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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 11:33

    D'un point de vue marxiste, dissocier sociologie et philosophie politique constitue une hérésie... En fait, sans entrer dans un jeu quasiment "religieux", Karl MARX et ses continuateurs n'ont jamais dissocié les deux aspects d'un même ensemble de pensée et pensent dialectiquement l'action politique, l'État, et pour autant qu'ils ont fait le pas de quitter un certain dogmatisme, la société civile, l'économie, l'idéologie... Si "professionnellement", nombre de sociologues d'inspiration marxistes affiche cette dialectique, il" étudient et publient souvent "dialectiquement", c'est-à-dire, en fin de compte, tentent de donner un sens à leur analyse, pour un objectif qui, même s'il n'est pas affiché non plus, s'oriente presque toujours vers l'émancipation "des masses". La lutte contre l'injustice, qu'elle soit mue par humanisme ou par marxisme, n'a plus cette connotation "idéologique" si fortement reprochée par... les tenants de l'ordre établi! Le débat si fort entre sociologues marxistes entre humanisme et anti-humanisme a longtemps hanté les groupes et groupuscules. il semble bien qu'aujourd'hui, qu'une l'orthodoxie d'État - soviétique en fin de compte, ou maoïste encore aujourd'hui, -n'ait plus les moyens de contraindre leur esprit à des réfutations ou à des justifications de ce type...

   Pour autant, les auteurs marxistes, qui n'entendent pas renier la philosophie politique marxiste, gardent à l'esprit cette dialectique, fortement liée d'ailleurs à leur esprit à une sociologie scientifique. Sociologique scientifique et action politique que défendait, dans un mouvement d'idées de "retour à MARX", en son temps, Henri LEFEBVRE. Dans sa présentation à la fois rigoureuse et pédagogique de la pensée de Karl MARX, il écrivait ce chapitre Dialectique et sociologique scientifique, L'action politique - l'État, dans ces termes, rappelant des analyses fondamentales qui guident encore bien des sociologues aujourd'hui.

"Le capitalisme a donc des lois et relève d'une science. Si ces lois étaient des lois "économiques" d'équilibre, s'il disposait d'un automatisme régulateur, il tendrait vers la stabilité. Nous savons qu'il n'en est rien et que ces lois sont des lois dialectiques et historiques.

Dans l'hypothèse d'un appareil spontané et d'un automatisme interne de régulation, l'État n'aurait qu'un rôle négatif : il écarterait les initiatives perturbatrices de cet ordre "immanent" du capitalisme.  C'est bien ainsi que la bourgeoisie a conçu et construit, dans sa belle époque, son État démocratique et libéral. Alors, sans connaître les véritables lois internes du "régime" et de la "structure, qu'elle constituait à son profit, elle se représentait des lois harmonieuses, immuables, éternelles. Son État devait simplement "superviser" le fonctionnement de ces lois. Malheureusement, cet État fut tout de suite quelque chose de bien différent, et il l'est devenu de plus en plus, le libéralisme plus ou moins sincère ne fut alors que l'apparence idéologique d'un État de classe.

Cet État de classe était inévitable, selon l'analyse et les prévisions de Marx : il fallait, par des moyens répressifs et violents, sans cesse rétablir au profit des capitalistes un "ordre" que sans cesse des forces de perturbation et de "désordre" venait menacer. Il fallait par tous les moyens arrêter le mouvement qui tendait vers la transformation du capitalisme en une autre structure sociale - et arrêter ce mouvement au profit de la classe capitaliste. Les forces productives tendant (par la "surproduction" elle-même et à travers les crises) à déborder la structure capitaliste, il fallait arrêter le devenir.

Aux initiatives révolutionnaires, la classe dominante répond nécessairement par une activité politique, par une répression pour laquelle un appareil d'État lui est nécessaire. Les exigences administratives se mêlent aux nécessités politiques, dans la constitution de cet appareil qu'elle secrète littéralement, selon ses besoins. L'analyse de la base économique aboutit donc à une analyse scientifique de la superstructure politique. L'analyse de la formation économico-sociale, dans son histoire concrète, implique une étude de l'État, qui couronne l'édifice.

Karl Marx découvre ainsi que l'activité politique n'est pas une forme supérieure de la moralité, comme l'avait cru Hegel (apologiste, ici, de "l'ordre établi"). L'État ne représente pas une conscience de la société, mais une conscience de classe. Pas d'État sans gouvernement qui cherche, dans un sens défini par la classe dominante, la solution aux problèmes généraux qui se posent. L'intérêt général recèle et dissimule, sous l'apparence d'une communauté illusoire, des intérêts de classe.

Dans l'État démocratique façonné par la bourgeoisie, elle ne peut empêcher une certaine participation des masses et de la classe ouvrière à la vie politique : elle s'arrange pour que cette participation soit aussi illusoire et apparente que possible ; elle réduit au minimum le droit de choisir les maître, l'efficacité du suffrage universel ; et, dès qu'elle se sent menacée, elle supprime le suffrage universel. Non seulement l'État est secrété par une sorte de processus naturel, suivant les besoins de la classe dominante ; mais, dans la mesure où l'organisation politique laisse place à l'expression et aux revendications des opprimés, la puissance économique - l'argent - intervient ; et elle rétablit par tous les moyens, corruption ou violence stipendiée, la situation des oppresseurs. L'État démocratique présente donc une dialectique interne ; il contient une apparence et une réalité. Pour le pénétrer, une vigilance perpétuelle, une analyse théorique jointe à une expérience pratique s'avèrent indispensable. En même temps, il révèle et il dissimule une contradiction : la lutte des classes. En un sens, et d'un côté, il n'est que dictature de la bourgeoisie. En un autre sens, mais simultanément, il permet le déploiement de la lutte, donc certaines victoires des opprimés. Ceux-ci doivent donc défendre la république et la démocratie bourgeoise, non pour elles-mêmes, mais pour les possibilités d'actions qu'elles renferment.

La démocratie bourgeoise et les libertés qu'elle implique (liberté d'expression et de presse, liberté d'opinion et de vote) se retournent nécessairement contre elle : elles permettent la recherche scientifique et l'expression des découvertes qui prévoient la disparition du régime et en montrent les tares ; elles autorisent l'organisation des forces révolutionnaires (syndicats, partis). Vient donc un moment où la démocratie change de sens. Non qu'elle disparaisse : elle s'approfondit ; non qu'elle se supprime ; elle se dépasse. Elle devient démocratie prolétarienne, c'est-à-dire pouvoir du prolétariat (sur la bourgeoisie). Tout État comportant une dictature, c'est seulement le sens de la dictature qui change - dictature signifiant contrainte, action efficace sur les hommes et les choses pour les orienter dans un sens déterminé. Seulement la dictature bourgeoise était dissimulée sous le voile d'une communauté illusoire : l'intérêt général. La dictature du prolétariat analysée et prévue par Marx est une dictature ouverte, non dissimulée, sur la bourgeoisie. Son degré de contrainte se proportionne exactement aux privilèges. En cessant de défendre un prétendu "intérêt général" commun aux oppresseurs et aux opprimés, cette dictature rétablit la véritable communauté de ceux qui contribuent activement et effectivement à la vie sociale, qui créent, qui produisent, qui travaillent. C'est donc bien l'épanouissement de la démocratie, transition historique ) à travers le socialisme - vers le communisme. L'État devient un instrument pour la transformation du monde. Une fois son rôle accompli, il disparaîtra.

Nous avons montré comment l'analyse théorique et l'expérience politique montrèrent peu à peu à Marx la véritable structure de l'État et le processus de sa transformation. (...)".

    Cette présentation de la philosophie politique marxiste, qui est aussi une interprétation de la pensée de Marx, s'appuie sur une sociologie et Henri LEFEBVRE déploie cette sociologie entre autres dans le domaine de l'urbanisme, de la ville. Mais de façon globale il s'agit toujours de sociologie politique, à la fois analyse de ce qui est réellement et projection dans l'avenir du développement de l'État, de ce qu'il devrait être, devenir, toujours dans l'intérêt des classes dominées et oppressées. Sociologie de combat donc, qui ne doit pas selon lui, se départir de toute la rigueur scientifique. Il ne s'agit pas pour lui de biaiser en quelque sorte la réalité pour le bien des travailleurs, mais bien de restituer également la réalité de la société capitaliste, et notamment de l'État tel qu'il est, en mettant notamment en évidence comment, et c'est tout l'objet du Capital de Karl Marx, les crises du capitalisme proviennent de son fonctionnement même.

 

Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl Marx, Bordas, 1966.

 

SOCIUS

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 10:46

     Pour une grande partie des sociologues en France, marxistes ou non, les politiques urbaines et pour les derniers directement en lien avec le développement des luttes urbaines, constituent un champ de recherche prioritaire.

      Avant de nombreux autres, Henri LEFEBVRE, qualifié parfois de théoricien franc tireur et touche à tout, cultivant une certaine hétérodoxie tout en étant très proche du Parti communiste, avait publié coup sur coup Du rural à l'urbain (1970), La Révolution urbaine (1970), La Pensée marxiste et la ville (1972) et La production de l'espace (1974). Soutenant dans ce dernier ouvrage que l'espace est un produit social et une réalité propre au même titre et dans le même processus global que la marchandise, l'argent, le capital, il définissait principalement l'espace comme "la projection au sol des rapports de production" ou comme "le support des rapports sociaux". Selon le philosophe et sociologue marxiste, la modalité d'existence des rapports sociaux était affectée par des déterminations qu'il s'agissait d'analyser selon les trois niveaux de "la reproduction biologique", de "la reproduction de la force de travail" et de "la reproduction des rapports sociaux de production". De telles indications étaient toutefois programmatiques et, malgré l'abandon des analyses et des matériaux, demeurait en suspens la requête qu'elles énonçaient avec une certaine pertinence au regard des préoccupations théoriques de l'époque.

    C'est à cette exigence que tentèrent de satisfaire les travaux de Jean LOIJKINE consacrés en particulier aux politiques urbaines dans la région parisienne (1973) et dans la région lyonnaise (1974) et ceux de Christian TOPALOV sur la rente foncière urbaine et Les promoteurs immobiliers (1974).

    Manuel CASTELLS proposa une globalisation de la problématique dans ses ouvrages tels que La question urbaine (1972) ou Luttes urbaines et pouvoir politique (1973), ou dans Mononopolville, avec Francis GODARD (1974), complétés en 1978 par une contribution à l'ouvrage précité que dirigea POULANTZAS, sous le titre de "Crise de l'État, consommation collective et contradictions urbaines. CASTELLS définissait le domaine de l'urbain dans sa généralité par l'ensemble des problèmes liés d'une part à l'organisation de l'espace ou à "la division sociale et technique du territoire" et d'autre part à "la pridcution, distribution et gestion des moyens collectifs de consommation". CASTELLS identifiait dans cet espace des contradictions d'un type nouveau, marqués certes comme toute contradiction "de classe" par le capital considéré en tant que "rapport social", mais ces contradictions relevaient aussi un caractère "pluriclassiste" qui les rendait "stratégiquement fondamentales pour une transformation des rapports sociaux". Il concluait son analyse par le constat d'une "crise de la politique urbaine" (spécialement de la planification), il diagnostiquait une incapacité croissante de l'État à "assurer dans ce domaine l'ensemble des fonctions nécessaires à la reproduction du système" et désignait dans cette impuissance une situation favorable au développement de "nouvelles luttes populaires".

Dans son opuscule de 1973 consacré aux luttes urbaines, CASTELLS avait souligné, à partir de l'exemple du logement, que la consommation collective, tout à la fois "élément fonctionnel indispensable, objet permanent de revendications et secteur déficitaire en économie capitaliste", répondait tendanciellement à "l'exigence sociale historiquement définie d'une série de droits à la vie".

     C'est ce mouvement historique, susceptible de contrecarrer les mécanismes de reproduction de la structure sociale qu'analyse pour sa part dans son livre consacré à l'espace ouvrier, paru à la fin de la décennie, Michel VERRET, le seul sociologue peut- être de cette période qui ait approché les ouvrier et pénétré leur espace; non seulement en analyste, mais également en ami. Avant d'aller plus loin, notons que, déjà, bien loin avant dans le temps, l'éclosion des villes avaient remis en cause toute une organisation sociale et tout un rapport de forces sociales, et que leur développement en avait fait un acteur à part entière, souvent, des luttes entre nouveaux dépositaires d'une société féodale qu'elles avaient contribué à proprement détruire.

Évoquant donc les théoriciens catastrophistes qui définissent "la reproduction de la classes ouvrière comme un pur mécanisme de répétition, dont la bourgeoisie, ou son État, réglerait l'agencement, et dont la classe ouvrière subirait le mouvement", VERRET montrait en 1979 grâce à des observations précises et dans des formulations assez justes, que ni la bourgeoisie n'est "cet ingénieur tout puissant", ni la classe ouvrière "ce rouage machinale", ni la reproduction "ce mécanisme monotone". Sans contester que "la matrice fondamentale du besoin et de la puissance de transformation des rapports sociaux" est l'usine plutôt que la maison, il établit que la force de travail renvoyée par celle-ci à celle-là "n'est pas seulement reconstituée pour l'usage et le profit de ceux qui en profitent" mais également "renouvelée" par des "besoins qui, transformés en revendications, en transforment l'image" et ménageront "d'autres usages en d'autres rapports" selon un mouvement au terme duquel l'ouvrier deviendrait "maître de l'usine comme de sa maison : maitre des machines, maître de son travail, maître de son produit, non pour l'accaparer, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin, comme à la maison on partage le pain, et demain, dit-on, les roses". (VERRET, L'ouvrier français, L'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

L'orientation explicitement humaniste - et le vocabulaire en même temps - humaniste de la perspective que trace ainsi Michel VERRET paraît contredire à l'exigence méthodologique qu'ALTHUSSER avait quinze ans auparavant, inscrite au principe de son "retour à MARX" (qualifié par lui-même "d'anti-humanisme théorique"), principe interdisant de valoriser tout ce qui n'est pas strictement "économique". Ce principe visait surtout à interrompre le "bavardage" sur l'aliénation au sein du Parti communiste, comme à contrecarrer le développement d'un "personnalisme", identifié dans le travail par exemple de Lucien SÈVE. S'appuyant en partie sur le travail de POULANTZAS identifiant la complexité de la reproduction, Michel VERRET  peut indiquer d'autres voies que l'État et l'économie, pour la reproduction des rapports sociaux de production, et du coup, d'autres axes permettant de la combattre. Mais THIRY, FARRO et PORTIS, auxquels nous empruntons largement cette analyse de l'histoire de la sociologie urbaine marxiste, estiment que le primat de la reproduction des rapports sociaux dans la production brident cette tentative d'analyse sociologique chez les marxistes, pour des raisons théoriques certes mais également par le poids politique au sein du parti communiste de l'orthodoxie. Ainsi l'accusation d'humanisme est souvent brandie comme accusation de s'écarter fondamentalement du marxisme.

 

La sociologie urbaine marxiste aujourd'hui

     Alors que la phraséologie marxiste disparait peu à peu des études en sociologie, chez les auteurs marxistes s'opèrent dans les années 1970-1980, puis de manière de plus en plus accentuée dans les décennies suivantes plusieurs évolutions, compte-tenu du fait qu'il n'y a jamais eu réellement une école marxiste en sociologie (Edmond PRETECEILLE).

  Rappelons d'abord que dans la première partie des années 1970, les sociologues marxistes du Centre d'Études et de recherches marxistes (CERM) et du Centre de sociologie urbaine (CSU) publient de très nombreux ouvrages et articles. Le débat auquel participèrent, outre les auteurs déjà cités, Alain CHENU, Danièle BLEITRACH, Denis DUCLOS, Jean-Marie PONDARIÈS, Renaud DULONG, François ASHER, Edmond PRETECEILLE, Jean GIRARD, Henri COING, Jean-Pierre TERRAIL, etc, est très bien synthétisé par Élizabeth LEBAS dans "Somme Comments on a Decade of Marxists Urban and Regional Research in France, 1969-1970" publié dans Housing, Construction and the State, London, Conference of Socialist Economists, march 1980.

Dans la même période où les sociologues marxistes ou marxisants investissent le champ de la sociologie urbaine, des auteurs entament leurs travaux sur la sociologie du travail, de la classe ouvrière, de l'État, du développement et des religions.

Suite à l'inspiration et à la provocation d'Henri LEFEBVRE, plus philosophique que sociologique, de nouveaux sociologues marxistes s'attachent à l'étude de l'urbain, dans une démarche souvent plus empirique que théorique. Même si ALTHUSSER et POULANTZAC influent certains d'entre eux (comme Malnuel CASTELLS), d'autres sont inspirés par l'école du capitalisme monopoliste d'État, beaucoup critiquée, mais servant de point de départ pour nombre d'entre eux. Mais les itinéraires des sociologues marxistes sont très diversifiés, d'autres ont d'abord été des disciples d'Alain TOURAINE, de Michel CROIZIER, de BOURDIEU et PASSERON, et même de la sociologie américaine (comme l'équipe du CERAT à Grenoble. La plupart des sociologues dans ce domaine (urbain) se situent de toute façon dans le sillage d'une tradition de la sociologie urbaine française, celle de Chombart de LAUWE, comme ceux du Centre de Sociologie urbaine (CSU) (Edmond PRETECEILLE) . Un certain nombre de préoccupations perdure, au delà des parcours personnels : le logement, la consommation et les modes de vie des citadins, plus particulièrement de la classe ouvrière, le rapport des groupes sociaux à l'espace urbain...

Il y a eu un point de rupture essentiel dans le travail de tous ces sociologue, vers 1966-1967. Les questions dominaient alors les démarches des sociologues urbains, celles posées par les planificateurs technocrates, soucieux du contrôle de la croissance en matière de besoins d'équipements de toutes sortes, guidés par les nécessités du marché (du bâtiment notamment). Ont été réintroduit dans l'analyse l'État et les producteurs privés de la ville. Ceci dans un mouvement d'influences réciproques entre responsables de l'État (DATAR, Commissariat général au Plan) et sociologues dont c'étaient les principaux commanditaires (et financeurs) des études... qui étaient du reste jusqu'à cette période très peu lus par les responsables des instances supérieures. Ce mouvement se situait dans celui qui secoue en mai 1968 l'ensemble des structures de la société, étatiques ou non. Puis, dans les années 1970, vint une sorte de réactions où des hauts fonctionnaires veulent faire le tri entre les bons sociologues (qui aiment l'État) et les mauvais (qui détestent l'État), réduisant de manière importante les commandes d'études et les financements... Malgré cette sorte de "chasse aux sorcières", le mouvement général d'attention à l'objet local est lancé et ne s'arrête pas... Les acteurs locaux, de leur propre élan, de celui de nombreux hauts fonctionnaires d'État et aidé des analyses des sociologues, prennent une part de plus en plus active à la vie politique (et administrative) de l'État, dans un mouvement général où la décentralisation (pour aussi d'autres multiples raisons, liés aux difficultés de gestion administrative et aiguillonné également par plusieurs scandales-gaspillages d'État...), devient un paradigme obligatoire. Ceci se traduit très pratiquement par la multiplication d'études de politique urbaine locale, changeant d'ailleurs notablement certains circuits de financement de ces études, mais surtout la perception des acteurs sur l'urbain.

On comprend que pour des marxistes habitués à analyser l'État central, que cette évolution, dont ils sont d'ailleurs partie prenante, change aussi de manière générale leur analyses théoriques. Dans le sens où l'attention accrue portée au poids croissant de l'État central, du capital financier, engendre l'attention a contrario, du fait de leurs recherches sur le terrain, sur le jeu des situations locales, des rapports de force locaux... dont beaucoup se retrouvent au sommet de l'État, pas seulement dans un sens descendant comme le voudraient les analyses centrées sur la toute-puissance de l'État, mais également dans un sens ascendant, du local vers Paris. Les sociologues se rendent compte et rendent compte de la nécessité pour l'État des coopérations au niveau local, et même chez des théoriciens comme Jean LOJKINE, considéré comme des plus fidèles à l'orthodoxie, on retrouve cette obligation d'assumer la complexité du local, des rapports internes à l'appareil d'État et aussi de l'ambivalence des situations politiques locales.

Pour autant, même si nombre de sociologues marxistes sortent d'une certaine "naïveté" des années 1960, qui faisaient considérer l'État comme un bloc (ce fameux bloc social althussérien, concept d'ailleurs un peu caricaturé), ils n'ont pas produits pour autant une sociologie unifiée marxiste. Car d'une certaine façon, peu ont eu envie d'en élaborer une, plus intéressés de travailler avec d'autres sociologues d'autres sensibilités mais au champ scientifique commun, peu soucieux de rester dans une problématique orthodoxe (axée sur la toute-puissance d'un État concentrant toute la force de la bourgeoisie unie dans le même objectif de confiscation de la plus-value produite par une classe ouvrière elle-même unifiée...). Et d'un autre côté, et cela va dans le sens de la même évolution, les champs sociologiques se sont diversifiés et, largement, leurs analyses sur différents aspects des politiques urbaines, tout en abandonnant une phraséologie marxiste, pénètrent bien plus l'ensemble de la société et des... structures d'État. Toutes les analyses que l'ont peu trouver dans les années 1980-1990 sur la politique de la ville, sur la délinquance dans les "cités", sur le logement, sur la santé, sur les rapports entre services de l'État et citoyens, comme sur la gestion de l'eau, du gaz et de l'électricité, sur les pratiques de travail, sur la ségrégation et les restructurations sociales, sur les modes de vie, sur les rapports entre communautés ethniques... agitent les acteurs locaux comme nationaux sur la répartition des responsabilités, sur la nature des politiques à mettre en oeuvre, sur la répartition des ressources financières également...

    La doxa libérale des années 2000-2010 et la forme de la mondialisation, comme la financiarisation de l'économie porte un coup d'arrêt à cette évolution qui voit se freiner partout la décentralisation (se muant en simple déconcentration des services)... comme le développement des études sociologiques urbaines de manière générale. Un certain repli de la sociologie française s'opère, et cela concerne tous les domaines étudiés, frappant également les sciences sociales et les sciences naturelles. On ne compte plus alors, les appels des scientifiques, sociologues ou non, marxistants ou non, sur la raréfaction des crédits d'État, la dispersion des équipes de travail. Dans un pays qui dépend historiquement d'un État centralisé à bien des égards, y compris en matière de recherches scientifiques, le coup est plutôt rude et la capacité d'amortissement du monde universitaire est bien moindre que dans les pays anglo-saxons où le système des fondations est prédominant.

 

PRETECEILLE Edmond, Jean-Louis BRIQUET, Les marxiste et la question urbaine, dans Politis, volume 2, n°7-8, octobre-novembre 1989, L'espace du local, www.persee.fr. Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaines, Vigot, 2002.

 

  

 

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 09:54

A la suite et à contresens des réflexions de Louis ALTHUSSER

    Le même postulat consistant à identifier dans les formes de la subjectivité les rapports de production et à penser la structure de ces derniers dans une logique de reproduction sociale, trouvé dans l'oeuvre de Louis ALTHUSSER, se retrouve dans l'ensemble des travaux de Nicos POULANTZAS, estiment Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS. L'audience de ses travaux fut considérable, et même s'ils sont tombés aujourd'hui dans un oubli peut-être définitif. Ils furent conçus et publiés dans le sillage du "retour à MARX" opéré par ALTHUSSER, dont POULANTZAS demeura constamment proche, entretenant avec lui, dans ses analyses mêmes, un dialogue critique jusqu'à la fin. Et cela en dehors et souvent contre les dirigeants du Parti Communiste, qui entendaient conserver le plus longtemps possible à la fois une orthodoxie théorique et une fidélité politique et idéologique envers le grand frère soviétique.

    De la solidarité intellectuelle entre ALTHUSSER et POULANTZAS témoignage surtout son premier grand ouvrage, Pouvoir politique et classes sociales (en deux tomes, parus en 1968 et 1971) dans lequel ce dernier se refère à GRAMSCI et spécialement aux concepts de bloc historique et d'hégémonie qui lui donnaient les moyens de construire un dispositif et des moyens théoriques propres pour parachever le travail d'affinement conceptuel engagé par ALTHUSSER. Dès ce livre, il proposa notamment la notion de bloc au pouvoir, définie comme l'ensemble des classes et fractions de classes occupant le terrain de la domination politique. Puis il spécifia cette domination par une méticuleuse typologie des classes, établie essentiellement sur le critère et la double distinction entre hégémonie et domination et entre le politique et l'économique. Au-delà de ces distinctions conceptuelles, maintenues comme il se doit au prix de "rectifications" successives dans les ouvrages ultérieurs, le point de vue adopté dans son autre grand livre, les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui (1974) est le même que celui théorisé par ALTHUSSER dans son étude sur les appareils idéologiques d'État : "la reproduction du capital n'est pas simplement le cycle d'ensemble du capital social (le fameux espace "économique"), mais également la reproduction des conditions politiques et idéologiques sous lesquelles cette reproduction a lieu". Un différend toutefois, explicite dans Fascisme et dictature (1970), son deuxième livre, opposa durablement POULANTZAS à ALTHUSSER sur la question du statut des appareils idéologiques d'État, dont il reprit néanmoins nommément le concept, mais pour l'inscrire dans une théorisation de l'État, qui, malgré l'identité de la démarche générale, diverge sensiblement des thèses soutenues par ALTHUSSER.

  A l'instar de ce dernier, et comme presque tous les marxistes de cette époque, POULANTZAS fut inséparablement un théoricien de l'autonomie du politique (catégorie de la philosophie classique élaborée dans le marxisme) et un théoricien de l'État tendant à identifier le politique et l'étatique. Ceci d'ailleurs dans une problématique d'accès ou de conquête du pouvoir d'État, qui mêle les moyens électoraux et syndicaux,  indépassable objectif de l'action de tous les partis communistes. POULANTZAS ne réduisait pas l'ensemble des pratiques politiques aux modalités d'exercice du pouvoir de l'État, mais, pour lui, l'État demeurait la référence ultime, servant de critère d'évaluation à la fois du politique comme tel et des luttes "populaires" ou des mouvements "sociaux, la perspective d'une transformation révolutionnaire impliquant toujours comme condition nécessaire, et quelle qu'en soit la forme, la prise du pouvoir d'État. Et c'est sans doute une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé son oeuvre (et celle d'ALTHUSSER dans une moindre mesure), à partir du moment où les partis communistes perdaient leur leadership politique (de gauche) dans la société et à partir du moment, et là les périodes se confondent souvent, où l'État lui-même perdait son statut de référant absolu dans l'ensemble des intelligentia, notamment européennes.

   POULANTZAS, comme ALTHUSSER suivent là LÉNINE et ses analyses de L'État et la révolution qu'ils pouvaient juger encore en 1979 comme le plus important, alors même qu'éclatait la crise du marxisme. Outre les difficultés innombrables, interminablement remises sur le tapis, écrivent encore nos trois auteurs, des séminaires et des colloques, que soulevait la nécessité de penser une autonomie de la "politique politicienne" et de comprendre ce que signifie au juste politique dans la "critique de l'économie politique", cette centralité de la référence à l'État impliquant aussi que fût élucidée la nature de l'État capitaliste. C'est à produire une définition appropriée de celle-ci que POULANTZAS consacré l'essentiel de ses efforts qui, dès Lex classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, aboutit à l'énoncé de la thèse, formulée  sans changement dans un entretien de 1979 (repris l'année suivante dans le recueil Repères), selon laquelle "l'État est la condensation matérielle d'un rapport de forces entre les classes et fractions de classe".

Décalque de celle, avancée par MARX, du capital comme rapport sociale, cette définition visait à soustraire l'explication de l'autre pôle de la domination bourgeoise aux conceptions instrumentales et essentialistes (déviations propres à la IIIe Internationale) dont procédait selon lui encore l'approche d'ALTHUSSER. L'attachement de ce dernier à la topique de 1859 de l'infrastructure et de la superstructure aurait supposé que l'État au sens étroit fût une machine ou une forteresse destiné à être conquise de l'extérieur et progressivement abolie par la classe ouvrière. Les contradictions de classe inhérentes à l'État ne se développant qu'au sein de ses appareils idéologiques. Récusant cette analyse, POULANTZAS entend souligneer par sa définition que l'État de part en part dans l'ensemble de ses appareils (armée, justice, administration, école, Église) est traversé par les contradictions de classes, lesquelles affectent non seulement les rapports entretenus par les classes et fractions de classes composant le bloc au pouvoir, mais également le rapport même de domination unissant et séparant les classes dominantes et les classes dominées. Par ailleurs, l'insistance sur la matérialité de l'État met en valeur sa spécificité institutionnelle, par quoi il se distingue des rapports de production, et partant, sa capacité ) absorber les contradictions qu'en même temps il condense et concentre. Il en résulte que la politique de l'État doit être conçue, non plus comme la manifestation de son pouvoir propre, mais comme la "résultante" des contradictions de classe dont sa structure est constituée, ce qui signifie aussi que l'État offre constamment prise à l'action des forces sociales visant à modifier son rapport de classe interne. Ces thèses sont développées par POULANTZAS dans sa contribution à l'ouvrage collectif, La crise de l'État, publié sous sa direction en 1976, et dans son dernier ouvrage important, L'État, le pouvoir, le socialisme (1978) qui analyse corrélativement les conditions dans lesquelles la fraction multinationale de la bourgeoisie accède à la position de classe régnante et les conditions dans lesquelles les classes ouvrières et leurs alliés peuvent agir sur les contradictions inédites affectant le bloc au pouvoir.

L'une des questions vives traitées par POULANTZAS concernait l'intégration progressive "dans l'espace même de reproduction et d'accumulation de capital", de domaines auparavant marginaux tels que la santé, les transports, l'environnement, l'urbanisme, dernier domaine qui fut à l'époque l'objet d'investigations théoriques spécialisées de la sociologie marxiste. La raison de ce privilège, pour nos trois auteurs, est aisément concevable : outre qu'il se posaient en termes nouveaux dans la phase du capitalisme où l'État se caractérise par l'hégémonie du capital monopoliste, les problèmes urbains, comme  ils furent fréquemment dénommés, composaient, aux yeux de ces chercheurs, un champ d'analyses théoriques au centre de la problématique générale et commune à la reproduction des rapports sociaux de production et de leurs transformation socialiste. Les politiques urbaine (du côté de l'État) et les luttes urbaines (du côté notamment de la classe ouvrière) devenaient alors un objet de recherche prioritaire. (THIRY, FARRO et PORTIS)

 

Critique de la conception instrumentaliste de l'État

   Jean-Pierre DURAND, dans sur survols des sociologies marxistes contemporaines, réhabilite en quelque sorte les apports de Nicos POULANTZAS, dont l'oeuvre, suivant une logique qu'on connait bien, influence bien plus les conceptions actuelles que ceux de Louis ALTHUSSER. La complexité du fonctionnement de l'État a conduit à un affinement de la théorie marxiste de l'État au XXe siècle, juste avant d'ailleurs son éviction du champ universitaire à partir des années 1980.

   Tout en maintenant la problématique de la reproduction des rapports de production capitalistes dans laquelle l'État joue un rôle complémentaire à celui de la séparation des ouvriers de leurs moyens de travail dans la sphère économique, les auteurs marxistes interrogent de plus en plus le comment de cette reproduction, ALTHUSSER sur le volet idéologique, POULANTZAS de manière plus globale sur le volet politique. L'État ne maintient pas la domination par la seule violence, il utilise d'autres voies comme l'intégration sociale et l'idéologie. Il se présente comme un État de droit - incarnant l'intérêt général de toute la société, comme substantialisant la volonté de ce corps politique que serait la nation" (POULANTZAS) tout en maintenant la domination de la bourgeoisie sur les autres classes.

Ce constat induit la critique, aujourd'hui largement partagée par nombre d'auteurs, marxistes ou non, de la conception instrumentaliste de l'État selon laquelle il ne serait que l'instrument de domination des capitalistes sur le prolétariat. D'une part, l'État ne possède pas que cette fonction politique à finalité économique, il remplit bien d'autres fonctions sociales (santé, éducation, logement, régulation du rapport salarial...) et idéologiques ou culturelles. D'autre part, il n'existe pas une bourgeoisie unique, mais plusieurs fractions de la bourgeoisie aux vues et aux intérêts divergents, sans compter le rôle que peuvent jouer certains fonctionnaires dans la défense de leurs intérêts propres.

Ainsi, POULANTZAS, mais il n'est pas le seul, donne des définitions plus riches de l'État : "condensation matérielle d'un rapport de forces entre classes sociales". "l'État doit être considéré comme la résultante des contradictions de classe inscrites dans la structure même de l'État". Les contradictions de classe, au sein de la classe dominante, au-delà du "bloc au pouvoir" cher à ALTHUSSER, constituent l'État : il est un rapport social - comme le capital d'ailleurs - et il est aussi un produit social (voir l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État. En même temps, on ne saurait perdre de vue l'existence et le rôle des classes dominées. C'est pourquoi, "l'État concentre non seulement le rapport de forces entre fractions du bloc au pouvoir, mais également le rapport de forces entre celui-ci et les classes dominées (POULANTZAS). Le "bloc au pouvoir" rassemble les fractions de classes de la bourgeoisie détenant le pouvoir d'État. Le concept de "bloc au pouvoir" est forgé à partir de celui de "bloc social et politique" élaboré par Antonio GRAMSCI dans les années 1930, pour définir un ensemble de classes et de fractions de classes sociales réunies par une idéologie qui cimente ce bloc social.

Au risque de compliquer un peu l'analyse de l'édifice État, on remarquera que certaines fractions de la bourgeoisie au pouvoir peuvent contracter des alliances avec les classes dominées (petite-bourgeoisie, classe ouvrière, paysannerie) contre d'autres fractions au pouvoir afin de renforcer leur marge de manoeuvre à travers l'élargissement de la "base de masse" de l'État ou au moins de certaines de ses composantes. Alors, si l'État est le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans son rapport aux classes dominées, il s'agit d'un arrangement singulièrement complexe. C'est la raison pour laquelle on ne peut penser l'État capitaliste qu'en termes d'autonomie relative de celui-ci par rapport à la classe dominante d'une part (en raison des contradictions entre fractions de classes qui la traversent) et par rapport aux autres "instances" économiques et idéologiques d'autre part, si l'on se refère à la construction structuraliste de Louis ALTHUSSER ou de Nicos POULANTZAS. En même temps, l'État capitaliste possède une unité propre (POULANTZAS), c'est-à-dire une cohésion interne spécifique qui empêche la percellisation du pouvoir à partir des fractions de classes qui le composent. (Jean-Pierre DURAND)

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La découverte, collection Repères, 2018. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 10:35

      Sociologue, politologue et philosophe française de tendance marxiste d'origine grecque, Nicos (ou Nikos) POULANTZAS, avec les influences particulières d'Antonio GRAMSCI et de Louis ALTHUSSER travaille surtout les questions du pouvoir politique.

     Après des études de droit en Grèce durant les années 1950, actif dans le mouvement étudiant (il rejoint l'Alliance démocratique grecque - EDA, organisation émanant du Parti communiste grec alors interdit), il vient en France en 1960. Il y obtient un doctorat en philosophie du droit (publié dans Nature des choses et droit, essai sur la dialectique du fait et de la valeur). Influencé d'abord par Jean-Paul SARTRE, Georg LUKACS et Lucien GOLDMAN, il se détourne progressivement de ces approches jugées "historiques" et se rapproche de Louis ALTHUSSER et de la mouvance structuraliste, qu'il ne rejoindra cependant jamais complètement, avant de l'abandonner dans les années 1970, jugeant ses premiers travaux "théoricistes".

Professeur à l'Université Paris 8, en sociologie (de 1968 à sa mort), il est membre du Parti Communiste grec durant les années 1960 et après la scission intervenue en 1968 à la suite de l'établissement de la dictature, du Parti communiste grec de l'intérieur.

 

       Ses travaux renouvellent et approfondissent considérablement ceux de MARX, LÉNINE, GRAMSCI et WEBER et portent notamment sur le rôle complexe et multiple de l'État dans les sociétés occidentales, les caractéristiques de la "nouvelle petite bourgeoisie', la problématique de la division du travail intellectuel/travail manuel. Il opère une distinction fondamentale entre l'appareil d'État et le pouvoir d'État et veut mettre en lumière les multiples fonctions dudit État ainsi que les rapports de force et les contradictions qui s'y manifestent. Ses travaux sont publiés chez Maspéro : Pouvoir politique et classes sociales de l'État capitaliste, 1968 et Fascisme et dictature, la IIIe Internationale face au fascisme, 1970 et aux Éditions du seuil : Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, 1974.

Pour Nicos POULANTZAS, l'État capitaliste est distinct de l'instance économique mais agit constamment sur elle. L'État est dirigé par un "bloc au pouvoir" composé de différentes fractions des classes dominantes, ce bloc assurant son hégémonie en parvenant à travers des compromis avec les autres classes et fractions de classes, ainsi qu'à l'aide des Appareils idéologiques d'État (AIE)

     Vers la fin des années 1970, après la chute des dictatures portugaises (1974), grecque (1974), espagnoles (1978), il tente d'esquisser les contours théoriques d'une voie originale vers un socialisme démocratique, proche des conceptions de l'eurocommunisme. En même temps, il développe avec le concept d'étatisme autoritaire une analyse des mutations sécuritaires des États démocratiques occidentaux. Ses contributions sur ce thème ont été recueillies après da mort dans Repères et sont précisées de façon plus systématique dans L'État, le pouvoir, le socialisme, ouvrage marqué par l'influence des travaux de FOUCAULT. Il ne peut continuer dans cette voie, se suicidant en octobre 1979.

 

   Lorsqu'il publie en 1968 son livre Pouvoir politique et classes sociales, il n'est pas exagéré de dire qu'il n'y a pas en France de véritable théorie marxiste de l'État. Les esprits exigeants doivent se contenter de quelques textes de GRAMSCI et de quelques commentaires sur les classiques de la théorie de l'État. C'est apparemment un livre bardé de références dogmatiques, formulé dans une langue rébarbatives (encore plus de nos jours...), mais en même temps plein de vigueur juvénile et qui bouscule les règles établies. Nicos POULANTZAS est à l'époque, très profondément influencé par Louis ALTHUSSER, mais il ne développe pas pour autant la pensée d'un maître ; il part, en réalité, à l'aventure, un peu comme s'il s'enivrait de découvertes qu'il est très difficile de maîtriser et qu'il fait à cause de cela, emprisonner dans une terminologie familière et bien connue. On peut, bien entendu, critiquer sévèrement l'importance qu'il attribue alors aux définitions et aux classifications, à la taxonomie. On ne doit pas oublier que cet ouvrage permet à beaucoup de rompre, à ce moment-là, avec un marxisme simpliste, qui ne voit dans l'État que l'instrument de la classes dominante et dans la politique qu'une manipulation. Jean-Marc VINCENT, dans la lancée de cette présentation, estime que Nicos POULANTZAS est beaucoup plus loin du structuralisme qu'on ne l'a dit. Son livre  Fascisme et dictature, de 1971, le montre bien. Il s'intéresse de très près aux processus qui ont mené les fascistes italiens et les national-socialistes allemands à prendre le pouvoir. Dans cet ouvrage, il fait preuve d'une très grande sensibilité aux évolutions des rapports de force entre les classes et aux glissements politiques et idéologiques qu'on observe comme conséquences directes des affrontements entre les grandes organisations représentatives des couches opprimées et de la bourgeoisie. La politique pour laquelle il se passionne n'est certainement pas le reflet de l'économie et des rapports économiques ; elle est, au contraire, la réaffirmation toujours renouvelée de la lutte des classes ; elle est faite d'une suite d'interventions qui bouleversent des relations apparemment très établies et cristallisées. On peu dire que la théorie de Nicos POULANTZAS se centre autour de la contradiction entre les déterminismes sociaux structuraux et l'innovation latente, et porteuse d'avenir, des conflits de classe. Dans cet esprit toujours, il n'y a pas de pire adversaire du marxisme authentique que l'économisme, qui résume toutes les conceptions fatalistes de l'histoire et toutes les conceptions déterministes de la société. Pour lui, le caractère irrésistible des processus économiques auxquels les hommes d'aujourd'hui sont confrontés, particulièrement dans un contexte de prolifération des sociétés multinationales et de désordres monétaires internationaux, ne renvoie donc pas à une loi d'airain du devenir social, mais à un certain agencement des rapports de classes, à des dispositifs favorables, dans une conjoncture donnée, à la classe dominante.

La domination de l'État, sa suprématie apparente dans tous les débats qui secouent la société ne sont pas le fait d'une entité maîtresse d'elle-même, d'une sorte de démiurge qui ferait face consciemment aux problèmes qu'il doit affronter. Ils sont plutôt l'expression d'un fonctionnement aveugle : l'État capitaliste contemporain est tout autant dirigé qu'il dirige. Comme dit POULANTZAS dans son dernier ouvrage L'État, le Pouvoir, le Socialisme (1978), l'État est de nature relationnelle. IL exprime et traduit des relations sociales complexes au niveau global, ou plus précisément national, sans qu'on puisse dire qu'il s'impose comme l'organisateur véritable de la société. Il est condensation, matérialisation des rapports de force entre les classes. En d'autres termes, on est bien en présence d'une immense machinerie, mais d'une machinerie qui n'a pas en elle-même ses forces motrices ni son principe de fonctionnement. L'État doit donc être désacralisé et débarrassé de tous les investissements idéologiques qui en font un instrument privilégié de conservation ou de transformation de la société.On ne peut évidemment ignorer des phénomènes tels que le nazisme et le stalinisme, qui sont l'irruption d'une sauvagerie étatique rationalisée ; mais ils doivent être replacés dans le cadre de modifications radicales des rapports de classe, alors même qu'ils semblent précéder celles-ci, voire les mettre en oeuvre de façon paroxystique. Il en découle logiquement qu'on ne doit pas simplifier - comme le fait une partie de la tradition marxiste (et là on ne peut s'empêcher de penser que l'oeuvre de Louis ALTHUSSER est visée, et notamment tout ce qui tourne autour de l'Appareil Idéologique d'État...) - le problème de la disparition ou du dépérissement de l'État, (comme la question de sa pérennité d'ailleurs...). La métaphore de la destruction de l'appareil d'État ne doit pas nous conduire à oublier que la lutte pour faire régresser la part de la coercition politique dans les rapports sociaux ne saurait s'épuiser dans la destruction de certaines institutions étatiques. Il faut, en réalité, qu'il y ait concomitance des transformations politiques et des transformations sociales, dans un contexte général d'extension de la démocratie. (Jean-Marie VINCENT)

     Pour Jean-Marie VINCENT, l'oeuvre prématurément interrompue de Nicos POULANTZAS se clôt sur une mise en question très claire du dogmatisme et sur une invite à ne pas se laisser prendre dans les filets de l'étatisme.

    L'oeuvre de Nicos POULANTZAS est beaucoup moins visitée et commentée que dans les années 1970, sans doute parce qu'elle paraît discuter de dictatures aujourd'hui dépassées - du moins en Europe - que l'est celle par exemple de Louis ALTHUSSER. Sans doute parce qu'elle est moins obsédée par la question de la conquête de l'État et du pouvoir qui apparait encore comme nostalgie tenace chez beaucoup d'auteurs marxistes, et plus "événementielle" (quoique...) que d'autres. Ses oeuvres semblent appartenir à une autre époque, celle où nombre de forces politiques et sociales pensaient possibles d'autres conquêtes démocratiques à travers l'action de l'État. 

Sans être oubliée, cette oeuvre ne fait pas l'objet de beaucoup de productions éditoriales. Pourtant, elle pose la question des formes d'État par rapport aux configurations des rapports entre classes sociales. Cette question reste actuelle, même si les pouvoirs d'État se trouvent concurrencés sur bien des plans par des sociétés privées multinationales, qui ne quittent pourtant pas des yeux les perspectives des leviers politiques, économiques, idéologiques qu'ils offrent encore à leurs propres stratégies.

 

Nicos POULANTZAS, Nature des choses et droit, essai sur la dialectique du fait et de la valeur, Librairie général de droit et de jurisprudence, 1965 ; Pouvoir politique et classes sociales de l'état capitaliste, Maspéro collection Tetes à l'appui, 1968, Petite Collection Maspéro, 1971 ; Fascisme et dictature, la IIIe Internationale face au fascisme, Maspéro, collection Texte à l'appui, 1970, Éditions du Seuil, 1974 ; La crise des dictatures : Portugal, Grèce, Espagne, Maspéro, 1975 ; Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, Éditions du Seuil, 1974 ; L'État, le pouvoir, le socialisme, PUF, 1978, Les Prairies ordinaires, 2013 ; Repères, hier et aujourd'hui, : texte sur l'État, Maspéro, 1980.

Sous la direction de Christine BUCI-GLUCKSMANN, La Gauche, le pouvoir, le socialisme : hommage à Nicos Poulantzas; PUF, 1983.

Jean-Marie VINCENT, Nicos Poulantzas, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

     

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 14:41

Des analyses d'ALTHUSSER....

  Parmi les travaux de Louis ALTHUSSER, ceux publiés dans La Pensée en 1970, repris en 1976 dans Positions, sous le titre "idéologie et appareils idéologiques d'État eurent un retentissement durable au-delà du milieu universitaire marxiste. Ils sont le plus intéressant exemple d'une sociologie critique de toute sociologie (fut-elle marxiste) qui entendait produire dans le champ du "matérialisme historique" la connaissance scientifique de nouveaux objets réglés par la justesse des thèses philosophiques composant le "matérialisme dialectique". De plus, étudier la question de l'appareil idéologique d'État au moment où en Union Soviétique, il exerce une emprise certaine sur les populations, revient à porter l'éclairage sur des éléments soigneusement caché par les autorités politiques qui se targuaient toujours d'avoir instaurer une société communiste. Même si l'étude est orientée contre la sociologie dite "bourgeoise", s'attirant les critiques de Pierre BOURDIEU, qui se voit là concurrencé dans ses recherches...

   A la différence de l'enquête de BOURDIEU et de PASSERON, exclusivement consacrée au système éducatif, et même s'il reconnait en ce système un rôle déterminant dans la pérennisation des inégalités sociale, l'article d'ALTHUSSER s'efforce de penser, sous un concept unitaire (appareil idéologique d'État, AIE), le fonctionnement et l'efficacité historique communs à l'ensemble des institutions généralement nommées culturelles et supposer constituer autant de "bastions" de la "société civile". Aux côtés du système scolaire, il distingue entre autres, en une énumération qui bouleverse les tranquilles certitudes du marxisme orthodoxe, l'Église certes, mais aussi la famille, le système judiciaire, le système politique et syndical, ces deux derniers étant composé en particulier des organisations de "la classe ouvrière". ALTHUSSER regrette plus tard de ne pas y avoir inclus les institutions psychiatriques et la psychanalyse.

   Une thèse générale, empruntée à MARX, gouverne l'approche de ces institutions et vise à justifier la triple qualification, au premier abord surprenante, d'appareil, de réalité fondamentalement idéologique et d'instance étatique : à l'instar de toute organisation sociale, la société capitaliste se produit elle-même, en produisant, et cette autoproduction est en réalité déterminée par la nécessité de sa propre reproduction. Se reproduire comme structure sociale, c'est, en raison de la centralité que leur accorde ici la théorie, reproduire les rapports sociaux de production. Ceux-ci étant appréhendés dans la figure d'un antagonisme de classe, c'est fondamentalement le rapport d'exploiteurs à exploités qui est reproduit (éternisé disait MARX) et c'est sous les modalité de se reproduction qu'il peut seul et doit être saisi dans son essence. La domination de classe,qui est aussi, intrinsèquement, "idéologique", produisant quant à sa propre nature des effets de méconnaissance, les formes réelles de sa reproduction ne peuvent être portées au concept que si l'on adopte dans la théorie le point de vue des dominés, c'est-à-dire celui des "individus" sur lesquels elles s'exercent et qui leur opposent une résistance suceptible de les transformer radicalement. C'est en ce sens qu'ALTHUSSER soutient à la fin de son étude que le point de vue de la reproduction coïncide "en dernière instance" avec celui de la "lutte des classes".

  L'analyse des AIE ne prétend traiter qu'un aspect seulement du "procès d'ensemble de la réalisation de la reproduction des rapports de production" selon l'expression risquée pae ALTHUSSER. Cet aspect est déterminant même si MARX, pour des raisons historiques, n'avait pu en mesurer l'importance (et donnait aux facteurs économiques stricto sensu l'explication de ces rapports de production). La contribution propre des AIE à ce processus, identifiée dans le mécanisme par lequel  est reproduite indéfiniment la soumission des exploités à l'ordre de classe existant, apparait comme le fondement de l'assujettissement continu des dominés et des dominants eux-mêmes à "l'idéologie dominante". Dans la conceptualisation codée de l'époque, fixée par ALTHUSSER lui-même à un degré de précision quasi maximale, il est postulé, conformément à la thèse du primat des "rapports de production" sur les "forces productives" que la reproduction de la "force de travail" s'effectue "pour l'essentiel" en dehors de l'entreprise. Outre sa reproduction proprement matérielle (reconstitution physique) assurée par l'octroi du salaire, la réinscription indéfinie de la force de travail dans la structure des rapports de production implique la reproduction de sa compétence ou de sa qualification selon un mécanisme qui, loin de répondre aux seules exigences de la division technique du travail, se produit intégralement selon ALTHUSSER dans les formes de l'"assujettissement idéologique". Il s'agit ici, selon ALTHUSSER de l'apprentissage des savoir-faire et de la "culture" qui s'accomplit dans l'institution scolaire au premier chef sous la contrainte invisible d'une "inculcation massive" de valeurs, exercée à travers des discours de nature principalement "juridico-morale", éternisant les rôles, légitimant les fonctions et "naturalisant" l'ordre productif. Adressé à des "individus", tout discours institutionnel les transforme par ce seul mécanisme interpellatoire en "sujets", les arrimant à une identité, une fonction, un poste, une position également fixes : répondant à l'adresse et reconnaissant dans ce qu'elle dit d'eux ils sont pas là déterminés à méconnaitre leur position, leur réalité, leur intérêt propres et à rejoindre quotidiennement la même place, qui n'est pas la leur et qu'ils occupent "librement" en la faisant leur (ALTHUSSER, 1976).

Faisant fond sur la théorie explicative des conditions et des mécanismes de la reproduction construite par MARX, en particulier dans le Livre II du Capital, la recherche d'ALTHUSSER est simultanément adossée aix concepts et aux dispositifs théoriques dans lequel de L'idéologie allemande à la Critique du programme de Gotha, MARX a réfléchi, de manière embryonnaire, le politique et l'idéologique : on y retrouve la distinction entre pouvoir d'État et appareil d'État (qui ne prenaient en compte que les "appareils répressifs d'État" tels que l'armée, la police et les tribunaux) ainsi que la "topique" établie en 1859, représentant le tout social dans la métaphore d'un édifice composé d'une base et d'une super-structure, dont ALTHUSSER  a l'ambition de dépasser l'allure descriptive. C'est en particulier à L'idéologie allemande, ouvrage seulement publié en 1932 et qu'Antonio GRAMSCI (1891-1937) ne put utiliser dans l'élaboration de son concept d'hégémonie, qu'ALTHUSSER emprunte pour les "rectifier" et les refonder conceptuellement, ses grandes thèses relatives à l'idéologie, qui énoncent notamment qu'à l'instar de l'inconscient elle n'a pas d'histoire, et que, sous sa modalité de "télécommunication" pratique, elle exerce une double fonction de reconnaissance et de méconnaissance, à quoi s'oppose, comme au dedans le dehors, le processus de connaissance scientifique. C'est ici particulièrement la théorie de MARX elle-même qui délivre aux "sujets" le savoir de leur assujettissement et leur indique le chemin de leur émancipation. Définie non pas comme la représentation imaginaires des conditions réelles d'existence; mais comme la représentation de rapport imaginaire que les individus entretiennent avec les rapports réels sous lesquels ils vivent. L'idéologie est ainsi affectée d'un indice de secondarité et localisée précisément dans la structure sociale. Mis au jour dans son fonctionnement et son efficacité, l'idéologie pourrait concourir autrement, en faveur cette fois des exploités, "à cette forme de la lutte des classes, vitale pour la classe dominante, qu'est la reproduction des rapports de production" (Idem).

L'alternative à la reproduction est ainsi précisément formulée : en même temps, la théorie de MARX interpelle à son tour, comme toute idéologie, en "sujets" les individus qu'elle oriente vers la déprise de leur assujettissement. Si elle est probablement le seul des essais consacrés au XXe siècle, à l'idéologie qui ait quelque consistance théorique, l'analyse d'ALTHUSSER achoppe sur une impasse qui en révèle aussi l'impuissance. La thèse même selon laquelle les individus sont "toujours-déjà" assujettis rend proprement impensable le principe d'une libération collective qu'il s'agissait précisément d'élucider : paradoxalement elle éclaire en revanche les raisons de l'échec de toutes les révolutions "prolétariennes" de même que MARX éclaire celles du succès du capitalisme historique par une analyse des lois de la reproduction. (Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS).

 

... aux conséquences tirées par ses continuateurs ou détracteurs

     On se rend alors bien compte à quel point la réflexion théorique est en quelque sorte tiraillée - notamment pour les penseurs marxiste - entre la volonté d'affiner le concept d'appareil idéologique, pour continuer malgré tout à combattre le système capitaliste dans ses fondements et celle de contester cette analyse qui rend caduque le combat au final des prolétaires... Si elle rend compte d'un échec global, si elle pose elle-même la question de l'idéologie "soviétique" comme par ricochet et effet-miroir, cette analyse peut rendre compte d'une certaine fragilité de tout l'édifice d'État - et partant, dans la logique marxiste, de tout le système capitaliste - qui repose non plus tant sur des mécanismes matériels que sur des mécanismes psychologiques de représentation...

    Étienne BALIBAR, après avoir resitué la notion d'appareil (Dictionnaire critique du marxisme) que l'on retrouve dans maintes parties des écrits marxistes, pose la question de la pertinence de "l'articulation de la métaphore conceptuelle de l'appareil et du concept de l'idéologie". "Schématiquement, explique t-il, ou bien on emprunte la "voie" de Gramsci,ou bien on emprunte la "voie" d'Althusser." Ce dernier a construit sa théorie en réaction à celle de Gramsci dans cette vaste influence-confrontation des marxismes français et italiens.

La voie de Gramsci conduit finalement à restreindre et à éliminer tendanciellement la notion de l'"appareil", pour l'État comme pour le parti, non sans que Gramsci ait d'abord tenté de l'incorporer à son étude en parlant d'appareil hégémonique ou d'appareil d'hégémonie. Mais, pour lui, l'hégémonie idéologique est essentiellement un phénomène "organique", un phénomène de "consensus" obtenu à travers l'action des "intellectuels organiques" d'une classe. D'où également le rétablissement du primat de la "société civile", même s'il en modifie le concept.

La voie d'Althusser, au contraire précise le sens de la notion d'appareil et en étend systématiquement l'usage, en définissant comme un tout inséparable le concept d'"appareil idéologique d'État". Ce qui veut dire :

1- il n'y a pas d'appareils idéologiques qui ne soient en même temps des appareils d'État, réalisant dans leurs pratiques quotidiennes les contraintes de l'idéologie dominante, et en même temps

2 - il n'y a pas des appareils d'État soit répressifs, soit idéologiques, mais tout appareil d'État fonctionne toujours à la fois à la répression et à l'idéologie.

Les AIE sont fonctionnellement insérées dans le procès de reproduction des rapports d'exploitation. Ils développent autant de modalités (religieuses, scolaires-culturelles, professionnelles, politiques, juridiques, morales-familiales...), d'assujettissement ou d'interpellation des individus en sujets. Ils sont à la fois le lieu et l'enjeu des luttes de classes, auxquelles ils confèrent leurs formes historiques concrètes. Dès lors la position d'Althusser représente probablement la tentative la plus radicale pour fonder la thèse marxiste classique selon laquelle le noyau de l'idéologie bourgeoise dominante est l'idéologie juridique (distincte du droit, bien que l'une n'existe pas sans l'autre) et par conséquent, pour penser l'histoire et la politique en dehors des catégories de cette idéologie. Mais, en même temps, tout en maintenant que seule l'idéologie de la classe dominante peut être organisée en système complexe, il tend à poser que, dans la lutte des classes idéologique et permanente, l'élément déterminant en dernière instance est paradoxalement la position occupée dans l'idéologie par les classes dominées et exploitées.

Ce qui veut dire qu'aucune idéologie d'État ne peut exister sans "base populaire", enracinée dans les conditions de travail et d'existence et donc sans "exploiter" à sa façon l'élément progressiste et matérialiste que comporte l'idéologie des classes dominées. On peut dès lors s'expliquer pourquoi, alors que Gramsci désigne dans le parti révolutionnaire un "prince nouveau" que son action au sein des masses conduite à faire État lui-même, Althusser, lui, insiste contradictoirement et sur l'impossibilité pour le parti révolutionnaire de s'arracher entièrement à la détermination de l'AIE politique §dont il constitue aussi un élément), et sur la nécessité de constituer un "parti hors État" dans la perspective du communisme, qu'ébauchent déjà les luttes ouvrières. (Étienne BALIBAR).

 

Penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement?

    A la suite de ces réflexions et à l'heure précisément où l'État perd de son influence sans que le système capitaliste s'affaiblisse par ailleurs, ne peut-on pas penser l'appareil d'État et l'idéologie autrement? Si il est difficile de penser l'État sans l'idéologie, l'idéologie (dominante) sans l'État ne se développe-t-elle pas, par de multiples canaux, d'entreprises ou d'Églises? Il est vrai que de manière générale les appareils idéologiques se déploient et sont analysés par des penseurs marxistes en tant que tels, de même qu'il existe toujours des appareils idéologiques d'État en bonne et due forme (singulièrement dans la Chine "communiste" d'aujourd'hui, où vit une très grande part de l'humanité).

C'est que le débat ouvert par Louis ALTHUSSER apparait comme une étape de la pensée marxiste aujourd'hui, de manière plus ouverte et avec une pointe d'agacement sans doute vis-à-vis d'une recherche de l'impure pureté du concept comme l'écrirait François MATHERON. Par ailleurs, la réflexion sur l'Appareil Idéologique d'État n'est pas la seule voie ouverte par ALTHUSSER. Le champ abordé est en effet vaste (et pas encore délimité...) et touche presque tous les aspects théoriques de l'approche marxiste ; chaque penseur qui se réclame plus ou moins de l'approche ouverte par MARX et ENGELS, y développe sa propre réflexion, sans obligatoirement passer par l'étape proposée par le philosophe français. 

 

François MATHERON, Louis Althusser ou l'impure pureté du concept, dans Dictionnaire Marx contemporain, Actuel Marx Confrontation/PUF, 2001. Étienne BALIBAR, Appareil, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF collection Quadrige, 1999. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 13:09

   Ce titre abrupt ne doit pas faire illusion. Il est difficile d'isoler les sociologies marxistes en France du reste de l'Europe et même du continent euro-asiatique, tant la diffusion de celles-ci, avec différentes "déformations éditoriales", ou différentes réceptions, en cours de route dans le reste du monde s'accompagne aussi d'influences en retour d'autres sociologies marxistes vers la France, et cela d'autant plus que les différents courants marxistes de différents pays ou régions sont constamment en débat, depuis le début de leur émergence, après les premiers textes des deux fondateurs (et certains écrivent même d'avant...).

   Ceci dit, les recherches marxistes menées en France dans le camp de la sociologie au cours des années 1960 et 1970 conduit à deux constats, pour Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS :

-d'une part, ces travaux sont principalement consacrés à l'étude des institutions et pratiques sociales propres aux sociétés contemporaines avec une référence explicite à la théorie de l'État esquissée par Karl MARX ;

- D'autre part, leur méthodologie privilégie, dans un même geste de fidélité théorique, le point de vue de "la reproduction des rapports sociaux de production".

  Le recul d'environ trois décennies permet de distinguer comme les plus représentatives des contributions à ce projet commun, celles de Louis ALTHUSSER (1918-1990), de Nicos POULANTZAS (1936-1979) et de quelques théoriciens de la sociologie urbaine : Henri LEFEBVRE, Manuel CASTELLS et Michel VERRET.

 

La situation de la sociologie "marxiste" aujourd'hui...

   Pour ce qui concerne les recherches ultérieures des années 1980 à nos jours, d'une part le recul parait insuffisant, notamment pour savoir si les lignes d'orientations des recherches ont réellement bougé en France, pour tracer avec suffisamment de garanties scientifiques, les apports des pensées dominantes en matière de sociologie marxiste. Toutefois, on peut s'y essayer et surtout indiquer des directions de recherches.

   Car il faut bien constater un prolongement de l'influence des auteurs cités précédemment, boostée certainement par les événements de mai 1968, dont les effets n'ont pas fini de provoquer des changements dans la société française. Le fait marquant - tant il est difficile de dissocier les divers aspects du marxisme en général, sur la plan philosophique et politique - est l'éloignement de plus en plus grand de la mouvance marxiste des sphères du pouvoir politique, du fait de la chute des appareils communistes (Parti, influence syndicale, organisations de jeunesse...), bien avant d'ailleurs l'effondrement de l'URSS et du bloc communiste aux début des années 1990. C'est dans le prolongement de tout le mouvement communiste critique que de nombreuses recherches, surtout réalisées aux croisements des sociologies politique et du travail, sont portées par la réflexions théoriques des auteurs emblématique de la période précédente. D'autant que de nombreuses oeuvres ne sont découvertes éditorialement que vers la fin des années 1960 et dans les années 1970, portant leur écho loin avant. (d'Ernst BLOCH, de GRAMSCI, dont l'influence est réelle en France, d'ALTHUSSER...). De multiples recherches nées dans les mouvances des grandes "hérésies" marxistes dans le domaine des sciences historico-sociales se poursuivent, parfois de manière souterraines (du point de vue de leur exposition médiatique), parallèlement au développement de quantités d'approches non marxistes et mêmes libérales qui deviennent dominantes dans le mode universitaire.

La dynamique même du capitalisme mondial provoque, même chez les chercheurs non marxistes, de multiples recherches sur les inégalités sociales, sur les conditions de vie, comme sur les conditions d'exercice du pouvoir politique et du pouvoir économique. Parmi ces recherches en sociologie, éclosent mille marxismes, dont beaucoup n'ont pas abandonné toute perspective politique (au sens d'applications concrètes de perspectives marxistes). Ces mille marxismes, qu'analyse pour la France et l'Italie André TOSEL, "se présentent sous forme inédite qu'il faudra interroger, ne serait-ce que parce que la fin de l'unité coercitive (et toujours provisoire) d'une orthodoxie marxiste légitime laisse indéterminé le pluralisme des milles marxismes. Quel est en effet le consensus minimal sur ce qu'il convient de nommer une interprétation marxiste légitime, étant entendu que cette légitimité est "faible" en ce qu'elle a fait son deuil de son devenir orthodoxe ou même hérésie. cette question est celle-là même que pose l'historien Éric J. Hobsbawm, le maître d'oeuvre de la dernière histoire en date du marxisme (Storia del marxismo, 1982)." On peut mesurer par les termes mêmes de cette interrogation, l'écho encore fort d'une problématique orthodoxie/hérésie qui traversait, bien avant les années 1960, la mouvance marxiste. D'ailleurs, surtout parmi ceux qui travaillent dans le domaine des sciences sociales - et nombreux qui nient ou camouflent encore aujourd'hui la genèse marxiste de leurs approches - cette manière de penser le marxisme a peu d'importance par rapport à l'approfondissement de leurs analyses sociologiques sur le fonctionnement du monde telle qu'il est, avec toutes ses contradictions, dans de multiples domaines (santé, logement, manière de faire de la politique, ect...). Pour prolonger la réflexion d'André TOSEL, nous pourrions écrire que la période qui commence après 1991 est le commencement de mille sociologies marxistes éclatées qui s'installent dans maints endroits de la société française, portant la critique marxiste sans en dire le nom et surtout sans prétentions hégémoniques aucunes, tant les débats orthodoxie/hérésies leur paraissent lointains, comme parait lointain encore l'horizon de l'application de principes politiques, économiques, sociaux qu'ils peuvent tirer de leurs recherches. Et d'ailleurs, maints auteurs, d'abord d'inspiration libérale ou proche, devant l'ampleur des effets sociaux, politiques et économiques, et maintenant environnementaux du développement du capitalisme en viennent à adopter des attitudes et des manières de penser critiques qui les distinguent de moins en moins de leurs collègues de formation marxiste...

      Ce n'est pas pour autant que certains sociologues ne se revendiquent pas marxistes. Pleinement, même s'ils s'épanouissent parfois à l'ombre de penseurs qu'ils diraient socio-démocrates ou libéraux comme André GLUCKSMANN, Bernard HENRY LÉVY et plus encore de Karl POPPER et de HAYEK. André TOSEL pense pouvoir établir une sorte de typologie suivant les prises de position, ce qui laisse d'ailleurs dans l'ombre les sociologues qui travaillent peu la sociologie politique, mais qui exercent leurs recherches de manière très sectorielle : "sortie hors du marxisme, tentative d'un retour à MARX et à un MARX minimal avec l'espoir d'une reconstruction accomplie par greffes d'autres courants de pensée, maintien du marxisme comme réserve d'une utopie critique en attente de jours meilleurs pour une reprise devenue inassignable de la théorie".

Il décrit alors le panorama d'un post-althussérisme, d'une déconstruction et refondation marxistes en France, qui concerne bien au-delà du travail des sociologues qui se réclament encore du marxisme.

Ayant souligné le fait que la France est un des pays où la crise du marxisme a été très violente, il relève un certain nombre d'éléments, dont il n'est pas sûr qu'ils fassent complètement le tour de la question :

- Les "nouveaux philosophiques" présentèrent une "note à payer" condamnant le communisme pour le goulag de l'Union Soviétique, l'échec à satisfaire les besoins des populations et le régime totalitaire (bien avant la chute de 1991) : l'humanisme semblait se présenter comme une sorte d'alternative au communisme, ce qui donna lieu à des recherches intéressantes comme celles de Lucien SÈVE (Marxisme et théorie de la personnalité, 1968, 1974), ce denier auteur restant dans une lecture conventionnelle du matérialisme dialectique ;

- D'autres tendances, plus sensibles aux impasses du marxisme, tentèrent une philosophie de la praxis. Comme Jacques TEXIER, Christine BUCI-GLUCKSMANN, André TOSEL (Praxis, une refondation de la philosophie marxiste, 1984).

- D'autres encore, tentèrent une reconstruction, fortement théorique, avec bilan à la clef, comme Henri LEFEBVRE (Le droit à la ville, 1968, 1973 ; La production de l'espace, 1974 ; De l'État, en 4 volumes, 1975-1978 ; Une pensée devenue monde, 1980).

- Certains tentèrent de mener cette reconstruction d'une autre manière, ainsi Georges LABICA et G. BENSUSSAN) dans leur difficile entreprise d'un Dictionnaire critique du marxisme (1982)...

- En cette période de délégitimation virulente du marxisme, se maintint un marxisme post-althussérien (mais non anti-althussérien), d'auteurs qui poursuivent des recherches, même privé de "rapport organique à la pratique", en un double sens : découverte continue de la complexité d'une oeuvre inachevée (Jacques BIDET, Que faire du Capital? Matériaux pour une refondation, 1985 et Jacques ROBELIN, Marxisme et socialisation, 1989) et poursuite d'une certaine productivité théorique (Étienne BALIBAR, Lire le Capital et J. WALLERSTEIN, sur les questions nationale et "raciale" et encore Yves SCHWARTZ, Expérience et connaissance du travail, 1988, et encore Toni ANDRÉANI, De la société à l'histoire, 1986...).

   "Toutes ces recherches, écrit André TOSEL, proposent une sorte de relecture critique de Marx et il conviendrait de préciser sur quel minimum doctrinal elles s'accordent pour se qualifier de "marxistes". En tout cas (outre le fait que, nous l'avons dit nous-mêmes, que maints sociologues ne s'en soucient pas... même si leur sociologie est emprunte, parfois fortement, mais sans un vocabulaire trop "marqué" de marxisme...), même si la victoire à la Pyrrhus de la nouvelle gauche "socialiste" les a alors renvoyé à la confidentialité en imposant les théoriciens sociaux-libéraux résignés à l'éternité du capitalisme et si elle a pu faire croire un instant aux vertus d'une politique du jugement déconnectée de toute critique substantielle des rapports sociaux néo-capitalistes pilotant l'ainsi nommée "modernisation", elles ont fait mieux que tenir bon, elles ont exploré les limites et impasses de cette modernisation, elles ont actualisé à leur manière la période anticapitaliste dont parlait le vieux Lukas (l'auteur fait référence aux dernières de ses oeuvres...), et cela avec la conscience du caractère irrémédiablement daté, fini et improposable des formes d'organisation et des stratégies du communisme historique. Leur propre faiblesse a résidé précisément dans précisément dans leur séparation d'avec tout processus politique à même de traduire positivement leurs instances critiques."

En effet, dans un univers des avoirs aujourd'hui éclatés en autant de disciplines et de sous-disciplines, malgré des volontés d'interdisciplinarités, les sociologies marxistes françaises font figure plutôt d'outils de résistance face à un capitalisme médiatiquement encore triomphant mais aux failles de plus en plus évidentes aux yeux de plus en plus de sociologues, même non marxistes.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme-léninisme aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Austache KOUVÉLAKIS, PUF,  collection Actuel Marx Confrontation, 2001.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 09:00

     Vu les modes en matière de communications aujourd'hui, on se sent obligé de commencer pour un avertissement : ceci n'est pas un article sur les réseaux sociaux d'Internet.

 

   L'analyse des réseaux est une approche issue de la sociologie, et précisément de l'interactionnisme structural. La théorie des réseaux sociaux conçoit les interactions sociales en termes de noeuds et de liens. Les noeuds sont habituellement les acteurs sociaux dans le réseau mais ils peuvent aussi représenter des institutions, et les liens sont les interactions ou des relations entre ces noeuds. Il peut exister plusieurs sortes de liens entre les noeuds. Dans sa forme la plus simple, un réseau social se modélise pour former une structure analysable où tous les liens significatifs entre les noeuds sont étudiés. Il en va de même pour les trous structuraux, c'est-à-dire une absence de liens directs entre deux sommets. Il est entre autres possible par cette approche et méthode de déterminer le capital social des acteurs sociaux.

 

Des définitions diverses

     Désignant un ensemble d'éléments interconnectés, la notion de réseau a un caractère polysémique dans le langage courant. D'un côté, elle possède souvent une connotation positive lorsqu'elle est employée à propose d"une forme organisationnelle ou de voies de communication. le réseau,renvoie ainsi, dans le domaine du management à des modes d'organisation souples et décentralisées, pensée comme plus efficaces que des structures hiérarchiques traditionnelles. D'un autre côté, les réseaux sont fréquemment associés au secret, aux activités clandestines et aux luttes d'influence quand il en est question dans les univers économique, médiatique, politique ou administratif. Dans ce dernier univers, la référence au réseau est d'autant plus péjorative que celui-ci se démarque du mode légitime d'organisation, analysé par le sociologue allemand Max WEBER : la bureaucratie. En effet, le réseau présente les avantages et les inconvénients d'une organisation non bureaucratique : il n'y a pas de fonction clairement définie, n'agit pas selon des règles écrites et impersonnelles et ne poursuit que des objectifs de court terme.

La notion de réseau s'est imposée récemment en sciences sociale. Dans son acception dominante, elle vise à caractériser soit un système de relations inter-individuelles ou inter-organisationnelles (un réseau complet), soit les relations propres à un individu (un réseau personnel). Ces relations peuvent être symétriques ou non. Elles sont définies par l'existence de contacts (interconnaissance, participation conjointe à un événement), la forme prise par des interactions (collaboration, contrôle, etc.) ou la nature du bien matériel ou symbolique échangé (amitié, commerce, etc.). le réseau est considéré comme un cadre dans lequel s'insère l'action d'un individu et qui est de nature à contraindre ou au contraire à faciliter. Quelle que soit la perspective adoptée, il s'agit de porter l'attention plus sur les propriétés relationnelles des individus que sur un attribut attaché a priori à leur personne ou aux groupes dont ils sont issus. La démarche des analystes de réseaux se veur "méso-sociologique" : ni individualiste ni structuraliste stricto sensu, mais une combinaison des niveaux d'analyse individuel, relationnel et structurel. (François DENORD)

 

Une élaboration théorique en trois grandes périodes

   Il existe aujourd'hui une association internationale de chercheurs en analyse de réseaux (International Network for Social network Analysis - INSMA) qui utilisent peu ou prou le même vocabulaire, mais la théorie des réseaux mobilise des éléments qui changent de signification d'une période à l'autre. Ces chercheurs ne puisent pas tous dans leurs conceptions à la même source et surtout n'ont pas - et parfois ils ne les abordent même pas - de réflexions sur les conflits et les coopérations.

    A. DEGENNE et M. FORSE, écrivent en 1994 (Les Réseaux sociaux) que "les fondations de ces différents édifices ont été construites entre les années 1940 et les années 1960 (outre les textes de certains auteurs classiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme ceux de BOUGLÉ et de SIMMEL). Dans les années 1960 et 1970 se sont développées des recherche méthodologiques destinées à assurer la mise en oeuvre rigoureuse. Des années 1980 à aujourd'hui, elles ont été amendées et perfectionnées, parfois par leurs auteurs aux-mêmes, parfois par d'autres et dans le même temps de nouvelles pistes se sont ouvertes".

L'analyse des réseaux se fonde sur :

- un cadre théorique qui repose sur une conception large de la structure sociale et de nombreuses études empiriques démontrant que "les comportements des individus sont liés aux structures dans lesquelles ils s'insèrent" (DEGENNE et FORSE, Les Réseaux sociaux, Armand Colin, 1994), chose d'ailleurs que les interactionnistes n'ont pas découverte. La sociométrie des individus a aussi contribué à l'essor de l'analyse des réseaux sociaux. L'apport empirique de la sociométrie est dû en partie à l'oeuvre de MORENO, qui est perçu comme un des précurseurs de l'analyse de réseau et de la psychologie sociale?. Enfin l'analyse de réseaux repose aussi sur l'apport des mathématiques aux sciences sociales : "Tôt dans le développement théorique de l'analyse de réseaux, des chercheurs ont trouvé des utilités aux modèles mathématiques" (S. WASSERMAN ET K. FAUST; Social network analysis. Methods and applications,  Cambridge University Press, 1994) ;

- un cadre méthodologique qui se réfère, quant à lui, à l'usage fait par le chercheur de données de types quantitatifs et qualitatifs et du traitement analytique de ces données.

    En 1957, Elisabeth BOTT publie son étude sur les systèmes de relations des familles. Elle émet l'hypothèse que "le degré de ségrégation des rôles entre mari et femme varie dans le même sens que la densité du réseau social de la famille" (Family and social network, The Free Press, 1971, 2ème édition) ; c'est-à-dire que la séparation distincte dans la répartition des tâches domestiques selon le genre tend à être plus élevées dans un réseau social où les membres sont fortement liés entre eux. L'hypothèse de BOTT demeure valide et non réfutée jusqu'à ce jour. Pour sa part, Stanley MILGRAM met en place, en 1967, un dispositif expérimental d'investigation qui fait encore aujourd'hui référence dans les recherches sur le "petit monde" (The small world problem, Psychology Today, n°1, 1967). Il a tenté de calculer le nombre de liens moyens qui séparent une personne de n'importe quelle autre personne sur Terre. Des recherches sur le petit monde sont encore menées actuellement.

   Aujourd'hui, les sujets de recherche en analyse de réseaux sont multiples, la famille, les relations de travail, la camaraderie, etc. Cette approche est actuellement aussi utilisée à d'autres fins que celles de la recherche scientifique, par des conseillers en relations professionnelles ou encore à des fins commerciales. Alors qu'au début, il s'agit surtout de mettre sur pied une approche qui permette de comprendre comment les individus interagissent les uns avec les autres, l'analyse des réseuaux dispose de nos jours d'outils variés et puissants.

  Outre l'ensemble des instruments qui permettent d'appréhender la structure d'un réseau (son diamètre, sa densité, etc.) trois niveaux d'analyse sont classiquement mis en oeuvre : le premier consiste à positionner les agents dans une structure relationnelle à l'aide d'indicateurs sociométriques ; le deusxème, à mettre en évidence l'existence de sous-groupes cohésifs au sein d'une population ; le troisième, à regrouper les agents en fonction de leurs profils relationnels, ce qui permet de passer du plan individuel au plan structural. A ces approches s'ajoutent des modèles plus complexes tentant d'articuler attributs des individus et propriétés relationnelles.

  L'une des vertus essentielles de l'analyse des réseaux est de mettre l'accent sur un type de ressources paradoxalement souvent délaissé par les sociologues : le "capital social", au sens non pas du droit des sociétés mais de la sociologie, notions théorisée dans les années 1970 et 1980, par Pierre BOURDIEU et James S. COLEMAN, notamment. Un individu peut tirer de son insertion dans des réseaux sociaux des profits qui ne sont réductibles ni à ses revenus, ni à son capital culturel. Peut-on pour autant parler d'une théorie des réseaux sociaux? Depuis les années 1960, un certain nombre d'auteurs ont voulu faire de l'analyse des réseaux un nouveau paradigme. Une telle démarche présente au moins deux risques : celui de penser le réseau comme autosuffisant et de laisser de côté les propriétés autres que "relationnelles" des individus (âge, sexe, origines sociales, etc.) ; celui de faire du réseau la texture "naturelle" du monde social, en omettant que les réseaux sont aussi des constructions sociales et historiques. C'est pourquoi l'analyse des réseaux doit avant tout être envisagée comme un ensemble de méthodes qui, en tant que telles, sont mobilisables par la plupart des grands courants théoriques : analyse stratégique, interactionnisme, structuralisme génétique, etc. (François DENORD)

 

Analyse des réseaux et problématiques coopération/conflit

      Même si certains auteurs n'oublient pas la lointaine référence aux études de Georg SIMMEL, penseur du conflit, il faut bien se rendre compte que les différentes études autour de la méthode d'analyse des réseaux font bien plus la place aux modalités de coopération des noeuds-individus ou organisations, qu'aux possible conflits entre eux. La "théorie" des réseaux ne semble s'intéresser qu'à ce qui se passe à l'intérieur d'une structure sociale donnée - ce qui n'est pas sans... intérêt - et semble peu utilisée pour comprendre les contradictions à l'intérieur d'un système social, que ce soit la famille, l'entreprise ou même une administration publique ou privé. Elle pourrait constitué néanmoins un outil utile pour comprendre comment dans une structure donnée, s'instaure des relations de coopération et de conflit, et surtout pour comprendre comment, ces structures s'insérant souvent dans un ensemble plus grand, des noeuds passent d'une attitude de coopération plus ou moins forte envers d'autres noeuds d'un même réseau pour nouer des relations avec un autre réseau, en contradiction avec cette dernière. On a souvent affaire, dans la réalité, à des relations entre réseaux, qui ont une importance égale, voire parfois supérieure, aux relations à l'intérieur d'un réseau. Si les auteurs se concentrent sur les conditions de l'efficacité des interactions dans un réseau, étudiant en fait souvent des relations entre noeuds dans des ensembles bureaucratiques, leurs études débouchent parfois sur un questionnement sur les conflits générés par ces interactions. Ce qui frappe, finalement, c'est aussi la porosité de ces réseaux, leur malléabilité et souvent leur précarité dans l'espace et dans le temps. On peut se poser aussi la question, en terme d'économie de moyens, si les questionnements micro-sociaux ainsi fréquemment posés, débouchent réellement sur des actions qui permettent précisément d'améliorer le fonctionnement desdits réseaux.

La mise à disposition des chercheurs d'outils mathématiques et informatiques peut souvent donner l'illusion d'une recherche qui progresse. Mais est-ce réellement le cas? Est-ce que, souvent, les chercheurs ne s'arrêtent-ils pas en cours de route - après tout, cette approche peut être fructueuse - dans leurs conclusions, sans doute freinés par la provenance même des commanditaires de telles études?

 

François DENORD, Théorie des réseaux, Encyclopedia Universalis, 2014.

 

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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:06

   Alors que beaucoup croyaient (et espéraient) que le marxisme ne fournirait plus d'explications valides et ne servirait plus à rien nu à personne, les événements, faits d'accroissement des inégalités et de divers problèmes de tout ordre, prouvent le contraire. C'est d'ailleurs, souvent, les politiques économiques et sociales opposées aux conceptions socialistes du monde, de par leurs propres effets sur la réelle marche du monde, qui provoquent le regain des études marxistes - et de la pensée marxiste en général - dans le monde, y compris dans les régions considérées les plus rétives, au coeur du capitalisme mondial, aux États-Unis (mais pas seulement) par exemple.

   Et, également, c'est parce que maints régimes politiques officiellement marxistes (et qui l'étaient si peu) ont aujourd'hui disparu, et que maints régimes prétendant encore l'appliquer (on pense à la Chine et à la Corée du Nord par exemple), sans plus illusionner personne (et à commencer par leurs propres bureaucraties), qu'est rendu possible un regain de la manière marxiste de penser le monde... et de le transformer (malgré tous ceux qui disent encore que cela n'est pas possible...).

   Il n'y a pas une sociologie marxiste, comme il n'y a jamais eu un seul marxisme, surtout après MARX (et même de son vivent, sans doute!), mais des sociologies marxistes. On ne saurait donc pas définir la sociologie marxiste parce qu'il n'existe pas en tant que telle : si les principes théoriques communs habitent, comme l'écrivent Bruno THIRY (de l'Institut d'Études Politiques de Paris), Antimo FARRO (de l'Université "La Sapienza" de Rome) et Larry PORTIS (de l'Université américaine de Paris), les différentes productions théoriques, ils ne sont pas suffisants pour rassembler celles-ci en un corps homogène. Les principes ou paradigmes peuvent s'énumérer ainsi :

- le principe de contradiction (emprunté à HEGEL) qui fonde le matérialisme dialectique ;

- l'existence de classes sociales différenciées, aux intérêts souvent contradictoires ;

- le rôle de l'État ancré dans les rapports de force ;

- le privilège accordé à l'étude des conflits et des mouvements sociaux,issus des contradictions sociales ;

- l'importance accordée aux "structures sociales" pour expliquer les trajectoires et les comportements individuels...

   "De plus, expliquent-ils encore, les sociologues marxistes ont été toujours profondément influencés par les débats qui ont eu cours dans la philosophie (LUKACS, KORSCH, GRAMSCI, ALTHUSSER) ou dans l'économie marxiste, pesant à leur tour sur les disciplines voisines.

En même temps, s'il est impossible de définir la sociologie marxiste, celle-ci a profondément influencé la sociologie en général parce que l'objet même de la théorie de Marx est au coeur de la sociologie. On peut redire avec Henri LEFEBVRE (1901-1991) que "Marx n'est pas sociologue, mais (qu') il y a une sociologie dans le marxisme".

En effet, à côté du Marx savant, le Marx militant, organisateur de la classe ouvrière et des mouvements sociaux, n'a pas cessé d'influencer la production scientifique du premier. Di autrement, l'existence même de mouvements sociaux renvoie au marxisme, même s'il n'en est pas l'initiateur, pour au moins savoir ce qu'il peut en dire. Historiquement, le contexte économique, politique et social fortement conflictuel a été favorable à l'épanouissement d'un marxisme théorique et de sociologies marxistes." Ils continuent en écrivant que "le dernier exemple historique est la longue période de croissance des Trente glorieuses. Dans certains pays, un mouvement syndical puissamment revendicatif, proche de partis communistes eux aussi assez forts, a attiré des intellectuels qui ont actualisé et développé les travaux de Marx. C'est vrai en France, en Italie, en Amérique Latine, mais ce l'est beaucoup moins, sinon pas du tout, aux États-Unis et en Grande-Bretagne où les intellectuels marxistes n'ont pas ou peu de rapport avec le mouvement ouvrier. Durant ces mêmes Trente Glorieuses, les mouvements de libération du tiers-monde (Algérie, Viet-Nam, Afrique Noire) et les tentatives de développement (Algérie, Cuba, Amérique Latine...) ont aussi favorisé un retour aux thèses de Marx sur la critique et le dépassement du capitalisme. Ainsi, la conjonction du renforcement du mouvement ouvrier et du développement des luttes de libération du tiers-monde créait un climat favorable au rayonnement du marxisme et à la production de nouvelles théories ou sociologies, profondément influencées ou se réclamant du marxisme", les sociologies marxistes.

A ce constat qui date de la fin des années 1990, en un temps où déjà les effets des Trente Glorieuses se sont beaucoup atténués (depuis les années 1980), il faut ajouter que le développement du capitalisme (mondialisation, financiarisation, informatisation avec Internet) engendre de nouvelles configurations sociales et oblige à prendre en compte nombre de données sociologiques nouvelles (et notamment la perte d'importance des masses ouvrières et paysannes). Et que le développement des effets de ce nouveau développement capitaliste provoque lui-même la résurgence d'analyses marxistes, notamment en Amérique Latine, aux États-Unis mêmes, en Asie et en Afrique.

  Si ces auteurs se concentrent sur les sociologies marxistes en France, en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, d'autres élaborations théoriques se sont développées ailleurs. En tout cas; ce qui sépare les sociologies marxistes des autres, c'est la prise en compte du facteur économique dans la société, et même souvent, une prépondérance de ce facteur dans l'explication sociologique. Sans compter le fait que les sociologues autour du marxisme refusent de camper dans une position neutre, optant pour la défense de classes sociales ouvrières et paysans, mais pas seulement, tout en insistant sur le caractère scientifique de leurs travaux.

    Le constat du renouveau des études marxistes date maintenant déjà du début des années 2000, et ses causes sont multiples, la principale étant au coeur de l'économie, précisément l'élément capital (sans jeu de mots) du marxisme. Tony ANDRÉANI, de l'Université Paris VIII, écrévait dans le premier livre d'une série de livres Marx contemporain :

"Il y a quelques années des sociologues et des économistes s'interrogeaient sur le dépassement du taylorisme et du fordisme, certains croyant en l'avènement d'un nouveau modèle productif, baptisé "toyotisme" ou "udevallien", qu'ils croyaient porteur d'une réduction de la division du travail, d'une requalification de la main-d'oeuvre, d'un nouveau compromis social plus favorable au salariat. On mesure aujourd'hui l'étendue de leurs illusions et la pertinence de l'analyse marxienne. Non que Marx ait anticipé la forme actuelle du système productif mais il avait décrypté les tendances de fond du système capitalite, et l'on voit bien qu'elles sont toujours à l'oeuvre : la tendance à la prolongation du travail ; la tendance à l'intensification du travail,qui est aujourd'hui confirmée par toutes les études ; la tendance à l'accroissement de la division du travail, qui se manifeste par la coupure entre une élite intellectuelle high tech surpayée et le reste du salariat, qui crée d'ailleurs de forts clivages au sein même du monde des cadres ; la tendance à la déqualification, qui affecte la plus grande partie des opérateurs, notamment parmi les employés ; la tendance à la mise en concurrence de tous avec tous, qui entraine une énorme dégradation du climat social ; la tendance à traiter la force de travail comme un outil, comme lui "employable", "mobile" et "flexible" (selon les termes de l'idéologie managériale du moment) à volonté, et plus généralement comme un coût et non comme une source de richesse." Il y ajoute, dans la longue série de ces causes du regain à la fois des études marxistes et des luttes de classes, la crise économique chronique qui frappe le monde : tendance à la surproduction, au chômage de masse (souvent camouflé dans les chiffres officiels), à la constitution permanente d'un lumpen-prolétariat aux caractéristiques diversifiées...

 

Tony ANDRÉANI, Pourquoi Marx revient... ou reviendra, dans Marx contemporain, Éditions Syllepse, 2003. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 09:19

    Docteur en physique théorique du Massachusetts Institute of Technology (MIT) Harrison Colyar WHITE, est actuellement l'un des plus influents sociologues. Le professeur américain émérite à l'université Columbia joue un rôle significatif dans ce qu'on appelle la "révolution Harvard", en analyse de réseaux et pour la sociologie relationnelle. Il a élaboré plusieurs modèles mathématiques des structures sociales, incluant les chaînes de vacances et le blockmodels. Leader d'une révolution toujours en cours en sociologie, qui utilise la modélisation des structures sociales plutôt que de se focaliser sur des attributs ou des attitudes individuelles. Ses travaux, qui inspirent beaucoup de chercheurs à travers le monde, dépassent les éléments d'un interactionnisme symbolique et concurrencent ceux des chercheurs en individualisme méthodologique. Animé par un fort syncrétisme scientifique qui couvre maints domaines, Harrison WHITE ouvre une voie à la sociologie, notamment aux États-Unis, qui permet de mieux prendre en compte, sans pour autant les aborder de front, les dynamismes de conflit-coopération.

   Depuis ses premières études universitaires (au MIT) à l'âge de 15 ans, malgré son intérêt marqué pour la physique fondamentale, il se tourne plutôt vers les facultés des sciences sociales. Sans faire réel plan de carrière en sociologie, publiant des travaux en physique théorique (notamment dans la revue Physical Review) (1958), obtenant un doctorat en sociologie en 1960, il enseigne dans cette dernière discipline dans plusieurs universités (Harvard, Arizona, Chicago, Carnegie-Mellon, Édimgourg...).

Sa présentation la plus achevé de la nouvelle sociologie se trouve dans son livre Identity and Control, d'abord publié en 1995, puis réécrit en 2008, grâce à l'apport de Michel GROSSETTI. Avant de se retirer en Arizona, Harrison WHITE s'intéresse également à la sociolinguistique, à l'art et les stratégies d'affaire. A travers son enseignement, il contribue à la formation de nombreux grands sociologues, notamment Peter BEARMAN, Paul DiMAGGIO, Mark GRANOVETTER, Nicholas MULLINS ou Barry WELLMAN.

 

L'interactionnisme structural...

   Malgré l'aridité de ses ouvrages et un formalisme poussé dans la présentation de ses théories en sociologie, Harrison WHITE parvient à impulser de nombreuses analyses sur les réseaux sociaux. Il a notamment développé l'analyse dite des matrices découpées en blocs qui permet de mettre en évidence des positions structuralement équivalentes dans un réseau (équivalence structurale). Son ancien étudiant et collaborateur Ronald BREIGER présente ainsi en 2005 son oeuvre :

"White aborde les problèmes reliés à la notion de structure sociale traversant l'ensemble des sciences sociales. Il a notamment contribué

- aux théories des structures classificatoires englobant de rôles dans les système de parenté des peuples autochtones d'Australie et des institutions australiennes de l'Occident contemporain,

- des modèles basés sur les équivalences entre acteurs à travers des réseaux de plusieurs types de relations sociales,

- la théorisation de la mobilité  sociale dans les systèmes d'organisations,

- une théorie structurelle de l'action sociale qui met l'accent sur le contrôle, l'agentivité, le récit et l'identité,

- une théorie des marchés de production économiques conduisant à l'élaboration d'un environnement réseau pour les identités des marchés et de nouvelles méthodes de comptabilisation des bénéfices, des prix et des parts de marché

- et une théorie du langage qui met l'accent sur la commutation entre les domaines relevant du social, du culturel et idiomatique au sein des réseaux de discours.

Son affirmation théorique la plus explicite est "Identité et contrôle (1992), bien que plusieurs des composantes principales de sa théorie de la formation mutuelle des réseaux, des institutions et d'agentivité apparaissent aussi clairement dans Careers and creativity ; Forces in the Arts (1993), écrit pour un public moins spécialisé."

 

   Bien entendu, Harrison WHITE n'est pas le seul sociologue à élaborer une théorie des réseaux, laquelle, s'est essentiellement affirmée dans le monde anglo-saxon, malgré la contribution importante dans le domaine des sciences menée par Michel CALLON et Bruno LATOUR (La science telle qu'elle se fait, 1991). D'autres, anthropologues, psychologues (autour de Manchester notamment), Clyde MITCHELL ou Elisabeth BOTT, ont réalisé dans leurs domaines des recherches notables. Mais les étudiants de WHITE, sans nécessairement d'ailleurs utiliser la notion d'équivalence, appliquent l'analyse des réseaux à des domaines divers : stratification sociale, marché du travail...  Deux d'entre eux ont particulièrement contribué à faire connaitre ces méthodes : Nancy LEE, qui a étudié les réseaux d'interconnaissances qui permettent à des femmes d'entrer en contact avec des médecins acceptant de pratiquer illégalement l'avortement ; Mark GRANOVETTER (Le Marché autrement : les réseaux dans l'économie, 2000) qui a mis en évidence le rôle que les réseaux sociaux jouent dans la recherche d'emploi et défendu la thèse devenue célèbre de la "force des liens faibles". Il soutient l'idée qu'en général un individu n'obtient pas un travail par l'entremise des personnes dont il est le plus proche, mais grâce à des contacts diversifiés. (François DENORD)

 

Harrison WHITE, Identité et contrôle. Une théorie de l'émergence des formations sociales, Éditions de l'EHESS, 2011 ; La carrières des peintres au XIXe siècle. Du système académique au marché des impressionnistes, Flammarion, 1991.

GROSSETTI, Michel et Frédéric GODART, Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l'action, SociologieS, 2007 (sur Internet, voir sociologies.revues.org)

François DENORD, Théorie des réseaux, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 13:59

       L'interactionnisme structural ou encore sociologie whitienne, ou sociologie des dynamiques relationnelles ou relational sociology est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" du docteur en physique théorique du MIT (Masachusetts Institute of Technology) Harrison WHITE. Ses précurseurs sont Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ, Pierre BOURDIEU. Elle est lié au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux (B; LATOUR et J. LAW), à l'analyse des réseaux, et à un ensemble de sociologies, même marxistes, et à ce titre fait beaucoup de place que l'interactionnisme antérieur au conflit, à la dynamique coopération-conflit.

Harrison WHITE, qui veut expliquer l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de façon à réduire les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoqué par l'incertitude, veut fonder un nouveau paradigme prenant en compte l'ensemble des grandes conceptualisations de la sociologie. Il s'agit d'une tentative qui ne fait bien entendu pas consensus chez les sociologues.

   La difficulté d'intégration de tant d'approches antérieures est suffisamment grande pour que l'auteur de Identity and Control s'y reprenne une deuxième fois pour élaborer un texte abordable, avec la participation et à la demande de son introducteur en France, Michel GROSSETTI. Une réécriture profonde, une présentation plus approfondie est réalisés en 2008.

 

Définition et axiomes

  Comme toute nouvelle approche, même si elle fait appel à de nombreux éléments provenant de nombreuses sources, pour définir l'interactionnisme structural, il faut s'initier à un vocabulaire particulier. L'individu, comme la société, n'est pas en soi une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens ; un "identité sociale" comme les autres. En d'autres termes, "individu" n'est pas un terme interchangeable avec homo sapiens ; "individu" n'est pas un terme neutre ; il s'inscrit dans un contexte social de sens, historique. La biophysique ne peut pas expliquer ce qu'est un "individu", car il s'agit d'une identité sociale (porteuse de sens) et non pas de l'organisme biologique. Dans l'interactionnisme structural, les identités sociales déterminent (influencent dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales, tout comme, simultanément, les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

A noter que les habitués des analyses marxistes ou marxisantes ne seront pas bouleversés par une telle présentation, à l'inverse de ceux qui, mettant leur confiance à une sociologie hélas encore dominante, ont trop souvent placé l'individu comme le deus ex machina de la marche du monde. Les familiers du darwinisme (le vrai...) comme ceux d'une grande partie de la sociologie française non plus. Cette présentation pourrait même paraitre décidément "basique" pour certains..

"Structure sociale" et "identité sociale" sont ici des notions utilisées pour désigner des "formations sociales" ayant émergé (pris forme) dans un contexte social spécifique ; un Netdom - concept comparable à celui du cercle social chez SIMMEL. Le chercheur vise à expliquer l'émergence des formations sociales, ainsi qu'à comprendre leurs évolutions ou dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles (ou "holomorphes") d'"efforts de contrôle de part et d'autre, qui font émerger des identités sociales.

  On pourrait présenter l'interactionnisme structural comme l'une des deux théories sociologique en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant entièrement de l'individualisme méthodologique et principalement portée par James COLEMAN, et en France par Raymond BOUDON. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme. On peut noter par ailleurs que à l'inverse, le renouvellement du marxisme actuel est marqué par précisément un abandon d'un formalisme qui s'est longtemps confondu avec un marxisme idéologique au service de régimes politiques nommés faussement socialistes ou communistes.

   Bien que cette approche vise à expliquer l'action sociale, elle s'éloigne cependant radicalement des approches classiques en termes d'"action sociale" en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse, comme le faisait encore l'interactionnisme symbolique. Dans ces analyses, Harrison WHITE et ses collaborateurs, "l'individu" est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. On ne peut s'empêcher de penser aux réflexions d'un Michel CROZIER sur la sociologie des organisations, qui lui aussi, donne une place très importance à la question des "zones d'incertitude".

  

     Trois axiomes reviennent souvent dans l'interactionnisme structural :

- Le chaos est endémique (permanent). l'incertitude est endémique et angoissante ;

- Il existe des "efforts de contrôle" qui sont déployés par les entités sociales à la recherche d'appuis et de réduction des incertitudes ;

- Le chercheur doit se concentrer sur l'étude des histoires contenues dans les relations.

  Le chaos est endémique - et sans doute la concentration des populations et leur importance numérique y est pour quelque chose dans cette perception des choses  : les interactions premières ont eu lieu dans un chaos intrinsèque qui tend vers l'organisation, via un processus de régulation sociale qui permet de limiter les coûts des interactions hasardeuses et incertaines. C'est à force d'efforts de régulation des interactions qu'émergent les "formations sociales". Mais celles-ci demeurent toujours menacées de dissolution ; rien ne se maintient éternellement et trop d'incertitudes ou d'imprévisibilités existent pour que ces formations sociales soient à l'abri des fluctuations, influences et contrecoups du reste de ce qui les entourent. Elles tentent cependant à exister et à se maintenir en cherchant à s'ancrer dans la réalité. Pour cela, elles veillent à réduire les incertitudes. Dit autrement, les formations sociales sont constamment soumises à des forces centripètes et des forces centrifuges, et plus ces formations sont importantes, plus elles subissent ces tensions.

Ce qui explique l'action sociale dans cette approche est la réduction des incertitudes par des "efforts de contrôle" sur les interactions. En agissant de façon à réduire les incertitudes, les entités sociales produisent du sens.

A force d'"effort de contrôle" des interactions de la part des formations sociales à la recherche d'appuis, elles en viennent à se distinguer socialement et prendre assez de sens pour être reconnues par un observateur, il s'agit alors d'une identité sociale ; qui en son sens général défini par Harrison WHITE, désigne : toute source d'action qui n'est pas explicable par le biophysique et à laquelle un observateur peut attribuer du sens. Ainsi, pour continuer à se maintenir et à exister, malgré un chaos endémique (l'absence de régularité intrinsèque, d'un ordre naturel), les identités sociales vont déployer toutes sortes "d'efforts de contrôle" pour survivre - sauf à se transformer, voire disparaître.

C'est essentiellement à travers les histoires ; les sens que prennent les identités sociales, que leurs actions sociales s'étudient. le sens dont il est ici question est entièrement construit dans l'interaction sociale : il ne provient jamais d'un seul acteur social isolé. Les récits se construisent à travers les interactions. Les relations sont des histoires d'interactions. L'étude de la coévolution des formations sociales implique de s'intéresser aux histoires qui sous-tendent les relations et au sens qui a été posé socialement lors d'interactions sociales, sur et par les formations sociales elles-mêmes.

   Pour certains, l'interactionnisme structural est une approche subversive qui prend pour fondement que rien de sociologique n'existe d'emblée ; que si l'on observe des "sociétés", des "cultures", des "individus", des "castes... c'est parce qu'au fil des interactions sociales, se sont construites toutes ces formations sociales. Pourtant, irrésistiblement, on ne peut s'empêcher de penser que par rapport à des approches marxistes, qui mettent en avant surtout des contradictions, ce que Harrison WHITE et ses collaborateurs ne font pas, du moins directement, que le chemin parcouru par la sociologie - notamment américaine - est décidément laborieux pour parvenir à ce qu'une autre sociologie savait déjà : les formations sociales, comme les actions sociales, en question, ne vont pas toutes dans la même direction ou vers le même buts...  Par ailleurs, bien entendu la formation sociale, dans leur sens, ne recouvre pas exactement le sens qu'en donne les penseurs marxistes.

 

Une portée considérable, rendue possible par de nombreux auteurs, en dépassant un certain formalisme

     L'ouvrage, surtout avant sa révision, de Harrison WHITE est très aride et très dense, difficile d'accès. Ne serait-ce que avec beaucoup de circonvolutions, il multiplie les emprunts à des approches déjà bien fructueuses en elles-mêmes... Un lexique de l'interactionnisme structural est d'ailleurs bien plus aisé à établir à partir de l'ouvrage de 2008 que à partir de celui de 1992. Il suscite d'ailleurs de nombreux commentaires, en Europe comme aux États-Unis, et stimule pas mal de recherches. Il est difficile de tracer un parcours des influences, tant que travaux interdisciplinaires se sont multipliés à partir des travaux d'Harrison WHITE.

En 2013, par exemple, un appel à publication lancé par la section "Recherches sur les réseaux sociologiques" de l'Association allemande de sociologie, en arguant que bien que les avancées en sociologie relationnelle se produisent majoritaires aux États-Unis, la sociologie relationnelle a des racines profondes dans la sociologie de langue allemande. En plus de SIMMEL, MARX, ÉLIAS et LUHMANN, cette traditions allemande inclut des sociologues comme Leopold von WIESS, Karl MANNHEIM, Theodor LITT, Alfred SHÜTZ et Helmauth PLESSNER. Deux livres sur la sociologie relationnelle de F. DEPELTEAU et C.POWELL sont publiés en 2013, Conceptualizing Relational Sociology and Applying Relational Sociology. 

 

Michel GROSSETTI et Frédéric GODART; Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l'action. Introduction au texte de Harrison White, Réseaux et Histoire, SociologieS, 2007. Harrison WHITE, traduit et remanié avec Frédéric GODART et Michel GROSSETTI, sous la direction de H.C. WHITE; Indentité et contrôle, Les éditions de l'EHESS, septembre 2007.

 

   

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