Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:51

      Le philosophe et sociologue norvégien est l'un des principaux animateurs du marxisme analytique. Ses activités sont partagées entre la Norvège (université d'Oslo), la France (Collège de France) et les États-Unis (universités de Chicago et Columbia) et ses oeuvres sont connues assez largement, notamment sa théorie générale de l'action humaine.

       Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat en philosophie à la Sorbonne (sous la direction de Raymond ARON, en 1972). Il enseigne ensuite à l'Université d'Oslo et à l'université de Chicago. Actuellement, il est titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'université Columbia. Élu au Collège de France en 2005, où il dispense pendant 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, il poursuit en même temps une activité éditoriale importante.

     Une grande partie de son oeuvre se caractérise par des tentatives d'utiliser des théories analytiques, en particulier la théorie du choix rationnel, comme un tremplin (quitte à la critiquer fortement ensuite) pour l'analyse philosophique et éthique, avec de nombreux exemples de littérature et d'histoire. A une époque de spécialisation, il tente des analyses générales frappantes ; il est beaucoup lu et discuté par des politologues, des juristes, des économistes et des philosophes. Seule une petite partie de son oeuvre est pour l'instant traduite en français, mais l'édition s'accélère...

 

     Sa théorie générale de l'action humaine (telle que présentée dans son ouvrage Nuts and Bolts for the Social Sciences) est centrée que les actions humaines en tant que résultat de deux processus de filtrage :

- un ensemble de contraintes structurelles (échappant au contrôle immédiat de l'agent), qui réduisent l'ensemble des actions possibles d'un point e vue abstrait à l'ensemble des actions faisables ;

- le mécanisme qui sélectionne l'élément de l'ensemble des actions faisables qui est réalisé.

Il nomme "structuraliste" la position selon laquelle le premier filtre réduit l'ensemble des actions faisables à un seul élément ou, du moins, à un ensemble si restreint que le deuxième filtre en perd toute signification. Mais rejetant cette position structuraliste, il considère plutôt les contraintes culturelles comme une toile de fond et se concentre sur le fonctionnement du second filtre. Deux interprétations principales en sont alors possibles :

- la position qu'on pourrait appeler traditionaliste consiste à affirmer qu'une des actions faisables est choisi suite à l'application involontaire de normes traditionnelles ;

- l'approche en termes de choix rationnel affirme en revanche que le second processus de  filtrage consiste en un choix délibéré si intentionnel d'une option faisable, choix qui maximise une fonction-objectif tel que le profit ou l'utilité.

    Comme ses collègues du courant marxiste analytique il part dans son oeuvre d'une lecture des oeuvres de MARX à une position tendant à passer outre aux principes du matérialisme dialectique. Ainsi il passe de Logic and Society (1978), de Making Sense of Marx (1985), d'An Introduction to Karl Marx à Nuts and bolts for the Social Sciences (1989), à Political Psychology (1993), à Closing the Books : Transtional Justice in Historical Perspective (2004) et à Le désintéressement : traité critique de l'homme économique, en deux tomes (2009 et 2010, le deuxième étant intitulé L'irrationalité). Mais plus que ses collègues, il remet en cause les principes de la rationalité tant économique que politique.

     Dans Le désintéressement, il part du postulat fondamental de la rationalité des choix des agents sociaux. L'ambition de ce livre est de démontrer que les motivations désintéressées sont plus importantes dans la vie sociale que ne le conçoivent les modèles économiques aujourd'hui dominants. Théoriquement séduisants, ceux-ci s'avèrent selon lui empiriquement faibles pour expliquer les comportements réels. Mais Jon ELSTER ne se contente par de souligner la distance de la théorie à l'expérience observée. Dissipant les soupçons qui pèsent souvent sur elles, il distingue ainsi positivement les différentes formes de désintéressement qui façonnent nos choix, aussi bien dans la vie quotidienne ou dans les urnes que dans des situations extrêmes. Il emprunte, pour ce faire, autant aux moralistes français du XVIIe siècle et à la philosophie politique du XVIIIe qu'à la littérature, à la psychologie expérimentale ou à la théorie des jeux.

 

Jon ELSTER, Leibniz et la formation de l'esprit capitaliste, Aubier, 1975 ; Le Laboureur et ses enfants.. Deux essais sur les limites de la rationalité (avec Abel GERSCHENFELD), Les éditions de Minuit, 1987 ; Karl Marx, une interprétation analytique, PUF, 1989 ; Psychologie politique - Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Les éditions de Minuit, 1990 ; Proverbes, maximes, émotions, PUF, 2003 ; Raison et raisons, Fayard, 2006 ; Agir contre soi : La faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007 ; Le désintéressement : Traité critique de l'homme économique, Tome I, Seuil, 2009 ; L'irrationalité - Traité critique de l'homme économique, tome 2, Seuil, 2010 ; Le marché et le forum dans La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux par Charles GIRARD et Alice Le GOFF, collection L'Avocat du diable, Éditions Hermann, 2010.

 

 

Partager cet article
Repost0
22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 14:38

      Il n'existe pas encore d'histoire globale de l'humanité qui intègre les épidémies dans une vision d'ensemble. Que ce soit en temps de paix ou de guerre, l'absence de prise en compte des diverses épidémies qui frappent régulièrement les êtres vivants sur la planète entraine des erreurs d'appréciation importantes que ce soit sur le plan politique, économique ou social (ou encore sociétal...). Pour ce qui concerne les conflits armés, combien de victoires et de défaites ont été mises sur le compte de l'habileté ou de la faillite des stratèges et le mérite des combattants, alors que, sans doute doute sur des batailles importantes, les véritables vainqueurs sont invisibles. En temps de paix, combien de disettes, de famines ont été mises sur le compte de politiques économiques ou de malversations marchandes ou de révoltes alors que les cycles climatiques et les épidémies balaient régulièrement les terres et les mers? En tirer simplement une leçon d'humilité est insuffisant. Un certain nombre de constantes sociologiques et matérielles se manifestent lors des épidémies et parce que leur connaissance a connu de grands progrès, l'imprévoyance de certains gouvernements n'en ressort que d'autant plus. De même que le tableau d'ensemble de l'histoire de l'humanité est incomplet, les pandémies constituant sans doute des périodes charnières sous-estimées, véritables tournants sur bien des plans - il y a un certain risque historiographique à "penser" la marche du monde à partir d'un état post-pandémique pour comprendre véritablement les ressorts de la vie "d'avant" - il n'existe pas de "sociologie des épidémies" à l'heure actuelle et il faut procéder par comparaisons entre épidémies ou pandémies à réputations semblables - les craintes suscitées, la peur étant dans ce domaine sans doute plus importes que les faits eux-mêmes - pour discerner les contours de cette possible "sociologie des épidémies"... et des conflits qu'elles révèlent ou qu'elles suscitent en propre...

    Sans établir ni les contours ni l'ensemble de la problématique d'une sociologie des épidémies, on peut s'essayer à comparer deux épidémies-pandémies, des temps modernes, dans leurs prémisses, dans leurs déroulements et dans leurs possibles conséquences sociales, économiques et politiques. Avec un certain arbitraire, tout en limitant le risque historiographique d'expliquer une épidémie-pandémie à partir des résultats et des situations postérieures, on choisit ici de comparer deux épidémies dans les Temps Modernes : l'épidémie de choléra du XIXe siècle (1832-1852) et l'épidémie du coronavirus du début du XIXe siècle (2019-?).

- On ne peut qu'être frappé par le moment où elle intervient dans les deux cas : juste au moment du triomphe d'un certain libéralisme, celle de la Monarchie de juillet née de la révolution parisienne, frustrée, de 1830 et celle d'une mondialisation libérale qui vient de loin, de la fin des années 1980, qui éclot notamment sur les ruines de l'empire soviétique et de la fin de la guerre froide. Elle éclate brutalement, l'une qualifiée de "mal asiatique" et venant à partir de mars 1832 par les côtes de la mer du Nord, l'autre, de Chine, l'un des centres du nouveau capitalisme mondialisé - concurrent direct des États-Unis, à partir de fin 2019 (les études historiques plus tard nous le diront, sans doute dès octobre...) et via les transports internationaux par mer et par air venant frapper l'Europe surtout à partir de février-mars 2020... Elles mettent fin tout deux à l'euphorie libéral, plus modestement et plus lentement au XIXe siècle, brutalement et massivement (arrêt du commerce international, confinements plus ou moins grands...) au XXIe.

- Inédite par son ampleur depuis la peste à Marseille en 1720, l'épidémie de choléra n'arrive pas par surprise pour tout le monde. Dès 1831, Casimir PERIER lui-même donne des instructions pour le renforcement des contrôles sanitaires, car on connait la progression du choléra au Bengale depuis 1817. Surprenant par sa nouveauté, le coronavirus n'est cependant pas venu complètement lui aussi par surprise. Déjà auparavant, la même région de Chine avait connu un autre virus comparable, et des mesures sont même prises en Europe dans les pays mis en état d'alerte (simple) sanitaire dès début 2020. Mais, il y a comme un effet retard dans la prise de conscience de l'ampleur et de la dangerosité du choléra comme de la pandémie du coronavirus. Se joignent, semble-t-il la volonté de sauvegarder le commerce et le système économique et l'espoir que l'épidémie ne concernera pas l'Europe ni les États-Unis (pour ce qui est de la deuxième, du XXIe siècle). Se reproduisent les mêmes comportements de dirigeants très liés à la classe économique dominante à toutes les épidémies connues. Si au Moyen-âge, on se fie à l'intervention divine réclamée avec forces processions nombreuses et variées, au XIXe siècle, on se fie à la supériorité de l'homme blanc par rapport aux masses asiatiques et au XXIe siècle, en Europe mais surtout aux États-Unis, on soupèse longuement les inconvénients et les avantages des mises en quarantaine face aux risques économiques...

- Dans les deux cas, le corps médical est pris au dépourvu. Le choléra se transmet de proche en proche, mais rien n'accrédite avec certitude la thèse de la contagion. Les cordons sanitaires et autres mesures traditionnelles - il est vrai contournés à loisir par certaines branches économiques - n'avaient, semble-t-il, aucun effet restrictif sur la diffusion de la maladie. Le coronavirus semble nouveau, induisant des attaques multiples et différenciées sur les différents individus et populations, rendant difficile l'établissement d'un étiologie et d'une méthode de combat. Même après avoir établi avec une certaine rapidité si l'on regarde l'histoire des virus et  autres êtres microscopiques, sa carte génétique, le corps scientifique, globalement, tâtonne encore en ce mois de mai 2020, pour établir tests fiables, traitements et vaccins. Ce n'est que par l'établissement de quarantaines fortes, de distanciation sociale constante et de gestes barrières contraignants que l'on peut limiter sa propagation. Il faut attendre l'aboutissement de recherches médicales au cours d'une cinquième pandémie, celles des années 1880-1890, pour que le savant allemand Robert KOCH parvienne à isoler le bacille du choléra (1883) et on ne sait combien de temps il faudra à la recherche médicale actuelle (ni combien de vagues de pandémie il faudra...) pour connaitre suffisamment bien le coronavirus pour le combattre efficacement... Dans les deux cas, une grande période d'incertitude s'installe, génératrice d'angoisse dans les populations et surtout chez les dirigeants politiques... qui tentent d'ailleurs de la faire oublier pour que l'économie et les affaires repartent... Dans la même tension des priorités entre santé et économie, les responsables dans la politique et dans les affaires (souvent les mêmes familles au XIXe et XXIe siècles) tendent à accélérer les "retours à la normale", levant parfois les quarantaines et les confinements contre l'avis de la communauté médicale.

- Le choléra exacerbe les tensions sociales et politiques, et dans les années 1820-1830, nombre de guerres "séparatistes" emmènent des soldats loin de chez eux, prenant la maladie et la transférant à leur retour au pays. Choléra et passion révolutionnaire franchissaient alors allégrement des frontières, au grand dam des pouvoirs conservateurs. Pour les élites qui avaient surtout en tête de restructurer leurs énergies autour de nations, où la question nationale était la plus importante, le mal cholérique remet au premier plan la "question sociale" et atteste la dangerosité des miasmes dans lesquels le peuple végétait. L'hygiénisme, mû par le désir de régénérer les pauvres et protéger les riches, prend son essor dans les années 1830 et 1840. Alors que pour le peuple de Paris par exemple, le choléra est le fruit d'un complot - ce qui ressemble furieusement à l'hystérie constatée sur les réseaux sociaux du XXIe siècle, de multiples initiatives, dans un très large spectre politique et moral, conduisent à construire des plans pour éradiquer à la fois la misère et la maladie endémique notamment dans les quartiers pauvres. L'éclosion des études sociologiques et des mouvements socialistes tout au long de ce siècle a peut-être de lointaines origines dans cette pandémie de choléra, d'autant que plusieurs vagues successives rappellent à toutes les classes sociales la présence du même problème. De même, la pandémie du coronavirus revivifie une "question sociale" tout à fait contemporaine, dans des sociétés aux inégalités et aux poches de pauvreté croissantes depuis des décennies. Elle touche toutes les catégories sociales, mais surtout les plus vulnérables, dans les quartiers les plus vulnérables. L'exemple des Hauts de Seine pour la France est particulièrement frappant, là où les politiques antérieures de réduction de l'espace public et des moyens publics (à commencer par les hôpitaux) se font les plus sentir. Le rappel - leur nécessité constante - des règles d'hygiène va-t-il amener à un nouvel hygiénisme? En tout cas, il provoque la prise de conscience, même dans les classes "favorisées", que l'individualisme forcené dans tous les domaines - y compris celui de l'hygiène qui est vécu comme une contrainte - dans les domaines économique (un laissez-faire des politiques de riches maximisant à outrance, au plan international, le profit à court terme, moral (la multiplication des instruments centrés sur l'individu va-t-il montré ses limites - entendez par là tous ces portables, ces mobiles, ces applications individualisées...) et social, bien entendu. De nouvelles solidarités vont-ils naitre de cette vague de pandémie? D'autant qu'elle pourrait être suivie d'autres...

- La mondialisation au XIXe et XXIe siècles, suite à la pandémie, est d'une certaine manière remise en question. A l'incertitude scientifique qui prévalut tout au long du XIXe siècle quant à la nature du choléra correspondit une interrogation tout aussi profonde sur les moyens les plus adaptés pour le contrecarrer. L'action des pouvoirs publics n'avaient de sens qu'à une échelle internationale, presque à l'évidence les transferts de troupes, les migrations et le commerce traçaient les routes par lesquelles la maladie se propageait, et ce de plus en plus vite à mesure qu'apparaissaient de nouveaux moyens de communication, tels les chemins de fer et la marine à vapeur. Mais fallait-il sacrifier le libre-échange, promesse de paix et de prospérité selon les Britanniques, aux exigences du combat contre les épidémies? Les doutes anti-contagionnistes rejoignaient les intérêts marchands dans leur critique des mesures de quarantaine, réputées aussi coûteuses qu'inefficaces. Plus un pays était éloigné des sources de l'épidémie, plus il avait tendance à préférer les mesures d'hygiène et de désinfection aux politiques de restriction des circulations. La France oscilla au cours du siècle, mais lorsqu'elle accueillit en 1851, à Paris, la première conférence sanitaire internationale, à laquelle participaient une douzaine de pays, ce fut bien pour demander un allègement des quarantaines et s'aligner ainsi sur les positions britanniques. Ce furent les préoccupation stratégiques à propos de l'Orient qui se joignirent aux préoccupations sanitaires. Les lieux saints de l'Islam apparurent comme les foyers principaux de l'épidémie, et l'Europe s'efforça de contrôler davantage encore la circulation économique en Égypte et dans l'Empire Ottoman, à l'entrée du canal de Suez. C'est tout au long de ce canal que s'érige une sorte de cordon sanitaire, qui est aussi un moyen impérial de contrôle, les efforts des savants et des diplomates pour échafauder un dispositif de surveillance sanitaire international aboutirent à la création, en 1907, de l'Office international d'hygiène publique... Cette intrication des enjeux sanitaires et stratégiques au sens large se revoit, dans le même mouvement de mise en cause de la mondialisation au début du XXIe siècle, pas forcément avec les mêmes effets, puisque les diplomaties chinoises et états-uniennes semblent entrainer le monde plutôt vers une logique centrifuge. L'histoire de la pandémie du coronavirus ne fait sans doute que commencer et la suite dira si l'on verra un renforcement ou un amoindrissement de la coopération sanitaire internationale, laquelle pourrait bien se disjoindre de la question du commerce international, pour l'instant très mis à mal, puisque les transports maritimes et aériens entre les continents et les pays sont encore en berne. En tout cas, dans bon nombre de pays, s'élèvent des propositions qui veulent remettre en marche autrement l'économie et la santé, propositions qui, s'ils venaient advenir d'autres vagues de la pandémie du coronavirus... ou d'autres virus ou facteurs de maladies, qui pourraient trouver de plus en plus d'échos. Les deux mois de confinement mondial (même partiellement) ont donné aux acteurs économiques le répit pour imaginer d'autres circuits économiques, notamment plus centré sur les ressources plus proches des consommateurs de manière générale, d'autant qu'un autre aiguillon intervient puissamment, jusque là absent de ces pandémies historiques, les changements climatiques radicaux subis déjà par nombre de populations. Et ce d'autant plus que de plus en plus d'études mettent en ligne de mire les relations entre pollutions (notamment particules fines), changements brusques de températures et de pressions (affaiblissant les résistances des organismes vivants) et propagation des épidémies...

- La politique de la peur, enfin est un thème réellement présent dans ces deux pandémies. Il s'agit au XIXe siècle pour les pouvoirs politiques - notamment les monarchies - de maintenir la pression populaire par une présence - réelle et virtuelle - policière et des moyens de répression. Il s'agit au XXIe siècle siècle pour les pouvoirs animés de l'esprit néo-libéral, de contenir les expressions populaires de mécontentement, par des répressions fortes et médiatisées, au "nom de la loi et de l'ordre". Si au XIXe siècle, les pouvoirs politiques peuvent compter encore - et on est sur la phase terminale de l'influence majeure des institutions religieuses, confrontées aux montées de l'irreligion et de l'anti-religion - sur les autorités religieuses dans leurs entreprises de maitrise de populations, au XXIe siècle, au siècle du triomphe de l'individualisme - qui va jusqu'à l'édification de "croyances sur mesure" - il n'en est plus question. Heureusement pour cette politique de la peur qui empêche de participer aux manifestations et aux grèves (la menace du chômage ne suffisant plus...), les pouvoirs publics disposent de moyens d'information sans égale, et de manipulations des opinions publiques grâce au sur-développement des réseaux sociaux, par ailleurs ferments de contestation..., donc dangereux à utiliser!   En tout cas, on le voit bien, tout cet amoncellement d'émissions radios et télés sur le terrorisme (faire du terroriste aux couteaux un facteur d'angoisse et de peur aussi puissant qu'une puissance nucléaire...) de la décennie précédente, a donné aux pouvoirs publics des enseignements qu'il peut faire fructifier pour régler à la fois la "question sociale" et la "question sanitaire"...

- Il ne semble pas y avoir de commune mesure entre la réalité de l'épidémie et l'information diffusée sur le moment et même plus tard après la pandémie. Si le choléra suscite lorsqu'il frappe en Europe l'effroi du monde journalistique qui la transmet à ses lecteurs notamment lors de ses pics, ce dernier tarde dans le compte rendu de ses ravages parmi les armées qui interviennent sur le continent et au Moyen-Orient de 1820 jusqu'à l'orée des années 1900. A l'inverse, compte tenu du déploiement des moyens d'information et de l'état de la mondialisation en 2019, les nouvelles propagent les craintes d'un bout à l'autre du monde, à partir de son premier épicentre, la Chine (même si dans un premier temps les médias muselés en Chine, et une répression qui frappe le monde médical, en retardent la perception), sans tenir compte le moins du monde d'une comparaison entre cette nouvelle épidémie et les épidémies saisonnières qui, au départ, font beaucoup plus de victimes chaque année dans le monde. Il faut bien entendu attendre la fin de la pandémie du XXIe siècle pour que soient décortiquées toutes ces données chiffrées sur les victimes du coronavirus (tant les imprécisions abondent...), et également que toute son ampleur (si est tant que les testes seront fiables et généralisés à temps...) soit connue, pour en tirer les enseignements sanitaires, économiques et sociaux.

     Jacques POULET, dans une communication présentée à la Société Française d'Histoire de la Médecine faite le 19 décembre 1970, intitulée "Épidémiologie, sociologie et démographie de la première épidémie parisienne de choléra, donne un aperçu de ce que pourrait être une sociologie des épidémies. Il pointe bien le contexte d'une explosion des communications dans le monde, et estime que ces épidémies, ces pandémies, constituent des événements importants de l'histoire à la fois par les ravages directs et les troubles sociaux, économique et politiques qui les accompagnent. Il alerte aussi sur le fait, que, malgré une veille sanitaire importante existant au XXe siècle, l'Humanité n'est pas à l'abri de ce genre d'événements à répercutions proprement civilisationnelle.

Nicolas DELALANDE, 1832, une France cholérique, dans Histoire mondiale de la France, Seuil, 2018.

 

SOCIUS

    

 

Partager cet article
Repost0
18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 11:27

     L'économiste, politologue et philosophe américain John ROEMER, professeur d'économie et de sciences politiques à l'université Yale, contribue, avec John ELSTER, Gerald VOHEN ou Philippe Van PARIJS, dans les années 1980 au marxisme analytique.

     Avant de rejoindre Yale, il est membre de la faculté d'économie de l'Université de Californie à Davis, et avant d'entrer dans le monde universitaires, il travaille plusieurs années en tant qu'organisateur de travail.

C'est à partir d'une formation en mathématique notamment à l'université de Californie à Berkeley, tout en s'impliquant dans le mouvement anti-guerre du Vietnam, origine d'ailleurs de son exclusion de l'Université pour activités politiques subversives. Il enseigne ensuite les mathématiques dans les écoles secondaires de San Francisco pendant 5 ans avant finalement de retourner à Berkeley où il obtient son doctorat en économie en 1974.

     John ROEMER est membre de l'Econometric Society et membre correspondant de la British Academy. Un temps président  de la Society for Social Choice and Welfare, il a siégé aux comités de rédaction de nombreuses revues en économie, en sciences politiques et en philosophie. Il siège actuellement au conseil consultatif d'Academics Stand Against Poverty (ASAP).

     

    John ROEMER contribue principalement dans 5 domaines : l'économie marxiste, la justice distributive, la concurrence politique, l'équité et le changement climatique, et la théorie de la coopération.

- L'économie marxiste. Ses premiers travaux portent sur les principaux thèmes de l'économie marxisme qu'il tente de réinterpréter en utilisant les outils de la théorie de l'équilibre général et de la théorie des jeux. Il propose (1982, Harvard University Press, Théorie générale de l'exploitation et de la classe) un modèle d'agents différenciés par leurs dotations et qui doivent choisir leur profession, soit en agissant sur la main-d'oeuvre soit en utilisant leur capital. En optimisant les prix du marché, les agents choisissent l'un des 5 postes de classe, par exemple dans l'agriculture, dont la nomenclature générale comprend, les propriétaires agricoles, les paysans riches (employeurs et travaillant leurs terres), les paysans moyens (ne travaillant que pour eux-mêmes et ne participant pas au marché), les paysans pauvres (travaillant leur propre parcelle et vendant leur force de travail) et les travailleurs sans terre (que ne vendent que leur force de travail). Les individus sont, par ailleurs, soit des exploiteurs, soit des exploités, selon qu'ils consomment des biens ou en dépensent.

Le résultat central, le Principe de correspondance d'exploitation  de classe (CECP) qui indique que les individus qui optimisent et emploient sont nécessairement des exploiteurs et ceux qui optimisent seulement en vendant leur force de travail sont exploités. Ainsi, un principe marxiste classique, pris comme un fait observé dans les écrits de MARX, émerge ici comme un théorème. Des relations lient l'exploitation et la classe. Dans les modèles simples (par exemple, celui de LÉONTIEF), la définition du "travail incarné dans les marchandises" est simple. Avec des ensembles de production plus complexes, ce n'est pas le cas, et donc la définition de l'exploitation n'est pas évidente. Le programme de ROEMER est alors de proposer des définitions du temps de travail incarné, pour les économies avec des ensembles de production plus généraux, ce qui préserverait le CECP. Cela conduit à l'observation que, pour les ensembles de production générale, le temps de travail incarné ne peut pas être défini avant que l'on connaisse les prix d'équilibre. Ainsi, contrairement à MARX, la valeur-travail n'est pas un concept qui est plus fondamental que les prix. ROEMER regroupe certaines de ses idées dans Analytical Marxism, Cambridge University Press, 1986.

- Justice distributive. Son travail sur l'exploitation l'amène à croire que la cause fondamentale de l'exploitation est l'inégalité de propriété des actifs productifs, plutôt que le genre d'oppression qui se produit dans le processus de travail au point de production. Tout en écrivant A General Theory of Exploitation and Class (1982), ROEMER est influencé par le philosophe G. A. COHEN et le théoricien politique John ELSTER, tous spécialistes voulant reconstituer le marxisme sur des bases analytiques "solides", en utilisant des techniques modernes. ROEMER rejoint ce groupe en 1981. Il est fortement influencé par COHEN, dont l'ouvrage de 1978, Karl Marx Theory of History : A defence, devient la référence du marxisme analytique. Ayant compris que l'inégalité de propriété des actifs était la cause principale de l'inégalité capitaliste, ROEMER commence à lire des travaux philosophiques sur l'égalité. Impressionné par les écrits de Ronald DWROKIN (1981), prônant une sorte d'égalitarisme des ressources, il montre plus tard (1985) que son hypothétique marché de l'assurance et son voile d'ignorance ne suffisent pas à compenser la mauvaise dotation de talents naturels ou de malchance à la naissance. S'inspirant de la proposition de Richard ARNESON (1989), il propose une conception de l'égalité des chances, que tentait de favoriser DWORKIN et DRNESON : indemniser les gens pour les tenir en même temps responsables de leurs choix et de leurs efforts. Il élargit cette théorie dans plusieurs ouvrages successifs (1996, 1998, 2012) où il propose un algorithme selon lequel une société pourrait égaliser les chances d'obtenir des objectifs donnés : capacité de gain, revenu, santé) pour les individus rendus ainsi responsables de leurs choix. ROEMER et ses collaborateurs produisent alors un certain nombre d'applications de cette approches (2001-2012), la Banque mondiale utilisant cette approche pour évaluer l'inégalité des chances dans les pays en développement. On trouve une bonne synthèse des travaux théoriques dans son livre de 1998, Theories of Distributive Justice, Harvard University Press.

- Concurrence politique. John ROEMER s'intéresse à la "lutte démocratique des classes", c'est-à-dire à la façon dont les classes des démocraties s'affrontent suivant leurs intérêts opposés. Il est insatisfait du concept dominant d'équilibre politique, pour plusieurs raisons : les acteurs politiques se soucient plus de gagner les élections plus que de représenter réellement leurs électeurs , cet équilibre n'existe que si l'espace politique est unidimensionnel. Dans son ouvrage de 1999, il propose un autre concept d'équilibre politique dans la concurrence des partis, qui exploite l'idée que les organisations de partis se composent de factions. Dans une variante de la proposition, chaque organisation du parti comprend 3 factions : les militants, qui souhaitent proposer une politique qui maximise l'utilité moyenne des électeurs du parti, les Opportunistes, qui ne veulent que maximiser la probabilité de victoire et les Réformistes qui souhaitent maximiser l'utilité attendue de leurs électeurs. Un équilibre consiste en une proposition de politique de chaque partie, de sorte qu'aucun partie ne peut s'écarter d'une autre politique qui augmenterait les gains de ces trois factions. Ce concept, appelé Parti Unanimity Nash Equilibrium (PUNE), peut être considéré comme impliquant des négociations entre les factions au sein de chaque parti. PUNE s'applique facilement à un ensemble bidimensionnel ou un multiple d'équilibres existent génériquement, dans des conditions raisonnables. Il est à remarquer que bien des analystes de la politique (politicienne) appliquent souvent ce genre de raisonnement pour comprendre l'évolution possible à l'intérieur d'un parti, en fonction des réussites et des échecs électoraux. ROEMER et ses collaborateurs appliquent cette méthode à un certain nombre d'exemple dans plusieurs ouvrages. Avec dynamisme, en étudiant l'impact d'un thème central, l'égalité économique, l'éducation, les impôts, l'immigration... Voir surtout pour cet ordre d'idées son ouvrage de 2001, réédité en 2006, Political Competition, Theory and Applications, Harvard University Press.

- Équité et changement climatique. Avec ses collaborateurs Humberto LLAVADOR et Joaquim SILVESTRE, John ROEMER élabore une théorie formelle de la durabilité, que les auteurs appliquent au problème du changement climatique (2010, 2011). Plutôt que de maximiser une somme de services publics généralisés, qui est la pratique omniprésente des économistes travaillant sur le changement climatique, les auteurs maximisent un objectif qui soutient le bien-être au plus haut niveau faisable, ou soutient la croissance du bien-être à un taux de croissance choisi. Il critique (2011) l'approche utilitaire à prix réduit. Ils proposent (2012) une méthode de négociation entre le Nord et le Sud sur l'attribution des droits d'émission de gaz à effet de serre, ne se positionnant pas sur l'éthique mais sur les possibilités existantes.

- Coopération. Bien que les biologistes évolutionnistes, les anthropologues et les économistes comportementaux considèrent de plus en plus l'Homo sapiens comme une espèce coopérative, presque toutes les théories économiques supposent un comportement conflictuel : la théorie générale de l'équilibre et la théorie des jeux non coopératifs en sont les principaux outils. ROEMER et SILVESTRE (1993, The proportional solution in economies with private and public ownership) entendent prouver l'existence, pour des environnements économiques généraux, de la possibilité d'une solution proportionnelle : une allocation de biens et de main-d'oeuvre efficace dont la valeur est proportionnelle à la valeur du travail dépensé par les différents acteurs. ROEMER (2011) indique qu'il s'agit d'un problème "d'équilibre kantien" coopératif entre acteurs, calculant leurs apports et leurs gains, en fonction de ce qu'ils constatent chez les autres, pour ne pas s'en écarter sans risques... Dans les écrits de ROEMER, on trouve souvent des éléments descriptifs et prescriptifs, pas toujours répartis en chapitres distincts.

 

   Peu de textes de John ROEMER sont traduits en français. On peut trouver dans la revue Boston Review des articles - en français dans la version française - de l'auteur, assortis de commentaires et de débats instructifs.

Partager cet article
Repost0
16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:45

     Le sociologue américain Erik Olin WRIGHT, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, entre autres fonctions, qui axe ses travaux sur l'étude des classes sociales, est une figure du marxisme analytique. Il est connu pour diverger du marxisme classique dans sa rupture de la classe ouvrière en sous-groupes de pouvoir diversement tenu et donc divers degrés de conscience sociale. Il introduit de nouveaux concepts pour s'adapter à ce changement de perspective, y compris la démocratie profonde et la révolution interstitielle.

    Erik Olin WRIGHT commence à faire des contributions à la communauté intellectuelle au milieu des années 1970, avec toute une génération de jeunes universitaires radicalisés par la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques. A l'université du Winsconsin-Madison, il supervise les thèses de nombreux jeunes chercheurs qui ont procédé par la suite à des travaux, devenant des sociologues et des politiciens notables ; dont Wilmot JAMES, César Rodraguez GARAVITO et Vivek CHIBBER. De même, il siège à des comités de thèse des chercheurs qui continuent aujourd'hui d'apporter des contributions considérables dans les domaines de la stratification sociale, de la politique sociale et de l'inégalité : Gasta ESPING-ANDERSEN, Eduardo BONILLA-SILVA, sans oublier le regretté Devah PAGER....

Tout au long de sa carrière, il est sollicité par d'autres universités pour se joindre à leur faculté de sociologie, notamment l'Université d'Harvard en 1981 (tentative échouée par des opposants à ses thèses, comme Daniel BELL,  George HOMANS, Derek BOK, malgré les propositions de nombreux partisans et d'Harrison WHITE, qui respectait le travail de WRIGHT malgré son opposition à l'engagement marxiste). le conflit intellectuel se double toujours d'un conflit "professionnel", surtout dans le milieu universitaire, où tentent de se bloquer des carrières par des manoeuvres qui n'ont rien d'un débat intellectuel...

     Ses travaux ont pour objectif de moderniser le concept marxiste de classe. Il souligne l'importance du contrôle des moyens de production dans la définition d'une classe, pendant que, dans le même temps, il essaie de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant dès lors du concept webérien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location (terme qu'il utilise dans son livre Classes, difficilement traduisible mais approchant l'expression française de classe contradictoire) parce que, bien qu'ils ne soient pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents, le propriétaire des moyens de production essaie donc d'acheter leur loyauté en leur donnant des parts de ses entreprises et en les dotant d'une autorité sur ses collègues de travail. Ainsi les travailleurs qualifiés tendent à être plus proches des intérêts des "patrons" que de ceux des autres salariés.

   Publié en 1997, Class Counts tient une place particulière dans son oeuvre. Travail théorique, mais aussi empirique, cet ouvrage utilise les données collectées dans plusieurs pays industrialisés, y compris les États-Unis. Erik Odin WRIGHT s'attache à décrire les modalités d'un dépassement du capitalisme, en définissant une "boussole de l'émancipation". Dans son ouvrage qui présente cette recherche, publié en français sous le titre Utopie réelles, il s'efforce d'identifier les modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique, en visant donc des "utopies" qui soient "désirables", "viables" et "faisables". En France, les thèses de ce livre ont été discutées par Jérôme BASCHET.

     Une recherche constante est transcrite dans ses ouvrages successifs, Class, Crisis and the State, London, New Left Books, 1978 ; Classes, London, verso, 1985 ; Interrogating Inequality : Essays on Class Analysis, Socialiism and Marxism, London, verso, 1994 ; Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Envisioning Real Utopias, London, verso, 2010 ; Understanding class, London, verso, 2015.

 

Erik Odin WRIGTH, Utopies réelles, Paris, La Découverte, collection L'horizon des possibles, 2017 ; Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée, dans Contretemps, revue de critique communiste n°21, article traduit par Ugo PALHETA, paru d'abord dans la New Left Review en 2009.

Jérôme BASCHET, Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme?; A propos d'Utopies réelles, dans EcoRev 2018/I, n°46, Cairn.info.

 

   

Partager cet article
Repost0
14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 07:50

    La théorie de la structuration sociale est une théorie sur la création et le maintien des systèmes sociaux qui s'appuie sur l'analyse des structures et des agents, sans donner la primauté à l'un de ces ensembles. Ni l'analyse macrosociologique (qualifiée parfois d'holiste), ni l'analyse microsociologique (plus ou moins proche de l'individualisme méthodologique) n'est suffisante. La théorie vise donc à articuler l'agent et les structures. Issue des travaux du sociologue Anthony GIDDENS, qui en a développé la plupart des aspects dans The Constitution of Society, qui analyse l'intersection des agents et des structures selon 3 axes : la phénoménologie, l'herméneutique et les pratiques sociales. Les partisans de cette théorie ont adopté et élargi cette position (par exemple R. STONES, Structuration Theory : Traditions in Social Theory, New York, Palgrave Macmilian, 2004). Même si la structuration sociale est beaucoup critiquée (parfois d'ailleurs à cause de la recherche d'une "troisième voie" politico-économique), elle est encore utilisée en sociologie contemporaine au début du XXIe siècle (voir Christopher G.A. BRYANT et David JARY, "Coming to terms with Anthony Giddens, dans leur ouvrage Giddens' theory of structuration : A critical appreciation, New York, Routldge, 1991).

 

Une théorie féconde et marquante dans la sociologie contemporaine

  Contrôle des organisations

     Jocelyn HUSSER, Maître de conférences à l'université Bordeaux IV, professeur associé à l'ESCEM, examine surtout l'éclairage que peut apporter la théorie de la structuration dans "le contrôle des organisations". La théorie de la structuration, écrit-t-il, intéresse les sciences de gestion dans la mesure où elle propose un cadre d'analyse fécond intégrant simultanément la structure et l'individu, l'action et l'interaction dans un mouvement dynamique. Son positionnement original lui permet de considérer l'entreprise, l'organisation, non pas comme un lieu figé où la structure formelle agit comme une contrainte, mais comme un lieu de construction, de structuration, un lieu en mouvement perpétuel. La théorie de la structuration instruit ainsi de façon pertinente le champ des sciences de gestion car elle propose un prisme innovant s'intéressant notamment aux processus organisationnels dans leurs aspects complexes intégrant actions, acteurs compétents et mécanismes structurels. Elle présente également l'intérêt d'avancer des propositions de compréhension des changements organisationnels à travers les interactions des acteurs au sein des organisations. Une théorie, indique t-elle, ne peut présenter un intérêt que si elle mobilise des critères permettant de l'ancrer dans les faits empiriques et permettant une opérationnalisation des concepts. Autrement dit, la théorie globale de la structuration de GIDDENS ne "fait ses preuves", que par ses applications dans les domaines les plus divers des sciences sociales, ce qui avait été en son temps le critère principal de "validité" de la réflexion théorique de DURKHEIM sur la société. Et notre auteure s'efforce de confronter cette théorie globale au contexte bien concret, empirique, des organisations. Elle considère que ce courant recherche théorique emmené par GIDDENS est adapté au contexte des organisations, et apporte des arguments dans ce sens.

    Plusieurs auteurs, à la suite des travaux de GIDDENS, suivent sa voie ou les commentent, souvent pour les prolonger.

Pour D. AUTISSIER et F. WACHEUX (Structuration et management des organisations, L'Harmattan, 2000), la théorie de la structuration est une métathéorie de l'action : "en préconisant une résolution par dualité, elle permet d'agencer des données empiriques et théoriques multiples, complexes et même parfois apparemment contradictoires". L'intérêt perçu quant à cette théorie est triple :

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure de nature "macro-sociale" de la récursivité de l'action et de la structure ;

- elle ne considère pas l'organisation comme une structure formelle mais comme un lieu de structuration :

- elle permet de combiner de nombreux courants de recherche en sciences humaines et de les organiser en fonction de leur capacité à renseigner la structuration de l'individu, des interactions entre actions et de l'organisation elle-même.

    Pour J. ROJOT (Théorie des organisations, Edition ESKA, 2003), il s'agit avant tout d'une théorie qui se place dans "le cadre de la sociologie politique" ; elle viserait les rapports de l'individu et de la société. Elle présente l'intérêt de relier en un tout cohérent un ensemble d'axes théoriques épars exploités par d'autres chercheurs, axes théoriques signifiants et pertinents par eux-mêmes, mais qui ont du mal à proposer ne articulation évidente permettant une synthèse à propos des organisations." Les concepts fondamentaux intéressant directement les organisations peuvent être recensés en 5 grandes catégories :

- La dualité du structurel est au centre de la construction de GIDDENS. Elle introduit l'idée selon laquelle "les propriétés structurelles des systèmes sociaux sont à la fois des conditions et des résultats des activités accomplies par des agents qui font partie de ces systèmes" (GIDDENS, 1987). Au niveau des organisations, GIDDENS nous incite à prendre en considération la force et la dynamique des systèmes. Les managers ne peuvent agir que par la conscience de l'existence d'une structure, certes évolutive, mais toujours prééminente. La dualité du structurel se caractérise ainsi par sa volonté de lier les niveaux individuel et institutionnel du système étudié. Sa fécondité réside dans l'appropriation simultanée de l'objet et de l'individu par l'interaction. Elle permet un choix d'analyse (structure, interaction, individu) laissant une liberté d'observation pour le chercheur.

- L'importance des rencontres et des interactions dans la théorie de la structuration. Le point de départ est loin de se situer à un plan macro-social puisque ce sont les rencontres quotidiennes qu'ont les acteurs qui permettent aux structures d'évoluer. Selon ROMELAER (2000), elles méritent toute notre attention : "Pour éphémères et banales qu'elles paraissent, elles sont, par leur aspect routinier, des éléments constitutifs de la production des propriétés structurelles des systèmes sociaux". A travers ces rencontres, les routines vivent et perpétuent les propriétés structurelles des systèmes sociaux. Les rencontres sont le fil de l'interaction sociale, la succession ordonnée des engagements avec d'autres personnes dans le cycle quotidien des activités. Pour GIDDENS (1987), ces rencontres "prennent la forme typiques de routines". Cette appréciation intéresse les organisations à condition que le chercheur se situe comme un observateur-participant pour saisir l'éphémère et de façon indirecte la permanence à travers la reproduction sociale. Cette dimension incite à mobiliser la théorie des conventions pour étudier les phénomènes de stabilité et au-delà les conditions et modalités de changement des organisations. Cependant, comme le précise GIDDENS (1987), il s'agit d'une vision, qui devrait être couplée avec les dimensions supérieures d'une institution : "le tissu davantage ramifié des rapports sociaux doit se concevoir également à partir de l'intégration globale et de l'intégration systémique".

- La notion d'acteur compétent établit clairement un statut à l'acteur, c'est-à-dire des cadres et des personnes travaillant dans les organisations. Il ne s'agit ni d'un sujet passif, agi, ni d'un agent économique contraint, au service d'une simple pensée calculatoire, optimisante. Il ne s'agit pas non plus d'un acteur libre au sens de CROZIER et FREIDBERG (1977), jouant avec les règles et les zones d'incertitude. GIDDENS définit une personne comme étant un actant, car les structures sociales contraignent l'action individuelle. En effet, elles sont, pour COCULA et FRÉDY-PLANCHOT (Freins et motivations liés au télétravail chef EDF-GDF ; l'apport de la théorie de la structuration, dans Structuration et management des organisations, sous la direction de AUTISSIER et WACHEUX, L'Harmattan, 2000), les cartes qui définissent le territoire des acteurs. Mais ces derniers sont définis comme compétents car ils sont auteurs de leurs actes, renforçant mais aussi agissant sur la structure. Au final, GIDDENS (1987) leur accorde le passage de statut d'agent à celui d'actant dès lors qu'ils saisissent la capacité de "créer une différence." Ainsi, un agent devient actant s'il gagne la capacité à créer une différence, donc d'exercer un pouvoir.

- La routinisation et l'institutionnalisation : lors du déroulement d'une action, l'actant rechercherait une sécurité ontologique, une autonomie de contrôle avec des routines prévisibles qu'il tenterait d'institutionnaliser par des pratiques connues ou tacites et la recherche du pouvoir. Ce concept fondamental renvoie une fois de plus à un courant de recherche en gestion qui s'accorde sur l'insuffisance d'une seule explication par les superstructures. Il convient aussi de comprendre les phénomènes par les pratiques, les représentations et l'intelligence des acteurs.

- Le contrôle réflexif de l'action. Cette conception s'appréhende également à partir de la conscience de soi des acteurs. Elle représente la capacité de surveiller, contrôler le flot continu de la vie sociale qui se déroule et par là-même la capacité à se situer et s'évaluer. Le contrôle réflexif est inhérent à toute action ; il porte à la fois sur le contrôle personnel de sa propre conduite et sur celui des autres acteurs. Le contrôle réflexif implique une conscience pratique et une conscience discursive des acteurs. Il faut souligner la pertinence de l'apport de GIDDENS pour la gestion dans la mesure où cette dichotomie permet un éclairage nouveau sur les questions des pratiques, des savoirs et des savoir-faire avec un entremêlement des connaissances pratiques quotidiennes tacites et des connaissances scientifiques, plus structurées et apparaissant donc comme beaucoup plus conscientes aux acteurs.

Si GIDDENS, soutient notre auteur, ne s'est intéressé que de façon indirecte aux entreprises, la résonance et la pertinence de ces concepts pour ces organisations sont indéniables. Ils demandent désormais des confrontations empiriques beaucoup plus nombreux que ceux recensés jusqu'à présent.

Dans sa conclusion, il estime que pour atteindre les objectifs qu'elle s'assigne, la gestion mobilise des théories, des courants de recherche appartenant à des discipline connexes comme le droit, l'économie, la sociologie ou la psychologie. "Comme a pu le souligner G. KOENIG (dans Structuration et management des organisations, ibid), Giddens a multiplié les angles de recherche, "un peu à la manière de Gareth Morgan avec ses fameuses images de l'organisation". Pour répondre à ses ambitions, Giddens (de 1987 à 1993) a décidé de recourir à différents moteurs de recherche. Il a ainsi sollicité la linguistique, la sociologie phénoménologique, l'ethnométhodologie, la microsociologie, la psychanalyse, le structuralisme. Il a ouvert des voies de recherche pour les sciences de gestion sans pour autant en indiquer les écueils. Le défi consiste pour le chercheur à agencer plusieurs champs disciplinaires sans pour autant se situer dans une analyse, une pensée syncrétique ou encore choisir une "systématisation englobante" où certains axes théoriques ne sont mobilisés que de façon superficielle, sans lien défini avec les théories réellement exploitées. L'opérationnalisation de la théorie de la structuration ne peut être obtenue qu'au prix d'une démarche contextuelle et d'un agencement mûrement choisi de théories connexes complémentaire. A cette condition, la théorie de la structuration apporte des réponses descriptives et parfois prescriptives à propos de l'évolution des entreprises, des mécanismes organisationnels et humains à l'origine des routines et de leurs évolutions, des conditions et des modalités de changements des structures elles-mêmes." On dénote bien dans cette conclusion, une mise en garde contre une certaine tendance, après une spécialisation poussée dans les sciences sociales, faisant perdre tout sens de la globalité sociale, dans la tentation de reprendre un sens global aux activités, ici des organisations, à faire du syncrétisme, style relier les théories de Raymond BOUDON, proches de l'individualisme méthodologique et bataillant contre le holisme à des théories fortement globalisantes s'y opposant et défendant précisément ce holisme... Mais la recherche, en sociologie comme ailleurs, se défie souvent des frontières épistémologiques pour faire avancer la connaissance...

    Gestion des connaissances

      Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, maître assistantes, l'une à l'Institut des Hautes Etudes Commerciales, l'autre à l'Institut Supérieur de Finances et de Fiscalité, tous deux situés à Sousse en Tunisie,  traitent de l'application de la structuration aux systèmes de connaissance. L'attention, écrivent-elles, portée à la technologie comme source d'avantages concurrentiels inciterait à saisir ce qui se passe "au coeur de l'action", c'est-à-dire ce que les utilisateurs font réellement de la technologie dans leur travail quotidien : que signifie tout cela en pratique ? Qu'il ne faut pas se contenter de consacrer de l'énergie à la seule gestion de la technologie, mais qu'il faut aussi en dégager pour celle de ses usages. Ce qui suppose de prendre au sérieux la différence entre les technologies que nous achetons et l'usage réel qui en est fait (W. ORLIKOWSKI, Using Technology and Constituting Structures : a Practice Lens for Studying Technology in Organizations", dans organization Science, 2000, volume 11, n°4).

Trop souvent, poursuivent-ils, l'organisation se contente de choisir et de mettre en place la "bonne" technologie, sans se soucier de l'usage qui en est fait (MARKUS et ROBEY, 1988). Or, c'est par la gestion des usages que l'organisation contrôlera mieux la performance de ses technologies. Une technologie n'est pas en elle-même rentable, c'est la manière dont on s'en sert qui constitue un avantage concurrentiel (ORLIKOWSKI, JONES et KARSTEN, 2008). Malgré la prise de conscience croissante de la nécessité d'accompagner les usages tout autant que l'implantation des outils, les recherches sur l'utilisation des TIC (Technologies de l'Information et de la Communication) se réduisent souvent à des questions d'accès à la technologie (CONSOLI, 2012 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Toutefois, l'usage dépasse le rapport fonctionnel de l'individu à la technique, il recouvre aussi les comportements, les attitudes et les représentations des individus qui se rapportent directement ou indirectement à l'outil (JONES et KARSTERN, 2009). Les recherches négligent aussi la gestion des connaissances durant l'usage des TCI. Or, la connaissance créée et partagée par les acteurs devrait être convenablement gérée (MCGINNIS et HUANG, 2007).

C'est dans ce sens que les systèmes de gestion intégrés tels que les ERP (Entreprise Resource Planning) connaissent un véritable succès auprès des entreprises (MUNIR et CUENCA, 2003 : PEDRO et collaborateurs, 2012, CHANG et collaborateurs, 2012). Toutefois, cet engouement ne doit pas taire la complexité de ces systèmes ; ils sont considérés comme des outils de gestion qui posent problèmes : ils modifient la structure, explosent les budgets et dépassent les délais (MUNIR et collaborateurs, 2013 ; PEDRO et collaborateurs, 2012). Actuellement, les PME/PMI manquent d'information sur les critères de réussite des projets de mise en place de ces systèmes. De plus, face à la multiplication de l'offre de progiciels, le choix du bon produit devient un véritable casse-tête pour les décideurs.

La théorie de la structuration de GEDDENS (1987) apporte, dans ce cadre, un éclairage à la compréhension de la dynamique liée à l'usage de l'ERP. En effet, elle explique comment, via les usages des TIC, les structures sociales, caractérisées par les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, sont affectées (ROJOT, 2010). L'idée essentielle de cette théorie, étant que ces propriétés orientent les activités ; de même les activités à leur tour orientent ces propriétés et leur donnent du sens. Cette rétroaction est au centre de la dualité structurelle (M. S. POOLE, Response to Jones and Karsten, Giddens's structuration theory and information systems research, MIS Quarterly, volume 33, n°3, 2009).

Dès lors, l'objectif de la recherche de nos deux auteures est d'attirer l'attention sur l'importance de la gestion des connaissances lors de l'usage d'un ERP en mobilisant la théorie de la structuration. Plus précisément, il s'agit de montrer comment les propriétés structurelles de signification, de domination et de légitimation, appuyées par les pratiques de gestion de connaissances, favorisent ou inhibent l'usage d'un ERP.

 

Amel CHAABOUNI et Imène Ben YAHIA, Application de la théorie de la structuration aux systèmes ERP : importance de la gestion des connaissances, dans Recherches en Sciences de Gestion, n°96, 2013/3. Jocelyn HUSSER, La théorie de la structuration : quel éclairage pour le contrôle des organisations?, dans Vie et Sciences de l'entreprise, n°183-184, 2010/1-2.

   

Partager cet article
Repost0
11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 13:04

    Anthony GIDDENS, nommé Lord, donc baron GIDDENS (depuis 2004, précision pour ceux qui aiment les titres de noblesse : cela implique par ailleurs qu'il siège de droit à la Chambre des Lords......), sociologue britannique est l'auteur d'une théorie sur la structuration, qui bat en brèche, peut-on dire, toutes les théories dérivées de l'individualisme méthodologique. Considéré comme l'un des plus importants contributeurs de la sociologie contemporaine, professeur de sociologie à l'université de Cambridge, il est souvent sollicité pour êtres conseiller politique au tournant des années 2000 (Tony BLAIR, Bill CLINTON, Luis Rodriguez ZAPATERO...). Il est en 2013 professeur émérite à la London School of Economics.

   Son oeuvre est généralement présentée comme se déclinant en trois périodes :

- d'abord, il présente une nouvelle vision de ce qu'est la sociologie, en se basant sur une relecture critique des classiques : Capitalism and Modern Social Theory (1971) et New Rules of Sociological Method (1976) ;

- il développe ensuite sa théorie de la structuration, une analyse de l'agent et de la structure, dans laquelle la primauté n'est reconnue à aucun des deux : Central Problems in Social Theory (1979) et Constitution of Society (1984). Ces deux ouvrages lui assurent une renommée internationale.

- il ouvre plus récemment une réflexion sur la modernité, la globalisation et la politique, et en particulier l'impact d'une modernité sur la vie personnelle et sociale. Il formule une critique de la postmodernité, discutant d'une troisième voie "utopique réaliste" en politique, exposée dans The Consequences of Modernity (1990), Modernity and Self-Identity (1991), The Transformation of Intimacy : sexuality, Love and eroticism in modern societies (1992), Beyond Life and Right (1994), The Third Way : The Renewal of Social Democracy (1998).

Son ambition est à la fois de refonder la théorie sociale et de réexaminer notre compréhension du développement et de la trajectoire de la modernité. Il est des intervenants les plus assidus du débat politique au Royaume-Uni, soutenant la politique de centre gauche du Parti travaillistes lors de ses multiples apparition médiatiques, et dans ses nombreux articles, dont beaucoup sont publiés dans le New Statesman. Il contribue aujourd'hui régulièrement à la recherche et aux activités du Think tank de la gauche progressiste Policy Network.

   Auteur de plus de trente livres importants et de centaines d'articles (il est un des plus lis au monde... dans le monde anglophone surtout...), il contribue aux développements notables intervenus dans les sciences sociales au cours des dernières décennies, à l'exception des protocoles de recherche. Il a écrit des commentaires sur la plupart des écoles et des figures dominantes des sciences sociales (notamment WEBER, DURKHEIM...) et a utilisé la plupart des paradigmes sociologiques, aussi bien en microsociologie, qu'en anthropologie, en psychologie, en histoire, en linguistique, en économie, dans le travail social et, plus récemment, en sciences politiques. Il a publié aussi un Manuel de sociologie (Sociology) vendu à plus de 600 000 exemplaires depuis sa première parution en 1988.

Anthony GIDDENS est connu notamment pour sa théorie de la structuration, qui précise le rôle des structures sociales et des agents sociaux, il s'oppose à tout déterminisme, car les agents même les plus conscients agissent dans des structures sociales pré-existantes à eux et aux contours qu'ils ne maitrisent pas. Ni structuraliste ni fonctionnaliste, il combine les apports de diverses écoles : c'est une "dualité de structure" ("la constitution des agents et des structures") qui donne aux systèmes sociaux leur caractère "à la fois contraignant et habilitant" pour les agents sociaux, dont routinisation et socialisation reproduisent les institutions sociales.

 

Anthony GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 2000 ; La Troisième voie : Le Renouveau de la social-démocratie, Seuil, 2002 ; La Transformation de l'intimité : Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Éditions du Rouergue, 2004 ; Le nouveau modèle européen, Hachette Littératures, 2007.

Jean NIZET, La sociologie de Anthony GIDDENS, La Découverte, collection Repères, 2007. P. RUITORT, Précis de sociologie, PUF, 2004.

Partager cet article
Repost0
9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 08:18

    John REX, sociologue britannique d'origine sud-africaine, d'inspiration marxisante, militant de gauche de premier plan dans le monde universitaires en Grande Bretagne, se spécialise dans l'étude du racisme et des préjugés raciaux.

     Radicalisé lors de son travail pour la Saouth African Bantu Affaires Administration avant de déménagé en Grande Bretagne, il est chargé de cours dans les universités de Leeds (1949-1962), Birmingham (1962-1964), Durham (1964-1970), Warwick (1970-1979 et 1984-1990), Aston (1979-1984), puis Toronto (1974-1975), Le Cap (1991) et New York (1996). Membre du Comité International d'experts de l'UNESCO sur le racisme et les préjugés raciaux (1967), il est ensuite président du Comité de recherche sur les minorités raciales et ethniques de l'Association internationale de sociologie (1974-1982).

    Son travail académique implique l'analyse des conflits comme problème clé de la société et de la théorie sociologique. Son livre de 1961, Key Problems of Sociological Theory, est son premier ouvrage majeur où le conflit est plus réalistes que dans les théories fonctionnalistes britanniques passées de l'ordre social et de la stabilité du système. Connu pour ses études sur la race et les relations ethniques, il analyse la tradition classique de la sociologie, avec les travaux de Karl MARX, Georg SIMMEL et Émile DURKHEIM (notamment dans son livre Discovering Sociology de 1973).

   La théorie et la pratique ont toujours pour lui une relation dynamique qui le conduit dans ses recherches et ses commentaires "objectifs". Tant dans ses travaux universitaires que dans son engagement dans la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (CND) du Royaume-Uni et dans la Revue de la Nouvelle Gauche. (Herminio MARTINS, Université d'Oxford, 1993)

   John REX a une contribution importante dans le débat sur le multiculturalisme, notion où tous les bords idéologiques apportent leur propre vision. Il est partisan d'un multiculturalisme égalitaire (démocratique), en distinguant deux sphères/domaines de la vie politique : celle de la "culture partagée du domaine public" à laquelle tous les participants dans une société doivent se conformer ; celle du domaine privé, espace des particularités communautaires qui doivent être respectées et même soutenues par les institutions étatiques (Ethnic Minorities in the Modern Nation State : working papers in the theory of multiculturalism and political integration, London, MacMillan, 1996). John REX prône le respect mutuel entre les tenants de la culture commune et les tenants des cultures particulières/ethniques. Sur ce point, il ne se différencie pas de la position de W. RYMLICKS et de C. TAYLOR : il y a dans tous les cas une confiance en la capacité du système démocratique libéral d'absorber de manière créative toutes les déviances d'ordre culturel. (Dimitri PARSANIGLOU, de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris ; Socio-anthropologie, 15/2004).

 

John REX, Race, Colonialism and the City, Routledge, 2013 ; Ethnicité et citoyenneté, La sociologie des sociétés multiculturelles, L'Harmattan, 2006 ; Key Problems of Sociological Theory, Routledge, 2006.

Partager cet article
Repost0
7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 08:50

    Thomas Burton BOTTOMORE, sociologue marxiste britannique, secrétaire de l'Association internationale de sociologie (1953-1959), est un éditeur prolifique et traducteur d'oeuvres marxistes, avec notamment ses collections publiées en 1963, Marx's Early Writings et Seleted Writings in Sociology and Social Philosophy.

Lecteur en sociologie à la London School of Economics de 1952 à 1964, chef du Département de sciences politiques, de sociologie et d'anthropologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver de 1965 à 1967, qu'il quitte à la suite d'un différend sur la liberté académique, il est ensuite professeur de sociologie à l'Université du Sussex de 1968 à 1985.

Il exerce une grand influence à travers de nombreuses revues de sociologie et de sciences politiques et est bien connu pour avoir édité en 1983 un Dictionary of Marxist Throught et avec William OUTHWAITE, The Blackwell Dictionary of Twentieth Century Social Thought, publié à titre posthume en 1993.

Il est par ailleurs membre du Parti travailliste britannique.

   Sociologue le plus connu et le plus apprécié de Grande Bretagne, de réputation internationale, il écrit des livres qui rendent accessibles les conceptions marxistes. Il permet à nombres d'érudits de poursuivre des travaux fructueux, sans contraintes dogmatiques. Même des non marxistes aiment à se référer notamment à ses Dictionnaires. Thomas BOTTOMORE garde son calme et sa tempérance même dans le monde surchargé de la sociologie après les révoltes étudiantes de 1968 et les débats théoriques intenses des années 1970. Il défend en particulier le marxisme "démocratique et civilisé" de l'école autrichienne, dont il aime le pays. Il ne croit jamais à "l'extrémisme révolutionnaire violent de certaines composantes de la gauche et est persuadé que le libéralisme économique "de droite" très à la mode dans les années 1980 allait disparaitre.

    L'effort qu'il consacre à son enseignement et à ses recherches ne l'empêche pas d'accepter pendant plusieurs années la tâche très lourde de secrétaire de l'Association internationale de sociologie où il assure la préparation des Congrès d'Amsterdam et de Stresa et trouve ainsi l'occasion de renforcer ses liens avec les Français (en particulier durant la présidence de Georges FRIEDMANN). Ces bonnes relations se concrétisent pas le rôle qu'il joue, en 1960, dans la fondation des Archives européennes de sociologie, aux côtés de Raymond ARON, de Michel CROZIER et de Ralf DAHRENHOF, sous la houlette d'Éric de DAMPIERRE. (Jean René TRÉANTON, Revue français de sociologie, 1994, 35-4, persee.fr)

 

Thomas BOTTOMORE, Theories of Modern Capitalism, Routledge, 2010 (réédition du livre publié en 1985) ; Elites and Society, Routledge, 2006 (seconde édition).

Partager cet article
Repost0
1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 08:31

  Le psychologue, sociologue et essayiste américain George William "Bill" DOMHOFF, qualifié parfois d'inspiration marxiste, est professeur à l'Université de Californie (1965-1994) à Santa Cruz, et membre fondateur du Cowell College (UCSC). Il est connu aux États-Unis surtout comme auteur de plusieurs livres de sociologie, comme Who Rules America? avec ses 6 éditions successives depuis sa première parution en 1967.

   Athlète de trois sports (baseball, basket-ball et football) à l'école secondaire, il obtient l'équivalent du baccalauréat è art en psychologie à l'Université Duke en 1958. Il écrit pour des revues sportives et enseigne à des étudiants athlètes, et après avoir obtenu une maîtrise en psychologie à l'Université d'État de Kent (1959) et un doctorat de psychologie à l'Université de Miami (1962, il entame une carrière universitaire.

     Au début des années 1960, il est professeur adjoint de psychologie à la California State University à Los Angeles et en 1965, il rejoint la faculté fondatrice de l'Université de Californie à Santa Cruz (USCS) en tant que professeur adjoint au Cowell College. Il est successivement professeur agrégé en 1969, professeur en 1976 et professeur distingué en 1993. Après sa retraite en 1994, il continue de donner des cours.

    Au cours de sa carrière à l'UCSC, G. William DOMHOFF occupe de nombreux postes à divers moments, par exemple président du Département de sociologie, président du Comité national de l'éducation préparatoire... Son premier livre, Who Rules America? de 1967, est un best-seller sociologique. Il y argue que les États-Unis sont dominés par une classe de propriété d'élite, tant politiquement qu'économiquement. Ce premier livre est suivi par une série d'autres : C. Wright Mills et l'élite de puissane (1968), Bohemian Grove and others retraits (1978), et trois autres best-sellers : The Highrt Circles (1970), The Powers That Be (1979) et Who Rules America Now? (1983). Il dispose d'ailleurs d'un site Internet dédié "Who Rules America", hébergé par l'UCSC.

   Parallèlement à ces livres de sociologie politique, qui lui valent de nombreuses attaques, et d'épithètes comme celui (il fallait s'y attendre...) de complotistes, il est un pionnier dans l'étude scientifique des rêves. Dans les années 1960, il travaille en étroite collaboration avec Calvin S. HALL, qui avait développé un système d'analyse de contenu des rêves. Ses dernières recherches préconisent une base neurocognitive pour le futur.

Rappelons simplement que le Bohemian Club, créé en 1872 par des journalistes du San Francisco Chronicle et situé à San Francisco en Californie, est l'un des clubs politiques américains les plus fermés du monde. Essentiellement conservateur et regroupant une partie de l'élite et des personnes d'influence, il compte quelques 2 000 membres (Américains, quelques Européens et Asiatiques), qui se réunissent tous les ans. Objet de plusieurs études, qualifiées de complotistes, il constitue l'un de ces clubs avec une histoire longue et une grande expertise en matière de partages d'informations confidentielles. Mais il y en a d'autres, sous couvert, d'ailleurs comme le Bohemian Club, de délassement et de cohésion... Il n'y a là sans doute pas matière à étonnement, en tout temps et en tout lieu ont existé ce genre de clubs, à l'influence plutôt très confidentielle... Toutefois, leurs membres n'aiment pas que l'on se mêle de leurs rencontres et parfois usent de leurs positions pour tenter de discréditer... notamment des journaliste...

 

Il ne semble pas y avoir d'ouvrages traduits en Français de cet auteur.

 

G. William DOMHOFF, Who Rules America?, 2013, Paperback ; Finding Meaning in Dreams, 1996 ; The Scientific Study of Dreams, 2003 ; Bohemian Grove and Others Retraits. A study in Ruling-Class Cohesiveness, Harpercollings College Div, 1er juin 1975 ; The Power Elite and the State, 2017 ; The Myth of Liberal Ascendancy : Corporate Dominance from the Great Depression to the great Recession, 2012.

Partager cet article
Repost0
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 13:20

  Le philosophe et sociologue marxiste américain d'origine allemande Herbert MARCUSE, membre de l'École de Francfort avec Theodor ADORNO et Max HORKHEIMER, est l'auteur de plusieurs oeuvres de référence et est aussi connu aux États-Unis qu'en Europe.

 

Une carrière intellectuelle fournie

    Lors de la guerre de 14-18, où il est enrôlé dans des unités de l'arrière, il adhère en 1917 au Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) et participe à un conseil de soldats. Cependant il quitte le SPD après l'assassinat de Karl LIEBKNECHT et de Rosa LUXEMBOURG en 1919, écoeuré de voir que le Parti "travaillait en collaboration avec des forces réactionnaires, destructrices et répressives" lors de l'écrasement de la révolution communiste des spartakistes. Il milite alors au sein de ce mouvement.

Il étudie à Berlin et à Fribourg-en-Brisgau la Germanistik comme discipline principale, la philosophie et l'économie politique comme matières secondaires. A Fribourg, il devient l'assistant de Martin HEIDEGGER et rédige une thèse sur HEGEL intitulée L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité (1932). Mais il entre vite en désaccord avec le grand philosophe allemand du moment, qui refuse par ailleurs sa thèse, et part pour Francfort-sur-le-Main.

En 1932, Herbert MARCUSE entre pour la première fois en contatc avec l'Institut de Recherche sociale de Francfort (École de Francfort) où il côtoie Max HORKHEIMER et Theodor ADORNO. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, il émigre en Suisse, puis aux États-Unis avec sa famille, après un bref séjour à Paris. Il est engagé par l'Institut de recherche sociale, qui s'est déjà installé à New York. En raison de la mauvaise situation financière de l'Institut, il doit accepter un poste à l'Office of Strategic Services (OSS), où il travaille sur un programme de dénazification.

Dès 1951, il enseigne dans diverses universités américaines. A cette époque, il dénonce tant le bloc occidental que l'URSS.

En 1955, il adopte, dans Éros et civilisation, une lecture marxienne de FREUD, et critique le révisionnisme néo-freudien (lequel se détourne peu à peu de la théorie sexuelle...). Il forge le concept de "désublimation répressive" et dénonce le caractère déshumanisant et irrationnel du principe de rendement. Le principe de rendement est le principe de réalité d'une société capitaliste fondée sur la résignation, la falsification des instincts et la répression des potentialités humaines. L'espoir d'une libération se trouve dans la transformation de la sexualité en Éros et l'abolition du travail aliéné. Sa pensée est fortement inspirée de la lecture de MARX et de FREUD (et également de HEGEL, HUSSERL et LUKACS) ; elle est, par bien des aspects, beaucoup plus profonde et plus radicale que celle d'Erich FROMM, dont elle relève certaines insuffisances. C'est que les deux auteurs ne se placent pas sur la même perspective (FROMM a plutôt une orientation sur l'homme, les groupes d'hommes et l'espèce humaine, tandis que MARCUSE se situe dans une lutte contre la société capitaliste, de classe contre classe...)

En 1964, il écrit l'Homme unidimensionnel qui parait en France en 1968 et devient un peu l'incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. il y affirme le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des "Trente Glorieuses". Il dénonce une certaine "tolérance répressive" envers des idées qui servent le système de domination et d'oppression et une dénaturation du concept même de tolérance. C'est, pour lui, cette tolérance répressive qui permit l'avènement du nazisme en Allemagne.

En 1968, il voyage en Europe, et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. IL devient alors une sorte d'interprète théorique de la formation des mouvements étudiants en Europe et aux États-Unis. Son engagement au sein des mouvements politiques des années 1960-1970 en fait l'un des plus célèbres intellectuels de l'époque.

Il poursuit son enseignement et en 1979, il garde la même vivacité d'esprit et la même veille intellectuelle. Il est à son poste presque chaque jour, dans sa cabine de philosophe, bourrée de bouquins empilés, devant le décor de cette université aux blanches structures ajourées où circulent étudiants et militants. Il mène jusqu'au bout le combat d'une "pensée radicale", c'est-à-dire celle qui "témoigne d'une conscience radicale des conditions de vie régnantes et se dresse contre toutes les dormes de répression.

 

D'une philosophie de l'exil : la révolution, à l'esthétique

   Obsédé, comme ses amis, par la question de savoir quelle force porte donc les groupes et les individus humains à s'aliéner dans la dictature politique ou technocrate, et quel principe historique de mort les détourne de leur libération, MARCUSE donne au refus une forme qui lui est propre. Chez lui, le "grand refus" anime sans cesse un repérage de ce qui fomente, dans les failles du système, un mouvement révolutionnaire. A cet égard, sa visée est plus politique que celle de HORKHEIMER, et sans doute de celle des autres membres de l'École de Francfort. L'éthique du refus n'a pour lui se sens qua dans l'alliance, théorique et pratique, avec les forces de transgression et de libération. Sa pensée 'critique" ne consent pas à l'observation. Elle a pour connotation personnelle l'endurance d'un espoir. Elle cherche, infatigable et lucide, les points de l'horizon social d'où attendre ce qui vient d'autre. E chaque attente trompée par les événements porte plus loin l'analyse. La force de MARCUSE est dans cette ténacité à repérer des indices révolutionnaires. Elle est indocile à l'ordre de l'histoire. Entre la structure de la réalité (l'inégalité sociale et raciale, l'extension de la répression, etc.) et le mouvement de la pensée, il y a donc une guerre interminable. Le "fait établi", loi de la raison, n'est pas la loi de la théorie. Aussi le nom même de théorie est-il "révolution". Même les échecs qui ont successivement anéanti et couvert de cendres les espoirs placés tour à tour dans la social-démocratie, puis dans la révolution soviétique, puis dans les mouvements ouvriers allemands, puis dans les radicalisme américains, ne lassent pas cette attention révolutionnaire. Pourtant ces irruptions suivies de chutes répètent l'événement resté pour MARCUSE la figure majeure de l'histoire trompant la révolution : l'effondrement de la classe ouvrière la plus politisée d'Europe devant le fascisme nazi. Mais cette répétition aiguise au contraire l'acribie du vigile et la mobilité de son analyse. Au moment où, souvent, ses divers "compagnons de route" se lassent et prennent de plus en plus de chemins de traverses, soit en sortant directement du champ du politique, soit en tentant d'approfondir une recherche plus sociologique.

Si, du nazisme, MARCUSE tire la leçon, choquante pour bien des marxistes orthodoxes, que les classes ouvrières, manipulées par la technocratie, ne constituent plus le ressort de la révolution, il ne renonce pas à en chercher d'autres points d'émergence. Cependant, par là, il bouleverse une stratégie de la révolution. L'étude de FREUD, aux États-Unis, lui fournit à la fois une autre possibilité d'analyser le processus civilisateur comme processus répressif et, par un renversement de l'optique freudienne, comme toute conservatrice par bien des aspects, la possibilité de trouver dans l'Éros, principe du plaisir, une force subversive capable de l'emporter sur le principe de réalité. Thanatos, loi de l'ordre établi, relatif à une pulsion de mort. Le freudisme devient ainsi, entre les mains de MARCUSE (et sans doute à la suite des transformations que l'américanisation de FREUD lui a fait subir), le moyen d'élaborer les critères de mouvements révolutionnaires et de développer également des éléments qui étaient restés relativement inertes dans l'oeuvre du jeune MARX et qui renvoyaient à l'"émancipation des sens". Saisis dans leur implication mutuelle, le collectif et l'individuel apparaissent ainsi comme le champ d'opposition entre l'éthique du travail, origine du système technocratique, et la libération de l'existence, principe d'une autre vie sociale. Éros et civilisation (1954) en établissant un freudo-marxisme, rejette une partie de l'appareil psychanalytique (américanisé il est vrai) du côté des forces contre-révolutionnaires. Et d'ailleurs, sur la scène intellectuelle, même en Europe, cet assemblage théorique révolutionnaire fait regarder autrement toute la psychanalyse...   

L'ouvrage Éros et civilisation organise une nouvelle topographie freudo-marxiste, de la théorie et de la pratique révolutionnaires. Mais l'essentiel reste le geste d'une pensée qui juge et "condamne" la réalité. La "vérité" - ou le discours - s'introduit dans ce qui est comme une contestation au nom de ce qui devrait ou pourrait être, et comme l'ouverture d'un possible dans l'ordre des faits établis. Cette philosophie est, par là, une théorie du rôle même de la philosophie. Elle ne produit pas un lieu défini par la raison, qui serait celui de l'ordre ou de l'être. Elle reste relative aux situations socio-politiques à l'intérieur desquelles s'exerce l'analyse décelant des espaces de jeu dans le totalitarisme politique ou technocrate et diagnostiquant dans le système ce qui y travaille d'autre. Elle est révolutionnaire, et non métaphysique. Elle a forme poïétique, et non utopique.

Acharnée à découvrir les mouvements qui se font jour et les solidarités sociales qui peuvent donner figure historique à la lutte contre l'aliénation unidimensionnelle (L'Homme unidimensionnel, 1964), cette pratique philosophique de l'analyse a pu passer pour un "romantisme révolutionnaire". En fait, elle s'enracine sans doute dans la tradition juive, à laquelle MARCUSE appartient. Avant même d'entrer en relation avec l'École de Francfort, MARCUSE insinuait le soupçon dans la philosophie de HEIDEGGER, qui articule en discours le "sol" et la "maison" de l'être et qui devient ainsi, comme le dit Emmanuel LEVINAS, une philosophie "agricole". Pour MARCUSE, il n'y a pas de sol. Le réel n'est jamais un droit. La théorie ne cesse d'interroger la raison et de la suspecter. Elle met en procès l'ordre. Aussi n'est-elle que "critique""- exil. Elle refuse de "formuler les lois de la pensée en protégeant les lois d'une société".

    Dans la production intellectuelle de MARCUSE, on pourrait penser que cette recherche constante de possibles révolutions s'affaiblit à mesure de l'accumulation des déconvenues. Et pourtant, même avec la sorte de détour par l'esthétique, il effectue toujours la même recherche.

Diaspora faite de déplacements relatifs à l'apparition et à la dégradation des figures historiques successives de la libération, la pensée marcusienne s'est donc liée, comme à la condition d'une possibilité, à tous les mouvements de transgression - à tout ce qui constitue une force autre dans l'unidimensionnalité technocrate. Et d'abord, aux catégories exploitées "qui ne veulent plus jouer le jeu", classes dominées, chômeurs, "victimes de la loi et de l'ordre". Mais aussi aux étudiants et aux intellectuels que la marginalisation radicalise. Mais encore aux mouvements des femmes refusant que le corps féminin soit exploité comme plus-value pour la reproduction de l'espèce, la prostitution ou la consommation d'images. Aux artistes enfin, poètes, écrivains ouvrant d'autres possibles avec un discours sans pouvoir. Telle est la position ultime de MARCUSE, dans La Dimension esthétique (1977) : "L'art brise la réification et la pétrification sociales. Il crée une dimension inaccessible à toute autre expérience - une dimension dans laquelle les êtres humains, la nature et les choses ne se tiennent plus sous la loi du principe de la réalité établie. Il ouvre à l'histoire un autre horizon." Mais, conformément à son sens premier, l'esthétique, chez MARCUSE, se rapporte aux sens, et pas seulement à l'art. Elle renvoie à une transformation progressive du corps, devenu instrument de plaisir, et à des modes de perception "entièrement nouveaux". Une révolution est en puissance, cachée dans le corps profond. Elle doit, par le plaisir, inaugurer socialement et individuellement une libération de l'être, sans laquelle toute révolution politique se retourne en un nouveau totalitarisme. certes, la jouissance ne va pas sans la douleur. Mais elles échappent ensemble à l'ordre social. L'esthétique est ce champ dialectique, "affirmation et négation, consolateur et douleur". Quelque chose comme un cri l'habite. Tantôt de plaisir, tantôt de douleur (c'est souvent le même), le cri peut ne pas vouloir être une rébellion, mais par nature il l'est. il ouvre sur autre dimension. Il la crée. Sans doute a-t-il un rapport essentiel avec l'art?

Cette théorie de l'espoir a donc pris rendez-vous avec les sans-espoir et avec ce qui n'a pas de pouvoir sur les choses. Comme ses alliés, elle est incertaine de son avenir (il n'y a plus d'utopie philosophique) et certaine de ce qui la rend irréductible. Elle s'est avancée, tenace et solitaire, sans concessions et sans protections. Aussi a-t-elle été reconnue par beaucoup. MARCUSE concluait L'homme unidimensionnel en écrivant : "La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur ; elle ne fait pas de promesses ; elle n'a pas réussi ; elle est restée négative. Elle peut ainsi rester loyale envers ceux qui, sans espoir, ont donné et donnent leur vie au grand refus. Au début de l'ère fasciste, Walter Benjamin écrivait : "C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné."

Michel de CERTEAU, à qui nous empruntons tout ce chapitre, conclue là sur une note - malgré la dernière phrase ou à cause d'elle - un peu désespérante, à l'image de ce grand renoncement qui parcourt alors tout le monde intellectuel - y compris parmi les proches de MARCUSE - à changer de manière globale réellement la société.

 

Herbert MARCUSE, L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité, éditions de Minuit, 1972 ; Raison et révolution, Hegel et la naissance de la théorie sociale, éditions de Minuit, 1969 ; Éros et civilisation. Contribution à Freud, éditions de Minuit, 1963 ; Le Marxisme soviétique. Analyse critique, Gallimard, 1963 ; L'Homme unidimensionnel, éditions de Minuit, 1968 ; Culture et Société, éditions de Minuit, 1970 ; La Fin de l'Utopie, Seuil, 1968 ; Vers la libération, Gonthier, 1969 ; La Dimension esthétique; pour une critique de l'esthétique marxiste, Seuil, 1979 ; Contre-révolution et révolte, Seuil, 1973 ; Tolérance répressive, Homnisphère, 2008 ; Le problème du changement social dans la société technologique, Homnisphère, 2007.

M. AMBACHER, Marcuse et la critique de la civilisation américaine, Aubier-Montaigne, 1969. Pierre MASSET, La Pensée de Herbert Marcuse, Privat, 1969. J.M. PALMIER, Herbert Marcuse et la nouvelle gauche, Belfond, 1973. Gérard RAULET, Herbert Marcuse, Philosophe de l'émancipation, PUF, collection philosophie, 1992. Francis FARRUGIA, Connaissance et libération. la socio-anthropologie de Marx, Freud et Marcuse, L'Harmattan, 2016. Voir le site marcuse.org pour d'abondantes analyses (en allemand et en anglais).

Michel de CERTEAU, Marcuse, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens