouvert des voies de recherche pour les sciences de gestion sans pour autant en indiquer les écueils. Le défi consiste pour le chercheur à agencer plusieurs champs disciplinaires sans pour autant se situer dans une analyse, une pensée syncrétique ou encore choisir une "systématisation englobante" où certains axes théoriques ne sont mobilisés que de façon superficielle, sans lien défini avec les théories réellement exploitées. L'opérationnalisation de la théorie de la structuration ne peut être obtenue qu'au prix d'une démarche contextuelle et d'un agencement mûrement choisi de théories connexes complémentaire. A cette condition, la théorie de la structuration apporte des réponses descriptives et parfois prescriptives à propos de l'évolution des entreprises, des mécanismes organisationnels et humains à l'origine des routines et de leurs évolutions, des conditions et des modalités de changements des structures elles-mêmes." On dénote bien dans cette conclusion, une mise en garde contre une certaine tendance, après une spécialisation poussée dans les sciences sociales, faisant perdre tout sens de la globalité sociale, dans la tentation de reprendre un sens global aux activités, ici des organisations, à faire du syncrétisme, style relier les théories de Raymond BOUDON, proches de l'individualisme méthodologique et bataillant contre le holisme à des théories fortement globalisantes s'y opposant et défendant précisément ce holisme... Mais la recherche, en sociologie comme ailleurs, se défie souvent des frontières épistémologiques pour faire avancer la connaissance...

    Gestion des connaissances

      Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, maître assistantes, l'une à l'Institut des Hautes Etudes Commerciales, l'autre à l'Institut Supérieur de Finances et de Fiscalité, tous deux situés à Sousse en Tunisie,  traitent de l'application de la structuration aux systèmes de connaissance. L'attention, écrivent-elles, portée à la technologie comme source d'avantages concurrentiels inciterait à saisir ce qui se passe "au coeur de l'action", c'est-à-dire ce que les utilisateurs font réellement de la technologie dans leur travail quotidien : que signifie tout cela en pratique ? Qu'il ne faut pas se contenter de consacrer de l'énergie à la seule gestion de la technologie, mais qu'il faut aussi en dégager pour celle de ses usages. Ce qui suppose de prendre au sérieux la différence entre les technologies que nous achetons et l'usage réel qui en est fait (W. ORLIKOWSKI, Using Technology and Constituting Structures : a Practice Lens for Studying Technology in Organizations", dans organization Science, 2000, volume 11, n°4).

Trop souvent, poursuivent-ils, l'organisation se contente de choisir et de mettre en place la "bonne" technologie, sans se soucier de l'usage qui en est fait (MARKUS et ROBEY, 1988). Or, c'est par la gestion des usages que l'organisation contrôlera mieux la performance de ses technologies. Une technologie n'est pas en elle-même rentable, c'est la manière dont on s'en sert qui constitue un avantage concurrentiel (ORLIKOWSKI, JONES et KARSTEN, 2008). Malgré la prise de conscience croissante de la nécessité d'accompagner les usages tout autant que l'implantation des outils, les recherches sur l'utilisation des TIC (Technologies de l'Information et de la Communication) se réduisent souvent à des questions d'accès à la technologie (CONSOLI, 2012 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Toutefois, l'usage dépasse le rapport fonctionnel de l'individu à la technique, il recouvre aussi les comportements, les attitudes et les représentations des individus qui se rapportent directement ou indirectement à l'outil (JONES et KARSTERN, 2009). Les recherches négligent aussi la gestion des connaissances durant l'usage des TCI. Or, la connaissance créée et partagée par les acteurs devrait être convenablement gérée (MCGINNIS et HUANG, 2007).

C'est dans ce sens que les systèmes de gestion intégrés tels que les ERP (Entreprise Resource Planning) connaissent un véritable succès auprès des entreprises (MUNIR et CUENCA, 2003 : PEDRO et collaborateurs, 2012, CHANG et collaborateurs, 2012). Toutefois, cet engouement ne doit pas taire la complexité de ces systèmes ; ils sont considérés comme des outils de gestion qui posent problèmes : ils modifient la structure, explosent les budgets et dépassent les délais (MUNIR et collaborateurs, 2013 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Actuellement, les PME/PMI manquent d'information sur les critères de réussite des projets de mise en place de ces systèmes. De plus, face à la multiplication de l'offre de progiciels, le choix du bon produit devient un véritable casse-tête pour les décideurs.

La théorie de la structuration de GEDDENS (1987) apporte, dans ce cadre, un éclairage à la compréhension de la dynamique liée à l'usage de l'ERP. En effet, elle explique comment, via les usages des TIC, les structures sociales, caractérisées par les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, sont affectées (ROJOT, 2010). L'idée essentielle de cette théorie, étant que ces propriétés orientent les activités ; de même les activités à leur tour orientent ces propriétés et leur donnent du sens. Cette rétroaction est au centre de la dualité structurelle (M. S. POOLE, Response to Jones and Karsten, Giddens's structuration theory and information systems research, MIS Quarterly, volume 33, n°3, 2009).

Dès lors, l'objectif de la recherche de nos deux auteures est d'attirer l'attention sur l'importance de la gestion des connaissances lors de l'usage d'un ERP en mobilisant la théorie de la structuration. Plus précisément, il s'agit de montrer comment les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, appuyées par les pratiques de gestion de connaissances, favorisent ou inhibent l'usage d'un ERP.

 

Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, Application de la théorie de la structuration aux systèmes ERP : importance de la gestion des connaissances, dans Recherches en Sciences de Gestion, n°96, 2013/3. Jocelyn HUSSER, La théorie de la structuration : quel éclairage pour le contrôle des organisations?, dans Vie et Sciences de l'entreprise, n°183-184, 2010/1-2.

   

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:04

    Anthony GIDDENS, nommé Lord, donc baron GIDDENS (depuis 2004, précision pour ceux qui aiment les titres de noblesse : cela implique par ailleurs qu'il siège de droit à la Chambre des Lords......), sociologue britannique est l'auteur d'une théorie sur la structuration, qui bat en brèche, peut-on dire, toutes les théories dérivées de l'individualisme méthodologique. Considéré comme l'un des plus importants contributeurs de la sociologie contemporaine, professeur de sociologie à l'université de Cambridge, il est souvent sollicité pour êtres conseiller politique au tournant des années 2000 (Tony BLAIR, Bill CLINTON, Luis Rodriguez ZAPATERO...). Il est en 2013 professeur émérite à la London School of Economics.

   Son oeuvre est généralement présentée comme se déclinant en trois périodes :

- d'abord, il présente une nouvelle vision de ce qu'est la sociologie, en se basant sur une relecture critique des classiques : Capitalism and Modern Social Theory (1971) et New Rules of Sociological Method (1976) ;

- il développe ensuite sa théorie de la structuration, une analyse de l'agent et de la structure, dans laquelle la primauté n'est reconnue à aucun des deux : Central Problems in Social Theory (1979) et Constitution of Society (1984). Ces deux ouvrages lui assurent une renommée internationale.

- il ouvre plus récemment une réflexion sur la modernité, la globalisation et la politique, et en particulier l'impact d'une modernité sur la vie personnelle et sociale. Il formule une critique de la postmodernité, discutant d'une troisième voie "utopique réaliste" en politique, exposée dans The Consequences of Modernity (1990), Modernity and Self-Identity (1991), The Transformation of Intimacy : sexuality, Love and eroticism in modern societies (1992), Beyond Life and Right (1994), The Third Way : The Renewal of Social Democracy (1998).

Son ambition est à la fois de refonder la théorie sociale et de réexaminer notre compréhension du développement et de la trajectoire de la modernité. Il est des intervenants les plus assidus du débat politique au Royaume-Uni, soutenant la politique de centre gauche du Parti travaillistes lors de ses multiples apparition médiatiques, et dans ses nombreux articles, dont beaucoup sont publiés dans le New Statesman. Il contribue aujourd'hui régulièrement à la recherche et aux activités du Think tank de la gauche progressiste Policy Network.

   Auteur de plus de trente livres importants et de centaines d'articles (il est un des plus lis au monde... dans le monde anglophone surtout...), il contribue aux développements notables intervenus dans les sciences sociales au cours des dernières décennies, à l'exception des protocoles de recherche. Il a écrit des commentaires sur la plupart des écoles et des figures dominantes des sciences sociales (notamment WEBER, DURKHEIM...) et a utilisé la plupart des paradigmes sociologiques, aussi bien en microsociologie, qu'en anthropologie, en psychologie, en histoire, en linguistique, en économie, dans le travail social et, plus récemment, en sciences politiques. Il a publié aussi un Manuel de sociologie (Sociology) vendu à plus de 600 000 exemplaires depuis sa première parution en 1988.

Anthony GIDDENS est connu notamment pour sa théorie de la structuration, qui précise le rôle des structures sociales et des agents sociaux, il s'oppose à tout déterminisme, car les agents même les plus conscients agissent dans des structures sociales pré-existantes à eux et aux contours qu'ils ne maitrisent pas. Ni structuraliste ni fonctionnaliste, il combine les apports de diverses écoles : c'est une "dualité de structure" ("la constitution des agents et des structures") qui donne aux systèmes sociaux leur caractère "à la fois contraignant et habilitant" pour les agents sociaux, dont routinisation et socialisation reproduisent les institutions sociales.

 

Anthony GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 2000 ; La Troisième voie : Le Renouveau de la social-démocratie, Seuil, 2002 ; La Transformation de l'intimité : Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Éditions du Rouergue, 2004 ; Le nouveau modèle européen, Hachette Littératures, 2007.

Jean NIZET, La sociologie de Anthony GIDDENS, La Découverte, collection Repères, 2007. P. RUITORT, Précis de sociologie, PUF, 2004.

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 08:18

    John REX, sociologue britannique d'origine sud-africaine, d'inspiration marxisante, militant de gauche de premier plan dans le monde universitaires en Grande Bretagne, se spécialise dans l'étude du racisme et des préjugés raciaux.

     Radicalisé lors de son travail pour la Saouth African Bantu Affaires Administration avant de déménagé en Grande Bretagne, il est chargé de cours dans les universités de Leeds (1949-1962), Birmingham (1962-1964), Durham (1964-1970), Warwick (1970-1979 et 1984-1990), Aston (1979-1984), puis Toronto (1974-1975), Le Cap (1991) et New York (1996). Membre du Comité International d'experts de l'UNESCO sur le racisme et les préjugés raciaux (1967), il est ensuite président du Comité de recherche sur les minorités raciales et ethniques de l'Association internationale de sociologie (1974-1982).

    Son travail académique implique l'analyse des conflits comme problème clé de la société et de la théorie sociologique. Son livre de 1961, Key Problems of Sociological Theory, est son premier ouvrage majeur où le conflit est plus réalistes que dans les théories fonctionnalistes britanniques passées de l'ordre social et de la stabilité du système. Connu pour ses études sur la race et les relations ethniques, il analyse la tradition classique de la sociologie, avec les travaux de Karl MARX, Georg SIMMEL et Émile DURKHEIM (notamment dans son livre Discovering Sociology de 1973).

   La théorie et la pratique ont toujours pour lui une relation dynamique qui le conduit dans ses recherches et ses commentaires "objectifs". Tant dans ses travaux universitaires que dans son engagement dans la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (CND) du Royaume-Uni et dans la Revue de la Nouvelle Gauche. (Herminio MARTINS, Université d'Oxford, 1993)

   John REX a une contribution importante dans le débat sur le multiculturalisme, notion où tous les bords idéologiques apportent leur propre vision. Il est partisan d'un multiculturalisme égalitaire (démocratique), en distinguant deux sphères/domaines de la vie politique : celle de la "culture partagée du domaine public" à laquelle tous les participants dans une société doivent se conformer ; celle du domaine privé, espace des particularités communautaires qui doivent être respectées et même soutenues par les institutions étatiques (Ethnic Minorities in the Modern Nation State : working papers in the theory of multiculturalism and political integration, London, MacMillan, 1996). John REX prône le respect mutuel entre les tenants de la culture commune et les tenants des cultures particulières/ethniques. Sur ce point, il ne se différencie pas de la position de W. RYMLICKS et de C. TAYLOR : il y a dans tous les cas une confiance en la capacité du système démocratique libéral d'absorber de manière créative toutes les déviances d'ordre culturel. (Dimitri PARSANIGLOU, de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris ; Socio-anthropologie, 15/2004).

 

John REX, Race, Colonialism and the City, Routledge, 2013 ; Ethnicité et citoyenneté, La sociologie des sociétés multiculturelles, L'Harmattan, 2006 ; Key Problems of Sociological Theory, Routledge, 2006.

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 08:50

    Thomas Burton BOTTOMORE, sociologue marxiste britannique, secrétaire de l'Association internationale de sociologie (1953-1959), est un éditeur prolifique et traducteur d'oeuvres marxistes, avec notamment ses collections publiées en 1963, Marx's Early Writings et Seleted Writings in Sociology and Social Philosophy.

Lecteur en sociologie à la London School of Economics de 1952 à 1964, chef du Département de sciences politiques, de sociologie et d'anthropologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver de 1965 à 1967, qu'il quitte à la suite d'un différend sur la liberté académique, il est ensuite professeur de sociologie à l'Université du Sussex de 1968 à 1985.

Il exerce une grand influence à travers de nombreuses revues de sociologie et de sciences politiques et est bien connu pour avoir édité en 1983 un Dictionary of Marxist Throught et avec William OUTHWAITE, The Blackwell Dictionary of Twentieth Century Social Thought, publié à titre posthume en 1993.

Il est par ailleurs membre du Parti travailliste britannique.

   Sociologue le plus connu et le plus apprécié de Grande Bretagne, de réputation internationale, il écrit des livres qui rendent accessibles les conceptions marxistes. Il permet à nombres d'érudits de poursuivre des travaux fructueux, sans contraintes dogmatiques. Même des non marxistes aiment à se référer notamment à ses Dictionnaires. Thomas BOTTOMORE garde son calme et sa tempérance même dans le monde surchargé de la sociologie après les révoltes étudiantes de 1968 et les débats théoriques intenses des années 1970. Il défend en particulier le marxisme "démocratique et civilisé" de l'école autrichienne, dont il aime le pays. Il ne croit jamais à "l'extrémisme révolutionnaire violent de certaines composantes de la gauche et est persuadé que le libéralisme économique "de droite" très à la mode dans les années 1980 allait disparaitre.

    L'effort qu'il consacre à son enseignement et à ses recherches ne l'empêche pas d'accepter pendant plusieurs années la tâche très lourde de secrétaire de l'Association internationale de sociologie où il assure la préparation des Congrès d'Amsterdam et de Stresa et trouve ainsi l'occasion de renforcer ses liens avec les Français (en particulier durant la présidence de Georges FRIEDMANN). Ces bonnes relations se concrétisent pas le rôle qu'il joue, en 1960, dans la fondation des Archives européennes de sociologie, aux côtés de Raymond ARON, de Michel CROZIER et de Ralf DAHRENHOF, sous la houlette d'Éric de DAMPIERRE. (Jean René TRÉANTON, Revue français de sociologie, 1994, 35-4, persee.fr)

 

Thomas BOTTOMORE, Theories of Modern Capitalism, Routledge, 2010 (réédition du livre publié en 1985) ; Elites and Society, Routledge, 2006 (seconde édition).

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