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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:06

   Alors que beaucoup croyaient (et espéraient) que le marxisme ne fournirait plus d'explications valides et ne servirait plus à rien nu à personne, les événements, faits d'accroissement des inégalités et de divers problèmes de tout ordre, prouvent le contraire. C'est d'ailleurs, souvent, les politiques économiques et sociales opposées aux conceptions socialistes du monde, de par leurs propres effets sur la réelle marche du monde, qui provoquent le regain des études marxistes - et de la pensée marxiste en général - dans le monde, y compris dans les régions considérées les plus rétives, au coeur du capitalisme mondial, aux États-Unis (mais pas seulement) par exemple.

   Et, également, c'est parce que maints régimes politiques officiellement marxistes (et qui l'étaient si peu) ont aujourd'hui disparu, et que maints régimes prétendant encore l'appliquer (on pense à la Chine et à la Corée du Nord par exemple), sans plus illusionner personne (et à commencer par leurs propres bureaucraties), qu'est rendu possible un regain de la manière marxiste de penser le monde... et de le transformer (malgré tous ceux qui disent encore que cela n'est pas possible...).

   Il n'y a pas une sociologie marxiste, comme il n'y a jamais eu un seul marxisme, surtout après MARX (et même de son vivent, sans doute!), mais des sociologies marxistes. On ne saurait donc pas définir la sociologie marxiste parce qu'il n'existe pas en tant que telle : si les principes théoriques communs habitent, comme l'écrivent Bruno THIRY (de l'Institut d'Études Politiques de Paris), Antimo FARRO (de l'Université "La Sapienza" de Rome) et Larry PORTIS (de l'Université américaine de Paris), les différentes productions théoriques, ils ne sont pas suffisants pour rassembler celles-ci en un corps homogène. Les principes ou paradigmes peuvent s'énumérer ainsi :

- le principe de contradiction (emprunté à HEGEL) qui fonde le matérialisme dialectique ;

- l'existence de classes sociales différenciées, aux intérêts souvent contradictoires ;

- le rôle de l'État ancré dans les rapports de force ;

- le privilège accordé à l'étude des conflits et des mouvements sociaux,issus des contradictions sociales ;

- l'importance accordée aux "structures sociales" pour expliquer les trajectoires et les comportements individuels...

   "De plus, expliquent-ils encore, les sociologues marxistes ont été toujours profondément influencés par les débats qui ont eu cours dans la philosophie (LUKACS, KORSCH, GRAMSCI, ALTHUSSER) ou dans l'économie marxiste, pesant à leur tour sur les disciplines voisines.

En même temps, s'il est impossible de définir la sociologie marxiste, celle-ci a profondément influencé la sociologie en général parce que l'objet même de la théorie de Marx est au coeur de la sociologie. On peut redire avec Henri LEFEBVRE (1901-1991) que "Marx n'est pas sociologue, mais (qu') il y a une sociologie dans le marxisme".

En effet, à côté du Marx savant, le Marx militant, organisateur de la classe ouvrière et des mouvements sociaux, n'a pas cessé d'influencer la production scientifique du premier. Di autrement, l'existence même de mouvements sociaux renvoie au marxisme, même s'il n'en est pas l'initiateur, pour au moins savoir ce qu'il peut en dire. Historiquement, le contexte économique, politique et social fortement conflictuel a été favorable à l'épanouissement d'un marxisme théorique et de sociologies marxistes." Ils continuent en écrivant que "le dernier exemple historique est la longue période de croissance des Trente glorieuses. Dans certains pays, un mouvement syndical puissamment revendicatif, proche de partis communistes eux aussi assez forts, a attiré des intellectuels qui ont actualisé et développé les travaux de Marx. C'est vrai en France, en Italie, en Amérique Latine, mais ce l'est beaucoup moins, sinon pas du tout, aux États-Unis et en Grande-Bretagne où les intellectuels marxistes n'ont pas ou peu de rapport avec le mouvement ouvrier. Durant ces mêmes Trente Glorieuses, les mouvements de libération du tiers-monde (Algérie, Viet-Nam, Afrique Noire) et les tentatives de développement (Algérie, Cuba, Amérique Latine...) ont aussi favorisé un retour aux thèses de Marx sur la critique et le dépassement du capitalisme. Ainsi, la conjonction du renforcement du mouvement ouvrier et du développement des luttes de libération du tiers-monde créait un climat favorable au rayonnement du marxisme et à la production de nouvelles théories ou sociologies, profondément influencées ou se réclamant du marxisme", les sociologies marxistes.

A ce constat qui date de la fin des années 1990, en un temps où déjà les effets des Trente Glorieuses se sont beaucoup atténués (depuis les années 1980), il faut ajouter que le développement du capitalisme (mondialisation, financiarisation, informatisation avec Internet) engendre de nouvelles configurations sociales et oblige à prendre en compte nombre de données sociologiques nouvelles (et notamment la perte d'importance des masses ouvrières et paysannes). Et que le développement des effets de ce nouveau développement capitaliste provoque lui-même la résurgence d'analyses marxistes, notamment en Amérique Latine, aux États-Unis mêmes, en Asie et en Afrique.

  Si ces auteurs se concentrent sur les sociologies marxistes en France, en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, d'autres élaborations théoriques se sont développées ailleurs. En tout cas; ce qui sépare les sociologies marxistes des autres, c'est la prise en compte du facteur économique dans la société, et même souvent, une prépondérance de ce facteur dans l'explication sociologique. Sans compter le fait que les sociologues autour du marxisme refusent de camper dans une position neutre, optant pour la défense de classes sociales ouvrières et paysans, mais pas seulement, tout en insistant sur le caractère scientifique de leurs travaux.

    Le constat du renouveau des études marxistes date maintenant déjà du début des années 2000, et ses causes sont multiples, la principale étant au coeur de l'économie, précisément l'élément capital (sans jeu de mots) du marxisme. Tony ANDRÉANI, de l'Université Paris VIII, écrévait dans le premier livre d'une série de livres Marx contemporain :

"Il y a quelques années des sociologues et des économistes s'interrogeaient sur le dépassement du taylorisme et du fordisme, certains croyant en l'avènement d'un nouveau modèle productif, baptisé "toyotisme" ou "udevallien", qu'ils croyaient porteur d'une réduction de la division du travail, d'une requalification de la main-d'oeuvre, d'un nouveau compromis social plus favorable au salariat. On mesure aujourd'hui l'étendue de leurs illusions et la pertinence de l'analyse marxienne. Non que Marx ait anticipé la forme actuelle du système productif mais il avait décrypté les tendances de fond du système capitalite, et l'on voit bien qu'elles sont toujours à l'oeuvre : la tendance à la prolongation du travail ; la tendance à l'intensification du travail,qui est aujourd'hui confirmée par toutes les études ; la tendance à l'accroissement de la division du travail, qui se manifeste par la coupure entre une élite intellectuelle high tech surpayée et le reste du salariat, qui crée d'ailleurs de forts clivages au sein même du monde des cadres ; la tendance à la déqualification, qui affecte la plus grande partie des opérateurs, notamment parmi les employés ; la tendance à la mise en concurrence de tous avec tous, qui entraine une énorme dégradation du climat social ; la tendance à traiter la force de travail comme un outil, comme lui "employable", "mobile" et "flexible" (selon les termes de l'idéologie managériale du moment) à volonté, et plus généralement comme un coût et non comme une source de richesse." Il y ajoute, dans la longue série de ces causes du regain à la fois des études marxistes et des luttes de classes, la crise économique chronique qui frappe le monde : tendance à la surproduction, au chômage de masse (souvent camouflé dans les chiffres officiels), à la constitution permanente d'un lumpen-prolétariat aux caractéristiques diversifiées...

 

Tony ANDRÉANI, Pourquoi Marx revient... ou reviendra, dans Marx contemporain, Éditions Syllepse, 2003. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 09:19

    Docteur en physique théorique du Massachusetts Institute of Technology (MIT) Harrison Colyar WHITE, est actuellement l'un des plus influents sociologues. Le professeur américain émérite à l'université Columbia joue un rôle significatif dans ce qu'on appelle la "révolution Harvard", en analyse de réseaux et pour la sociologie relationnelle. Il a élaboré plusieurs modèles mathématiques des structures sociales, incluant les chaînes de vacances et le blockmodels. Leader d'une révolution toujours en cours en sociologie, qui utilise la modélisation des structures sociales plutôt que de se focaliser sur des attributs ou des attitudes individuelles. Ses travaux, qui inspirent beaucoup de chercheurs à travers le monde, dépassent les éléments d'un interactionnisme symbolique et concurrencent ceux des chercheurs en individualisme méthodologique. Animé par un fort syncrétisme scientifique qui couvre maints domaines, Harrison WHITE ouvre une voie à la sociologie, notamment aux États-Unis, qui permet de mieux prendre en compte, sans pour autant les aborder de front, les dynamismes de conflit-coopération.

   Depuis ses premières études universitaires (au MIT) à l'âge de 15 ans, malgré son intérêt marqué pour la physique fondamentale, il se tourne plutôt vers les facultés des sciences sociales. Sans faire réel plan de carrière en sociologie, publiant des travaux en physique théorique (notamment dans la revue Physical Review) (1958), obtenant un doctorat en sociologie en 1960, il enseigne dans cette dernière discipline dans plusieurs universités (Harvard, Arizona, Chicago, Carnegie-Mellon, Édimgourg...).

Sa présentation la plus achevé de la nouvelle sociologie se trouve dans son livre Identity and Control, d'abord publié en 1995, puis réécrit en 2008, grâce à l'apport de Michel GROSSETTI. Avant de se retirer en Arizona, Harrison WHITE s'intéresse également à la sociolinguistique, à l'art et les stratégies d'affaire. A travers son enseignement, il contribue à la formation de nombreux grands sociologues, notamment Peter BEARMAN, Paul DiMAGGIO, Mark GRANOVETTER, Nicholas MULLINS ou Barry WELLMAN.

 

L'interactionnisme structural...

   Malgré l'aridité de ses ouvrages et un formalisme poussé dans la présentation de ses théories en sociologie, Harrison WHITE parvient à impulser de nombreuses analyses sur les réseaux sociaux. Il a notamment développé l'analyse dite des matrices découpées en blocs qui permet de mettre en évidence des positions structuralement équivalentes dans un réseau (équivalence structurale). Son ancien étudiant et collaborateur Ronald BREIGER présente ainsi en 2005 son oeuvre :

"White aborde les problèmes reliés à la notion de structure sociale traversant l'ensemble des sciences sociales. Il a notamment contribué

- aux théories des structures classificatoires englobant de rôles dans les système de parenté des peuples autochtones d'Australie et des institutions australiennes de l'Occident contemporain,

- des modèles basés sur les équivalences entre acteurs à travers des réseaux de plusieurs types de relations sociales,

- la théorisation de la mobilité  sociale dans les systèmes d'organisations,

- une théorie structurelle de l'action sociale qui met l'accent sur le contrôle, l'agentivité, le récit et l'identité,

- une théorie des marchés de production économiques conduisant à l'élaboration d'un environnement réseau pour les identités des marchés et de nouvelles méthodes de comptabilisation des bénéfices, des prix et des parts de marché

- et une théorie du langage qui met l'accent sur la commutation entre les domaines relevant du social, du culturel et idiomatique au sein des réseaux de discours.

Son affirmation théorique la plus explicite est "Identité et contrôle (1992), bien que plusieurs des composantes principales de sa théorie de la formation mutuelle des réseaux, des institutions et d'agentivité apparaissent aussi clairement dans Careers and creativity ; Forces in the Arts (1993), écrit pour un public moins spécialisé."

 

   Bien entendu, Harrison WHITE n'est pas le seul sociologue à élaborer une théorie des réseaux, laquelle, s'est essentiellement affirmée dans le monde anglo-saxon, malgré la contribution importante dans le domaine des sciences menée par Michel CALLON et Bruno LATOUR (La science telle qu'elle se fait, 1991). D'autres, anthropologues, psychologues (autour de Manchester notamment), Clyde MITCHELL ou Elisabeth BOTT, ont réalisé dans leurs domaines des recherches notables. Mais les étudiants de WHITE, sans nécessairement d'ailleurs utiliser la notion d'équivalence, appliquent l'analyse des réseaux à des domaines divers : stratification sociale, marché du travail...  Deux d'entre eux ont particulièrement contribué à faire connaitre ces méthodes : Nancy LEE, qui a étudié les réseaux d'interconnaissances qui permettent à des femmes d'entrer en contact avec des médecins acceptant de pratiquer illégalement l'avortement ; Mark GRANOVETTER (Le Marché autrement : les réseaux dans l'économie, 2000) qui a mis en évidence le rôle que les réseaux sociaux jouent dans la recherche d'emploi et défendu la thèse devenue célèbre de la "force des liens faibles". Il soutient l'idée qu'en général un individu n'obtient pas un travail par l'entremise des personnes dont il est le plus proche, mais grâce à des contacts diversifiés. (François DENORD)

 

Harrison WHITE, Identité et contrôle. Une théorie de l'émergence des formations sociales, Éditions de l'EHESS, 2011 ; La carrières des peintres au XIXe siècle. Du système académique au marché des impressionnistes, Flammarion, 1991.

GROSSETTI, Michel et Frédéric GODART, Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l'action, SociologieS, 2007 (sur Internet, voir sociologies.revues.org)

François DENORD, Théorie des réseaux, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

 

 

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 13:59

       L'interactionnisme structural ou encore sociologie whitienne, ou sociologie des dynamiques relationnelles ou relational sociology est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" du docteur en physique théorique du MIT (Masachusetts Institute of Technology) Harrison WHITE. Ses précurseurs sont Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ, Pierre BOURDIEU. Elle est lié au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux (B; LATOUR et J. LAW), à l'analyse des réseaux, et à un ensemble de sociologies, même marxistes, et à ce titre fait beaucoup de place que l'interactionnisme antérieur au conflit, à la dynamique coopération-conflit.

Harrison WHITE, qui veut expliquer l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de façon à réduire les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoqué par l'incertitude, veut fonder un nouveau paradigme prenant en compte l'ensemble des grandes conceptualisations de la sociologie. Il s'agit d'une tentative qui ne fait bien entendu pas consensus chez les sociologues.

   La difficulté d'intégration de tant d'approches antérieures est suffisamment grande pour que l'auteur de Identity and Control s'y reprenne une deuxième fois pour élaborer un texte abordable, avec la participation et à la demande de son introducteur en France, Michel GROSSETTI. Une réécriture profonde, une présentation plus approfondie est réalisés en 2008.

 

Définition et axiomes

  Comme toute nouvelle approche, même si elle fait appel à de nombreux éléments provenant de nombreuses sources, pour définir l'interactionnisme structural, il faut s'initier à un vocabulaire particulier. L'individu, comme la société, n'est pas en soi une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens ; un "identité sociale" comme les autres. En d'autres termes, "individu" n'est pas un terme interchangeable avec homo sapiens ; "individu" n'est pas un terme neutre ; il s'inscrit dans un contexte social de sens, historique. La biophysique ne peut pas expliquer ce qu'est un "individu", car il s'agit d'une identité sociale (porteuse de sens) et non pas de l'organisme biologique. Dans l'interactionnisme structural, les identités sociales déterminent (influencent dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales, tout comme, simultanément, les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

A noter que les habitués des analyses marxistes ou marxisantes ne seront pas bouleversés par une telle présentation, à l'inverse de ceux qui, mettant leur confiance à une sociologie hélas encore dominante, ont trop souvent placé l'individu comme le deus ex machina de la marche du monde. Les familiers du darwinisme (le vrai...) comme ceux d'une grande partie de la sociologie française non plus. Cette présentation pourrait même paraitre décidément "basique" pour certains..

"Structure sociale" et "identité sociale" sont ici des notions utilisées pour désigner des "formations sociales" ayant émergé (pris forme) dans un contexte social spécifique ; un Netdom - concept comparable à celui du cercle social chez SIMMEL. Le chercheur vise à expliquer l'émergence des formations sociales, ainsi qu'à comprendre leurs évolutions ou dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles (ou "holomorphes") d'"efforts de contrôle de part et d'autre, qui font émerger des identités sociales.

  On pourrait présenter l'interactionnisme structural comme l'une des deux théories sociologique en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant entièrement de l'individualisme méthodologique et principalement portée par James COLEMAN, et en France par Raymond BOUDON. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme. On peut noter par ailleurs que à l'inverse, le renouvellement du marxisme actuel est marqué par précisément un abandon d'un formalisme qui s'est longtemps confondu avec un marxisme idéologique au service de régimes politiques nommés faussement socialistes ou communistes.

   Bien que cette approche vise à expliquer l'action sociale, elle s'éloigne cependant radicalement des approches classiques en termes d'"action sociale" en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse, comme le faisait encore l'interactionnisme symbolique. Dans ces analyses, Harrison WHITE et ses collaborateurs, "l'individu" est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. On ne peut s'empêcher de penser aux réflexions d'un Michel CROZIER sur la sociologie des organisations, qui lui aussi, donne une place très importance à la question des "zones d'incertitude".

  

     Trois axiomes reviennent souvent dans l'interactionnisme structural :

- Le chaos est endémique (permanent). l'incertitude est endémique et angoissante ;

- Il existe des "efforts de contrôle" qui sont déployés par les entités sociales à la recherche d'appuis et de réduction des incertitudes ;

- Le chercheur doit se concentrer sur l'étude des histoires contenues dans les relations.

  Le chaos est endémique - et sans doute la concentration des populations et leur importance numérique y est pour quelque chose dans cette perception des choses  : les interactions premières ont eu lieu dans un chaos intrinsèque qui tend vers l'organisation, via un processus de régulation sociale qui permet de limiter les coûts des interactions hasardeuses et incertaines. C'est à force d'efforts de régulation des interactions qu'émergent les "formations sociales". Mais celles-ci demeurent toujours menacées de dissolution ; rien ne se maintient éternellement et trop d'incertitudes ou d'imprévisibilités existent pour que ces formations sociales soient à l'abri des fluctuations, influences et contrecoups du reste de ce qui les entourent. Elles tentent cependant à exister et à se maintenir en cherchant à s'ancrer dans la réalité. Pour cela, elles veillent à réduire les incertitudes. Dit autrement, les formations sociales sont constamment soumises à des forces centripètes et des forces centrifuges, et plus ces formations sont importantes, plus elles subissent ces tensions.

Ce qui explique l'action sociale dans cette approche est la réduction des incertitudes par des "efforts de contrôle" sur les interactions. En agissant de façon à réduire les incertitudes, les entités sociales produisent du sens.

A force d'"effort de contrôle" des interactions de la part des formations sociales à la recherche d'appuis, elles en viennent à se distinguer socialement et prendre assez de sens pour être reconnues par un observateur, il s'agit alors d'une identité sociale ; qui en son sens général défini par Harrison WHITE, désigne : toute source d'action qui n'est pas explicable par le biophysique et à laquelle un observateur peut attribuer du sens. Ainsi, pour continuer à se maintenir et à exister, malgré un chaos endémique (l'absence de régularité intrinsèque, d'un ordre naturel), les identités sociales vont déployer toutes sortes "d'efforts de contrôle" pour survivre - sauf à se transformer, voire disparaître.

C'est essentiellement à travers les histoires ; les sens que prennent les identités sociales, que leurs actions sociales s'étudient. le sens dont il est ici question est entièrement construit dans l'interaction sociale : il ne provient jamais d'un seul acteur social isolé. Les récits se construisent à travers les interactions. Les relations sont des histoires d'interactions. L'étude de la coévolution des formations sociales implique de s'intéresser aux histoires qui sous-tendent les relations et au sens qui a été posé socialement lors d'interactions sociales, sur et par les formations sociales elles-mêmes.

   Pour certains, l'interactionnisme structural est une approche subversive qui prend pour fondement que rien de sociologique n'existe d'emblée ; que si l'on observe des "sociétés", des "cultures", des "individus", des "castes... c'est parce qu'au fil des interactions sociales, se sont construites toutes ces formations sociales. Pourtant, irrésistiblement, on ne peut s'empêcher de penser que par rapport à des approches marxistes, qui mettent en avant surtout des contradictions, ce que Harrison WHITE et ses collaborateurs ne font pas, du moins directement, que le chemin parcouru par la sociologie - notamment américaine - est décidément laborieux pour parvenir à ce qu'une autre sociologie savait déjà : les formations sociales, comme les actions sociales, en question, ne vont pas toutes dans la même direction ou vers le même buts...  Par ailleurs, bien entendu la formation sociale, dans leur sens, ne recouvre pas exactement le sens qu'en donne les penseurs marxistes.

 

Une portée considérable, rendue possible par de nombreux auteurs, en dépassant un certain formalisme

     L'ouvrage, surtout avant sa révision, de Harrison WHITE est très aride et très dense, difficile d'accès. Ne serait-ce que avec beaucoup de circonvolutions, il multiplie les emprunts à des approches déjà bien fructueuses en elles-mêmes... Un lexique de l'interactionnisme structural est d'ailleurs bien plus aisé à établir à partir de l'ouvrage de 2008 que à partir de celui de 1992. Il suscite d'ailleurs de nombreux commentaires, en Europe comme aux États-Unis, et stimule pas mal de recherches. Il est difficile de tracer un parcours des influences, tant que travaux interdisciplinaires se sont multipliés à partir des travaux d'Harrison WHITE.

En 2013, par exemple, un appel à publication lancé par la section "Recherches sur les réseaux sociologiques" de l'Association allemande de sociologie, en arguant que bien que les avancées en sociologie relationnelle se produisent majoritaires aux États-Unis, la sociologie relationnelle a des racines profondes dans la sociologie de langue allemande. En plus de SIMMEL, MARX, ÉLIAS et LUHMANN, cette traditions allemande inclut des sociologues comme Leopold von WIESS, Karl MANNHEIM, Theodor LITT, Alfred SHÜTZ et Helmauth PLESSNER. Deux livres sur la sociologie relationnelle de F. DEPELTEAU et C.POWELL sont publiés en 2013, Conceptualizing Relational Sociology and Applying Relational Sociology. 

 

Michel GROSSETTI et Frédéric GODART; Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l'action. Introduction au texte de Harrison White, Réseaux et Histoire, SociologieS, 2007. Harrison WHITE, traduit et remanié avec Frédéric GODART et Michel GROSSETTI, sous la direction de H.C. WHITE; Indentité et contrôle, Les éditions de l'EHESS, septembre 2007.

 

   

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 13:19

  Préfacé par Jack LANG, le livre de l'institutrice en milieu rural pendant 15 ans et enseignante d'espagnol au collège, professeur agrégé, docteur en sciences de l'éducation (Université de Bordeaux), membre de l'Observatoire international de la violence à l'école,montre combien, malgré toutes les réformes (ou en dépit d'elles, ou à cause d'elles...) entreprises dans le système scolaire, la question du sexisme y reste non résolue. Se penchant sur le système de punitions au collège et constatant que 80% des élèves punis au collège sont des garçons, elle pose la question de la persistance des rapports sociaux de sexe traversés par le virilisme, le sexisme et l'homophobie qui perturbent la relation pédagogique.

  Se défendant d'incriminer qui que ce soit, étant elle-même enseignante, et connaissant bien la difficulté "d'être juste et de garder la tête froide face aux provocations de certains élèves, quand la fatigue s'accumule ou que les choses en prennent pas le cours que l'on aurait souhaité." Elle entend soulevé des faits, qui mettent en doute, comme l'écrit Jack LANG, "la réalité des principes fondamentaux sur lesquels nous voulons croire assise notre École : égalité de traitement des sexes, dimension éducative de la punition, préparation et formation à la vie en société."

  C'est après une enquête dans cinq collèges aux caractéristiques socioculturelle très différentes, qu'au-delà des chiffres, elle cherche à dégager les processus par lesquels on arrive à cette situation, "c'est-à-dire les voies et les moyens, le pourquoi et le comment des choses". Elle propose de placer la variable genre au centre "pour revisiter les transgressions et le système punitif à la lumière des rapports sociaux de sexe." Dans une tradition fondée par FOUCAULT, dans la suite également de très nombreuses études sur l'univers du collège (que certains estiment encore structuré, institutionnellement, dans le temps et dans l'espace, architecturalement aussi - j'ai longtemps confondu de l'extérieur collège et caserne de CRS! - comme une prison...), dans la suite également de nombreuses études sur le genre, notamment depuis les années 1990, et enfin dans le sillon creusé par l'interactionnisme (voir les théories d'Erwing GOFFMAN dans l'arrangement des sexes), Sylvie AYRAL analyse les stéréotypes sexuels encore à l'oeuvre. Non seulement l'asymétrie sexuée est perpétué par l'activité des aujourd'hui nombreux intervenants dans l'univers scolaire, alors même que l'appareil punitif se présente comme un système de pouvoir autonome à l'intérieur des établissements, mais les élèves eux-mêmes instrumentalisent dans leur comportement les sanctions pour prouver leur virilité (notamment à l'égard de leurs camarades...).

Au fil des chapitres, elle expose les éléments de ses enquêtes en milieu riual, urbain, périurbain, public ou privé, et détaille à la fois les modes de sanctions privilégié et les qualifications usuelles (d'ailleurs divergentes), la quantité et la qualité des punitions (parfois très fluctuantes dans le même établissement - détail, qu'elle n'approfondit pas d'ailleurs, de conflits au sein même du personnel enseignant), la plus ou moins évidente proportionnalités des sanctions par rapport aux fautes commises, un principe d'individualisation des sanctions, parfois aléatoire - et les comportements de violences infligées entre les élèves. S'y révèlent les voies et les moyens par lesquels les sanctions du personnel enseignant et les violences infligées entre les élèves perpétuent rituellement les schémas de la domination masculine, de la virilité et de l'homophobie.

   Elle montre, avec énormément d'exemples concrets à l'appui, comment cette domination masculine, cette virilité et cette homophobie s'auto-entretiennent, dans les pratiques mais aussi dans les discours. Sans oublier de mettre en évidence le comportement des garçons par rapport aux filles et vice-versa, ces dernières étant souvent cantonnées, mais il semblerait que cela change en ce moment, dans le rôle de victimes et de faire-valoir... Rites virils et rites punitifs se renforcent mutuellement pour produire des garçons dont le caractère et le comportement, décidément, change lentement.

   Aux antipodes de la tolérance zéro - à laquelle elle ne croit pas réalisée et réalisable dans les faits dans  ces établissements scolaires - et du tout répressif - malgré une idéologie de l'autorité très mal assumé d'ailleurs par le corps enseignant, l'auteur plaide pour une éducation non sexiste, une mixité non ségrégative et la formation des enseignant au genre. Elle constate d'ailleurs dans la formation des instituteurs et professeurs, le genre brille encore par son absence dans l'ensemble des préparations à l'enseignement. Pourtant, Sylvie AYRAL estime que ces propositions apparaissent comme une urgence si l'on veut enrayer la violence scolaire. Bien entendu, ce n'est pas le manque de moyens actuels en personnel et en matériels qui va arranger les choses.

 

Sylvie AYRAL, La fabrique des garçons, Sanctions et genre au collège, Le Monde/PUF, 2014 (quatrième tirage), 205 pages.

 

 

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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 12:52

     Le sociologue américain Aaron Victor CICOUREL, élève de Alfred SCHÜTZ et de Harold GARFINKEL, professeur émérite à l'université de Californie à San Diego, contribue au développement de l'ethnométhodologie avant de se tourner vers la sociologie cognitive.

Après une licence de psychologie expérimentale puis un maitrise de sociologie (1951) et d'anthropologie à l'université de Californie à Los Angeles, il part en 1955 à l'université Cornell pour un doctorat en sociologie, et revient de nouveau à l'UCLA en 1957 pour un post-doctorat. Il y rencontre Harold GARFINKEL et entreprend d'écrire un livre avec lui un livre qui ne sera jamais terminé (ce qui est relativement banal dans un monde universitaire où existe bien plus de projets inachevés que de publications réalisées). En 1970, il s'installe définitivement à l'université de Californie à San Diego, où il noue de nombreux liens avec les milieux hospitaliers universitaires (au sein desquels il travaille par observation participante) et avec divers pionniers de la science cognitive (Donald NORMAN, Davis RUMELHART...).

Son principal terrain d'enquête est formé par les interactions entre médecins et patients, et en particulier l'usage en contexte des catégories professionnelles et ordinaires servant à nommer les troubles et les symptômes.

   Particulièrement connu en France pour ses travaux de sociologie cognitive appliquée à l'étude des interactions en milieu scolaire et en milieu médical, il ne se limite pas pour autant à ces deux domaines. Auteur également d'ouvrages de critique méthodologique (1964), de sociologie de la déviance (1968) ou encore de démographie (1974), Aaron CICOUREL se caractérise par un ancrage empirique ferme, couplé à une volonté de faire dialoguer la sociologie avec d'autres disciplines : la linguistique, la science cognitive, la médecine clinique. C'est aussi un des sociologues américains qui a le plus systématiquement cherché à comprendre et à prolonger le travail de Pierre BOURDIEU, ce dernier le lui ayant bien rendu. Comme Pierre BOURDIEU, Aaron CICOUREL s'est formé "à la dure", et a capitalisé une connaissance du monde social héritée de son milieu, de sa propre expérience...

   Dans chacun des domaines explorés, que ce soit sur le plan empirique ou sur le plan conceptuel, Aaron CICOUREL n'est jamais un suiveur ; il reste toujours un contestataire de l'intérieur. Ainsi, sa pleine maîtrise de l'ethnométhodologie lui permet de critiquer l'approche de GARFINKEL, et de lui opposer sa sociologie cognitive. Aux champions inconditionnels de l'analyse des conversations (Harvey SACKS, Emmanuel SHEGLOFF), il reproche de tomber dans le formalisme et il propose une approche plus ethnographique, permettant de prendre en considération nombre de particularités des acteurs en présence dans un lieu et à un moment donnés. Aux sociologues classiques de la médecine, il peut dire qu'ils ont trop insisté sur les relations sociales au sein de l'hôpital, et il développe ses études sur le raisonnement médical. Dans chaque univers où il intervient, CICOUREL déplace en quelque sorte le centre de gravité des travaux. A sa manière différente mais proche à bien des égards de celle de BOURDIEU, il fait de la sociologie un sport de combat. (pour reprendre le titre d'un entretien entre Maria Andrea LOYOLA et Pierre BOURDIEU d'Octobre 1999) (Yves WINKIN).

 

Aaron CICOUREL, le raisonnement médical. Une approche socio-cognitive, Seuil, 2002 ; La justice des mineurs au quotidien de ses services, Editions ies, Genève, 2018 (traduction de deux livre The Social Organization of Juvenile Justice, de 1968 et 1978) ; Sociologie cognitive, PUF, 1979 (traduction de Cognitive Sociology, de 1974).

Yves WINKIN, Aaron Cicourel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Philippe CORCUFF, Aaron Cicourel : de l'ethnométhodologie au problème micro/macro en sciences sociale, dans SociologieS, Découvertes/Redécouvertes, 29 octobre 2012 (sociologies.revues.org)

 

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 13:22

     Le philosophe américain des sciences sociales, en même temps que sociologue, d'origine autrichienne Alfred SCHÜTZ est porteur d'une approche phénoménologique, fructifiée ensuite par nombre de ses élèves. Considéré comme le fondateur de l'idée d'une sociologie phénoménologique, il est influencé par la sociologie compréhensive de Max WEBER, par les thèses sur le choix et la temporalité d'Henri BERGSON, et surtout par la phénoménologie d'Edmund HUSSERL. Après son émigration aux États-Unis en 1939 (après un passage par la France), il subit l'influence du pragmatisme américain et du positivisme logique, qui renforcent son souci d'empirisme, attention chez lui au monde concret, au monde vécu.

 

Une carrière sociologique coupée par la seconde guerre mondiale

   Parallèlement à un travail d'avocat d'affaires (secrétaire exécutif à la Reitler and Company de Vienne), il réalise des recherches indépendantes à Vienne où il fréquente le Cercle de Mises, cercle interdisciplinaire fondé par Ludwig von MISES où il boue des amitiés notamment avec Felix KAUFMANN, Fritz MACHLUP et Eric VOEGELIN. Aidé (considérablement) par son épouse pour la réalisation de La construction signifiante du monde social. Introduction à la sociologie compréhensive, publié en 1932, il se joint cette année-là à un groupe de phénoménologues à Fribourg-en-Brisgau, à l'invitation de HUSSERL. En 1938, il est forcé d'émigrer à cause de l'invasion des troupes allemandes, et il mène des activités d'aide à d'autres émigrants, en France, puis aux États-Unis. En 1940, il contribue avec Martin FABER à la fondation de l'Inernational Phenomenological Society et de la revue Philosophy and Phenomenological Research. Il enseigne à partir de 1943 à la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for Social Research à New York. Il a aussi un intérêts marqué pour la musique, ainsi que pour la peinture et la littérature.

   Outre la publication d'un livre important en 1932, les réflexions d'Alfred SCHÜTZ sont principalement développées, en anglais, dans une série d'articles scientifiques. Certains des plus importants sont rassemblés en 1962 dans Collected Papers. Certaines de ses contributions sont traduites dans Le chercheur et le quotidien, Phénoménologie des sciences sociales (1987).

 

La sociologie phénoménologique

   A la base de l'idée de sociologie phénoménologique, se trouve d'abord les travaux sociologique de Max WEBER, avant d'être rattachés dans l'esprit de SCHÜTZ aux idées de HUSSERL. Les travaux du sociologue allemand sont désignés comme celles d'une sociologie compréhensive parce que la "signification objective" que revêt l'action doit faire l'objet pour son auteur d'un acte interprétatif. Se disant contre une sociologie uniquement causale, le sociologue autrichien indique une sociologie où les acteurs s'expliquent et expliquent leur action. L'acte interprétatif pour les sciences sociales revêtent la première importance, et c'est d'ailleurs ce qui rend si difficile l'analyse de l'action sociale. Les travaux d'HUSSERL, à ce stade, fournissent des analyses étayées des structures temporelles de la conscience, et permettent de comprendre comme fonctionne l'intersubjectivité, En ayant à l'esprit qu'il s'agit-là des premiers travaux du philosophe HUSSERL, et non pas des développements de sa pensée, qui ne seront pas connus du vivant de SCHÜTZ. Ce dernier considère le potentiel des travaux de HUSSERL et remarque que la méthode de réduction eidétique n'est cependant pas applicable directement aux sciences sociales, car elle permet peu l'articulation des horizons propres à l'expérience, à la praxis, puisque ces horizons sont constitués d'une "sédimentation de sens" (Logique formelle et logique transcendantale). C'est ce type d'appropriation et d'application, jugée trop directe, de la phénoménologie eidétique aux problématiques de sciences sociales que SCHÜTZ reproche aux premières positions de Max SCHELER, ainsi qu'aux travaux d'Edith STEIN et ceux de Gerda WALTHER - des travaux qu'il juge, de ce point de vue, d'un usage naïf de la phénoménologie, comme il l'explique dans Husserl's Importance for the Social Science (L'importance de Husserl pour les sciences sociales).

C'est donc par un éclairage latéral, qui n'entre pas dans un certain détail de la pensée philosophique d'HUSSERL - qui suit un autre chemin... philosophique! - des réflexions husserliennes qu'Alfred SCHÜTZ développe sa sociologie phénoménologique ; cela se concrétise par des analyses en philosophie des sciences sociales, traitant principalement des fondements de l'appareillage conceptuel ayant pour pivot la temporalité, la conscience et l'action sociale. Il y a toute une dynamique entre la pensée de l'acteur et son action, dynamique que l'acteur ne maitrise pas totalement, pris dans un mouvement d'intention-action-justification dans le cadre de relations avec les autres acteurs, et influencé également par des conceptions-type évolutives. L'aspect temporel de son action est important car les temporalités des différents acteurs peuvent modifier le sens qu'il donne à son action. C'est sur cette dynamique que réfléchissent ensuite les continuateurs d'Albert SCHÜTZ : Lester EMBREE (développements sur la topologie des sciences), Harold GARFINKEL (ethnométhodologie, avec Harvey SACKS), Thomas LUCKMANN et Peter BERGER (coauteurs de La construction sociale de la réalité ; développement en sociologie de la connaissance), Maurice NATANSON (jonction entre dimension individuelle et dimension collective au sein de l'expérience vécue), et bien d'autres...

 

 

Alfred SCHÜTZ, Collected Papers, en 5 tomes, 1962-en cours d'édition) ; Essais sur le monde ordinaire, Éditions du Félin, 2010 ; Éléments de sociologie phénoménologique, L'Harmattan, 2000 ; L'étranger : un essai de psychologie sociale, suivi de L'homme qui rentre au pays, Éditions Allia, 2003 ; Écrits sur la musique 1924-1956, Éditions MF, 2007 ; Contribution à une sociologie de l'action, Éditions Hermann, 2009 ; Don Quichotte et le problème de la réalité, Éditions Allia, 2014. Maintes traductions des oeuvres d'Albert SCHUTZ sont de Thierry BLIN (par ailleurs auteur d'études sur l'oeuvre de SCHÜTZ).

Thierry BLIN, Phénoménologie de l'action sociale. A partir d'Albert Schütz, L'Harmattan, 2000.

 

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 08:52

   Le sociologue américain Harold GARFINKEL est l'un des fondateurs de l'ethnométhodologie, école de sociologie américaine.

 

Une carrière universitaire de premier plan

    Après l'obtention d'un master en sociologie §et des études de commerce et de comptabilité) à l'Université de Caroline du Nord, il sert dans l'armée (dans une unité non combattante) pendant la seconde guerre mondiale. Il entreprend, en 1946, une thèse de Doctorat d'État en sociologie, sous la direction de Talcott PARSONS, au sein du Department of Social Relations for Interdisciplinary School tout juste créé à l'Université Harvard. Ami personnel de Talcott PARSONS, il en est pourtant le dissident sur le plan professionnel et méthodologique, reprochant à la sociologie traditionnelle la toute puissance des statistiques en même temps que le manque de rigueur dans la récolte d'informations permettant de les élaborer.

    Professeur Invité à l'Université d'Harvard, il devient professeur Titulaire de Chaire à l'Université de Californie, à Los Angelès (UCLA) en 1954 et y enseigne pendant toute sa carrière, y compris comme professeur émérite longtemps après sa retraite.

   Au sein de l'UCLA, il développe la démarche et les enseignements qui débouchent sur une nouvelle discipline de la sociologie : l'ethnométhodologie qui dote la sociologie de méthodes d'enquêtes en sciences sociales par analyses de discours. GARFINKEL obtient rapidement une notoriété internationale, particulièrement à l'occasion de ses travaux sur le fonctionnement des Cours d'assises. Son ouvrage "Studies in Ethnomethodology" devient l'un des plus cités au monde. Ses méthodes se diffusent dans maintes universités, chacun des professeurs et chercheurs construisant le champ social ayant recours à des ethnométhodes : méthode, sens local, éthique, intention et rationalité d'intention des acteurs, en même temps que déroulement de péripéties d'actions.

 

Des travaux diffusés largement en Europe

    Ses travaux ont influencé en France, entre autres, Bruno LATOUR, Albert OGIEN et Louis QUÉRÉ. Les représentants européens du Professeur Harold GARFINKEL sont, notamment, successivement Yves LECERF (X-ENPG, 1995), professeur de sociologie et de logique aux Universités de Paris VII et Paris VIII, directeur du Laboratoire d'ethnométhodologie de l'université PARIS VII, ami personnel de Pierre BOURDIEU et Vincent FRÉZAL, professeur de management, de droit et de géopolitique, initiateur de l'Éthique des addaires en Europe (EBEN), cofondateur et ancien administrateur du Cercle d'éthique des affaires. Les travaux dans ce domaine sociologique sont publiés surtout dans Arguments ethnométhodologiques.

 

Un contributeur essentiel dans la sociologie américaine

   Principal instigateur de l'ethnométhodologie, courant qui se développe aux États-Unis dans les années 1960-1970, il rassemble nombre d'éléments de la sociologie de William I. THOMAS et de Florian ZNANIECKI, de la phénoménologie et de la psychologie de la forme. Influencé également par les oeuvres de Charles Wirght MILLS et de Kenneth BURKE, pour sa problématique des accounts, il s'intéresse surtout aux méthodes mises en oeuvre par les agents sociaux pour produire leurs descriptions, explications ou justifications de leurs actions, ainsi qu'au fait qu'ils attendent normativement des uns et des autres qu'ils se considèrent comme comptables de ce qu'ils font et de la manière dont ils le font (accountability). La lecture du grand livre de PARSONS, The Structure of Social Action en 1938 l'inspire dans sa propre voie.

   Se référant beaucoup à SCHUTZ dans ses premiers écrits, il faut de plus en plus sienne la problématique du "champ phénoménal" de Maurice MERLEAU-PONTY, tout en la transformant en un thème proprement sociologique. Cette posture le conduit à insister sur le caractère sensible et concret de l'ordre et de l'intelligibilité du monde social (ce ne sont pas les discours et la réflexion qui en sont la source). Ce faisant, il rapporte leur production, leur reconnaissance et leur maintien à des opérations, réglées normativement, que les agents sociaux (les membres) font méthodiquement entre eux, ou les uns par rapport aux autres, dans la gestion de leurs affaires de la vie courante. cette production, cette reconnaissance et ce maintien sont étayés sur une connaissance de sens commun des structures sociales, sur des évidences constitutives de l'"attitude de la vie quotidienne", ainsi que sur une maîtrise pratique des méthodes et procédés selon lesquels les diverses activités s'organisent. Le fait que ces activités soient ordonnées en situation, dans un traitement de contingences et de circonstances concrètes, et avec juste ce qui est disponible, ou juste ce qui est requis pour ce qui est en cours, n'empêche pas qu'elles soient aussi objectives, qu'elles apparaissent indépendantes de ces contingences et circonstances, indépendantes aussi de ceux qui les réalisent et de leurs actes singuliers.

Au début des années 1970, GARFINKEL s'engage avec ses doctorants dans l'étude du travail, avec le souci d'y combler une lacune notable - à savoir l'absence complète d'attention à l'accomplissement même des activités coopératives en situation. C'est ainsi que sont lancées les premières enquêtes sur le travail des scientifiques dans les laboratoires.

    Les publications de GARKINKEL sont finalement peu nombreuses et son influence passe surtout par ses cours, ses conférences et l'exercice de ses mandats professionnels. L'ouvrage qui le fait connaître, Studies in Ethnomethodology en 1967 et traduit en Franaçsi 3 ans plus tard, y reprend des articles publiés à la fin des années 1950 et au début des années 1960, auxquels sont adjoints les résultats de nouvelles recherches (sur le cas du transexuel Agnes en particulier), ainsi qu'une tentative de systématisation du programme de l'ethnométhodologie. Parmi les articles antérieurs à cet ouvrage, les plus connus sont un texte très sufggestif sur "les conditions de succès des cérémonies de dégradation" et un long article sur la confiance comme "condition de la stabilité des actions concertées".

A la fin des années 1960, GARFINKEL écrit avec Harvey SACKS, un ancien étudiant d'Erving GOFFMAN, un article important sur l'indexicalité des actions pratiques. La première publication issue de la recherche sur le travail scientifique est un article publié en 1981, sur la découverte d'un pulsar optique par des astrophysiciens de l'université de l'Arizona. En 1986, GARFINKEL coordonne un ouvrage collectif destiné à faire connaitre les recherches de ses élèves sur le travail. A la fin des années 1980 et au début des années 1990 paraissent de nouveaux articles plus théoriques, où sont explicitées les relations de l'ethnométhodologie à la sociologie classique, et où est clarifié le programme de l'ethnométhodologie. Dans ces derniers textes, repris et développés dans un ouvrage paru en 2002, GAFINKEL se présente comme un héritier direct de DURKHEIM. Il propose surtout de comprendre l'aphorisme de Durkheim, selon lequel "la réalité objective des faits est le phénomène fondamentale de la sociologie", autrement que ne le fait la sociologie classique, c'est-à-dire en montrant comment cette objectivité est constituée dans le cours même de la vie sociale par les pratiques ordinaires des membres. Ce qui, entre parenthèses, n'est pas forcément bien reçu par l'ensemble des sociologues actuels...

En 2005, Anne RAWLS édite sous le titre Seeing Sociologically, The Routine Grounds of Social Action, un manuscrit date de 1948. Cet ouvrage éclaire une phase de la trajectoire de GARFINKEL. Il montre en particulier que le programme présenté en 1967 dans Studies in Ethnomethodology s'enracine dans une réflexion approfondie sur les problèmes que pose l'analyse sociologique de l'action sociale. (Louis QUÉRÉ)

  

Harold GARFINKEL, Studies in Ethnomethodology, Prentice-Hall, 1967. Traduction en Français, L'Ethnomethodologie. Une sociologie radicale, La Découverte, Paris, et  PUF, 2007) ; Seeing Sociologically. The Routine of Social Action, Paradigm Publisheers, Boulder, 2006.

Louis QUÉRÉ, Harold Garfinkel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 07:12

   Sociologue américain,  élève de George Herbert MEAD, formé à la psychologie sociale, Herbert BLUMER jour un rôle important au sein de la ce qu'on a appelé la seconde génération de l'École de Chicago.

    En 1952, BLUMER devient le directeur du nouveau département de sociologie à l'Université de Californie, Berkeley. Secrétaire de l'American Sociological Association, avant d'en devenir le président en 1956, il pèse de tout son poids dans la formation du personnel d'une grande partie de la sociologie américaine. Il prend sa retraite en 1967, mais reste très actif, professeur émérite jusqu'en 1986. Autre autres activités, il est Consultant spécial et de la recherche pour l'UNESCO et représentant des États-Unis au Conseil de l'Institut sud-africain exécutif pour les relations raciales.

   Héritier de George Herbert MEAD, dont il retient l'idée que les individus agissent en fonction des significations qu'ils construisent, changeantes avec le temps, BLUMER crée le terme d'interactionisme symbolique, utilisé pour décrire la démarche des sociologues en provenance de l'École de Chicago, dont beaucoup ont été ses élèves (Howard BECKER, Erwing GOFFMAN...).

    il écrit dans The Methelogical Position of Symbolic Interactionism, publié en 1969 (Prentice Hall) dans son livre Symbolic Interactionism sur ses principes en trois points :

- Les humains agissent à l'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour eux.

- Ce sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.

- C'est dans un processus d'interprétation mis en oeuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié.

Il entend par là affirmer la primauté de la construction du sens au sein des interactions sociales. Face à la tradition behavioriste, alors dominante, BLUMER penser que les acteurs construisent leurs actions en fonction des interprétations qu'ils font des situations où ils sont insérés. Les individus ne subissent pas passivement les facteurs macrosociologiques. L'organisation de la société ne fait que structurer les situations sociales. Mais c'est à partir de leurs interprétations de ces situations que les acteurs agissent.

N'oublions pas que dans sa biographie figure une grande activité sportive dans le football, entamant une carrière dans les années 1918-1929, interrompue à cause d'une blessure au genou.

 

Herbert BLUMER, Industrialization as an Agent of Social Change, A critical Analysis, 1990, ebook ; Symbolic interactionism : Perspective and Method, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, réédition 1986 ; Critiques of Research in the Social Sciences : An Appraisal of Thomas and Snaniecki's The Polish Peasant in Europe and America, 1939, réédition 1979  ; George Herbert Mead and Human Conduct, 2004 ; Public opinion and Public Opinion Polling, dans American Sociological Review, Volume 13, Issue 5, octobre 1948 (links.jstor.org). Pratiquement aucun ouvrage de Herbert BLUMER n'est actuellement traduit en Français.

Jean-Manuel DE QUEIROZ et Marek ZIOKOLWSKI, L'interactionnisme symbolique, PUR, 1994.

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 15:25

    Un certain nombre de chercheurs partagent en commun, qu'ils soient directement ou non reliés à l'École de Chicago, la tradition de la recherche empirique inaugurée au début du XXe siècle par THOMAS et PARK. Le mouvement a d'ailleurs été concrétisé par de multiples monographies, devenues des références obligées (c'est-à-dire rapportées systématiquement dans les manuels universitaires ou les livres destinés aux différents publics...) de la sociologie aux États-Unis. Ce courant de pensée, désigné par Interactionnisme, est caractérisé par la conviction que ce sont les interactions sociales qui produisent les organisations sociales et les structures. Il examine ces organisations et ces structures par leur genèse et se penche beaucoup moins sur l'autre versant, sur le poids des structures sur les consciences des individus... In fine, nombre de conflits entre individus donnent leur forme aux structures.

   Dès 1937, H. BLUMER invente l'expression : interactionnisme symbolique et ce terme d'interactionnisme désigne, à partir de 1960, les recherches des élèves de HUGHES et BLUMER qui poursuivent cette tradition. Du coup, c'est bien la pensée de MEAD qui reste en toile de fond. Même un chercheur relativement indépendant, voire inclassable, comme E. GOFFMAN, s'inspire profondément du pré-interactionnisme de G.H. MEAD. Le mouvement s'institutionnalise et se confirme avec la création de la Société pour l'étude de l'interactionnisme symbolique. Études de terrain et des petites communautés, recherches sur les groupes de déviants et de marginaux se multiplient avec le soutien de cette Société. L'essor de ces études, qui se centrent sur l'observation directe des interactions quotidiennes s'expliquent par les luttes au sein de la sociologie américaine, qui n'est pas seulement affaire de générations. Si l'École de Chicago met en avant l'approche anthropologique, la monographie, c'est aussi pour lutter contre le type de méthode utilisé par la sociologie dominante, laquelle avec STOUFFER, LAZARSFLD et MERTON, tend à développer le recueil de données à l'aide de questionnaires soumis ensuite à l'exploitation statistique (Jean-Michel CHAPOULIE, E.C. Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie, Revue française de sociologie, XXV, 1984.). De plus, les quantitativistes n'ont pas manqué de critiquer les imprécisions liées à ces études quanlitatives : incertitudes dues à la subjectivité de l'observateur, par exemple, caractère non systématique des observations, défaut d'échantillonnage. Ces reproches ont contribué d'ailleurs à améliorer la méthode de l'observation in situ. BLUMER, à son tour, a critique l'approche quantitativiste en dénonçant le "caractère illusoire de la standardisation" des questionnaires, "l'arbitraire des catégories retenues comme variables", l'"incertitude de la relation entre comportement en situations et réponses recueillies en situation d'enquête.

   L'École de Chicago regroupe des chercheurs, on la vu, comme Erving GOFFMAN, Howard BECKER et Enselm STRAUSS. Ce courant nourrit le dialogue avec d'autres traditions sociologiques dans les années 1950-1960 : parmi elles, la phénoménologie d'Alfred SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de Harold GARFINKEL et l'analyse conversationnelle de Harvey SACKS.

 

L'interactionnisme symbolique

      Le programme de l'interactionnisme symbolique "orthodoxe", mis au point par BLUMER est exprimé dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism de 1969 :

- les êtres humains agissent entre les "choses" (objets, êtres humains, institutions ou valeurs ou encore situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux ;

- les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres ;

- au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'une processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.

    BLUMER transmet ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement (faisant fi de l'orthodoxie parfois) à leurs propres préoccupations de recherche (Howard BECKER, Anselm STRAUSS, Tamotzu SHIBUTAN). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologie (Jerome MANIS et Bernard MEITZER en 1967, Arnold M. ROSE en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard MEITZER, John PETRAS et Larry REYNOLDS en 1975), qui vont accélérer sa transformation en "paradigme" au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.

   De franches dissidences vont également apparaître, proposant une lecture de l'oeuvre de MEAD qui ne passe pas par celle de BLUMER : on distingue alors ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Munfred KUHN), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie "qualitative", fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. A la fin des années 1980, ce pendant, ces "luttes pour l'imposition d'un monopole de vérité" semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite "ethnographique"), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).

   Cette ouverture est particulièrement forte en Europe, dans le mouvement de va-et-vient des idées de part et d'autre de l'Atlantique. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France (par le jeu des voyages et des éditions), il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du XXe siècle, comme l'ethnométhodologie, "Goffman et l'école de Chicago", la sociologie de la "construction sociale de la réalité" d'Alfred SCHUTZ, Peter BERGER et Thomas LUCKMANN. Il fédère les oppositions ) Émile DURKHEIM et Pierre BOURDIEU ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'oeuvre de Howard BERCKER, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche HUGHES, Anselm STRAUSS). C'est l'occasion aussi de s'éloigner encore davantage du corpus marxiste et de s'efforcer de tenir à distance certaines formes de conflictualité.

C'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité relative de l'interventionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où BECKER s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de lin par le programme interactionniste, par exemple David MATZA en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou STRAUSS en sociologie de la médecine (Awareness OF dying, 1965). Il faudrait aussi montrer comme un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle SASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'ou oubli, 1995) ou Marie MÉNORET (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du XXe au début du XXIe siècle. (Yves WINKIN)

 

Ethnométhodologie

    Se rencontrent l'interactionnisme et la sociologie compréhensive et l'analyse sociologique du langage pour renouveler la sociologie américaine.

   Alfred SCHÜTZ (1899-1959) s'inspire à la fois de la sociologie compréhensive de Max WEBER et de la phénoménologie comme théorie de l'intersubjectivité élaborée par Edmund HUSSERL. En 1932 parait à Vienne son unique livre publié de son vivant, La structure intelligible du monde social dans lequel il prône une sociologie suivant une perspective phénoménologique. Mais au lieu de chercher à fonder l'intersubjectivité dans un ego transcendantal, soit un sujet indépendant de toute référence empirique, il la pense comme un fait social, constitutif de l'expérience même du monde social. De 1952 jusqu'à sa mort, professeur à la New York School for Social Research, il enseigne sur la signification de la vie quotidienne et l'importance du monde vécu.

Opposé au behaviorisme dès son arrivée aux États-Unis en 1932, il ne pense pas que la méthode des sciences naturelles s'avère adéquate pour comprendre le phénomène de l'intersubjectivité. Entre l'objectivisme et le subjectivisme, il existe une troisième voie. Il s'agit de voir ce que signifie ce monde social, pour moi, observateur? et de savoir aussi, en allant plus loin, ce que signifie le monde social pour l'acteur tel qu'on l'observe dans ce monde et qu'a-t-i-il voulu signifier par son agir?  Il faut revenir au monde-vie partagé par tous. Chacun a une expérience du monde, lequel est donné comme organisé par lui et par les autres. Il appelle compréhension cette "connaissance organisée des faits naturels". Cependant, dans le monde social, il ne suffit pas de renvoyer un fait à un autre fait, comme dans le monde physique : pour comprendre les actes des autres, il me faut connaître leurs motifs qui sont de deux sortes : à savoir les motifs en vue des fins et les motifs des causes.

Se trouve ainsi réintroduite la problématique de l'idéal-type webérien. SCHÜTZ s'y refère explicitement lorsqu'il développe sa théorie de la typicité : même si l'acteur n'est pas connu intimement, il suffit pour le comprendre, de trouver les mots typiques d'acteurs typiques qui expliquent l'acte comme étant lui-même typique et surgissant d'une situation également typique. Partout il y a et toujours il y a une certaine conformité dans les actes et motifs des prêtres, des soldats, des serviteurs et des fermiers. De plus, il existe des actes d'un type si général qu'il suffit de les réduire aux motifs typiques d'un quelqu'un pour les rendre compréhensibles.

Cette manière de voir rappelle celle de WEBER et de SIMMEL à qui se refèrent d'ailleurs les interactionnistes et les ethnométhodologiques. Une version phénoménologique de ces travaux, sous forme d'une sociologie de la connaissance, est développée par P.L. BERGER et T. LUCKMANN, en 1966, avec leur ouvrage La construction sociale de la réalité.

   C'est surtout GARFINKEL qui invente l'ethnométhodologie : il s'agit de voir du dedans l'ordre social ; il faut utiliser le savoir véhiculé par les acteurs eux-mêmes. C'est lui qui contribue le plus à développer ce label, en empruntant à SCHÜTZ la thématique de la sociologie du savoir ordinaire. Ce terme, utilisé dès 1965, remonterait à ses travaux sur les délibérations de jurés entamés vers 1954 à l'École de Droit de Chicago. En dépouillant les transcriptions des enregistrements (clandestins) des délibérations, l'idée lui serait venue d'analyser la méthode utilisée par les jurés, les ressources qu'ils mobiliseraient pour à la fois se faire comprendre par leurs collègues et être conformes à ce qu'on attendait d'eux. Le terme est forgé sur les concepts voisins de l'ethnobotanique, l'ethnophysiologie, l'ethnophysique, bref des ethnosciences qui étudient une classe de phénomènes, l'ethnographie des sciences dont disposent les individus. "Ethno, pour GARFINKEL, semble faire allusion au savoir quotidien de la société, en tant que connaissance de tout ce qui est à la disposition d'un membre.

Ce savoir immanent aux pratiques leur confère trois propriétés remarquables, réflexibilité, descriptibilité et indexicalité.

- la réflexibilité traduit la possibilité pour l'acteur de constituer la situation en la décrivant, en exhibant les procédures ou méthodes. Dès lors, le savoir du sociologue n'est que la transposition du savoir primitif de l'acteur ;

- la descriptibilité résulte de l'absence de hiatus entre l'action et le discours sur l'action (réflexibilité). Les pratiques se révèlent alors à la fois visibles, rationnelles et rapportables ou descriptibles. Leur intelligence se produit en situation. Aussi GARKINKEL s'oppose-t-il explicitement au positivisme de DURKHEIM caractérisant les faits sociaux par l'extériorité à la conscience individuelle et la contrainte. En réalité les faits sociaux sont toujours des accomplissements pratiques irréductibles à la pure objectivité ;

- l'indexicabilité représente la nécessité pour le langage d'être indexé à une situation ou à un individu concret pour être intelligible, ce qui caractérise non seulement le langage ordinaire mais aussi les pratiques sociales, lesquelles demeurent indéterminées si elles ne sont pas reliées au local, à la situation par un travail d'indexation.

A ces 3 propriétés fondamentales, il faut ajouter 5 autres : localisation et contextualisation, mise en scène, membre et compétence unique.

- localisation et contextualisation : les pratiques sont localisées et le sens produit in situ. Le contexte contribue à donner un sens à l'action.

- Mise en scène : les pratiques sont des mises en scène de cette production locale de sens. GOFFMAN a amplement mis l'accent sur ce thème.

- Membre et compétence : connaissance ordinaire et connaissance sociologique relèvent d'un même processus. Comme l'ont montré SCHÜTZ et MERLEAU-PONTY, chacun en tant que membre de la société dispose d'emblée de la familiarité avec la vie quotidienne et de la maîtrise du langage commun qui lui permet de présenter lui-même le sens de son action. De plus, connaissant la pratique de l'intérieur, je dispose également de la compétence requise pour les analyser. Je ne suis pas renvoyé à une autre compétence savante, scientifique, pour dire la vérité sur mon action (B. JULES-ROSETTE, Sociétés, n°14, Mai-Juin 1987).

 

Analyse conversationnelle

   Un certain nombre d'autres sociologues américains issus ou proches de l'ethnométhodologie, travaillent depuis le milieu des années 1960 sur le langage ordinaire et les problèmes liés à la conversation comme interaction (H. SACKS, D. SUDNOV, R. TURNER, E. SCHEGLOFF, C. JEFFERSON...)

   Harvey SACKS, au centre de ce courant, montre combien le langage fonctionne comme un système de catégorisation très complexe. Il précise un certain nombre de régles :

- règle de constance : l'utilisation d'une catégorie, par exemple celle de bébé appelle celle de mama,, de famille ;

- règle de cohérence thématique : ainsi chaque type d'activité est lié à un âge de la vie, par exemple, pleurer pour un bébé ;

- fonction de récit : la phrase est spontanément entendu comme un récit ;

- place des interlocuteurs : en fonction de la place assignée à mon interlocuteur, je lui réponds différemment.

   L'analyse de la conversation focalise un certain nombre de recherches où se retrouvent des ethnométhodologiques purs comme GARFINKEL, ceux qui se sont spécialisés dans l'analyse conversationnelle comme SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, ceux qui comme GOFFMAN, s'intéressent à toutes les formes d'échanges, linguistiques ou non, dans le cours des interactions. SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON se situent entre la linguistique et la sociologie dans leur tentative de construire une grammaire générale des échanges langagiers. Pour eux, la conversation obéit à la fois à une logique propre et à la logique des interactions sociales. Eux comme GOFFMAN sont attentifs aux risques des tours de parole : chevauchement de parole de deux interlocuteurs, monopolisation de parole, coupure de parole de la part d'un "animateur", tout cela influence le sens de ces paroles pour les interlocuteurs, entrainant erreurs de perception (surtout sur les opinions exprimées) et pertes d'information. Des conflits peuvent être provoqué, même dans des cercles d'"amis" simplement par ces aléas dans les échanges.

 

Sociologie cognitive

  Certains ethnométhodologistes ont tenté de synthétiser l'apport aussi bien des interactionnistes, de l'ethnométhodologie que de l'analyse conversationnelle, comme Aaron CICOUREL qui élabore la sociologie cognitive. Il tente d'expliquer la société en termes d'interaction, en utilisant un modèle linguistique inspiré de Noam CHOMSKY pour comprendre comment les individus peuvent maîtriser les processus interactionnels.

CICOUREL reprend l'analyse de GOFFMAN du rôle : "L'aspect essentiel du rôle (...) est sa construction par l'acteur au cours de l'interaction" (La sociologie cognitive, PUF, 1979). Cependant, "la métaphore dramaturgique de la scène est insuffisante pour expliquer comment les acteurs sont capables d'imiter et d'innover sans pratiquement répéter..." Il se réfère alors à la signification de l'interaction sociale selon SCHÜTZ et à la théorie des structures profondes de CHOMSKY. La grammaire générative de ce dernier postule l'existence, au-delà des structures superficielles relatives aux performances linguistiques, de structures profondes engendrant la compétence linguistique et la production de sens. A l'instar de CHOMSKY, CICOUREL se propose  d'introduire un équivalent quant à l'interaction sociale : le système des procédés interprétatifs. La compréhension du langage parlé lui-même exige d'introduire ces procédés : l'information non verbale - le contexte de la situation - permet en effet le fonctionnement de ce type de langage.

De même que les conversationnistes ou GOFFMAN insistent sur les structures qui débordent les unités linguistiques, comme la phrase ou le tour de parole, CIRCOUREL insiste sur les principes qui gouvernent la compétence interactionnelle, à savoir :

- la réciprocité des perspectives : les interlocuteurs partagent la familiarité du monde naturel ;

- la sous-routine : les discours sont compris malgré leur taux d'ambiguïté ;

- les formes normales : tout dialogue suppose un ensemble de connaissances communes aux interlocuteurs ;

- le sens rétrospectif-prospectif : l'interlocuteur est capable d'attendre qu'une ambiguïté soit levée plus tard ;

- la réflexibilité : le contexte du discours peut être maitrisé grâce à des signes non linguistiques (par exemple les hésitations, les pauses...)

- les vocabulaires descriptifs : la familiarité se fonde sur un répertoire de sous-entendus.

Ainsi, grâce à ces procédés interactionnels, on comprend la richesse du dialogue quotidien ; celui-ci fonctionne sur plusieurs registres et doit une grande partie de son fonctionnement à l'existence de structures extra-linguistiques.

 

Limites et perspectives critique de l'interactionnisme

  On partagera avec Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, à qui nous avons déjà emprunté nombre de présentations et d'explications de ce courant sociologique, l'appréciation de limites de l'interactionnisme. Même avec cette transdisciplinarité qui la caractérise, on reste toujours sur le thème de la compréhension interne des phénomènes sociaux - d'ailleurs considérés ou à la limite d'être considérés uniquement comme le produit d'interactions individuelles. A aucun moment n'interviennent les confrontations des acteurs à la société. Ils semblent toujours simplement des porteurs de normes intériorisées, supposés entrer constamment dans une norme (et d'autant plus qu'il reste dans la norme, ils sont considérés comme compétents), et approchant la conformité sociale, jusqu'au conformisme. La structure sociale qui génère l'ordre social réside déjà dans le sens des interactions que maîtrisent les individus. Ce qui explique que, tôt ou tard, on en arrive comme avec CICOUREL, à postuler l'existence de structures internes aux sujets parlants, capables d'expliquer les multiples détours et finesses de la simple conversation. Le danger réside alors dans la tentation de réduire l'ensemble du fonctionnement social au langage de l'interaction, c'est-à-dire au langage tout court tel qu'il fonctionne dans la vie quotidienne.

Sur la scène américaine même, les critiques ne ménagent pas alors les renouvellements proposés par l'interactionnisme et l'ethnométhodologie. En 1975, Lewis COSER, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède à une attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels et du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, L'ethnométhodologie, PUF, 1987).

Les réponses de ce deux tendances sociologiques paraissent assez faibles. Ils refusent la séparation positiviste entre science et vie quotidienne au nom d'une théorie de la production endogène du sens des actions dont le soubassement réside sans doute dans la compréhension phénoménologique de l'action. Chacune est plongé selon eux dans un univers qui lui est d'emblée familier. La science n'aurait donc pas à produire un sens caché, car celui-ci s'accomplit devant nos yeux; d'une manière transparente, dans le faire et le dire des acteurs. Cette réponse peut paraitre à des Européens un peu naïve, comme si les acteurs étaient toujours honnêtes. Or, non seulement nombre d'entre eux se mentent à ceux-mêmes, selon les enseignements entre autres de la psychanalyse, mais les stratégies des uns et des autres comprennent une manière de dire, qui laissent loin dans les espoirs, cette transparence. On peut comprendre ce genre de réponse dans le contexte d'une société américaine emplie de considérations sur la vérité et rétive à reconnaître l'ampleur des mensonges sociaux, situations qui a tendance il faut le dire à considérablement évoluer en Amérique du Nord.

Comme le souligne Pierre BOURDIEU (Choses dites, Minuit, 1987), l'opposition des interactionnistes et des ethnométhodologistes au modèle positiviste de DURKHEIM qui consiste à traiter les faits sociaux comme des choses, c'est-à-dire en faisant abstraction des représentations des agents, les conduit à réduire le monde social aux représentations que s'en font les acteurs, et à transformer la science en un compte rendu des comptes rendus produits par les sujets sociaux. Dans cette voie, ils ne font que suivre la perspective phénoménologique de SCHÜTZ, pour lequel les objets de pensée construits par le social scientist se fondent sur les objets de pensée construits par le sens commun. Mais la vérité de l'interaction est-elle bien donnée dans l'interaction elle-même? On peut en douter lorsque l'on sait que les agents occupent des positions dans un espace objectif de propriétés dont les règles s'imposent à eux. Si l'interaction ne montre pas cette imposition, c'est que justement elle manifeste une familiarité avec les règles du jeu tout simplement parce que chacun a intériorisé le jeu, sous forme d'un sens du jeu, qui est son habitus. CROZIER et FRIEDELBERG (L'acteur et le système, Le Seuil, 1971) opposent à ces deux courants une autre critique tout aussi virulente. S'ils ont raison de souligner la liberté des acteurs capables de jouer avec les règles, comment peuvent-ils réduire à un ensemble cohérent la poussière des activités individuelles tout en refusant d'analyser l'effet d'imposition du pouvoir assuré par la médiation des institutions? Et cela est d'autant plus vrai que l'on a affaire à des groupes composés de nombreux individus. L'intersubjectivité ne peut expliquer le phénomène du pouvoir, et on pourrait même soupçonner que ces deux courants tentent plutôt d'analyser le fonctionnement social d'individus se conformant au système, globalement (et comment elles peuvent le renforcer...), plutôt que de constater que ledit système est justement l'objet d'attaques constantes et répétées...

Il semble de toute façon que le cadre de la discussion phénoménologique s'avère dépassé, surtout lorsqu'on approfondit comme le font d'autres courants, aux États-Unis comme ailleurs, les processus mêmes de la communication interindividuelle. Les tenants de l'ethnométhodologique peuvent apparaitre alors comme ceux d'une sémiologie idéaliste... C'est pourquoi les interactionnistes d'aujourd'hui adoptent une toute autre direction de recherche...

 

Interactionnisme structural

    l'interactionnisme structural, sociologie des dynamiques relationnelles, dite relational sociology, en anglais (plus usité) est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" de Harrison WHITE.

Ce courant sociologique explique l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de faon à réduire et limiter les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoquée par l'incertitude. Ce sont les "relations", vues comme des "histoires" qui permettent d'expliquer l'émergence, l'évolution ou la dissolution des identités sociales observables (structure sociale, norma sociale, catégorie sociale...). Dans cette approche interactionniste, l'action sociale tend à donner forme et à organiser le monde social au fil d'interactions sociales porteuses de sens. Dans un raisonnement circulaire et simplifié, les interactions sociales et les structures sociales - produites par ces interactions sociales - s'influencent mutuellement.

   Harrison WHITE considère, dans son ouvrage, comme précurseurs du paradigme de l'interactionnisme structural, Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ et Pierre BOURDIEU. Assez éloigné, bien que participant de la même culture de recherche de la conformité, des interactionnismes des années 1960 et 1970, les auteurs qui se réclament de cette approche, s'estiment liés au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux de B. LATOUR et J. LAW, à l'analyse des réseaux, à Pierre BOURDIEU, N. LUHMANN, C. TILLY, H. WHITE, M. FOUCAULT, G. SIMMEL, et dans l'enchainement des idées qui tend à prendre en compte les structures sociales bien plus que leurs lointains précédécesseurs, aux réflexions de Karl MARX, K. MANHEIM, A .SCHUTZ, E. CASSIRER, N. ÉLIAS, M. MANN et beaucoup d'autres. Harrison WHITE reprend l'ensemble des grands conceptualisations de la sociologie - et sans doute de façon pas très orthodoxe suivent les oeuvres considérées... - afin de les intégrer à son paradigme et d'unifier les sciences sociales, si tant est que ce projet soit réaliste.

Le terme même "interactionnisme structural" a été proposé par Alain DEGENNE et Michel FORSÉ et se retrouve pour la première fois dans leur ouvrage Les réseaux sociaux (1994).

    Pour définir l'interactionnisme structural, il faut d'abord s'initier au vocabulaire particulier de cette approche, ainsi qu'à ses axiomes, qui amènent à concenvoir l'individu (et la société) comme étant, non pas une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens : une "identité sociale" comme les autres. Les individus s'inscrivent dans un contexte social historique, et, par leur pensée et leur action, influencent (dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales. Tout comme simultanément les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

   Le programme de recherche qui veut articuler ainsi structure sociale et identité sociale, a pour objet l'explication des formations sociales, à comprendre leurs évolutions et leurs dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles, d'efforts de contrôle, qui font émerger les identités sociales.

   L'interactionnisme structural se présente comme l'une des deux théories sociologiques en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant de l'individualisme méthodologique. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme.  On peut considérer qu'est alors prise en compte nombre de critiques émises envers les interactionnismes symboliques et leurs dérivés. Cet interactionnisme s'éloigne radicalement des approches classiques en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse. L'individu est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur social y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. En ce sens ce nouvel interactionnisme prend en compte bien plus le conflit que ses "frères" antérieurs et en permet mieux l'explicitation, l'explication et partant, l'étude de mode de résolution.

 

Anselme STRAUSS, Mirroirs et masques. Une introduction à l'interactionnisme, Métaillé, 1992. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Yves WINKIN, interactionnisme symbolique, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 13:57

   La revue trimestrielle de l'Association Espoir, sise à Colmar, volontairement militante, entend oeuvrer pour une société où chacun a une place, et notamment un emploi, le tout dans un environnement le plus fraternel possible.

   Organisée autour de rubriques régulières, et de contributeurs tout aussi réguliers (l'édito, la missive à Mimi, le billet de Georges Yoram Federmann, un coin de ciel bleu, le poing dessin) avec des dessinateurs engagés (BALLOUHEY, Phil UMBDENSTOCK, Marilena NARDI, Rousso TRAX, Willis from Tunis...), la revue dispose dans sa Charte de "Reconnaître en tout homme, quels que soient son origine, son histoire, ses handicaps, un être capable d'aimer et digne d'être aimé est la conquête la plus difficile et cependant la plus indispensable de notre humanité. L'association Espoir à Colmar a pour but "d'offrir dans un esprit de respect et de promotion humaine, une aide immédiate à des personnes livrées à la solitude et démunies de toutes ressources, de les accompagner dans la mesure du possible jusqu'à ce qu'elles aient pu recouvrer leur autonomie ou trouver une insertion moins provisoire." Elle a également pour but "de s'informer et d'informer l'opinion publique sur les causes profondes qui sont à l'origine de la marginalisation d'un grand nombre d'êtres humains."

     Fondée en 1973 par Bernard RODENSTEIN, l'Association Espoir, est un mouvement d'action humanitaire et un groupe de réflexion qui oeuvre depuis dans le champs de l'action sociale, en intervenant auprès d'un public en situation de précarité. Elle met en place des structures d'accueil, d'hébergement et d'accompagnement, y compris dans la longue durée, qui assurent des réponses immédiates et concrètes à des personnes en difficulté. En 2011 sont créés et ouverts des ateliers du p'tit Baz'Art, en 2017, est inaugurée la Maison du Guetteur et en 2018, la Maison des Solidarités, toujours à Colmar. La boutique du p'tit Baz'Art présente la forme d'une boutique éphémère bien achalandée en créations uniques en leurs genres, créations originales et inusuelles (11 rue Roesselmann à Colmar). Elle est soutenue par plusieurs instances régionale, nationale et européenne. La revue est tirée à 8 000 exemplaires environ.

    Lors du 35ème anniversaire du service d'aide aux victimes, en décembre 2017 (n°168), la revue présentait un dossier assez complet, précédé d'un entretien entre Bernard RODENSTEIN et Yann KERNINON, après un éditorial et le billet de Georges Yram FEDERMANN, psychiatre à Strasbourg.

Dans son numéro 176 de décembre 2019, Espoir contient un Dossier "Désobéir", qui donne "la parole à ceux qui ont choisi d'enfreindre la loi pour défendre leurs idéaux. Si certains ont été condamnés par les tribunaux, aucun ne regrette cette prise de risque qui doit, selon eux, inciter chacun à méditer sa responsabilité civique".

 

Association Espoir, 78a, avenue de la République, 68025 COLMAR CEDEX, Site Internet association-espoir.org

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