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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 14:47

        Sous-tiré Le jeu trouble des identités, le livre de la spécialiste de relations internationales et professeur au Département de science politique de l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, visite à la fois l'histoire de la seconde guerre mondiale et l'histoire du cinéma.

Comme l'écrit dans une préface Christophe MALAVOY, comédien, réalisateur et auteur, "le conflit de la Deuxième Guerre mondiale a donné aux cinéastes une matière hors norme pour témoigner de la tragique destinée d'un monde précipité vers le chaos. La propension de l'homme à détruire son milieu naturel, à ruiner son avenir, est incommensurable et vertigineuse. L'homme détruit, pille, saccage, épuise, exploite sans vergogne, sa frénésie à tuer est insatiable, sans limites, rien ne l'arrête... (...) le cinéma nous a livré des images saisissantes de cet appétit dévastateur. (...)". Assumant une hétérodoxie et un bricolage méthodologique, l'auteure "a pour ambition de restituer dans un seul mouvement d'analyse ce qui se joue aussi bien sur la scène mondiale que ce qui bouleverse l'économie psychique des individus." "Nous considérons que ces deux dimensions ne devraient jamais être dissociées car il s'agit d'une même configuration sociohistorique. En fait, il n'y a guère que cette épistémologie du mixing micro/macro qui permette de mettre en oeuvre une sociologie compréhensive au sens wébérien du terme."

        Dans son Introduction, l'auteure justifie son propos : "Pourquoi recourir à des matériaux cinématographiques pour aborder ce moment historique exceptionnel? Nous faisons l'hypothèse que la transposition, le "mentir vrai" (Aragon) sur lequel se fonde toute création artistique est beaucoup plus à même de restituer la vérité d'un tel événement qu'une simple analyse savante se limitant aux protocoles traditionnels. Nous considérons que la création de personnages imaginaires peut parfois permettre de gagner en puissance explicative face à la saisie de témoignages qui - en raison même de leur singularité -, portent en eux une logique d'enfermement. Enfin, nous postulons que le vraisemblable peut s'avérer d'une acuité bien supérieure au vrai, au point de conquérir le statut paradigmatique d'un idéal-type wébérien et de revêtir ainsi une valeur d'universalité. En d'autres termes, en recourant à des oeuvres de fiction plutôt qu'uniquement à des archives ou à des matériaux classiques propres aux sciences sociales telles que la prosopographie, les entretiens non directifs ou bien encore le recoupement de données statistiques, nous nous approchons au plus près du politiquement indicible.

Comme la littérature, le cinéma d'auteur a pour ambition "d'écrire le réel et non de le décrire" (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, 1992), de le transposer de manière telle qu'il le rende plus intelligible et universel. Il opère ainsi un saut qui fait "trembler le sens" et peut faire surgir de fortes potentialités conceptuelles. Ce faisant, le septième art offre la possibilité d'échapper à une recherche académique trop étroite grâce au travail de transposition artistique et d'inventions formelles accompli dans nombre de ces créations. En effet, force est de constater que la singularité de l'expression cinématographique permet d'appréhender une réalité subjective et de rendre compte de manière plus compréhensive de la complexité de ce moment historique."

     La sélection de 20 oeuvres classiques de différentes nationalités - emblématiques de cette production cinématographique) réparties en quatre chapitres et deux parties (le règne de l'anomie ; la fragilité des rôles ; les solidarités combattantes ; l'altérité libératrice) permet à l'auteure d'appuyer sa démonstration, en détaillant le contexte et le propos de chacune d'entre elles. Ainsi d'Allemagne, année zéro, de Roberto ROSSELLINI (1948) à Monsieur Klein, de Joseph LOSEY, en faisant ce parcours qui est celui de l'évolution même de la seconde guerre mondiale, Josepha LAROCHE, qui a bien conscience de puiser là dans une très vaste cinématographie, , sans vouloir du tout établir une typologie des oeuvres non plus, entend se limiter "à la question identitaire présente sous bien des formes dans quantité de films." "En effet, le concept d'identité offre l'avantage de saisir dans un même mouvement d'analyse les échelles micro et macro du politique. Il permet par exemple d'aborder aussi bien la définition de soi que celle de la nation, tout en mettant en exergue les intrications existant entre les deux niveaux. L'identité embrasse toutes les dimensions de la vie d'une société et renvoie en outre à son histoire. Elle marque la singularité en forgeant un sentiment d'appartenance commun et en créant, à ce titre, du lien entre les acteurs sociaux. Décliner son identité implique donc tout à la fois de s'identifier et d'être identifié dans un ensemble plus large."

Les identités, poursuit-elle, "ne se présentent pas comme des réalités intangibles, des données immuables qu'il s'agirait d'essentialiser, loin s'en faut.  Ce sont au contraire des construits sociaux qui évoluent dans le temps, se transforment au gré des interactions sociales et des événements. Elles procèdent d'un travail incessant de construction, de représentations et d'images. En fonction de tel ou tel dessein politique, on voit se mettre en place des stratégies identitaires plus ou moins différenciées qui permettent de mobiliser autour d'une cause. L'on observe par ailleurs des résistances identitaires qui sont parfois affichées - voire revendiquées - comme autant de ressources destinées à étayer et caractériser un combat politique.

Si cette notion d'identité tient un rôle si considérable dans la vie politique, c'est précisément en raison des ambiguïtés dont elle est porteuse. En effet, elle affirme autant du commun et du permanent entre les individus qu'elle garantit à chacun une spécificité. Paradoxalement, elle connote un ensemble de traits stables, tout en revêtant dans le même temps des significations fluides et plurielles qui peuvent s'avérer le cas échéant contradictoires en raison d'allégeances multiples (militantes, religieuses, politiques, familiales, ethniques, transnationales) susceptibles d'entrer en concurrence, sinon en opposition frontale. A fortiori, on comprend aisément que les identités ne sauraient se vivre pareillement dans une conjoncture routinière ou dans des circonstances historiques d'ordre exceptionnel, comme par exemple un conflit international.

Ainsi en a-il été de la Deuxième Guerre mondiale. Durant cette séquence historique, les gens ont été traversés par des contradictions et des déchirements d'une extrême intensité. Plus que jamais, la question s'est posée pour eux de savoir, qui ils étaient vraiment et plus encore qui était qui? Plus que jamais, toute identité qui se déclinait clairement impliquait à l'époque une prise de risque qui pouvait s'avérer mortelle." Nul doute que l'auteure a bien plus à l'esprit les tourments des résistants ou des collaborateurs dans des pays occupés que ceux des soldats habitués à obéir aux ordres, quoique parmi eux, des questionnements, dans un camp comme dans l'autre, se sont fait jour au gré des batailles gagnées ou perdues. "Quant aux assignations identitaires, elles ont proliféré et connu quantité d'inversions dues aux retournements de rapports de force particulièrement instables. Finalement, elles ont souvent eu pour conséquence de fragiliser la vie d'un grand nombre d'individus. (...) La Deuxième guerre mondiale a favorisé (...) un jeu trouble des identités. (...), elle a suscité de nouvelles affiliations, certains s'identifiant dans le conflit à tel ou tel leader politique, ou bien défendant telle ou telle idéologie; tandis que d'autres se tenaient plutôt en retrait, cherchant au contraire à se désaffilier. Enfin, des acteurs sociaux se sont retrouvés dessaisis - parfois avec la plus extrême des violences - de tous les liens qui leur avait permis jusque-là d'être intégrés à un collectif et de manifester par là même leur attachement à différentes allégeances, à commencer par celle envers leur nation. Autant dire que ce conflit planétaire a désorganisé - et souvent détruit - aussi bien les fondements des sociétés belligérantes que les parcours individuels."

    

Josepha LAROCHE, La Deuxième Guerre mondiale au cinéma, Le jeu trouble des identités, L'Harmattan, collection Chaos international, 2017, 190 pages.

 

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 15:09

   Rappelons tout d'abord que la politique comparée est un domaine d'étude de la science politique et plus largement des sciences sociales. Elle tente de répondre à des questions politiques en appliquant une méthodologie rigoureuse. La politique comparée emprunte une démarche typologique qui cherche à classifier et théoriser les différents phénomènes politiques. Selon le politologue Giovanni SARTORI, "Classifier, c'est ordonner un univers donné en classes qui sont mutuellement exclusives et collectivement exhaustives. Les classifications permettent donc d'établir ce qui est le même et ce qui ne l'est pas." (Revue internationale de politique comparée, volume 1, n°1, 1994). Rappelons également que les pères fondateurs tels TOCQUEVILLE, MARX, WEBER ou DURKHEIM sont les premiers comparatistes à utiliser l'approche historique, qui n'est pas seulement narration mais surtout analyse critique.

    La Revue internationale de politique comparée répond à un double besoin à la fois théorique et pratique, selon ses fondateurs. "Développer l'analyse comparée, c'est faire progresser la scientificité de la science politique. Comparer permet d'expliquer les effets spécifiques des structures et des processus politiques indépendamment de leurs conditions d'environnement. La vie politique ne cesse par ailleurs de s'internationaliser. La politique comparée aide à mieux discerner ce qui relève des comportements généraux et des singularités. Elle offre de ce fait aux décideurs des bases plus sûres pour développer leurs politiques."

Première revue de politique comparée dans le monde francophone, elle permet à ses spécialistes d'atteindre une audience dans la communauté scientifique internationale tout en publiant dans leur langue. Elle souhaite visualiser l'effort qui se fait dans ce domaine - notamment dans les pays francophones -, et contribuer par là la marche cumulative de la science.

     La Revue bénéficie du soutien de l'Institut de Sciences Politique Louvain-Europe (UCL), des Instituts d'Études d'Aix en Provence, de Bordeaux et de Lille, du Programme de recherche sur la Gouvernance européenne (Université du Luxembourg) et de l'Université catholique de Lille. Elle est publiée avec le concours du CNRS français et du Fonds national de la recherche scientifique de la Communauté française de Belgique.

    Éditée par De Boeck Spérieur, la Revue est dotée d'un comité de rédaction dirigé par Virginie VAN INGELGOM et Karine VERSTRAETEN.

     Sa parution ne suit pas une périodicité régulière, bien que se voulant trimestrielle, et la revue alterne les numéros à thème et les Varia.

   Ainsi le numéro 2018/1-2 (volume 25), porte sur Liban, Syrie, Circulations et réactivations des réseaux militants en guerre, où plusieurs articles portent sur les conséquences de la guerre syrienne sur le Liban.

   Le numéro 2015/4 (volume 22) portait sur Après-guerre : mémoire versus réconciliation, avec un Avant-propos de Valérie ROSOUX, et des contributions de Philippe PERCHOC, Sarah GENSBURGER et d'Yves SCHEMEIL. On pouvait lire dans l'Avant-propos : "Après la guerre, les urgences se bousculent. reconstruire, gouverner, juger, se projeter à nouveau. Entre ces priorités difficiles à départager, une question s'immisce : comment passer de l'événement au récit quand il s'agit de dire l'horreur, l'abject, l'inavouable? Comment favoriser l'émergence d'un récit commun qui fasse une place à toutes les parties en dépit des conflits qui les ont déchirés? Telles sont les questions qui balisent un pan des recherches consacrées à l'après-guerre. Le terrain est en grande partie défriché. Il est traversé par une question fondamentale : peut-on "réparer l'histoire"? L'interrogation est à la fois politique et morale. Elle se décline sur tous les tons : comment "rectifier", "compenser", "restituer" après le crime? Comment prendre au sérieux l'injustice passée? Ce questionnement prend l'allure d'un défi qui s'apparente plus à un horizon d'attentes qu'à un plan stratégique - le premier demeurant dans le paysage, tandis que le second est en principe susceptible d'être atteint.

Pour faire face à ce défi, praticiens et chercheurs se positionnent souvent de manière normative. L'ambition de ce numéro spécial est différente. Plutôt que de suggérer un modèle qui relèverait d'une forme de prêt-à-penser post-conflit, il s'agit d'aborder la question de manière pragmatique. Les contributions rassemblées se concentrent sur le poids et les usages politiques du passé. C'est à partir d'une démarche comparative que chacune d'elle s'interroge sur les conditions de transformation des relations au lendemain de violences de masse. Il ne s'agit pas de dénoncer et de prescrire les bons/mauvais usages du passé, mais d'observer les positions de chaque partie en présence, pour mieux comprendre leurs interactions. C'est dans cette perspective que les contributions tentent d'éclairer l'une des tensions qui caractérisent tout contexte post-conflit, à savoir la tension mémoire et/ou réconciliation. Chacune d'entre elles proposent un format et un ancrage disciplinaires spécifiques, qu'il s'agisse de la sociologie politique de l'action publique, des relations internationales ou encore de la philosophie politique.

Les études de cas choisis renvoient à la fois à des situations de guerres civiles (Rwanda, Afrique du Sud, Liban) et de conflits internationaux (Seconde Guerre mondiale). certaines réflexions montrent d'ailleurs les limites d'une telle distinction. Chaque contribution décortique les dispositifs mis en place pour façonner les mises en récit publiques du passé. Loin de se concentrer sur l'aspect strictement historique des cas évoqués, le dossier s'interroge sur ce qui est publiquement "dicible" et donc négociable au lendemain de crimes de masse. ce faisant, il s'inscrit à maints égards dans le prolongement du dossier que la Revue internationale de politique comparée consacra à l'utilisation politique des massacres.(...)".

 

Revue internationale de politique comparée, Place Montesquieu, 1/7, Bte L2.08.07, B- 1348 Louvain-la-Neuve. www.uclouvain.be

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 14:06

une oeuvre pionnière

       Comment et dans quelle mesure l'accélération du progrès technique qui commande l'histoire contemporaine des armements et de la guerre remet-elle en cause la définition traditionnelle du soldat et de la carrière des armes? Comment et dans quelle mesure le militaire de profession s'adapte-t-il à ces impératifs nouveaux dont dépend l'exécution des missions qui lui sont confiées? Son comportement, ses attitudes, la conception de sa vocation et de son destin évoluent-ils au même rythme que celui de la civilisation industrielle? Et dans quelle direction, au prix de quelles tensions se fait cette évolution? C'est à ces questions que tente de répondre le sociologue de l'École de Chicago Morris JANOWITZ. Il dresse tout au long de son ouvrage le portrait du soldat et l'image corps social des militaires confronté à une mutation sans précédents.

Aux États-Unis tout au moins, affirme-t-il, le soldat de métier est en train de passer de l'âge du "leader héroïque" à celui du "manager" et du technicien. Ses particularités traditionnelles qui étaient celle d'un professionnel de la violence tendent de plus en plus à s'effacer. L'énorme accroissement, dans les armées, des tâches logistiques et des préoccupations technologiques, l'importance sans cesse croissante accordée aux qualifications, aux missions de gestion et de coordination, les contacts toujours plus étroits avec le monde des laboratoires et de l'industrie civile, les principes mêmes de la "deterrence" nucléaire qui ne visent qu'à utiliser la peur pour rendre inutile le combat, autant de faits irréversibles qui convergent dans le même sens. La société militaire est invinciblement conduite à ses "civiliser" de plus en plus. Par la modification de ses structures, de ses genres de vie, de ses préoccupations intellectuelles et morales, l'armée tend à s'identifier aujourd'hui avec les autres grandes entreprises collectives de la société industrielle.

Telle est la conclusion globale essentielle de l'étude de Morris JANOWITZ et c'est à elle que s'arrête le lecteur hâtif, épris au surcroit de schématisations rassurantes. Mais, comme l'écrit Raoul GIRARDET, il convient de prendre l'exacte mesure de la puissance de ce mouvement qui semble amener la société militaire américaine à rejoindre la société civile et à se confondre avec elle. En fait, l'auteur lui-même apporte bien des nuances à ses constatations globales. Il convient de rechercher notamment deux éléments importants : les comportements et les attitudes et les structures et composantes sociales. Les motivations qui poussent les jeunes Américains vers le métier des armes de nos jours, le style de vie qui reste celui de l'officier, les règles fixées par l'étiquette et le cérémonial traditionnel, les valeurs particulières auxquelles continue à se référer l'ensemble du milieu militaire, autant de données qui font que le sodat de métier demeure un personnage relativement "à part" dans l'ensemble du contexte social. Des enquêtes si précieuses et si précises menées par Morris JANOWITZ, on retiendra d'autre part quelques faits : les dernières promotions de West Point comptent un quart de fils de militaires ; 91% des parents et des grands-parents des cadets de ces mêmes promotions sont nés aux États-Unis (contre 67,1% pour l'ensemble de la population américaine de race blanche) ; 70% des représentants de l'actuelle élite militaire sont d'origine "rurale" (contre 26% des membres du "top business") ; le Sud enfin est "sur-représenté dans les forces américaines à raison d'un tiers en sus par rapport à sa population blanche", en même temps d'ailleurs que l'appartenance protestante se trouve très fortement accentuée. Comment ne pas voir dans ces indications l'affirmation persistante de l'originalité du corps militaire par rapport à l'ensemble de la société américaine?

A ces observations de caractère sociologique et psycho-sociologique, il semble permis d'ajouter par ailleurs d'autres constatations, liées, celles-ci à l'évolution même des grands problèmes stratégiques de notre temps. Partout, depuis des années, et c'est vrai encore aujourd'hui comme à l'époque de la publication de ce livre, la pensée militaire tend à accorder une place de plus en plus grande aux virtualités d'une guerre limitée, avec "moyens conventionnels", "moyens subversifs", voire "armements à puissance proche du nucléaire". Les forces d'intervention sont toujours à l'ordre du jour, et tout ce passe d'ailleurs, comme si, par-delà les moyens nucléaires globaux, la technologie (de précision) voulait redonner droit à l'exercice de la violence. Et ceci en même temps, dans nombre d'unités militaires, dans la sauvegarde des valeurs traditionnelles du soldat. La variété des forces armées, suivant leurs objectifs et leur organisation interne, rend difficile une analyse univoque de l'évolution des mentalités, non seulement du soldat, compris comme professionnel particulier, mais également des officiers et du commandement.

      Une chose est sûre : pour avoir mis le débat sur l'évolution du soldat dans l'opinion publique comme dans les cénacles universitaires, Morris JANOWITZ ouvre la voie à de nombreuses études de sociologie militaire, aux États-Unis comme en Europe. Précisément, des questions qui auparavant n'émergeaient que très peu dans le milieux intellectuels, mettent en relief des conflits intellectuels importants à l'intérieur même des instances influentes sur les questions militaires, prolongeant en grandes ondes de choc les propos mêmes du Président Eisenhower sur l'emprise du complexe militaro-industriel.

 

Un contexte de changement dans les armées et dans la pensée sur les armées

    Le contexte de production de l'ouvrage mis en lumière, par entre autres Bernard BOËNE, indique comment s'organise pour de nombreuses années, le débat autour de l'évolution de l'institution militaire.

   En 1953, JANOWITZ organise sur la thématique des rapports civilo-militaires, un séminaire-programme qui réunit de Jeunes Turcs - entre autres, Samuel HUNTINGTON (alors à l'université de Columbia), Kurt LANG (Queen College), Maury FELD (Harvard) et Albert BIDERMAN. Le projet d'études reçoit l'appui des caciques de la science politique d'alors, parmi ceux (Charles MERRIAM, Harold LASSWELL, Luis SMITH, Pendleton HERRING) qui ont attiré l'attention sur les problèmes que soulève le nouvel équilibre entre armées, État et société.

Deux traits apparaissent nettement dans ce groupe à l'origine du paradigme dominant dix ans plus tard :

- un effet de génération - ce sont des universitaires autour de la trentaine qui cherchent à penser autrement les relations entre civils et militaires ;

- une dimension élitiste, puisqu'ils viennent tous d'universités de premier plan, conformant par là que seul le prestige de grandes institutions de savoir permet de transgresser sans trop de dommage le tabou d'un sujet qui, dans la tradition libérale des États-Unis, sent encore le soufre. 

On s'explique, estime Bernard BOËNE, qu'entre les nouveaux venus et la génération des auteurs qui s'étaient aventurés dans le champ des études sur l'armée à la fin des années 1930, la solidarité l'ait emporté sur l'opposition que pouvait engendrer la rupture conceptuelle : au plan institutionnels, les efforts des Jeunes Turcs s'inscrivent dans la continuité de long terme, et pourrait-on ajouter dans le respect des fondement du capitalisme américain. A cet égard, la réflexion marxiste, même aux États-Unis, va bien plus loin dans la réflexion et ne s'estime pas limitée dans les critiques qu'elle peut émettre, d'autant plus qu'elle s'exerce dans un tout autre monde intellectuel, hors des universités.

   Comme dans l'entre-deux-guerres, les fondations philanthropiques ne ménagent pas leur soutien à l'exploration de questions qui leur paraissent de la plus haute importance, y compris lorsqu'elles émanent d'entreprises très présentes dans le complexe militaro-industriel. Parmi ces fondations figure le Social Science Resarch Council, organisme à l'origine du Causes of War Project de Chicago dans les décennies 1920 et 1930, qui avait conduit à la grande synthèse de Quincy WRIGHT sur la guerre en 1942, se manifeste par un recensement bibliographique exhaustif sur les rapports civilo-militaires.

    Ces jeunes chercheurs innovent en dépassant les problématiques traditionnelles de la subordination et du contrôle des armées par le pouvoir politique civil, déjà signalées comme nécessaires mais désormais insuffisantes par la génération précédente pendant la guerre, pour s'attacher à penser la coordination civilo-militaire qu'impose une complexité accrue de l'art de la guerre; clairement de nature à paralyser les contrôles externes classiques, lesquels risquent au surplus d'entraver l'action. Ici pèsent de tout leur poids certaines enseignements de la seconde guerre mondiale, où tant sur le front européen que dans le Pacifique, les impératifs politiques avaient eu du mal à "s'harmoniser" aux impératifs militaires. D'emblée, ils savent, parce que leurs devanciers l'avaient montré, que ce mélange ambigu de subordination et de coordination - assez loin d'ailleurs des théories de CLAUSEWITZ, qui estime qu'il faut constamment avoir à l'esprit les buts politiques des guerres - et la difficulté du contrôle d'une grande institution publique dont le fonctionnement est devenu opaque, ne sont pas particuliers aux armées. Leur analyse s'inscrit donc dans un cadre plus large, celui des rapports entre administration et politique, mais elle pose d'emblée la question d'éventuelles spécificités des armées.

Le recours au concept de profession, qui vient d'opérer une entrée en force dans le vocabulaire des sciences sociales américaines comme clé d'analyse, a à l'origine une notion de sens commun. Dans la tradition anglo-saxonne, qui est très différente en la matière de ce qui se passe en Europe continentale, elle s'applique depuis la Renaissance et la Réforme aux juristes, aux ecclésiastiques (protestants), aux universitaires, aux médecins et parfois aux soldats de métier d'un certain rang. A l'époque victorienne, en Grande Bretagne comme en Amérique du Nord, au moment où l'industrialisation et el triomphe de la société bourgeoise sur les élites traditionnelles redistribuent les niveaux de statut social, une codification se met en place qui assure à certains rôles sociaux, supposant un haut niveau de formation, des normes de loyauté que l'esprit de lucre et le marché ne saiuaient garantir, un prestige élevé et parfois des délégations d'autorité publique. Sujet qui n'avait guère inspiré les social scientists avant les années 1930.

Les chose changent avec la parution en Angleterre du livre de deux professeurs de l'université de Liverpool, A.M. CARR-SAUNDERS et P.A. WILSON, The professions, en 1933. Ils y présentent une définition en 3 termes qui résument fort économiquement toutes celles qui viendront par la suite, et multiplieront à l'envi les traits distinctifs sans apporter autre chose qu'une explicitation du modèle originel (outre bien entendu l'entretien de prestiges intellectuels assez lucratifs) : est profession tout métier qui exige une formation longue garante d'une expertise essentielle au plan social, une éthique de service envers la société, et la conscience de former une groupe organisé non soumis à une dépendance externe. Ce qui se distingue d'occupation, activité professionnelle, quelle qu'elle soit, et encore plus d'emploi.

La première utilisation concrète, dans les sciences sociales américaines, toujours, du concept ainsi défini semble être celle qu'en fait William MOSHER (Public administration, 1938) qui l'applique à la professionnalisation de la Fonction publique, notamment par le recrutement, nécessaire à l'administration des programmes du New Deal, de quelques milliers de social scientists. Il y présente le fonctionnaire public comme le représentant d'une corporation à part. le thème du contrôle normatif interne est théorisé deux ans plus tard, dans le cadre de la problématique de WEBER des rapports entre experts et politiques, par Carl FRIEDRICH (Public Policy, 1940). On note que la notion de professionnalisation est d'emblée envisage dans un cadre bureaucratique, et que n'est pas posé encore le problème de tensions possibles entre profession (collégiale) et bureaucratie (hiérarchique). PARSONS, inspiré à la fois par WEBER, PARETO (élites) et DURKHEIM (corporations) écrit dès 1939 de son côté sur les distinctions entre les deux concepts (profession et bureaucratie).

Pierre TRIPIER (Approches sociologiques du marché du travail : Essai de sociologie de la sociologie du travail, thèse d'État, Université Paris VII, 1984) estime que la notion de profession est devenue centrale après cela en raison du Taft-Hartley Act de 1947, lequel, en distinguant nettement syndicats et associations professionnelles, tente de figer par le droit et la jurisprudence la séparation entre professions (susceptibles de contrôler leur propre recrutement) et autres types d'emplois ou métiers. Au moment où s'en saisissent les jeunes politistes et sociologues qui vont constituer le noyau initial du milieu spécialisé "militaire", les JANOWITZ, HUNTINGTON, FELD... et leurs disciples respectifs, la notion de profession est donc très présente dans l'air du temps, et elle s'offre comme un outil analytique parfaitement adapté à leur problème. Des auteurs britanniques les ont d'ailleurs précédés dans cette voie, en l'appliquant aux officiers de la Royal Navy.

   L'intérêt analytique primordial du concept est de faire fond, explique encore Bertnard BOËNE, est de faire fond, pour pallier les faiblesses des contrôles objectifs externes devenus passablement inopérants, sur des contrôles objectif interne et subjectifs interne et externe : celui que s'impose elle-même, à l'instar de la médecine, une profession symboliquement privilégiée en sanctionnant les manquements aux normes professionnelles qui fondent ce privilège, au risque de perdre son honneur social si elle ne s'y plie pas, et celui qu'exerce de l'extérieur l'opinion publique. Ceci est loin d'être théorique, toutes les relations avec la presse écrite et audio-visuel sont celles de conflits nombreux qui se soldent très souvent, si elle vient réellement à manquer de discernement, au détriment des armées (on a pu le vérifier à maints moments de la guerre du VietNam), même si bien entendu, la constatation d'un contrôle structurel politique déficient constitue aux yeux de beaucoup, une certaine défaite sur le plan institutionnel et même moral. La première faiblesse de ces contrôles proposés est qu'ils reposent sur un concept normatif, exposé au risque d'enfermer l'analyse dans une tautologie stériel - un groupe professionnel qui se dérobe à son devoir d'autocontrôle en violant ses propres normes n'en est plus un... Une seconde limite pointée du doigt est que certains métiers ou institutions qui répondent aux deux premiers critères du professionnalisme, ne répondent pas au troisième parce qu'oeuvrant dans un cadre public, ils sont pas construction dans la dépendance du politique : c'est le cas, au moins au niveau de leur encadrement, des grandes administrations, et surtout des armées puisqu'elles n'entrent en action, et n'y mettent fin, que sur ordre du ou des titulaires du pouvoir politique souverain. Il faut donc, pour circonvenir ces difficultés, postuler un degré substantiel d'autonomie malgré la subordination, et préciser les conditions sociales et organisationnelles nécessaires auxquelles cette autonomie et le professionnalisme qu'elle rend possible soient effectifs.

  Telle est la problématique d'ensemble, mais le programme décrit est exécuté d'abord de manière divergente et fortement contrasté. Il y a en effet deux façons au moins - car par la suite les travaux suivent des voies de plus en plus ramifiées - de l'aborder.

- L'une est structurale et statique : elle s'appuie sur une analyse intemporelle des impératifs fonctionnels du corps des officiers, et doit beaucoup, par son inspiration générale, aux écrits de Talcott PARSONS. C'est la voie suivie par Samuel HUTTINGTON, dans son The Soldier and the State, de 1957. Il y note que ceux qui se préparent à des guerres éventuelles sont animés d'une idéologie nécessairement conservatrice, qui considère la guerre comme inévitable au moins sur le long terme. Les inconvénients d'une telle approche, très tôt aperçue par MERTON et ses disciples, notamment sa complaisance envers l'idéologie institutionnelle de ceux qu'on étudie et la minoration des facteurs autres que normatifs, rendent intellectuellement fragile cette première application du concept de professionnalisme aux rapports entre civils et militaires.

- L'autre est essentiellement dynamique. Elle meprunte ses références à WEBER et à la vision pragmatique de DEWEY et de l'école de Chicago, d'un univers-multuvers en flux perpétuel, dont les éléments sont suffisamment autonomes pour rendre problématique toute intégration de l'ensemble. C'est le schéma analytique proposé par Morris JANOWITZ.

   Par-delà leurs différences, et la rivalité intellectuel croissante qui les oppose, HUNTINGTON et JANOWTIZ ont en commun de refuser la vision néo-machiavélienne, pessimiste et radicale, de C. Wright MILLS dans The Power Elite, paru peu avant : celle d'une militarisation coupable de la société et de l'État par intégration des élites militaires, pour la première fois dans l'histoire du pays, au sein d'une élite nationale désormais homogène et qui concerne le pouvoir, mais aussi la richesse et le prestige. Les généraux y figurent, selon MILLS, parce qu'à compter de la Seconde Guerre mondiale, ils deviennent des managers de haut vol que rien d'essentiel ne sépare des dirigeants de très grandes entreprises. Dans la justification de sa position, HUNTINGTON fait valoir en 1963, à notre avis, avec peu de crédibilité, que MILLS confond conjoncture et structure et cède au penchant américain pour les analyses conduites en termes quantitatifs plutôt qu'institutionnels. JANOWITZ fait plus justement observer que, divisées (historiquement entre branches air, terre, mer et même à l'intérieur de ces branches par d'autres composantes), les armées n'ont jamais réussi à imposer un point de vue unique aux politiques, qui ont décidé (presque) seuls de la paix et de la guerre. Leur commune opposition à MILLS prend elle aussi des formes contrastées : HUNTINGTON fait dans le réalisme exalté, JANOWITZ dans le réalisme pragmatique.

     En fait dans son livre The Professional Soldier, JANOWITZ raisonne en termes de managers, de bureaucratie et de profession, étant donné que les militaires sont fidèles aux institutions. Pour examiner la validité de l'analyse de JANOWITZ, à savoir évolution du style d'exercice de l'autorité au sein de l'organisation militaire, similitude des qualifications mises en oeuvre dans les armées et dans la vie civile, élargissement de la base sociale du recrutement des officiers, importance accrue accordées aux trajectoires de carrière, recherche d'un ethos politique à la place de conceptions traditionnelles de l'honneur militaire... il faut examiner plusieurs éléments : Technologie et organisation militaire, l'innovation étant un puissant solvant du traditionalisme, Recrutement social des officiers, Sens de la carrière d'officier, Socialisation et trajectoires de carrière, Style de vie militaire, Identité et idéologie, Comportements politiques...

 

Des prescriptions....

Là où on attend bien évidemment l'auteur, c'est sur l'avenir de la profession des armes sous l'angle prescriptif, tant que analyse descriptive renferme bien des nuances. Il le fait dans un épilogue pour proposer les éléments qui doivent à la fois maintenir la capacité des armées à remplir leurs objectifs de défense, donc un minimum de stabilité organisationnelle dans un monde en perpétuel changement, ceci dans une exacte compréhension des effets politique de leur action, dans les limites étroites que l'atome impose à l'utilisation fonctionnelle de la violence légitime. Les armées doivent se soucier des populations amies dont le soutien ne doit pas être considéré comme toujours acquis. Selon lui, la doctrine "pragmatique" est de loin préférable à la position des "absolutistes". L'institution militaire doit devenir une constabulary force, sur pied de guerre permanent, prête à l'utilisation minimum de la force et recherchant non la victoire, mais la viabilité des relations internationales car intégrant la nécessité d'une posture militaire visant à la stabilité. Il n'est plus possible aux armées de fonctionner selon la distinction tranchée entre temps de paix et temps de guerre, la dissuasion est de tous les instants. Le rôle du soldat se rapproche de celui de la police, dont la tâche de maintien de l'ordre public est permanent, sans pour autant s'y confondre, car l'armée est intéressée à la recherche d'un ordre stable dans les relations internationales. Il doit être prêt à assumer les pressions psychologiques et organisationnelles d'un état d'alerte permanent, en même temps qu'être sensible à l'impact politique et social de son action. D'où l'estreinte à un contrôle interne sous forme de normes dont la sanction lui incombe en premier resssort. Si la liberté du corps armé est restreinte en matière nucléaire en raison d'aspects techniques et scientifiques qui lui échappent partiellement, son autonomie, garante de sa responsabilité, doit être entière au plan des armes classiques. La tâche des gouvernants civils se limite à la vérification de l'état de préparation des forces une fois fixés les objectifs et les moyens.

   La constabulary force n'est pas liée  un mode de recrutement militaire particulier. la continuation du système mixte actuel de professionnels, de volontaires et d'appelés soumis à la conscription sélective est pensable, bien que la procédure d'appel sous les drapeaux doit être condamnée à n'être ni claire ni égale. Un service national universel dans lequel les formes civiles absorberaient le trop plein démographique se recommande comme le mieux adapté à une démocratie politique. Mais il n'y a aucune raison de supposer qu'une armée de métier supposerait à cet égard des problèmes insurmontables. Elle représente, au plan fonctionnel, la forme de recrutement idéale car la spécialisation qu'impose la technologie invite à allonger les temps de service : les appelés et les engagés volontaires de court terme voient leur utilité diminuer dans les armées modernes. La tendance la plus vraisemblable sur le long terme sera donc celle-là. Toutefois, il faudra éviter de se laisser enfermer dans des considérations purement économiques qui traitent la question du recrutement sous le seul angle des nivaux de rémunération propres à garantir la qualité et la quantité souhaitable de la main-d'oeuvre. Si des rémunérations adéquates sont nécessaires dans les armées comme ailleurs, on ne gagnera rien à aligner les militaires sur les pratiques su secteur privé pour cause de compétitivité accrue sur le marché du travail. Une motivation purement matérielle risquerait d'affaiblir les traditions héroïques essentielles à la profession. Elle amoindrirait l'attachement à l'institution de ses membres les plus créatifs, et introduirait des styles de gestion du personnel incompatibles avec la fonction.

  La convergence organisationnelle, appelée Civilianisation entre armées et bureaucraties - que l'on ne doit pas présenter sans doute comme une évolution linéaire, tant l'institution militaire, comme le reste de la société est traversé de conflits dont la nature et l'intensité d'ailleurs varient avec la branche de l'armée - produite par la processus de rationalisation et la technologie facilite l'intégration des militaires à la société environnante. Il en va notamment des styles d'exercice de l'autorité, de la fusion des modèles de rôle (heroic leaders and managers), et de la reconversion des officiers pour une seconde carrière. La constabulary force exige une sensibilisation des officiers aux facteurs politiques de l'action militaire , et ce dès la formation initiale. Elle exige, de même, pour l'élite, des carrières diversifiées, notamment par des détours dans le civil et dans les autres armées (ce qui tendra à diminuer les rivalités interarmées). Un système réglementaire de retour périodique à une base territoriale des États-Unis éviterait le sentiment de dispersion des activités ou centres d'intérêt, et favoriserait la cohésion.

Les officiers américains ont, depuis 1945, fait de notables progrès dans leurs rapports à la chose intellectuelle. L'anti-intellectualisme d'antan a cédé la place à un intérêt qui n'est pas feint pour les disciplines de sciences sociales touchant à la stratégie et aux relations internationales. Leurs relations avec le monde universitaire et les think tanks qui gravitent autour des armées sont désormais continues. Cependant, une telle évolution n(a pas tenu toutes ses promesses. D'une part, en raison de l'ascendant exercé par la théorie des jeux, dont les accomplissements ne sont pas à la hauteur des attentes. Les militaires sont, comme d'autres, sujets aux modes intellectuelles : la poursuite d'une théorie générale des relations internationales et de la résolution des conflits est devenue un acte de foi qui bloque toute approche créatrice des problèmes. D'autres part, les officiers, à l'inverse des médecins ou des juristes, n'ont pas, au sein de la communauté universitaire, de correspondants attitrés qui leur permettraient de passer au crible de la critique rationnelle systématique les idées nouvelles. Seul un milieu civil spécialisé dans les questions militaires à l'université pourrait jouer ce rôle.

Enfin, la constabulary force est conçue pour minimiser la frustration née des blocages de la Guerre froide, du statut social peu élevé des officiers, et de contrôles externes inadaptés. Les gouvernants civils doivent s'astreindre à fixer aux armées des objectifs réalistes et adaptés aux moyens ; ils doivent assister les militaires dans la définition des doctrines, de telle manière qu'elles reflètent un point de vue véritablement national ; ils doivent favoriser l'estime de soi "professionnelle" des officiers, et mettre au point de nouvelles modalités de contrôle civil. La constabulary force s'oppose à l'État-caserne ("Garrison State"), qu'elle propose d'ailleurs un moyen d'éviter : le cauchemar imaginé par LASSWELL est bien ce qui risque de devenir réalité si, dans le cadre de tensions internationales prolongées, des politiques démagogues (suivez ici notre propre regard en ce qui se passe actuellement à la présidence des États-Unis) s'allient avec une élite militaire "absolutiste" pour un exercice du pouvoir administratif et politique sans précédent historique.

Le concept proposé est un appel à la responsabilité et à la conciliation de valeurs et de normes qui se sont rapprochées, mais qu'il ne servirait à rien de vouloir confondre. C'est ce qu'exprime, rappelle fort justement notre auteur-guide ici, la dernière phrase du livre : "Nier ou supprimer la différence entre civils et militaires ne peut engendrer une authentique similitude, seulement le risque de nouvelles formes de tension et un militarisme qui s'ignore".

 

Un débat qui se poursuit avec d'abord les rééditions ultérieures de l'oeuvre

    L'ouvrage, vite classique et fort lu dans les milieux militaires, connait plusieurs rééditions, en 1971 et 1974, dont les prologues esquissent un bilan de la période écoulée depuis sa sortie initiale en 1960. Dans celle de 1974, Morris JANOWITZ reprend des hypothèses du livre, et précise un certain nombre de thèmes et avance une interprétation originale de l'"épisode vietnamien".

   Le passage à l'armée de métier (1 juillet 1974) vérifie la prévision formulée 13 ans plus tôt. les tenants de la thèse qui lie cette mutation à la crise provoquée par la guerre du VietNam se trompent : cette guerre retarde plus qu'elle n'avance l'échéance. L'armée de masse a de toute façon vécu. Elle, de manière organisationnelle, reflète un état du monde pré-nucléaire. De plus, le changement de mode de recrutement et de format des armées intervient à un moment où la légitimité social des armées est au plus bas. La révulsion à leur égard - entretenue par l'activité des médias qui rendent compte de la réalité sur le terrain - consécutive à cet "épisode malheureux", mais aussi la politique de détente Est-Ouest inaugurée par NIXON et KISSINGER, font perdre aux officiers une bonne partie de leur crédit antérieur (notamment acquis lors de la seconde guerre mondiale). On peut craindre un repli sur soi conservateur de l'institution militaire. Du coup, les hypothèses de 1960 sont remises partiellement en cause :

- l'affaiblissement de l'autorité à l'intérieur de l'armée (mutiplication des cas d'indisciplines du bas en haut de la hiérarchie) rend difficile le retour à un équilibre à trouver, d'autant que les modes de fonctionnement du marché du travail du civil déteignent sur la sphère militaire ;

- la convergence des emplois et des qualifications avec ceux des élites civils est freinée : la proportion des emplois militaires sans équivalents civils cesse de baisser dans les années 1960, les armées confiant de plus en plus les tâches logistiques et techniques sédentaires à des civils, fonctionnaires et sous-traitants. Le prestige des officiers a chuté et les postes de direction dans les grandes entreprises ne leur sont plus confiés. Un fossé sépare la distribution du prestige afférent aux différents emplois dans l'armée et dans le civil : elle constitue un frein à la convergence civilo-militaire postulée ;

- l'élargissement de la base de recrutement est freiné. L'endorecrutement est en hausse tandis que nombre de fils de militaires délaissent la carrière de leurs pères, notamment dans les couches sociales supérieures. Malgré la baisse du statut social moyen d'origine, l'influence conservatrice de l'arrière-plan social ne semble pas devoir disparaitre.

- sur l'importance des trajectoires de carrière, la perspective d'une réduction du nombre de postes à pourvoir engendre un regain de carriérisme. L'accès à l'élite de corps ne récompense plus l'innovation et la sélection négative et l'appui de supérieurs influents jouent un rôle plus grand dans les nominations.

- il s'opère au sein des armées une fragmentation de l'identité et de l'idéologie. Dans la mesure où les hommes réagissent à l'image que les autres leur renvoient d'eux-mêmes, la baisse de prestige due à l'échec au VietNam entraine une baisse de l'estime de soi des officiers. Ils incriminent le gradualisme imposé par les civils dans l'emploi de la force armée, ce qui provoque d'ailleurs dans le cours de la conduite de la guerre l'emploi de bombardements massifs, puis après la défaite la prédominance du souci de la survie professionnelle (baisse des budgets). chaque armée cherche à s'assurer pour l'avenir les armements qui garantissent la pérennités des traditions héroïques, mais le point de vue pragmatique l'emporte finalement grâce à l'acceptation répandue du principe de maîtrise des armements.

    Morris JANOWITZ en conclue que le processus de civilianisation décrit et analyse en 1960 touche à son terme, et sur certains points risque de se renverser. Pourtant, note Bernard BOËNE, l'issue n'est pas prédéterminée. La civilianisation semble gagner du terrain dans le style de vie des familles de militaires, dont l'aspiration est à une existence "normale", c'est-à-dire aussi proche que possible du style de vie dominant dans la société civile. Le replisur soi trouve là un contrepoison. L'ambivalence des sentiments conduit les militaires à se comporter à la manière d'un groupe ethnique minoritaire, soucieux de solidarité et de cohésion interne, mais très sensible au plus petit signe d'exclusion de la société environnante. L'influence civile se signale également, de manière négative, par l'irruption dans les armées des tensions raciales extérieures, de nature à remettre en cause le rôle pilote des armées dans le processus d'intégration, et par l'adhésion, au tournant des années 1970, de nombreux fils et filles de militaires au mouvement pacifiste de la jeunesse, laissant entrevoir une baisse du taux d'endoctrinement.

L'auteur termine par les problèmes du contrôle civil, et ne peut éviter l'examen, à la lumière des 15 années écoulées, de la thèse milsienne dite du "complexe militaro-industriel". Il relève que si les alliances conclues entre formes d'armement, officiers retraités et parlementaires intéressés à la présence des premières dans leurs ciconscriptions, ont dépassé la mesure, leur influence n'a pas été celle que cette thèse "radicale" laisse entendre. Toutes les décisions touchant au VietNam ont été prises par la seule Maison Blanche : les militaires sont demeurés des junior partners dans la formulation de la politique extérieure. En quoi sans doute, JANOWITZ pêche par naïveté, "oubliant" le rôle majeur des planificateurs civilo-militaires dans les opérations militaires, bien en amont des décisions formelles. Si des milieux économiques, effrayés par l'influation consécutive à l'effort de guerre, ont bien été les premiers à condamner sa poursuite, ils ont loin d'avoir été unanimes sur la question. En fait, c'est surtout la puissante vague d'antimilitarisme et de contestation social des années 1970, qui a changé la donne.

     Les concepteurs de l'armée de métier, Milton FRIEDMAN et la Commission GATES, pensent pouvoir résoudre simultanément les problèmes de contrôle civil et de recrutement en soumettant les armées au seul marché du travail. En quoi, leur dit JANOWITZ, ils se trompent lourdement : les officiers acceptent volontiers la revalorisation de leurs soldes, nécessaire au maintien de leur prestige, mais refusent d'y voir le principe unique de leur motivation. Un tel principe néglige leur tradition héroïque et leur statut de professionnels responsables. En d'autres termes, il les banalise, portant par là atteinte à leur efficacité fonctionnelle, sans empêcher l'élargissement du fossé qui se creuse entre eux et la société. La seule solution à ces difficultés réside dans des dispositions institutionnelles adaptées (mobilité externe, recrutement latéral, création d'une forte tradition de service public, etc.)

   En fin de compte, l'optimisme de JANOWITZ n'empêche pas que son courant devient de plus en plus minoritaire, sur le plan pratique et sur l'évolution de l'armée. Ses prescriptions ne sont pas suivies par les responsables civils et militaires et de plus, si la sociologie du corps des officiers n'a absolument pas vieilli (les études sont au contraire légion...), l'armée américaine suit des évolutions qu'il n'a pas prévu : privatisation d'une partie de l'action militaire et désintérêt relatif des officiers militaires eux-mêmes sur les fonctions du métier, en faveur d'un carriérisme généralisé.... qui eux-mêmes favorisent et le passage du privé au public et inversement dans le déroulement de la carrière et la porosité des intérêts matériels communs avec les fournisseurs de l'armée.

  On pourrait arguer, écrit Bernard BOËNE, que dans les années 1980, avec le retour du prestige (fragile) consécutif aux politiques agressives des États-Unis, et même le regain de ces politiques dans les années 2000 avec la "lutte contre le terrorisme international", que le corps des officiers a vu ses valeurs professionnelles se réaffirmer, en plus dans le sens d'un conservatisme social fort... Mais, "face à la judiciarisation, à la codification technico-éthico-juridique préventive de l'action qu'elle entraîne, aux dilemmes qu'elle crée entre la mission, des normes juridiques incertaines à force de complexité, et les fluctuations du sentiment éthique dominant dans la société, il ne pourrait plus s'en remettre à titre principal à l'autocontrôle subjectif, renforcé par une intégration harmonieuse à la société civile et l'intériorisation de ses valeurs centrales, pour s'assurer de l'adéquation de l'action et de l'institution militaire aux attentes sociales. Il serait obligé de s'intéresser de près aux facteurs qui restreignent à l'intérieur du cadre défini par les normes professionnelles anciennes - à la montée (qu'il avait entrevue) des valeurs universalistes en lieu et place de l'égoïsme sacré des nations, au benchmarking des pratiques, au rôle des médias, à celui des ONG, ou des tribunaux, à l'exploration des questions éthiques là où autrefois l'ordre reçu suffisait, etc."

Il n'est pas certain, qu'au vu de ces évolutions, que Morris JANOWITZ ait pu conclure à un renforcement ou à un affaiblissement du processus de civilianisation...

Morris JANOWITZ, The Professional Soldier : A Social and Political Portrait, Glencoe, Free Press, 1960 (rééditions1971, 1974 chez Macmillan, New York).

Bernard BOËNE, recension, dans Classique des sciences sociales dans le champ militaire, Res Militaris, 2010. Raoul GIRARDET, recension, dans Revue française de science politique, n°12-3, 1962, www.persee.fr.

 

STRATEGUS

 

 

 

        

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 14:54

       Sociologue et politologue américain, Morris JANOWITZ fait tout au long de sa carrière d'importantes contributions à la théorie sociologique et aux études sur les préjugés, les questions urbaines et le patriotisme. Considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie militaire, il a, avec Samuel P. HUTTINGTON, une influence majeure sur l'institutionnalisation des relations entre civils et militaires. Professeur à l'université de Michigan, à l'université de Chicago, il préside durant cinq ans le département de sociologie de cette dernière avant d'y être nommé professeur émérite. Vice-président de l'American Sociological Association, il fonde le Inter-University Seminar on Armed Forces and Society, de même que la revue Armed Forces & Society.

   

   Après avoir obtenu sa licence d'écologie (sous la direction de Sidney HOOK, ancien étudiant de John DEWEY, et de Bruce Lannes SMITH) à New York University en 1941 et son doctorat en 1948, il débute sa carrière comme assistant auprès du groupe de recherche sur la guerre de la Bibliothèque du Congrès (1941), puis est chercheur auprès de la section d'organisation et de propagande du ministère de la justice (1941-1945) avant d'accepter un poste d'enseignant en sociologie à l'université de Chicago (1947)1948) puis à celle du Michigan. En 1961, il est nommé à la tête du département de sociologie de l'université de Chicago, poste qu'il occupe jusqu'en 1972. C'est essentiellement par Brice Lannes SMITH, ancien élève de Harold LASSWELL, qu'il est initié aux méthodes de l'École de Chicago en matière de sciences humaines et de psychanalyse.

Avec Bruno BETTELHEIM, il publie Dynamics of Prejudice (1950), une étude psychologique et sociologique sur les préjugés raciaux et ethniques. Son Professional Soldier (1960) suscite un intérêt accru pour les relations entre l'armée et la société civile. Il est également l'auteur de Sociology and the Military Establishment (1959, réédition 1965) et de Social Change and Prejudice (en collaboration toujours avec BETTELHEIM) en 1964.

Il enseigne ensuite à l'université de Cambridge (1972-1973, puis au sein du département de sociologie de l'université de Chicago. Son Last Century : Societal Change and Politics, publié en 1978, dresse une synthèse magistrale des différentes approches théoriques en matière de contrôle social.

    

L'essor de la sociologie militaire aux États-Unis

    Après avoir participé, en qualité de chercheurs sur le moral de l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, assez près du front en Europe, ce qui, après cette expérience de la guerre vue d'en haut, dans les bureaux de l'état-major d'EISENHOWER et vue d'en bas sur le terrain, le marque pour toute sa carrière, il soutient sa thèse de doctorat à l'Université de Chicago (1948). Durant l'exercice de son poste de Maître de conférences à l'université du Michigan, il obtient d'une fondation un important financement en vue d'un programme de recherches sur les relations entre civils et militaires. Le sujet est alors d'actualité. Les États-Unis d'après-guerre prennent conscience d'un bouleversement durable de leur équilibre constitutionnel, que les pères fondateurs n'avaient guère envisagé : les armées pèsent désormais, en termes d'effectifs et de budget, dix fois plus lourds qu'entre 1920 et 1940, et plus encore par rapport au XIXe siècle. Leur présence dans les institutions et leur influence sont sans commune mesure avec ce qu'elles avaient été jusque-là en temps de paix.

   En 1961, après la publication du Professional Soldier, il revient comme professeur titulaire à l'Université de Chicago, où il donne toute la mesure de son talent jusqu'à sa mort. Il s'y fait le porte-parole de la tradition pragmatique, alors fort minoritaire, héritée des deux premières générations de la prestigieuse école locale de sciences sociales, qu'il concilie (suivant en cela Harold LASSWEL) avec l'influence webérienne. Il bataille pour faire sortir la sociologie militaire du registre de l'ingénierie sociale héritée de la période 1942-1945, qu'il estime justifiée en temps de guerre totale, mais inadaptée aux besoins d'une démocratie de temps de paix, ou même en temps de guerre limitée : si la recherche doit influer sur l'action politique et militaire, il lui préfère l'éducation du jugement des décideurs, fondée sur une science autonome. Il bataille aussi contre les facilités de la polémique dénonciatrice des dangers du militarisme, au nom du rôle sociopolitique d'intégration et de renforcement des nromes citoyennes que peuvent jouer les armées, sans mettre en péril ni la paix (une nouvelle grande guerre est bloquée par les armes nucléaires tant que les dirigeants sont attentifs à la stabilité internationale), ni la démocratie (dès lors que les grands équilibres institutionnels sont préservés, et que les armées sont harmonieusement intégrée à la société). Le souvenir laissé par cette longue période est celle d'une grande productivité intellectuelle - la sienne propre et celle de nombreux disciples de la réflexion sur les questions de sécurité, rival des universités de la côte Est (Harvard, MIT, Yale, Princeton, Columbia, Georgetown), dominées par la science politique, une forte tradition positiviste et, à l'époque, l'influence du structuro-fonctionnalisme parsonien.

  Son oeuvre intellectuelle et institutionnelle lui survit jusqu'à aujourd'hui, aux États-Unis, mais encore en Europe. L'Inter-University Seminar on Armed Forces & Society est toujours debout, et continue à drainer plusieurs centaines de spécialistes, venus des quatre coins  de l'Amérique mais aussi de l'étranger, lors de ses grand-messes biennales. Souvent prémonitoirs, les thèses centrales de JANOWITZ n'ont pas pris de rides. (Bernard BOËNE)

 

Morris JANOWITZ, The professional soldier, a social and political portrait, The Free Press, 1960 (rééditions 1971, 1974). Nombre de ses ouvrages sont disponibles (en anglais) sur le site iusafs.org.

On Social organization and Social Control, Chicago, University of Chicago, 1991. C. SIMPSON, Science et coercicion, 1996.

Bernard BOËNE, The professional soldier, Les classiques des sciences sociales dans le champ militaire, dans Res Militaris, volume 1, n°1, Automn/Automne 2010.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 13:27

   Louis WIRTH, sociologue américain, élu par ses pairs président de l'Association internationale de sociologie de 1947 à sa mort, après en avoir été secrétaire (1932-1947) est l'un des plus important représentant de l'École de Chicago.

   Né en Allemagne, et immigré aux États-Unis en 1911, il mène ses études suivant un cursus constant (licence en 1919, master en 1925 et doctorat en 1926). Il effectue sa thèse sous la direction de Robert PARK et Ernest BURGESS et enseigne de 1926 à sa mort à l'Université de Chicago. Il s'intéresse notamment à la vie urbaine, au comportement des minorités, aux mass média et est aujourd'hui reconnu comme une figure de la sociologie urbaine. Un de ses articles les plus célèbres est "le phénomène urbain comme mode de vie, publié dans le Journal Américain de Sociologie (1938). Il y synthétise des idées de l'école de Chicago. Il doit sa renommée également à son ouvrage Le Ghetto (1928), publié en 1980 en français.

  

   Sa thèse était consacrée à l'étude de la communauté juive du West Side de Chicago. Elle mettait en oeuvre les outils de l'analyse écologique pour saisir, sur cet exemple particulier, les interdépendances entre les processus sociaux et leur traduction dans l'espace urbain. Lieu de la première installation des nouveaux venus, le ghetto apparaît comme une étape nécessaire sur la voie de l'assimilation. Par l'équilibre qu'il permet entre la tradition et l'adaptation, entre la tolérance et le conflit, il assure une fonction positive de relais. En préservant les modèles culturels, les institutions et les formes de sociabilité typiques de la communauté d'origine, il limite les effets désorganisateurs du "choc des cultures" au prix d'une ségrégation spatiale qui règle le jeu des proximités et des distances avec le groupe dominant. La sortie du ghetto et les parcours résidentiels ultérieurs sont les indices de changements de statuts, de comportements et d'attitudes au travers desquels s'opère l'intégration progressive des immigrés les plus anciens au sein de la société d'accueil.

"Si ces deux groupes, à savoir le plus grand et le plus petit, celui qui est dominant et celui qui est dominé, sont capables de vivre (...) dans une telle proximité, c'est précisément parce qu'ils se limitent à de simples relations extérieures", écrit WIRTH à propos du ghetto. D'une certaine manière, le jugement ne vaut pas seulement pour cette forme particulière et transitoire de l'histoire urbaine, car la distance dans l'interaction est finalement constitutive de l'expérience de tout citadin. Telle est du moins la thèse qu'il développe, à la suite de SIMMEL et de PARK, dans l'un des articles les plus célèbres de la sociologie américaine. A partir d'une définition minimale de la ville par la taille, la densité et l'hétérogénéité de son peuplement, WIRTH identifie les invariants du "phénomène urbain comme mode de vie" : anonymat et superficialité des relations sociales : multiplicité et segmentation des liens communautaires traditionnels par l'association à base rationnelle, par les mécanismes de délégation et de représentation ; développement conjoint de l'individualisme et des phénomènes de masse. Vision synthétique de ce qui fait l'essence de la vie citadine, ou généralisation contestable des particularités d'une époque et d'un pays?  Toujours est-il que le modèle (repris maintes et maintes fois des deux côtés de l'Atlantique...) proposé par WIRTH représente encore aujourd'hui l'une des références majeures de la sociologie et de l'anthropologie urbaines. (Yves GRAFMEYER)

 

Louis WURTH, Le Ghetto, Presses Universitaires de Grenoble, 2006 ; Ideological Aspects of Social Disorganisation, dans American Sociological Review, n°4, 1940 ; The signifiance of Sociology, dans International Social Science Bulletin (UNESCO), volume 3, n°2, 1951.

Yves GRAFMEYER, Louis Wirth, dans Encyclopedia Universalis.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 08:50

   Ernest Watson BURGESS, canadien d'origine, est un sociologue américain dont l'oeuvre a contribué à fonder l'École de Chicago.

     Considéré comme le premier "jeune sociologue" de formation puisque les autres membres du département de sociologie ont rejoint celui-ci à travers d'autres disciplines, il mène une carrière de professeur sur cinq décennies, de 1916 à 1957. Même après sa retraite, il reste actif, co-auteur d'un ouvrage sur la sociologie urbaine avec Donald BOGUE en 1963.

    Ce fondateur de la sociologie moderne, crée l'"écologie sociale" avec son collègue Robert E.PARK, à partir de Chicago. Il préfère les aspects pratiques de la sociologie, plutôt que les enjeux théoriques, explorant et étudiant les phénomènes sociaux tels que la croissance urbaine, la criminalité, la délinquance, la violation de libération conditionnelle et le divorce. Il cherche à concevoir des outils fiables capable de supporter la prédiction de ces phénomènes. Il affirme que "La prédiction est le but des sciences sociales comme des sciences physiques" ou encore que sa contribution à la sociologie consiste à faire émerger celle-ci, à partir d'une philosophie de la société, en tant que science de la société. Il met sur pied différentes méthodes statistiques et analytiques pour améliorer ces prédictions.

       Il s'intéresse surtout à la possibilité de prédire des comportements individuels en se fondant sur des variations statistiques. C'est pourquoi, dès 1929, il étudie le "taux de réussite" des décisions de libération conditionnelles dans l'Illinois, entendu comme absence de récidive. La "méthode Burgess" devient rapidement célèbre, et est mise en oeuvre dans le système carcéral de l'Illinois. De nombreux sociologues s'essaient à la raffiner, donc Albert J. REISS, Lloyd OHLIN, Daniel GLASER, George VOLD (un élèvre de SUTHERLAND, qui s'inspire également des travaux d'ELEANOR et de Sheldon GLUECK).

     Écrite avec Robert PARK en 1921, l'Introduction à la science de la sociologie, constitue une des oeuvres les plus importantes de BURGESS. Ce manuel est devenu un ouvrage classique de référence, la "bible de la sociologie" (américaine), et défini les voies nouvelles et le cadre conceptuel pour la sociologie en train de se constituer et de s'écrire.

      Dans un autre ouvrage collaboratif, publié en 1925, The City, BURGESS et PARK propose une conception de la ville qui correspond largement au modèle des zones concentriques observables dans l'agglomération de Chicago auquel ils prête,t un caractère général. Ce modèle, dit "The Burgess Urban Land Model" ou "théorie des zones concentriques" suggère une forme de compétition économique pour réguler l'espace.

La croissance urbaine procède par extension, succession et concentration. En se développant, le centre des affaires recouvre progressivement ses pourtours, que des habitants les plus aisés abandonnent au profit de quartiers résidentiels périphériques. Ces derniers se trouvent séparés du centre par une "zone de transition" instable et souvent dégradée, que les immigrants les plus anciens tendent eux-mêmes à délaisser au fur et à mesure de leur intégration à la société d'accueil. La mobilité sous toutes ses formes (déplacements quotidiens, changements de résidence, etc) est l'une des manifestations les plus aisément repérables du métabolisme urbain. Véritable "pouls de l'agglomération", elle traduit les tensions permanentes entre des processus contradictoires de désorganisation et d'adaptation qui affectent aussi bien les individus que les institutions et les espaces urbains. Les divers pathologies urbaines, auxquelles BURGESS a personnellement consacré une bonne part de ses recherches, sont autant de perturbations qui affectent ce métabolisme lorsqu'il se trouve déséquilibré par une croissance trop rapide et par la confrontation de modèles culturels hétérogènes. Les analyses de la déviance, de la criminalité organisée, de la délinquance juvénile passent par une étude statistique de leur inscription dans les espaces urbains, préalable obligé à l'observation directe des conduites individuelles.

      De même, il publie en 1939 une étude sur les facteurs impliqués dans la réussite du mariage. Coécrit avec Leonard COTTRELL, l'ouvrage s'intitule Predicting Success or Failure in Mariage. Ce livre choque alors un certain nombre de commentateurs, notamment parce qu'il s'abstient de toute prise en compte du sentiment amoureux dans ce calcul prédictif. certains bien entendu s'empressent, pour dévaloriser l'ouvrage, de souligner que BURGESS lui-même est célibataire.

     BURGESS se penche aussi sur les populations de personnes âgées. Les résultats de ces travaux sont communiqués dans Aging in Western Societies publié en 1960.

     Les méthodes de recherche qualitative, comme les entrevues et l'examen ds documents personnels comptent, selon lui, comme des outils de recherche utiles et pertinents. Avec leur concours, un scientifique est mieux équipé pour comprendre les humains et ce que recouvre les phénomènes sociaux.

Moins enclin que PARK aux spéculations théoriques, BURGESS exerce une influence considérable sur les orientations méthodologiques de l'école de Chicago en donnant une forme opérationnelle aux concepts généraux de l'écologie humaine. Très attentif à la distribution spatiale des phénomènes sociaux, il contribue au développement des usages scientifiques de la cartographie et à l'amélioration des séries statistiques intra-urbaines produites par les services de recensement. Si l'on peut en faire à ce titre le précurseur des travaux de l'écologie factorielle, il n'en défend pas moins une position médiane dans le débat qui s'installe dès la fin des années 1920 entre les défenseurs des méthodes qualitatives et les partisans des techniques quantitatives. C'est en effet dans l'observation directe et dans le recours aux histoires de vie qu'il voit "la meilleure manière de comprendre les aspects subjectifs de l'existence urbaine", conformément au parti méthodologique ont l'école de Chicago est le plus couramment créditée. (Yves GRAFMEYER)

C'est par ces biographies que l'on peut le mieux appréhender des frontières territoriales, limites "réelles", qui correspondent rarement à une définition administrative et légale. La répartition des professions dans l'espace urbain échappe en grande partie à cette définition légale et administrative.

 

Ernest W. BURGESS, La croissance de la ville ; Introduction à un projet de recherche, dans L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Sous la direction de GRAFMEYER, YVES et Joseph ISAAC, Aubier, 2005 ; Contributions to Urban Sociology, University of Chicago Press, 1963.

Yves GRAFMEYER, Burgess Ernest W., dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 13:06

      Le sociologue américain Robert Ezra PARK est à l'origine de la première École de Chicago, d'après l'historiographie des sociologues qui se réclament de l'École. Journaliste avant d'être engagé par William T. Thomas à l'Université de Chicago, il doit sa formation à la psychologie et la philosophie à l'université Harvard, de 1898 à 1899, où il suit les cours de William JAMES. Il étudie ensuite en Europe quatre ans (Berlin, Strasbourg) avant de présenter un doctorat de psychologie et de philosophie à l'université de Heidelberg en 1903, sous la direction de Wihlelm WINDERLBAND. Parmi ses professeurs figure Georg SIMMEL, auteur d'une théorie sur le conflit.

 

 Une carrière académique qui débouche sur une nouvelle méthode de recherche

   De retour en États-Unis, il enseigne brièvement à l'Université de Harvard, avant d'être recruté à l'Université Tuskegee, université noire fondée par Booker T. WASHINGTON. Il devient son assistant et fait preuve d'un grand engagement contre le racisme. Sa vision de la situation des afro-américains du Sud des États-Unis relève toutefois d'une forme d'assimilationnisme (d'après une notice autobiographique), assimilationnisme auquel s'oppose d'ailleurs à l'époque la plus grande partie de l'establishment.

En 1914, après un passage par Hawaï et Pékin, Robert PARK quitte l'université Tuskegee pour celle de Chicago, d'abord comme assistant, puis comme professeur. Il est alors de ceux qui contribuent à fonder, en sociologie, cette École, qui révolutionne les méthodes de la sociologie en la faisant passer d'une discipline théorique à une discipline empirique.

Deux ans après son arrivée à l'université de Chicago, il publie en 1915 son premier article (La Ville, Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain). Ce texte célèbre définit les grandes orientations théoriques et la programmation scientifique de ce qui devient ensuite l'École de l'écologie humaine. "Laboratoire social" par excellence, la ville est pour PARK l'objet d'étude privilégié du sociologue. En continuité avec le travail du journaliste, les enquêtes ethnographiques doivent être multipliées pour saisir l'infinie diversité. Simultanément, l'intelligence de ces principes d'organisation appelle une approche de type écologique, sur le modèle de l'écologie naturelle qui étudie les relations entre les différentes espèces animales et végétales présentes sur un même territoire. L'intention de PARK est en effet de saisir dans toute leur complexité les rapports que les citadins entretiennent avec un milieu à la fois matériel et humain qu'ils ont eux-mêmes façonnés, et qui se transforme en permanence. (Yves GRAFMEYER)

Dans tout son parcours, il ne cesse de penser en journaliste comme sociologue et comme sociologue comme journaliste, avec un parcours sinueux, mêlant recherche scientifique et engagements politiques. Passionné par le développement des villes, il utilise toutes les ressources d'une discipline renouvelée dans ses pratiques pour en comprendre les règles.

      Robert PARK invente une nouvelle méthodologie des sciences sociales. Il conçoit l'apprentissage de la sociologie selon deux étapes :

- découverte du monde extérieur : il faut sortir des bibliothèques pour travailler sur des "données de première main" ;

- analyse de ces dernières données pour diagnostiquer les problèmes et repérer les lignes de force des l'évolution.

 En faisant cela, il relève deux défis : il met fin au conflit qui oppose alors les sociologues universitaires aux praticiens du terrain, tels que travailleurs sociaux, éducateurs... La justification des financeurs des études (bourses, subventions diverses), défendue par la classe dirigeante, est d'éviter les conflits sociaux et de mieux gérer le mouvement d'immigration. Au-delà, Robert PARK rend l'enquête sociale plus scientifique dans sa forme en créant une "écologie urbaine" dont le cadre conceptuel offre une meilleure structure aux enquêtes de terrain.

 

Une théorie spatiale : The city

    Mettant en oeuvre ses préceptes, Robert PARK publie en 1925 la synthèse de ses recherches urbaines menées avec Ernest BURGESS dans The City. Les deux chercheurs considèrent la ville comme un "laboratoire de recherche sur le comportement collectif". Elle est une sorte d'organisme vivant dont les espaces se différencient selon l'intensité des luttes entre les groupes qui y habitent et en fonction de la vigueur de la socialisation des individus déracinés qui s'y établissent.

Soumise à ces forces contradictoires, la ville devient une mosaïque de milieux et de micro-sociétés en perpétuel ajustement. Le sociologue définit ainsi pour Chicago, ville à la croissance très rapide et pôle industriel majeur, différentes zones concentriques à partir du centre, le "Loop", zones individualisées par la position sociale des habitants. Cette population évolue dans le temps au fur et à mesure de l'intégration des immigrants à la société américaine (on passe du "hobohemia" réservé aux marginaux aux zones résidentielles après un passage aux zones médianes propres aux classes moyennes en quelques générations). Cette évolution se traduit par des translations à l'intérieur de l'espace urbanisé et peut donc être cartographiée.

Pour PARK, la ville n'est en effet pas seulement la mosaïque de micromilieux dépeinte par maints urbanistes et ne se réduit par à la somme de ses quartiers. Elle est faite de tensions permanentes entre la mobilité et la fixation, lieu d'habitation sédentaire mais aussi endroit de circulation intense, entre le cosmopolitisme et l'enracinement local, entre la centralité et la vie de quartier. A la manière des espèces animales et végétales en situation de concurrence sur un même territoire, les espaces urbains et les communautés humaines qui les occupent se redéfinissent continuellement, selon des processus analogues à ceux identifiés par l'écologie naturelle (invasion, succession, symbiose...). Seule une observation ethnographique des conduites et des mentalités permet de comprendre pleinement le sens de ces changements. Par exemple, les itinéraires résidentiels des immigrants sont la traduction spatiale du "cycle des relations raciales" qui, selon PARK, conduit progressivement les nouveaux venus à l'assimilation. Tout en suscitant de nouvelles identités et de nouvelles appartenances, la grande ville tend à placer les relations sociales sous le signe de la mobilité, de la réserve et de la distance. Aussi le sociologue américain accorde-t-il une attention particulière aux figures de l'étranger, de l'immigrant, de l'"homme marginal" (titre d'un article de 1923), qui lui servent d'analyseurs privilégiés pour une anthropologie du citadin. (Yves GRAFMEYER)

  Les hypothèses formulées par PARK et son collègue E.W. BURGESS (1925, réédition 1967) permettent de comprendre notamment les regroupements ethniques et leurs évolutions spatio-temporelles si caractéristique de beaucoup de villes américaines : quartiers de premier établissement près des points d'entrée, quartiers de second établissement pour ceux qui ont réussi au plan économique, puis installation progressive dans des espaces de dispersion et de mélange social, où les derniers venus entrent en conflit avec des populations déjà installées qui, si elles voient échouer leurs réactions de rejet, finiront par abandonner les lieux.. Ce processus d'installation, déplacement, expulsion, ne joue pas seulement pour les groupes ethniques ; ils se manifestent aussi pour traduire les trajectoires professionnelles ou encore les phénomènes générationnels. Ainsi, les aires urbaines sont-elles chacune caractérisées par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé ; cette dominance fluctue dans le temps car, par le jeu des compétitions, on assiste à un processus de succession, accéléré par le taux élevé de mobilité sociale que connaît un milieu urbain vivant. Le dynamisme de la ville suppose ainsi de perpétuelles substitutions d'usages et d'usagers, de sorte que les équilibres sont toujours provisoires et instables. Cette hétérogénéité entre les quartiers et le mode de regroupements nouveaux qui y sont possibles autorisent une grande liberté pour les individus, toujours prêts à changer de localisation, à se regrouper selon des spécificités nouvelles et à multiplier les lieux de rencontres où manifester une identité de besoins, de tendances, de qualités ou de vices. Cette liberté est à l'origine de nombreuses situations de délinquance et de marginalité ; par ailleurs, de la désorganisation qu'elle suppose, peut naître de nouvelles formes d'organisation, supposées pallier la carence ou l'inefficacité des formes traditionnelles. A côté de ces divers aspects, PARK insiste encore sur le rôle de la communication comme forme d'interaction susceptible de garantir la vie des groupes dans l'anonymat urbain : dans cette perspective, il souligne l'importance des communautés locales, et montre le rôle qu'y jouent les organisations politiques et les Églises, tandis que la famille lui paraît subir d'importantes transformations, qui tendent à en modifier la signification. (Jean RÉMY et Liliane VOYE)

 

Un modèle de ville appelé à beaucoup de complément d'enquêtes

     Le modèle de Chicago, repris par BURGESS (The growth of city, 1925), HOYT (The structure of growth of Residential Neighbourhood in American Cities) et ULLMAN (avec C.S. HARRIS, The nature of Cities, 1945) se vérifie pour les États-Unis, mais parait plus inadapté aux situations européennes où la ségragation est moins concentrique que symétrique (à l'image de l'est et l'ouest de Paris et de sa banlieue).

Par ailleurs, si les auteurs de l'École de Chicago, PARK en tête, ont bien perçu divers processus liés aux modes d'appartenance spatiale et s'ils mettent clairement en évidence le rôle de l'espace dans les modalités de composition sociale, leur interprétation s'arrête là et ne les amène pas à s'interroger sur les présupposés d'une telle situation. Leur démarche qui s'insère dans une perspective libérale, leur fait accepter le concept de "naturel" comme un concept de légitimation, alors que, dans la mesure où il clôt la démarche analytique, il s'avère jouer, et cela se vérifie pour les continuateurs de PARK, comme un concept de voilement. C'est d'ailleurs souvent qu'il a été interprété en France. Mais il est possible, selon des auteurs comme Jean RÉMY et Liliane VOYE (professeurs à l'université catholique de Louvain) de conserver tout l'acquis analytique de l'École de Chicago pour l'intégrer dans un modèle interprétatif plus complexe et plus global. Tout son intérêt apparaît alors et s'amplifie encore lorsqu'on reconnaît qu'on lui doit la mise au point d'importantes modalités d'observation participante et d'études biographiques, composant l'analyse quantitative et qualitative.

 

 

 

Sous la direction d'Yves GRAFMEYER et Isaac JOSEPH, L'école de Chicago - naissance de l'écologie urbaine, Aubier, 1990 (réédition de l'ouvrage paru auparavant aux éditions du Camp urbain, CRU, 1979). Cet ouvrage comporte une traduction partielle de The City. Commentaires de Edwy PLENEL et de Geraldine MUHLMAN, Le journaliste et le sociologue, Seuil, 2008. Cet ouvrage comporte une traduction de certains articles de Robert PARK. Suzie GUTH, De strasbourg à Chicago : Robert E. Park et l'assimilation des noirs americains, dans Revue des sciences sociales, n°40, 2008.

Yves GRAFMEYER, Robert Ezra PARK, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean RÉMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 07:56

    Maints auteurs, dans la littérature récente, mentionnent le fait que l'école de Chicago... n'existe pas, ou plutôt qu'elle n'existe que parce qu'on en parle. A l'instar des French Studies aux États-Unis, où elles n'existent que par importation et déformation d'idées nées en France, l'École de Chicago est une sorte d'étiquette inventée après-coups, par plusieurs générations successives de sociologues nord-américains qui avaient besoin du secours de leurs prédécesseurs dans leurs combats intellectuels du moment. Ce qui rend bien entendu difficile l'exposé des positions des membres désignés de cette École (Christian TOPALOV).

     Le cadre en est en tout cas l'université de Chicago, jeune institution qui ouvre ses portes en 1882 grâce à une dotation du magnat du pétrole Joh D. ROCKFELLER, dans la métropole du Middle West qui connait alors une vertigineuse ascension, notamment par la délivrance généreuse des bourses d'études et l'ouverture large des champs possibles d'investigation sociologique. Cette ville voir d'ailleurs naitre au moins trois autres "écoles de Chicago" : en architecture - avec notamment William Le Baron JENNEY (1832-1907); constructeur de gratte-ciel à ossature d'acier, et le fonctionnaliste Louis H. SULLIVAN (1856-1924) -, en philosophie - avec John DEWEY (1859-1952), George H. MEAD (1863-1931) et le courant pragmatiste -, plus tard en science économique - avec Milton FRIEDMAN (né en 1912), chef de file du monétarisme, et une université pépinière de prix Nobel, marquée par l'enseignement d'économistes libéraux. Pour ce qui est des sociologues, ceux qui se trouvent plus tard inclus dans la plupart des définitions de l'École : Robert E. PARK (1864-1944) et Ernest W. BURGESS (1886-1966), ne se considèrent pas comme formant une "école" avec leurs étudiants pourtant nombreux dans les années 1920, ni ne sont considérés comme tels par leurs contemporains. Louis WIRTH (1897-1952), un de leurs plus proches élèves, "était (vers la fin de sa vie) constamment ébahi de s'entendre dire qu'il faisait partie de l'école de sociologie de Chicago, car il ne pouvait pas imaginer ce qu'il avait de commun avec tous ces autres gens" (Howard S. BECKER, né en 1928). Cet ébahissement est sans doute aussi important que celui de Michel FOUCAULT et d'autres, mis dans la catégorie des "French Studies" dans le retour qu'ils pouvaient avoir du développement de leurs idées aux États-Unis...

     Contrairement au continent européen, et de manière analogue mais pas tout à fait semblable à l'Angleterre, la sociologie américaine ne s'est pas développée parallèlement à une diffusion des idées socialistes, et encore moins marxistes. Les idées d'inspiration marxienne ont toujours eu des difficulté à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis (elles y sont surtout le fait du mouvement ouvrier lui-même, avec avant la deuxième guerre mondiale, un parti communiste actif). Les premiers centres de recherche sociologiques universitaires s'installent dans des universités financées et même créées par des industriels et autres capitalistes. L'exemple le plus frappant en est justement l'École de Chicago. L'ambiance n'est guère plus propice à l'élaboration d'une sociologie marxienne dans les universités d'État. Dans ces conditions, les penseurs anticonformistes ou radicaux ne peuvent s'établir véritablement en milieu universitaire. Et la tradition de l'École de Chicago s'inscrit plutôt dans un pragmatisme qui privilégie la méthode expérimentale et une conception instrumentale de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. La vérité se construit au cours d'un échange, et les interactionnistes diraient dans le cadre des interactions...

  Pour rester dans une catégorisation usuelle, à défaut d'être très rigoureuse, l'École de Chicago a connu au moins trois naissances au cours desquelles d'ailleurs se forge des pratiques sociologiques novatrices.

 

Première "naissance"

     La première naissance date des années 1951-1952. Le département de sociologie de l'université connait alors une crise profonde, du fait notamment de la montée en puissance des deux concurrents qui se partagent la scène sociologique nord-américaine au moins jusqu'à la fin des années 1970 : à Harvard, la théorie fonctionnaliste de Talcott PARSONS, et, à Columbia, la sociologie quantitative formalisée par Paul F. LAZARSFELD. Sommés de redéfinir un projet par les autorités de leur université, soucieuses de sa renommée, vecteur de bourses et de subventions, les sociologues de Chicago se mettent à envisager qu'il avait existé, dans les années 1920-1930, une "école de sociologie de Chicago"...

Tous sont d'accord sur l'idée qu'elle s'opposait aux abstractions à la Parsons et qu'elle trouvait une partie de son inspiration dans les travaux de R.E. PARK (1864-1944), un élève de Georg SIMMEL mais, pour le reste, ils différent sur sa définition. Pour E. BURGESS, il s'agissait de l'écologie humaine - l'étude de la disposition des groupes humains dans l'espace et des lois d'évolution de ces arrangements -, discipline définie par PARK au début des années 1920 et qui avait évolué vers un usage intensif des statistiques et des modèles formalisés, auquel s'était largement ralliée Roderick D. MCKENZIE (1885-1940), un des premiers élèves de PARK. Pour Herbert BLUMER (1900-1987), en revanche, qui avait été le protégé d'Elsworth FARIS (1874-1953), ministre baptiste féru de psychologie sociale et longtemps chef du département (1926-1939), il s'agissait d'une théorie de l'interaction entre les individus et les groupes. Pour WIRTH enfin, dont les fonctions de chef de département imposaient une position aussi fédératrice que possible, l'école pouvait se définir par le primat du "travail de terrain", c'est-à-dire de l'observation in situ des phénomènes sociaux - notion récemment empruntée aux anthropologues.

 

Deuxième "naissance"

   Si ces débats internes font naître une étiquette, celle-ci n'entre vraiment en usage qu'une douzaine d'années plus tard. Une deuxième naissance de l'école de Chicago résulte du travail réalisé par Morris JANOWITZ (1919-1988) entre 1964 et 1973 pour façonner l'image du département de sociologie de Chicago en éditant ou rééditant une large gamme de travaux réalisés depuis les années 1910. C'est aussi dans sa collection Heritage of Sociology qu'est publiée la première histoire de l'école de Chicago. A un moment où C. Wright MILLS constate la domination sans partage sur la sociologie nord-américaine de "la grande thérorie" et de l'empirisme abstrait", cette entreprise a pour but de faire sortir de l'oubli les sociologues de Chicago. Mais entre-temps, à Chicago même, les partisans du "travail de terrain" ont pardi la bataille au profit de diverses variantes de la sociologie quantitative. Une nouvelle définition de la sociologie de Chicago en résulte, caractérisée par l'éclectisme des inspirations, la modernité méthodologique et l'investissement dans les études urbaines. Si la génération des fondateurs du département - sauf Albion W. SMALL (1854-1926) est entièrement ignorée, tous les enseignants actifs entre 1915 et les années 1930, ainsi que nombre de leurs élèves - mais ni BLUMER, ni HUGHES, tous deux partis et perdants - sont au palmarès quelle qu'eût été l'orientation particulière de leurs travaux. Ainsi, le promoteur de la statistique, William F. OGBURN (1886-1959) aussi bien que le psychologue social George H. MEAD sont annexés à un héritage constitué pour l'essentiel des études empiriques sur la ville, la criminalité ou les relations inter-ethniques. Le succès de l'action de JANOWITZ est spectaculaire : la notion qu'il ait existé une école de Chicago - avec une part de flagornerie intellectuelle sans doute et une part de révision de la véritable histoire et du parcours réel des sociologues ainsi amalgamés - fait alors son apparition dans les histoires de la sociologie et les manuels aux États-Unis, puis dans le monde entier - en France, en 1979. On peut noter qu'il n'y a guère d'écart de nature dans la "reconstitution historique" entre cette histoire de la sociologie et n'importe quelle histoire nationale... Sauf sans doute, quelques troubles peuvent naitre de faire coexister des études à orientation intellectuelle, voire idéologique très distante...

 

Troisième 'naissance"

    Pendant ce temps, se développe un mouvement intellectuel qui aboutit à une troisième naissance de l'école de Chicago avec le recours à l'étiquette "interactionnisme symbolique", avancée par BLUMER en 1937 pour désigner les travaux qui privilégient le rôle des relations interindividuelles dans la formation des normes sociales. Porté par de jeunes sociologues principalement californiens, dont certains sont formés à Chicago même, ce mouvement décide de réunir BLUMER et Everett C. HUGHES (1897-1983) qui, élèves respectivement de FARIS et de PARK, n'ont pourtant pas grand chose de commun, et plusieurs de leurs propres élèves, notamment Anselm L. STRAUSS (1916-1996), Erwing GOFFMAN (1922-1982) et Howard S. BECKER. L'étiquette "interactionnisme symbolique" qui regroupe désormais ces auteurs et quelques autres, se solidifie à la fin des années 1960, donnant lieu à la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction (1974) et à la notion qu'il s'agit là d'une "seconde école de Chicago". Cela implique une redéfinition de la "première", en sélectionnant cette fois des fondations philosophiques (DEWEY et MEAD) aussi bien que sociologiques (THOMAS et PARK), en même temps que les plus ethnographiques des années 1920 et 1930 - BURGESS disparait au passage. C'est sous cette troisième espèce que l'école de Chicago se présente généralement aujourd'hui sur le marché sociologique français. On peut concevoir que l'étudiant qui ne se veut pas naïf au point d'assimiler la présentation de son tout premier manuel de sociologie, en ait un peu le tournis...

    Sans doute faut-il préférer à la notion d'"école de Chicago, dont les usages stratégiques rendent par trop incertain le contenu, celle de "tradition sociologique de Chicago", comme y invite l'ouvrage de Jean-Michel CHAPOULIE (2001). Ce vocabulaire permet de faire l'économie d'une impossible définition, pour centrer l'attention sur la transmission d'en ensemble de thèmes et de pratiques et sur ses transformations au cours du temps. C'est sur cette base que l'on peut renouer avec le récit historique (et des filiations intellectuelles un peu plus solides, dans toute cette bataille idéologico-éditoriale...) en partant de PARK et de BURGESS - faute de pouvoir remonter à la première génération des fondateurs du département - et en suivant certains développement jusqu'aux années 1960. C'est aussi l'option prise par Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL dans la présentation de la conjoncture de la sociologie américaine vers 1950 pour aboutir à l'examen de ce très large courant qu'est l'interactionnisme.

 

Nouvelles pratiques sociologiques

      Pourquoi à Chicago? C'est qu'à la première de la première et de la deuxième naissance, elle connait une urbanisation extrêmement rapide qui s'opère sur fond de déracinements multiples, d'extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Cette ville est aussi le lieu emblématique de la confrontation des origines et des cultures, ainsi que le symbole, dans tout le pays, de la délinquance et de la criminalité organisée. C'est pour les sociologues qui s'y rassemblent, un véritable "laboratoire social" (selon l'expression de Robert E. PARK)

     Un lien étroit s'établit depuis le début des années 1920, dès la fondation de l'université, entre celle-ci et les groupes réformateurs locaux : professionnels du travail social, activistes de la réforme des prisons ou de la gestion municipale, plus tard mouvements pour l'organisation des quartiers ou pour la planification urbaine. Ces interactions procurent aux universitaires à la fois des questions, des informations de toute sorte sur les quartiers et les groupes populaires, et des méthodes pour observer ceux-ci. C'est ainsi que la préoccupation centrale des sociologues est de déterminer les causes de la "désorganisation sociale" dans la grande ville et les moyens d'y remédier : question réformatrice traduite en question sociologique par la médiation d'un concept.

Entre parenthèses, c'est également pas ce biais que la question sociale, dans une société rétive aux idées socialisantes, se taille une place centrale dans les préoccupations de nombreux décideurs politiques et économiques, qui seraient, sinon, uniquement préoccupés par les profits des industriels et des commerçants.

   Les étudiants envoyés dans les années 1920 à la découverte de la grande ville recueillent beaucoup de leurs données auprès des travailleurs sociaux, des tribunaux, de la police, des églises. BURGESS fait reporter systématiquement toutes ces informations sur des cartes. PARK, qui avait été journaliste, recommande de faire des interviews auprès des autorités, de récolter des documents dans les administrations, d'étudier la presse. Dans certains cas, il préconise des "études de cas" pour lesquelles l'enquêteur fait écrire aux sujets des récits de vie - technique inaugurée par William I. THOMAS (1863)1947) lors de son étude sur les Polonais immigrés à Chicago (publiée en 1918-1920) et reprise par la suite, notamment avec des délinquants. En revanche, la participation directe et prolongée de l'étudiant aux situations dont il soit rendre compte (Nels ANDERSON, sans abris, 1923 ou Paul G. GRESSEY, dancings, 1932) reste exceptionnelle. C'est seulement vers la fin des années 1940 que la notion de "travail de terrain" commence à être utilisée à Chicago par des sociologues : jusque-là, l'essentiel de leurs méthodes est un emprunt direct au travail social et au journalisme.

  Le département de sociologie de Chicago, d'autre part, est depuis la création de l'American Journal of Sociology (1895), puis de l'American Sociological Society (1905), au centre des institutions savantes de la discipline. Une des tâches des sociologues universitaires d'alors est de se distinguer des amateurs de science sociale qui font obstacle à la professionnalisation de leur discipline : pour fonder leur revendication de scientificité, il leur faut de la théorie. Si les constructions abstraites (notamment les grands récits évolutionnistes) ne manquent pas dans la sociologie universitaire de l'époque, PARK et BURGESS doivent asseoir leur science sur une théorie compatible avec leur pratique d'observation du monde social. Ils reprennent de Charles Horton COLLEY (1864-1929) la notion de "contrôle social" et de "groupes primaires" (ceux où le contrôle social s'exerce par des rapports de face-à-face) et "secondaires". THOMAS leur fournit la notion de "définition de la situation", qui permet de centrer l'attention sur la façon dont l'individu, compte tenu de son histoire propre, se représente l'ordre social en vue d'y agir. Au début des années 1920, PARK trouve une solution plus globale en se réclamant de l'"écologie humaine" : il transfère aux groupes humains le vocabulaire et les modèles élaborés par l'éconologie végétale et animale - disciplines qui étudient alors les modalités de la concurrence et de la coexistence des espèces sur des territoires. MC KENZIE développe cette théorie à l'échelle interrégionale, BURGESS à propos de la grande ville : dès 1924, ce dernier propose un modèle écologique de la croissance urbaine en zones concentriques qui alimente les débats savants pendant plusieurs décennies. L'écologie humaine est, en effet, l'un des héritages les plus durable de la tradition sociologique de Chicago car elle est réutilisable, dans des modalités de plus en plus formalisées et quantifiées, par les nouvelles pratiques de planification territoriale apparues avec le New Deal, puis relancées avec la planification urbaine des années 1950 et 1960.

Il va sans dire que cette sociologie, alors qu'elle enquête et s'applique sur des situations sociales difficiles et des classes sociales en lutte dans la société, et notamment dans le cadre urbain, qu'il s'agit d'éviter tout rapprochement dans le vocabulaire avec l'idéologie socialisante ou, pire aux yeux de beaucoup aux États-Unis, l'idéologie dite "communiste". Discuter de l'écologie humaine évite de se livrer à une critique du capitalisme, et isoler les aspects sociaux en parlant très peu de politique économique. Débattre des "groupes", ce n'est pas débattre de "classes" et cerner les causes de dysfonction sociale permet de considérer que la société libérale aux entrepreneurs privés reste la société la meilleure... Toutefois, les conditions de la réalité sociale ne permet pas toujours l'inexistence de certaines proximités idéologiques, car, même en l'absence de vocabulaire commun, sociologues réformateurs et partisans révolutionnaires peuvent finir par se rencontrer sur le diagnostic et sur le sens des évolutions à promouvoir...

   Toujours est-il que l'interactionnisme se développe par les grandes enquêtes, dont la plupart se réalisent à Chicago ou les environs et qui permettent d'élaborer des modèles d'interactions voulant répondre aux questions des autorité sur les causes de phénomène de délinquance notamment et les solutions à leur apporter. Les réponses apportées reprennent largement le point de vue des réformateurs sur les quartiers pauvres et le rôle néfaste des taudis. Mais en même temps, leur revendication de scientificité implique une neutralité inhabituelle sur le front de la morale : il ne s'agit plus tant de condamner que de comprendre les causes du mal. Les travaux des années 1920 et 1930 ouvrent la porte à des évolutions ultérieures, dont la plupart sont liées à Chicago. La mise en lumière de la "criminalité en col blanc" (SUTHERLAND, 1949) desserre la relation supposé entre crime et quartiers pauvres ; la description fine de l'ordre social et moral qui régit les bandes de jeunes (William F.. WHYTE, 1943) autorise une vue moins unilatérale des cultures populaires. La formulation de l'étiquetage dénaturalise la notion de malade mental (GOFFMAN, 1961) ou de délinquant (Howard S. BECKER, 1963)  pour en faire le résultat de l'interaction d'un sujet avec les institutions de soins, de surveillance et de répression. (TOPALOV)

 

Une tradition de Chicago

   Une autre manière de comprendre le travail de l'école de Chicago, outre l'effet que peut produire le rapprochement de travaux pas forcément réalisés dans la même optique ou le même esprit, est de resituer le parcours de certains auteurs - pris ou pas dans le même conte historique, "utilisé" ou pas dans la grande bataille pour l'hégémonie dans le monde des sociologues, tandis que s'affirment les pratiques universitaires (ou à défaut les autorités étatiques, mais cela, dans une très moins grande mesure par rapport aux Européens, la voie judiciaire étant bien entendu toujours aussi utilisée pour viser les publications jugées non scientifiques ou plagiaires...) pour monopoliser intellectuellement et pratiquement la profession de sociologue... Les références sont alors plutôt John DEWEY (1859-1952) qui s'illustre dans une première tentative s'inspirant du pragmatisme pour fonder ce qu'on appelle plus justement alors la tradition de Chicago, lui-même prenant sa source dans les travaux du logicien C.S. PEIRCE (1839-1914) et l'utilitarisme de W. JAMES (1842-1910). Là comme ailleurs, prendre des "ancêtres" ancrent la légitimité, surtout lorsque les auteurs choisissent les mêmes principes d'élaboration de leur pensée chez ces mêmes prédécesseurs.

Les pragmatiques privilégient la méthode expérimentale et la conception instrumentaliste de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. A ce titre, aussi bien les idées scientifiques que les idées quotidiennes sont basées sur l'expérience. La vérité se construit au cours d'un échange.

Parmi ces auteurs qui marquent la postérité de Chicago se trouve G.H. MEAD (1863-1931). Il comprend la société comme un système de communications interindividuelles et signifiantes. Un recueil posthume de ses cours, L'esprit, le soi et la société (1934) développe un certain nombre de thèses reprises par les interactionnistes, notamment l'idée que la société n'est pas toute donnée, mais se construit sans cesse à travers la dynamique des actes sociaux ou échanges entre les personnes : les interactions. MEAD lui-même s'inspire de H. COOLEY (1869-1939) qui introduit la fameuse notion de rôle social et conçoit le Soi comme issu des interactions sociales.

Parallèlement à l'enseignement de MEAD se met en place à Chicago cette tendance appelée École de Chicago, sous la direction de W.I TOMAS (1863-1944), R.E. PARK (1864-1944), E. BURGESS, R. MCKENZIE, mentionnés dans une sorte d'auto-historiographie... Ils privilégient l'étude de la ville, du phénomène de l'immigration et de la désintégration sociale. Ce qui caractérise tous ces auteurs, et c'est, entre autres, ce qui permet de les regrouper sous la même bannière, c'est son pragmatisme, le travail de terrain délibéré et la volonté de comprendre l'ordre social et ses dysfonctionnements pour y porter remède grâce à l'action des travailleurs sociaux encadrés par les sociologues. (Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL).

 

L'école de Chicago défaite par la sociologie quantitative

   On peut présenter le long conflit "professionnel" au sein de la sociologie nord-américaine comme une concurrence entre deux tendances très personnalisées du début du XXe siècle : THOMAS et ZNANIECKI (Le paysan polonais...) d'une part et Samuel STOUFFER (The American Soldier, 1949). L'un inaugure une série de recherches qualitatives et de publications qui constituent le patrimoine de Chicago : l'autre marque la fin de l'époque précédente et représente le tournant quantitativiste de la sociologie américaine. L'oeuvre de STOUFFER représente un tournant dans l'histoire de la sociologie dans la mesure où elle est la première tentative de modélisation mathématique de la vie sociale. A partir de 1940, la sociologie américaine connait un développement considérable des techniques quantitatives sous l'impulsion des contrats d'études financés par l'armée américaine. Les chefs de file de l'université Columbia (dont Robert MERTON et Paul LAZARSFELD, directeur des enquêtes) renforcent leur prestige et leur pouvoir, exerçant progressivement un "impérialisme" théorique et méthodologique. Ainsi, l'école fonctionnaliste, fortement implantée à Columbia et Harvard commencent à exercer sa domination (voire sa censure comme y fait allusion H.BECKER en 1986). Cette montée en puissance de la sociologie quantitative coïncide avec l'extinction de la deuxième génération de chercheurs à Chicago : BURGESS prend sa retraite en 1951, WIRTH meurt en 1952 et BLUMER part en 1952 à Berkeley.

 

Yves GRAFMEYER, L'école de Chicago, Presses Universitaires de Grenoble, 1978, Champs Flammarion, 2004. Alain COULON, L'école de Chicago, PUF, collection Que sais-je?, 1992. Jean-Michel CHAPOULIE, La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001. Jean PENEFF, Le goût de l'observation, Éditions La Découverte, 2009. Sous la direction de D. CEFAÏ, L'Enquête de terrain, La Découverte, 2003.

Christian TOPALOV, L'école de Chicago, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

SOCIUS

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17 août 2019 6 17 /08 /août /2019 08:07

       Publié en 1984, l'ouvrage d'Edgar MORIN, sociologue français des plus influents, auteur de nombreux livres autour de l'écologie, continue d'inspirer nombre d'auteurs soucieux, même s'ils partent d'un aspect particulier de la société dans leurs approches, d'une vision globale, du micro-social au macro-planétaire.

    Ce livre constitue une Somme sociologique, jusqu'à une sociologie de la sociologie. Organisé en cinq grande partie, De la réflexion sociologique, De la nature de la société, Sociologie du présent, Les cultures de notre culture, L'intelligence du changement, dénué de jargon et abordable par le plus grand nombre sans pour autant se lire comme un roman, le livre constitue à la fois une grande étape dans la réflexion de son auteur, et offre beaucoup d'angles de vue, tout en se voulant global, et en posant constamment la question du statut de l'observateur qu'est le sociologue.

  

 

De la réflexion sociologique

    Le monde des sociologues est depuis l'origine traversé par une question existentielle : le drame de la sociologie scientifique réside, écrit Edgar MORIN, dans l'impossibilité d'isoler expérimentalement un objet de recherche. On ne peut faire d'expérience dans le tissu social, toujours en mouvement et si complexe. C'est ce qui fait de la sociologie une science humaine et non une science de la nature, bien que nombre d'auteurs se soient essayer à s'en rapprocher. Plus, "est-il vraiment nécessaire à la vision scientifique d'éliminer tout ce qui est projet, finalité, acteur, sujet? Est-il scientifique de s'éliminer soi-même, auteur de cette scientificité?"  De fait l'observateur fait partie, de loin ou de près, de la société observée, et sans doute est-ce une condition nécessaire pour qu'il la comprenne réellement. L'observateur, qui est par ailleurs observé par son objet d'études (même lorsqu'il la questionne par le biais de questionnaire anonyme...), doit à la fois tenir compte de sa position sociale dans la société et ne peut se passer de projet, sinon sans doute il s'aveugle lui-même dans une sorte d'objectivité impossible et sans doute nuisible au pourquoi de son étude (absence de motivation, un fonctionnariat sociologue impossible!). Comme la société est traversée de conflit, il doit également concevoir cette conflictualité, faute de quoi la complexité sociale risque de lui échapper. Pour qu'elle ne se réduise pas à un rôle passif, la sociologie doit rester un champ conflictuel. Sinon à quoi peut-elle servir, sinon à consolider l'existant, qui pour le rester devrait donc être non étudié ? (le sociologue, agent perturbateur...).

"Nous ne pouvons échapper à cette situation : traitant un problème sociologique, nous ne traitons pas seulement un problème d'objets, nous traitons un problème de "sujets, nous sommes des sujets qui avons affaire à d'autres sujets."

Mais Edgar MORIN, même avec la revendication du droit à la réflexion du sociologue là où il se trouve, sent bien qu'il n'en a pas fini avec la question de la scientificité de la sociologie. S'il prend acte de l'absence de méta-système de référence, s'il prend acte également de l'effondrement de l'idée positiviste d'une connaissance reflet et de la théorie-miroir de la nature, il tente de repenser ce problème de scientificité en cernant  trois grandes carences, se tenant toujours en comparaison des sciences naturelles. Pour Edgar MORIN, ces 3 carences sont :

- le fait que la recherche de lois générales ne peut être que triviales dans les sciences sociales. Les lois générales en physique sont fondées sur la mesure, précision, l'exactitude,  la prédiction et elles prohibent un grand nombre de possibilités dans l'enchainement des faits. Au contraire, les lois générales en science sociale n'ont aucune de ces qualités ;

- l'impossibilité d'exorciser la complexité des inter-actions et rétroactions qui unissent l'objet que l'on étudie à ses adhérences et ses appartenances. Il est impossible et immoral d'ailleurs, de tenter d'extraire un groupe de son contexte pour expérimenter comme on le ferait d'un objet physique ou animal ou d'une plante...

- le déréglement du jeu rivalitaire-communautaire, par l'impossibilité du consensus dans la vérification ou dans la réfutation, vu justement cette complexité sociale, auquel s'ajoute l'auto-implication trop grande du sociologue dans la société et celle de la société dans la sociologie.

Vus ces trois carences, l'objectivité et l'universalité du point de vue du sociologue est problématique. D'où la tentative pour en sortir (mais Edgar MORIN nous fait bien comprendre que c'est une tâche presque impossible à accomplir) d'une sociologie de la sociologie, étant donné que la sociologie est à la fois une connaissance à prétention ou visée scientifique et une chose sociale particulière dans ses activités et institutions.

En remontant aux conditions d'émergence de la sociologie, notre auteur - sans même évoquer comme nous le faisons par ailleurs la liaison forte dans sa naissance entre sociologie et socialisme - estime qu'une fracture culturelle passe au milieu de la sociologie. Entre la culture humaniste et la culture scientifique existe une rupture sur la réflexion éthico-politique - aux éléments... complexes! - qui remonte à ce que l'on a appelé la Renaissance, du fait même que contrairement aux thèmes de l'humanisme, la sociologie a été pensée au départ en adoptant les principes de la physique classique. En fondant la scientificité dans ce modèle où tout s'ordonne de manière constante, on a voulu faire adopter par la sociologie une exactitude impossible à atteindre dans les faits, vu que précisément la société est conflictuelle par essence. Cette conflictualité est emblématisée d'ailleurs par les rapports sociaux entre sociologues.

Les conditions d'une sociologie de la sociologie, conclue-t-il, sont de sept ordres :

- Il faut que celui qui pratiquement la sociologie lui-même ait subi un faible imprinting, soit capable de s'autodistancier, soit relativement autonome, respecte la règle du jeu, si difficile soit-elle à respecter ;

- Le sociologue doit avoir conscience qu'il n'est qu'un fragment de la société, mais loin de n'être seulement qu'une partie de ce tout, le tout se trouve présent en lui d'une certaine façon ;

- Il doit être conscient que l'activité cognitive elle-même comporte toujours inévitablement sans doute des aspects mythologico-réificateurs ;

- Il faudrait qu'il ait une conscience anthropo-ethnographique, être capable de relativiser sa culture et sa société par rapport aux autres cultures et autres sociétés ;

- Il faut qu'il ait une conscience historique et qu'il se sache dans un hic et nunc qui n'est qu'un moment singulier de l'histoire ;

- Il faut qu'il fasse usage de la réflexion, qu'il ait foi en la réflexivité ;

- Il faut qu'il ait conscience de la complexité des problèmes de la pensée et de la complexité des problèmes de la société.

"Autrement dit, écrit-il, le développement d'une sociologie complexe permettra la sociologie de la sociologie et le développement d'une sociologie de la sociologie nécessitera la sociologie complexe."

   Ce qui peut paraitre une formule élégante et rien de plus est en fait le prologue de longues pages où l'auteur entre dans le vif du sujet. Ce qu'il entend par droit à la réflexion est précédé d'une réflexion sur la transformation des colloques de sociologie, et à cet égard, il est plutôt pessimiste : il estime que son époque est celle de la paupérisation des idées générales en milieu spécialisé. Entendre le développement de départements distincts et parfois compartimentés de la sociologie en autant de thèmes de sociologie : l'école, le travail, les différentes institutions religieuses politiques et sociales font l'objet d'études spécialisées non raccordées en elles et soumises souvent à des logiques de rivalités professionnelles entre sociologues...

Pour éviter de tomber dans cette parcellisation et réduire de fait la sociologie dans son effort global de compréhension de la société, il faut repenser la nature de la société.

 

De la nature de la société

    Ce qui pousse Edgar MORIN à repenser la nature de la société, il ne le dit pas, mais c'est une certaine hégémonie de l'individualisme méthodologique qui s'installe. Mais aussi une remise en cause rampante et de plus en plus affirmée des pertes de puissance et d'influence des conceptions de la nation et de l'État et même de société civile, déjà sensible lorsqu'il écrit ce livre et aujourd'hui éclatantes, comme en témoignent les hésitations dans la lutte contre le réchauffement climatique et contre toutes les pollutions sur terre, dans l'air et en mer. Il va jusqu'à distinguer trois étapes dans l'appréhension de l'idée de société :

- une étape pré-sociologique où l'on parle des choses de la société sans qu'en émerge encore le terme ;

- une étape sociologique où il y a hypostase du terme devenu abstrait, amputé de ses dimensions historiques, anthropologiques, mythologiques ;

- une étape anthropo-sociologique qui ne nierait pas l'idée de société mais l'enrichirait.

  Il plaide pour la venue de cette dernière étape, vu la nécessité pour approcher la réalité, de la complexification de la notion de société, ce qui est sans doute une riche manière de contrer l'émiettement que constitue la façon de considérer la société simplement comme la rencontre ou l'amalgame des individus. Il est vrai qu'avec ce qu'on appelle rapidement mondialisation, la rencontre de multiples manières culturelles de voir la vie, on peut se perdre facilement dans un réductionnisme. A contre-pied, il s'agit de penser une complexité qui est là et qui va sans doute en s'accroissant.

   Au centre de sa conception de la société comme système auto-éco-organisateur, réside un principe anti-organisationnel d'organisation ou pour dire les choses différemment de lui, des tendances centrifuges et centripètes qui constamment rivalisent dans les activités des hommes. Et si les forces de désintégration sociale ne l'emportent que rarement, c'est parce qu'au sein de la nature humaine résident des forces qui tendent à recherche la coopération et l'ordre. Pour ne pas céder précisément à une vision organiciste de la société, où tous les organes finalement coopèrent, vision biologique qui a dominé longtemps des pans entiers de la sociologie, avec les conséquences dommageables que l'on sait (on pense aux méfaits des idéologies raciales), il faut redéfinir le phénomène social par rapport à la nature. Par une réflexion sur les sociétés humaines et les sociétés animales, par également la considération des phénomènes qui se déroulent au sein même du cerveau humain, Edgar MORIN établit ce qui doit être selon lui l'écologie sociale. Ce qui passe, comme il l'écrit dans les chapitres suivants, par une théorie de la nation et une théorie de la crise. Dans une conclusion suite de sa réflexion des sociétés de la nature à la nature de la société, il écrit :

"Non seulement la sociologie actuelle demeure insuffisante pour comprendre et concevoir l'être des sociétés modernes, mais tout ce que nous avons avancé jusqu'à présent, qui nous semble nécessaire, demeure lui aussi insuffisant.

Toutefois notre vise portait, non sur la partie émergée de l'iceberg de la société moderne, mais sur l'énorme partie immergée. Nous avons voulu indiquer que dans les fonds de notre société non seulement subsiste un "héritage" de la société archaïque, et, en deçà, des sociétés hominiennes, primatiques, mammifères, mais persistent aussi des activités et des virulences organisationnelles,, propres à ces sociétés, et qui se conjuguent, en des formes nouvelles, aux phénomènes organisationnels des sociétés historiques y compris des nations modernes. Nous avons voulu surtout, et de façon plus centrale, suggérer que la théorie sociologique, y compris de notre société, doit être une théorie de l'auto-éco-ré-organisation. Une telle théorie permet de concevoir la société non seulement dans sa réalité biophysique, mais aussi dans sa complexité organisationnelle. Dès le départ "naturel", notre théorie met au centre l'individu, lequel demeure exclu de la sociologie, alors que jamais l'individualisme ne s'est autant déployé que dans les sociétés modernes. Dès le départ, notre théorie conçoit l'organisation sociale comme phénomène neurocérébral, alors que les théories sociologiques ne conçoivent que des mécaniques, des dépenses énergétiques pré-thermodynamiques, des équilibres de systèmes clos, des dynamismes métaphysiquement vitalistes, des fonctionnalismes honteusement organicistes, des structures figées entre ciel et terre. Dès le départ, nous avons pu concevoir à la fois l'invariance et la possibilité évolutive alors que les théories se partagent entre un immobilisme structural et un dynamisme sans structure. Mais, répétons-le, il ne s'agit ici que d'un départ. Ce la peut chagriner beaucoup de reconnaitre que s'il existe des sociologies, la sociologie n'existe pas encore. Mais d'autres, dont moi-même, puisent de l'ardeur à l'idée que la sociologie doit naître."

On remarquera bien sûr que subsiste dans l'esprit de beaucoup l'idée de sociétés homogènes et que les expliquer, c'est les comprendre comme un tout, même si l'on fait appel à des dynamismes qui partent exclusivement des individus. Sans doute, la domination de l'individualisme méthodologique permet en tout cas de concevoir que même au sein des sociétés qui paraissent les mieux unifiées, traversées par autant de liens d'échanges et de communications comme le sont les sociétés modernes, il se peut qu'en fin de compte, nous ayons plutôt affaire à des sociétés qui existent les unes à côtés des autres, aux liens bien plus lâches que le laissent entendre des médiations multiples, et que si les coopérations apparaissent majeures pour la vie économique et sociale de celles-ci, il se pourrait qu'existent des représentations conflictuelles bien plus prégnantes, et cela dans bien des types de société...

 

Écologie sociale, théorie de nation, théorie de la crise...

    En tout cas, cela amène Edgar MORIN à constituer une écologie sociale, une théorie de la nation et une théorie de la crise.

Le milieu social se conçoit comme éco-système, l'ensemble des phénomènes dans une niche écologique donnée, et tout organisme (système ouvert) est intimement lié à l'éco-système dans une relation de dépendance/indépendance où l'indépendance s'accroît en même temps que la dépendance. Edgar MORIN milite (c'est son terme) pour une sociologie qui tienne à la fois compte des tendances à la dépendance envers l'environnement, qu'il soit naturel ou social, et des tendances à l'autonomie.

Réfléchissant à la formation et aux composantes du sentiment national, le sociologue français met l'accent sur différentes facettes d'un phénomène qui fait autant appel à l'affect, à la psychologie qu'aux véritables relations (d'appartenance, d'obéissance..) qui lient les individus ; manière de voir qui permet de comprendre comment ce sentiment national évolue dans le temps.

Prenant le mot "crise" très à la mode au moment où il écrit son livre, Edgar MORIN se livre à une analyse des périodes de stabilité et d'instabilité sociales. Il appelle - mais ce sera sans doute sans lendemains, à la formation d'une crisologie, autre manière selon nous d"étudier l'ensemble des coopérations et des conflictualités qui, au gré du temps et suivant l'espace considéré, traverse les sociétés, en font des entités bien concrètes et bien réelle et en font aussi des ensembles fragiles susceptibles de se fractionner et même de se détruire. 

 

Sociologie du présent

  La plus grosse partie de son livre est une sorte d'application de sa méthode "in vivo" à travers à la fois l'inventaire des procédés dont disposent les sociologues pour étudier un pan de la société ou encore l'ensemble de la société, et d'objets d'études bien précis qui ouvrent également la voie vers une compréhension global : l'interview dans les sciences sociales et à la radio-télévision, la télé-tragédie planétaire de l'assassinat du Président Kennedy en 1964, la modernisation d'une commune française (1966), l'événement mai 68, le développement de l'astrologie (1971), l'émergence des idées écologiques (an 1 : 1972), la ville lumière moderne, la culturanalyse, divers problématiques de la culture (crise de la culture cultivée, culture de masse...). Également dans ses préoccupations, la sociologie du cinéma, la publicité, la vedettisation en politique. Il s'agit comme il l'explique à la partie suivante, de comprendre le changement, d'en avoir l'intelligence, ce qui passe par l'analyse de l'hypercomplexité sociale

 

Vers la compréhension de la complexité sociale, la nécessité d'une sociologie complexe.

   Edgar MORIN n'a de cesse d'examiner la société dans sa complexité, dans le refus d'analyses qui privilégient par trop seulement un ou deux aspects de la réalité, économique le plus souvent. Dans ses ouvrages, que ce soit Arguments pour une Méthode (1990), La complexité humaine (1994) ou L'intelligence de la complexité (avec Jean-Louis LE MOIGNE) (200), il ne quitte pas de yeux cette nécessité. Dans une démarche pluridisciplinaire qui lui fait emprunter des éléments de vocabulaires aux sciences naturelles par exemple, il entend développer le paradigme de la complexité - mot employé récemment mais qui recouvre des réalités également dans le passé.

     Ali Ait ABDELMALEK indique bien, lui qui s'en inspire, un certain nombre de présupposés dont les plus importants sont les suivants, présupposés que n'admettent pas, loin s'en faut, tous les sociologues de nos jours (à tort selon nous...) :

- il existe des lois générales communes, transdisciplinaires, régissant les systèmes complexes et fortement interactifs, qu'ils soient physico-chimiques, biologiques, écologiques, économiques, sociaux, cognitifs, naturels...

- Ces lois sont essentiellement de nature relationnelle (ou cybernétique : interactions internes ou externes).

- Certains propriétés sont de caractère "holistique", dans le sens qu'elles concernent l'ensemble du système comme une entité unitaire. Certaines propriétés émergentes n'ont d'existence et de sens qu'au niveau du système comme totalité indivisible ; le degré d'autonomie dépend de la structure dans l'espace et le temps et de l'organisation logique de l'ensemble du système impliqué.

  "Finalement, explique-t-il, l'existence de lois générales et d'invariants transdisciplinaires n'implique pas que les systèmes soient déterministes et prédictibles. Bien au contraire, les systèmes sont très sensibles au jeu entre contingence locale et nécessité relationnelle. L'approche systémique est, ainsi, une grille qui prépare aux changement de paradigme. Même si certaines disciplines s'occupant de systèmes complexes, la biologique ou l'économie par exemple, ont développé chacune des outils conceptuels adaptés à leur propre champ de préoccupation, il manquait encore une épistémologie commune, générale, bien adaptée à rendre intelligible tous les systèmes naturels et culturels."

   Edgar MORIN, sociologue et philosophe des sciences prolonge ainsi les efforts en Cybernétique de N. WIENER et en biologie de L. von BERTALANFFY, qui avaient marqué les débuts de la "science des systèmes". Talcott PARSONS, de son côté, est sans doute le sociologue qui a fait l'usage le plus approfondi de ce concept d'interdépendance de tous les éléments d'un système social. Jointes à l'influence non négligeable en sociologie de l'approche marxiste qui insiste sur la notion de luttes sociales et de conscience de classe, ces approches dans divers domaines ouvrent bien la voie à une pensée de la société comme système complexe fait à la fois de coopérations et de conflits.

 

      Jean-René TRÉANTON, dans sa recension de l'ouvrage en 1985, en faisait la critique dans la revue française de sociologie. "Voilà plus de trente ans, écrit-il alors, qu'Edgar Morin occupe une place en vue dans la sociologie française. Du Centre d'études sociologiques à ses tout débuts - celui de Georges Gurvitch et de Georges Friedman dans ses locaux spartiates du Boulevard Arago - au CECMAS (CEntre des Communications de MASses), puis au CETSAP (Centre d'études transdisciplinaires. Sociologie. Anthropologie. Politique) dont il assume aujourd'hui la direction, il est à l'origine de plus d'une initiative fondatrice : à commencer par la création de la Revue française de sociologie et de Communications (sans oublier Arguments). Certes, son horizon intellectuel s'est progressivement ouvert à d'autres curiosités que la sociologie ; mais il n'a jamais cessé - malgré sa conversion au point de vue "trans-disciplinaire" - de placer celle-ci au premier rang de ses préoccupations.

Le livre qui vient de paraitre le confirme. Edgar Morin y rassemble, en les agrémentant de plusieurs pages inédites, des textes échelonnés sur plus de trois décennies (le premier remonte à 1952). Articles de revue, communications à des colloques et à des congrès, contributions à des volumes d'hommages : les occasions ne lui ont pas manqué de traiter les questions majeures de la discipline. (....)" Les dates des articles originaux montrent "ce qui parait aujourd'hui banal - l'appel à l'imagination sociologique, le refus de l'obsession quantitative et du souci exclusif de la preuve, la rupture avec le modèle "objectiviste" des sciences exactes -  (que) tout cela Edgar Morin a été l'un des premiers, sinon le premier en France, à le revendiquer, en faisant l'éloge de l'essayisme, de la "dialogique", aime t-il à dire, qu'un Riesman, un C.W. Milles prêchaient de leur côté aux Américains."

"Le sociologue, poursuit notre auteur dans sa critique, qui n'hésite plus à parler à la première personne risque t-il de se laisser aller au pur subjectivisme? Ce qui en protège sans doute notre auteur, c'est le souci de confronter sans cesse sa réflexion aux résultats acquis par les autres sciences : biologie, psychologie, ergonomie, etc., dont l'ensemble forme l'"anthropologie" au sens noble du terme. (...)". "Sous le ton détaché, souvent humoristique, with the tongue in the cheek, la pensée de Morin est à la fois sérieuse et audacieuse. A tous ceux qui ne l'ont pas encore compris, ce volume imposant et varié permettra-t-il de réviser enfin leur opinion?"

 

Edgar MORIN, Sociologie, Fayard, 1984, 465 pages ; Introduction à la pensée complexe, Éditions du Seuil, 2005, 160 pages.

Ali Aït ABDELMALEK, Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité : des cultures nationales à la civilisation européenne, dans Société (2004/4, n°86).

Jean-René TRÉANTON, Sociologie d'Edgar Morin, Revue française de sociologie, 1985, www.persee.fr

 

Complété le 1er octobre 2019

 

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 10:08

     Les travaux de Pierre BOURDIEU s'inscrivent dans la tradition française des grandes enquêtes sur les conditions de vie des différentes classes sociales. Depuis l'étude pionnière de Frédéric LE PLAY (1806-1882) sur les Ouvriers européens (1855, réédité en 1971 chez Hachette), plusieurs recherches ont été menées afin de rendre compte du lien entre pratiques culturelles et appartenance à une classe sociale. A partir d'une enquête sur les budgets des ménages, Maurice HALBWACHS s'est ainsi intéressé, dans La classe ouvrière et les niveaux de vie (1913, réédité en 1970, Archives contemporaines); aux modes de vie et aux manières de consommer des ouvriers qu'il compare à ceux des employés. Après la Seconde Guerre Mondiale, le budget, le logement, le travail, les relations familiales ou encore les pratiques de consommation alimentaire des ouvriers ont ausse fait l'objet d'une vaste enquête dirigées par Paul-Henri Chombart de LAUWE (La vie quotidienne des familles ouvrières, 1956, CNRS).

    Nul doute que l'existence en France d'une culture ouvrière, ancrée dans la pratique de la mouvance communiste, qui se pose par certains côtés en contre-société, n'est pas étrangère à l'intérêt de Pierre BOURDIEU pour cette question. Même si le sociologue français ne s'est pas uniquement intéressé à la culture ouvrière, il raisonne lui aussi en termes de "cultures de classe" en établissant un lien étroit entre pratiques culturelles et groupes sociaux. Tout en prenant grand soin d'emprunter au minimum au vocabulaire marxiste. Par "culture", il entend aussi bien les façons de manger, d'aménager son intérieur ou de se vêtir que le rapport entretenu avec les oeuvres d'art ou de l'esprit (fréquentation des musées, du théâtre ou pratiques de lecture par exemple). Les deux acceptations du terme "culture" sont en effet intimement liées chez Pierre BOURDIEU. Selon lui, "on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu'à condition de les réinsérer dans l'unité du système des dispositions, de faire rentrer la "culture", au sens restreint et normatif de l'usage ordinaire, dans la "culture" au sens large de l'ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires." (La Distinction, 1979).

  La réflexion menée par Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs (dont notamment dans Les Actes de la recherche en sciences sociales) sur la culture est concomitante d'un renouveau de l'intérêt du politique pour la question culturelle. Même si, à l'évidence, la conception gouvernementale des années 1950-1960 est restrictive à plus d'un titre. Non seulement, elle ne prend pas la culture au sens ethnologique, mais concentre ses efforts pour la promotion de la culture "savante" : valoriser par exemple la musique classique par rapport aux musiques traditionnelles populaires. Ce qui oriente même les études premières de Pierre BOUDIEU (financements obligent sans doute) : enquête sur la fréquentation des musées en Europe par exemple, en 1963, qui donne lieu en 1969 à la publication de L'Amour de l'art.

 

De la légitimité culturelle...

   Un moyen de se rendre compte qu'il existe bel et bien des cultures légitimes et des cultures illégitimes ou dévalorisées est de suivre les thématiques abordées par les revues d'art, au sens large, du cinéma, de la video, de la photo, du théâtre, de dessin, ou même de la mode... Par le choix des sujets d'articles, par la mise en valeur - publicitaire ou non - on perçoit bien qu'il y a des cultures qui méritent qu'on y prête attention et d'autres, plus "vulgaires", voire plus "populaires"... C'est éclatant par exemple en ce qui concerne le cinéma fantastique, autrefois rejeté, aujourd'hui survalorisé, ça l'est aussi des arts culinaires...

   Les trois principaux ouvrages dans lesquels Pierre BOURDIEU définit sa sociologie de la cultures sont Une Art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie (Minuit, 1965), L'Amour de l'art. Les musées d'art européen et leur public (1969) et La Distinction. Critique sociale du jugement (1979). Ce dernier, ouvrage central dans l'oeuvre du sociologue français s'appuie entre autres sur des questionnaires qui portent aussi bien sur les livres lus ou les peintres préférés des individus que sur l'origine de leurs meubles ou de leurs vêtements. La thèse développée dans ces 3 ouvrages, qualifiée de "théorie de la légitimité culturelle", repose sur l'idée que toutes les pratiques culturelles ne se valent pas et que certaines sont plus distinctives que d'autres au sein de la société, c'est-à-dire qu'elles apportent plus de prestige à ceux qui les adoptent (et qui les affichent) : elles correspondent aux pratiques des classes supérieures. Ces ouvrages voient leur approche complétée par de nombreux articles publiés dans Acte de la recherche en sciences sociales.

   Il existe une homologie entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle, les équipes de Pierre BOURDIEU en font le constat statistique. Ces pratiques culturelles varient selon le niveau d'instruction et l'origine sociale. Cette analyse repose sur une théorie des classes sociales. Mais contrairement à l'analyse marxiste en général, cette théorie ne définit pas uniquement les classes sociales par leur position dans les rapports de production, par leur pouvoir économique. Elles sont définies avant tout par leur rapport différent à la culture et notamment à la culture savante. Pour les lecteurs, il n'en est pas moins - par connivence ou par habitude - que ces oeuvres sont lues avec en arrière-plan la connaissance de l'existence des classes sociales, avec une définition bien moins schématique que celle de la vulgate marxiste, mais non moins lourde de signification. Et, Pierre BOURDIEU qui estime que la société est divisée en trois principaux groupes sociaux, la bourgeoisie, les classes moyennes et les classes populaires, ne fait que conforter cette manière de voir. Chacun de ces groupes se caractérisent par une "culture de classe" spécifique, correspondant à des conditions de vie relativement homogènes. Il existe au sein de ces groupes des subdivisions définies pour partie en fonction de la trajectoire ascendante ou descendante des individus qui occupent des positions moyennes. La notion même de trajectoire traduit une conception hiérarchisée de la sociétés qui serait ainsi orientée des classes populaires jusqu'aux classes supérieure, des classes dominées aux classes dominantes. Cette hiérarchie sociale est à l'origine d'une hiérarchie des pratiques culturelles.

 

L'habitus comme principe générateur des pratiques culturelles

    Dans la Distinction, Pierre BOURDIEU réfute la pensée, portée par des lectures un peu rapides d'Emmanuel KANT, mais dont les oeuvres tendent bien vers celle-ci, selon laquelle la capacité à apprécier l'art est universelle et innée. Il montre que tout le monde ne définit pas le beau de la même manière et que seuls les groupes sociaux les plus diplômés partagent la conception kantienne du beau. Les personnes les moins diplômées ont une autre conception. Pour elles, le beau est contextuel plutôt qu'universel. Ces personnes s'intéressent d'abord aux fonctions des oeuvres (utilité, agrément, caractère moral, dimension informative) plutôt qu'à leurs qualités formelles. La différence des critères de jugement esthétique mobilisés en fonction du capital culturel des individus apparaît nettement dans le jugement sur les photographies.

La famille et l'école sont des lieux d'apprentissage de la compétence culturelle. Pour BOURDIEU, paradoxalement, alors que l'art n'est que peu enseigné à l'école, c'est le capital scolaire qui est le mieux à même de rendre compte des inégalités d'appréciation des oeuvres culturelles. Cela signifie que la compétence esthétique n'est pas qu'une question d'apprentissage en termes de contenus (auteurs, genres, écoles, mouvements...) mais qu'elle est aussi le fruit d'une "disposition savante" que l'école transmet au travers de ses enseignements, qu'ils soient artistiques ou non. L'école offre ainsi des outils d'analyse, par exemple en littérature, qui peuvent ensuite être transposés dans d'autres domaines. Toujours selon BOURDIEU et son école, le besoin de culture, créé par l'école (qui donne simultanément le moyen de la satisfaire) est d'autant plus fort que l'on est plus cultivé. Cela explique les inégalités de fréquentation des musées en fonction du diplôme. Des inégalités scolaires initiales se transforment donc en inégalités culturelles cumulatives a posteriori. Avec l'école, la famille joue un rôle central, et sans doute bien plus prégnant. D'une certaine façon, l'école ne fait que valider, renforcer une culture acquise dans la famille, d'une manière que l'on pourrait qualifier, même si le sociologue français n'entre pas dans ce genre de considérations, d'affective...

En fait, l'enfant acquiert le goût tel qu'on le lui présente, et en même temps, c'est la seule façon qu'il le connait. De manière univoque et sans nuance, à moins que dans la famille précisément s'offre de multiples façons de le faire, et c'est ce qui arrive dans le cas de milieux pluriculturels, lorsque dans la famille sont présentes plusieurs cultures différentes, de par l'origine des parents souvent. Les individus apprennent, de manière plus ou moins étroite, inconsciemment, à agir de telle sorte que leurs pratiques et leurs goûts soient valorisés par leur entourage, à moins d'interférences (qui font l'objet d'ailleurs d'études ultérieures) de médias extérieurs et pourtant présents au sein de l'entourage familial. Cette familiarisation insensible à la culture légitime dominante dans la famille conduit les individus à dénier le caractère acquis du "bon goût" pour le voir seulement comme un goût naturel et spontané. L'expérience esthétique peut sembler être vécue librement et subjectivement alors qu'elle n'est que l'intériorisation d'un arbitraire culturel. Pour le dire simplement, c'est par habitude que se construit le goût, c'est l'habitus qui fait ce goût, qui se transmet de génération en génération à l'intérieur d'une classe sociale, qui pour peu qu'elle ne soit ni descendante ni ascendante, reste immuable.

Pour Pierre BOURDIEU, tous les choix culturels, de la littérature à l'habillement, sont l'expression d'un habitus de classe. Cet habitus est non seulement à l'origine des goûts et des pratiques mais il est aussi ce qui crée un lien entre les pratiques et assure leur cohérence. il encourage le même type d'attitude dans des domaines différents. L'opposition entre entre les classes populaires qui privilégient la force, la quantité, la substance, et les bourgeois qui donnent la primauté à la forme, à la légèreté, à la distance, se retrouve aussi bien dans le domaine alimentaire que dans le domaine sportif. Les premiers préfèrent les sports exigeant une forte dépense corporelle, à l'inverse des seconds.

Les trois grandes classes sociales se caractérisent par leur rapport singulier avec la culture. En tant que classe la plus élevée dans la hiérarchie sociale, la bourgeoisie est qualifiée de classe dominante. Sa position lui permet de définir le goût légitime, c'est-à-dire le goût qui sert de référence à l'ensemble de la société. Bien qu'il s'agisse d'un goût particulier, construit socialement par la socialisation familiale et scolaire, ce goût est posé comme "naturel". Cela représente une forme de violence symbolique à l'égard des autres classes sociales à qui est imposé un arbitraire culturel (valorisation des arts savants, idéal d'aisance et de distance...). L'idéologie du goût naturel que porte la classe dominante est le pendant, dans le domaine culturel, de l'idéologie du don dans le domaine scolaire. La classe dominante n'est toutefois pas complètement unie autour de la définition du goût juste : elle se subdivise entre des fractions de classes qui mènent, entre elles, des luttes symboliques pour la définition du bon goût. D'un côté, les dominants les plus cultivés (professeurs, journalistes...) défendent une conception de la culture qualifiée par le sociologue français d'aristocratisme ascétique. Ils valorisent ainsi les pratiques culturelles élitistes traditionnelles (écoute de musique classique, fréquentation des musées, lecture d'ouvrages classiques) qui requièrent retenue et distance. De l'autre côté, les dominants les plus riches (patrons du commerce et de l'industrie, professions libérales...) ont une morale hédoniste de la consommation et leurs pratiques culturelles, tout en étant élitistes (voyages, achat d'oeuvre d'art...) sont plus tournées vers l'univers du luxe.

La culture savante portée par la bourgeoisie est celle qui sert de référence aux petits bourgeois, aux membre des classes moyennes. Ces derniers se caractérisent par leur volonté d'ascension sociale, qui les fait adhérer sans réserve à la culture dominante. Il s'agit d'une "bonne volonté culturelle" faite de déférence à l'égard de la culture légitime et par la volonté de se cultiver. Les petits bourgeois tentent d'imiter le style de vie des classes dominantes ; ils peuvent ainsi adopter des pratiques de substitution, qui, tout en présentant les signes extérieurs de la légitimité culturelle, les sont plus accessibles (photographie pratiquée comme substitut à la peinture, par exemple, ou encore opérette par rapport à opéra...). Toutes les tentatives de s'intégrer à la culture légitime sont néanmoins marquées par la récurrence des fautes de goût (suivant les critères dominants) qui trahit l'absence de familiarité avec la culture dominante. L'hypercorrection langagière témoigne par exemple de l'incapacité des petits-bourgeois de s'approprier totalement les codes de la culture dominante. La petit bourgeoisie se subdivise elle-même en trois fractions, définies par la trajectoire sociale des individus qui les composent. Chaque fraction possède son style de vie. La petite-bourgeoisie traditionnelle, en déclin, est composée d'artisans et de commerçant qui ont des goûts traditionnels, austères, et qui accordent une grande importance aux valeurs du travail et de rigueur. Elle s'oppose à la petite-bourgeoisie d'exécution, ascendante, composée d'employés, de cadres moyens, d'instituteurs, de techniciens... qui subordonnent tout à leur volonté d'ascension sociale. Pour cela, leurs pratiques sont marquées par la discipline et le sérieux. Enfin, la petite bourgeoisie nouvelle comprend à la fois les bourgeois déclassés par leur absence de titres scolaires et les petits bourgeois à fort capital culturel qui manquent de capital social pour intégrer la bourgeoisie. Ils exercent des métiers artistiques, de conseil ou de communication qu'ils tentent de faire reconnaitre socialement. Ils recherchent dans les attributs de la culture, par exemple, en achetant des revues de vulgarisation et en soignant leur langage. La petite bourgeoisie étant la classe où se rencontrent à la fois les individus en trajectoire ascendante et ceux en trajectoire descendante, les pratiques de consommation y sont plus hétérogènes que dans les classes supérieures et populaires.

Pour poursuivre ce résumé des résultats des recherche de Pierre BOURDIEU, emprunté à Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, la classe populaire est assimilée à la classe ouvrière, la plus homogène des classes sociales. Son rapport à la culture se caractérise par le "choix du nécessaire". Les moyens économiques limités des ouvriers les contraignent à se contenter d'un style de vie simple et à privilégier le pratique et le fonctionnel plutôt que l'esthétique. cependant, ils ne le vivent pas comme une contrainte mais plutôt comme un "choix", un goût sincère pour la simplicité. Pour BOURDIEU, le goût populaire n'existe pas positivement : il n'est que la dégradation du goût dominant. Il se limite aux "fragments épars d'une culture savante plus ou moins ancienne (...) sélectionnés et réinterprétés évidemment en fonction des principes fondamentaux de l'habitus de classe et intégrés dans la vision unitaire du monde qu'il engendre" (La Distinction). De fait de son absence d'autonomie, le goût populaire ne peut s'affirmer comme une contre-culture susceptible de remettre en question la légitimité de la culture dominante.

Cette conception de la culture populaire comme culture hétéronome est déjà remise en question au sein même de l'équipe de Pierre BOURDIEU : Claude GRIGNON et Jean-Claude PASSERON, dans le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, publié chez Gallimard en 1989. Selon eux, il existe deux manières antagonistes mais également critiquables d'envisager la culture populaire : la première consiste à la considérer comme un "univers significatif autonome", en ignorant les effets symboliques de la domination économique et sociale qui pèse sur les classes populaires (populisme) ; la seconde, celle de leur chef d'équipe, consiste à l'opposé à ne l'envisager que du point de vue de sa "dépendance symbolique" à la culture savante, en omettant de voir ce que les go^ts populaires peuvent avoir de singulier et de relativement autonome (misérabilisme). Pour eux, la théorie de la légitimité culturelle, bien adaptée pour étudier la culture savante, l'est moins pour décrire la culture populaire.

  La distinction se trouve au coeur du jeu social, avec plusieurs mécanismes qui permettent d'expliquer la hiérarchie des goûts : l'imitation des classes dominées et au contraire l'effort des classes dominantes de le rester, en maintenant l'écart des connaissances et des convenances. Chaque classe dominée cherche à imiter le goût des classes qui lui sont supérieures, et la classe dominante s'efforce de maintenir la distance par ses choix dans l'art, l'ameublement, les manières de manger ou de se vêtir. Même s'il faut pour cela changer ses goûts et ses perceptions, cette dernière s'efforce de poursuivre son oeuvre de distinction sociale. Et si une manière de se montrer, une forme de spectacle ou de sport en vient à être investie par une classe dominée, la meilleure manière de garder la position sociale est de la dévaloriser. A l'inverse, d'autres manières de se montrer ou de pratiquer les arts sont valorisées par les classes dominantes, quoique issues des classes populaires. En fait, le jeu social de la distinction est un jeu très dynamique, dans lequel un art ou une façon d'être en société est soumis à de grandes variations et dans sa forme et dans son appréciation. Jean-Louis FABIANI, en 1986, étudie l'exemple du jazz comme musique, passé du statut d'art maudit à art légitime, jusqu'à devenir une sorte de double de la musique sérieuse.

A l'image de ce dernier, de nombreux autres sociologues se sont intéressés aux processus de légitimation des pratiques culturelles populaires dans la perspective initiée par Pierre BOURDIEU (Luc BOLTANSKI, La constitution du champ de la bande dessinée, Actes de la recherche en sciences sociales, vol 1, 1975 ; Sylvia FAURE et Marie-Carmen GARCIA, Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques, La Dispute, 2005). La théorie de la légitimité culturelle est d'ailleurs mise en question dans de nombreux travaux

 

Le jeu complexe des pratiques culturelles

    En fait, en dehors des analyses proprement sociologiques, des logiques économiques fortes sont en jeu dans nombre d'arts, sports et spectacles. Des évolutions technologiques fortes peuvent aussi les influencer fortement. On ne prendra que l'exemple du cinéma fantastique dont le développement des effets spéciaux crédibilisent à l'écran nombre d'histoires difficilement montrables auparavant. Mais c'est seulement en arrière plan que ces logiques économiques et ces évolutions technologiques orientent nombre d'études sociologiques. Le rôle des mass-media est sans doute primordial dans maints changements de perception et du coup, changement du goût.

    La théorie de Pierre BOURDIEU de la légitimité culturelle a un certain écho aux États-Unis où elle donne lieu à de nombreux travaux, notamment à partir de la traduction anglaise de La Distinction en 1984. Paul DIMAGGIO et Michael USEEM confirment en 1978 l'importance primordiale du niveau d'instruction dans l'accès à la haute culture. En 1992, Richard PETERSEN et Peter SIMKUS publient "How Musical Tastes Mark Occupational Status Group (Lamon et Fournier, University of Chicago Press), texte dans lequel ils montrent, à partir de données quantitatives datant de 1982, que les classes supérieures se caractérisent non seulement par leur proximité avec les genres musicaux les plus savants, tels que l'opéra ou la musique classique, mais aussi par l'éclectisme de leurs préférences musicales. Ainsi, en sus de la musique savante, de nombreux membres des classes supérieures apprécient aussi des genres plus populaires. Richard PETERSON et son étudiant Roger KERN reprennent les chiffres de 1982 et 1992, en 1996 pour montrer une montée de l'éclectisme des goûts musicaux parmi les classes supérieures.

Cet éclectisme, l'ampleur qu'il prend, met fin à l'homologie stricte entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle. Les goûts des classes supérieures pour les genres les plus légitimes ne s'accompagnent pas forcément de dégoûts pour les genres les moins légitimes. Mais, s'ils complexifient les modalités de l'articulation entre segmentation sociale et pratiques culturels, ces travaux ne remettent pas en cause l'existence de frontières symbolique entre les classes sociales. De fait, il semble bien que l'éclectisme lui-même se présente comme une nouvelle stratégie de distinction des classes dominantes. Outre le fait qu'il est plus facile pour elles que pour les autres classes de "s'approprier" des comportements et des goûts, ne serait-ce que pour des questions économiques, la manière de valoriser spectacles, sports et façons d'être n'est pas la même d'une classe à l'autre. Les classes supérieures esthétisent et intellectualisent les musiques, les spectacles et les sports qu'ils amalgament à leurs pratiques culturelles, tout en gardant tout de même une certaine préférence pour d'autres musiques, spectacles et sports (on pense au golf) qui restent leur apanage, malgré des concessions...

Par ailleurs, et c'est le propre de sociétés qui favorisent l'individualisme par rapport à l'esprit collectif, des pratiques et des préférences culturelles dissonantes sont mises en relief par certains sociologues. Bernard LAHIRE (La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2004) revient sur la théorie de la légitimité culturelle et développe la thèse selon laquelle "la frontière entre le "légitime" et l'"illégitime" ne sépare pas seulement les groupes ou les classes de la société (...) (mais) s'applique aussi aux différents membres d'un même groupe et - fait crucial jamais relevé - aux diverses pratiques et préférences de nombre d'individus". Il s'intéresse d'abord aux différences de légitimité des pratiques culturelles de chaque individu (variations intra-individuelles) avant d'envisager les différences de pratiques entre classes sociales (variations inter-individuelles). Il reproche à Pierre BOURDIEU de ne pas avoir fait attention à ces dissonances culturelles propres à remettre en cause l'idée même de cohérence des goûts et des styles de vie.

Avec la même méthode usuelle dans l'entourage de Pierre BOURDIEU, l'étude statistique et le choix raisonné d'échantillons d'individus, il comptabilise les individus aux profil culturel dissonant. Sont par exemple comptabilisés comme individus au profil dissonant ceux qui aiment la littérature la plus légitime et qui écoutent de la variété française. il découvre,  que ces profils sont très fréquents statistiquement, même s'ils sont plus probables dans les classes moyennes et supérieures que dans les classes populaires. L'individu est ainsi le plus souvent partagé entre un "soi légitime" et un "soi illégitime". Les rares profils consonants occupent des positions totalement opposées dans l'espace social et sont caractérisés soit par le dénuement culturel, soit par une inscription ancienne dans les cadres culturels les plus légitimes.

Ces dissonances culturelles invalident la possibilité d'un habitus cohérent en tant que principe générateur et unificateur des toutes les pratiques. Dans un ouvrage précédent (L'homme pluriel. Les ressorts de l'action, 1998), Bernard LAHIRE défend déjà l'idée selon laquelle chaque individu dispose non d'un seul mais d'une multiplicité d'habitus acquis dans divers univers de socialisation. En fin de compte, cet auteur conteste moins la théorie de la légitimité culturelle - laquelle est certainement plus ou moins forte suivant les temps et les lieux - qu'il ne l'amende, à travers le constat des tensions inhérentes à l'habitus. Dans la mesure même où les individus et les groupes ont un parcours de vie de moins en moins confinés à un univers social et moral "étanche", et qu'ils traversent au contraire de plus en plus d'expérience de vie de plus en plus variées dans leur existence, la force de l'habitus de classe perd de son emprise sur les individus. Même dans un tel contexte, Bernard LAHIRE constate que les individus au profil culturel dissonant ont conscience de la hiérarchie interne de leurs pratiques plus ou moins légitimes. S'ils ont cette conscience plus ou moins nette d'une hiérarchie dans la valeur des goûts, c'est que les pratiques culturelles sont encore soumises à des logiques de légitimité sociale et d'ailleurs, il serait intéressant de parcourir l'évolution des goûts dans des classes sociales différentes, de l'enfance à l'âge mur.

Il existe toutefois des critiques radicales à l'égard de la théorie de la légitimité culturelle. Plusieurs sociologues font ainsi l'hypothèse d'une perte de cohérence de la culture cultivée, c'est-à-dire de l'ensemble des pratiques et préférences conçues comme légitimes dans les années 1960. Alors que les éléments de la haute culture semblent moins immédiatement caractériser les classes supérieures, Olivier DONNAT (Les univers culturels des français, dans Sociologie et Sociétés, volume 36, 2004) pose la question centrale : "Qui aujourd'hui peut prétendre ne pas ressentir un certain embarras au moment e préciser le contenu de la culture cultivée?"

Certains sociologues, comme Hervé GLEVAREC (La fin du modèle classique de la légitimité culturelle. Hétérogénéisation des ordres de légitimité et régime contemporain de justice culturelle. L'exemple du champ musical, dans Penser les médiacultures, Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Sous la direction de MAIGRET et MACÉ, Colin/INA, 2005), refusent de classer les pratiques culturelles selon un ordre hiérarchique en affirmant que le degré de légitimité qui leur est attribué n'est que le reflet de l'arbitraire du sociologue. D'autres, tels Antoine HENNION (La passion musicale. Une sociologie de la médiation, Métaillé, 1993), proposent une sociologie du goût qu'ils déconnectent - peut-être un peu trop - des questionnements propres à la théorie de la légitimité culturelle, en s'intéressant à la relation entre l'individu et l'objet, et aux médiations sur lesquelles elle prend appui, pour mettre en mots la formation du goût.

    Même dans les contestations les plus radicales de la théorie de la légitimité culturelle, on perçoit bien une tendance à se référencer à une période sans doute révolue mais conservant une force d'attraction, où les différences culturelles entre classes sociales étaient bien plus marquées qu'aujourd'hui.

D'ailleurs, ne faut-il pas constater, à travers le creusement des inégalités sociales, la formation de pratiques culturelles qui éloignent des classes sociales entre elles, ne serait-ce que par les conditions d'accessibilité à ces pratiques. N'y-a-t-il pas également parfois un défaut d'optique, une représentation des goûts plus ou moins orientée sans que les individus ne s'en rendent compte. La confusion entre pratiques regardées et réelles pratiques ne sépare t-elle pas certains sports d'autres. Si le football acquiert valeur culturelle consensuelle dans toutes les classes sociales - même si des conditions d'exercice ne sont décidément pas les mêmes - d'autres comme le golf et le tennis sont-ils aussi couramment exercés? La fonction spectacle ne brouille t-elle pas la fonction de la pratique réelle? Et du coup la représentation culturelle que les individus en ont? On pourrait multiplier les exemples : théâtre/cinéma, jeux videos/cinéma/télévision... Même si on peut refuser toute hiérarchie, il existe tout de même des différenciations qui se font jour au sein même d'un sport, d'un spectacle, d'une pratique culturelle quelconque. Qui dira un jour que jeux de dames et jeux d'échec se valent, et sont également valorisants? Sans doute, à partir de préférences individuelles dissonantes, ne se recompose-t-il pas une autre forme de légitimité culturelle?  On a beau relativiser les goûts ; il y a une certaine tendance à une re-hiérarchisation des pratiques culturelles, qui valorisent des groupes sociaux par rapport à d'autres, dans un processus que l'on (re)connait maintenant de mieux en mieux : l'imitation des pratiques et des comportements. Des études sur les effets de mode pourraient sans doute faire surgir d'autres problématiques de légitimité culturelles...

 

Anne JOURDAIN ET Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

   

 

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