Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 09:19

     Le sociologue et professeur américain Robert Staughton LYND est surtout connu pour avoir mener les premières études de Middleton de Muncie, Indiana, avec sa femme Helen LYND. Il est d'ailleurs difficile de dissocier leur contribution au livre phare Middeltown : A Study in Contemporain Culture (1929) et au suivan, Middletown in Transition : A Study in Cultural Conflicts (1937). Seule une certaine tradition sexiste empêche sans doute de mettre en avant d'abord l'oeuvre d'Helen LYND, mais cette histoire bibliographique reste à faire...

Robert LYND est ainsi un pionnier dans l'utilisation des enquêtes sociales. Également auteur de Knowledge for What? La place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), il enseigne à l'Université Columbia de 1931 à 1960, et est un des piliers intellectuels à New York. Il influe nombre des universitaires en siégeant à des comités gouvernementaux et à des conseils consultatifs des États-Unis, dont le Comité de recherche sur les tendances sociales du Président Herbert HOOVER, le conseil consultatif des consommateurs du Président Franklin D. ROOSEVELT, de la National Recovery Administration. Il est membre également de plusieurs sociétés scientifiques.

      Après avoir servi dans l'artillerie de campagne pendant la Grande Guerre et travailler dans la publicité, étudiant au Seminary Theological Union, il travaille comme missionnaire de l'église dans le bassin d'Elan, dans le Wyoming, sur le site de plusieurs camps pétroliers. Dans Done in Oil, il critique en 1921 les conditions de travail dans ces camps, attirant l'attention de la famille Rockefeller (qui tente de bloquer la publication de l'essai). En 1923, Rockefeller accepte de laisser l'Institute of Social and Religious Research employer LYND comme directeur de son Small City Study (1923-1926). Son épouse Helen se joint à lui pour réaliser ce qui est devenu connu sous le nom d'étude de Middletown. Il peut paraitre incroyable que des grands capitalistes accepte de tels sociologues quasiment en leur sein, mais d'une part le nombre de fondations et de centres d'études Rockfeller est si important que le contrôle sur les études peut parfois être difficile et d'autre part il s'agit parfois d'une stratégie de séduction pour les amalgamer à l'entreprise capitaliste (comprise au sens large).

    En tout cas, Robert et Helen LYND déménagent en 1924 à Muncie, dans l'Indiana, pour commencer une étude de 18 mois sur la vie quotidienne de cette communauté du Midwest. L'étude compare la vie à Muncie en 1890 à celle de 1924, dans le but de mesurer les effets de la révolution industrielle sur la vie américaine. Middletown : A study in Contemporary American Culture (1929) décrit en détail cette recherche. C'est la première étude sociologique d'une communauté américaine et une oeuvre classique dans ce domaine. Succès immédiat, critiques positives dans la presse à New York, elle lance la carrière universitaire du couple. Pourtant, les critiques scientifiques ne manquent pas : le livre se centre sur la communauté blanche et protestante, mettant de côté une variété d'expériences raciales et ethniques.

  En 1926, LYND devient directeur adjoint de la Division de la recherche éducative au Fonds Commonwealth, puis se joint au Conseil de recherches en sciences sociales en 1927 au titre de superviseur de recherche et d'assistant du Président. IL passe quatre ans comme secrétaire du Conseil avant de prendre un poste de professeur de sociologie à l'Université Columbia en 1931, poste qu'il occupe jusqu'en 1960. Alors qu'il enseigne à Columbia, il commence,mais sans les terminé des recherches sociologiques concernant l'impact de la Grande Dépression sur des segments de population à Manhattan, New York, et à Montclair, dans le New Jersey. LYND retourne  à Muncie, Indiana, au cours de l'été 1935, pour mettre à jour ses recherches antérieures et de retour à New York publie, toujours avec sa femme, Middletown in Transition (1937). Mais cette étude, plus théorique, n'est pas aussi populaire que le premier ouvrage, également parce que... les conclusions sur les valeurs et les attitudes de la communauté n'ont pas beaucoup changé et surtout parce que ce deuxième opus est plus critique que le premier... C'est insuccès condamne le projet d'un troisième ouvrage. Après la publication des deux livres sur les études de Middletown, LYND se concentre sur sa carrière universitaire, mais écrit tout de même Knowledge for What? (Connaitre pour quoi faire? la place des sciences sociales dans la culture américaine (1939), titre qui rappelle le fameux Quoi faire? de LÉNINE... mais qui fait encore plus écho à cette interrogation, pourquoi connaitre le monde si on ne peut pas le changer...). Dans cet ouvrage, LYND soutient que la culture américaine contient des promesses et des contradictions, telles que la place et les potentialités des femmes...

Bien entendu, parallèlement à l'activité d'enseignant et de chercheur, LYND assume ce qui lui permet d'exercer une influence certaine : sièger dans nombre de comités très divers, notamment dans le domaine de l'anthropologie et de l'économie sociologiques (AAAS, American Social Society, American Statistics Society, American Economics Association...).

  Pendant l'ère McCARTHY, de la fin des années 1940 et au début des années 1950, Helen et Robert sont l'objet d'enquêtes gouvernementales pour leur implication présumée dans le parti communiste, à l'instar de tout intellectuel manifestant des idées libérales ou radicales...

 

Helen et Robert LYND, Middletown : A Study in Contemporary American Culture, New York, Harcourt, Brace, 1929 ; Middletown in Transition, New York, Harcourt, Brace, 1937 (plus plusieurs rééditions...). Knowledge for what? The place of the social sciences in American Culture, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1939. A noter (même si pas de traduction en Français) également dans The Nation, May 12, 1956 : Power in the United States.

 

Nota : Staughton LYND, fils de Helen Merryl LYND et de Robert Staughton LYND, est un objecteur de conscience américain, quaker, dont la contribution à la cause de la justice sociale et du mouvement pour la paix est relatée dans la biographie de Carl MIRRA, The Admirable Radical : Staughton Lynd and Cold War Dissent, 1945-1970, 2010.

    

Partager cet article
Repost0
21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 14:05

   Il est parfois difficile de qualifier ce courant, parfois plus philosophique politique que sociologique de marxiste, quand on a lu certaines oeuvres des auteurs qui s'en réclament...

   Toujours est-il que de nombreux intellectuels ayant contribué à la pensée marxiste dans le monde anglo-saxon ont évolué de manière significative depuis les dernières décennies des années 1900. Dans les années 1960, une "nouvelle gauche" s'affirmant d'ailleurs sans guillemets comme telle, émerge en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne. Les écrits "redécouverts" du "jeune" MARX (Manuscrits de 1844 ; L'idéologie allemande), l'influence de la philosophie "existentialiste" de l'après-guerre, les turbulences politiques de la décolonisation et les bouleversements socioculturels des pays capitalistes industrialisés, marquent une nouvelle génération de penseurs marxistes et de militants de gauche en Occident.

Ce renouveau du marxisme est accentué par l'intérêt porté aux écrits de Louis Althusser, D'Antonio GRAMSCI et, vers le début des années 1970, à l'École de Francfort (ADORNO, HORKHEIMER, MARCUSE...). A la fin de cette même décennie, la remise en question des thèses marxistes s'accompagne d'une réaction conservatrice jusque dans les rangs des marxistes. Après le structuralisme marxisant inspiré de Michel FOUCAULT, l'attention se tourne vers les comportements politiques et le discours idéologique : la structure du discours devient un sujet primordial d'analyse. La mode intellectuelle évolue dans la même direction que la politique : le repli sur soi s'accompagne de la critique des systèmes théoriques jusqu'alors considérés comme révolutionnaires. D'où l'émergence d'anti-systèmes portant un préfixe significatif : post-marxisme, post-structuralisme, post-modernisme.

Parmi les intellectuels qui se réclamaient encore du marxisme, certains parlèrent d'une nouvelle tendance, le marxisme analytique. Il n'est plus question d'approche "totalisante", selon l'expression de Jean-Paul SARTRE. Les marxiste analytiques remettent en question les propositions fondamentales de MARX : la lutte des classes, le déclin du taux de profit, la théorie de la plus-value et jusqu'au matérialisme historique. Se référant aux économistes néo-classiques (MARSHALL, Von HAYEK), ils choisissent de baser leurs analyses sur des hypothèses de comportement d'acteurs individuels plutôt que sur les rapports de production ou sur les rapports entre classes sociales. Leur méthode est une application des techniques économétriques et des principes de la logique philosophique, c'est-à-dire des mathématiques, à l'étude de l'économie. Une procédure qui tend à enfermer l'analyse dans une logique rigide et sans grande perspective? Les principales figures du marxisme analytique sont Erik Olin WRIGHT, John ROHMER, Jon ELSTER et Gerald A. COHEN. Il faut mentionner également Adam PRZEWORSKI, Philippe Van PARIJS et Robert-Jan van der VEEN.

Même en dehors des cercles marxistes en Europe qui ne sont pas tendres envers cette forme de marxisme, le marxisme analytique est bien souvent critiqué parce qu'il ne prend pas en compte les collectivités comme moyen d'appréhender l'exploitation et la domination économique dans les sociétés capitalistes. (THIRY, FARRO et PORTIS)

  Dans l'ensemble, le projet de marxisme analytique est en fin de compte un échec et aujourd'hui, il semble que cette source intellectuelle se soit bien tarie, pour des raisons très diverses et il existe bien des avis contradictoires sur cette question.

 

Grandeur et décadence du marxisme analytique

    L'oeuvre fondatrice du marxisme analytique est Karl Marx's Theory, de Gerald COHEN, qui représente l'un des trois courants ayant contribué à sa formation. Lié à l'origine au Parti Communiste du Québec mais formé à Oxford aux techniques de la philosophie du langage ordinaire de l'après-guerre, COHEN s'efforce d'utiliser rigoureusement ces compétences afin d'exposer la structure conceptuelle d'un matérialisme historique qui fait du développement des forces productives le moteur de la transformation sociale. Sa thèse principale consiste à élaborer un type d'explication fonctionnelle qui lui permet d'affirmer que les rapports de production existent à cause de leur tendance à développer les forces productives et que la superstructure tend à stabiliser ces rapports.

L'élégance et l'originalité avec lesquelles COHEN interprète le matérialisme historique modifie durablement les termes du débat portant sur l'oeuvre de MARX. Plus encore peut-être que le contenu de l'interprétation de COHEN, c'est le style de son approche intellectuelle qui importe - il contribue à une connaissance fine de l'oeuvre de MARX et une attention méticuleuse à la précision des formulations et à la qualité du raisonnement. Bientôt pourtant, aussi bizarre que cela puisse paraître, ce n'est pas principalement autour du développement du matérialisme historique que travaille le groupe de philosophes et de spécialistes des sciences sociales dont les réunions annuelles sont le fondement intellectuel du marxisme analytique. Profitant du fait que COHEN  postule que les homme sont "partiellement rationnels", certains s'empressent pour critiquer ses positions, d'en déduire que les forces productives ont tendance à se développer au cours de l'histoire. La tentative de reconstruction systématique du marxisme sur la base de ce postulat est menée à bien par le second courant de pensée - sans doute majoritaire au sein du marxisme analytique.

    Jon ELSTER expose de la façon la plus systématique les principes du marxisme du choix rationnel (MCR) dans Making Sense of Marx (1985). Les deux thèses qui le fondent sont l'individualisme méthodologique (les structures sociales sont la conséquence involontaire d'actions individuelles) et la rationalité instrumentale qui possède les agents humains, au sens où ils choisissent le moyen le plus efficace pour atteindre leurs fins. La première thèse est liée à l'offensive idéologique menée contre le marxisme, mais plus loin contre tout "holisme" - en fait la plus grande partie de l'oeuvre de DURKHEIM et de ses continuateurs de tout courant - par POPPER et HAYEK  en pleine guerre froide ; la seconde généralise l'un des postulats les plus important de l'économie néo-classique. Beaucoup d'auteurs (et nous avec d'ailleurs) se demandent comment une approche si étroitement liée à des théories anti-marxistes a t-elle pu se trouver associée à une tentative de reconstruction du marxisme?

Un tel résultat découle partiellement de l'évolution de la théorie économique marxiste dans le monde anglophone. La progression considérable des idées radicales à la fin des années 1960 encourage à la fois l'étude critique approfondie du Capital de MARX, en particulier par ceux qui sont influencés par ALTHUSSER ou par l'école allemande de la logique du capital, et la tentative de développer la tradition marxiste de l'économie politique en expliquant les raisons de la fin de l'âge d'or du capitalisme de l'après-guerre. Pourtant, dans les années 1970, ces tentatives sont mêlées à d'interminables débats à propos de la cohérence interne et de l'intérêt explicatif de la théorie de la valeur de MARX. En généralisant à partir de vieilles controverses sur la transformation des valeurs en prix de production et sur la baisse tendancielle du taux de profit, des économistes de gauche influencés par Piero SRAFFA affirment que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de déterminer l'évolution des prix et constitue un obstacle à la compréhension des économies capitalistes réellement existantes. La théorie des crises des disciples de SRAFFA rappelle celle de RICARDO, selon laquelle les salaires sont inversement proportionnels aux profits - on leur donne donc le nom de néo-ricardiens. Cela parait bizarre à bien des spécialistes de MARX, sachant que MARX avait repris à son compte et largement dépassé cette conception...

    Certains marxiste analytiques - notamment John ROEMER et Philippe Van PARIJS - prennent part à ces débats du côté des néo-ricardiens. Mais en ce qui concerne ROEMER, il est allé beaucoup plus loin : il adhère à l'orthodoxie néo-classique que SRAFFA avait pourtant critiquée de manière subversive. Dans A General Theory of Exploitation and Class (1982), il s'est efforcé de détacher la théorie marxienne de l'exploitation de la valeur-travail et de la reformuler en utilisant la théorie de l'équilibre général et la théorie des jeux. Ces deux derniers paradigmes réduisant les rapports sociaux aux activités d'individus rationnels, la rigueur et l'imagination dont ROEMER fait preuve en les utilisant afin de construire divers modèles d'exploitation semble alors démontrer la fécondité d'une approche fondée sur la théorie du choix rationnel.

    Le troisième courant de pensée au sein du marxisme analytique - incarné principalement par WRIGHT et BRENNER - entretient des rapports quelque peu ambigus avec le marxisme du choix rationnel. WRIGHT se sert de la théorie de ROEMER dans Classes (1985). Mais ce qui inspire sa propre recherche depuis beaucoup plus longtemps, c'est la volonté systématique de tester empiriquement une théorie marxiste des classes soigneusement élaborée qui reste fidèle à ses origines althussériennes jusque dans ses dernières versions. WRIGHT et BRENNER sont tous deux opposés à l'individualisme méthodologique. Même si l'interprétation de BRENNER de l'origine du capitalisme européen faisait la part belle au rôle des agents, en insistant sur les luttes de classes entre seigneurs et paysans dans les campagnes à la fin du Moyen-Age, elle fait dépendre l'action des individus des "règles de reproduction" s'imposant aux acteurs sociaux du fait de leur place dans la structure des "rapports de propriété" (ainsi que préfère nommer BRENNER les rapports de production).

   Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Ce qui est une manière très polie d'écrire que des raisonnements très spécieux ont été formulés à partir de lectures "légèrement" biaisées de certains textes, avec un zeste de mauvaise foi idéologique. Dans un certaine mesure, ceci découle aussi des contradictions internes du MCR. Il s'avère que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit ne sont pas les seuls éléments de la pensée marxiste incompatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. Le vide intellectuel qui s'ensuit après la publication des premiers textes (notamment au milieu des années 1980) encourage certaines figures de premier plan - notamment COHEN et ROEMER - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent d'élaborer une théorie de la justice ménageant une place de choix à l'égalité (COHEN, 1989 et ROEMER, 1995).

  Des raisons internes à la théorie expliquent cet infléchissement. Les philosophes marxistes de langue anglaise avaient conduit une large débat qui avait attiré l'attention sur le fait que, pour condamner le capitalisme, MARX s'appuyait tacitement sur des principes de justice alors même qu'il niait s'en inspirer (Norman GERAS, 1985). Au terme de sa tentative de reconstruction de la théorie marxienne de l'exploitation, ROEMER finit par conclure que l'injustice et l'exploitation ne provenait pas de l'appropriation du surtravail mais de l'inégale distribution initiale des moyens de production, qui explique l'origine de ce surplus. Mais l'adoption de cette position impose l'énonciation de principes égalitaires de justice avec lesquels on puisse évaluer les différents types de distribution. COHEN, quant à lui, a tenté de relier ces mêmes principes dans une démarche qui s'inspire moins de la rigueur théorique que du sentiment plus général de l'urgence absolue que revêt pour la théorie socialiste l'identification des présupposés normatifs d'une société égalitaire. Il finit par considérer que le matérialisme historique "n'a pas beaucoup d'importance", au contraire des questions d'injustice, position qui revient selon nous à ne pas entreprendre d'efforts théoriques (qui gênent de toute façon beaucoup d'autorités...) pour savoir d'où viennent ces injustices... (Alex CALLINICOS)

 

Des auteurs dispersés pour une théorie marxiste analytique introuvable

- Gerald Allen "Jerry" COHEN (1941-2009), l'un des principaux représentants du marxisme analytique, philosophe politique anglais d'origine canadienne, a une réflexion qui évolue au fil du temps, d'une défense traditionnelle du matérialisme historique à l'opposé, à une position proche du christianisme social. Se confrontant successivement aux travaux de MARX, de NÖZICK, de DWORKIN et de RAWLS, il enseigne à University College à Londres entre 1963 et 1984 avant d'obtenir la Chaire de théorie sociale et politique à l'Université d'Oxford. Après avoir, dans le fil droit de ses confrontations intellectuelles, publié en 1978 Karl Marx's Theory of History : a defence, à l'origine du "marxisme analytique" il publie successivement History, Labour and Freedom : Themes from Marx (1988), Self-Ownership, Freedom and Equality (1995), If you're an Egalitarian, How Come You're So Rich? (1999), Rescuing Justice and Equality (2008). Dans Why not Socialism?, publié à titre posthume, COHEN propose une série d'arguments, sur le mode de la philosophie analytique, à propos de la désirabilité et de la faisabilité du socialisme. Cet ouvrage constitue en fait une défense très faiblarde du socialisme, l'obligeant à rappeler que si le socialisme de marché est certainement un modèle aux nombreux avantages, incontestablement supérieur au statu quo, il ne faudrait pas oublier que tout marché mobilise des motivations mesquines, entrainant des effets indésirables (!) Il conclut tout de même : "Tout marché, même socialiste, est un système prédateur"... Ce dernier ouvrage est publié en français en 2010 sous le titre Pourquoi pas le socialisme, par L'Herne (avec une préface de François Hollande!).

- Erik Olin WRIGHT (1947-2019), sociologue américain, professeur de sociologie émérite de l'Université du Wisconsin à Madison, également président de l'American Sociological Association en 2011-2012, oriente ses travaux principalement vers l'étude des classes sociales, avec comme objectif de "moderniser" le concept marxiste de classe. Il tente notamment de prendre en compte le cas des salariés qualifiés, s'inspirant du modèle weberien d'autorité. Selon lui, les salariés avec des capacités recherchées sont dans une contradictory class location, parce que bien que n'étant pas capitalistes, ils sont plus précieux au propriétaire des moyens de production que les travailleurs moins compétents ou qualifiés. Plus proche des intérêts des "patrons" que ceux des autres salariés. Son ouvrage le plus important, publié en 1997, Class, est un travail théorique, mais aussi empirique, utilisant des données collectées dans plusieurs pays industrialisés. Un résumé des acquis théoriques de Erik Olin WRIGHT a été publié en français dans l'article "Comprendre la classe" (Contretemps, avril 2014). Il s'efforce d'identifier, dans Utopies réelles (en français) des modalités d'action opératoires pour fonder une plus grande justice sociale et politique (voir Cairn.info, EcoRev n°46, été 2018 dans Quels espaces libérés pour sortir du capitalisme? par Jérôme BASCHET).

- John ROEMER (né en 1945), économiste, politologue et philosophe américain, actuellement professeur d'économie et de sciences politiques à l'Université Yale, a contribué, avec Jon ELSTER, Gerald COHEN ou encore Philippe Van PARIJS, dans les années 1980, au marxisme analytique, relisant l'oeuvre de MARX avec les outils de la philosophie analytique et de la théorie du choix rationnel. D'Analytical Maxisme (1986) à Political Competition : Theory and Application (2001), il suit plutôt une carrière qui va de l'analyse théorique à la politique institutionnelle ou non. A noter, comme ses collègues, sa recherche de l'équité et de la justice, plutôt du côté de l'individualisme méthodologique (Theories of Distributive Justice et Equality of Opportunity, 1998). on peut lire en anglais, What's Left to Marx? de Michael WALZER, paru dans The New York Review of Book, du 21 novembre 1985 (nybooks.com).

- Jon ELSTER (né en 1940), philosophe et sociologue norvégien, porte ses travaux sur le marxisme analytique et sur la théorie du choix rationnel. Après des études secondaires à la prestigieuse école de la cathédrale d'Oslo, il effectue une partie de ses études à l'École normale supérieure de Paris et obtient un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Enseignant un temps à l'université d'Oslo ainsi qu'à l'université de Chicago, il est actuellement titulaire de la chaire Robert King Merton et professeur en sciences sociales à l'Université Columbia. Élu en 2005 au Collège de France, où il a dispensé 5 ans son cours dans la chaire de Rationalité et sciences sociales, maints de ses ouvrages sont disponibles en Français. Notons ainsi notamment le désintéressement : Traité de l'homme économique suivi d'un tome 2 sur l'irrationalité du même traité (2009-2010) parus aux Éditions Seuil. Non seulement ses travaux sont disponibles en plusieurs langues (français, anglais, norvégien...), mais ils portent sur des objets assez divers, tous dans la veine d'une théorie générale de l'action humaine (Nuts and Bolts for the Social Sciences, 1989), qui consiste à considérer celle-ci comme le résultat d'un double filtrage : ensemble de contraintes structurelles, puis sélection de l'ensemble des actions faisables. Sont ainsi abordés la psychologie politique, la faiblesse de la volonté, l'histoire de la formation de l'esprit capitaliste (Leibniz)... On conseillera son ouvrage Karl Marx, une interprétation analytique, édité en 1989 chez PUF.

- Philippe Van PARIJS (né en 1951), philosophe et économiste belge, docteur en philosophie à l'université d'Oxford et docteur en sociologie de l'université catholique de Louvain, entame son parcours philosophique dans le domaine de l'épistémologie (sous la direction du philosophe Jean LADRIÈRE), puis après sa rencontre à Oxford avec Gerald COHEN, s'adonne au marxisme analytique. Auprès des membres du September Group ("No-Bullshit Marxisme Group), il mène des recherches qui débouchent sur son ouvrage Marxisme Recycled (1993). Il y prend acte d'une révolution dans la théorie des classes, avec un déplacement de l'opposition capitalistes-prolétaires vers une opposition travailleurs-chomeurs, et défend une transition du capitalisme à l'idéal communiste par l'instauration d'une allocation universelle versée à chaque individu de manière inconditionnelle tout au long de sa vie. Cette dernière idée constitue le coeur de son ouvrage majeur, Real Freedom for All (1995), qui, sous l'inspiration de John RAWLS et Ronald DWORKIN, notamment, apporte une contribution originale aux théories de la justice? Partant du double présupposé que la liberté est une valeur fondamentale et que nos sociétés capitalistes sont pleines d'inégalités injustifiables, il y déploie sa conception de la justice sociale : la défense d'une liberté réelle égale pour toutes et tous via l'instauration, à l'échelle politique la plus large possible, d'un revenu de base individuel et inconditionnel. Dans son dernier ouvrage, Linguistic Justice (2011), Philippe Van PARIJS examine l'évolution contemporaine des langues dans le monde, proposant de développer l'anglais comme nouvelle lingua franca, en même temps que de protéger les autres langues. Il constitue un exemple de ces intellectuels qui ont délaissé complètement l'étude ds principes marxistes (ne se donnant même plus la peine de les réfuter), prenant acte de l'idée diffuse (mais que loin d'être partagée par tout le monde) de la "fin du marxisme", pour se concentrer sur la pensée et l'action sur les moyens d'une transition du capitalisme. On lira notamment Le modèle économique et ses rivaux. introduction à la pratique de l'épistémologie des sciences sociales, Droz, 1990 ; Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Le Seuil, 1991 et Refonder la solidarité, Éditions du Cerf, 1996.

- Robert BRENNER (né en 1943), historien marxiste américain de l'économie, professeur d'histoire et directeur du Centre de théorie sociale et d'histoire comparative à l'ULCA, membre du comité de rédaction de la New Left Review et éditeur de Aganinst the Current, bimensuel lié l'organisation anticapitaliste Solidarity. Ses recherches portent principalement sur le début de l'histoire moderne de l'Europe et sur l'histoire économique depuis 1945. Ses travaux sont à l'origine du marxisme politique, auquel se rattachent aussi Ellen Meiksins WOOD, Georg COMNINEL, Benno TESCHKE, Charlie POST, courant marxiste qui insiste sur l'aspect déterminant des conflits de classes dans l'histoire. Avec ces collègues, il ne suit plus les différentes variantes du marxisme "analytique", se détachant ainsi de l'ensemble des autres auteurs cités auparavant. Robert BRENNER est surtout connu pour sa contribution au débat sur la transition du féodalisme au capitalisme. Dans un article de 1977, il a l'occasion de critiquer une sorte de "marxisme néo-smithnien", une forme de marxisme qui accorde trop d'importance, selon lui, aux facteurs objectifs (essor du commerce ou développement des forces productives) en négligeant les rapports de classe. Des auteurs, selon lui toujours, comme Paul SWEEZY, Immanuel WALLERSTEIN et André Gunder FRANK, assimile commerce et capitalisme, ce qui les amènent notamment à négliger les questions de propriété dans l'avènement du capitalisme. Depuis les années 1990, il étudie également l'histoire récente du capitalisme. Dans The Boom and the Bubble (2002) et The Economics of Global Turbulence (2006), il propose sa propre interprétation du long déclin qui touche les économies capitalistes depuis les années 1970. On lira avec profit L'économie mondiale et la crise économique, dans Agone, n°49, de 2012, en attendant la traduction en Français de ses livres, surtout The economics of global turbulence : the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005, paru chez Verso à New York en 2006.

 

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:00

   Des courants marxistes trouvent leur expression dans les sciences sociales, favorisée par la création, après la Seconde Guerre Mondiale, des "red brick universities" destinées aux étudiants et enseignants des milieux populaires.

   L'analyse sociale d'inspiration marxienne se distingue, en Grande Bretagne, par les débats théoriques qu'elle engendre, souvent associés à la discussion des données empiriques. Les travaux des historiens marxistes sont toujours remarquables et essentiels pour les études sociologiques. Notamment ceux de Maurice DOBB (1900-1976), Eric HOBSBAWN (né en 1917), Eric WILLIAMS (1911-1983), Edward THOMPSON (1920-1993) et Perry ANDERSON, les plus connus. L'appartenance (ou le rapprochement) de beaucoup de ces historiens au parti communiste anglais est important, mais plus encore est l'évolution du syndicalisme et de la société qu'il fallait expliquer aux militants sur un plan empirique.

 

 L'orientation pratique influence la sociologie marxienne britannique.

     Tom BOTTOMORE (né en 1920), professeur à la London School of Economics, chef du département de sociologie à l'Université Simon Fraser de Vancouver (Colombie britannique), secrétaire de l'International Sociological Association, et enfin rédacteur de la revueCurrent Sociology et de european Journal of Sociology, consacre toute sa carrière à étudier les classes sociales et les élites d'un point de vue marxiste. Sans pour autant mettre en péril sa carrière universitaire, chose qui n'aurait pas été possible aux États-Unis.

Avec une grande acuité, BOTTOMORE dissèque les concepts de classe et d'élite en faisant référence à l'oeuvre de MARX. Ainsi, pour la question du statut social, il explique : "la stratification par le prestige influence les classes sociales de deux manières : d'abord en interposant entre les deux principales classes une série de groupes sociaux qui forment un pont entre les positions extrêmes de la structure de classe ; ensuite en suggérant une conception entièrement différente de la hiérarchie sociale, selon laquelle il apparaît comme une échelle des positions de statut plus ou moins démarqué. (...) Cette perspective de la hiérarchie sociale comme une continuité de rangs de prestige a acquis une grande influence sur la pensée sociale, sans différences qualitatives entre elles, et sa diffusion a freiné le développement d'une conscience de classe" (1973). BOTTOMORE commente brillamment (cette appréciation est aussi celle de pairs qui ne partagent pas forcément ses idées) l'évolution des concepts sociologiques et idéologiques d'outre-Manche. Il publie Karl Marx : Selectid Writings in Sociology and Social Philosophy (1956) en compagnie du "marxologue" antistalinien Maximilien RUBEL (1906-1996). (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Dans l'étude des groupes ethniques et du racisme.

   John REX (né en 1925) fait partie des sociologues marxiens qui font école dans les recherches sur le racisme. Très critique de la tendance de nombreuses recherches ethnologiques à écarter les notions de pouvoir et de classe sociale, il dénonce la spécialisation en matière de sociologie académique dont le risque est de faire abstraction de l'essentiel, à savoir le rôle primordial de l'économie dans la création des relations entre les ethnies et les "races" (mot qu'il récuse pour son manque de légitimité scientifique, mais qu'il utilise pour être compris d'un public habitué à son usage). "Il y a, dit-il, une absence de référence à l'économie ou à ce que les marxistes appellent le "mode de production". Les processus politiques sont considérés comme historiquement et théoriquement prédominants sur les processus économiques" (1987). Erreur sans doute due à l'expérience coloniales ayant favorisé la violence et les préjugés culturels dans l'évolution des rapports interethniques et culturels. REX suggère en revanche que la notion de "relations interaciales" soit remplacée par celle de "situation des relations interaciales". Celle-ce se distinguant pas 3 éléments :

- une situation de compétition extrême, de conflit, d'exploitation ou d'oppression, sans comparaison avec les conditions normales du marché du travail ;

- la compétition, les conflits, l'exploitation ou l'oppression dans la relation entre groupes, plutôt qu'entre individus, ce qui aboutit à l'impossibilité, pour un individu dans une position subordonnée, de quitter son groupe pour un autre ;

- une justification de la situation par le groupe dominant en termes de théorie déterminée, souvent à consonance génétique ou biologique (1983).

   Malgré les limites de ce schème, REX souligne le fait que les relations entre les races sont presque toujours marquées par les inégalités et un système d'oppression s'appuyant sur les éléments où se mêlent classe et race. Si John REX, à partir de prémisses marxiennes, domine l'étude de la question raciale en Grande-Bretagne, Ralph MILIBAND est le spécialiste de l'État. professeur à la London School of Economics et à l'Université de Leeds, rédacteur de la célèbre revue marxiste Socialist Register, il favorise une approche plus nuancée de la conception marxiste de l'État dans de nombreux articles et ouvrages. C'est avant tout "le contexte capitaliste d'inégalité généralisée dans lequel l'État fonctionne qui détermine fondamentalement ses politiques et ses actions (1973).  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Le développement de la sociologie marxienne dans un certain syncrétisme

     Loin de restreindre son influence pendant les vingt dernières années (1975-1995), marquées par le thatcherisme, avec à la clef en fin de compte plus d'audience que son homologue états-unien,  la sociologie marxienne continue à se développer en Grande-Bretagne. La considération accordée aux travaux d'Anthony GIDDENS (né en 1938) en témoigne.

Initiant sa recherche sur l'étude des travaux de DURKHEIM, GIDDENS critique sa sociologie pour son contenu politique, non avoué, et pour l'absence de théorisation du pouvoir. Ainsi, les fondements de la sociologie, toujours inspirés par les écrits de DURKHEIM, doivent être débattus et critiqués. Le concept de structure, par exemple, tend à dissimuler des a priori et à fausser l'analyse sociologique. La notion de "structure" est trop générale : il faut distinguer :

- les "principes structurels" (ou principes organisationnels de totalités sociales) ;

- les "structures" en tant que systèmes de règles ;

- les "caractéristiques structurelles", c'est-à-dire les aspects institutionnels de système sociaux à travers le temps et l'espace.

Pour illustrer son exemple, GIDDENS reprend l'analyse de MARX sur le processus de valorisation du capital qui sous-tend les rapports de production et les relations sociales dans une société capitaliste (1987). Par là, il démontre combien la sociologie durkheimienne est inadéquate à cerner le fonctionnement de la société, inchangé dans son essence depuis l'époque de MARX ou de DURKHEIM. Pour lui (The perils of punditry : Gorz and the end of the working class, 1987), la notion de "société post-industrielle" ne se vérifie pas à la lumière des faits. Il critique également la sociologie durkheimienne sur le plan de la méthode : il y intègre le concept de "contradiction" en arguant que "les principes structurels" fonctionnent "en termes de réciprocité, mais peuvent également se contredire". Les sociétés industrielles sont particulièrement productrices de telles contradictions, à tel point que celles-ci se multiplient et s'intensifient au fur et à mesure du développement de ces sociétés. Là encore, il s'attache à rendre un concept de base plus méthodologiquement applicable en distinguant deux types de contradiction : les contradictions primaires qui "participent à la constitution des totalités sociales" et les contradictions secondaires, "dépendantes ou générées par des contradictions primaires' (1987). En résumé, GIDDENS valorise la méthode dialectique des contradictions internes pour rapprocher l'unité des contraires de la négation du philosophe HEGEL. Idées reprises par MARX dans la formulation du matérialisme historique.

L'intérêt des travaux de GIDDENS réside dans sa réflexion et dans sa discussion des traditions sociologiques en utilisant les concepts marxiens. Sa démarche se défend à aucun moment d'un rapprochement ou d'une identification à MARX, démarche à rapprocher de celle de G. W. DOMHOFF aux États-Unis ou de Pierre BOURDIEU en France. Ses textes sont toutefois dépourvus d'une certaine orthodoxie marxiste, perceptible dans les écrits de T. BOTTOMORE et de R. MILIBAND. Il est vrai que GIDDENS s'adresse aux universitaires, à une élite intellectuelle, et non pas aux militants politiques, ce qui peut être jugé comme une faiblesse par rapport à la portée de ses analyses. Il n'en reste pas moins que le constat demeure : une tradition sociologique marxienne est reconnue en Grande-Bretagne sans la distorsion observée aux États-Unis ou en France pour des raisons dissemblables.  (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Où va le marxisme anglais?

   Pour Alex CALLINICOS, en Grande-Bretagne, l'impact des réflexions pendant les années 1930 marquent le marxisme pour longtemps. Les écrits brillants de John STRACHEY diffusèrent une version du marxisme proche de celle défendue par le Parti communiste et, dans le domaine de la théorie économique une analyse plus originale qui n'hésitait pas à se mesurer aux oeuvres de HAYEK et de KEYNES. Quant aux trotskystes, ils écrivirent de remarquables ouvrages d'analyse historico-politique, comme par exemple Black Jacobins de C. L. R. JAMES et The tragedy of the Chineses Revolution de Harold ISAACS.

De plus, les années 1930 exercèrent une influence à plus long terme. Le front populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, choisirent au contraire de contribuer à son développement. Les plus importants furent un ensemble brillant d'historiens communistes qui émergèrent après la seconde guerre mondiale, parmi lesquels on peut citer Edward THOMPSON, Christopher HILL, HOBSBAWM, Rodney HILTON et George RUDÉ. A tel point que nombre d'historiens, anglais ou continentaux, voire américains, s'inspirent directement de leurs travaux... souvent sans mentionner qu'ils étaient marxistes!

A la fin des années 1940 et au début des années 1950, ce fut au sein du Parti communiste qu'eurent lieu une série de débats importants à partir de l'ouvrage de l'économiste marxiste de Cambridge Maurice DOBB, Studies in the Development of Capitalism (1946). A l'exception d'HOBSBAWM, tous les représentants principaux de ces groupe quittèrent le PCGB après la répression soviétique de la révolution hongroise de 1956. Devenus historiens socialistes indépendants, ils continuèrent cependant à élaborer un marxisme qui s'efforçait d'étudier l'histoire "d'en bas" - du point de vue des opprimés et des exploités - et d'accorder à l'étude de la culture et des représentations une plus grande place que ne l'avaient fait les approches plus orthodoxes.

     Dans les années 1960, le marxisme restait en marge de la culture intellectuelle anglo-saxonne. Une des préoccupations de la New Left Review (NLR) sous la direction de Perry ANDERSON (1962-1983) était le décalage humiliant qui existait entre le marxisme occidental de LUKACS et de GRAMSCI, d'ADORNO et de HORKHEIMER, de SARTRE et d'ALTHUSSER, de Della VOLPE et de COLLETTI et le sous-développement du marxisme britannique. Pour comprendre cette situation, ANDERSON publia deux articles célèbres, "Origins of the Present Crisis" (1964) et "Components of the National Culture (1968) dans lesquels, à partir d'une lecture personnelle de SARTRE et de GRAMSCI (mais alors, diraient des intellectuels français, très personnelle...), il affirma que dans le cas de l'Angleterre, le capitalisme s'était développé de manière anormale dans la mesure où une aristocratie partiellement modernisée était parvenue à maintenir son hégémonie sur chacune des deux classes principales de la société industrielle : la bourgeoisie ainsi que le prolétariat restaient à l'état de classes subalternes qui n'étaient pas parvenues à articuler leur propre idéologie hégémonique. Cette structure spécifique de classe expliquait l'arriération qui, selon ANDERSON, caractérisait la culture intellectuelle anglaise quand on la comparait à celle de ses voisins européens : ni sociologie bourgeoise, ni critique marxiste révolutionnaire. Cette interprétation fut brutalement contestée par THOMPSON ("The Peculiarities of the English", repris en 1978), mais la qualité des arguments déployés par ces deux auteurs... indique que le marxisme britannique est en définitive loin d'être miséreux!  Car à partir de la crise du mouvement communiste déclenchée en 1956 par le rapport "secret" de KHROUTCHEV et la révolution hongroise créa un espace politique pour une gauche indépendante du travaillisme - qui restait largement majoritaire - ainsi que du communisme officiel. La New Left Review fut l'une des productions intellectuelles de cette nouvelle gauche, qui s'élargit d'ailleurs considérablement à la faveur de toute une série de mouvements - pour le désarmement nucléaire, contre l'apartheid en Afrique du Sud, pour la lutte du peuple vietnamien - qui à la fin des années 1960 s'inscrivaient dans une atmosphère générale de contestation dont l'ampleur était toutefois moins politique et plus culturelle qu'aux États-Unis et dans le reste de l'Europe.

Les oeuvres de maturité des historiens marxistes et leur lectorat appartiennent à cette décennie-là : The Making of the English Working Class et Whigs and Hunters, de THOMPSON, The World Turned Upside Down, de HILL, la trilogie de HOBSBAWM sur le long XIXe siècle (1962, 1975, 1987).... Ces travaux jouent le rôle de modèle pour les jeunes intellectuels radicaux qui commençaient alors à entrer dans l'institution universitaire, celle-ci offrant beaucoup plus de postes d'enseignants grâce au développement de l'enseignement supérieur jusqu'aux années 1970.

Dans le bouillonnement intellectuel qui s'ensuivit, qui participe alors à l'ensemble de l'évolution des mentalités dans toute la Grande-Bretagne, une des questions principales avait  trait au type de marxisme qui serait le mieux adapté aux besoins des militants politiques ainsi que des intellectuels socialistes. Autour notamment de la relecture althussérienne du marxisme. La New Left Review et son éditeur New Left Books (puis Verso) s'empressèrent de publier les traductions des écrits d'ALTHUSSER et de ses collaborateurs, même s'il n'était aux yeux de la revue qu'un auteur parmi toute une série de marxistes français et italiens dont elle cherchait à présenter les oeuvres à un public de langue anglaise. L'engouement pour ALTHUSSER doit être replacé dans le contexte plus général de la réception du structuralisme et du post-structuralisme français. En Grande-Bretagne, les cultural studies avaient été lancés à la fin des années 1950 par des intellectuels de la nouvelle gauche comme Raymond WILLIAMS ou Stuart HALL. On voit donc que par rapport à la réception généralement dépolitisée de LACAN ou de DERRIDA aux USA (laquelle peut constituer un comble logique...), où se furent d'abord les critiques littéraires de Yale qui les introduisirent, les divers courants intellectuels issus de la théorie du langage de SAUSSURE furent perçus en GB comme des contributions à une analyse matérialiste de la culture et des représentations.

Bien entendu, cette réception du marxisme ne fit pas l'unanimité, et THOMPSON s'oppose à ANDERSON, au premier chef responsable de l'importation du marxisme continental, au nom d'une tradition radicale anglaise qui remonte loin, aux révolutions démocratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (Poverty of Theory, 1978). Pourtant dès le départ, ANDERSON tient à se distancier de tous ces auteurs français et italiens, en valorisant ce qu'il appelle le marxisme classique (Considerations on Wastern Marxism, 1976), pour reprendre les idées de LÉNINE, LUXEMBOURG et TROTSKY, dont les analyses historiques, pour lui, sont organiquement liées à leur engagement concret dans le mouvement ouvrier. La réponse d'ANDERSON à The Poverty of Theory contient à la fois une défense raisonnée de la contribution d'ALTHUSSER au marxisme et l'adhésion à une approche plus matérialiste représentée sur le plan philosophique par Karl Marx's Theory of History de G. A. COHEN et sur le plan politique par le mouvement trotkyste (Perry ANDERSON, 1980).

Ce dernier a alors dans la grande île une influence importante. Alors que les groupuscule maoïstes qui dominèrent le mouvement étudiant américain à son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 eurent plutôt un impact intellectuel négatif, les divers courants du trotkysme furent un point de référence notable. Les écrits qu'Isaac DEUTSCHER publia pendant la seconde partie de sa vie lors de son exil en Angleterre participèrent de façon importante à la formation de la nouvelle gauche britannique et sa grande biographie de TROTSKY contribua à augmenter le prestige intellectuel du trotskysme. Ernest MANDEL participa de manière active aux débats qui traversaient la gauche dans le monde anglophone et ses écrits économiques - surtout Late Capitalism - furent rapidement traduits en anglais. Ce sont principalement DEUTSCHER et MANDEL qui influencèrent ANDERSON et le reste de l'équipe de la NLR, mais il y eut également d'autres signes de la vitalité du trotkysme anglo-saxon, notamment l'analyse novatrice de Tony CLIFF de la Russie stalinienne comme exemple de capitalisme d'État bureaucratique ainsi que les études de ses collaborateurs Michael KIDRON et Chris HARMAN du capitalisme après 1945.

Emporté par l'enthousiasme provoqué par une certaine effervescence intellectuelle qui n'est d'ailleurs pas seulement marxiste, loin de là, ANDERSON croyait un moment, au début des années 1980, qu'une vague réformiste ou mieux révolutionnaire va faire émerger enfin les idées radicales sur le devant de la scène politique. Mais , en fait, le marxisme commençait alors à refluer drastiquement, sous le coup d'un changement décisif de la conjoncture politique dans tout le monde anglo-saxon, qui mettait aux pouvoirs (économique et culturel) à la fois un autoritarisme et un libéralisme qui déclencha de grandes offensives contre le mouvement ouvrier (THATCHER/REAGAN). De grands revers créèrent un climat de pessimisme et de doute au sein de la gauche intellectuelle en même temps que des problèmes plus directement théoriques contribuèrent à l'effondrement du marxisme anglo-saxon.

En Grande-Bretagne, le marxisme althussérien s'autodétruisit dans la seconde moitié des années 1970. Après avoir exploré en détail les problèmes internes du système althussérien, certains de ses défenseurs en vinrent à renoncer d'abord à la notion d'une théorie générale de l'histoire, puis au concept de mode de production, et enfin au marxisme tout court : voir Barry HINDESS et Paul HIRAT (1974), Barry HINDESS et Paul HIRST (1971) et Anthony CUTLER et ses collaborateurs. Ces débats théoriques quelques peu obscurs reflétaient d'ailleurs une tendance plus générale où l'on considère maintenant que structuralisme français s'oppose au marxisme... La diffusion des idées de Michel FOUCAULT, ou plutôt une certaine interprétation de "Surveiller et punir" par exemple, détachée du contexte continental (notamment sur la signification du Goulag), contribue à voir des limites fortes aux différentes variantes du marxisme. La question sexuelle (de la place des femmes) ou d'autres formes d'oppression sociale revêtirent un caractère d'urgence, mettant la question sociale sous le boisseau. En fait, l'effort théorique des penseurs qui se disaient marxiens s'affaiblit considérablement, au point que, plutôt qu'à une critique du marxisme, on assista plutôt à son abandon silencieux, au profit d'un marxiste dit analytique, comme aux États-Unis. On ne critique plus le matérialisme historique et on ne cherche même plus à le réfuter, et l'ensemble des auteurs, qu'ils soient philosophes ou sociologues, préfèrent approfondir leur analyse politique ou sociale de la réalité britannique. Et quitte à abandonner la phraséologie marxiste et à ne même plus aborder la question sociale en terme de luttes de classes, à poursuivre une critique non moins pertinente d'aspects sectoriels de la société. Moins qu'aux États-Unis, le marxisme constitue encore une référence et aujourd'hui les deux marxistes les plus connus dans un monde anglo-saxon où les idées circulent bien plus qu'auparavant entre les deux rives de l'Atlantique, sont probablement Eric HOBSBAWM et Frederic JAMESON. Le premier fut un membre loyal du Parti communiste britannique jusqu'à son effondrement en 1989 et le second, maintenant connu pour ses travaux sur le postmodernisme a longtemps tenter de concilier ALTHUSSER et LUKACS. (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx contemporain, ActuelMarxConfrontation/PUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

Partager cet article
Repost0
16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 17:38

    L'économiste de formation, militant pacifiste et socialiste américain Scott NEARING, promoteur de la "simplicité volontaire", est une des principales figures du mouvement de "retour à la terre" qui touche les États-Unis dans les années 1960 et 1970. Il publie de 1908 à 1979 des dizaines de livres et pamphlets sur des sujets économiques, politiques ou historique. En 1972, il publie une autobiographie remarquée intitulée The making of a Radical.

 

Une figure pacifiste et socialiste (tendance marxiste) de premier plan

    Doté d'un doctorat d'économie à l'Université de Pennsylvannie, Scott NEARIN enseigne de 1908 à 1915 l'économie et la sociologie à la Wharton School. Radical sur le plan politique, "socialiste tolstoïen", il devient suspect aux yeux du conseil d'administration de l'université l'informe en juin 1915 que son contrat de professeur ne sera pas renouvelé, décision qui fait grand bruit dans la presse à l'époque.

De 1915 à 1917, il enseigne les sciences sociales à l'Université de Toledo, puis à la Rand School of Social Science, établissement fondé en 1906 par le Parti socialiste d'Amérique. Parti prenante du mouvement pacifiste contre l'intervention américaine en Europe, il publie en 1917 son pamphlet The Great Madness : A victory for the American Plutocracy qui lui vaut une inculpation pour "obstruction to the recruiting ans enlistment service of the United States". Son éditeur, l'American Socialist Society, est également poursuivi. Le procès se tient en février 1919, plusieurs mois après la fin de la guerre. Scott NEARING est déclaré non coupable en mars mais l'American Socialist Society est reconnue coupable et doit s'acquitter d'une amende. Logique quand on considère d'une part que la guerre est terminée (l'activisme pacifiste proprement dit gêne beaucoup moins) et qu'un corps expéditionnaire formé entre autres d'éléments américains plus ou moins officiels combattent le nouveau pouvoir russe (la Russie a énormément déçu, les milieux militaires notamment...)

Dans les années 1920, Scott NEARING devient conférencier itinérant et demeure une figure majeure de la gauche américaine. Il rejoint le Parti communiste américain en 1927 mais en est exclu 3 ans plus tard.

En 1932, alors que la Grande Dépression frappe les États-Unis et n'ayant plus d'espoir de retrouver un poste de professeur, il part avec sa compagne s'installer dans le Vermont rural. Où il se lance dans les travaux de ferme et de retour à la nature, s'efforçant d'être le plus auto-suffisant possible.

En pacifiste convaincu, NEARING s'oppose à la participation américaine à la Deuxième Guerre mondiale, et logiquement il est renvoyé de Federal Press à cause de son positionnement anti-guerre, qualifié de "puéril" par le directeur de l'agence?

En 1954, après s'être installé deux ans plus tôt dans le Maine, il publie, avec sa femme Helen KNOTHE, Living The good Life : How to Live Simply and Sanely in a Troubled World. Le livre, qui traite de la guerre, de la famine et de la pauvreté, décrit leur expérience de 19 ans dans leur ferme du Vermont et promeut une agriculture domestique autosuffisante moderne ainsi que le régime végétarien. En janvier 1956, Allen GINSBERG, poète de la Beat generation, le cite en référence.

Alors que la guerre du Vietnam commence occuper le devant de la scène au milieu des années 1960, un vaste "mouvement de retour à la terre" se développe aux États-Unis et génère un nouvel intérêt pour ses idées. Son livre Living the Good Life connait un succès considérable (trente réimpression, 300 000 exemplaires).

En 1973, l'Université de Pennsylvanie revient officiellement sur sa révocation en lui remettant le titre de professeur émérite honoraire d'économie.

 

Des idées tirées autant de son expérience personnelle que des enseignements de professeurs.

   Né dans une famille d'affaires mobilières, où il développe une conscience sociale, témoins des dures politiques antisyndicales de son grand père. Un certain idéalisme (et une grand culture livresque) hérité de sa mère s'est heurté aux pratiques de l'entreprise. Avant d'obtenir son  doctorat, il est secrétaire de 1905 à 1907 du Pennsylvania Child Labor Commitee, une société bénévole qui travaille à résoudre le problème des enfants dans l'État.

Tout comme Karl MARX a tiré des implications radicales des idées du conservateur HEGEL, NEARING a pris la logique économique de son chef de département, Simon PATTEN, et a fait des inférences radicales sur la richesse et la répartition des revenus que son mentor avait hésité à tirer. Il croyait que la richesse sans entraves étouffait l'initiative et empêchait l'avancement économique, et espérait que les penseurs progressistes de la catégorie de propriété viendraient à réaliser l'impact négatif du parasitisme économique et à accepter leur devoir civique de leadership éclairé. De son côté, NEARING décrit un républicanisme économique fondé sur 4 concepts démocratiques fondamentaux : l'égalité des chances, l'obligation civique, le gouvernement populaire et les droits de l'homme. Au fur et à mesure qu'il avance dans son parcours intellectuel, il devient de plus en plus radical, surtout dans l'adversité, tout en restant un pédagogue hors pair auprès de ses collègues comme de ses élèves, s'attirant des sympathies même chez les plus conservateurs.

La première guerre mondiale approfondit ses convictions, dans le sens d'un pacifisme très proche de celui de THOREAU, également séduit par les aspects écologiques de sa pensée. Participant au Parti socialiste d'Amérique, il ne semble pas avoir pris parti pour l'une ou l'autre des factions qui s'y agitent, mais sympathise plus avec les anciens socialistes qui construisent alors les différents parti communistes. Il reste au Parti socialiste jusqu'à la fin de 1923, constatant son déclin spectaculaire et la chute du nombre d'adhérents (le parti des travailleurs d'Amérique - WPA - dépasse alors le Parti socialiste en taille et en force). 

La Grande dépression puis la Seconde guerre mondiale sont l'occasion d'approfondir encore ses convictions, multipliant les écrits sur les aspects intérieurs et extérieurs des États-Unis. En fait, son développement intellectuel suit de près la voie de la prise de conscience croissante de l'intransigeance des classes dominantes de la culture capitaliste refusant d'adopter des réformes qui, au vu des richesses accumulées, permettraient de faire accéder à l'ensemble du peuple le bénéfice de progrès dans tous les domaines... Jusqu'à ce qu'il pense que cette domination capitaliste est trop forte pour orienter les politiques intérieures et extérieures à des fins libérales. Ce qui le conduit à faire sécession de l'american way of life, à abandonner la vie politique pour prôner une sorte de mouvement par le bas, à partir d'une vie agraire. Il réalise alors ce qui pourrait être une synthèse des pensées de TOLSTOÏ, d'ÉMERSON et de THOREAU. mais il n'a pas écrit de théorie d'ensemble, son oeuvre étant éparses sur une quantité d'écrits, y compris dans des journaux les plus divers, notamment militants (Parti socialiste, parti communiste...).

 

Scott NEARING (avec John A. SALTMARSH, An intellectual Biography, Philadelphia : Temple University Press, 1981. Living the Good Life, 1954. On peut consulter sur le site goodlife.org, un grand nombre de ses idées, souvent élaborées avec son épouse Helen. Malheureusement, aucun de ses grands écrits n'a été traduit en Français.

David E. SHI, The simple life : Plain Living and High Thinking in American Culture, University of Georgia Press, 2007. Margaret O. KILLINGER, The goof life of Helen K. NEARING, UPNE, 2007.

Partager cet article
Repost0
14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:35

     Si on écrit "états-uniennes", c'est bien qu'il existe une histoire du marxisme dans certains pays d'Amérique Latine, mais aussi au Canada, bien différente de celle des États-Unis ; ce n'est pas pour céder à une certaine mode intellectuelle, qui, soit dit en passant, constitue là - l'exception n'est pas la règle - un progrès dans la compréhension des choses.

    Les idées d'inspiration marxienne ont eu quelques difficultés à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis, les premiers centres de recherche sociologiques universitaires étant installés dans des universités financées et contrôlées et même créées par des industriels et autres capitalistes soucieux de comprendre les multiples difficultés dans le monde du travail et dans la ville. Par ailleurs, on ne peut pas dissocier la bataille des idées d'une lutte sociale tout court, la répression des multiples mouvements ouvriers ou/et sociaux frappant également plusieurs intellectuels cherchant à cerner les réalités des luttes de classes. Aux États-Unis, la répression des mouvements de grèves et de désobéissance civile (contre l'impôt, les loyens...) a été particulièrement brutale et souvent sanglante.

Parce que les universités concentrent à la fois des moyens de contrôle des idées émises et... un certain conformisme social, les penseurs radicaux ne peuvent s'y établir véritablement. Des iconoclastes donnant dans l'analyse critique sociale, comme les économistes Thorstein VEBLEN (1857-1929) ou Scott NEARING (1883-1982)... ont rapidement été marginalisés ou éliminés du monde scientifique.

Si les universités s'avéraient un terrain quasi interdit pour les marxiste, le champ politique se montrait tout aussi difficile pour les idées d'inspiration marxiste ou marxienne. Les conditions de vie, les attitudes de la population, comme celles des gouvernants ont participé au phénomène de résistance aux notions de clivages dans la société capitaliste, malgré l'immigration de très nombreux militants socialistes européens (tous ne sont pas marxistes, d'ailleurs), dont certains ont pu contribué tout de même à la vie d'un courant socialiste américain réel, en lien notamment avec les forces syndicales. Mais, même là, l'évolution d'idées s'inspirant de MARX est difficile, car le mouvement syndical dans son ensemble est dominé par des organisations réformistes et fermement attaché aux institutions et aux pratiques du système capitaliste. A cette résistance culturelle, il faut toujours avoir à l'esprit les périodes durement répressives qui ont jalonné l'histoire des États-Unis. L'écrasement des partis et des groupes jugés "subversifs", souvent sous des prétextes moraux, s'est répété depuis le XIXe siècle, et à chaque fois, brutalement, en particulier pendant et après la Grande Guerre et après la Seconde Guerre Mondiale, jusque dans les années 1950.

 

L'oeuvre de C. Wright MILLS (1916-1962)

    Aussi retracer l'histoire d'une sociologie marxiste aux États-Unis ne peut se faire qu'en examiner un certains nombre de courants immergés dans une gauche qui agit souvent en dehors ou à la marge des deux Partis démocrate et républicain dominants. Dans ce courant radical, des idées circulent, véhiculées par les écrits de VEBLEN, de Robert (1892-1970) et Helen LYND, dans les années 1940 et 1950, notamment celles de C. Wright MILLS. Si ce dernier ne se réclame pas du marxisme, il introduit cependant la connaissance non idéologique du marxisme au sein de l'université et de la société. Son oeuvre est imprégnée de la vision marxienne d'une société structurée selon les besoins d'un système de production contrôlé par ce que MILLS appelle l'"élite au pouvoir".

Selon MILLS, le pouvoir aux États-Unis se caractérise par un mélange complexe d'intérêts corporatifs qui selon, dans le temps et dans l'espace de ce vaste territoire, selon les besoins du système production. Le pouvoir politique se constitue et se défend comme une bureaucratie administrative composée d'initiés. "Les changements de structure de pouvoir son générés par les modifications des prises de position découlant de décisions politiques, économiques et militaires" (1966). L'élite du pouvoir fait partie de la classe dirigeante, décrite en termes de ses composantes diverses et de ses divisions internes. On peut ajouter sans trahir sa pensée que ces composantes organisent, entre eux, la démocratie tant vantée et également cette fameuse séparation des pouvoirs (locaux/centraux, judiciaires (une part énorme)/législatifs/exécutifs) qui ne profite par forcément à toutes les classes sociales. Sans faire référence aux penseurs sociaux fondateurs, MILLS décrit les élites sociales  comme représentant un monde social différent, à la fois autonome, et pourtant nourri par un recrutement dans les classes sociales exclues du pouvoir. Il conçoit cette classe dirigeante ou régnante comme des "cercles supérieurs", cercles qui, en se chevauchant (nombreux conflits de compétences), ont des rapports complexes. Pour évoquer la complexité de ces rapports sociaux au sein de l'élite au pouvoir, MILLS cite l'ex-communiste Whittaker CHAMBERS disant d'Alger HISS, brillant homme d'État ayant bénéficié des privilèges d'un milieu social fortuné et accusé d'espionnage pendant la chasse aux sorcières, que sa carrière lui avait permis d'établir "des racines faisant corps avec le sol forestier de la classe supérieure américaine" (1966). Pour MILLS, la cohésion de classe est indissociable, aux États-Unis, des contacts familiaux et sociaux, formant un tissu d'interconnexions et une conscience sociale spécifique.

       Deux aspects sont très liés dans la sociologie de MILLS : la fonctionnalité des corps et des "ordres" qu'il appelle parfois "cercles", et la conscience, structurée par leurs positions relatives. Le "statut social" résulte de l'analyse de ces deux aspects des sociétés modernes comme deux éléments d'un même phénomène. Concept élaboré à la fin du XIXe siècle par Thorstein VEBLEN, et préconisé par MARX dans son analyse du "fétichisme de la marchandise" dans le premier volume du Capital : le statut social est la valeur honorifique accordée à un certain rang de l'échelle sociale. Autrement dit, il s'agit du prestige ou de la "distinction" attribués aux individus issus de différentes catégories sociales.

    Pendant les années 1950, période de recherche pour MILLS, la sociologie nord-américaine se tourne tout particulièrement vers l'étude du statut social au détriment du concept de classe sociale, parfois totalement occulté. La contribution de MILLS au débat reconstitue en quelque sorte la notion selon laquelle l'intérêt socio-économique prévaut sur les formations idéologiques et dont les conceptions du statut social sont des éléments. Déjà, à la fin des années 1940, il consacre son premier ouvrage aux "cols blancs", travailleurs non manuels, employés dans les bureaux et dans les services. Les besoins économiques réclament alors de nouvelles professions dont découleront d'autres comportements et d'autres perspectives.

Dans un contexte politique très difficile pour les analyses critiques marxistes, MILLS débat de concepts clés qui remettent en cause les fondements de la sociologie. Ainsi L'imagination sociologique (1971) est un plaidoyer pour des méthodes historiques et philosophiques plus ouvertes à l'étude des phénomènes sociaux. En se montrant critique des orthodoxies de cette discipline scientifique - le fonctionnalisme, le behaviorisme, la dérive empiriste et positiviste, etc.  - il prône un retour à une méthode qui prendrait en compte les conjonctures historiques et les spécificités qualitatives de chaque situation. La sociologie se doit d'incorporer plus de subtilité dans ses orientations, non seulement afin d'enrichir ses analyses, mais aussi pour communiquer plus largement une compréhension des événements. La sociologie doit permettre en effet au public d'accéder à une forme de prise de conscience historique. Dans sa démarche, l'idéalisme politique est indéniable : ce qui distingue la sociologie de MILLS de la sociologie dominante de son époque et le rapproche de l'orientation d'une sociologie marxiste engagée. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

L'influence d'Herbert MARCUSE (1898-1979)

   L'absence aux États-Unis d'une sociologie proclamée marxiste avant les années 1970 expliquent les subterfuges entourant les présentations de la sociologie critique. Les analyses sociologiques critiques subissent l'influence d'une conjoncture socio-politique peu encline aux thèses marxistes : répression politique, expansion du capitalisme industriel d'après-guerre; hausse des niveaux de vie avec pour conséquence directe l'occultation des conflits sociaux.

Pour toutes ces raisons, les écrits d'Herbert MARCUSE représentent l'avant garde, dans la sociologie nord-américaine, d'un courant plus proche du marxisme. Philosophe, réfugié allemand, ancien membre de l'École de Francfort et professeur universitaire à Bandeis, San Diego, Columbia et Harvard, il contribue au développement d'une sociologie critique et engagée par ses analyses couvrant au moins quatre champs d'enquêtes :

- Le réexamen des bases philosophiques du marxisme, exposant la philosophie historique d'HEGEL en rapport avec les origines des sciences sociales. MARCUSE démontre que la sociologie naissante est imprégnée de positivisime, ce qui la fige dans un cadre d'analyse anhistorique. D§s son origine, la sociologie se révèle être partie prenante de l'armature idéologique de la société bourgeoise, manquant de la profondeur et de la flexibilité épistémologiques propres à la pensée hegelienne. La dernière partie de son ouvrage Reason and Revolution (1941) se consacre à une critique décapante de la sociologie en tant que discipline universitaire et formatrice de l'idéologie capitaliste.

- Un regard sur la psychanalyse freudienne qui montre comment la vie émotionnelle affective occidentale est transformée par les mutations sociales découlant de l'évolution du système de production capitaliste. L'aspect de libération sociale, et plus particulièrement de libération sexuelle, s'apparente dans les sociétés capitalistes avancées à de nouvelles formes de répression, dissimulées par la liberté de consommer. C'est là toute la démonstration d'Éros et Civilisation (1963). L'avènement d'une société de consommation exige, en effet, une nouvelle moralité qui valorise l'acquis des biens matériels et facilite des échanges émotionnels sans profondeur, échanges qui confondent plaisir sensuel et amour. Il résulte de cette "libération répressive" la mystification des rapports sociaux. cette confusion mystificatrice est entretenue par la réinterprétation des analyses de FREUD : c'est dans les écrits des néo-behavioristes que l'analyse freudienne perd sa capacité dialectique en devenant un positivisme primaire et un renforcement supplémentaire de l'idéologie capitaliste.

- Sur le plan idéologique, MARCUSE, par L'homme unidimensionnel, Essai sur l'idéologie de la société insdustrielle avancée (1968), décrit l'étouffement de la pensée critique par le processus de "désublimation répressive". La société capitaliste développe une capacité d'absorption des oppositions en favorisant le marketing et la publicité. Ces pratiques ne sont plus ds dépenses improductives, mais le principal apanage du mode de production capitaliste. Il prend néanmoins ses distances plus tard vis-à-vis du marxisme classique en soulignant la transformation de la classe ouvrière dans ces pratiques, d'où sa perte de puissance revendicative pour s'opposer à l'organisation capitaliste.

- Sur les marges de manoeuvre restantes pour l'expression de la révolte et de la subversion de l'ordre établi, MARCUSE s'exprime dans Négation, Essais de théorie critique (1969) et Vers la libération (1969). Il tente d'en indiquer l'existence dans une société de plus en plus "intégrée". Mystifiés par des salaires relativement élevés, les travailleurs ne représentent plus une force de changement jusqu'à un nouvelle crise socio-économique. Dans l'attente d'une telle conjoncture, l'opposition dynamique se trouve dans les ghettos ethniques, en milieu étudiant et chez certains privilégiés des classes moyennes.

    L'influence de MARCUSE tient à la démonstration qu'il fait de l'apport du marxisme à l'explication des phénomènes les plus complexes. Il ajoute une dimension philosophique au discours sociologique américain qui relance les études d'une nouvelle génération de sociologues. Le marxisme pénétre alos durablement dans les facultés nord-américaines, fait sans précédent historique. Dans toutes les disciplines des sciences humaines, de nombreux chercheurs inspirés par le marxisme occupent des fonctions universitaires. Au moment où le marxisme ne représente plus le même pôle d'attraction chez les universitaires français, paradoxalement, il prend son essor aux États-Unis. Évolution qui, depuis les années 1980, contribue certainement au controverses autour du "politiquement correct". La présence d'enseignants-chercheurs marxistes intensifie les débats politiques sur les campus. Le bruit médiatique autour de ces débuts est amplement favorisé par la droite réactionnaire, nécessairement opposée à ce processus de politisation. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Sociologie radicale et sociologie marxiste

     Même s'il n'y a pas identité entre les deux sociologies, elles ont en commun à la fois une critique de la société, nommée capitaliste ou non, et une volonté de changements souvent révolutionnaires.

    G. William DOMHOFF est sans doute aux États-Unis l'un des plus importants sociologues "radicaux". Comme C. Wright MILLS, il part de l'analyse du pouvoir : sur quelles bases t selon quelles distinctions se fondent l'autorité et les privilèges au sein de la population nord-américaine? poursuivant son analyse sur la lancée de MILLS, il se focalise sur les perceptions du statut social. Selon lui, les caractéristiques des classes sociales dites "supérieures" (langage, consommation...) montrent comment le pouvoir et les privilèges restent l'apanage des élites minoritaires. Bien que DOMHOFF se garde de toute association explicite ave le marxisme, ses travaux s'insèrent dans une optique marxienne. Dans son premier ouvrage, Who Rules America? (1967), il décrit en détail les individus, les groupes et les organisations qui constituent une classe à la fois "gouvernante" et "régnante" aux États-Unis. Sa conclusion fait référence aux analyses de Paul SWEEZY, fondateur de la revue marxiste Monthly Review et à celles de C. Wright MILLS. Il établit ainsi le lien entre sociologie universitaire de tendance critique et marxisme. Dans toutes ses oeuvres, notamment dans The Higher Circles : The Governing Class in America (1970) et The Powers That Be : Process of Ruling Class Domination in America (1978), DOMHOFF dépeint la structure du pouvoir et la domination de classe existant aux États-Unis.

DOMHOFF inspire les membres de la revue Insurgent Sociologist, dont la fonction critique est déjà annoncée dans le titre. D'autres exemples importants existent, dans les travaux anthropologiques de Marvin HARRIS et de Martin SAHLINS, ou ceux du critique littéraire Fredric JAMESON (Marxisme and Form, 1971), ou encore dans les revues, Radical Economics et Radical History Review. Cependant, le courant reste minoritaire, et rares sont les penseurs qui recourent au marxisme dans les sciences humaines en milieu universitaire. La plupart brillent plutôt par leur manque d'engagement politique. (THIRY, FARRO, PORTIS)

 

Un marxisme en plusieurs temps

   Paul BUHLE, auteur américain prolifique sur le radicalisme et le marxisme, indique bien différentes strates des réflexions marxistes aux États-Unis. Avant même la révolution de 1917 en Russie, des immigrants, souvent exilés de leur pays, introduisent des éléments de critique marxiste de la société, plus ou moins greffés sur l'ambiance idéologique maintenant bien ancrée, assemblage d'utopisme, de messianisme et de volontés révolutionnaires. Le succès du léninisme en Russie provoque une onde de choc chez les intellectuels qui vont se diviser un temps et induire des changements dans les réseaux d'influences marxistes. Une fois une certaine vague de désenchantement passée, nombre d'intellectuels, même parmi ceux qui avaient été séduits par la possibilité de vague révolutionnaire mondiale, très tôt en fait, vers la fin des années 1920 et encore plus dans les années 1930, voit s'opérer ce pourrait s'apparenter à un repli intellectuel sur les réalités de la société américaine, mais qui constitue en fait le point de départ de réflexions qui mènent jusqu'à l'orée des années 1950, là où le marxisme se voit confronter à des répressions fortes, le monde entrant dans la guerre froide. Il faut attendre alors les années 1970 et 1980 pour que dans les universités (le lien entre capitalisme intérieur et impérialisme extérieur est souvent établi avec finesse, à la fureur d'intellectuels de droite et d'extrême droite), une quantité inimaginable de recherches et de discussions précises dans une multitude de champs disciplinaires... avant qu'à nouveau cet élan intellectuel se voit contraint d'entrer dans une certaine obscurité avec le développement d'un capitalisme ultra-libéral joint à un moralisme individualiste peu propice aux actions collectives.

Terre d'immigration par excellence, notamment à travers le véritable carrefour qu'est New York, les États-Unis recueille l'influence de plusieurs vagues successives d'intellectuels marxistes, lesquels bénéficient des mêmes conditions que d'autres, différemment orientés idéologiquement. A chaque fois, ce sont des formes originales de réflexions qui tentent en quelque sorte leur chance, favorisées ou réprimées par les autorités d'accueil...

En dehors de l'université, l'un des phénomènes les plus importants a été l'essor de la théologie de la libération, qui combine tradition religieuse anti-capitaliste et idées marxistes. Partant notamment des travaux pionniers de Harry BRAVERMAN et Immanuel WALLERSTEIN, une série de chercheurs radicaux, influencés par le marxisme, vont développer des études dans le domaine de l'économie politique, de la sociologie, de l'histoire. Particulièrement importantes ont été alors les recherches sur l'histoire des Noirs (GENOVESE, HARDING, MARABLE) et des femmes (Joan KELLY).

   Ce qui frappe dans les études de la période qui s'ouvre dans les années 1970, et qui, malgré tout, n'est pas encore close, tellement de crises ont pu faire rebondir les recherches sur tel ou tel aspect, c'est la fidélité de nombreux auteurs par rapport aux intuitions, réflexions fondamentales de MARX (et de tous ses principes sociologiques), plutôt que par rapport à tel ou tel écrit, évitant de tomber ainsi sans le piège très vif en Europe de l'exégèse et du combat littéraire, sans cesse ressassé au fur et à mesure des redécouvertes éditoriales de tel ou tel auteur prestigieux.

 

Où va le marxisme anglo-saxon, versant états-unis?

    Malgré l'influence restreinte du marxisme sur la scène intellectuelle, le virage à gauche des années 1930 donna lieu à d'importantes contributions. Aux USA, les premiers ouvrages de Sidney HOOK, notamment Towards an Understanding of Karl Marx (1933), confrontaient de manière inattendue le marxisme hégélien de LUKACS et de KORSCH et le pragamatisme libéral de gauche de John DEWEY. A plus long terme, comme en Angleterre, le Front Populaire et la lutte contre le fascisme formèrent à la politique une génération de jeunes intellectuels, dont certains, refusant d'abandonner le marxisme dans le contexte moins favorable de la guerre froide, s'exprime dans un certain nombre de revues, à faible diffusion la plupart du temps. La revue marxiste Monthly Review incarne la tendance de personnalités comme Paul SWEEZY, Paul BARAN et Harry MAGDOFF. Cette revue pratique un marxisme qui sympathise dans une large mesure avec les régimes communistes (surtout ceux du Tiers-Monde comme la Chine et Cuba), mais conserve son indépendance intellectuelle, par exemple en élaborant une conception du capitalisme contemporain qui prend ses distances avec la théorie de la valeur-travail. A la fin des années 1940, les deux groupes pro-soviétique et pro-"hérétique" s'opposent lors d'un débat célèbre sur la transition du féodalisme au capitalisme que déclenche l'attaque de SWEEZY contre le Studies de DOBB. 

Après les développements déjà évoqués plus haut du marxisme aux États-Unis dans les années 1960-1970, jusqu'à la moitié des années 1980, avec l'avènement de REAGAN:THATCHER, le marxisme anglo-saxon subit une sorte de décrue. cette décrue s'exprime dans la grandeur et la décadence du marxisme analytique, forme spécifiquement anglo-saxonne de marxisme, dont l'oeuvre fondatrice est Karl Marx's Theory of History, de COHEN.

Étant donné l'hétérogénéité du marxisme analytique, il n'y a guère lieu de s'étonner qu'il n'ait pu continuer bien longtemps à prétendre proposer une interprétation spécifiquement marxiste du monde. Il n'y a pas que la théorie de la valeur-travail et la baisse tendancielle du taux de profit qui ne sont pas compatibles avec les principes de la théorie du choix rationnel. le vide intellectuel qui s'ensuit encourage certaines figures de premier plan - à commencer par COHEN lui-même (avec ROENNER également) - à infléchir leur réflexion pour l'orienter vers la philosophie politique normative et à contribuer aux débats initiés par les théoriciens libéraux de l'égalité John RAWLS, Ronald DWORKIN et Amartya SEN, qui s'efforcent  d'élaborer une théorie de la justice.

L'impact des révolutions de 1989 et 1991 en Europe de l'Est et de l'effondrement de l'Union Soviétique est considérable sur nombre d'intellectuels, même pour les marxistes critiques du stalinisme et plus généralement de la forme du prétendu "socialisme réel". Nombre d'intellectuels, comme Ronald ARONSON, estiment alors sur le projet marxiste est mort, même si aucune théorisation n'est entreprise de celle-ci. C'est que leurs énergies se tournent bien plus vers autre chose, quitte à approfondir des éléments d'analyses marxistes sans les déclarer telles. A part quelques uns comme Ernest GELLNER (1989), Anthony GIDDENS (1981), Michael MANN (1986, 1993) et W.G. RUNCIMAN (1989), qui, dans des analyses sociologies historiques, veulent montrer que l'exploitation de classes n'est qu'un cas particulier, nombre d'entre eux, véritable partie émergée d'un iceberg assez immense, compte tenu de la diversité des centres de recherche et des départements d'université, et dont des oeuvres apparaissent vers le grand public de temps en temps (Peter LINEBAUGH, Robert BRENNER, John HALDON), ignorant les reniements spectaculaires de quelques auteurs-phares de la période précédente, attrapant au passage des réflexions en provenant d'outre-atlantique, d'Angleterre, continuent de travailler dans les divers domaines de la philosophie, de l'économie politique, de la sociologie et de l'histoire. Ils fournissent d'ailleurs des éléments théoriques solides à la réflexion des divers leaders politiques locaux ou nationaux qui percent de temps à autres dans l'histoire électorale des États. Bien entendu, certains travaux manifestent un certain syncrétisme - alliant parfois comme Fredric JAMESON (1991), ALTHUSSER et LUKACS - , en passant par-dessus toutes les frontières conceptuelles, visant dans leur critique sur le postmodernisme, en fin de compte, le même objectif que tous les marxistes affirmés des générations précédentes : la réforme ou la révolution vers un système qui remplace le capitalisme... (Alex CALLINICOS)

 

Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon? dans Dictionnaire Marx Contamporain, ActuelMarxConfrontationPUF, 2001. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

 

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:05

      Dans les pays anglo-saxons, nous disent THIRY, FARRO et PORTIS, et en cela les historiens et sociologues sont d'accord, le marxisme a une histoire différente des autres pays à bien des égards. En effet, qu'ils s'agisse de la Grande Bretagne ou des États-Unis, le marxisme ne se rattache pas, à l'instar de l'expérience française, à la ligne quasi exclusive d'un seul parti politique. Un parti communiste faisant obédience à l'Union Soviétique n'y a jamais joué de rôle déterminant dans la définition des prémisses marxistes. L'importance du parti travailliste en Angleterre et la faiblesse de la gauche aux États-Unis ont eu pour conséquence d'épargner à ces deux pays une orthodoxie rigide identifiée au marxisme. Ces deux facteurs ont favorisé un développement particulier du marxisme (ou des marxismes) dans ces pays. Et malgré la communauté linguistique de ces deux pays, le marxisme et partant la sociologie marxiste, a une histoire également très différente.

C'est pourquoi, on peut regretter que malgré la connaissance de cette dernière réalité, Alex CALLINICOS fasse une présentation (chronologique en grande partie) du marxisme anglo-saxon sans faire de séparation franche entre celui-ci en Angleterre et aux États-Unis, malgré toute la richesse des informations qu'il y apporte. Il écrit pourtant que la réception du marxisme, dans les années 1960, dans ces deux pays est inséparable de celle de la réception de formes de pensée européennes auxquelles les traditions intellectuelles de ces deux pays avaient jusqu'alors été hostiles. Alors, comme il l'écrit lui-même, que les liens historiques entre l'école de Francfort et les milieux universitaires américains - influence personnelle d'Herbert MARCUSE et de Leo LOWENTHAL - favorisent cette version du marxisme chez les intellectuels radicaux, en Grande Bretagne, c'est autour de la relecture althussérienne du marxisme que se focalise le débat. En tout cas, il note bien tout comme nos trois premiers auteurs, que même avec les diverses influences dans les années 1920 venues de l'émergence du pouvoir soviétique (espoir d'une révolution mondiale et divisions violentes entre marxistes russes) ce marxisme anglo-saxon fut épargné par ces débats orthodoxie/hérésie de combats à coup de citations des Pères fondateurs.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Alex CALLINICOS, Où va le marxisme anglo-saxon?, dans Dictionnaire Marx Contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 11:57

    Du marxisme à la sociologie

 Le second courant évoqué à l'article précédent, si nous suivons toujours THIRY, FARRO et PORTIS, considère le marxisme comme une science positive (G. Della VOLPE). Il affirme, en effet, que la théorie adoptée par MARX pour l'analyse sociale est la même méthode scientifique expérimentale que GALILÉE avait inventée pour les sciences de la nature (U. CÉRONI). Cette analogie, osée en fait et percluse d'ambiguïté, qui veut donner aux sciences issues des analyses de MARX, un statut de véracité et de prestige égal à celui des sciences naturelles, veut en fait surtout placer le marxisme en opposition avec la méthode idéaliste de la dialectique hegelienne. Ce courant considère ainsi que tout le travail de MARX ne consiste pas en une spéculation sur l'ensemble de l'évolution humaine et historique, mais en une théorie scientifique de la société capitaliste moderne.

   Le philosophe et théoricien marxiste italien Galvano Della VOLPE (1895-1968), après des études à l'université de Bologne, enseigne l'histoire et la philosophie dans un liceo à Ravenne et à la même université de 1925 à 1938. Il devient alors président de l'histoire et de la philosophie à l'Université de Messine, un poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1965. D'abord philosophe idéaliste dans la tradition de Giovanni GENTILE, au début des années 1940 et après un engagement avec la philosophie empiriste, il se retourne fortement contre l'idéalisme. En Italie, son travail est considéré par beaucoup comme une alternative scientifique au marxisme gramscien que le PCI revendique comme son guide. Il critique GRAMSCI en partie parce que l'oeuvre de ce dernier est enracinée philosophiquement dans la pensée de GENTILE et de Benedetto CROCE. Athée, Della VOLPE est noté pour ses travaux sur l'esthétique, y compris des écrits sur la théorie du film. Sur ce dernier point, un aspect clé de sa pensée est sa tentative de développer une théorie strictement matérialiste de l'esthétique comme il souligne le rôle des caractéristiques structurelles et le processus social de production d'oeuvres d'art dans la formation du jugement esthétique (il développe le concept de goût comme sa source principale).

Du côté des sociologues et philosophes, il est surtout connu pour ses écrits sur les questions de philosophie politique, en particulier les relations entre la pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU et celle de Karl MARX. Dans plusieurs de ses ouvrages (Critique of Taste, 1991 ; Logic as a Positive Science, 1980 ; Rousseau et Marx : And Other Writingsq, chez Lawrence et Wishart, 1987. Il s'agit bien entendu des dernières éditions), il explore les relations entre ce qu'il appelle les deux libertés de la pensée des Lumières. A savoir les libertés civiques de John LOCKE et d'Emmanuel KANT qui s'incarnent dans la démocratie bourgeoise et les libertés égalitaires décrites dans Le contrat social de ROUSSEAU et le Discours sur l'inégalité. Ce qui l'intéresse particulièrement, c'est le contraste entre l'égalité formelle des libertés juridiques kantiennes, indifférentes à l'inégalité sociale substantielle entre les personnes, avec l'inégalité proportionnelle du contrat social de ROUSSEAU en tant que médiation égalitaire entre les personnes. Il voit la pensée de ROUSSEAU sur ces questions comme étant le précurseur des célèbres attaques de MARX sur le droit bourgeois dans la Critique du Programme de Gotha et d'autres écrits. Par son enseignement et ses écrits, il influence Ignazio AMBROGLIO, Umberto CERRONI, Lucio COLLETI, Alessandro MAZZONE, Nicolao MERKER, Franzo MORETTI, Armando PLEBE, Mario ROSSI, Carlo VIOLI....

 

      La société capitaliste poursuit sa rationalisation et son développement. La théorie marxiste, pour sa part, ne cherche pas des contradictions objectives dans cette société ou dans l'évolution historique. Elle ne cherche que les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans les analyses et par des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ce courant affirme que ces contradictions peuvent être étudiées par une analyse de la société actuelle, une analyse qui peut être menée par le marxisme, lequel améliore ses outils de recherche par certains apports scientifiques provenant d'autres théories de la société.

Ce courant philosophique a une influence certaine parmi les intellectuels qui cherchent à construire des analyses des changement de leur société. Ces intellectuels ne pensent pas trouver toutes les solutions à leurs exigences analytiques dans la théorie marxiste qu'ils considèrent comme non complètement adaptée à la compréhension de la société italienne et du capitalisme avancé en général. Ils essaient seulement de combiner le marxisme avec les "sciences sociales bourgeoises", dont les outils sont choisis sur la base de l'utilité qu'ils ont pour activer les mouvements sociaux (R. PANZIERI). Ces intellectuels se regroupent dans certaines revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961/1966). A partir du début des années 1960, ces intellectuels sont à l'origine d'une pratique de recherche qui part de l'idée qu'une nouvelle phase des luttes sociales doit voir le jour, afin que la classe ouvrière puisse s'opposer à une nouvelle domination capitaliste, domination qui se renforce à travers la rationalisation et la planification du travail industriel et de la vie sociale. Ces recherches sont surtout consacrées au développement  (socio-économique), au marché du travail et au travail industriel.

    Raniero PANZIERI (1921-1964), homme politique et écrivain, considéré comme le fondateur de l'opéraïsme, installé en Sicile, milite dans les rangs du Parti socialiste italien, dont il devient en 1953 membre du comité central, avant de devenir codirecteur en 1957, de la revue théorique Mondo operaio (Monde ouvrier), dont il fait un forum de discussion pour la gauche du parti. Pendant cette période, il traduit Le Capital de MARX. Comme il s'oppose au congrès de 1959 à une alliance avec la Démocratie Chrétienne, il est exclu du parti socialiste.

Il s'installe alors à Turin, où il travaille pour la maison d'édition Einaudi, et il se lie à plusieurs groupes de syndicalistes, de socialistes et de communistes dissidents. Sous l'inspiration du groupe français Socialisme ou Barbarie, il fonde avec Mario TRONTI, Romano ALQUATI, Daniel MONTALDI, la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges).

Dans la révolte de la piazza Statuto en 1962 à Turin, Raniero PANZIERI pressent l'emergence de la notion centrale de l'usine et de l'ouvrier. Les premiers numéros de la revue s'attachent à explorer la vie réelle des usines et du rapport de l'ouvrier à la production, ont un impact qui détonnent avec la prose habituelle des partis socialistes et communistes. Mario TRONTI s'en sépare en 1963 pour fonder la revue Classe Operaia. la revue est plus tard le creuset de l'operaïsmo (ouvriérisme), très influente dans les milieux italiens d'extrême-gauche dans les années 1960 et 1970. Raniero PANZIERI est l'auteur de un uomo du frontiero, paru aux Editions Punto Rosso.

       Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, parce que la partie méridionale du pays est moins développée que le nord. Depuis l'unification nationale (1861), les analyses classiques considèrent le sud comme plus "arriéré" que le nord du pays. Mais à partir de la fin des années 1960, nombre de recherches qui critiquent le néo-capitalisme avancent une autre lecture de cette réalité. Elles proposent une analyse non plus en terme d'évolution et de développement économique mais de rapports de classes. Elles visent de cette manière à démontrer que la question de fond ne réside pas dans un décalage entre le niveau avancé de développement d'une partie et celui arriéré d'une autre aire du pays. Ce genre de nouvelle analyse est aussi effectuée pour d'autres pays, comme l'Allemagne ou la France, dernière dans une critique du centralisme parisien vu d'un angle nouveau. Cette question est, en effet, d'abord celle d'une domination de classe, qui fait que les aires sous-développées sont fonctionnelles dans le néo-capitalisme, tant par le fait qu'elles lui fournissent la force de travail nécessaire à son expansion, que parce qu'elles sont des zones de marché pour ses produits. Pour cette raison, le dépassement du sous-développement peut être envisagé seulement par des luttes menées par le prolétariat du sud et du nord contre la domination du capitalisme, qui est à la base de la question méridionale (G. MOTTURA, E. PUGLIESE).

      Au début des années 1970, l'analyse faite par une partie des sociologues marxistes se réfère au marché du travail pour expliquer les changements de la composition sociale du prolétariat et des rapports entre les classes. Ces sociologues poursuivent leurs objectifs en définissant leurs outils d'analyse qui combinent des catégories économiques, comme celle de la demande et de l'offre, ou sociologiques, telle que la stratification sociale, avec des concepts marxistes, telles que l'armée industrielle de réserve, la sur-population stagnante et la force de travail. Ces recherches empiriques utilisent ces outils, à partir desquels elles arrivent à saisir deux composantes de la classe laborieuse, qui correspondent à autant de différenciations du système de production : il y a, en effet, une classe ouvrière centrale, employée dans les grandes entreprises du cycle productif central, laquelle est syndiquée et capable de se protéger politiquement ; mais il y a aussi une classe ouvrière marginale ou périphérique, qui est formée par les salariés des petites entreprises du cycle productif périphérique, laquelle n'arrive pas à se protéger syndicalement, et se trouve exposée aux risques du chômage et de la précarisation. De cette manière, ces recherches arrivent à la conclusion que la composition de la classe ouvrière est liée au dualisme de l'industrie italienne, où le cycle productif périphérique est fonctionnel à celui du centre (M. PACI).

     Les recherches consacrées au travail industriel sont celles où se pose le plus directement la question du lien entre le marxisme et les sciences sociales. Déjà au début des années 1960 cette question est posée par des marxiste militants qui veulent mener des enquêtes ouvrières, dont le but est celui de relancer le mouvement social. Ces marxistes partent de l'idée originale selon laquelle la rationalisation industrielle peut résoudre les contradictions capitalistes. Par conséquent, la lutte ne peut pas surgir de ces contradictions, mais de la subjectivité ouvrière qui se révolte contre la rationalisation capitaliste. Or, il fait connaître la situation des travailleurs pour organiser cette lutte et pour trouver de nouvelles voies pour le mouvement ouvrier. Le marxisme, en tant que théorie consacrée à l'analyse du capitalisme conventionnel, ne peut pas à la fois élaborer les données théoriques et fournir les outils techniques indispensables à la compréhension de la situation ouvrière dans la phase néo-capitaliste (V. REISER).

Nombre de travaux de terrain ont été menés dans cet esprit, dans une multiplicité d'entreprises. Au tournant des années 1960, ils ont accompagné la phase montante du syndicalisme et du mouvement revendicatif jusqu'à son relatif déclin ultérieur (Aris ACCORNERO).

 

    De la sociologie vers le marxisme

  Non seulement le marxisme va vers la sociologie, mais cette dernière va vers le marxisme. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, plus qu'auparavant, certains sociologues se rapprochent du marxisme. Leur choix intellectuel s'inscrit dans le contexte de la montée des conflits sociaux et politiques de cette période. Ils ne veulent pas construire une sociologie marxiste ou enrichir le marxisme avec les sciences sociales. Leur but est de trouver des outils qui permettent à la sociologie d'améliorer les voies de la réflexion théorique et les moyens de la recherche empirique.

Ce but est suivi, en particulier, par l'école sociologique de Rome, animée par Franco FERRAROTTI, qui considère la sociologie comme une science empirique, mais qui se sert d'outils théoriques pour analyser la réalité sociale. Ces outils théoriques proviennent d'abord de la théorie de Max WEBER, avec en particulier, l'utilisation du concept de rationalisation pour expliquer le désenchantement du monde et le processus de construction de la société moderne (F. FERRAROTTI, La sociologica. Storia, concetti, metodi, Eri Edizioni Rai, Torino, 1961).

Mais ces références s'avèrent être insuffisantes lorsqu'il s'agit de construire une science qui veut expliquer d'une part la nature des rapports de domination entre des individus et des groupes et, d'autre part, chercher des voies pour combattre cette domination. Pour dépasser ces difficultés, la sociologie de FERRAROTTI se réfère à l'oeuvre de MARX et en particulier à ses conceptions de classes sociales et de l'interconnexion dialectique des phénomènes sociaux. Le but de ce travail est de parvenir à une combinaison entre certains aspects de l'oeuvre de MARX et la pensée dominante que pour la société elle-même.

    Franco FERRAROTTI (né en 1926), après des études de philosophie à Turin, où il en sort avec un doctorat en 1950 (thèse sur la sociologie de Thorstein VEBLEN), fonde avec Nicola ABBAGNANO l'année suivante "I Quaderni di Sociologia" (cahiers de sociologie) qu'il suivi jusqu'en 1967. Il crée ensuite la revue dont il est encore le directeur, "La Critica Sociologica" (la critique sociologique).

     Dans les années 1970 le rapprochement de la sociologie et du marxisme est aussi dû à d'autres sociologues qui reprennent les thèmes des classes et des conflits sociaux dans l'industrie ou de la vie sociale en général (A. PIZZORNO). Cependant, la société n'étant plus marquée par des conflits de classes durant les années 1980, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme a diminué, quoique celui-ci reste la théorie privilégiée pour étudier les changements dans la société et en particulier ceux liés au mouvement syndical.

 

 Mille marxismes en mouvement?

    André TOSEL présente ce qu'il appelle un échantillonnage topique d'un renouvellement en Italie du marxisme en général, qui ne manque pas de se manifester en sociologie.

  "En Italie, où l'effondrement du marxisme a été si profond, un renouvellement semble se profiler. Soutenu par l'oeuvre d'historiographique critique de D. LOSURDO et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido OLDRINI, Alberto BURGIO) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Notre auteur cite deux en particulier :

"la première est celle de Giuseppe PRESTIPINO (1928) qui parti d'un historicisme mêlé de dellavolponisme reformule depuis de longues années une reconstruction de la théorie des modes de productions pensée en termes de bloc logico-historique : en toute société humaine est présupposée l'existence d'un patrimoine anthropo-historique constitué par des systèmes distincts, productif, social, culturel, institutionnel. ces systèmes peuvent se combiner dans le cours de l'histoire en des structures différentes, ou en fonction du système dominant dans le modèle théorique d'une formation sociale donnée. La thèse d'une dominance invariante de la base productive et/ou sociale sur la superstructure culturelle et institutionnelle est propre au bloc de la première modernité. Aujourd'hui sont en concurrence le bloc moderne développé et un bloc post-moderne inchoatif : le premier est dominé par l'élément culturel sous la forme d'une rationalisation omnicompréhensive, pénétrant tous les autres domaines, par la discipline productiviste du travail, en suivant les règles (sociales) du marché et en s'organisant selon l'ordre (politique) de la démocratie bureaucratique. Le second, encore hypothétique, serait dominé par l'institution publique, à son stade le plus élevé de système éthico-juridique supra-étatique et supra-national. Il aurait pour tâche de guider de manière hégémonique (au sens gramscien) les autres éléments, c'est-à-dire une libre recherche culturelle et scientifique, une mobilité sociale planétaire instituée en un régime d'égalité effective des chances et des fortunes, et une production technologique traitée enfin comme un propriété commune de l'intelligence et de la "descendance" humaine (De Gramsci a Marx, Il Blocco logico-storico, 1979 ; Per una antropologia filosofica, 1993 ; Modelli di structure storiche. Il primato etico nel postmoderno, 1993)."

"La seconde est celle de Costanzo PREVE (1943) : parti d'un programme d'une reformulation systématique de la philosophie marxiste, sur la base lukacsienne de l'utopie éthique, et centrée sur la thématique d'une science althussérienne du monde de production (Il filo di Arianna, 1990), il se confronte aux difficultés d'un certain éclectisme.Tenant compte de la dominance effective du nihilisme inscrit dans le néocapitalisme et réfléchi par les penseurs organiques du siècle que sont M. HEIGEGGER et M. WEBER, il examine les grands problèmes de l'universalisme et de l'individualisme en tentant d'éliminer de MARX certains aspects des Lumières compromis par le nihilisme (Il convitato di pietra. Saggio su marxismo e nihilismo, 1991 ; Il planeta rosso. Saggio su marxismo e universalismo, 1992 ; L'assolto al cielo. Saggio su Marxismo e individualismo, 1992). Ses ultimes recherches le voient renoncer au programme d'ontologie de l'être social et redéfinir une philosophie communiste critiquant les notions de classe-sujet, de paradigme du travail et de besoins dans une confrontation avec les philosophes de la post-modernité (Il empo della ricerca. Saggio sul moderno, il post-moderno e la fine della stria, 1993). Resserrant enfin l'héritage de MARX sur la critique du capitalisme comme destructeur des potentialités d'individuation humaine d'abord libérées par lui, il tente une réflexion anthropologique pour identifier la conception de la nature humaine bourgeoise-capitaliste, celle vétéro-communiste (le camarade) pour esquisser un néo-communisme comme communauté d'individualités dotées d'égalite-liberté (L'eguale libertà. Saggio sulloa natura umana, 1997)."

  Il est bien entendu trop tôt pour savoir si des travaux sociologiques émis dans des domaines divers de la vie sociale, partiels dans leur objet, feront le lien avec ces réflexions d'ensemble sur la situation et sur le devenir de la société telle qu'elle est. En tout cas, nombre de sociologues, la plupart souvent critiques dans leur domaine (dont l'aspect critique d'ailleurs n'est pas étranger à un influence du marxisme), ne semblent tout simplement ne pas s'y intéresser pour l'instant.

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. André TOSEL : de la fin du marxisme-léninste aux mille marxistes, France-Italie 1975-1985, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

 

SOCIUS

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 14:02

     Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS tentent de discerner différents courants d'intellectuels, qui, en Italie, réfléchissent en termes marxistes aux faits sociologiques.

     Le premier courant se définit comme historiciste. Il trouve ses racines dans la lecture que le philosophe marxiste Antonio LABRIOLA (1843-1904) fait du matérialisme historique et dans la pensée d'Antonio GRAMSCI (1891-1937). Ce courant s'appuie sur une interprétation de l'oeuvre de MARX qui passe aussi bien par la dialectique de HEGEL que par un critique de la philosophie de Benedetto CROCE, telle que l'avait menée GRAMSCI lui-même. il vise à expliquer la société et l'évolution historique par les contradictions objectives  de la structure économique du capitalisme, celles entre rapports de production et forces productives qui sont à l'origine de la lutte des classes, par la centralité de l'homme et de son intervention dans l'histoire (voir Nicola BADALONI, Marxismo come storicismo, Festrinelli, Milano, 1962).

Deux notions d'origine gramscienne qui ont de l'importance pour les sciences sociales, sont aussi au centre de l'analyse de ce marxisme. Il s'agit de la notion d'hégémonie et de celle d'esprit populaire critique. L'hégémonie consiste en la capacité qu'a une classe sociale de diriger un système d'alliances sociales et politiques, afin de parvenir à la construction d'une nouvelle société à l'échelle de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la capacité qu'une classe a de dominer les autres, mais de sa capacité à suivre l'évolution historique, sinon à l'accélérer en entrainant d'autres classes sociales tant au plan matériel que moral. Au moment de la construction de la société capitaliste et du dépassement de l'ancien régime, par exemple, la bourgeoisie de certains pays, comme la France, a exercé son hégémonie sur d'autres classes sociales, tandis que dans la société moderne le prolétariat peut exercer son hégémonie sur d'autres classes, en vue de parvenir à la construction d'une société socialiste et d'accélérer, par cette voie, l'évolution historique. L'esprit populaire critique désigne la culture des classes populaires que la bourgeoisie n'arrive pas à dominer et assujettir. La convergence entre cet esprit et la théorie de la philosophie de la praxis, que GRAMSCI dénomme le matérialisme historique, devait permettre l'avènement d'une culture hégémonique du prolétariat. Cela devait conduire à la construction d'un bloc historique de classes sociales et de superstructures morales, bloc susceptible d'opérer le dépassement du capitalisme en créant une société nouvelle. Les intellectuels qui animent ce courant considèrent la théorie marxiste comme auto-suffisante, dans le sens où elle n'a pas besoin ou ressent très peu la nécessité de recourir à d'autres théories, ni pour enrichir ses développements philosophiques, ni pour expliquer la société contemporaine. Dans ce contexte théorique, le problème  des intellectuels de ce courant qui visent à analyser les phénomènes sociaux et culturels de leur temps, consiste non dans la tentative de se rapprocher de la sociologie, mais dans celle de parvenir à construire des sciences sociales marxistes. En effet, il s'agit de construire des sciences dans la base épistémologique est marxiste, même si elles recourent à des outils techniques tels que les questionnaires et les interviews, adoptés par la sociologie. Les analyses les plus importantes issues de ce courant, sont consacrées au travail industriel, à la ville et à la culture, cette dernière étant abordée par une élaboration marxiste qui se situe à la frontière de l'anthropologie culturelle et de la sociologie de la culture.

Les études consacrées au travail se proposent de comprendre d'une part de quelle manière la contradiction de classes se définit dans le capitalisme industriel d'alors, soit des années 1960-1970 et, d'autre part, de trouver le moyen de dépasser le taylorisme par la lutte des travailleurs et par la capacité de la classe ouvrière à exercer son hégémonie dans le domaine de la production. Ces analyses qui s'inspirent des travaux que GRAMSCI, a consacré, dans les années 1930, à l'américanisme et au fordisme, relient, par ailleurs, le changement de l'organisation du travail à celui de la société. C'est dans ce contexte que ces analyses essaient de comprendre comment la classe ouvrière peut exercer son hégémonie sur d'autres classes afin de changer l'ensemble de la société (TRENTIN, 1977). Cette question se pose de façon aigüe quand, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la vie sociale est traversée par d'importants mouvements populaires dans les usines, dans les quartiers et dans les universités.

Bruno TRENTIN (1926-2007), syndicaliste et homme politique, secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail de 1988 à 1994, après avoir suivi des études de droit en France puis aux États-Unis (université Harvard), réalise divers travaux en Italie. Il est l'auteur de La Cité du travail, le fordisme et la gauche (Fayard, 1997, réédité en 2012). Sa thèse principale dans cet ouvrage ets qu'historiquement la gauche (syndicale et politique) a accepté un "dédommagement" ou des compensations salariales - autrement dit une politique redistributive, y compris étatique - en échange de son silence et de la liberté patronale d'organiser le travail. Bruno TRENTIN est considéré, pour les années 1960 et 1970 comme le plus rénovateur, moderniste et radical du syndicalisme italien (notamment dans la métallurgie). Convaincu de la centralité du travail, il oeuvre longtemps pour une autonomie du syndicat vis-à-vis du parti.

C'est aussi pour expliquer et, en même temps, pour renforcer ces mouvements, en leur fournissant des outils analytiques, que les intellectuels de ce courant marxiste mènent des recherches empiriques et des réflexions théoriques sur la ville. Ces recherches dénoncent la spéculation et la rente capitalistes, parce qu'elles sont les fondements principaux du pouvoir politique dans les villes, lequel d'un côté fait partie du bloc historique conservateur et de l'autre côté, empêche la rationalisation urbaine et cause la pénurie de logement pour les classes populaires (G. BERLINGUER, P. DELLA SETA, 1976).

Giovanni BERLINGUER (1924-2015), homme politique et professeur de médecine sociale, fut en charge du premier Plan national de la santé dans le contexte du Programme de Développement Économique adopté par le Parlement en 1968. Il représente de 2004 à 2009 le DS au Parlement européen et siège au sein du groupe du Parti socialiste européen. Comme son frère Enrico, il fut une figure majeure du Parti communiste italien. Figure de proue également de la culture italienne, il contribue avec son travail de conférencier et ses nombreux livres (très peu traduits en Français) à diffuser la culture scientifique dans des domaines décisifs de la société nationale, et à l'analyse critique du système de santé italien (La médecine est malade, avec Severino DELOG), 1959).

Les études consacrées à la culture portent surtout sur l'analyse culturelle des classes subalternes. Elles essaient de montrer par des recherches empiriques que non seulement il y a une autonomie culture des classes populaires, mais aussi que cette autonomie contient des éléments d'opposition à l'hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Ces études tentent, par exemple, de montrer que la culture paysanne du sud du pays est porteuse d'une esprit populaire critique, qui peut se combiner non seulement à la culture des ouvriers des grandes entreprises du nord et du sud, mais aussi aux élaborations intellectuelles démocratiques et révolutionnaires, pour arriver à construire un nouveau bloc historique qui conduirait la société à dépasser la crise capitaliste (L. LOMBARDI-SATRIANI, 1977).

Luigi L. LOMBARDI-SATRIANI, anthropologue et homme politique (sénateur en 1996, dans l'Olive), est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont De Sanguine (Meltemi, 2005). principalement destiné à l'étude du folklore, de la religiosité populaire et de la culture paysanne, souvent contextualisés d'un point de vue marxiste (liens entre les données culturelles et la condition économique sociale), il reprend de manière critique, d'une manière originale et innovante, certaines positions de GRAMSCI et d'Ernesto De MARTINO. Notons sa participation à une Histoire sociale de l'Italie moderne et contemporaine, avec Gérard DELILE, Daniel FABRE, Brigitte MARIN et Mareilla PANDOLFI (EHESS, 2002)

    Un second courant est bien plus disposé à se confronter au sociologues non marxistes et à en emprunter des réflexions qui vont dans son sens. Les intellectuels de ce courant sortent alors de la logique de l'historicisme pour aborder d'autres considérations quant aux évolutions possibles de la société. C'est ce glissement que l'on peut situer vers le milieu des années 1970, de nombre d'intellectuels qui longtemps travaillent parallèlement au premier courant et entrainent d'ailleurs l'ensemble des sociologues "marxisants", vers ce que André TOSEL désigne comme la fin d'un "marxo-gramsciano-togliattisme.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

Partager cet article
Repost0
5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 13:31

   Sans doute bien plus qu'en France, la sociologie directement d'inspiration marxiste, et de plus ne reniant pas l'usage d'une phraséologie plus combative, continue de produire des études marquantes alors que dans ce dernier pays, les philosophes, historiens et économistes tiennent le haut du pavé, s'attachant largement à l'étude de la structure et des rapports de production.

 

Une influence réciproque entre sociologie et marxisme

   Comme l'écrivent THIRY, FARRO et PORTIS, les rapports entre le marxisme et la sociologie est marqué en Italie par une influence réciproque.

A partir de la fin des années 1950, certaines tendances du marxisme se rapprochent de la sociologie. Plusieurs intellectuels marxistes mènent des recherches à l'aide d'outils théoriques et de techniques issues de la tradition sociologique (voir Robert A. NISBET, La tradition sociologique, PUF, 1984). Il s'agit de recherches théoriques et d'enquêtes empiriques portant sur les changements dans le travail industriel et dans la société italienne. A partir de la fin des années 1960, par ailleurs, certains courants de la sociologie tournent le regard vers le marxisme. Ils ont pour objectif de trouver des issues à la crise du structuro-fonctionnalisme et des autres théories sociologiques. Il s'agit de formuler à la fois une critique de ces théories et un projet alternatif à la société bourgeoise industrielle, telle qu'elle s'est constituée en Italie et dans le monde occidental. Nous avons, de cette façon, une fertilisation croisée du marxisme et de la sociologie.

La chute du fascisme (1945), la reconstruction de l'après-guerre, la forte expansion économique et les changements culturels des années 1950 et 1960 constituent le contexte historique où la pensée marxiste s'impose au sein des débats intellectuels qui ont lieu en Italie à propos de la nature de la société capitaliste et de sa transformation socialiste. Il s'agit d'une pensée philosophique qui se divise en deux courants principaux d'où surgissent d'une part une sociologie marxiste et d'autre part une combinaison originale entre le marxisme et la sociologie.

    Ainsi entre historicisme et sociologie, des intellectuels marxistes comme Antonio LABRIOLA (1843-1904) et Antonio GRAMSCI (1891-1937) amorcent tout un courant qui se décline de multiples façons. D'autres, prenant les oeuvres de Karl MARX en tant que théorie scientifique de la société capitaliste moderne, recherchent les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans des analyses et dans des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ils ont une influence certaine parmi les intellectuels et chercheurs qui cherchent à construire des analyse de changements de leur société. Certains se regroupent autour de revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961-1966). Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, vu le contraste entre le Nord et le Sud du pays, à de multiples points de vue. L'évolution du marché du travail, surtout à partir des années 1970, occupe une grande part des travaux. Durant les années 1980, en revanche, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme diminue, situation encore présente aujourd'hui, quoiqu'il reste la théorie privilégiée pour ceux qui étudient les changements dans la société, en particulier ceux liés au mouvement syndical (A. ACCORNERO)

   Carlo Giuseppe ROSSETTI rappelle opportunément que tous les membres de la première génération des sociologues italiens, les pères de la sociologie italienne d'après-guerre, ont été formés aux États-Unis dans les années cinquante et que la seconde génération elle-même, Alberto MARTINELLI, Alessandro CAVALLI, Guido MARTINOTTI et bien d'autres, a reçu une formation professionnelle en Amérique, bien que très peu d'entre eux aient obtenu un doctorat dans les universités américaines. cette "génération américaine" n'a fait nul effort pour faire sérieusement la liaison avec la tradition sociologique nationale représentée par PARETO, MOSCA, GRAMSCI et par une très intéressante école de jurisprudence historique qui a de fortes affinités avec la sociologie et qui s'est intéressée à d'importants problèmes généraux.

Dans les années 1950 et 1960, les entreprises, qui financent la plupart des études en sociologie autour de l'organisation de l'usine notamment, exercent un fort contrôle sur le type de production de ces sociologues formés aux États-Unis. L'influence du marxisme s'est fait sentir en sociologie par le biais de Wright MILLS, maitre de la sociologie critique. Les oeuvres de MARX et d'ENGELS ont toujours été un monopole idéologique du parti communiste et de ses intellectuels officiels et longtemps, le marxisme italien passait de la politique à l'économie en dénigrant la sociologie. Ce n'est que vers la fin des années 1960 que sérieusement les sociologues italiens, aidés en cela des efforts d'intellectuels marxistes de faire évoluer encore plus le PCI vers des analyses non orthodoxes, que réellement marxisme et sociologie se sont rencontrés et se sont influencés les uns les autres. Sans doute, l'essoufflement des luttes ouvrières, la perte d'influence progressive du PCI, dans une analyse de la crise de l'État-Providence, ont poussé cette influence réciproque plus avant, notamment dans le développement d'études sociologiques sur la transformation des classes sociales et le changement de nature des luttes populaires. Singulièrement, pourtant, comme le rappelle également ROSSETTI, les sociologues marxistes n'ont pas poussé très loin l'analyse de liens entre cette transformation des relations, des structures et actions de classe, et se sont souvent bornés à décrire la structure professionnelle. La faiblesse des analyses, globalement, de la sociologie italienne provient de l'absence de liaison forte de ces sociologues avec la grande tradition nationale préfasciste de MOSCA, PARETO, MICHELS et n'a pas réellement pris au sérieux l'oeuvre de GRAMSCI, qui a finalement bien plus d'importance hors d'italie, notamment en Angleterre ou même en France...

 

La sociologie marxiste vit dans un contexte de décomposition de la philosophie de la praxis...

     André TOSEL partage cette appréciation dans sa description de la situation du marxisme en Italie. "L'Italie, écrit-il, présente un cas singulier : pays du plus grand et du plus libéral parti communiste européen, riche d'une tradition marxiste propre et forte, celle du gramscisme togliatien ou philosophie de la praxis, elle connait une dissolution rapide de sa tradition. la stratégie proclamée de conquête de l'hégémonie se transforme de plus en plus nettement en simple politique démocratique d'alliances électorales. L'historicisme, plus togliatien que gramscien entre dans une crise irréversible : il avait jusque là réussi à articuler dans une tension la perspective générale, abstraite, d'une transformation du mode de production capitaliste et la détermination  d'une politique de réformes supposée actualiser la fin du processus et trouvait sa confirmation dans le mouvement réel, c'est-à-dire dans la force du parti et sa réalité de masses. Si cet historicisme a évité au marxisme italien de connaitre le diamat stalinien, et s'il a longtemps permis d'éviter la révérence à des lois historique générales, la prévision des conditions de possibilité de déplacement révolutionnaire hégémonique finissait par se diluer dans une tactique sans perspectives alors que le maintien d'un lien avec le camp socialiste accréditait l'idée d'une duplicité de la stratégie elle-même. On oubliait de toute manière que Gramsci avait tenté de penser une relance de la révolution en Occident en une situation de révolution passive qui supposait l'activation des masses populaires et la construction de situations démocratiques excédant le seul cadre parlementaire." Il est frappant de constater que les références au philosophe écrivain et théoricien Antonio GRAMSCI (1891-1937) et au dirigeant du Parti communiste Palimro TOGLIATTI (1893-1964), tous deux intellectuels dans un contexte de tentative de conquête communiste du pouvoir, persistent dans la pensée philosophique politique marxiste, alors que le contexte a beaucoup changé. Il n'y a apparemment pas de relève du même calibre dans le marxisme italien, même si l'on constate le déclin de leur influence.

    Bien que le professeur de philosophie à l'Université de Nice discute de l'ensemble de la situation générale du marxisme dans ce pays, vue surtout sous l'angle philosophique, on peut comprendre l'impact de cette évolution sur la situation de la sociologie marxiste. Il y avait toujours en arrière-plan de l'effort d'analyse sociologique de la part des intellectuels qui se réclamaient du marxisme, l'espoir ou la certitude, c'est selon, d'une victoire du communisme sur la démocratie chrétien, que ce soit sur le plan parlementaire ou dans l'explosion des luttes sociales. Une fois que cette perspective s'éloigne avec l'affaiblissement (concomitante d'ailleurs de la Démocratie chrétienne) du PCI et des PC en général dans le monde, leur travail perd peu à peu de leur consistance idéologique pour devenir surtout descriptif. Alors que par ailleurs, préoccupations sociales réelles à l'appui, de nombreux sociologues en viennent à adopter des postures et émettent parfois des propositions nettement plus progressistes qu'auparavant. Dans le même, c'est surtout des analyses historiques (LOSURDO par exemple) sur le libéralisme et des sociologies politiques, avec également des travaux sur l'évolution du travail qui dominent chez les marxisants, empêchant peut-être par là cette fameuse interpénétration dont discutent THIRY, FARRO et PORTIS. Ces  derniers signalent d'ailleurs le désintérêt progressif des sociologues pour le marxisme, durant les années 1980 tendant à se faire aussi important que le désintérêt des marxistes pour les analyses purement sociologiques...

   Ce n'est que récemment qu'un renouvellement du marxisme, l'éclosion de "mille marxismes" comme l'écrit André TOSEL, se fait jour en Italie. "Soutenu, écrit notre auteur, par l'oeuvre d'historiographie critique de D. Losurdo et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido Oldrini, Alberto Burgio) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Malgré les explications qu'il apporte, et sans doute parce que nous manquons de recul historique, il est difficile de distinguer les lignes de force et les oppositions nettes d'analyses qui combinent des approches historiques et sociologiques, lesquelles prennent en compte de nombreux aspects : évolution de la recherche culturelle et scientifiques (et orientation des théories de la connaissance), évolution (du marché) du capitalisme industriel et financier, évolution également des technologies (y compris de l'information), évolution des forces politiques, évolution parfois surtout des paradigmes philosophiques (individualisme et universalisme), vues à travers la crise globale d'un système libéral mondialisé qui commence à craquer en de nombreux lieux. En fait de "mille marxistes", nous avons affaire-là, et cela dans des disciplines scientifiques diverses, via l'éclatement d'ailleurs de la sociologie en sociologies sectorielles, à de multiples travaux dont les auteurs, malgré une certaine interdisciplinarité parfois plus criée que pratiquée, ne recherchent guère à relier les unes aux autres...

 

André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme)léniniste aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/Actuel Marx Confrontation, 2001. Bruno THIRY, Antonio FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. Carlo Giuseppe ROSSELLI, Sur la sociologie marxiste, Réponse à Diana PINTO, dans Revue française de sociologie, n°23/2, 1982, www.persee.fr (Diana PINTO est l'auteure d'un article dans la même revue, volume 21, n°2, 1980, La sociologie dans l'Italie de l'après-guerre, 1950-1980)

 

SOCIUS

Partager cet article
Repost0
2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 09:22

     Le philosophe et sociologue français Michel VERRET, de tendance marxiste, renommé pour sa trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975, publiée entre 1979 et 1988, mène constamment une réflexion théorique en avance sur le Parti Communiste français, sur les dérives bureaucratiques du communisme.

 

Militant et sociologue...

    Adhérant, dans l'enthousiasme de la Libération (son père était fortement engagé dans la Résistance), aux Jeunesses communistes en septembre 1944 et ay Parti communiste l'année suivante, il est reçu à l'École normal supérieure en 1948, où Louis ALTHUSSER le prépare à l'agrégation de philosophie (1953). il collabore à Clarté, la revue des étudiants communistes parisiens (il en est rédacteur en chef en 1949-1950, prenant la succession d'Annie BESSE), puis à Nouvelle Critique. Nommé professeur de philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, il y exerce jusqu'en 1967 avant de s'orienter vers la sociologie à partir de cette même année, sous l'influence de Jean-Claude PASSERON.

    Membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique de 1958 à 1967, il y publie de nombreux article, notamment sous le pseudonyme "Jean Néry", pour échapper à la vigilance du PCF ou du moins de pas avoir l'air de le provoquer directement... Un de ces article, en décembre 1963, "Réflexion sur le culte de la personnalité. Quelques remarques" pointe les aspects particuliers de l'Union Soviétique, mais aussi les aspects universels (y compris au PCF) des dérives bureaucratiques du communisme. En cela, il est en avance sur les réflexions menées à l'intérieur de son parti. Il apparaît alors proche de son "mentor" ALTHUSSER, sans appartenir au premier cercle, ne serait-ce de par son éloignement provincial.

    Au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur, il publie sa thèse d'État sur les étudiants (Le temps des études, 1976). Il fonde un laboratoire universitaire de sociologie, le Laboratoire d'études et de recherches de sociologie sur la classe ouvrière (LERSCO) dont il assure la direction à l'Université de Nantes. Il publie notamment une "trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975" : L'espace ouvrier, le travail ouvrier, La culture ouvrière, emblématique de son oeuvre de sociologie et des questionnements qu'elle suscite : le dernier volume, contrairement aux deux autres, est refusé par son éditeur universitaire, et il ne doit d'être publié qu'à une petite structure de la Région nantaise, ACL édition, aidé par le CNRS.

   Membre du PCF jusqu'en 1978, il s'en détache sans délai, considérant que celui-ci est déjà mort politiquement, et sans renier ses propres aspirations émancipatrices.

Une oeuvre sociologique de premier plan sur la classe ouvrière

   Comme de nombreux intellectuels à la Libération, il adhère au PCF, juste après sa découverte du marxisme, pensant ouvertes de nouvelles possibilités de démocratie et d'émancipation, de construction d'une société juste et égalitaire, avec des rapports de force favorables, et comme beaucoup d'intellectuels, il quitte ce parti, conscient qu'à beaucoup d'égard il est devenu une coquille vide. Cette prise de conscience, plus ou moins tardive chez eux, conduit à cette décision déchirante à bien des égards (il ne s'agit pas seulement de politique, mais aussi de vie collective...), car longtemps, on a pensé qu'il s'agissait du parti des masses populaires...

   Philosophe engagé, il ne verse jamais dans le sectarisme et souvent, lors de ses interventions orales ou dans ses écrits, il s'insurge devant maintes manifestations du stalinisme. Bravant les tabous et les interdits implicites, il n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent et à prendre des positions "risquées" : Dialogues pédagogiques (1972), Les marxiste et la religion. Essai sur l'athéisme moderne (1965), où déjà il appelle communistes et croyants à mener "une action commune" au nom d'une "fraternité pratique", tout en soulignant les parentés profondes entre les partis et les Églises. On le sait, ce thème est repris ensuite à droite pour dénoncer un caractère religieux des partis communistes.

   Surtout, lorsqu'il enseigne la philosophie et lorsqu'il contribue à fonder une université à Nantes, terre conservatrice aux notables religieux et laïcs peu favorables, il exerce ses dons de pédagogue efficace envers ses élèves, même aux racines peu ouvertes au socialisme. Sa capacité de dialogue lui permet de tisser des relations fructueuses dans ce sens, même avec des membres de l'establishment sociologique dont certains se situent aux antipodes de ses orientations politiques : Jean-Claude PASSERON, déjà cité, Madeleine GUILBERT, Alain GIRARD, Henri MENDRAS...

Il intervient dans le monde académique de la sociologie avec la même arderu qu'il déploie pour imposer sa figure d'intellectuel au sein des instances du Parti communiste 15 ans plus tôt : membre de la section sociologie du Comité consultatif des universités au moment des réformes d'après mai-juin 1968, il fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues de sciences sociales, notamment Ethnologie française, et est aussi président de la Société française de sociologie. Enseignement et recherche, en autres par la fondation du LERSCO ou dans son travail d'enseignant, constituent les deux axes d'activités. Tout en accompagnant ses étudiants (une cinquantaine de thèses sous sa direction), il réalise des investigations sur le monde ouvrier, avec l'assistance efficace de Joseph CREUSEN et Paul NUGUES. Toujours animé par le souci du peuple, démontrant l'existence d'une véritable culture populaire - à l'encontre de la culture des élites bourgeoises, il rédige une trilogie qui fait encore aujourd'hui référence, ouvrant la voie à nombre d'autres travaux... dont certains permettront de mettre en évidence le recul sociologique de la classe ouvrière... Il sait mettre en oeuvre toute une culture érudite pour analyser cette classe ouvrière, sans tomber dans des travers intellectuels induits par des fortes convictions politiques.

Il met autant d'énergie à réaliser cette analyse qu'il en met pour dénoncer le dévoiement des idées de MARX : "l'idée de Marx, dit-il dans une interview, c'était l'Association internationale des travailleurs comme matrice de l'association sociale mondiale à venir. Le pari de Lénine fut : où le Parti a pu prendre le pouvoir, il le garde. Sorti victorieux, mais au prix d'une guerre mondiale atroce. Ce fut, pour finir, l'effondrement en abîme du "socialisme réel". Je m'étonne encore de la vitesse avec laquelle la Nomenklatura a pu se transformer presque toute entière en Hyper-capitalistura". Il estime également que les partis qui se réclament de Marx ou du socialisme en général sont toujours en retard d'un cran sur la classe bourgeoise qui s'internationalise à toute vitesse : ils en restent au niveau national, incapable de former, même au niveau syndical, une véritable internationale des travailleurs... (Interview de Michel Verret par Laure Silvi, dans Travail, genre et sociétés, n° 26, 2011/2)

 

Michel VERRET, Les marxistes et la religion : essai sur l'athéisme moderne, Éditions sociales, 1961 ; Théorie et politique, Éditions sociales, 1967 ; Dialogues pédagogiques, Éditions sociales, 1972 ; Le temps des études, Champion, 1976 ; L'Espace ouvrier (avec J. CREUSEN), Armand Colin, 1979 ; Le travail ouvrier (avec P. NUGUES), Armand Colin, 1982 ; La culture ouvrière 'avec J. CREUSEN), ACL édition, 1988 ; Éclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1982 ; Chevilles ouvrières, Éditions de l'Atelier, 1995 ; Métamorphoses ouvrières (collectif), L'Harmattan, 1995 ; Dialogues avec la vie, L'Harmattan, 1999 ; Sur une Europe intérieure..., L'Harmattan, 2001 ; Lectures sociologiques : Bourdieu, Passeron, Hoggard, Halbwachs, Janet, Le Play, Girard, Naville, L'Harmattan, 2009 ; Mémoires de vie ) itinéraire d'un intellectuel. prologue de Thierry GUICHET, L'Harmattan, janvier 2019.

Christian BAUDELOT, Michel Verret, poète et homme de convictions, dans Revue Française de Sociologie, n° 2018/2, volume 59, Presses de Sciences Po.

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens