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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 13:26

    Le sociologue américain William Isaac THOMAS est le sociologue dont les analyse marquent la naissance, d'après de nombreuses biographies, de ce que l'on appelle usuellement l'École de Chicago. Auteur, avec Florian ZNANIECKI, d'une imposante étude sur l'immigration polonaise, The Polish Peasant (1918-1920) il est connu également pour avoir formulé le "théorème de Thomas". A l'instar de l'école pragmatiste de John DEWEY, William JAMES et George Herbert MEAD, il est amené à donner une importance primordiale à la subjectivité des individus? Sociologue engagé dans le réformisme social, ses points de vue sur le crime et la sexualité passent à l'époque pour iconoclastes, dans l'environnement puritain des États-Unis. Sa carrière est marquée par une arrestation pour "interaste transport of females for immoral purposes" (transport, avec franchissement de frontières d'un État fédéré, de femmes à des fins immorales) par le FBI, ce qui l'oblige à quitter Chicago pour terminer sa carrière à New York.

    A la fois sociologue et psychosociologue, il est, jusqu'en 1918, le personnage central de l'École de sociologie de Chicago. Ses travaux consacrés principalement à l'étude des groupes d'immigrants (au-delà du cas des Polonais) et aux différents problèmes d'assimilation que ces groupes connaissent dans une communauté urbaine. Son livre, écrit avec Florian ZNANIENCKI, n'est pas seulement une remarquable monographie fondée sur l'étude intensive de biographies et sur l'analyse des documents personnels, mais une véritable théorisation du développement de la personnalité et du changement social, l'exposé d'une typologie des personnalités et d'une définition de l'approche situationnelle, un effort pour perfectionner les techniques d'enquêtes par l'utilisation des groupes de contrôle?

Son principal souci est d'étudier les phénomènes et les individus dans la totalité de leur contexte social. Rejetant le déterminisme économique ou technologique considéré comme seul facteur de changement social, THOMAS voit dans les valeurs et attitudes humaines des éléments importants dans la transformation des sociétés. Il contribue ainsi à la création d'une discipline psychosociologique autonome.

Concernant ses démêlés avec la police et la justice, THOMAS s'est occupé de la position des femmes, des différences entre les groupes ethniques, de la criminalité. Or se préoccuper des femmes est plutôt mal perçu, dans une époque marquée par la répression des mouvements féministes. Et ses enquêtes sur le crime "gêne" au minimum une organisation d'État qui doit faire ses premières preuves de compétence. Par ailleurs, il est vrai que ses méthodes d'enquêtes - directement sur les groupes concernés - attirent les suspicions. On présente toujours un peu trop l'évolution des sociologues comme celle de fleuves un peu tranquilles alors qu'ils opèrent en pleine conflictualité.

Ses travaux sur la "désorganisation sociale" se situe dans la ligne directe de ceux effectués vingt ans plus tôt par Émile DURKHEIM sur l'anonie. Mais contrairement à son "confrère" français, THOMAS attribue aux facteurs subjectifs et à la conscience individuel un poids essentiel. Chez lui, la notion de valeur est un "fait social", une donnée objective. (Daniel DERIVRY)

 

Le théorème de THOMAS

    Ce théorème, terme emprunté aux mathématiques sans doute pour rendre scientifique la chose, veut rendre compte du fait que les comportements des individus s'expliquent par leur perception de la réalité et non par la réalité elle-même. Sa forme la plus célèbre est "Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences". (The child in America, 1938).

En 1923, THOMAS présente dans "The Unadjusted Girl" la notion de définition de la situation. La définition de la situation est selon lui le moment préalable à l'action au cours duquel l'individu examine la situation à laquelle il fait face et réfléchit à ce qu'il souhaite faire. Contrairement au modèle behavioriste, il affirme que l'action n'est pas la réponse à un stimulus, mais qu'elle résulte d'un point de vue particulier sur une situation donnée. THOMAS considère notamment que les individus tendent à définir la situation se façon hédoniste (recherchant d'abord le plaisir), tandis que la société leur enjoint de la définir de façon utilitaire 'plaçant la sécurité au premier plan). En 1928, il enrichit son analyse dans "The child in America". Puisque la définition de la situation d'un individu produit constitue au préalable à son action, alors pour saisir les comportements individuels il ne faut pas se référer à la réalité mais à la façon dont les individus la perçoivent. Cette proposition, parfois perçue comme une tautologie a une grande postérité en sociologie. Elle exprime l'importance qui doit être accordée dans l'explication sociologique aux représentations, même fausses, qui prennent une plus grande importance que la réalité "objective".

     THOMAS lui même ne revendique pas la production d'un théorème, c'est King MERTON, dans "éléments de théorie" et "méthode sociologique' qui le baptise ainsi. Il en déduit deux notions, celle de prophétie autoréalisatrice et celle de prophétie autodestructrice. Prophétie autoréalisatrice lorsque l'individu croit qu'elle va advenir et agit en conséquence et prophétie autodestructrice lorsqu'il, au contraire, même s'il croit qu'elle va advenir, agit au contraire, modifie son comportement pour qu'elle n'advienne pas.  A la différence du théorème de Thomas, toutefois, ce ne sont plus ici les conséquences d'un fait, mais le fait lui-même qui devient vrai ou faux.

Sans qu'une filiation soit toujours revendiquée, de nombreuses théories sociologies (l'interactionnisme symbolique de BLUMER, l'approche dramaturgique de GOFFMAN, la construction de BERGER et LUCKMANN ou l'effet pygmalion de ROSENTHAL) s'en inspirent. La place accordée dans les relations entre individus sur la représentation de la situation qu'ils s'en font, plus que sur la situation réelle elle-même, est grande dans une partie de la sociologie. En stratégie internationale, la représentation des acteurs (de leur position et de celle de leurs partenaires ou adversaires) est plus importante que leur situation réelle. En matière de stratégie nucléaire, le principe est encore plus important : la représentation de la volonté et des capacités de l'adversaire l'emporte sur la réalité de son arsenal et de sa position stratégico-politique, et il s'agit pour chacun d'agir sur les représentations des autres de la réalité.

 

William Isaac THOMAS, The polish peasant in Europe and America, en 5 volumes, 1918-1920 ; The Unadjusted Girl : with cases and standpoint for behavior analysis, 1923 ; The child in Amerika, 1928, Primitive behovior, an introduction to the social sciences, 1937. A notre connaissance, pas encore de traductions en Français.

Ervin GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne ; 1. La présentation de soi, Les éditions de Minuit, 1973. Robert K. MERTON, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1965.

Daniel DERIVRY, Thomas William Isaac, dans Encyclopedia Universalis, 2014

 

 

 

 

 

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 09:58

     Le sociologue et linguiste américain d'origine canadienne Erving GOFFMAN est considéré comme l'un des principaux représentants de l'École de Chicago.

    Étudiant d'abord la chimie à l'université du Manitoba, il s'inscrit en sociologie à l'université de Toronto où il obtient son baccalaureate of arts en 1945. Entre-temps, il est engagé par le Canadian Film Board (1943-1945), pour participer à la réalisation de films de propagande militaire. C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale qu'il s'inscrit au département de sociologie de l'université de Chicago, sous la direction de William Lloyd WARNER. Il commence à construire une théorie de l'interaction à la fois orginale, multidisciplimaire, analytique et enracinée dans l'observation directe.

       Rattaché à la seconde école, il s'écarte des méthodes dites "quantitatives" et statistiques pour privilégier l'observation participantes. Il définit avec ses recherches la notion d'institution totale, "lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées" Si les traductions françaises donnent "institutions totalitaires" (attirant la sympathie d'une partie de l'intelligentsia de droite anti-communiste), de manière très contestables, certaines de ces institutions ne sont pas liberticides  et oppressantes. Prisons, camps de concentration, asiles, couvents, mais aussi orphelinats, internats, peuvent être considérés comme des "institutions totales" (que Michel FOUCAULT rapprochent des institutions disciplinaires). Une grande partie de son travail est consacré à la métaphore théâtrale, à la métaphore du rituel et à la métaphore cinématographique.

 

L'interactionnisme

    Dans sa thèse de 1953, soutenue sous la direction de William Lloyd WARNER, au département de sociologie de l'université de Chicago, Communication Conduct in an Island Community, GOFFMAN, au lieu d'étudier la stratification sociale, décrit des interactions conversationnelles. Dans le chapitre II, intitulé "Social Order and Social Interaction, il commence à décrire l'ordre de l'interaction. The interaction Order, sa dernière conférence en tant que président de l'American Sociologic Association, représente l'ultime état de sa théorisation. Il part de ce qu'il nomme "l'ordre social" en supposant que cet ordre "macro-social" s'applique au niveau micro-sociologique, par exemple à celui de "la conversation entre deux personnes réelles". Cet ordre global signifie : intégration des acteurs, attentes réciproques, règles sociales normatives, sanctions des déviances, corrections infligées aux déviants, etc. Or, constate-t-il, dans la plupart des interactions qu'il a observées, domine non pas ce modèle coercitif mais un "comportement d'accommodement" grâce auquel les partenaires peuvent "maintenir l'interaction", alors même que des normes ont été transgressées. Il appelle working acceptance ce type de compromis, ce "travail de la tolérance" qui montre, selon lui, que l'interaction de face-à-face constitue un ordre particulier du social, irréductible à une simple transposition de l'ordre global.

Cet ordre de l'interaction est gouverné par des "présuppositions cognitives et normatives partagées" et par des "conventions, normes et contraintes" liées à des circonstances et à des comportements particuliers: "la ligne de notre attention visuelle, l'intensité de notre engagement et la forme de nos actions initiales permettent aux autres de deviner notre intention immédiate et notre propos (...). Corrélativement, nous sommes en mesure de faciliter cette révélation ou de la bloquer, ou même d'induire en erreur ceux qui nous regardent." Il existe ainsi toute une gamme de "stratégies de gain", depuis la coopération jusqu'à la guerre froide.

 

Une approche dramaturgique

     GOFFMAN utilise le terme "dramaturgie" pour qualifier son approche de l'interaction. C'est en même temps une méthode et un point de vue sur le social. Elle est à la fois technique (les moyens), politique (les sanctions), structurale (les positions) et culturelle (les valeurs). Les termes "scène", "représentation", "mouvement", "séquence", "rôle", "cadre", "jeu", issus du théâtre et du cinéma, désignent cette "mise en scène partagée", cette ritualisation du "social" que les membres des sociétés modernes réactualisent constamment comme les rites religieux réactualisent les dieux et le "sacré" dans les sociétés traditionnelles.

 

Les institutions totalitaires

    En 1955-1956, GOFFMAN bénéficie d'un contrat de recherche et va vivre parmi les malades mentaux de l'hôpital Sainte Elisabeth de Washington. Il en tire un ouvrage, Asylums, paru en 1961, devenu un classique de la sociologie des institutions totalitaires (total institution), comme il appelle ces organisations prenant en charge toute l'existence de leurs membres et suscitant de leur part des "adaptations secondaires". Il écrit dans la foulée 6 ouvrages dans lesquels il développe et discute de sa théorie de l'interaction : The Présentation of Self in Everyday Life (1959), Encounters (1961), Behavior in Public Places (1963), Interaction Ritual (1967), Strategic Interaction (1969) et Relations in Public (1971). Il le fait sans oublier cette grande expérience où constamment sont mises en jeu prétentions de l'organisation à propos de ce que doit être l'individu et stratégies adaptatives des individus.

 

Identité et stigmatisation

     Cette théorie de l'identité se trouve au coeur de l'ouvrage Stigma, publié en 1963, qui peut être considéré comme une sorte de chef d'oeuvre caché. GOFFMAN y avance en effet masqué, car il ne prétend pas théoriser une question aussi controversée que celle de l'identité personnelle. Il analyse une relations qu'il appelle stigmatisation et qui lie un "normal" et un "handicapé", c'est-à-dire quelqu'un affecté d'un stigmate, qu'il s'agisse d'un handicap physique ou social, quelqu'un de discrédité ou de "discréditable" socialement.

Ce dialogue du "normal et du "stigmatisé est en fait une métaphore de la vie sociale. Ce sont des points de vue qui se confrontent. Dans l'interaction, lors de la rencontre entre soi et autrui, chacun cherche à "typifier" l'autre pour l'identifier. Il suffit d'une différence (de la couleur de peau à l'accent en passant par la démarche) soit traitée en inégalité pour que l'étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. cette "identité attribuée par autrui" risque de ne pas correspondre à l'indentité "revendiquée par soi" que l'autre espère qu'on lui reconnaisse. Cet écart entre les deux facettes de l'identité provoque du malaise dans la communication et de la souffrance chez le stigmatisé. Il suscite des stratégies identitaires de "gestion du stigmate", depuis l'affrontement jusqu'à la résignation par la fuite et la négociation.

 

Autres ouvrages

    En 1974, dans Frame Analysis, GOFFMAN rompt avec l'analyse dramaturgique pour développer une théorie des structures de l'expérience à partir des principes de structuration de la vie sociale elle-même, au-delà des interactions directes. En 1979, Gender Advertisments traite des rapports de genre à travers "l'arrangement entre les sexes", et son dernier ouvrage, Forms of Talk, publié en 1981, représente un exercice d'analyse conversationnelle proposant une structuration systématique des manières de parler, à partir des questions-réponse jusqu'au monologue intérieur, en passant par la conférence publique. (Claude DUBAR)

 

     Ervin GOFFMAN fait partie et initie grandement de tout un courant sociologique, l'interactionnisme, qui se développe au cours de la décennie 1960 dans les universités californiennes, bien au-delà donc de l'université de Chicago. Ce courant se diversifie en de multiples tendances, avec celle proprement dite de GOFFMAN, appelée parfois modèle théâtral : la sociologie compréhensive ou phénoménologique issue des travaux de SCHÜTZ, l'ethnométhodologie de GARFINKEL, l'analyse conversationnelle de SACKS, la sociologie cognitive de CIRCOUREL... Le regain d'intérêt en France pour la sociologie du quotidien s'inspire également de ce courant. (Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL).

Ce courant interactionniste, dont le nom est inventé dès 1937 par H. BLUMER se caractérise par de nombreuses monographies, devenues références obligées aux États-Unis : études de terrain et de petites communautés, étude des groupes de déviants ou de marginaux, notamment... Malgré quelques renouvellement, il est fortement critiqué dans les années 1970, surtout pour ses explications limitées sur les phénomènes de pouvoir. Lewis COSER notamment, président de l'influente Association américaine de sociologie, procède en 1975 à un attaque en règle en dénonçant leur tendance à se limiter à l'observation directe, leur ignorance des facteurs institutionnels du pouvoir central, leur affirmation de l'impossibilité d'une approche objective. Les accusations concernent aussi leur caractère sectaire, la trivialité des objets d'étude, leur bavardage, leur subjectivisme et leur négligence de structures latentes au profit des contenus manifestes (Alain COULON, l'ethnométhodologie, PUF, 1987). On peut écrire aussi que ces critiques sont le lot des courants qui se déclarant parfois hégémoniques, finissent par ne plus produire d'analyses pertinentes et surtout opérationnelles.

 

Erwin GOFFMAN, Asiles, Étude sur les conditions sociales des malades mentaux, Minuit, 1972 ; Stigmates, Les usages sociaux des handicaps, Minuit, 1975 ; La Mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1979 ; Les Rites d'interaction, Minuit, 1984 ; Façons de parler, Minuit, 1987 ; Les Moments et les hommes (recueil d'articles par Y. Winkin, précédé d'une introduction générale, Seuil-Minuit, 1988 ; Les Cadres de l'expérience, Minuit, 1991 ; L'Arrangement des sexes, La Dispute, 2002.

J.NIZET et N. RIGAUX, La sociologie d'Erving Goffman, La Découverte, 2005.

Claude DUBAR, Erving Goffman, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND, Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 14:47

        Sous-tiré Le jeu trouble des identités, le livre de la spécialiste de relations internationales et professeur au Département de science politique de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, visite à la fois l'histoire de la seconde guerre mondiale et l'histoire du cinéma.

Comme l'écrit dans une préface Christophe MALAVOY, comédien, réalisateur et auteur, "le conflit de la Deuxième Guerre mondiale a donné aux cinéastes une matière hors norme pour témoigner de la tragique destinée d'un monde précipité vers le chaos. La propension de l'homme à détruire son milieu naturel, à ruiner son avenir, est incommensurable et vertigineuse. L'homme détruit, pille, saccage, épuise, exploite sans vergogne, sa frénésie à tuer est insatiable, sans limites, rien ne l'arrête... (...) le cinéma nous a livré des images saisissantes de cet appétit dévastateur. (...)". Assumant une hétérodoxie et un bricolage méthodologique, l'auteure "a pour ambition de restituer dans un seul mouvement d'analyse ce qui se joue aussi bien sur la scène mondiale que ce qui bouleverse l'économie psychique des individus." "Nous considérons que ces deux dimensions ne devraient jamais être dissociées car il s'agit d'une même configuration sociohistorique. En fait, il n'y a guère que cette épistémologie du mixing micro/macro qui permette de mettre en oeuvre une sociologie compréhensive au sens wébérien du terme."

        Dans son Introduction, l'auteure justifie son propos : "Pourquoi recourir à des matériaux cinématographiques pour aborder ce moment historique exceptionnel? Nous faisons l'hypothèse que la transposition, le "mentir vrai" (Aragon) sur lequel se fonde toute création artistique est beaucoup plus à même de restituer la vérité d'un tel événement qu'une simple analyse savante se limitant aux protocoles traditionnels. Nous considérons que la création de personnages imaginaires peut parfois permettre de gagner en puissance explicative face à la saisie de témoignages qui - en raison même de leur singularité -, portent en eux une logique d'enfermement. Enfin, nous postulons que le vraisemblable peut s'avérer d'une acuité bien supérieure au vrai, au point de conquérir le statut paradigmatique d'un idéal-type wébérien et de revêtir ainsi une valeur d'universalité. En d'autres termes, en recourant à des oeuvres de fiction plutôt qu'uniquement à des archives ou à des matériaux classiques propres aux sciences sociales telles que la prosopographie, les entretiens non directifs ou bien encore le recoupement de données statistiques, nous nous approchons au plus près du politiquement indicible.

Comme la littérature, le cinéma d'auteur a pour ambition "d'écrire le réel et non de le décrire" (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, 1992), de le transposer de manière telle qu'il le rende plus intelligible et universel. Il opère ainsi un saut qui fait "trembler le sens" et peut faire surgir de fortes potentialités conceptuelles. Ce faisant, le septième art offre la possibilité d'échapper à une recherche académique trop étroite grâce au travail de transposition artistique et d'inventions formelles accompli dans nombre de ces créations. En effet, force est de constater que la singularité de l'expression cinématographique permet d'appréhender une réalité subjective et de rendre compte de manière plus compréhensive de la complexité de ce moment historique."

     La sélection de 20 oeuvres classiques de différentes nationalités - emblématiques de cette production cinématographique) réparties en quatre chapitres et deux parties (le règne de l'anomie ; la fragilité des rôles ; les solidarités combattantes ; l'altérité libératrice) permet à l'auteure d'appuyer sa démonstration, en détaillant le contexte et le propos de chacune d'entre elles. Ainsi d'Allemagne, année zéro, de Roberto ROSSELLINI (1948) à Monsieur Klein, de Joseph LOSEY, en faisant ce parcours qui est celui de l'évolution même de la seconde guerre mondiale, Josepha LAROCHE, qui a bien conscience de puiser là dans une très vaste cinématographie, , sans vouloir du tout établir une typologie des oeuvres non plus, entend se limiter "à la question identitaire présente sous bien des formes dans quantité de films." "En effet, le concept d'identité offre l'avantage de saisir dans un même mouvement d'analyse les échelles micro et macro du politique. Il permet par exemple d'aborder aussi bien la définition de soi que celle de la nation, tout en mettant en exergue les intrications existant entre les deux niveaux. L'identité embrasse toutes les dimensions de la vie d'une société et renvoie en outre à son histoire. Elle marque la singularité en forgeant un sentiment d'appartenance commun et en créant, à ce titre, du lien entre les acteurs sociaux. Décliner son identité implique donc tout à la fois de s'identifier et d'être identifié dans un ensemble plus large."

Les identités, poursuit-elle, "ne se présentent pas comme des réalités intangibles, des données immuables qu'il s'agirait d'essentialiser, loin s'en faut.  Ce sont au contraire des construits sociaux qui évoluent dans le temps, se transforment au gré des interactions sociales et des événements. Elles procèdent d'un travail incessant de construction, de représentations et d'images. En fonction de tel ou tel dessein politique, on voit se mettre en place des stratégies identitaires plus ou moins différenciées qui permettent de mobiliser autour d'une cause. L'on observe par ailleurs des résistances identitaires qui sont parfois affichées - voire revendiquées - comme autant de ressources destinées à étayer et caractériser un combat politique.

Si cette notion d'identité tient un rôle si considérable dans la vie politique, c'est précisément en raison des ambiguïtés dont elle est porteuse. En effet, elle affirme autant du commun et du permanent entre les individus qu'elle garantit à chacun une spécificité. Paradoxalement, elle connote un ensemble de traits stables, tout en revêtant dans le même temps des significations fluides et plurielles qui peuvent s'avérer le cas échéant contradictoires en raison d'allégeances multiples (militantes, religieuses, politiques, familiales, ethniques, transnationales) susceptibles d'entrer en concurrence, sinon en opposition frontale. A fortiori, on comprend aisément que les identités ne sauraient se vivre pareillement dans une conjoncture routinière ou dans des circonstances historiques d'ordre exceptionnel, comme par exemple un conflit international.

Ainsi en a-il été de la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette séquence historique, les gens ont été traversés par des contradictions et des déchirements d'une extrême intensité. Plus que jamais, la question s'est posée pour eux de savoir, qui ils étaient vraiment et plus encore qui était qui? Plus que jamais, toute identité qui se déclinait clairement impliquait à l'époque une prise de risque qui pouvait s'avérer mortelle." Nul doute que l'auteure a bien plus à l'esprit les tourments des résistants ou des collaborateurs dans des pays occupés que ceux des soldats habitués à obéir aux ordres, quoique parmi eux, des questionnements, dans un camp comme dans l'autre, se sont fait jour au gré des batailles gagnées ou perdues. "Quant aux assignations identitaires, elles ont proliféré et connu quantité d'inversions dues aux retournements de rapports de force particulièrement instables. Finalement, elles ont souvent eu pour conséquence de fragiliser la vie d'un grand nombre d'individus. (...) La Deuxième guerre mondiale a favorisé (...) un jeu trouble des identités. (...), elle a suscité de nouvelles affiliations, certains s'identifiant dans le conflit à tel ou tel leader politique, ou bien défendant telle ou telle idéologie; tandis que d'autres se tenaient plutôt en retrait, cherchant au contraire à se désaffilier. Enfin, des acteurs sociaux se sont retrouvés dessaisis - parfois avec la plus extrême des violences - de tous les liens qui leur avait permis jusque-là d'être intégrés à un collectif et de manifester par là même leur attachement à différentes allégeances, à commencer par celle envers leur nation. Autant dire que ce conflit planétaire a désorganisé - et souvent détruit - aussi bien les fondements des sociétés belligérantes que les parcours individuels."

    

Josepha LAROCHE, La Deuxième Guerre mondiale au cinéma, Le jeu trouble des identités, L'Harmattan, collection Chaos international, 2017, 190 pages.

 

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 15:09

   Rappelons tout d'abord que la politique comparée est un domaine d'étude de la science politique et plus largement des sciences sociales. Elle tente de répondre à des questions politiques en appliquant une méthodologie rigoureuse. La politique comparée emprunte une démarche typologique qui cherche à classifier et théoriser les différents phénomènes politiques. Selon le politologue Giovanni SARTORI, "Classifier, c'est ordonner un univers donné en classes qui sont mutuellement exclusives et collectivement exhaustives. Les classifications permettent donc d'établir ce qui est le même et ce qui ne l'est pas." (Revue internationale de politique comparée, volume 1, n°1, 1994). Rappelons également que les pères fondateurs tels TOCQUEVILLE, MARX, WEBER ou DURKHEIM sont les premiers comparatistes à utiliser l'approche historique, qui n'est pas seulement narration mais surtout analyse critique.

    La Revue internationale de politique comparée répond à un double besoin à la fois théorique et pratique, selon ses fondateurs. "Développer l'analyse comparée, c'est faire progresser la scientificité de la science politique. Comparer permet d'expliquer les effets spécifiques des structures et des processus politiques indépendamment de leurs conditions d'environnement. La vie politique ne cesse par ailleurs de s'internationaliser. La politique comparée aide à mieux discerner ce qui relève des comportements généraux et des singularités. Elle offre de ce fait aux décideurs des bases plus sûres pour développer leurs politiques."

Première revue de politique comparée dans le monde francophone, elle permet à ses spécialistes d'atteindre une audience dans la communauté scientifique internationale tout en publiant dans leur langue. Elle souhaite visualiser l'effort qui se fait dans ce domaine - notamment dans les pays francophones -, et contribuer par là la marche cumulative de la science.

     La Revue bénéficie du soutien de l'Institut de Sciences Politique Louvain-Europe (UCL), des Instituts d'Études d'Aix en Provence, de Bordeaux et de Lille, du Programme de recherche sur la Gouvernance européenne (Université du Luxembourg) et de l'Université catholique de Lille. Elle est publiée avec le concours du CNRS français et du Fonds national de la recherche scientifique de la Communauté française de Belgique.

    Éditée par De Boeck Spérieur, la Revue est dotée d'un comité de rédaction dirigé par Virginie VAN INGELGOM et Karine VERSTRAETEN.

     Sa parution ne suit pas une périodicité régulière, bien que se voulant trimestrielle, et la revue alterne les numéros à thème et les Varia.

   Ainsi le numéro 2018/1-2 (volume 25), porte sur Liban, Syrie, Circulations et réactivations des réseaux militants en guerre, où plusieurs articles portent sur les conséquences de la guerre syrienne sur le Liban.

   Le numéro 2015/4 (volume 22) portait sur Après-guerre : mémoire versus réconciliation, avec un Avant-propos de Valérie ROSOUX, et des contributions de Philippe PERCHOC, Sarah GENSBURGER et d'Yves SCHEMEIL. On pouvait lire dans l'Avant-propos : "Après la guerre, les urgences se bousculent. reconstruire, gouverner, juger, se projeter à nouveau. Entre ces priorités difficiles à départager, une question s'immisce : comment passer de l'événement au récit quand il s'agit de dire l'horreur, l'abject, l'inavouable? Comment favoriser l'émergence d'un récit commun qui fasse une place à toutes les parties en dépit des conflits qui les ont déchirés? Telles sont les questions qui balisent un pan des recherches consacrées à l'après-guerre. Le terrain est en grande partie défriché. Il est traversé par une question fondamentale : peut-on "réparer l'histoire"? L'interrogation est à la fois politique et morale. Elle se décline sur tous les tons : comment "rectifier", "compenser", "restituer" après le crime? Comment prendre au sérieux l'injustice passée? Ce questionnement prend l'allure d'un défi qui s'apparente plus à un horizon d'attentes qu'à un plan stratégique - le premier demeurant dans le paysage, tandis que le second est en principe susceptible d'être atteint.

Pour faire face à ce défi, praticiens et chercheurs se positionnent souvent de manière normative. L'ambition de ce numéro spécial est différente. Plutôt que de suggérer un modèle qui relèverait d'une forme de prêt-à-penser post-conflit, il s'agit d'aborder la question de manière pragmatique. Les contributions rassemblées se concentrent sur le poids et les usages politiques du passé. C'est à partir d'une démarche comparative que chacune d'elle s'interroge sur les conditions de transformation des relations au lendemain de violences de masse. Il ne s'agit pas de dénoncer et de prescrire les bons/mauvais usages du passé, mais d'observer les positions de chaque partie en présence, pour mieux comprendre leurs interactions. C'est dans cette perspective que les contributions tentent d'éclairer l'une des tensions qui caractérisent tout contexte post-conflit, à savoir la tension mémoire et/ou réconciliation. Chacune d'entre elles proposent un format et un ancrage disciplinaires spécifiques, qu'il s'agisse de la sociologie politique de l'action publique, des relations internationales ou encore de la philosophie politique.

Les études de cas choisis renvoient à la fois à des situations de guerres civiles (Rwanda, Afrique du Sud, Liban) et de conflits internationaux (Seconde Guerre mondiale). certaines réflexions montrent d'ailleurs les limites d'une telle distinction. Chaque contribution décortique les dispositifs mis en place pour façonner les mises en récit publiques du passé. Loin de se concentrer sur l'aspect strictement historique des cas évoqués, le dossier s'interroge sur ce qui est publiquement "dicible" et donc négociable au lendemain de crimes de masse. ce faisant, il s'inscrit à maints égards dans le prolongement du dossier que la Revue internationale de politique comparée consacra à l'utilisation politique des massacres.(...)".

 

Revue internationale de politique comparée, Place Montesquieu, 1/7, Bte L2.08.07, B- 1348 Louvain-la-Neuve. www.uclouvain.be

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 14:06

une oeuvre pionnière

       Comment et dans quelle mesure l'accélération du progrès technique qui commande l'histoire contemporaine des armements et de la guerre remet-elle en cause la définition traditionnelle du soldat et de la carrière des armes? Comment et dans quelle mesure le militaire de profession s'adapte-t-il à ces impératifs nouveaux dont dépend l'exécution des missions qui lui sont confiées? Son comportement, ses attitudes, la conception de sa vocation et de son destin évoluent-ils au même rythme que celui de la civilisation industrielle? Et dans quelle direction, au prix de quelles tensions se fait cette évolution? C'est à ces questions que tente de répondre le sociologue de l'École de Chicago Morris JANOWITZ. Il dresse tout au long de son ouvrage le portrait du soldat et l'image corps social des militaires confronté à une mutation sans précédents.

Aux États-Unis tout au moins, affirme-t-il, le soldat de métier est en train de passer de l'âge du "leader héroïque" à celui du "manager" et du technicien. Ses particularités traditionnelles qui étaient celle d'un professionnel de la violence tendent de plus en plus à s'effacer. L'énorme accroissement, dans les armées, des tâches logistiques et des préoccupations technologiques, l'importance sans cesse croissante accordée aux qualifications, aux missions de gestion et de coordination, les contacts toujours plus étroits avec le monde des laboratoires et de l'industrie civile, les principes mêmes de la "deterrence" nucléaire qui ne visent qu'à utiliser la peur pour rendre inutile le combat, autant de faits irréversibles qui convergent dans le même sens. La société militaire est invinciblement conduite à ses "civiliser" de plus en plus. Par la modification de ses structures, de ses genres de vie, de ses préoccupations intellectuelles et morales, l'armée tend à s'identifier aujourd'hui avec les autres grandes entreprises collectives de la société industrielle.

Telle est la conclusion globale essentielle de l'étude de Morris JANOWITZ et c'est à elle que s'arrête le lecteur hâtif, épris au surcroit de schématisations rassurantes. Mais, comme l'écrit Raoul GIRARDET, il convient de prendre l'exacte mesure de la puissance de ce mouvement qui semble amener la société militaire américaine à rejoindre la société civile et à se confondre avec elle. En fait, l'auteur lui-même apporte bien des nuances à ses constatations globales. Il convient de rechercher notamment deux éléments importants : les comportements et les attitudes et les structures et composantes sociales. Les motivations qui poussent les jeunes Américains vers le métier des armes de nos jours, le style de vie qui reste celui de l'officier, les règles fixées par l'étiquette et le cérémonial traditionnel, les valeurs particulières auxquelles continue à se référer l'ensemble du milieu militaire, autant de données qui font que le sodat de métier demeure un personnage relativement "à part" dans l'ensemble du contexte social. Des enquêtes si précieuses et si précises menées par Morris JANOWITZ, on retiendra d'autre part quelques faits : les dernières promotions de West Point comptent un quart de fils de militaires ; 91% des parents et des grands-parents des cadets de ces mêmes promotions sont nés aux États-Unis (contre 67,1% pour l'ensemble de la population américaine de race blanche) ; 70% des représentants de l'actuelle élite militaire sont d'origine "rurale" (contre 26% des membres du "top business") ; le Sud enfin est "sur-représenté dans les forces américaines à raison d'un tiers en sus par rapport à sa population blanche", en même temps d'ailleurs que l'appartenance protestante se trouve très fortement accentuée. Comment ne pas voir dans ces indications l'affirmation persistante de l'originalité du corps militaire par rapport à l'ensemble de la société américaine?

A ces observations de caractère sociologique et psycho-sociologique, il semble permis d'ajouter par ailleurs d'autres constatations, liées, celles-ci à l'évolution même des grands problèmes stratégiques de notre temps. Partout, depuis des années, et c'est vrai encore aujourd'hui comme à l'époque de la publication de ce livre, la pensée militaire tend à accorder une place de plus en plus grande aux virtualités d'une guerre limitée, avec "moyens conventionnels", "moyens subversifs", voire "armements à puissance proche du nucléaire". Les forces d'intervention sont toujours à l'ordre du jour, et tout ce passe d'ailleurs, comme si, par-delà les moyens nucléaires globaux, la technologie (de précision) voulait redonner droit à l'exercice de la violence. Et ceci en même temps, dans nombre d'unités militaires, dans la sauvegarde des valeurs traditionnelles du soldat. La variété des forces armées, suivant leurs objectifs et leur organisation interne, rend difficile une analyse univoque de l'évolution des mentalités, non seulement du soldat, compris comme professionnel particulier, mais également des officiers et du commandement.

      Une chose est sûre : pour avoir mis le débat sur l'évolution du soldat dans l'opinion publique comme dans les cénacles universitaires, Morris JANOWITZ ouvre la voie à de nombreuses études de sociologie militaire, aux États-Unis comme en Europe. Précisément, des questions qui auparavant n'émergeaient que très peu dans le milieux intellectuels, mettent en relief des conflits intellectuels importants à l'intérieur même des instances influentes sur les questions militaires, prolongeant en grandes ondes de choc les propos mêmes du Président Eisenhower sur l'emprise du complexe militaro-industriel.

 

Un contexte de changement dans les armées et dans la pensée sur les armées

    Le contexte de production de l'ouvrage mis en lumière, par entre autres Bernard BOËNE, indique comment s'organise pour de nombreuses années, le débat autour de l'évolution de l'institution militaire.

   En 1953, JANOWITZ organise sur la thématique des rapports civilo-militaires, un séminaire-programme qui réunit de Jeunes Turcs - entre autres, Samuel HUNTINGTON (alors à l'université de Columbia), Kurt LANG (Queen College), Maury FELD (Harvard) et Albert BIDERMAN. Le projet d'études reçoit l'appui des caciques de la science politique d'alors, parmi ceux (Charles MERRIAM, Harold LASSWELL, Luis SMITH, Pendleton HERRING) qui ont attiré l'attention sur les problèmes que soulève le nouvel équilibre entre armées, État et société.

Deux traits apparaissent nettement dans ce groupe à l'origine du paradigme dominant dix ans plus tard :

- un effet de génération - ce sont des universitaires autour de la trentaine qui cherchent à penser autrement les relations entre civils et militaires ;

- une dimension élitiste, puisqu'ils viennent tous d'universités de premier plan, conformant par là que seul le prestige de grandes institutions de savoir permet de transgresser sans trop de dommage le tabou d'un sujet qui, dans la tradition libérale des États-Unis, sent encore le soufre. 

On s'explique, estime Bernard BOËNE, qu'entre les nouveaux venus et la génération des auteurs qui s'étaient aventurés dans le champ des études sur l'armée à la fin des années 1930, la solidarité l'ait emporté sur l'opposition que pouvait engendrer la rupture conceptuelle : au plan institutionnels, les efforts des Jeunes Turcs s'inscrivent dans la continuité de long terme, et pourrait-on ajouter dans le respect des fondement du capitalisme américain. A cet égard, la réflexion marxiste, même aux États-Unis, va bien plus loin dans la réflexion et ne s'estime pas limitée dans les critiques qu'elle peut émettre, d'autant plus qu'elle s'exerce dans un tout autre monde intellectuel, hors des universités.

   Comme dans l'entre-deux-guerres, les fondations philanthropiques ne ménagent pas leur soutien à l'exploration de questions qui leur paraissent de la plus haute importance, y compris lorsqu'elles émanent d'entreprises très présentes dans le complexe militaro-industriel. Parmi ces fondations figure le Social Science Resarch Council, organisme à l'origine du Causes of War Project de Chicago dans les décennies 1920 et 1930, qui avait conduit à la grande synthèse de Quincy WRIGHT sur la guerre en 1942, se manifeste par un recensement bibliographique exhaustif sur les rapports civilo-militaires.

    Ces jeunes chercheurs innovent en dépassant les problématiques traditionnelles de la subordination et du contrôle des armées par le pouvoir politique civil, déjà signalées comme nécessaires mais désormais insuffisantes par la génération précédente pendant la guerre, pour s'attacher à penser la coordination civilo-militaire qu'impose une complexité accrue de l'art de la guerre; clairement de nature à paralyser les contrôles externes classiques, lesquels risquent au surplus d'entraver l'action. Ici pèsent de tout leur poids certaines enseignements de la seconde guerre mondiale, où tant sur le front européen que dans le Pacifique, les impératifs politiques avaient eu du mal à "s'harmoniser" aux impératifs militaires. D'emblée, ils savent, parce que leurs devanciers l'avaient montré, que ce mélange ambigu de subordination et de coordination - assez loin d'ailleurs des théories de CLAUSEWITZ, qui estime qu'il faut constamment avoir à l'esprit les buts politiques des guerres - et la difficulté du contrôle d'une grande institution publique dont le fonctionnement est devenu opaque, ne sont pas particuliers aux armées. Leur analyse s'inscrit donc dans un cadre plus large, celui des rapports entre administration et politique, mais elle pose d'emblée la question d'éventuelles spécificités des armées.

Le recours au concept de profession, qui vient d'opérer une entrée en force dans le vocabulaire des sciences sociales américaines comme clé d'analyse, a à l'origine une notion de sens commun. Dans la tradition anglo-saxonne, qui est très différente en la matière de ce qui se passe en Europe continentale, elle s'applique depuis la Renaissance et la Réforme aux juristes, aux ecclésiastiques (protestants), aux universitaires, aux médecins et parfois aux soldats de métier d'un certain rang. A l'époque victorienne, en Grande Bretagne comme en Amérique du Nord, au moment où l'industrialisation et el triomphe de la société bourgeoise sur les élites traditionnelles redistribuent les niveaux de statut social, une codification se met en place qui assure à certains rôles sociaux, supposant un haut niveau de formation, des normes de loyauté que l'esprit de lucre et le marché ne saiuaient garantir, un prestige élevé et parfois des délégations d'autorité publique. Sujet qui n'avait guère inspiré les social scientists avant les années 1930.

Les chose changent avec la parution en Angleterre du livre de deux professeurs de l'université de Liverpool, A.M. CARR-SAUNDERS et P.A. WILSON, The professions, en 1933. Ils y présentent une définition en 3 termes qui résument fort économiquement toutes celles qui viendront par la suite, et multiplieront à l'envi les traits distinctifs sans apporter autre chose qu'une explicitation du modèle originel (outre bien entendu l'entretien de prestiges intellectuels assez lucratifs) : est profession tout métier qui exige une formation longue garante d'une expertise essentielle au plan social, une éthique de service envers la société, et la conscience de former une groupe organisé non soumis à une dépendance externe. Ce qui se distingue d'occupation, activité professionnelle, quelle qu'elle soit, et encore plus d'emploi.

La première utilisation concrète, dans les sciences sociales américaines, toujours, du concept ainsi défini semble être celle qu'en fait William MOSHER (Public administration, 1938) qui l'applique à la professionnalisation de la Fonction publique, notamment par le recrutement, nécessaire à l'administration des programmes du New Deal, de quelques milliers de social scientists. Il y présente le fonctionnaire public comme le représentant d'une corporation à part. le thème du contrôle normatif interne est théorisé deux ans plus tard, dans le cadre de la problématique de WEBER des rapports entre experts et politiques, par Carl FRIEDRICH (Public Policy, 1940). On note que la notion de professionnalisation est d'emblée envisage dans un cadre bureaucratique, et que n'est pas posé encore le problème de tensions possibles entre profession (collégiale) et bureaucratie (hiérarchique). PARSONS, inspiré à la fois par WEBER, PARETO (élites) et DURKHEIM (corporations) écrit dès 1939 de son côté sur les distinctions entre les deux concepts (profession et bureaucratie).

Pierre TRIPIER (Approches sociologiques du marché du travail : Essai de sociologie de la sociologie du travail, thèse d'État, Université Paris VII, 1984) estime que la notion de profession est devenue centrale après cela en raison du Taft-Hartley Act de 1947, lequel, en distinguant nettement syndicats et associations professionnelles, tente de figer par le droit et la jurisprudence la séparation entre professions (susceptibles de contrôler leur propre recrutement) et autres types d'emplois ou métiers. Au moment où s'en saisissent les jeunes politistes et sociologues qui vont constituer le noyau initial du milieu spécialisé "militaire", les JANOWITZ, HUNTINGTON, FELD... et leurs disciples respectifs, la notion de profession est donc très présente dans l'air du temps, et elle s'offre comme un outil analytique parfaitement adapté à leur problème. Des auteurs britanniques les ont d'ailleurs précédés dans cette voie, en l'appliquant aux officiers de la Royal Navy.

   L'intérêt analytique primordial du concept est de faire fond, explique encore Bertnard BOËNE, est de faire fond, pour pallier les faiblesses des contrôles objectifs externes devenus passablement inopérants, sur des contrôles objectif interne et subjectifs interne et externe : celui que s'impose elle-même, à l'instar de la médecine, une profession symboliquement privilégiée en sanctionnant les manquements aux normes professionnelles qui fondent ce privilège, au risque de perdre son honneur social si elle ne s'y plie pas, et celui qu'exerce de l'extérieur l'opinion publique. Ceci est loin d'être théorique, toutes les relations avec la presse écrite et audio-visuel sont celles de conflits nombreux qui se soldent très souvent, si elle vient réellement à manquer de discernement, au détriment des armées (on a pu le vérifier à maints moments de la guerre du VietNam), même si bien entendu, la constatation d'un contrôle structurel politique déficient constitue aux yeux de beaucoup, une certaine défaite sur le plan institutionnel et même moral. La première faiblesse de ces contrôles proposés est qu'ils reposent sur un concept normatif, exposé au risque d'enfermer l'analyse dans une tautologie stériel - un groupe professionnel qui se dérobe à son devoir d'autocontrôle en violant ses propres normes n'en est plus un... Une seconde limite pointée du doigt est que certains métiers ou institutions qui répondent aux deux premiers critères du professionnalisme, ne répondent pas au troisième parce qu'oeuvrant dans un cadre public, ils sont pas construction dans la dépendance du politique : c'est le cas, au moins au niveau de leur encadrement, des grandes administrations, et surtout des armées puisqu'elles n'entrent en action, et n'y mettent fin, que sur ordre du ou des titulaires du pouvoir politique souverain. Il faut donc, pour circonvenir ces difficultés, postuler un degré substantiel d'autonomie malgré la subordination, et préciser les conditions sociales et organisationnelles nécessaires auxquelles cette autonomie et le professionnalisme qu'elle rend possible soient effectifs.

  Telle est la problématique d'ensemble, mais le programme décrit est exécuté d'abord de manière divergente et fortement contrasté. Il y a en effet deux façons au moins - car par la suite les travaux suivent des voies de plus en plus ramifiées - de l'aborder.

- L'une est structurale et statique : elle s'appuie sur une analyse intemporelle des impératifs fonctionnels du corps des officiers, et doit beaucoup, par son inspiration générale, aux écrits de Talcott PARSONS. C'est la voie suivie par Samuel HUTTINGTON, dans son The Soldier and the State, de 1957. Il y note que ceux qui se préparent à des guerres éventuelles sont animés d'une idéologie nécessairement conservatrice, qui considère la guerre comme inévitable au moins sur le long terme. Les inconvénients d'une telle approche, très tôt aperçue par MERTON et ses disciples, notamment sa complaisance envers l'idéologie institutionnelle de ceux qu'on étudie et la minoration des facteurs autres que normatifs, rendent intellectuellement fragile cette première application du concept de professionnalisme aux rapports entre civils et militaires.

- L'autre est essentiellement dynamique. Elle meprunte ses références à WEBER et à la vision pragmatique de DEWEY et de l'école de Chicago, d'un univers-multuvers en flux perpétuel, dont les éléments sont suffisamment autonomes pour rendre problématique toute intégration de l'ensemble. C'est le schéma analytique proposé par Morris JANOWITZ.

   Par-delà leurs différences, et la rivalité intellectuel croissante qui les oppose, HUNTINGTON et JANOWTIZ ont en commun de refuser la vision néo-machiavélienne, pessimiste et radicale, de C. Wright MILLS dans The Power Elite, paru peu avant : celle d'une militarisation coupable de la société et de l'État par intégration des élites militaires, pour la première fois dans l'histoire du pays, au sein d'une élite nationale désormais homogène et qui concerne le pouvoir, mais aussi la richesse et le prestige. Les généraux y figurent, selon MILLS, parce qu'à compter de la Seconde Guerre mondiale, ils deviennent des managers de haut vol que rien d'essentiel ne sépare des dirigeants de très grandes entreprises. Dans la justification de sa position, HUNTINGTON fait valoir en 1963, à notre avis, avec peu de crédibilité, que MILLS confond conjoncture et structure et cède au penchant américain pour les analyses conduites en termes quantitatifs plutôt qu'institutionnels. JANOWITZ fait plus justement observer que, divisées (historiquement entre branches air, terre, mer et même à l'intérieur de ces branches par d'autres composantes), les armées n'ont jamais réussi à imposer un point de vue unique aux politiques, qui ont décidé (presque) seuls de la paix et de la guerre. Leur commune opposition à MILLS prend elle aussi des formes contrastées : HUNTINGTON fait dans le réalisme exalté, JANOWITZ dans le réalisme pragmatique.

     En fait dans son livre The Professional Soldier, JANOWITZ raisonne en termes de managers, de bureaucratie et de profession, étant donné que les militaires sont fidèles aux institutions. Pour examiner la validité de l'analyse de JANOWITZ, à savoir évolution du style d'exercice de l'autorité au sein de l'organisation militaire, similitude des qualifications mises en oeuvre dans les armées et dans la vie civile, élargissement de la base sociale du recrutement des officiers, importance accrue accordées aux trajectoires de carrière, recherche d'un ethos politique à la place de conceptions traditionnelles de l'honneur militaire... il faut examiner plusieurs éléments : Technologie et organisation militaire, l'innovation étant un puissant solvant du traditionalisme, Recrutement social des officiers, Sens de la carrière d'officier, Socialisation et trajectoires de carrière, Style de vie militaire, Identité et idéologie, Comportements politiques...

 

Des prescriptions....

Là où on attend bien évidemment l'auteur, c'est sur l'avenir de la profession des armes sous l'angle prescriptif, tant que analyse descriptive renferme bien des nuances. Il le fait dans un épilogue pour proposer les éléments qui doivent à la fois maintenir la capacité des armées à remplir leurs objectifs de défense, donc un minimum de stabilité organisationnelle dans un monde en perpétuel changement, ceci dans une exacte compréhension des effets politique de leur action, dans les limites étroites que l'atome impose à l'utilisation fonctionnelle de la violence légitime. Les armées doivent se soucier des populations amies dont le soutien ne doit pas être considéré comme toujours acquis. Selon lui, la doctrine "pragmatique" est de loin préférable à la position des "absolutistes". L'institution militaire doit devenir une constabulary force, sur pied de guerre permanent, prête à l'utilisation minimum de la force et recherchant non la victoire, mais la viabilité des relations internationales car intégrant la nécessité d'une posture militaire visant à la stabilité. Il n'est plus possible aux armées de fonctionner selon la distinction tranchée entre temps de paix et temps de guerre, la dissuasion est de tous les instants. Le rôle du soldat se rapproche de celui de la police, dont la tâche de maintien de l'ordre public est permanent, sans pour autant s'y confondre, car l'armée est intéressée à la recherche d'un ordre stable dans les relations internationales. Il doit être prêt à assumer les pressions psychologiques et organisationnelles d'un état d'alerte permanent, en même temps qu'être sensible à l'impact politique et social de son action. D'où l'estreinte à un contrôle interne sous forme de normes dont la sanction lui incombe en premier resssort. Si la liberté du corps armé est restreinte en matière nucléaire en raison d'aspects techniques et scientifiques qui lui échappent partiellement, son autonomie, garante de sa responsabilité, doit être entière au plan des armes classiques. La tâche des gouvernants civils se limite à la vérification de l'état de préparation des forces une fois fixés les objectifs et les moyens.

   La constabulary force n'est pas liée  un mode de recrutement militaire particulier. la continuation du système mixte actuel de professionnels, de volontaires et d'appelés soumis à la conscription sélective est pensable, bien que la procédure d'appel sous les drapeaux doit être condamnée à n'être ni claire ni égale. Un service national universel dans lequel les formes civiles absorberaient le trop plein démographique se recommande comme le mieux adapté à une démocratie politique. Mais il n'y a aucune raison de supposer qu'une armée de métier supposerait à cet égard des problèmes insurmontables. Elle représente, au plan fonctionnel, la forme de recrutement idéale car la spécialisation qu'impose la technologie invite à allonger les temps de service : les appelés et les engagés volontaires de court terme voient leur utilité diminuer dans les armées modernes. La tendance la plus vraisemblable sur le long terme sera donc celle-là. Toutefois, il faudra éviter de se laisser enfermer dans des considérations purement économiques qui traitent la question du recrutement sous le seul angle des nivaux de rémunération propres à garantir la qualité et la quantité souhaitable de la main-d'oeuvre. Si des rémunérations adéquates sont nécessaires dans les armées comme ailleurs, on ne gagnera rien à aligner les militaires sur les pratiques su secteur privé pour cause de compétitivité accrue sur le marché du travail. Une motivation purement matérielle risquerait d'affaiblir les traditions héroïques essentielles à la profession. Elle amoindrirait l'attachement à l'institution de ses membres les plus créatifs, et introduirait des styles de gestion du personnel incompatibles avec la fonction.

  La convergence organisationnelle, appelée Civilianisation entre armées et bureaucraties - que l'on ne doit pas présenter sans doute comme une évolution linéaire, tant l'institution militaire, comme le reste de la société est traversé de conflits dont la nature et l'intensité d'ailleurs varient avec la branche de l'armée - produite par la processus de rationalisation et la technologie facilite l'intégration des militaires à la société environnante. Il en va notamment des styles d'exercice de l'autorité, de la fusion des modèles de rôle (heroic leaders and managers), et de la reconversion des officiers pour une seconde carrière. La constabulary force exige une sensibilisation des officiers aux facteurs politiques de l'action militaire , et ce dès la formation initiale. Elle exige, de même, pour l'élite, des carrières diversifiées, notamment par des détours dans le civil et dans les autres armées (ce qui tendra à diminuer les rivalités interarmées). Un système réglementaire de retour périodique à une base territoriale des États-Unis éviterait le sentiment de dispersion des activités ou centres d'intérêt, et favoriserait la cohésion.

Les officiers américains ont, depuis 1945, fait de notables progrès dans leurs rapports à la chose intellectuelle. L'anti-intellectualisme d'antan a cédé la place à un intérêt qui n'est pas feint pour les disciplines de sciences sociales touchant à la stratégie et aux relations internationales. Leurs relations avec le monde universitaire et les think tanks qui gravitent autour des armées sont désormais continues. Cependant, une telle évolution n(a pas tenu toutes ses promesses. D'une part, en raison de l'ascendant exercé par la théorie des jeux, dont les accomplissements ne sont pas à la hauteur des attentes. Les militaires sont, comme d'autres, sujets aux modes intellectuelles : la poursuite d'une théorie générale des relations internationales et de la résolution des conflits est devenue un acte de foi qui bloque toute approche créatrice des problèmes. D'autres part, les officiers, à l'inverse des médecins ou des juristes, n'ont pas, au sein de la communauté universitaire, de correspondants attitrés qui leur permettraient de passer au crible de la critique rationnelle systématique les idées nouvelles. Seul un milieu civil spécialisé dans les questions militaires à l'université pourrait jouer ce rôle.

Enfin, la constabulary force est conçue pour minimiser la frustration née des blocages de la Guerre froide, du statut social peu élevé des officiers, et de contrôles externes inadaptés. Les gouvernants civils doivent s'astreindre à fixer aux armées des objectifs réalistes et adaptés aux moyens ; ils doivent assister les militaires dans la définition des doctrines, de telle manière qu'elles reflètent un point de vue véritablement national ; ils doivent favoriser l'estime de soi "professionnelle" des officiers, et mettre au point de nouvelles modalités de contrôle civil. La constabulary force s'oppose à l'État-caserne ("Garrison State"), qu'elle propose d'ailleurs un moyen d'éviter : le cauchemar imaginé par LASSWELL est bien ce qui risque de devenir réalité si, dans le cadre de tensions internationales prolongées, des politiques démagogues (suivez ici notre propre regard en ce qui se passe actuellement à la présidence des États-Unis) s'allient avec une élite militaire "absolutiste" pour un exercice du pouvoir administratif et politique sans précédent historique.

Le concept proposé est un appel à la responsabilité et à la conciliation de valeurs et de normes qui se sont rapprochées, mais qu'il ne servirait à rien de vouloir confondre. C'est ce qu'exprime, rappelle fort justement notre auteur-guide ici, la dernière phrase du livre : "Nier ou supprimer la différence entre civils et militaires ne peut engendrer une authentique similitude, seulement le risque de nouvelles formes de tension et un militarisme qui s'ignore".

 

Un débat qui se poursuit avec d'abord les rééditions ultérieures de l'oeuvre

    L'ouvrage, vite classique et fort lu dans les milieux militaires, connait plusieurs rééditions, en 1971 et 1974, dont les prologues esquissent un bilan de la période écoulée depuis sa sortie initiale en 1960. Dans celle de 1974, Morris JANOWITZ reprend des hypothèses du livre, et précise un certain nombre de thèmes et avance une interprétation originale de l'"épisode vietnamien".

   Le passage à l'armée de métier (1 juillet 1974) vérifie la prévision formulée 13 ans plus tôt. les tenants de la thèse qui lie cette mutation à la crise provoquée par la guerre du VietNam se trompent : cette guerre retarde plus qu'elle n'avance l'échéance. L'armée de masse a de toute façon vécu. Elle, de manière organisationnelle, reflète un état du monde pré-nucléaire. De plus, le changement de mode de recrutement et de format des armées intervient à un moment où la légitimité social des armées est au plus bas. La révulsion à leur égard - entretenue par l'activité des médias qui rendent compte de la réalité sur le terrain - consécutive à cet "épisode malheureux", mais aussi la politique de détente Est-Ouest inaugurée par NIXON et KISSINGER, font perdre aux officiers une bonne partie de leur crédit antérieur (notamment acquis lors de la seconde guerre mondiale). On peut craindre un repli sur soi conservateur de l'institution militaire. Du coup, les hypothèses de 1960 sont remises partiellement en cause :

- l'affaiblissement de l'autorité à l'intérieur de l'armée (mutiplication des cas d'indisciplines du bas en haut de la hiérarchie) rend difficile le retour à un équilibre à trouver, d'autant que les modes de fonctionnement du marché du travail du civil déteignent sur la sphère militaire ;

- la convergence des emplois et des qualifications avec ceux des élites civils est freinée : la proportion des emplois militaires sans équivalents civils cesse de baisser dans les années 1960, les armées confiant de plus en plus les tâches logistiques et techniques sédentaires à des civils, fonctionnaires et sous-traitants. Le prestige des officiers a chuté et les postes de direction dans les grandes entreprises ne leur sont plus confiés. Un fossé sépare la distribution du prestige afférent aux différents emplois dans l'armée et dans le civil : elle constitue un frein à la convergence civilo-militaire postulée ;

- l'élargissement de la base de recrutement est freiné. L'endorecrutement est en hausse tandis que nombre de fils de militaires délaissent la carrière de leurs pères, notamment dans les couches sociales supérieures. Malgré la baisse du statut social moyen d'origine, l'influence conservatrice de l'arrière-plan social ne semble pas devoir disparaitre.

- sur l'importance des trajectoires de carrière, la perspective d'une réduction du nombre de postes à pourvoir engendre un regain de carriérisme. L'accès à l'élite de corps ne récompense plus l'innovation et la sélection négative et l'appui de supérieurs influents jouent un rôle plus grand dans les nominations.

- il s'opère au sein des armées une fragmentation de l'identité et de l'idéologie. Dans la mesure où les hommes réagissent à l'image que les autres leur renvoient d'eux-mêmes, la baisse de prestige due à l'échec au VietNam entraine une baisse de l'estime de soi des officiers. Ils incriminent le gradualisme imposé par les civils dans l'emploi de la force armée, ce qui provoque d'ailleurs dans le cours de la conduite de la guerre l'emploi de bombardements massifs, puis après la défaite la prédominance du souci de la survie professionnelle (baisse des budgets). chaque armée cherche à s'assurer pour l'avenir les armements qui garantissent la pérennités des traditions héroïques, mais le point de vue pragmatique l'emporte finalement grâce à l'acceptation répandue du principe de maîtrise des armements.

    Morris JANOWITZ en conclue que le processus de civilianisation décrit et analyse en 1960 touche à son terme, et sur certains points risque de se renverser. Pourtant, note Bernard BOËNE, l'issue n'est pas prédéterminée. La civilianisation semble gagner du terrain dans le style de vie des familles de militaires, dont l'aspiration est à une existence "normale", c'est-à-dire aussi proche que possible du style de vie dominant dans la société civile. Le replisur soi trouve là un contrepoison. L'ambivalence des sentiments conduit les militaires à se comporter à la manière d'un groupe ethnique minoritaire, soucieux de solidarité et de cohésion interne, mais très sensible au plus petit signe d'exclusion de la société environnante. L'influence civile se signale également, de manière négative, par l'irruption dans les armées des tensions raciales extérieures, de nature à remettre en cause le rôle pilote des armées dans le processus d'intégration, et par l'adhésion, au tournant des années 1970, de nombreux fils et filles de militaires au mouvement pacifiste de la jeunesse, laissant entrevoir une baisse du taux d'endoctrinement.

L'auteur termine par les problèmes du contrôle civil, et ne peut éviter l'examen, à la lumière des 15 années écoulées, de la thèse milsienne dite du "complexe militaro-industriel". Il relève que si les alliances conclues entre formes d'armement, officiers retraités et parlementaires intéressés à la présence des premières dans leurs ciconscriptions, ont dépassé la mesure, leur influence n'a pas été celle que cette thèse "radicale" laisse entendre. Toutes les décisions touchant au VietNam ont été prises par la seule Maison Blanche : les militaires sont demeurés des junior partners dans la formulation de la politique extérieure. En quoi sans doute, JANOWITZ pêche par naïveté, "oubliant" le rôle majeur des planificateurs civilo-militaires dans les opérations militaires, bien en amont des décisions formelles. Si des milieux économiques, effrayés par l'influation consécutive à l'effort de guerre, ont bien été les premiers à condamner sa poursuite, ils ont loin d'avoir été unanimes sur la question. En fait, c'est surtout la puissante vague d'antimilitarisme et de contestation social des années 1970, qui a changé la donne.

     Les concepteurs de l'armée de métier, Milton FRIEDMAN et la Commission GATES, pensent pouvoir résoudre simultanément les problèmes de contrôle civil et de recrutement en soumettant les armées au seul marché du travail. En quoi, leur dit JANOWITZ, ils se trompent lourdement : les officiers acceptent volontiers la revalorisation de leurs soldes, nécessaire au maintien de leur prestige, mais refusent d'y voir le principe unique de leur motivation. Un tel principe néglige leur tradition héroïque et leur statut de professionnels responsables. En d'autres termes, il les banalise, portant par là atteinte à leur efficacité fonctionnelle, sans empêcher l'élargissement du fossé qui se creuse entre eux et la société. La seule solution à ces difficultés réside dans des dispositions institutionnelles adaptées (mobilité externe, recrutement latéral, création d'une forte tradition de service public, etc.)

   En fin de compte, l'optimisme de JANOWITZ n'empêche pas que son courant devient de plus en plus minoritaire, sur le plan pratique et sur l'évolution de l'armée. Ses prescriptions ne sont pas suivies par les responsables civils et militaires et de plus, si la sociologie du corps des officiers n'a absolument pas vieilli (les études sont au contraire légion...), l'armée américaine suit des évolutions qu'il n'a pas prévu : privatisation d'une partie de l'action militaire et désintérêt relatif des officiers militaires eux-mêmes sur les fonctions du métier, en faveur d'un carriérisme généralisé.... qui eux-mêmes favorisent et le passage du privé au public et inversement dans le déroulement de la carrière et la porosité des intérêts matériels communs avec les fournisseurs de l'armée.

  On pourrait arguer, écrit Bernard BOËNE, que dans les années 1980, avec le retour du prestige (fragile) consécutif aux politiques agressives des États-Unis, et même le regain de ces politiques dans les années 2000 avec la "lutte contre le terrorisme international", que le corps des officiers a vu ses valeurs professionnelles se réaffirmer, en plus dans le sens d'un conservatisme social fort... Mais, "face à la judiciarisation, à la codification technico-éthico-juridique préventive de l'action qu'elle entraîne, aux dilemmes qu'elle crée entre la mission, des normes juridiques incertaines à force de complexité, et les fluctuations du sentiment éthique dominant dans la société, il ne pourrait plus s'en remettre à titre principal à l'autocontrôle subjectif, renforcé par une intégration harmonieuse à la société civile et l'intériorisation de ses valeurs centrales, pour s'assurer de l'adéquation de l'action et de l'institution militaire aux attentes sociales. Il serait obligé de s'intéresser de près aux facteurs qui restreignent à l'intérieur du cadre défini par les normes professionnelles anciennes - à la montée (qu'il avait entrevue) des valeurs universalistes en lieu et place de l'égoïsme sacré des nations, au benchmarking des pratiques, au rôle des médias, à celui des ONG, ou des tribunaux, à l'exploration des questions éthiques là où autrefois l'ordre reçu suffisait, etc."

Il n'est pas certain, qu'au vu de ces évolutions, que Morris JANOWITZ ait pu conclure à un renforcement ou à un affaiblissement du processus de civilianisation...

Morris JANOWITZ, The Professional Soldier : A Social and Political Portrait, Glencoe, Free Press, 1960 (rééditions1971, 1974 chez Macmillan, New York).

Bernard BOËNE, recension, dans Classique des sciences sociales dans le champ militaire, Res Militaris, 2010. Raoul GIRARDET, recension, dans Revue française de science politique, n°12-3, 1962, www.persee.fr.

 

STRATEGUS

 

 

 

        

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 14:54

       Sociologue et politologue américain, Morris JANOWITZ fait tout au long de sa carrière d'importantes contributions à la théorie sociologique et aux études sur les préjugés, les questions urbaines et le patriotisme. Considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie militaire, il a, avec Samuel P. HUTTINGTON, une influence majeure sur l'institutionnalisation des relations entre civils et militaires. Professeur à l'université de Michigan, à l'université de Chicago, il préside durant cinq ans le département de sociologie de cette dernière avant d'y être nommé professeur émérite. Vice-président de l'American Sociological Association, il fonde le Inter-University Seminar on Armed Forces and Society, de même que la revue Armed Forces & Society.

   

   Après avoir obtenu sa licence d'écologie (sous la direction de Sidney HOOK, ancien étudiant de John DEWEY, et de Bruce Lannes SMITH) à New York University en 1941 et son doctorat en 1948, il débute sa carrière comme assistant auprès du groupe de recherche sur la guerre de la Bibliothèque du Congrès (1941), puis est chercheur auprès de la section d'organisation et de propagande du ministère de la justice (1941-1945) avant d'accepter un poste d'enseignant en sociologie à l'université de Chicago (1947)1948) puis à celle du Michigan. En 1961, il est nommé à la tête du département de sociologie de l'université de Chicago, poste qu'il occupe jusqu'en 1972. C'est essentiellement par Brice Lannes SMITH, ancien élève de Harold LASSWELL, qu'il est initié aux méthodes de l'École de Chicago en matière de sciences humaines et de psychanalyse.

Avec Bruno BETTELHEIM, il publie Dynamics of Prejudice (1950), une étude psychologique et sociologique sur les préjugés raciaux et ethniques. Son Professional Soldier (1960) suscite un intérêt accru pour les relations entre l'armée et la société civile. Il est également l'auteur de Sociology and the Military Establishment (1959, réédition 1965) et de Social Change and Prejudice (en collaboration toujours avec BETTELHEIM) en 1964.

Il enseigne ensuite à l'université de Cambridge (1972-1973, puis au sein du département de sociologie de l'université de Chicago. Son Last Century : Societal Change and Politics, publié en 1978, dresse une synthèse magistrale des différentes approches théoriques en matière de contrôle social.

    

L'essor de la sociologie militaire aux États-Unis

    Après avoir participé, en qualité de chercheurs sur le moral de l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, assez près du front en Europe, ce qui, après cette expérience de la guerre vue d'en haut, dans les bureaux de l'état-major d'EISENHOWER et vue d'en bas sur le terrain, le marque pour toute sa carrière, il soutient sa thèse de doctorat à l'Université de Chicago (1948). Durant l'exercice de son poste de Maître de conférences à l'université du Michigan, il obtient d'une fondation un important financement en vue d'un programme de recherches sur les relations entre civils et militaires. Le sujet est alors d'actualité. Les États-Unis d'après-guerre prennent conscience d'un bouleversement durable de leur équilibre constitutionnel, que les pères fondateurs n'avaient guère envisagé : les armées pèsent désormais, en termes d'effectifs et de budget, dix fois plus lourds qu'entre 1920 et 1940, et plus encore par rapport au XIXe siècle. Leur présence dans les institutions et leur influence sont sans commune mesure avec ce qu'elles avaient été jusque-là en temps de paix.

   En 1961, après la publication du Professional Soldier, il revient comme professeur titulaire à l'Université de Chicago, où il donne toute la mesure de son talent jusqu'à sa mort. Il s'y fait le porte-parole de la tradition pragmatique, alors fort minoritaire, héritée des deux premières générations de la prestigieuse école locale de sciences sociales, qu'il concilie (suivant en cela Harold LASSWEL) avec l'influence webérienne. Il bataille pour faire sortir la sociologie militaire du registre de l'ingénierie sociale héritée de la période 1942-1945, qu'il estime justifiée en temps de guerre totale, mais inadaptée aux besoins d'une démocratie de temps de paix, ou même en temps de guerre limitée : si la recherche doit influer sur l'action politique et militaire, il lui préfère l'éducation du jugement des décideurs, fondée sur une science autonome. Il bataille aussi contre les facilités de la polémique dénonciatrice des dangers du militarisme, au nom du rôle sociopolitique d'intégration et de renforcement des nromes citoyennes que peuvent jouer les armées, sans mettre en péril ni la paix (une nouvelle grande guerre est bloquée par les armes nucléaires tant que les dirigeants sont attentifs à la stabilité internationale), ni la démocratie (dès lors que les grands équilibres institutionnels sont préservés, et que les armées sont harmonieusement intégrée à la société). Le souvenir laissé par cette longue période est celle d'une grande productivité intellectuelle - la sienne propre et celle de nombreux disciples de la réflexion sur les questions de sécurité, rival des universités de la côte Est (Harvard, MIT, Yale, Princeton, Columbia, Georgetown), dominées par la science politique, une forte tradition positiviste et, à l'époque, l'influence du structuro-fonctionnalisme parsonien.

  Son oeuvre intellectuelle et institutionnelle lui survit jusqu'à aujourd'hui, aux États-Unis, mais encore en Europe. L'Inter-University Seminar on Armed Forces & Society est toujours debout, et continue à drainer plusieurs centaines de spécialistes, venus des quatre coins  de l'Amérique mais aussi de l'étranger, lors de ses grand-messes biennales. Souvent prémonitoirs, les thèses centrales de JANOWITZ n'ont pas pris de rides. (Bernard BOËNE)

 

Morris JANOWITZ, The professional soldier, a social and political portrait, The Free Press, 1960 (rééditions 1971, 1974). Nombre de ses ouvrages sont disponibles (en anglais) sur le site iusafs.org.

On Social organization and Social Control, Chicago, University of Chicago, 1991. C. SIMPSON, Science et coercicion, 1996.

Bernard BOËNE, The professional soldier, Les classiques des sciences sociales dans le champ militaire, dans Res Militaris, volume 1, n°1, Automn/Automne 2010.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 13:27

   Louis WIRTH, sociologue américain, élu par ses pairs président de l'Association internationale de sociologie de 1947 à sa mort, après en avoir été secrétaire (1932-1947) est l'un des plus important représentant de l'École de Chicago.

   Né en Allemagne, et immigré aux États-Unis en 1911, il mène ses études suivant un cursus constant (licence en 1919, master en 1925 et doctorat en 1926). Il effectue sa thèse sous la direction de Robert PARK et Ernest BURGESS et enseigne de 1926 à sa mort à l'Université de Chicago. Il s'intéresse notamment à la vie urbaine, au comportement des minorités, aux mass média et est aujourd'hui reconnu comme une figure de la sociologie urbaine. Un de ses articles les plus célèbres est "le phénomène urbain comme mode de vie, publié dans le Journal Américain de Sociologie (1938). Il y synthétise des idées de l'école de Chicago. Il doit sa renommée également à son ouvrage Le Ghetto (1928), publié en 1980 en français.

  

   Sa thèse était consacrée à l'étude de la communauté juive du West Side de Chicago. Elle mettait en oeuvre les outils de l'analyse écologique pour saisir, sur cet exemple particulier, les interdépendances entre les processus sociaux et leur traduction dans l'espace urbain. Lieu de la première installation des nouveaux venus, le ghetto apparaît comme une étape nécessaire sur la voie de l'assimilation. Par l'équilibre qu'il permet entre la tradition et l'adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la communauté d'origine, il limite les effets désorganisateurs du "choc des cultures" au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec le groupe dominant. La sortie du ghetto et les parcours résidentiels ultérieurs sont les indices de changements de statuts, de comportements et d'attitudes au travers desquels s'opère l'intégration progressive des immigrés les plus anciens au sein de la société d'accueil.

"Si ces deux groupes, à savoir le plus grand et le plus petit, celui qui est dominant et celui qui est dominé, sont capables de vivre (...) dans une telle proximité, c'est précisément parce qu'ils se limitent à de simples relations extérieures", écrit WIRTH à propos du ghetto. D'une certaine manière, le jugement ne vaut pas seulement pour cette forme particulière et transitoire de l'histoire urbaine, car la distance dans l'interaction est finalement constitutive de l'expérience de tout citadin. Telle est du moins la thèse qu'il développe, à la suite de SIMMEL et de PARK, dans l'un des articles les plus célèbres de la sociologie américaine. A partir d'une définition minimale de la ville par la taille, la densité et l'hétérogénéité de son peuplement, WIRTH identifie les invariants du "phénomène urbain comme mode de vie" : anonymat et superficialité des relations sociales : multiplicité et segmentation des liens communautaires traditionnels par l'association à base rationnelle, par les mécanismes de délégation et de représentation ; développement conjoint de l'individualisme et des phénomènes de masse. Vision synthétique de ce qui fait l'essence de la vie citadine, ou généralisation contestable des particularités d'une époque et d'un pays?  Toujours est-il que le modèle (repris maintes et maintes fois des deux côtés de l'Atlantique...) proposé par WIRTH représente encore aujourd'hui l'une des références majeures de la sociologie et de l'anthropologie urbaines. (Yves GRAFMEYER)

 

Louis WURTH, Le Ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 2006 ; Ideological Aspects of Social Disorganisation, dans American Sociological Review, n°4, 1940 ; The signifiance of Sociology, dans International Social Science Bulletin (UNESCO), volume 3, n°2, 1951.

Yves GRAFMEYER, Louis Wirth, dans Encyclopedia Universalis.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:50

   Ernest Watson BURGESS, canadien d'origine, est un sociologue américain dont l'oeuvre a contribué à fonder l'École de Chicago.

     Considéré comme le premier "jeune sociologue" de formation puisque les autres membres du département de sociologie ont rejoint celui-ci à travers d'autres disciplines, il mène une carrière de professeur sur cinq décennies, de 1916 à 1957. Même après sa retraite, il reste actif, co-auteur d'un ouvrage sur la sociologie urbaine avec Donald BOGUE en 1963.

    Ce fondateur de la sociologie moderne, crée l'"écologie sociale" avec son collègue Robert E.PARK, à partir de Chicago. Il préfère les aspects pratiques de la sociologie, plutôt que les enjeux théoriques, explorant et étudiant les phénomènes sociaux tels que la croissance urbaine, la criminalité, la délinquance, la violation de libération conditionnelle et le divorce. Il cherche à concevoir des outils fiables capable de supporter la prédiction de ces phénomènes. Il affirme que "La prédiction est le but des sciences sociales comme des sciences physiques" ou encore que sa contribution à la sociologie consiste à faire émerger celle-ci, à partir d'une philosophie de la société, en tant que science de la société. Il met sur pied différentes méthodes statistiques et analytiques pour améliorer ces prédictions.

       Il s'intéresse surtout à la possibilité de prédire des comportements individuels en se fondant sur des variations statistiques. C'est pourquoi, dès 1929, il étudie le "taux de réussite" des décisions de libération conditionnelles dans l'Illinois, entendu comme absence de récidive. La "méthode Burgess" devient rapidement célèbre, et est mise en oeuvre dans le système carcéral de l'Illinois. De nombreux sociologues s'essaient à la raffiner, donc Albert J. REISS, Lloyd OHLIN, Daniel GLASER, George VOLD (un élèvre de SUTHERLAND, qui s'inspire également des travaux d'ELEANOR et de Sheldon GLUECK).

     Écrite avec Robert PARK en 1921, l'Introduction à la science de la sociologie, constitue une des oeuvres les plus importantes de BURGESS. Ce manuel est devenu un ouvrage classique de référence, la "bible de la sociologie" (américaine), et défini les voies nouvelles et le cadre conceptuel pour la sociologie en train de se constituer et de s'écrire.

      Dans un autre ouvrage collaboratif, publié en 1925, The City, BURGESS et PARK propose une conception de la ville qui correspond largement au modèle des zones concentriques observables dans l'agglomération de Chicago auquel ils prête,t un caractère général. Ce modèle, dit "The Burgess Urban Land Model" ou "théorie des zones concentriques" suggère une forme de compétition économique pour réguler l'espace.

La croissance urbaine procède par extension, succession et concentration. En se développant, le centre des affaires recouvre progressivement ses pourtours, que des habitants les plus aisés abandonnent au profit de quartiers résidentiels périphériques. Ces derniers se trouvent séparés du centre par une "zone de transition" instable et souvent dégradée, que les immigrants les plus anciens tendent eux-mêmes à délaisser au fur et à mesure de leur intégration à la société d'accueil. La mobilité sous toutes ses formes (déplacements quotidiens, changements de résidence, etc) est l'une des manifestations les plus aisément repérables du métabolisme urbain. Véritable "pouls de l'agglomération", elle traduit les tensions permanentes entre des processus contradictoires de désorganisation et d'adaptation qui affectent aussi bien les individus que les institutions et les espaces urbains. Les divers pathologies urbaines, auxquelles BURGESS a personnellement consacré une bonne part de ses recherches, sont autant de perturbations qui affectent ce métabolisme lorsqu'il se trouve déséquilibré par une croissance trop rapide et par la confrontation de modèles culturels hétérogènes. Les analyses de la déviance, de la criminalité organisée, de la délinquance juvénile passent par une étude statistique de leur inscription dans les espaces urbains, préalable obligé à l'observation directe des conduites individuelles.

      De même, il publie en 1939 une étude sur les facteurs impliqués dans la réussite du mariage. Coécrit avec Leonard COTTRELL, l'ouvrage s'intitule Predicting Success or Failure in Mariage. Ce livre choque alors un certain nombre de commentateurs, notamment parce qu'il s'abstient de toute prise en compte du sentiment amoureux dans ce calcul prédictif. certains bien entendu s'empressent, pour dévaloriser l'ouvrage, de souligner que BURGESS lui-même est célibataire.

     BURGESS se penche aussi sur les populations de personnes âgées. Les résultats de ces travaux sont communiqués dans Aging in Western Societies publié en 1960.

     Les méthodes de recherche qualitative, comme les entrevues et l'examen ds documents personnels comptent, selon lui, comme des outils de recherche utiles et pertinents. Avec leur concours, un scientifique est mieux équipé pour comprendre les humains et ce que recouvre les phénomènes sociaux.

Moins enclin que PARK aux spéculations théoriques, BURGESS exerce une influence considérable sur les orientations méthodologiques de l'école de Chicago en donnant une forme opérationnelle aux concepts généraux de l'écologie humaine. Très attentif à la distribution spatiale des phénomènes sociaux, il contribue au développement des usages scientifiques de la cartographie et à l'amélioration des séries statistiques intra-urbaines produites par les services de recensement. Si l'on peut en faire à ce titre le précurseur des travaux de l'écologie factorielle, il n'en défend pas moins une position médiane dans le débat qui s'installe dès la fin des années 1920 entre les défenseurs des méthodes qualitatives et les partisans des techniques quantitatives. C'est en effet dans l'observation directe et dans le recours aux histoires de vie qu'il voit "la meilleure manière de comprendre les aspects subjectifs de l'existence urbaine", conformément au parti méthodologique ont l'école de Chicago est le plus couramment créditée. (Yves GRAFMEYER)

C'est par ces biographies que l'on peut le mieux appréhender des frontières territoriales, limites "réelles", qui correspondent rarement à une définition administrative et légale. La répartition des professions dans l'espace urbain échappe en grande partie à cette définition légale et administrative.

 

Ernest W. BURGESS, La croissance de la ville ; Introduction à un projet de recherche, dans L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Sous la direction de GRAFMEYER, YVES et Joseph ISAAC, Aubier, 2005 ; Contributions to Urban Sociology, University of Chicago Press, 1963.

Yves GRAFMEYER, Burgess Ernest W., dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 13:06

      Le sociologue américain Robert Ezra PARK est à l'origine de la première École de Chicago, d'après l'historiographie des sociologues qui se réclament de l'École. Journaliste avant d'être engagé par William T. Thomas à l'Université de Chicago, il doit sa formation à la psychologie et la philosophie à l'université Harvard, de 1898 à 1899, où il suit les cours de William JAMES. Il étudie ensuite en Europe quatre ans (Berlin, Strasbourg) avant de présenter un doctorat de psychologie et de philosophie à l'université de Heidelberg en 1903, sous la direction de Wihlelm WINDERLBAND. Parmi ses professeurs figure Georg SIMMEL, auteur d'une théorie sur le conflit.

 

 Une carrière académique qui débouche sur une nouvelle méthode de recherche

   De retour en États-Unis, il enseigne brièvement à l'Université de Harvard, avant d'être recruté à l'Université Tuskegee, université noire fondée par Booker T. WASHINGTON. Il devient son assistant et fait preuve d'un grand engagement contre le racisme. Sa vision de la situation des afro-américains du Sud des États-Unis relève toutefois d'une forme d'assimilationnisme (d'après une notice autobiographique), assimilationnisme auquel s'oppose d'ailleurs à l'époque la plus grande partie de l'establishment.

En 1914, après un passage par Hawaï et Pékin, Robert PARK quitte l'université Tuskegee pour celle de Chicago, d'abord comme assistant, puis comme professeur. Il est alors de ceux qui contribuent à fonder, en sociologie, cette École, qui révolutionne les méthodes de la sociologie en la faisant passer d'une discipline théorique à une discipline empirique.

Deux ans après son arrivée à l'université de Chicago, il publie en 1915 son premier article (La Ville, Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain). Ce texte célèbre définit les grandes orientations théoriques et la programmation scientifique de ce qui devient ensuite l'École de l'écologie humaine. "Laboratoire social" par excellence, la ville est pour PARK l'objet d'étude privilégié du sociologue. En continuité avec le travail du journaliste, les enquêtes ethnographiques doivent être multipliées pour saisir l'infinie diversité. Simultanément, l'intelligence de ces principes d'organisation appelle une approche de type écologique, sur le modèle de l'écologie naturelle qui étudie les relations entre les différentes espèces animales et végétales présentes sur un même territoire. L'intention de PARK est en effet de saisir dans toute leur complexité les rapports que les citadins entretiennent avec un milieu à la fois matériel et humain qu'ils ont eux-mêmes façonnés, et qui se transforme en permanence. (Yves GRAFMEYER)

Dans tout son parcours, il ne cesse de penser en journaliste comme sociologue et comme sociologue comme journaliste, avec un parcours sinueux, mêlant recherche scientifique et engagements politiques. Passionné par le développement des villes, il utilise toutes les ressources d'une discipline renouvelée dans ses pratiques pour en comprendre les règles.

      Robert PARK invente une nouvelle méthodologie des sciences sociales. Il conçoit l'apprentissage de la sociologie selon deux étapes :

- découverte du monde extérieur : il faut sortir des bibliothèques pour travailler sur des "données de première main" ;

- analyse de ces dernières données pour diagnostiquer les problèmes et repérer les lignes de force des l'évolution.

 En faisant cela, il relève deux défis : il met fin au conflit qui oppose alors les sociologues universitaires aux praticiens du terrain, tels que travailleurs sociaux, éducateurs... La justification des financeurs des études (bourses, subventions diverses), défendue par la classe dirigeante, est d'éviter les conflits sociaux et de mieux gérer le mouvement d'immigration. Au-delà, Robert PARK rend l'enquête sociale plus scientifique dans sa forme en créant une "écologie urbaine" dont le cadre conceptuel offre une meilleure structure aux enquêtes de terrain.

 

Une théorie spatiale : The city

    Mettant en oeuvre ses préceptes, Robert PARK publie en 1925 la synthèse de ses recherches urbaines menées avec Ernest BURGESS dans The City. Les deux chercheurs considèrent la ville comme un "laboratoire de recherche sur le comportement collectif". Elle est une sorte d'organisme vivant dont les espaces se différencient selon l'intensité des luttes entre les groupes qui y habitent et en fonction de la vigueur de la socialisation des individus déracinés qui s'y établissent.

Soumise à ces forces contradictoires, la ville devient une mosaïque de milieux et de micro-sociétés en perpétuel ajustement. Le sociologue définit ainsi pour Chicago, ville à la croissance très rapide et pôle industriel majeur, différentes zones concentriques à partir du centre, le "Loop", zones individualisées par la position sociale des habitants. Cette population évolue dans le temps au fur et à mesure de l'intégration des immigrants à la société américaine (on passe du "hobohemia" réservé aux marginaux aux zones résidentielles après un passage aux zones médianes propres aux classes moyennes en quelques générations). Cette évolution se traduit par des translations à l'intérieur de l'espace urbanisé et peut donc être cartographiée.

Pour PARK, la ville n'est en effet pas seulement la mosaïque de micromilieux dépeinte par maints urbanistes et ne se réduit par à la somme de ses quartiers. Elle est faite de tensions permanentes entre la mobilité et la fixation, lieu d'habitation sédentaire mais aussi endroit de circulation intense, entre le cosmopolitisme et l'enracinement local, entre la centralité et la vie de quartier. A la manière des espèces animales et végétales en situation de concurrence sur un même territoire, les espaces urbains et les communautés humaines qui les occupent se redéfinissent continuellement, selon des processus analogues à ceux identifiés par l'écologie naturelle (invasion, succession, symbiose...). Seule une observation ethnographique des conduites et des mentalités permet de comprendre pleinement le sens de ces changements. Par exemple, les itinéraires résidentiels des immigrants sont la traduction spatiale du "cycle des relations raciales" qui, selon PARK, conduit progressivement les nouveaux venus à l'assimilation. Tout en suscitant de nouvelles identités et de nouvelles appartenances, la grande ville tend à placer les relations sociales sous le signe de la mobilité, de la réserve et de la distance. Aussi le sociologue américain accorde-t-il une attention particulière aux figures de l'étranger, de l'immigrant, de l'"homme marginal" (titre d'un article de 1923), qui lui servent d'analyseurs privilégiés pour une anthropologie du citadin. (Yves GRAFMEYER)

  Les hypothèses formulées par PARK et son collègue E.W. BURGESS (1925, réédition 1967) permettent de comprendre notamment les regroupements ethniques et leurs évolutions spatio-temporelles si caractéristique de beaucoup de villes américaines : quartiers de premier établissement près des points d'entrée, quartiers de second établissement pour ceux qui ont réussi au plan économique, puis installation progressive dans des espaces de dispersion et de mélange social, où les derniers venus entrent en conflit avec des populations déjà installées qui, si elles voient échouer leurs réactions de rejet, finiront par abandonner les lieux.. Ce processus d'installation, déplacement, expulsion, ne joue pas seulement pour les groupes ethniques ; ils se manifestent aussi pour traduire les trajectoires professionnelles ou encore les phénomènes générationnels. Ainsi, les aires urbaines sont-elles chacune caractérisées par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé ; cette dominance fluctue dans le temps car, par le jeu des compétitions, on assiste à un processus de succession, accéléré par le taux élevé de mobilité sociale que connaît un milieu urbain vivant. Le dynamisme de la ville suppose ainsi de perpétuelles substitutions d'usages et d'usagers, de sorte que les équilibres sont toujours provisoires et instables. Cette hétérogénéité entre les quartiers et le mode de regroupements nouveaux qui y sont possibles autorisent une grande liberté pour les individus, toujours prêts à changer de localisation, à se regrouper selon des spécificités nouvelles et à multiplier les lieux de rencontres où manifester une identité de besoins, de tendances, de qualités ou de vices. Cette liberté est à l'origine de nombreuses situations de délinquance et de marginalité ; par ailleurs, de la désorganisation qu'elle suppose, peut naître de nouvelles formes d'organisation, supposées pallier la carence ou l'inefficacité des formes traditionnelles. A côté de ces divers aspects, PARK insiste encore sur le rôle de la communication comme forme d'interaction susceptible de garantir la vie des groupes dans l'anonymat urbain : dans cette perspective, il souligne l'importance des communautés locales, et montre le rôle qu'y jouent les organisations politiques et les Églises, tandis que la famille lui paraît subir d'importantes transformations, qui tendent à en modifier la signification. (Jean RÉMY et Liliane VOYE)

 

Un modèle de ville appelé à beaucoup de complément d'enquêtes

     Le modèle de Chicago, repris par BURGESS (The growth of city, 1925), HOYT (The structure of growth of Residential Neighbourhood in American Cities) et ULLMAN (avec C.S. HARRIS, The nature of Cities, 1945) se vérifie pour les États-Unis, mais parait plus inadapté aux situations européennes où la ségragation est moins concentrique que symétrique (à l'image de l'est et l'ouest de Paris et de sa banlieue).

Par ailleurs, si les auteurs de l'École de Chicago, PARK en tête, ont bien perçu divers processus liés aux modes d'appartenance spatiale et s'ils mettent clairement en évidence le rôle de l'espace dans les modalités de composition sociale, leur interprétation s'arrête là et ne les amène pas à s'interroger sur les présupposés d'une telle situation. Leur démarche qui s'insère dans une perspective libérale, leur fait accepter le concept de "naturel" comme un concept de légitimation, alors que, dans la mesure où il clôt la démarche analytique, il s'avère jouer, et cela se vérifie pour les continuateurs de PARK, comme un concept de voilement. C'est d'ailleurs souvent qu'il a été interprété en France. Mais il est possible, selon des auteurs comme Jean RÉMY et Liliane VOYE (professeurs à l'université catholique de Louvain) de conserver tout l'acquis analytique de l'École de Chicago pour l'intégrer dans un modèle interprétatif plus complexe et plus global. Tout son intérêt apparaît alors et s'amplifie encore lorsqu'on reconnaît qu'on lui doit la mise au point d'importantes modalités d'observation participante et d'études biographiques, composant l'analyse quantitative et qualitative.

 

 

 

Sous la direction d'Yves GRAFMEYER et Isaac JOSEPH, L'école de Chicago - naissance de l'écologie urbaine, Aubier, 1990 (réédition de l'ouvrage paru auparavant aux éditions du Camp urbain, CRU, 1979). Cet ouvrage comporte une traduction partielle de The City. Commentaires de Edwy PLENEL et de Geraldine MUHLMAN, Le journaliste et le sociologue, Seuil, 2008. Cet ouvrage comporte une traduction de certains articles de Robert PARK. Suzie GUTH, De strasbourg à Chicago : Robert E. Park et l'assimilation des noirs americains, dans Revue des sciences sociales, n°40, 2008.

Yves GRAFMEYER, Robert Ezra PARK, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 07:56

    Maints auteurs, dans la littérature récente, mentionnent le fait que l'école de Chicago... n'existe pas, ou plutôt qu'elle n'existe que parce qu'on en parle. A l'instar des French Studies aux États-Unis, où elles n'existent que par importation et déformation d'idées nées en France, l'École de Chicago est une sorte d'étiquette inventée après-coups, par plusieurs générations successives de sociologues nord-américains qui avaient besoin du secours de leurs prédécesseurs dans leurs combats intellectuels du moment. Ce qui rend bien entendu difficile l'exposé des positions des membres désignés de cette École (Christian TOPALOV).

     Le cadre en est en tout cas l'université de Chicago, jeune institution qui ouvre ses portes en 1882 grâce à une dotation du magnat du pétrole Joh D. ROCKFELLER, dans la métropole du Middle West qui connait alors une vertigineuse ascension, notamment par la délivrance généreuse des bourses d'études et l'ouverture large des champs possibles d'investigation sociologique. Cette ville voir d'ailleurs naitre au moins trois autres "écoles de Chicago" : en architecture - avec notamment William Le Baron JENNEY (1832-1907); constructeur de gratte-ciel à ossature d'acier, et le fonctionnaliste Louis H. SULLIVAN (1856-1924) -, en philosophie - avec John DEWEY (1859-1952), George H. MEAD (1863-1931) et le courant pragmatiste -, plus tard en science économique - avec Milton FRIEDMAN (né en 1912), chef de file du monétarisme, et une université pépinière de prix Nobel, marquée par l'enseignement d'économistes libéraux. Pour ce qui est des sociologues, ceux qui se trouvent plus tard inclus dans la plupart des définitions de l'École : Robert E. PARK (1864-1944) et Ernest W. BURGESS (1886-1966), ne se considèrent pas comme formant une "école" avec leurs étudiants pourtant nombreux dans les années 1920, ni ne sont considérés comme tels par leurs contemporains. Louis WIRTH (1897-1952), un de leurs plus proches élèves, "était (vers la fin de sa vie) constamment ébahi de s'entendre dire qu'il faisait partie de l'école de sociologie de Chicago, car il ne pouvait pas imaginer ce qu'il avait de commun avec tous ces autres gens" (Howard S. BECKER, né en 1928). Cet ébahissement est sans doute aussi important que celui de Michel FOUCAULT et d'autres, mis dans la catégorie des "French Studies" dans le retour qu'ils pouvaient avoir du développement de leurs idées aux États-Unis...

     Contrairement au continent européen, et de manière analogue mais pas tout à fait semblable à l'Angleterre, la sociologie américaine ne s'est pas développée parallèlement à une diffusion des idées socialistes, et encore moins marxistes. Les idées d'inspiration marxienne ont toujours eu des difficulté à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis (elles y sont surtout le fait du mouvement ouvrier lui-même, avec avant la deuxième guerre mondiale, un parti communiste actif). Les premiers centres de recherche sociologiques universitaires s'installent dans des universités financées et même créées par des industriels et autres capitalistes. L'exemple le plus frappant en est justement l'École de Chicago. L'ambiance n'est guère plus propice à l'élaboration d'une sociologie marxienne dans les universités d'État. Dans ces conditions, les penseurs anticonformistes ou radicaux ne peuvent s'établir véritablement en milieu universitaire. Et la tradition de l'École de Chicago s'inscrit plutôt dans un pragmatisme qui privilégie la méthode expérimentale et une conception instrumentale de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. La vérité se construit au cours d'un échange, et les interactionnistes diraient dans le cadre des interactions...

  Pour rester dans une catégorisation usuelle, à défaut d'être très rigoureuse, l'École de Chicago a connu au moins trois naissances au cours desquelles d'ailleurs se forge des pratiques sociologiques novatrices.

 

Première "naissance"

     La première naissance date des années 1951-1952. Le département de sociologie de l'université connait alors une crise profonde, du fait notamment de la montée en puissance des deux concurrents qui se partagent la scène sociologique nord-américaine au moins jusqu'à la fin des années 1970 : à Harvard, la théorie fonctionnaliste de Talcott PARSONS, et, à Columbia, la sociologie quantitative formalisée par Paul F. LAZARSFELD. Sommés de redéfinir un projet par les autorités de leur université, soucieuses de sa renommée, vecteur de bourses et de subventions, les sociologues de Chicago se mettent à envisager qu'il avait existé, dans les années 1920-1930, une "école de sociologie de Chicago"...

Tous sont d'accord sur l'idée qu'elle s'opposait aux abstractions à la Parsons et qu'elle trouvait une partie de son inspiration dans les travaux de R.E. PARK (1864-1944), un élève de Georg SIMMEL mais, pour le reste, ils différent sur sa définition. Pour E. BURGESS, il s'agissait de l'écologie humaine - l'étude de la disposition des groupes humains dans l'espace et des lois d'évolution de ces arrangements -, discipline définie par PARK au début des années 1920 et qui avait évolué vers un usage intensif des statistiques et des modèles formalisés, auquel s'était largement ralliée Roderick D. MCKENZIE (1885-1940), un des premiers élèves de PARK. Pour Herbert BLUMER (1900-1987), en revanche, qui avait été le protégé d'Elsworth FARIS (1874-1953), ministre baptiste féru de psychologie sociale et longtemps chef du département (1926-1939), il s'agissait d'une théorie de l'interaction entre les individus et les groupes. Pour WIRTH enfin, dont les fonctions de chef de département imposaient une position aussi fédératrice que possible, l'école pouvait se définir par le primat du "travail de terrain", c'est-à-dire de l'observation in situ des phénomènes sociaux - notion récemment empruntée aux anthropologues.

 

Deuxième "naissance"

   Si ces débats internes font naître une étiquette, celle-ci n'entre vraiment en usage qu'une douzaine d'années plus tard. Une deuxième naissance de l'école de Chicago résulte du travail réalisé par Morris JANOWITZ (1919-1988) entre 1964 et 1973 pour façonner l'image du département de sociologie de Chicago en éditant ou rééditant une large gamme de travaux réalisés depuis les années 1910. C'est aussi dans sa collection Heritage of Sociology qu'est publiée la première histoire de l'école de Chicago. A un moment où C. Wright MILLS constate la domination sans partage sur la sociologie nord-américaine de "la grande thérorie" et de l'empirisme abstrait", cette entreprise a pour but de faire sortir de l'oubli les sociologues de Chicago. Mais entre-temps, à Chicago même, les partisans du "travail de terrain" ont pardi la bataille au profit de diverses variantes de la sociologie quantitative. Une nouvelle définition de la sociologie de Chicago en résulte, caractérisée par l'éclectisme des inspirations, la modernité méthodologique et l'investissement dans les études urbaines. Si la génération des fondateurs du département - sauf Albion W. SMALL (1854-1926) est entièrement ignorée, tous les enseignants actifs entre 1915 et les années 1930, ainsi que nombre de leurs élèves - mais ni BLUMER, ni HUGHES, tous deux partis et perdants - sont au palmarès quelle qu'eût été l'orientation particulière de leurs travaux. Ainsi, le promoteur de la statistique, William F. OGBURN (1886-1959) aussi bien que le psychologue social George H. MEAD sont annexés à un héritage constitué pour l'essentiel des études empiriques sur la ville, la criminalité ou les relations inter-ethniques. Le succès de l'action de JANOWITZ est spectaculaire : la notion qu'il ait existé une école de Chicago - avec une part de flagornerie intellectuelle sans doute et une part de révision de la véritable histoire et du parcours réel des sociologues ainsi amalgamés - fait alors son apparition dans les histoires de la sociologie et les manuels aux États-Unis, puis dans le monde entier - en France, en 1979. On peut noter qu'il n'y a guère d'écart de nature dans la "reconstitution historique" entre cette histoire de la sociologie et n'importe quelle histoire nationale... Sauf sans doute, quelques troubles peuvent naitre de faire coexister des études à orientation intellectuelle, voire idéologique très distante...

 

Troisième 'naissance"

    Pendant ce temps, se développe un mouvement intellectuel qui aboutit à une troisième naissance de l'école de Chicago avec le recours à l'étiquette "interactionnisme symbolique", avancée par BLUMER en 1937 pour désigner les travaux qui privilégient le rôle des relations interindividuelles dans la formation des normes sociales. Porté par de jeunes sociologues principalement californiens, dont certains sont formés à Chicago même, ce mouvement décide de réunir BLUMER et Everett C. HUGHES (1897-1983) qui, élèves respectivement de FARIS et de PARK, n'ont pourtant pas grand chose de commun, et plusieurs de leurs propres élèves, notamment Anselm L. STRAUSS (1916-1996), Erwing GOFFMAN (1922-1982) et Howard S. BECKER. L'étiquette "interactionnisme symbolique" qui regroupe désormais ces auteurs et quelques autres, se solidifie à la fin des années 1960, donnant lieu à la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction (1974) et à la notion qu'il s'agit là d'une "seconde école de Chicago". Cela implique une redéfinition de la "première", en sélectionnant cette fois des fondations philosophiques (DEWEY et MEAD) aussi bien que sociologiques (THOMAS et PARK), en même temps que les plus ethnographiques des années 1920 et 1930 - BURGESS disparait au passage. C'est sous cette troisième espèce que l'école de Chicago se présente généralement aujourd'hui sur le marché sociologique français. On peut concevoir que l'étudiant qui ne se veut pas naïf au point d'assimiler la présentation de son tout premier manuel de sociologie, en ait un peu le tournis...

    Sans doute faut-il préférer à la notion d'"école de Chicago, dont les usages stratégiques rendent par trop incertain le contenu, celle de "tradition sociologique de Chicago", comme y invite l'ouvrage de Jean-Michel CHAPOULIE (2001). Ce vocabulaire permet de faire l'économie d'une impossible définition, pour centrer l'attention sur la transmission d'en ensemble de thèmes et de pratiques et sur ses transformations au cours du temps. C'est sur cette base que l'on peut renouer avec le récit historique (et des filiations intellectuelles un peu plus solides, dans toute cette bataille idéologico-éditoriale...) en partant de PARK et de BURGESS - faute de pouvoir remonter à la première génération des fondateurs du département - et en suivant certains développement jusqu'aux années 1960. C'est aussi l'option prise par Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL dans la présentation de la conjoncture de la sociologie américaine vers 1950 pour aboutir à l'examen de ce très large courant qu'est l'interactionnisme.

 

Nouvelles pratiques sociologiques

      Pourquoi à Chicago? C'est qu'à la première de la première et de la deuxième naissance, elle connait une urbanisation extrêmement rapide qui s'opère sur fond de déracinements multiples, d'extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Cette ville est aussi le lieu emblématique de la confrontation des origines et des cultures, ainsi que le symbole, dans tout le pays, de la délinquance et de la criminalité organisée. C'est pour les sociologues qui s'y rassemblent, un véritable "laboratoire social" (selon l'expression de Robert E. PARK)

     Un lien étroit s'établit depuis le début des années 1920, dès la fondation de l'université, entre celle-ci et les groupes réformateurs locaux : professionnels du travail social, activistes de la réforme des prisons ou de la gestion municipale, plus tard mouvements pour l'organisation des quartiers ou pour la planification urbaine. Ces interactions procurent aux universitaires à la fois des questions, des informations de toute sorte sur les quartiers et les groupes populaires, et des méthodes pour observer ceux-ci. C'est ainsi que la préoccupation centrale des sociologues est de déterminer les causes de la "désorganisation sociale" dans la grande ville et les moyens d'y remédier : question réformatrice traduite en question sociologique par la médiation d'un concept.

Entre parenthèses, c'est également pas ce biais que la question sociale, dans une société rétive aux idées socialisantes, se taille une place centrale dans les préoccupations de nombreux décideurs politiques et économiques, qui seraient, sinon, uniquement préoccupés par les profits des industriels et des commerçants.

   Les étudiants envoyés dans les années 1920 à la découverte de la grande ville recueillent beaucoup de leurs données auprès des travailleurs sociaux, des tribunaux, de la police, des églises. BURGESS fait reporter systématiquement toutes ces informations sur des cartes. PARK, qui avait été journaliste, recommande de faire des interviews auprès des autorités, de récolter des documents dans les administrations, d'étudier la presse. Dans certains cas, il préconise des "études de cas" pour lesquelles l'enquêteur fait écrire aux sujets des récits de vie - technique inaugurée par William I. THOMAS (1863)1947) lors de son étude sur les Polonais immigrés à Chicago (publiée en 1918-1920) et reprise par la suite, notamment avec des délinquants. En revanche, la participation directe et prolongée de l'étudiant aux situations dont il soit rendre compte (Nels ANDERSON, sans abris, 1923 ou Paul G. GRESSEY, dancings, 1932) reste exceptionnelle. C'est seulement vers la fin des années 1940 que la notion de "travail de terrain" commence à être utilisée à Chicago par des sociologues : jusque-là, l'essentiel de leurs méthodes est un emprunt direct au travail social et au journalisme.

  Le département de sociologie de Chicago, d'autre part, est depuis la création de l'American Journal of Sociology (1895), puis de l'American Sociological Society (1905), au centre des institutions savantes de la discipline. Une des tâches des sociologues universitaires d'alors est de se distinguer des amateurs de science sociale qui font obstacle à la professionnalisation de leur discipline : pour fonder leur revendication de scientificité, il leur faut de la théorie. Si les constructions abstraites (notamment les grands récits évolutionnistes) ne manquent pas dans la sociologie universitaire de l'époque, PARK et BURGESS doivent asseoir leur science sur une théorie compatible avec leur pratique d'observation du monde social. Ils reprennent de Charles Horton COLLEY (1864-1929) la notion de "contrôle social" et de "groupes primaires" (ceux où le contrôle social s'exerce par des rapports de face-à-face) et "secondaires". THOMAS leur fournit la notion de "définition de la situation", qui permet de centrer l'attention sur la façon dont l'individu, compte tenu de son histoire propre, se représente l'ordre social en vue d'y agir. Au début des années 1920, PARK trouve une solution plus globale en se réclamant de l'"écologie humaine" : il transfère aux groupes humains le vocabulaire et les modèles élaborés par l'éconologie végétale et animale - disciplines qui étudient alors les modalités de la concurrence et de la coexistence des espèces sur des territoires. MC KENZIE développe cette théorie à l'échelle interrégionale, BURGESS à propos de la grande ville : dès 1924, ce dernier propose un modèle écologique de la croissance urbaine en zones concentriques qui alimente les débats savants pendant plusieurs décennies. L'écologie humaine est, en effet, l'un des héritages les plus durable de la tradition sociologique de Chicago car elle est réutilisable, dans des modalités de plus en plus formalisées et quantifiées, par les nouvelles pratiques de planification territoriale apparues avec le New Deal, puis relancées avec la planification urbaine des années 1950 et 1960.

Il va sans dire que cette sociologie, alors qu'elle enquête et s'applique sur des situations sociales difficiles et des classes sociales en lutte dans la société, et notamment dans le cadre urbain, qu'il s'agit d'éviter tout rapprochement dans le vocabulaire avec l'idéologie socialisante ou, pire aux yeux de beaucoup aux États-Unis, l'idéologie dite "communiste". Discuter de l'écologie humaine évite de se livrer à une critique du capitalisme, et isoler les aspects sociaux en parlant très peu de politique économique. Débattre des "groupes", ce n'est pas débattre de "classes" et cerner les causes de dysfonction sociale permet de considérer que la société libérale aux entrepreneurs privés reste la société la meilleure... Toutefois, les conditions de la réalité sociale ne permet pas toujours l'inexistence de certaines proximités idéologiques, car, même en l'absence de vocabulaire commun, sociologues réformateurs et partisans révolutionnaires peuvent finir par se rencontrer sur le diagnostic et sur le sens des évolutions à promouvoir...

   Toujours est-il que l'interactionnisme se développe par les grandes enquêtes, dont la plupart se réalisent à Chicago ou les environs et qui permettent d'élaborer des modèles d'interactions voulant répondre aux questions des autorité sur les causes de phénomène de délinquance notamment et les solutions à leur apporter. Les réponses apportées reprennent largement le point de vue des réformateurs sur les quartiers pauvres et le rôle néfaste des taudis. Mais en même temps, leur revendication de scientificité implique une neutralité inhabituelle sur le front de la morale : il ne s'agit plus tant de condamner que de comprendre les causes du mal. Les travaux des années 1920 et 1930 ouvrent la porte à des évolutions ultérieures, dont la plupart sont liées à Chicago. La mise en lumière de la "criminalité en col blanc" (SUTHERLAND, 1949) desserre la relation supposé entre crime et quartiers pauvres ; la description fine de l'ordre social et moral qui régit les bandes de jeunes (William F.. WHYTE, 1943) autorise une vue moins unilatérale des cultures populaires. La formulation de l'étiquetage dénaturalise la notion de malade mental (GOFFMAN, 1961) ou de délinquant (Howard S. BECKER, 1963)  pour en faire le résultat de l'interaction d'un sujet avec les institutions de soins, de surveillance et de répression. (TOPALOV)

 

Une tradition de Chicago

   Une autre manière de comprendre le travail de l'école de Chicago, outre l'effet que peut produire le rapprochement de travaux pas forcément réalisés dans la même optique ou le même esprit, est de resituer le parcours de certains auteurs - pris ou pas dans le même conte historique, "utilisé" ou pas dans la grande bataille pour l'hégémonie dans le monde des sociologues, tandis que s'affirment les pratiques universitaires (ou à défaut les autorités étatiques, mais cela, dans une très moins grande mesure par rapport aux Européens, la voie judiciaire étant bien entendu toujours aussi utilisée pour viser les publications jugées non scientifiques ou plagiaires...) pour monopoliser intellectuellement et pratiquement la profession de sociologue... Les références sont alors plutôt John DEWEY (1859-1952) qui s'illustre dans une première tentative s'inspirant du pragmatisme pour fonder ce qu'on appelle plus justement alors la tradition de Chicago, lui-même prenant sa source dans les travaux du logicien C.S. PEIRCE (1839-1914) et l'utilitarisme de W. JAMES (1842-1910). Là comme ailleurs, prendre des "ancêtres" ancrent la légitimité, surtout lorsque les auteurs choisissent les mêmes principes d'élaboration de leur pensée chez ces mêmes prédécesseurs.

Les pragmatiques privilégient la méthode expérimentale et la conception instrumentaliste de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. A ce titre, aussi bien les idées scientifiques que les idées quotidiennes sont basées sur l'expérience. La vérité se construit au cours d'un échange.

Parmi ces auteurs qui marquent la postérité de Chicago se trouve G.H. MEAD (1863-1931). Il comprend la société comme un système de communications interindividuelles et signifiantes. Un recueil posthume de ses cours, L'esprit, le soi et la société (1934) développe un certain nombre de thèses reprises par les interactionnistes, notamment l'idée que la société n'est pas toute donnée, mais se construit sans cesse à travers la dynamique des actes sociaux ou échanges entre les personnes : les interactions. MEAD lui-même s'inspire de H. COOLEY (1869-1939) qui introduit la fameuse notion de rôle social et conçoit le Soi comme issu des interactions sociales.

Parallèlement à l'enseignement de MEAD se met en place à Chicago cette tendance appelée École de Chicago, sous la direction de W.I TOMAS (1863-1944), R.E. PARK (1864-1944), E. BURGESS, R. MCKENZIE, mentionnés dans une sorte d'auto-historiographie... Ils privilégient l'étude de la ville, du phénomène de l'immigration et de la désintégration sociale. Ce qui caractérise tous ces auteurs, et c'est, entre autres, ce qui permet de les regrouper sous la même bannière, c'est son pragmatisme, le travail de terrain délibéré et la volonté de comprendre l'ordre social et ses dysfonctionnements pour y porter remède grâce à l'action des travailleurs sociaux encadrés par les sociologues. (Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL).

 

L'école de Chicago défaite par la sociologie quantitative

   On peut présenter le long conflit "professionnel" au sein de la sociologie nord-américaine comme une concurrence entre deux tendances très personnalisées du début du XXe siècle : THOMAS et ZNANIECKI (Le paysan polonais...) d'une part et Samuel STOUFFER (The American Soldier, 1949). L'un inaugure une série de recherches qualitatives et de publications qui constituent le patrimoine de Chicago : l'autre marque la fin de l'époque précédente et représente le tournant quantitativiste de la sociologie américaine. L'oeuvre de STOUFFER représente un tournant dans l'histoire de la sociologie dans la mesure où elle est la première tentative de modélisation mathématique de la vie sociale. A partir de 1940, la sociologie américaine connait un développement considérable des techniques quantitatives sous l'impulsion des contrats d'études financés par l'armée américaine. Les chefs de file de l'université Columbia (dont Robert MERTON et Paul LAZARSFELD, directeur des enquêtes) renforcent leur prestige et leur pouvoir, exerçant progressivement un "impérialisme" théorique et méthodologique. Ainsi, l'école fonctionnaliste, fortement implantée à Columbia et Harvard commencent à exercer sa domination (voire sa censure comme y fait allusion H.BECKER en 1986). Cette montée en puissance de la sociologie quantitative coïncide avec l'extinction de la deuxième génération de chercheurs à Chicago : BURGESS prend sa retraite en 1951, WIRTH meurt en 1952 et BLUMER part en 1952 à Berkeley.

 

Yves GRAFMEYER, L'école de Chicago, Presses Universitaires de Grenoble, 1978, Champs Flammarion, 2004. Alain COULON, L'école de Chicago, PUF, collection Que sais-je?, 1992. Jean-Michel CHAPOULIE, La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001. Jean PENEFF, Le goût de l'observation, Éditions La Découverte, 2009. Sous la direction de D. CEFAÏ, L'Enquête de terrain, La Découverte, 2003.

Christian TOPALOV, L'école de Chicago, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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