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1 août 2019 4 01 /08 /août /2019 13:22

    S'il est un domaine de la sociologie où individualisme méthodologique et conceptions de l'école de Pierre BOURDIEU s'affrontent ouvertement, c'est bien celui de l'école. Non seulement parce que, de manière générale, s'opposent des conceptions sur l'éducation, grosso modo celles qui mettent en avant l'acquisition collective des savoirs par la coopération dans les classes et celles qui mettent en oeuvre la compétition entre individus, soutenue par un système de notations encourageant avant tout l'effort individuel, clé de l'élitisme social que le système éducatif ne fait que reproduire. Car il s'agit de luttes sociales ancrées dans la durée puisqu'à une pédagogie collective s'oppose depuis les débuts de la scolarisation, loin dans la Renaissance, une pédagogie individualiste, reflet très lointain d'une certaine conception ésotérique de la transmission de la connaissance.

      Si ces luttes sont anciennes, elles ne se formalisent et ne se théorisent qu'au début du XXe siècle, avec la naissance de la sociologie, comme nouvelle branche du savoir. Les premiers jalons d'une sociologie de l'école sont posés par Émile DURKHEIM dans L'Évolution pédagogique en France (1904-1905, PUF, 1938). Ce dernier envisage l'école comme une instance de socialisation qui a pour fonction de permettre l'intégration sociale en inculquant à chacun les valeurs morales qui fondent la société. Ce faisant, elle libère les individus de leur particularismes locaux et familiaux tout en assurant le maintien de l'ordre social.

   Après Émile DURKHEIM, et jusqu'aux travaux de Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans les années 1960, peu nombreux sont les sociologues qui se sont emparés de la question scolaire précisément.

En plus de cela, la sociologie de l'éducation de manière générale dans le monde est éparpillée en pratiquement autant de tendances qu'il y a d'auteurs. En France, durant la première moitié du XXe siècle, l'éducation n'est pas un domaine d'étude actif de la sociologie. Dans les années 1950-1960, les objets d'études légitimes des sociologues en France sont plutôt le monde du travail, le monde ouvrier, la bureaucratie, la religion, la paysannerie, les loisirs, la psychologie sociale... Ce n'est qu'à partir des années 1960 que la question scolaire connait un regain d'intérêt sociologique, alors qu'auparavant il semble y avoir un consensus, supporté par une bureaucratie d'État ramifiée (l'Éducation Nationale), sur l'école facteur d'ascension et de promotion sociales. La croissance des effectifs, dans le secondaire et à l'université, l'allongement de la scolarité, s'effectuent alors que ni la pédagogie (sauf aux marges de l'institution) ni le contenu des programmes ne semblent sujet à grandes modifications.

 

L'école comme instance de reproduction sociale

    Les recherches d'abord conjointes de BOURDIEU/PASSERON modifient profondément la sociologie de l'éducation. Elles constituent pour Pierre BOURDIEU l'occasion de forger et de tester certains de ses concepts majeurs qui définissent aujourd'hui sa sociologie : habitus, capital culturel, violence symbolique... Trois ouvrages majeurs composent la problématique de Pierre BOURDIEU sur la sociologie de l'école : Les Héritiers. Les Étudiants et la culture (1964), La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970) (les deux premiers avec Jean-Claude PASSERON) et La Noblesse d'État. Grand corps et esprit de corps (1980 (ce dernier avec Monique de SAINT-MARTIN). La sociologie de Pierre BOURDIEU traite essentiellement des études supérieures, mais certains des numéros d'Actes de recherche en sciences sociales abordent aussi la question des études primaires et secondaires, ainsi que celle de l'enseignement technique. Pour résumer - mais nombre de nuances s'attachent à différents aspects dans ses livres - la thèse défendue peut s'énoncer ainsi : loin de favoriser l'égalité des chances, l'école participe à la reproduction des inégalités sociales et légitime ces inégalités par un discours méritocratique. Pierre BOURDIEU rompt ainsi avec la vision positive de l'école comme pourvoyeuse de normes morales et adopte au contraire une posture critique.

Il existe, par nombre de biais d'ordre institutionnel et/ou culturel, une certaine circularité entre inégalités sociales et inégalités scolaires, mis à jour par nombre d'enquêtes statistiques et de terrain. En réalité, tout se passe comme si l'école s'appuyait sur le postulat d'une égalité formelle entre les élèves tout en restant inattentive aux inégalités sociales réelles (d'accès aux divers enseignements comme de possibilités de suivre réellement une scolarité conçue comme circuit. En souhaitant évaluer tous ses étudiants sur un pied d'égalité, l'école appréhende les différences sociales comme des différences purement scolaires et transforme donc une hiérarchie sociale en classement scolaire.

Pour justifier les inégalités scolaires obtenues, l'école les rapporte à des inégalités de compétences naturelles. Elle entretient une idéologie du don, une idéologie que Pierre BOURDIEU qualifie d'idéologie charismatique, qui fait passer les aptitudes à la réussite scolaire pour des dispositions innées, alors qu'elles sont avant tout culturelles; acquises au sein d'un milieu social et familial.

On peut considérer, in fine, que l'explication individualiste alternative de l'inégalité des chances de Raymond BOUDON, qui ne dénie pas par ailleurs la réalité de cette reproduction sociale, conforte l'attitude du système scolaire. Considérant qu'il n'existe pas de structures objectives qui transcenderaient les actions individuelles, ce dernier sociologue propose de restituer les motivations et les "bonnes raisons" de acteurs pris dans leur individualité pour expliquer les phénomènes macrosociologiques. Selon lui, les "régularités sociales constatées ne sont que la trace laissée au niveau statistique par la juxtaposition d'une myriade de comportements individuels" (L'idéologie ou l'origine des idées reçues, Fayard, 1986). Dans L'inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles (Armand Colin 1973, réédition 1979), Raymond BOUDON considère que l'inégalité des chances scolaires résulte d'une rencontre entre des positions sociales et des "points de bifurcation", des paliers d'orientation, qui jalonnent l'institution scolaire. A chaque palier, la décision d'orientation est prise en fonction de la perception qu'ont l'élève et sa famille des chances de réussite. Le potentiel de l'élève pour les études est primordial dans l'évaluation des chances de réussite. Cependant, la position sociale détermine aussi en partie les choix d'orientation : la probabilité de renoncer à poursuivre des études est d'autant plus élevée que l'on descend dans la hiérarchie sociale. Il existe donc un phénomène d'auto-séelction, lequel est déjà mis en évidence par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON qui parlent dans La Reproduction d'"auto-élimination" des catégories les plus défavorisés. Mais alors que pour ces derniers, l'habitus des classes populaires, éloigné de la culture scolaire explique leur anticipation d'échec, Raymond BOUDON se réfère à un calcul coût-avantage pour rendre compte des choix d'orientation.

L'école apparait comme une "boite noire" qui transforme une hiérarchie sociale non légitime car reposant sur l'héritage familial en une hiérarchie sociale relativement identique mais légitimée par les titres scolaires qui sont censés être attribués en fonction de mérites personnels. La reproduction opérée par l'école ne reflète néanmoins pas exactement l'état antérieur de la distribution des positions sociales. En effet, le système scolaire dispose d'une autonomie relative mais réelle par rapport à l'élite et sa culture qui lui permet notamment de définir ses propres critères de classement. La distance, petite mais réelle, entre la culture scolaire et la culture de l'élite autorise alors un relatif brouillage entre hiérarchie sociale e hiérarchie scolaire. Ce brouillage permet à l'école d'affirmer son autonomie totale vis-à-vis de la structure sociale, alors qu'il n'est en réalité par propre à remettre en cause les écarts culturels entre catégories sociales.

L'espace social, polarisé entre des dominants, auxquels correspondent les classes supérieures, et les dominés, représentés par les catégories sociales les moins favorables, constitue une structure reproduite et même renforcée par l'école. Ce phénomène de domination (au sens de Max WEBER) a fait l'objet de nombreux travaux de la part de Pierre BOURDIEU et se son école. La violence symbolique est mise en oeuvre dans les institutions scolaires, à travers son action pédagogique (et son système de punitions-récompenses) pour légitimer  la culture de l'élite et l'état des rapports de force entre classes sociales. L'imposition par l'école d'un arbitraire culturel conduit ainsi à une élimination (légitimée) de la plupart des dominés qui ne peuvent parvenir au sommet de la hiérarchie scolaire ni donc s'élever dans la hiérarchie sociale.

Bien entendu, ces mécanismes de domination et de violence symbolique ne sont pas seulement à l'oeuvre dans le domaine scolaire. Ils se retrouvent dans toutes les sphères du monde social. La tâche du sociologue est de dévoiler les structures de domination, "produit d'un travail incessant de reproduction auquel contribuent des agents singuliers et des institutions, familles, Église, École, État" (Startégies de reproduction et modes de domination, Actes de la recherche en sciences sociales, vol 105, 1994). Mais dans le monde contemporain, l'école est l'instance de reproduction centrale, la massification étant une de ses caractéristiques. Si dans les sociétés précapitalistes, les stratégies matrimoniales, l'Église... avaient le rôle majeur dans cette reproduction, le système scolaire, depuis que l'école est obligatoire (gratuite, bien accessoirement...), et que chaque individu de toute façon doit y passer, a pris leur place. Les stratégies de reproduction scolaire prennent bien une place centrale et dans les faits et dans les représentations.

 

Controverse académique et débat public autour des thèses de l'école centre de reproduction des inégalités sociales.

    La massification scolaire, dès qu'elle est effective (pas seulement inscrite dans les lois...), et qu'elle existe à tous les échelons du système éducatif (primaire, secondaire, supérieur, technique) conduit à la mise en place de nouveaux mécanismes assurant la reproduction sociale. Dans son article Classement, déclassement, reclassement (Actes de la recherche en sciences sociale, volume 24, 1978), Pierre BOURDIEU s'attaque à l'opinion selon laquelle la généralisation de la scolarisation favorise la démocratisation. Avant cette massification (qui n'est effective en France pour tous les échelons scolaires que dans les années 1960...), seules certaines catégories sociales comme les professions intellectuelles, les ingénieurs... avaient besoin d'un diplôme pour occuper leur position sociale. La nécessité d'avoir un titre scolaire pour occuper des places, qui, autrefois, n'exigeaient pas d'être passé par l'école (patron d'industrie et du commerce, artisan, commerçant...) et la scolarisation des filles ont conduit à une hausse de la demande scolaire (massification). Cette dernière s'est traduite par une intensification de la concurrence pour les titres scolaires. Dans la mesure où le nombre de positions auxquelles les titres permettaient d'accéder a augmenté moins vite que la demande de diplômes, il en a résulté une inflation de titres. Ce phénomène a deux conséquences : d'une part, la diffusion des titres scolaires a entrainé leur dévaluation et, d'autre part, les non-diplômés sont devenus des marginaux dans une société où les diplômes se sont généralisés. De ce fait, contrairement à l'idée reçue, la massification scolaire n'a pas permis une amélioration de la situation des plus démunis. Elle a induit le déclassement aussi bien des non-diplômés que des diplômés dont le titre a perdu de la valeur.

Du coup, loin de permettre une démocratisation, la massification scolaire contribue donc à la reproduction de l'ordre social. Elle se traduit par une translation globale de la structure de la distribution entre les classes ou les fractions de classe, une simple translation vers le haut et non une véritable déformation de la structure sociale. 

        Cette sociologie, somme toute pessimiste, soulève des débats au sein du milieu enseignant et ailleurs. On a pu accuser Pierre BOURDIEU de promouvoir un déterminisme social, qui remplace le déterminisme biologique (Alain PROST, 1970, Une sociologie stérile, la reproduction de Bourdieu et Passeron, dans la revue Esprit). Les réactions sont d'autant plus vives que la théorie de l'école ainsi présentée a des échos bien au-delà du monde académique et du monde scolaire. Le milieu enseignant apparait très divisé sur cette théorie et ses implications. Plus que le mécanisme de reproduction, c'est la dénonciation des pratiques pédagogiques traditionnelles et de leurs conséquences sur les inégalités sociales qui sont reprises par les organisations syndicales étudiantes et par les partis politiques de gauche : critique des "lycées-casernes", de l'arbitraire de la culture académique, des cours magistraux, du pouvoir discrétionnaire des enseignants...

L'essentiel, sans doute, pour Pierre BOURDIEU et son équipe, est que les enseignants eux-mêmes puisse participer à la démystification du système scolaire pour rendre opérationnelle leur vocation même dans la société, qui est de tendre vers la démocratisation et un réel partage des compétences et des connaissances. La capacité des sociologues à proposer des outils critiques sur leur propre système et leurs propres pratiques constitue bien un objectif essentiel... pour le changement social lui-même. Même si dans le mouvement général de contestation des années 1970-1980, l'accent n'est pas toujours mis sur la reproduction et ses modalités, le succès de ses ouvrages participe d'un mouvement général qui aboutit à une contestation du système éducatif dans presque tous ses aspects (y compris celui-ci...), opérante sous la forme de nombreuses réformes de l'Éducation Nationale. Toutefois, du côté du monde enseignant, la réception n'est pas sans une certaine ambiguïté : si la plupart des enseignants adhèrent à la dénonciation du rôle de l'héritage culturel et à la critique de la pédagogie traditionnelles, ils sont cependant réticents à admettre leur rôle dans l'imposition de l'idéologie du don et l'irréductibilité des inégalités.

   En tout cas, les ouvrages des deux sociologues deviennent ensuite la matrice des réflexions ultérieures sur l'école, et si la vulgarisation de leurs thèses leur fait perdre en complexité, elle permet d'élargir la portée des débats autour de l'éducation.

 

Après les trois ouvrages-clés de la sociologie "bourdieusienne", le développement d'une sociologie de l'école...

       De nombreuses études, souvent quantitatives, ont par exemple cherché à mesurer la démocratisation scolaire. Si Antoine PROST (L'enseignement est-il démocratique?, PUF, 1986) conclut qu'une véritable démocratisation de l'enseignement secondaire a eu lieu entre 1945 et 1960, d'autres auteurs comme Dominique GOUX et Éric MAURIN ont en revanche mis en évidence l'absence d'évolution, dans un sens ou dans l'autres, des inégalités scolaires entre 1970 et 1993 malgré l'allongement des cursus et de la hause du taux de scolarisation. Une étude sur l'ensemble du XXe siècle (La réduction des inégalités sociales devant l'école depuis le début du siècle, Économie et Statistique, 2000), réalisée par Claude THÉLOT et Louis-André VALLET montre qu'en dépit d'un niveau qui reste fort, les inégalités sociales devant l'école ont diminué.

   Du côté de ces travaux cherchant à mesurer la reproduction sociale, de nouveaux champs de recherche sont sont ouverts. Des approches plus microsociologiques, qualitatives et ethnographiques sont apparues pour tenter de mieux comprendre les marges de manoeuvre dont disposent les acteurs dans et autour de l'école. Des sociologues s'intéressent par exemple aux "réussites paradoxales" d'enfants issus de milieux sociaux qui ne les prédisposaient pas à l'excellence scolaire (LAHIRE), aux stratégies scolaires mises en place par les familles, à l'expérience scolaire des élèves (DUBET, MARTUCCELLI)...

De nouvelles variables de cette reproduction sociale sont étudiées : effets-classe, effets-maître, effets-établissement, rôle du genre, type de filière scolaire (que ce soit dans l'école privée ou dans l'école publique), relation avec l'immigration... (voir notamment l'ouvrage de M. DURU-BELLAT et de A. VAN ZANTEN, Sociologie de l'école, Armand Colin, 2006). Stephane BEAUD, dans 80% au bac... et après? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002), étude de la démocratisation scolaire, enquête de terrain surtout, rejoint les conclusions de Pierre BOURDIEU et de Jean-Claude PASSERON sur les limites de la massification scolaire, en mettant en jeu de nombreuses de ces variables.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

    

 

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 07:42

   La notion de champ, utilisée en physique et en psychologie pour rendre compte de l'appartenance des éléments à une configuration globale, revêt une importance majeure dans la théorie sociologique de Pierre BOURDIEU. Le champ, comparable à des termes comme système ou instance, mais impliquant aussi une notion de rayonnement ou d'influence autour d'éléments centraux, est destiné à rendre compte d'un monde social différencié où existent des régions déterminées, qui ne peuvent être réduites aux structures globales de la société dont elles font partie. L'élaboration de cette notion doit beaucoup à la mise en oeuvre d'un mode de pensée "relationnel" (Ernst CASSIRER, Gaston BACHELARD) ou structural (Claude LÉVI-STRAUSS) sur une question abordée par plusieurs approches antérieures, marxistes et fonctionnalistes, s'efforçant de concilier la spécificité des parties de l'ensemble social avec leur dépendance. (Louis PINTO)

Cette notion de champ est à mettre en relation avec la théorie de l'espace social qu'évoque Pierre BOURDIEU, notamment dans ses écrits les plus récents. Il renouvelle les manières d'appréhender la société. L'espace social est une espace structuré en fonction des distances sociales qui séparent les agents. Les individus sont positionnés dans cet espace selon leur plus ou moins grande dotation en "capital" (culturel, matériel, symbolique...). Dans la mesure où tous convoitent les positions dominantes, l'espace social se présente comme un espace de luttes. Elles se centrent sur des enjeux spécifiques dans le cade de ce que le sociologue français appelle des "champs". (Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN)

 

Champ....

   Le champ, tel qu'on peut le comprendre dans les écrits de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, notamment dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales, se caractérise par son "autonomie relative". Ses agents (prêtres, peintres, mathématiciens, pour prendre ceux qui font l'objet d'une étude in extenso...) se définissent comme les individus qui, reconnus par leurs pairs, sont en mesure de se soustraire à des intérêts externes, d'apprécier la valeur d'enjeux internes, d'agir selon des normes, se distinguant de la sorte des profanes en vue de faire ce qui , comme professionnels, ils sont les seuls capables de faire. Il existe donc des conditions plus ou moins formalisées pour entrer et exister dans un champ.

La délimitation de l'espace considéré est le produit historique d'un ensemble de débats, de luttes, de compromis à travers lesquels les agents sociaux font valoir une vision autonome (ou qui s'efforce de l'être) de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont. Son existence et fonctionnement ont un caractère foncièrement temporel = exister, c'est s'opposer à d'autres agents, nouveaux ou anciens. Le temps est introduit par la lutte dans un espace qui demeure toujours ouvert et différencié (par opposition notamment à un "corps" professionnel, cas limite fondé sur l'homogénéité d'individus plus ou moins substituables et indiscernables). Ces luttes peuvent mettre en jeu des instruments de pouvoir (économique, bureaucratique...) mais elles revêtent toujours une dimension symbolique de légitimation spécifique (religieuse, philosophique, esthétique...). C'est pourquoi la croyance dans la valeur des enjeux considérés (nommés illusio par BOURDIEU) n'est pas une propriété accessoire des agents mais une condition de possibilité essentielle de fonctionnement du champ.

Si le champ est marqué par la pluralité, il n'est pas le simple reflet des interactions entre des individus empiriques qui s'opposeraient consciemment ; il n'est rien d'autre, à un moment donné, que le système des relations intelligibles entre des positions distinctives définies relationnellement (écrivain régionaliste par rapport à écrivain "pur", théoricien par rapport à praticien...) occupées par des agents déterminés. Un certain nombre de traits invariants peuvent être discernés : le degré d'autonomie (l'invocation du public n'est pas possible en mathématiques) ; l'opposition entre les positions les plus autonomes et les moins autonomes, situées près des frontières du champ ; l'opposition entre les dominants actuels et les dominés ; l'opposition entre les gardiens de l'ordre et les agents de subversion (d'après le modèle prêtre/prophète). A une position déterminée dans le champ, on peut associer, d'un côté, les choix les plus probables qu'elle tend à favoriser et, d'un autre côté,  les propriétés de trajectoire qui inclinent un individu à occuper précisément cette position plutôt qu'une autre. Enfin, l'existence d'un champ a aussi pour conséquence le fait que les agents se rapportent à l'histoire de ce dernier, objet de savoir spécialisé qui offre des références et des ressources pour le présent.

  Louis PINTO estime que les vertus de cet instrument sociologique sont au moins de quatre ordres.

- iI permet de penser les relations réglées qui s'instaurent entre trois ensembles : celui des positions, celui des prises de position, celui des dispositions. Les notion de champ et d'habitus demandent à être étroitement liées.

- Il permet de mettre en relation les oppositions immanentes à un champ avec des oppositions propres à n autre champ, ou plus globales (structure des classes sociales).

- Il favorise l'analyse comparative en permettant de situer le cas considéré dans un espace de possibles, de se défaire de particularités "locales", de prolonger la description vers la mise en évidence de régularités et de facteurs explicatifs, bref, de satisfaire des exigences de généralisation, par exemple à partir de monographies sur des sujets précis.

- Il permet d'envisager de façon précise le problème du changement : rien n'oblige à postuler l'immobilité, mais la nouveauté n'est pas un surgissement ex nihilo. Il importe de prendre toujours en considération les invariants derrière ce qui varie. Le changement peut être pensé comme une transformation réglée qui, selon les cas, découle de luttes internes, de modifications de frontières, de bouleversements morphologiques (l'afflux de candidats dans le champ de la peinture en France vers 1850, comme condition de rupture avec l'académisme).

    Les analyses en termes de champ ont inspiré de nombreux travaux, en dehors de ceux de BOURDIEU et de ses collaborateurs. Une théorie générale des champs (restée en projet) pourrait avoir pour tâche d'élucider, entre autre, la grande diversité des usages, depuis des versions fortes (le champ scientifiques) jusqu'à des versions faibles où le champ tend à être envisagé surtout comme un espace de positions différenciées.

 

Espace social...

    Les capitaux (économique, culturel, social, symbolique, politique...) sont au fondement d'un espace social multidimensionnel, constitué d'une pluralité de champs, tel que le champ artistique, le champ économique, le champ journalistique.

Pierre BOURDIEU emprunte à Karl MARX, la notion économique de "capital", laquelle lui permet de mettre à jour le positionnement des individus les uns par rapport aux autres dans l'espace social. Rappelons que dans la théorie marxiste en général, les individus sont qualifiés de bourgeois ou de prolétaires selon qu'ils disposent ou non de capital économique (auquel d'ailleurs est rattaché la notion de propriété). Aux premiers, propriétaires des moyens de production, s'opposent les seconds qui ne possèdent que leur force de travail. la notion de capital se résume ainsi aux seuls moyens de production, étant donné bien entendu que la théorie marxiste elle-même analyse bien par ailleurs l'articulation entre gestionnaires et propriétaires des capitaux... Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs ne limitent pas, quant à eux, le capital à sa sphère économique. Ils envisagent l'existence de capitaux de différentes natures qui apparaissent comme autant de ressources sociales pour les agents. Conçue comme un stock au volume plus ou moins important, chaque espèce de capital est le fruit d'une accumulation en vue d'obtenir un profit ou rendement, matériel ou non.

Quatre principaux types de capitaux sont distingués, au fil des études qui leur sont consacrés : le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique, même si d'autres s'articulent autour d'eux et font l'objet, eux aussi, d'études précises.

- Le capital économique désigne l'ensemble des ressources économiques d'un individu (au d'un groupe), aussi bien un patrimoine matériel que ses revenus. Le fait de disposer de capital économique permet d'acquérir plus facilement d'autres types de capitaux.

- Le capital culturel correspond aux ressources culturelles qui permettent à un individu d'apprécier les biens et les pratiques propres à la culture savante. Introduite par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans La Reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement, pour rendre compte des inégalités scolaires des élèves en fonction de leur origine sociale, elle est précisée dans un article, les trois états du capital culturel par Pierre BOURDIEU. Il y précise que le capital culturel peut exister sous trois formes : à l'état incorporé, sous la forme de dispositions de savoirs et savoir-faire constitutifs d'un habitus, à l'état objectivé, sous la forme de biens culturels (tableaux, livres, dictionnaires, machines...) et à l'état institutionnalisé, sous la forme de titres scolaires.

- Le capital social est défini comme l"ensemble des ressources actuelles ou potentielles liées à la possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d'interconnaissance et d'inter-reconnaissance (le capital social, Notes provisoires, 1980). un agent dispose d'un capital social d'autant plus important que l'étendue de son réseau de relations est plus grande et que les personnes avec lesquelles il est en relation sont elles-mêmes plus fortement dotées en capitaux économiques et culturels.

- Le capital symbolique renvoie aux notions de prestige et de reconnaissance sociale. Pierre BOURDIEU précise que le capital symbolique n'est pas autre chose que le capital économique ou culturel lorsqu'il est connu et reconnu (Choses dites, 1987).

La transmission et l'accumulation des capitaux, au sein d'une famille ou d'une classe sociale ne se réalisent pas de la même façon selon l'espèce de capital considéré. Chacun des types de capital fait l'objet de possibilités diverses de transmission, suivant les activités des individus, leur positionnement dans leur propre classe, et également de possibilités diverses d'accumulation suivant également leurs activités.

Pierre BOURDIEU insiste, que ce soit à l'échelle de l'individu ou des classes sociales, sur l'aspect dynamique de l'existence de ces capitaux. Classements et luttes de classement sont constants, non seulement entre les individus mais également les classes qui n'existent que par l'action de ces individus. Les classes sociales ne sont jamais "données" en fonction des capitaux existants, Elles n'existent, et deux fois, objectivement et dans les représentations, que dans les luttes constantes. Les catégories professionnelles, par exemple, sont des constructions élaborées et défendues, et leurs frontières changent constamment en fonction de l'évolution même des luttes de classe. En légitimant l'ordre social qui les avantage, les dominants exercent une violence symbolique sur les données. Une fois légitimée, la domination apparaît en effet "naturelle" non seulement aux dominants mais aussi aux dominés qui méconnaissent les mécanismes d'imposition de cet arbitraire. Cette légitimation n'est pas (seulement et principalement) le produit d'une action délibérée de propagande ou d'imposition symbolique. Même les dominants obéissent à des habitus qui leur camouflent souvent ces mécanismes d'imposition. C'est d'ailleurs cette méconnaissance partagée qui provoque toutes sortes d'inadéquation entre état des capitaux existants et fructification de ceux-ci. Et comme la connaissance - par la sociologie - est sujette à constante révision même par ceux qui en possèdent (connaissance et capacité d'action) les mécanismes, le changement social constant constitue une donnée de toute société. Bien entendu, cette connaissance du coup est toujours lacunaire, et constamment la science sociologique (en admettant qu'elle aboutisse à la compréhension du tout social, chose dont on... s'éloigne d'ailleurs à notre époque aux sociologies éparpillées) est toujours rattrapée par les évolutions mêmes de la société, le jeu existe toujours entre dominants et dominés, dans des limites toujours, elles-aussi, mouvantes. Les exemples sont légions de reconversion d'un capital en une autre sorte de capital réalisé par les individus qui croient trouvés là des moyens de "gagner" dans la lutte du classement, et souvent de manière contre-productive...

   Comme pour les champs, les conceptions des différents types de capitaux ont fait l'objet d'études par nombre de sociologues, sur de nombreux sujets, par exemple la vie conjugale ou le marché matrimonial (François de SINGLY).

    Les individus, mus par leurs habitus et par leurs objectifs, agissent dans une pluralité de champs sociaux, tels que le champ artistique, le champ économique (lequel peut se fractionné en champ productif, en champ bancaire, etc...), le champ journalistique, le champ religieux, privilégiant l'un ou l'autre ou "mettant leurs billes dans des paniers différents", construisent l'ensemble des relations sociales, dans les fait et dans les représentations.

 

Conflits dans l'espace social...

  Si chaque champ possède ses spécificités (enjeux, type de capital, règles) qui le rendent irréductible aux autres champs, on le voit bien dans les études consacrés à l'un ou à l'autre, il existe des lois générales qui sont valables pour tous les champs. Pierre BOURDIEU met en garde contre l'invention d'autant de systèmes explicatifs qu'il y a de champs au lieu de voir dans chacun d'eux une forme transformée de tous les autres, ou pire, à instaurer en principe d'explication universel une combinaison particulière de facteurs efficients dans un champ particulier de pratiques (La Distinction). Cette mise en garde équivaut à une autre mise en garde, celle d'utiliser un vocabulaire, des tendances de pensée, propre à un champ, doté d'une spécificité telle que seuls les professionnels de ce champ peuvent le comprendre, jusqu'à faire paraitre ce champ comme naturel et nécessaire (dans le champ de la justice par exemple, instance "nécessaire" à toute société organisée, toute l'échelle des peines est logique, quasi scientifique, d'une justesse imparable... la prison donc impossible à contourner). Il faut au contraire rechercher ce qu'ont en commun les différents champs pour comprendre réellement la société. Ce sont les relations qui s'établissent entre les positions à l'intérieur du champ qui font sa présence et sa prégnance.

Pour Pierre BOURDIEU, ces relations peuvent être envisagées de deux manières différentes. D'un point de vue statique, un champ est un champ de forces. A un moment donné, un champ se caractérise par une distribution inégale des ressources qui déterminent des positions différentes. Schématiquement, dans tout champ, il y a des individus riches en capital spécifique qui sont les dominants et des individus moins bien dotés qui sont dominés. Ceux qui dominent le champ ont les moyens de le faire fonctionner à leur profit ; mais ils doivent compter avec la résistance des dominés (Le capital social. notes provisoires, 1980). L'inégalité de dotations crée un rapport de force entre dominants et dominés. Dès lors, les positions des agents n'ont de sens que les unes par rapport aux autres : elles n'existent que relationnellement. Chaque position est définie par la quantité de capital spécifique accumulé par l'agent au cours de lluttes antérieures. Le champ est donc, d'un point de vue dynamique cette fois, un champ de luttes. Les agents s'y affrontent (avec des moyens qui dépendent de leur position au sein du champ de forces) pour conserver ou transformer le rapport de force initial, donc la structure du champ. L'existence de luttes sociales au sein de chaque champ spécialisé ne permet pas, comme dans la théorie marxiste, de parler d'un unique conflit central qui structurerait l'ensemble de la société.

L'affrontement au sein des champs se traduit par des prises de position autour de l'enjeu du champ, comme par exemple le positionnement à droit ou à gauche dans le champ politique. Les prises de position des agents dans la lutte dépendent de la position des agents dans le champ et de leur trajectoire. C'est en effet pour partie la position qui détermine la prise de position. La position dans le champ définit le "point de vue" des agents sur le champ, point de vue à partir duquel se forgent leurs représentations de la lutte et de ses enjeux. L'habitus, qui est à l'origine d'une homologie entre les structures objectives et les structures mentales, explique cette convergence entre position et prise de position. la trajectoire (ascendante ou descendante) des individus est aussi un éléments qui vient structurer leurs dispositions et leurs représentations, et donc in fine, leurs prises de position. Ces prises de position peuvent être analysées comme le fruit de stratégies (pas nécessairement conscientes) destinées à conserver ou améliorer sa place. Pierre BOURDIEU présuppose en effet que les actions des agents sont toujours orientées vers le maintien ou l'élévation de leur position dans l'espace social.

Le sociologue français définit deux grands types de stratégie : les stratégies de conservation et les stratégies de subversion. Les premières, appelées aussi stratégie de reproduction ou de succession, sont celles des individus qui monopolisent le capital spécifique du champ et qui cherchent à conserver ou améliorer leur position en perpétuant le jeu qui est en leur faveur. Ce sont donc les défenseurs de l'orthodoxie, du jeu tel qu'il est. Leur position dominante leur confère la possibilité de définir les règles du jeu les plus favorables à leurs intérêts. A l'opposé, les tenants des stratégies de subversion sont des individus moins bien dotés en capital spécifique. Ce sont souvent les nouveaux entrants qui apparaissent comme des "prétendants". Ils sont considérés comme hérétiques dans la mesure où ils contestent le bien-fondé de la hiérarchie des positions dans le champ en essayant de changer les règles du jeu ou la nature même de l'enjeu du champ afin de réévaluer leurs capitaux et donc d'améliorer leur position. Les agents exclus ou mal positionnés dans le champ peuvent aussi essayer par exemple d'élargir les frontières institutionnelles ou symboliques du champ pour pouvoir y participer ou revaloriser leur pouvoir.

Par exemple, dans Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie (Actes de la recherche en sciences sociales, volume 1, 1975), Pierre BOURDIEU et Yvette DELSAUT décrivent les stratégies de conservation et de subversion à l'oeuvre dans le champ de la haute-couture au tournant du XXe siècle.

Mais il y a des limites à cette lutte. Si toutes les personnes engagées dans un champ luttent pour conserver ou améliorer leur position, cette lutte est cependant circonscrite par un intérêt qui leur est commun. Il s'agit de l'existence même du champ. En effet, "entre les gens qui occupent des positions opposées dans un champ et qui semblent opposés en tout, radicalement, il y a un accord caché et tacite sur le fait qu'il vaut la peine de lutter à propos des choses qui sont en jeu dans le champ" (Raisons pratique). La lutte présuppose, comme le montrait déjà SIMMEL, un accord minimal des participants sur ce qui mérite d'être l'objet de la lutte. Cet accord, qui relève de la doxa) reste implicite, mais il est la condition d'entrée dans le jeu. de ce fait, les stratégies de subversion sont toujours limitées. Selon Pierre BOURDIEU, elles ne peuvent donner lieu qu'à des "révolutions partielles (qui) ne mettent pas en question les fondements mêmes du jeu, son axiomatique fondamentale, le socle des croyances ultimes sur lesquelles repose tout le jeu" (Questions de sociologie). Il faut entre les agents qui luttent un "complicité objective" dans l'existence du champ, sous peine de... sa destruction. Même si Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs n'abordent pas la question, toute la problématique de la violence dans une société repose sur cette "complicité objective" qui en fixe des limites... pas toujours respectées, comme le montrent l'histoire des sociétés...

    Dans la théorie de Pierre BOURDIEU, le champ étatique occupe une place particulière par rapport aux autres champs. Le capital spécifique de l'État, qui relève du capital symbolique, est qualifié de "méta-capital" car il est formé de la concentration des différentes espèces de capitaux (capital militaire, capital économique, capital culturel). C'est cette concentration des capitaux qui donne à l'État le pouvoir sur les autres champs. Tandis que Max WEBER parlait du monopole de la "violence physique légitime" de l'État, Pierre BOURDIEU considère que l'État détient aussi le monopole de la "violence symbolique légitime". Selon lui, l'État possède "le pouvoir de nomination légitime, c'est-à-dire le pouvoir permettant l'imposition officielle de la vision légitime du monde social" (Espace social et genèse des classes, 1984). Cela lui permet d'imposer ses principes de (di-)vision du monde par le biais d'institutions chargées de les légitimer (expertise), de les inculquer (école) et de les faire appliquer (justice). Dans ce cadre, la politique est envisagée comme la lutte pour imposer une vision légitime du monde social. Le résultat des luttes qui prennent place au sein du champ politique est rendu légitime par l'État. Outre cette action cognitive, l'État peut, grâce aux ressources matérielles et symboliques qu'il concentre, régler le fonctionnement des différents champs par le biais d'interventions financières ou juridiques, qui contribuent à la définition des rapports de force entre les détenteurs de capitaux. L'État est donc est méta-champ non seulement parce qu'il intègre en lui les différents champs (qui constituent chacun un des domaines de spécialisation : éducation, culture, économie...- mais aussi parce qu'il est intégré dans les champs qu'il définit pour eux des règles et des mécanismes d'allocation des ressources.

Bien qu'ayant partie liée avec le champ de l'État, le champ du pouvoir dispose d'une certaine autonomie. Pierre BOURDIEU définit le champ du pouvoir comme "l'espace des rapports de forces entre des agents ou des institutions ayant en commun de posséder le capital nécessaire pour occuper des positions dominantes dans les différents champs (économique et culturel notamment)" (Le champ littéraire, dans Actes de la recherche en sciences sociales, volume 89, 1991). Le champ du pouvoir est donc celui d'une lutte entre les dominants des différents champs "pour l'imposition du principe de domination dominant (...) (qui) est aussi une lutte pour le principe de légitime de légitimation et, inséparablement, pour le mode de reproduction légitime des fondements de la domination" (La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989). Le champ du pouvoir se présente donc comme le champ des champs, à l'origine de la hiérarchie entre les différents champs. Les dominants de chaque champ ont, outre des stratégies de reproduction, "des stratégies symboliques visant à légitimer le fondement social de leur domination" en faisant reconnaitre la supériorité du capital spécifique sur lequel repose leur pouvoir. la hiérarchie objective des espèces de capitaux, économique et culturel notamment, détermine la distribution des différents champs à l'intérieur du champ du pouvoir. Dans La Noblesse d'État où il étudie la structuration du champ du pouvoir, le sociologue français met en évidence la hiérarchie suivante : au sommet du champ du pouvoir se trouve le champ économique, puis les champs administratifs et universitaires et enfin le champ artistique. La lutte au sein du champ du pouvoir inclut aussi la lutte pour le pouvoir sur l'État, mais elle ne s'y limite pas : la domination des dominants du champ économique sur les dominants des autres champs ne passe pas nécessairement par l'État.

   On peut remarquer que cette analyse (inachevée du reste) de la société est inséparable, à l'instar des analyses marxistes dont elle veut à la fois en hériter les meilleurs concepts et s'en démarquer (au niveau philosophique notamment, mais aussi sur le plan pratique, tant qu'on est encore dans une période marquée par l'usage d'État du marxisme), d'un... positionnement sur de nombreux champs. Il n'échappe à personne, vu d'autres ouvrages "plus concrets" publiés par l'école de Pierre BOURDIEU, que ce positionnement met la sociologie - d'une manière très légitimée d'ailleurs - au service de nombreux dominés dans des situations d'injustice de tout ordre. Dans la continuité d'Émile DURKHEIM, qui ne distinguait pas sociologie de recherches de la justice, voire du socialisme, Pierre BOURDIEU entend mettre des outils de connaissance et des capacités de changement aux mains de dominés qui, souvent, tout en n'ayant pas les capitaux nécessaires (pour le moment) pour imposer une forme sociale, voire une forme de société, ont déjà, toutefois, des possibilités - souvent culturelles - de s'opposer à l'ordre établi.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011. Louis PINTO, Champ, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

SOCIUS

 

 

 

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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 08:31

   La notion d'habitus est centrale dans la réflexion menée par Pierre BOURDIEU. Non seulement pour des raisons qui tiennent au dépassement de l'objectivisme et du subjectivisme, mais parce qu"elle répond en fin de compte à tous ceux qui pensent l'individu sous l'angle strictement rationnel, comme si celui-ci "pensait" à tout ce qu'il fait et constitue un calculateur systématique. Or l'individu, outre qu'il est mû en grande partie par des pulsions inconscientes et inhérentes à sa constitution physiologique, il agit en fonction d'habitudes dont la plupart n'a jamais été "pensée" autrement que sous l'angle de comportements "normaux" qui n'ont pas d'alternative sur le plan moral et social. La transmission de génération en génération, plus que d'un mimétisme de groupe qui a également tout son poids, de comportements et d'actions ne s'opèrent absolument pas par calcul, mais s'impose à l'individu, tout simplement. Ce n'est que lorsqu'il est confronté à d'autres habitudes, notamment avec le contact avec d'autres cultures, qu'il peut remettre en question bien des choses. La relativisation amène le doute et amène à son tour des "ajustements" qui peuvent aller jusqu'à la remise en cause de nombreuses habitudes de pensées et d'actions.

C'est d'ailleurs une des raisons pour les différents pouvoirs dominants d'une société, conscients des risques que cela entrainent pour eux, qu'il existe une tendance à limiter les interactions culturelles, à coup de stéréotypes de classe, de race et de sexe. Les sociétés fermées d'autrefois laissent la place à des sociétés ouvertes, mais des... habitudes de reproduction des mêmes comportements subsistent, oh combien!, même à l'heure de la mondialisation, et sans doute, parce qu'il s'agit par bien des côtés d'une mondialisation qui fragilise positions et situations, sans pour autant faciliter la possibilité d'une progression des conditions sociales, morales, économiques... 

Si Pierre BOURDIEU utilise ce terme d'habitus, c'est qu'il veut rendre compte de la complexité des... habitudes... mais aussi de leur prégnance dans la personnalité des individus.

 

     La notion d'habitus, comme le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, est centrale dans la sociologie de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, car elle permet de dépasser les oppositions classiques de la sociologie. Même si elle n'est pas inventée par le sociologue français, ce dernier la redéfinit pour lui donner une place capitale dans la palette des outils conceptuels de la sociologie. A l'origine, la notion d'habitus est une traduction, par Thomas d'AQUIN, de la notion d'ARISTOTE d'hexis. Chez le philosophe grec, l'hexis désigne les attitudes et aptitudes corporelles (manière de se tenir, adresse...) incorporées au cours de l'éducation et qui fondent la capacité d'action des individus. Thomas d'ACQUIN traduit hexis par habitus et il désigne par là le fait que la socialisation inculque des pratiques, notamment religieuse, qui deviennent ensuite spontanées. Par la suite, la notion d'habitus a souvent été reprise sans pour autant devenir l'élément central d'une théorie. Lorsque Pierre BOURDIEU se la réapproprie, il s'inspire à la fous d'ARISTOTE, de Thomas d'ACQUIN, d'Émile DURKHEIM, de Norbert ÉLIAS, de Marcel MAUSS et de Max WEBER.

     Pierre BOURDIEU a donné de multiples définitions de l'habitus. Mais la plus célèbre se trouve dans Le Sens Pratique (Minuit, 1980) : "Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d'existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structure structurante, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre".

L'habitus est ainsi composé de schèmes de perception (manières de percevoir le monde), d'appréciation (manières de le juger) et d'action (manières de s'y comporter) qui ont été intériorisées et incorporées par les individus au cours de leur socialisation - primaire, pendant l'enface, et secondaire, à l'âge adulte - de manière plus ou moins inconsciente. il se compose tout à la fois des "structures mentales à travers lesquelles (les individus) appréhendent le monde social" (Choses dites, 1987) et de leurs manifestations corporelles, désignées sous le terme d'hexis corporelle repris à ARISTOTE. Ces habitus constituent quasiment des aspects de la personnalité des individus, et il est difficile d'en changer. Pour me faire bien comprendre, à un niveau purement "physique", l'individu a des habitus qui perdurent malgré leur inefficacité ou leur insignifiance dans le présent à cause d'évolution techniques. On peut observer (avec un brin de moquerie) des personnes converser à renfort de gestes plus ou moins amples, dans n'importe quel lieu, comme si elles étaient avec leur interlocuteur, lorsqu'elles tiennent d'une main leur...portable téléphone mobile... qui est loin d'être un visiophone, même primaire...

   Les habitus varient selon les conditions d'existence et la trajectoire sociale de chacun. Dans la mesure où les conditions d'existence sont communes à tout un ensemble de personnes placées dans la même situation socio-économique, ces personnes partagent pour partie le même habitus. Cela amène Pierre BOURDIEU à discuter d'habitus de classe (habitus ouvrier ou habitus bourgeois par exemple). Cependant, comme chaque personne a une trajectoire individuelle propre et occupe une position particulière au sein de sa classe, l'habitus comporte aussi une dimension individuelle qui fait que chaque habitus particulier est envisagé comme une variante de l'habitus collectif.

Les dispositions de l'habitus sont durables, comme on l'a fait comprendre auparavant, dans la mesure où, étant enracinées dans les personnes, elles tendent à se perpétuer et à résister au changement. Sauf changement radical des conditions socio-économiques de l'environnement, les individus ont tendance à conserver les dispositions acquises au cours de leur socialisation. Parfois, lorsque le monde social change mais que les comportements issus de l'habitus se perpétuent sans s'adapter, un effet d'hystérésis apparaît. L'hystérésis désigne la persistance d'un effet alors que sa cause a disparu. Les dispositions qui forment l'habitus sont également qualifiées de "transposables". Cela signifie que des dispositions acquises dans certains contextes (comme dans la famille ou à l'école) peuvent être transposées dans d'autres contextes (par exemple au travail, dans le cadre d'une activité sportive...) ce qui tend à créer des "styles de vie" homogènes. Dans son livre Architecture gothique et pensée scolastique (Minuit, 1967), l'historien de l'art allemand Erwin PANOFSKY, (dont Pierre BOURDIEU est le traducteur et postfaceur), décrit des comportements  considérés comme une vérification de la théorie de l'habitus.

    L'habitus comporte donc deux dimensions. D'une part, il est "intériorisation de l'extériorité" : par le biais de la socialisation, il permet "l'intériorisation des structures du monde social" (Choses dites, 1987), autrement dit l'intériorisation des limites au sein desquelles il est possible d'agir. D'autre part et simultanément, l'habitus permet une "extériorisation de l'intériorité", en raison de son rôle de "structure structurante" génératrice de pratiques. L'habitus permet en effet aux individus, dans une situation donne, de produire le comportement correspondant à ce qui est attendu d'eux par le contexte social (c'est-à-dire de faire correspondre leurs structures subjectives avec les structures objectives du monde social) sans avoir forcément à y réfléchir, puisqu'ils ont auparavant intériorisé l'extériorité du monde social.

Sans avoir à effectuer ces calculs chers aux individualistes méthodologiques et ce qui représente bien entendu une économie énorme d'énergie pour faire face au monde et à l'environnement. Ces fameux choix dont nous gargarisent une certaine sociologie officielle constituent bien des éléments parfaitement inutiles (en outre facteurs d'instabilité, car tout calcul conscient suppose erreurs possibles), pour expliquer les comportement sociaux, y compris en économie, sphère du savoir dont est parti cet individualisme méthodologique... Le fameux sens pratique dont l'individu fait preuve quotidiennement dans toutes les situations, provient de l'habitus, parfaitement intégré à sa personnalité. La notion de sens pratique s'oppose bien directement à la théorie de l'acteur rationnel.

     La conception de l'action de Pierre BOURDIEU a été vivement critiquée. Il a été notamment repoché au sociologue français d'être démesurément déterministe en considérant les agents comme des "idiots culturels" (voir H. GARFINKEL, par exemple, dans son Studies in Ethnomethology de 1967, Englewood Cliffs, Prentice Hall). Mais la conception de l'habitus exposée est toutefois moins simpliste qu'il n'y parait. Elle a évolué et a fait, et fait encore l'objet d'ailleurs, de redéfinition au fur et à mesure des recherches. Même si elle est présente initialement comme une notion permettant de concilier liberté et déterminisme, la notion d'habitus incline, dans ses premières formulations (dans La Reproduction par exemple), plutôt du côté du déterminisme; Mais qui n'a pas constaté les forces d'inertie, dans tous les domaines, des habitus?  Elle porte néanmoins l'idée que les structures subjectives des individus sont déterminées de l'extérieur par les structures objectives du monde social, ce qui rend le comportement des agents sociaux prévisible et par là laisse peu de place aux explications du changement, progressif ou brutal, qui fait la vie du réel social.

Dans une seconde formulation, l'invention des acteurs est plus possible. Elle réduit la prévisibilité de leurs comportements en insistant sur la dimension génératrice de l'habitus. "Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude? L'habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l'idée que l'habitus est quelque chose de puissamment générateur. L'habitus est, pour aller vite, un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements mais en lui laissant subir une transformation : c'est une espèce de machine transformatrice qui fait que nous "reproduisons" les conditions sociales de notre propre production, mais d'une façon relativement imprévisible, d'une façon telle qu'on ne peut pas passer simplement et mécaniquement de la connaissance des conditions de production à la connaissance des produits." (Questions de sociologie).

 

    La redéfinition de l'habitus se situe dans une problématique de médiation entre les pratiques sociales et les structures objective des champs sociaux où elles s'inscrivent. 2largie aux dimensions de la théorie de la connaissance sociologique, la notion d'habitus autorise à rompre avec les deux antithèses de l'objectivisme et du subjectivisme. Pour Pierre BOURDIEU, la notion d'habitus permet de déporter la primauté explicative des dispositions empiriquement acquises vers la manière de les acquérir. Le principe générateur (et unificateur) de pratiques reproductibles des structures objectives est ainsi posé par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON (1987). Ainsi avec un nouveau vocabulaire dont on écrit qu'il ne doit rien au marxisme, le sociologue français renouvelle d'une certaine manière la pensée sur la dynamique de la lutte entre classes sociales, étant donné que, sur le plan des valeurs comme sur le plan matériel, cette lutte se livre en même temps dans la conscience des individus et au niveau de la société toute entière.

Frédéric GONTHIER explique que cette redéfinition peut être tendue dans deux cadres explicatifs.

Du côté de ses conditions de production, l'habitus se définit par trois caractères :

- il renvoie d'abord aux apprentissages par lesquels des perceptions, des jugements ou des comportements sont véhiculés et inculqués pendant la socialisation individuelle ;

- il renvoie ensuite à l'impact de ces apprentissages sur l'agent, à la façon dont ils sont intériorisés et reconduits dans un inconscient individuel et collectif ;

- il renvoie enfin à la capacité de ces dispositions à faire naître des pratiques sociales.

Du côté de ces conditions de reproduction, l'habitus se définit autour de trois principes :

- il répond d'abord à un principe de durabilité : l'habitus est une formation intériorisée durable dans la mesure où il est capable de se perpétuer, et de perpétuer ainsi les pratiques qu'il est supposé engendrer :

- il répond ensuite à un principe de transposabilité : il est capable de s'étendre au-delà du champ social où il s'origine, et d'engendrer des pratiques analogues dans des champs différents ;

- il répond enfin à un principe d'exhaustivité : il est susceptible de se reproduire plus adéquatement dans les pratiques qu'il génère (1987).

Les conditions de production et de reproduction de l'habitus sont circulairement liées. L'habitus tend à produire les conditions sociales de sa production. Cette circularité n'immunise pas seulement contre un usage déterministe du dispositif théorique. Elle exprime une ambition fondamentale : l'habitus s'annonce comme la promesse d'une réconciliation entre liberté et déterminisme sociologiques. Les critiques venant des individualistes méthodologiques (comme Raymond BOUDON) tendent à vouloir faire revenir à la possibilité d'harmonie sociale entre intentions et actions individuelles, mais précisément, la sociologie de Pierre BOURDIEU n'est pas une sociologie permettant le consensus intellectuel, laquelle dénierait tout simplement la réalité des conflits sociaux et leur inévitabilité.

SOCIUS

Frédéric GONTHIER, Habitus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

     

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24 mai 2019 5 24 /05 /mai /2019 12:23

    Même si du côté d'une certaine sociologie dominante encore (pas pour longtemps encore, semble-t-il...), pensons à l'individualisme méthodologique, on taxe volontiers d'holisme la pensée de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs et successeurs... cette école française de sociologie recherche à dépasser l'opposition fréquemment observée entre objectivisme et subjectivisme. Dès Le métier de sociologue, Pierre BOURDIEU et Jean-Claude CHAMBOREDON (1968), puis Jean-Claude PASSERON (Le raisonnement sociologique, 1991) cherchent à établir la sociologie comme science, poursuivant le projet d'Émile DURKHEIM, à dépasser l'illusion du savoir immédiat et intuitif, à rechercher les réalités cachées derrière les évidences idéologiques, à commencer par l'étude des conditions de la production de connaissances réelles. Toute une recherche sur le contrôle épistémologique des méthodes employées amène à se méfier de nombreuses illusions, de l'illusion statistique à l'illusion biographique. Le sociologue, pour bien exercer son métier, doit constamment être vigilant et pour cela effectuer une auto-analyse, non seulement du cheminement de sa pensée, des influences qui orientent sa réflexion, mais également de l'environnement même qui l'amène à réaliser sa recherche. Il s'agit bien d'élaborer une nouvelle conception de l'action, tant lui et ses collaborateurs considèrent que le sociologue ne peut de toute façon rester neutre dans ses analyses et leurs conséquences.

 

Sociologue est un métier et la sociologie est une science...

    C'est d'abord en réfléchissant sur son travail d'analyse des situations et des structures sociales que Pierre BOURDIEU, tout en suivant de près la trajectoire initiée par Émile DURKHEIM et dans un souci de se distancier d'un projet marxiste qu'il juge trop économiciste, dresse les conditions pour que le travail de sociologue soit réellement scientifique. Reprenant la réponse des Règles de la méthode sociologique, Pierre BOURDIEU, Jean-Claude PASSERON et jean-Claude CHAMBOREDON rédigent en 1968 Le métier de sociologue. Comme lui, ils souhaitent permettre aux sociologues de leur époque de s'accorder sur ce qui fait leur discipline une science et ils cherchent à mettre au jour les principes qui doivent guider le travail sociologique. Pour eux, et leurs travaux ultérieurs restent fidèles à cette démarche, la sociologie n'est ni une psychologie de grands groupes et encore moins une psychanalyse de la société, ni une analyse des structures économiques, politiques et sociales comprises comme s'imposant de manière systémique et sans recours aux individus. le sociologue doit toujours se soucier des conditions dans lesquelles l'usage des techniques employées pour analyser le réel aboutit à des résultats qui peuvent être qualifiés de scientifique. Les auteurs du Métier de sociologue posent qu"à la question de savoir si la sociologie est ou non une science, et une science comme les autres (référence faites aux sciences de la nature), il faut substituer la question du type d'organisation et de fonctionnement de la cité savante le plus favorable à l'apparition et au développement d'une recherche soumise à des contrôles strictement scientifiques."  Par là, les auteurs veulent dénoncer l'absence de réflexion sur l'usage des méthodes statistiques, celles-ci s'étant répandues à la fin des années 1960 sous l'influence notamment, venue d'Amérique, de Pierre LAZARSFELD. Même s'ils n'ont pas été au bout de leur programme rédactionnel (ils prévoyaient trois volumes, le deuxième étant centré sur la construction par le sociologue de son objet d'étude, le dernier devant établir un répertoire critique des outils du sociologue, alors qu'il n'ont rédigé que le premier, le Métier de sociologue tel que nous le connaissons), ils s'appuient sur les apports d'Émile DURKHEIM, de Max WEBER et de Marcel MAUSS notamment, pour élaborer une sociologie du dévoilement de la réalité, qui aille au-delà des illusions du savoir immédiat, et qui évitent les écueils d'une trop grande théorisation (aller trop vite d'études particulières à une analyse générale) ou à l'inverse d'une renonciation à la conceptualisation devant la complexité du réel.

Deux techniques sont proposées pour aller dans ce sens, notamment par Jean-Claude PASSERON qui poursuit cette réflexion dans Le Raisonnement sociologique publié en 1991. Au-delà du fait que les trajectoires de Pierre BOURDIEU et de ses premiers collaborateurs se séparent (pour des raisons à la fois personnelles et intellectuelles), Jean-Claude PASSERON poursuivant plus cette réflexion que d'autres, qui approfondissent d'autres voies, ce dernier préconise de "protocolariser" le langage naturel grâce au raisonnement comparatif, afin de parvenir à rendre les concepts plus généraux, en se mettant d'accord pour traiter comme équivalents certains contextes qui se sont pas identiques, en les réunissant sous un même type et d'effectuer constamment un "va-et-vient" entre le raisonnement expérimental et la contextualisation historique. Sa conclusion, à l'appui de ces deux techniques, sur la question d'origine : la sociologie est-elle une science? est positive, mais cette science ne doit pas être mesurée à l'aune des critère que l'on applique aux sciences naturelles, position plus complexe que celle de Pierre BOURDIEU dans Le Métier de sociologue. il faut pour garder cette scientificité un contrôle constant de l'épistémologie des méthodes employées, se défaire de l'illusion statistique et de l'illusion biographique (l'exemplarité d'un parcours ou de parcours individuels qui reflèteraient une part du réel), même si dans leurs ouvrages les membres de l'école de Pierre BOURDIEU emploient souvent un appareil statistique et des témoignages biographiques (voir La misère du monde de 1993 sous la direction de Pierre BOURDIEU). Cette manière de faire le métier de sociologue ne peut pas être détaché d'une manière d'agir sur l'objet même de l'étude - et on sait les engagements pointus des uns et des autres -, mais en se gardant constamment de tomber soit dans l'objectivisme, soit dans le subjectivisme.

Il faut noter que l'oeuvre de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, ensemble ou séparément, est sous tension - et ceux-ci l'ont bien écrit également - constante entre un vocabulaire très proche du langage usuel (ce qui en fait d'ailleurs l'accessibilité) et sa signification précise, technique, dans leurs approches. Ce choix d'un tel langage va de pair avec leur insertion dans des activités qu'ils ne craignent pas d'être qualifiées de partisanes (au sens fort du mot) avec des acteurs non sociologues et non avertis souvent des nuances de ce vocabulaire. Même si leurs analyses se veulent éloignées du marxisme, surtout officiel, ils gardent tous dans leur esprit la dynamique essentielle entre réflexion et action.

 

Une nouvelle conception de l'action...

    Il existe, comme nous le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, au sein des sciences sociales de nombreuses oppositions : individualisme/holisme, micro/macro, individuel/collectif et également subjectivisme/objectivisme. Le subjectivisme part des représentations et visions du monde propres aux individus pour fonder la connaissance sociologique. Les tenants de l'objectivisme, tels qu'Émile DURKHEIM et Karl MARX, défendent à l'opposé que la sociologie doit se détourner des représentations subjectives des individus (conçues comme des prénotions ou des idéologies) pour s'intéresser aux structures sociales objectives qui expliquent le fonctionnement de la société et qui dépassent l'entendement des individus.

Pour Pierre BOURDIEU, qui s'inspire par ailleurs des travaux de l'anthropologue, à l'inverse de Claude LÉVI-STRAUSS qui recherche surtout les sens que les acteurs donnent à leur action afin de saisir la dialectique entre structures objectives et structures subjectives incorporées, il faut s'opposer au pur subjectivisme. Il est nécessaire en effet pour lui de rompre avec les représentations spontanées des agents pour construire un discours scientifique. Sa critique du subjectivisme repose d'abord sur une mise en cause de la phénoménologie du philosophe Jean-Paul SARTRE, qui met l'accent sur la liberté des individus capables de dépasser leur situation objective. Le philosophe français estime en effet que les individus sont capables de dépasser leur situation objective par le recours à l'imagination. Par conséquent, le fait que les individus rendent compte de leurs actions en faisant appel à un quelconque déterminisme peut être interprétée comme une illusion, voire une "mauvaise foi" (il faut lire Jean-Paul SARTRE qui précise ce qu'il entend par là, et dépasser le sens commun de "mauvaise foi"). Pierre Bourdieu conteste cette conception de la liberté du sujet en affirmant que les conditions sociales d'existence restent centrales dans l'explication des comportements des individus (lesquels dirions-nous s'insèrent dans une trame de l'espace-temps qui les dépasse, n'ayant ni déterminé eux-mêmes les conditions de leur naissance ni les conditions de leur existence, même s'ils cherchent constamment de manière générale à modifier ces dernières, avec plus ou moins de succès à plus ou moins long terme...). Avec les mêmes arguments, il s'oppose aussi aux théories de l'acteur rationnel qui définissent la conception de l'action, prédominantes en économie. Selon ces théories, l'intérêt est le seul moteur de l'action et les acteurs sont réduits à des calculateurs qui cherchent à maximiser leur intérêt. En dépit de leur éloignement conceptuel, la phénoménologie de Jean-Paul SARTRE et les théories de l'acteur rationnel (celles de Raymond BOUDON par exemple), sont réunies par Pierre BOURDIEU sous une même étiquette - celle du "subjectivisme" - pour expliquer sa propre théorie de l'action.

     Après avoir exposé les apories où menaient objectivisme et subjectivisme, il manifeste sa volonté de dépasser l'opposition entre ces deux "extrêmes". Dans Choses dites, il écrit : "Si j'aimais le jeu des étiquettes (...) je dirais que j'essaie d'élaborer un structuralisme génétique : l'analyse des structures objectives (...) est inséparable de l'analyse de la genèse au sein des individus biologiques des structures mentales qui sont pour une part le produit de l'incorporation des structures sociales et de l'analyse de la genèse de ces structures sociles elles-mêmes." Le "structuralisme génétique" qu'il qualifie dans un autre de "structuralisme constructiviste" ou de "constructivisme structuraliste" (Chose dites), rend aussi compatibles l'étude des structures objectives et celle des représentations subjectives qui semblait relever jusque-là de postures inconciliables.

Dans son texte "Espace social et pouvoir symbolique" (Choses dite, toujours), Pierre BOURDIEU explicite la nature du structuralisme génétique. Le dépassement de l'opposition entre objectivisme et subjectivisme ne peut se réaliser, selon lui, que si le sociologue distingue deux moments fondamentaux dans sa démarche de recherche. La rupture objectiviste avec le langage ordinaire apparaît comme un premier moment nécessaire à la recherche pour mettre au jour les structures objectives (qui orientent les représentations objectives). Cependant, le sociologue ne peut s'en tenir à cette première rupture et doit, dans un second temps, réintégrer les visions du monde subjectives qui contribuent elles-mêmes, en retour, à la construction du monde social. Il explique ainsi : "d'un côté, les structures objectives que construit le sociologue dans le moment objectiviste, en écartant les représentations subjectives des agents, sont le fondement des représentations subjectives et elles constituent les contraintes structurales qui pèsent sur les interactions ; mais, d'un autre côté, ces représentations doivent aussi être retenues si l'on veut rendre compte notamment ds lutte quotidiennes, individuelles ou collectives, qui visent à transformer ou à conserver ces structures." 

C'est notamment par la notion d'habitus, une notion plus complexe de la simple habitude de comportements sociaux des agents, que Pierre BOURDIEU veut percer le fonctionnement de la société, à la fois réel résultat de l'activité des agents, mais d'agents dont la socialisation a inculqué des pratiques et des pensées, notamment religieuses, qui apparaissent comme "naturelles" et qui ne le sont pas, comme peut le montrer le sociologue dans son travail.

En élaborant sa vision de la société, Pierre BOURDIEU ne veut pas partir de la fameuse division marxiste entre superstructure, structure et infrastructure, car elle ne prend pas suffisamment en compte - mais les marxistes savent comment expliquer la dialectique qui permet les changements sociaux - les comportements des individus, et surtout, le champ de sa recherche en témoigne, les structures objectives et subjectives n'obéissent pas principalement à des impératifs économiques.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 14:49

  Dans sa constante réflexion sur la modernité, Alain TOURAINE publie, en 1992 et 2018, deux ouvrages Critique de la modernité, puis Défense de la modernité, à la fois pour définir ce qu'est pour lui et nombre d'auteurs qui le suivent, cette modernité, en détailler les fausses perceptions et les réalités, et, à travers ce que ses contemporains et lui-même appellent post-modernité (et autres), suivre la dynamique des sociétés occidentales.

  Abordant d'emblée la définition de la modernité dans sa présentation de Critique de la modernité, le sociologue français tente de comprendre la marche du monde. "L'idée de modernité, sous sa forme la plus ambitieuse, fut l'affirmation que l'homme est ce qu'il fait, que doit donc exister une correspondance de plus en plus étroite entre la production, rendue plus efficace par la science, la technologie ou l'administration, l'organisation, l'organisation de la société réglée par la loi et la vie personnelle, animée par l'intérêt, mais aussi par la volonté de se libérer de toutes les contraintes. Sur quoi repose cette correspondance d'une culture scientifique, d'une société ordonnée et d'individus libres, sinon sur le triomphe de la raison? Elle seule établit une correspondance entre l'action humaine et l'ordre du monde, ce que cherchaient déjà bien des pensées religieuses mais qui étaient paralysées par le finalisme propre aux religions monothéistes reposant sur une révélation. C'est la raison qui anime la science et ses applications ; c'est elle aussi qui commande l'adaptation de la vie sociale aux besoins individuels ou collectifs ; c'est enfin elle qui remplace l'arbitraire et la violence par l'État de droit et par le marché. L'humanité, en agissant selon ses lois, avance à la fois vers l'abondance, la liberté et le bonheur. C'est cette affirmation centrale qui a été contestée ou rejetée par les critiques de la modernité.

En quoi la liberté, le bonheur personnel ou la satisfaction des besoins sont-ils rationnels? Admettons que l'arbitraire du Prince et le respect de coutumes locales et professionnelles s'opposent à la rationalisation de la production et que celle-ci exige que tombe les barrières, que recule la violence et que s'instaure un État de droit. Mais cela n'a rien à voir avec la liberté, la démocratie et le bonheur individuel, comme le savent bien les Français, dont l'État de droit s'est constitué avec la monarchie absolue. Que l'autorité rationnelles légale soit associée à l'économie de marché dans la construction de la société moderne ne suffit pas - et de loin - à démontrer que la croissance et la démocratie sont liées l'une à l'autre par la force de la raison. Elles le sont par leur commune lutte contre la tradition et l'arbitraire, donc négativement, mais non positivement. La même critique vaut contre le lien supposé de la rationalisation et du bonheur, et plus fortement encore. La libération des contrôles et des formes traditionnelles d'autorité permet le bonheur mais ne l'assure pas ; elle appelle la liberté mais la soumet en même temps à l'organisation centralisée de la production et de la consommation. L'affirmation que le progrès est la marche vers l'abondance, la liberté et le bonheur, et que ces trois objectifs sont fortement liés les uns aux autres, n'est qu'une idéologie constamment démentie par l'histoire.

Plus encore, disent les critiques les plus radicaux, ce qu'on appelle le règne de la raison n'est-il pas l'emprise croissante du système sur les acteurs, la normalisation et la standardisation qui, après avoir détruit l'autonomie des travailleurs, s'étendent au monde de la consommation et de la communication? Parfois, cette domination s'exerce libéralement, parfois de manière autoritaire, mais dans tous les cas cette modernité, même et surtout quand elle en appelle à la liberté du sujet, a pour but la soumission de chacun aux intérêts du tout, que celui-ci soit l'entreprise, la nation, la société ou la raison elle-même. Et n'est-ce pas au nom de la raison et de son universalisme que s'est étendue la domination de l'homme occidental mâle, adulte et éduqué sur le monde entier, des travailleurs aux colonisés et des femmes aux enfants?

Comment de telles critiques ne seraient-elles pas convaincantes à la fin d'un siècle dominé par le mouvement communiste, qui imposa au tiers du monde des régimes totalitaires fondés sur la raison, la science et la technique?

Mais l'Occident répond qu'il se méfie depuis longtemps la Terreur en laquelle se transforma la Révolution française, de ce rationalisme volontariste, de ce despotisme éclairé. Il a en effet peu à peu remplacé une vision rationaliste de l'univers et de l'action humaine par une conception plus modeste, purement instrumentale de la rationalité, et en mettant en mettant de plus en plus celle-ci au service de demandes, de besoins qui échappent de plus en plus, à mesure qu'on entre davantage dans une société de consommation de masse, aux règles contraignantes d'un rationalisme qui ne correspondait qu'à une société de production centrée sur l'accumulation plutôt que su la consommation du plus grand nombre. En effet, cette société dominée par la consommation et plus récemment par les communications de masse est aussi éloignée du capitalisme puritain auquel se référait Weber que de l'appel de type soviétique aux lois de l'histoire.

Mais d'autres critiques se lèvent contre cette conception douce de la modernité. ne se perd-t-elle pas dans l'insignifiance ; n'accorde-t-elle pas la plus grande importance aux demandes marchandes les plus immédiates, donc les moins importantes? N'est-elle pas aveugle en réduisant la société à un marché et en ne se souciant ni des inégalités qu'elle accroît ni de la destruction de son environnement naturel et social qui s'accélère?

Pour échapper à la force de ces deux types de critiques, beaucoup se satisfont d'une conception encore plus modeste de la modernité. Pour eux, l'appel à la raison ne fonde aucun type de société : il est une force critique qui dissout les monopoles comme les corporatismes, les classes ou les idéologies. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les États-Unis et la France sont entrés dans la modernité par une révolution et le refus de l'absolutisme. Aujourd'hui, le mot révolution porte plus de connotations négatives que de positives, on parle plutôt de libération, que ce soit celle d'une classe opprimée, d'une nation colonisée, des femmes dominées ou des minorités persécutées. Sur quoi débouche cette libération? Pour les uns, sur l'égalité des chances ; pour les autres, sur un multiculturalisme bien tempéré. Mais la liberté politique n'est-elle que négative, réduite à l'impossibilité pour quiconque de parvenir au pouvoir ou de s'y maintenir contre la volonté de la majorité, selon la définition d'Isaiah Berlin? Le bonheur n'est-il que la liberté de suivre a propre volonté ou ses désirs? En un mot, la société moderne tend-t-elle à éliminer toutes les formes de système et tous les principes d'organisation pour n'être qu'un flux multiple de changements, donc de stratégies personnelles, organisationnelles ou politiques, réglé par la loi et les contrats? Un libéralisme aussi conséquent ne définit plus aucun principe de gouvernement, de gestion et d'éducation. Il n'assure plus la correspondance entre le système et l'acteur, qui fut l'objectif suprême des rationalistes des Lumières, et se réduit à une tolérance qui n'est respectée qu'en l'absence de crise sociale grave et profite surtout à ceux qui disposent des ressources les plus abondantes et les plus diverses.

Une conception aussi douce de la modernité ne s'abolit-elle pas d'elle-même? Tel est le point de départ des critiques post-modernes. Baudelaire voyait dans la vie moderne, dans sa mode et dans son art, la présence de l'éternel dans l'instant. Mais n'était-ce pas une simple transition entre les "visions du monde" fondées sur les principes religieux ou politique stables et une société post-historique, toute faite de diversité où l'ici et l'ailleurs, l'ancien et le nouveau coexistent sans prétendre à l'hégémonie? Et cette culture post-moderne n'est-elle pas incapable de créer, n'est-elle pas réduite à refléter les créations des autres cultures, celles qui se pensaient porteuses d'une vérité?

De sa forme la plus dure à sa forme la plus douce, la plus modeste, l'idée de modernité, quand elle est définie par la destructions des ordres anciens et par le triomphe de la rationalité, objective ou instrumentale, a perdu sa force de libération et de création. Elle résiste aussi mal aux forces adverses que l'appel généreux aux droits de l'homme, à la montée du différentialisme et du racisme.

Mais faut-il passer dans l'autre camp et se rallier au grand retour des nationalismes, des particularismes, des intégrismes, religieux ou non, qui semblant progresser presque partout, dans les pays les plus modernisés comme dans ceux qui sont le plus brutalement bouleversés par une modernisation forcée? Comprendre la formation de tels mouvements appelle certes une interrogation critique sur l'idée de modernité, telle qu'elle s'est développée en Occident, mais ne peut justifier d'aucune manière l'abandon à la fois de l'efficacité de la raison instrumentale, de la force libératrice de la pensée critique et de l'individualisme."

   Par cette Présentation, Alain TOURAINE délimite le champ de sa réflexion, quitte à faire de très grandes digressions sur d'autres thèmes. La description de cette modernité, et de son émergence en Occident, occupe la majeure partie de Critique de la modernité, qui s'achève sur l'examen d'une question -clé : qu'est-ce que la démocratie?  Comme l'écrit Pierre MULLER dans une recension faite dans la Revue française de science politique (n°2, 1993), il s'agit de savoir, pour le sociologue français, comment faire une critique de la modernité sans pour autant tomber dans l'anti-modernité. Et comment redonner vie à une sociologie centrée sur le sujet individuel sans abandonner les acquis de la réflexion sur les mouvements sociaux. Il constate, comme nous, que le passage historique de l'individu-sujet à l'acteur collectif relève plus de l'implicite, voire de l'affirmation que de la démonstration véritable, l'auteur ne donnant pas véritablement les clefs pour comprendre les modalités effectives de ce passage. En cela Alain TOURAINE fait sans doute plus de la philosophie politique que de la sociologie. Le livre est foisonnant - parfois difficile à suivre - et en cela force la réflexion, mais c'est finalement au lecteur de rechercher le fil de la modernité.

S'il revient ensuite, plusieurs années après, sur cette critique, faisant plus qu'auparavant la défense de la modernité, titre de ce second livre, c'est que les éléments décrits dans le premier, ceux qui résulte en grande partie du vaste mouvement des Lumières, faute de correctifs politiques et sociaux, ont eu tendance à aggraver les conflits à l'intérieur des sociétés. S'il reprend ces éléments, quitte sans doute à se répéter, Alain TOURAINE tente de montrer, comme il le fait dans d'autres ouvrages d'ailleurs, l'importance de premier plan dans l'évolution de ces sociétés, des mouvements sociaux, à savoir les mouvements de libération des femmes, et in fine, ceux qui mettent l'accent sur les résultats d'une hyper-modernité, ceux qui luttent contre la dégradation intensive de notre environnement. Il discute en tout dernier chapitre des effets dommageables de leur absence dans maintes sociétés (en particulier d'Europe de l'Est et en Russie), estimant que de manière générale "la culture politique de l'Europe est (...) très éloignée de celle des mouvements sociaux". Il appelle en quelque sorte à une nouvelle modernité et à la rupture effective avec les anciens acteurs de la société industrielle. Nouvelle modernité qui prenne en compte l'ensemble des problèmes critiques rencontrés aujourd'hui par l'humanité. Tout au long de ce dernier livre, Alain TOURAINE analyse non seulement les différents formes de modernité mais également la force des courants anti-modernes, qui tentent souvent de revenir "au bon vieux temps", pas si bon que cela d'ailleurs, et qui voient dans la critique des sociétés de consommation actuelles le moyen de revenir à une pré-modernité, là où oeuvraient les anciennes hiérarchies de toute sorte, notamment religieuses et politiques.

Sans doute Alain TOURAINE est-il légèrement pessimiste dans l'évaluation de la situation, les lignes de force de la modernité sapant peu à peu les fondements des sociétés qui paraissent à l'extérieur, via un système de propagande sophistiqué, immuables. On pense notamment là à la société chinoise et aux sociétés arabo-musulmanes. Le fait que de nombreux groupes utilisent des méthodes terroristes pour faire entendre des messages pré-modernes (c'est-à-dire non fondés sur la raison), n'est-il pas finalement le symptôme brutal d'une désespérance de partisans d'anciens mondes.

    Dans un entretien accordé (à Zamane, le Maroc d'hier et d'aujourd'hui, 26 mars 2019) après la parution de Défense de la modernité, Alain TOURAINE estime que l'heure n'est pas à la critique de la modernité (processus engagé par les scientifiques du XVIIe siècle, préparé par les pensées d'Aristote et d'Averroès), mais plutôt à la défense d'un modèle de société capable, pour affronter les réalités du monde, de suivre les préceptes de la pensée rationnelle. Indissociable de l'effet universaliste, la modernité ne fait pas référence principalement à la notion de différence (laquelle peut mener à un multiculturalisme qui peut conduire vite à des sociétés séparées idéologiquement et matériellement). Il critique d'ailleurs tous ces modernisateurs, poussés bien plus par des préoccupations rattachées directement au fonctionnement du marché, qui, munis de l'idée de modernité ou de post-modernité, mènent à son éclatement et sa destruction. Il met dans le même mouvement, des acteurs aussi différents que les dirigeants du parti totalitaire chinois, les financiers occidentaux et les dictateurs nationalistes du tiers-monde...

 

SOCIUS

 

Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Fayard, 1992 ; Défense de la modernité, Seuil, 2018.

 

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11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 09:41

   Au-delà de son livre phare Sociologie de l'action, Alain TOURAINE développe toute une nouvelle sociologie, dès la fin des années 1960, qui, partie d'une analyse du monde du travail, aborde en profondeur la place grandissante des mouvements sociaux. Son livre, écrit entre 1960 et 1964, avec un sous-titre Essai sur la société industrielle dans les nouvelles éditions, amorce l'analyse de la fin de la société industrielle proprement dite, fin qu'il annonce dès 1968, dans Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique, chose réaffirmée l'année suivante dans La Société post-industrielle. Alain TOURAINE ne varie pas dans tout son parcours de recherche et on retrouve les mêmes préoccupations dans Critique de la modernité (1992) et dans Pourrons-nous vivre ensemble (1997), de même que dans le plus récent ouvrage Défense de la modernité (2018).

Cette sociologie de l'action se distingue des autres différentes théories de l'action, comme l'explique Alain TOURAINE lui-même lorsqu'il préface la nouvelle édition de son livre Sociologie de l'action.

 

Une sociologie du Sujet historique

   "Revenons à l'essentiel, écrit-il, après avoir informé sur l'histoire de son livre. Ce livre analyse la société industrielle à partir de l'idée de Sujet. La notion centrale autour de laquelle il s'organise est celle de Sujet historique. (...) L'idée de Sujet est première. Dès le départ de ma réflexion, je refuse de parler en termes de système social, de formes d'autorité de rôle ou de division du travail. D'autant plus nettement que j'étais animé d'un fort sentiment antifonctionnaliste et que je m'opposais nettement à la pensée de Parsons, alors dominante. (...) Tout en moi se révoltait contre cette sociologie qui m'apparaissait comme une sociologie de l'ordre - d'ailleurs plus libérale que conservatrice -, alors que je voulais mettre en forme intellectuelle l'expérience du mouvement qui était celui des sociétés européennes et en particulier française, animé par l'esprit de la Libération, tendu à la fois vers la reconstruction industrielle, vers la transformation de la condition ouvrière et vers l'indépendance des peuples colonisés. Je voulais montrer que la vie sociale n'est pas gouvernée par les besoins d'intégration et d'efficacité de ce qu'on appelle la société mais par les exigences, affirmatives et revendicatives, de Sujets personnels et collectifs qui veulent à la fois créer et maîtriser leur création, comme des travailleurs qui se sentent participer à une création collective et qui luttent pour mettre l'industrialisation au service de leur bien-être et de leur liberté. Aucune idée n'est plus constamment présente dans mes livres, au point qu'ils contestent tous ce qui a été pendant longtemps la définition même de la sociologie. Celle-ci en effet s'est constituée, à partir de l'utilitarisme anglais et du positivisme français, comme une science morale affirmant que bien bien est ce qui est utile à la société et le mal ce qui est dysfonctionnel pour elle. Au moment où je préparais ce livre, je ne me sentais pas isolé. Friedmann, dont l'oeuvre me décidait à me tourner vers la sociologie, analysait les Problèmes humains du machinisme industriel (1946) et opposait des besoins humains aux contraintes du "milieu technique" ; et Gurvitch donnait une image effervescente de la vie sociale où les institutions et les normes n'étaient que les formes de refroidissement d'une énergie qui n'était pas définissable entièrement en termes sociaux. Mais le plus important pour moi, après les années d'enfermement dans la préparation des concours et dans une vie intellectuelle très introspective, l'explosion de la période qui avait suivi la Libération. Depuis lors, je n'ai jamais conçu l'action comme située dans la société, mais comme face à elle, la transformant et la produisant.

Vient ensuite la question : qui est ce Sujet ; au nom de quoi agit-il? C'est ici que Sociologie de l'action appartient le plus clairement à la société industrielle et que je sens la distance qui me sépare de mes idées d'alors. La réponse que donne ce livre, dès le début, est que l'action est travail, transformation du monde, volonté de création et de contrôle. Le Sujet est la volonté d'unir le modèle rationalisateur, c'est-à-dire l'esprit de la production industrielle, et la volonté des travailleurs à la fois de contrôler leurs conditions de travail et de transformer la production en progrès. (...)

Au milieu de notre siècle, dominé par l'industrialisation et la modernisation de beaucoup de régions du monde, de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, de l'Amérique latine et des "pays de l'Est", les trois régions que j'ai connues et étudiées, l'affirmation du Sujet se confondait presque naturellement avec une volonté d'industrialisation démocratique et, plus précisément, avec l'affirmation des droits d'une classe ouvrière et d'un mouvement ouvrier qui occupaient une place centrale dans la vie politique de tous ces pays. Aujourd'hui, au contraire, nous avons perdu notre confiance dans le progrès, moins à cause des échecs et des effets négatifs de l'industrialisation qu'en raison de son extension à la production de biens culturels et par conséquent sa capacité de mettre en cause et de transformer les orientations de notre culture et de notre personnalité et pas seulement l'organisation de la vie économique. Ce qui oblige à définir le Sujet hors de toute référence à des "forces supérieures", et par conséquent comme volonté d'individuation, opposée à la logique de tous les systèmes. Tel est le sens que j'ai donné à l'idée de subjectivation : le Sujet - personnels ou collectif - cherche à se construire en unissant sa participation dans le monde économique et technique et son identité culturelle, qui est faite à la fois d'héritage collectif et de formes personnelles de vie psychologique. Cette union ne peut se faire que dans l'affirmation d'une singularité et comme volonté d'individuation. Le Sujet n'oppose plus des valeurs transcendantes à l'ordre social, mais pose son désir de construire sa vie comme un ensemble portant en lui son propre sens. (...) Cette conception ne définit évidemment pas le Sujet hors de ses activités et de ses situations sociales, mais elle élimine toute référence à la logique interne d'un ordre social imposant ses valeurs et ses normes à ses membres et sanctionnant la déviance de ceux qui ne s'y conforment pas.

En un mot, la sociologie de l'action, qui était, au moment où j'écrivais ce livre, une sociologie du travail, est devenue une sociologie morale au centre de laquelle le Sujet apparaît comme un principe de résistance en partie grâce au travail plutôt que de participation à l'organisation sociale. Mais bien des passages du livre annoncent déjà cette évolution (...). Quand Parsons parlait d'action, c'est de fonctionnement du système social qu'il s'agissait ; quand les marxistes parlaient d'action, il s'agissait des contradictions du système capitaliste et de la libération ds forces productives. Toutes les philosophies sociales de la modernité ont cherché à éliminer la liberté responsable du Sujet, soit au profit de la recherche de l'utilité et du plaisir personnel, soit au profit de la rationalisation générale de la vie sociale, soit enfin au profit de la solidarité organique des sociétés modernes. C'est à travers la critique de ces trois écoles, libérale, marxiste et fonctionnaliste, que s'est constamment formée et affirmée ma propre pensée. Si j'ai trouvé en Sartre, au cours de mes années de formation, une inspiration intellectuelle, c'est parce que je trouvais en lui une conception de l'engagement-dégagement qui me convenait. (...)

Si je republie Sociologie de l'action, c'est aussi pour affirmer la nécessité d'une analyse socio-historique globale. Après une transition à peine terminée qui a fait triompher les marchés internationaux sur les volontés proprement nationales, nous entrons dans une société post-industrielle dans laquelle l'information et la communication sont les principaux enjeux des luttes pour la gestion de la société. Nous nous éloignons de la société industrielle et de sa conscience d'elle-même, mais nous avons déjà pénétré dans un type nouveau de société. Nous devons découvrir, au-delà de la confusion actuelle, des tentations opposées de retour au passé, de refus de l'avenir et d'abandon de toute analyse globale, les principes d'analyse de notre société qui est aussi définissable et particulière que l'a été la société industrielle."

   

Historicité, système d'action historique, rapports de classes, système institutionnel, organisation sociale et mouvements sociaux...

   On ne peut comprendre la spécificité de l'approche d'Alain TOURAINE sans partir de son premier livre, L'évolution du travail ouvrier aux usines Renault, analyse classique désormais en sociologie, qui combine déjà nombre d'éléments de ses analyses postérieures.

Les sociétés industrielles passent par principalement 3 phase, A, B et C :

- Phase A : Elle commence aux débuts de l'ère industrielle. La machine la plus primitive, par exemple le tour du poter, reste encore pour la conception des machines dans l'industrie un modèle. Il permet la rencontre de trois éléments : l'outil (la main de l'artisan), la matière à travailler (la terre), la machine elle-même (plateau souvent actionné par le pied de l'homme. Les premières machines sont des machines universelles sur lesquelles les outils sont démontés puis remontés différemment à chaque opération nouvelle. Ces machine, comme la célèbre fraiseuse universelle de Brown de 1861, sont des machines flexibles ou souples. Leur production est de type unitaire ou de très petite série. L'ouvrier acquiert savoir et savoir-faire et il y a un réel travail d'équipe, avec une hiérarchie dans l'équipe correspondant à une connaissance fondée sur l'expérience. Le rapport avec la hiérarchie est caractérisé comme celui du retranchement professionnel. L'ingénieur qui le commande ne peut lui dire le "comment faire". Le profil de l'agent de maîtrise-type chargé de commander plusieurs équipes d'ouvriers sera celui d'un bon technicien et d'un bon organisateur, la compétence technique est indispensable ici pour s'imposer.

- Phase B : C'est celle de la production en grande série. On y passe par un mouvement de décomposition du travail. Les différentes opérations que faisait l'unique machine universelle de la phase A sont décomposées et attribuées à différentes machines spécialisées donc dans une seule opération. L'ouvrier ou l'ouvrière travaillant à charger et décharger la pièce sur ces machines est appelé "spécialisé", nom dérisoire car il n'a en fait aucune spécialisation. C'est la machine qui est spécialisée dans une seule opération. Cet ouvrier a radicalement changé : un OS se forme en quelques heures et atteint un niveau de production moyen en quelques jours ou quelques semaines. Son rapport  à la hiérarchie est un rapport de soumission aux services fonctionnels des méthodes. C'est à un véritable transfert de pouvoir que l'on assiste : la part du pouvoir technique qui était aux mains des ouvriers de l'atelier de la phase A passe entièrement à celles des membres des bureaux des méthodes de la phase B. Ce moment est celui où intervient TAYLOR et l'organisation scientifique du travail.

- Phase C : Elle s'inscrit dans un mouvement de recomposition du travail sous la pression économique de production en très grande série et l'effet de la découverte de l'automation. Elle est caractérisée par le regroupement des opérations décomposées de la phase B. Les tâches élémentaires sont désormais exécutées successivement par une seule machine qui regroupe les opérations effectuées de façon séparée par des machines spécialisées. La nouvelle marche s'appelle la "machine-transfert". Elle effectue elle-même le transfert des pièces d'une machine à une autre machine, chacune de celles-ci se mettant automatiquement en marche lorsque la pièce est devant elle. Le nombre des ouvriers spécialisés décroît : ils gardent la tâche manuelle de charger-décharger la machine-transfert - tant que cela n'est pas aussi automatisé -, obtiennent une tâche de surveillance et de contrôle, mais toujours sans initiative. Il se crée par contre une catégorie plus nombreuses qu'en phase B d'ouvriers d'entretien très qualifiés, mais dont la qualification est étroite : réparateurs, travaux d'entretien et surtout de maintenance. Le principe central de la phase C est l'interdépendance, toutes les forces de l'entreprise convergeant vers le maintien en état de marche simultané de tous les ateliers ou de tous les services. Le profil de l'agent de maîtrise se modifie, car son rôle est d'assurer le fonctionnement harmonieux, de veiller à ce que l'équipe ne manque de rien mais peut être plus encore à ce que les tensions et les conflits n'éclatent pas dans les sous-groupes de travail. Plus que dans la phase B, le pouvoir technique semble s'éloigner de l'atelier et de l'entreprise. Il est entre les mains des services d'ingénierie qui conçoivent les procédés ou des sociétés de service créant les ateliers de toutes pièces.

    On est passé d'un système professionnel qui repose sur l'autonomie professionnelle de l'ouvrier qualifié de fabrication à un système technique de travail défini par la priorité accordée à un système technique d'organisation sur l'exécution individuelle du travail.

   Cette évolution du travail influe non seulement sur les rapports de pouvoir à l'intérieur du système productif mais également sur les relations sociales en général. La culture, la manière de se représenté soi-même et la société sont influencés par cette évolution. Si au fur et à mesure de la réflexion, on s'éloigne de cette évolution technique, elle continue d'influencer les manières de penser et de vivre.

   Toutefois, à partir de son livre sociologie de l'action, certaines notions trouvent un sens quelque peu différent, et notamment l'historicité.

    Cette notion d'historicité devient le point de départ de l'analyse actionnaliste dans production de la société. Il est fondé à partir de celui de sujet historique largement développé dans Sociologie de l'action. La première formulation signifie qu'il y a tension et distanciation entre l'activité concrète des hommes (le travail) et l'historicité (le sens donné à leur travail, le travail sur le travail,). Une deuxième formulation fait état des choix de société quant au sens donné à ses pratiques ) en particulier à son travail - par rapport à son fonctionnement réel. Ces choix sont ceux du modèle culturel qui va orienter les investissement du surplus dégagé du travail des hommes (consommation, investissement, science et développement...). L'historicité est cette capacité que possède la société de se produire elle-même en donnant un sens à ses pratiques. C'est pourquoi la société n'est pas ce qu'elle est, mais ce qu'elle se fait être. L'historicité repose sur le modèle culturel qui définit les orientations de l'accumulation. La société doit aussi établir un mode de connaissance définissant les rapports entre l'homme et  la matière. Cette historicité entraîne directement l'existence et le conflit de classes sociales opposées. C'est la classe dirigeante qui gère le mode de connaissance, l'accumulation et le modèle culturel, et là Alain TOURAINE rejoint le marxisme (sphère de l'idéologie, modèle culturel). Le modèle culturel et les orientations de l'action historique sont au coeur du conflit de classes : la classe dominée répond à cette domination à la fois par la défensive et par la contestation du pouvoir.

L'historicité, définie par l'état de l'activité sociale à un moment donné, génère des rapports de classes, qui induisent à leur tour l'historicité. La société est ce qu'elle se fait être (historicité) à partir de ce qu'elle est (rapport de classes). Cette circularité des deux dimensions s'accompagne d'une distanciation et d'une tension entre elles. Enfin, l'historicité se réalise dans un système d'action historique et dans des rapports de classes (qui constituent ensemble le champ d'historicité ou champ d'action historique), dans un système institutionnel et dans l'organisation sociale.

    Le système d'action historique (SAH) est le système d'emprise de l'historicité sur la pratique sociale. Il assure le lien entre l'historicité et le fonctionnement de la société. En raison des tensions existant entre l'historicité et l'activité sociale, le SAH lui-même est le lieu d'exercice de ces tensions qu'Alain TOURAINE articule autour de trois couples :

- mouvement-ordre, la tension entre dépassement du fonctionnement social (mouvement) et organisation sociale (ordre) ;

- orientation-ressources, les orientations de l'historicité (modèle culturel) s'opposent aux ressources (naturelles, techniques, biologiques, psychologiques) ;

- culture-société, le passage d'un modèle culturel, modèle de créativité à un modèle de consommation situé du coté de l'ordre et des ressources.

Ces éléments organisés en trois couples d'opposition caractérisent le système d'action historique en tant qu'emprise de l'historicité sur les pratiques sociales : le mouvement se transforme en ordre jamais complètement stabilisé : les orientations (du modèle culturel) dépendent des ressources disponibles tandis que celles-ci participent à la définition des orientations ; enfin, on ne peut penser la société sans sa culture (au sens large : relation au milieu et relations entre acteurs), les deux termes renvoyant nécessairement aux deux précédents couples d'opposition. Ces trois couples d'opposition permettent à travers leur combinaison de définir les quatre éléments composant le champ d'organisation socio-économique de l'édifice tourainien.

On pourra remarquer au passage que sa terminologie, bien qu'influencée par le marxisme, tente de s'en démarquer et que le niveau pratiquement méta-sociologique auquel il veut accéder pour la compréhension de la société rappelle les efforts de Karl MARX pour expliquer pourquoi et comment la société existe et tient malgré toutes ses contradictions.

Ces quatre éléments du champ d'organisation socio-économique, pour Alain TOURAINE et ses collaborateurs sont :

- le modèle culturel, mouvement et non ordre, orientation et non ressources, culture et non société ;

- la mobilisation, complément indispensable du modèle culturel afin que celui-ci se réalise, qui est du côté des ressources, du mouvement et de la société ;

- la hiérarchisation induite par le modèle culturel, laquelle est du côté de l'ordre (la société ne peut pas être que mouvement) qui correspond aux orientations (il ne s'agit pourtant ni de stratification, ni de rapports de classes) et à des effets dans la société ;

- l'historicité commande, en même temps que ce principe de hiérarchisation (et de répartition), une définition des besoins, liés aux ressources (donc à l'ordre)) et à la culture de la société en question.

Ces quatre éléments interagissent pour former quatre types de société :

- la société programmée (ou post-industrielle) où ce qui est accumulé est la capacité de produire la production, à savoir la connaissance (voir la place du mode de connaissance dans l'historicité) ;

- la société industrielle où l'accumulation porte sur l'organisation du travail (rôle de la mobilisation) ;

- la société marchande où l'accumulation porte sur la répartition :

- la société agraire, à faible accumulation où la majeure partie de la production est consommée pour satisfaire les besoins élémentaires.

L'analyse actionnaliste refuse avec force toute vision évolutionniste : ces quatre types de systèmes d'action historique (SAH) ne se situent pas sur une ligne de progrès mais constituent chacune une configuration particulière du même système.

Encore une fois, se réalise un effort de conceptualisation qui veut se démarquer du marxisme, mais pour autant les rapports de classes ne sont pas négligés. Si Alain TOURAINE refuse l'explication sociologique en termes de classes, il le fait au profit d'une analyse de rapports de classes? C'est-à-dire que le contenu et les caractéristiques des classes se définissent par leurs rapports : "Les rapports de classes ne sont ni des rapports de concurrence ou de superposition à l'intérieur de l'ordre social, ni des rapports de contradiction, mais des rapports de conflit, qui se manifestent le mieux par les mouvements sociaux qui mettent en oeuvre la double dialectique des classes sociales, lutte entre deux adversaires défendant des intérêts privés, mais prenant aussi en charge le système d'action historique" (Production de la société, 1973). C'est donc à la fois le refus d'une théorie de la stratification sociale à partir des valeurs (comme chez PARSONS ou dans la sociologie américaine) et le rejet d'une théorie des contradictions (comme chez Karl MARX et Friedrich ENGELS) au bénéfice d'une théorie des conflits de classes dont l'expression la plus visible est celle des mouvements sociaux.

La double dialectique des classes sociales oppose la classes supérieure à la classe populaire. La première, expression sociale du modèle culturel, exerce une contrainte sur l'ensemble de la société. C'est-à-dire qu'à la fois elle réalise le modèle culturel et se l'approprie. Voilà pourquoi elle est en même temps classe dirigeante et classe dominante. A l'opposé; la classe populaire est dirigée et dominée car elle participe à la mise en oeuvre du modèle culturel sans le gérer. Elle est donc sur la défensive tout en étant contestataire par rapport aux contraintes que lui fait subie la classe supérieure, dans le modèle de la société post-industrielle, bien entendu. Cette classe inférieure est dans un rapport d'aliénation car elle participe au modèle culturel sans emprise sur elle. Cependant, la classe populaire peut ne pas accepter passivement cette situation. Ses membres sont partagés entre une participation dépendante et une participation conflictuelle.

    Dans ses analyses, Alain TOURAINE, suivi en cela d'un certain nombre de sociologues, suit l'évolution du système institutionnel et de l'organisation sociale, concrètement, en se servant de sa grille théorique, qui sert surtout pour comprendre et ensuite agir sur) la société. Ce qu'il vise, et ses positionnement dans les débats concrets l'indiquent, c'est en fin de compte le changement social et sa maîtrise. L'intervention sociologique constitue l'aboutissement naturel en quelque sorte de toute cette réflexion.

 

Alain TOURAINE, Sociologie de l'action, Le Seuil, 1965. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 09:12

      La sociologie des organisations risquait, dans les années 1960 et 1970, et ce risque n'est pas actuellement, il faut le dire, complètement écarté - il suffit pour le voir de se plonger dans maints manuels de management - d'être submergée par la science administrative qui traite de sujets importants mais étroits tels que le modèle rationnel et l'efficacité technique. Stricto sensu, la sociologie qui traite des organisations s'est dégagée de telles préoccupations exclusives, mais une grosse partie des travaux de sociologie est encore accaparée par le management, tant il est vrai qu'une grosse partie du financement de la sociologie (via notamment le secteur privé, mais c'est aussi vrai pour le secteur public) est le fait d'administrations soucieuses de rationalité et d'efficacité. Si l'on considère la masse des études publiées, en mettant entre parenthèses tous ces travaux de management souvent inclus  effectivement dans la "sociologie des organisations", la distribution du pouvoir, les facteurs et les conséquences de l'inégalité, la création d'engagements et de sens sont abordés dans un ensemble de cadres théoriques nouveaux. (voir Richard SCOTT, Organizations, Rational, Natural and Open Systems, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1987). Il s'agit d'ailleurs, en regard des travaux fondateurs, d'une véritable réorientation théorique pour l'ensemble de la discipline.

 

    Cette réorientation théorique touche à la fois la place et le statut de l'individu dans l'organisation, la conception des systèmes organisés eux-mêmes, le type d'approche des institutions... On note toutefois une permanence de traditions, induites par l'existence d'une communauté de sociologues, dont la discipline (sociologie des organisations) opère des rapprochement avec d'autres sociologies, notamment les sociologies du travail, qui élargit l'horizon des études publiées.

 

La place et le statut des individus dans l'organisation

    Sur la place et le statut des individus dans l'organisation, à la suite de WEBER, PARSONS et MERTON, les premiers sociologues de l'organisation ont privilégié l'étude des individus dans l'organisation.

Lorsqu'une approche formelle s'est généralisée, une représentation "désincarnée" de l'organisation (Alvin GOULDNER), s'est imposée. L'extension d'une approche structurelle a en effet marginalisé une approche plus qualitative. La dimension individuelle des phénomènes collectifs et le principe de l'individualisme méthodologique ont perdu leur prééminence. Selon J-F. CHANLAT (voir L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université de Laval, 1990), l'individu a été "oublié" par les spécialistes de l'organisation. Toutefois, les travaux réalisés sur l'action se sont poursuivis et, plus récemment, la prise en compte de l'individu et des individus a retrouvé sa légitimité. Dans cette orientation, différentes représentations de l'individu sont en présence : on parle alors d'individu rationnel, d'individu cognitif, d'irrationalité  des organisations et d'individu stratégique... A chaque angle de vision sur l'individu correspond une école aux contours souvent indéfinis, où se retrouve toutefois des noms bien précis.

- l'individu rationnel. Dans la filiation d'Herbert SIMON et de James MARCH, de nombreuses études portent sur les décisions au sein des organisations. De même, à la suite des travaux de James COLEMAN, un ensemble de recherches porte sur le fonctionnement des organisations à la lumière de la théorie du "choix rationnel".

- l'individu cognitif. Avec le développement des nouvelles technologies de l'information, les analyses portent sur les systèmes et les processus d'information. Elles tirent également parti des apports des sciences cognitives (Arthur STINEHCOMBE, Stratification and Organization, Cambridge University Press, 1986). Mary DOUGLAS introduit une conception cognitive des institutions dans une perspective anthropologique (How Institutions Think, Syracuse University Press, 1986, traduite en français en 2004 aux éditions La Découverte, sous le titre Comment pensent les institutions?). La réflexion sur les sociétés contemporaines en termes de knowledge ou de "savoir" influence les spécialistes de l'organisation. Ikujiro NOMAKA applique ce concept à l'analyse de l'entreprise. En France, Jacques GIRIN propose une analyse de la cognition distribuée (La communication dans une tour de bureaux, dans J-F. CHANLAT, L'individu dans l'organisation, Quebec, Presses de l'Université Laval, Paris, ESKA, 1990).

- l'irrationalité des organisations. Dans les études sur les décisions au sein des organisations, la notion de "rationalité limitée" est à l'origine d'une exploration de l'irrationalité des organisations "formelles" et "rationnelles". James G. MARCH et Johan OLSEN soulignent l'ambiguïté des choix organisationnels. Certains chercheurs mettent en évidence les contradictions et les incohérences qui en résultent. Comme dans les travaux par exemple de Karl WEICK de 1976 à 1995.

- l'individu stratégique. L'individu est au centre de l'analyse stratégique élaborée par Michel CROZIER dans Le phénomène bureaucratique et formalisée ensuite, avec Erhard FREIDBERG dans L'acteur et le système. En 1995 (Organizations and collective action : Ou contribution to organizational analysis, Research in the Sociologie of Organizations, volume 13), les auteurs explicitent leur point de vue : "Pour nous, comprendre les organisations, c'est avant tout comprendre l'action, ou, pour être plus précis, l'action collective. En conséquence, l'analyse organisationnelle ne peut pas s'effectuer sans porter attention aux acteurs qui font cette action, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se faire sans une théorie de l'intervention humaine. C'est ce que nous impliquons quand nous faisons repose notre approche sur l'observations des acteurs empiriques dont le comportement est à la dois stratégique et actif."

   Dans la foulée de cette dernière approche, Anna GRANDORI associe les analyses en terme d'"acteurs" aux travaux européens sur les organisations. Michel BAUER et Elie COHEN étudient les élites industrielles en tenant compte de ces études. Plusieurs auteurs mettent en évidence à la fois ou successivement l'absence de certains groupes professionnels dans les études d'organisations, l'influence des "experts", les phénomènes politiques dans les organisations, l'émergence du pouvoir financier au sein des groupes industriels (Michael USEEM), le contrôle exercé par les actionnaires sur les activités des grandes entreprises... En fait les études vont dans bien des directions, au gré des... stratégies des personnes, des groupes et des entreprises, dépassant souvent les thématiques strictement liées au travail par des considérations plus large (valeur de la gouvernance, discrimination managériale envers les femmes...).

 

Des systèmes organisés

    Dans le foisonnement d'études, une multiplicité d'organisations est étudiée, bien au-delà des sphères administratives ou productives : associations, fondations, structures politiques ou/et sociales... Au point d'avoir à faire face à des éléments d'analyse qui vont dans le sens de l'étude des systèmes ouverts, des réseaux ou même des populations. 

   L'analyse de système a encore une influence considérable sur les sciences humaines et sur la sociologie des organisations. Dans Organizations : Rational, Natural and Open Systems, Richard SCOTT examine les différents modèles élaborés successivement.

Les organisations ont d'abord étudiées comme des "systèmes fermés", puis comme des "systèmes naturels", alors qu'elles sont en fait des "systèmes ouverts". Organisation conçue comme système ouvert est définie de la manière suivante : "Les organisations sont des coalitions de groupes d'intérêts variables qui développent des buts par la négociation ; la structure de la coalition, ses activités et ses résultats sont largement influencés par des facteurs propres à leur environnement". Jeffrey PFEFFER et Gerald SALACICK (The External Control of Organizations) insistent sur la nécessité de prendre en compte cet environnement qui influe sur la fonctionnement et leur évolution.

   Les réseaux sont analysés par de nombreux chercheurs, dont Emmanuel LEGAZA qui constate dans un article de la Revue française de sociologie, "Analyse de réseaux et sociologie des organisations" (1994) : "Depuis une vingtaine d'année, les organisations ont été parmi les ensembles sociaux les plus observés par les analystes de réseaux (à côté des communautés urbaines, des systèmes de parenté ou des conseils d'administration dans divers secteurs industriels)..." Ces travaux portent sur les réseaux intra-organisationnels et "décrivent la manière dont les liens d'amitié, de conseil, d'influence traversent les barrières internes de type formel, comme les frontières entre départements ou entre statuts et spécialités différentes..." De telles études portent aussi sur les relations interorganisationnelles et les structures économiques. Elles ouvrent la voix à la compréhension de phénomènes de défense d'intérêts particuliers au sein même de structures collectives à intérêt général. 

     Les populations constituent un objet d'étude qui permet d'analyser le changement organisationnel, comme le font Howard ALDRICH, Michel HANNAN et John FREEMAN, sur le long terme notamment, de la fin des années 1980 et à celle des années 1990. C'est une véritable théorie écologique des organisations qu'ils tentent d'élaborer. Pour Howard ALDRICH, "l'évolution résulte de quatre processus généraux : la variation, la rétention et la diffusion ainsi que la lutte pour des ressources rares..." (Organizations Revolving, London, Sage, 1999). Leurs travaux se situent à l'intersection de différentes disciplines - sociologie, écologie, démographie, économie, histoire. Ils se caractérisent par l'ampleur des phénomènes étudiés. 

 

Des approches institutionnelles

      Dans une perspective qui s'éloigne parfois de l'analyse de systèmes organisés en "systèmes ouverts", des approches institutionnelles considèrent des traits qui assurent la permanence et la pérennité des organisations. Deux articles font référence : "Institutionalized organizations : Formal structure as mytho and ceremony" de John MEYER et Brian ROWAN (1977) et "The iron cage revisited : Institutionnel isomorphisme and collective rationalité in organizational fields", de Paul DIMAGGIO et Walter POWELL (1983). Dans ces études, les auteurs abordent ces questions d'organisation dans une perspective pluridisciplinaire où nombre de notions anthropologiques voire psychanalytiques sont rapprochées de thèmes sociologiques ou économiques. Ils insistent, à l'instar de Lynn ZUCKER (Institutionnel Patterns and Organizations) en 1988, sur les appétences des acteurs à l'organisation, à l'inverse des théories qui mettent l'accent sur les stratégie des acteurs, dont on a tendance sans doute à trop privilégier les tendances indépendantes. Les motivations individuelles vont sans doute dans une large mesure en faveur de la permanence des l'organisation, de sa cohérence et de sa pérennité. Ils permettent de comprendre, pourquoi, en dépit des tendances centrifuges de ces stratégies groupages ou/et individuelles, les organisations subsistent et continuent d'agir selon leurs principes fondateurs et suivant les mêmes objectifs. Ils se situent souvent à contre-courant de la tendance à privilégier l'individu, jusqu'à élaborer un "new institutionalism"

 

D'autres approches critique ou radicale

    Les points de vue critique ou radical qui apparaissent surtout dans les années 1970, ne cesse de s'intensifier par la suite, délimitant un champ intellectuel différent à la fois des approches "individualistes" et "institutionnelles"  Il s'agit pour beaucoup, en reprenant nombre d'éléments à des auteurs qui appartiennent aux autres tendances, de réviser l'importance accordée à la théorie dans le cadre universitaire anglo-saxon. Redécouvertes et découvertes se conjuguent en Europe et aussi aux États-Unis mêmes pour l'ébroïcien d'autres théories : théorie de la structuration de GIDDENS (1984), travaux de BOURDIEU centrés sur l'habitus (1977), ceux de FOUCAULT (archéologie du savoir et généalogie du pouvoir), ceux d'ELIAS (sociologie configurationnelle), ou travaux de "post-modernes" comme ceux de BAUDRILLARD et de LYOTARD.

Un courant critique, présent aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, se fait entendre dans des revues comme Organization en 2002 (apport de la réflexion de Michel FOUCAULT). Stewart CLEGG, Cynthia HARDY et Walter NORD soulignent la nécessité d'opérer une révision des études d'organisation, en marge d'une approche managériale même s'ils contribuent à travers l'élaboration de manuels à celle-ci. Leur objectif est de rejeter la notion même d'organisation, pour défendre une une conception ouverte qui prenne en compte des questions ignorées par les spécialistes, le sexe, la race, l'ethnicité, les techno-sciences, le développement mondial et le sous-développement. Ce courant se fait une place de plus en plus grande au fur et à mesure que les questions sexuelles et environnementales deviennent de plus en plus urgentes...

Certains travaux, d'inspiration marxiste ou non, en tenant compte du fait d'un renouvellement certain outre-atlantique du marxisme même, dénoncent les conséquences sociales du capitalisme contemporain, marqué par la prédominance du secteur financier. Ils mettent en évidence les phénomènes de pouvoir, de conflit et d'inégalité dans les sociétés dites postindustrielles. Ainsi, dans Landscapes of Power, From Detroit to Disney World (University of California, 1991), Sharon ZUKIN montre comment le capitalisme triomphant change l'environnement physique des villes et des cadres de vie : "L'idée que la prospérité industrielle était garantie par la domination des Etats-Unis dans l'économie mondiale est en train de disparaitre rapidement. Il en est de même de l'idée d'un mode de vie de la classe moyenne accessible par le travail et l'expertise. Cette représentation a été remplacée par l'image alternative de très grande richesse, d'insécurité et de fragmentation". D'autres études soulignent les effets de la nouvelle économie sur l'emploi et les conditions de travail.

 

L'éclatement des études actuelle

     Il n'y a peu d'éléments communs entre le contenu des manuels de management et les ouvrages de sociologues des organisations qui s'éloignent de plus en plus des préoccupations de rentabilité à court terme, quand ils ne les critiquent pas ouvertement.  Il est même assez difficile et compliqué de mettre sous le nom génération "sociologie des organisations" des études si différentes de par leur objet et de par leurs objectifs. Alors que la communauté scientifique des sociologues qui se préoccupent des organisations a augmenté et continue d'augmenter, en amalgamant parfois des pans entiers de la sociologie du travail, ou celle appelée depuis longtemps comme telle, elle est tiraillée entre des préoccupations académiques  et des tentations constantes d'élargir leur champ d'investigation avec des inquiétudes de plus en plus marquée quant à l'évolution sociale et économique. Toutefois dans la masse des études publiées ou même dans la littérature grise (polycopiés non publiés en direction du grand public), la prédominance de l'économie dans les sociétés contemporaines met souvent l'entreprise au centre des recherches.

On observe souvent l'importance des études consacrées aux actions de l'État, en grande majorité pour magnifier l'action privée, quoique la tendance la plus récente soit à nuancer les aspects négatifs de leurs interventions, au vu des ravages de la libéralisation de l'économie. Des programmes importants de recherche portent sur la transformation de l'État, la modernisation des service publics et la rationalisation de l'administration. Souvent la question du caractère de la mondialisation et de la globalisation revient dans les ouvrages proprement sociologiques, aboutissant à un changement d'échelle dans le regard porté sur les organisations.

Certains pensent déceler un changement de pratique de la part des chercheurs. L'observation est un élément  constitutif de la sociologie des organisations. La conception mertonienne, à savoir, une approche qualitative du social, des hypothèses a posteriori et une "théorie intermédiaire" - a servi à cette sociologie. Or, une telle pratique de la recherche empirique a été dans une large mesure abandonnée, voire oubliée.  Il est vrai que la tendance à la compilation d'études parfois anciennes, via les procédés informatiques, éloigne le chercheur du terrain. Le rapport entre théorie et empirisme s'est modifié. Dans un grand nombre de cas, l'observation est subordonnée à la théorie et le "terrain" est une illustration d'un argument qui le dépasse, notamment sous la pression académique (il faut aller vite pour produire des écrits) ou/et d'entreprises (qui assurent le financement des études). Dans d'autres, l'ampleur des problèmes étudiés et l'échelle des programmes d'enquête définissent non seulement le cadre d'analyse, mais déterminent aussi l'interprétation des données. Dans d'autres encore, les recherches répondent à des demandes de divers institutions publiques ou privées qui délimitent eux-même l'ampleur et l'intention des études. Dans ces programmes finalisés, même les spécialistes en sciences humaines collaborent à l'étude concrets, sommés de produire des recommandations précises aux demandeurs. La distinction même entre observation et intervention tend à disparaitre dans la mesure où l'intervention est considérée comme un mode d'observation et de recherche... Si la quantité d'études est impressionnante, à la mesure d'une certaine voracité de nombreuses bureaucraties, et sous la pression d'une logique de la vitesse de publication, on peut rester dubitatif devant la qualité de celles-ci....

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010

 

SOCIUS        

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 08:03

     Alors que les théories managériales découvrent dans les années 1990, le raisonnement des organisations en tant qu'éléments de réseaux d'entreprises ou celles des frontières floues, les sociologues les ont précédés dans cette voie. La reconnaissance de l'imprévibilité, le fait que les frontières des organisations soient floues, poreuses et qu'il n'y a pas dans la réalité un intérieur et un extérieur.

Lusin BAGLA  indique que "privilégiant l'analyse des interdépendances ou des activités coordonnées, ils avaient également incité à dépasser les limites d'une structure donnée. Enfin, en relevant le dynamisme des acteurs et les résultats imprévisibles de leurs confrontations, les analyses sociologiques de l'innovation technologique sont venues confirmer la difficulté de tracer des frontières, pour proposer la métaphore d'une toile extensible, sans bordures ni coutures. Lorsque les chemins d'acteurs relevant de divers "mondes sociaux" se croisent autour d'un projet donné, celui-ci ne peut se préciser que dans la confrontation des protagonistes ayant des logiques, des visions et des attentes différentes de leur rencontre (provisoire). Dès lors, les événements sont guettés plus dans les interfaces et les croisements qu'à l'intérieur d'ensembles finis. Plutôt qu'en termes de "forme" ou de "structures", l'organisation est désormais analysée en tant que "processus".".

On doit sans doute faire deux remarques à ce qui précède :

- par organisation on dépasse (même si on inclut) les organisations de productions de biens et de services, les entreprises, qui, malgré les multiples changements de direction, et leur plus ou moins grande soumission à des impératifs qui dépassent leur objet même. On s'attache à l'ensemble des organisations, bureaucraties diverses, entreprises, associations, administrations...

- cette démarche globale de raisonner en terme de "réseaux" va de pair avec une certaine déliquescence sociale et sociale, à savoir un délitement des relations sociales entre individus, où la permanence (et la sécurité qui va avec) des situations n'est plus l'horizon global. La mobilité physique (et mentale) des individus et des organisations va jusqu'à brouiller les rapports de domination et les hiérarchies, qui, bien que momentanées et ne concernant pas toujours les mêmes personnes, demeurent, notamment dans les structures productives et/ou étatiques. 

On ne saurait dire du coup qu'il s'agit là d'un progrès social, et même d'une évolution favorable aux individus eux-mêmes, malgré l'individualisme qui sous-tend nombre de politiques de nos jours. La destruction des solidarités verticales et horizontales dans la société (en temps et en espace) semble bien mener à ce que certains auteurs appellent la marche vers une dissociété...

  En tout cas, les sociologues qui s'attachent à l'étude des organisations, loin des démarches managériales, ne font que restituer l'évolution de la réalité.

     Les logiques des acteurs, comme l'analyse Lusia BAGLA débordent depuis longtemps les contours d'une organisation, et c'est de plus en plus vrai.

Dans la foulée en France des analyses actionnistes de Michel CROZIER, nombre d'analystes mettent en relief les divers mouvements de décentralisation voulue mais parfois avortée (voir GRÉMION, Le Pouvoir périphérique, Seuil, 1976).

Les études de l'organisation sociale de l'activité scientifique et les analyses des facteurs "sociaux" dans les innovations (technologiques et organisationnelles) prolifèrent depuis les années 1970. Des approches en termes de "construction de systèmes techniques à grande échelle" (concept proposé par Thomas HUGHES dans les années 1980)  s'intéressent aux processus de mobilisation des acteurs dont les relations "se stabilisent" autour d'une solution particulière qui "clôt les controverses". La connaissance personnelle et la confiance ainsi que l'utilisation de techniques et d'instruments communs peuvent contribuer au rapprochement de ces mondes et de leurs acteurs et faciliter leur collaboration.

Toute une sociologie de l'innovation se développe depuis, avec ses concepts propres, qui vu l'importance de leur diffusion large dans différents publics peuvent camoufler d'autres évolutions dans d'autres secteurs. L'attention se focalise sur les secteurs soumis à des courses d'innovation technologique, sujet surtout des très grandes entreprises, alors que peu d'études s'attachent à montrer l'évolution d'autres secteurs, et leur lenteur, précisément, à s'adapter ou à assimiler ces innovations technologiques... Il est vrai, par ailleurs, que dans ces secteurs "à forte valeur ajoutée technologique" qui en fait les acteurs-clé d'une certaine mondialisation et d'une certaine financiarisation de l'économie, jouent des logiques bien décrites d'acteurs aux projets concordants ou disjoints, qui se jouent des frontières entre organisations (public/privé, firmes d'accueil de leurs compétences/firmes concurrentes) et entre États...

    C'est aux Etats-Unis d'abord que se diffusent les études de sociologie de l'organisation, bien avant de se développer en Europe. Et de même que le taylorisme et le toyotisme se développent en Europe, de même se multiplient ensuite les études sur les logiques des acteurs qui traversent et dépassent les organisations auxquels ils appartiennent, avec d'abord des variations propres aux situations nationales, puis des caractéristiques globales communes dans le cadre de la mondialisation. Et toujours, l'attention se focalise sur des phénomènes qui apparaissent nouveaux mais qui ne touchent pas forcément la majeure partie des activités sociales, économiques et politiques... Naissance de sociologie nouvelle des organisations ne signifie pas nouvelle dominance dans les pratiques sociales, tant l'attention se focalise par trop sur les grosses entreprises et les grandes administrations... On a plutôt affaire à un millefeuille de pratiques différentes suivant le secteur, l'importance et la grandeur de l'entreprise, le choix de répartition entre automation et travail humain, le niveau d'intégration de l'organisation dans le réseau des nouvelles technologies (internet) dont la principale caractéristique d'ailleurs est de fonctionner... en réseau... 

     C'est ainsi que les sociologies successives, dont la quantité et la qualité (sans doute) des études bondissent entre 1940 et 1960, avec une traduction institutionnelle forte, autour des travaux de Robert MERTON, de Paul LAZARSFELD, de Talcott PARSONS, de Philip SELZNICK, d'Alvin GOULDNER, (en France de) Michel CROZIER, les modèles d'organisation décrits par Herbert A. SIMON, James MARCH, Peter BLAU, Amitai ETZIONI, constituent autant de variations dans la structure et le fonctionnement des organisations, lesquelles changent plus ou moins rapidement. Chacun de ces auteurs et de leurs collaborateurs divers et variés apportent des éclairages sur cette structure et cette organisation dont aucunes, sans doute, ne dominent le paysage économique, associatif, administratif... Les sociologues en ont parfaitement conscience et la multiplication des études comparatives dans le temps et dans l'espace indique qu'à travers les dimensions de l'organisation, formalisée par exemple au travers des ouvrages d'Amati ETZIONI, de Peter BLAU et Richard SCHOENHERR et de Wolf HEYDEBRAND, se dessinent diverses formes d'organisation dont l'évolution est soumise à celle de l'environnement où évoluent entreprises, associations, administrations... C'est bien une diversité qui s'affiche ainsi, diversité dont l'ampleur s'accentue dans les approches critiques et marxistes.

Mary ZEY-FERREL et Michael AIKEN, de leur côté justifient un point de vue radical, par la reproduction trop souvent d'analyses "historiques" qui reproduisent une image il faut l'écrire conservatrice, quitte à qualifier de modernes ou de sur-modernes des évolutions qui parfois n'existent qu'à la surface et dans les organigrammes. On a trop souvent affaire à des présentations, ce qui est un comble pour des ouvrages qui par ailleurs exaltent l'individualisme et l'esprit d'initiative, trop rationnelles, qui traite les individus comme s'ils n'avaient pas de volonté, et ce malgré toutes ces nouvelles sociologies qui prônent les fonctionnement en réseau... et qui font l'impasse sur les relations de pouvoir... (voir Complex Organizations, Critical Perspectives, Glenview, Scott, Forsman, 1981)

Par ailleurs, certains universitaires américains se sont tournés vers l'étude des mécanismes globaux de domination dans les sociétés capitalistes et, adoptant les concepts de l'analyse marxiste, abordent les organisations à la lumière des rapports de classe. François CHAZEL (Karl Marx et la sociologie américaine contemporaine, L'année sociologique, volume 36, 1986) rend compte de l'importance accordée progressivement à la pensée de Karl MARX dans la sociologie américaine, importance dont on a encore faible idée en Europe. Il s'opère jusqu'à une américanisation du marxisme dans les années 1970, dont les effets se multiplient de nos jours. Des recherches empiriques se multiplient dans cette perspective. Dans le domaine de l'organisation, tel est le cas des analyses de W HEYDEBRAND (Organizational contradictions in public bureaucratiques : Toward a Marxian theory of organizations, The Sociological Quaterly, volume 18, printemps 1977) sur le système judiciaire et, plus généralement, sur l'administration.  En Grande Bretagne et en Amérique du Nord, les réflexions d'un ensemble d'auteurs constituent un courant critique, très souvent marxiste : David SILVERMAN, David DUNKERLEY, Stewart CLEGG, Gilbson BURREL et Gareth MORGAN. 

 

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection Que sais-je?, 2010. Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003.

 

SOCIUS

 

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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 08:44

      Les analyses des années 1980, émanant des milieux managériaux eux-mêmes, qui accusent le taylorisme de bureaucratise, de "rigidité", interviennent dans une période particulière de l'évolution du capitalisme. Dans ces années-là, le capitalisme financier supplante le capitalisme industriel et fonctionne sur lui-même, sans égards pour les impératifs de production, ne s'en servant plus que comme points de repères, et encore ce sont plus les seuls ni les plus importants. Sans doute ces critiques proviennent-elles de dynamiques propres aux grandes entreprises où les experts constatent les impasses de certaines méthodes de management, poussés tout de même pour une évolution technologique et du niveau culturel de masse, mais ces experts ne sont pas insensibles à un sentiment diffus qui traversent l'ensemble des professions et des travailleurs, d'une non-correspondance entre les efforts fournis et les effets matériels ou psychologiques qu'ils en tirent, sans compter que même dans le cas de fidélité, d'assiduité et d'intéressement à l'entreprise, iles ouvriers et les employés peuvent être "remerciés" dans les plus mauvais sens du terme...

 

Une évolution générale... et diversifiée

   Lusin BAGLA explique que "si depuis les années 1980, les analyses émanant des milieux managériaux accusent l'organisation taylorisme et bureaucratique de "rigidité" pour encourager des formes de gestion plus souples, des études réalisées par des chercheurs à partir des années 1950 et 1960 avaient montré que taylorisme et bureaucratie n'avaient jamais connu une application universelle. Dans certains secteurs d'activité, il avait été impossible de définir des tâches et des responsabilités à travers des règles et procédures détaillées destinées à guider les comportements humains. Ces secteurs n'avaient donc pas attendu les nouveaux discours sur le "management" pour élaborer des formes d'organisation et de coopération, la communication, la capacité de résoudre des problèmes imprévus étaient valorisées. On en avait conclu que les critères d'efficacité doivent être définis en tenant compte de la nature de l'activité considérée et des caractéristiques de l'environnement où elle s'accomplit.

De même, poursuit-elle, si depuis les années 1980 les managers ont fait de l'incertitude et de l'imprévisibilité des notions clés de leurs stratégies de gestion, les sociologues peuvent leur rappeler qu'en réalité ils ont toujours eu affaire à l'incertitude et à l'imprévisibilité. Enfin, si les théories managériales qui visent à encourager l'initiative dénoncent l'attachement bureaucratique au règlement et aux procédures, les sociologues n'ont jamais cessé d'affirmer que les salariés ne se contentent guère d'une obéissance passive aux règles. Présentant un "surplus de sens" pour les individus qui les appliquent, ou impliquant des rapports de force entre eux, les règles laissent une marge de liberté aux actions individuelles et collectives, toujours imprévisibles. Elles n'empêchent pas les salariés de définir des stratégies, qui peuvent entrer en conflit avec les décisions et les objectifs officiels. Les sociologues s'interrogent également sur la pertinence de l'adjectif "rationnel" appliqué à l'analyse des objectifs et des décisions."

  Des nuances ont depuis les années 1950 été apportées aux principes tayloriens par l'approche comparative d'analystes comme Alvin GOULDNER, TRIST et BAMFORTH, Arthur SIMTHCOMBE, à partir d'expériences faites dans des milieux professionnels différents. Suivant les branches industrielles, les hiérarchies, les habitudes, les règlements, varient grandement. De plus, la réalité organisationnelle observée par les sociologues est bien plus compliquée que les modèles des organisateurs modernes tels qu'ils sont exposés dans nombre de manuels de gestion... C'est qu'ils ne veulent pas trop entrés dans l'analyse de situations où les directions opérationnelles et plus encore la direction générale, perd une grande partie de la maîtrise de ce qui ses passe dans les entreprises... S'ils le feraient, ils seraient bien obligés de prendre en compte nombre de conflits, lesquels sont parfois inextricables entre pratiques professionnelles et interventions syndicales... Ils donneraient à voir non seulement les coopérations à établir pour la meilleur des productivités, mais également les conflits qui les battent souvent en brèche...Règles contournées, stratégies compliquées des directions et des salariés, parfois antagoniques, parfois s'utilisant les unes des autres, règles à interprétation variable permettant parfois d'organiser la résistance individuelle ou collective, crispations bureaucratiques à versants parfois disciplinaires, interprétations diverses et réinterprétations des règles pour le déploiement de discours managérial ou syndical comme pour le déploiement de pratiques de direction ou des subordonnés.... entrainent souvent des tentatives de négociation, à des échelles diverses, suivant les traditions centralisatrices ou décentralisées des régions concernées... 

   Quelle que soit l'issue de la mise en place des coopérations par les managers et des tentatives de résolution des conflits sociaux intervenant autour ou dans le monde de l'entreprise, et sans doute, nonobstant les effets d'une évolution du capitalisme, les managers et les sociologues en général parviennent aux mêmes doutes - même s'ils sont diversement exprimés, il va sans le dire - sur la rationalité et la prévisibilité des décisions.

  "Dans leur critique de l'hypothèse de la rationalité parfaite appliquée à l'étude du processus de prise des décisions, James G. MARCH (Bounded Rationality, Ambiguity, and the Engineering of Choice, Bell Journal of Economics, n°9, 1978) et Herbert A. SIMON (Administrative Behavior : : A study of Decision-making Processes in Administrative Organisations, The Free Press, 1997, première édition 1945) soulignent les limites  cognitives qui empêchent les individus d'envisager toutes les possibilités. Dans le processus de décision, certaines solutions n'apparaissent qu'au fur et à mesure, redéfinissant ainsi les "préférences". Filtrée par ceux qui la détiennent, de manière à influencer les décisions, et transmise en fonction de leurs intérêts, l'information est rarement neutre : elle n'est jamais complète : autrement dit, elle est souvent partielle et partiale. De même la manière dont elles est reçue et interprétée dépend, en partie, des routines et des habitudes de ceux à qui elle s'adresse. Enfin, pour des raisons pratiques, et notamment par manque de temps, on ne va jamais jusqu'au bout de la recherche des solutions envisageables. La décision optimale ou le choix le plus rationnel n'existent pas : ils sont fortement influencés par le contexte.

Au niveau de l'organisation, les procédures officielles, qui servent de cadre de référence, influencent la perception des "membres" et limitent leur choix. Les décisions destinées à trouver une solution à un problème varient selon l'endroit précis de l'organisation où ce problème est perçu et selon la nature de l'information obtenue. Enfin, comme les décisions prises dans une unité peuvent constituer une contrainte pour une autre unité, on ne saurait chercher la solution optimale : on s'arrête à la première solution qui puisse "satisfaire" le plus grand nombre d'intéressés. La rationalité est donc limitée et locale. Dans certains types d'organisation, notamment les universités (qualifiées d'"anarchies organisées"), l'étude des processus de décisions a inspiré une curieuse métaphore, celle de la "boîte à ordures".

Tous ces exemples et leurs analyses sociologiques convergent pour affirmer que ce sont les acteurs qui donnent vie à un ensemble de règles et procédures (communes) par leur mise en scène et leurs accomplissements collectifs. L'ensemble du jeu dépend donc autant des interprétations individuelles que des relations entre acteurs et des enchaînements des rôles et des répliques. Les règles semblent fragiles lorsqu'on observe les négociations dont elles font l'objet ou lorsqu'on passe de l'organisation à l'action. Objectifs et décisions ne suivent pas forcément l'impératif d'efficacité et de rationalité mais peuvent résulter des stratégies de pouvoir. D'une perception d'ordre, de cohésion, d'homogénéité et de prévisibilité, exprimée par la métaphore du "système", on passe à celle de contextes où règne, côté structure, la contingence et où s'expriment, côté acteurs, conflits, luttes d'intérêt, alliances et compromis provisoires. Lorsqu'on ajoute à ces analyses l'image de l'"organisation aux frontières perméables" et l'intervention d'une multiplicité d'acteurs et de mondes sociaux, on comprend mieux les difficultés à prévoir la manière dont un objectif va évoluer, dont une décision sera appliquée et dont une innovations projetée verra le jour."

   Les théories de l'organisation du travail deviennent donc multiples, suivant les motivations des acteurs qui les produisent, du taylorisme persistant (notamment dans les industries de production de masse de matériels identiques, et ce dans les régions anciennement décrites comme sous-développées), du fayolisme plus ou moins rigoureusement appliqué, au mouvement des relations humaines, à la socioanalyse des organisations ou à la théorie actionniste des organisations (inspirée des études de Michel CROZIER)... La nature de l'activité industrielle et commerciale influe énormément sur la part d'importance accordée à une méthode de management à une autre. Par ailleurs, le développement de l'informatisation des processus de fabrication, voire d'aide à la conception et d'aide à la décision, font évoluer l'application de règles à des personnels moins nombreux, plus spécialisés et souvent pour ce qui concerne la conception de nouveaux matériels, bien plus instruits et individualistes. Pour une même entreprise, des méthodes de gestion du personnel très différentes peuvent être appliquées selon le secteur considéré... Le discours managériale n'est pas le même à un secteur de production de masse et à un section de conception et d'innovation techniques, même si les tentations hiérarchiques semblent toujours se manifester à un moment ou à un autre aux hauts niveaux de direction. 

 

Nouvelles tendances... souvent virtuelles

    Yvon PESQUEUX, étudiant le sens du passage du taylorisme au post-taylorisme, pose la question de la mise en avant (souvent proclamée, mais est-elle réelle...) de la thématique du client et du service qui serait celle de la fin du modèle taylorien-fordien. Assistons-nous, se demande-t-il, à l'émergence d'un nouveau modèle d'organisation ou à la prolongation de l'esprit du taylorisme dans une société en évolution? "La réponse, écrit-il, se limite d'ailleurs le plus souvent, au travers du thème de la transversalité, à l'évidence que nous serions dans un monde posé-taylorien. A y regarder de plus près, à la trilogie taylorisme - régulation fordienne-État providence pourrait correspondre une autre trilogie dont les contours s'exprimerait comme suit : post-taylorisme-régulation libérale-gouvernementalité polymorphe. Ce troisième terme recouvre cette situation qui voir l'émergence d'acteurs socio-politiques nouveaux au pouvoir non réellement codifié - des organisations non gouvernementales telles Greenpeace, Médecins sans frontières, WWF; capables de mener une véritable politique aux contours y compris diplomatiques et pouvant aller à l'encontre (car suscitées) par les stratégies des entreprises et les actes de gouvernements - ou encore des personnages emblématiques tel José Bové dont la symbolique est tout aussi en mesure de contrer les actes diplomatiques des États que les stratégies d'entreprise. Mais au milieu de tout cela se rencontrerait le client, hypothétique roi du post-taylorisme. La question du post-taylorisme, c'est aussi de demander ce qui fonde la valeur du travail aujourd'hui."

Cet auteur a raison de souligner qu'une façon de trouver des pistes de réponses à cette question - sans doute passablement brouillée par les différentes stratégies de communication et par l'activisme de médias peu regardants sur les évolutions à moyen et long terme - est de se demander ce qu'est devenue la séparation entre les tâches de conception et d'exécution, dualité qui se trouve au coeur du taylorisme, et ceci tant au niveau des entreprises, des administrations et de la société civile. Il place la question d'une prédominance du client au coeur d'une évolution bien complexe. Le "renouvellement des modes de conception et d'exécution marque l'affaiblissement du thème de la production de masse, puisque la soumission au client passe à présent par l'élaboration de plus petites séries adaptées à des besoins particuliers", comme l'indique l'influence majeure du toyotisme. Mais "il est tout aussi possible d'affirmer, qu'en d'autres termes, le projet taylorisé est achevé. Le "post-taylorisme" se traduit alors par une soumission qui ne concerne plus ce qui vient lier la masse des exécutants aux concepteurs mais pour ce qui relie les acteurs de la transversalité aux clients. Le thème d'une production poussée par la vente en est l'illustration. Ce n'est pas un système de production au service du client qui est mis en place ici mais en fait une soumission généralisée et réciproque du client au système de production." L'importance ici du système d'information entre entreprises et clients est ici évidente, et la publicité commerciale "officielle" n'est souvent qu'une partie de leur stratégie commerciale, qui repose sur un certain nombre de définitions de ce qu'est le client, pris dans tout un réseau complexe de relations. L'hétérogénéité des conditions de travail, des horaires de travail et des rémunérations se joint à une instabilité qui devient la marque d'un certain capitalisme, pour faire accepter à tous une certaine précarisation de la vie sociale dans son ensemble. "Dans ce contexte, la société post-taylorienne qui se dessine serait celle d'un salarié autonomisé dans sa pratique quotidienne au sein de l'entreprise, devenu l'esclave d'un client qui n'est plus tout à fait lui, ni tout à fait un autre. Cette situation là vient marquer le triomphe de la disparition de la classe ouvrière pour un prolétariat qui comprend aussi aujourd'hui les ingénieurs et les cadres."

On fait reposer, en définitive (on, c'est-à-dire ceux chargés d'interpréter massivement les exigences du temps présent) sur le "collaborateur, quelle que soit son mode de rémunération, la responsabilité de la prise en compte des désirs du client, lesquels sont déjà surinterprétés. On lui en "confie" la responsabilité, au travers de multiples dispositifs (des intéressements aux cercles de qualité) où le collaborateur peut avoir l'impression d'un certain pouvoir sur la production. Alors même que les tâches d'exécution et de conception sont elles-mêmes encore soumises à des principes tout tayloriens.... L'autonomie, en tant que discours, peut alors se superposer, jusqu'à en brouiller les perceptions, à la relation très traditionnelle, du haut en bas de la chaîne hiérarchique, qui elle est toujours là, que ce soit dans l'industrie, le commerce ou dans l'industrie, et cela d'autant plus que cette structure est alimentée par des collaborateurs au turnover plus ou moins intense...

 

Post-talylorisme... dans un débat tronqué et dans les dédales du changement...ou si l'on préfère, des théories managériales aux réalités...

    Danièle LINHART, à propos du post-taylorisme, met encore plus les points sur les i, en reprenant quantité d'analyses d'acteurs postulant un changement actuel de modèle socio-productif. "Ils constatent l'émergence et le renforcement de contraintes d'un type nouveau (exigences de qualité, diversité, innovations, délais raccourcis) censées mettre à mal le modèle organisationnel taylorise-fordien (...). Ils décrivent les traits saillants d'ores et déjà perceptibles du nouveaux modèle à venir : travail de moins en moins prescription, de la plus en plus abstrait et collectif, de plus en plus autonome et responsable, enraciné dans un fonctionnement de plus en plus intégré et coopératif des différentes fonctions et activités de l'entreprises". Elle critique très précisément les auteurs de telles analyses qui tiennent plus sans doute du discours que des réalités. Citant surtout Pierre VELTZ et Philippe ZARIFIAN ainsi que Jean-Louis LAVILLE, qui soutiennent ce genre d'analyses. Ils font partie du mouvement le plus progressiste en fait du post-taylorisme et ne peuvent donc être soupçonnés de vouloir restaurer d'une manière ou d'une autre les logiques verticales et horizontales du taylorisme et de ses successeurs. 

     Pierre VELTZ (né en 1945) est un ingénieur, sociologue et économiste français, spécialiste de l'organisation des entreprises et des dynamiques territoriales, président-directeur-général en autres de 2010 à 2015 de l'Établissement public Paris-Saclay. Ses recherches couvrent deux champs principaux : les transformations des stratégies et des organisations des firmes, engagées dans les mouvements d'internationalisation, et les dynamiques des territoires, à différentes échelles. Il s'intéresse également aux processus de globalisation de l'enseignement supérieur et aux formes territoriales de l'économie de la connaissance, en insistant sur leur structuration en réseaux (Mondialisation, villes et territoires, 1996 ; La société hyper-industrielle,Le nouveau capitalisme productif, Seuil, 2017).  Philippe ZARIFIAN (né en 1947) est un sociologue français qui a créé et dirigé le département de sociologie de l'Université de Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses travaux portent sur la sociologie générale (sociologie de la modernité), sur la mondialisé, la sociologie du travail et la sociologie des modèles d'organisation en développant de nouveaux concepts tels que "événement", "communauté d'action", "sociologie du devenir", "modèle de la compétence", "communication intercompréhensive", "mondialité. Il tente, par l'exploration de divers champs d'études, de créer un nouveau type de sociologie, dans le prolongement de Georg SIMMEL en sociologie et de Henri BERGSON en philosophie (Inflation et crise monétaire, éditions sociales, 1975 ; Sociologie du devenir, L'Harmattan, 2012). Jean-Louis LAVILLE est un sociologue, professeur, titulaire de la chaire économie solidaire du CNAM. Son blog (dans Alternatives économiques) aborde de nombreux sujets, notamment la transition écologique et solidaire et la reconnaissance de l'économie sociale et solidaire.

    Daniel LINHART estime que le modèle organisationnel qu'ils recherchent, part d'analyses théoriques de ce qu'était le taylorisme-fordisme, qu'ils laissent entendre adapté à leur époque. Il faut recherche de nouveaux modèles d'organisation à cause des changements des contraintes générales. Le nouveau modèle ne peut qu'être imparfaitement adapté à ces dernières et conduit donc à plus de coopération, d'horizontalité, de transversalité... Plutôt que cette démarche, il préfère partir des résultats de multiples enquêtes sur le terrain, croiser deux plans, les champs de l'entreprise et les niveaux d'inscription dans la réalité, pour cerner ce qui relève du discours et ce qui a trait aux pratiques et aux résultats. 

     Il commence par le fonctionnement interne de l'entreprise, champ qui recouvre les logiques d'articulation et de mise en cohérence des différentes fonctions de l'entreprise.

"Sur le plan du discours, écrit-il, le thème omniprésent est sans conteste celui de la coordination, coopération, intégration, interaction, solidarisait des différentes activités de l'entreprise ; on entend tourner le dos délibérément à l'entreprise bureaucratisée, cloisonnée, pyramidale (...), où coexistent (lorsqu'ils ne s'affrontent pas ouvertement) des clans professionnels liés à des corporatismes, et où s'opposent travailleurs manuels et travailleurs intellectuels. Désormais, les objectifs consistent à englober dans une perspective plus harmonieuse et systémique, les diverses logiques productives à l'oeuvre dans l'entreprise. A uniformiser, homogénéiser les différents références, les multiples codifications, critères, en un mot les diverses rationalités qui prospèrent au sein des nombreux services. L'inspiration explicite, mais souvent implicite de ce discours réside dans le modèle japonais. (...)".

"Sur le plan des pratiques, on peut avancer, à la lumière des enquêtes disponibles (voir notamment les travaux des spécialistes en gestion des CRG ET DU CGS, dans la Revue française de gestion industrielle), que de nombreux efforts sont déployés pour aller dans le sens préconisé. Nombreuses sont les initiatives qui visent à introduire une coopération horizontale entre différents services (Fabrication, Entretien, Qualité, Méthodes, par exemple) qui utilisent des nouvelles technologies reposant sur l'informatique (...)."

"Du côté des résultats, il semble bien qu'on soit assez loin des objectifs visés. Il y aurait en effet un réel décalage entre l'ampleur des efforts consentis sur ce terrain et la faible envergure du changement, les féodalités professionnelles ne se laissant pas si aisément déraciner du terreau de l'entreprise, la hiérarchie intermédiaire ne témoignant pas d'un grand enthousiasme à l'idée de s'effacer pour faciliter la communication et la décentralisation. L'entreprise cloisonnée, pyramidale, terrain de manoeuvre de stratégies professionnelles classiques est loin d'être dépassé. Un des effets, probablement non escompté, est l'intérêt dont témoignent certains syndicats ouvriers et de cadres (notamment la CGT et l'UGICT) pour ce champ de l'entreprise. (...)."

     Concernant l'espace des relations sociales qui correspond aux modalités idéologiques et culturelles de mobilisation des salariés. Force est de constater sur terrain l'ampleur du changement.

"Sur le plan des discours, l'omniprésence du thème "la grande richesse de l'entreprise ce sont ses hommes" est telle que l'on a tendance à oublier l'ampleur du visage pris. "O mépris" (titre du dernier livre de SEIRIEXY) devient le must affiché  par de nombreuses directions. Et pourtant, il n"y a pas si longtemps encore, dans les années 1950, 1960 et même 1970, c'était une autre langue de bois qui était maniée des deux côtés. Une langue guerrière, de défiance réciproque, correspondant à la guerre idéologique de tranchée inscrite au sein de l'entreprise entre ouvriers et dirigeants. Il faut dire que la législation socialiste a largement contribué à alimenter ce discours humaniste de l'entreprise. Les rapports Auroux et les lois du même nom ont introduit l'idée que les entreprises étaient en mesure de devenir des lieux où la démocratie avait sa place, et où les individus restent des citoyens ; l'idée d'une réconciliation entre efficacité et valorisation du "potentiel humain". La référence explicite ou implicite du discours est probablement moins à rechercher ici du côté du modèle japonais, mais plutôt de celui d'un contre modèle fayoliste qui a tant marqué les mentalités françaises."

"Les pratiques sont-elles en rapport avec (ce discours (...)? (L'auteure) est tentée de répondre que oui.Les changements organisationnels visant à alléger les lignes hiérarchiques, et surtout l'importance du dispositif participatif en France témoigne de ce que les directions ne se contentent pas de manier le verbe. Des milliers de cercles de qualité, de groupes d'expression, la mode des projets d'entreprise, les efforts réalisés en matière de communication, la multiplicité de groupes de diverses natures, tout cela place la France largement en tête des pays européens en matière de participation."

"Mais les résultats, eux, ne sont pas à la hauteur ni des discours ni des politiques mises en place." Si les distances hiérarchiques et les mentalités de type militariste disparaissent peu à peu, "la disposition de la hiérarchie intermédiaire à l'égard des groupes d'expression n'est pas toujours la plus bienveillante. Trop d'enjeux de pouvoir sont encore présent pour que le participatif s'enracine réellement dans le corps de l'entreprise et y imprime sa marque (voir Sous la direction de D. MARTIN, Participation et changement social dans l'entreprise, L'Harmattan, 1989). Ces freins à la concrétisation de l'effort participatif ont pour effet de décourager les bonnes volontés. Après l'essoufflement des groupes d'expression, on assiste à une retombée d'intérêts pour les cercles de qualité. La persistance avec laquelle les directions d'entreprise impulsent les unes après les autres, comme en rafales successives, des formules participatives, ne parvient par à masquer le doute grandissant que développent des couches de plus en plus importantes de salariés."

     Côté organisation du travail stricto sensu, on se trouve aussi face à un discours très novateur, quoique moins appuyé. "A l'entendre, on en serait déjà à l'ère du post-taylorisme." Une profusion de nouveaux mots et de nouvelles expressions semblent malgré tout camoufler des traditions bien ancrées, Et il ne faut pas oublier, même si l'étude de notre auteure se veut circonscrite à la France, que l'organisation du travail taylorienne se transpose, à force de délocalisations d'entreprises vers des pays à main-d'oeuvre supposée plus malléable. Les diverses industries (automobile, textile, informatique même) ont tendance à reproduire les pires organisations à la chaîne qu'on ait connu... 

"Sur le plan des politiques mises en place, (...) on peut distinguer trois types de pratiques : celles qui conduisent à des formes d'organisation rompant avec certains principes tayloriens en matière d'organisation du travail ; celles qui aboutissent à un renforcement du taylorisme et celles qui, malgré d'importants changements technologiques reproduisent purement et simplement l'organisation antérieure." Même si l'auteure se limite au cas français, on pourrait sans doute, avec d'importants déplacements de "frontières" entre ces trois types de pratiques, faire la même analyse pour d'autres pays, y compris dans les pays anciennement dits sous-développés. 

- La première tendance est surtout observable dans les industries de process (voir M. SUEUR, agents de maitrise et techniciens face à l'automatisation", Cahiers CEREQ, volume 6), soit par exemple dans la cimenterie, la pétrochimie et la sidérurgie : s'y trouvent les exemples d'organisation qualifiante où s'activent des groupes polyvalents sur la base d'un élargissement du champ et du niveau de compétences et englobant des tâches réellement techniques. Ces groupes d'opérateurs travaillent en interaction étroite avec les techniciens de bureau avec lesquels ils partagent ainsi une partie de leur professionnalisé. Il semble pour Danièle LINHART que les travaux de VELTZ, ZARIFIAN et de LAVILLE s'inspirent largement de cette forme d'évolution. Il faut rappeler les spécificités de ces industries : forte intensité capitalistique, ce qui veut dire moindre importance de la main d'oeuvre, impératifs de sécurité et de fiabilité des installations drastiques, passé de crise très profond pour certains de ces secteurs comme la sidérurgie et tradition de forte segmentation du marché du travail. 

- La deuxième tendance, non la première en importance en nombre, correspond à un durcissement taylorisé des situations de travail et se rencontre dans l'habillement, dans le textile, dans le bâtiment. On y retrouve un contrôle accentué des cadences de travail et une plus forte pression avec l'introduction de convoyeurs automatiques programmables. On y assiste à des mises en place de polyvalences appauvrissantes articulées à des politiques de gestion précarisant de la main-d'oeuvre.

- La troisième tendance, qui se caractérise par la reproduction des pratiques tayloriennes antérieures, semble largement dominante et caractérise assez massivement les entreprises françaises. Dans ce cas, l'atelier n'est pas véritablement revalorisé dans son rôle, la coupure entre conception, organisation du travail/exécution est largement maintenue. Et ceci malgré, dans certaines industries, la mise en place de technologies qui autorisent et facilitent la décentralisation vers l'atelier de certaines tâches de conception-préparation.

Dans les trois cas de figures, on assiste à une prolifération de formules participatives, telles que cercles de qualité, groupes d'échanges et de progrès..."Dans le cas de mise en place d'organisations qualifiantes, précise-t-elle, le dispositif participatif vise à accompagner les innovations introduites, à les mettre en phase avec les savoirs, les suggestions des ouvriers. Dans les deux autre ças, il s'agit au contraire de pallier les dysfonctions générées par le décalage entre une organisation de travail rigide, entravée par des préceptes taylorisés maniés sans souplesse, et un environnement économique, technologique de plus en plus turbulent et exigeant."

    Les études sur le terrain montrent des situations contrastées, y compris à l'intérieur des industries et des entreprises, malgré un discours homogénéisant qui relève bien plus d'une stratégie de communication des entreprises que de la réalité du travail. Le discours sur la modernité des entreprises cachent mal de nombreuses dysharmonies, malgré une réelle réussite sur le plan de l'intériorisation des nationalités par les travailleurs. Entre participation exigée des travailleurs à une organisation du travail plus centralisée et contrôlée que jamais (grâce aux nouvelles technologies) qui rappelle un certain fétichisme mis en relief par le marxisme et évolution réelle des conditions de travail (au plan quantitatif et qualitatif) lesquelles sont souvent plus le fruit de conflits entre exécutants et concepteurs que de l'initiative propre d'un patronat qui serait plus à l'écoute d'autres impératifs (que la rentabilité) exprimés par les travailleurs, on peut voir là un paysage du travail véritablement contrasté. Il semble bien, d'après Danièle LINDHART que la tendance majoritaire est à l'affaiblissement des collectifs de travail existant ou même mis en place par les directions et à la transformation de ces collectifs producteurs et contestataires en groupes subjectivement acquis aux intérêts des entreprises, en accord avec ses règles, son mode de fonctionnement, convaincus de sa légitimité. Ce qui sonne le glas, même en ne considérant pas l'environnement économique global fait de changements fréquents et profonds des relations entre branches d'activité et des différents décideurs (favorables aux impératifs purement financiers) de l'implication réelle des travailleurs dans la vie des entreprises.

 

Danièle LINHART, A propos du post-taylorisme, dans Sociologie du travail, 35ème année, n°1, Janvier-Mars 1993, www.pesée.fr. Yvon PESQUEUX, Du taylorisme au post-taylorisme, pour une décontraction de la transversalité, Entreprises sans frontière, quelles mutations pour la comptabilité et le contrôle organisationnel?, Mai 2001, HAL (archives-ouvertes.fr). Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2009. 

 

SOCIUS

 

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 12:05

   Le toyotisme est une forme d'organisation du travail conçue par l'ingénieur Talichi ONO. Elles est mise en application par l'entreprise japonaise TOYOTA très progressivement à partir de 1962. Elle fait figure de modèle japonais d'organisation de l'entreprise, et revu une attention considérable du fait des succès de l'économie de ce pays. Elle fait partie d'une série de tentatives de relance de l'économie japonaise après leur défaite de la Seconde Guerre Mondiale. 

TOYOTA médiatise une vision stratégique pour le faire : rattraper les Américains au plan de la production, sinon risquer de disparaître. A l'origine de ce système de production, figurent le fondateur de l'entreprise TOYOTA, Sakichi TOYODA, son fils et l'ingénieur Talichi ONO. Ces derniers se sont inspirés pour l'essentiel des travaux de William Edwards DEMING, ainsi que des écrits de Henry FORD sur le fordisme. 

Talichi ONO met au point un système de gestion de l'entreprise simple mais efficace :

- réduire les gaspillages ;

- maintenir une qualité optimale des produits tout au long de la chaîne de production ;

- éviter l'offre excédentaire. Si certains modèles de voitures se vendent moins, il faut en réduire la taille des séries, ce qui implique une baisse des stocks. Les voitures et les pièces sont fabriquées pratiquement à la demande. C'est la production à flux tendu (ou production "juste à temps", ou "méthode kanban") ;

- prendre en considération l'avis des opérateurs : ceux-ci participent au diagnostic des problèmes et à leur résolution ;

- améliorer le système de façon continue, en une dynamique interne qui intègre tous les acteurs concernés, de l'opérateur à l'ingénieur.

Un tel système d'organisation permet un décloisonnement des fonctions et des responsabilités ; il allie l'efficacité de production à une certaine reconnaissance psychologique des travailleurs. On leur demande leur avis sur l'entreprise, et ils se sentent donc plus importants (même si en fin de compte, on en tient peu compte...).

Le système de production de TOYOTA est un composant important de ce que l'on appelle la fabrication "au plus juste". Les pièces détachées sont approvisionnées au bon endroit, au bon moment et en quantité suffisante, sans gaspillage, ce qui suppose le développement d'un très important réseau, malgré les nombreux massifs montagneux du Japon, routier et ferroviaire. Seule la production répondant à une demande précise sort de la chaîne de fabrication. Cette méthode, qui prend appui également sur une analyse des crises du capitalisme en crises de surproduction, est à l'opposé du système antérieur de fabrication, qui prévoyait des stocks de pièces importants, indépendamment de la demande réelle, sollicitée à grands renforts de publicité commerciale (finalement assez coûteuse et peu efficace à terme). Il ne peut se développer dans dans un climat de paix sociale où compte beaucoup l'esprit d'équipe et même de fidélité, reposant sur des valeurs familiales japonaises faites de dévotion et d'obéissance. Les avis divergent précisément sur sa reproductibilité en l'absence de culture d'entreprise, en Occident notamment et sur son caractère exemplaire (le "miracle économique japonais"). A noter l'enquête réalisée par le journaliste japonais Satoshi KAMATA, et diffusée dans le livre réédité en français sous le titre Toyota, L'usine du désespoir. En 1972, il a partagé pendant cinq mois le quotidien des ouvriers sur les chaînes à l'usine Toyota de Nagoya. Il décrit l'augmentation sans fin des cadences, la polyvalence bouche-trou, la mise en concurrence interne et l'endoctrinement de ses collègues au nom de l'esprit d'entreprise.

 

   Il existe une véritable continuité dans la réflexion comme dans la mise en pratique dans l'industrie automobile, de l'enrichissement du travail au modèle japonais.

Comme l'écrit Lusin BAGLA, l'industrie automobile, pionnière dans le passage à la production de masse - conjointement avec la fabrication des éléments métalliques (acier notamment) lors de la révolution du rail - a aussi été la première à adopter les nouvelles formes d'organisation et de division du travail expérimentées dès les années 1970. Volvo, avec ses différentes sites dont Uddevalla (d'où l'uddevalisme, qui serait une sorte de post-fordisme), venait en tête. Toujours en Suède, vers la fin des années 1970, des lois sur l'environnement du travail sont votées. Durant la même période, la Norvège et le Danemark mettent également en place des expériences allant dans le sens de l'enrichissement du travail. En Allemagne, conformément au programme gouvernemental d'humanisation du travail, des entreprises modifient l'organisation et la division du travail sur les conseils de groupes composés souvent d'ergonomie, de sociologues et d'ingénieurs.  

Dans les assurances françaises, la standardisation de la préparation des contrats ayant accompagné l'informatisation, le contenu du travail, notamment pour le rédacteur, s'était appauvri. Des tâches répétitives et codifiée résultaient de l'informatique centralisée. Quelques compagnies se sont lancées alors dans l'enrichissement du travail, en cherchant à obtenir la polyvalence des employés et l'assouplissement de l'organisation du travail (voir notamment VERDIER, La bureautique : néo ou post-taylorisme, dans Le taylorisme, sous la direction de MONTMOLLIN et PASTRÉ, La Découverte, 1984). Au Etats-Unis, l'intérêt pour le thème s'est concrétisé par la publication, en 1972, d'un rapport officiel (Work in America, préparé par le département de la santé, de l'éducation et des affaires sociales - HEW). Selon une étude récente portant sur 694 entreprises manufacturières américaines, plus d'un tiers ont adopté les équipes de travail, la rotation des tâches, les cercles de qualité et les groupes de résolution des problèmes (voir OSTERMAN, 1994). On remarquer donc, malgré l'accaparement dans les études et recherches du management que seulement une minorité (forte) d'entreprises rentrent dans ce mouvement de néo-taylorisme, comme d'ailleurs seule une minorité d'entre elles avaient adopté le taylorisme ou le fordisme comme formes de management. Pendant longtemps, les États-Unis furent à la pointe des nouvelles formes de management, laissant loin derrière eux tous les pays concurrents, notamment européens. Seulement au Japon, ce mouvement néo-taylorisme dépasse par sa vigueur celui des États-Unis.

Dans les années 1980, le discours sur l'organisation a glissé des enseignements de Tavistock à l'expérience japonaise, incarnée par Toyota (toyotisme ou post-fordisme). L'entreprise japonaise focalise l'attention des managers, consultants et chercheurs, à commencer par ceux du Massachusetts Institute of Technology (MIT). La consultation des salariés, la recherche de consensus, la complémentarité entre formation de base et formation dans l'entreprise sont avancées comme des éléments du style de management nippon, grâce auquel les entreprises japonaises réussiraient mieux que les entreprises européennes et américaines, berceaux de la rationalité et de l'organisation scientifique.

A travers des concepts tels que la "production en flux tendu", la qualité totale, les cercles de qualité, le juste-à-temps, qui permettent de réduire les "stocks tampons", les chercheurs occidentaux analysent les raisons du succès japonais. Ils affirment que ces méthodes permettent de combiner les avantages d'une production artisanale avec ceux de la production de masse, en évitant les coûts élevés de la première et la rigidité de la seconde... Les concepts, les hypothèses de travail et les outils d'analyse antérieurement appliqués se révélant insuffisants pour rendre compte des transformations en cours, les experts occidentaux se sont empressés d'ériger l'expérience japonaise en "modèle". Au modèle plus participatif observé au Japon est opposé le modèle américain hiérarchisés où les décisions sont plus centralisées.    

Dans les années 1990, l'importation des méthodes japonaises aux États-Unis se révèle massif, même s'il est progressif depuis la décennie précédente. Ces méthodes sont alors particulièrement bien adaptées au haut niveau d'instruction générale et technologique des salariés américaines. Les entreprises nord-américaines ont réalisé de plus des dépassement majeurs du modèle japonais (voir ASKENAZY, Les désordres du Travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Le Seuil, 2004), et ce sur plusieurs plans :

- les nouveaux principes ont été étendus à l'ensemble de la hiérarchie et des stades de production ;

- les pratiques a priori manufacturières ont été appliquées dans le secteur tertiaire, de la grande distribution aux hôpitaux ;

- les technologies informatiques ont été introduites pour améliorer la circulation de l'information.

De fait, ces changements organisationnels des entreprises ont décuplé les besoins et donc ouvert de vastes marchés pour les constructeurs informatiques et les éditeurs de logiciels, leur permettant d'investir massivement dans l'innovation. Cette innovation a aboutit à la vague des technologies de l'information et de la communication, dont Internet. 

 

      Mais encore, faut-il rappeler qu'il y a parfois loin de la théorie à la pratique, même dans les industries japonaises et que passé une période de "domination économique japonaise" dans certaines domaines (automobile, informatique), on observe une certaine dégradation de ce modèle, les mots d'ordre devenant, bien plus que techniques, financiers, au détriment de la qualité, provoquant la multiplication d'"incidents technologiques" qui se concrétisent par le rappel après vente de millions de véhicules... Le toyotisme n'est peut-être plus la norme dans le management des entreprises, tant l'emportent dans nombre de directions d'entreprise, les considérations de concurrence financière par rapport aux considérations de la production elle-même...

 

Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, 2003. Philippe ASKENAZY, Productivisme, dans Dictionnaire du travail, PUF, 2012.

 

SOCIUS

 

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