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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 11:57

    Du marxisme à la sociologie

 Le second courant évoqué à l'article précédent, si nous suivons toujours THIRY, FARRO et PORTIS, considère le marxisme comme une science positive (G. Della VOLPE). Il affirme, en effet, que la théorie adoptée par MARX pour l'analyse sociale est la même méthode scientifique expérimentale que GALILÉE avait inventée pour les sciences de la nature (U. CÉRONI). Cette analogie, osée en fait et percluse d'ambiguïté, qui veut donner aux sciences issues des analyses de MARX, un statut de véracité et de prestige égal à celui des sciences naturelles, veut en fait surtout placer le marxisme en opposition avec la méthode idéaliste de la dialectique hegelienne. Ce courant considère ainsi que tout le travail de MARX ne consiste pas en une spéculation sur l'ensemble de l'évolution humaine et historique, mais en une théorie scientifique de la société capitaliste moderne.

   Le philosophe et théoricien marxiste italien Galvano Della VOLPE (1895-1968), après des études à l'université de Bologne, enseigne l'histoire et la philosophie dans un liceo à Ravenne et à la même université de 1925 à 1938. Il devient alors président de l'histoire et de la philosophie à l'Université de Messine, un poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1965. D'abord philosophe idéaliste dans la tradition de Giovanni GENTILE, au début des années 1940 et après un engagement avec la philosophie empiriste, il se retourne fortement contre l'idéalisme. En Italie, son travail est considéré par beaucoup comme une alternative scientifique au marxisme gramscien que le PCI revendique comme son guide. Il critique GRAMSCI en partie parce que l'oeuvre de ce dernier est enracinée philosophiquement dans la pensée de GENTILE et de Benedetto CROCE. Athée, Della VOLPE est noté pour ses travaux sur l'esthétique, y compris des écrits sur la théorie du film. Sur ce dernier point, un aspect clé de sa pensée est sa tentative de développer une théorie strictement matérialiste de l'esthétique comme il souligne le rôle des caractéristiques structurelles et le processus social de production d'oeuvres d'art dans la formation du jugement esthétique (il développe le concept de goût comme sa source principale).

Du côté des sociologues et philosophes, il est surtout connu pour ses écrits sur les questions de philosophie politique, en particulier les relations entre la pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU et celle de Karl MARX. Dans plusieurs de ses ouvrages (Critique of Taste, 1991 ; Logic as a Positive Science, 1980 ; Rousseau et Marx : And Other Writingsq, chez Lawrence et Wishart, 1987. Il s'agit bien entendu des dernières éditions), il explore les relations entre ce qu'il appelle les deux libertés de la pensée des Lumières. A savoir les libertés civiques de John LOCKE et d'Emmanuel KANT qui s'incarnent dans la démocratie bourgeoise et les libertés égalitaires décrites dans Le contrat social de ROUSSEAU et le Discours sur l'inégalité. Ce qui l'intéresse particulièrement, c'est le contraste entre l'égalité formelle des libertés juridiques kantiennes, indifférentes à l'inégalité sociale substantielle entre les personnes, avec l'inégalité proportionnelle du contrat social de ROUSSEAU en tant que médiation égalitaire entre les personnes. Il voit la pensée de ROUSSEAU sur ces questions comme étant le précurseur des célèbres attaques de MARX sur le droit bourgeois dans la Critique du Programme de Gotha et d'autres écrits. Par son enseignement et ses écrits, il influence Ignazio AMBROGLIO, Umberto CERRONI, Lucio COLLETI, Alessandro MAZZONE, Nicolao MERKER, Franzo MORETTI, Armando PLEBE, Mario ROSSI, Carlo VIOLI....

 

      La société capitaliste poursuit sa rationalisation et son développement. La théorie marxiste, pour sa part, ne cherche pas des contradictions objectives dans cette société ou dans l'évolution historique. Elle ne cherche que les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans les analyses et par des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ce courant affirme que ces contradictions peuvent être étudiées par une analyse de la société actuelle, une analyse qui peut être menée par le marxisme, lequel améliore ses outils de recherche par certains apports scientifiques provenant d'autres théories de la société.

Ce courant philosophique a une influence certaine parmi les intellectuels qui cherchent à construire des analyses des changement de leur société. Ces intellectuels ne pensent pas trouver toutes les solutions à leurs exigences analytiques dans la théorie marxiste qu'ils considèrent comme non complètement adaptée à la compréhension de la société italienne et du capitalisme avancé en général. Ils essaient seulement de combiner le marxisme avec les "sciences sociales bourgeoises", dont les outils sont choisis sur la base de l'utilité qu'ils ont pour activer les mouvements sociaux (R. PANZIERI). Ces intellectuels se regroupent dans certaines revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961/1966). A partir du début des années 1960, ces intellectuels sont à l'origine d'une pratique de recherche qui part de l'idée qu'une nouvelle phase des luttes sociales doit voir le jour, afin que la classe ouvrière puisse s'opposer à une nouvelle domination capitaliste, domination qui se renforce à travers la rationalisation et la planification du travail industriel et de la vie sociale. Ces recherches sont surtout consacrées au développement  (socio-économique), au marché du travail et au travail industriel.

    Raniero PANZIERI (1921-1964), homme politique et écrivain, considéré comme le fondateur de l'opéraïsme, installé en Sicile, milite dans les rangs du Parti socialiste italien, dont il devient en 1953 membre du comité central, avant de devenir codirecteur en 1957, de la revue théorique Mondo operaio (Monde ouvrier), dont il fait un forum de discussion pour la gauche du parti. Pendant cette période, il traduit Le Capital de MARX. Comme il s'oppose au congrès de 1959 à une alliance avec la Démocratie Chrétienne, il est exclu du parti socialiste.

Il s'installe alors à Turin, où il travaille pour la maison d'édition Einaudi, et il se lie à plusieurs groupes de syndicalistes, de socialistes et de communistes dissidents. Sous l'inspiration du groupe français Socialisme ou Barbarie, il fonde avec Mario TRONTI, Romano ALQUATI, Daniel MONTALDI, la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges).

Dans la révolte de la piazza Statuto en 1962 à Turin, Raniero PANZIERI pressent l'emergence de la notion centrale de l'usine et de l'ouvrier. Les premiers numéros de la revue s'attachent à explorer la vie réelle des usines et du rapport de l'ouvrier à la production, ont un impact qui détonnent avec la prose habituelle des partis socialistes et communistes. Mario TRONTI s'en sépare en 1963 pour fonder la revue Classe Operaia. la revue est plus tard le creuset de l'operaïsmo (ouvriérisme), très influente dans les milieux italiens d'extrême-gauche dans les années 1960 et 1970. Raniero PANZIERI est l'auteur de un uomo du frontiero, paru aux Editions Punto Rosso.

       Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, parce que la partie méridionale du pays est moins développée que le nord. Depuis l'unification nationale (1861), les analyses classiques considèrent le sud comme plus "arriéré" que le nord du pays. Mais à partir de la fin des années 1960, nombre de recherches qui critiquent le néo-capitalisme avancent une autre lecture de cette réalité. Elles proposent une analyse non plus en terme d'évolution et de développement économique mais de rapports de classes. Elles visent de cette manière à démontrer que la question de fond ne réside pas dans un décalage entre le niveau avancé de développement d'une partie et celui arriéré d'une autre aire du pays. Ce genre de nouvelle analyse est aussi effectuée pour d'autres pays, comme l'Allemagne ou la France, dernière dans une critique du centralisme parisien vu d'un angle nouveau. Cette question est, en effet, d'abord celle d'une domination de classe, qui fait que les aires sous-développées sont fonctionnelles dans le néo-capitalisme, tant par le fait qu'elles lui fournissent la force de travail nécessaire à son expansion, que parce qu'elles sont des zones de marché pour ses produits. Pour cette raison, le dépassement du sous-développement peut être envisagé seulement par des luttes menées par le prolétariat du sud et du nord contre la domination du capitalisme, qui est à la base de la question méridionale (G. MOTTURA, E. PUGLIESE).

      Au début des années 1970, l'analyse faite par une partie des sociologues marxistes se réfère au marché du travail pour expliquer les changements de la composition sociale du prolétariat et des rapports entre les classes. Ces sociologues poursuivent leurs objectifs en définissant leurs outils d'analyse qui combinent des catégories économiques, comme celle de la demande et de l'offre, ou sociologiques, telle que la stratification sociale, avec des concepts marxistes, telles que l'armée industrielle de réserve, la sur-population stagnante et la force de travail. Ces recherches empiriques utilisent ces outils, à partir desquels elles arrivent à saisir deux composantes de la classe laborieuse, qui correspondent à autant de différenciations du système de production : il y a, en effet, une classe ouvrière centrale, employée dans les grandes entreprises du cycle productif central, laquelle est syndiquée et capable de se protéger politiquement ; mais il y a aussi une classe ouvrière marginale ou périphérique, qui est formée par les salariés des petites entreprises du cycle productif périphérique, laquelle n'arrive pas à se protéger syndicalement, et se trouve exposée aux risques du chômage et de la précarisation. De cette manière, ces recherches arrivent à la conclusion que la composition de la classe ouvrière est liée au dualisme de l'industrie italienne, où le cycle productif périphérique est fonctionnel à celui du centre (M. PACI).

     Les recherches consacrées au travail industriel sont celles où se pose le plus directement la question du lien entre le marxisme et les sciences sociales. Déjà au début des années 1960 cette question est posée par des marxiste militants qui veulent mener des enquêtes ouvrières, dont le but est celui de relancer le mouvement social. Ces marxistes partent de l'idée originale selon laquelle la rationalisation industrielle peut résoudre les contradictions capitalistes. Par conséquent, la lutte ne peut pas surgir de ces contradictions, mais de la subjectivité ouvrière qui se révolte contre la rationalisation capitaliste. Or, il fait connaître la situation des travailleurs pour organiser cette lutte et pour trouver de nouvelles voies pour le mouvement ouvrier. Le marxisme, en tant que théorie consacrée à l'analyse du capitalisme conventionnel, ne peut pas à la fois élaborer les données théoriques et fournir les outils techniques indispensables à la compréhension de la situation ouvrière dans la phase néo-capitaliste (V. REISER).

Nombre de travaux de terrain ont été menés dans cet esprit, dans une multiplicité d'entreprises. Au tournant des années 1960, ils ont accompagné la phase montante du syndicalisme et du mouvement revendicatif jusqu'à son relatif déclin ultérieur (Aris ACCORNERO).

 

    De la sociologie vers le marxisme

  Non seulement le marxisme va vers la sociologie, mais cette dernière va vers le marxisme. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, plus qu'auparavant, certains sociologues se rapprochent du marxisme. Leur choix intellectuel s'inscrit dans le contexte de la montée des conflits sociaux et politiques de cette période. Ils ne veulent pas construire une sociologie marxiste ou enrichir le marxisme avec les sciences sociales. Leur but est de trouver des outils qui permettent à la sociologie d'améliorer les voies de la réflexion théorique et les moyens de la recherche empirique.

Ce but est suivi, en particulier, par l'école sociologique de Rome, animée par Franco FERRAROTTI, qui considère la sociologie comme une science empirique, mais qui se sert d'outils théoriques pour analyser la réalité sociale. Ces outils théoriques proviennent d'abord de la théorie de Max WEBER, avec en particulier, l'utilisation du concept de rationalisation pour expliquer le désenchantement du monde et le processus de construction de la société moderne (F. FERRAROTTI, La sociologica. Storia, concetti, metodi, Eri Edizioni Rai, Torino, 1961).

Mais ces références s'avèrent être insuffisantes lorsqu'il s'agit de construire une science qui veut expliquer d'une part la nature des rapports de domination entre des individus et des groupes et, d'autre part, chercher des voies pour combattre cette domination. Pour dépasser ces difficultés, la sociologie de FERRAROTTI se réfère à l'oeuvre de MARX et en particulier à ses conceptions de classes sociales et de l'interconnexion dialectique des phénomènes sociaux. Le but de ce travail est de parvenir à une combinaison entre certains aspects de l'oeuvre de MARX et la pensée dominante que pour la société elle-même.

    Franco FERRAROTTI (né en 1926), après des études de philosophie à Turin, où il en sort avec un doctorat en 1950 (thèse sur la sociologie de Thorstein VEBLEN), fonde avec Nicola ABBAGNANO l'année suivante "I Quaderni di Sociologia" (cahiers de sociologie) qu'il suivi jusqu'en 1967. Il crée ensuite la revue dont il est encore le directeur, "La Critica Sociologica" (la critique sociologique).

     Dans les années 1970 le rapprochement de la sociologie et du marxisme est aussi dû à d'autres sociologues qui reprennent les thèmes des classes et des conflits sociaux dans l'industrie ou de la vie sociale en général (A. PIZZORNO). Cependant, la société n'étant plus marquée par des conflits de classes durant les années 1980, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme a diminué, quoique celui-ci reste la théorie privilégiée pour étudier les changements dans la société et en particulier ceux liés au mouvement syndical.

 

 Mille marxismes en mouvement?

    André TOSEL présente ce qu'il appelle un échantillonnage topique d'un renouvellement en Italie du marxisme en général, qui ne manque pas de se manifester en sociologie.

  "En Italie, où l'effondrement du marxisme a été si profond, un renouvellement semble se profiler. Soutenu par l'oeuvre d'historiographique critique de D. LOSURDO et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido OLDRINI, Alberto BURGIO) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Notre auteur cite deux en particulier :

"la première est celle de Giuseppe PRESTIPINO (1928) qui parti d'un historicisme mêlé de dellavolponisme reformule depuis de longues années une reconstruction de la théorie des modes de productions pensée en termes de bloc logico-historique : en toute société humaine est présupposée l'existence d'un patrimoine anthropo-historique constitué par des systèmes distincts, productif, social, culturel, institutionnel. ces systèmes peuvent se combiner dans le cours de l'histoire en des structures différentes, ou en fonction du système dominant dans le modèle théorique d'une formation sociale donnée. La thèse d'une dominance invariante de la base productive et/ou sociale sur la superstructure culturelle et institutionnelle est propre au bloc de la première modernité. Aujourd'hui sont en concurrence le bloc moderne développé et un bloc post-moderne inchoatif : le premier est dominé par l'élément culturel sous la forme d'une rationalisation omnicompréhensive, pénétrant tous les autres domaines, par la discipline productiviste du travail, en suivant les règles (sociales) du marché et en s'organisant selon l'ordre (politique) de la démocratie bureaucratique. Le second, encore hypothétique, serait dominé par l'institution publique, à son stade le plus élevé de système éthico-juridique supra-étatique et supra-national. Il aurait pour tâche de guider de manière hégémonique (au sens gramscien) les autres éléments, c'est-à-dire une libre recherche culturelle et scientifique, une mobilité sociale planétaire instituée en un régime d'égalité effective des chances et des fortunes, et une production technologique traitée enfin comme un propriété commune de l'intelligence et de la "descendance" humaine (De Gramsci a Marx, Il Blocco logico-storico, 1979 ; Per una antropologia filosofica, 1993 ; Modelli di structure storiche. Il primato etico nel postmoderno, 1993)."

"La seconde est celle de Costanzo PREVE (1943) : parti d'un programme d'une reformulation systématique de la philosophie marxiste, sur la base lukacsienne de l'utopie éthique, et centrée sur la thématique d'une science althussérienne du monde de production (Il filo di Arianna, 1990), il se confronte aux difficultés d'un certain éclectisme.Tenant compte de la dominance effective du nihilisme inscrit dans le néocapitalisme et réfléchi par les penseurs organiques du siècle que sont M. HEIGEGGER et M. WEBER, il examine les grands problèmes de l'universalisme et de l'individualisme en tentant d'éliminer de MARX certains aspects des Lumières compromis par le nihilisme (Il convitato di pietra. Saggio su marxismo e nihilismo, 1991 ; Il planeta rosso. Saggio su marxismo e universalismo, 1992 ; L'assolto al cielo. Saggio su Marxismo e individualismo, 1992). Ses ultimes recherches le voient renoncer au programme d'ontologie de l'être social et redéfinir une philosophie communiste critiquant les notions de classe-sujet, de paradigme du travail et de besoins dans une confrontation avec les philosophes de la post-modernité (Il empo della ricerca. Saggio sul moderno, il post-moderno e la fine della stria, 1993). Resserrant enfin l'héritage de MARX sur la critique du capitalisme comme destructeur des potentialités d'individuation humaine d'abord libérées par lui, il tente une réflexion anthropologique pour identifier la conception de la nature humaine bourgeoise-capitaliste, celle vétéro-communiste (le camarade) pour esquisser un néo-communisme comme communauté d'individualités dotées d'égalite-liberté (L'eguale libertà. Saggio sulloa natura umana, 1997)."

  Il est bien entendu trop tôt pour savoir si des travaux sociologiques émis dans des domaines divers de la vie sociale, partiels dans leur objet, feront le lien avec ces réflexions d'ensemble sur la situation et sur le devenir de la société telle qu'elle est. En tout cas, nombre de sociologues, la plupart souvent critiques dans leur domaine (dont l'aspect critique d'ailleurs n'est pas étranger à un influence du marxisme), ne semblent tout simplement ne pas s'y intéresser pour l'instant.

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. André TOSEL : de la fin du marxisme-léninste aux mille marxistes, France-Italie 1975-1985, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx/PUF, 2001.

 

SOCIUS

 

 

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 14:02

     Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS tentent de discerner différents courants d'intellectuels, qui, en Italie, réfléchissent en termes marxistes aux faits sociologiques.

     Le premier courant se définit comme historiciste. Il trouve ses racines dans la lecture que le philosophe marxiste Antonio LABRIOLA (1843-1904) fait du matérialisme historique et dans la pensée d'Antonio GRAMSCI (1891-1937). Ce courant s'appuie sur une interprétation de l'oeuvre de MARX qui passe aussi bien par la dialectique de HEGEL que par un critique de la philosophie de Benedetto CROCE, telle que l'avait menée GRAMSCI lui-même. il vise à expliquer la société et l'évolution historique par les contradictions objectives  de la structure économique du capitalisme, celles entre rapports de production et forces productives qui sont à l'origine de la lutte des classes, par la centralité de l'homme et de son intervention dans l'histoire (voir Nicola BADALONI, Marxismo come storicismo, Festrinelli, Milano, 1962).

Deux notions d'origine gramscienne qui ont de l'importance pour les sciences sociales, sont aussi au centre de l'analyse de ce marxisme. Il s'agit de la notion d'hégémonie et de celle d'esprit populaire critique. L'hégémonie consiste en la capacité qu'a une classe sociale de diriger un système d'alliances sociales et politiques, afin de parvenir à la construction d'une nouvelle société à l'échelle de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la capacité qu'une classe a de dominer les autres, mais de sa capacité à suivre l'évolution historique, sinon à l'accélérer en entrainant d'autres classes sociales tant au plan matériel que moral. Au moment de la construction de la société capitaliste et du dépassement de l'ancien régime, par exemple, la bourgeoisie de certains pays, comme la France, a exercé son hégémonie sur d'autres classes sociales, tandis que dans la société moderne le prolétariat peut exercer son hégémonie sur d'autres classes, en vue de parvenir à la construction d'une société socialiste et d'accélérer, par cette voie, l'évolution historique. L'esprit populaire critique désigne la culture des classes populaires que la bourgeoisie n'arrive pas à dominer et assujettir. La convergence entre cet esprit et la théorie de la philosophie de la praxis, que GRAMSCI dénomme le matérialisme historique, devait permettre l'avènement d'une culture hégémonique du prolétariat. Cela devait conduire à la construction d'un bloc historique de classes sociales et de superstructures morales, bloc susceptible d'opérer le dépassement du capitalisme en créant une société nouvelle. Les intellectuels qui animent ce courant considèrent la théorie marxiste comme auto-suffisante, dans le sens où elle n'a pas besoin ou ressent très peu la nécessité de recourir à d'autres théories, ni pour enrichir ses développements philosophiques, ni pour expliquer la société contemporaine. Dans ce contexte théorique, le problème  des intellectuels de ce courant qui visent à analyser les phénomènes sociaux et culturels de leur temps, consiste non dans la tentative de se rapprocher de la sociologie, mais dans celle de parvenir à construire des sciences sociales marxistes. En effet, il s'agit de construire des sciences dans la base épistémologique est marxiste, même si elles recourent à des outils techniques tels que les questionnaires et les interviews, adoptés par la sociologie. Les analyses les plus importantes issues de ce courant, sont consacrées au travail industriel, à la ville et à la culture, cette dernière étant abordée par une élaboration marxiste qui se situe à la frontière de l'anthropologie culturelle et de la sociologie de la culture.

Les études consacrées au travail se proposent de comprendre d'une part de quelle manière la contradiction de classes se définit dans le capitalisme industriel d'alors, soit des années 1960-1970 et, d'autre part, de trouver le moyen de dépasser le taylorisme par la lutte des travailleurs et par la capacité de la classe ouvrière à exercer son hégémonie dans le domaine de la production. Ces analyses qui s'inspirent des travaux que GRAMSCI, a consacré, dans les années 1930, à l'américanisme et au fordisme, relient, par ailleurs, le changement de l'organisation du travail à celui de la société. C'est dans ce contexte que ces analyses essaient de comprendre comment la classe ouvrière peut exercer son hégémonie sur d'autres classes afin de changer l'ensemble de la société (TRENTIN, 1977). Cette question se pose de façon aigüe quand, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la vie sociale est traversée par d'importants mouvements populaires dans les usines, dans les quartiers et dans les universités.

Bruno TRENTIN (1926-2007), syndicaliste et homme politique, secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail de 1988 à 1994, après avoir suivi des études de droit en France puis aux États-Unis (université Harvard), réalise divers travaux en Italie. Il est l'auteur de La Cité du travail, le fordisme et la gauche (Fayard, 1997, réédité en 2012). Sa thèse principale dans cet ouvrage ets qu'historiquement la gauche (syndicale et politique) a accepté un "dédommagement" ou des compensations salariales - autrement dit une politique redistributive, y compris étatique - en échange de son silence et de la liberté patronale d'organiser le travail. Bruno TRENTIN est considéré, pour les années 1960 et 1970 comme le plus rénovateur, moderniste et radical du syndicalisme italien (notamment dans la métallurgie). Convaincu de la centralité du travail, il oeuvre longtemps pour une autonomie du syndicat vis-à-vis du parti.

C'est aussi pour expliquer et, en même temps, pour renforcer ces mouvements, en leur fournissant des outils analytiques, que les intellectuels de ce courant marxiste mènent des recherches empiriques et des réflexions théoriques sur la ville. Ces recherches dénoncent la spéculation et la rente capitalistes, parce qu'elles sont les fondements principaux du pouvoir politique dans les villes, lequel d'un côté fait partie du bloc historique conservateur et de l'autre côté, empêche la rationalisation urbaine et cause la pénurie de logement pour les classes populaires (G. BERLINGUER, P. DELLA SETA, 1976).

Giovanni BERLINGUER (1924-2015), homme politique et professeur de médecine sociale, fut en charge du premier Plan national de la santé dans le contexte du Programme de Développement Économique adopté par le Parlement en 1968. Il représente de 2004 à 2009 le DS au Parlement européen et siège au sein du groupe du Parti socialiste européen. Comme son frère Enrico, il fut une figure majeure du Parti communiste italien. Figure de proue également de la culture italienne, il contribue avec son travail de conférencier et ses nombreux livres (très peu traduits en Français) à diffuser la culture scientifique dans des domaines décisifs de la société nationale, et à l'analyse critique du système de santé italien (La médecine est malade, avec Severino DELOG), 1959).

Les études consacrées à la culture portent surtout sur l'analyse culturelle des classes subalternes. Elles essaient de montrer par des recherches empiriques que non seulement il y a une autonomie culture des classes populaires, mais aussi que cette autonomie contient des éléments d'opposition à l'hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Ces études tentent, par exemple, de montrer que la culture paysanne du sud du pays est porteuse d'une esprit populaire critique, qui peut se combiner non seulement à la culture des ouvriers des grandes entreprises du nord et du sud, mais aussi aux élaborations intellectuelles démocratiques et révolutionnaires, pour arriver à construire un nouveau bloc historique qui conduirait la société à dépasser la crise capitaliste (L. LOMBARDI-SATRIANI, 1977).

Luigi L. LOMBARDI-SATRIANI, anthropologue et homme politique (sénateur en 1996, dans l'Olive), est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont De Sanguine (Meltemi, 2005). principalement destiné à l'étude du folklore, de la religiosité populaire et de la culture paysanne, souvent contextualisés d'un point de vue marxiste (liens entre les données culturelles et la condition économique sociale), il reprend de manière critique, d'une manière originale et innovante, certaines positions de GRAMSCI et d'Ernesto De MARTINO. Notons sa participation à une Histoire sociale de l'Italie moderne et contemporaine, avec Gérard DELILE, Daniel FABRE, Brigitte MARIN et Mareilla PANDOLFI (EHESS, 2002)

    Un second courant est bien plus disposé à se confronter au sociologues non marxistes et à en emprunter des réflexions qui vont dans son sens. Les intellectuels de ce courant sortent alors de la logique de l'historicisme pour aborder d'autres considérations quant aux évolutions possibles de la société. C'est ce glissement que l'on peut situer vers le milieu des années 1970, de nombre d'intellectuels qui longtemps travaillent parallèlement au premier courant et entrainent d'ailleurs l'ensemble des sociologues "marxisants", vers ce que André TOSEL désigne comme la fin d'un "marxo-gramsciano-togliattisme.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 13:31

   Sans doute bien plus qu'en France, la sociologie directement d'inspiration marxiste, et de plus ne reniant pas l'usage d'une phraséologie plus combative, continue de produire des études marquantes alors que dans ce dernier pays, les philosophes, historiens et économistes tiennent le haut du pavé, s'attachant largement à l'étude de la structure et des rapports de production.

 

Une influence réciproque entre sociologie et marxisme

   Comme l'écrivent THIRY, FARRO et PORTIS, les rapports entre le marxisme et la sociologie est marqué en Italie par une influence réciproque.

A partir de la fin des années 1950, certaines tendances du marxisme se rapprochent de la sociologie. Plusieurs intellectuels marxistes mènent des recherches à l'aide d'outils théoriques et de techniques issues de la tradition sociologique (voir Robert A. NISBET, La tradition sociologique, PUF, 1984). Il s'agit de recherches théoriques et d'enquêtes empiriques portant sur les changements dans le travail industriel et dans la société italienne. A partir de la fin des années 1960, par ailleurs, certains courants de la sociologie tournent le regard vers le marxisme. Ils ont pour objectif de trouver des issues à la crise du structuro-fonctionnalisme et des autres théories sociologiques. Il s'agit de formuler à la fois une critique de ces théories et un projet alternatif à la société bourgeoise industrielle, telle qu'elle s'est constituée en Italie et dans le monde occidental. Nous avons, de cette façon, une fertilisation croisée du marxisme et de la sociologie.

La chute du fascisme (1945), la reconstruction de l'après-guerre, la forte expansion économique et les changements culturels des années 1950 et 1960 constituent le contexte historique où la pensée marxiste s'impose au sein des débats intellectuels qui ont lieu en Italie à propos de la nature de la société capitaliste et de sa transformation socialiste. Il s'agit d'une pensée philosophique qui se divise en deux courants principaux d'où surgissent d'une part une sociologie marxiste et d'autre part une combinaison originale entre le marxisme et la sociologie.

    Ainsi entre historicisme et sociologie, des intellectuels marxistes comme Antonio LABRIOLA (1843-1904) et Antonio GRAMSCI (1891-1937) amorcent tout un courant qui se décline de multiples façons. D'autres, prenant les oeuvres de Karl MARX en tant que théorie scientifique de la société capitaliste moderne, recherchent les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans des analyses et dans des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ils ont une influence certaine parmi les intellectuels et chercheurs qui cherchent à construire des analyse de changements de leur société. Certains se regroupent autour de revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961-1966). Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, vu le contraste entre le Nord et le Sud du pays, à de multiples points de vue. L'évolution du marché du travail, surtout à partir des années 1970, occupe une grande part des travaux. Durant les années 1980, en revanche, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme diminue, situation encore présente aujourd'hui, quoiqu'il reste la théorie privilégiée pour ceux qui étudient les changements dans la société, en particulier ceux liés au mouvement syndical (A. ACCORNERO)

   Carlo Giuseppe ROSSETTI rappelle opportunément que tous les membres de la première génération des sociologues italiens, les pères de la sociologie italienne d'après-guerre, ont été formés aux États-Unis dans les années cinquante et que la seconde génération elle-même, Alberto MARTINELLI, Alessandro CAVALLI, Guido MARTINOTTI et bien d'autres, a reçu une formation professionnelle en Amérique, bien que très peu d'entre eux aient obtenu un doctorat dans les universités américaines. cette "génération américaine" n'a fait nul effort pour faire sérieusement la liaison avec la tradition sociologique nationale représentée par PARETO, MOSCA, GRAMSCI et par une très intéressante école de jurisprudence historique qui a de fortes affinités avec la sociologie et qui s'est intéressée à d'importants problèmes généraux.

Dans les années 1950 et 1960, les entreprises, qui financent la plupart des études en sociologie autour de l'organisation de l'usine notamment, exercent un fort contrôle sur le type de production de ces sociologues formés aux États-Unis. L'influence du marxisme s'est fait sentir en sociologie par le biais de Wright MILLS, maitre de la sociologie critique. Les oeuvres de MARX et d'ENGELS ont toujours été un monopole idéologique du parti communiste et de ses intellectuels officiels et longtemps, le marxisme italien passait de la politique à l'économie en dénigrant la sociologie. Ce n'est que vers la fin des années 1960 que sérieusement les sociologues italiens, aidés en cela des efforts d'intellectuels marxistes de faire évoluer encore plus le PCI vers des analyses non orthodoxes, que réellement marxisme et sociologie se sont rencontrés et se sont influencés les uns les autres. Sans doute, l'essoufflement des luttes ouvrières, la perte d'influence progressive du PCI, dans une analyse de la crise de l'État-Providence, ont poussé cette influence réciproque plus avant, notamment dans le développement d'études sociologiques sur la transformation des classes sociales et le changement de nature des luttes populaires. Singulièrement, pourtant, comme le rappelle également ROSSETTI, les sociologues marxistes n'ont pas poussé très loin l'analyse de liens entre cette transformation des relations, des structures et actions de classe, et se sont souvent bornés à décrire la structure professionnelle. La faiblesse des analyses, globalement, de la sociologie italienne provient de l'absence de liaison forte de ces sociologues avec la grande tradition nationale préfasciste de MOSCA, PARETO, MICHELS et n'a pas réellement pris au sérieux l'oeuvre de GRAMSCI, qui a finalement bien plus d'importance hors d'italie, notamment en Angleterre ou même en France...

 

La sociologie marxiste vit dans un contexte de décomposition de la philosophie de la praxis...

     André TOSEL partage cette appréciation dans sa description de la situation du marxisme en Italie. "L'Italie, écrit-il, présente un cas singulier : pays du plus grand et du plus libéral parti communiste européen, riche d'une tradition marxiste propre et forte, celle du gramscisme togliatien ou philosophie de la praxis, elle connait une dissolution rapide de sa tradition. la stratégie proclamée de conquête de l'hégémonie se transforme de plus en plus nettement en simple politique démocratique d'alliances électorales. L'historicisme, plus togliatien que gramscien entre dans une crise irréversible : il avait jusque là réussi à articuler dans une tension la perspective générale, abstraite, d'une transformation du mode de production capitaliste et la détermination  d'une politique de réformes supposée actualiser la fin du processus et trouvait sa confirmation dans le mouvement réel, c'est-à-dire dans la force du parti et sa réalité de masses. Si cet historicisme a évité au marxisme italien de connaitre le diamat stalinien, et s'il a longtemps permis d'éviter la révérence à des lois historique générales, la prévision des conditions de possibilité de déplacement révolutionnaire hégémonique finissait par se diluer dans une tactique sans perspectives alors que le maintien d'un lien avec le camp socialiste accréditait l'idée d'une duplicité de la stratégie elle-même. On oubliait de toute manière que Gramsci avait tenté de penser une relance de la révolution en Occident en une situation de révolution passive qui supposait l'activation des masses populaires et la construction de situations démocratiques excédant le seul cadre parlementaire." Il est frappant de constater que les références au philosophe écrivain et théoricien Antonio GRAMSCI (1891-1937) et au dirigeant du Parti communiste Palimro TOGLIATTI (1893-1964), tous deux intellectuels dans un contexte de tentative de conquête communiste du pouvoir, persistent dans la pensée philosophique politique marxiste, alors que le contexte a beaucoup changé. Il n'y a apparemment pas de relève du même calibre dans le marxisme italien, même si l'on constate le déclin de leur influence.

    Bien que le professeur de philosophie à l'Université de Nice discute de l'ensemble de la situation générale du marxisme dans ce pays, vue surtout sous l'angle philosophique, on peut comprendre l'impact de cette évolution sur la situation de la sociologie marxiste. Il y avait toujours en arrière-plan de l'effort d'analyse sociologique de la part des intellectuels qui se réclamaient du marxisme, l'espoir ou la certitude, c'est selon, d'une victoire du communisme sur la démocratie chrétien, que ce soit sur le plan parlementaire ou dans l'explosion des luttes sociales. Une fois que cette perspective s'éloigne avec l'affaiblissement (concomitante d'ailleurs de la Démocratie chrétienne) du PCI et des PC en général dans le monde, leur travail perd peu à peu de leur consistance idéologique pour devenir surtout descriptif. Alors que par ailleurs, préoccupations sociales réelles à l'appui, de nombreux sociologues en viennent à adopter des postures et émettent parfois des propositions nettement plus progressistes qu'auparavant. Dans le même, c'est surtout des analyses historiques (LOSURDO par exemple) sur le libéralisme et des sociologies politiques, avec également des travaux sur l'évolution du travail qui dominent chez les marxisants, empêchant peut-être par là cette fameuse interpénétration dont discutent THIRY, FARRO et PORTIS. Ces  derniers signalent d'ailleurs le désintérêt progressif des sociologues pour le marxisme, durant les années 1980 tendant à se faire aussi important que le désintérêt des marxistes pour les analyses purement sociologiques...

   Ce n'est que récemment qu'un renouvellement du marxisme, l'éclosion de "mille marxismes" comme l'écrit André TOSEL, se fait jour en Italie. "Soutenu, écrit notre auteur, par l'oeuvre d'historiographie critique de D. Losurdo et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido Oldrini, Alberto Burgio) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Malgré les explications qu'il apporte, et sans doute parce que nous manquons de recul historique, il est difficile de distinguer les lignes de force et les oppositions nettes d'analyses qui combinent des approches historiques et sociologiques, lesquelles prennent en compte de nombreux aspects : évolution de la recherche culturelle et scientifiques (et orientation des théories de la connaissance), évolution (du marché) du capitalisme industriel et financier, évolution également des technologies (y compris de l'information), évolution des forces politiques, évolution parfois surtout des paradigmes philosophiques (individualisme et universalisme), vues à travers la crise globale d'un système libéral mondialisé qui commence à craquer en de nombreux lieux. En fait de "mille marxistes", nous avons affaire-là, et cela dans des disciplines scientifiques diverses, via l'éclatement d'ailleurs de la sociologie en sociologies sectorielles, à de multiples travaux dont les auteurs, malgré une certaine interdisciplinarité parfois plus criée que pratiquée, ne recherchent guère à relier les unes aux autres...

 

André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme)léniniste aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/Actuel Marx Confrontation, 2001. Bruno THIRY, Antonio FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. Carlo Giuseppe ROSSELLI, Sur la sociologie marxiste, Réponse à Diana PINTO, dans Revue française de sociologie, n°23/2, 1982, www.persee.fr (Diana PINTO est l'auteure d'un article dans la même revue, volume 21, n°2, 1980, La sociologie dans l'Italie de l'après-guerre, 1950-1980)

 

SOCIUS

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 09:22

     Le philosophe et sociologue français Michel VERRET, de tendance marxiste, renommé pour sa trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975, publiée entre 1979 et 1988, mène constamment une réflexion théorique en avance sur le Parti Communiste français, sur les dérives bureaucratiques du communisme.

 

Militant et sociologue...

    Adhérant, dans l'enthousiasme de la Libération (son père était fortement engagé dans la Résistance), aux Jeunesses communistes en septembre 1944 et ay Parti communiste l'année suivante, il est reçu à l'École normal supérieure en 1948, où Louis ALTHUSSER le prépare à l'agrégation de philosophie (1953). il collabore à Clarté, la revue des étudiants communistes parisiens (il en est rédacteur en chef en 1949-1950, prenant la succession d'Annie BESSE), puis à Nouvelle Critique. Nommé professeur de philosophie à Nantes, au lycée Clemenceau, il y exerce jusqu'en 1967 avant de s'orienter vers la sociologie à partir de cette même année, sous l'influence de Jean-Claude PASSERON.

    Membre du comité de rédaction de La Nouvelle Critique de 1958 à 1967, il y publie de nombreux article, notamment sous le pseudonyme "Jean Néry", pour échapper à la vigilance du PCF ou du moins de pas avoir l'air de le provoquer directement... Un de ces article, en décembre 1963, "Réflexion sur le culte de la personnalité. Quelques remarques" pointe les aspects particuliers de l'Union Soviétique, mais aussi les aspects universels (y compris au PCF) des dérives bureaucratiques du communisme. En cela, il est en avance sur les réflexions menées à l'intérieur de son parti. Il apparaît alors proche de son "mentor" ALTHUSSER, sans appartenir au premier cercle, ne serait-ce de par son éloignement provincial.

    Au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur, il publie sa thèse d'État sur les étudiants (Le temps des études, 1976). Il fonde un laboratoire universitaire de sociologie, le Laboratoire d'études et de recherches de sociologie sur la classe ouvrière (LERSCO) dont il assure la direction à l'Université de Nantes. Il publie notamment une "trilogie sur l'ouvrier français, 1954-1975" : L'espace ouvrier, le travail ouvrier, La culture ouvrière, emblématique de son oeuvre de sociologie et des questionnements qu'elle suscite : le dernier volume, contrairement aux deux autres, est refusé par son éditeur universitaire, et il ne doit d'être publié qu'à une petite structure de la Région nantaise, ACL édition, aidé par le CNRS.

   Membre du PCF jusqu'en 1978, il s'en détache sans délai, considérant que celui-ci est déjà mort politiquement, et sans renier ses propres aspirations émancipatrices.

Une oeuvre sociologique de premier plan sur la classe ouvrière

   Comme de nombreux intellectuels à la Libération, il adhère au PCF, juste après sa découverte du marxisme, pensant ouvertes de nouvelles possibilités de démocratie et d'émancipation, de construction d'une société juste et égalitaire, avec des rapports de force favorables, et comme beaucoup d'intellectuels, il quitte ce parti, conscient qu'à beaucoup d'égard il est devenu une coquille vide. Cette prise de conscience, plus ou moins tardive chez eux, conduit à cette décision déchirante à bien des égards (il ne s'agit pas seulement de politique, mais aussi de vie collective...), car longtemps, on a pensé qu'il s'agissait du parti des masses populaires...

   Philosophe engagé, il ne verse jamais dans le sectarisme et souvent, lors de ses interventions orales ou dans ses écrits, il s'insurge devant maintes manifestations du stalinisme. Bravant les tabous et les interdits implicites, il n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent et à prendre des positions "risquées" : Dialogues pédagogiques (1972), Les marxiste et la religion. Essai sur l'athéisme moderne (1965), où déjà il appelle communistes et croyants à mener "une action commune" au nom d'une "fraternité pratique", tout en soulignant les parentés profondes entre les partis et les Églises. On le sait, ce thème est repris ensuite à droite pour dénoncer un caractère religieux des partis communistes.

   Surtout, lorsqu'il enseigne la philosophie et lorsqu'il contribue à fonder une université à Nantes, terre conservatrice aux notables religieux et laïcs peu favorables, il exerce ses dons de pédagogue efficace envers ses élèves, même aux racines peu ouvertes au socialisme. Sa capacité de dialogue lui permet de tisser des relations fructueuses dans ce sens, même avec des membres de l'establishment sociologique dont certains se situent aux antipodes de ses orientations politiques : Jean-Claude PASSERON, déjà cité, Madeleine GUILBERT, Alain GIRARD, Henri MENDRAS...

Il intervient dans le monde académique de la sociologie avec la même arderu qu'il déploie pour imposer sa figure d'intellectuel au sein des instances du Parti communiste 15 ans plus tôt : membre de la section sociologie du Comité consultatif des universités au moment des réformes d'après mai-juin 1968, il fait partie de plusieurs comités de rédaction de revues de sciences sociales, notamment Ethnologie française, et est aussi président de la Société française de sociologie. Enseignement et recherche, en autres par la fondation du LERSCO ou dans son travail d'enseignant, constituent les deux axes d'activités. Tout en accompagnant ses étudiants (une cinquantaine de thèses sous sa direction), il réalise des investigations sur le monde ouvrier, avec l'assistance efficace de Joseph CREUSEN et Paul NUGUES. Toujours animé par le souci du peuple, démontrant l'existence d'une véritable culture populaire - à l'encontre de la culture des élites bourgeoises, il rédige une trilogie qui fait encore aujourd'hui référence, ouvrant la voie à nombre d'autres travaux... dont certains permettront de mettre en évidence le recul sociologique de la classe ouvrière... Il sait mettre en oeuvre toute une culture érudite pour analyser cette classe ouvrière, sans tomber dans des travers intellectuels induits par des fortes convictions politiques.

Il met autant d'énergie à réaliser cette analyse qu'il en met pour dénoncer le dévoiement des idées de MARX : "l'idée de Marx, dit-il dans une interview, c'était l'Association internationale des travailleurs comme matrice de l'association sociale mondiale à venir. Le pari de Lénine fut : où le Parti a pu prendre le pouvoir, il le garde. Sorti victorieux, mais au prix d'une guerre mondiale atroce. Ce fut, pour finir, l'effondrement en abîme du "socialisme réel". Je m'étonne encore de la vitesse avec laquelle la Nomenklatura a pu se transformer presque toute entière en Hyper-capitalistura". Il estime également que les partis qui se réclament de Marx ou du socialisme en général sont toujours en retard d'un cran sur la classe bourgeoise qui s'internationalise à toute vitesse : ils en restent au niveau national, incapable de former, même au niveau syndical, une véritable internationale des travailleurs... (Interview de Michel Verret par Laure Silvi, dans Travail, genre et sociétés, n° 26, 2011/2)

 

Michel VERRET, Les marxistes et la religion : essai sur l'athéisme moderne, Éditions sociales, 1961 ; Théorie et politique, Éditions sociales, 1967 ; Dialogues pédagogiques, Éditions sociales, 1972 ; Le temps des études, Champion, 1976 ; L'Espace ouvrier (avec J. CREUSEN), Armand Colin, 1979 ; Le travail ouvrier (avec P. NUGUES), Armand Colin, 1982 ; La culture ouvrière 'avec J. CREUSEN), ACL édition, 1988 ; Éclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1982 ; Chevilles ouvrières, Éditions de l'Atelier, 1995 ; Métamorphoses ouvrières (collectif), L'Harmattan, 1995 ; Dialogues avec la vie, L'Harmattan, 1999 ; Sur une Europe intérieure..., L'Harmattan, 2001 ; Lectures sociologiques : Bourdieu, Passeron, Hoggard, Halbwachs, Janet, Le Play, Girard, Naville, L'Harmattan, 2009 ; Mémoires de vie ) itinéraire d'un intellectuel. prologue de Thierry GUICHET, L'Harmattan, janvier 2019.

Christian BAUDELOT, Michel Verret, poète et homme de convictions, dans Revue Française de Sociologie, n° 2018/2, volume 59, Presses de Sciences Po.

 

 

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 10:46

     Pour une grande partie des sociologues en France, marxistes ou non, les politiques urbaines et pour les derniers directement en lien avec le développement des luttes urbaines, constituent un champ de recherche prioritaire.

      Avant de nombreux autres, Henri LEFEBVRE, qualifié parfois de théoricien franc tireur et touche à tout, cultivant une certaine hétérodoxie tout en étant très proche du Parti communiste, avait publié coup sur coup Du rural à l'urbain (1970), La Révolution urbaine (1970), La Pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974). Soutenant dans ce dernier ouvrage que l'espace est un produit social et une réalité propre au même titre et dans le même processus global que la marchandise, l'argent, le capital, il définissait principalement l'espace comme "la projection au sol des rapports de production" ou comme "le support des rapports sociaux". Selon le philosophe et sociologue marxiste, la modalité d'existence des rapports sociaux était affectée par des déterminations qu'il s'agissait d'analyser selon les trois niveaux de "la reproduction biologique", de "la reproduction de la force de travail" et de "la reproduction des rapports sociaux de production". De telles indications étaient toutefois programmatiques et, malgré l'abandon des analyses et des matériaux, demeurait en suspens la requête qu'elles énonçaient avec une certaine pertinence au regard des préoccupations théoriques de l'époque.

    C'est à cette exigence que tentèrent de satisfaire les travaux de Jean LOIJKINE consacrés en particulier aux politiques urbaines dans la région parisienne (1973) et dans la région lyonnaise (1974) et ceux de Christian TOPALOV sur la rente foncière urbaine et Les promoteurs immobiliers (1974).

    Manuel CASTELLS proposa une globalisation de la problématique dans ses ouvrages tels que La question urbaine (1972) ou Luttes urbaines et pouvoir politique (1973), ou dans Mononopolville, avec Francis GODARD (1974), complétés en 1978 par une contribution à l'ouvrage précité que dirigea POULANTZAS, sous le titre de "Crise de l'État, consommation collective et contradictions urbaines. CASTELLS définissait le domaine de l'urbain dans sa généralité par l'ensemble des problèmes liés d'une part à l'organisation de l'espace ou à "la division sociale et technique du territoire" et d'autre part à "la pridcution, distribution et gestion des moyens collectifs de consommation". CASTELLS identifiait dans cet espace des contradictions d'un type nouveau, marqués certes comme toute contradiction "de classe" par le capital considéré en tant que "rapport social", mais ces contradictions relevaient aussi un caractère "pluriclassiste" qui les rendait "stratégiquement fondamentales pour une transformation des rapports sociaux". Il concluait son analyse par le constat d'une "crise de la politique urbaine" (spécialement de la planification), il diagnostiquait une incapacité croissante de l'État à "assurer dans ce domaine l'ensemble des fonctions nécessaires à la reproduction du système" et désignait dans cette impuissance une situation favorable au développement de "nouvelles luttes populaires".

Dans son opuscule de 1973 consacré aux luttes urbaines, CASTELLS avait souligné, à partir de l'exemple du logement, que la consommation collective, tout à la fois "élément fonctionnel indispensable, objet permanent de revendications et secteur déficitaire en économie capitaliste", répondait tendanciellement à "l'exigence sociale historiquement définie d'une série de droits à la vie".

     C'est ce mouvement historique, susceptible de contrecarrer les mécanismes de reproduction de la structure sociale qu'analyse pour sa part dans son livre consacré à l'espace ouvrier, paru à la fin de la décennie, Michel VERRET, le seul sociologue peut- être de cette période qui ait approché les ouvrier et pénétré leur espace; non seulement en analyste, mais également en ami. Avant d'aller plus loin, notons que, déjà, bien loin avant dans le temps, l'éclosion des villes avaient remis en cause toute une organisation sociale et tout un rapport de forces sociales, et que leur développement en avait fait un acteur à part entière, souvent, des luttes entre nouveaux dépositaires d'une société féodale qu'elles avaient contribué à proprement détruire.

Évoquant donc les théoriciens catastrophistes qui définissent "la reproduction de la classes ouvrière comme un pur mécanisme de répétition, dont la bourgeoisie, ou son État, réglerait l'agencement, et dont la classe ouvrière subirait le mouvement", VERRET montrait en 1979 grâce à des observations précises et dans des formulations assez justes, que ni la bourgeoisie n'est "cet ingénieur tout puissant", ni la classe ouvrière "ce rouage machinale", ni la reproduction "ce mécanisme monotone". Sans contester que "la matrice fondamentale du besoin et de la puissance de transformation des rapports sociaux" est l'usine plutôt que la maison, il établit que la force de travail renvoyée par celle-ci à celle-là "n'est pas seulement reconstituée pour l'usage et le profit de ceux qui en profitent" mais également "renouvelée" par des "besoins qui, transformés en revendications, en transforment l'image" et ménageront "d'autres usages en d'autres rapports" selon un mouvement au terme duquel l'ouvrier deviendrait "maître de l'usine comme de sa maison : maitre des machines, maître de son travail, maître de son produit, non pour l'accaparer, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin, comme à la maison on partage le pain, et demain, dit-on, les roses". (VERRET, L'ouvrier français, L'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

L'orientation explicitement humaniste - et le vocabulaire en même temps - humaniste de la perspective que trace ainsi Michel VERRET paraît contredire à l'exigence méthodologique qu'ALTHUSSER avait quinze ans auparavant, inscrite au principe de son "retour à MARX" (qualifié par lui-même "d'anti-humanisme théorique"), principe interdisant de valoriser tout ce qui n'est pas strictement "économique". Ce principe visait surtout à interrompre le "bavardage" sur l'aliénation au sein du Parti communiste, comme à contrecarrer le développement d'un "personnalisme", identifié dans le travail par exemple de Lucien SÈVE. S'appuyant en partie sur le travail de POULANTZAS identifiant la complexité de la reproduction, Michel VERRET  peut indiquer d'autres voies que l'État et l'économie, pour la reproduction des rapports sociaux de production, et du coup, d'autres axes permettant de la combattre. Mais THIRY, FARRO et PORTIS, auxquels nous empruntons largement cette analyse de l'histoire de la sociologie urbaine marxiste, estiment que le primat de la reproduction des rapports sociaux dans la production brident cette tentative d'analyse sociologique chez les marxistes, pour des raisons théoriques certes mais également par le poids politique au sein du parti communiste de l'orthodoxie. Ainsi l'accusation d'humanisme est souvent brandie comme accusation de s'écarter fondamentalement du marxisme.

 

La sociologie urbaine marxiste aujourd'hui

     Alors que la phraséologie marxiste disparait peu à peu des études en sociologie, chez les auteurs marxistes s'opèrent dans les années 1970-1980, puis de manière de plus en plus accentuée dans les décennies suivantes plusieurs évolutions, compte-tenu du fait qu'il n'y a jamais eu réellement une école marxiste en sociologie (Edmond PRETECEILLE).

  Rappelons d'abord que dans la première partie des années 1970, les sociologues marxistes du Centre d'Études et de recherches marxistes (CERM) et du Centre de sociologie urbaine (CSU) publient de très nombreux ouvrages et articles. Le débat auquel participèrent, outre les auteurs déjà cités, Alain CHENU, Danièle BLEITRACH, Denis DUCLOS, Jean-Marie PONDARIÈS, Renaud DULONG, François ASHER, Edmond PRETECEILLE, Jean GIRARD, Henri COING, Jean-Pierre TERRAIL, etc, est très bien synthétisé par Élizabeth LEBAS dans "Somme Comments on a Decade of Marxists Urban and Regional Research in France, 1969-1970" publié dans Housing, Construction and the State, London, Conference of Socialist Economists, march 1980.

Dans la même période où les sociologues marxistes ou marxisants investissent le champ de la sociologie urbaine, des auteurs entament leurs travaux sur la sociologie du travail, de la classe ouvrière, de l'État, du développement et des religions.

Suite à l'inspiration et à la provocation d'Henri LEFEBVRE, plus philosophique que sociologique, de nouveaux sociologues marxistes s'attachent à l'étude de l'urbain, dans une démarche souvent plus empirique que théorique. Même si ALTHUSSER et POULANTZAC influent certains d'entre eux (comme Malnuel CASTELLS), d'autres sont inspirés par l'école du capitalisme monopoliste d'État, beaucoup critiquée, mais servant de point de départ pour nombre d'entre eux. Mais les itinéraires des sociologues marxistes sont très diversifiés, d'autres ont d'abord été des disciples d'Alain TOURAINE, de Michel CROIZIER, de BOURDIEU et PASSERON, et même de la sociologie américaine (comme l'équipe du CERAT à Grenoble. La plupart des sociologues dans ce domaine (urbain) se situent de toute façon dans le sillage d'une tradition de la sociologie urbaine française, celle de Chombart de LAUWE, comme ceux du Centre de Sociologie urbaine (CSU) (Edmond PRETECEILLE) . Un certain nombre de préoccupations perdure, au delà des parcours personnels : le logement, la consommation et les modes de vie des citadins, plus particulièrement de la classe ouvrière, le rapport des groupes sociaux à l'espace urbain...

Il y a eu un point de rupture essentiel dans le travail de tous ces sociologue, vers 1966-1967. Les questions dominaient alors les démarches des sociologues urbains, celles posées par les planificateurs technocrates, soucieux du contrôle de la croissance en matière de besoins d'équipements de toutes sortes, guidés par les nécessités du marché (du bâtiment notamment). Ont été réintroduit dans l'analyse l'État et les producteurs privés de la ville. Ceci dans un mouvement d'influences réciproques entre responsables de l'État (DATAR, Commissariat général au Plan) et sociologues dont c'étaient les principaux commanditaires (et financeurs) des études... qui étaient du reste jusqu'à cette période très peu lus par les responsables des instances supérieures. Ce mouvement se situait dans celui qui secoue en mai 1968 l'ensemble des structures de la société, étatiques ou non. Puis, dans les années 1970, vint une sorte de réactions où des hauts fonctionnaires veulent faire le tri entre les bons sociologues (qui aiment l'État) et les mauvais (qui détestent l'État), réduisant de manière importante les commandes d'études et les financements... Malgré cette sorte de "chasse aux sorcières", le mouvement général d'attention à l'objet local est lancé et ne s'arrête pas... Les acteurs locaux, de leur propre élan, de celui de nombreux hauts fonctionnaires d'État et aidé des analyses des sociologues, prennent une part de plus en plus active à la vie politique (et administrative) de l'État, dans un mouvement général où la décentralisation (pour aussi d'autres multiples raisons, liés aux difficultés de gestion administrative et aiguillonné également par plusieurs scandales-gaspillages d'État...), devient un paradigme obligatoire. Ceci se traduit très pratiquement par la multiplication d'études de politique urbaine locale, changeant d'ailleurs notablement certains circuits de financement de ces études, mais surtout la perception des acteurs sur l'urbain.

On comprend que pour des marxistes habitués à analyser l'État central, que cette évolution, dont ils sont d'ailleurs partie prenante, change aussi de manière générale leur analyses théoriques. Dans le sens où l'attention accrue portée au poids croissant de l'État central, du capital financier, engendre l'attention a contrario, du fait de leurs recherches sur le terrain, sur le jeu des situations locales, des rapports de force locaux... dont beaucoup se retrouvent au sommet de l'État, pas seulement dans un sens descendant comme le voudraient les analyses centrées sur la toute-puissance de l'État, mais également dans un sens ascendant, du local vers Paris. Les sociologues se rendent compte et rendent compte de la nécessité pour l'État des coopérations au niveau local, et même chez des théoriciens comme Jean LOJKINE, considéré comme des plus fidèles à l'orthodoxie, on retrouve cette obligation d'assumer la complexité du local, des rapports internes à l'appareil d'État et aussi de l'ambivalence des situations politiques locales.

Pour autant, même si nombre de sociologues marxistes sortent d'une certaine "naïveté" des années 1960, qui faisaient considérer l'État comme un bloc (ce fameux bloc social althussérien, concept d'ailleurs un peu caricaturé), ils n'ont pas produits pour autant une sociologie unifiée marxiste. Car d'une certaine façon, peu ont eu envie d'en élaborer une, plus intéressés de travailler avec d'autres sociologues d'autres sensibilités mais au champ scientifique commun, peu soucieux de rester dans une problématique orthodoxe (axée sur la toute-puissance d'un État concentrant toute la force de la bourgeoisie unie dans le même objectif de confiscation de la plus-value produite par une classe ouvrière elle-même unifiée...). Et d'un autre côté, et cela va dans le sens de la même évolution, les champs sociologiques se sont diversifiés et, largement, leurs analyses sur différents aspects des politiques urbaines, tout en abandonnant une phraséologie marxiste, pénètrent bien plus l'ensemble de la société et des... structures d'État. Toutes les analyses que l'ont peu trouver dans les années 1980-1990 sur la politique de la ville, sur la délinquance dans les "cités", sur le logement, sur la santé, sur les rapports entre services de l'État et citoyens, comme sur la gestion de l'eau, du gaz et de l'électricité, sur les pratiques de travail, sur la ségrégation et les restructurations sociales, sur les modes de vie, sur les rapports entre communautés ethniques... agitent les acteurs locaux comme nationaux sur la répartition des responsabilités, sur la nature des politiques à mettre en oeuvre, sur la répartition des ressources financières également...

    La doxa libérale des années 2000-2010 et la forme de la mondialisation, comme la financiarisation de l'économie porte un coup d'arrêt à cette évolution qui voit se freiner partout la décentralisation (se muant en simple déconcentration des services)... comme le développement des études sociologiques urbaines de manière générale. Un certain repli de la sociologie française s'opère, et cela concerne tous les domaines étudiés, frappant également les sciences sociales et les sciences naturelles. On ne compte plus alors, les appels des scientifiques, sociologues ou non, marxistants ou non, sur la raréfaction des crédits d'État, la dispersion des équipes de travail. Dans un pays qui dépend historiquement d'un État centralisé à bien des égards, y compris en matière de recherches scientifiques, le coup est plutôt rude et la capacité d'amortissement du monde universitaire est bien moindre que dans les pays anglo-saxons où le système des fondations est prédominant.

 

PRETECEILLE Edmond, Jean-Louis BRIQUET, Les marxiste et la question urbaine, dans Politis, volume 2, n°7-8, octobre-novembre 1989, L'espace du local, www.persee.fr. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaines, Vigot, 2002.

 

  

 

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 09:54

A la suite et à contresens des réflexions de Louis ALTHUSSER

    Le même postulat consistant à identifier dans les formes de la subjectivité les rapports de production et à penser la structure de ces derniers dans une logique de reproduction sociale, trouvé dans l'oeuvre de Louis ALTHUSSER, se retrouve dans l'ensemble des travaux de Nicos POULANTZAS, estiment Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS. L'audience de ses travaux fut considérable, et même s'ils sont tombés aujourd'hui dans un oubli peut-être définitif. Ils furent conçus et publiés dans le sillage du "retour à MARX" opéré par ALTHUSSER, dont POULANTZAS demeura constamment proche, entretenant avec lui, dans ses analyses mêmes, un dialogue critique jusqu'à la fin. Et cela en dehors et souvent contre les dirigeants du Parti Communiste, qui entendaient conserver le plus longtemps possible à la fois une orthodoxie théorique et une fidélité politique et idéologique envers le grand frère soviétique.

    De la solidarité intellectuelle entre ALTHUSSER et POULANTZAS témoignage surtout son premier grand ouvrage, Pouvoir politique et classes sociales (en deux tomes, parus en 1968 et 1971) dans lequel ce dernier se refère à GRAMSCI et spécialement aux concepts de bloc historique et d'hégémonie qui lui donnaient les moyens de construire un dispositif et des moyens théoriques propres pour parachever le travail d'affinement conceptuel engagé par ALTHUSSER. Dès ce livre, il proposa notamment la notion de bloc au pouvoir, définie comme l'ensemble des classes et fractions de classes occupant le terrain de la domination politique. Puis il spécifia cette domination par une méticuleuse typologie des classes, établie essentiellement sur le critère et la double distinction entre hégémonie et domination et entre le politique et l'économique. Au-delà de ces distinctions conceptuelles, maintenues comme il se doit au prix de "rectifications" successives dans les ouvrages ultérieurs, le point de vue adopté dans son autre grand livre, les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui (1974) est le même que celui théorisé par ALTHUSSER dans son étude sur les appareils idéologiques d'État : "la reproduction du capital n'est pas simplement le cycle d'ensemble du capital social (le fameux espace "économique"), mais également la reproduction des conditions politiques et idéologiques sous lesquelles cette reproduction a lieu". Un différend toutefois, explicite dans Fascisme et dictature (1970), son deuxième livre, opposa durablement POULANTZAS à ALTHUSSER sur la question du statut des appareils idéologiques d'État, dont il reprit néanmoins nommément le concept, mais pour l'inscrire dans une théorisation de l'État, qui, malgré l'identité de la démarche générale, diverge sensiblement des thèses soutenues par ALTHUSSER.

  A l'instar de ce dernier, et comme presque tous les marxistes de cette époque, POULANTZAS fut inséparablement un théoricien de l'autonomie du politique (catégorie de la philosophie classique élaborée dans le marxisme) et un théoricien de l'État tendant à identifier le politique et l'étatique. Ceci d'ailleurs dans une problématique d'accès ou de conquête du pouvoir d'État, qui mêle les moyens électoraux et syndicaux,  indépassable objectif de l'action de tous les partis communistes. POULANTZAS ne réduisait pas l'ensemble des pratiques politiques aux modalités d'exercice du pouvoir de l'État, mais, pour lui, l'État demeurait la référence ultime, servant de critère d'évaluation à la fois du politique comme tel et des luttes "populaires" ou des mouvements "sociaux, la perspective d'une transformation révolutionnaire impliquant toujours comme condition nécessaire, et quelle qu'en soit la forme, la prise du pouvoir d'État. Et c'est sans doute une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé son oeuvre (et celle d'ALTHUSSER dans une moindre mesure), à partir du moment où les partis communistes perdaient leur leadership politique (de gauche) dans la société et à partir du moment, et là les périodes se confondent souvent, où l'État lui-même perdait son statut de référant absolu dans l'ensemble des intelligentia, notamment européennes.

   POULANTZAS, comme ALTHUSSER suivent là LÉNINE et ses analyses de L'État et la révolution qu'ils pouvaient juger encore en 1979 comme le plus important, alors même qu'éclatait la crise du marxisme. Outre les difficultés innombrables, interminablement remises sur le tapis, écrivent encore nos trois auteurs, des séminaires et des colloques, que soulevait la nécessité de penser une autonomie de la "politique politicienne" et de comprendre ce que signifie au juste politique dans la "critique de l'économie politique", cette centralité de la référence à l'État impliquant aussi que fût élucidée la nature de l'État capitaliste. C'est à produire une définition appropriée de celle-ci que POULANTZAS consacré l'essentiel de ses efforts qui, dès Lex classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, aboutit à l'énoncé de la thèse, formulée  sans changement dans un entretien de 1979 (repris l'année suivante dans le recueil Repères), selon laquelle "l'État est la condensation matérielle d'un rapport de forces entre les classes et fractions de classe".

Décalque de celle, avancée par MARX, du capital comme rapport sociale, cette définition visait à soustraire l'explication de l'autre pôle de la domination bourgeoise aux conceptions instrumentales et essentialistes (déviations propres à la IIIe Internationale) dont procédait selon lui encore l'approche d'ALTHUSSER. L'attachement de ce dernier à la topique de 1859 de l'infrastructure et de la superstructure aurait supposé que l'État au sens étroit fût une machine ou une forteresse destiné à être conquise de l'extérieur et progressivement abolie par la classe ouvrière. Les contradictions de classe inhérentes à l'État ne se développant qu'au sein de ses appareils idéologiques. Récusant cette analyse, POULANTZAS entend souligneer par sa définition que l'État de part en part dans l'ensemble de ses appareils (armée, justice, administration, école, Église) est traversé par les contradictions de classes, lesquelles affectent non seulement les rapports entretenus par les classes et fractions de classes composant le bloc au pouvoir, mais également le rapport même de domination unissant et séparant les classes dominantes et les classes dominées. Par ailleurs, l'insistance sur la matérialité de l'État met en valeur sa spécificité institutionnelle, par quoi il se distingue des rapports de production, et partant, sa capacité ) absorber les contradictions qu'en même temps il condense et concentre. Il en résulte que la politique de l'État doit être conçue, non plus comme la manifestation de son pouvoir propre, mais comme la "résultante" des contradictions de classe dont sa structure est constituée, ce qui signifie aussi que l'État offre constamment prise à l'action des forces sociales visant à modifier son rapport de classe interne. Ces thèses sont développées par POULANTZAS dans sa contribution à l'ouvrage collectif, La crise de l'État, publié sous sa direction en 1976, et dans son dernier ouvrage important, L'État, le pouvoir, le socialisme (1978) qui analyse corrélativement les conditions dans lesquelles la fraction multinationale de la bourgeoisie accède à la position de classe régnante et les conditions dans lesquelles les classes ouvrières et leurs alliés peuvent agir sur les contradictions inédites affectant le bloc au pouvoir.

L'une des questions vives traitées par POULANTZAS concernait l'intégration progressive "dans l'espace même de reproduction et d'accumulation de capital", de domaines auparavant marginaux tels que la santé, les transports, l'environnement, l'urbanisme, dernier domaine qui fut à l'époque l'objet d'investigations théoriques spécialisées de la sociologie marxiste. La raison de ce privilège, pour nos trois auteurs, est aisément concevable : outre qu'il se posaient en termes nouveaux dans la phase du capitalisme où l'État se caractérise par l'hégémonie du capital monopoliste, les problèmes urbains, comme  ils furent fréquemment dénommés, composaient, aux yeux de ces chercheurs, un champ d'analyses théoriques au centre de la problématique générale et commune à la reproduction des rapports sociaux de production et de leurs transformation socialiste. Les politiques urbaine (du côté de l'État) et les luttes urbaines (du côté notamment de la classe ouvrière) devenaient alors un objet de recherche prioritaire. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

Critique de la conception instrumentaliste de l'État

   Jean-Pierre DURAND, dans sur survols des sociologies marxistes contemporaines, réhabilite en quelque sorte les apports de Nicos POULANTZAS, dont l'oeuvre, suivant une logique qu'on connait bien, influence bien plus les conceptions actuelles que ceux de Louis ALTHUSSER. La complexité du fonctionnement de l'État a conduit à un affinement de la théorie marxiste de l'État au XXe siècle, juste avant d'ailleurs son éviction du champ universitaire à partir des années 1980.

   Tout en maintenant la problématique de la reproduction des rapports de production capitalistes dans laquelle l'État joue un rôle complémentaire à celui de la séparation des ouvriers de leurs moyens de travail dans la sphère économique, les auteurs marxistes interrogent de plus en plus le comment de cette reproduction, ALTHUSSER sur le volet idéologique, POULANTZAS de manière plus globale sur le volet politique. L'État ne maintient pas la domination par la seule violence, il utilise d'autres voies comme l'intégration sociale et l'idéologie. Il se présente comme un État de droit - incarnant l'intérêt général de toute la société, comme substantialisant la volonté de ce corps politique que serait la nation" (POULANTZAS) tout en maintenant la domination de la bourgeoisie sur les autres classes.

Ce constat induit la critique, aujourd'hui largement partagée par nombre d'auteurs, marxistes ou non, de la conception instrumentaliste de l'État selon laquelle il ne serait que l'instrument de domination des capitalistes sur le prolétariat. D'une part, l'État ne possède pas que cette fonction politique à finalité économique, il remplit bien d'autres fonctions sociales (santé, éducation, logement, régulation du rapport salarial...) et idéologiques ou culturelles. D'autre part, il n'existe pas une bourgeoisie unique, mais plusieurs fractions de la bourgeoisie aux vues et aux intérêts divergents, sans compter le rôle que peuvent jouer certains fonctionnaires dans la défense de leurs intérêts propres.

Ainsi, POULANTZAS, mais il n'est pas le seul, donne des définitions plus riches de l'État : "condensation matérielle d'un rapport de forces entre classes sociales". "l'État doit être considéré comme la résultante des contradictions de classe inscrites dans la structure même de l'État". Les contradictions de classe, au sein de la classe dominante, au-delà du "bloc au pouvoir" cher à ALTHUSSER, constituent l'État : il est un rapport social - comme le capital d'ailleurs - et il est aussi un produit social (voir l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. En même temps, on ne saurait perdre de vue l'existence et le rôle des classes dominées. C'est pourquoi, "l'État concentre non seulement le rapport de forces entre fractions du bloc au pouvoir, mais également le rapport de forces entre celui-ci et les classes dominées (POULANTZAS). Le "bloc au pouvoir" rassemble les fractions de classes de la bourgeoisie détenant le pouvoir d'État. Le concept de "bloc au pouvoir" est forgé à partir de celui de "bloc social et politique" élaboré par Antonio GRAMSCI dans les années 1930, pour définir un ensemble de classes et de fractions de classes sociales réunies par une idéologie qui cimente ce bloc social.

Au risque de compliquer un peu l'analyse de l'édifice État, on remarquera que certaines fractions de la bourgeoisie au pouvoir peuvent contracter des alliances avec les classes dominées (petite-bourgeoisie, classe ouvrière, paysannerie) contre d'autres fractions au pouvoir afin de renforcer leur marge de manoeuvre à travers l'élargissement de la "base de masse" de l'État ou au moins de certaines de ses composantes. Alors, si l'État est le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans son rapport aux classes dominées, il s'agit d'un arrangement singulièrement complexe. C'est la raison pour laquelle on ne peut penser l'État capitaliste qu'en termes d'autonomie relative de celui-ci par rapport à la classe dominante d'une part (en raison des contradictions entre fractions de classes qui la traversent) et par rapport aux autres "instances" économiques et idéologiques d'autre part, si l'on se refère à la construction structuraliste de Louis ALTHUSSER ou de Nicos POULANTZAS. En même temps, l'État capitaliste possède une unité propre (POULANTZAS), c'est-à-dire une cohésion interne spécifique qui empêche la percellisation du pouvoir à partir des fractions de classes qui le composent. (Jean-Pierre DURAND)

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La découverte, collection Repères, 2018. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 10:35

      Sociologue, politologue et philosophe française de tendance marxiste d'origine grecque, Nicos (ou Nikos) POULANTZAS, avec les influences particulières d'Antonio GRAMSCI et de Louis ALTHUSSER travaille surtout les questions du pouvoir politique.

     Après des études de droit en Grèce durant les années 1950, actif dans le mouvement étudiant (il rejoint l'Alliance démocratique grecque - EDA, organisation émanant du Parti communiste grec alors interdit), il vient en France en 1960. Il y obtient un doctorat en philosophie du droit (publié dans Nature des choses et droit, essai sur la dialectique du fait et de la valeur). Influencé d'abord par Jean-Paul SARTRE, Georg LUKACS et Lucien GOLDMAN, il se détourne progressivement de ces approches jugées "historiques" et se rapproche de Louis ALTHUSSER et de la mouvance structuraliste, qu'il ne rejoindra cependant jamais complètement, avant de l'abandonner dans les années 1970, jugeant ses premiers travaux "théoricistes".

Professeur à l'Université Paris 8, en sociologie (de 1968 à sa mort), il est membre du Parti Communiste grec durant les années 1960 et après la scission intervenue en 1968 à la suite de l'établissement de la dictature, du Parti communiste grec de l'intérieur.

 

       Ses travaux renouvellent et approfondissent considérablement ceux de MARX, LÉNINE, GRAMSCI et WEBER et portent notamment sur le rôle complexe et multiple de l'État dans les sociétés occidentales, les caractéristiques de la "nouvelle petite bourgeoisie', la problématique de la division du travail intellectuel/travail manuel. Il opère une distinction fondamentale entre l'appareil d'État et le pouvoir d'État et veut mettre en lumière les multiples fonctions dudit État ainsi que les rapports de force et les contradictions qui s'y manifestent. Ses travaux sont publiés chez Maspéro : Pouvoir politique et classes sociales de l'État capitaliste, 1968 et Fascisme et dictature, la IIIe Internationale face au fascisme, 1970 et aux Éditions du seuil : Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, 1974.

Pour Nicos POULANTZAS, l'État capitaliste est distinct de l'instance économique mais agit constamment sur elle. L'État est dirigé par un "bloc au pouvoir" composé de différentes fractions des classes dominantes, ce bloc assurant son hégémonie en parvenant à travers des compromis avec les autres classes et fractions de classes, ainsi qu'à l'aide des Appareils idéologiques d'État (AIE)

     Vers la fin des années 1970, après la chute des dictatures portugaises (1974), grecque (1974), espagnoles (1978), il tente d'esquisser les contours théoriques d'une voie originale vers un socialisme démocratique, proche des conceptions de l'eurocommunisme. En même temps, il développe avec le concept d'étatisme autoritaire une analyse des mutations sécuritaires des États démocratiques occidentaux. Ses contributions sur ce thème ont été recueillies après da mort dans Repères et sont précisées de façon plus systématique dans L'État, le pouvoir, le socialisme, ouvrage marqué par l'influence des travaux de FOUCAULT. Il ne peut continuer dans cette voie, se suicidant en octobre 1979.

 

   Lorsqu'il publie en 1968 son livre Pouvoir politique et classes sociales, il n'est pas exagéré de dire qu'il n'y a pas en France de véritable théorie marxiste de l'État. Les esprits exigeants doivent se contenter de quelques textes de GRAMSCI et de quelques commentaires sur les classiques de la théorie de l'État. C'est apparemment un livre bardé de références dogmatiques, formulé dans une langue rébarbatives (encore plus de nos jours...), mais en même temps plein de vigueur juvénile et qui bouscule les règles établies. Nicos POULANTZAS est à l'époque, très profondément influencé par Louis ALTHUSSER, mais il ne développe pas pour autant la pensée d'un maître ; il part, en réalité, à l'aventure, un peu comme s'il s'enivrait de découvertes qu'il est très difficile de maîtriser et qu'il fait à cause de cela, emprisonner dans une terminologie familière et bien connue. On peut, bien entendu, critiquer sévèrement l'importance qu'il attribue alors aux définitions et aux classifications, à la taxonomie. On ne doit pas oublier que cet ouvrage permet à beaucoup de rompre, à ce moment-là, avec un marxisme simpliste, qui ne voit dans l'État que l'instrument de la classes dominante et dans la politique qu'une manipulation. Jean-Marc VINCENT, dans la lancée de cette présentation, estime que Nicos POULANTZAS est beaucoup plus loin du structuralisme qu'on ne l'a dit. Son livre  Fascisme et dictature, de 1971, le montre bien. Il s'intéresse de très près aux processus qui ont mené les fascistes italiens et les national-socialistes allemands à prendre le pouvoir. Dans cet ouvrage, il fait preuve d'une très grande sensibilité aux évolutions des rapports de force entre les classes et aux glissements politiques et idéologiques qu'on observe comme conséquences directes des affrontements entre les grandes organisations représentatives des couches opprimées et de la bourgeoisie. La politique pour laquelle il se passionne n'est certainement pas le reflet de l'économie et des rapports économiques ; elle est, au contraire, la réaffirmation toujours renouvelée de la lutte des classes ; elle est faite d'une suite d'interventions qui bouleversent des relations apparemment très établies et cristallisées. On peu dire que la théorie de Nicos POULANTZAS se centre autour de la contradiction entre les déterminismes sociaux structuraux et l'innovation latente, et porteuse d'avenir, des conflits de classe. Dans cet esprit toujours, il n'y a pas de pire adversaire du marxisme authentique que l'économisme, qui résume toutes les conceptions fatalistes de l'histoire et toutes les conceptions déterministes de la société. Pour lui, le caractère irrésistible des processus économiques auxquels les hommes d'aujourd'hui sont confrontés, particulièrement dans un contexte de prolifération des sociétés multinationales et de désordres monétaires internationaux, ne renvoie donc pas à une loi d'airain du devenir social, mais à un certain agencement des rapports de classes, à des dispositifs favorables, dans une conjoncture donnée, à la classe dominante.

La domination de l'État, sa suprématie apparente dans tous les débats qui secouent la société ne sont pas le fait d'une entité maîtresse d'elle-même, d'une sorte de démiurge qui ferait face consciemment aux problèmes qu'il doit affronter. Ils sont plutôt l'expression d'un fonctionnement aveugle : l'État capitaliste contemporain est tout autant dirigé qu'il dirige. Comme dit POULANTZAS dans son dernier ouvrage L'État, le Pouvoir, le Socialisme (1978), l'État est de nature relationnelle. IL exprime et traduit des relations sociales complexes au niveau global, ou plus précisément national, sans qu'on puisse dire qu'il s'impose comme l'organisateur véritable de la société. Il est condensation, matérialisation des rapports de force entre les classes. En d'autres termes, on est bien en présence d'une immense machinerie, mais d'une machinerie qui n'a pas en elle-même ses forces motrices ni son principe de fonctionnement. L'État doit donc être désacralisé et débarrassé de tous les investissements idéologiques qui en font un instrument privilégié de conservation ou de transformation de la société.On ne peut évidemment ignorer des phénomènes tels que le nazisme et le stalinisme, qui sont l'irruption d'une sauvagerie étatique rationalisée ; mais ils doivent être replacés dans le cadre de modifications radicales des rapports de classe, alors même qu'ils semblent précéder celles-ci, voire les mettre en oeuvre de façon paroxystique. Il en découle logiquement qu'on ne doit pas simplifier - comme le fait une partie de la tradition marxiste (et là on ne peut s'empêcher de penser que l'oeuvre de Louis ALTHUSSER est visée, et notamment tout ce qui tourne autour de l'Appareil Idéologique d'État...) - le problème de la disparition ou du dépérissement de l'État, (comme la question de sa pérennité d'ailleurs...). La métaphore de la destruction de l'appareil d'État ne doit pas nous conduire à oublier que la lutte pour faire régresser la part de la coercition politique dans les rapports sociaux ne saurait s'épuiser dans la destruction de certaines institutions étatiques. Il faut, en réalité, qu'il y ait concomitance des transformations politiques et des transformations sociales, dans un contexte général d'extension de la démocratie. (Jean-Marie VINCENT)

     Pour Jean-Marie VINCENT, l'oeuvre prématurément interrompue de Nicos POULANTZAS se clôt sur une mise en question très claire du dogmatisme et sur une invite à ne pas se laisser prendre dans les filets de l'étatisme.

    L'oeuvre de Nicos POULANTZAS est beaucoup moins visitée et commentée que dans les années 1970, sans doute parce qu'elle paraît discuter de dictatures aujourd'hui dépassées - du moins en Europe - que l'est celle par exemple de Louis ALTHUSSER. Sans doute parce qu'elle est moins obsédée par la question de la conquête de l'État et du pouvoir qui apparait encore comme nostalgie tenace chez beaucoup d'auteurs marxistes, et plus "événementielle" (quoique...) que d'autres. Ses oeuvres semblent appartenir à une autre époque, celle où nombre de forces politiques et sociales pensaient possibles d'autres conquêtes démocratiques à travers l'action de l'État. 

Sans être oubliée, cette oeuvre ne fait pas l'objet de beaucoup de productions éditoriales. Pourtant, elle pose la question des formes d'État par rapport aux configurations des rapports entre classes sociales. Cette question reste actuelle, même si les pouvoirs d'État se trouvent concurrencés sur bien des plans par des sociétés privées multinationales, qui ne quittent pourtant pas des yeux les perspectives des leviers politiques, économiques, idéologiques qu'ils offrent encore à leurs propres stratégies.

 

Nicos POULANTZAS, Nature des choses et droit, essai sur la dialectique du fait et de la valeur, Librairie général de droit et de jurisprudence, 1965 ; Pouvoir politique et classes sociales de l'état capitaliste, Maspéro collection Tetes à l'appui, 1968, Petite Collection Maspéro, 1971 ; Fascisme et dictature, la IIIe Internationale face au fascisme, Maspéro, collection Texte à l'appui, 1970, Éditions du Seuil, 1974 ; La crise des dictatures : Portugal, Grèce, Espagne, Maspéro, 1975 ; Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, Éditions du Seuil, 1974 ; L'État, le pouvoir, le socialisme, PUF, 1978, Les Prairies ordinaires, 2013 ; Repères, hier et aujourd'hui, : texte sur l'État, Maspéro, 1980.

Sous la direction de Christine BUCI-GLUCKSMANN, La Gauche, le pouvoir, le socialisme : hommage à Nicos Poulantzas; PUF, 1983.

Jean-Marie VINCENT, Nicos Poulantzas, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

     

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 14:41

Des analyses d'ALTHUSSER....

  Parmi les travaux de Louis ALTHUSSER, ceux publiés dans La Pensée en 1970, repris en 1976 dans Positions, sous le titre "idéologie et appareils idéologiques d'État eurent un retentissement durable au-delà du milieu universitaire marxiste. Ils sont le plus intéressant exemple d'une sociologie critique de toute sociologie (fut-elle marxiste) qui entendait produire dans le champ du "matérialisme historique" la connaissance scientifique de nouveaux objets réglés par la justesse des thèses philosophiques composant le "matérialisme dialectique". De plus, étudier la question de l'appareil idéologique d'État au moment où en Union Soviétique, il exerce une emprise certaine sur les populations, revient à porter l'éclairage sur des éléments soigneusement caché par les autorités politiques qui se targuaient toujours d'avoir instaurer une société communiste. Même si l'étude est orientée contre la sociologie dite "bourgeoise", s'attirant les critiques de Pierre BOURDIEU, qui se voit là concurrencé dans ses recherches...

   A la différence de l'enquête de BOURDIEU et de PASSERON, exclusivement consacrée au système éducatif, et même s'il reconnait en ce système un rôle déterminant dans la pérennisation des inégalités sociale, l'article d'ALTHUSSER s'efforce de penser, sous un concept unitaire (appareil idéologique d'État, AIE), le fonctionnement et l'efficacité historique communs à l'ensemble des institutions généralement nommées culturelles et supposer constituer autant de "bastions" de la "société civile". Aux côtés du système scolaire, il distingue entre autres, en une énumération qui bouleverse les tranquilles certitudes du marxisme orthodoxe, l'Église certes, mais aussi la famille, le système judiciaire, le système politique et syndical, ces deux derniers étant composé en particulier des organisations de "la classe ouvrière". ALTHUSSER regrette plus tard de ne pas y avoir inclus les institutions psychiatriques et la psychanalyse.

   Une thèse générale, empruntée à MARX, gouverne l'approche de ces institutions et vise à justifier la triple qualification, au premier abord surprenante, d'appareil, de réalité fondamentalement idéologique et d'instance étatique : à l'instar de toute organisation sociale, la société capitaliste se produit elle-même, en produisant, et cette autoproduction est en réalité déterminée par la nécessité de sa propre reproduction. Se reproduire comme structure sociale, c'est, en raison de la centralité que leur accorde ici la théorie, reproduire les rapports sociaux de production. Ceux-ci étant appréhendés dans la figure d'un antagonisme de classe, c'est fondamentalement le rapport d'exploiteurs à exploités qui est reproduit (éternisé disait MARX) et c'est sous les modalité de se reproduction qu'il peut seul et doit être saisi dans son essence. La domination de classe,qui est aussi, intrinsèquement, "idéologique", produisant quant à sa propre nature des effets de méconnaissance, les formes réelles de sa reproduction ne peuvent être portées au concept que si l'on adopte dans la théorie le point de vue des dominés, c'est-à-dire celui des "individus" sur lesquels elles s'exercent et qui leur opposent une résistance suceptible de les transformer radicalement. C'est en ce sens qu'ALTHUSSER soutient à la fin de son étude que le point de vue de la reproduction coïncide "en dernière instance" avec celui de la "lutte des classes".

  L'analyse des AIE ne prétend traiter qu'un aspect seulement du "procès d'ensemble de la réalisation de la reproduction des rapports de production" selon l'expression risquée pae ALTHUSSER. Cet aspect est déterminant même si MARX, pour des raisons historiques, n'avait pu en mesurer l'importance (et donnait aux facteurs économiques stricto sensu l'explication de ces rapports de production). La contribution propre des AIE à ce processus, identifiée dans le mécanisme par lequel  est reproduite indéfiniment la soumission des exploités à l'ordre de classe existant, apparait comme le fondement de l'assujettissement continu des dominés et des dominants eux-mêmes à "l'idéologie dominante". Dans la conceptualisation codée de l'époque, fixée par ALTHUSSER lui-même à un degré de précision quasi maximale, il est postulé, conformément à la thèse du primat des "rapports de production" sur les "forces productives" que la reproduction de la "force de travail" s'effectue "pour l'essentiel" en dehors de l'entreprise. Outre sa reproduction proprement matérielle (reconstitution physique) assurée par l'octroi du salaire, la réinscription indéfinie de la force de travail dans la structure des rapports de production implique la reproduction de sa compétence ou de sa qualification selon un mécanisme qui, loin de répondre aux seules exigences de la division technique du travail, se produit intégralement selon ALTHUSSER dans les formes de l'"assujettissement idéologique". Il s'agit ici, selon ALTHUSSER de l'apprentissage des savoir-faire et de la "culture" qui s'accomplit dans l'institution scolaire au premier chef sous la contrainte invisible d'une "inculcation massive" de valeurs, exercée à travers des discours de nature principalement "juridico-morale", éternisant les rôles, légitimant les fonctions et "naturalisant" l'ordre productif. Adressé à des "individus", tout discours institutionnel les transforme par ce seul mécanisme interpellatoire en "sujets", les arrimant à une identité, une fonction, un poste, une position également fixes : répondant à l'adresse et reconnaissant dans ce qu'elle dit d'eux ils sont pas là déterminés à méconnaitre leur position, leur réalité, leur intérêt propres et à rejoindre quotidiennement la même place, qui n'est pas la leur et qu'ils occupent "librement" en la faisant leur (ALTHUSSER, 1976).

Faisant fond sur la théorie explicative des conditions et des mécanismes de la reproduction construite par MARX, en particulier dans le Livre II du Capital, la recherche d'ALTHUSSER est simultanément adossée aix concepts et aux dispositifs théoriques dans lequel de L'idéologie allemande à la Critique du programme de Gotha, MARX a réfléchi, de manière embryonnaire, le politique et l'idéologique : on y retrouve la distinction entre pouvoir d'État et appareil d'État (qui ne prenaient en compte que les "appareils répressifs d'État" tels que l'armée, la police et les tribunaux) ainsi que la "topique" établie en 1859, représentant le tout social dans la métaphore d'un édifice composé d'une base et d'une super-structure, dont ALTHUSSER  a l'ambition de dépasser l'allure descriptive. C'est en particulier à L'idéologie allemande, ouvrage seulement publié en 1932 et qu'Antonio GRAMSCI (1891-1937) ne put utiliser dans l'élaboration de son concept d'hégémonie, qu'ALTHUSSER emprunte pour les "rectifier" et les refonder conceptuellement, ses grandes thèses relatives à l'idéologie, qui énoncent notamment qu'à l'instar de l'inconscient elle n'a pas d'histoire, et que, sous sa modalité de "télécommunication" pratique, elle exerce une double fonction de reconnaissance et de méconnaissance, à quoi s'oppose, comme au dedans le dehors, le processus de connaissance scientifique. C'est ici particulièrement la théorie de MARX elle-même qui délivre aux "sujets" le savoir de leur assujettissement et leur indique le chemin de leur émancipation. Définie non pas comme la représentation imaginaires des conditions réelles d'existence; mais comme la représentation de rapport imaginaire que les individus entretiennent avec les rapports réels sous lesquels ils vivent. L'idéologie est ainsi affectée d'un indice de secondarité et localisée précisément dans la structure sociale. Mis au jour dans son fonctionnement et son efficacité, l'idéologie pourrait concourir autrement, en faveur cette fois des exploités, "à cette forme de la lutte des classes, vitale pour la classe dominante, qu'est la reproduction des rapports de production" (Idem).

L'alternative à la reproduction est ainsi précisément formulée : en même temps, la théorie de MARX interpelle à son tour, comme toute idéologie, en "sujets" les individus qu'elle oriente vers la déprise de leur assujettissement. Si elle est probablement le seul des essais consacrés au XXe siècle, à l'idéologie qui ait quelque consistance théorique, l'analyse d'ALTHUSSER achoppe sur une impasse qui en révèle aussi l'impuissance. La thèse même selon laquelle les individus sont "toujours-déjà" assujettis rend proprement impensable le principe d'une libération collective qu'il s'agissait précisément d'élucider : paradoxalement elle éclaire en revanche les raisons de l'échec de toutes les révolutions "prolétariennes" de même que MARX éclaire celles du succès du capitalisme historique par une analyse des lois de la reproduction. (Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS).

 

... aux conséquences tirées par ses continuateurs ou détracteurs

     On se rend alors bien compte à quel point la réflexion théorique est en quelque sorte tiraillée - notamment pour les penseurs marxiste - entre la volonté d'affiner le concept d'appareil idéologique, pour continuer malgré tout à combattre le système capitaliste dans ses fondements et celle de contester cette analyse qui rend caduque le combat au final des prolétaires... Si elle rend compte d'un échec global, si elle pose elle-même la question de l'idéologie "soviétique" comme par ricochet et effet-miroir, cette analyse peut rendre compte d'une certaine fragilité de tout l'édifice d'État - et partant, dans la logique marxiste, de tout le système capitaliste - qui repose non plus tant sur des mécanismes matériels que sur des mécanismes psychologiques de représentation...

    Étienne BALIBAR, après avoir resitué la notion d'appareil (Dictionnaire critique du marxisme) que l'on retrouve dans maintes parties des écrits marxistes, pose la question de la pertinence de "l'articulation de la métaphore conceptuelle de l'appareil et du concept de l'idéologie". "Schématiquement, explique t-il, ou bien on emprunte la "voie" de Gramsci,ou bien on emprunte la "voie" d'Althusser." Ce dernier a construit sa théorie en réaction à celle de Gramsci dans cette vaste influence-confrontation des marxismes français et italiens.

La voie de Gramsci conduit finalement à restreindre et à éliminer tendanciellement la notion de l'"appareil", pour l'État comme pour le parti, non sans que Gramsci ait d'abord tenté de l'incorporer à son étude en parlant d'appareil hégémonique ou d'appareil d'hégémonie. Mais, pour lui, l'hégémonie idéologique est essentiellement un phénomène "organique", un phénomène de "consensus" obtenu à travers l'action des "intellectuels organiques" d'une classe. D'où également le rétablissement du primat de la "société civile", même s'il en modifie le concept.

La voie d'Althusser, au contraire précise le sens de la notion d'appareil et en étend systématiquement l'usage, en définissant comme un tout inséparable le concept d'"appareil idéologique d'État". Ce qui veut dire :

1- il n'y a pas d'appareils idéologiques qui ne soient en même temps des appareils d'État, réalisant dans leurs pratiques quotidiennes les contraintes de l'idéologie dominante, et en même temps

2 - il n'y a pas des appareils d'État soit répressifs, soit idéologiques, mais tout appareil d'État fonctionne toujours à la fois à la répression et à l'idéologie.

Les AIE sont fonctionnellement insérées dans le procès de reproduction des rapports d'exploitation. Ils développent autant de modalités (religieuses, scolaires-culturelles, professionnelles, politiques, juridiques, morales-familiales...), d'assujettissement ou d'interpellation des individus en sujets. Ils sont à la fois le lieu et l'enjeu des luttes de classes, auxquelles ils confèrent leurs formes historiques concrètes. Dès lors la position d'Althusser représente probablement la tentative la plus radicale pour fonder la thèse marxiste classique selon laquelle le noyau de l'idéologie bourgeoise dominante est l'idéologie juridique (distincte du droit, bien que l'une n'existe pas sans l'autre) et par conséquent, pour penser l'histoire et la politique en dehors des catégories de cette idéologie. Mais, en même temps, tout en maintenant que seule l'idéologie de la classe dominante peut être organisée en système complexe, il tend à poser que, dans la lutte des classes idéologique et permanente, l'élément déterminant en dernière instance est paradoxalement la position occupée dans l'idéologie par les classes dominées et exploitées.

Ce qui veut dire qu'aucune idéologie d'État ne peut exister sans "base populaire", enracinée dans les conditions de travail et d'existence et donc sans "exploiter" à sa façon l'élément progressiste et matérialiste que comporte l'idéologie des classes dominées. On peut dès lors s'expliquer pourquoi, alors que Gramsci désigne dans le parti révolutionnaire un "prince nouveau" que son action au sein des masses conduite à faire État lui-même, Althusser, lui, insiste contradictoirement et sur l'impossibilité pour le parti révolutionnaire de s'arracher entièrement à la détermination de l'AIE politique §dont il constitue aussi un élément), et sur la nécessité de constituer un "parti hors État" dans la perspective du communisme, qu'ébauchent déjà les luttes ouvrières. (Étienne BALIBAR).

 

Penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement?

    A la suite de ces réflexions et à l'heure précisément où l'État perd de son influence sans que le système capitaliste s'affaiblisse par ailleurs, ne peut-on pas penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement? Si il est difficile de penser l'État sans l'idéologie, l'idéologie (dominante) sans l'État ne se développe-t-elle pas, par de multiples canaux, d'entreprises ou d'Églises? Il est vrai que de manière générale les appareils idéologiques se déploient et sont analysés par des penseurs marxistes en tant que tels, de même qu'il existe toujours des appareils idéologiques d'État en bonne et due forme (singulièrement dans la Chine "communiste" d'aujourd'hui, où vit une très grande part de l'humanité).

C'est que le débat ouvert par Louis ALTHUSSER apparait comme une étape de la pensée marxiste aujourd'hui, de manière plus ouverte et avec une pointe d'agacement sans doute vis-à-vis d'une recherche de l'impure pureté du concept comme l'écrirait François MATHERON. Par ailleurs, la réflexion sur l'Appareil Idéologique d'État n'est pas la seule voie ouverte par ALTHUSSER. Le champ abordé est en effet vaste (et pas encore délimité...) et touche presque tous les aspects théoriques de l'approche marxiste ; chaque penseur qui se réclame plus ou moins de l'approche ouverte par MARX et ENGELS, y développe sa propre réflexion, sans obligatoirement passer par l'étape proposée par le philosophe français. 

 

François MATHERON, Louis Althusser ou l'impure pureté du concept, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx Confrontation/PUF, 2001. Étienne BALIBAR, Appareil, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 13:09

   Ce titre abrupt ne doit pas faire illusion. Il est difficile d'isoler les sociologies marxistes en France du reste de l'Europe et même du continent euro-asiatique, tant la diffusion de celles-ci, avec différentes "déformations éditoriales", ou différentes réceptions, en cours de route dans le reste du monde s'accompagne aussi d'influences en retour d'autres sociologies marxistes vers la France, et cela d'autant plus que les différents courants marxistes de différents pays ou régions sont constamment en débat, depuis le début de leur émergence, après les premiers textes des deux fondateurs (et certains écrivent même d'avant...).

   Ceci dit, les recherches marxistes menées en France dans le camp de la sociologie au cours des années 1960 et 1970 conduit à deux constats, pour Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS :

-d'une part, ces travaux sont principalement consacrés à l'étude des institutions et pratiques sociales propres aux sociétés contemporaines avec une référence explicite à la théorie de l'État esquissée par Karl MARX ;

- D'autre part, leur méthodologie privilégie, dans un même geste de fidélité théorique, le point de vue de "la reproduction des rapports sociaux de production".

  Le recul d'environ trois décennies permet de distinguer comme les plus représentatives des contributions à ce projet commun, celles de Louis ALTHUSSER (1918-1990), de Nicos POULANTZAS (1936-1979) et de quelques théoriciens de la sociologie urbaine : Henri LEFEBVRE, Manuel CASTELLS et Michel VERRET.

 

La situation de la sociologie "marxiste" aujourd'hui...

   Pour ce qui concerne les recherches ultérieures des années 1980 à nos jours, d'une part le recul parait insuffisant, notamment pour savoir si les lignes d'orientations des recherches ont réellement bougé en France, pour tracer avec suffisamment de garanties scientifiques, les apports des pensées dominantes en matière de sociologie marxiste. Toutefois, on peut s'y essayer et surtout indiquer des directions de recherches.

   Car il faut bien constater un prolongement de l'influence des auteurs cités précédemment, boostée certainement par les événements de mai 1968, dont les effets n'ont pas fini de provoquer des changements dans la société française. Le fait marquant - tant il est difficile de dissocier les divers aspects du marxisme en général, sur la plan philosophique et politique - est l'éloignement de plus en plus grand de la mouvance marxiste des sphères du pouvoir politique, du fait de la chute des appareils communistes (Parti, influence syndicale, organisations de jeunesse...), bien avant d'ailleurs l'effondrement de l'URSS et du bloc communiste aux début des années 1990. C'est dans le prolongement de tout le mouvement communiste critique que de nombreuses recherches, surtout réalisées aux croisements des sociologies politique et du travail, sont portées par la réflexions théoriques des auteurs emblématique de la période précédente. D'autant que de nombreuses oeuvres ne sont découvertes éditorialement que vers la fin des années 1960 et dans les années 1970, portant leur écho loin avant. (d'Ernst BLOCH, de GRAMSCI, dont l'influence est réelle en France, d'ALTHUSSER...). De multiples recherches nées dans les mouvances des grandes "hérésies" marxistes dans le domaine des sciences historico-sociales se poursuivent, parfois de manière souterraines (du point de vue de leur exposition médiatique), parallèlement au développement de quantités d'approches non marxistes et mêmes libérales qui deviennent dominantes dans le mode universitaire.

La dynamique même du capitalisme mondial provoque, même chez les chercheurs non marxistes, de multiples recherches sur les inégalités sociales, sur les conditions de vie, comme sur les conditions d'exercice du pouvoir politique et du pouvoir économique. Parmi ces recherches en sociologie, éclosent mille marxismes, dont beaucoup n'ont pas abandonné toute perspective politique (au sens d'applications concrètes de perspectives marxistes). Ces mille marxismes, qu'analyse pour la France et l'Italie André TOSEL, "se présentent sous forme inédite qu'il faudra interroger, ne serait-ce que parce que la fin de l'unité coercitive (et toujours provisoire) d'une orthodoxie marxiste légitime laisse indéterminé le pluralisme des milles marxismes. Quel est en effet le consensus minimal sur ce qu'il convient de nommer une interprétation marxiste légitime, étant entendu que cette légitimité est "faible" en ce qu'elle a fait son deuil de son devenir orthodoxe ou même hérésie. cette question est celle-là même que pose l'historien Éric J. Hobsbawm, le maître d'oeuvre de la dernière histoire en date du marxisme (Storia del marxismo, 1982)." On peut mesurer par les termes mêmes de cette interrogation, l'écho encore fort d'une problématique orthodoxie/hérésie qui traversait, bien avant les années 1960, la mouvance marxiste. D'ailleurs, surtout parmi ceux qui travaillent dans le domaine des sciences sociales - et nombreux qui nient ou camouflent encore aujourd'hui la genèse marxiste de leurs approches - cette manière de penser le marxisme a peu d'importance par rapport à l'approfondissement de leurs analyses sociologiques sur le fonctionnement du monde telle qu'il est, avec toutes ses contradictions, dans de multiples domaines (santé, logement, manière de faire de la politique, ect...). Pour prolonger la réflexion d'André TOSEL, nous pourrions écrire que la période qui commence après 1991 est le commencement de mille sociologies marxistes éclatées qui s'installent dans maints endroits de la société française, portant la critique marxiste sans en dire le nom et surtout sans prétentions hégémoniques aucunes, tant les débats orthodoxie/hérésies leur paraissent lointains, comme parait lointain encore l'horizon de l'application de principes politiques, économiques, sociaux qu'ils peuvent tirer de leurs recherches. Et d'ailleurs, maints auteurs, d'abord d'inspiration libérale ou proche, devant l'ampleur des effets sociaux, politiques et économiques, et maintenant environnementaux du développement du capitalisme en viennent à adopter des attitudes et des manières de penser critiques qui les distinguent de moins en moins de leurs collègues de formation marxiste...

      Ce n'est pas pour autant que certains sociologues ne se revendiquent pas marxistes. Pleinement, même s'ils s'épanouissent parfois à l'ombre de penseurs qu'ils diraient socio-démocrates ou libéraux comme André GLUCKSMANN, Bernard HENRY LÉVY et plus encore de Karl POPPER et de HAYEK. André TOSEL pense pouvoir établir une sorte de typologie suivant les prises de position, ce qui laisse d'ailleurs dans l'ombre les sociologues qui travaillent peu la sociologie politique, mais qui exercent leurs recherches de manière très sectorielle : "sortie hors du marxisme, tentative d'un retour à MARX et à un MARX minimal avec l'espoir d'une reconstruction accomplie par greffes d'autres courants de pensée, maintien du marxisme comme réserve d'une utopie critique en attente de jours meilleurs pour une reprise devenue inassignable de la théorie".

Il décrit alors le panorama d'un post-althussérisme, d'une déconstruction et refondation marxistes en France, qui concerne bien au-delà du travail des sociologues qui se réclament encore du marxisme.

Ayant souligné le fait que la France est un des pays où la crise du marxisme a été très violente, il relève un certain nombre d'éléments, dont il n'est pas sûr qu'ils fassent complètement le tour de la question :

- Les "nouveaux philosophiques" présentèrent une "note à payer" condamnant le communisme pour le goulag de l'Union Soviétique, l'échec à satisfaire les besoins des populations et le régime totalitaire (bien avant la chute de 1991) : l'humanisme semblait se présenter comme une sorte d'alternative au communisme, ce qui donna lieu à des recherches intéressantes comme celles de Lucien SÈVE (Marxisme et théorie de la personnalité, 1968, 1974), ce denier auteur restant dans une lecture conventionnelle du matérialisme dialectique ;

- D'autres tendances, plus sensibles aux impasses du marxisme, tentèrent une philosophie de la praxis. Comme Jacques TEXIER, Christine BUCI-GLUCKSMANN, André TOSEL (Praxis, une refondation de la philosophie marxiste, 1984).

- D'autres encore, tentèrent une reconstruction, fortement théorique, avec bilan à la clef, comme Henri LEFEBVRE (Le droit à la ville, 1968, 1973 ; La production de l'espace, 1974 ; De l'État, en 4 volumes, 1975-1978 ; Une pensée devenue monde, 1980).

- Certains tentèrent de mener cette reconstruction d'une autre manière, ainsi Georges LABICA et G. BENSUSSAN) dans leur difficile entreprise d'un Dictionnaire critique du marxisme (1982)...

- En cette période de délégitimation virulente du marxisme, se maintint un marxisme post-althussérien (mais non anti-althussérien), d'auteurs qui poursuivent des recherches, même privé de "rapport organique à la pratique", en un double sens : découverte continue de la complexité d'une oeuvre inachevée (Jacques BIDET, Que faire du Capital? Matériaux pour une refondation, 1985 et Jacques ROBELIN, Marxisme et socialisation, 1989) et poursuite d'une certaine productivité théorique (Étienne BALIBAR, Lire le Capital et J. WALLERSTEIN, sur les questions nationale et "raciale" et encore Yves SCHWARTZ, Expérience et connaissance du travail, 1988, et encore Toni ANDRÉANI, De la société à l'histoire, 1986...).

   "Toutes ces recherches, écrit André TOSEL, proposent une sorte de relecture critique de Marx et il conviendrait de préciser sur quel minimum doctrinal elles s'accordent pour se qualifier de "marxistes". En tout cas (outre le fait que, nous l'avons dit nous-mêmes, que maints sociologues ne s'en soucient pas... même si leur sociologie est emprunte, parfois fortement, mais sans un vocabulaire trop "marqué" de marxisme...), même si la victoire à la Pyrrhus de la nouvelle gauche "socialiste" les a alors renvoyé à la confidentialité en imposant les théoriciens sociaux-libéraux résignés à l'éternité du capitalisme et si elle a pu faire croire un instant aux vertus d'une politique du jugement déconnectée de toute critique substantielle des rapports sociaux néo-capitalistes pilotant l'ainsi nommée "modernisation", elles ont fait mieux que tenir bon, elles ont exploré les limites et impasses de cette modernisation, elles ont actualisé à leur manière la période anticapitaliste dont parlait le vieux Lukas (l'auteur fait référence aux dernières de ses oeuvres...), et cela avec la conscience du caractère irrémédiablement daté, fini et improposable des formes d'organisation et des stratégies du communisme historique. Leur propre faiblesse a résidé précisément dans précisément dans leur séparation d'avec tout processus politique à même de traduire positivement leurs instances critiques."

En effet, dans un univers des avoirs aujourd'hui éclatés en autant de disciplines et de sous-disciplines, malgré des volontés d'interdisciplinarités, les sociologies marxistes françaises font figure plutôt d'outils de résistance face à un capitalisme médiatiquement encore triomphant mais aux failles de plus en plus évidentes aux yeux de plus en plus de sociologues, même non marxistes.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Austache KOUVÉLAKIS, PUF,  collection Actuel Marx Confrontation, 2001.

 

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