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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 13:19

  Préfacé par Jack LANG, le livre de l'institutrice en milieu rural pendant 15 ans et enseignante d'espagnol au collège, professeur agrégé, docteur en sciences de l'éducation (Université de Bordeaux), membre de l'Observatoire international de la violence à l'école,montre combien, malgré toutes les réformes (ou en dépit d'elles, ou à cause d'elles...) entreprises dans le système scolaire, la question du sexisme y reste non résolue. Se penchant sur le système de punitions au collège et constatant que 80% des élèves punis au collège sont des garçons, elle pose la question de la persistance des rapports sociaux de sexe traversés par le virilisme, le sexisme et l'homophobie qui perturbent la relation pédagogique.

  Se défendant d'incriminer qui que ce soit, étant elle-même enseignante, et connaissant bien la difficulté "d'être juste et de garder la tête froide face aux provocations de certains élèves, quand la fatigue s'accumule ou que les choses en prennent pas le cours que l'on aurait souhaité." Elle entend soulevé des faits, qui mettent en doute, comme l'écrit Jack LANG, "la réalité des principes fondamentaux sur lesquels nous voulons croire assise notre École : égalité de traitement des sexes, dimension éducative de la punition, préparation et formation à la vie en société."

  C'est après une enquête dans cinq collèges aux caractéristiques socioculturelle très différentes, qu'au-delà des chiffres, elle cherche à dégager les processus par lesquels on arrive à cette situation, "c'est-à-dire les voies et les moyens, le pourquoi et le comment des choses". Elle propose de placer la variable genre au centre "pour revisiter les transgressions et le système punitif à la lumière des rapports sociaux de sexe." Dans une tradition fondée par FOUCAULT, dans la suite également de très nombreuses études sur l'univers du collège (que certains estiment encore structuré, institutionnellement, dans le temps et dans l'espace, architecturalement aussi - j'ai longtemps confondu de l'extérieur collège et caserne de CRS! - comme une prison...), dans la suite également de nombreuses études sur le genre, notamment depuis les années 1990, et enfin dans le sillon creusé par l'interactionnisme (voir les théories d'Erwing GOFFMAN dans l'arrangement des sexes), Sylvie AYRAL analyse les stéréotypes sexuels encore à l'oeuvre. Non seulement l'asymétrie sexuée est perpétué par l'activité des aujourd'hui nombreux intervenants dans l'univers scolaire, alors même que l'appareil punitif se présente comme un système de pouvoir autonome à l'intérieur des établissements, mais les élèves eux-mêmes instrumentalisent dans leur comportement les sanctions pour prouver leur virilité (notamment à l'égard de leurs camarades...).

Au fil des chapitres, elle expose les éléments de ses enquêtes en milieu riual, urbain, périurbain, public ou privé, et détaille à la fois les modes de sanctions privilégié et les qualifications usuelles (d'ailleurs divergentes), la quantité et la qualité des punitions (parfois très fluctuantes dans le même établissement - détail, qu'elle n'approfondit pas d'ailleurs, de conflits au sein même du personnel enseignant), la plus ou moins évidente proportionnalités des sanctions par rapport aux fautes commises, un principe d'individualisation des sanctions, parfois aléatoire - et les comportements de violences infligées entre les élèves. S'y révèlent les voies et les moyens par lesquels les sanctions du personnel enseignant et les violences infligées entre les élèves perpétuent rituellement les schémas de la domination masculine, de la virilité et de l'homophobie.

   Elle montre, avec énormément d'exemples concrets à l'appui, comment cette domination masculine, cette virilité et cette homophobie s'auto-entretiennent, dans les pratiques mais aussi dans les discours. Sans oublier de mettre en évidence le comportement des garçons par rapport aux filles et vice-versa, ces dernières étant souvent cantonnées, mais il semblerait que cela change en ce moment, dans le rôle de victimes et de faire-valoir... Rites virils et rites punitifs se renforcent mutuellement pour produire des garçons dont le caractère et le comportement, décidément, change lentement.

   Aux antipodes de la tolérance zéro - à laquelle elle ne croit pas réalisée et réalisable dans les faits dans  ces établissements scolaires - et du tout répressif - malgré une idéologie de l'autorité très mal assumé d'ailleurs par le corps enseignant, l'auteur plaide pour une éducation non sexiste, une mixité non ségrégative et la formation des enseignant au genre. Elle constate d'ailleurs dans la formation des instituteurs et professeurs, le genre brille encore par son absence dans l'ensemble des préparations à l'enseignement. Pourtant, Sylvie AYRAL estime que ces propositions apparaissent comme une urgence si l'on veut enrayer la violence scolaire. Bien entendu, ce n'est pas le manque de moyens actuels en personnel et en matériels qui va arranger les choses.

 

Sylvie AYRAL, La fabrique des garçons, Sanctions et genre au collège, Le Monde/PUF, 2014 (quatrième tirage), 205 pages.

 

 

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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 12:52

     Le sociologue américain Aaron Victor CICOUREL, élève de Alfred SCHÜTZ et de Harold GARFINKEL, professeur émérite à l'université de Californie à San Diego, contribue au développement de l'ethnométhodologie avant de se tourner vers la sociologie cognitive.

Après une licence de psychologie expérimentale puis un maitrise de sociologie (1951) et d'anthropologie à l'université de Californie à Los Angeles, il part en 1955 à l'université Cornell pour un doctorat en sociologie, et revient de nouveau à l'UCLA en 1957 pour un post-doctorat. Il y rencontre Harold GARFINKEL et entreprend d'écrire un livre avec lui un livre qui ne sera jamais terminé (ce qui est relativement banal dans un monde universitaire où existe bien plus de projets inachevés que de publications réalisées). En 1970, il s'installe définitivement à l'université de Californie à San Diego, où il noue de nombreux liens avec les milieux hospitaliers universitaires (au sein desquels il travaille par observation participante) et avec divers pionniers de la science cognitive (Donald NORMAN, Davis RUMELHART...).

Son principal terrain d'enquête est formé par les interactions entre médecins et patients, et en particulier l'usage en contexte des catégories professionnelles et ordinaires servant à nommer les troubles et les symptômes.

   Particulièrement connu en France pour ses travaux de sociologie cognitive appliquée à l'étude des interactions en milieu scolaire et en milieu médical, il ne se limite pas pour autant à ces deux domaines. Auteur également d'ouvrages de critique méthodologique (1964), de sociologie de la déviance (1968) ou encore de démographie (1974), Aaron CICOUREL se caractérise par un ancrage empirique ferme, couplé à une volonté de faire dialoguer la sociologie avec d'autres disciplines : la linguistique, la science cognitive, la médecine clinique. C'est aussi un des sociologues américains qui a le plus systématiquement cherché à comprendre et à prolonger le travail de Pierre BOURDIEU, ce dernier le lui ayant bien rendu. Comme Pierre BOURDIEU, Aaron CICOUREL s'est formé "à la dure", et a capitalisé une connaissance du monde social héritée de son milieu, de sa propre expérience...

   Dans chacun des domaines explorés, que ce soit sur le plan empirique ou sur le plan conceptuel, Aaron CICOUREL n'est jamais un suiveur ; il reste toujours un contestataire de l'intérieur. Ainsi, sa pleine maîtrise de l'ethnométhodologie lui permet de critiquer l'approche de GARFINKEL, et de lui opposer sa sociologie cognitive. Aux champions inconditionnels de l'analyse des conversations (Harvey SACKS, Emmanuel SHEGLOFF), il reproche de tomber dans le formalisme et il propose une approche plus ethnographique, permettant de prendre en considération nombre de particularités des acteurs en présence dans un lieu et à un moment donnés. Aux sociologues classiques de la médecine, il peut dire qu'ils ont trop insisté sur les relations sociales au sein de l'hôpital, et il développe ses études sur le raisonnement médical. Dans chaque univers où il intervient, CICOUREL déplace en quelque sorte le centre de gravité des travaux. A sa manière différente mais proche à bien des égards de celle de BOURDIEU, il fait de la sociologie un sport de combat. (pour reprendre le titre d'un entretien entre Maria Andrea LOYOLA et Pierre BOURDIEU d'Octobre 1999) (Yves WINKIN).

 

Aaron CICOUREL, le raisonnement médical. Une approche socio-cognitive, Seuil, 2002 ; La justice des mineurs au quotidien de ses services, Editions ies, Genève, 2018 (traduction de deux livre The Social Organization of Juvenile Justice, de 1968 et 1978) ; Sociologie cognitive, PUF, 1979 (traduction de Cognitive Sociology, de 1974).

Yves WINKIN, Aaron Cicourel, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Philippe CORCUFF, Aaron Cicourel : de l'ethnométhodologie au problème micro/macro en sciences sociale, dans SociologieS, Découvertes/Redécouvertes, 29 octobre 2012 (sociologies.revues.org)

 

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 13:22

     Le philosophe américain des sciences sociales, en même temps que sociologue, d'origine autrichienne Alfred SCHÜTZ est porteur d'une approche phénoménologique, fructifiée ensuite par nombre de ses élèves. Considéré comme le fondateur de l'idée d'une sociologie phénoménologique, il est influencé par la sociologie compréhensive de Max WEBER, par les thèses sur le choix et la temporalité d'Henri BERGSON, et surtout par la phénoménologie d'Edmund HUSSERL. Après son émigration aux États-Unis en 1939 (après un passage par la France), il subit l'influence du pragmatisme américain et du positivisme logique, qui renforcent son souci d'empirisme, attention chez lui au monde concret, au monde vécu.

 

Une carrière sociologique coupée par la seconde guerre mondiale

   Parallèlement à un travail d'avocat d'affaires (secrétaire exécutif à la Reitler and Company de Vienne), il réalise des recherches indépendantes à Vienne où il fréquente le Cercle de Mises, cercle interdisciplinaire fondé par Ludwig von MISES où il boue des amitiés notamment avec Felix KAUFMANN, Fritz MACHLUP et Eric VOEGELIN. Aidé (considérablement) par son épouse pour la réalisation de La construction signifiante du monde social. Introduction à la sociologie compréhensive, publié en 1932, il se joint cette année-là à un groupe de phénoménologues à Fribourg-en-Brisgau, à l'invitation de HUSSERL. En 1938, il est forcé d'émigrer à cause de l'invasion des troupes allemandes, et il mène des activités d'aide à d'autres émigrants, en France, puis aux États-Unis. En 1940, il contribue avec Martin FABER à la fondation de l'Inernational Phenomenological Society et de la revue Philosophy and Phenomenological Research. Il enseigne à partir de 1943 à la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for Social Research à New York. Il a aussi un intérêts marqué pour la musique, ainsi que pour la peinture et la littérature.

   Outre la publication d'un livre important en 1932, les réflexions d'Alfred SCHÜTZ sont principalement développées, en anglais, dans une série d'articles scientifiques. Certains des plus importants sont rassemblés en 1962 dans Collected Papers. Certaines de ses contributions sont traduites dans Le chercheur et le quotidien, Phénoménologie des sciences sociales (1987).

 

La sociologie phénoménologique

   A la base de l'idée de sociologie phénoménologique, se trouve d'abord les travaux sociologique de Max WEBER, avant d'être rattachés dans l'esprit de SCHÜTZ aux idées de HUSSERL. Les travaux du sociologue allemand sont désignés comme celles d'une sociologie compréhensive parce que la "signification objective" que revêt l'action doit faire l'objet pour son auteur d'un acte interprétatif. Se disant contre une sociologie uniquement causale, le sociologue autrichien indique une sociologie où les acteurs s'expliquent et expliquent leur action. L'acte interprétatif pour les sciences sociales revêtent la première importance, et c'est d'ailleurs ce qui rend si difficile l'analyse de l'action sociale. Les travaux d'HUSSERL, à ce stade, fournissent des analyses étayées des structures temporelles de la conscience, et permettent de comprendre comme fonctionne l'intersubjectivité, En ayant à l'esprit qu'il s'agit-là des premiers travaux du philosophe HUSSERL, et non pas des développements de sa pensée, qui ne seront pas connus du vivant de SCHÜTZ. Ce dernier considère le potentiel des travaux de HUSSERL et remarque que la méthode de réduction eidétique n'est cependant pas applicable directement aux sciences sociales, car elle permet peu l'articulation des horizons propres à l'expérience, à la praxis, puisque ces horizons sont constitués d'une "sédimentation de sens" (Logique formelle et logique transcendantale). C'est ce type d'appropriation et d'application, jugée trop directe, de la phénoménologie eidétique aux problématiques de sciences sociales que SCHÜTZ reproche aux premières positions de Max SCHELER, ainsi qu'aux travaux d'Edith STEIN et ceux de Gerda WALTHER - des travaux qu'il juge, de ce point de vue, d'un usage naïf de la phénoménologie, comme il l'explique dans Husserl's Importance for the Social Science (L'importance de Husserl pour les sciences sociales).

C'est donc par un éclairage latéral, qui n'entre pas dans un certain détail de la pensée philosophique d'HUSSERL - qui suit un autre chemin... philosophique! - des réflexions husserliennes qu'Alfred SCHÜTZ développe sa sociologie phénoménologique ; cela se concrétise par des analyses en philosophie des sciences sociales, traitant principalement des fondements de l'appareillage conceptuel ayant pour pivot la temporalité, la conscience et l'action sociale. Il y a toute une dynamique entre la pensée de l'acteur et son action, dynamique que l'acteur ne maitrise pas totalement, pris dans un mouvement d'intention-action-justification dans le cadre de relations avec les autres acteurs, et influencé également par des conceptions-type évolutives. L'aspect temporel de son action est important car les temporalités des différents acteurs peuvent modifier le sens qu'il donne à son action. C'est sur cette dynamique que réfléchissent ensuite les continuateurs d'Albert SCHÜTZ : Lester EMBREE (développements sur la topologie des sciences), Harold GARFINKEL (ethnométhodologie, avec Harvey SACKS), Thomas LUCKMANN et Peter BERGER (coauteurs de La construction sociale de la réalité ; développement en sociologie de la connaissance), Maurice NATANSON (jonction entre dimension individuelle et dimension collective au sein de l'expérience vécue), et bien d'autres...

 

 

Alfred SCHÜTZ, Collected Papers, en 5 tomes, 1962-en cours d'édition) ; Essais sur le monde ordinaire, Éditions du Félin, 2010 ; Éléments de sociologie phénoménologique, L'Harmattan, 2000 ; L'étranger : un essai de psychologie sociale, suivi de L'homme qui rentre au pays, Éditions Allia, 2003 ; Écrits sur la musique 1924-1956, Éditions MF, 2007 ; Contribution à une sociologie de l'action, Éditions Hermann, 2009 ; Don Quichotte et le problème de la réalité, Éditions Allia, 2014. Maintes traductions des oeuvres d'Albert SCHUTZ sont de Thierry BLIN (par ailleurs auteur d'études sur l'oeuvre de SCHÜTZ).

Thierry BLIN, Phénoménologie de l'action sociale. A partir d'Albert Schütz, L'Harmattan, 2000.

 

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 08:52

   Le sociologue américain Harold GARFINKEL est l'un des fondateurs de l'ethnométhodologie, école de sociologie américaine.

 

Une carrière universitaire de premier plan

    Après l'obtention d'un master en sociologie §et des études de commerce et de comptabilité) à l'Université de Caroline du Nord, il sert dans l'armée (dans une unité non combattante) pendant la seconde guerre mondiale. Il entreprend, en 1946, une thèse de Doctorat d'État en sociologie, sous la direction de Talcott PARSONS, au sein du Department of Social Relations for Interdisciplinary School tout juste créé à l'Université Harvard. Ami personnel de Talcott PARSONS, il en est pourtant le dissident sur le plan professionnel et méthodologique, reprochant à la sociologie traditionnelle la toute puissance des statistiques en même temps que le manque de rigueur dans la récolte d'informations permettant de les élaborer.

    Professeur Invité à l'Université d'Harvard, il devient professeur Titulaire de Chaire à l'Université de Californie, à Los Angelès (UCLA) en 1954 et y enseigne pendant toute sa carrière, y compris comme professeur émérite longtemps après sa retraite.

   Au sein de l'UCLA, il développe la démarche et les enseignements qui débouchent sur une nouvelle discipline de la sociologie : l'ethnométhodologie qui dote la sociologie de méthodes d'enquêtes en sciences sociales par analyses de discours. GARFINKEL obtient rapidement une notoriété internationale, particulièrement à l'occasion de ses travaux sur le fonctionnement des Cours d'assises. Son ouvrage "Studies in Ethnomethodology" devient l'un des plus cités au monde. Ses méthodes se diffusent dans maintes universités, chacun des professeurs et chercheurs construisant le champ social ayant recours à des ethnométhodes : méthode, sens local, éthique, intention et rationalité d'intention des acteurs, en même temps que déroulement de péripéties d'actions.

 

Des travaux diffusés largement en Europe

    Ses travaux ont influencé en France, entre autres, Bruno LATOUR, Albert OGIEN et Louis QUÉRÉ. Les représentants européens du Professeur Harold GARFINKEL sont, notamment, successivement Yves LECERF (X-ENPG, 1995), professeur de sociologie et de logique aux Universités de Paris VII et Paris VIII, directeur du Laboratoire d'ethnométhodologie de l'université PARIS VII, ami personnel de Pierre BOURDIEU et Vincent FRÉZAL, professeur de management, de droit et de géopolitique, initiateur de l'Éthique des addaires en Europe (EBEN), cofondateur et ancien administrateur du Cercle d'éthique des affaires. Les travaux dans ce domaine sociologique sont publiés surtout dans Arguments ethnométhodologiques.

 

Un contributeur essentiel dans la sociologie américaine

   Principal instigateur de l'ethnométhodologie, courant qui se développe aux États-Unis dans les années 1960-1970, il rassemble nombre d'éléments de la sociologie de William I. THOMAS et de Florian ZNANIECKI, de la phénoménologie et de la psychologie de la forme. Influencé également par les oeuvres de Charles Wirght MILLS et de Kenneth BURKE, pour sa problématique des accounts, il s'intéresse surtout aux méthodes mises en oeuvre par les agents sociaux pour produire leurs descriptions, explications ou justifications de leurs actions, ainsi qu'au fait qu'ils attendent normativement des uns et des autres qu'ils se considèrent comme comptables de ce qu'ils font et de la manière dont ils le font (accountability). La lecture du grand livre de PARSONS, The Structure of Social Action en 1938 l'inspire dans sa propre voie.

   Se référant beaucoup à SCHUTZ dans ses premiers écrits, il faut de plus en plus sienne la problématique du "champ phénoménal" de Maurice MERLEAU-PONTY, tout en la transformant en un thème proprement sociologique. Cette posture le conduit à insister sur le caractère sensible et concret de l'ordre et de l'intelligibilité du monde social (ce ne sont pas les discours et la réflexion qui en sont la source). Ce faisant, il rapporte leur production, leur reconnaissance et leur maintien à des opérations, réglées normativement, que les agents sociaux (les membres) font méthodiquement entre eux, ou les uns par rapport aux autres, dans la gestion de leurs affaires de la vie courante. cette production, cette reconnaissance et ce maintien sont étayés sur une connaissance de sens commun des structures sociales, sur des évidences constitutives de l'"attitude de la vie quotidienne", ainsi que sur une maîtrise pratique des méthodes et procédés selon lesquels les diverses activités s'organisent. Le fait que ces activités soient ordonnées en situation, dans un traitement de contingences et de circonstances concrètes, et avec juste ce qui est disponible, ou juste ce qui est requis pour ce qui est en cours, n'empêche pas qu'elles soient aussi objectives, qu'elles apparaissent indépendantes de ces contingences et circonstances, indépendantes aussi de ceux qui les réalisent et de leurs actes singuliers.

Au début des années 1970, GARFINKEL s'engage avec ses doctorants dans l'étude du travail, avec le souci d'y combler une lacune notable - à savoir l'absence complète d'attention à l'accomplissement même des activités coopératives en situation. C'est ainsi que sont lancées les premières enquêtes sur le travail des scientifiques dans les laboratoires.

    Les publications de GARKINKEL sont finalement peu nombreuses et son influence passe surtout par ses cours, ses conférences et l'exercice de ses mandats professionnels. L'ouvrage qui le fait connaître, Studies in Ethnomethodology en 1967 et traduit en Franaçsi 3 ans plus tard, y reprend des articles publiés à la fin des années 1950 et au début des années 1960, auxquels sont adjoints les résultats de nouvelles recherches (sur le cas du transexuel Agnes en particulier), ainsi qu'une tentative de systématisation du programme de l'ethnométhodologie. Parmi les articles antérieurs à cet ouvrage, les plus connus sont un texte très sufggestif sur "les conditions de succès des cérémonies de dégradation" et un long article sur la confiance comme "condition de la stabilité des actions concertées".

A la fin des années 1960, GARFINKEL écrit avec Harvey SACKS, un ancien étudiant d'Erving GOFFMAN, un article important sur l'indexicalité des actions pratiques. La première publication issue de la recherche sur le travail scientifique est un article publié en 1981, sur la découverte d'un pulsar optique par des astrophysiciens de l'université de l'Arizona. En 1986, GARFINKEL coordonne un ouvrage collectif destiné à faire connaitre les recherches de ses élèves sur le travail. A la fin des années 1980 et au début des années 1990 paraissent de nouveaux articles plus théoriques, où sont explicitées les relations de l'ethnométhodologie à la sociologie classique, et où est clarifié le programme de l'ethnométhodologie. Dans ces derniers textes, repris et développés dans un ouvrage paru en 2002, GAFINKEL se présente comme un héritier direct de DURKHEIM. Il propose surtout de comprendre l'aphorisme de Durkheim, selon lequel "la réalité objective des faits est le phénomène fondamentale de la sociologie", autrement que ne le fait la sociologie classique, c'est-à-dire en montrant comment cette objectivité est constituée dans le cours même de la vie sociale par les pratiques ordinaires des membres. Ce qui, entre parenthèses, n'est pas forcément bien reçu par l'ensemble des sociologues actuels...

En 2005, Anne RAWLS édite sous le titre Seeing Sociologically, The Routine Grounds of Social Action, un manuscrit date de 1948. Cet ouvrage éclaire une phase de la trajectoire de GARFINKEL. Il montre en particulier que le programme présenté en 1967 dans Studies in Ethnomethodology s'enracine dans une réflexion approfondie sur les problèmes que pose l'analyse sociologique de l'action sociale. (Louis QUÉRÉ)

  

Harold GARFINKEL, Studies in Ethnomethodology, Prentice-Hall, 1967. Traduction en Français, L'Ethnomethodologie. Une sociologie radicale, La Découverte, Paris, et  PUF, 2007) ; Seeing Sociologically. The Routine of Social Action, Paradigm Publisheers, Boulder, 2006.

Louis QUÉRÉ, Harold Garfinkel, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 07:12

   Sociologue américain,  élève de George Herbert MEAD, formé à la psychologie sociale, Herbert BLUMER jour un rôle important au sein de la ce qu'on a appelé la seconde génération de l'École de Chicago.

    En 1952, BLUMER devient le directeur du nouveau département de sociologie à l'Université de Californie, Berkeley. Secrétaire de l'American Sociological Association, avant d'en devenir le président en 1956, il pèse de tout son poids dans la formation du personnel d'une grande partie de la sociologie américaine. Il prend sa retraite en 1967, mais reste très actif, professeur émérite jusqu'en 1986. Autre autres activités, il est Consultant spécial et de la recherche pour l'UNESCO et représentant des États-Unis au Conseil de l'Institut sud-africain exécutif pour les relations raciales.

   Héritier de George Herbert MEAD, dont il retient l'idée que les individus agissent en fonction des significations qu'ils construisent, changeantes avec le temps, BLUMER crée le terme d'interactionisme symbolique, utilisé pour décrire la démarche des sociologues en provenance de l'École de Chicago, dont beaucoup ont été ses élèves (Howard BECKER, Erwing GOFFMAN...).

    il écrit dans The Methelogical Position of Symbolic Interactionism, publié en 1969 (Prentice Hall) dans son livre Symbolic Interactionism sur ses principes en trois points :

- Les humains agissent à l'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour eux.

- Ce sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.

- C'est dans un processus d'interprétation mis en oeuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié.

Il entend par là affirmer la primauté de la construction du sens au sein des interactions sociales. Face à la tradition behavioriste, alors dominante, BLUMER penser que les acteurs construisent leurs actions en fonction des interprétations qu'ils font des situations où ils sont insérés. Les individus ne subissent pas passivement les facteurs macrosociologiques. L'organisation de la société ne fait que structurer les situations sociales. Mais c'est à partir de leurs interprétations de ces situations que les acteurs agissent.

N'oublions pas que dans sa biographie figure une grande activité sportive dans le football, entamant une carrière dans les années 1918-1929, interrompue à cause d'une blessure au genou.

 

Herbert BLUMER, Industrialization as an Agent of Social Change, A critical Analysis, 1990, ebook ; Symbolic interactionism : Perspective and Method, New Jersey, Prentice-Hall, 1969, réédition 1986 ; Critiques of Research in the Social Sciences : An Appraisal of Thomas and Snaniecki's The Polish Peasant in Europe and America, 1939, réédition 1979  ; George Herbert Mead and Human Conduct, 2004 ; Public opinion and Public Opinion Polling, dans American Sociological Review, Volume 13, Issue 5, octobre 1948 (links.jstor.org). Pratiquement aucun ouvrage de Herbert BLUMER n'est actuellement traduit en Français.

Jean-Manuel DE QUEIROZ et Marek ZIOKOLWSKI, L'interactionnisme symbolique, PUR, 1994.

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 15:25

    Un certain nombre de chercheurs partagent en commun, qu'ils soient directement ou non reliés à l'École de Chicago, la tradition de la recherche empirique inaugurée au début du XXe siècle par THOMAS et PARK. Le mouvement a d'ailleurs été concrétisé par de multiples monographies, devenues des références obligées (c'est-à-dire rapportées systématiquement dans les manuels universitaires ou les livres destinés aux différents publics...) de la sociologie aux États-Unis. Ce courant de pensée, désigné par Interactionnisme, est caractérisé par la conviction que ce sont les interactions sociales qui produisent les organisations sociales et les structures. Il examine ces organisations et ces structures par leur genèse et se penche beaucoup moins sur l'autre versant, sur le poids des structures sur les consciences des individus... In fine, nombre de conflits entre individus donnent leur forme aux structures.

   Dès 1937, H. BLUMER invente l'expression : interactionnisme symbolique et ce terme d'interactionnisme désigne, à partir de 1960, les recherches des élèves de HUGHES et BLUMER qui poursuivent cette tradition. Du coup, c'est bien la pensée de MEAD qui reste en toile de fond. Même un chercheur relativement indépendant, voire inclassable, comme E. GOFFMAN, s'inspire profondément du pré-interactionnisme de G.H. MEAD. Le mouvement s'institutionnalise et se confirme avec la création de la Société pour l'étude de l'interactionnisme symbolique. Études de terrain et des petites communautés, recherches sur les groupes de déviants et de marginaux se multiplient avec le soutien de cette Société. L'essor de ces études, qui se centrent sur l'observation directe des interactions quotidiennes s'expliquent par les luttes au sein de la sociologie américaine, qui n'est pas seulement affaire de générations. Si l'École de Chicago met en avant l'approche anthropologique, la monographie, c'est aussi pour lutter contre le type de méthode utilisé par la sociologie dominante, laquelle avec STOUFFER, LAZARSFLD et MERTON, tend à développer le recueil de données à l'aide de questionnaires soumis ensuite à l'exploitation statistique (Jean-Michel CHAPOULIE, E.C. Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie, Revue française de sociologie, XXV, 1984.). De plus, les quantitativistes n'ont pas manqué de critiquer les imprécisions liées à ces études quanlitatives : incertitudes dues à la subjectivité de l'observateur, par exemple, caractère non systématique des observations, défaut d'échantillonnage. Ces reproches ont contribué d'ailleurs à améliorer la méthode de l'observation in situ. BLUMER, à son tour, a critique l'approche quantitativiste en dénonçant le "caractère illusoire de la standardisation" des questionnaires, "l'arbitraire des catégories retenues comme variables", l'"incertitude de la relation entre comportement en situations et réponses recueillies en situation d'enquête.

   L'École de Chicago regroupe des chercheurs, on la vu, comme Erving GOFFMAN, Howard BECKER et Enselm STRAUSS. Ce courant nourrit le dialogue avec d'autres traditions sociologiques dans les années 1950-1960 : parmi elles, la phénoménologie d'Alfred SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de Harold GARFINKEL et l'analyse conversationnelle de Harvey SACKS.

 

L'interactionnisme symbolique

      Le programme de l'interactionnisme symbolique "orthodoxe", mis au point par BLUMER est exprimé dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism de 1969 :

- les êtres humains agissent entre les "choses" (objets, êtres humains, institutions ou valeurs ou encore situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux ;

- les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres ;

- au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'une processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.

    BLUMER transmet ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement (faisant fi de l'orthodoxie parfois) à leurs propres préoccupations de recherche (Howard BECKER, Anselm STRAUSS, Tamotzu SHIBUTAN). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologie (Jerome MANIS et Bernard MEITZER en 1967, Arnold M. ROSE en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard MEITZER, John PETRAS et Larry REYNOLDS en 1975), qui vont accélérer sa transformation en "paradigme" au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.

   De franches dissidences vont également apparaître, proposant une lecture de l'oeuvre de MEAD qui ne passe pas par celle de BLUMER : on distingue alors ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Munfred KUHN), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie "qualitative", fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. A la fin des années 1980, ce pendant, ces "luttes pour l'imposition d'un monopole de vérité" semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite "ethnographique"), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).

   Cette ouverture est particulièrement forte en Europe, dans le mouvement de va-et-vient des idées de part et d'autre de l'Atlantique. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France (par le jeu des voyages et des éditions), il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du XXe siècle, comme l'ethnométhodologie, "Goffman et l'école de Chicago", la sociologie de la "construction sociale de la réalité" d'Alfred SCHUTZ, Peter BERGER et Thomas LUCKMANN. Il fédère les oppositions ) Émile DURKHEIM et Pierre BOURDIEU ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'oeuvre de Howard BERCKER, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche HUGHES, Anselm STRAUSS). C'est l'occasion aussi de s'éloigner encore davantage du corpus marxiste et de s'efforcer de tenir à distance certaines formes de conflictualité.

C'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité relative de l'interventionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où BECKER s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de lin par le programme interactionniste, par exemple David MATZA en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou STRAUSS en sociologie de la médecine (Awareness OF dying, 1965). Il faudrait aussi montrer comme un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle SASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'ou oubli, 1995) ou Marie MÉNORET (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du XXe au début du XXIe siècle. (Yves WINKIN)

 

Ethnométhodologie

    Se rencontrent l'interactionnisme et la sociologie compréhensive et l'analyse sociologique du langage pour renouveler la sociologie américaine.

   Alfred SCHÜTZ (1899-1959) s'inspire à la fois de la sociologie compréhensive de Max WEBER et de la phénoménologie comme théorie de l'intersubjectivité élaborée par Edmund HUSSERL. En 1932 parait à Vienne son unique livre publié de son vivant, La structure intelligible du monde social dans lequel il prône une sociologie suivant une perspective phénoménologique. Mais au lieu de chercher à fonder l'intersubjectivité dans un ego transcendantal, soit un sujet indépendant de toute référence empirique, il la pense comme un fait social, constitutif de l'expérience même du monde social. De 1952 jusqu'à sa mort, professeur à la New York School for Social Research, il enseigne sur la signification de la vie quotidienne et l'importance du monde vécu.

Opposé au behaviorisme dès son arrivée aux États-Unis en 1932, il ne pense pas que la méthode des sciences naturelles s'avère adéquate pour comprendre le phénomène de l'intersubjectivité. Entre l'objectivisme et le subjectivisme, il existe une troisième voie. Il s'agit de voir ce que signifie ce monde social, pour moi, observateur? et de savoir aussi, en allant plus loin, ce que signifie le monde social pour l'acteur tel qu'on l'observe dans ce monde et qu'a-t-i-il voulu signifier par son agir?  Il faut revenir au monde-vie partagé par tous. Chacun a une expérience du monde, lequel est donné comme organisé par lui et par les autres. Il appelle compréhension cette "connaissance organisée des faits naturels". Cependant, dans le monde social, il ne suffit pas de renvoyer un fait à un autre fait, comme dans le monde physique : pour comprendre les actes des autres, il me faut connaître leurs motifs qui sont de deux sortes : à savoir les motifs en vue des fins et les motifs des causes.

Se trouve ainsi réintroduite la problématique de l'idéal-type webérien. SCHÜTZ s'y refère explicitement lorsqu'il développe sa théorie de la typicité : même si l'acteur n'est pas connu intimement, il suffit pour le comprendre, de trouver les mots typiques d'acteurs typiques qui expliquent l'acte comme étant lui-même typique et surgissant d'une situation également typique. Partout il y a et toujours il y a une certaine conformité dans les actes et motifs des prêtres, des soldats, des serviteurs et des fermiers. De plus, il existe des actes d'un type si général qu'il suffit de les réduire aux motifs typiques d'un quelqu'un pour les rendre compréhensibles.

Cette manière de voir rappelle celle de WEBER et de SIMMEL à qui se refèrent d'ailleurs les interactionnistes et les ethnométhodologiques. Une version phénoménologique de ces travaux, sous forme d'une sociologie de la connaissance, est développée par P.L. BERGER et T. LUCKMANN, en 1966, avec leur ouvrage La construction sociale de la réalité.

   C'est surtout GARFINKEL qui invente l'ethnométhodologie : il s'agit de voir du dedans l'ordre social ; il faut utiliser le savoir véhiculé par les acteurs eux-mêmes. C'est lui qui contribue le plus à développer ce label, en empruntant à SCHÜTZ la thématique de la sociologie du savoir ordinaire. Ce terme, utilisé dès 1965, remonterait à ses travaux sur les délibérations de jurés entamés vers 1954 à l'École de Droit de Chicago. En dépouillant les transcriptions des enregistrements (clandestins) des délibérations, l'idée lui serait venue d'analyser la méthode utilisée par les jurés, les ressources qu'ils mobiliseraient pour à la fois se faire comprendre par leurs collègues et être conformes à ce qu'on attendait d'eux. Le terme est forgé sur les concepts voisins de l'ethnobotanique, l'ethnophysiologie, l'ethnophysique, bref des ethnosciences qui étudient une classe de phénomènes, l'ethnographie des sciences dont disposent les individus. "Ethno, pour GARFINKEL, semble faire allusion au savoir quotidien de la société, en tant que connaissance de tout ce qui est à la disposition d'un membre.

Ce savoir immanent aux pratiques leur confère trois propriétés remarquables, réflexibilité, descriptibilité et indexicalité.

- la réflexibilité traduit la possibilité pour l'acteur de constituer la situation en la décrivant, en exhibant les procédures ou méthodes. Dès lors, le savoir du sociologue n'est que la transposition du savoir primitif de l'acteur ;

- la descriptibilité résulte de l'absence de hiatus entre l'action et le discours sur l'action (réflexibilité). Les pratiques se révèlent alors à la fois visibles, rationnelles et rapportables ou descriptibles. Leur intelligence se produit en situation. Aussi GARKINKEL s'oppose-t-il explicitement au positivisme de DURKHEIM caractérisant les faits sociaux par l'extériorité à la conscience individuelle et la contrainte. En réalité les faits sociaux sont toujours des accomplissements pratiques irréductibles à la pure objectivité ;

- l'indexicabilité représente la nécessité pour le langage d'être indexé à une situation ou à un individu concret pour être intelligible, ce qui caractérise non seulement le langage ordinaire mais aussi les pratiques sociales, lesquelles demeurent indéterminées si elles ne sont pas reliées au local, à la situation par un travail d'indexation.

A ces 3 propriétés fondamentales, il faut ajouter 5 autres : localisation et contextualisation, mise en scène, membre et compétence unique.

- localisation et contextualisation : les pratiques sont localisées et le sens produit in situ. Le contexte contribue à donner un sens à l'action.

- Mise en scène : les pratiques sont des mises en scène de cette production locale de sens. GOFFMAN a amplement mis l'accent sur ce thème.

- Membre et compétence : connaissance ordinaire et connaissance sociologique relèvent d'un même processus. Comme l'ont montré SCHÜTZ et MERLEAU-PONTY, chacun en tant que membre de la société dispose d'emblée de la familiarité avec la vie quotidienne et de la maîtrise du langage commun qui lui permet de présenter lui-même le sens de son action. De plus, connaissant la pratique de l'intérieur, je dispose également de la compétence requise pour les analyser. Je ne suis pas renvoyé à une autre compétence savante, scientifique, pour dire la vérité sur mon action (B. JULES-ROSETTE, Sociétés, n°14, Mai-Juin 1987).

 

Analyse conversationnelle

   Un certain nombre d'autres sociologues américains issus ou proches de l'ethnométhodologie, travaillent depuis le milieu des années 1960 sur le langage ordinaire et les problèmes liés à la conversation comme interaction (H. SACKS, D. SUDNOV, R. TURNER, E. SCHEGLOFF, C. JEFFERSON...)

   Harvey SACKS, au centre de ce courant, montre combien le langage fonctionne comme un système de catégorisation très complexe. Il précise un certain nombre de régles :

- règle de constance : l'utilisation d'une catégorie, par exemple celle de bébé appelle celle de mama,, de famille ;

- règle de cohérence thématique : ainsi chaque type d'activité est lié à un âge de la vie, par exemple, pleurer pour un bébé ;

- fonction de récit : la phrase est spontanément entendu comme un récit ;

- place des interlocuteurs : en fonction de la place assignée à mon interlocuteur, je lui réponds différemment.

   L'analyse de la conversation focalise un certain nombre de recherches où se retrouvent des ethnométhodologiques purs comme GARFINKEL, ceux qui se sont spécialisés dans l'analyse conversationnelle comme SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON, ceux qui comme GOFFMAN, s'intéressent à toutes les formes d'échanges, linguistiques ou non, dans le cours des interactions. SACKS, SCHEGLOFF et JEFFERSON se situent entre la linguistique et la sociologie dans leur tentative de construire une grammaire générale des échanges langagiers. Pour eux, la conversation obéit à la fois à une logique propre et à la logique des interactions sociales. Eux comme GOFFMAN sont attentifs aux risques des tours de parole : chevauchement de parole de deux interlocuteurs, monopolisation de parole, coupure de parole de la part d'un "animateur", tout cela influence le sens de ces paroles pour les interlocuteurs, entrainant erreurs de perception (surtout sur les opinions exprimées) et pertes d'information. Des conflits peuvent être provoqué, même dans des cercles d'"amis" simplement par ces aléas dans les échanges.

 

Sociologie cognitive

  Certains ethnométhodologistes ont tenté de synthétiser l'apport aussi bien des interactionnistes, de l'ethnométhodologie que de l'analyse conversationnelle, comme Aaron CICOUREL qui élabore la sociologie cognitive. Il tente d'expliquer la société en termes d'interaction, en utilisant un modèle linguistique inspiré de Noam CHOMSKY pour comprendre comment les individus peuvent maîtriser les processus interactionnels.

CICOUREL reprend l'analyse de GOFFMAN du rôle : "L'aspect essentiel du rôle (...) est sa construction par l'acteur au cours de l'interaction" (La sociologie cognitive, PUF, 1979). Cependant, "la métaphore dramaturgique de la scène est insuffisante pour expliquer comment les acteurs sont capables d'imiter et d'innover sans pratiquement répéter..." Il se réfère alors à la signification de l'interaction sociale selon SCHÜTZ et à la théorie des structures profondes de CHOMSKY. La grammaire générative de ce dernier postule l'existence, au-delà des structures superficielles relatives aux performances linguistiques, de structures profondes engendrant la compétence linguistique et la production de sens. A l'instar de CHOMSKY, CICOUREL se propose  d'introduire un équivalent quant à l'interaction sociale : le système des procédés interprétatifs. La compréhension du langage parlé lui-même exige d'introduire ces procédés : l'information non verbale - le contexte de la situation - permet en effet le fonctionnement de ce type de langage.

De même que les conversationnistes ou GOFFMAN insistent sur les structures qui débordent les unités linguistiques, comme la phrase ou le tour de parole, CIRCOUREL insiste sur les principes qui gouvernent la compétence interactionnelle, à savoir :

- la réciprocité des perspectives : les interlocuteurs partagent la familiarité du monde naturel ;

- la sous-routine : les discours sont compris malgré leur taux d'ambiguïté ;

- les formes normales : tout dialogue suppose un ensemble de connaissances communes aux interlocuteurs ;

- le sens rétrospectif-prospectif : l'interlocuteur est capable d'attendre qu'une ambiguïté soit levée plus tard ;

- la réflexibilité : le contexte du discours peut être maitrisé grâce à des signes non linguistiques (par exemple les hésitations, les pauses...)

- les vocabulaires descriptifs : la familiarité se fonde sur un répertoire de sous-entendus.

Ainsi, grâce à ces procédés interactionnels, on comprend la richesse du dialogue quotidien ; celui-ci fonctionne sur plusieurs registres et doit une grande partie de son fonctionnement à l'existence de structures extra-linguistiques.

 

Limites et perspectives critique de l'interactionnisme

  On partagera avec Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, à qui nous avons déjà emprunté nombre de présentations et d'explications de ce courant sociologique, l'appréciation de limites de l'interactionnisme. Même avec cette transdisciplinarité qui la caractérise, on reste toujours sur le thème de la compréhension interne des phénomènes sociaux - d'ailleurs considérés ou à la limite d'être considérés uniquement comme le produit d'interactions individuelles. A aucun moment n'interviennent les confrontations des acteurs à la société. Ils semblent toujours simplement des porteurs de normes intériorisées, supposés entrer constamment dans une norme (et d'autant plus qu'il reste dans la norme, ils sont considérés comme compétents), et approchant la conformité sociale, jusqu'au conformisme. La structure sociale qui génère l'ordre social réside déjà dans le sens des interactions que maîtrisent les individus. Ce qui explique que, tôt ou tard, on en arrive comme avec CICOUREL, à postuler l'existence de structures internes aux sujets parlants, capables d'expliquer les multiples détours et finesses de la simple conversation. Le danger réside alors dans la tentation de réduire l'ensemble du fonctionnement social au langage de l'interaction, c'est-à-dire au langage tout court tel qu'il fonctionne dans la vie quotidienne.

Sur la scène américaine même, les critiques ne ménagent pas alors les renouvellements proposés par l'interactionnisme et l'ethnométhodologie. En 1975, Lewis COSER, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède à une attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels et du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, L'ethnométhodologie, PUF, 1987).

Les réponses de ce deux tendances sociologiques paraissent assez faibles. Ils refusent la séparation positiviste entre science et vie quotidienne au nom d'une théorie de la production endogène du sens des actions dont le soubassement réside sans doute dans la compréhension phénoménologique de l'action. Chacune est plongé selon eux dans un univers qui lui est d'emblée familier. La science n'aurait donc pas à produire un sens caché, car celui-ci s'accomplit devant nos yeux; d'une manière transparente, dans le faire et le dire des acteurs. Cette réponse peut paraitre à des Européens un peu naïve, comme si les acteurs étaient toujours honnêtes. Or, non seulement nombre d'entre eux se mentent à ceux-mêmes, selon les enseignements entre autres de la psychanalyse, mais les stratégies des uns et des autres comprennent une manière de dire, qui laissent loin dans les espoirs, cette transparence. On peut comprendre ce genre de réponse dans le contexte d'une société américaine emplie de considérations sur la vérité et rétive à reconnaître l'ampleur des mensonges sociaux, situations qui a tendance il faut le dire à considérablement évoluer en Amérique du Nord.

Comme le souligne Pierre BOURDIEU (Choses dites, Minuit, 1987), l'opposition des interactionnistes et des ethnométhodologistes au modèle positiviste de DURKHEIM qui consiste à traiter les faits sociaux comme des choses, c'est-à-dire en faisant abstraction des représentations des agents, les conduit à réduire le monde social aux représentations que s'en font les acteurs, et à transformer la science en un compte rendu des comptes rendus produits par les sujets sociaux. Dans cette voie, ils ne font que suivre la perspective phénoménologique de SCHÜTZ, pour lequel les objets de pensée construits par le social scientist se fondent sur les objets de pensée construits par le sens commun. Mais la vérité de l'interaction est-elle bien donnée dans l'interaction elle-même? On peut en douter lorsque l'on sait que les agents occupent des positions dans un espace objectif de propriétés dont les règles s'imposent à eux. Si l'interaction ne montre pas cette imposition, c'est que justement elle manifeste une familiarité avec les règles du jeu tout simplement parce que chacun a intériorisé le jeu, sous forme d'un sens du jeu, qui est son habitus. CROZIER et FRIEDELBERG (L'acteur et le système, Le Seuil, 1971) opposent à ces deux courants une autre critique tout aussi virulente. S'ils ont raison de souligner la liberté des acteurs capables de jouer avec les règles, comment peuvent-ils réduire à un ensemble cohérent la poussière des activités individuelles tout en refusant d'analyser l'effet d'imposition du pouvoir assuré par la médiation des institutions? Et cela est d'autant plus vrai que l'on a affaire à des groupes composés de nombreux individus. L'intersubjectivité ne peut expliquer le phénomène du pouvoir, et on pourrait même soupçonner que ces deux courants tentent plutôt d'analyser le fonctionnement social d'individus se conformant au système, globalement (et comment elles peuvent le renforcer...), plutôt que de constater que ledit système est justement l'objet d'attaques constantes et répétées...

Il semble de toute façon que le cadre de la discussion phénoménologique s'avère dépassé, surtout lorsqu'on approfondit comme le font d'autres courants, aux États-Unis comme ailleurs, les processus mêmes de la communication interindividuelle. Les tenants de l'ethnométhodologique peuvent apparaitre alors comme ceux d'une sémiologie idéaliste... C'est pourquoi les interactionnistes d'aujourd'hui adoptent une toute autre direction de recherche...

 

Interactionnisme structural

    l'interactionnisme structural, sociologie des dynamiques relationnelles, dite relational sociology, en anglais (plus usité) est à la fois une méthode et une approche qui s'est développée principalement depuis 1992, autour de l'ouvrage "Identity and Control" de Harrison WHITE.

Ce courant sociologique explique l'action sociale par l'aversion à l'incertitude qui tend à pousser à agir de faon à réduire et limiter les incertitudes liées à l'existence, ainsi qu'à réguler les interactions sociales, de façon à faire baisser l'angoisse provoquée par l'incertitude. Ce sont les "relations", vues comme des "histoires" qui permettent d'expliquer l'émergence, l'évolution ou la dissolution des identités sociales observables (structure sociale, norma sociale, catégorie sociale...). Dans cette approche interactionniste, l'action sociale tend à donner forme et à organiser le monde social au fil d'interactions sociales porteuses de sens. Dans un raisonnement circulaire et simplifié, les interactions sociales et les structures sociales - produites par ces interactions sociales - s'influencent mutuellement.

   Harrison WHITE considère, dans son ouvrage, comme précurseurs du paradigme de l'interactionnisme structural, Georg SIMMEL, Célestin BOUGLÉ et Pierre BOURDIEU. Assez éloigné, bien que participant de la même culture de recherche de la conformité, des interactionnismes des années 1960 et 1970, les auteurs qui se réclament de cette approche, s'estiment liés au réalisme critique, à l'interactionnisme symbolique, à la théorie des acteurs-réseaux de B. LATOUR et J. LAW, à l'analyse des réseaux, à Pierre BOURDIEU, N. LUHMANN, C. TILLY, H. WHITE, M. FOUCAULT, G. SIMMEL, et dans l'enchainement des idées qui tend à prendre en compte les structures sociales bien plus que leurs lointains précédécesseurs, aux réflexions de Karl MARX, K. MANHEIM, A .SCHUTZ, E. CASSIRER, N. ÉLIAS, M. MANN et beaucoup d'autres. Harrison WHITE reprend l'ensemble des grands conceptualisations de la sociologie - et sans doute de façon pas très orthodoxe suivent les oeuvres considérées... - afin de les intégrer à son paradigme et d'unifier les sciences sociales, si tant est que ce projet soit réaliste.

Le terme même "interactionnisme structural" a été proposé par Alain DEGENNE et Michel FORSÉ et se retrouve pour la première fois dans leur ouvrage Les réseaux sociaux (1994).

    Pour définir l'interactionnisme structural, il faut d'abord s'initier au vocabulaire particulier de cette approche, ainsi qu'à ses axiomes, qui amènent à concenvoir l'individu (et la société) comme étant, non pas une unité d'analyse qui existe d'emblée, comme par "nature", mais comme étant une formation sociale qui a émergé au fil d'interactions sociales et à laquelle un observateur peut donner du sens : une "identité sociale" comme les autres. Les individus s'inscrivent dans un contexte social historique, et, par leur pensée et leur action, influencent (dans un sens faible et non fort) les structures sociales, via leurs interactions sociales. Tout comme simultanément les structures sociales influencent les interactions et les identités sociales. Ils se "co-influencent".

   Le programme de recherche qui veut articuler ainsi structure sociale et identité sociale, a pour objet l'explication des formations sociales, à comprendre leurs évolutions et leurs dissolutions. Toute régularité sociale est, ici, comprise comme étant le résultat de dynamiques relationnelles, d'efforts de contrôle, qui font émerger les identités sociales.

   L'interactionnisme structural se présente comme l'une des deux théories sociologiques en analyse des réseaux sociaux, l'autre relevant de l'individualisme méthodologique. Elle se distingue d'autres approches par son recours au formalisme.  On peut considérer qu'est alors prise en compte nombre de critiques émises envers les interactionnismes symboliques et leurs dérivés. Cet interactionnisme s'éloigne radicalement des approches classiques en ne prenant pas l'individu et le sens qu'il donne à son action (sa rationalité) comme point central de l'analyse. L'individu est simplement un cas particulier d'identité sociale et non pas l'unité fondamentale à préconiser et la rationalité de l'acteur social y est conceptualisée comme un "style" (une façon de faire), et non pas comme explicative de l'action sociale. Le cumul des interactions successives produit des relations, basées sur une certaine confiance (réduction de l'incertitude), devenant de véritables histoires structurantes et explicatives des formations et faits sociaux - en place de la rationalisation qu'en donne l'acteur social. En ce sens ce nouvel interactionnisme prend en compte bien plus le conflit que ses "frères" antérieurs et en permet mieux l'explicitation, l'explication et partant, l'étude de mode de résolution.

 

Anselme STRAUSS, Mirroirs et masques. Une introduction à l'interactionnisme, Métaillé, 1992. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Yves WINKIN, interactionnisme symbolique, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 13:57

   La revue trimestrielle de l'Association Espoir, sise à Colmar, volontairement militante, entend oeuvrer pour une société où chacun a une place, et notamment un emploi, le tout dans un environnement le plus fraternel possible.

   Organisée autour de rubriques régulières, et de contributeurs tout aussi réguliers (l'édito, la missive à Mimi, le billet de Georges Yoram Federmann, un coin de ciel bleu, le poing dessin) avec des dessinateurs engagés (BALLOUHEY, Phil UMBDENSTOCK, Marilena NARDI, Rousso TRAX, Willis from Tunis...), la revue dispose dans sa Charte de "Reconnaître en tout homme, quels que soient son origine, son histoire, ses handicaps, un être capable d'aimer et digne d'être aimé est la conquête la plus difficile et cependant la plus indispensable de notre humanité. L'association Espoir à Colmar a pour but "d'offrir dans un esprit de respect et de promotion humaine, une aide immédiate à des personnes livrées à la solitude et démunies de toutes ressources, de les accompagner dans la mesure du possible jusqu'à ce qu'elles aient pu recouvrer leur autonomie ou trouver une insertion moins provisoire." Elle a également pour but "de s'informer et d'informer l'opinion publique sur les causes profondes qui sont à l'origine de la marginalisation d'un grand nombre d'êtres humains."

     Fondée en 1973 par Bernard RODENSTEIN, l'Association Espoir, est un mouvement d'action humanitaire et un groupe de réflexion qui oeuvre depuis dans le champs de l'action sociale, en intervenant auprès d'un public en situation de précarité. Elle met en place des structures d'accueil, d'hébergement et d'accompagnement, y compris dans la longue durée, qui assurent des réponses immédiates et concrètes à des personnes en difficulté. En 2011 sont créés et ouverts des ateliers du p'tit Baz'Art, en 2017, est inaugurée la Maison du Guetteur et en 2018, la Maison des Solidarités, toujours à Colmar. La boutique du p'tit Baz'Art présente la forme d'une boutique éphémère bien achalandée en créations uniques en leurs genres, créations originales et inusuelles (11 rue Roesselmann à Colmar). Elle est soutenue par plusieurs instances régionale, nationale et européenne. La revue est tirée à 8 000 exemplaires environ.

    Lors du 35ème anniversaire du service d'aide aux victimes, en décembre 2017 (n°168), la revue présentait un dossier assez complet, précédé d'un entretien entre Bernard RODENSTEIN et Yann KERNINON, après un éditorial et le billet de Georges Yram FEDERMANN, psychiatre à Strasbourg.

Dans son numéro 176 de décembre 2019, Espoir contient un Dossier "Désobéir", qui donne "la parole à ceux qui ont choisi d'enfreindre la loi pour défendre leurs idéaux. Si certains ont été condamnés par les tribunaux, aucun ne regrette cette prise de risque qui doit, selon eux, inciter chacun à méditer sa responsabilité civique".

 

Association Espoir, 78a, avenue de la République, 68025 COLMAR CEDEX, Site Internet association-espoir.org

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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 09:43

    Sous-titré Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, le livre de Keith LOWE fera sans doute date dans l'historiographie de ce conflit armé. L'auteur, considéré comme l'un des plus talentueux historien de sa génération, nous livre là son étude des conséquences alors que généralement on se penche plutôt sur les causes de cette guerre mondiale. Il le fait sur un mode plutôt risqué car il part des témoignages de personnes (de tout bord) qui ont traversé la deuxième guerre mondiale, souvent à titre de victime, comme Georgina, autrichienne de naissance qui fut obligée pendant son enfance à changer de pays (l'Angleterre) et de régions plusieurs fois, sans parvenir à se fixer dans un lieu auquel elle a le sentiment d'appartenir.

   Dans son Introduction, l'auteur indique les motivations de son approche en même temps qu'il tente de la justifier en tant qu'historien. "Mon intérêt pour l'histoire de Georgina est triple. Premièrement, en tant qu'historien de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites, j'avoue être un collectionner d'histoire invétéré. La sienne constitue l'un des 25 récits que j'ai recueillis pour ce livre, un par chapitre. J'en ai réuni certains personnellement, en procédant par entretien ou en correspondant par e-mail, j'en ai glané d'autres dans des documents d'archives ou des Mémoires publiés, certains émanant de gens connus et d'autres de personnes qui ne sont connues que de leur famille et de leurs amis. Ces histoires ne sont elles-mêmes que de menus échantillons sur des centaines que j'ai examinées, et parmi les milliers - les millions - d'histoires individuelles qui composent notre histoire commune.

Deuxièmement, autre aspect plus important, Mme Sand est une parente de ma femme, et fait donc partie de ma famille. Ce qu'elle avait à me dire éclaire ce rameau de mon arbre familial - leurs peurs et leurs angoisses, leurs obsessions, leurs désirs, dont une part s'est transmise silencieusement à mon épouse, à moi, à nos enfants, presque par osmose. Aucune expérience vécue n'est la propriété exclusive de personne : elles font toutes partie de la trame que des familles et des groupes humains construisent ensemble, et l'histoire de Georgina, en cela, n'est pas différente.

Enfin, et c'est le plus important, du moins dans le contexte de ce livre, son récit possède quelque chose d'emblématique. Comme Mme Sand, des centaines de milliers d'autres juifs européens - ceux d'entre eux qui ont survécu à la guerre - ont été contraints de fuir leur foyeer et dispersés à la surface du globe. Leur descendance et eux-mêmes habitent désormais dans toutes les grandes villes du monde (...). Comme Georgina, des millions d'autres individus germanophones, peut-être 12 millions au total, ont été déracinés et exilés au lendemain de la guerre - un lendemain chaotique. Son récit rencontre donc des échos d'un bout à l'autre de l'Europe, mais aussi en Chine, en Corée et en Asie du Sud-Est ainsi qu'en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où les avancées et les replis de vastes armées ont provoqué des perturbations irréversibles tout au long des années du conflit. Ces échos sont plus faibles, mais encore perceptibles dans les histoires des réfugiés de conflits ultérieurs (...). Ils ont été transmis aux enfants des réfugiés, et aux communautés auxquelles ils appartiennent, tout comme Georgina a pu partager ses souvenirs avec sa famille et ses amis, et sont maintenant entre-tissés dans la trame même des nations et des diasporas du monde entier.

   Plus on étudie, poursuit-il, les événements que cette rescapée et d'autres comme elles ont subis, plus leurs conséquences semblent profondes et étendues. La Seconde guerre mondiale n'a pas été une crise comme une autre : elle a directement affecté plus d'habitants de cette planète que tout autre conflit dans l'histoire. Plus de 100 millions d'hommes et de femmes ont été mobilisés, un nombre qui éclipse aisément celui des combattants de toutes les guerres précédentes (...). Des centaines de millions de civils dans le monde ont eux aussi été entrainés dans le conflits (...). Pour la première fois dans l'histoire moderne, le nombre de civils dépassa largement celui des soldats, et l'écart ne se chiffrait pas  en quelques million, mais en dizaines de millions. Quatre fois plus de victimes périrent durant la Seconde guerre mondiale que pendant la Première. Pour chacune d'elles, des dizaines d'autres individus durent indirectement affectés par les bouleversements écrasants, psychologiques et économiques, qui furent le lot de ce conflit.

   En 1945, le monde se rétablissait à peine, et des sociétés entières en furent transformées. (...) Le désir universel d'inventer un antidote à la guerre engedra un flux sans précédent d'idées inédites et d'innovations." Un mot "Liberté" se trouvaient "sur toutes les lèvres".

   Ce livre est, dixit son auteur, "se veut une tentative d'examiner les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs qui eurent lieu dans le monde à cause de la Seconde guerre mondiale. De ce fait, il couvre nécessairement les principaux événements géopolitiques. (...) Afin de rendre ces questions plus touchantes, j'ai choisi de placer au coeur de chaque chapitre l'histoire d'un homme ou d'une femme qui, comme Georgina Sand, ont survécu à la guerre et à ses suites, et qui en ont été profondément affectés. Dans chaque chapitre, cette histoire individuelle sert de point de départ pour guider le lecteur et lui laisser entrevoir certains aperçus du plus vaste contexte lequel elle s'inscrit. (...° Ce n'est pas seulement un procédé stylistique, c'est absolument fondamental par rapport à ce que j'essaie d'exprimer dans ces pages. Je ne prétend pas que le récit d'un individu puisse jamais condenser toute la palette des expériences vécues par le reste du monde, mais ce sont-là autant d'élément de l'universel qui se manifestent dans tout ce que nous faisons et tout ce que nous nous remémorons, en particulier dans nos échanges avec autrui où il est question de ce que nous sommes et de notre passé. L'histoire a toujours impliqué une forme de tractation entre le personnel et l'universel et cette relation n'est nulle part plus pertinente que dans l'histoire de la Seconde guerre mondiale".

   Et c'est précisément là que l'historien prend un risque, celui de tenter de décrire l'Histoire à partir de personnes, dont le nombre ne sera jamais assez grand pour couvrir toute la palette des événements pertinents. C'est une tendance bien anglo-saxonne (bien qu'il s'agisse seulement d'une dominance intellectuelle) de penser l'individu d'abord et la société ensuite, à l'inverse d'une tendance qui la désincarne d'une manière ou d'une autre. Même si l'auteur se défend d'adopter complètement les sentiments des individus qui racontent ici leur histoire, et même de les replacer là où il faut : des histoires et non l'Histoire. Même s'il multiplie les points de vue en choisissant les personnes dans des contextes, des lieux et des temps très différents, l'auteur concède qu'il y a davantage dans son livre "des protagonistes défendant des conceptions progressistes de gauche que de droite", choix délibéré, tant il est vrai qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, c'est l'espoir d'une vie meilleure pour tous, d'un progrès social et économique qui domine. Il reste que ce livre est une grosse tentative méritoire de mesurer au plus près des hommes et des femmes en quoi la Seconde guerre mondiale et ses conséquences matérielles et psychologiques, ont modelé nos existences.

Il faudra bien entendu du temps et quelques générations de plus pour savoir si ces espoirs de liberté ont porté leurs fruits ou si à l'inverse, ils n'ont pas conduits l'humanité dans une impasse, dans ses oublis notamment que sa base économique repose sur une nature dont on a oublié sans doute, en développant par exemple des industries consommatrices d'énergie fossile et en généralisant les modes de déplacement dévoreurs de ressources, qu'elle n'est pas seulement un réservoir où l'on peut puiser éternellement, multipliant les conflits entre la nature (nombreuses de ses composantes animales, végétales et physiques) et l'humanité. Mais ce n'est pas évidemment l'objet du livre qui évoque tout de même, dans une sixième partie des "séquelles" comme le développement de l'individualisme, des inégalités de toutes sortes, et, in fine, des déceptions en cascades concernant les espoirs de paix et de prospérité. Il met bien en évidence l'usage d'une certaine martyrologie de nations et de groupes sociaux, et les "émotions délibérément suscitées par ceux qui souhaitent les exploiter à leur profit - politiciens sans scrupule, magnats des médias, démagogues religieux et ainsi de suite"...

 

Keith LOWE, Comment la seconde guerre mondiale a bouleversé nos vies, Perrin/Ministère des Armées, 2019, 630 pages.

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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 13:26

    Le sociologue américain William Isaac THOMAS est le sociologue dont les analyse marquent la naissance, d'après de nombreuses biographies, de ce que l'on appelle usuellement l'École de Chicago. Auteur, avec Florian ZNANIECKI, d'une imposante étude sur l'immigration polonaise, The Polish Peasant (1918-1920) il est connu également pour avoir formulé le "théorème de Thomas". A l'instar de l'école pragmatiste de John DEWEY, William JAMES et George Herbert MEAD, il est amené à donner une importance primordiale à la subjectivité des individus? Sociologue engagé dans le réformisme social, ses points de vue sur le crime et la sexualité passent à l'époque pour iconoclastes, dans l'environnement puritain des États-Unis. Sa carrière est marquée par une arrestation pour "interaste transport of females for immoral purposes" (transport, avec franchissement de frontières d'un État fédéré, de femmes à des fins immorales) par le FBI, ce qui l'oblige à quitter Chicago pour terminer sa carrière à New York.

    A la fois sociologue et psychosociologue, il est, jusqu'en 1918, le personnage central de l'École de sociologie de Chicago. Ses travaux consacrés principalement à l'étude des groupes d'immigrants (au-delà du cas des Polonais) et aux différents problèmes d'assimilation que ces groupes connaissent dans une communauté urbaine. Son livre, écrit avec Florian ZNANIENCKI, n'est pas seulement une remarquable monographie fondée sur l'étude intensive de biographies et sur l'analyse des documents personnels, mais une véritable théorisation du développement de la personnalité et du changement social, l'exposé d'une typologie des personnalités et d'une définition de l'approche situationnelle, un effort pour perfectionner les techniques d'enquêtes par l'utilisation des groupes de contrôle?

Son principal souci est d'étudier les phénomènes et les individus dans la totalité de leur contexte social. Rejetant le déterminisme économique ou technologique considéré comme seul facteur de changement social, THOMAS voit dans les valeurs et attitudes humaines des éléments importants dans la transformation des sociétés. Il contribue ainsi à la création d'une discipline psychosociologique autonome.

Concernant ses démêlés avec la police et la justice, THOMAS s'est occupé de la position des femmes, des différences entre les groupes ethniques, de la criminalité. Or se préoccuper des femmes est plutôt mal perçu, dans une époque marquée par la répression des mouvements féministes. Et ses enquêtes sur le crime "gêne" au minimum une organisation d'État qui doit faire ses premières preuves de compétence. Par ailleurs, il est vrai que ses méthodes d'enquêtes - directement sur les groupes concernés - attirent les suspicions. On présente toujours un peu trop l'évolution des sociologues comme celle de fleuves un peu tranquilles alors qu'ils opèrent en pleine conflictualité.

Ses travaux sur la "désorganisation sociale" se situe dans la ligne directe de ceux effectués vingt ans plus tôt par Émile DURKHEIM sur l'anonie. Mais contrairement à son "confrère" français, THOMAS attribue aux facteurs subjectifs et à la conscience individuel un poids essentiel. Chez lui, la notion de valeur est un "fait social", une donnée objective. (Daniel DERIVRY)

 

Le théorème de THOMAS

    Ce théorème, terme emprunté aux mathématiques sans doute pour rendre scientifique la chose, veut rendre compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même. Sa forme la plus célèbre est "Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences". (The child in America, 1938).

En 1923, THOMAS présente dans "The Unadjusted Girl" la notion de définition de la situation. La définition de la situation est selon lui le moment préalable à l'action au cours duquel l'individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu'il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme que l'action n'est pas la réponse à un stimulus, mais qu'elle résulte d'un point de vue particulier sur une situation donnée. THOMAS considère notamment que les individus tendent à définir la situation se façon hédoniste (recherchant d'abord le plaisir), tandis que la société leur enjoint de la définir de façon utilitaire 'plaçant la sécurité au premier plan). En 1928, il enrichit son analyse dans "The child in America". Puisque la définition de la situation d'un individu produit constitue au préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent. Cette proposition, parfois perçue comme une tautologie a une grande postérité en sociologie. Elle exprime l'importance qui doit être accordée dans l'explication sociologique aux représentations, même fausses, qui prennent une plus grande importance que la réalité "objective".

     THOMAS lui même ne revendique pas la production d'un théorème, c'est King MERTON, dans "éléments de théorie" et "méthode sociologique' qui le baptise ainsi. Il en déduit deux notions, celle de prophétie autoréalisatrice et celle de prophétie autodestructrice. Prophétie autoréalisatrice lorsque l'individu croit qu'elle va advenir et agit en conséquence et prophétie autodestructrice lorsqu'il, au contraire, même s'il croit qu'elle va advenir, agit au contraire, modifie son comportement pour qu'elle n'advienne pas.  A la différence du théorème de Thomas, toutefois, ce ne sont plus ici les conséquences d'un fait, mais le fait lui-même qui devient vrai ou faux.

Sans qu'une filiation soit toujours revendiquée, de nombreuses théories sociologies (l'interactionnisme symbolique de BLUMER, l'approche dramaturgique de GOFFMAN, la construction de BERGER et LUCKMANN ou l'effet pygmalion de ROSENTHAL) s'en inspirent. La place accordée dans les relations entre individus sur la représentation de la situation qu'ils s'en font, plus que sur la situation réelle elle-même, est grande dans une partie de la sociologie. En stratégie internationale, la représentation des acteurs (de leur position et de celle de leurs partenaires ou adversaires) est plus importante que leur situation réelle. En matière de stratégie nucléaire, le principe est encore plus important : la représentation de la volonté et des capacités de l'adversaire l'emporte sur la réalité de son arsenal et de sa position stratégico-politique, et il s'agit pour chacun d'agir sur les représentations des autres de la réalité.

 

William Isaac THOMAS, The polish peasant in Europe and America, en 5 volumes, 1918-1920 ; The Unadjusted Girl : with cases and standpoint for behavior analysis, 1923 ; The child in Amerika, 1928, Primitive behovior, an introduction to the social sciences, 1937. A notre connaissance, pas encore de traductions en Français.

Ervin GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne ; 1. La présentation de soi, Les éditions de Minuit, 1973. Robert K. MERTON, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965.

Daniel DERIVRY, Thomas William Isaac, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

 

 

 

 

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 09:58

     Le sociologue et linguiste américain d'origine canadienne Erving GOFFMAN est considéré comme l'un des principaux représentants de l'École de Chicago.

    Étudiant d'abord la chimie à l'université du Manitoba, il s'inscrit en sociologie à l'université de Toronto où il obtient son baccalaureate of arts en 1945. Entre-temps, il est engagé par le Canadian Film Board (1943-1945), pour participer à la réalisation de films de propagande militaire. C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale qu'il s'inscrit au département de sociologie de l'université de Chicago, sous la direction de William Lloyd WARNER. Il commence à construire une théorie de l'interaction à la fois orginale, multidisciplimaire, analytique et enracinée dans l'observation directe.

       Rattaché à la seconde école, il s'écarte des méthodes dites "quantitatives" et statistiques pour privilégier l'observation participantes. Il définit avec ses recherches la notion d'institution totale, "lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées" Si les traductions françaises donnent "institutions totalitaires" (attirant la sympathie d'une partie de l'intelligentsia de droite anti-communiste), de manière très contestables, certaines de ces institutions ne sont pas liberticides  et oppressantes. Prisons, camps de concentration, asiles, couvents, mais aussi orphelinats, internats, peuvent être considérés comme des "institutions totales" (que Michel FOUCAULT rapprochent des institutions disciplinaires). Une grande partie de son travail est consacré à la métaphore théâtrale, à la métaphore du rituel et à la métaphore cinématographique.

 

L'interactionnisme

    Dans sa thèse de 1953, soutenue sous la direction de William Lloyd WARNER, au département de sociologie de l'université de Chicago, Communication Conduct in an Island Community, GOFFMAN, au lieu d'étudier la stratification sociale, décrit des interactions conversationnelles. Dans le chapitre II, intitulé "Social Order and Social Interaction, il commence à décrire l'ordre de l'interaction. The interaction Order, sa dernière conférence en tant que président de l'American Sociologic Association, représente l'ultime état de sa théorisation. Il part de ce qu'il nomme "l'ordre social" en supposant que cet ordre "macro-social" s'applique au niveau micro-sociologique, par exemple à celui de "la conversation entre deux personnes réelles". Cet ordre global signifie : intégration des acteurs, attentes réciproques, règles sociales normatives, sanctions des déviances, corrections infligées aux déviants, etc. Or, constate-t-il, dans la plupart des interactions qu'il a observées, domine non pas ce modèle coercitif mais un "comportement d'accommodement" grâce auquel les partenaires peuvent "maintenir l'interaction", alors même que des normes ont été transgressées. Il appelle working acceptance ce type de compromis, ce "travail de la tolérance" qui montre, selon lui, que l'interaction de face-à-face constitue un ordre particulier du social, irréductible à une simple transposition de l'ordre global.

Cet ordre de l'interaction est gouverné par des "présuppositions cognitives et normatives partagées" et par des "conventions, normes et contraintes" liées à des circonstances et à des comportements particuliers: "la ligne de notre attention visuelle, l'intensité de notre engagement et la forme de nos actions initiales permettent aux autres de deviner notre intention immédiate et notre propos (...). Corrélativement, nous sommes en mesure de faciliter cette révélation ou de la bloquer, ou même d'induire en erreur ceux qui nous regardent." Il existe ainsi toute une gamme de "stratégies de gain", depuis la coopération jusqu'à la guerre froide.

 

Une approche dramaturgique

     GOFFMAN utilise le terme "dramaturgie" pour qualifier son approche de l'interaction. C'est en même temps une méthode et un point de vue sur le social. Elle est à la fois technique (les moyens), politique (les sanctions), structurale (les positions) et culturelle (les valeurs). Les termes "scène", "représentation", "mouvement", "séquence", "rôle", "cadre", "jeu", issus du théâtre et du cinéma, désignent cette "mise en scène partagée", cette ritualisation du "social" que les membres des sociétés modernes réactualisent constamment comme les rites religieux réactualisent les dieux et le "sacré" dans les sociétés traditionnelles.

 

Les institutions totalitaires

    En 1955-1956, GOFFMAN bénéficie d'un contrat de recherche et va vivre parmi les malades mentaux de l'hôpital Sainte Elisabeth de Washington. Il en tire un ouvrage, Asylums, paru en 1961, devenu un classique de la sociologie des institutions totalitaires (total institution), comme il appelle ces organisations prenant en charge toute l'existence de leurs membres et suscitant de leur part des "adaptations secondaires". Il écrit dans la foulée 6 ouvrages dans lesquels il développe et discute de sa théorie de l'interaction : The Présentation of Self in Everyday Life (1959), Encounters (1961), Behavior in Public Places (1963), Interaction Ritual (1967), Strategic Interaction (1969) et Relations in Public (1971). Il le fait sans oublier cette grande expérience où constamment sont mises en jeu prétentions de l'organisation à propos de ce que doit être l'individu et stratégies adaptatives des individus.

 

Identité et stigmatisation

     Cette théorie de l'identité se trouve au coeur de l'ouvrage Stigma, publié en 1963, qui peut être considéré comme une sorte de chef d'oeuvre caché. GOFFMAN y avance en effet masqué, car il ne prétend pas théoriser une question aussi controversée que celle de l'identité personnelle. Il analyse une relations qu'il appelle stigmatisation et qui lie un "normal" et un "handicapé", c'est-à-dire quelqu'un affecté d'un stigmate, qu'il s'agisse d'un handicap physique ou social, quelqu'un de discrédité ou de "discréditable" socialement.

Ce dialogue du "normal et du "stigmatisé est en fait une métaphore de la vie sociale. Ce sont des points de vue qui se confrontent. Dans l'interaction, lors de la rencontre entre soi et autrui, chacun cherche à "typifier" l'autre pour l'identifier. Il suffit d'une différence (de la couleur de peau à l'accent en passant par la démarche) soit traitée en inégalité pour que l'étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. cette "identité attribuée par autrui" risque de ne pas correspondre à l'indentité "revendiquée par soi" que l'autre espère qu'on lui reconnaisse. Cet écart entre les deux facettes de l'identité provoque du malaise dans la communication et de la souffrance chez le stigmatisé. Il suscite des stratégies identitaires de "gestion du stigmate", depuis l'affrontement jusqu'à la résignation par la fuite et la négociation.

 

Autres ouvrages

    En 1974, dans Frame Analysis, GOFFMAN rompt avec l'analyse dramaturgique pour développer une théorie des structures de l'expérience à partir des principes de structuration de la vie sociale elle-même, au-delà des interactions directes. En 1979, Gender Advertisments traite des rapports de genre à travers "l'arrangement entre les sexes", et son dernier ouvrage, Forms of Talk, publié en 1981, représente un exercice d'analyse conversationnelle proposant une structuration systématique des manières de parler, à partir des questions-réponse jusqu'au monologue intérieur, en passant par la conférence publique. (Claude DUBAR)

 

     Ervin GOFFMAN fait partie et initie grandement de tout un courant sociologique, l'interactionnisme, qui se développe au cours de la décennie 1960 dans les universités californiennes, bien au-delà donc de l'université de Chicago. Ce courant se diversifie en de multiples tendances, avec celle proprement dite de GOFFMAN, appelée parfois modèle théâtral : la sociologie compréhensive ou phénoménologique issue des travaux de SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de GARFINKEL, l'analyse conversationnelle de SACKS, la sociologie cognitive de CIRCOUREL... Le regain d'intérêt en France pour la sociologie du quotidien s'inspire également de ce courant. (Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL).

Ce courant interactionniste, dont le nom est inventé dès 1937 par H. BLUMER se caractérise par de nombreuses monographies, devenues références obligées aux États-Unis : études de terrain et de petites communautés, étude des groupes de déviants ou de marginaux, notamment... Malgré quelques renouvellement, il est fortement critiqué dans les années 1970, surtout pour ses explications limitées sur les phénomènes de pouvoir. Lewis COSER notamment, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède en 1975 à un attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, l'ethnométhodologie, PUF, 1987). On peut écrire aussi que ces critiques sont le lot des courants qui se déclarant parfois hégémoniques, finissent par ne plus produire d'analyses pertinentes et surtout opérationnelles.

 

Erwin GOFFMAN, Asiles, Étude sur les conditions sociales des malades mentaux, Minuit, 1972 ; Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Minuit, 1975 ; La Mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1979 ; Les Rites d'interaction, Minuit, 1984 ; Façons de parler, Minuit, 1987 ; Les Moments et les hommes (recueil d'articles par Y. Winkin, précédé d'une introduction générale, Seuil-Minuit, 1988 ; Les Cadres de l'expérience, Minuit, 1991 ; L'Arrangement des sexes, La Dispute, 2002.

J.NIZET et N. RIGAUX, La sociologie d'Erving Goffman, La Découverte, 2005.

Claude DUBAR, Erving Goffman, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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